Progrès des monarchies barbares depuis la mort de Valentinien jusqu'à l'avènement de Clovis.
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LA race du grand Théodose était
éteinte avec Valentinien, qui n'y appartenait lui-même que par sa mère[1] ; Théodose-le-Jeune, empereur
d'Orient n'avait point non plus laissé de fils, et Marcien, soldat parvenu,
était son successeur. Le nouvel empereur d'Occident, Petronius Maximus,
pouvait au moins se vanter d'une haute naissance ; il descendait par les femmes
de l'usurpateur Maxime, qui avait régné dans les Gaules à la fin du IVe
siècle. Lui-même avait été préfet d'Italie, deux fois consul et enfin
patrice. Il était depuis longtemps ami d'Aëtius ; car lorsque ce dernier
triompha de ses ennemis en 432, et rentra vainqueur dans Rome après la mort
de Bonifacius et la fuite de Sébastien, il fit décerner à Petronius Maximus
le consulat pour l'année suivante. D'ailleurs le nom seul de Maxime désignait
ce prétendant aux sympathies de l'ancien parti des usurpateurs, du parti
d'Attale et de Jean. Les hautes dignités dont il avait été revêtu, les
honneurs extraordinaires qu'on lui avait accordés, sa statue élevée à Rome
après sa préfecture[2], son nom inscrit sur les
monnaies dans son second consulat le rendaient le troisième personnage de
l'Empire. Ainsi l'on peut dire que ce choix était commandé par les
circonstances, et que Maxime se trouvait naturellement appelé à être le chef
de la conspiration tramée par les vengeurs d'Aëtius. Cependant
à des motifs politiques si évidents et si plausibles, les écrivains byzantins
ont substitué comme causes de ces grands événements des anecdotes de boudoir,
puisées dans les frivoles entretiens de la cour de Constantinople, cette cour
de femmes et d'eunuques. Selon leur récit, l'épouse de Maxime, attirée dans
l'intérieur du palais par une ruse de Valentinien, serait devenue la victime
de la brutale convoitise de ce prince, et Maxime n'aurait pris part au
complot qui lui donna un trône que pour venger son honneur conjugal outragé[3]. Les historiens occidentaux,
toujours plus sensés et plus sérieux, n'ont point rapporté ce roman. Maxime
avait assez d'autres motifs pour se mettre à la tête des conjurés ou pour
accepter leurs offres, et ce qui rend le fait encore moins vraisemblable, c'est
que le premier usage qu'il fit de sa puissance fut de forcer l'impératrice
Eudoxie à lui donner sa main ; en même temps il fiança son propre fils à la
fille aînée de Valentinien déjà promise au fils d'Aëtius[4]. La
raison politique de ce double mariage est facile à comprendre : Eudoxie fille
de l'empereur d'Orient, Théodose II, était alors la seule héritière des deux
branches de la famille impériale qui s'était partagé le monde romain ;
l'Orient appartenait à son père, l'Occident à son mari, et quoiqu'alors les
femmes ne succédassent pas à la couronne, il est clair que les mœurs du temps
ne leur refusaient pas le droit de la transmettre à l'époux de leur choix.
Placidie avait donné le trône avec sa main à Constantius, et Pulchérie à
Marcien. Maxime avait donc le plus grand intérêt à légitimer son pouvoir par
une alliance avec les restes du sang de l'ancienne dynastie. Mais il aurait
été assez singulier qu'ayant fait une révolution tout exprès pour venger
l'honneur de sa femme, il eût débuté par en épouser une autre. Les historiens
s'en tirent en disant que la femme outragée était morte de désespoir[5]. Il est plus probable que
Maxime, âgé de soixante ans, et père d'un fils en âge d'être marié était veuf
depuis longtemps. En général il y a quelque chose de suspect dans toutes ces
histoires de femmes violées que depuis Lucrèce on a mêlées à la plupart des
grandes conspirations comme une justification ou un prétexte. Le
mauvais succès de la tentative de Valentinien avait démontré encore une fois
qu'il était désormais impossible à aucun pouvoir de se soutenir sans l'appui
des Barbares fédérés. L'importante place de maitre des milices, d'où
dépendait le sort de l'état, était vacante, et il s'agissait de trouver un
successeur à Aëtius. Valentinien, aussitôt après la mort de ce grand général,
s'était empressé de mander à Rome Majorien, que de brillantes campagnes dans
la Gaule avaient illustré dans sa jeunesse, mais que la défiance d'Aëtius
avait toujours tenu depuis éloigné des fonctions publiques[6]. Maxime, porté au pouvoir par
les partisans du chef assassiné, ne pouvait adopter ce choix. A peine
proclamé empereur, il tourna ses regards vers la Gaule, où depuis un siècle
se décidaient les destinées de l'Occident. Il sentait combien il était indispensable
au maintien de son pouvoir de se concilier à la fois la population romaine de
cette province et les Barbares fédérés qui s'y étaient établis. Dans ce
double but, il fit offrir le commandement général des milices à Ecdicius
Avitus, ce noble gaulois que nous avons vu figurer dans les guerres d'Aëtius,
et qui s'était fait surtout une position politique influente par ses liaisons
intimes avec les chefs des Wisigoths[7]. Par cette nomination, Maxime
rattachait à sa cause l'aristocratie gauloise, toujours disposée à soutenir
le parti dont il était le représentant, et s'assurait en même temps l'appui
des Goths, qui passaient pour les plus puissants de tous les Barbares fédérés. La
Gaule entière avait applaudi à la chute de Valentinien. Il est facile de voir
dans les écrivains gaulois de ce temps combien son gouvernement y était
détesté[8]. Avitus accepta la dignité qui
lui était conférée aux applaudissements de ses compatriotes, et s'occupa
d'abord de faire reconnaître son autorité par les chefs de tous les peuples
colonisés dans les provinces. En apprenant la mort d'Aëtius, ces peuples s'étaient
agités ; les Francs Ripuaires et Saliens, et les Allemands de la première
Germanie avaient fait des incursions dans les parties de la Belgique qui
étaient encore romaines 1. Une tournée d'un mois qu'Avitus fit dans les
provinces du nord suffit pour rétablir l'ordre. Les Francs rentrèrent dans
leurs limites et envoyèrent des députations pour rendre hommage au nouvel
empereur ; les Allemands eux-mêmes firent acte de soumission[9]. Mais le principal objet que
devait se proposer Avitus, la mission secrète qu'il avait sans doute reçue
avec sa nomination était de concilier au nouveau pouvoir l'amitié des
Wisigoths. fi se rendit donc à Toulouse, où il fut reçu avec les plus grands
honneurs. Le roi Théodoric, accompagné d'un de ses frères, alla hors de la
ville au-devant du général romain, qui y fit une entrée pompeuse ; les deux
princes marchaient à ses côtés, reconnaissant ainsi publiquement la
suprématie officielle de la dignité dont il était revêtu sur toutes les
royautés barbares[10]. Avitus trouva les princes
wisigoths parfaitement disposés à entrer dans ses intentions, et il se
préparait à se rendre à Rome, pour rendre compte à Maxime de ces heureux
commencements, lorsqu'il apprit que de nouvelles catastrophes se succédant en
Italie avec une effrayante rapidité avaient encore changé la face des
affaires. L'impératrice
Eudoxie, veuve de Valentinien, avait été profondément blessée dans tout ce
que les sentiments de la femme, de l'épouse et de la mère ont de plus intime
et de plus poignant. Offensée de l'insistance hautaine avec laquelle Aëtius
réclamait la main de sa fille, elle avait poussé son faible époux à la
vengeance, et cette vengeance avait coûté à Valentinien le trône et la vie.
Elle-même, la petite-fille du grand Théodose, jetée dans les bras encore
sanglants du meurtrier de son mari, s'était vue contrainte de livrer au fils
de Maxime cette fille que sa fierté avait refusée au vainqueur des Huns[11]. Dans son désespoir, elle n'eut
plus qu'une pensée unique, celle de trouver à tout prix un vengeur : elle ne
pouvait en espérer en Orient, où la race de Théodose était éteinte, où
régnait Marcien, étranger à sa famille[12]. Une idée infernale la saisit.
Rendant Rome tout entière responsable de ses douleurs, elle ne recula pas
devant la pensée d'attirer sur cette malheureuse ville le pire de tous les
fléaux, l'invasion vandale. Elle écrivit secrètement à Genséric, lui peignit
son affreuse position et le somma, comme fédéré de l'Empire, de venger la
mort du prince auquel, par le traité de 442, il avait promis de vouer ses
services[13]. Genséric
n'était que trop disposé à répondre à cet appel ; depuis qu'il avait achevé
la conquête de l'Afrique, ses yeux étaient tournés sans cesse vers l'Italie,
et il avait déjà fait plusieurs tentatives pour y pénétrer. Il saisit avec
empressement une occasion aussi favorable qu'inespérée, et mettant sa flotte
en mer, il parut inopinément à l'embouchure du Tibre. Cette
nouvelle foudroyante fut accueillie à Rome, d'un côté avec stupeur, de
l'autre, comme tout semble l'indiquer, avec une secrète joie. Le parti de la
dynastie déchue était encore puissant ; outre les liens de fidélité que crée
toujours un long exercice du pouvoir, les catholiques et le clergé orthodoxe
étaient en général très attachés aux princes de la famille de Théodose qui,
depuis Honorius, s'étaient montrés si pieux, si dévoués à la religion, si
ennemis des païens et des hérétiques[14]. Nous avons signalé au
contraire l'espèce d'athéisme affiché par Aëtius et par les chefs barbares
qui l'entouraient. Ainsi les catholiques durent voir avec horreur le complot
qui éleva Maxime sur le trône. Au milieu d'une population divisée et surprise
à l'improviste, aucune résistance n'était possible. Les partisans de Maxime
ne songèrent qu'à fuir, poursuivis par les malédictions de leurs adversaires
; lui-même, voulant s'échapper de la ville, fut massacré avec son fils, après
trois mois de règne, dans la confusion de cette déroute tumultueuse[15]. Cependant
Genséric s'avançait rapidement sans rencontrer d'obstacles. Arrivé le 12 juin
aux portes de Rome, il y trouva le pape saint Léon qui venait au-devant de
lui avec son clergé. L'impératrice Eudoxie l'attendait au palais où elle le
reçut comme un libérateur. Mais le Vandale n'était pas homme à se payer de
témoignages de reconnaissance et de respect. Tout ce que le saint pontife put
obtenir de lui fut de ne pas incendier la ville et d'épargner la vie des
habitants et les principales églises[16]. Rome fut livrée au pillage
pendant quatorze jours. Genséric se réserva les dépouilles du palais impérial
respecté par Alaric, de cette auguste demeure, qui, suivant l'expression d'un
auteur contemporain, avait donné son nom à tous les palais du monde[17], et où s'étaient accumulés
depuis cinq siècles les trésors des peuples vaincus par les Romains. Tous ces
objets précieux parmi lesquels se trouvaient, dit-on, les vases sacrés
enlevés par Titus au temple de Jérusalem, furent transportés à Carthage. L'impératrice
y fut emmenée captive avec ses deux filles, Eudoxie et Placidie, et un grand
nombre de nobles patriciens dont Genséric espérait tirer de riches rançons.
Bientôt après par l'ambition des nobles alliances commune à tous les chefs
barbares, il fit épouser à son fils Hunéric, cette jeune Eudoxie que la
violence avait déjà fiancée deux fois, victime et cause innocente de tous les
malheurs de sa famille[18]. Il peut
sembler étonnant qu'après être resté seulement quinze jours à Rome, il en
soit sorti volontairement, satisfait d'enlever son butin, et n'ait pas
cherché à s'y maintenir. Mais il est probable que pour cette expédition, il
n'avait pu rassembler que peu de troupes. C'était plutôt un coup de piraterie
qu'une conquête, et il put craindre sa faiblesse numérique au milieu d'une
ville populeuse, en face des garnisons romaines de l'Italie et dans le
voisinage des Barbares fédérés de la Gaule[19]. En
effet, cette seconde prise de Rome produisit dans toutes les parties de
l'Empire un soulèvement général. L'impression ne fut pas moins vive que lors
de l'invasion d'Alaric, et les auteurs du temps en parlent avec le même
sentiment de stupéfaction et de terreur. Dans la Gaule surtout l'indignation
fut extrême. Le parti de Valentinien s'était relevé et son premier acte avait
été de livrer Rome aux Vandales. La mort de Maxime laissait l'état sans chef.
Il était temps pour la Gaule de sauver l'Empire à son tour et d'avoir aussi
son empereur à elle, objet constant de ses vœux depuis la fin du IIIe siècle.
Tous les regards se tournèrent sur Avitus ; toutes les bouches le
proclamèrent seul capable d'arracher la ville éternelle des mains rapaces de
Genséric. Avitus
se trouvait encore alors à Toulouse auprès des princes wisigoths qui furent
les premiers à le presser de saisir la couronne en lui promettant l'appui de
toutes les forces de leur nation[20]. Cédant à leurs conseils, il se
rendit avec eux à Arles où s'empressèrent d'accourir les députations des sept
provinces et les personnages les plus distingués de la Gaule[21]. Sa marche à travers la
Narbonnaise n'avait été qu'un triomphe ; partout sur la route la noblesse en
armes venait grossir son cortége et l'assemblée le proclama empereur avec
l'expression du plus vif enthousiasme[22]. Aussitôt, pour ne pas laisser
refroidir l'ardeur de ce premier élan, il partit pour l'Italie emmenant avec
lui l'élite de l'aristocratie gauloise, et laissant la province à la garde
des Wisigoths dont la présence aurait pu effrayer les populations italiennes. L'invasion
des Vandales avait jeté dans Rome une telle confusion que personne n'était en
état de disputer le pouvoir au nouveau prétendant. Le sénat et l'armée
d'Italie confirmèrent, sans difficulté, l'élection d'Arles[23], et Avitus prit paisiblement
possession du palais impérial dévasté par Genséric, et de la grande cité
veuve de ses habitants que la terreur avait dispersés. Pour achever de rendre
son autorité légitime, il ne lui manquait plus que l'unanimité ou l'adhésion
de l'empereur d'Orient. Aussi son premier soin fut d'écrire à Marcien pour se
faire reconnaître par lui en qualité de collègue. Maxime n'avait pas eu le
temps d'entamer une négociation de ce genre, et d'ailleurs élevé par un
complot sur le trône encore sanglant de Valentinien, il ne pouvait espérer de
faire approuver son usurpation par la cour de Constantinople. Avitus, au
contraire, n'avait pris personnellement aucune part aux événements qui
avaient renversé la dynastie de Théodose ; son élection était parfaitement
légale, et la nécessité de s'unir pour résister aux invasions des Vandales,
était également sentie dans les deux Empires. La réponse de Marcien fut donc
favorable[24] ; mais comme il avait déjà
désigné seul les deux consuls de l'année suivante, il ne voulut pas revenir
sur ce qu'il avait décidé. En conséquence le nom d'Avitus ne fut pas in- sait
à Constantinople sur les fastes consulaires, en 455, quoiqu'il ait pris le
consulat à Rome, suivant l'usage, pour cette année, qui était la première
après son élévation. Toutes
les classes de citoyens s'étaient en apparence ralliées au nouveau pouvoir ;
nulle part il ne s'était manifesté contre lui d'opposition ouverte ; mais il
n'en existait pas moins des germes de mécontentement qui n'attendaient qu'une
occasion pour éclater. L'élu de la Gaule, le protégé des Wisigoths ne pouvait
être agréable à l'Italie, et le parti de l'ancienne dynastie qui avait si
promptement renversé Maxime était encore assez puissant pour se faire
craindre. Avitus se crut obligé de donner une garantie de ses intentions
conciliantes, en choisissant pour maître des milices Majorien, que les
derniers ordres de Valentinien avaient appelé à cette éminente dignité[25] ; il est même probable que ce
choix, contraire à ses véritables intérêts, lui fut imposé comme une
condition de l'acquiescement du sénat romain. D'un autre côté il ne négligea
rien pour s'entourer de ses parents et de ses amis 'les plus dévoués. Son gendre
Sidonius Apollinatis, l'un des personnages les plus influents de la puissante
cité des Arvernes, l'avait suivi à Rome, et composa pour l'inauguration de
son premier consulat le panégyrique en vers, dont nous avons déjà cité tant
de fragments. Après
avoir ainsi consolidé son pouvoir, Avitus s'occupa de remédier aux maux de
l'Empire dont la situation devenait de plus en plus critique. Son premier
soin dut être de pourvoir à la sûreté de l'Italie en rétablissant l'ordre sur
les frontières du nord, troublées par les grands mouvements que la mort
d'Attila avait occasionnés parmi les Barbares, et de réorganiser les armées
impériales très affaiblies depuis que l'hostilité des Huns avait fermé les
sources de leur recrutement extérieur. Dans ce double but, il se rendit à la
fin de l'année 455, en Pannonie[26], tandis que Majorien repoussait
dans les Alpes Rhétiennes une invasion des Allemands qui, délivrés du
voisinage des Huns, recommençaient leurs incursions favorisées par la nature
du pays[27]. Tous les Barbares qui
voulurent entrer comme fédérés au service de l'Empire furent colonisés dans
les provinces voisines du Danube et leurs contingents vinrent suppléer à la
faiblesse des légions. Avec
ces nouveaux auxiliaires, Avitus se trouvait en état de défendre les côtes de
l'Italie contre les pirateries des Vandales ; mais il ne pouvait empêcher
Genséric d'étendre ses conquêtes au-delà des mers. Profitant des désordres
causés par son audacieuse tentative sur Rome, le roi vandale, de retour à
Carthage, avait sur-le-champ repris possession des deux Mauritanies, rendues
à l'Empire par le traité de 442, puis mettant sa flotte en mer, il envahit la
Sicile, la Sardaigne, la Corse et toutes les îles de la Méditerranée[28]. Chaque année au printemps ses
flottes sortaient des ports et allaient promener la dévastation sur tous les
rivages de cette mer, pénétrant jusqu'au fond de l'Adriatique et menaçant à
la fois les pos sessions des deux Empires, dont elles interceptaient la
navigation et le commerce[29]. Ainsi commença cette guerre de
piraterie que l'Afrique devenue barbare a faite pendant plus de mille ans à
l'Europe civilisée, et dont notre glorieuse conquête d'Alger a pu seule fixer
le terme. Réprimer
ces ravages, attaquer les Vandales dans les lieux mêmes où ils avaient établi
le siège de leur puissance, reconquérir les provinces qui jadis nourrissaient
l'Italie en proie à la famine, depuis qu'elle les avait perdues, tel était le
premier besoin de l'Empire et le plus puissant objet des préoccupations
d'Avitus. L'Espagne était le point par lequel on pouvait faire passer le plus
facilement une armée en Afrique ; mais cette contrée elle-même avait échappé
à la domination romaine. Les Suèves en occupaient plus des deux tiers. Avitus
chargea Théodoric de combattre ces Barbares, et le roi des Wisigoths accepta
avec joie une mission si bien en harmonie avec les sentiments de son peuple[30]. Pendant
l'année 456, il fit au roi suève Rechiaire une guerre acharnée, lui reprit
presque toutes les villes de la Galice et de la Lusitanie, le chassa de
Braga, sa capitale, et se rendit enfin maître de sa personne[31]. Le fanatisme religieux
contribua à augmenter les horreurs de cette guerre. Nous avons déjà dit que
tous les Barbares convertis au christianisme étaient ariens, et que les
Wisigoths se distinguaient par leur attachement aux doctrines de cette secte.
Partout où ils portèrent leurs armes en Espagne, ils signalèrent leur zèle
impie en massacrant les prêtres orthodoxes, en dépouillant et brûlant les
églises, en faisant manger leurs chevaux sur la table sainte des autels[32]. Aussi, quoiqu'auxiliaires de
l'Empire, ils étaient vus avec horreur par les populations romaines du pays
qui, se formant en bagaudes, prirent les armes pour défendre leur religion et
leurs foyers[33], tandis que les restes des
Suèves, réfugiés dans les montagnes au nord du Douro, sous la conduite d'un
chef, nommé Maldra, bravaient encore leurs vainqueurs, et recommençaient une
lutte qu'on avait pu croire terminée par la captivité de leur roi[34]. Afin
d'être plus à portée de surveiller et de seconder les opérations de son
allié, Avitus s'était transporté à Arles, et avait équipé dans les ports de
la Gaule une flotte dont il confia le commandement à un de ces officiers
barbares, qu'Aëtius avait élevés aux honneurs, et qui s'étaient formés à son
école. Le nouveau commandant s'appelait Ricimer, et avait le titre de comte,
qui répondait, comme nous l'avons déjà dit, à celui d'officier général dans
nos armées modernes. Il était d'origine suève, fils d'un chef de cette nation
et d'une fille de Vallia, premier roi des Wisigoths d'Aquitaine[35]. L'estime de l'armée l'avait
désigné au choix de l'empereur, et dès le premier abord il justifia la haute
idée qu'on avait conçue de ses talents et de son courage. Ayant rencontré la
flotte vandale dans les parages de la Corse, il l'attaqua et la détruisit
complètement[36] ; puis, sans perdre de temps,
il se porta sur la Sicile, débarqua près d'Agrigente, battit encore les
Vandales sur terre et les chassa de cette partie de l'île[37]. Ces
victoires eurent un grand retentissement dans toute l'Italie. C'était la
première revanche que lei Romains eussent prise sur Genséric depuis
l'humiliation que ce farouche conquérant avait imposée à la capitale même de
l'Empire. Ricimer vint jouir de sa gloire à Rome et à Ravenne où il fut
accueilli avec un enthousiasme d'autant plus vif que les divers partis virent
aussitôt en lui un instrument qui pouvait servir leurs desseins. Nous
avons déjà signalé l'opposition secrète qui existait dans le sénat contre le
pouvoir d'Avitus, et qui l'avait forcé à choisir Majorien pour commandant
général des milices. Ce choix, qui faisait voir en même temps à la tête des
armées le maître des milices nommé par Maxime et celui que Valentinien avait
choisi avant de mourir, était une tentative de conciliation entre les partis.
Mais il est rare que ces sortes de coalitions puissent créer un accord
durable ; l'élu de la Gaule et celui de l'Italie, l'élu de Maxime et celui de
Valentinien ne pouvaient longtemps commander ensemble ; il fallait que tôt ou
tard l'un des deux disparût devant l'autre. Avitus
avait d'ailleurs contre lui une autre cause d'impopularité. La protection des
Wisigoths avait commencé sa fortune politique et était encore son plus ferme
appui. Ses liaisons intimes avec Théodoric ne déplaisaient pas seulement aux
Romains, opposés à toute influence barbare ; elles blessaient aussi tous les
fédérés de race slave ou suévique, naturellement ennemis des Goths. C'était
ce dernier motif qui donnait surtout aux amis de Majorien l'espérance fondée
d'attirer Ricimer dans leur parti. Quoique tenant par sa mère à la race
gothique, ce général était Suève de naissance. Comme tous les autres chefs
barbares, il était choqué de la prééminence des Wisigoths qui se vantaient
d'avoir fait un empereur, et. il ne pouvait voir sans douleur ses compatriotes
d'Espagne écrasés par Théodoric. Toutes ces raisons le décidèrent à mettre sa
gloire récente au service de l'opposition. Avitus,
en se chargeant de diriger lui-même. les opérations les plus importantes de
la guerre-contre les Vandales, avait cru sans doute affaiblir l'influence de
Majorien qui restait oisif en-Italie. Mais en même temps, par son absence, il
laissait le champ libre aux complots de ses ennemis et aux intrigues de son
rival. Dès que Ricimer et Majorien se furent entendus il devint inutile de
dissimuler. La conspiration éclata par une émeute militaire à Ravenne, dans
laquelle périt le patrice Ramire, fidèle à la cause d'Avitus. Le sénat, qui
n'attendait qu'une occasion pour se prononcer, décréta aussitôt la déchéance
de l'empereur gaulois ; Majorien et Ricimer se chargèrent de l'exécution. A la
première nouvelle de ces événements, Avitus s'empressa de mander à Théodoric
de quitter l'Espagne pour venir à son secours. Mais, prévoyant que les
Wisigoths ne pourraient sortir facilement d'un pays couvert de bandes
ennemies, il pensa qu'une prompte répression suffirait peut-être pour
étouffer le complot à sa naissance, et il se hâta de repasser les Alpes avec
quelques troupes dévouées. Arrivé
au-delà des monts, il trouva l'Italie entière soulevée contre lui ; la lutte
n'était plus égale. Daus un combat livré près de Plaisance, le 16 octobre
456, il fut vaincu et pris par Ricimer qui lui imposa pour conserver sa vie
l'obligation d'abdiquer sur-le-champ et d'entrer dans les ordres sacrés, en
acceptant l'évêché de Plaisance, de cette ville témoin de sa défaite[38]. C'est le premier exemple que
l'on trouve en Occident de cet abus des choses saintes qui infligeait la plus
haute dignité du christianisme comme une sorte de dégradation aux hommes
politiques, dont on voulait annihiler l'influence. Cet usage, pratiqué en
Orient depuis le commencement du Vo siècle et condamné en tout temps par
l'Église, prouve que la pureté des sentiments chrétiens commençait à se
corrompre au souffle des intérêts matériels. Avitus
feignit d'accéder à toutes les conditions qu'on lui dicta. Mais quelques
jours après, ayant trouvé moyen de s'échapper, il s'empressa de fuir vers la
Gaule avec ses trésors. Son intention était d'attendre dans l'Auvergne sa
patrie, au milieu de ses parents et de ses amis, et dans l'asile révéré du
sanctuaire de Saint-Julien, à Brioude, le retour des Wisigoths qui pouvaient
encore relever sa cause et la faire triompher. Mais il périt dans le voyage,
avant d'avoir pu toucher le sol gaulois, et le lieu saint où il avait cru
trouver un refuge ne lui servit que de tombeau[39]. La mort
d'Avitus, en délivrant les chefs du parti vainqueur de leurs plus pressantes
inquiétudes, laissait en présence des prétentions rivales et difficiles à
concilier. Ricimer, barbare de naissance, arien de religion, ne pouvait
aspirer au trône impérial. Cependant il ne voulait pas non plus se donner un
maître dans son complice. Il convint avec Majorien de laisser les choses dans
l'état où elles étaient. Par les principes du droit public que nous avons
exposés plus haut, la vacance du trône d'Occident rendait de plein droit
l'empereur d'Orient seul maître de tout l'Empire. Majorien et Ricimer lui
écrivirent pour déclarer qu'ils ne voulaient plus reconnaître d'autre
autorité que la sienne, et qu'ils le priaient de confirmer le premier dans la
dignité de maître des milices, et d'accorder celle de patrice au second.
Cette lettre était adressée à Marcien, qui ne put y répondre, étant alors
déjà atteint de la maladie dont il mourut le 26 janvier 457. Léon, son
successeur, accueillit favorablement les ouvertures des chefs de l'armée
d'Occident, et leur conféra dès le mois suivant les grades qu'ils
sollicitaient. Cet
accord aurait suffi pour consolider leur pouvoir, si le parti d'Avitus était
mort avec lui. Mais la Gaule, pour avoir perdu le souverain de son choix,
n'était pas soumise et Théodoric qui avait reçu au fond de la Galice la
nouvelle des événements d'octobre, faisait tous ses efforts pour terminer la
guerre dans laquelle il était engagé, afin d'être libre de venger la chute de
l'empereur qu'il avait créé. Le soulèvement de la Gaule fut rapide et
spontané ; partout on refusa d'y reconnaître les ordres de Majorien et de
Ricimer. L'opposition se déclara surtout avec violence dans les puissantes
cités des Arvernes et des Eduens, dans la province de la Première Lyonnaise
principal siège de la vie politique des Gaules au Ve siècle. Lyon devint le
quartier-général et le centre de la révolte. Dans la
Narbonnaise, on songea à proclamer empereur Marcellianus, patricien d'un
mérite distingué qui avait déjà réuni quelques suffrages au moment où Avitus
fut élevé au pouvoir. La jeune noblesse de cette province forma un corps de
volontaires, et un certain Pœonius, qui s'était fait le porte-drapeau de ce
corps s'empara de la préfecture à Arles, et s'y installa sans autre droit que
celui du plus fort, seul code des temps de factions[40]. Pour
comprimer cette anarchie, tout le monde comprit à Rome qu'il fallait une
autorité plus imposante, plus active que celle de l'empereur de
Constantinople. Le sénat, l'aristocratie, le clergé soutenaient avec ardeur
Majorien, qui représentait le parti de l'ordre, de la religion, de la
légitimité romaine, l'ancien parti de la dynastie de Théodose. Ricimer,
pressé par les instances de tous les grands personnages de l'Empire, ne put
s'empêcher de reconnaître qu'il fallait un empereur à l'Occident, et lui-même
ne pouvant l'être, il était impossible d'en avoir un autre que Majorien. Il
finit donc par donner son assentiment à l'élévation de son collègue, et le
fit proclamer empereur par l'armée, près de Ravenne, au mois d'avril 457, en
se réservant pour lui-même la dignité de maître des milices que le nouveau
souverain laissait vacante[41]. A peine
élu, Majorien eut à combattre les plus dangereux ennemis de l'Empire. Les
Vandales, impatients de venger leurs dernières défaites, avaient mis en mer
une nouvelle flotte et menaçaient les côtes de l'Italie. Ils tentèrent un
débarquement sur les rivages de la Campanie et envoyèrent des troupes de
Maures ravager ces riches campagnes. Mais l'empereur était sur ses gardes ;
les pirates surpris et attaqués vigoureusement furent forcés de se rembarquer
avec une perte considérable, et la flotte s'éloigna de ces parages qu'elle
n'osa plus insulter[42]. Rome
qui craignait déjà une seconde invasion de Genséric fut rassurée par ce
succès, et la popularité de Majorien s'en accrut. Toutes les classes de
citoyens avaient applaudi à son élection. Son règne s'annonçait comme une
restauration de l'ancienne liberté romaine. Au mois de janvier 458, il prit
le consulat, suivant l'usage, avec l'empereur Léon. Le Code Théodosien nous a
conservé une lettre remarquable qu'il écrivit en cette circonstance. II y
rappelle aux sénateurs qu'il a été fait empereur par leurs libres suffrages
et par la volonté de l'armée. Il invoque la protection de la divine
Providence, pour l'intérêt de tous, sur cette élection qu'il dit avoir
acceptée non par ambition, mais par dévouement au bien public. Il prie les
pères conscrits de ne point cesser d'être favorables an prince qu'ils ont
fait eux-mêmes, et de prendre part avec lui au gouvernement des affaires,
afin que l'Empire qu'il tient d'eux prospère par leur union. Il promet de
veiller avec son père, le patrice Ricimer, au maintien des forces militaires
de l'état, et à la sécurité du monde romain, déjà sauvé, dit-il, par leurs
communs efforts, des attaques extérieures et des calamités domestiques[43]. Il rassure les partis contre
la crainte des délateurs et des proscriptions. Enfin il déclare aux sénateurs
qu'ils trouveront toujours en lui, avec l'autorité d'un prince, la déférence
d'un collègue. La
conduite de Majorien ne démentit pas les promesses de son avènement ; elle
fut toujours digne, juste et modérée. Les lois promulguées en son nom eurent
toutes pour objet de réprimer les abus, de purifier les mœurs, de faire
respecter la religion, de soulager la misère des peuples. Il accorda des
remises d'impôts, il plaça les agents du fisc sous la surveillance immédiate
des gouverneurs de province, il remit en vigueur les nobles et utiles
fonctions des défenseurs des cités, et prit des mesures pour relever les
corporations municipales de l'abaissement où elles étaient tombées sous un
régime oppresseur[44]. Dans ses lois religieuses on
reconnaît l'influence du puissant génie et de la piété éclairée de l'illustre
pontife saint Léon en qui il mettait toute sa confiance. Parmi ces lois, il
en est une remarquable, celle qui défend de contraindre personne à recevoir
les ordres sacrés. Majorien expiait ainsi le scandale qui avait été donné
lors de la déposition d'Avitus, et peut-être songeait à se préparer à
lui-même une garantie pour l'avenir. Une
législation si sage, une administration si douce étaient bien propres à
rallier les factions dissidentes et à calmer le feu des discordes civiles.
Cependant la Gaule persista longtemps à méconnaître l'autorité de Majorien.
Cette vaste province composait alors avec l'Italie tout l'empire d'Occident,
et les liens qui unissaient encore ces deux grands débris de la domination
romaine tendaient à se relâcher de plus en plus. Depuis les conquêtes de
César, la Gaule avait toujours été le foyer des plus graves perturbations de
l'Empire ; elle ne reconnaissait qu'avec peine la suprématie de l'Italie, et
son obéissance ne cessa jamais d'être douteuse et contrainte. Si elle échoua
d'abord dans ses tentatives pour déplacer le siège du pouvoir, si elle
consentit à n'être qu'une province romaine, c'est que Rome avait derrière
elle le reste du monde. Mais lorsqu'elle se vit en présence de l'Italie
restée seule et sans autre appui que les prestiges d'une antique gloire, ses
prétentions s'accrurent avec la faiblesse de sa rivale. Elle ne songea point
à se séparer de l'Empire ; c'eut été rompre avec la civilisation. Mais elle
voulut y être maîtresse, et cette lutte, entre deux fractions à peu près
égales en force, rendit tout gouvernement impossible. Toujours le choix de l'Italie
était repoussé par la Gaule, le choix de la Gaule par l'Italie, et de là ces
déchirements intérieurs qui précipitèrent rapidement l'empire d'Occident vers
sa ruine[45]. A
l'avènement de Majorien, le soulèvement de la Gaule avait été prompt. Mais il
ne put s'y organiser une résistance sérieuse. L'aristocratie gauloise avait
seule pris les armes au milieu des populations indifférentes, et était
elle-même divisée sur le choix de ses chefs. Elle obéissait dans la
Narbonnaise à Pœonius et à Marcellien ; dans la Lyonnaise, elle subissait
l'influence de Sidonius Appollinaris, gendre de l'empereur Avitus. Les
Wisigoths auraient pu donner de la consistance à ces efforts mal concertés ;
mais toutes leurs forces étaient engagées au-delà des Pyrénées, sur un sol
toujours funeste à l'invasion étrangère. Ils étaient vainqueurs, et les
insurrections des bagaudes espagnols, les attaques des Suèves, retranchés
dans les montagnes, rendaient leur position plus difficile qu'avant la
victoire[46]. Après
eux les Bourguignons étaient les plus puissants des Barbares fédérés de la
Gaule. Pendant une longue paix, ce peuple avait réparé ses pertes ; Aëtius
avait agrandi son territoire, et ses chefs, appelés à la cour dans les
dernières années du règne de Valentinien, s'étaient élevés à des grades
importants dans l'armée impériale[47]. La nation était alors
commandée par le roi Gundioch, dévoué à Ricimer, dont il avait épousé la
sœur, et dont il partageait la haine contre les Goths. A sa voix les
Bourguignons s'armèrent pour la cause de Majorien et la firent promptement
triompher. La ville de Lyon essaya seule de résister ; elle fut prise
d'assaut, pillée et détruite en partie[48]. Dès-lors tout tomba aux pieds
du vainqueur, et les chefs du mouvement ne songèrent plus qu'à obtenir leur
grâce. Néanmoins
les factions étaient plutôt abattues que soumises, et l'arrivée des Wisigoths
pouvait suffire pour ranimer la guerre civile. Majorien sentit alors la
nécessité de se transporter en personne avec des forces imposantes dans ces
provinces encore agitées. Il partit de Ravenne à la fin de novembre 458, et
franchit les Alpes dans cette saison rigoureuse[49] à la tête d'une nombreuse
armée. Nous avons dit plus haut comment les troupes impériales d'Italie
s'étaient recrutées par les colonies militaires formées avec les débris de la
puissance d'Attila. Le dénombrement donné par Sidonius, des peuples auxiliaires
qui marchaient sous les drapeaux de Majorien confirme ce fait, car la
composition de cette armée était exactement semblable à celle des hordes que
le conquérant tartare conduisit dans les plaines de la Champagne. On y voyait
des Huns, des Ostrogoths, des Bastarnes, des Ruges, et des détachements de
toutes les autres nations slaves ou teutoniques qui avaient suivi la fortune
d'Attila[50]. Dans la marche même éclatèrent
les désordres que devait produire l'assemblage de ces éléments discordants.
Les Huns toujours farouches et orgueilleux, toujours en butte à la haine de
leurs anciens vassaux, provoquèrent une émeute militaire dans laquelle ils
furent massacrés[51]. La
Gaule trembla à l'approche de ces bandes barbares qui lui avaient déjà fait
tant de mal. Mais, ne voyant plus d'ennemis à combattre, Majorien ne songea
qu'à rallier les cœurs par sa clémence. Tous les hommes marquants du parti
vaincu implorèrent leur pardon et l'obtinrent. Il ne laissa pas la préfecture
des Gaules à Pœonius, mais il l'admit au nombre de ses courtisans[52]. Juste appréciateur des talents
militaires de Marcellien, il lui conféra la dignité de patrice et l'envoya
Commander les troupes qui défendaient la Sicile contre les Vandales. Sidonius
Appollinaris lui-même, le gendre d'Avitus, le défenseur de Lyon, fit sa paix
avec le vainqueur, et vint prononcer dans une assemblée solennelle le
panégyrique en vers de Majorien, modèle de basse flatterie et d'inconstance
politique, mais précieux document pour l'histoire de cette époque[53]. La
ville de Lyon avait seule souffert de la victoire de Majorien ; à la prière
de Sidonius, il permit d'en relever les ruines[54]. Mais il ajouta aux possessions
des Bourguignons toute la province Lyonnaise, ancien territoire de la cité
éduenne[55]. C'était à leur fidèle concours
qu'avaient été dus principalement les rapides succès de cette guerre. Il
fallait récompenser leurs services et constituer dans la Gaule une puissance
capable de contrebalancer celle des Wisigoths. Les Bourguignons occupaient
déjà l'Helvétie, le pays des Sequanes, les Alpes Pennines et la Viennoise ;
la cession de la première Lyonnaise les rendit maîtres de toute la Gaule
orientale. Ainsi fut fondée une monarchie qui joua un grand rôle dans les
premiers temps de la dynastie mérovingienne, et dont le souvenir s'est
propagé à travers le moyen-âge jusqu'à nos jours dans les noms du royaume, du
duché et de la province de Bourgogne. Une
politique généreuse est presque toujours une politique habile. On vit bientôt
qu'il avait été sage à Majorien de se montrer clément pour diminuer le nombre
de ses ennemis. Théodoric, étant enfin parvenu à se dégager des obstacles qui
le retenaient en Espagne, reparut en 459 dans l'Aquitaine avec son armée
prête à appuyer l'opposition de la Gaule. Mais il arrivait trop tard. Cette
opposition n'existait plus. Abandonné par l'aristocratie gauloise qui avait
fait sa soumission, il se trouvait seul contre toutes les forces de l'Empire.
