ÉTUDES SUR L'HISTOIRE, LES LOIS ET LES INSTITUTIONS DE L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE

TOME DEUXIÈME

 

CHAPITRE VII.

Progrès des monarchies barbares depuis la mort de Valentinien jusqu'à l'avènement de Clovis.

 

 

LA race du grand Théodose était éteinte avec Valentinien, qui n'y appartenait lui-même que par sa mère[1] ; Théodose-le-Jeune, empereur d'Orient n'avait point non plus laissé de fils, et Marcien, soldat parvenu, était son successeur. Le nouvel empereur d'Occident, Petronius Maximus, pouvait au moins se vanter d'une haute naissance ; il descendait par les femmes de l'usurpateur Maxime, qui avait régné dans les Gaules à la fin du IVe siècle. Lui-même avait été préfet d'Italie, deux fois consul et enfin patrice. Il était depuis longtemps ami d'Aëtius ; car lorsque ce dernier triompha de ses ennemis en 432, et rentra vainqueur dans Rome après la mort de Bonifacius et la fuite de Sébastien, il fit décerner à Petronius Maximus le consulat pour l'année suivante. D'ailleurs le nom seul de Maxime désignait ce prétendant aux sympathies de l'ancien parti des usurpateurs, du parti d'Attale et de Jean. Les hautes dignités dont il avait été revêtu, les honneurs extraordinaires qu'on lui avait accordés, sa statue élevée à Rome après sa préfecture[2], son nom inscrit sur les monnaies dans son second consulat le rendaient le troisième personnage de l'Empire. Ainsi l'on peut dire que ce choix était commandé par les circonstances, et que Maxime se trouvait naturellement appelé à être le chef de la conspiration tramée par les vengeurs d'Aëtius.

Cependant à des motifs politiques si évidents et si plausibles, les écrivains byzantins ont substitué comme causes de ces grands événements des anecdotes de boudoir, puisées dans les frivoles entretiens de la cour de Constantinople, cette cour de femmes et d'eunuques. Selon leur récit, l'épouse de Maxime, attirée dans l'intérieur du palais par une ruse de Valentinien, serait devenue la victime de la brutale convoitise de ce prince, et Maxime n'aurait pris part au complot qui lui donna un trône que pour venger son honneur conjugal outragé[3]. Les historiens occidentaux, toujours plus sensés et plus sérieux, n'ont point rapporté ce roman. Maxime avait assez d'autres motifs pour se mettre à la tête des conjurés ou pour accepter leurs offres, et ce qui rend le fait encore moins vraisemblable, c'est que le premier usage qu'il fit de sa puissance fut de forcer l'impératrice Eudoxie à lui donner sa main ; en même temps il fiança son propre fils à la fille aînée de Valentinien déjà promise au fils d'Aëtius[4].

La raison politique de ce double mariage est facile à comprendre : Eudoxie fille de l'empereur d'Orient, Théodose II, était alors la seule héritière des deux branches de la famille impériale qui s'était partagé le monde romain ; l'Orient appartenait à son père, l'Occident à son mari, et quoiqu'alors les femmes ne succédassent pas à la couronne, il est clair que les mœurs du temps ne leur refusaient pas le droit de la transmettre à l'époux de leur choix. Placidie avait donné le trône avec sa main à Constantius, et Pulchérie à Marcien. Maxime avait donc le plus grand intérêt à légitimer son pouvoir par une alliance avec les restes du sang de l'ancienne dynastie. Mais il aurait été assez singulier qu'ayant fait une révolution tout exprès pour venger l'honneur de sa femme, il eût débuté par en épouser une autre. Les historiens s'en tirent en disant que la femme outragée était morte de désespoir[5]. Il est plus probable que Maxime, âgé de soixante ans, et père d'un fils en âge d'être marié était veuf depuis longtemps. En général il y a quelque chose de suspect dans toutes ces histoires de femmes violées que depuis Lucrèce on a mêlées à la plupart des grandes conspirations comme une justification ou un prétexte.

Le mauvais succès de la tentative de Valentinien avait démontré encore une fois qu'il était désormais impossible à aucun pouvoir de se soutenir sans l'appui des Barbares fédérés. L'importante place de maitre des milices, d'où dépendait le sort de l'état, était vacante, et il s'agissait de trouver un successeur à Aëtius. Valentinien, aussitôt après la mort de ce grand général, s'était empressé de mander à Rome Majorien, que de brillantes campagnes dans la Gaule avaient illustré dans sa jeunesse, mais que la défiance d'Aëtius avait toujours tenu depuis éloigné des fonctions publiques[6]. Maxime, porté au pouvoir par les partisans du chef assassiné, ne pouvait adopter ce choix. A peine proclamé empereur, il tourna ses regards vers la Gaule, où depuis un siècle se décidaient les destinées de l'Occident. Il sentait combien il était indispensable au maintien de son pouvoir de se concilier à la fois la population romaine de cette province et les Barbares fédérés qui s'y étaient établis. Dans ce double but, il fit offrir le commandement général des milices à Ecdicius Avitus, ce noble gaulois que nous avons vu figurer dans les guerres d'Aëtius, et qui s'était fait surtout une position politique influente par ses liaisons intimes avec les chefs des Wisigoths[7]. Par cette nomination, Maxime rattachait à sa cause l'aristocratie gauloise, toujours disposée à soutenir le parti dont il était le représentant, et s'assurait en même temps l'appui des Goths, qui passaient pour les plus puissants de tous les Barbares fédérés.

La Gaule entière avait applaudi à la chute de Valentinien. Il est facile de voir dans les écrivains gaulois de ce temps combien son gouvernement y était détesté[8]. Avitus accepta la dignité qui lui était conférée aux applaudissements de ses compatriotes, et s'occupa d'abord de faire reconnaître son autorité par les chefs de tous les peuples colonisés dans les provinces. En apprenant la mort d'Aëtius, ces peuples s'étaient agités ; les Francs Ripuaires et Saliens, et les Allemands de la première Germanie avaient fait des incursions dans les parties de la Belgique qui étaient encore romaines 1. Une tournée d'un mois qu'Avitus fit dans les provinces du nord suffit pour rétablir l'ordre. Les Francs rentrèrent dans leurs limites et envoyèrent des députations pour rendre hommage au nouvel empereur ; les Allemands eux-mêmes firent acte de soumission[9]. Mais le principal objet que devait se proposer Avitus, la mission secrète qu'il avait sans doute reçue avec sa nomination était de concilier au nouveau pouvoir l'amitié des Wisigoths. fi se rendit donc à Toulouse, où il fut reçu avec les plus grands honneurs. Le roi Théodoric, accompagné d'un de ses frères, alla hors de la ville au-devant du général romain, qui y fit une entrée pompeuse ; les deux princes marchaient à ses côtés, reconnaissant ainsi publiquement la suprématie officielle de la dignité dont il était revêtu sur toutes les royautés barbares[10]. Avitus trouva les princes wisigoths parfaitement disposés à entrer dans ses intentions, et il se préparait à se rendre à Rome, pour rendre compte à Maxime de ces heureux commencements, lorsqu'il apprit que de nouvelles catastrophes se succédant en Italie avec une effrayante rapidité avaient encore changé la face des affaires.

L'impératrice Eudoxie, veuve de Valentinien, avait été profondément blessée dans tout ce que les sentiments de la femme, de l'épouse et de la mère ont de plus intime et de plus poignant. Offensée de l'insistance hautaine avec laquelle Aëtius réclamait la main de sa fille, elle avait poussé son faible époux à la vengeance, et cette vengeance avait coûté à Valentinien le trône et la vie. Elle-même, la petite-fille du grand Théodose, jetée dans les bras encore sanglants du meurtrier de son mari, s'était vue contrainte de livrer au fils de Maxime cette fille que sa fierté avait refusée au vainqueur des Huns[11]. Dans son désespoir, elle n'eut plus qu'une pensée unique, celle de trouver à tout prix un vengeur : elle ne pouvait en espérer en Orient, où la race de Théodose était éteinte, où régnait Marcien, étranger à sa famille[12]. Une idée infernale la saisit. Rendant Rome tout entière responsable de ses douleurs, elle ne recula pas devant la pensée d'attirer sur cette malheureuse ville le pire de tous les fléaux, l'invasion vandale. Elle écrivit secrètement à Genséric, lui peignit son affreuse position et le somma, comme fédéré de l'Empire, de venger la mort du prince auquel, par le traité de 442, il avait promis de vouer ses services[13].

Genséric n'était que trop disposé à répondre à cet appel ; depuis qu'il avait achevé la conquête de l'Afrique, ses yeux étaient tournés sans cesse vers l'Italie, et il avait déjà fait plusieurs tentatives pour y pénétrer. Il saisit avec empressement une occasion aussi favorable qu'inespérée, et mettant sa flotte en mer, il parut inopinément à l'embouchure du Tibre.

Cette nouvelle foudroyante fut accueillie à Rome, d'un côté avec stupeur, de l'autre, comme tout semble l'indiquer, avec une secrète joie. Le parti de la dynastie déchue était encore puissant ; outre les liens de fidélité que crée toujours un long exercice du pouvoir, les catholiques et le clergé orthodoxe étaient en général très attachés aux princes de la famille de Théodose qui, depuis Honorius, s'étaient montrés si pieux, si dévoués à la religion, si ennemis des païens et des hérétiques[14]. Nous avons signalé au contraire l'espèce d'athéisme affiché par Aëtius et par les chefs barbares qui l'entouraient. Ainsi les catholiques durent voir avec horreur le complot qui éleva Maxime sur le trône. Au milieu d'une population divisée et surprise à l'improviste, aucune résistance n'était possible. Les partisans de Maxime ne songèrent qu'à fuir, poursuivis par les malédictions de leurs adversaires ; lui-même, voulant s'échapper de la ville, fut massacré avec son fils, après trois mois de règne, dans la confusion de cette déroute tumultueuse[15].

Cependant Genséric s'avançait rapidement sans rencontrer d'obstacles. Arrivé le 12 juin aux portes de Rome, il y trouva le pape saint Léon qui venait au-devant de lui avec son clergé. L'impératrice Eudoxie l'attendait au palais où elle le reçut comme un libérateur. Mais le Vandale n'était pas homme à se payer de témoignages de reconnaissance et de respect. Tout ce que le saint pontife put obtenir de lui fut de ne pas incendier la ville et d'épargner la vie des habitants et les principales églises[16]. Rome fut livrée au pillage pendant quatorze jours. Genséric se réserva les dépouilles du palais impérial respecté par Alaric, de cette auguste demeure, qui, suivant l'expression d'un auteur contemporain, avait donné son nom à tous les palais du monde[17], et où s'étaient accumulés depuis cinq siècles les trésors des peuples vaincus par les Romains. Tous ces objets précieux parmi lesquels se trouvaient, dit-on, les vases sacrés enlevés par Titus au temple de Jérusalem, furent transportés à Carthage. L'impératrice y fut emmenée captive avec ses deux filles, Eudoxie et Placidie, et un grand nombre de nobles patriciens dont Genséric espérait tirer de riches rançons. Bientôt après par l'ambition des nobles alliances commune à tous les chefs barbares, il fit épouser à son fils Hunéric, cette jeune Eudoxie que la violence avait déjà fiancée deux fois, victime et cause innocente de tous les malheurs de sa famille[18].

Il peut sembler étonnant qu'après être resté seulement quinze jours à Rome, il en soit sorti volontairement, satisfait d'enlever son butin, et n'ait pas cherché à s'y maintenir. Mais il est probable que pour cette expédition, il n'avait pu rassembler que peu de troupes. C'était plutôt un coup de piraterie qu'une conquête, et il put craindre sa faiblesse numérique au milieu d'une ville populeuse, en face des garnisons romaines de l'Italie et dans le voisinage des Barbares fédérés de la Gaule[19].

En effet, cette seconde prise de Rome produisit dans toutes les parties de l'Empire un soulèvement général. L'impression ne fut pas moins vive que lors de l'invasion d'Alaric, et les auteurs du temps en parlent avec le même sentiment de stupéfaction et de terreur. Dans la Gaule surtout l'indignation fut extrême. Le parti de Valentinien s'était relevé et son premier acte avait été de livrer Rome aux Vandales. La mort de Maxime laissait l'état sans chef. Il était temps pour la Gaule de sauver l'Empire à son tour et d'avoir aussi son empereur à elle, objet constant de ses vœux depuis la fin du IIIe siècle. Tous les regards se tournèrent sur Avitus ; toutes les bouches le proclamèrent seul capable d'arracher la ville éternelle des mains rapaces de Genséric.

Avitus se trouvait encore alors à Toulouse auprès des princes wisigoths qui furent les premiers à le presser de saisir la couronne en lui promettant l'appui de toutes les forces de leur nation[20]. Cédant à leurs conseils, il se rendit avec eux à Arles où s'empressèrent d'accourir les députations des sept provinces et les personnages les plus distingués de la Gaule[21]. Sa marche à travers la Narbonnaise n'avait été qu'un triomphe ; partout sur la route la noblesse en armes venait grossir son cortége et l'assemblée le proclama empereur avec l'expression du plus vif enthousiasme[22]. Aussitôt, pour ne pas laisser refroidir l'ardeur de ce premier élan, il partit pour l'Italie emmenant avec lui l'élite de l'aristocratie gauloise, et laissant la province à la garde des Wisigoths dont la présence aurait pu effrayer les populations italiennes.

L'invasion des Vandales avait jeté dans Rome une telle confusion que personne n'était en état de disputer le pouvoir au nouveau prétendant. Le sénat et l'armée d'Italie confirmèrent, sans difficulté, l'élection d'Arles[23], et Avitus prit paisiblement possession du palais impérial dévasté par Genséric, et de la grande cité veuve de ses habitants que la terreur avait dispersés. Pour achever de rendre son autorité légitime, il ne lui manquait plus que l'unanimité ou l'adhésion de l'empereur d'Orient. Aussi son premier soin fut d'écrire à Marcien pour se faire reconnaître par lui en qualité de collègue. Maxime n'avait pas eu le temps d'entamer une négociation de ce genre, et d'ailleurs élevé par un complot sur le trône encore sanglant de Valentinien, il ne pouvait espérer de faire approuver son usurpation par la cour de Constantinople. Avitus, au contraire, n'avait pris personnellement aucune part aux événements qui avaient renversé la dynastie de Théodose ; son élection était parfaitement légale, et la nécessité de s'unir pour résister aux invasions des Vandales, était également sentie dans les deux Empires. La réponse de Marcien fut donc favorable[24] ; mais comme il avait déjà désigné seul les deux consuls de l'année suivante, il ne voulut pas revenir sur ce qu'il avait décidé. En conséquence le nom d'Avitus ne fut pas in- sait à Constantinople sur les fastes consulaires, en 455, quoiqu'il ait pris le consulat à Rome, suivant l'usage, pour cette année, qui était la première après son élévation.

Toutes les classes de citoyens s'étaient en apparence ralliées au nouveau pouvoir ; nulle part il ne s'était manifesté contre lui d'opposition ouverte ; mais il n'en existait pas moins des germes de mécontentement qui n'attendaient qu'une occasion pour éclater. L'élu de la Gaule, le protégé des Wisigoths ne pouvait être agréable à l'Italie, et le parti de l'ancienne dynastie qui avait si promptement renversé Maxime était encore assez puissant pour se faire craindre. Avitus se crut obligé de donner une garantie de ses intentions conciliantes, en choisissant pour maître des milices Majorien, que les derniers ordres de Valentinien avaient appelé à cette éminente dignité[25] ; il est même probable que ce choix, contraire à ses véritables intérêts, lui fut imposé comme une condition de l'acquiescement du sénat romain. D'un autre côté il ne négligea rien pour s'entourer de ses parents et de ses amis 'les plus dévoués. Son gendre Sidonius Apollinatis, l'un des personnages les plus influents de la puissante cité des Arvernes, l'avait suivi à Rome, et composa pour l'inauguration de son premier consulat le panégyrique en vers, dont nous avons déjà cité tant de fragments.

Après avoir ainsi consolidé son pouvoir, Avitus s'occupa de remédier aux maux de l'Empire dont la situation devenait de plus en plus critique. Son premier soin dut être de pourvoir à la sûreté de l'Italie en rétablissant l'ordre sur les frontières du nord, troublées par les grands mouvements que la mort d'Attila avait occasionnés parmi les Barbares, et de réorganiser les armées impériales très affaiblies depuis que l'hostilité des Huns avait fermé les sources de leur recrutement extérieur. Dans ce double but, il se rendit à la fin de l'année 455, en Pannonie[26], tandis que Majorien repoussait dans les Alpes Rhétiennes une invasion des Allemands qui, délivrés du voisinage des Huns, recommençaient leurs incursions favorisées par la nature du pays[27]. Tous les Barbares qui voulurent entrer comme fédérés au service de l'Empire furent colonisés dans les provinces voisines du Danube et leurs contingents vinrent suppléer à la faiblesse des légions.

Avec ces nouveaux auxiliaires, Avitus se trouvait en état de défendre les côtes de l'Italie contre les pirateries des Vandales ; mais il ne pouvait empêcher Genséric d'étendre ses conquêtes au-delà des mers. Profitant des désordres causés par son audacieuse tentative sur Rome, le roi vandale, de retour à Carthage, avait sur-le-champ repris possession des deux Mauritanies, rendues à l'Empire par le traité de 442, puis mettant sa flotte en mer, il envahit la Sicile, la Sardaigne, la Corse et toutes les îles de la Méditerranée[28]. Chaque année au printemps ses flottes sortaient des ports et allaient promener la dévastation sur tous les rivages de cette mer, pénétrant jusqu'au fond de l'Adriatique et menaçant à la fois les pos sessions des deux Empires, dont elles interceptaient la navigation et le commerce[29]. Ainsi commença cette guerre de piraterie que l'Afrique devenue barbare a faite pendant plus de mille ans à l'Europe civilisée, et dont notre glorieuse conquête d'Alger a pu seule fixer le terme.

Réprimer ces ravages, attaquer les Vandales dans les lieux mêmes où ils avaient établi le siège de leur puissance, reconquérir les provinces qui jadis nourrissaient l'Italie en proie à la famine, depuis qu'elle les avait perdues, tel était le premier besoin de l'Empire et le plus puissant objet des préoccupations d'Avitus. L'Espagne était le point par lequel on pouvait faire passer le plus facilement une armée en Afrique ; mais cette contrée elle-même avait échappé à la domination romaine. Les Suèves en occupaient plus des deux tiers. Avitus chargea Théodoric de combattre ces Barbares, et le roi des Wisigoths accepta avec joie une mission si bien en harmonie avec les sentiments de son peuple[30].

Pendant l'année 456, il fit au roi suève Rechiaire une guerre acharnée, lui reprit presque toutes les villes de la Galice et de la Lusitanie, le chassa de Braga, sa capitale, et se rendit enfin maître de sa personne[31]. Le fanatisme religieux contribua à augmenter les horreurs de cette guerre. Nous avons déjà dit que tous les Barbares convertis au christianisme étaient ariens, et que les Wisigoths se distinguaient par leur attachement aux doctrines de cette secte. Partout où ils portèrent leurs armes en Espagne, ils signalèrent leur zèle impie en massacrant les prêtres orthodoxes, en dépouillant et brûlant les églises, en faisant manger leurs chevaux sur la table sainte des autels[32]. Aussi, quoiqu'auxiliaires de l'Empire, ils étaient vus avec horreur par les populations romaines du pays qui, se formant en bagaudes, prirent les armes pour défendre leur religion et leurs foyers[33], tandis que les restes des Suèves, réfugiés dans les montagnes au nord du Douro, sous la conduite d'un chef, nommé Maldra, bravaient encore leurs vainqueurs, et recommençaient une lutte qu'on avait pu croire terminée par la captivité de leur roi[34].