Majorien marcha à sa rencontre ; il y eut entre eux un combat dont l'issue
fut défavorable aux Wisigoths et les détermina à entrer en négociation[56]. Sidonius Appollinaris,
impatient de se faire pardonner sa rébellion par quelque service important,
usa de l'influence que lui donnaient les souvenirs de son beau-père Avitus et
ses propres relations avec les Wisigoths pour hâter la conclusion d'un traité
par lequel Théodoric reconnut la suzeraineté de Majorien aux mêmes conditions
que celle de ses prédécesseurs. Cet
arrangement terminait la guerre civile. La Gaule entière était pacifiée. Mais
pour maintenir dans l'obéissance cette grande province et les peuples
barbares qui l'habitaient, il fallait y laisser un lieutenant capable de
faire respecter son autorité sans la faire haïr. Majorien prouva encore son
discernement en confiant le commandement général des milices des Gaules à un
des membres les plus distingués de l'aristocratie locale, Afranius Syagrius
Égidius[57]. Ce noble personnage descendait
de Syagrius qui fut consul sous le grand Théodose, en 382 ; il était allié
aux plus puissantes familles de la cité des Arvernes, notamment à celle du
préfet Tornantius Ferreolus dont la sage administration, à l'époque de l'invasion
des Huns, avait épargné bien des maux à la Gaule[58]. Brave guerrier, habile homme
d'état, Égidius peut être appelé le dernier des Romains, comme on a appelé
Philopœmen le dernier des Grecs. En effet après lui l'empire d'Occident tombe
pour ne plus se relever, la civilisation antique s'efface et les noms barbares
apparaissent seuls dans l'histoire. Nos historiens classiques n'ont vu dans
ce héros qu'un certain comte Gilles ou Gillon, factieux qui osa disputer la
couronne au roi de Fiance Childéric. Ce nom ne se serait peut-être pas
même rencontré sous leur plume s'il n'avait pas été mêlé aux chroniques des
Francs-Saliens par suite d'un événement qui attira peu l'attention des
contemporains, mais qui en revanche a beaucoup occupé les commentateurs
modernes et a été tout-à-fait dénaturé par eux dans ses causes et dans ses
conséquences. Nous
avons dit plus haut que depuis la pacification de 431, les Francs étaient
toujours restés fidèles aux traités conclus par eux avec Aëtius et l'avaient
servi de leurs contingents dans toutes les guerres de la Gaule. Des liens
particuliers lui assuraient l'affection du chef des Saliens, Mérovée qu'il
avait accueilli enfant à Rome et dont il s'était rendu le père d'adoption ou
le parrain d'armes. On ne sera donc pas étonné que, dévoués à leur général,
les Francs aient appris avec indignation l'assassinat dont il fut victime, et
se soient regardés comme déliés par sa mort de leurs engagements envers
l'Empire. Aussi avons-nous vu qu'au premier bruit de cet événement, ils
coururent aux armes et firent des irruptions dans la Belgique romaine.
Cependant, lorsque Avitus qu'ils connaissaient comme un ancien compagnon
d'armes, se présenta à eux en qualité de maître des milices au nom du nouvel
empereur Maxime élevé au trône par les amis et les vengeurs d'Aëtius, il fut
facile de les amener à reconnaître un pouvoir qui s'accordait avec leurs
sympathies. L'intronisation d'Avitus ne put que les confirmer dans leur
soumission. Mais sa déposition et sa mort changèrent cet état de choses et
réveillèrent leurs rancunes et leurs défiances. La
rapidité des succès de Majorien n'avait pas permis à ces dispositions
hostiles d'éclater[59]. Pour les neutraliser plus
sûrement, Égidius eut l'adresse de répandre parmi les Francs des semences de
discorde. Mérovée était mort vers 457, et avait eu pour successeur son fils
Childéric, à peine sorti de l'enfance. Une opposition violente ne tarda pas à
se prononcer contre le jeune prince. Les chroniqueurs prétendent qu'il y
avait donné lieu par le libertinage de sa conduite. rai déjà dit ce que je
pense de toutes ces atteintes à l'honneur des femmes, présentées comme
explications des révolutions politiques. Que ce prétexte ait été ou non mis
en avant par les révoltés, qu'il fût réel ou sans fondement, c'est ce qui
importe peu à l'histoire. Il nous suffit de savoir que les Francs ôtèrent le
commandement à Childéric, et qu'il fut forcé de s'exiler du pays et de se
réfugier dans la Thuringe[60]. L'influence
romaine fut probablement la vraie cause de cette réaction, car, après avoir
chassé leur chef national, les Francs prirent aussitôt pour arbitre de leurs
destinées Égidius, qui, en sa qualité de maître des milices des Gaules était
le commandant suprême de tous les Barbares fédérés établis dans la province[61]. Ils s'engagèrent à ne plus
reconnaître d'autre autorité que la sienne, ou, si l'on veut, ils le prirent
pour roi, suivant le langage des chroniqueurs. Néanmoins Égidius ne se
chargea point de les diriger par lui-même ; il remit le commandement immédiat
de la nation à un noble franc, nommé Viomade, qui avait pris part à la
révolte, mais qui, selon les chroniqueurs, n'avait d'autre intention que de
faire servir son influence au rétablissement du fils de Mérovée[62]. Ces
faits, tels que nous venons de les présenter, n'ont rien que de très simple
et de très naturel ; mais ils sont une énigme inexplicable pour nos
historiens classiques et pour tous les auteurs fidèles au système de la
conquête et des royautés barbares indépendantes. Comment, disent ces
écrivains, les Francs, ennemis acharnés des Romains, dévastateurs et
conquérants de la Gaule, auraient-ils choisi pour leur roi précisément un
Romain, et qui plus est, le général des troupes romaines ? Comment, étant devenu
roi des Francs ou roi de France — car il l'était tout aussi bien que
Clodion ou Mérovée —, Égidius est-il resté général au service de l'Empire ?
Comment n'a-t-il pas pris le titre de roi ? Et lorsque, peu de temps après,
les intrigues de ses ennemis le rendirent suspect à la cour comment a-t-il
présenté humblement sa justification au lieu de répondre à un insolent
empereur, en marchant contre lui à la tête de ses sujets ? Toutes ces
difficultés sont en effet insolubles dans le système adopté par ces historiens,
et quelques-uns d'entre eux désespérant de porter la lumière dans ce chaos,
ont pris le parti de nier le fait lui-même pour s'épargner la peine de
l'expliquer. Mon
ouvrage tout entier est une réponse à ces objections. Si, devant tout ce que
nous avons vu jusqu'ici, elles ne tombent pas d'elles-mêmes, si elles
laissent encore des doutes dans l'esprit du lecteur, j'aurai manqué mon but.
Ajoutons cependant encore quelques observations propres à faire ressortir la
vérité dans tout son jour. A
l'époque où nous sommes arrivés, les Francs n'étaient pas ennemis de l'empire
romain, hostes. Comme tous les autres Barbares colonisés dans les
provinces romaines, ils étaient au nombre des fédérés de cet empire, fœderati.
A ce titre, ils en étaient membres, et l'empereur pouvait leur écrire comme
Valentinien avait écrit au roi des Wisigoths Théodoric : Auxiliamini
reipublicœ cujus membrum tenetis. Ils reconnaissaient l'autorité de
l'empereur, celle de son délégué, le maître général des milices de l'Empire
et celle de son lieutenant, le maître des milices des Gaules, commandant
immédiat de tous les Barbares fédérés établis dans cette province. Leur chef
national Childéric, se trouvant en opposition avec la politique romaine,
depuis l'avènement de Majorien, un parti se forme contre lui dans le sein
même de la nation, par l'influence et les manœuvres d'Égidius[63]. Le chef national est chassé,
et l'autorité du maître des milices est seule reconnue. Égidius ne prit pas
pour cela le titre de roi ; car il était revêtu d'une dignité supérieure à
toutes les royautés barbares, d'une dignité à laquelle tous les rois barbares
aspiraient, en bornant même souvent leur ambition à des grades inférieurs
dans la hiérarchie militaire. Nous avons vu un roi des Francs devenir comte
des domestiques ; un roi des Allemands changer avec plaisir sa royauté contre
le simple grade de tribun ou colonel au service de l'Empire. Nous avons vu le
fameux Marie, roi des Wisigoths, solliciter le commandement des milices
d'Illyrie, emploi précisément égal à celui d'Égidius dans la Gaule. Si tout
cela ne suffit pas pour nous faire comprendre, choisissons d'autres exemples
dans les temps modernes ; examinons ce qui se passe sous nos yeux.
N'existe-t-il pas dans l'Inde des royautés vassales de l'Angleterre ? Les
rois de ce pays ne reconnaissent-ils pas la suprématie du lord gouverneur de
l'Inde et des officiers généraux qui commandent sous ses ordres ? Si dans un
de ces états les sujets, soulevés par quelque cause de mécontentement ou par
des intrigues anglaises, viennent à chasser leur souverain national, le
royaume ne passe-t-il pas sous le commandement d'un officier anglais, qui ne
change' point pour cela contre le titre de roi son grade de général ou de
colonel ? A Alger, ne voyons-nous pas des tribus hostiles, après avoir
d'abord ravagé les villages de nos colons, attaqué nos cantonnements, tué nos
soldats, brûlé nos maisons, comme faisaient les Francs sur les frontières de
la Gaule, se soumettre enfin à nos armes victorieuses, et envoyer leurs
contingents combattre sous les ordres de nos généraux ? Ne voyons-nous pas
leurs scheicks solliciter des décorations et des grades dans l'armée
française ? Eh bien, la position des rois de l'Inde, vis-à-vis du
gouvernement et des généraux anglais, celle des scheicks arabes vis-à-vis du
roi de France et des généraux français en Afrique, est précisément celle des
rois barbares aux IVe et Ve siècles vis-à-vis des empereurs et des
commandants des milices impériales. Hâtons-nous
toutefois d'ajouter qu'il ne faut pas forcer le parallèle, qu'on doit tenir
compte de la faiblesse du gouvernement impérial et de la force des peuples
barbares au temps dont nous parlons, que l'équilibre entre le pouvoir de
droit et le pouvoir de fait tendait dès-lors à se rompre et que, cet
équilibre une fois détruit, l'empire d'Occident est tombé. Mais les principes
fondamentaux de droit public que nous venons d'exposer n'en dominent pas
moins tous les événements de cette époque. Pour vouloir les nier, il faut
dénaturer tous les faits, démentir tous les témoignages contemporains, et se
jeter à chaque pas dans des difficultés inextricables qui ont fait un chaos
de cette période de notre histoire. Je reprends maintenant la série des
événements que je regrette d'interrompre par ces discussions critiques
auxquelles je ne puis me soustraire, ayant à combattre des préjugés invétérés
et soutenus par les autorités les plus respectables. Nous
avons vu Majorien triompher de tous ses ennemis, abattre tous ses rivaux et
rester seul maître du pouvoir. Il avait toutes les sympathies de Rome et de
l'Italie dont il était l'élu. Dans la Gaule, l'aristocratie s'était
franchement ralliée à un vainqueur généreux. Des trois grandes masses de
Barbares fédérés établis dans cette province, les Bourguignons lui étaient
dévoués par l'influence de Ricimer ; Égidius lui avait gagné les Francs ; les
Wisigoths avaient accepté la paix et pris l'engagement de servir sous ses
drapeaux. Ainsi dégagé des embarras intérieurs, il tourna tous ses soins vers
le grand objet que les chefs des deux Empires n'avaient jamais perdu de vue
depuis l'invasion des Vandales en Afrique. Détruire ce peuple de pirates,
reconquérir la province, qui, depuis plus de 500 ans, nourrissait Rome ;
c'était là une nécessité à laquelle nul empereur ne pouvait se soustraire. Dès les
premiers mois de son règne, avant de quitter l'Italie, il avait fait
construire et équiper des vaisseaux dans les ports de l'Adriatique et de la
mer de Toscane[64]. Depuis, il avait continué les
mêmes préparatifs dans la Ligurie, dans la Narbonnaise et dans la partie de
l'Espagne encore romaine. A cet effet, il passa l'année 459 à Arles, et au
commencement de 460, toutes ses forces navales eurent ordre de se réunir dans
le port de Carthagène où il devait se rendre lui-même par terre avec l'armée
qu'il avait rassemblée dans les Gaules, et les contingents des Wisigoths.
Genséric tremblait déjà devant cette formidable invasion dont le succès
semblait assuré, et demandait humblement à traiter avec l'Empire[65]. Un audacieux coup de main,
secondé par la trahison, le sauva de ce-péril. Guidés par des avis secrets,
les Vandales surprirent la flotte impériale à l'ancre près de Carthagène et
enlevèrent ou détruisirent tous ces vaisseaux rassemblés à si grands frais. Ce
désastre anéantissait toutes les espérances de Majorien qui avait déjà passé
les Pyrénées et était arrivé à Saragosse avec l'armée de terre[66]. Il fallait refaire une flotte
avant de songer à attaquer l'Afrique. Forcé de renoncer à son entreprise, il
revint tristement à Arles, et se vit réduit à accepter les propositions de
paix que Genséric lui avait faites et qu'il avait d'abord repoussées. A la
fin de l'année, il conclut avec les Vandales un traité qui les laissait en
possession de toutes leurs conquêtes et qui lui nuisit beaucoup dans l'esprit
des Romains. Lorsqu'il
avait quitté l'Italie, en 458, il avait commis la même faute qu'Avitus en ne
se faisant pas accompagner de Ricimer qui, pendant deux ans, resta seul à
Ravenne et put ainsi se ménager des intelligences dans l'armée et dans le
sénat de Rome[67]. Au printemps de l'année 461,
les Allemands ayant franchi les Alpes Rhétiennes, menacèrent d'une invasion
les plaines du Milanais[68]. Majorien s'empressa de
repasser les monts, et vers le mois de juillet, il rejoignit à Tortone
l'armée d'Italie, commandée par Ricimer. Peu de jours après, il avait cessé
de vivre, et la voix publique accusa de sa mort le général barbare qui avait
déjà su se défaire d'un empereur[69]. Néanmoins ce meurtre, s'il a
été réellement commis, fut tenu très secret, et Procope, en disant que
Majorien mourut de maladie[70], s'est conformé sans doute aux
rapports officiels envoyés par Ricimer à la cour de Constantinople. Mais si
l'accusation n'est pas entièrement prouvée, elle est au moins très
vraisemblable. En consentant à l'élévation de Majorien, Ricimer n'avait cédé
qu'à l'entraînement des circonstances et aux vœux de l'opinion publique. Sa
jalousie, contre son ancien collègue devenu son souverain, dut s'envenimer
encore par le spectacle des succès de Majorien et des grandes qualités qui
lui gagnaient tous les cœurs. Il se sentit effacé par l'ascendant d'un prince
qu'il regardait comme sa créature, et son orgueil blessé, son existence
politique compromise purent facilement le porter à un attentat devant lequel
il n'était pas homme à reculer par des scrupules de conscience. Majorien
fut le dernier des empereurs romains qui méritât ce titre dans l'Occident[71]. Pendant un règne de trois ans,
il développa des talents et des vertus capables de relever cet empire si le
crime ou la fatalité n'avaient pas interrompu si tôt sa carrière. Religieux,
ami des lettres, des mœurs douces et des plaisirs délicats[72], plein de respect pour les
anciennes lois et les formes constitutionnelles de Rome, il représentait la
civilisation antique dans ses traditions les plus pures, perfectionnées par
les croyances chrétiennes. Sa mort fut pleurée sincèrement par tous les Romains
éclairés, par tous les vrais catholiques. Le pape saint Léon l'avait précédé
de quelques mois dans la tombe ; ainsi l'Occident perdait à la fois ses
meilleurs guides et ses plus fermes soutiens. Le modeste tombeau élevé à
Majorien sur le lieu même où il périt, inspira au pieux Ennodius, auteur de
la vie de saint Epiphane, cette épitaphe, expression touchante des regrets
populaires : « Les pyramides recouvrent de leur masse éternelle les ossements
d'indignes souverains ; un vil sépulcre suffit aux princes pieux. » Ricimer
n'ignorait pas cette tendance de l'opinion publique. Pour apaiser les
mécontentements des populations italiennes et du sénat, il s'empressa de
chercher dans ce corps auguste un successeur à Majorien. Son choix tomba sur
Vibius-Severus, patricien, originaire de la Lucanie, noble et riche, mais
dépourvu de toute illustration personnelle. Il le fit proclamer empereur en
novembre 461, trois mois après la mort de Majorien[73]. Sans doute il se flattait de
trouver clans ce fantôme de souverain un docile instrument : la suite prouva
qu'il ne s'était point trompé. L'Italie et le sénat se soumirent sans peine à
ce nouveau maître. Dans le reste de l'Empire, deux hommes seuls étaient à
craindre, Marcellien en Sicile, Egidius dans la Gaule. A
l'époque de la mort d'Avitus, nous avons déjà vu Marcellien élever des
prétentions à la pourpre impériale. Décoré du titre de patrice, il avait une
haute réputation de mérite et de courage ; il aurait pu essayer de se mettre
encore à la tête d'un parti ; mais il se trouvait isolé en Sicile où Majorien
l'avait envoyé avec un corps d'Ostrogoths pour défendre l'île contre les
Vandales. Trop voisin de l'Italie, il sentit qu'il ne pouvait lever
l'étendard de la révolte sans être écrasé par l'armée de Ricimer. Cependant
il ne voulut point courber la tête sous un joug avilissant. Il s'embarqua
avec ses soldats et alla chercher un asile au fond de l'Adriatique, dans la
Dalmatie, où il réussit à se créer entre les deux empires une sorte de
domination indépendante[74]. Cette défection livra la
Sicile entière à Genséric ; mais Marcellien, comme nous le verrons plus tard,
répara noblement sa faute involontaire. Égidius
était plus redoutable pour le nouveau pouvoir. Chef suprême des milices de la
Gaule, il avait acquis, dans cette grande province, une haute influence
personnelle par ses qualités brillantes, l'habileté de son administration et
ses alliances de famille avec les principaux membres de l'aristocratie
locale. Ses forces militaires étaient imposantes, car il avait sous ses
ordres les restes de l'armée rassemblée par Majorien pour combattre les
Vandales en Afrique et ramenée par cet empereur dans la Narbonnaise, après la
catastrophe qui fit échouer son expédition[75]. On ne pouvait sans danger
attaquer de front un pareil adversaire. Ricimer comprit la nécessité de le
ménager et n'osa pas lui retirer son commandement. Il tâcha même de désarmer
ses soupçons par de faux témoignages de bienveillance ; mais en même temps,
il s'attacha avec l'esprit de ruse ordinaire aux Barbares à lui susciter des
obstacles capables de le réduire à l'inaction. Égidius
de son côté était dans une position difficile qui le forçait de dissimuler sa
répugnance pour l'assassin de Majorien. Malgré ses relations intimes avec une
partie de la noblesse gauloise, il n'avait pu se concilier entièrement une
faction puissante, qui n'avait pas oublié ses rancunes contre le vainqueur de
Lyon. Parmi les Barbares fédérés surtout, il ne voyait autour de lui que des
alliés équivoques ou des ennemis déclarés. Les Wisigoths lui avaient voué une
haine implacable. Les Bourguignons, dont il s'était servi pour faire
triompher la cause de Majorien, ne l'avaient alors secondé que par dévouement
pour Ricimer, et étaient prêts à tourner leurs armes contre lui au premier
ordre du parent de leur roi. Les Francs seuls lui paraissaient dévoués, et
depuis l'exil de Childéric, il exerçait sur eux une autorité absolue. Mais le
singulier ascendant qu'il avait pris sur ce peuple n'avait aucun fondement
durable. On devait croire qu'une nation libre et fière ne tarderait pas à
regretter le chef national qu'elle avait sacrifié à des mécontentements
passagers aigris par les intrigues romaines. Égidius, placé entre tant
d'écueils, contraint de ménager tarit d'intérêts divers, n'était pas en
mesure d'attaquer et ne pouvait que se tenir sur la défensive. Aussi
n'hésita-t-il pas à obéir aux décrets du sénat et à reconnaître l'empereur
élu par l'Italie. Mais ce n'était pas assez pour Ricimer qui avait résolu de
perdre le seul homme dans lequel il pût craindre un rival. Dès la
fin de l'année 461, le comte Agrippinus, noble gaulois de naissance, fut
envoyé par le maître général des milices pour commander dans la Narbonnaise.
Placé en apparence sous les ordres d'Égidius, il avait pour mission secrète
de soulever les Wisigoths et de faire servir aux desseins de Ricimer les
ressentiments de cette nation puissante que Majorien avait humiliée. En cas
de succès, la place du général proscrit devait être la récompense du traître.
Agrippinus remplit sa 'mission avec tout le zèle qu'on devait attendre d'une
ambition intéressée. Il entra en négociation avec les Wisigoths, et promit de
leur livrer Narbonne dès que le signal du soulèvement général contre Égidius
aurait été donné. Offrir une acquisition de cette importance à des Barbares
qui ne demandaient qu'une occasion pour se venger sur le lieutenant de
Majorien de la soumission forcée qu'ils avaient subie, c'était flatter à la
fois les deux passions favorites de ces peuples : l'orgueil et la cupidité.
Entre l'agent de Ricimer et Théodoric, l'accord fut bientôt conclu ;
seulement le prince wisigoth, se souvenant des embarras que l'Espagne lui
avait causés, demanda comme première garantie la destitution de Népotien,
placé par Majorien à la tête des milices espagnoles. Cette demande fut
aussitôt accueillie, et Népotien, sur la désignation de Théodoric lui-même,
eut pour successeur un autre général romain nommé Arborius[76]. Le
complot marchait ainsi dans l'ombre. Mais Égidius en suivait les traces avec
sa vigilance et son adresse ordinaires ; il parvint à en saisir des preuves
authentiques et les adressa au sénat de Rome en dénonçant Agrippinus comme un
traître qui livrait aux Barbares les derniers débris de la domination romaine
dans les Gaules. Il y avait encore dans le sénat quelques sentiments de
patriotisme ; il y avait surtout contre Ricimer dans l'esprit des sénateurs
un fond de haine et de défiance que la crainte seule pouvait contenir. La
dénonciation d'Égidius fut accueillie avec joie par ce corps aristocratique
qui y vit une revanche à prendre contre l'influence toujours odieuse des
chefs barbares. L'empereur Sévère, cédant lui-même à l'entraînement de
l'opinion nationale, fit sommer Agrippinus de venir se justifier à Rome. Le
perfide commandant de la Narbonnaise refusa d'abord d'obéir, à moins
qu'Égidius ne comparût avec lui ; cependant il finit par se décider à
paraître seul, se croyant sans doute plus en sûreté que partout ailleurs dans
la capitale de l'Empire, auprès de Ricimer son protecteur et son complice, et
se flattant que l'accusation portée contre lui n'aurait aucune suite sérieuse[77]. Son attente fut trompée :
Égidius avait fait passer dans le cœur de ces patriciens dégénérés quelques
étincelles de son courage. Le procès d'Agrippinus fut suivi avec une activité
et une rigueur extraordinaires. Les révélations du dénonciateur excitèrent
une vive indignation, et la conduite hautaine de l'accusé acheva d'irriter
les esprits. Après des débats courts, mais animés, Agrippinus fut condamné à
mort, comme traître à la patrie, et jeté dans la prison publique pour y
attendre son supplice[78]. Le
triomphe du parti romain était complet en apparence. Mais il manquait à
l'arrêt de la justice la sanction de la force, et la force était dans les
mains de Ricimer. Par une connivence secrète, Agrippinus s'échappa de sa
prison et se réfugia dans l'église de Saint-Pierre[79]. Alors tous les ressorts furent
mis en jeu pour faire revenir le sénat sur un acte de courage dont il devait
s'étonner lui-même. En prodiguant les menaces et les promesses, il ne fut pas
difficile d'ébranler ces timides patriciens habitués, depuis des siècles, à
se courber servilement devant tous les pouvoirs. Agrippinus, affectant autant
d'humilité qu'il avait d'abord montré d'assurance, protesta du fond de sa
retraite contre la précipitation du jugement qui l'avait frappé, et demanda à
présenter de nouveaux moyens de justification. On lui permit de reparaître
devant ses juges, et cette fois il obtint d'eux un entier acquittement. Cette
faiblesse des sénateurs dissipa les dernières illusions d'Egidius : il
comprit qu'il n'y avait plus de Romains à Rome, que l'autorité du sénat
n'était qu'un vain mot, et qu'il ne devait compter que sur lui-même pour
relever une dernière fois dans l'Occident le drapeau de ce qu'on appelait
encore la république romaine. Décidé à soutenir une lutte inégale, il prit un
parti désespéré. Par une proclamation publique, il déclara qu'il ne
reconnaissait plus pour empereur la créature et l'instrument docile de
l'assassin de Majorien ; mais eu refusant à Sévère les droits de la
souveraineté, il n'osa pas s'en emparer lui-même et se revêtir de la pourpre
impériale, comme l'avaient fait tant de généraux rebelles. Soit par défiance
de ses forces, soit par attachement sincère aux formes de la liberté antique,
il se contenta de prendre le titre de commandant des milices au nom du sénat
et du peuple romain. Cet
acte audacieux dispensa Ricimer de dissimuler plus longtemps. Il regarda la
proclamation d'Egidius comme une déclaration de guerre et s'empressa de
mettre en action tous les ressorts qu'il avait préparés d'avance pour abattre
son rival. Agrippinus fut aussitôt renvoyé dans la Gaule et livra Narbonne
aux Wisigoths, suivant le traité secret qu'il avait conclu avec eux[80]. Par là ils obtinrent sans
combat cette riche proie qu'ils avaient plus d'une fois tenté vainement
d'arracher à l'Empire et devinrent maîtres de toute la Gaule méridionale,
depuis les côtes de l'Océan jusqu'à l'embouchure du Rhône. D'un autre côté,
Ricimer, plein de confiance dans le dévouement des Bourguignons, éleva son
beau-frère, le roi Gundioch, à la dignité de maître des milices gauloises en
remplacement d'Egidius[81], et ordonna aux deux peuples
fédérés d'attaquer simultanément le général romain. Egidius
était alors à Arles avec l'armée de Majorien. Pressé d'un côté par les
Wisigoths, de l'autre par les Bourguignons, il fut bientôt forcé de se
renfermer dans cette ville où les deux troupes barbares le bloquèrent
étroitement. Sa position semblait désespérée, et ses ennemis se flattaient
déjà de le voir tomber vivant entre leurs mains. Mais il trouva dans son
courage des ressources inattendues[82]. Les
Barbares avaient entouré la ville de circonvallations pour intercepter toute
communication avec le dehors ; mais on doit croire que selon leur usage, ils
manquaient de vigilance et se gardaient mal dans leurs retranchements.
Egidius, par une sortie impétueuse, les surprit, les mit en déroute et les
força de lever le siège et de lui laisser la campagne libre. Les catholiques
gaulois apprirent avec joie cette délivrance miraculeuse et l'attribuèrent à
l'intercession de saint Martin. Car Egidius leur était cher par ses vertus et
sa piété, plus encore que par sa valeur[83]. Cependant
il lui fut impossible de se maintenir dans la province d'Arles, voisine de
l'Italie, et cernée de tous côtés par les possessions des deux plus
puissantes nations barbares de la Gaule ; il ne profita de sa victoire que
pour se retirer vers le Nord, où il pouvait compter sur l'appui des Allemands
de la première Germanie, des Francs, de la Belgique et des
Bretons-Armoricains, toujours fidèles à la cause romaine. Cette retraite
présentait de grandes difficultés ; car les Bourguignons s'étaient emparés de
Lyon et occupaient tout le cours du Rhône et de la Saône. Il lui fallut donc
passer sur la rive droite du Rhône et franchir les montagnes du Gévaudan et
de l'Auvergne pour arriver dans le Berry et prendre position à Orléans, où il
appela à lui tous les contingents des fédérés du Nord et des provinces
romaines qui reconnaissaient encore son autorité. En même
temps il s'occupa de susciter partout des ennemis à Ricimer afin de le
retenir en Italie et de l'empêcher d'unir ses forces à celles des Wisigoths
et des Bourguignons. Dans ce but, il envoya des députés à Genséric pour
l'engager à recommencer ses expéditions maritimes[84], et par d'autres émissaires il
excita les Allemands du Danube à faire une de leurs incursions habituelles à
travers les Alpes Rhétiennes dans le nord de l'Italie. Ainsi les plus zélés
défenseurs de la grandeur romaine ne se faisaient aucun scrupule de provoquer
l'invasion étrangère et déchiraient de leurs propres mains l'Empire qu'ils
voulaient relever. Tous
ces faits se passèrent dans le cours de l'année 462. Au printemps de 463, les
Wisigoths, commandés par Frédéric, frère de leur roi, se mirent en marche
pour attaquer Egidius sur la Loire. Agissant au nom et comme alliés de
l'empereur Sévère, ils traversèrent sans résistance la seconde Aquitaine,
c'est-à-dire la Saintonge et le Poitou, occupèrent toutes les villes de la
Touraine et vinrent se présenter devant Orléans où Égidius les attendait avec
les Francs les Bretons et les soldats de Majorien. Une sanglante bataille
s'engagea à peu de distance de la ville, entre la Loire et le Loiret. Le
général romain remporta une victoire complète : l'armée des Wisigoths fut
vaincue, dispersée, presque détruite, et leur chef Frédéric périt dans la
mêlée[85]. Profitant
aussitôt de cet avantage, Égidius entra dans la Touraine et reprit possession
de Tours, cité ouverte que sa position rend incapable de défense et qui a
toujours été une proie offerte au premier occupant. Le sanctuaire révéré de
Saint-Martin l'avait rendue la ville sainte des Gaulois et la protégeait seul
contre les ravages de la guerre. Les Wisigoths s'étaient retranchés dans
Chinon, place forte et située sur une hauteur d'un difficile accès. Egidius
les y assiégea avec toutes ses forces. Les habitants des campagnes
environnantes s'étaient réfugiés dans cette ville et l'on ne tarda pas à y
éprouver les horreurs de la faim et de la soif ; car le général romain avait
fait combler un puits creusé sur le penchant de la montagne et qui
fournissait seul de l'eau aux assiégés. Suivant une légende rapportée par
Grégoire de Tours, saint Meisme se trouvait alors renfermé dans Chinon où il
avait fondé un monastère[86]. Il adressa de ferventes
prières à Dieu, et une pluie abondante vint soulager les malheureux habitants
qui, sur l'avis du saint abbé, avaient préparé des vases pour recevoir l'eau
du ciel. Ce miracle ranima le courage de la garnison, et bientôt après Égidius
fut forcé de renoncer à une entreprise dont le succès paraissait assuré. En
effet, pendant qu'il ne songeait qu'à recueillir les fruits de sa victoire
d'Orléans, un incident imprévu changeait la face des affaires, et renversait
toutes ses espérances. Ses ennemis avaient réussi à tourner contre lui les
alliés qui faisaient sa principale force. Nous
avons vu que le jeune roi des Francs, Childéric, avait conservé jusque dans
son exil de nombreux partisans parmi les Saliens, dont la masse était
toujours attachée au vieux sang mérovingien ; car chaque nation germanique
professait un respect religieux pour la race héréditaire de ses chefs. La
mort de Majorien et l'avènement d'un nouvel empereur commencèrent à relever
les espérances du prince banni. Elles durent se réveiller plus vives encore,
lorsqu'il apprit que le commandant des Gaules, auteur de sa ruine, était
lui-même poursuivi comme rebelle par le gouvernement impérial. Selon toute
apparence il quitta alors la Thuringe, et vint implorer à Rome le secours de
Ricimer, pour reprendre à la tête de sa nation le rang dont on l'avait
injustement dépouillé[87]. Le maître des milices trouvait
dans ce roi déchu un instrument trop utile pour ne pas s'empresser d'en tirer
parti. Il combla Childéric de présents, et le renvoya avec l'appui du pouvoir
impérial dans la Gaule, où le rappelaient les avis secrets de ses plus
fidèles partisans. Viomade,
lui-même, placé par Égidius à la tête des Francs, mais voyant la fortune
tourner contre le général romain, avait travaillé à changer les dispositions
de ses compatriotes, en leur faisant craindre qu'on n'eût l'intention de les
soumettre, comme sujets de t'Empire, aux impôts dont tous les Barbares
fédérés étaient exempts. Lorsqu'il crut les esprits suffisamment préparés, il
envoya à Childéric la moitié de la pièce d'or qu'il avait, dit-on, partagée
avec lui avant son départ, et l'exilé prit aussitôt le chemin de sa patrie[88]. Il traversa sans peine les
provinces occupées par les Bourguignons ; mais arrivé sur les frontières des
possessions de Gundioch, il était encore séparé des colonies saliennes parla
Champagne, qui faisait partie de la Belgique romaine, soumise à l'autorité
d'Égidius. Seul et déguisé, il franchit ce pas dangereux, et rejoignit au
château de Bar, chef-lieu du petit pays de Barrois, sur les confins de la
forêt des Ardennes, son fidèle Viomade qui, prévenu de son approche, était
accouru au-devant de lui avec les principaux de la nation[89]. Un élan général d'enthousiasme
s'empara des Francs, lorsqu'ils apprirent le retour inattendu du fils de
Mérovée au milieu d'eux. A sa voix ils coururent aux armes, et ce mouvement
national s'étant propagé chez les Ripuaires, un vaste soulèvement éclata tout
d'un coup depuis la Somme jusqu'au Rhin. Lorsqu'Égidius
apprit ces désastreuses nouvelles, il était occupé au siège de Chinon, et
tontes ses forces se trouvaient concentrées sur la Loire. Déjà les Francs
envahissaient la Belgique romaine, la seule province où il fût encore obéi.
Le danger était imminent ; il fallut qu'il se résignât à abandonner ses
conquêtes, et qu'il renonçât à chasser les Wisigoths de l'Aquitaine.