Afin d'être plus à portée de surveiller et de seconder les opérations de son allié, Avitus s'était transporté à Arles, et avait équipé dans les ports de la Gaule une flotte dont il confia le commandement à un de ces officiers barbares, qu'Aëtius avait élevés aux honneurs, et qui s'étaient formés à son école. Le nouveau commandant s'appelait Ricimer, et avait le titre de comte, qui répondait, comme nous l'avons déjà dit, à celui d'officier général dans nos armées modernes. Il était d'origine suève, fils d'un chef de cette nation et d'une fille de Vallia, premier roi des Wisigoths d'Aquitaine[35]. L'estime de l'armée l'avait désigné au choix de l'empereur, et dès le premier abord il justifia la haute idée qu'on avait conçue de ses talents et de son courage. Ayant rencontré la flotte vandale dans les parages de la Corse, il l'attaqua et la détruisit complètement[36] ; puis, sans perdre de temps, il se porta sur la Sicile, débarqua près d'Agrigente, battit encore les Vandales sur terre et les chassa de cette partie de l'île[37].

Ces victoires eurent un grand retentissement dans toute l'Italie. C'était la première revanche que lei Romains eussent prise sur Genséric depuis l'humiliation que ce farouche conquérant avait imposée à la capitale même de l'Empire. Ricimer vint jouir de sa gloire à Rome et à Ravenne où il fut accueilli avec un enthousiasme d'autant plus vif que les divers partis virent aussitôt en lui un instrument qui pouvait servir leurs desseins.

Nous avons déjà signalé l'opposition secrète qui existait dans le sénat contre le pouvoir d'Avitus, et qui l'avait forcé à choisir Majorien pour commandant général des milices. Ce choix, qui faisait voir en même temps à la tête des armées le maître des milices nommé par Maxime et celui que Valentinien avait choisi avant de mourir, était une tentative de conciliation entre les partis. Mais il est rare que ces sortes de coalitions puissent créer un accord durable ; l'élu de la Gaule et celui de l'Italie, l'élu de Maxime et celui de Valentinien ne pouvaient longtemps commander ensemble ; il fallait que tôt ou tard l'un des deux disparût devant l'autre.

Avitus avait d'ailleurs contre lui une autre cause d'impopularité. La protection des Wisigoths avait commencé sa fortune politique et était encore son plus ferme appui. Ses liaisons intimes avec Théodoric ne déplaisaient pas seulement aux Romains, opposés à toute influence barbare ; elles blessaient aussi tous les fédérés de race slave ou suévique, naturellement ennemis des Goths. C'était ce dernier motif qui donnait surtout aux amis de Majorien l'espérance fondée d'attirer Ricimer dans leur parti. Quoique tenant par sa mère à la race gothique, ce général était Suève de naissance. Comme tous les autres chefs barbares, il était choqué de la prééminence des Wisigoths qui se vantaient d'avoir fait un empereur, et. il ne pouvait voir sans douleur ses compatriotes d'Espagne écrasés par Théodoric. Toutes ces raisons le décidèrent à mettre sa gloire récente au service de l'opposition.

Avitus, en se chargeant de diriger lui-même. les opérations les plus importantes de la guerre-contre les Vandales, avait cru sans doute affaiblir l'influence de Majorien qui restait oisif en-Italie. Mais en même temps, par son absence, il laissait le champ libre aux complots de ses ennemis et aux intrigues de son rival. Dès que Ricimer et Majorien se furent entendus il devint inutile de dissimuler. La conspiration éclata par une émeute militaire à Ravenne, dans laquelle périt le patrice Ramire, fidèle à la cause d'Avitus. Le sénat, qui n'attendait qu'une occasion pour se prononcer, décréta aussitôt la déchéance de l'empereur gaulois ; Majorien et Ricimer se chargèrent de l'exécution.

A la première nouvelle de ces événements, Avitus s'empressa de mander à Théodoric de quitter l'Espagne pour venir à son secours. Mais, prévoyant que les Wisigoths ne pourraient sortir facilement d'un pays couvert de bandes ennemies, il pensa qu'une prompte répression suffirait peut-être pour étouffer le complot à sa naissance, et il se hâta de repasser les Alpes avec quelques troupes dévouées.

Arrivé au-delà des monts, il trouva l'Italie entière soulevée contre lui ; la lutte n'était plus égale. Daus un combat livré près de Plaisance, le 16 octobre 456, il fut vaincu et pris par Ricimer qui lui imposa pour conserver sa vie l'obligation d'abdiquer sur-le-champ et d'entrer dans les ordres sacrés, en acceptant l'évêché de Plaisance, de cette ville témoin de sa défaite[38]. C'est le premier exemple que l'on trouve en Occident de cet abus des choses saintes qui infligeait la plus haute dignité du christianisme comme une sorte de dégradation aux hommes politiques, dont on voulait annihiler l'influence. Cet usage, pratiqué en Orient depuis le commencement du Vo siècle et condamné en tout temps par l'Église, prouve que la pureté des sentiments chrétiens commençait à se corrompre au souffle des intérêts matériels.

Avitus feignit d'accéder à toutes les conditions qu'on lui dicta. Mais quelques jours après, ayant trouvé moyen de s'échapper, il s'empressa de fuir vers la Gaule avec ses trésors. Son intention était d'attendre dans l'Auvergne sa patrie, au milieu de ses parents et de ses amis, et dans l'asile révéré du sanctuaire de Saint-Julien, à Brioude, le retour des Wisigoths qui pouvaient encore relever sa cause et la faire triompher. Mais il périt dans le voyage, avant d'avoir pu toucher le sol gaulois, et le lieu saint où il avait cru trouver un refuge ne lui servit que de tombeau[39].

La mort d'Avitus, en délivrant les chefs du parti vainqueur de leurs plus pressantes inquiétudes, laissait en présence des prétentions rivales et difficiles à concilier. Ricimer, barbare de naissance, arien de religion, ne pouvait aspirer au trône impérial. Cependant il ne voulait pas non plus se donner un maître dans son complice. Il convint avec Majorien de laisser les choses dans l'état où elles étaient. Par les principes du droit public que nous avons exposés plus haut, la vacance du trône d'Occident rendait de plein droit l'empereur d'Orient seul maître de tout l'Empire. Majorien et Ricimer lui écrivirent pour déclarer qu'ils ne voulaient plus reconnaître d'autre autorité que la sienne, et qu'ils le priaient de confirmer le premier dans la dignité de maître des milices, et d'accorder celle de patrice au second. Cette lettre était adressée à Marcien, qui ne put y répondre, étant alors déjà atteint de la maladie dont il mourut le 26 janvier 457. Léon, son successeur, accueillit favorablement les ouvertures des chefs de l'armée d'Occident, et leur conféra dès le mois suivant les grades qu'ils sollicitaient.

Cet accord aurait suffi pour consolider leur pouvoir, si le parti d'Avitus était mort avec lui. Mais la Gaule, pour avoir perdu le souverain de son choix, n'était pas soumise et Théodoric qui avait reçu au fond de la Galice la nouvelle des événements d'octobre, faisait tous ses efforts pour terminer la guerre dans laquelle il était engagé, afin d'être libre de venger la chute de l'empereur qu'il avait créé. Le soulèvement de la Gaule fut rapide et spontané ; partout on refusa d'y reconnaître les ordres de Majorien et de Ricimer. L'opposition se déclara surtout avec violence dans les puissantes cités des Arvernes et des Eduens, dans la province de la Première Lyonnaise principal siège de la vie politique des Gaules au Ve siècle. Lyon devint le quartier-général et le centre de la révolte.

Dans la Narbonnaise, on songea à proclamer empereur Marcellianus, patricien d'un mérite distingué qui avait déjà réuni quelques suffrages au moment où Avitus fut élevé au pouvoir. La jeune noblesse de cette province forma un corps de volontaires, et un certain Pœonius, qui s'était fait le porte-drapeau de ce corps s'empara de la préfecture à Arles, et s'y installa sans autre droit que celui du plus fort, seul code des temps de factions[40].

Pour comprimer cette anarchie, tout le monde comprit à Rome qu'il fallait une autorité plus imposante, plus active que celle de l'empereur de Constantinople. Le sénat, l'aristocratie, le clergé soutenaient avec ardeur Majorien, qui représentait le parti de l'ordre, de la religion, de la légitimité romaine, l'ancien parti de la dynastie de Théodose. Ricimer, pressé par les instances de tous les grands personnages de l'Empire, ne put s'empêcher de reconnaître qu'il fallait un empereur à l'Occident, et lui-même ne pouvant l'être, il était impossible d'en avoir un autre que Majorien. Il finit donc par donner son assentiment à l'élévation de son collègue, et le fit proclamer empereur par l'armée, près de Ravenne, au mois d'avril 457, en se réservant pour lui-même la dignité de maître des milices que le nouveau souverain laissait vacante[41].

A peine élu, Majorien eut à combattre les plus dangereux ennemis de l'Empire. Les Vandales, impatients de venger leurs dernières défaites, avaient mis en mer une nouvelle flotte et menaçaient les côtes de l'Italie. Ils tentèrent un débarquement sur les rivages de la Campanie et envoyèrent des troupes de Maures ravager ces riches campagnes. Mais l'empereur était sur ses gardes ; les pirates surpris et attaqués vigoureusement furent forcés de se rembarquer avec une perte considérable, et la flotte s'éloigna de ces parages qu'elle n'osa plus insulter[42].

Rome qui craignait déjà une seconde invasion de Genséric fut rassurée par ce succès, et la popularité de Majorien s'en accrut. Toutes les classes de citoyens avaient applaudi à son élection. Son règne s'annonçait comme une restauration de l'ancienne liberté romaine. Au mois de janvier 458, il prit le consulat, suivant l'usage, avec l'empereur Léon. Le Code Théodosien nous a conservé une lettre remarquable qu'il écrivit en cette circonstance. II y rappelle aux sénateurs qu'il a été fait empereur par leurs libres suffrages et par la volonté de l'armée. Il invoque la protection de la divine Providence, pour l'intérêt de tous, sur cette élection qu'il dit avoir acceptée non par ambition, mais par dévouement au bien public. Il prie les pères conscrits de ne point cesser d'être favorables an prince qu'ils ont fait eux-mêmes, et de prendre part avec lui au gouvernement des affaires, afin que l'Empire qu'il tient d'eux prospère par leur union. Il promet de veiller avec son père, le patrice Ricimer, au maintien des forces militaires de l'état, et à la sécurité du monde romain, déjà sauvé, dit-il, par leurs communs efforts, des attaques extérieures et des calamités domestiques[43]. Il rassure les partis contre la crainte des délateurs et des proscriptions. Enfin il déclare aux sénateurs qu'ils trouveront toujours en lui, avec l'autorité d'un prince, la déférence d'un collègue.

La conduite de Majorien ne démentit pas les promesses de son avènement ; elle fut toujours digne, juste et modérée. Les lois promulguées en son nom eurent toutes pour objet de réprimer les abus, de purifier les mœurs, de faire respecter la religion, de soulager la misère des peuples. Il accorda des remises d'impôts, il plaça les agents du fisc sous la surveillance immédiate des gouverneurs de province, il remit en vigueur les nobles et utiles fonctions des défenseurs des cités, et prit des mesures pour relever les corporations municipales de l'abaissement où elles étaient tombées sous un régime oppresseur[44]. Dans ses lois religieuses on reconnaît l'influence du puissant génie et de la piété éclairée de l'illustre pontife saint Léon en qui il mettait toute sa confiance. Parmi ces lois, il en est une remarquable, celle qui défend de contraindre personne à recevoir les ordres sacrés. Majorien expiait ainsi le scandale qui avait été donné lors de la déposition d'Avitus, et peut-être songeait à se préparer à lui-même une garantie pour l'avenir.

Une législation si sage, une administration si douce étaient bien propres à rallier les factions dissidentes et à calmer le feu des discordes civiles. Cependant la Gaule persista longtemps à méconnaître l'autorité de Majorien. Cette vaste province composait alors avec l'Italie tout l'empire d'Occident, et les liens qui unissaient encore ces deux grands débris de la domination romaine tendaient à se relâcher de plus en plus. Depuis les conquêtes de César, la Gaule avait toujours été le foyer des plus graves perturbations de l'Empire ; elle ne reconnaissait qu'avec peine la suprématie de l'Italie, et son obéissance ne cessa jamais d'être douteuse et contrainte. Si elle échoua d'abord dans ses tentatives pour déplacer le siège du pouvoir, si elle consentit à n'être qu'une province romaine, c'est que Rome avait derrière elle le reste du monde. Mais lorsqu'elle se vit en présence de l'Italie restée seule et sans autre appui que les prestiges d'une antique gloire, ses prétentions s'accrurent avec la faiblesse de sa rivale. Elle ne songea point à se séparer de l'Empire ; c'eut été rompre avec la civilisation. Mais elle voulut y être maîtresse, et cette lutte, entre deux fractions à peu près égales en force, rendit tout gouvernement impossible. Toujours le choix de l'Italie était repoussé par la Gaule, le choix de la Gaule par l'Italie, et de là ces déchirements intérieurs qui précipitèrent rapidement l'empire d'Occident vers sa ruine[45].

A l'avènement de Majorien, le soulèvement de la Gaule avait été prompt. Mais il ne put s'y organiser une résistance sérieuse. L'aristocratie gauloise avait seule pris les armes au milieu des populations indifférentes, et était elle-même divisée sur le choix de ses chefs. Elle obéissait dans la Narbonnaise à Pœonius et à Marcellien ; dans la Lyonnaise, elle subissait l'influence de Sidonius Appollinaris, gendre de l'empereur Avitus. Les Wisigoths auraient pu donner de la consistance à ces efforts mal concertés ; mais toutes leurs forces étaient engagées au-delà des Pyrénées, sur un sol toujours funeste à l'invasion étrangère. Ils étaient vainqueurs, et les insurrections des bagaudes espagnols, les attaques des Suèves, retranchés dans les montagnes, rendaient leur position plus difficile qu'avant la victoire[46].

Après eux les Bourguignons étaient les plus puissants des Barbares fédérés de la Gaule. Pendant une longue paix, ce peuple avait réparé ses pertes ; Aëtius avait agrandi son territoire, et ses chefs, appelés à la cour dans les dernières années du règne de Valentinien, s'étaient élevés à des grades importants dans l'armée impériale[47]. La nation était alors commandée par le roi Gundioch, dévoué à Ricimer, dont il avait épousé la sœur, et dont il partageait la haine contre les Goths. A sa voix les Bourguignons s'armèrent pour la cause de Majorien et la firent promptement triompher. La ville de Lyon essaya seule de résister ; elle fut prise d'assaut, pillée et détruite en partie[48]. Dès-lors tout tomba aux pieds du vainqueur, et les chefs du mouvement ne songèrent plus qu'à obtenir leur grâce.

Néanmoins les factions étaient plutôt abattues que soumises, et l'arrivée des Wisigoths pouvait suffire pour ranimer la guerre civile. Majorien sentit alors la nécessité de se transporter en personne avec des forces imposantes dans ces provinces encore agitées. Il partit de Ravenne à la fin de novembre 458, et franchit les Alpes dans cette saison rigoureuse[49] à la tête d'une nombreuse armée. Nous avons dit plus haut comment les troupes impériales d'Italie s'étaient recrutées par les colonies militaires formées avec les débris de la puissance d'Attila. Le dénombrement donné par Sidonius, des peuples auxiliaires qui marchaient sous les drapeaux de Majorien confirme ce fait, car la composition de cette armée était exactement semblable à celle des hordes que le conquérant tartare conduisit dans les plaines de la Champagne. On y voyait des Huns, des Ostrogoths, des Bastarnes, des Ruges, et des détachements de toutes les autres nations slaves ou teutoniques qui avaient suivi la fortune d'Attila[50]. Dans la marche même éclatèrent les désordres que devait produire l'assemblage de ces éléments discordants. Les Huns toujours farouches et orgueilleux, toujours en butte à la haine de leurs anciens vassaux, provoquèrent une émeute militaire dans laquelle ils furent massacrés[51].

La Gaule trembla à l'approche de ces bandes barbares qui lui avaient déjà fait tant de mal. Mais, ne voyant plus d'ennemis à combattre, Majorien ne songea qu'à rallier les cœurs par sa clémence. Tous les hommes marquants du parti vaincu implorèrent leur pardon et l'obtinrent. Il ne laissa pas la préfecture des Gaules à Pœonius, mais il l'admit au nombre de ses courtisans[52]. Juste appréciateur des talents militaires de Marcellien, il lui conféra la dignité de patrice et l'envoya Commander les troupes qui défendaient la Sicile contre les Vandales. Sidonius Appollinaris lui-même, le gendre d'Avitus, le défenseur de Lyon, fit sa paix avec le vainqueur, et vint prononcer dans une assemblée solennelle le panégyrique en vers de Majorien, modèle de basse flatterie et d'inconstance politique, mais précieux document pour l'histoire de cette époque[53].

La ville de Lyon avait seule souffert de la victoire de Majorien ; à la prière de Sidonius, il permit d'en relever les ruines[54]. Mais il ajouta aux possessions des Bourguignons toute la province Lyonnaise, ancien territoire de la cité éduenne[55]. C'était à leur fidèle concours qu'avaient été dus principalement les rapides succès de cette guerre. Il fallait récompenser leurs services et constituer dans la Gaule une puissance capable de contrebalancer celle des Wisigoths. Les Bourguignons occupaient déjà l'Helvétie, le pays des Sequanes, les Alpes Pennines et la Viennoise ; la cession de la première Lyonnaise les rendit maîtres de toute la Gaule orientale. Ainsi fut fondée une monarchie qui joua un grand rôle dans les premiers temps de la dynastie mérovingienne, et dont le souvenir s'est propagé à travers le moyen-âge jusqu'à nos jours dans les noms du royaume, du duché et de la province de Bourgogne.

Une politique généreuse est presque toujours une politique habile. On vit bientôt qu'il avait été sage à Majorien de se montrer clément pour diminuer le nombre de ses ennemis. Théodoric, étant enfin parvenu à se dégager des obstacles qui le retenaient en Espagne, reparut en 459 dans l'Aquitaine avec son armée prête à appuyer l'opposition de la Gaule. Mais il arrivait trop tard. Cette opposition n'existait plus. Abandonné par l'aristocratie gauloise qui avait fait sa soumission, il se trouvait seul contre toutes les forces de l'Empire. Majorien marcha à sa rencontre ; il y eut entre eux un combat dont l'issue fut défavorable aux Wisigoths et les détermina à entrer en négociation[56]. Sidonius Appollinaris, impatient de se faire pardonner sa rébellion par quelque service important, usa de l'influence que lui donnaient les souvenirs de son beau-père Avitus et ses propres relations avec les Wisigoths pour hâter la conclusion d'un traité par lequel Théodoric reconnut la suzeraineté de Majorien aux mêmes conditions que celle de ses prédécesseurs.

Cet arrangement terminait la guerre civile. La Gaule entière était pacifiée. Mais pour maintenir dans l'obéissance cette grande province et les peuples barbares qui l'habitaient, il fallait y laisser un lieutenant capable de faire respecter son autorité sans la faire haïr. Majorien prouva encore son discernement en confiant le commandement général des milices des Gaules à un des membres les plus distingués de l'aristocratie locale, Afranius Syagrius Égidius[57]. Ce noble personnage descendait de Syagrius qui fut consul sous le grand Théodose, en 382 ; il était allié aux plus puissantes familles de la cité des Arvernes, notamment à celle du préfet Tornantius Ferreolus dont la sage administration, à l'époque de l'invasion des Huns, avait épargné bien des maux à la Gaule[58]. Brave guerrier, habile homme d'état, Égidius peut être appelé le dernier des Romains, comme on a appelé Philopœmen le dernier des Grecs. En effet après lui l'empire d'Occident tombe pour ne plus se relever, la civilisation antique s'efface et les noms barbares apparaissent seuls dans l'histoire. Nos historiens classiques n'ont vu dans ce héros qu'un certain comte Gilles ou Gillon, factieux qui osa disputer la couronne au roi de Fiance Childéric. Ce nom ne se serait peut-être pas même rencontré sous leur plume s'il n'avait pas été mêlé aux chroniques des Francs-Saliens par suite d'un événement qui attira peu l'attention des contemporains, mais qui en revanche a beaucoup occupé les commentateurs modernes et a été tout-à-fait dénaturé par eux dans ses causes et dans ses conséquences.