Contraint de laisser en repos ses ennemis pour tourner ses armes contre ceux
qui avaient été jusque-là ses plus fidèles alliés, il se porta à marches
forcées vers le Nord, espérant encore que sa présence suffirait pour apaiser
l'insurrection. Pendant toute l'année 464, il fit aux Francs une guerre
acharnée[90] ; mais, vaincu par eus en
voulant reprendre la ville de Trèves qu'ils avaient occupée, il se retira à
Soissons, où il ne tarda pas à mourir d'une maladie contagieuse, du poison,
ou du chagrin de sa défaite[91] ; car nous n'avons aucun
document certain sur les causes de sa mort. Il
vivait encore au mois de septembre 464, selon le témoignage d'Idacius, il fut
alors rejoint dans la Belgique par les députés qu'il avait envoyés au roi des
Vandales[92]. Ce fut donc à la fin de 464 ou
pendant l'hiver de 465 qu'il termina sa carrière illustrée par tant de
grandes actions, et agitée par tant de vicissitudes. Grégoire de Tours dit
qu'il régna huit ans sur les Francs ; en effet, son élévation à la dignité de
maître des milices et l'exil de Childéric peuvent dater des derniers mois de
457, et si l'on place sa mort à la fin de 464, elle se trouvera dans la
huitième année à compter de ces événements. Pendant
qu'Égidius succombait dans le nord de la Gaule, les Allemands, soulevés par
lui, envahissaient l'Italie. Ricimer marcha contre eux, les défit
complètement dans les plaines du Milanais, et tua leur roi Beorgor[93]. La fortune se montrait partout
favorable à ce chef ambitieux dont l'ascendant pesait sur l'Empire comme une
inévitable fatalité. La mort
d'Égidius fut suivie de l'entier anéantissement de l'influence romaine dans
la Gaule. Les monarchies barbares firent alors un pas immense vers la
possession souveraine et indépendante de tout le territoire gaulois. Les
Wisigoths auxquels la première Narbonnaise avait été livrée par Agrippinus
s'emparèrent paisiblement de la deuxième Aquitaine où la colonie militaire
des Taïfales, établie près de Poitiers dès la fin du IVe siècle, se soumit à
eux sans résistance[94]. Les Bourguignons restèrent
maîtres de Lyon, la seconde ville des Gaules, et étendirent leurs limites
vers le nord au-delà des concessions de Majorien. Les Ripuaires gardèrent
Trèves et son territoire. Les gouverneurs romains ne conservèrent au midi que
la ville d'Arles, siège de l'administration impériale et les provinces de la
deuxième Narbonnaise et des Alpes maritimes qui représentaient à peu près la
Provence moderne ou la région comprise entre le Rhône, la Durance et les
Alpes. Au nord il leur resta la partie méridionale des deux Belgiques,
composée de la Lorraine, de la Champagne et de la Picardie ; dans la
Senonaise l'Isle de France et l'Orléanais ; à l'ouest la deuxième Lyonnaise
tout entière et la partie de la troisième non occupée par les Bretons,
c'est-à-dire la Normandie, le Maine et l'Anjou. En outre, la civilisation
gallo—romaine se maintint avec une sorte d'indépendance dans toute cette
contrée montagneuse qui forme le centre de la France et qui a toujours été la
dernière atteinte par les invasions étrangères. C'était ce qu'on appelait la
première Aquitaine. Cette vaste division comprenait le Gévaudan, le Velai, le
Rouergue, le Quercy, le Limousin, l'Auvergne et le Berry ; Bourges en était
la métropole religieuse, Clermont le centre d'action politique. Les
Wisigoths, à l'ouest et au midi, les Bourguignons, à l'est, étreignaient
comme de deux bras immenses ce refuge de la nationalité gauloise et ne lui
laissaient de communication libre avec l'Empire que par un seul point sur la
rive gauche du Rhône. Ainsi s'achevait graduellement l'agonie d'une puissance
qui, fondée par cinq siècles de gloire, succombait moins aux attaques
extérieures qu'aux germes de décomposition qu'elle portait depuis longtemps
dans son sein. Quelques
auteurs ont pensé qu'aussitôt après la mort d'Egidius, son fils Syagrius se
créa dans la Belgique romaine une domination indépendante, un royaume dont
Soissons devint la capitale[95]. Cette hypothèse me parait
inconciliable avec l'ensemble des faits contemporains. Il est certain que
Ricimer n'aurait pas cédé volontairement au fils de son ennemi une partie
aussi considérable du territoire de la Gaule, et si le jeune Syagrius s'y
était maintenu par la force des armes, entre les Francs et les Bourguignons,
également hostiles à la mémoire de son père, il en serait résulté des combats
dont on trouverait quelque trace dans les écrits de cette époque. Les lettres
adressées par Sidonius à presque tous les évêques de la Belgique romaine, de
472 à 480, n'indiquent au contraire que des relations pacifiques entre ce
pays et les autres provinces soumises à l'Empire. D'ailleurs l'intervention
des Francs dans les guerres intérieures de la Gaule, dont nous parlerons
tout-à-l'heure, serait inexplicable, si l'on supposait l'existence d'un état
indépendant entre eux et la Loire. Ce fut donc beaucoup plus tard et dans
d'autres circonstances que le fils d'Egidius parvint à reprendre, dans la
Belgique, une partie de l'influence que son père y avait si glorieusement
exercée. L'empereur
Sévère ne survécut pas longtemps à la triste victoire remportée en son nom
sur le dernier soutien de la grandeur romaine. Il mourut dans l'automne de
465, peu de mois après la mort d'Egidius[96]. Sidonius n'attribue sa fin
qu'à une cause naturelle ; Cassiodore prétend qu'il fut empoisonné par
Ricimer[97]. Ces soupçons contre
l'ambitieux maitre des milices se renouvelaient toutes les fois qu'un
empereur descendait dans la tombe. Mais dans cette occasion, ils n'ont rien
de vraisemblable. Ricimer n'avait aucun intérêt à abréger les jours de
Sévère. Il fallait un nom romain pour contresigner les ordres du chef
barbare, et où pouvait-il trouver un instrument plus docile que cet humble
sénateur, Lucanien, qui ne parut avoir de volonté à lui qu'une seule fois,
dans l'affaire d'Agrippinus, et se repentit si promptement de cette velléité
d'indépendance ? Cette mort au contraire créa pour Ricimer de nouveaux
embarras. Il aurait bien voulu recommencer la tentative qu'il avait faite de
concert avec Majorien, après la chute d'Avitus, en essayant de gouverner seul
l'Occident, sous la suzeraineté illusoire de l'empereur de Constantinople ;
mais l'opinion publique était prononcée plus que jamais contre cette forme de
gouvernement. Rome voulait un empereur à elle ; le sénat et le peuple le
demandaient d'une voix unanime, et cependant personne dans l'Occident n'osait
se saisir de ce trône sur lequel la vie était si courte. On pensa qu'un
souverain désigné par l'empereur d'Orient trouverait dans les forces de cet
empire un appui qui avait manqué aux princes improvisés à Rome par le seul
ascendant d'un chef barbare. Ne pouvant arrêter ce mouvement des esprits,
Ricimer prit le parti de s'y associer et joignit ses instances à celles du
sénat, qui envoya une députation à Constantinople pour supplier l'empereur
Léon de donner un maître à l'Occident. Il y
avait alors à la cour de Byzance un personnage consulaire, Lucius Procopius
Anthemius, qui réunissait sur sa tête tous les genres d'illustrations[98]. Sa famille paternelle se
rattachait par des alliances au sang du grand Constantin. Procopius, son
père, avait commandé avec succès les armées de l'empire d'Orient contre les
Perses ; son aïeul paternel, Anthemius, dont il avait adopté le nom, suivant
un usage assez ordinaire alors, avait pris une part glorieuse au gouvernement
de cet empire, comme préfet du prétoire de Constantinople pendant la minorité
du jeune Théodose. Lui-même avait été jugé digne de devenir le gendre de
l'empereur Marcien, et semblait naturellement désigné pour succéder à son
beau-père. Mais le chef barbare, Aspar, maître des milices d'Orient, et qui
exerçait dans cet empire la même influence que Ricimer dans l'Occident, avait
mieux aimé placer sur le trône un officier obscur que d'y laisser monter un
prétendant en qui il pouvait craindre de trouver un maître. Anthemius ne se
hasarda pas à soutenir une lutte inégale, et se résigna à servir l'état dans
des grades subalternes où il montra de la capacité et du courage. Il
commandait la flotte de l'Hellespont, lorsque Léon et Aspar, qui conservaient
toujours quelque défiance contre un sujet si digne du rang suprême, saisirent
avec empressement l'occasion de lui imposer un exil honorable en l'envoyant
régner sur l'Occident[99]. Ces
négociations avaient occupé toute l'année 466. Au printemps de 467, Anthemius
partit de Constantinople avec un cortége si nombreux qu'on aurait pu lui
donner le nom d'armée. Plusieurs personnages illustres de l'empire d'Orient
l'accompagnaient. Lorsqu'il traversa l'Illyrie, Marcellien vint lui rendre
hommage et mit à sa disposition ses troupes et ses forteresses. Pour
redevenir un sujet fidèle, ce brave guerrier ne demandait qu'à voir
l'autorité souveraine entre les mains d'un prince qu'on pût servir sans
déshonneur. Cet
appareil imposant, cette marche triomphale auraient pu inspirer de
l'inquiétude à Ricimer ; mais il avait pris d'avance ses sûretés, en
stipulant qu'Anthemius lui donnerait sa propre fille en mariage. Fort de
cette promesse, il alla au-devant du nouveau souverain et le fit proclamer
Auguste le 12 avril 467, dans une plaine voisine de Rome, par le sénat et le
peuple qui s'étaient portés à sa rencontre[100]. L'avènement
d'Anthemius fut encore pour les populations romaines un jour de joie et
d'espérance. Les vertus de ce prince, sa noble origine, les sympathies qu'il
avait déjà su se concilier, semblaient devoir lui donner assez de force pour
abaisser l'influence barbare et relever l'Empire de sa décadence. La noblesse
gauloise ne pouvait rester étrangère à ces sentiments : elle envoya, pour
complimenter le nouvel empereur, un de ses plus illustres membres et l'homme
le plus influent de la Gaule à cette époque, Sidonius Apollinaris. Sidonius
arriva à Rome au moment où l'on célébrait les noces de Ricimer avec la fille
du souverain, et fut témoin de ces fêtes somptueuses dans lesquelles on
étala, comme il le dit lui-même, les richesses de deux Empires[101]. Anthemius connaissait d'avance
la réputation littéraire du député des Gaules, et sentit combien il était
important de s'attacher un homme entouré d'une si juste considération. Il le
combla de faveurs et de caresses, et le prenant par l'endroit le plus sensible,
son amour-propre de poète, il le chargea de composer le panégyrique en vers
qui devait être récité à l'inauguration du consulat que l'empereur prenait
suivant l'usage pour l'année 468, la première après son élection. C'était la
troisième fois que Sidonius s'acquittait de cette tâche ingrate. Déjà il
avait loué Avitus et Majorien ; sa verve féconde trouva facilement pour
Anthemius de nouvelles formules d'enthousiasme. Mais malgré la flexibilité de
son esprit, il ne put s'empêcher d'être embarrassé dans l'expression des
éloges qu'il fut forcé d'adresser au gendre de l'empereur, à ce barbare
Ricimer, assassin d'Avitus et de Majorien, l'un beau-père de Sidonius,
l'autre son bienfaiteur et son ami. Le panégyrique n'en fut pas moins
applaudi, et Anthémius voulut garder auprès de lui le poète, en le faisant
préfet de Rome. Sidonius
est un type complet de l'élite des classes aristocratiques au V' siècle et de
ce qu'on pourrait appeler les honnêtes gens de cette époque. Éclairée, polie,
spirituelle, unissant aux vertus chrétiennes tous les raffinements de la
civilisation antique, cette aristocratie attache par ses qualités aimables et
intéresse par ses malheurs. Mais il lui manquait l'énergie morale, sans
laquelle il n'est point de salut pour les individus comme pour les peuples ;
la crainte avait flétri les courages, l'égoïsme desséchait les cœurs. On vit
alors ce qui arrive toujours dans les temps de dissolution sociale. Lorsque
la foi a disparu du monde politique, et que la soumission aux faits accomplis
est devenue la seule règle des devoirs, lorsque l'instabilité des fortunes
excite les ambitions sordides et étouffe les sentiments généreux, lorsque la
lutte des intérêts privés s'est partout substituée aux élans du patriotisme,
les hommes honorables se sentent saisis d'un dégoût amer, d'un profond
découragement ; les uns — et parmi ceux-là sont les âmes les plus hautes et
les cœurs les plus nobles —, les uns se retirent de la vie publique,
s'isolent et se renferment dans le sanctuaire des vertus privées. Les autres
croient atténuer les vices des mauvais gouvernements en s'unissant à leur
action, et cèdent aux flatteries des dépositaires du pouvoir, qui ont besoin
d'eux pour se couvrir du voile de leur dignité morale ; mais impuissants pour
faire le bien, ils s'ôtent par une complicité involontaire, jusqu'au droit de
protester contre le mal. On
reconnaît facilement dans le Ve siècle cette double tendance : d'un côté une
soif insatiable des honneurs et des richesses, de l'autre un profond mépris
pour des dignités avilies et des faveurs prostituées. Sidonius, une fois
entré aux affaires, voyait avec chagrin les jeunes gens de ai plus haute
noblesse des Gaules se retirer dans leurs terres, et uniquement livrés aux
travaux agricoles, renoncer à toute ambition, à toute participation active à
la vie politique. Dans ses lettres il leur adresse des reproches piquants et
mêlés de quelques menaces indirectes pour les entraîner dans le cercle où
lui-même s'était laissé attirer[102]. Mais ses avances n'eurent
guère de succès que dans sa propre famille : il fit nommer un de ses parents
vicaire des Gaules, et il appela auprès de lui son beau-frère Ecdicius, fils
de l'empereur Avitus, pour lui ouvrir le chemin des honneurs ; lui-même nous
apprend que ces promotions n'échappèrent pas aux sarcasmes de ses
compatriotes[103]. Au
reste, si les sympathies de Sidonius pour le nouveau souverain de Rome
étaient plus ou moins partagées par la majorité de l'aristocratie gauloise,
des sentiments bien différents animaient les Barbares fédérés qui ne
cachaient point leur aversion pour le prince qu'ils affectaient d'appeler
l'empereur grec. Cependant les Bourguignons étaient contenus par l'influence
de Ricimer. Mais les Wisigoths fiers des progrès de leur puissance bravaient
sans ménagement le pouvoir impérial et se préparaient à rompre les liens de
vassalité qui les attachaient encore à l'Empire. Des
changements importants s'opérèrent à cette époque dans le personnel des chefs
de ces nations : le vieux roi des Bourguignons, Gundioch, mourut, laissant
quatre fils, Chilpéric, Godégisile, Gondemar et Gondebaud[104], qui exercèrent en commun
l'autorité dont leur père avait joui et que les Romains pour cette raison
appelèrent les Tetrarques[105]. Néanmoins Chilpéric, qui était
l'aîné, établit sa résidence à Lyon et conserva une sorte de prépondérance
sur ses frères. Ricimer appela auprès de lui Gondebaud, et lui donna un
commandement dans l'armée d'Italie ; sans doute dans ses pensées d'avenir il
destinait ce fils de sa sœur à être un jour l'héritier de ses dignités et de
sa puissance[106]. Chez
les Wisigoths ce fut une révolution sanglante qui fit passer le pouvoir dans
de nouvelles mains. Vers la fin de l'année 466, Théodoric, roi de cette
nation, fut tué par Euric, le plus jeune de ses frères[107]. Lui-même devait le trône à un
crime semblable : treize ans auparavant, aidé de son second frère Frédéric,
il avait assassiné Thorismond, son aîné, et avait pris sa place. Liés par
cette redoutable complicité, Théodoric et Frédéric étaient restés intimement
unis. Frédéric était un homme de guerre, un brave capitaine toujours à la
tête des armées, tandis que Théodoric dirigeait habilement la marche des
affaires. La politique du premier, l'épée du second avaient fait prendre à la
domination des Wisigoths un immense accroissement. Mais Frédéric périt, comme
nous l'avons vu, à la bataille d'Orléans, où il fut vaincu par Egidius, et
cette mort priva Théodoric d'un appui que les circonstances lui rendaient
plus que jamais nécessaire. En
effet, nous avons expliqué plus haut comment le meurtre de Thorismond avait
été provoqué par des intrigues romaines : on soupçonnait ce prince de vouloir
se mettre en état d'hostilité déclarée contre l'Empire, et on avait travaillé
à lui substituer Théodoric, comme plus docile et plus ami des Romains. La
conduite de ce dernier pendant tout son règne ne démentit point l'origine de
son pouvoir. Quoiqu'il agrandit toujours ses domaines aux dépens de l'Empire,
il ne s'en sépara jamais. Toutes ses acquisitions furent sanctionnées par des
concessions impériales. Il s'attacha à servir, parmi les partis qui se
disputaient la couronne, ceux qui pouvaient le mieux favoriser ses intérêts.
Mais il agit constamment comme vassal, au nom d'un souverain ou d'un autre, et
ne fit jamais la guerre à l'Empire lui-même, à ce qu'on appelait encore la
république romaine[108]. Maintenant
les Wisigoths étaient devenus trop puissants pour garder longtemps ces
ménagements illusoires. Les progrès de cette nation avaient d'abord été fort
lents. Pendant cinquante ans, depuis son premier établissement dans la Gaule,
sous Honorius, jusqu'à la mort de Majorien, elle ne dépassa point les bornes
du territoire qui lui avait été assigné dans la Novempopulanie ; mais pendant
les quatre années du funeste règne de Sévère, à la faveur de la guerre civile
allumée entre Ricimer et Égidius, elle s'était approprié la première
Narbonnaise et la deuxième Aquitaine. Maîtresse alors d'un tiers de la Gaule
et des parties les plus riches de cette grande province, dominant en Espagne
malgré les obstacles qu'elle y rencontrait encore ? elle aspirait à se rendre
tout-à-fait indépendante et à étendre sa souveraineté sur des contrées
ouvertes et sans défense. Son aversion pour un empereur envoyé d'Orient
accrut encore ces dispositions à la révolte. Euric se fit le représentant des
idées d'agrandissement et de conquêtes qui fermentaient chez ses
compatriotes, et par le meurtre de son frère, il se mit en position de les
réaliser[109]. Cependant
ses vues hostiles n'éclatèrent pas dès le premier abord. L'union apparente
d'Anthémius et de Ricimer, l'adhésion des populations romaines au nouveau
souverain, l'appui qu'il recevait de l'empire d'Orient imposaient aux
Barbares. La guerre d'Espagne était toujours la plaie des Wisigoths. Euric
chercha à traiter avec les Suèves qui, à force de guerroyer dans les
montagnes, s'étaient relevés de leurs défaites et avaient repris possession
d'une partie de la Lusitanie. Théodoric, pour être plus libre dans sa lutte
contre Égidius, avait donné sa fille en mariage à leur chef Remismond. Euric
essaya de renouer cette alliance ; mais il chercha surtout à s'assurer le
concours de Genséric, cet éternel fléau du nom romain, dont l'appui était
invoqué tour à tour par tous les ennemis de l'Empire[110]. Genséric
n'était en tout temps que trop disposé à tourner ses armes contre les Romains
; mais, dans cette circonstance, il y était en outre poussé par un
ressentiment personnel. Parmi les patriciens qui s'échappèrent de Rome
lorsque les Vandales y entrèrent en 455, on remarquait un sénateur, nommé
Anicius Olybrius, de cette illustre famille chrétienne des Anice, qui a
produit des saints et des martyrs, et qui, selon Zozime avait vu seule avec
peine en 409 l'usurpation du païen Attale. La piété des Anice, leur
attachement au sang de Théodose les avaient mis en grande faveur sous le
dernier empereur de cette dynastie, et Valentinien, quelque temps avant sa
mort, avait fiancé à Olybrius sa seconde fille Placidie. Après le meurtre de
ce malheureux prince, lorsque ses deux filles furent emmenées captives à
Carthage avec leur mère, le roi vandale fit épouser l'aînée à son fils
Hunéric. Apprenant ensuite que la seconde était fiancée à Olybrius, il fut
flatté de cette alliance avec une si noble famille, et renvoya Placidie à son
époux qui s'était réfugié à Constantinople. Plus tard, quand il sut que le
trône d'Occident était vacant, et qu'une députation du sénat de Rome avait
prié l'empereur Léon d'en disposer, il s'empressa de faire valoir les droits
qu'Olybrius avait à cette couronne par son mariage avec une fille de
Valentinien. Son orgueil et sa politique étaient également intéressés à faire
décorer de la pourpre impériale le beau-frère de son fils. Mais les motifs
qui lui faisaient désirer ce choix étaient précisément ceux qui devaient en
détourner Léon. Anthémius fut préféré, et Genséric furieux résolut de pousser
la guerre avec plus de vigueur que jamais[111]. Également
menacés par le conquérant barbare, les deux empereurs préparèrent de concert
une grande expédition maritime pour agir à la fois contre les Vandales en
Sardaigne, en Sicile et en Afrique. Une flotte de 1.100 voiles, montée par
100.000 soldats, sortit des ports de l'Orient, sous le commandement de
Basilisque, frère de l'impératrice Vérine, et vint se réunir en 468 aux
forces de l'Occident que dirigeait Marcellien[112]. En mettant ce général à la
tête d'une entreprise aussi importante, Anthémius espérait peut-être s'en
faire un jour un appui contre l'ambition de Ricimer, dont le joug commençait
à lui sembler pesant. Mais le rusé Barbare avait prévu le coup qu'on voulait
lui porter, et ce fut probablement par ses trames secrètes que Marcellien,
après de brillants succès en Sicile et en Sardaigne, périt assassiné par ses
propres soldats[113]. La trahison ou l'impéritie des
chefs firent aussi échouer sur les côtes de l'Afrique la grande flotte
d'Orient : les brûlots de Genséric incendièrent cette masse de navires réunis
dans un étroit espace, et il revint à peine quelques vaisseaux à Constantinople
pour y porter la nouvelle de cette épouvantable destruction. Telle fut la
désastreuse issue de la dernière tentative faite par les forces combinées des
deux Empires pour abattre la puissance des Vandales ; la Providence semblait
avoir destiné ce peuple, en dépit de tous les efforts humains, à consommer la
ruine de la grandeur romaine. Malgré
le triste résultat de cette expédition, Anthémius avait satisfait, dès son
avènement, au devoir sacré que l'opinion nationale imposait à tous les
empereurs, et dont tous s'étaient acquittés jusqu'alors, à l'exception de
Sévère. Reconquérir l'Afrique était le premier intérêt de Rome ; conserver la
Gaule était le second ; l'attention d'Anthémius se porta tout entière de ce
côté. On ne
songeait plus à disputer aux Wisigoths les trois grandes provinces que des
concessions impériales leur avaient abandonnées. Mais on savait que, non
contents de ce vaste territoire, ils aspiraient à n'avoir d'autres limites
que l'Océan, la Loire et le Rhône. Pour atteindre ce but, la première
Aquitaine était le seul obstacle qui les arrêtât encore : elle devint le
point de mire de toutes leurs agressions. Dans la
partie montagneuse de cette contrée, les populations gallo-romaines pouvaient
se défendre elles-mêmes à raide des difficultés naturelles de leur sol ; mais
les plaines du Berri et de la Touraine offraient un champ ouvert à l'invasion
; pour en écarter l'ennemi, il fallait recréer l'armée d'Égidius et la ligne
défensive que ce grand homme avait établie sur la Loire. Anthémius, dont
toutes les forces étaient engagées dans la guerre contre les Vandales, ne
pouvait envoyer de troupes dans la Gaule. Il s'adressa aux fidèles alliés de
la cause romaine, aux Bretons de l'Armorique, et les pria de venir défendre
les restes du territoire impérial contre les entreprises des Wisigoths. Érech,
que les Latins appellent Riochame ou Riothime, était alors roi des Bretons ;
on le croit fils et successeur immédiat d'Audren qui commandait à cette
nation lorsqu'elle combattit sous les drapeaux d'Aëtius contre l'invasion
d'Attila[114]. L'attachement à l'Empire était
héréditaire dans la descendance de Conan, et d'ailleurs Érech pouvait
craindre pour lui-même l'esprit envahissant des rois goths dans lesquels les
Bretons, zélés catholiques, voyaient avec horreur les plus fermes soutiens de
l'hérésie d'Arius. Il n'hésita donc pas à répondre en personne à l'appel de
l'empereur, et ayant rassemblé sur les côtes de l'Océan une flotte nombreuse
de ces bateaux armoricains, dont la forme et l'équipement n'ont presque point
changé depuis César, il y fit embarquer 12.000 hommes, puis remontant la
Loire, tant que ses barques purent y naviguer, il descendit sur la rive
gauche du fleuve, et alla prendre position dans le Berri[115]. Quelques
auteurs, qui nient l'existence d'une dynastie bretonne dans l'Armorique au Ve
siècle, ont voulu que Riothime fût un chef de la Grande-Bretagne, venu tout
exprès à travers l'Océan pour protéger la Gaule romaine. Mais cette
supposition ne peut pas se soutenir pour peu qu'on réfléchisse à l'état
d'anarchie et de misère dans lequel était alors tombée cette malheureuse île.
Nous avons cité plus haut la lettre écrite par les chefs de la
Grande-Bretagne, sous le troisième consulat d'Aëtius, en 446. Ce gémissement,
comme le dit la lettre elle-même, ce cri de désespoir d'un peuple à l'agonie
nous montre les Bretons déjà réduits à la plus extrême détresse. Envahis à la
fois par les montagnards écossais et par les pirates saxons, repoussés des
montagnes à la mer et de la mer aux montagnes, traqués dans leur île comme
des bêtes fauves, ces infortunés s'étaient réfugiés dans les bois et les
cavernes, et, suivant le témoignage presque contemporain de Gildas, ils
avaient renoncé à cultiver leurs terres pour ne vivre que de chasse et de
racines sauvages. Est-ce donc un pays ainsi dévasté qui pouvait fournir à la
première demande de l'empereur romain une flotte chargée de 12.000 hommes ? A
la vérité on a prétendu que les Bretons de Riothime étaient des émigrés échappés
de leur patrie pour chercher un asile dans la Gaule ; mais ce n'est point du
tout ainsi que les auteurs latins présentent cette expédition. Jornandès dit
positivement qu'Anthémius demanda le secours des Bretons, solatia
Britannoturn quœrens. Ce sont des alliés dont il réclame l'appui et non
des réfugiés qu'il accueille. On
insiste et l'on fait remarquer que les Bretons de Riothime étaient venus par
mer, ex Oceano, et qu'il n'est point nécessaire de s'embarquer pour passer de
l'Armorique dans le Berri. A cette objection, la seule qui paraisse
spécieuse, nous répondrons que le principal siège de la puissance des
Bretons-Armoricains avait toujours été dans la partie la plus occidentale de
cette province, sur les côtes de l'Océan, dans le territoire actuel des
départements du Morbihan et du Finistère. Les rois bretons du Ve siècle
résidaient à Vannes, et cette ville fut encore dans les siècles suivants la
capitale des ducs ou comtes qui leur succédèrent, sous la dynastie
mérovingienne. Il n'est donc pas étonnant qu'Érech ait trouvé plus commode et
plus prompt de transporter ses 12.000 hommes dans le Berri par l'Océan et la
Loire que de les y conduire par terre, route longue, fatigante et semée de
dangers. Pour
nous faire une idée juste des obstacles que l'armée bretonne aurait pu
rencontrer dans cette direction, examinons quel était alors l'état des
contrées limitrophes de l'Armorique ; cet examen est d'ailleurs nécessaire
pour l'explication des événements qui vont suivre. Nous avons vu plus haut
que, dès le commencement du Ve siècle, les pirates saxons avaient formé des
établissements dans les grandes îles de la Loire, entre Saumur et Angers,
tandis qu'un corps plus nombreux de leurs compatriotes avait occupé le pays
de Bayeux et l'ancien territoire des Unelli, au sud du département de
la Manche. Les Saxons, comme tous les Barbares fixés dans la Gaule, avaient
fini par se faire admettre au nombre des fédérés de l'Empire, et avaient
combattu en cette qualité sous les drapeaux d'Aétius, à la bataille de
Mauriac. Dans la suite, pendant l'espèce d'anarchie qui suivit la mort
d'Égidius, Odoacre, chef des Saxons de la Loire, entra dans la ville
d'Angers, et s'étant fait donner des otages par les habitants, il resta
maître de cette cité et de la province d'Anjou[116]. Un peu
plus au nord, le Maine était occupé par d'autres Barbares. Du temps de
Clovis, vingt ans après l'époque à laquelle nous sommes arrivés, il y
existait une peuplade de Francs qui avait à sa tête un roi ou chef
indépendant, nommé Rignomer[117]. L'existence d'une colonie
franque dans l'ouest de la Gaule, à une distance si considérable des
principaux établissements de cette nation, a toujours paru aux historiens un
problème difficile à résoudre. La seule explication raisonnable qu'on en
puisse donner est celle que nous fournit la Notice de l'Empire. Cette pièce
officielle indique une colonie de lètes francs, cantonnés à Rennes dans
l'Armorique[118]. Or différents indices tendent
à prouver que pendant les grandes guerres d'Aëtius dans la Gaule, de 430 à
440, le roi breton Grallon s'empara de Rennes et soumit ou chassa les Francs
qui y étaient établis[119]. Ceux d'entre eux qui ne
voulurent point se rendre se replièrent sur le Mans, où ils formèrent une
nouvelle colonie, qui subsistait encore à la fin du Ve siècle. Ainsi les
Francs du Maine, les Saxons du Bessin et ceux de l'Anjou bordaient dans toute
leur longueur les frontières orientales de la Bretagne armoricaine et ce seul
motif aurait pu décider Riochame à faire passer toutes ses troupes par mer[120]. Ce fut
probablement en 469 que les Bretons s'établirent dans le Berry. Ils y
restèrent au moins un an, car une lettre, écrite par Sidonius à Riochame,
montre que ce patricien influent, zélé protecteur de ses compatriotes, avait
entretenu à diverses reprises une correspondance avec le roi breton, pour
appuyer auprès de lui les plaintes des habitants contre les vexations et les
dégâts commis par ces soldats étrangers dans le pays qu'ils occupaient[121]. Tandis que leur seule présence
contenait les Wisigoths Anthemius songeait à reconstituer une armée romaine
derrière cette première ligne de défense. Un général romain, le comte Paul[122], fut envoyé par lui dans le
nord de la Gaule, avec mission de réorganiser l'armée d'Égidius. Dans ce but,
la première chose à faire était de rappeler sous les drapeaux de l'Empire les
contingents des Frand de la Belgique, qui avaient fait longtemps la principale
force du lieutenant de Majorien, et dont la désertion avait causé sa perte.
Rien n'indique que les Francs aient continué la guerre après la mort
d'Égidius. Satisfait d'avoir abattu son ennemi personnel, Childéric avait
posé les armes et était redevenu le fidèle allié d'un empire aux destinées
duquel présidait son protecteur Ricimer. Il obéit donc à l'appel qui lui
était fait au nom des traités, tandis que le comte Paul rassemblait à Orléans
les débris des troupes romaines, qui, après la défaite de leur général,
s'étaient retirées dans les forteresses du nord. Mais avant que ces
préparatifs pussent être terminés, la trahison précipita une rupture que des
deux côtés on semblait craindre également. Un
noble Narbonnais, Arvandus, était alors préfet des Gaules. Déjà précédemment
il avait géré pendant cinq ans cette charge importante, et y avait acquis une
honorable popularité ; sa capacité, ses talents rehaussés par des qualités
aimables lui avaient concilié l'affection des hommes les plus estimables de
la province. Siclonius était son ami et lui resta toujours fidèlement
attaché. Mais à ces dehors séduisants, Arvandus joignait un caractère
frivole, un esprit mobile, et surtout le vice capital de son siècle, une
absence complète de foi politique et de principes moraux. Lorsqu'il fut élevé
pour la seconde fois à la dignité de préfet, il était criblé de dettes ; le
désordre de sa fortune l'entraîna à commettre des concussions qui lui firent
bientôt oublier tous ses devoirs. Déjà nous avons pu reconnaître à l'occasion
de l'affaire d'Agrippinus qu'il existait dans la Gaule, et surtout dans la
Narbonnaise, une faction ennemie de tous les empereurs italiens et portée à
préférer le joug même des Barbares à celui des souverains de Rome. Assuré de
la faveur de ce parti puissant, Arvandus entra secrètement en négociation
avec le roi des Wisigoths. Pendant sa première préfecture, sous le règne de
Sévère, il avait dû nouer avec les chefs de ce peuple, alors allié du
gouvernement impérial contre Égidius des relations que sans doute il ne fit
que continuer. Instruit des ordres donnés par Anthemius pour réorganiser la
ligne défensive de la Loire, il en avertit Euric et l'engagea à prévenir
l'exécution de ces mesures, en attaquant par surprise les Bretons cantonnés
dans le Berry avant qu'ils eussent fait leur jonction avec l'armée impériale[123]. Développant ensuite un nouveau
plan de politique applicable en cas de succès, il lui conseillait de s'allier
aux Bourguignons et de partager avec eux tout le territoire de la Gaule.
Ainsi les vues de la faction étaient bien d'anéantir entièrement la domination
romaine et de substituer à l'empire les monarchies barbares. On conçoit quel
appui ces monarchies durent trouver dans de pareilles dispositions pour
passer de l'état de vassalité à celui de souveraineté indépendante. Mais
d'un antre côté il existait un parti national qui avait son principal foyer
dans la cité des Aryennes et dans la Ire Lyonnaise, et que représentaient
dignement les illustres familles des Sidonius, des Avitus, des Siagrius, des
Tonnantius. Depuis la trahison d'Agrippinus, les chefs de ce parti veillaient
avec défiance sur toutes les démarches des gouverneurs d'Arles. Ils
parvinrent à se procurer une copie de la lettre d'Arvandus, et firent
aussitôt porter leur dénonciation à Rome par une députation à la tête de
laquelle était Tonnantius Ferreolus, cet ancien préfet qui avait rendu de si
grands services à la Gaule lors de l'invasion d'Attila et qu'Égidius
s'honorait d'avoir pour ami et pour parent. Toutes les péripéties du procès
d'Agrippinus se reproduisirent dans cette affaire avec une singulière
conformité. Arvandus, mandé devant le sénat comme son prédécesseur, y parut
avec la même assurance, tant la trahison semblait alors chose commune et
excusable. Il comptait sur le crédit de ses protecteurs parmi lesquels
figurait malheureusement Sidonius alors préfet de Rome et qui, avec sa
faiblesse ordinaire, ne vit qu'un ancien ami là où il n'aurait dû voir qu'un
traître. Probablement aussi Ricimer soutenait en secret cet homme qui, selon
toute apparence, n'était que l'instrument de ses intrigues. Cependant
Anthemius qui tenait à faire un exemple, insista sur l'accusation. Les
preuves étaient manifestes. Arvandus fut condamné à mort par application de
la loi de lèse-majesté ; mais on n'osa pas exécuter la sentence qui fut
commuée en bannissement[124] ; car l'impunité des grands
coupables, l'affaiblissement de la justice, la tendance des esprits à
justifier et à atténuer le crime, sont encore des symptômes communs à toutes
les époques de dissolution sociale. La
condamnation d'Arvandus n'empêcha point l'effet de sa trahison. Euric, averti
par lui, attaqua les Bretons à l'improviste dans leurs cantonnements près de
Déols, et en fit un grand carnage. Cet échec dégoûta Riochame du service de
l'Empire : se plaignant de n'avoir pas été secouru, il reprit, avec les
débris de son armée, le chemin de l'Armorique, et laissa les frontières de la
Ire Aquitaine, sans défense[125]. Le comte Paul ne fut point
découragé par cette défection ; ses troupes étaient enfin réunies et
organisées. Plein de confiance dans a valeur des Francs que Childéric lui
avait amenés, il marcha contre les Wisigoths, les repoussa hors des limites
du Berry, et leur reprit le butin qu'ils avaient enlevé. La
ligne défensive d'Égidius se trouvait ainsi reformée avec les mêmes éléments,
et la fidélité des Francs avait préservé encore une fois le territoire romain
de l'invasion gothique. Mais sur le cours inférieur de la Loire, les
communications étaient interceptées par Odoacre et ses Saxons qui
persistaient à garder l'Anjou et à méconnaître l'autorité impériale. Le comte
Paul sentit la nécessité de reprendre cette position importante pour assurer
la liberté de la navigation et la sécurité des contrées voisines du fleuve.
Il alla meure le siège devant Angers, et deux jours après, ayant été rejoint
par Childéric, il donna l'assaut à la ville qui fut prise et livrée à toutes
les horreurs du pillage et de l'incendie. La principale église devint
elle-même la proie des flammes. Mais cette victoire fut chèrement achetée,
car le comte Paul périt dans le combat qui paraît s'être continué jusque dans
les rues de la vieille cité gauloise. Après sa mort, Childéric prit le
commandement de l'armée combinée des Francs et des Romains. Il poursuivit les
Saxons avec acharnement, les refoula dans leurs îles, et, pénétrant jusque
dans ce dernier refuge, il détruisit leurs établissements et fit un massacre
effroyable de cette population de pirates. Tant de désastres forcèrent enfin
Odoacre à se soumettre et à demander la paix. Les conditions qu'on lui dicta
furent probablement celles que nous avons vu imposer à toutes les nations
barbares, lorsqu'après quelques tentatives hostiles, elles étaient vaincues
par les troupes impériales. Il dut s'engager à se renfermer dans les limites
du territoire qui lui avait été assigné, et à combattre comme fédéré sous les
bannières romaines. Nous en avons la preuve dans l'appel qui fut fait bientôt
après à ses services en vertu de cet engagement. Les
Allemands, comme nous l'avons souvent, fait remarquer, occupaient, entre le
cours supérieur du Rhin et celui du Danube, une position très favorable pour
envahir à leur choix l'Italie ou la Gaule. Contenus du côté du Rhin par les
Francs et les Bourguignons, ils n'avaient jamais cessé, depuis la dissolution
de l'empire des Huns, d'inquiéter le nord-de l'Italie où l'on était obligé
d'entretenir une armée permanente pour défendre la ligne du Pô. Nous avons
déjà signalé leurs incursions sous Avitus, sous Majorien, sous Sévère ; toute
la vie de Ricimer s'était passée à protéger le nord de la péninsule contre
ces Barbares, et les côtes du sud contre les Vandales. Pour retenir les
Allemands dans leur pays par une diversion efficace, il leur opposa les
Francs, qui, sous la conduite de Childéric, pénétrèrent jusqu'au cœur de la
Germanie, en ravageant tout sur leur passage. Odoacre avec ses Saxons
accompagna dans cette guerre le roi qui l'avait vaincu, et tous deux ne
repassèrent le Rhin qu'après avoir mis pour quelque temps les Allemands hors
d'état de nuire à l'Empire. Telle
est la suite des faits qui paraissent résulter clairement du récit de
Grégoire de Tours, combiné avec les renseignements que nous pouvons puiser à
d'autres sources sur les événements contemporains. Cependant la plupart des
historiens modernes ont donné à ce passage une interprétation toute
différente. Pénétrés de l'idée que les rois francs n'avaient jamais pu jouer
dans la Gaule d'autre rôle que celui de princes indépendants, de conquérants,
d'ennemis des Romains, ils ont supposé que Childéric sorti, soit de la
Belgique, soit même, selon quelques-uns, de l'intérieur de la Germanie, avait
soumis toutes les provinces du nord de la Gaule et s'était formé un royaume
qui s'étendait de la Somme à la Loire, qu'il avait même poussé ses conquêtes
jusqu'à Orléans, tué le comte Paul, battu les Romains et les Saxons, et pris
possession de l'Anjou. Ensuite, croyant que les îles des Saxons ne pouvaient
être situées qu'à l'embouchure de l'Elbe, on le fait partir des bords de la
Loire pour aller sur les côtes de la Baltique, prendre ces îles et en
exterminer les habitants, puis on veut qu'il les ait entraînés à sa suite
pour faire la guerre aux Allemands à l'autre extrémité de la Germanie, entre
le Rhin et le Danube. Il
suffit d'énoncer ces hypothèses pour en faire sentir l'invraisemblance. Ces
victoires remportées sur tous les peuples à la fois, ce vaste royaume fondé
sans qu'aucun auteur contemporain paraisse en avoir eu connaissance, ces
courses prodigieuses d'un bout de l'Europe à l'autre, semblent ne pouvoir
trouver place que dans un roman de chevalerie. Mais c'est qu'en effet, dans
le système adopté par ces historiens, le texte de Grégoire de Tours ne peut
offrir qu'un tissu d'énigmes et de contradictions[126]. Voici la traduction littérale
de ce passage ; on verra que notre récit le reproduit exactement, et que nous
y avons seulement ajouté les développements nécessaires pour le rendre plus
intelligible en rétablissant l'ordre chronologique des faits[127]. « En ce
temps-là, dit le saint évêque, Childéric fit la guerre du côté d'Orléans.
Odoacre avec les Saxons vint à Angers. Une grande peste ravagea alors le
pays. Égidius mourut, et laissa un fils nommé Syagrius. Après sa mort,
Odoacre se fit donner des otages à Angers et en d'autres lieux. Les Bretons
furent chassés du Berry par les Goths, après qu'il en eut été tué un grand
nombre, près du bourg de Déols. Mais le comte Paul, avec les Romains et les
Francs, fit la guerre aux Goths, et leur prit beaucoup de butin. « Odoacre
étant venu à Angers, le roi Childéric y arriva le jour suivant, et le comte
Paul, ayant été tué, il s'empara de la ville. En ce jour, l'église fut brûlée
par un grand incendie. Il y eut une guerre entre les Saxons et les Romains.
Mais les Saxons prenant la fuite, abandonnèrent un grand nombre des leurs au
glaive des Romains qui les poursuivaient. Leurs îles furent prises et
dévastées par les Francs, et il s'y fit un grand massacre. En cette année,
dans le neuvième mois, il y eut un tremblement de terre. Odoacre fit un
traité avec Childéric, et tous deux subjuguèrent les Allemands qui avaient
envahi une partie de l'Italie. » Tel est
le récit de Grégoire de Tours dans sa simplicité primitive, récit naïf, peu
logique et mal ordonné, mais qui pourtant présente un sens fort clair
lorsqu'on l'explique en le rapprochant des témoignages et des événements
contemporains. Partout Grégoire de Tours fait marcher ensemble les Romains et
les Francs. C'est ensemble qu'ils font la guerre aux Goths, sous le
commandement du comte Paul ; c'est ensemble qu'après la mort de ce comte, ils
font la guerre aux Saxons, sous le commandement de Childéric. On a voulu
conclure de ces mots : Childericus interompto comite Paulo, civitatem
obtinuit, que Childéric se rendit maître d'Angers, après avoir tué le
comte Paul. La traduction littérale est : « Childéric, le comte Paul
ayant été tué, prit la ville. » Grégoire de Tours ne dit pas qui a tué le
général romain ; mais, par les circonstances qui suivent, il semble évident
que le comte Paul périt dans l'assaut, et que Childéric, après sa mort,
s'empara de la ville et prit le commandement de l'armée des Francs et des
Romains. Quel était l'ennemi qu'on assiégeait ? c'était Odoacre chef des
Saxons, qui avait occupé Angers ; et comme dans la phrase suivante on voit,
après la prise d'Angers, les Romains, unis aux Francs, poursuivre les Saxons
jusque dans leurs îles, on doit croire qu'ils étaient également unis pendant
le siège. Childéric traite ensuite avec Odoacre, et tous deux font de concert
la guerre aux Allemands. Mais quelle était la cause de cette guerre ? c'est,
dit Grégoire de Tours, que les Allemands avaient envahi une partie de
l'Italie. Childéric et Odoacre combattaient donc pour le service de l'Empire.