Nous avons dit plus haut que depuis la pacification de 431, les Francs étaient toujours restés fidèles aux traités conclus par eux avec Aëtius et l'avaient servi de leurs contingents dans toutes les guerres de la Gaule. Des liens particuliers lui assuraient l'affection du chef des Saliens, Mérovée qu'il avait accueilli enfant à Rome et dont il s'était rendu le père d'adoption ou le parrain d'armes. On ne sera donc pas étonné que, dévoués à leur général, les Francs aient appris avec indignation l'assassinat dont il fut victime, et se soient regardés comme déliés par sa mort de leurs engagements envers l'Empire. Aussi avons-nous vu qu'au premier bruit de cet événement, ils coururent aux armes et firent des irruptions dans la Belgique romaine. Cependant, lorsque Avitus qu'ils connaissaient comme un ancien compagnon d'armes, se présenta à eux en qualité de maître des milices au nom du nouvel empereur Maxime élevé au trône par les amis et les vengeurs d'Aëtius, il fut facile de les amener à reconnaître un pouvoir qui s'accordait avec leurs sympathies. L'intronisation d'Avitus ne put que les confirmer dans leur soumission. Mais sa déposition et sa mort changèrent cet état de choses et réveillèrent leurs rancunes et leurs défiances.

La rapidité des succès de Majorien n'avait pas permis à ces dispositions hostiles d'éclater[59]. Pour les neutraliser plus sûrement, Égidius eut l'adresse de répandre parmi les Francs des semences de discorde. Mérovée était mort vers 457, et avait eu pour successeur son fils Childéric, à peine sorti de l'enfance. Une opposition violente ne tarda pas à se prononcer contre le jeune prince. Les chroniqueurs prétendent qu'il y avait donné lieu par le libertinage de sa conduite. rai déjà dit ce que je pense de toutes ces atteintes à l'honneur des femmes, présentées comme explications des révolutions politiques. Que ce prétexte ait été ou non mis en avant par les révoltés, qu'il fût réel ou sans fondement, c'est ce qui importe peu à l'histoire. Il nous suffit de savoir que les Francs ôtèrent le commandement à Childéric, et qu'il fut forcé de s'exiler du pays et de se réfugier dans la Thuringe[60].

L'influence romaine fut probablement la vraie cause de cette réaction, car, après avoir chassé leur chef national, les Francs prirent aussitôt pour arbitre de leurs destinées Égidius, qui, en sa qualité de maître des milices des Gaules était le commandant suprême de tous les Barbares fédérés établis dans la province[61]. Ils s'engagèrent à ne plus reconnaître d'autre autorité que la sienne, ou, si l'on veut, ils le prirent pour roi, suivant le langage des chroniqueurs. Néanmoins Égidius ne se chargea point de les diriger par lui-même ; il remit le commandement immédiat de la nation à un noble franc, nommé Viomade, qui avait pris part à la révolte, mais qui, selon les chroniqueurs, n'avait d'autre intention que de faire servir son influence au rétablissement du fils de Mérovée[62].

Ces faits, tels que nous venons de les présenter, n'ont rien que de très simple et de très naturel ; mais ils sont une énigme inexplicable pour nos historiens classiques et pour tous les auteurs fidèles au système de la conquête et des royautés barbares indépendantes. Comment, disent ces écrivains, les Francs, ennemis acharnés des Romains, dévastateurs et conquérants de la Gaule, auraient-ils choisi pour leur roi précisément un Romain, et qui plus est, le général des troupes romaines ? Comment, étant devenu roi des Francs ou roi de France — car il l'était tout aussi bien que Clodion ou Mérovée —, Égidius est-il resté général au service de l'Empire ? Comment n'a-t-il pas pris le titre de roi ? Et lorsque, peu de temps après, les intrigues de ses ennemis le rendirent suspect à la cour comment a-t-il présenté humblement sa justification au lieu de répondre à un insolent empereur, en marchant contre lui à la tête de ses sujets ? Toutes ces difficultés sont en effet insolubles dans le système adopté par ces historiens, et quelques-uns d'entre eux désespérant de porter la lumière dans ce chaos, ont pris le parti de nier le fait lui-même pour s'épargner la peine de l'expliquer.

Mon ouvrage tout entier est une réponse à ces objections. Si, devant tout ce que nous avons vu jusqu'ici, elles ne tombent pas d'elles-mêmes, si elles laissent encore des doutes dans l'esprit du lecteur, j'aurai manqué mon but. Ajoutons cependant encore quelques observations propres à faire ressortir la vérité dans tout son jour.

A l'époque où nous sommes arrivés, les Francs n'étaient pas ennemis de l'empire romain, hostes. Comme tous les autres Barbares colonisés dans les provinces romaines, ils étaient au nombre des fédérés de cet empire, fœderati. A ce titre, ils en étaient membres, et l'empereur pouvait leur écrire comme Valentinien avait écrit au roi des Wisigoths Théodoric : Auxiliamini reipublicœ cujus membrum tenetis. Ils reconnaissaient l'autorité de l'empereur, celle de son délégué, le maître général des milices de l'Empire et celle de son lieutenant, le maître des milices des Gaules, commandant immédiat de tous les Barbares fédérés établis dans cette province. Leur chef national Childéric, se trouvant en opposition avec la politique romaine, depuis l'avènement de Majorien, un parti se forme contre lui dans le sein même de la nation, par l'influence et les manœuvres d'Égidius[63]. Le chef national est chassé, et l'autorité du maître des milices est seule reconnue. Égidius ne prit pas pour cela le titre de roi ; car il était revêtu d'une dignité supérieure à toutes les royautés barbares, d'une dignité à laquelle tous les rois barbares aspiraient, en bornant même souvent leur ambition à des grades inférieurs dans la hiérarchie militaire. Nous avons vu un roi des Francs devenir comte des domestiques ; un roi des Allemands changer avec plaisir sa royauté contre le simple grade de tribun ou colonel au service de l'Empire. Nous avons vu le fameux Marie, roi des Wisigoths, solliciter le commandement des milices d'Illyrie, emploi précisément égal à celui d'Égidius dans la Gaule.

Si tout cela ne suffit pas pour nous faire comprendre, choisissons d'autres exemples dans les temps modernes ; examinons ce qui se passe sous nos yeux. N'existe-t-il pas dans l'Inde des royautés vassales de l'Angleterre ? Les rois de ce pays ne reconnaissent-ils pas la suprématie du lord gouverneur de l'Inde et des officiers généraux qui commandent sous ses ordres ? Si dans un de ces états les sujets, soulevés par quelque cause de mécontentement ou par des intrigues anglaises, viennent à chasser leur souverain national, le royaume ne passe-t-il pas sous le commandement d'un officier anglais, qui ne change' point pour cela contre le titre de roi son grade de général ou de colonel ? A Alger, ne voyons-nous pas des tribus hostiles, après avoir d'abord ravagé les villages de nos colons, attaqué nos cantonnements, tué nos soldats, brûlé nos maisons, comme faisaient les Francs sur les frontières de la Gaule, se soumettre enfin à nos armes victorieuses, et envoyer leurs contingents combattre sous les ordres de nos généraux ? Ne voyons-nous pas leurs scheicks solliciter des décorations et des grades dans l'armée française ? Eh bien, la position des rois de l'Inde, vis-à-vis du gouvernement et des généraux anglais, celle des scheicks arabes vis-à-vis du roi de France et des généraux français en Afrique, est précisément celle des rois barbares aux IVe et Ve siècles vis-à-vis des empereurs et des commandants des milices impériales.

Hâtons-nous toutefois d'ajouter qu'il ne faut pas forcer le parallèle, qu'on doit tenir compte de la faiblesse du gouvernement impérial et de la force des peuples barbares au temps dont nous parlons, que l'équilibre entre le pouvoir de droit et le pouvoir de fait tendait dès-lors à se rompre et que, cet équilibre une fois détruit, l'empire d'Occident est tombé. Mais les principes fondamentaux de droit public que nous venons d'exposer n'en dominent pas moins tous les événements de cette époque. Pour vouloir les nier, il faut dénaturer tous les faits, démentir tous les témoignages contemporains, et se jeter à chaque pas dans des difficultés inextricables qui ont fait un chaos de cette période de notre histoire. Je reprends maintenant la série des événements que je regrette d'interrompre par ces discussions critiques auxquelles je ne puis me soustraire, ayant à combattre des préjugés invétérés et soutenus par les autorités les plus respectables.

Nous avons vu Majorien triompher de tous ses ennemis, abattre tous ses rivaux et rester seul maître du pouvoir. Il avait toutes les sympathies de Rome et de l'Italie dont il était l'élu. Dans la Gaule, l'aristocratie s'était franchement ralliée à un vainqueur généreux. Des trois grandes masses de Barbares fédérés établis dans cette province, les Bourguignons lui étaient dévoués par l'influence de Ricimer ; Égidius lui avait gagné les Francs ; les Wisigoths avaient accepté la paix et pris l'engagement de servir sous ses drapeaux. Ainsi dégagé des embarras intérieurs, il tourna tous ses soins vers le grand objet que les chefs des deux Empires n'avaient jamais perdu de vue depuis l'invasion des Vandales en Afrique. Détruire ce peuple de pirates, reconquérir la province, qui, depuis plus de 500 ans, nourrissait Rome ; c'était là une nécessité à laquelle nul empereur ne pouvait se soustraire.

Dès les premiers mois de son règne, avant de quitter l'Italie, il avait fait construire et équiper des vaisseaux dans les ports de l'Adriatique et de la mer de Toscane[64]. Depuis, il avait continué les mêmes préparatifs dans la Ligurie, dans la Narbonnaise et dans la partie de l'Espagne encore romaine. A cet effet, il passa l'année 459 à Arles, et au commencement de 460, toutes ses forces navales eurent ordre de se réunir dans le port de Carthagène où il devait se rendre lui-même par terre avec l'armée qu'il avait rassemblée dans les Gaules, et les contingents des Wisigoths. Genséric tremblait déjà devant cette formidable invasion dont le succès semblait assuré, et demandait humblement à traiter avec l'Empire[65]. Un audacieux coup de main, secondé par la trahison, le sauva de ce-péril. Guidés par des avis secrets, les Vandales surprirent la flotte impériale à l'ancre près de Carthagène et enlevèrent ou détruisirent tous ces vaisseaux rassemblés à si grands frais.