Je ne crois pas maintenant avoir besoin de prouver que les îles où les
Romains et les Francs poursuivirent les Saxons, après les avoir chassés de
l'Anjou, étaient situées dans la Loire et non dans la Baltique. Je ne
pourrais que répéter ce que j'ai dit à ce sujet dans le premier volume. C'est
encore un exemple de la confusion perpétuelle qu'on a faite entre les
habitations primitives des peuples barbares, au nord et à l'est de l'Europe,
et les établissements formés par eux sur le territoire romain. Il y avait des
îles saxonnes dans la Baltique et dans la Loire, comme il y avait une
Thuringe belge et une Thuringe germanique, une Bretagne insulaire et une
Bretagne armoricaine, une France sur la rive gauche du Rhin et une sur la
rive droite. Je ne
puis passer ici sous silence un autre fait sur lequel s'appuient les
historiens qui veulent que Childéric ait régné comme conquérant et monarque
indépendant sur tout le nord de la Gaule. Ce fait se trouve dans la vie de
sainte Geneviève, dont l'auteur peut être regardé comme un contemporain
puisqu'il écrivait, ainsi qu'il le dit lui-même, dix-huit ans après la mort
de cette sainte[128]. Suivant cet auteur, Childéric
avait pour elle tin tel respect qu'il ne pouvait rien lui refuser. Un jour,
ayant amené à Paris des prisonniers qu'il voulait mettre à mort, il fit
fermer les portes de la ville aussitôt qu'il y fut entré dans la crainte que
Geneviève ne vint lui arracher par ses prières la grâce de ces malheureux.
Mais la sainte, avertie par un messager fidèle, se présenta devant les portes
qui s'ouvrirent d'elles-mêmes dès qu'elle les eut touchées, et étant parvenue
jusqu'au roi, obtint de lui qu'il épargnerait la vie de ses captifs[129]. Ce
récit n'a rien que de très vraisemblable, mais ne justifie en aucune manière
les conséquences qu'on a voulu en tirer. Loin de constater l'existence d'un
royaume indépendant entre la Somme et la Loire, l'auteur de la vie de sainte
Geneviève rapporte plusieurs circonstances incompatibles avec cette
supposition. Selon ce que nous venons de dire, Childéric, maître des milices,
seul commandant des armées impériales dans le nord de la Gaule, après la mort
du comte Paul, a dû passer par Paris en quittant les bords de la Loire pour
aller attaquer les Allemands sur le Rhin. Il a pu emmener à sa suite des
prisonniers destinés à être immolés à ses vengeances ou aux nécessités de sa
politique. On conçoit qu'il ait ordonné de fermer les portes de la place,
même sans le motif que lui prête le pieux écrivain et que Geneviève ait pu se
les faire ouvrir, même sans miracle, par la vénération que tout le monde lui
portait. Cette vénération générale explique aussi l'ascendant qu'elle sut
prendre sur le redoutable roi des Francs, car nous avons déjà vu des exemples
de l'impression produite sur les chefs des nations barbares et encore
païennes par les vertus sublimes que le christianisme inspire : saint Germain
arrêtant Eochar, saint Loup et saint Léon se faisant écouter d'Attila,
puisèrent leur force aux mêmes sources que la bergère de Nanterre, enseignant
la clémence à Childéric. Que peut-on donc objecter contre cette
interprétation déjà donnée par Dubos ? Pour soutenir le système contraire,
les plus savants historiens ont été forcés de tronquer, d'altérer les textes
ou de les déclarer tout à fait inexplicables. En adoptant le nôtre, il n'y a
rien à changer, rien à rejeter dans les écrits contemporains ; tous
s'accordent, tous se confirment les uns par les autres, et si quelque chose
paraît difficile à expliquer, c'est la persistance des préjugés historiques
que l'ignorance du moyen-âge a fondés, et que la science du XVIIe siècle n'a
pas osé abattre. Nous
avons représenté Childéric comme maitre des milices et seul commandant des
armées impériales dans le nord de la Gaule, après la mort du comte Paul, et
en effet, il semble qu'à dater de cette époque, un changement se soit opéré
dans l'organisation militaire de l'Empire. On ne voit plus de général romain
envoyé d'Italie pour commander les troupes de la Gaule, soit parce que les
révolutions qui se succédaient sans cesse à Rome ne permirent plus aux
empereurs de porter leur attention au dehors, soit parce qu'il n'y eut plus,
par le fait, de troupes romaines dans la province. L'armée de Majorien est la
dernière qui ait passé les Alpes et cette armée était composée de Slaves,
d'Ostrogoths, d'Hérules et de Huns. Majorien en ramena une partie en Italie
lorsqu'il y retourna lui-même ; le reste dut beaucoup souffrir dans les
guerres d'Egidius contre les Wisigoths, et surtout dans la défaite que lui
firent éprouver les Francs révoltés. Les débris de ces troupes, après la mort
du comte Paul, se fondirent dans celles de Childéric. Depuis ce temps la
guerre ne se fit plus dans les Gaules au nom de l'Empire que par les deux
puissantes nations fédérées des Francs et des Bourguignons ou par des milices
du pays que l'aristocratie locale appelait aux armes. Le titre de maître des
milices passa héréditairement, dans le midi de la Gaule, aux chefs des
Bourguignons, dans le nord, aux chefs des Saliens. Nous en avons la preuve,
pour les Bourguignons, dans la lettre du pape Hilaire, qui donne ce titre au
roi Gundioch, en 463, et dans celle de Sidonius, qui, vers 474, le donne
également à Chilpéric, fils de ce roi. Quant aux Francs, la même conséquence
peut être tirée de la lettre que l'évêque saint Rémy adressa à Clovis, fils
de Childéric, après la mort de son père, et dans laquelle il le félicite
d'avoir été mis à la tête de l'administration de la guerre, comme son père
l'avait été[130]. Remarquons que les lettres du
pape Hilaire et de Sidonius ne font nullement mention du titre de roi en
parlant des chefs bourguignons : ; elles ne leur en donnent pas d'autre que
celui de maître des milices[131]. Dans la lettre de saint Rémi,
adressée à Clovis lui-même, le titre de roi ne se trouve que dans la
suscription. Nous reviendrons plus tard sur cette lettre qui, d'accord avec
tous les documents contemporains, établit de la manière la plus claire la condition
des rois barbares et particulièrement des rois francs dans la Gaule. Il ne
nous reste plus maintenant qu'à fixer d'une manière précise l'ordre
chronologique des faits que nous avons constatés. Déjà nous avons dit que les
Bretons durent prendre position dans le Berry au commencement de 469, et
occuper cette province au moins pendant un an. Ainsi l'attaque imprévue de
leurs cantonnements par les Wisigoths dut avoir lieu dans les premiers mois
de l'année 47o, et probablement dans l'hiver, saison favorable pour
surprendre un ennemi qui compte sur l'interruption des opérations militaires.
Le reste de cette année fut rempli par les expéditions de Childéric et du
comte Paul contre les Wisigoths et les Saxons ; la date de ces expéditions
est constatée par les chroniques. Grégoire de Tours fait mention d'un
tremblement de terre qui eut lieu dans le neuvième mois de tannée, et parle
immédiatement après du traité imposé par Childéric à Odoacre. Ce traité fut
donc conclu après le neuvième mois, et par conséquent dans l'automne de 470,
d'où il résulte que l'expédition de Childéric et d'Odoacre contre les
Allemands ne put avoir lieu qu'en 471. Pendant
que ces événements se passaient dans le nord de la Gaule, de nouvelles
révolutions se préparaient en Italie. L'alliance de famille que la politique
avait formée entre Ricimer et Anthemius, était encore une vaine tentative
pour concilier deux éléments incompatibles : l'influence barbare et la
vieille aristocratie romaine. Les hommes probes et éclairés, comme Sidonius,
qui avaient rêvé dans cette conciliation la possibilité d'arrêter l'Empire
sur le penchant de sa ruine, ne tardèrent pas à reconnaître leur erreur.
Entre Anthemius et Ricimer les intérêts, les idées, les vues d'avenir, tout
était opposé. Chaque circonstance nouvelle amenait un désaccord inévitable.
On peut présumer que la condamnation d'Arvandus, l'envoi du comte Paul dans
la Gaule, l'appel fait aux Bretons et aux Francs pour combattre la
prédominance des Wisigoths et des Bourguignons, et surtout le choix de
Marcellien, ennemi personnel de Ricimer, pour commander l'armée contre les
Vandales, furent les principales causes de division entre le beau-père et le
gendre. Ces dissentiments s'envenimèrent au point de ne pouvoir plus être
dissimulés. A la fin de l'année 47o, Ricimer saisit le prétexte de quelques
mouvements parmi les Barbares, au nord de l'Italie, pour aller s'établir à
Milan, au milieu de son armée. Il y fixa sa résidence, et dès-lors il y eut
deux cours et deux pouvoirs rivaux[132]. Cette
situation équivoque ne pouvait durer longtemps. Bientôt Ricimer annonça
hautement l'intention de se porter sur Rome avec ses soldats, pour obtenir
par la force le redressement de ses prétendus griefs, et la publicité de
cette rupture frappa d'effroi les populations italiennes, qui sous le règne
d'Anthemius avaient espéré de voir renaître des jours de paix et de sécurité.
Tous les hommes éminents de la Ligurie vinrent se jeter aux pieds de Ricimer
et le conjurèrent de ne pas déchirer l'unité de l'Empire, de ne pas livrer
encore la malheureuse Italie à toutes les horreurs de l'anarchie et de la
guerre civile[133]. Toujours hypocrite et
astucieux, le commandant des milices fit semblant de se laisser fléchir, et
se déclara prêt, pour son compte, à entrer en accommodement ; mais il feignit
de redouter la colère et le caractère implacable d'Anthemius. « Qui se chargera,
disait-il, d'aborder en mon nom un monarque irrité, d'apaiser un Galate
furieux ?[134] » Il connaissait la
pusillanimité de l'aristocratie italienne et il exagérait le danger de
l'ambassade dans l'espoir que personne ne voudrait l'entreprendre. Mais il
y avait alors à Pavie, un évêque révéré de toute l'Italie, saint Epiphane, un
de ces héros du christianisme devant qui tout genou barbare ou romain
fléchissait avec respect. Les nobles liguriens demandèrent unanimement que le
pieux prélat fut désigné pour porter les paroles de paix, et Ricimer, cédant
lui-même à l'ascendant des vertus chrétiennes, consentit à remettre ses
intérêts entre les mains de l'homme de Dieu[135]. Malgré
la rigueur de la saison, Epiphane, heureux de se dévouer pour le salut de son
peuple, partit sur-le-champ pour Rome, et obtint une audience de l'empereur,
qu'il trouva très exaspéré contre son gendre. Anthemius avait pris au sérieux
son rôle de souverain, et oubliant qu'il ne régnait que par la volonté de
Ricimer, il l'accusait d'ingratitude en rappelant avec amertume tous les
bienfaits dont il l'avait comblé. Dans son orgueil de patricien, il regardait
surtout le don de la main de sa fille à un Barbare comme le plus grand des
sacrifices. Ce mariage lui semblait un déshonneur ineffaçable, et il
regrettait d'avoir imprimé cette tache à son arbre généalogique.
« Vit-on jamais, s'écriait-il, les anciens empereurs mettre leurs
propres filles au nombre des présents offerts à des chefs barbares, vêtus de
peaux, pour en acheter la paix ?[136] » Avec de pareils
sentiments, on conçoit qu'il était difficile de maintenir la bonne
intelligence entre lui et son gendre, auquel il reprochait d'ailleurs
justement ses relations secrètes avec les Barbares et sa participation à tous
les complots des ennemis de l'Empire. Le malheureux prince se sentait enlacé
dans un réseau de trames perfides qu'il ne pouvait rompre ; il répétait sans
cesse qu'un accommodement avec Ricimer ne serait qu'une déception et ne
servirait qu'à couvrir l'exécution des coupables desseins de cet ambitieux[137]. Ces
craintes, ces reproches n'étaient que trop fondés, et saint Epiphane ne put y
répondre que par des considérations chrétiennes en faveur de l'union et du
pardon des injures. Néanmoins Anthemius se rendit à ces instances ou plutôt
au sentiment de sa propre faiblesse. Il n'avait point de troupes autour de
lui ; sans forces matérielles, sans moyens de résistance, comment aurait-il
pu braver le plus grand capitaine de l'époque, à la tête d'une puissante
armée ? Il autorisa donc Epiphane à proposer en son nom toutes les voies de
conciliation possibles. Le saint évêque, accueilli des deux côtés avec un
égal respect, revint à Milan un peu avant les fêtes de Pâques, croyant, dans
sa candeur évangélique, avoir rétabli la concorde, et proclamant partout la
paix, aux cris de joie des populations qui se pressaient sur son passage[138]. Mais
tandis qu'il se flattait de ces vaines espérances, une révolution de palais à
Constantinople changeait l'état des affaires et précipitait la marche des
événements. A ce sujet il est nécessaire d'entrer dans quelques détails, pour
faire mieux comprendre les diverses phases de la lutte entre l'influence
romaine et l'influence barbare dans les deux empires. Nous
avons déjà eu occasion de parler du célèbre Aspar, chef barbare, de la nation
des Alains, qui depuis plus de quarante ans commandait les milices de
l'empire d'orient. Après la mort de Théodose-le-Jeune, auquel il devait sa
fortune, il avait joué à Constantinople le même rôle que Ricimer à Rome,
élevant à son gré sur le trône des souverains qu'il dominait parce qu'il
savait s'en faire craindre. L'empereur Marcien avait été son secrétaire et
lui devait le pouvoir[139]. Aspar s'était conduit dans
cette circonstance avec beaucoup d'habileté. Connaissant l'immense influence
que Pulchérie, sœur de Théodose, avait acquise par ses vertus et son noble
caractère, il sentit le danger de lutter ouvertement contre elle, et il la
fit entrer dans ses vues en la déterminant à donner sa main à Marcien, qui se
trouva ainsi désigné aux suffrages du peuple et du sénat. Au reste sans être
ingrat envers sou protecteur, Marcien ne s'était pas abaissé devant lui ;
fort de son propre mérite et de son alliance avec une princesse
universellement respectée, il conserva tant qu'il vécut la dignité du rang
suprême. La position de son successeur Léon fut bien moins favorable. Simple
tribun, tiré de l'obscurité par la seule volonté d'Aspar, sans appui dans
l'opinion publique, sans illustration personnelle, il portait le poids de la
reconnaissance avec d'autant plus de peine qu'il ne pouvait s'empêcher
d'avoir lui-même la conscience de son indignité. D'ailleurs les exigences
d'Aspar croissaient avec la faiblesse du souverain ; il ne se croyait pas
obligé de ménager sa créature, et cette confiance excessive le perdit. Comme
Stilicon, comme Aëtius, comme tous les généraux barbares, Aspar, ne pouvant
régner lui-même, aspirait à transmettre la pourpre impériale à ses
descendants. Il avait trois fils ; l'aîné, Ardabure, était un vrai Barbare,
grossier, farouche et partisan fanatique de l'hérésie d'Arius. Le second,
fils d'une noble Romaine et décoré du nom latin de Patricius, inclinait à la
religion catholique et pouvait être présenté comme candidat à l'Empire. Léon
n'ayant point d'enfants mâles, Aspar exigea de lui qu'il décernât le titre de
César à ce jeune homme, et le fiançât à une de ses filles, ce qui était le
désigner d'avance pour son successeur. Léon céda malgré sa répugnance et
attendit avec la dissimulation patiente des Grecs de cette époque que les
circonstances lui permissent de résister avec quelques chances de succès.
L'opinion publique ne tarda pas à venir à son aide. Dans l'Orient les
populations romaines étaient plus nombreuses, plus compactes, plus riches,
plus actives que dans l'Occident. Il n'y avait de grandes colonies barbares
qu'à l'extrémité européenne de cet Empire, sur les rives du Danube. Les
villes florissantes de l'Asie-Mineure, les opulentes cités de l'Égypte et de
la Syrie voyaient à peine dans leurs murs quelques faibles corps de troupes,
dispersés au milieu de masses populaires peu aguerries, mais imposantes par
leur nombre et par l'esprit romain qui les animait. Ces
populations sentaient instinctivement leur force et l'influence barbare ne
pesait pas sur elles de ce poids écrasant sous lequel l'Europe gémissait.
L'élévation du fils d'Aspar blessait à la fois les Romains d'Orient dans
leurs sentiments et dans leurs principes religieux. Lorsque cette élection
fut proclamée dans le cirque, Constantinople s'émut. Le nouveau César fut
accueilli par des buées et la sédition éclata avec une telle violence
qu'Aspar ; surpris par ce soulèvement inattendu, fut forcé de se réfugier
avec ses fils dans une église de Chalcédoine. Encouragés par cette
manifestation populaire, le sénat et le clergé vinrent en corps porter leurs
plaintes à l'empereur qui affecta de les rassurer et de calmer leur défiance.
Dissimulant jusqu'au bout, il alla chercher Aspar dans son asile dé
Chalcédoine et le conduisit lui-même au palais impérial en le défendant
contre la fureur du peuple. Cette perfide générosité achevait la défaite du
commandant des milices ; de protecteur il était devenu protégé. Néanmoins
Léon ne se prononça pas encore. L'exemple des tentatives malheureuses
d'Honorius et de Valentinien l'effrayait ; il savait que la mort d'Aspar
serait une déclaration de guerre à tous les fédérés barbares ; il voulait
s'assurer d'avance d'une force militaire suffisante pour les contenir.
L'Orient, sous ce rapport, offrait heureusement des ressources qui manquaient
à l'Occident. Nous avons vu que, depuis le commencement du IVe siècle, les
populations romaines, c'est-à-dire les nations anciennement soumises et
civilisées, ne comptaient presque pour rien clans l'évaluation des forces
militaires. Mais la vaste enceinte de l'empire d'Orient renfermait des
peuplades restées étrangères à la civilisation, quoique décorées du nom
romain par le décret de Caracalla. Telles étaient les tribus nomades de la
Chosroëne et de la Mésopotamie, qui fournissaient les meilleures troupes
légères des armées impériales. Tels étaient aussi les habitants à demi
sauvages des cimes du Taurus et des plateaux montagneux de la Cilicie. Tour-à-tour
enclavés dans les états des rois de Perse et des princes grecs successeurs
d'Alexandre, et enfin dans les provinces romaines, ces montagnards avaient
toujours conservé leurs mœurs grossières et leur farouche indépendance. Tous
les gouvernements qui s'étaient succédés dans l'Asie-Mineure leur avaient
fait la guerre sans pouvoir les dompter. C'était contre eux que Cicéron,
préteur de la Cilicie avait soutenu ces petits combats dont il était si fier.
L'empereur Probus était seul parvenu à soumettre ces brigands, qu'on appelait
Isaures, à une sorte de discipline. Il avait élevé des forts sur toutes les
cimes de leurs montagnes et les avait organisés en colonies militaires en les
assujétissant à un service réglé dans les armées de l'Empire. Comme les
Barbares fédérés, les Isaures fournissaient à ces armées de braves soldats et
des officiers intrépides ; comme eux aussi ils pillaient souvent les riches
contrées de leur voisinage. Sous le règne d'Arcadius, ils avaient commis
beaucoup de ravages dans l'Asie-Mineure. Mais Théodose-le-Jeune en avait
appelé auprès de lui un corps considérable pour défendre la Thrace contre les
invasions d'Attila, et depuis ce temps les empereurs avaient toujours eu à
Constantinople une garde isaurienne. Léon
vit, dans ces soldats barbares de mœurs et romains de nom, le point d'appui
qui lui manquait pour contrebalancer l'influence des fédérés de race gothique
ou slave, et il chercha tous les moyens de les attacher à sa personne. Dès
468 il avait donné sa fille aînée en mariage à un de leurs chefs nommé
Tarascodisée, mais qui en raison de cette illustre alliance prit le nom grec
de Zénon, et le surnom de Flavius, affecté à la famille impériale[140]. Léon s'entendit avec son
gendre pour appeler secrètement des corps nombreux d'Isaures autour de la
capitale, puis, lorsque tout fut prêt, il manda Aspar avec ses fils au
palais, et les fit assassiner par les eunuques[141]. Jusque-là
cette catastrophe reproduisait exactement les scènes de la mort d'Aëtius,
provoquée par les mêmes causes et obtenue par les mêmes moyens. Les
conséquences seules furent bien différentes. Lorsque les troupes gothiques
campées auprès de Constantinople, apprirent le meurtre de leur général, elles
accoururent pour le venger et essayèrent de forcer les portes du palais ;
mais la garde isaurienne s'y défendit avec courage, et secondée par le peuple
ameuté, elle parvint à repousser les Goths et à les chasser de la ville. Ces
Barbares appartenaient aux colonies ostrogothiques que Marcien avait formées
sur le Bas-Danube après la dissolution de l'empire d'Attila. A la nouvelle
des événements de Constantinople, les Ostrogoths du Danube se levèrent, et,
sous la conduite d'un chef puissant, nommé Théodoric-le-Louche, marchèrent en
corps d'armée contre la capitale de l'Orient. Mais les murailles étaient trop
fortes et la ville trop bien gardée ; ils n'osèrent pas même donner un assaut
et s'en retournèrent en dévastant les campagnes de la Thrace. Ainsi
pour la seconde fois l'Orient réussissait à secouer le joug de l'influence
barbare. Constantinople se débarrassait d'Aspar comme jadis de Gainas, tandis
que Rome, après avoir vu frapper Stilicon et Aëtius, avait expié par un
double pillage la témérité de ses empereurs. Nous
avons vu qu'au commencement du Ve siècle la catastrophe de Gainas avait amené
la chute de Stilicon. Le meurtre d'Aspar eut aussi son contre—coup dans
l'Occident. Ricimer avait toujours entretenu des liaisons intimes avec le
commandant des milices d'Orient, qui dans toutes les circonstances avait fait
intervenir à l'appui de ses vues politiques la cour de Constantinople. La
mort de ce fidèle allié lui inspira des inquiétudes d'autant mieux fondées
que lui-même se sentait dans une position semblable et avait aussi affaire à
un empereur qui n'attendait qu'une occasion favorable pour se défaire d'un
sujet trop redouté. Craignant qu'Anthemius ne s'entendît avec Léon pour
abattre à la fois l'influence barbare dans les deux empires, il résolut de
brusquer l'exécution de ses plans secrets et de ne pas tarder davantage à se
déclarer en révolte ouverte. Tout
était d'ailleurs préparé d'avance pour le succès de son entreprise. Depuis
longtemps il négociait avec la cour de Constantinople, afin d'en obtenir un
nouveau souverain qu'il pût faire accepter par le sénat de Rome. L'expérience
lui avait appris que l'adhésion de cette cour était pour les empereurs
d'Occident une garantie nécessaire de la légitimité du pouvoir. Aspar
et Léon avaient accueilli ces ouvertures sans trop de répugnance. En plaçant
le gendre de Marcien sur le trône d'Occident, ils n'avaient eu autre but que
d'éloigner d'eux un prétendant qui pouvait leur devenir dangereux. Invités à
désigner un nouveau candidat, la même raison leur fit choisir Olybrius qui
avait épousé, comme nous l'avons dit plus haut, la seconde fille de
l'empereur Valentinien. Ce choix réunis- sait d'ailleurs toutes les
conditions qui pouvaient le rendre agréable à l'Italie, Olybrius était un
sénateur romain, réfugié à Constantinople depuis la prise de Rome par les
Vandales. Ce n'était pas, comme Anthemius, un étranger, un Asiatique appelé
du dehors à gouverner des peuples dont la langue même n'était point la sienne[142] : c'était un exilé rentrant
dans :sa patrie, un père conscrit revenant parmi ses collègues. Quoiqu'il n'y
eût pas encore séparation formelle de communion entre l'église grecque et
l'église latine, il existait déjà entre ces deux grands corps une scission
profonde. Anthemius avait amené avec lui des prêtres grecs dont les
subtilités théologiques choquaient l'orthodoxie latine, et le pieux auteur de
la vie de saint Épiphane, semble lui refuser le titre de catholique[143]. Olybrius au contraire se
présentait escorté des souvenirs de la famille des Anice, si célèbre dans les
annales de Rome chrétienne, et son nom seul devait lui concilier la faveur du
clergé romain. Enfin nous avons vu que, beau-frère du fils de Genséric, il
avait pour lui l'appui du terrible roi des Vandales, et pouvait faire espérer
la paix à l'Italie toujours menacée par ces infatigables ennemis. La mort
d'Aspar n'interrompit point les négociations commencées et ne fit qu'en hâter
la conclusion en rendant les instances de Ricimer plus pressantes. Léon avait
un grand intérêt personnel à éloigner de Constantinople le dernier
représentant de la dynastie théodosienne, et n'était pas homme à sacrifier
cet intérêt à des considérations de politique générale. Néanmoins, comme il
ne pouvait sans déshonneur se prononcer publiquement contre le prince auquel
lui-même avait donné la couronne, il fit partir Olybrius pour l'Italie avec
quelques troupes, sous prétexte de travailler à rétablir la concorde entre
Ricimer et Anthemius. Personne ne dut se méprendre sur le motif de ce
singulier choix qui envoyait pour consolider un trône le prétendant le plus
intéressé à le renverser. Mais les apparences étaient sauvées, et, pour la
diplomatie, les apparences sont tout. Olybrius
arriva dans le Milanais au printemps de l'année 472. Dès lors la comédie fut
jouée : Ricimer jeta le masque dont il n'avait plus besoin et fit proclamer
Olybrius empereur par son armée, dès le mois de mars, puis il marcha sur Rome
où il s'attendait à entrer sans résistance[144]. Nous avons dit les raisons qui
devaient rendre l'aristocratie même, le clergé et les populations romaines
favorables à Olybrius. Anthemius ne pouvait donc compter sur l'appui du
peuple et ses forces militaires étaient nulles. Cependant il avait cherché à
se ménager des moyens de défense en faisant venir de la Gaule par mer un
corps d'Ostrogoths qui avait fait partie des armées d'Egidius et de Majorien,
et qui tenait garnison dans la province d'Arles. Pour le malheur de Rome, ce
corps, sous le commandement d'un chef nommé Bilimer, y arriva à temps pour
occuper le pont et le môle d'Adrien, et disputer à Ricimer l'entrée de la
ville. Il fallut emporter ces positions d'assaut ; Bilimer et tous ses
soldats y périrent, et la grande cité, naguère souveraine du monde, fut
livrée pour la troisième fois aux horreurs du pillage, du sac et de
l'incendie. Dans ce désordre, Anthemius avait cherché un asile au pied des
autels ; il, fut massacré dans l'église même de Saint-Pierre où il s'était
réfugié, et son rival eut le courage de ramasser cette couronne sanglante au
milieu des ruines, des cendres et des cadavres[145]. La
fortune avait souri encore une fois à Ricimer. Quatre empereurs avaient
successivement disparu de la scène politique et son influence dominait
toujours l'Occident tremblant à ses pieds ; son pouvoir était même plus grand
que jamais, car Olybrius, effrayé de son propre triomphe, n'avait rien à
refuser à un si redoutable protecteur. Mentant aux pieux souvenirs de sa
famille, il accorda à Ricimer une église à Rome pour les Ariens, et il
décerna le titre de patrice au Bourguignon Gondebaud, neveu du maître des
milices, qui se préparait, dans le fils de sa sœur, un héritier de sa
puissance. Mais le moment où cet homme extraordinaire atteignait l'apogée de
sa fortune fut précisément celui que la providence choisit pour le replonger
dans le néant. Le 11 juillet 472 ; il entrait en triomphe dans Rome, traînant
après lui le souverain qu'il lui avait plu de donner à l'Empire. Le 18 août
il expirait dans les souffrances d'une maladie aiguë, et après avoir brisé
pendant seize ans toutes les résistances humaines, il mourait obscurément
dans son lit au milieu de son armée victorieuse. La main
de Dieu ne s'arrêta pas là ; rien de ce que la force avait créé ne devait
échapper à sa justice. Deux mois à peine après la mort de Ricimer, le 28
octobre, Olybrius succombait à son tour frappé du même mal, et les païens
purent croire encore une fois à cette fatalité dont semblaient poursuivis
tous ceux qui osaient violer l'enceinte sacrée de la ville éternelle. Ces
morts illustres se succédant avec tant de rapidité inspirèrent aux peuples
chrétiens des sentiments plus justes ; ils y virent l'action de la vengeance
divine, et ils ne se trompaient pas, car elles n'étaient que
l'accomplissement de la loi de Dieu qui veut que les oppresseurs de
l'humanité trouvent leur propre châtiment dans les conséquences des maux
qu'ils ont faits. Depuis
le commencement du siècle, aucune partie de l'Empire n'avait plus souffert
que l'Italie des troubles provoqués par cette insatiable soif d'honneurs et
de richesses, par ces conflits d'ambition et de cupidité qui tourmentent les
sociétés corrompues. Pendant douze ans, de 400 à 413, les Wisigoths,
instruments des guerres civiles, sous la conduite d'Alaric et d'Ataulphe,
avaient promené la dévastation depuis les Alpes jusqu'à l'extrémité de la
Calabre. L'Italie centrale, où ces bandes féroces séjournèrent le plus
longtemps, éprouva surtout les horreurs de ces guerres dont elle fut le
théâtre. Rutilius Numantianus, qui traversa la Toscane immédiatement après la
retraite des Barbares, n'y vit de tous côtés que ponts rompus, villages
brûlés et détruits, cultures abandonnées[146]. Le pillage de Rome par Marie,
en répandant la terreur dans la classe riche des habitants des villes,
détermina une émigration presque générale de l'aristocratie, et Genséric, en
saccageant cette grande cité une seconde fois, acheva d'en faire sortir toutes
ces familles opulentes dont le luxe alimentait des milliers d'esclaves[147]. Les magnifiques palais, les
somptueuses villas furent abandonnés et tombèrent en ruine. La campagne de
Rome devint, ce qu'elle était naguère encore, un désert parcouru par des
pâtres et des brigands[148]. La misère publique et le
désordre de l'administration arrêtant tous les travaux utiles, les canaux se
comblèrent, les digues se rompirent, les eaux stagnantes se répandirent dans
les champs incultes et des miasmes pestilentiels s'échappèrent de tous les
points de ce sol tourmenté pendant cinq siècles par les caprices d'un luxe
effréné[149]. En même temps les moyens de
subsistance manquèrent à cette population déjà décimée par tant de causes de
destruction. Après la mort de Valentinien les Vandales s'étaient rendus
maîtres de toute l'Afrique, de la Sicile et de la Sardaigne. L'Italie perdit,
l'une après l'autre, ces fertiles provinces qui la nourrissaient depuis cinq
cents ans, et l'agriculture ne put renaître sur son sol épuisé ; car chaque
année des flottes de pirates sorties des ports de Carthage infestaient toutes
les côtes de la péninsule, enlevaient les laboureurs et les bestiaux,
pillaient les maisons isolées et ne laissaient aux campagnes ni sécurité ni
repos, tandis que dans le nord, les plaines fécondes de la Ligurie et de la
Vénétie, après avoir été dévastées par Attila, restaient sans cesse exposées
aux incursions des Barbares du Danube. La famine devint l'état habituel de
ces malheureuses contrées, et le décroissement de la population en atténua
seul les effets. A Rome même, les magistrats tremblaient chaque jour de ne
pouvoir suffire aux besoins du lendemain, et c'était de l'Orient qu'ils
attendaient avec anxiété l'aumône de quelques vaisseaux chargés de grains[150]. Toutes
ces influences délétères firent naître des épidémies périodiques que les
contemporains ont signalées sous le nom de peste, mais qui paraissent n'avoir
été que ces dysenteries et ces fièvres pernicieuses si communes encore dans
les mêmes lieux. Les armées envahissantes qui pénétrèrent en Italie à la fin
du Ve siècle et au commencement du VIe, en éprouvèrent toutes les désastreux
effets. Les soldats de Majorien portèrent ce fléau dans la Gaule ; il se
développa avec une intensité remarquable pendant les guerres d'Égidius, et,
selon toute apparence, ce grand général lui-même en mourut[151]. Remarquons aussi que parmi les
empereurs qui se succédèrent si rapidement sur le trône d'Occident, depuis la
mort de Valentinien, Anthemius est le seul dont la mort violente soit
clairement constatée. Quant aux autres, si l'on a soupçonné Ricimer d'avoir
hâté leur fin par le poison ou l'assassinat, si même cette accusation est
vraisemblable à l'égard d'Avitus et de Majorien, il faut avouer cependant
qu'on n'en a aucune preuve positive et que des témoignages d'égale valeur les
représentent comme ayant succombé aux maladies dominantes. On pourrait
alléguer en faveur de cette dernière opinion que tous sont morts dans l'été
ou l'automne, saisons où ces maladies sévissaient avec le plus de violence.
Ce fut aussi à cette époque de l'année que Ricimer et Olybrius furent frappés
presqu'en même temps et laissèrent l'empire d'occident sans chef et sans
maître. Dans
cette extinction simultanée du pouvoir de droit et du pouvoir de fait, le
Bourguignon Gondebaud crut qu'il n'avait qu'à étendre la main pour saisir
l'épée de Ricimer et disposer à son tour de cette couronne d'occident que son
oncle avait donnée tant de fois. Il est probable qu'avant de mourir, Olybrius
lui avait conféré avec la dignité de patrice le commandement général des
armées[152]. Il avait donc, comme son
prédécesseur, la force matérielle ; mais il lui manquait le génie politique,
sans lequel cette force devient inutile et souvent funeste aux mains
inhabiles qui ne savent pas la diriger. Nous avons vu avec quelle adresse
Ricimer en créant des empereurs avait toujours combiné ses choix de manière à
se concilier la faveur du sénat et l'appui de la cour de Constantinople.
Gondebaud ne comprit point la nécessité de ces ménagements politiques. Il
jeta les yeux autour de lui et prit dans l'armée même un officier romain
nommé Glycerius qu'il décora de la pourpre impériale. Le nouveau souverain
fut proclamé Auguste, à Ravenne, le 5 mars 473, et cette élection fut d'abord
acceptée sans résistance, car les Romains n'avaient aucun moyen de combattre
la puissance militaire dont elle était l'ouvrage[153]. Mais le sénat mécontent fit
parvenir secrètement ses plaintes à l'empereur d'Orient et le trouva très
disposé à les accueillir. Piqué lui-même de n'avoir pas été consulté, et ne
voulant pas laisser périmer l'usage qui semblait s'être établi de demander à
Constantinople des maîtres pour l'Occident, Léon refusa de reconnaître
Glycerius et chercha un compétiteur qui pût lui être opposé avec quelques
chances de succès. Au
milieu de la désastreuse anarchie qui déchirait l'Occident, depuis
l'extinction de la dynastie de Théodose, un seul nom était resté glorieux et
pur ; c'était celui de Marcellien, ce noble général qui, seul avec Égidius,
avait osé braver ouvertement la tyrannie de Ricimer et qui, pouvant aspirer à
devenir maître de l'Empire, s'était résigné à n'en être que le défenseur. Cet
homme illustre, en succombant sous les coups de la trahison, avait laissé un
neveu, nommé Julius Nepos, qui après lui était resté maître de la Dalmatie,
et y avait continué cette espèce de gouvernement indépendant que Marcellien
avait su se créer entre les deux Empires. Léon avait depuis longtemps compris
le parti qu'on pouvait tirer de la position de Nepos et des souvenirs de
gloire qui se rattachaient à son nom ; il lui avait fait épouser une nièce de
sa propre femme, l'impératrice Vérine, et dès qu'il vit l'occasion favorable,
il le déclara empereur d'Occident, en lui donnant une flotte et des soldats,
pour appuyer ses prétentions. L'expédition
fut prête au commencement de l'année 474. Nepos, pour ne pas perdre de temps
et pour éviter les dangers et les fatigues d'une longue marche autour du
golfe Adriatique, fit embarquer ses troupes, et se dirigea immédiatement par
mer sur Ravenne, où résidait Glycerius. Cette
ville n'était plus la cité imprenable où pendant dix ans de guerre les armes
victorieuses d'Alaric n'avaient pu atteindre Honorius. Ses murailles étaient
en ruines, son port et ses canaux à moitié comblés[154]. La flotte de Nepos y pénétra
presque sans obstacle ; car l'armée d'Italie, méprisant l'inexpérience de
Gondebaud, ne soutenait qu'à regret la créature du chef bourguignon.
Glycerius s'enfuit à Rome ; mais la haine du sénat, l'indifférence de la
population ne lui permirent pas de s'y arrêter ; fuyant toujours, il arriva
jusqu'à l'embouchure du Tibre, et fut atteint à Ostie par les soldats de son
rival qui le méprisa assez pour lui laisser la vie. Malgré la loi de
Majorien, Nepos, suivant l'usage de l'Orient, força son concurrent vaincu à
recevoir les ordres sacrés, et le fit évêque à Salone, au centre de son
gouvernement héréditaire de Dalmatie, pensant bien que là aucune influence
étrangère n'était à craindre[155]. Ce fut le 4 juin 474 que Nepos
fut reconnu empereur par le sénat de Rome. L'armée adhéra sans peine à la
cause qui venait de triompher, et Gondebaud, déchu de ses rêves de grandeur,
fut contraint de chercher un asile dans les provinces gauloises que gouvernaient
ses frères. Rentrons
avec lui dans la Gaule. Les révolutions de Rome et de Constantinople nous en
ont longtemps éloigné ; mais ces grands événements ont une telle liaison avec
ceux qui se sont passés au-delà des Alpes, qu'il est impossible de les en
séparer, et c'est pour n'en avoir pas assez tenu compte que cette époque de
notre histoire a été souvent si mal comprise. Pendant
les réactions politiques qui se succédèrent avec une effrayante rapidité, de
471 à 474, la Gaule ne prit aucune part aux troubles de l'Empire et resta
dans un calme apparent. Il existait pourtant dans les populations
gallo-romaines et surtout dans les classes aristocratiques une aversion
profonde pour Ricimer et pour les souverains élevés par l'influence barbare.
Mais ces dispositions n'étaient ni assez unanimes ni assez énergiques pour se
manifester par des actes. Lorsque les premiers symptômes de rupture
éclatèrent entre l'empereur Anthemius et son gendre, Sidonius, prévoyant
l'issue de ce conflit inégal, avait quitté la préfecture de Rome, vers la fin
de l'année 470, et s'était retiré dans l'Auvergne, sa patrie, où sa famille
exerçait depuis longtemps une haute influence. Son beau-frère Ecdicius resta
dans la capitale de l'Empire ; Anthemius lui avait promis la dignité de
patrice[156], et sans doute espérait trouver
en lui un nouvel Égidius, un défenseur à opposer au redoutable Ricimer. Au
moment où Sidonius arrivait à Clermont, entouré du prestige qu'ajoutent
toujours au mérite personnel d'importantes fonctions dignement remplies,
l'évêque de cette cité venait de mourir. Le peuple et le clergé appelèrent
d'une voix unanime au siège épiscopal l'ex-préfet de Rome, et Sidonius ne put
se refuser aux instances de ses compatriotes[157]. Dans nos mœurs et dans nos
idées actuelles, ce choix paraîtrait bizarre. Le nouveau prélat était laïque
et marié, et jusque-là rien n'indiquait en lui des dispositions à la vie
religieuse. C'était un homme du monde, un littérateur aimable, un grand seigneur
d'un caractère honnête, mais faible, aimant les plaisirs délicats, le luxe et
tous les plaisirs de la vie. Il serait même difficile de trouver dans ses
écrits avant cette époque une seule trace de sentiments chrétiens ; ses
poésies sont tout-à-fait païennes, et il semble n'y connaître d'autre dieu
qu'Apollon et les muses. Mais alors les évêques n'étaient pas seulement les
chefs de la milice sainte, les pères de l'Église, ils étaient les
représentants, les défenseurs, les organes des populations catholiques.
Lorsqu'un siège était vaquant, le peuple chrétien tout entier désignait par
ses suffrages celui qui devait s'y asseoir. Le haut clergé n'intervenait dans
ces élections que pour en régler les formes et en réprimer les abus ; il
proposait souvent les choix, les dirigeait presque toujours ; mais il ne les
imposait point, et à part quelques causes d'indignité prévues par les canons
ou admises par l'usage, aucune condition exclusive ne restreignait la liberté
des votes. Le laïque élu évêque ne se séparait point de sa femme ; seulement
il devait vivre avec elle dans un état de continence parfaite, ce qui dans
ces temps de ferveur n'était pas rare même dans la vie privée. Sidonius,
après sa consécration, recommandant un candidat aux choix du peuple pour l'archevêché
de Bourges, vantait les vertus de la femme de son protégé comme un titre à la
confiance des fidèles[158]. Émanés
du peuple par leur élection, appartenant presque tous à l'aristocratie par
leur naissance les évêques réunissaient toutes les conditions qui créent des
influences politiques fortes et durables. Nous avons vu en plusieurs
occasions quelle part active ils prenaient dans le Ve siècle aux affaires
publiques. De là vint que le peuple considéra la dignité épiscopale comme
politique autant que religieuse, et cherchant avant tout dans son évêque un
protecteur, s'adressa de préférence aux hommes qui par leur mérite et leur
position sociale avaient la puissance et la capacité nécessaires pour
défendre la cité qui les plaçait à sa tête[159]. Il est
à remarquer que les plus grands évêques du IVe et du Ve siècles, les
Ambroise, les Germain étaient comme Sidonius de nobles laïques exerçant dans
le gouvernement des fonctions éminentes ; au moment de leur élection, loin
d'être prêtres, ils étaient à peine chrétiens. Saint Ambroise, encore
catéchumène, n'avait pas même reçu le baptême ; saint Germain, chasseur et
guerrier, affectait de braver le culte catholique et pratiquait ouvertement
les superstitions païennes. Mais dans ces siècles de foi sincère, l'influence
morale du christianisme produisait de véritables miracles. Les illustres
pères de l'église dont nous venons de parler, donnèrent l'exemple de toutes
les vertus religieuses dès que l'huile sainte eut coulé sur leur front. Comme
eux, Sidonius, lorsqu'il eut revêtu la mitre épiscopale, parut subir une
transformation complète. Le mondain spirituel et voluptueux devint un prélat
pieux, charitable, austère dans ses mœurs. Le courtisan de tous les pouvoirs
se montra le défenseur intrépide du peuple qui l'avait choisi pour son chef.
Ses lettres à partir de cette époque prennent un ton plus moral et plus grave
; on y reconnaît bien encore des traces de faux bel esprit et de vanité
littéraire ; en théologie on voit qu'il n'avait que des idées superficielles,
des opinions peu arrêtées[160] ; mais tous ses écrits
respirent le dévouement le plus pur, le plus chaleureux à la cause de la
patrie et de la religion, et quand les événements l'inspirent il s'élève
parfois à la plus mâle éloquence. Son
élection à l'épiscopat eut lieu vers la fin de l'année 472. Les circonstances
étaient alors extrêmement critiques. L'Aquitaine, seule partie de la Gaule
romaine qui eût conservé un peu de vie politique, aurait voulu soutenir
Anthemius, menacé par son gendre ; mais elle était contenue par les
Bourguignons qui avaient occupé l'Auvergne sous prétexte de la défendre
contre les Wisigoths. Chilpéric, roi de ce peuple, revêtu du titre de patrice
et de la dignité de commandant des milices impériales dans les Gaules, était
tout dévoué à son oncle Ricimer, et n'aurait pas permis aux partisans de
l'empereur de se prononcer ouvertement. Sidonius, dans ses lettres, se plaint
souvent de ces hôtes incommodes, de ces défenseurs aussi funestes au pays que
les ennemis dont ils prétendaient le préserver[161]. D'ailleurs
l'aristocratie gauloise, elle-même, n'était pas unanime dans ses sentiments.
Nous avons vu que dès longtemps il existait dans la Narbonnaise un parti
favorable aux Wisigoths ; depuis qu'ils avaient pris possession de cette
province, ce parti était devenu plus fort et avait étendu son action sur les
cités limitrophes de la première Aquitaine. Seronatus, préfet nommé par
l'influence de Ricimer, reprenait l'œuvre d'Agrippinus et d'Arvandus,
opprimant les populations romaines, persécutant les hommes attachés à
l'Empire, et disposant les esprits à accepter sans répugnance le joug de la
domination barbare. Sidonius voyait ce complot marcher au grand jour, et,
dans sa douleur, écrivait les lettres les plus pressantes à son beau-frère
Ecdicius pour le conjurer de venir au secours de sa patrie. Il lui
représentait que la cause d'Anthemius, en Italie, était désespérée, et que la
noblesse gauloise, le regardant comme son chef naturel, ne voulait rien faire
sans lui[162]. Mais Ecdicius, engagé dans la
lutte politique dont Rome était le théâtre, ne pouvait se retirer avant la
fin du combat. Les
prévisions de Sidonius ne tardèrent pas à être justifiées. Dans l'automne de
471, Seronatus, après avoir été se concerter à Toulouse, avec Euric[163], parcourut les cités de
l'Albigeois, du Rouergue, du Gévaudan et du Velai, semant partout les
promesses et les menaces, abattant toutes les résistances et préparant les
voies à l'invasion des Wisigoths. Cependant la noblesse des Arvernes,
toujours fidèle, toujours énergique et vigilante, parvint à se saisir du
traître lorsqu'il voulut s'avancer sur le territoire de la cité de Clermont,
et le livra à l'empereur Anthemius qui, après quelques hésitations, le fit
condamner à mort[164]. Mais le châtiment du coupable
n'effraya point ses nombreux complices ; ils savaient tous que leur parti
était celui du plus fort. Peu de
mois après, lorsqu'on apprit l'issue définitive de la guerre civile en Italie
et la mort d'Anthemius, Euric n'eut qu'à se présenter pour devenir maître de
toutes les cités situées au midi et à l'occident de la première Aquitaine. Le
Gévaudan, le Velai, l'Albigeois, le Rouergue, le Quercy, le Limousin se
soumirent sans opposition ; il ne resta aux Romains que l'Auvergne et le
Berry, défendus par les Bourguignons, et surtout par le dévouement de la
noblesse arverne[165]. Ce fut alors que, fier des
progrès de sa puissance et témoin de la décadence du trône impérial, où
venaient s'asseoir tour-à-tour des souverains éphémères que le caprice d'un
Barbare renversait après les avoir créés, Euric se décida enfin à briser les derniers
liens qui l'attachaient à l'Empire et à rompre ce que les contemporains
appelaient le vieux traité, c'est-à-dire l'engagement de vassalité souscrit
par ses prédécesseurs envers Rome, sous le règne d'Honorius[166]. Sans doute on peut dire que
son frère Théodoric avait exercé surtout dans les dernières années de sa vie
tout le pouvoir effectif de la royauté, mais il est certains droits qui
caractérisent plus particulièrement l'autorité suprême et dont les princes wisigoths
pas plus que les autres chefs barbares n'avaient point encore osé s'emparer
ouvertement. Deux choses avaient été surtout constamment respectées par eux :
les lois de l'Empire et la religion catholique qui, depuis le règne du grand
Théodose, était la religion de l'état. Ces lois à la vérité ne s'appliquaient
point aux Barbares fédérés, gouvernés par leurs propres chefs, ils
n'obéissaient qu'à leurs coutumes nationales maintenues par la seule
tradition et dont aucune, à l'époque où nous sommes arrivés, n'avait encore
été écrite. En matière de religion ils n'étaient pas moins indépendants.
Tandis que des décrets sévères interdisaient sous des peines graves à tous
les sujets d'origine romaine la pratique du polythéisme et la profession
publique des hérésies condamnées par l'église orthodoxe, les Barbares fédérés
restaient païens ou ariens sans que rien gênât la liberté de leurs cultes.
Mais, dans les territoires où ils étaient établis et qu'ils administraient
sous la suzeraineté de l'Empire, les sujets romains continuaient à être régis
par la législation impériale et l'église catholique conservait à l'égard des
populations romaines sa hiérarchie, ses pouvoirs et son autorité exclusive.
Pour ces populations les lois promulguées à Rome ou à Constantinople n'étaient
pas moins exécutoires à Lyon ou à Toulouse, sous le gouvernement des rois
bourguignons ou wisigoths qu'en Italie sous l'administration directe des
fonctionnaires impériaux. On doit croire que ces rois se permettaient
d'adoucir dans l'exécution les mesures dirigées contre leurs coreligionnaires
ariens ; mais dans tout le reste, leurs relations avec l'église orthodoxe
étaient les mêmes que celles des souverains catholiques. Nous avons vu
Théodoric Ier, dans ses guerres avec Aëtius, se concilier la faveur des
évêques catholiques de l'Aquitaine au point d'être soutenu par eux contre le
gouvernement romain. Plus tard nous avons cité une lettre du pape Hilaire,
qui en 463 appelait le roi des Bourguignons, Gundioch, son cher fils, et
décidait sur sa demande un conflit de juridiction ecclésiastique entre la
métropole de Vienne et celle d'Arles. Le
fameux roi des Vandales, Genséric, donna le premier exemple d'une rupture
complète avec cette puissance impériale devant laquelle le monde entier se
courbait depuis cinq siècles. Après la mort de Valentinien, il brisa le
traité de vassalité qu'il avait conclu avec ce prince pour prix de la cession
d'une partie de l'Afrique ; rejetant la condition de fédéré qu'il avait
acceptée du moins en apparence, il ne fut plus pour les souverains de Rome et
de Constantinople qu'un ennemi acharné, et la guerre cruelle qu'il leur fit
sans relâche ne finit qu'avec sa vie. La violation des lois de l'Empire, la
persécution de la religion catholique furent les conséquences immédiates de
sa déclaration d'indépendance. Néanmoins cette persécution ne fut d'abord en
quelque sorte que négative. Il n'interdit pas aux catholiques l'exercice
public de leur culte, mais il l'entrava par toutes sortes de mesures gênantes
et oppressives. Dans quelques lieux on démolit leurs églises, dans d'autres
on les livra aux ariens ; on leur retira les terres dont le revenu servait à
l'entretien des autels et du clergé ; toutes les préférences, toutes les
faveurs furent pour les hérétiques, toutes les vexations, toutes les charges
pour les catholiques qu'on affectait d'appeler Omousiani, mot qui rappelait
le point principal de division entre eux et les ariens, la consubstantialité
du père et du fils. On empêcha par des édits rigoureux, les prêtres
orthodoxes de faire des prosélytes et de séjourner dans les lieux occupés par
les Vandales ; la moindre infraction était punie de l'exil chez les Maures[167]. On ne chassa point, par mesure
générale les évêques catholiques de leurs sièges ; mais on défendit de
pourvoir aux vacances qui survenaient par une cause quelconque, et cette
extinction graduelle du corps épiscopal porta le coup le plus funeste à l'Église,
car il fut facile d'égarer les peuples lorsqu'on les eut privés de leurs
guides spirituels[168]. Depuis quinze ans Genséric
suivait ce système perfide avec une implacable opiniâtreté, lorsqu'Euric,
voulant à son tour se déclarer indépendant, introduisit dans la Gaule le
régime oppresseur qui pesait sur l'Afrique. Dans toutes les provinces
soumises aux Wisigoths on défendit de remplir les vides que la mort ou l'exil
opéraient chaque jour dans les rangs du clergé catholique ; les églises
dépouillées de leurs biens, veuves de leurs pasteurs furent abandonnées ou
tombèrent en ruines ; les faibles se laissèrent aller à l'apostasie ou à
l'indifférence, les hommes de conviction et de courage furent en butte à tous
les genres de vexations. Sidonius, dans une de ses lettre% fait un éloquent
tableau de cette désolation de l'église orthodoxe qu'il craignait de voir
succomber à l'excès de ses maux[169]. Cependant
la persécution dans les Gaules n'eut jamais la même force et le même
caractère de violence qu'en Afrique. Dans cette province ainsi qu'en Sicile,
les Vandales trouvaient parmi les populations romaines ou indigènes des
hérétiques nombreux et zélés que les lois rigoureuses des empereurs
orthodoxes avaient aigris et qui devenaient les instruments actifs et souvent
les conseillers et les premiers moteurs de toutes les mesures prises contre
les catholiques[170]. Dans la Gaule au contraire
l'hérésie était un poison exotique et n'avait point de racines dans le sol ;
il n'y avait d'ariens que parmi les Barbares. Tout le reste de la population
était catholique à l'exception des habitants des campagnes encore attachés
aux superstitions druidiques, surtout dans l'ouest, et de quelques
aristocrates, philosophes, c'est-à-dire indifférents ou athées. Les rois
barbares ne rencontraient autour d'eux qu'une résistance ouverte ou passive ;
la corruption ou la vénalité leur donnaient seules des complices, et les
évêques catholiques, forts de l'attachement du peuple et de l'estime de
toutes les classes, finissaient souvent par contraindre la persécution à
reculer devant cette puissance morale dont ils étaient les représentants. Tel
était l'état de la Gaule lorsque Nepos, proclamé empereur par la cour de
Constantinople, vint débarquer à Ravenne. Cette nouvelle excita parmi les
populations gallo-romaines une grande fermentation. Leurs sympathies ne
pouvaient manquer de se prononcer pour le neveu de Marcellien, pour
l'héritier de ce général illustre à qui l'aristocratie narbonnaise avait
offert, quelques années auparavant la pourpre impériale. Elles espéraient en
lui tin libérateur et l'appelaient de tous leurs vœux. L'importante cité de
Vaison, située au débouché des Alpes, sur les limites de la province romaine
et des états bourguignons, essaya la première de se déclarer ouvertement pour
celui que les Barbares appelaient comme Anthemius l'empereur grec.
Mais Chilpéric, dévoué à la cause de Glycerius qui était celle de son frère
Gondebaud, étouffa sur-le-champ ce mouvement, et la noblesse gauloise
intimidée ne songea plus qu'à se justifier auprès de ses maîtres. Il faut
voir avec quelle humilité Sidonius lui-même cherche à excuser ses parents
compromis dans l'affaire de Vaison, protestant de leur innocence et accusant
de leur malheur les Gaulois vendus à l'influence barbare, qui se faisaient
partout les délateurs et les espions de leurs compatriotes[171]. Ainsi les Bourguignons
maintenaient la Gaule dans une sorte d'immobilité, arrêtant d'un côté les
Wisigoths prêts à envahir ce qui restait encore de l'Aquitaine, et contenant
de l'autre les populations romaines qui brûlaient de se prononcer pour Nepos. La
chute rapide de Glycerius et la retraite forcée de Gondebaud détruisirent cet
équilibre. Abandonné par l'armée d'Italie sur laquelle il n'avait pas su
conserver l'ascendant que lui avait légué son oncle Ricimer, ce chef déchu
vint en fugitif demander à ses frères un asyle et une part dans le
gouvernement des provinces où dominait sa nation. Jusqu'alors rien n'avait
troublé la bonne intelligence qui régnait entre les quatre fils de Gundioch.
Chilpéric, comme l'aîné et surtout comme patrice et commandant des milices
impériales exerçait sur les deux frères qui partageaient avec lui
l'administration des provinces gauloises une prépondérance incontestée.
Gondebaud, lancé en Italie dans les hautes régions de la politique, était
l'intermédiaire et le représentant de sa famille auprès du gouvernement
central et trouvait en elle tout l'appui qu'il pouvait désirer pour ses vues
ambitieuses. Mais lorsque, déchu de ses vastes espérances, il vint réclamer
sa part de l'héritage paternel, les intérêts se compliquèrent et firent
naître des dissentiments inévitables. L'élève de Ricimer n'était pas homme à
se contenter d'une position subalterne ; son, titre de patrice le plaçait sur
le même rang que Chilpéric, et de son côté ce dernier habitué à occuper dans
sa patrie la première place n'avait nulle envie de descendre à la seconde.
Entre les prétentions également hautaines de ces deux frères, aucune
conciliation n'était possible. Dès l'arrivée de Gondebaud, au mois de juin
473, leurs discordes éclatèrent en hostilités ouvertes et la nation ainsi que
la famille se partagea entre les deux rivaux. Gondebaud réussit à attirer
Godégisile dans ses intérêts ; Gundemar resta attaché à la cause de
Chilpéric. Une guerre furieuse s'alluma entre les deux partis. Cette
guerre fut un horrible fléau pour les populations romaines dans les contrées
qui en devinrent le théâtre ; mais elle permit à Nepos de s'affermir sur le
trône en absorbant dans leurs querelles intestines les forces des
Bourguignons qui auraient pu être ses plus dangereux ennemis. D'ailleurs si
la lutte fut vive, elle ne dura pas longtemps. Malgré sa défaite récente,
Gondebaud avait pour lui le prestige toujours attaché au nom de ceux qui ont
joué un rôle dans les grands événements politiques. Il avait été associé à la
puissance de Ricimer, il avait fait lui-même un empereur, et frappés de ces
souvenirs qui flattaient leur orgueil national, les guerriers bourguignons
accoururent en foule sous ses drapeaux. Une autre cause contribuait en outre
à accroître le nombre de ses partisans. Chilpéric avait épousé une femme
appartenant à l'aristocratie romaine et à l'église catholique. Par ses vertus
et son mérite auxquels les contemporains rendent hommage, elle avait pris sur
son époux un ascendant qui n'était que trop connu et dont elle savait
profiter pour protéger ses compatriotes et sa religion dans laquelle elle
élevait ses propres enfants[172]. Cette influence déplaisait aux
Bourguignons de même que l'ascendant de Placidie sur Ataulphe avait autrefois
mécontenté les Wisigoths. Gondebaud, au contraire, arien fanatique, accoutumé
à braver les empereurs, et le sénat, représentait l'élément barbare dans
toute sa pureté ; il devait avoir les sympathies de sa nation, et dès qu'il
eut pris les armes, le succès de sa cause fut assuré. Chilpéric
et Gundemar ne purent même tenir la campagne. Renfermés dans les murs de
Vienne, ils essayèrent en vain de s'y défendre. La ville fut prise, et ils
tombèrent avec leurs familles entre les mains du vainqueur. Gondebaud, dans
son triomphe se montra cruel et digne élève de Ricimer. Il fit mettre à mort
ses deux frères et tous leurs enfants mâles. L'épouse de Chilpéric, objet
particulier de sa haine et de la fureur de ses soldats, fut jetée dans le
Rhône par ses ordres, avec une pierre au cou. Il n'épargna que les deux
filles de cette malheureuse princesse, Chrona et Clotilde, élevées par elle
dans la religion catholique, et dont la dernière était appelée par la
Providence à devenir la compagne de Clovis et à faire entrer une grande
nation dans les voies de la civilisation chrétienne[173]. La
guerre civile des Bourguignons, quoique promptement terminée, avait brisé le
lien qui retenait la Gaule dans l'inaction. Les deux princes rivaux ayant
appelé autour d'eux toutes les forces de la nation pour décider leur
querelle, les troupes qui gardaient l'Auvergne et surveillaient les cités
limitrophes de la Narbonnaise rentrèrent dans l'intérieur. Dès-lors les
sentiments des populations romaines éclatèrent ouvertement, et toutes les
provinces encore libres dans la deuxième Narbonnaise, dans l'Aquitaine, dans
les Lyonnaises, dans la Belgique, proclamèrent Nepos avec enthousiasme. Mais
en même temps, Euric, voyant l'Auvergne et le Berri abandonnés par les
auxiliaires qui les avaient protégés jusqu'alors, crut le moment arrivé de
réunir à ses conquêtes les seules possessions qui lui manquassent encore pour
n'avoir d'autres limites que l'Océan, la Loire et le Rhône[174]. Bourges
et ses plaines ouvertes étaient une proie facile à saisir. Mais il fallait
dompter avant tout cette noble cité de Clermont, ce cœur de la Gaule où
semblait avoir reflué tout le sang généreux de la race celtique. Euric entra
sur le territoire des Arvernes dès que les Bourguignons l'eurent quitté, dans
l'été de 474, et après avoir livré les campagnes au pillage et à l'incendie,
il vint mettre le siège devant la ville, dernier refuge de la nationalité
gallo-romaine. Tant de
désastres n'avaient point abattu le courage des Arvernes. Guidés par leur
illustre évêque Sidonius et par cette glorieuse aristocratie d'où étaient
sortis depuis un siècle tous les hommes éminents de la Gaule, ils
persistèrent à se défendre, quoique abandonnés à eux-mêmes et réduits à leurs
seules ressources[175]. Nepos ne pouvait les secourir
; il n'avait point de troupes à envoyer au-delà des Alpes, et lors même qu'il
en aurait eu, il n'aurait pu les faire passer à travers les contrées où les
Bourguignons en armes ne s'accordaient que dans leur haine commune pour l'empereur
grec. Ecdicius
apprit à Rome par les éloquentes lettres de son beau-frère la détresse de sa
patrie. La cause pour laquelle il combattait depuis trois ans en Italie avait
enfin triomphé. Nepos accomplissant les promesses d'Anthemius venait de lui
conférer la dignité de patrice et lui destinait le commandement général des
armées de l'Empire[176]. Tant qu'il s'était agi de
soutenir ses souverains dans le malheur, il n'avait point quitté le champ de
bataille où s'agitaient les destinées de l'Occident. Maintenant l'Italie
pacifiée n'avait plus besoin de ses services ; il ne songea plus qu'à partager
les souffrances et les dangers de ses compatriotes. Le
siège de Clermont était commencé ; les assiégeants entouraient la ville et en
interceptaient tous les abords lorsqu'Ecdicius arriva sous ses murs, n'ayant
avec lui qu'une escorte de vingt-deux cavaliers, amis dévoués ou serviteurs
fidèles. Forcer avec cette poignée d'hommes les lignes d'une armée
formidable, c'était une entreprise comme on n'en voit guère que dans les
romans de chevalerie. Cependant Ecdicius n'hésita point à la tenter ; suivi
de ses braves compagnons, il met l'épée à la main, lance son cheval au galop,
en plein jour, à travers le camp ennemi, et la petite troupe, passant sur le
corps des Wisigoths stupéfaits de tant d'audace, parvient à se jeter dans la
place, sans avoir perdu un seul homme[177]. Sidonius, dans une lettre
adressée à son illustre beau-frère, fait une peinture admirable de
l'enthousiasme avec lequel cette poignée de braves fut accueillie dans la
ville assiégée. Les cris de joie, les sanglots, les applaudissements
éclataient sur leur passage ; on se pressait autour d'Ecdicius ; chacun
voulait toucher son cheval ou quelques parties de ses armes couvertes de sang
et de poussière ; il eut plus de peine, dit Sidonius, à fendre cette foule
désarmée qu'à traverser les rangs ennemis[178]. Ce
trait héroïque exalta le courage des habitants de Clermont. Passant les nuits
et les jours en armes sur les remparts, tous à la fois officiers et soldats,
ils suppléaient au nombre par leur valeur infatigable, et souvent leurs
sorties imprévues portaient la terreur dans le camp même des assiégeants[179]. Bientôt ils manquèrent de
vivres, ils furent réduits pour se nourrir à arracher les herbes qui
croissaient entre les fentes de leurs murailles, et personne ne parla de se
rendre. Cependant l'automne s'avançait, la neige commençait à couvrir les
montagnes ; le froid, les maladies, les combats journaliers éclaircissaient
les rangs des Wisigoths ; Euric fut contraint de lever le siège, et se retira
avec le dépit d'avoir vu toute sa puissance échouer devant une ville sans
garnison, que protégeait seule l'inébranlable constance d'un peuple abandonné
de ses souverains[180]. Après
la retraite des Wisigoths, l'Auvergne respira et remercia le ciel de sa
délivrance ; mais elle ne tarda pas à éprouver toutes les misères que la
guerre entraîne après elle. L'invasion avait eu lieu dans le temps de la
moisson ; les Wisigoths avaient détruit ou enlevé toutes les récoltes ; une
cruelle famine se fit sentir au milieu des maisons en ruines et des champs
dévastés[181]. Alors ce fut le tour des
prodiges de la charité chrétienne ; Sidonius, dont les richesses étaient
depuis longtemps épuisées, volait l'argenterie de sa femme Papianille[182], pour en distribuer la valeur
aux pauvres. Ecdicius avait d'immenses possessions territoriales, situées en
grande partie dans la première Lyonnaise, que la guerre avait épargnée. Les
fermages à cette époque se payaient tous en nature, et cet usage de l'ancienne
Gaule, encore général dans le siècle dernier, existe même aujourd'hui dans la
plupart de nos provinces centrales. Le héros chrétien vida ses greniers et
nourrit pendant tout l'hiver quatre mille personnes de tout âge et de tout
sexe[183]. Au
spectacle de tant de malheurs et de tant de vertus, tous les cœurs s'émurent
clans la Gaule. Saint Patient, évêque de Lyon, rassembla de tous côtés des
provisions de grains, qu'il fit transporter en Auvergne. Les évêques de la
Narbonnaise firent passer leurs dons par ses mains ; les routes des montagnes
et les eaux de la Saône se couvrirent de nombreux convois qui portaient an
courage malheureux les offrandes d'une charité fraternelle. Le prêtre
Constantius, auteur de la Vie de Saint Germain, que nous avons plus d'une
fois citée, vint lui-même à Clermont seconder Sidonius dans la pénible tâche de soulager ce peuple affamé, et de le maintenir dans
l'union et clans la confiance en Dieu qui faisaient toute sa force[184]. Certes
ce sont là de glorieuses pages d'histoire et les plus brillantes époques de
l'Empire n'en offrent point de semblables ; car les vertus chrétiennes ne
ressemblent point à celles dont se targuait le paganisme. Où trouver un plus
beau fait d'armes que cette défense de Clermont, dans laquelle on vit
quelques milliers de paysans rassemblés à la hâte par leurs seigneurs,
quelques chrétiens paisibles, inspirés par leur évêque, repousser une armée
formidable, conduite par le chef redouté de la plus belliqueuse des nations
barbares[185] ? Ce n'était donc pas le
courage individuel qui manquait dans ce siècle malheureux. La bravoure
chevaleresque des Bonifacius, des Litorius, des Avitus, des Ecdicius, prouve
assez que l'aristocratie romaine n'avait point toute dégénéré de ses ancêtres
; mais le corps social était gangrené au cœur, et la corruption qui régnait
dans les hautes régions du gouvernement rendait tous les mérites et fous les
dévouements inutiles. Tandis
que les Arvernes se sacrifiaient pour la cause de l'Empire, Nepos négociait
dans le seul intérêt de l'affermissement de son pouvoir. Dès son avènement,
il avait envoyé dans la Gaule le questeur Licinianus, pour tâcher d'obtenir
des rois barbares le renouvellement des traités[186]. La guerre civile des
Bourguignons vint fort à propos pour faciliter ces négociations. Gondebaud,
vainqueur de ses frères, sentait combien cette lutte intestine avait affaibli
sa nation, et quelle stabilité gagnerait son autorité à être confirmée par l'investiture
impériale ; il ne montra donc que des dispositions pacifiques. Mais il
n'en fut pas de même du farouche Euric ; décidé à se maintenir dans une
entière indépendance, il repoussa avec dédain les propositions de l'empereur.
Aigri par l'échec qu'il avait éprouvé à Clermont, il menaçait de venger
l'affront fait à ses armes sur l'ancienne province romaine, sur la deuxième
Narbonnaise, seul lien de la Gaule avec l'Empire, dernier asile où s'étaient
réfugiés les faibles restes de l'administration impériale[187]. L'annonce de ces projets
d'invasion répandit la terreur dans ces contrées encore florissantes, où le
voisinage de l'Italie avait introduit depuis longtemps la mollesse et la
corruption de Rome dégénérée. Il ne restait plus parmi ces populations aucun
vestige de cette vigoureuse nationalité celtique qu'on avait vue avec
étonnement se réveiller dans les montagnes d'Auvergne. Les opulentes cités
d'Arles et de Marseille tremblaient pour leur commerce et leurs richesses.
Tous les évêques de la province, organes naturels des vœux et des craintes de
leurs concitoyens se réunirent pour presser Nepos d'envoyer une seconde
ambassade à Euric, et de l'empêcher à tout prix de réaliser ses menaces. Il est
vraisemblable, et les reproches amers de Sidonius donnent lieu de supposer,
qu'ils indiquèrent eux-mêmes la cession de l'Auvergne et du Beni comme le
seul moyen de détourner l'orage qui allait fondre sur la Narbonnaise[188]. Cette dernière province était
la seule qui fût en communication directe avec Rome. Les cités de
l'Aquitaine, de la Belgique et des Lyonnaises qui étaient encore romaines,
isolées au milieu des dominations barbares, se gouvernaient par elles-mêmes
et se défendaient par leurs propres forces. Il n'est donc pas étonnant que
Nepos ait voulu garder avant tout le siège de la préfecture des Gaules, le
seul territoire sur lequel l'administration impériale eût conservé une action
réelle, et la dernière barrière qui séparât les Barbares des frontières de
l'Italie. Afin de
donner plus de poids à ses résolutions, et de justifier en quelque sorte aux
yeux des peuples les honteux sacrifices dont il prévoyait la nécessité, il
mit à la tête de la nouvelle ambassade Epiphane, évêque de Pavie, en lui
laissant toute latitude pour les conditions du traité. Nous avons vu de
quelle vénération universelle ce saint prélat était l'objet ; Ricimer
lui-même l'avait respecté et tous les empereurs lui avaient successivement
accordé leur confiance. Il passa par Marseille, et là, témoin des frayeurs de
la province et de l'impossibilité de la résistance, il se laissa fléchir par
les sollicitations des évêques. L'abandon de l'Auvergne fut résolu[189]. Il
n'était pas besoin de grands efforts pour décider Envie à accepter une
proposition qui flattait si bien son orgueil et ses désirs de vengeance.
Saint Épiphane obtint facilement une paix achetée par le déshonneur de
l'Empire et la perte totale de l'influence romaine dans la Gaule. Les
Wisigoths atteignirent enfin les limites si longtemps convoitées de la Loire
et du Rhône. Mais une conséquence encore plus grave de cette négociation fut
la reconnaissance effective de leur indépendance. Chose inouïe jusqu'alors,
Euric traita avec l'empereur d'égal à égal ; il ne fut plus question de ces
engagements de vassalité qui avaient toujours été la base des conventions
faites avec les rois barbares, et, maître souverain des provinces qui lui
furent cédées, il les posséda de son plein droit, suo jure[190]. On peut
imaginer la consternation qui se répandit en Auvergne, lorsque l'on y apprit
que l'empereur abandonnait lâchement ce peuple qui s'était dévoué pour lui.
Je voudrais pouvoir citer tout entière l'admirable lettre que Sidonius
écrivit dans cette occasion à Græcus, évêque de Marseille[191]. C'est un des plus beaux
monuments de cette littérature chrétienne du Ve siècle qui s'est souvent
élevée à la hauteur des grands événements dont elle s'inspirait et qui a été
jusqu'ici trop dédaignée et trop peu connue : «
D'après les bruits qui se confirment, écrivait le courageux prélat, la paix
nous prépare un sort pire que la guerre. Notre esclavage est devenu le prix
dont on achète votre sécurité. Oh !
douleur ! l'esclavage de l'Auvergne ! ... Est-ce donc là ce que méritaient
nos souffrances ? Est-ce pour cela que nous avons bravé la misère, la flamme,
le fer, la contagion ? que nos guerriers exténués par la faim ont abreuvé
leurs glaives du sang de l'ennemi ? Est-ce dans l'attente de cette glorieuse
paix que nous avons dévoré jusqu'aux herbes arrachées des fentes de nos
murailles ?... Pour tant de preuves de dévouement, quelle récompense on nous
annonce ! Rougissez de ce traité qui n'est ni honorable ni utile Rompez par
vos conseils, puisque vous le pouvez, ce honteux accord. S'il le faut, nous
serons heureux d'être encore assiégés, de combattre encore, de souffrir
encore la famine. Mais si la trahison nous livre, nous que la force n'a pu
vaincre, vous aurez sans doute songé d'avance à ce que des liches pourront conseiller
à un maitre barbare... Pardonnez à notre douleur l'amertume de notre langage.