Ce désastre anéantissait toutes les espérances de Majorien qui avait déjà passé les Pyrénées et était arrivé à Saragosse avec l'armée de terre[66]. Il fallait refaire une flotte avant de songer à attaquer l'Afrique. Forcé de renoncer à son entreprise, il revint tristement à Arles, et se vit réduit à accepter les propositions de paix que Genséric lui avait faites et qu'il avait d'abord repoussées. A la fin de l'année, il conclut avec les Vandales un traité qui les laissait en possession de toutes leurs conquêtes et qui lui nuisit beaucoup dans l'esprit des Romains.

Lorsqu'il avait quitté l'Italie, en 458, il avait commis la même faute qu'Avitus en ne se faisant pas accompagner de Ricimer qui, pendant deux ans, resta seul à Ravenne et put ainsi se ménager des intelligences dans l'armée et dans le sénat de Rome[67]. Au printemps de l'année 461, les Allemands ayant franchi les Alpes Rhétiennes, menacèrent d'une invasion les plaines du Milanais[68]. Majorien s'empressa de repasser les monts, et vers le mois de juillet, il rejoignit à Tortone l'armée d'Italie, commandée par Ricimer. Peu de jours après, il avait cessé de vivre, et la voix publique accusa de sa mort le général barbare qui avait déjà su se défaire d'un empereur[69]. Néanmoins ce meurtre, s'il a été réellement commis, fut tenu très secret, et Procope, en disant que Majorien mourut de maladie[70], s'est conformé sans doute aux rapports officiels envoyés par Ricimer à la cour de Constantinople. Mais si l'accusation n'est pas entièrement prouvée, elle est au moins très vraisemblable. En consentant à l'élévation de Majorien, Ricimer n'avait cédé qu'à l'entraînement des circonstances et aux vœux de l'opinion publique. Sa jalousie, contre son ancien collègue devenu son souverain, dut s'envenimer encore par le spectacle des succès de Majorien et des grandes qualités qui lui gagnaient tous les cœurs. Il se sentit effacé par l'ascendant d'un prince qu'il regardait comme sa créature, et son orgueil blessé, son existence politique compromise purent facilement le porter à un attentat devant lequel il n'était pas homme à reculer par des scrupules de conscience.

Majorien fut le dernier des empereurs romains qui méritât ce titre dans l'Occident[71]. Pendant un règne de trois ans, il développa des talents et des vertus capables de relever cet empire si le crime ou la fatalité n'avaient pas interrompu si tôt sa carrière. Religieux, ami des lettres, des mœurs douces et des plaisirs délicats[72], plein de respect pour les anciennes lois et les formes constitutionnelles de Rome, il représentait la civilisation antique dans ses traditions les plus pures, perfectionnées par les croyances chrétiennes. Sa mort fut pleurée sincèrement par tous les Romains éclairés, par tous les vrais catholiques. Le pape saint Léon l'avait précédé de quelques mois dans la tombe ; ainsi l'Occident perdait à la fois ses meilleurs guides et ses plus fermes soutiens. Le modeste tombeau élevé à Majorien sur le lieu même où il périt, inspira au pieux Ennodius, auteur de la vie de saint Epiphane, cette épitaphe, expression touchante des regrets populaires : « Les pyramides recouvrent de leur masse éternelle les ossements d'indignes souverains ; un vil sépulcre suffit aux princes pieux. »

Ricimer n'ignorait pas cette tendance de l'opinion publique. Pour apaiser les mécontentements des populations italiennes et du sénat, il s'empressa de chercher dans ce corps auguste un successeur à Majorien. Son choix tomba sur Vibius-Severus, patricien, originaire de la Lucanie, noble et riche, mais dépourvu de toute illustration personnelle. Il le fit proclamer empereur en novembre 461, trois mois après la mort de Majorien[73]. Sans doute il se flattait de trouver clans ce fantôme de souverain un docile instrument : la suite prouva qu'il ne s'était point trompé. L'Italie et le sénat se soumirent sans peine à ce nouveau maître. Dans le reste de l'Empire, deux hommes seuls étaient à craindre, Marcellien en Sicile, Egidius dans la Gaule.

A l'époque de la mort d'Avitus, nous avons déjà vu Marcellien élever des prétentions à la pourpre impériale. Décoré du titre de patrice, il avait une haute réputation de mérite et de courage ; il aurait pu essayer de se mettre encore à la tête d'un parti ; mais il se trouvait isolé en Sicile où Majorien l'avait envoyé avec un corps d'Ostrogoths pour défendre l'île contre les Vandales. Trop voisin de l'Italie, il sentit qu'il ne pouvait lever l'étendard de la révolte sans être écrasé par l'armée de Ricimer. Cependant il ne voulut point courber la tête sous un joug avilissant. Il s'embarqua avec ses soldats et alla chercher un asile au fond de l'Adriatique, dans la Dalmatie, où il réussit à se créer entre les deux empires une sorte de domination indépendante[74]. Cette défection livra la Sicile entière à Genséric ; mais Marcellien, comme nous le verrons plus tard, répara noblement sa faute involontaire.

Égidius était plus redoutable pour le nouveau pouvoir. Chef suprême des milices de la Gaule, il avait acquis, dans cette grande province, une haute influence personnelle par ses qualités brillantes, l'habileté de son administration et ses alliances de famille avec les principaux membres de l'aristocratie locale. Ses forces militaires étaient imposantes, car il avait sous ses ordres les restes de l'armée rassemblée par Majorien pour combattre les Vandales en Afrique et ramenée par cet empereur dans la Narbonnaise, après la catastrophe qui fit échouer son expédition[75]. On ne pouvait sans danger attaquer de front un pareil adversaire. Ricimer comprit la nécessité de le ménager et n'osa pas lui retirer son commandement. Il tâcha même de désarmer ses soupçons par de faux témoignages de bienveillance ; mais en même temps, il s'attacha avec l'esprit de ruse ordinaire aux Barbares à lui susciter des obstacles capables de le réduire à l'inaction.

Égidius de son côté était dans une position difficile qui le forçait de dissimuler sa répugnance pour l'assassin de Majorien. Malgré ses relations intimes avec une partie de la noblesse gauloise, il n'avait pu se concilier entièrement une faction puissante, qui n'avait pas oublié ses rancunes contre le vainqueur de Lyon. Parmi les Barbares fédérés surtout, il ne voyait autour de lui que des alliés équivoques ou des ennemis déclarés. Les Wisigoths lui avaient voué une haine implacable. Les Bourguignons, dont il s'était servi pour faire triompher la cause de Majorien, ne l'avaient alors secondé que par dévouement pour Ricimer, et étaient prêts à tourner leurs armes contre lui au premier ordre du parent de leur roi. Les Francs seuls lui paraissaient dévoués, et depuis l'exil de Childéric, il exerçait sur eux une autorité absolue. Mais le singulier ascendant qu'il avait pris sur ce peuple n'avait aucun fondement durable. On devait croire qu'une nation libre et fière ne tarderait pas à regretter le chef national qu'elle avait sacrifié à des mécontentements passagers aigris par les intrigues romaines. Égidius, placé entre tant d'écueils, contraint de ménager tarit d'intérêts divers, n'était pas en mesure d'attaquer et ne pouvait que se tenir sur la défensive. Aussi n'hésita-t-il pas à obéir aux décrets du sénat et à reconnaître l'empereur élu par l'Italie. Mais ce n'était pas assez pour Ricimer qui avait résolu de perdre le seul homme dans lequel il pût craindre un rival.

Dès la fin de l'année 461, le comte Agrippinus, noble gaulois de naissance, fut envoyé par le maître général des milices pour commander dans la Narbonnaise. Placé en apparence sous les ordres d'Égidius, il avait pour mission secrète de soulever les Wisigoths et de faire servir aux desseins de Ricimer les ressentiments de cette nation puissante que Majorien avait humiliée. En cas de succès, la place du général proscrit devait être la récompense du traître. Agrippinus remplit sa 'mission avec tout le zèle qu'on devait attendre d'une ambition intéressée. Il entra en négociation avec les Wisigoths, et promit de leur livrer Narbonne dès que le signal du soulèvement général contre Égidius aurait été donné. Offrir une acquisition de cette importance à des Barbares qui ne demandaient qu'une occasion pour se venger sur le lieutenant de Majorien de la soumission forcée qu'ils avaient subie, c'était flatter à la fois les deux passions favorites de ces peuples : l'orgueil et la cupidité. Entre l'agent de Ricimer et Théodoric, l'accord fut bientôt conclu ; seulement le prince wisigoth, se souvenant des embarras que l'Espagne lui avait causés, demanda comme première garantie la destitution de Népotien, placé par Majorien à la tête des milices espagnoles. Cette demande fut aussitôt accueillie, et Népotien, sur la désignation de Théodoric lui-même, eut pour successeur un autre général romain nommé Arborius[76].

Le complot marchait ainsi dans l'ombre. Mais Égidius en suivait les traces avec sa vigilance et son adresse ordinaires ; il parvint à en saisir des preuves authentiques et les adressa au sénat de Rome en dénonçant Agrippinus comme un traître qui livrait aux Barbares les derniers débris de la domination romaine dans les Gaules. Il y avait encore dans le sénat quelques sentiments de patriotisme ; il y avait surtout contre Ricimer dans l'esprit des sénateurs un fond de haine et de défiance que la crainte seule pouvait contenir. La dénonciation d'Égidius fut accueillie avec joie par ce corps aristocratique qui y vit une revanche à prendre contre l'influence toujours odieuse des chefs barbares. L'empereur Sévère, cédant lui-même à l'entraînement de l'opinion nationale, fit sommer Agrippinus de venir se justifier à Rome. Le perfide commandant de la Narbonnaise refusa d'abord d'obéir, à moins qu'Égidius ne comparût avec lui ; cependant il finit par se décider à paraître seul, se croyant sans doute plus en sûreté que partout ailleurs dans la capitale de l'Empire, auprès de Ricimer son protecteur et son complice, et se flattant que l'accusation portée contre lui n'aurait aucune suite sérieuse[77]. Son attente fut trompée : Égidius avait fait passer dans le cœur de ces patriciens dégénérés quelques étincelles de son courage. Le procès d'Agrippinus fut suivi avec une activité et une rigueur extraordinaires. Les révélations du dénonciateur excitèrent une vive indignation, et la conduite hautaine de l'accusé acheva d'irriter les esprits. Après des débats courts, mais animés, Agrippinus fut condamné à mort, comme traître à la patrie, et jeté dans la prison publique pour y attendre son supplice[78].

Le triomphe du parti romain était complet en apparence. Mais il manquait à l'arrêt de la justice la sanction de la force, et la force était dans les mains de Ricimer. Par une connivence secrète, Agrippinus s'échappa de sa prison et se réfugia dans l'église de Saint-Pierre[79]. Alors tous les ressorts furent mis en jeu pour faire revenir le sénat sur un acte de courage dont il devait s'étonner lui-même. En prodiguant les menaces et les promesses, il ne fut pas difficile d'ébranler ces timides patriciens habitués, depuis des siècles, à se courber servilement devant tous les pouvoirs. Agrippinus, affectant autant d'humilité qu'il avait d'abord montré d'assurance, protesta du fond de sa retraite contre la précipitation du jugement qui l'avait frappé, et demanda à présenter de nouveaux moyens de justification. On lui permit de reparaître devant ses juges, et cette fois il obtint d'eux un entier acquittement.

Cette faiblesse des sénateurs dissipa les dernières illusions d'Egidius : il comprit qu'il n'y avait plus de Romains à Rome, que l'autorité du sénat n'était qu'un vain mot, et qu'il ne devait compter que sur lui-même pour relever une dernière fois dans l'Occident le drapeau de ce qu'on appelait encore la république romaine. Décidé à soutenir une lutte inégale, il prit un parti désespéré. Par une proclamation publique, il déclara qu'il ne reconnaissait plus pour empereur la créature et l'instrument docile de l'assassin de Majorien ; mais eu refusant à Sévère les droits de la souveraineté, il n'osa pas s'en emparer lui-même et se revêtir de la pourpre impériale, comme l'avaient fait tant de généraux rebelles. Soit par défiance de ses forces, soit par attachement sincère aux formes de la liberté antique, il se contenta de prendre le titre de commandant des milices au nom du sénat et du peuple romain.

Cet acte audacieux dispensa Ricimer de dissimuler plus longtemps. Il regarda la proclamation d'Egidius comme une déclaration de guerre et s'empressa de mettre en action tous les ressorts qu'il avait préparés d'avance pour abattre son rival. Agrippinus fut aussitôt renvoyé dans la Gaule et livra Narbonne aux Wisigoths, suivant le traité secret qu'il avait conclu avec eux[80]. Par là ils obtinrent sans combat cette riche proie qu'ils avaient plus d'une fois tenté vainement d'arracher à l'Empire et devinrent maîtres de toute la Gaule méridionale, depuis les côtes de l'Océan jusqu'à l'embouchure du Rhône. D'un autre côté, Ricimer, plein de confiance dans le dévouement des Bourguignons, éleva son beau-frère, le roi Gundioch, à la dignité de maître des milices gauloises en remplacement d'Egidius[81], et ordonna aux deux peuples fédérés d'attaquer simultanément le général romain.

Egidius était alors à Arles avec l'armée de Majorien. Pressé d'un côté par les Wisigoths, de l'autre par les Bourguignons, il fut bientôt forcé de se renfermer dans cette ville où les deux troupes barbares le bloquèrent étroitement. Sa position semblait désespérée, et ses ennemis se flattaient déjà de le voir tomber vivant entre leurs mains. Mais il trouva dans son courage des ressources inattendues[82].

Les Barbares avaient entouré la ville de circonvallations pour intercepter toute communication avec le dehors ; mais on doit croire que selon leur usage, ils manquaient de vigilance et se gardaient mal dans leurs retranchements. Egidius, par une sortie impétueuse, les surprit, les mit en déroute et les força de lever le siège et de lui laisser la campagne libre. Les catholiques gaulois apprirent avec joie cette délivrance miraculeuse et l'attribuèrent à l'intercession de saint Martin. Car Egidius leur était cher par ses vertus et sa piété, plus encore que par sa valeur[83].

Cependant il lui fut impossible de se maintenir dans la province d'Arles, voisine de l'Italie, et cernée de tous côtés par les possessions des deux plus puissantes nations barbares de la Gaule ; il ne profita de sa victoire que pour se retirer vers le Nord, où il pouvait compter sur l'appui des Allemands de la première Germanie, des Francs, de la Belgique et des Bretons-Armoricains, toujours fidèles à la cause romaine. Cette retraite présentait de grandes difficultés ; car les Bourguignons s'étaient emparés de Lyon et occupaient tout le cours du Rhône et de la Saône. Il lui fallut donc passer sur la rive droite du Rhône et franchir les montagnes du Gévaudan et de l'Auvergne pour arriver dans le Berry et prendre position à Orléans, où il appela à lui tous les contingents des fédérés du Nord et des provinces romaines qui reconnaissaient encore son autorité.

En même temps il s'occupa de susciter partout des ennemis à Ricimer afin de le retenir en Italie et de l'empêcher d'unir ses forces à celles des Wisigoths et des Bourguignons. Dans ce but, il envoya des députés à Genséric pour l'engager à recommencer ses expéditions maritimes[84], et par d'autres émissaires il excita les Allemands du Danube à faire une de leurs incursions habituelles à travers les Alpes Rhétiennes dans le nord de l'Italie. Ainsi les plus zélés défenseurs de la grandeur romaine ne se faisaient aucun scrupule de provoquer l'invasion étrangère et déchiraient de leurs propres mains l'Empire qu'ils voulaient relever.

Tous ces faits se passèrent dans le cours de l'année 462. Au printemps de 463, les Wisigoths, commandés par Frédéric, frère de leur roi, se mirent en marche pour attaquer Egidius sur la Loire. Agissant au nom et comme alliés de l'empereur Sévère, ils traversèrent sans résistance la seconde Aquitaine, c'est-à-dire la Saintonge et le Poitou, occupèrent toutes les villes de la Touraine et vinrent se présenter devant Orléans où Égidius les attendait avec les Francs les Bretons et les soldats de Majorien. Une sanglante bataille s'engagea à peu de distance de la ville, entre la Loire et le Loiret. Le général romain remporta une victoire complète : l'armée des Wisigoths fut vaincue, dispersée, presque détruite, et leur chef Frédéric périt dans la mêlée[85].

Profitant aussitôt de cet avantage, Égidius entra dans la Touraine et reprit possession de Tours, cité ouverte que sa position rend incapable de défense et qui a toujours été une proie offerte au premier occupant. Le sanctuaire révéré de Saint-Martin l'avait rendue la ville sainte des Gaulois et la protégeait seul contre les ravages de la guerre. Les Wisigoths s'étaient retranchés dans Chinon, place forte et située sur une hauteur d'un difficile accès. Egidius les y assiégea avec toutes ses forces. Les habitants des campagnes environnantes s'étaient réfugiés dans cette ville et l'on ne tarda pas à y éprouver les horreurs de la faim et de la soif ; car le général romain avait fait combler un puits creusé sur le penchant de la montagne et qui fournissait seul de l'eau aux assiégés. Suivant une légende rapportée par Grégoire de Tours, saint Meisme se trouvait alors renfermé dans Chinon où il avait fondé un monastère[86]. Il adressa de ferventes prières à Dieu, et une pluie abondante vint soulager les malheureux habitants qui, sur l'avis du saint abbé, avaient préparé des vases pour recevoir l'eau du ciel. Ce miracle ranima le courage de la garnison, et bientôt après Égidius fut forcé de renoncer à une entreprise dont le succès paraissait assuré.

En effet, pendant qu'il ne songeait qu'à recueillir les fruits de sa victoire d'Orléans, un incident imprévu changeait la face des affaires, et renversait toutes ses espérances. Ses ennemis avaient réussi à tourner contre lui les alliés qui faisaient sa principale force.

Nous avons vu que le jeune roi des Francs, Childéric, avait conservé jusque dans son exil de nombreux partisans parmi les Saliens, dont la masse était toujours attachée au vieux sang mérovingien ; car chaque nation germanique professait un respect religieux pour la race héréditaire de ses chefs. La mort de Majorien et l'avènement d'un nouvel empereur commencèrent à relever les espérances du prince banni. Elles durent se réveiller plus vives encore, lorsqu'il apprit que le commandant des Gaules, auteur de sa ruine, était lui-même poursuivi comme rebelle par le gouvernement impérial. Selon toute apparence il quitta alors la Thuringe, et vint implorer à Rome le secours de Ricimer, pour reprendre à la tête de sa nation le rang dont on l'avait injustement dépouillé[87]. Le maître des milices trouvait dans ce roi déchu un instrument trop utile pour ne pas s'empresser d'en tirer parti. Il combla Childéric de présents, et le renvoya avec l'appui du pouvoir impérial dans la Gaule, où le rappelaient les avis secrets de ses plus fidèles partisans.