Toute autre province abandonnée craint la servitude : l'Auvergne attend son
supplice. Si vous ne pouvez remédier à notre agonie, priez au moins pour que
ce peuple, dont la liberté meurt, conserve quelques gouttes de son généreux
sang. Préparez un asile aux bannis, une rançon aux captifs, des secours aux
réfugiés, et si vous ouvrez nos murs aux ennemis, ne fermez pas les vôtres à
des frères malheureux. » Ces
accents d'un sublime désespoir n'émurent point des cœurs glacés par-là
crainte, et dans l'Auvergne même ils trouvèrent peu d'échos. Épuisés par
l'excès de leurs maux et par leurs héroïques efforts, les Arvernes étaient
alors sous le poids de l'affaissement qui succède toujours aux grandes
crises. Dès les premiers instants qui suivirent la retraite des Wisigoths,
des semences de division s'étaient manifestées entre les hommes intrépides
qui voulaient continuer la lutte, et les faibles qui, las de souffrir,
n'aspiraient qu'au repos[192]. L'abandon de Nepos donna gain
de cause au parti de la peur, et les agents d'Euric munis du diplôme
impérial, occupèrent sans résistance cette province que ses armes n'avaient
pu dompter. Les
nobles chefs de l'insurrection s'empressèrent de quitter leur patrie
asservie. Ecdicius se retira dans ses possessions de la première Lyonnaise,
sous la protection des rois bourguignons, et, dégoûté de servir des princes
lâches et ingrats, acheva sa vie dans l'exercice des humbles vertus de
chrétien[193]. Quant à Sidonius, il ne songea
point à fuir ; il savait qu'un évêque doit mourir à son poste. Mais telle
était la vénération portée alors aux chefs de l'Église, qu'Euric n'osa point
attenter à ses jours. Il se contenta de l'éloigner de son diocèse en le
confinant dans une petite ville aux pieds des Pyrénées[194]. Sidonius y resta trois ans, et
obtint enfin son rappel par la protection de Léon, noble romain, qui était
premier ministre d'Euric et investi de toute la confiance de ce monarque[195]. Ce fut vers la fin de l'année
478 qu'il revint prendre possession de son siège. Pendant son absence, deux
prêtres apostats avaient été chargés de l'administration du diocèse, et y
avaient fait beaucoup de mal[196]. Mais une fois de retour, il
sut bientôt regagner tout l'ascendant que lui avaient donné sa haute
naissance, ses talents, ses vertus, et que devait encore accroître sa noble
résignation dans le malheur. Il mourut en 480, révéré de toute la Gaule, et
mis au nombre des saints par son Église reconnaissante[197]. Le
gouvernement d'Euric ne fut pas aussi oppresseur pour l'Auvergne qu'on aurait
pu le craindre ; il sentait la nécessité de ménager ce peuple, dont il
connaissait le courage. Le comte Victorius, noble romain, fut mis à la tête
des sept cités de l'Aquitaine[198], et les administra pendant neuf
ans avec autant de douceur que d'habileté[199]. Loin de persécuter les
catholiques, il fit construire ou relever plusieurs églises[200], et mérita les éloges de
Sidonius[201]. Nous avons déjà vu qu'un autre
Romain, Léon, descendant du fameux rhéteur bordelais Fronton, était le
premier ministre d'Euric. Ainsi l'aristocratie romaine conserva sous les rois
goths une grande part dans le gouvernement du pays, et il en fut de même sous
les rois francs, pendant toute la période mérovingienne, jusqu'à l'époque où
cette aristocratie fondue avec les familles des chefs de clans germaniques
entra comme élément principal dans la constitution de la noblesse du
moyen-âge. Un acte
de lâcheté est toujours un acte de mauvaise politique, et l'expérience de
tous les siècles a justifié le mot fameux d'Aristide : « Ce n'est pas
honorable ; donc ce ne peut être utile. » Nepos ne tarda pas à en faire
l'épreuve. En abandonnant l'Auvergne, il s'était aliéné les seuls dévouements
sincères sur lesquels il pût compter, et il avait perdu le seul homme de
guerre capable de faire respecter son pouvoir. Ce fut en vain qu'il écrivit à
Ecdicius pour le prier de revenir à Rome et de prendre le commandement
général des armées de l'Empire ; le noble défenseur de Clermont persista à ne
point quitter sa retraite, content de la protection et de l'amitié des rois
bourguignons[202]. Ce refus livra Nepos à la
merci de cette armée d'Italie qui avait renversé successivement quatre
empereurs et abandonné même Glycerius, sa créature. Il fut forcé de choisir
le commandant qu'elle lui désigna, et celui qui lui fut imposé n'était pas
même un chef militaire : c'était un intrigant d'origine barbare, mais
étranger au métier des armes ; il se nommait Oreste, et avait été secrétaire
d'Attila. Pour
expliquer ce choix bizarre, il faut se rappeler quelle était la composition
de l'armée d'Italie depuis qu'elle avait été réorganisée par Avitus et
Majorien. Nous avons vu que pendant la première moitié du Ve siècle, les Huns
furent constamment les plus fidèles alliés de l'Empire, et que les
contingents fournis par cette nation et par les peuples slaves et teutoniques
qui lui étaient soumis, firent la principale force d'Aëtius dans toutes les
guerres qu'il eût à soutenir. En se déclarant l'ennemi des Romains, Attila
leur fit encore plus de mal, par les ressources dont il les priva, que par
les attaques qu'il dirigea contre eux. La Gaule fut alors défendue par les
peuples fédérés qui l'habitaient ; mais l'Italie, habituée à recruter ses
armées sur le Danube, resta dépourvue de troupes ; la chute de Valentinien,
la prise de Rome par les Vandales, furent les conséquences de cet état de
choses. Sentant la nécessité de reconstituer les forces militaires de
l'Empire, Avitus et Majorien profitèrent de la dissolution de la puissance
tartare pour attirer sous leurs drapeaux tous ces guerriers que la mort
d'Attila laissait sans maître et sans chef. L'armée du roi des Huns passa
presque tout entière à la solde des empereurs, et des aventuriers accourus de
toutes les contrées du nord de l'Europe, vinrent en compléter les rangs. Ce
fut- avec cette armée que Ricimer, pendant quinze ans, défendit l'Italie et
domina ses souverains. On
conçoit quelle devait être sur des troupes ainsi composées l'influence d'un
homme qui avait eu toute la confiance d'Attila, et avait parlé longtemps à
tous ces vassaux des Huns au nom du chef devant lequel ils étaient accoutumés
à trembler. Oreste était né dans les colonies militaires de la Pannonie, ce
qui a fait croire faussement à quelques auteurs qu'il était Romain. Son père,
Tente, dont le nom semble indiquer une origine tartare, passa dans le camp
d'Attila et y emmena son fils. Demi-Grec, demi-Barbare, fourbe, insinuant,
avide, Oreste sut exploiter le crédit dont il jouissait auprès du puissant
monarque des Huns pour amasser d'immenses trésors. Après la mort de son
maitre, il vint en Italie avec ses richesses, et, jaloux, comme tous les
Barbares, de contracter une alliance illustre, il épousa la fille du comte
Romulus, noble romain que Valentinien avait envoyé en ambassade auprès
d'Attila en 448, lorsque le conquérant tartare commençait à manifester ses
projets hostiles. L'opulence d'Oreste, les relations diplomatiques qu'il
avait eu occasion d'entretenir avec les principaux personnages de la cour
impériale, le crédit de la famille patricienne à laquelle il s'était allié,
en firent bientôt un personnage important. Il le devint plus encore par ses
liaisons avec les chefs de l'armée qui avaient passé du camp tartare sous les
drapeaux de l'Empire. Selon toute apparence, ses intrigues contribuèrent à
déterminer la défection de ces troupes lorsqu'elles abandonnèrent Glycerius
sans combat. Tant que Ricimer avait vécu, elles avaient obéi à l'ascendant de
ce grand homme de guerre ; mais le Bourguignon Gondebaud n'avait point de
souvenirs glorieux qui pussent leur imposer, et il y avait antipathie de race
entre ces guerriers goths ou slaves et la tribu suévique, à laquelle lui-même
appartenait. Il ne fut donc pas difficile à Oreste de contrebalancer
l'influence du neveu de Ricimer, de soulever contre lui ses soldats et de se
présenter ensuite à Nepos comme le seul homme qui pût lui répondre de la
fidélité de l'armée. Privé de l'appui d'Ecdicius, ce prince sentait son
impuissance ; il se décida à conférer au secrétaire d'Attila, avec la dignité
de patrice, le commandement général des milices de l'Empire. Une
circonstance particulière ne permettait pas à Nepos d'attendre plus longtemps
pour donner à l'armée un chef capable de s'en faire obéir. Depuis la marche
de Ricimer sur Rome, en 472, cette armée, instrument de toutes les
révolutions, n'avait pas quitté les environs de la capitale, où sa présence
était un danger pour le pouvoir et un fléau pour les habitants[203]. Il s'agissait de la ramener
dans ses anciens cantonnements, au nord de l'Italie, et Oreste avait promis
de décider son départ. Mais cette promesse n'était qu'un piège et couvrait
l'exécution d'un complot préparé depuis longtemps. Après avoir supplanté Gondebaud
et renversé Glycerius au profit de Nepos, Oreste voulait abattre Nepos au
profit de sa propre ambition. Dès qu'il se vit investi du commandement, il
conduisit ses troupes devant Ravenne, où résidait ce prince, et lui signifia
que l'armée ne le reconnaissait plus pour empereur. Nepos ne pouvait compter,
pour soutenir sa cause, que sur le petit nombre de soldats qu'il avait amenés
d'Orient ; il ne tenta pas une résistance impossible. Le 28 août 475, un an à
peine après avoir été proclamé Auguste à Rome, il remonta sur ses vaisseaux,
et se retira dans la Dalmatie qui était devenue, pour la famille de
Marcellien, une sorte de possession patrimoniale et indépendante. Là, il
retrouva son ancien rival, Glycerius, qu'il avait fait évêque à Salone, et il
continua de porter dans les étroites limites de sa province le vain titre
d'empereur d'Occident[204]. En
forçant Nepos de quitter l'Italie, Oreste ne pouvait prétendre à le remplacer
sur le trône ; son origine barbare l'en excluait ; mais il avait un fils
auquel il avait donné, suivant l'usage, le nom de Romulus, qui était celui de
l'aïeul maternel de ce jeune homme, et, à l'exemple de tous les chefs
barbares qui s'étaient trouvés dans la même position, c'était ce fils qu'il
voulait décorer de la pourpre impériale. L'armée qui lui était vendue accepta
sans répugnance ce souverain fictif auquel le sénat ne put refuser son
adhésion. Le jeune Romulus fut proclamé Auguste à Ravenne vers la fin de
septembre ; mais son nom n'est arrivé à la postérité qu'avec le dédaigneux
sobriquet d'Augustule[205]. Par
cette élection l'influence barbare atteignit pour la première fois, le plus
haut degré de puissance auquel il lui fût possible d'aspirer. Ce que les
Stilicon, les Aëtius, les Aspar, n'avaient pu faire par leurs victoires, un
scribe enrichi l'avait obtenu par ses intrigues. Le fils d'un Barbare
occupait le trône des Césars. Mais cette élévation imprévue ne reposait sur
aucune base solide ; elle ne pouvait avoir les sympathies du sénat hi
l'assentiment de la cour de Constantinople, et l'armée même dont Oreste avait
acheté l'appui ne lui était point personnellement dévouée. Il était pour elle
un instrument et non un chef ; il ne pouvait la dominer ; car il lui manquait
le prestige de la gloire militaire, le seul qui agisse sur les masses dans
les temps de perturbation sociale. Les
troupes, cependant, parurent d'abord disposées à la soumission. Après
l'embarquement de Nepos, elles continuèrent leur marche vers le nord et
rentrèrent dans leurs anciens cantonnements, sur la ligne du Pô. Mais dès
qu'elles y furent réunies, elles commencèrent à élever des prétentions qui
montraient bien qu'en servant l'ambition d'Oreste, elles n'avaient voulu
travailler que pour elles-mêmes. Depuis
longtemps ces soldats barbares jetaient un regard d'envie sur les belles
campagnes de l'Italie qu'ils défendaient contre les pirateries des Vandales
et les incursions des Allemands. Tous les peuples fédérés établis dans la
Gaule et dans l'Espagne, avaient reçu, à titre de bénéfices militaires, une
portion des terres des provinces qu'ils occupaient. L'armée d'Italie seule
qui disposait du trône impérial et donnait des souverains à l'Occident,
n'avait encore pour salaire que sa solde et ses rations ; elle demanda
hautement qu'on lui assignât un tiers de tous les biens-fonds de l'Italie[206]. On
conçoit qu'une pareille demande dut causer un effroi général, et nous serions
même portés, dans les idées de notre siècle, à lui attribuer plus de gravité
qu'elle n'en avait réellement. Ces partages de terres, ces envahissements de
la propriété foncière, si communs dans l'antiquité, nous effraient et nous
étonnent. Nous y voyons une odieuse spoliation, une perturbation violente de
tous les intérêts sociaux. Mais la constitution de la propriété territoriale
à cette époque était si différente de ce qu'elle est aujourd'hui en Europe et
surtout en France, que pour bien apprécier les conséquences de ces mesures,
il faut commencer par chercher à se faire une idée juste de l'état de la
société à laquelle elles s'appliquaient. Déjà
nous avons eu occasion de faire remarquer qu'on ne voyait point dans l'empire
romain cette masse de petits propriétaires qui dans les états modernes
intéressent la majorité du 'peuple à la possession du sol. En général, les
propriétés territoriales étaient alors peu divisées et pouvaient se répartir
presque exclusivement en trois grandes classes. D'abord les familles
sénatoriales, issues du patriciat romain ou de l'aristocratie indigène des
diverses provinces de l'Empire possédaient des terres immenses exploitées par
des milliers d'esclaves attachés à la glèbe, ou par des colons partiaires
dont les habitations formaient des villages entiers. Tous les témoignages
historiques s'accordent à signaler la vaste étendue de ces possessions. Les
fortunes colossales de la grandesse d'Espagne, des magnats hongrois, ou de la
hante noblesse de quelques parties de l'Italie peuvent à peine dans les temps
modernes en donner une idée. Nous avons vu sous Honorius deux grands
propriétaires espagnols former une armée de leurs esclaves, et défendre à eux
seuls le pays contre les usurpateurs. Plus tard, nous avons montré Ecdicius
nourrissant sur le produit de ses fermes quatre mille personnes pendant tout
un hiver. Les richesses de l'aristocratie romaine étaient plus considérables
encore ; suivant Olympiodore, il y avait à Rome des sénateurs qui tiraient
annuellement de leurs terres un revenu de 4.000 livres d'or, sans compter les
paiements en nature, les redevances de blé, de vin et d'autres denrées, dont
la valeur s'élevait au tiers de cette somme[207]. On comprend que de pareilles
fortunes absorbaient la majeure partie du territoire. Une
seconde classe, non moins importante de propriétés foncières, se composait
des terres appartenant au fisc, au domaine impérial, aux villes et aux
établissements publics. Le fisc, surtout dans les derniers temps de l'Empire,
possédait dans toutes les provinces des domaines immenses, administrés, sous
la direction supérieure du coin, te des largesses sacrées et du comte du
domaine privé, par des agents qu'on appelait rationaux, rationales[208]. Toutes
les villes municipales possédaient également des terres dont les produits
fournissaient à leurs dépenses, et étaient la principale et presque l'unique
source de leurs revenus. Cet état de choses existait dès le temps de la
république ; dans tous les pays nouvellement conquis, une portion des terres
était donnée aux anciennes municipalités romaines qui acquéraient ainsi des
possessions foncières dans des provinces éloignées. On voit par les lettres
de Cicéron, que la petite ville d'Arpinas, dont il était originaire, avait
des terres dans la Gaule[209]. Ces terres du fisc et des
villes étaient généralement affermées à des citoyens libres, et ce que nous
appellerions la classe moyenne n'avait guère d'autres propriétés que ces
biens loués à des termes très longs 'et souvent par des baux emphytéotiques. Enfin
une troisième classe de biens fonds était affectée au clergé et aux besoins
du culte. Dès le temps du paganisme, les temples, les colléges de prêtres,
les vestales possédaient des propriétés foncières très considérables. Lorsque
le christianisme devint la religion de l'Empire, la plupart de ces biens
furent donnés aux églises, et les largesses des fidèles y ajoutèrent des dons
immenses. Au Ve siècle, chaque diocèse avait de grandes possessions
territoriales administrées par les évêques et dont les revenus formaient un
fonds commun sur lequel on prélevait les frais du culte, l'entretien du
clergé et des églises, les aumônes distribuées aux pauvres, les dépenses des
hôpitaux et des autres établissements charitables. Beaucoup de diocèses
possédaient des domaines dans diverses provinces ; l'église de Rome en avait
dans toutes les parties de l'Empire. La gestion de ces biens appartenait aux
évêques seuls et était pour eux un objet d'occupations continuelles et une de
leurs plus importantes fonctions. Les prélats pieux se plaignaient de ce que
le soin des affaires temporelles leur laissait à peine le temps de vaquer à
la direction spirituelle de leur diocèse. Ces
trois grandes classes de propriétés foncières, savoir les biens de
l'aristocratie, ceux du fisc, du domaine impérial et des villes, ceux du
clergé et des églises, embrassaient presque toute la superficie du sol. Dans
les derniers temps de l'Empire surtout, les exactions des agents fiscaux, les
impôts toujours croissants avec la misère publique, les calamités qui
accompagnaient les révolutions et les guerres, avaient achevé de ruiner tout
ce qu'il pouvait rester encore de petits propriétaires indépendants, et les
avaient réduits à la condition de colons ou de fermiers[210]. Ainsi, lorsque les fédérés
barbares établis dans les provinces, réclamèrent une portion du territoire à
titre de bénéfices militaires, il faut se représenter cette part comme
prélevée sur les trois grandes classes de propriétés que nous venons d'indiquer. En
général même, par suite de la vénération qu'inspiraient alors universellement
les choses religieuses, il ne fut pas touché aux biens du clergé. Ce
patrimoine des églises et des pauvres resta intact sauf les déprédations
fortuites qui résultaient des événements de guerre. Les témoignages
historiques et les lois des rois barbares s'accordent sur ce point. Dans les
contrées où le clergé catholique fut persécuté, on donna ses biens au clergé
arien, mais on n'en changea pas la destination. Par conséquent les partages
se firent entre les chefs barbares d'une part et les grands propriétaires
aristocratiques ou les agents du fisc et des municipalités de l'autre. C'est
ce qui est très bien indiqué dans le décret d'Honorius sur les terres
létiques[211] et c'est ce qui a fait dire à
Marius, évêque d'Avenche, en parlant de l'installation des Bourguignons dans
la Lyonnaise, qu'ils partagèrent les terres avec les sénateurs du pays[212]. Maintenant
on comprendra que ces partages apportaient dans les intérêts sociaux beaucoup
moins de perturbation que lie l'ont supposé la plupart des historiens. Le
déplacement de richesses qu'ils produisirent n'égalait point celui qui
résulta de la vente des biens nationaux, à la fin du XVIIIe siècle, dans la
France révolutionnaire. La masse de la population se composait de fermiers et
d'esclaves ; or, il importait peu aux colons de payer leur fermage ou tribut
à un nouveau possesseur, et les serfs ne changeaient point de condition en
changeant de maîtres. Les
grands propriétaires eux-mêmes, dont les revenus surpassaient quelquefois
ceux de certains états modernes, n'étaient point réduits à l'indigence, même
lorsqu'ils n'en conservaient que le tiers, et quant à la réduction opérée sur
les biens du fisc et des municipalités, c'était un mal politique dont les
conséquences ne pouvaient se faire sentir qu'à la longue, et non une
spoliation personnelle. D'ailleurs, ces immenses domaines renfermaient
beaucoup de forêts, de landes, de terrains vagues et incultes, qui ne
représentaient aucun revenu réel, et dont la perte diminuait fort peu
l'aisance des propriétaires. Nous voyons par la loi des Bourguignons que
cette nature de biens fût partagée par moitié entre les anciens possesseurs
et les nouveaux[213]. En Italie surtout nous avons
déjà fait remarquer que l'émigration des grandes familles aristocratiques
avait laissé la plupart des terres incultes et dans l'abandon. Anthemius- fut
obligé de faire une loi pour disposer de ces biens vacants, et en les assignant
en partage à l'armée, on ne touchait à aucune existence[214]. Concluons
de tout ce qui vient d'être dit que l'armée d'Italie, en réclamant le tiers
des biens-fonds du pays, n'élevait pas une prétention aussi exorbitante
qu'elle le paraît au premier abord. Elle ne demandait que ce qui avait été
fait pour les fédérés des autres provinces et ce qui s'était pratiqué à
toutes les époques de l'Empire et même dès le temps de la république romaine.
Marius, Sylla, César, les triumvirs, Auguste, avaient fait au moins autant
pour leurs soldats. Cependant Oreste n'était pas en position d'accéder
immédiatement à ces exigences. Sachant que l'élévation du fils d'un Barbare
sur le trône impérial choquait les sentiments nationaux des populations
romaines et du sénat, il craignait d'accroître ces antipathies en marquant r
avènement de son fils par des spoliations qui devaient frapper principalement
cette auguste assemblée encore respectée dans sa décadence comme la source
légitime de tous les pouvoirs de l'Etat. Dans cette situation difficile, il
chercha à gagner du temps et à calmer l'impatience de l'armée tandis qu'il
conseillait à l'aristocratie de sacrifier quelque chose pour ne pas perdre
tout. Mais par ces temporisations et ces incertitudes, il ne fit que prouver
sa faiblesse, mécontenter tous les partis à la fois et les réunir contre lui.
Au fond, sa seule force était dans l'armée, et quand elle vit qu'elle
n'obtenait pas ce qu'elle avait espéré de ce pouvoir créé par elle, elle
perdit patience et se souleva. Il y
avait alors dans ses rangs un officier barbare qui paraît n'y avoir occupé
qu'un grade subalterne[215], mais dont l'influence sur ses
compagnons d'armes était telle qu'ils le choisirent spontanément pour leur
chef. Ses antécédents, sa naissance, la nation même à laquelle il
appartenait, sont encore un objet de doute[216]. On sait seulement qu'il se
nommait Odoacre et qu'il avait les qualités qui donnent de l'ascendant sur
les masses, une taille imposante, une force athlétique, du courage et de
l'adresse. Si l'on en croit l'auteur presque contemporain de la vie de saint Séverin,
il avait passé le Danube peu de temps après la mort d'Attila, avec d'autres
aventuriers, pour s'engager sous les drapeaux de l'Empire. Ayant appris qu'un
saint personnage, nommé Severinus, habitait une cellule non loin de la
frontière, il était allé le voir avec ses compagnons, poussé par cette
vénération qu'inspiraient aux païens les vertus chrétiennes et dont nous
avons déjà rapporté tant de preuves. On prétend même que le saint lui annonça
les hautes destinées qui l'attendaient, et il est probable qu'Odoacre, dans
la suite, essaya d'accréditer cette anecdote pour se concilier la faveur des
populations catholiques[217]. Dès que les révoltés lui
eurent déféré le commandement, il marcha à leur tête sur Pavie, où Oreste
avait fixé sa résidence et son quartier général. Abandonné par ses propres
soldats, l'usurpateur ne put se défendre ; la ville fut livrée aux flammes et
au pillage ; lui-même tomba vivant entre les mains des révoltés qui le
conduisirent à Plaisance où ou lui trancha la tête, le 28 août 476 ; il y
avait alors juste un an que sa trahison avait forcé Nepos de quitter l'Italie[218]. Après
ce succès décisif, Odoacre se hâta d'assiéger Ravenne, qu'un frère d'Oreste,
nommé Paul, occupait encore avec quelques troupes. La place se rendit dès le
4 septembre presque sans résistance, et le frère d'Oreste y fut tué. Dès lors
la guerre était finie, car le jeune Romulus, quoique décoré du titre
d'empereur, ne méritait pas même d'être compté comme un adversaire. Réfugié à
Rome, il implora la clémence du vainqueur qui crut pouvoir sans danger le
laisser vivre, et lui assigna pour séjour un domaine autrefois embelli par
Lucullus, dans la Campanie, avec une pension de six mille pièces d'or[219]. C'était
l'armée qui triomphait dans la personne d'Odoacre. La première conséquence de
sa victoire dut être la réalisation des vœux qu'elle avait formés et
qu'Oreste n'avait pas osé satisfaire. Il fut aussitôt procédé au partage des
terres qu'elle réclamait, et le tiers des biens fonds de l'Italie fut
assigné, suivant les grades, aux chefs et aux soldats de ces milices barbares[220]. Sur quelques points, les
populations italiennes essayèrent de résister à cet envahissement des
propriétés ; mais partout où elles voulurent tenter les chances d'une lutte
inégale, elles furent sur-le-champ réduites à l'impuissance. Après
avoir ainsi brisé toutes les résistances, Odoacre employa son ascendant à
rétablir l'ordre et s'occupa de donner au pouvoir, dont les événements
l'avaient investi, une sanction légitime. Son origine barbare ne lui
permettait pas d'aspirer à l'Empire, et d'un autre côté il se souciait peu de
se donner un maître en créant un empereur. L'aristocratie romaine humiliée,
appauvrie, n'était plus à craindre. Une instabilité perpétuelle, depuis la
mort de Valentinien, avait rendu le trône d'Occident méprisable ; déjà
Rome avait demandé trois empereurs à Constantinople, et le peuple s'était
habitué à chercher de ce côté la seule autorité qui conservât encore quelque
prestige de grandeur. Il fut donc possible à Odoacre de faire ce que Ricimer
avait en vain tenté, de gouverner par lui -même sous la suzeraineté illusoire
de l'empereur d'Orient. Léon
était mort au mois de janvier 474, et l'Isaurien Zénon, son gendre,
commandant général des milices depuis la mort d'Aspar lui avait succédé sur
le trône. Odoacre détermina le sénat de Rome à envoyer une députation à ce
prince pour lui remettre les ornements impériaux et lui déclarer qu'il n'y
avait plus besoin d'un empereur à Rome, qu'il était temps de rétablir l'unité
du monde romain, et que Zénon suffirait seul à gouverner les deux Empires. Le
sénat ajoutait que la brave armée d'Italie ayant abattu la tyrannie d'Oreste,
il avait choisi Odoacre pour commander les milices d'Occident, et qu'il
priait Zénon de confirmer ce choix en accordant au nouveau général le titre
de patrice. Le jeune Romulus, pour mieux constater sa déchéance volontaire,
vint lui-même, à la demande d'Odoacre, faire, dans le sénat, la motion de
cette adresse qui consacrait le triomphe du meurtrier de son père[221]. La
députation du sénat semblait devoir être accueillie favorablement par la cour
de Byzance. A l'époque de la mort d'Honorius, nous avons déjà vu cette cour
tenter d'étendre sa domination sur les deux Empires, et lorsque l'extinction
de la dynastie de Théodose eut livré l'Occident à des révolutions sans cesse
renaissantes, la réunion de toutes les parties du monde romain sous un même
sceptre, devint l'objet constant des préoccupations des empereurs d'Orient.
Déjà l'usage qui s'était établi depuis quelque temps de faire désigner par
eux les souverains de Rome, les rapprochait du but de leur ambition.
Maintenant le sénat romain venait de lui-même offrir à Zénon ce que ses
prédécesseurs avaient si longtemps désiré. Mais au moment de se saisir de ce
vaste accroissement de puissance nominale, un scrupule diplomatique l'arrêta. Nepos,
réfugié en Dalmatie, conservait toujours le titre d'empereur et ne cessait de
protester contre la violence qui l'avait chassé de l'Italie. C'était la cour
d'Orient qui l'avait élevé sur le trône, et l'honneur de cette cour était
intéressé à l'y maintenir. Invoquant la foi et la dignité du rang suprême, il
demandait des secours pour soumettre ses sujets révoltés[222]. Malheureusement les députés
qu'il envoya dès 475 à Constantinople y retrouvèrent l'anarchie qu'ils
avaient laissée dans l'Occident. Zénon venait alors d'être chassé de sa
capitale par une révolution de palais qui livra pendant deux ans cette ville
et l'Empire à Basilisque, frère de l'impératrice Vérine, veuve de Léon[223]. Ce ne fut qu'en 477 que Zénon,
réfugié chez ses compatriotes, les Isaures, parvint, avec leur secours, à
rentrer dans Constantinople et à recouvrer son autorité. Il était à peine
raffermi sur son trône lorsque les députés du sénat de Route vinrent à leur
tour lui demander la consécration officielle du pouvoir qu'Odoacre s'était
arrogé. Entre
ces prétentions opposées, Zénon se trouva dans un grand embarras. Il voulait
ménager les deux partis pour ne se mettre en hostilité déclarée ni avec l'un
ni avec l'autre. Car Nepos, maître de toute la côte orientale du golfe
Adriatique, et par conséquent des provinces qui formaient de ce côté la
frontière de l'Empire d'Orient, n'était pas un voisin à dédaigner ; il faut
se souvenir d'ailleurs qu'il avait épousé une nièce de l'impératrice Vérine,
et le crédit de cette ambitieuse belle-mère de Zénon s'était encore accru par
les derniers événements dans lesquels, après avoir trahi d'abord son gendre
en faveur de son frère, elle avait ensuite, en trahissant son frère, assuré
le rétablissement de son gendre. Dans
cette perplexité, Zénon ne put faire au sénat de Rome qu'une réponse ambiguë.
Maintenant toujours en principe les droits de Nepos comme seuls légitimes, il
commença par reprocher aux Romains d'avoir successivement sacrifié deux
empereurs que la cour d'Orient leur avait envoyés, et leur déclara qu'il n'y
avait pas d'autre parti à prendre, tant que Nepos vivrait, que de lui obéir.
Quant aux demandes qui étaient adressées au nom du chef barbare Odoacre, il
répondit qu'il serait plus convenable de solliciter pour lui la dignité de
patrice de son véritable souverain, et feignant de croire à un accord qui ne
pouvait exister, il ajouta qu'il la lui aurait conférée lui-même s'il n'avait
craint d' être prévenu par Nepos. Mais par une contradiction calculée, il lui
donna dans sa lettre ce titre qu'il lui refusait en apparence, et l'exhorta à
s'en montrer digne par son respect et sa fidélité envers l'Empire, et par son
attachement aux lois et aux mœurs des Romains[224]. Odoacre, en politique habile,
affecta de voir dans cette lettre la confirmation de tout ce qu'il demandait,
et probablement il y fut autorisé par des instructions secrètes. En
conséquence, il prit le titre de patrice et continua de gouverner l'Italie avec
un pouvoir absolu en réalité, mais en conservant les formes de
l'administration romaine et en respectant la souveraineté nominale du sénat
et de l'empereur. Il
résulte de tous ces faits que la plupart des historiens modernes se sont
trompés en supposant qu'Odoacre avait soustrait entièrement l'Italie à la
domination impériale et l'avait érigée en royaume indépendant. Il portait,
comme tous les chefs barbares, le titre de roi vis-à-vis de ses compatriotes
; mais ce titre ne lui donnait aucune autorité sur les populations romaines,
qui ne voyaient en lui que le patrice et le maître des milices d'Occident.
Sous ce rapport, le pouvoir, qu'il conserva pendant quinze ans, ne différait
en rien de celui que le patrice Ricimer exerça pendant les deux ans
d'interrègne qui suivirent la mort de Sévère, et le patrice Gondebaud,
pendant six mois, depuis la mort d'Olybrius jusqu'à l'avènement de Glycerius.
Son gouvernement fut d'ailleurs populaire en Italie ; cette malheureuse
contrée put enfin respirer sous une administration ferme et intelligente et
vit cesser les calamités qui l'avaient affligée depuis le commencement du
siècle. Le plus grand service qu'Odoacre lui rendit fut le traité qu'il
conclut avec Genséric. Il y avait alors près de cinquante ans que ce farouche
conquérant était la terreur des deux empires ; maître de la mer, il les
attaquait sur tous les rivages, et depuis la mort de Valentinien, il leur
avait à peine laissé quelques moments de trêve ; mais le lion, devenu vieux,
sentait sa fin approcher et il voulait léguer à sou fils Hunéric une
domination paisible. Odoacre, issu comme lui de la race des Teutons du nord,
ne lui inspirait aucune répugnance. Il consentit à lui accorder cette paix
que tous les empereurs avaient implorée sans pouvoir l'obtenir ni l'imposer,
et lui rendit même la Sicile, sous la condition d'un tribut annuel[225]. Par ce traité l'Italie se
trouva délivrée à la fois de la guerre et de la famine ; elle vit affluer de
nouveau dans ses ports les grains de la Sicile et de l'Afrique ; l'abondance
reparut dans les villes, la population cessa de décroître, la division des
terres favorisa l'agriculture qui n'eut plus à craindre les pirateries des
Vandales, et de cette époque data pour la péninsule une ère de réparation qui
continua plus tard sous le sage gouvernement du grand Théodoric. L'aristocratie
seule eut beaucoup à se plaindre d'Odoacre ; il ne la ménagea point et
travailla constamment à l'abaisser. C'était partout le système des chefs
barbares. Genséric, si redouté de tout ce qui portait le nom romain était
particulièrement ennemi de la noblesse[226]. Sidonius dans la Gaule se
plaignait de voir, sous le gouvernement des rois wisigoths, les titres des
familles patriciennes méconnus et les jeunes nobles réduits à ne compter que
sur eux-mêmes pour se créer un avenir[227]. Les Barbares continuaient
ainsi l'œuvre commencée par César et Auguste et poursuivie avec persévérance
par tous leurs successeurs ; ils achevaient l'anéantissement du vieux
patriciat romain. L'arbre aristocratique avait de si profondes racines
qu'après cinq siècles d'efforts, il résistait encore aux bras qui voulaient
l'abattre ; il fallut que le monde s'ébranlât pour l'arracher du sol et même
après sa chute on put reconnaître encore à travers tout le moyen-âge la trace
de ses débris jusqu'à une époque voisine de nos jours. Odoacre
était issu d'une nation païenne et l'on ignore s'il devint chrétien. Mais il
témoigna toujours la plus grande vénération pour les évêques catholiques et
sut se concilier l'affection du clergé. L'auteur de la vie de saint Epiphane
dit que ce digne chef de l'église reçut d'Odoacre plus de marques de
déférence que d'aucun des souverains qui l'avaient précédé. Au milieu même de
l'émeute de Pavie, lorsque la ville était en flammes et les soldats acharnés
au pillage, il sut faire respecter le saint prélat et lui rendit sa sœur
prisonnière avec un grand nombre des principaux habitants qu'on destinait à
l'esclavage[228]. Nous avons expliqué plus haut
que la rivalité des Églises de Rome et de Constantinople inspirait au clergé
italien beaucoup d'éloignement pour les empereurs envoyés par la cour
d'Orient et flétris par les populations d'Occident du nom d'empereurs grecs.
Il est facile de voir que saint Epiphane et son biographe Ennodius,
n'éprouvaient pour Anthemius et Nepos que des sentiments de défiance et
d'aversion. Leurs sympathies étaient pour Ricimer, pour Glycerius, pour
Odoacre, pour Oreste même ; nous en avons rapporté les preuves. Ainsi le
clergé romain se trouva entraîné contre la nature des choses à favoriser
l'influence barbare, et ce fut une des causes qui hâtèrent la ruine de
l'empire d'Occident[229]. Les
mêmes sentiments n'existaient point dans les autres provinces. La querelle de
Rome et de Constantinople intéressait peu le clergé de la Gaule, de l'Espagne
et de l'Afrique. En butte aux persécutions des rois barbares, protecteurs
zélés de l'arianisme, les catholiques de ces contrées se rattachaient à la
puissance impériale comme à leur seul appui, à leur unique espérance, et la
cause des empereurs grecs était leur propre cause. L'évêque Victor, dans son
histoire de la persécution vandale, admirable cri de douleur jeté à toute la
chrétienté par l'église d'Afrique expirante, fulmine un éloquent anathème
contre les Romains partisans des Barbares[230]. Aussi l'autorité d'Odoacre,
populaire à Rome, ne fut jamais reconnue au-delà des Alpes. Lui-même eut la
sagesse de comprendre qu'il essaierait en vain de triompher à la fois de
l'antipathie des populations gallo-romaines et de la puissance des Barbares
fédérés qui occupaient la Gaule. Dans sa lettre à Zénon, il ne demandait que
le gouvernement de la préfecture d'Italie, qui, suivant la Notice de l'Empire
embrassait outre l'Italie proprement dite, l'Afrique et la Sicile au midi, la
Rhétie, le Norique et la Pannonie au nord, la Dalmatie sur la rive orientale
de la mer Adriatique[231]. L'Afrique et la Sicile avaient
été entièrement occupées par les Vandales depuis la mort de Valentinien, et
Nepos était resté en possession de la Dalmatie. Le pouvoir d'Odoacre ne
s'étendait donc que sur l'Italie, la Rhétie, la Pannonie et le Norique : par
son traité avec Genséric, il recouvra la Sicile ; mais du reste il se
renferma scrupuleusement dans les limites de sa préfecture et ne chercha
point à les dépasser. La
Dalmatie, l'Illyrie et toutes les populations romaines de la Gaule et de
l'Espagne persistèrent à reconnaître Nepos pour empereur jusqu'à sa mort,
arrivée au mois de mai 480. Il périt assassiné, suivant quelques auteurs, par
des émissaires d'Odoacre, et selon l'opinion la plus commune et la plus
vraisemblable, par Glycérius, son ancien rival, qu'il avait eu l'imprudence
de laisser vivre tranquillement auprès de lui sur le siège épiscopal de
Salone[232]. C'est
donc à tort qu'on a fixé à l'époque de la déchéance du jeune Romulus
Augustule, en 476, la fin de l'empire d'Occident. Augustule pas plus
qu'Odoacre ne fut jamais reconnu hors de l'Italie. Son pouvoir usurpé et
éphémère resta ignoré de la Gaule et des autres provinces. Nepos, tant qu'il
vécut, ne cessa pas d'être aux yeux des peuples, comme à ceux de la cour de
Constantinople, le seul véritable et légitime empereur d'Occident, Par conséquent
c'est en 480, à la mort de Nepos, et non en 476, à la déchéance d'Augustule,
que cet empire s'éteignit pour ne plus renaître, au moins sous la même forme.
Lorsqu'une erreur est évidente, on ne peut opposer la prescription à ceux qui
l'attaquent au nom du bon sens, et plus elle est accréditée par la routine
classique, plus il importe de la détruire dans l'esprit des hommes qui ne
jugent point sur la foi d'autrui, surtout lorsqu'elle a été la source de
toute une suite de faux systèmes historiques[233]. Nous
avons dit que les populations romaines de la Gaule reconnurent toujours
Nepos. Parmi les Barbares fédérés de cette province, les Bourguignons lui
restèrent aussi fidèles. Gondebaud, ennemi d'Oreste qui l'avait supplanté
dans le commandement de l'armée d'Italie, jaloux de l'élévation d'Odoacre qui
avait été son subordonné préféra à ces gouvernements de parvenus la
suzeraineté de Nepos, et, après la mort de ce prince, celle de l'empereur
d'Orient. Euric,
qui avait déjà proclamé son indépendance, porta ses prétentions plus haut. Il
ne vit dans l'expulsion de Nepos et dans la proclamation d'un nouvel empereur
à Rome qu'une occasion de violer le traité auquel il devait la possession de
l'Auvergne, et rompant tous ses engagements avec l'Empire, il ne s'occupa
plus que d'étendre sa domination par de nouvelles conquêtes. La guerre
d'Espagne avait toujours été la plaie des Wisigoths depuis leur établissement
dans l'Aquitaine, et c'était la véritable cause qui avait retardé si
longtemps le développement de leur puissance. N'étant plus gêné par les liens
de vassalité qui embarrassaient ses prédécesseurs, Euric songea d'abord à
fermer cet abîme où allaient s'engloutir depuis un demi-siècle toutes les
forces de sa nation. Les
Suèves, devenus catholiques depuis le règne de Rechiaire, avaient pour eux
les sympathies des populations romaines de l'Espagne qui les soutenaient dans
leur lutte contre les Wisigoths objets d'une commune haine[234]. Euric, pendant les années 477
et 478 fit une guerre acharnée à ces deux nations ennemies, et réussit à les
écraser du même coup. Les Suèves, qui avaient reconquis la Lusitanie
presqu'entière dans les dernières années du règne de Théodoric, furent chassés
de toutes les positions qu'ils occupaient dans les plaines et contraints de
se réfugier dans les plus hautes montagnes de la Galice, où ils se
maintinrent indépendants jusqu'à la fin du vie siècle. Satisfait de les avoir
réduits à l'impuissance, Euric les laissa dans leurs rochers et tourna ses
armes contre les provinces 'romaines. L'Empire possédait encore alors près de
la moitié de l'Espagne. Les Wisigoths avaient conquis la Galice, la Lusitanie
et la Bétique qui portait déjà le nom de Vandalousie, c'est-à-dire qu'a
J'exception de quelques cantons montagneux où les Suèves et les peuplades
vasconnes défendaient encore leur liberté, ils occupaient les provinces
Basques, la Galice moderne, le royaume de Léon, les deux Castilles,
l'Estramadure, l'Andalousie et le Portugal. La Tarragonaise et la province de
Carthagène, qui comprenaient l'Aragon, la Catalogne et les royaumes de
Valence, de Murcie et de Grenade, obéissaient aux gouverneurs romains. Mais
les milices locales, conduites par la noblesse du pays, défendaient seules
ces provinces où les empereurs n'avaient pas envoyé de troupes depuis Major
rien. Eu ric prit Pampelune et Saragosse, les plus fortes places de la
contrée, et Tarragone, chef-lieu de l'administration impériale. Dès lors tout
lui fut soumis depuis les Pyrénées jusqu'à l'Èbre[235]. Les Romains conservèrent
seulement Carthagène avec une partie de son territoire et quelques villes sur
la côte. Ces faibles restes de la domination romaine, qu'Euric dédaigna
d'abattre, se gouvernèrent par eux-mêmes sous la suzeraineté des empereurs d'Orient,
et les rois wisigoths n'en achevèrent la conquête que dans le cours du VIe
siècle. Lorsqu'Euric
rentra dans la Gaule en 479, les révolutions d'Italie étaient consommées.
Odoacre avait affermi son pouvoir, et Nepos, relégué dans la Dalmatie,
n'était pour l'Occident qu'un souverain nominal. Depuis 475, les Wisigoths
avaient la Loire et le Rhône pour limites. A l'est de ces fleuves tout était
occupé par les Bourguignons à l'exception de la province d'Arles où résidait
encore un préfet des Gaules, magistrat impuissant dont les ordres étaient
jadis respectés depuis les montagnes d'Écosse jusqu'au détroit de Cadix, et
depuis l'Océan jusqu'au Rhin, et qui alors se faisait à peine obéir dans un
petit territoire resserré entre les Alpes, le Rhône et la Durance. Dans ces
contrées, comme dans toutes celles qui n'appartenaient point encore aux Barbares,
l'autorité réelle était entre les mains des évêques, chefs électifs des
cités, et tous les intérêts du pays se traitaient dans leurs conciles
provinciaux dont les réunions étaient fréquentes. Ils reconnaissaient Nepos
pour empereur, mais ils n'avaient aucun moyen de communiquer avec lui et la
province était entièrement dégarnie de troupes depuis qu'Anthemius avait
appelé à Rome, pour sa propre défense, le corps d'Ostrogoths que Majorien et
Égidius avaient laissé dans la Narbonnaise. C'était cette absence complète de
forces défensives qui avait déterminé le gouvernement impérial à abandonner
l'Auvergne pour sauver la province d'Arles. Euric n'eut qu'à s'y présenter
pour s'en rendre maître, après une faible résistance[236]. On vit
alors combien étaient justes les prévisions de Sidonius, quand il reprochait
aux évêques de la Narbonnaise d'avoir conseillé un sacrifice non moins
inutile que honteux ; car en livrant aux. Wisigoths les seules contrées qui
pussent se défendre, on laissait à leur merci les villes désarmées qui
cherchaient en vain, sous la foi des traités, un abri précaire et une
sécurité trompeuse. Odoacre ne fit aucun mouvement pour disputer à Euric la
rive gauche du Rhône. Trop habile pour n'être pas modéré, il n'avait point la
folle prétention de régner sur tout l'empire d'Occident. Il traita avec les
Wisigoths comme il avait traité avec les Vandales, et assura ainsi à l'Italie
du côté des Alpes, la paix qu'il lui avait déjà garantie du côté de la mer. Malgré
le peu d'étendue de son territoire, la deuxième Narbonnaise était pour Euric
une conquête d'une haute importance. Elle le rendait maître des deux rives du
Rhône, des côtes de la Méditerranée et des défilés des Alpes ; elle le
mettait en position de surveiller à la fois l'Italie, toujours regardée comme
le centre de la puissance romaine, et les possessions des Bourguignons, qu'il
cernait au midi comme à l'ouest. Tout le commerce de la Gaule avec l'Orient
se faisait alors par les villes d'Arles et de Marseille. Le décret d'Honorius
sur les assemblées d'Arles constate en termes pompeux, au commencement du Ve
siècle, l'activité de ce commerce, qui était pour les possesseurs de ces deux
villes une source inépuisable de richesses et d'influence[237]. Mais ce sont surtout les
conséquences morales de cette conquête qui méritent notre attention. Devenue
la métropole des Gaules, depuis que Trèves avait été ruinée par les suites de
la désastreuse invasion de 407, Arles était le siège de la préfecture, le
centre de l'administration, la résidence de tous ces fonctionnaires impériaux
qui n'avaient plus guère que des attributions nominales, mais dont la réunion
constituait encore une apparence de gouvernement. Lorsque les Wisigoths s'en
furent emparés, ce fantôme d'autorité centrale disparut pour toujours ; il
n'y eut plus de préfet des Gaules, plus d'assemblées provinciales, plus de
corps administratifs, et c'est de cette époque que l'historien Procope fait
dater avec raison l'entier anéantissement du gouvernement romain au-delà des
Alpes[238]. Les
peuples habitués depuis près d'un siècle à voir résider dans la ville d'Arles
l'autorité supérieure qui régissait toute l'Europe occidentale, continuèrent
d'attribuer aux possesseurs de cette cité une sorte de suprématie sur la
Gaule entière. Ce prestige de pouvoir dominant s'attacha aux rois wisigoths
jusqu'à ce que Clovis eut abattu leur puissance, et les rois francs
eux-mêmes, successeurs de ce prince, ne se crurent légalement investis des
droits de la souveraineté sur tout le territoire gaulois, que du jour où
devenus à leur tour maîtres d'Arles, ils purent siéger dans le prétoire du
préfet des Gaules et présider à sa place les jeux célèbres qui rassemblaient
dans le cirque de cette ville toutes les populations des cités méridionales[239]. Aussi,
dès que les troupes d'Euric eurent occupé Arles, il s'empressa d'y fixer sa
résidence[240]. Dès le commencement, de son
règne, il avait abandonné Toulouse, séjour assigné aux chefs des Wisigoths
par leurs traités avec l'Empire, et il avait transporté sa cour à Bordeaux,
soit pour surveiller de plus près ses nouvelles possessions de l'Aquitaine,
soit plutôt pour mieux constater son indépendance et se jouer en tout des
engagements auxquels ses prédécesseurs étaient restés fidèles. Une fois
établi à Arles, il n'en sortit plus, et y mourut dans l'hiver de 483 à 484,
laissant la monarchie des Wisigoths élevée au plus haut degré de splendeur
qu'elle ait jamais atteint[241]. La mort de son frère lui avait
livré un petit royaume vassal de l'Empire et rigoureusement circonscrit par
les Pyrénées et la Garonne. Il légua à son fils Alaric une domination
indépendante qui s'étendait depuis la Loire jusqu'aux extrémités de l'Espagne,
et depuis l'Océan jusqu'au Rhône et aux Alpes. Arrêtons-nous
ici ; car nous sommes arrivés au terme de la vie politique de l'Empire romain
d'Occident, et il ne nous reste plus qu'à observer les dernières convulsions
de son agonie. Dans ce chapitre et dans le précédent, nous avons suivi pas à
pas les progrès des monarchies barbares établies dans la Gaule après la
grande invasion de 407 ; nous avons constaté que ces progrès furent lents et
graduels qu'ils furent le fruit des négociations et des intrigues politiques
plutôt que de la force des armes, et qu'ils résultèrent presque toujours de
concessions faites par les empereurs pour parer aux nécessités du moment dans
les crises qui se renouvelaient sans cesse au sein d'une société corrompue où
le pouvoir n'avait plus de racines, où le mot de patrie n'avait plus de sens.
Cette série de faits établis par des témoignages authentiques prouve
suffisamment qu'il n'y eut pas au Ve siècle de conquêtes générales dans le
sens qu'on attache ordinairement à ce mot, mais une sorte d'infiltration de
l'élément barbare dans la société romaine. C'est ainsi que nous avons vu la
vaste préfecture des Gaules tomber par lambeaux, se dissoudre et s'amoindrir
successivement au point d'être renfermée pour ainsi dire dans les limites du
prétoire, et disparaître enfin presque sans combat, parce que son existence
depuis longtemps déjà n'était plus qu'une illusion et un souvenir. En 480, à l'époque de la mort de Nepos, dernier empereur d'Occident, les Wisigoths, élevés à l'état de puissance indépendante, occupaient, outre la péninsule Hispanique presque entière, les deux Aquitaines, la Novempopulanie, les deux Narbonnaises et les Alpes maritimes. La Viennoise, les Alpes Pennines, l'Helvétie, la Séquanie et la première Lyonnaise appartenaient aux Bourguignons, qui reconnaissaient encore la suzeraineté de l'Empire, mais d'une manière purement nominale. Au nord de la Loire, il s'était opéré peu de changements depuis la mort de Valentinien. Les Francs étaient maîtres de la Germanie inférieure et de la partie des deux Belgiques située au nord de la Somme et de la forêt des Ardennes. La Germanie supérieure était au pouvoir des Allemands ; l'Armorique obéissait aux rois bretons, et les Saxons campaient sur les côtes de la Manche. La partie méridionale des deux Belgiques et les trois dernières Lyonnaises, à l'exception des cités bretonnes, étaient les seules provinces qui fussent encore romaines. Nous verrons dans le chapitre suivant comment elles furent envahies à leur tour par l'élément barbare, et devinrent le noyau d'une nouvelle puissance qui devait dominer et absorber toutes les autres. |
[1]
Idatii Chron. Usque ad Valentinianum generatio Theodosii tenuit
principatum.
[2]
L'inscription de cette statue a été conservée ; elle peint bien la haute
position de Maxime dès le règne d'Honorius : Domini invictissimi principes
Honorius, Theodosius et Constantius censores, remuneratoresque virtutum,
Petronio Maximo, viro clarissimo, prœfecto urbis, ob petitionem senatus
amplissimi populique romani statuam meritorum perenne monumentum in foro Ulpio constitui
jusserunt.
[3]
Procope, de Bell. Vandal., l. I, c. 4. Evagrius, lib. II, c. 7. Procope
ajoute même que Maxime avait poussé Valentinien au meurtre d'Aëtius afin
d'attirer sur ce prince la haine publique et de le renverser ensuite plus
facilement. Ainsi il aurait fait assassiner son protecteur et son ami dans le
seul but de rendre son souverain odieux. Ce sont là de ces raffinements de
perfidie auxquels se comptait l'imagination des Grecs du Bas-Empire, mais qui
ne doivent pas être admis sans preuves. Prosper dit que Valentinien fut
entraîné par les conseils de l'eunuque Héraclius. Mais Grégoire de Tours,
d'accord avec tous les écrivains occidentaux, assigne pour unique motif à cette
résolution violente les craintes qu'inspiraient la puissance et l'ambition
d'Aëtius. Prosper et Idace n'attribuent également l'élévation de Maxime qu'a
des raisons politiques. Sidonius qui, dans son panégyrique d'Avitus, se montre
si hostile à Valentinien, ne lui reproche que le meurtre d'Aëtius, et ne dit
pas un mot qui puisse le faire soupçonner du honteux attentat que Procope lui
impute. Il n'en parle pas davantage dans l'éloquente lettre qu'il écrivit à
Serranus, sur les malheurs de Maxime. (Sidonius, lib. II, ep. 13.)
[4]
Idatii Chron.
[5]
Procope, de Bell. Vandal., l. I, c. 4.
[6]
Sidonius, in Paneg. Majoriani. — Sidonius indique très bien ici ce qui
rendait difficile la position de Valentinien : c'était de faire marcher
ensemble les grands corps de Barbares fédérés formés par Aélius et les troupes
romaines qui composaient la garde du palais. La lutte de ces éléments
discordants est la vraie cause de la chute de l'Empire.
[7]
Sidonius Apoll., in Paneg. Aviti.
[8]
Sidonie appelle Valentinien un insensé, un lâche,
à moitié homme (In Paneg. Aviti, v. 360 et 538. — On ne saurait
mieux peindre la répugnance et le mépris des Gaulois pour la race de Théodose.
[9]
Sidonius Apoll., in Paneg. Aviti, v. 373 et 390. — Il ne faut pas
prendre à la lettre les exagérations poétiques de Sidonius ; mais il y aurait
eu une licence par trop forte à prétendre qu'Avitus avait repoussé les Francs
au-delà de l'Elbe. D'après la durée d'un mois, que Sidonius lui-même assigne à
la tournée de son héros, il est évident qu'il n'y eut pas de combat, et qu'il
suffit au maitre des milices de se montrer pour faire rentrer dans le devoir
toutes ces tribus, qui s'étaient remuées, comme à l'ordinaire, aux premières
nouvelles d'une révolution à Rome. Aussi la plupart des commentateurs
s'accordent à penser qu'il s'agit ici de l'Alve, petite rivière des Ardennes,
qui a pu servir de frontière aux colonies des Francs dans la Belgique. (Voir au
Ier volume, les preuves de l'identité des Cattes et des Francs.)
[10]
Sidonius Apoll., in Paneg. Aviti, v. 436.
[11]
Prosper, Chron. — Comme si un pareil traitement ne suffisait pas pour
exciter l'indignation d'une femme, Procope attribue toute la colère d'Eudoxie
aux termes inconvenants d'une déclaration d'amour que Maxime se serait permis
de lui faire. Pour mieux comprendre le ridicule de toutes ces histoires
galantes, il faut se rappeler que Maxime avait soixante ans, et qu'Eudoxie
était mère de deux filles en âge d'être mariées.
[12]
Procope, de Bell. Vandal., l. I, c. 4.
[13]
Procope, de Bell. Vandal., l. I, c. 4.
[14]
Le disciple de saint Augustin, Orose, leur rend ce témoignage : Principes
nostri qui vel religiosissimi sunt. Nous avons cité les décrets d'Honorius
et de Valentinien contre toutes les sectes dissidentes.
[15]
Prosper, Chron. — Dans la Chronique, par famuli regii, il faut
entendre les anciens serviteurs de Valentinien, instruments de la vengeance
d'Eudoxie.
[16]
Prosper, Chron.
[17]
On sait que la maison d'Auguste, située sur le mont Palatin, devint la demeure
des empereurs. De là le mot palatium appliqué dans la suite à tous les
édifices royaux.
[18]
Procope, de Bell. Vandal., l. I, c. 5.
[19]
La retraite de Genséric fut attribuée, comme celle d'Attila, à une influence
miraculeuse, et le pape saint Léon institua une fête en commémoration de ce
grand événement. (Hist. Persec. Vandal. comm. Histor., c. 6.)
[20]
Sidonius, in Paneg. Aviti, vers. 490.
[21]
Chron. Marii epiccopi Aventicensis, ad ann. 455.
[22]
Sidonius, in Paneg. Aviti, vers. 525 à 575.
[23]
Idatii Chron.
[24]
Idatii Chron.
[25]
Julius Valerius Majorianus était d'une illustre famille ; son aïeul avait été
maitre des milices d'Illyrie sous le grand Théodose. Son père n'ayant point
voulu s'attacher à la fortune d'Aëtius, s'était contenté d'un emploi obscur où
il s'était fait estimer ; lui-même, après de brillants débuts dans la carrière
militaire, avait vu celte carrière se fermer devant lui par la malveillance de
son général. Il appartenait donc par tous ses antécédents au parti de
l'ancienne dynastie. Nous savons positivement qu'il était maître des milices
lorsqu'il fut élu empereur ; mais il n'est pas aussi bien prouvé qu'il ait été
nommé par Avitus. Cependant, l'affectation avec laquelle Sidonius le compare à
Germanicus et à Trajan donne lieu de penser que, comme ces deux grands hommes,
il occupait sous son prédécesseur la seconde place de l'Empire. D'ailleurs on
conçoit que Majorien étant maitre des milices lors de la déposition d'Avitus,
Ricimer n'ait pas osé le dépouiller de cette charge ; mais on ne comprendrait
pas que ce chef ambitieux ne l'eût point prise pour lui-même si elle avait été
vacante.
[26]
Sidonius, in Paneg. Aviti., vers. 590.
[27]
Sidonius, in Paneg. Major., v. 375. Le corps de troupes qui combattit
les Allemands était commandé, sous les ordres de Majorien, par un officier
barbare nommé Burcon. Sidonius indique que cette expédition suivit de très près
la nomination de Majorien à la dignité de maitre des milices.
[28]
Victor Vitensis, de Persec. Vandal., l. I, c. 4.
[29]
Sidonius, in Paneg. Anthem., v. 328. — Procope, de Bell. Vandal.,
l. I, c. 5.
[30]
Idatii Chron. — D'après le récit d'Idace, Avitus et Théodoric
commencèrent par envoyer des députés au roi des Suèves pour l'engager à rester
fidèle au traité qu'il avait conclu quelques années auparavant avec
Valentinien. Mais Rechiaire, se croyant, selon l'usage général des Barbares,
dégagé de ce traité par la mort du prince qui l'avait signé, ne répondit à ces
avances de paix qu'en envahissant la Tarragonaise.
[31]
Idatii Chron. Si l'on en croit Jornandès, les fédérés bourguignons de la
Gaule prirent part à cette guerre sous les ordres de Théodoric (Hist. Goth.,
c. 44.) Idace, témoin oculaire, ne parle point de ce fait qui ne me parait
nullement vraisemblable.
[32]
Idatii Chron.
[33]
Cette haine des Espagnols contre les Wisigoths était déjà ancienne. On s'était
toujours servi des contingents gothiques pour combattre les insurgés de
l'Espagne romaine. La rage des populations contre ces fédérés barbares était
telle que, vers 449, Basilius, chef des bagaudes espagnols ayant surpris un
corps de Wisigoths dans une ville de la Tarragonaise, les massacra tous dans
l'église même où ils s'étaient réfugiés. L'évêque de la ville, ayant voulu
défendre l'asile sacré du sanctuaire, fut tué dans le tumulte. Dès lors aussi
on voit ce même Basilius s'unir à Rechiaire, roi des Suèves, contre les Goths
et les troupes impériales.
[34]
Idatii Chron.
[35]
Sidonius, in Paneg. Anthemii, vers. 360.
[36]
Idatii Chron.
[37]
Sidonius, in Paneg. Anthem., vers. 367.
[38]
Grégoire de Tours, Hist. Franc., l. II, c. 2. On voit que le témoignage
de Marius et celui de Grégoire de Tours confirment la part prise par Majorien
et le sénat de Rome à la déposition d'Avitus. Quant aux mots luxuriose agere
volens, il est difficile d'en comprendre le sens, Avitus n'ayant jamais été
accusé de luxe ni de luxure. Ces mots, au reste, sont probablement la cause
d'une singulière erreur de Frédégaire, qui, d'après cette phrase de Grégoire de
Tours, a cru devoir attribuer à Avitus l'anecdote, déjà très suspecte, de la
violence faite par Valentinien à l'épouse de Maxime. Dans le récit de
Frédégaire, la scène se passe à Trèves, et l'époux outragé est un sénateur de
cette cité, nommé Lucius, qui, pour se venger, livre la ville aux Francs. Les
commentateurs modernes, à leur tour, sachant qu'Avitus, depuis son élection à
l'empire, n'avait jamais été à Trèves, ont reporté l'anecdote sur l'usurpateur
Jovinus, le seul empereur qui ait résidé dans cette ville au Ve siècle. Nous
avons déjà montré plus haut l'invraisemblance de ce fait, qui n'a pas d'autre
fondement historique.
[39]
Grégoire de Tours, Hist. Franc., l. II, c. 11. Ce récit n'indique pas
précisément qu'Avitus ait été assassiné ; mais il est peu probable qu'il soit
mort naturellement dans ce voyage et si à propos pour ses ennemis. Evagre (l.
II, c. 7) dit qu'il mourut de faim. Les commentateurs ont proposé de substituer
à λιμω, faim, le mot λοιμω, peste
ou maladie. Evagre a pu vouloir dire qu'Avitus, ayant été pris dans sa fuite,
avait été jeté dans un cachot où on l'aurait laissé mourir de faim ; cela n'aurait
rien que de très vraisemblable.
[40]
Sidonius, l. I, ep. 11. Marcellianus était païen et avait été ami
d'Aëtius. (Procope, de Bell. Vandal., l. I, c. 6. Damascius.) On voit
par-là quelles étaient les tendances politiques et religieuses du parti qui le
soutenait.
[41]
Jornandès, Hist. Goth., c. 45. Jornandès se trompe en nommant Marcien au
lieu de Léon. Idace, plus exact, dit que Léon et Majorien régnèrent ensemble.
En effet, le Code Théodosien contient plusieurs lois aux noms de ces deux
empereurs.
[42]
Sidonius, in Paneg. Major., v. 390.
[43]
Novell. Major., t. 3. Cod. Theod. L'expression de père
appliquée à Ricimer, montre que Majorien se croyait obligé de reconnaître
publiquement qu'il lui devait son nom.
[44]
Cod. Theod. Nov. Maj., t. 1, 2, 4, 5, 6, 7 et 8. La plupart de ces lois
furent promulguées dans le cours de l'année 458, pendant laquelle Majorien ne
quitta point l'Italie.
[45]
Les vers de Sidonius montrent avec quelle impatience la Gaule, depuis Théodose,
supportait le joug des empereurs de Rome (Sidonius, in Paneg. Major., v.
355.)
Ces sentiments étaient surtout ceux de l'aristocratie,
dont l'éloignement de la cour diminuait le crédit et l'influence. (Ibid.)
[46]
Idatii Chron., 456 à 460.
[47]
Deux vers de Sidonius donnent lieu de penser qu'un officier bourguignon
commandait à Rome lors de l'invasion de Genséric, et que ce fut lui qui ordonna
le meurtre de Maxime (Sidonius, in Paneg. Aviti., v. 442.)
Jornandès dit que Maxime fut tué par un soldat romain
nommé Ursus ; mais ce soldat n'était que l'instrument du meurtre ; l'ordre
venait de plus haut.
[48]
Sidonius parait avoir été lui-même à Lyon pendant ce siège (Paneg. Major.,
v. 590.)
L'époque à laquelle eut lieu le siège de Lyon n'est pas
bien déterminée. Comme Majorien, dans sa lettre adressée au sénat en janvier
458, se vante d'avoir apaisé les discordes civiles, on pourrait croire que Lyon
fut pris à la fin de 457 ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il l'était en 458,
lorsque Majorien arriva dans la Gaule.
[49]
Sidonius, in Paneg. Major., v. 516. — La dernière loi promulguée par
Majorien à Ravenne en 458 est datée du nit des ides de novembre. Il ne partit
donc pour la Gaule qu'à la fin de ce mois, ce qui concorde bien avec le récit
de Sidonius. Cette expédition ne put avoir lieu à la fin de 457, car au 1er
janvier 458 Majorien était à Rome, inaugurant son consulat.
[50]
Sidonius, Paneg. Major., v. 480.
[51]
Ibid., v. 491 et suivants.
[52]
Sidonius, l. I, ep. 11. Celte lettre très curieuse peint mieux qu'aucun
autre document la politique de Majorien et la situation des partis dans la
Gaule.
[53]
Sidonius, carm. 4. Majorien se prit d'un tel enthousiasme pour les
talents poétiques de Sidonius, qu'il lui fit élever une statue à Rome.
L'influence politique du poète fut sans doute pour quelque chose dans cet
hommage rendu au mérite littéraire.
[54] Ut reddas
patriam simulque vitam,
Lugdunum
exonerans suis ruinis.
Ces vers de Sidonius font partie d'une pièce adressée à
Majorien, et dans laquelle il demandait pour lui-même la remise d'une triple
imposition qu'on lui avait infligée comme à l'un des chefs de la révolte.
[55]
Marii Chron., ad ann. 457. Nous reviendrons ailleurs sur la manière dont
se faisaient les partages des terres assignées aux barbares fédérés. Il ne
parait pas que la ville de Lyon elle-même ait été alors livrée aux Bourguignons
; car Majorien, après s'être assuré par des étages de la fidélité des habitants
de cette grande cité, en fit sortir les troupes qui l'occupaient.
Obside
percepto, nostrœ de manibus urbis
Viceribus
miseris infestum depulit hostem.
(Sidonius, in Paneg. Major., v. 578.) — Le mot hostis
indique suffisamment que la ville était occupée par des troupes barbares ;
jamais ce mot n'est appliqué aux soldats romains.
[56]
Idatii Chron. Nepotianus commandait les troupes impériales en Espagne,
et Suniéric, les Wisigoths. Cette ambassade commune témoignait de l'accord des
deux nations divisées depuis l'avènement de Majorien.
[57]
Grégoire de Tours, l. II, c. 11. — La date de la nomination d'Égidius n'est pas
bien connue. Il est probable qu'il fut investi du commandement de la Gaule dès
la fin de 457 ou dans les premiers mois de 458, avant l'arrivée de Majorien. Ce
fut lui que l'empereur chargea d'installer les Bourguignons dans la Lyonnaise,
et de régler leurs rapports avec les habitants du pays ; ce qui a donné lieu à
Sidonius de l'appeler le législateur des Bourguignons. (Sidonius, l. V, ep.
5.)
[58]
Sidonius, l. VII, ep. 12 ; l. V, ep. 5.
[59]
L'hostilité des Francs-Saliens contre Majorien est constatée par Sidonius, qui,
dans des vers adressés à ce prince, souhaite de les voir rejetés au-delà du
Wahal (Sidonius, carm. 13.)
[60]
Grégoire de Tours, l. II, c. 12. — Nous avons vu plus haut qu'il y avait deux
Thuringes, l'une au centre de la Germanie, l'autre dans la Belgique, entre le
Rhin et la Meuse, sur l'ancien territoire des Atuatiques, exterminés par César,
et remplacés sous Auguste par une colonie de Thuringiens germaniques que les
Romains nommèrent Tungri. Dans laquelle de ces deux Thuringes se réfugia
Childéric ? Ce ne put être évidemment que dans la Thuringe germanique. En
effet, la cité de Tongres, à l'époque où nous sommes arrivés, n'avait encore
été occupée par aucun peuple barbare ; elle était restée sous la domination
romaine ; el quoiqu'à raison de son éloignement du centre de l'autorité, ses
rapports avec les gouverneurs des Gaules dussent être peu fréquents, l'histoire
du voyage de l'évêque Servatius à Rome, vers 450, prouve qu'elle avait conservé
des relations avec la capitale même de l'Empire. (Grégoire de Tours, l. II, c.
5.) Ce n'était pas là, dans une province encore romaine et limitrophe du
territoire des Francs, que Childéric aurait pu trouver un asile sûr ; ce
n'était pas là non plus qu'il pouvait rencontrer un roi indépendant prêt à se
déclarer sou protecteur, comme fit le roi Basin dont parlent toutes les
chroniques. Les Thuringiens de la Germanie, au contraire, étaient ennemis de
l'Empire, ou du moins n'avaient avec lui aucun rapport de dépendance, et cette
vieille terre de liberté était encore le refuge le plus assuré pour tous ceux
que menaçait la puissance de Rome. D'ailleurs, lorsque, plus tard, la reine Basine
vint rejoindre Childéric dans ses états, si elle était venue de Tongres à
Tournay, Grégoire de Tours n'aurait pas dit qu'elle arrivait de si loin.
[61]
Grégoire de Tours, l. II, c. 12. Tous les auteurs du Ve siècle désignent
l'empire romain par le mot respublica ; jamais ils n'ont donné au mot imperium
le sens dans lequel nous l'employons.
[62]
Grégoire de Tours se borne à dire que Childéric avait laissé dans son pays un
ami fidèle qui devait travailler à lui ramener les cœurs de ses compatriotes,
et qu'il avait partagé avec lui une pièce d'or, dont la moitié devait, lui être
renvoyée lorsque les circonstances seraient favorables pour son retour.
Frédégaire (l. I, c. 11) ajoute que cet ami s'appelait Viomade, qu'Égidius lui
avait confié le gouvernement des Francs, et qu'il en profita pour semer des
germes de haine et de discorde entre eux et le commandant romain, par une série
de ruses qui sont la sagesse des peuples primitifs. Aucun auteur latin
contemporain n'a parlé de ces événements, qui en réalité avaient peu
d'importance politique. Les Francs, comme l'a très bien dit Procope, n'ont
commencé à jouer un rôle marquant dans la Gaule qu'après l'avènement de Clovis
; jusque-là es Wisigoths et les Bourguignons occupaient seuls la scène et
attiraient seuls l'attention des écrivains. Cependant le kit de l'expulsion de
Childéric par ses compatriotes est raconté trop unanimement par les
chroniqueurs, et s'accorde trop bien avec les faits et les dates authentiques
du même temps, pour qu'on puisse refuser de l'admettre. Le reste de l'histoire
de ce prince est un tissu d'aventures merveilleuses et romanesques qui offrent
une analogie remarquable avec les chansons de gestes du moyen-âge. Il est
probable que le père de Clovis a été le héros d'un poème national ou bardit des
Francs, qui s'est modifié en passant de bouche en bouche sous la dynastie
Mérovingienne, et dont les chroniqueurs nous ont donné à diverses époques la
sèche et prosaïque analyse.
[63]
Un fait que Sidonius nous révèle explique l'influence extraordinaire qu'Égidius
sut prendre sur les Francs. Non content d'avoir acquis dans les écoles, comme
tous les jeunes gens de familles nobles, une connaissance approfondie des
littératures grecque et latine, cet illustre Romain avait fait une étude
particulière des langues germaniques, et les Parlait avec une facilité
remarquable. Dans une lettre adressée à Égidius lui.mè.me, Sidonius ne sait
quels termes employer pour exprimer son admiration de ce talent alors très
rare. Il trouve l'idée très plaisante : « Je ne puis m'empêcher de rire,
ajoute-t-il, lorsqu'on me dit que les Barbares craignent en ta présence de
faire un barbarisme dans leur propre langue. » Plus loin il nous apprend
qu'Égidius traduisait lui-même aux Germains, c'est-à-dire aux Francs, les
diplômes impériaux ; qu'il était pris par eux pour arbitre de leurs affaires ;
qu'ils trouvaient en lui leur idiôme national avec un cœur romain ; enfin qu'il
savait se faire aimer d'eux, s'en faire obéir, et même se faire élire par eux.
Ces paroles d'un contemporain me paraissent la confirmation la plus certaine
des traditions germaniques rapportées par Grégoire de Tours et par les
chroniqueurs carlovingiens. A la vérité, quelques commentateurs ont voulu que
cette lettre fût écrite à Syagrius, fils d'Égidius, parce que la suscription
porte : Sidonius Syagrio suo. Ils n'ont point fait attention que
Syagrius était le nom de famille du célèbre maitre des milices de la Gaule,
Égidius son surnom. Or, les Romains ne se servaient jamais que du nom de
famille dans la suscription de leurs lettres. Toutes celles qui ont été écrites
à Cicéron par ses contemporains portent pour adresse : Marco Tullio, et
non Ciceroni. D'ailleurs, la lettre de Sidonius, où Syagrius est appelé
législateur des Bourguignons, ne peut convenir au fils d'Égidius qui n'eut
aucun pouvoir sur ce peuple, et qui, loin d'être aimé des Francs, fut toujours
en guerre avec eux. Elle doit avoir été écrite en 459 ou 460, après la
pacification de la Gaule et l'installation des Bourguignons dans la Lyonnaise.
En général la chronologie des lettres de Sidonius est à refaire ; les dates en
ont été beaucoup trop avancées, comme celles de presque tous les événements du
Ve siècle.
[64]
Sidonius, in Paneg. Major., v. 447. Une taxe extraordinaire fut levée
pour subvenir aux dépenses de l'expédition. (Ibid., v. 452.)
[65]
Idatii Chron.
[66]
Idatii Chron.
[67]
La loi de Majorien qui défend les ordinations forcées est datée d'Arles, au
mois d'avril 460, et adressée à Ricimer, qui, en l'absence de l'empereur,
dirigeait le gouvernement à Rome. (Nov. Major., t. 2. Cod. Theod.)
[68]
Jornandès, Hist. Goth., c. XLV. Les écrivains latins du Ve siècle
étaient très sujets à confondre le nom des Alains, Alani, avec celui des
Allemands, Alamani. Nous avons déjà vu les Alains appelés Alamani
dans la Vie de Saint Germain et dans les chroniques armoricaines. Ici ce sont
les Allemands que Jornandès, selon toute apparence, a appelés Alani. Ce peuple
avait déjà fait une irruption dans la Rhétie en 457 ; la position de l'armée de
Ricimer sur la ligne du Pô, l'empressement de Majorien à repasser les Alpes
pour rejoindre cette armée, indiquent suffisamment que l'Italie était menacée
sur ses frontières du nord, et par conséquent du côté des contrées occupées par
les Allemands sur le haut Danube. Si l'ennemi avait ravagé les Gaules, comme le
dit Jornandès, Majorien, qui était à Arles, ne serait point passé en Italie
pour le combattre. Peut-être cet auteur, d'ailleurs fort inexact, a-t-il voulu
parler de la Gaule Cisalpine, qui comprenait le Piémont, le Milanais et tous
les pays situés entre le Pô et les Alpes.
[69]
Idatii Chron.
[70]
Procope, de Bell. Vandal., l. I, c. 7.
[71]
Procope dit même qu'il surpassa tous les empereurs romains par ses vertus
(Procope, de Bell. Vandal., l. I, c. 7.)
[72]
Sidonius nous a laissé une charmante description en vers d'un festin donné par
Majorien à Arles, et où se trouvaient réunis tous les beaux esprits de la
Gaule. (Sidonius, l. IX, ep. 13.)
[73]
Idatii Chron. Cassiodori Chron.
[74]
Procope, de Bello Vandal., l. I, c. 6.
[75]
Prisci rhetoris legat.
[76]
Idatii Chron. Arborius était le nom de la famille maternelle du célèbre
poète bordelais Ausone ; il est donc probable que le successeur de Népotien
était un Romain de l'Aquitaine, soumis à l'influence de Théodoric.
[77]
Vita Sancti Lupicini, apud Boll. L'auteur presque contemporain de cette
vie prétend qu'Egidius aurait trompé Agrippinus, en lui affirmant sous serment,
devant Lupicinus, solitaire vénéré, qu'il ne serait point donné suite à
l'accusation. En général, cet auteur est très favorable à Agrippinus, ce qui
prouve que l'agent de Ricimer avait des partisans même parmi les hommes
religieux.
[78]
La Vie de Saint Lupicinus est le seul document contemporain qui nous fasse
connaître les détails du procès d'Agrippinus ; et comme l'empereur qui présida
à ce procès n'y est pas nommé, Dubos et d'Hures historiens ont cru pouvoir
placer ces faits sous le règne de Majorien. Dans ce cas il faudrait
qu'Agrippinus eût été jugé en 458, puisque c'est la seule année que Majorien
ait passée en Italie après son avènement. Mais il ne pouvait être alors
question de livrer Narbonne à Théodoric, qui était en Espagne occupé à faire la
guerre aux Suèves ; et d'ailleurs, à cette époque, Agrippinus ne pouvait
commander au nom de l'empereur dans la Narbonnaise, où dominait la faction de
Pœonius et de Marcellien. Ajoutons que Sidonius, dans le Panégyrique de
Majorien et dans ses Lettres, écrites vers le même temps, ne fait aucune
allusion à une affaire qui aurait dû occuper l'attention publique. L'hypothèse
de Dubos est donc tout-à-fait inadmissible. D'un autre côté, Agrippinus,
acquitté par le sénat, livra Narbonne aux Wisigoths, en 462, selon la Chronique
d'Idace. Ainsi le complot reçut son exécution sous le règne de Sévère, et tout
concourt à prouver que ce fut dans la première année de ce règne, c'est-à-dire
de 461 à 462, que le projet en fat conçu et momentanément entravé par la
dénonciation d'Egidius.
[79]
Les partisans d'Agrippinus prétendirent qu'il avait été tiré de prison par un
miracle semblable à celui qui délivra saint Pierre des cachots d'Hérode. (Vita
Sancti Lupicini.)
[80]
Idatii Chron.
[81]
Une lettre du pape Hilaire, adressée à Léontius, évêque d'Arles, en 463, donne
au roi Gundioch le titre de maitre des milices. Cette lettre, relative à un
conflit élevé au sujet de l'élection d'un évêque à Die, prouve que le roi des
Bourguignons exerçait dès-lors tous les droits de la royauté dans la Viennoise.
[82]
Gregorius Tur, de Miraculis sancti Martini, l. I, c. 2. — Paulinus, in
Vita Martini, l. 6.
[83]
Paulinus, in Vita Martini. — Idatii Chron.
[84]
Idatii Chron. Ricimer sollicita l'intervention de l'empereur d'Orient
pour arrêter, pendant sa lutte contre Égidius, les hostilités de Marcellien et
des Vandales. (Prisci. rhetoris legat.)
[85]
Marii Avent. Chron., ad ann. 463.
[86]
Grégoire de Tours, de Gloria Confessorum, c. 22. Je ne crois pas avoir
besoin de réfuter ici l'opinion de Dubos, qui place ce siège en 446, dix ans
avant qu'Egidius fût maître des milices, et suppose que Chinon était une
forteresse de sa prétendue république armorique. Ce sont là de ces rêveries qui
ont malheureusement discrédité tout ce que l'ouvrage de ce savant historien
renferme de vérités utiles. Valois et tous les autres commentateurs ont reconnu
que les ennemis assiégés par Egidius ne pouvaient être que les Wisigoths ;
dès-lors ce siège n'a pu avoir lieu qu'après la bataille d'Orléans, à la fin de
l'année 463.
[87]
Frédégaire, Hist. Fr, c. II. Il y a dans le récit de Frédégaire une
absurdité évidente ; c'est l'intervention dans ces événements de l'empereur
d'Orient Maurice, qui ne régna que cent ans plus tard. Mais, ainsi que nous
l'avons dit plus haut, toute cette histoire de Childéric parait empruntée à un
poème national qui passa de bouche en bouche, à travers la dynastie
mérovingienne, jusqu'au temps des Pépin où Frédégaire écrivait. Il n'est pas
étonnant que dans ces récits poétiques un nom propre se soit substitué à un
autre ; et celui de Maurice dut être adopté d'autant plus facilement, que ce
fut le dernier empereur avec lequel les rois mérovingiens entretinrent des
relations suivies. En écartant cette méprise d'un siècle d'ignorance, il reste
le fait traditionnel d'un empereur irrité contre Egidius, et dont Childéric
implora le secours pour rentrer dans ses états. Or, cet empereur ne peut être
que Sévère, et la tradition est ici parfaitement d'accord avec l'histoire, qui
nous montre le rétablissement de Childéric coïncidant avec la rébellion et la
mort d'Egidius.
[88]
Gesta regum Franc., c. VII. Frédégaire, Hist. Franc., c. II. Les
deux auteurs sont d'accord sur le moyen très vraisemblable employé par Viomade
pour indisposer les Francs contre Egidius ; mais Frédégaire lui attribue en
outre toute une série de ruses ou plutôt de fourberies empreintes de cette
aorte d'habileté qui plaît tant aux peuples barbares, et qui caractérise les
héros d'Homère comme ceux de nos anciennes chroniques. On ne peut considérer
ces ruses, d'ailleurs assez grossières, que comme des broderies ajoutées par
l'imagination des romanciers francs aux traditions primitives.
[89]
Frédégaire, Hist. Franc, c. II. Quelques auteurs ont pensé qu'il s'agissait ici
non de Bar-sur-Ornain, mais de Bar-sur-Aube ou de Bar-sur-Seine. La première
supposition est cependant la seule probable ; car Frédégaire parle du pays de
Barrois, Barrenses, et les deux villes de Bar, situées sur les confins
de la Bourgogne et de la Champagne, n'ont jamais donné leur nom à la contrée
qui les entoure. A la vérité, la ville actuelle de Bar-sur-Ornain n'a été bâtie
qu'en 950, par Frédéric, duc de Lorraine ; mais le pays de Barrois existait
avant la ville, et devait avoir son oppidum, son château défensif, comme
tous les pagi gaulois. On doit penser d'ailleurs que Viomade alla plutôt
attendre Childéric sur les frontières du territoire des Francs que sur celles
de la Bourgogne, dont il était séparé par une province romaine. Remarquons
encore que l'arrivée de Childéric à Bar s'accorde bien avec la tradition qui le
fait venir d'Italie ; car s'il était venu de la Thuringe, il serait entré dans
la Belgique par le nord et non par le midi.
[90]
Frédégaire, c. II. — Gestis Regum Francorum, c. VIII. Nous avons
développé ailleurs les raisons qui nous ont fait croire que les Francs
Ripuaires s'emparèrent de Cologne en 413, et n'en sortirent point depuis cette
époque. Quant à la ville de Trèves, ils la prirent aussi en 413 ; mais Âétius
les força de la rendre à l'Empire en 428. Plus tard, nous avons indiqué deux
circonstances dans lesquelles ils purent reprendre cette ancienne capitale des
Gaules. Mais il est possible qu'ils n'en soient restés définitivement martres
qu'après la mort d'Egidius. On ne saurait au moins reculer plus loin cette
date, car les lettres de Sidonius et de l'évêque Auspicius au comte Arbogaste
prouvent que les rois ripuaires dominaient paisiblement à Trèves de 470 à 480.
(Sidonius, l. IV, ep. 17.) L'épithète de tyran donnée ici à Egidius est
justifiée par le fait historique de sa rébellion contre Sévère.
[91]
Idatii Chron.
[92]
Idatii Chron. Ces faits sont placés par Idacius dans la 3e année du
règne de Sévère, c'est-à-dire de novembre 463 à novembre 464, Sévère ayant
commencé à régner en novembre 461.
[93]
Marcellini Chron., ad ann. 464. — Jornandès, Hist. Goth., c. 45.
La Chronique de Marcellin fixe la date de cet événement à l'année 464,
ce qui n'a pas empêché Jornandès, avec son inexactitude ordinaire, de faire
donner le commandement de l'armée romaine à Ricimer par l'empereur Arthémius,
qui ne commença à régner qu'en 467. J'ai dit plus haut les raisons qui me
portent à penser que le nom des Alains, Alanorum, a été substitué à
celui des Allemands, Alamanorum, dans le récit de toutes ces invasions,
qui correspondent parfaitement à la position des tribus allemaniques sur le
Danube.
[94]
Idatii Chron.
[95]
Gesta Reg. Franc., c. 8.
[96]
On a une loi de Sévère datée du va des calendes de novembre 465. Elle dut
précéder sa mort de peu de jours, puisqu'il avait été proclamé empereur le 20
novembre 461, et qu'il mourut, suivant Idace, dans la quatrième année de son
règne.
[97]
Sidonius, in Paneg. Anthem., v. 317. — Cassiodori Chron., ad ann.
465.
[98]
Sidonius, in Paneg. Anthemii.
[99]
Marcellini Chron. — Procope, de Bell. Vandal., l. VII.
[100]
Cassiodori Chron., ad ann. 467.
[101]
Sidonius, l. I, ep. 5 et 9.
[102]
Sidonius, l. I, ep. 6 ; l. VIII, ep. 8. Dans cette dernière
lettre, Sidonius laisse entrevoir au jeune Salonius qu'en renonçant aux
honneurs il s'expose à perdre les privilèges pécuniaires de la noblesse.
[103]
Sidonius, l. I, ep. 3 et 4.
[104]
Grégoire de Tours, Hist., l. II, c. 28. Nous avons vu par une lettre du
pape Hilaire, que Gundioch était investi en 463 de la dignité de maitre des
milices des Gaules, dans laquelle il avait remplacé Egidius. Nous verrons tout
à l'heure qu'eu 469, un général romain, le comte Paul, fut envoyé dans les
Gaules pour commander les armées impériales ; il est probable que Gundioch
était mort peu de temps auparavant, et par conséquent vers 468.
[105]
Sidonius, l. V, ep. 6 et 7.
[106]
Plusieurs historiens modernes ont supposé qu'il y eut une guerre civile entre
les fils de Gundioch pour la succession de leur père, et que Gondebaud, chassé
et dépouillé par ses frères, se réfugia en Italie. Grégoire de Tours ne parle
point de cette guerre, et il est impossible de trouver rien qui s'y rapporte
dans les textes contemporains. Cette supposition est venue, comme bien
d'autres, de l'importance exagérée que les écrivains du XVIIe siècle ont donnée
aux royautés barbares. On ne pouvait concevoir que Gondebaud eût abandonné
volontairement le royaume de son père pour servir l'empire en Italie. Cependant
la perspective de succéder aux dignités de Ricimer était évidemment pour lui
bien plus brillante que celle qu'il aurait pu avoir en se bornant à être le
chef d'une partie de la nation des Bourguignons. Le nom de tétrarque, donné à
ses frères, prouve d'ailleurs qu'aucun d'eux n'avait renoncé à sa part
d'autorité héréditaire.
[107]
Marii Chron., ad ann. 467. — Idatii Chron.
[108]
Remarquons bien que Théodoric n'en exerçait pas moins en fait toute la
plénitude de l'autorité royale dans les provinces qui lui avaient été
concédées. Sidonius nous a laissé une description fort curieuse de la cour de
ce prince, dans une lettre qui dut être écrite vers 460, à l'époque où le
vaincu de Lyon cherchait à faire oublier sa révolte en négociant pour rattacher
les Wisigoths à l'empereur Majorien. (Sidonius, l. I, ep. 2.)
[109]
Jornandès, Hist. Goth., c. 43.
[110]
Idatii Chron.
[111]
Procope, de Bello Vandal., l. I, c. 6.
[112]
Idatii Chron.
[113]
Procope, de Bello Vandal., l. I, c. 6. — Marcellini et Idacii Chron.
[114]
Dom Morice, Histoire de Bretagne, l. I.
[115]
Jornandès, Hist. Goth., c. 45.
[116]
Grégoire de Tours, Hist., l. II, c. 18.
[117]
Grégoire de Tours, Hist., l. II, c. 42.
[118]
Notitia Imperii, sect. 65.
[119]
Dans une charte de donation, faite à l'abbaye de Landevenech, Grallon prend le
titre de roi d'une partie des Francs. (Dom Lobineau, Hist. de Bretagne,
Preuves du liv. Ier.)
[120]
L'existence d'un royaume franc dans le Maine, au temps de Clovis, est admise
par la plupart des historiens modernes et des commentateurs de Grégoire de
Tours. Cependant ce fait ne résulte pas clairement du texte cité. Grégoire de
Tours dit seulement que Rignomer, frère des rois francs de la Belgique, fut tué
par ordre de Clovis dans la cité du Mans. Cela ne prouve pas qu'il y ait régné
; il avait pu y être transporté comme prisonnier, et massacré ensuite. Les
indices puisés dans la Notice de l'Empire et dans les traditions
bretonnes me paraissent seuls donner quelque consistance à l'hypothèse d'une
colonie franque dans le Maine. Quant à l'existence des colonies saxonnes de
l'Anjou et du Bessin, il n'y a pas de fait historique mieux démontré ; on en
retrouve les traces jusqu'au le siècle.
[121]
Sidonius, l. III, ep. 9.
[122]
Lorsque Sidonius arriva à Rome en 467, il fut reçu dans la maison de Paulus,
ancien préfet du prétoire d'Italie sous Valentinien, en 442, et non moins
distingué par ses vertus que par son mérite. Le nouveau maitre des milices de
la Gaule pouvait appartenir à cette famille préfectorale.
[123]
Sidonius, l. I, ep. 7.
[124]
Sidonius, l. I, ep. 7.
[125]
Jornandès, Hist. Goth., c. 45. — Grégoire de Tours, Hist., l. II,
c. 18.) Jornandès suppose que Riothime se retira sur les terres des
Bourguignons. Il n'est nullement vraisemblable que le roi breton ait pris cette
direction précisément opposée à celle qu'il avait à suivre pour rentrer dans
son pays. La preuve qu'il y revint immédiatement, c'est que son nom ne se
retrouve plus à dater de cette époque dans les documents contemporains.
[126]
Dom Bouquet, ne pouvant méconnaître l'insuffisance des interprétations données
jusqu'alors, finit par déclarer ce passage tout-à-fait inexplicable.
[127]
Grégoire de Tours, Hist., l. II, c. 18 et 19.
[128]
Vita Sanctœ Genovefœ, c. 51. Sainte Geneviève mourut, selon l'opinion
générale, la même année que Clovis, en 511. Ainsi cette vie aurait été écrite
en 529.
[129]
Vita Sanctœ Genovefœ, c. 21.
[130]
Epist. Sancti Remigii.
[131]
Sidonius, ep. 6, lib. 5. — Epist. Hilarii papœ. L'auteur
contemporain de la Vie de Saint Lupicinus donne à Chilpéric le titre de patrice
des Gaules, qui a le même sens (Vita Sancti Lupicini, ap. Boll.)
[132]
Il est à remarquer que le départ de Ricimer pour Milan coïncide avec l'invasion
des Allemands mentionnée par Grégoire de Tours et l'expédition de Childéric ;
ainsi ces deux événements s'expliquent et se justifient l'un par l'autre.
[133]
Vie de Saint Epiphane, par Ennodius.
[134]
Vie de Saint Epiphane, par Ennodius.
[135]
Vie de Saint Epiphane, par Ennodius.
[136]
Ennodius, Vie de Saint Epiphane. La Vie de Saint Epiphane est un
document très précieux, car elle a été écrite par le prêtre Ennodius,
contemporain de ce saint prélat, attaché à sa personne, et témoin, comme il le
dit lui-même, de tous les faits qu'il rapporte. Les paroles qu'il prête à
Anthemius sont donc l'expression des idées du temps ; et c'est une chose
remarquable que ce mépris avec lequel l'aristocratie romaine traitait encore
les rois barbares. Ricimer tenait par sa naissance aux familles royales des
Suèves et des Wisigoths, et était beau-frère du roi des Bourguignons. Cependant
Anthemius rougissait d'avoir contracté avec lui une alliance de famille.
Réduisons donc à leur juste valeur ces royautés barbares du Ve siècle, dans
lesquelles les historiens modernes ont cru voir des souverainetés à la Louis
XIV.
[137]
Ennodius, Vie de Saint Epiphane. Ces mots semblent se rapporter à
l'affaire d'Arvandus ; et en effet, ce procès qui mit au jour toutes les trames
du parti dévoué à l'influence barbare, parait avoir été la cause déterminante
de la rupture d'Anthemius avec son gendre. Remarquons qu'Arvandus fut jugé et
condamné en 470, et qu'immédiatement après Ricimer se retira à Milan.
[138]
Ennodius, Vie de Saint Epiphane
[139]
Procope, de Bell. Vandal., l. I, c. 4.
[140]
Candidi Hist. Cet historien était contemporain et lui-même de race
isaurienne.
[141]
Jornandès, Hist. Goth., c. 45. Cassiodori Chron., ad ann. 471.
[142]
Les ennemis d'Anthemius affectaient en toute occasion de rappeler son origine
étrangère. Ainsi, Arvandus, écrivant à Théodoric, lui conseillait de ne point
faire la paix avec l'empereur grec, et Ricimer appliquait à son beau-père
l'épithète de Galate furieux.
[143]
Ennodius, auteur de cette vie, était de la famille de Magnus Félix, qui fut
consul sous Majorien ; il représentait donc parfaitement les opinions de
l'ancien parti romain, celles de l'aristocratie et du clergé d'Italie. Or, il
est facile de voir qu'il n'est point favorable à Anthemius. Lorsqu'il fait
parler les nobles liguriens suppliant Ricimer d'envoyer à Rome saint Epiphane,
il leur met dans la bouche ces paroles : « Nous avons à Pavie un prélat que
tout Romain, tout catholique doit vénérer, et qu'un méchant Grec même ne pourra
s'empêcher d'aimer après l'avoir vu. » Il est clair qu'Anthemius n'est ici
considéré ni comme Romain, ni comme catholique.
[144]
Olybrius mourut le 23 octobre 472, et selon la Chronique de Cassiodore,
dans le septième mois de son règne ; il datait donc son avènement du mois de
mars, c'est-à-dire de l'époque de son arrivée en Italie.
[145]
Cassiodori Chron., ad ann. 472. Jornandès, Hist. Goth., c. 43.
[146]
Rutilii Numantiani Itinerarium, lib. I.
[147]
La loi rendue par Anthemius en 468, sur les biens vacants, prouve que la
plupart des propriétés foncières de l'Italie étaient abandonnées par leurs
possesseurs. (Code Théod., Nov. Anthemii, 3.)
[148]
On peut voir dans le Code Théodosien les mesures extraordinaires que les
empereurs furent obligés de prendre contre les brigands des environs de Rome.
L. 9, t. 30.
[149]
La lettre V, l. Ier, de Sidonius, qui contient le récit de son voyage à Rome,
au commencement du règne d'Anthémius, en 467, peint bien l'état de l'Italie à
cette époque : à peine arrivé à Ravenne, il fut saisi par la fièvre. Dans la
lettre VIII du même livre, répondant à un Italien qui le félicitait d'avoir
quitté les brouillards de la Gaule, il fait un tableau repoussant de la ville
de Ravenne et de son territoire. En effet, la Gaule, malgré les ravages de la
grande invasion suévique et' des guerres d'Aëtius, n'était point réduite à un
état aussi déplorable. La description que fait Sidonius des campagnes de la
Narbonnaise, à l'époque du règne de Majorien, et de sa propre habitation dans
l'Auvergne, prouve que la civilisation n'y avait rien perdu de son éclat. Les
grands propriétaires gaulois n'avaient point abandonné leurs domaines ; au
contraire, depuis les troubles de l'Empire, ils y résidaient plus
habituellement et y répandaient l'aisance. La décadence de ces contrées ne
commença que plus tard, lorsque les rois barbares en devinrent les mitres
souverains et indépendants.
[150]
« Je crains que les cris du peuple affamé ne me poursuivent au théâtre,
écrivait Sidonius, préfet de Rome, en 468. J'envoie sur-le-champ à Ostie
l'administrateur des vivres, prœfectum annonœ, parce que j'ai appris
qu'il était arrivé de Brindes dans ce port cinq vaisseaux chargés de blé et de
miel. Le peuple attend ces cargaisons qu'il faut expédier ici promptement. » (Epist.
10, l. I.) Telles étaient les ressources d'une ville qui renfermait encore 2 ou
300 mille âmes.
[151]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 18. Au rapport des historiens
orientaux, cette même peste régnait en Italie lorsque Anthemius s'y rendit pour
prendre possession du trône.
[152]
Les paroles suivantes de saint Epiphane suffiraient pour prouver que Gondebaud
commanda les armées d'Italie. Le saint prélat, réclamant de lui la liberté des
prisonniers qu'il avait fait dans le Milanais pendant ses guerres avec
Théodoric, lui dit : « Ecoute la voix de l'Italie, qui te crie : souviens-toi
combien de fois tu as exposé pour moi ta poitrine au fer de l'ennemi ! » (Vita
s. Epiph.)
[153]
Cassiodor. Chron., ad ann. 473. — Jornandès, Hist. Goth., c. 45.
[154]
« Dans ce marécage, dit Sidonius, toutes les lois de la nature sont changées :
les murs tombent, et les eaux sont immobiles ; les tours s'écroulent, et les
navires ne remuent pas » (Ep. 8, l. I.)
[155]
Jornandès, Hist. Goth., c. 45. — Glycerius avait pourtant des partisans
même dans le clergé ; l'auteur de la vie de saint Epiphane fait son éloge.
[156]
Sidonius, ep. 16, l. 5.
[157]
Grégoire de Tours, Hist., l. II, c. 21.
[158]
Sidonius, Concio ad Biturig., ep. 9, l. 7. — Ce discours est un
des documents les plus précieux que nous possédions sur l'état au Ve siècle.
[159]
L'opinion publique établissait mime une sorte d'incompatibilité entre la vie
religieuse et l'épiscopat : « Si je propose un moine, dit Sidonius, fut-il un
Hilarion ou un Antoine, on s'écrira que ce saint homme est propre à faire un
abbé et non un évêque, à intercéder pour les amas auprès du juge céleste, et
non à défendre les corps devant les juges de la terre. » (Concio, ep.
9, I. 7.)
[160]
On peut voir les éloges qu'il prodigue dans ses lettres à Faustus, évêque de
Riez, chef de l'hérésie des sémi-pélagiens ; il est vrai que ces éloges sont
purement littéraires. (Ep. 3 et 9, l. 9.) La dernière lettre est surtout
remarquable ; le livre de Faustus avait été communiqué à Sidonius par un moine
breton qui, retournant dans son pays, y portait ce traité favorable aux erreurs
pélagiennes, dont la Bretagne avait toujours été le foyer ; tuis Britannis,
dit Sidonius.
[161]
Sidonius, ep. 4, l. 3. Les soldats bourguignons étaient logés chez les
habitants ; Sidonius, dans des vers spirituels et souvent cités, a fait une
peinture enjouée des inconvénients de ces logements militaires. (Carmen
12.)
[162]
Sidonius, ep. 1, l. 2.
[163]
Sidonius, ep. 13, 1. 5. Ce voyage de Seronatus n'a pu avoir lieu que
dans l'automne, puisque Sidonius dit qu'Evanthius, son agent, le précédait,
faisant réparer les chemins sur son passage et nettoyer jusqu'aux feuilles
tombées qui auraient pu salir la route. D'un autre côté, nous venons de voir
qu'écrivant dans cette occasion à son beau-frère Ecdicius, Sidonius lui mande
que, selon les bruits publics, la cause d'Anthémius était perdue sans
ressource. Or, ces bruits n'ont pu se répandre qu'à la fin de l'année 471,
lorsqu'on apprit la seconde rupture de Ricimer, et la détermination prise par
l'empereur d'Orient d'envoyer Olybrius en Italie. La date de ces faits est donc
aussi précise qu'incontestable.
[164]
Sidonius, ep. 7, l. 7. — Seronatus n'a pu être arrêté et livré au
gouvernement impérial qu'à la fin de l'année 471, et pendant le voyage même
dont nous venons de parler ; car dès le printemps de 472, Olybrius fut proclamé
empereur, et l'anarchie qui régna depuis cette époque en Italie n'aurait point
permis de songer à juger un pareil coupable.
[165]
En 473, Sidonius, appelé par le peuple de Bourges pour présider à l'élection
d'un évêque dans cette cité, priait Agrecius, évêque de Sens, de l'assister,
quoiqu'il ne fût pas de la même province, parce que tous les autres diocèses de
l'Aquitaine étaient au pouvoir des Wisigoths. (Sidonius, ep. 5, l. 7.)
[166]
Sidonius, ep. 6, l. 7.
[167]
Victor Vitensis, de Persec. Vandal., lb. I. Le mot grec
όμούσιον signifiait même substance.
[168]
Dans la Proconsulaire et la Zeugitane, il y avait 164 évêques ; peu d'années
après il n'en restait que trois. (Victor Vitensis, l. I, c. 9.)
[169]
Sidonius, ep. 6, l. 7. — Cette lettre dut être écrite en 473, après
l'envahissement des provinces méridionales de la première Aquitaine. Sidonius
la termine en priant les évêques de la Narbonnaise de réunir leurs instances
pour obtenir que dans les traités conclus avec les Wisigoths on stipulât la
liberté de conscience pour leurs sujets catholiques. Cette stipulation avait
été insérée dans tous les traités de l'Empire avec les Vandales ; mais elle ne
fut jamais respectée.
[170]
Victor Vitensis, de persec. Vandal. — Les noms de tous ces évêques
ariens cités par Victor indiquent leur origine romaine.
[171]
Sidonius, ep. 6 et 7, l. 5. — Ces lettres, écrites à la fin de l'année
473, prouvent que les sympathies de la Gaule se prononcèrent en faveur de
Nepos, même avant qu'il eût quitté la Dalmatie, et dès qu'il eût été reconnu
comme empereur par la cour de Constantinople.
[172]
Sidonius, ep. 7, l. 5.
[173]
Frédégaire, Hist. ep., l. I, c. 17.
[174]
Sidonius, epist. 1, l. 7.
[175]
Sidonius, ep. 7, lib. 7. — Cette phrase prouve suffisamment que les
Bourguignons ne prirent aucune part à la défense de l'Auvergne, et qu'ils en
étaient sortis avant l'invasion des Wisigoths.
[176]
Le questeur Licinianus, envoyé par Nepos pour mettre ordre aux affaires de la
Gaule, y apporta le décret qui conférait à Ecdicius la dignité de patrice au
moment où les Wisigoths assiégeaient Clermont. Sidonius nous fait connaître ces
circonstances dans une lettre de félicitations adressée à sa femme Papianilla,
sœur d'Ecdicius, et qui avait quitté l'Auvergne pour se soustraire aux chances
de la guerre. (Sidonius, ep. 16, l. 5.)
[177]
Sidonius, ep. 3, l. 3, ad Ecdicium.
[178]
Sidonius, ibid. — Je cite ce passage curieux parce qu'il montre combien
l'armure des nobles romains, au Ve siècle, ressemblait à celle des chevaliers
du moyen-âge, avec lesquels ils ont tant de rapports. Grégoire de Tours a parlé
de ce beau fait d'armes d'Ecdicius ; et comme tout s'exagère en passant de
bouche eu bouche, il réduit le nombre de ses compagnons à dix. (Grégoire de
Tours, Hist., l. 2, c. 24.)
[179]
Sidonius, ep. 7, I. 7. — La lettre 3, l. 3, fait une brillante
description des combats livrés hors de la ville par Ecdicius : les pertes des
Wisigoths étaient grandes ; car ne pouvant enterrer tous leurs morts, ils
soupaient les têtes des cadavres afin qu'on ne les reconnût pas à leur longue
chevelure, ou les rassemblaient pour les brûler dans des maisons auxquelles ils
mettaient le feu.
[180]
La date du siège de Clermont est facile à établir de la manière la plus
précise. Nous avons vu que Gondebaud dut revenir dans la Gaule immédiatement
après la chute de Glycerius, c'est-à-dire à la fin de juin 474. Aussitôt après
son arrivée, la guerre civile éclata entre lui et son frère, et les
Bourguignons quittèrent l'Auvergne. Les Wisigoths y entrèrent au temps de la
moisson, c'est-à-dire au mois d'août ; ils levèrent le siège de Clermont peu de
temps après l'arrivée du questeur Licinianus, et d'après une lettre de Sidonius
(ep. 7, lib. 3), les neiges commençaient alors à tomber dans les
montagnes. Le siège dura donc pendant tout l'automne de 474, et fut levé aux
approches de l'hiver.
[181]
Sidonius, ep. 12, lib. 6, ad Patientem Lugd. episc.
[182]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 23.
[183]
Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 24. — Grégoire de Tours s'est
trompé en plaçant cette famine dans la Bourgogne ; les lettres de Sidonius
prouvent qu'elle régna dans l'Auvergne à la suite de la guerre, et que ce fut
au contraire des contrées occupées par les Bourguignons que vinrent les
secours. On voit d'ailleurs par le récit même de l'historien qu'Ecdicius
recueillit et nourrit ses compatriotes dispersés et réfugiés dans les cités
voisines.
[184]
Sidonius, ep. 2, Ab. 3 ; ep. 12, lib. 6.
[185]
Ecdicius avait armé ses vassaux à ses frais. (Sidonius, ad Ecdicium, ep.
3, lib. 3.) Sidonius, pour soutenir le courage des Arvernes, écrivit, dès les
premiers moments de l'invasion, à Mamercus, évêque de Vienne, une lettre
touchante par laquelle il le priait de lui envoyer les formules des prières des
Rogations, récemment établies par ce saint prélat dans son diocèse, qui avait
aussi beaucoup souffert de la guerre civile des Bourguignons. (Sidonius, ep.
1, lib. 7.) Partout les inspirations chrétiennes adoucissaient les maux publics
ou donnaient la force de les supporter.
[186]
Sidonius, ep. 16, lib. 5 ; ep. 7, lib. 3.
[187]
Les Goths, dit l'auteur de la Vie de Saint Epiphane, menaçaient les frontières
de l'Italie du côté des Alpes.
[188]
Sidonius, ad Gracum massiliensem episc., ep. 7, lib. 7.
[189]
Sidonius exprime bien que l'influence des évêques de la Narbonnaise fut toute
puissante dans ces négociations. (Sidonius, ep. 7, l. 7.)
[190]
L'évêque Epiphane, en parlant à Euric, n'osa pas même donner à Nepos le titre
d'empereur, pour ne point rappeler une suprématie qui blessait l'orgueil du roi
des Wisigoths ; il parut borner à l'Italie la puissance du successeur des
Césars. Cependant, à la fin de son discours, il osa dire qu'on devait savoir
gré à Nepos de se contenter d'être l'ami d'Euric, quand il aurait pu parler en
maitre. Ainsi, de suzerain, l'empereur devenait allié. Quant à la question de
territoire, Epiphane se borna à demander que les anciennes limites fussent
respectées. Mais il ne s'agissait que des limites de la Narbonnaise, seule
province dont la conservation fût nécessaire à la sûreté de l'Italie. La
réponse d'Euric fut pleine de fierté, même de dédain ; et pourtant elle marque
la vénération générale qu'inspiraient alors les évêques. (Vita Sancti Epiph.,
ap. Ennod.) Jusque-là il n'existait en droit aucune monarchie barbare
indépendante dans la Gaule. Les traités conclus par les empereurs avec le chef
des Vandales, Genséric, depuis la mort de Valentinien, furent les premiers par
lesquels on reconnut l'indépendance d'un roi barbare sur le territoire de
l'Empire.
[191]
Sidonius, ep. 7, lib. 7. Cette lettre fut écrite au printemps de 475 ;
la négociation de saint Epiphane ne put avoir lieu qu'à cette époque, car Nepos
cessa de régner au mois d'août de la même année.
[192]
Immédiatement après la levée du siège de Clermont, un grand nombre d'habitants,
ne voulant plus courir les chances de la guerre, se réfugièrent dans les
contrées voisines. Ils reprochaient, comme cela se voit toujours dans les
circonstances semblables, aux braves chefs de l'insurrection d'avoir attiré ces
maux sur leur patrie. Le prêtre Constantius, envoyé par l'évêque de Lyon,
travailla à rappeler les fugitifs et à rétablir l'union entre eux et ceux qui
étaient restés fidèles à la cause du pays. (Sidonius, ep. 2, I. 3, ad
Constantium.) Pendant le siège même, il y avait des nobles Arvernes dans
l'armée d'Euric. (Ep 12, lib. 5.)
[193]
Après la cession de l'Auvergne, les princes bourguignons commencèrent à
s'effrayer de l'ambition des Wisigoths devenus leurs voisina. Aussi Ecdicius
fut accueilli par eux avec la plus grande distinction et admis dans leur
intimité. Trois ans plus tard, Sidonius, revenu d'exil, lui écrivit en vain
pour l'engager à rentrer dans l'Auvergne pacifiée, en l'exhortant à se méfier
de l'amitié des rois. (Sidonius, ep. 3, lib. 3.)
[194]
A Livia, dans la Cerdagne, comme le prouvent plusieurs passages des Lettres de
Sidonius, et notamment celui-là où il parle des salines de Catalogne.
(Sidonius, ep. 8, lib. 8 ; ep. 12, lib. 9.)
[195]
Sidonius, ep. 3, lib. 8.
[196]
Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 23.
[197]
Grégoire de Tours a fait une description touchante des derniers moments de
Sidonius. Lorsqu'il se sentit près de mourir, le saint prélat se fit porter à
l'église, et tout le peuple le suivait en criant : Ô bon père ! bon pasteur !
pourquoi nous abandonnes-tu ? pourquoi nous laisses-tu orphelins ? (Greg. Tur.,
Hist., lib. 2, c. 23.)
[198]
Ce nombre de sept cités a fait croire à quelques auteurs que Victorius fut
nommé gouverneur de la Septimanie, c'est-à-dire de la Ire Narbonnaise ou du
Languedoc. En présence des faits et des textes contemporains, cette opinion
n'est pas soutenable. A la vérité, il y avait huit cités dans la Ire Aquitaine,
savoir : Clermont, Bourges, Limoges, Velai, Gévaudan, Rhodez, Cahors et Albi.
Mais la cité d'Albi en fut détachée et réunie à la Ire Narbonnaise, dont elle
avait fait anciennement partie sous l'administration romaine. Ce fut ce qui
porta à sept le nombre des cités de la Narbonnaise, qui n'était sans cela que
de six, savoir : Toulouse, Narbonne, Béziers, Nimes, Lodève et Usez.
[199]
Grégoire de Tours dit que Victorius fut nommé gouverneur des sept cités dans la
14e année du règne d'Euric, c'est-à-dire en 479, Euric ayant commencé à régner
après l'assassinat de son frère, en 466 ; il ajoute que Victorius gouverna ces
provinces pendant neuf ans, dont quatre après la mort d'Euric. Son
administration cessa donc en 488, Euric étant mort en 484. On voit que sa
nomination coïncida avec le rappel de Sidonius, et que ces mesures annonçaient
un système de politique conciliante qui acheva la pacification de l'Auvergne.
[200]
Grégoire de Tours, Hist., lib. 1, c. 10.
[201]
Sidonius, ep. 17, lib. 7.
[202]
Jornandès, Hist. Goth., c. 45. — On voit dans Priscus (de
Legationibus) qu'Oreste fit partie de l'ambassade convoquée par Attila à
Constantinople sous le règne de Théodose II, pour se plaindre des complots de
l'eunuque Chrysaphe et en demander satisfaction.
[203]
Au printemps de l'année 474, les Ostrogoths indépendants, qui habitaient
au-delà du Danube, ayant appris la mort de Ricimer, et voyant le nord de
l'Italie dégarni de troupes, firent une irruption dans le Norique et le
Milanais. Glycerius, n'osant éloigner farinée de Rome, traita avec ces bandes,
et les détermina, moyennant une forte somme d'argent, à passer dans la Gaule,
sans doute pour y remplacer les troupes de la même nation qui y tenaient
garnison et qu'Anthemius en avait retirées. Mais ils eurent à peine franchi les
Alpes qu'ils se laissèrent gagner par Euric, roi des Wisigoths, et entrèrent à
son service. Cet accroissement de forces facilita les complètes qu'Eurie
méditait, et dont nous parlerons tout-à-l'heure. (Jornandès, Hist. Goth.,
c. 56.)
[204]
Cassiodori Chron. — Jornandès, Hist. Goth., c. 45.
[205]
Augustus ne pouvait être ni un nom ni un prénom ; c'était le titre
officiel des empereurs, et un particulier n'aurait pu le prendre sans commettre
un crime de lèse-majesté. Le fils d'Oreste ne s'appelait donc pas Auguste ; son
nom était Romulus ; mais lorsqu'il eut été proclamé Auguste, c'est à dire
empereur, à Ravenne, les Romains lui appliquèrent par mépris le diminutif Augustule,
et ce sobriquet est resté dans l'histoire. C'est par la nième raison que le
second fils d'Aspar, auquel son pire avait fait donner la dignité de patrice
dès l'enfance, était connu sous le nom de Patriciolus. Dans un temps où
le bel esprit était à la mode, on ne manqua pas de remarquer que le fils
d'Oreste, dernier empereur proclamé à Rome, portait tes noms des deux
fondateurs de la ville et de l'empire, Romulus et Auguste.
[206]
Procope, de Bell. Goth., lib. 1, c. 1.
[207]
Olympiodorus apud Photium.
[208]
Notitia Dignitatum imperii, sect. 42 et 43.
[209]
Cicéron, epist. 11, lib. 13.
[210]
Cod. Théod. nov. Majoriani, t. I.
[211]
Codex Theod., lib. XIII, t. 4, l. 9. Ce décret signale les abus commis
par les magistrats municipaux, et notamment par les défenseurs des cités, dans
la distribution des terres assignées aux Barbares. Ces terres devaient titre
divisées par lots qu'on tu ait au sort. De là viennent les mots de sors et de
sortes qui, dans toutes les parties de l'empire, désignaient les possessions
des Barbares.
[212]
Marii Aventic. Chron.
[213]
Lex Burg., t. 54, par. 2.
[214]
Cod. Theod. nov. Anthemii, t. 3. Cette loi d'Anthemius offre une preuve
remarquable de l'état d'infériorité et de soumission dans lequel ce prince se
tenait vis-à-vis de la cour d'Orient, dont il s'avouait en propres termes la
créature. Bien que l'intitulé de la loi soit au nom des deux empereurs, Léon y
parle seul et s'exprime ainsi.
[215]
Selon Procope, il aurait été simple soldat dans les gardes de l'empereur.
(Procope, de Bell. Goth, lib. 1, c. 1.) Ces doryphores étaient
probablement les males que les armigeri propugnatores de la Notice de
l'Empire ; on les appelait aussi protecteurs. Ou peut les comparer aux
gardes du corps de nos rois ou aux guides des généraux du Directoire. Dans
l'histoire des guerres de Bélisaire, il est souvent question des exploits des
gardes ou protecteurs de ce général.
[216]
On doit se rappeler que le chef des Saxons de la Loire, vaincu par Childéric,
s'appelait aussi Odoacre ; le nom d'Odon ou Eude a été également porté par
plusieurs chefs normands dans les siècles postérieurs, et n'est devenu commun
en France qu'au temps où l'influence normande commença à y prédominer. Ce nom
semble donc appartenir spécialement aux Teutons de la Baltique ou à la race
saxonne, et il est probable qui Odoacre était saxon d'origine.
[217]
Vita Sancti Severini, c. 2, p. 24.
[218]
Vita Sancti Epiph.
[219]
Cassiodori Chron. — Jornandès, Hist. Goth., c, 46. — Theophanis
Chronographia.
[220]
Procope, de Bell. Goth., lib. 1, c. 1.
[221]
Malchus de Legationibus. — Ces mémoires diplomatiques de Malchus,
publiés avec ceux de Priscus, de Ménandre et autres, sous le titre d'Excerpta
de legationibus, sont un des documents les plus précieux que nous ayons sur
l'histoire du Bas-Empire ; rédigés par des hommes d'état qui racontaient les
négociations auxquelles ils avaient eux-mêmes pris part, ou qui écrivaient sur
des pièces officielles, ils donnent les idées les plus justes sur les faits et
la politique de ce temps.
[222]
Malchus de Legationibus.
[223]
Dans l'émeute qui eut lieu à cette occasion, le peuple massacra un grand nombre
d'Isaures dans les rues de Constantinople. C'était contre la domination de
cette milice que les habitants de Byzance se soulevaient. Mais cette tentative
n'eut qu'un succès momentané ; Zénon revint au pouvoir et donna le commandement
général des armées d'Orient au chef isaurien Hillus.
[224]
Malchus de Legationibus.
[225]
Victor Vitensis, de Persec. Vandal., lib. 1, c. 4.
[226]
Prosperi Chron.
[227]
Sidonius, ep. 2, lib. 8.
[228]
Vita Sancti Epiph.
[229]
Par suite du dissentiment des deux églises, Rome aima mieux périr, au Ve
siècle, que d'être secourue par Constantinople, et, au XVe, Constantinople aima
mieux subir le joug des Turcs que d'être secourue par Rome. Quelle preuve
frappante de la haute gravité des questions religieuses !
[230]
Victor Vitensis, de Persec. Vandal., lib. 5, c. 28.
[231]
Notitia dignitatum imperii, sect. 35.
[232]
Malchus, de Legationibus.
[233]
Depuis la mort de Valentinien en 455, il y eut quatre empereurs proclamés à
Rome, qui ne furent pas reconnus par la cour de Constantinople. Ces empereurs,
qu'on doit classer au nombre des usurpateurs ou tyrans, sont : Maxime,
Olybrius, Glycérius et Romulus, surnommé Augustule. A l'exception de Maxime,
aucun d'eux ne fut reconnu dans la Gaule. Les seuls empereurs légitimes et
reconnus par tout l'empire dans cette période, sont : Avitus, Majorien, Sévère,
Anthemius et Nepos.
[234]
Vers 470, un citoyen de Lisbonne, Lusidius, qui commandait au nom de l'Empire
dans celte ville capitale de la Lusitanie, la livra aux Suèves, et partit
ensuite avec des députés du roi Rémismond, pour aller solliciter des secours de
l'empereur Anthemius en faveur de la cause commune des Suèves et des Romains ;
nous savons déjà qu'Anthemius n'était point en état d'en donner. (Idatii
Chron.)
[235]
Isidorus, Hisp.
[236]
Isidorus, Hisp. Hist.
[237]
Honorii Decr. — Marseille fut encore longtemps dans le moyen-âge
l'entrepôt de tout le commerce de la Gaule avec le Midi et l'Orient. Une charte
de Charles-le-Chauve accorda à l'abbaye de Saint-Denis et à ses vassaux
l'exemption des péages sur toute la route pour aller commercer à Marseille.
[238]
Procope, de Bell. Goth., lib. 1, c. 12.
[239]
Procope, de Bell. Goth., lib. 3, c. 33.
[240]
Ce fut aussi à cette époque qu'il rappela Sidonius dans l'Auvergne et confia au
comte Victorius le gouvernement de l'Aquitaine. Maitre de tout le territoire
qu'il convoitait, et n'ayant plus d'ennemis à craindre dans la Gaule, il-put
alléger un peu le joug de fer qu'il faisait peser sur ses nouveaux sujets.
[241]
Isidorus, Hispal. Hist. — Zénon avait commencé à régner en 474 ; l'ère
dont Isidore se sert ici est l'ère d'Espagne ou l'ère d'Auguste, antérieure de
38 ans à l'ère chrétienne. Ces deux indications nous portent donc à la fin de
l'année 433, ou au commencement de 484. Le texte de Grégoire de Tours porte
qu'Euric régna vingt-sept ans ; mais c'est évidemment un chiffre altéré ; le
même texte dit que Victorius, nommé gouverneur de l'Aquitaine la 14e année du
règne d'Euric, administra cette province pendant neuf ans, et qu'Euric lui survécut
de quatre ans. Il est clair que le texte a été encore altéré ici, et que ce fut
Victorius qui vécut après Euric ; car ayant été nommé gouverneur dans la 14e
année du règne de ce prince, en 479, il remplissait ces fonctions depuis quatre
ans, lorsqu'Euric mourut ; il fallut donc qu'il survécût au roi de cinq ans
pour compléter les neuf ans de durée que Grégoire de Tours lui-même assigne à
son administration. (Greg Tur., Hist., lib. 2, c. 20.) Si l'on retranche
du chiffre XXVII, donné par Grégoire de Tours, un X ajouté sans doute par
erreur de copiste, on a pour la durée du règne d'Euric dix-sept ans accomplis,
qui, commencent en 466, finissent en 483.