Viomade, lui-même, placé par Égidius à la tête des Francs, mais voyant la fortune tourner contre le général romain, avait travaillé à changer les dispositions de ses compatriotes, en leur faisant craindre qu'on n'eût l'intention de les soumettre, comme sujets de t'Empire, aux impôts dont tous les Barbares fédérés étaient exempts. Lorsqu'il crut les esprits suffisamment préparés, il envoya à Childéric la moitié de la pièce d'or qu'il avait, dit-on, partagée avec lui avant son départ, et l'exilé prit aussitôt le chemin de sa patrie[88]. Il traversa sans peine les provinces occupées par les Bourguignons ; mais arrivé sur les frontières des possessions de Gundioch, il était encore séparé des colonies saliennes parla Champagne, qui faisait partie de la Belgique romaine, soumise à l'autorité d'Égidius. Seul et déguisé, il franchit ce pas dangereux, et rejoignit au château de Bar, chef-lieu du petit pays de Barrois, sur les confins de la forêt des Ardennes, son fidèle Viomade qui, prévenu de son approche, était accouru au-devant de lui avec les principaux de la nation[89]. Un élan général d'enthousiasme s'empara des Francs, lorsqu'ils apprirent le retour inattendu du fils de Mérovée au milieu d'eux. A sa voix ils coururent aux armes, et ce mouvement national s'étant propagé chez les Ripuaires, un vaste soulèvement éclata tout d'un coup depuis la Somme jusqu'au Rhin.

Lorsqu'Égidius apprit ces désastreuses nouvelles, il était occupé au siège de Chinon, et tontes ses forces se trouvaient concentrées sur la Loire. Déjà les Francs envahissaient la Belgique romaine, la seule province où il fût encore obéi. Le danger était imminent ; il fallut qu'il se résignât à abandonner ses conquêtes, et qu'il renonçât à chasser les Wisigoths de l'Aquitaine. Contraint de laisser en repos ses ennemis pour tourner ses armes contre ceux qui avaient été jusque-là ses plus fidèles alliés, il se porta à marches forcées vers le Nord, espérant encore que sa présence suffirait pour apaiser l'insurrection. Pendant toute l'année 464, il fit aux Francs une guerre acharnée[90] ; mais, vaincu par eus en voulant reprendre la ville de Trèves qu'ils avaient occupée, il se retira à Soissons, où il ne tarda pas à mourir d'une maladie contagieuse, du poison, ou du chagrin de sa défaite[91] ; car nous n'avons aucun document certain sur les causes de sa mort.

Il vivait encore au mois de septembre 464, selon le témoignage d'Idacius, il fut alors rejoint dans la Belgique par les députés qu'il avait envoyés au roi des Vandales[92]. Ce fut donc à la fin de 464 ou pendant l'hiver de 465 qu'il termina sa carrière illustrée par tant de grandes actions, et agitée par tant de vicissitudes. Grégoire de Tours dit qu'il régna huit ans sur les Francs ; en effet, son élévation à la dignité de maître des milices et l'exil de Childéric peuvent dater des derniers mois de 457, et si l'on place sa mort à la fin de 464, elle se trouvera dans la huitième année à compter de ces événements.

Pendant qu'Égidius succombait dans le nord de la Gaule, les Allemands, soulevés par lui, envahissaient l'Italie. Ricimer marcha contre eux, les défit complètement dans les plaines du Milanais, et tua leur roi Beorgor[93]. La fortune se montrait partout favorable à ce chef ambitieux dont l'ascendant pesait sur l'Empire comme une inévitable fatalité.

La mort d'Égidius fut suivie de l'entier anéantissement de l'influence romaine dans la Gaule. Les monarchies barbares firent alors un pas immense vers la possession souveraine et indépendante de tout le territoire gaulois. Les Wisigoths auxquels la première Narbonnaise avait été livrée par Agrippinus s'emparèrent paisiblement de la deuxième Aquitaine où la colonie militaire des Taïfales, établie près de Poitiers dès la fin du IVe siècle, se soumit à eux sans résistance[94]. Les Bourguignons restèrent maîtres de Lyon, la seconde ville des Gaules, et étendirent leurs limites vers le nord au-delà des concessions de Majorien. Les Ripuaires gardèrent Trèves et son territoire. Les gouverneurs romains ne conservèrent au midi que la ville d'Arles, siège de l'administration impériale et les provinces de la deuxième Narbonnaise et des Alpes maritimes qui représentaient à peu près la Provence moderne ou la région comprise entre le Rhône, la Durance et les Alpes. Au nord il leur resta la partie méridionale des deux Belgiques, composée de la Lorraine, de la Champagne et de la Picardie ; dans la Senonaise l'Isle de France et l'Orléanais ; à l'ouest la deuxième Lyonnaise tout entière et la partie de la troisième non occupée par les Bretons, c'est-à-dire la Normandie, le Maine et l'Anjou. En outre, la civilisation gallo—romaine se maintint avec une sorte d'indépendance dans toute cette contrée montagneuse qui forme le centre de la France et qui a toujours été la dernière atteinte par les invasions étrangères. C'était ce qu'on appelait la première Aquitaine. Cette vaste division comprenait le Gévaudan, le Velai, le Rouergue, le Quercy, le Limousin, l'Auvergne et le Berry ; Bourges en était la métropole religieuse, Clermont le centre d'action politique. Les Wisigoths, à l'ouest et au midi, les Bourguignons, à l'est, étreignaient comme de deux bras immenses ce refuge de la nationalité gauloise et ne lui laissaient de communication libre avec l'Empire que par un seul point sur la rive gauche du Rhône. Ainsi s'achevait graduellement l'agonie d'une puissance qui, fondée par cinq siècles de gloire, succombait moins aux attaques extérieures qu'aux germes de décomposition qu'elle portait depuis longtemps dans son sein.

Quelques auteurs ont pensé qu'aussitôt après la mort d'Egidius, son fils Syagrius se créa dans la Belgique romaine une domination indépendante, un royaume dont Soissons devint la capitale[95]. Cette hypothèse me parait inconciliable avec l'ensemble des faits contemporains. Il est certain que Ricimer n'aurait pas cédé volontairement au fils de son ennemi une partie aussi considérable du territoire de la Gaule, et si le jeune Syagrius s'y était maintenu par la force des armes, entre les Francs et les Bourguignons, également hostiles à la mémoire de son père, il en serait résulté des combats dont on trouverait quelque trace dans les écrits de cette époque. Les lettres adressées par Sidonius à presque tous les évêques de la Belgique romaine, de 472 à 480, n'indiquent au contraire que des relations pacifiques entre ce pays et les autres provinces soumises à l'Empire. D'ailleurs l'intervention des Francs dans les guerres intérieures de la Gaule, dont nous parlerons tout-à-l'heure, serait inexplicable, si l'on supposait l'existence d'un état indépendant entre eux et la Loire. Ce fut donc beaucoup plus tard et dans d'autres circonstances que le fils d'Egidius parvint à reprendre, dans la Belgique, une partie de l'influence que son père y avait si glorieusement exercée.

L'empereur Sévère ne survécut pas longtemps à la triste victoire remportée en son nom sur le dernier soutien de la grandeur romaine. Il mourut dans l'automne de 465, peu de mois après la mort d'Egidius[96]. Sidonius n'attribue sa fin qu'à une cause naturelle ; Cassiodore prétend qu'il fut empoisonné par Ricimer[97]. Ces soupçons contre l'ambitieux maitre des milices se renouvelaient toutes les fois qu'un empereur descendait dans la tombe. Mais dans cette occasion, ils n'ont rien de vraisemblable. Ricimer n'avait aucun intérêt à abréger les jours de Sévère. Il fallait un nom romain pour contresigner les ordres du chef barbare, et où pouvait-il trouver un instrument plus docile que cet humble sénateur, Lucanien, qui ne parut avoir de volonté à lui qu'une seule fois, dans l'affaire d'Agrippinus, et se repentit si promptement de cette velléité d'indépendance ? Cette mort au contraire créa pour Ricimer de nouveaux embarras. Il aurait bien voulu recommencer la tentative qu'il avait faite de concert avec Majorien, après la chute d'Avitus, en essayant de gouverner seul l'Occident, sous la suzeraineté illusoire de l'empereur de Constantinople ; mais l'opinion publique était prononcée plus que jamais contre cette forme de gouvernement. Rome voulait un empereur à elle ; le sénat et le peuple le demandaient d'une voix unanime, et cependant personne dans l'Occident n'osait se saisir de ce trône sur lequel la vie était si courte. On pensa qu'un souverain désigné par l'empereur d'Orient trouverait dans les forces de cet empire un appui qui avait manqué aux princes improvisés à Rome par le seul ascendant d'un chef barbare. Ne pouvant arrêter ce mouvement des esprits, Ricimer prit le parti de s'y associer et joignit ses instances à celles du sénat, qui envoya une députation à Constantinople pour supplier l'empereur Léon de donner un maître à l'Occident.

Il y avait alors à la cour de Byzance un personnage consulaire, Lucius Procopius Anthemius, qui réunissait sur sa tête tous les genres d'illustrations[98]. Sa famille paternelle se rattachait par des alliances au sang du grand Constantin. Procopius, son père, avait commandé avec succès les armées de l'empire d'Orient contre les Perses ; son aïeul paternel, Anthemius, dont il avait adopté le nom, suivant un usage assez ordinaire alors, avait pris une part glorieuse au gouvernement de cet empire, comme préfet du prétoire de Constantinople pendant la minorité du jeune Théodose. Lui-même avait été jugé digne de devenir le gendre de l'empereur Marcien, et semblait naturellement désigné pour succéder à son beau-père. Mais le chef barbare, Aspar, maître des milices d'Orient, et qui exerçait dans cet empire la même influence que Ricimer dans l'Occident, avait mieux aimé placer sur le trône un officier obscur que d'y laisser monter un prétendant en qui il pouvait craindre de trouver un maître. Anthemius ne se hasarda pas à soutenir une lutte inégale, et se résigna à servir l'état dans des grades subalternes où il montra de la capacité et du courage. Il commandait la flotte de l'Hellespont, lorsque Léon et Aspar, qui conservaient toujours quelque défiance contre un sujet si digne du rang suprême, saisirent avec empressement l'occasion de lui imposer un exil honorable en l'envoyant régner sur l'Occident[99].

Ces négociations avaient occupé toute l'année 466. Au printemps de 467, Anthemius partit de Constantinople avec un cortége si nombreux qu'on aurait pu lui donner le nom d'armée. Plusieurs personnages illustres de l'empire d'Orient l'accompagnaient. Lorsqu'il traversa l'Illyrie, Marcellien vint lui rendre hommage et mit à sa disposition ses troupes et ses forteresses. Pour redevenir un sujet fidèle, ce brave guerrier ne demandait qu'à voir l'autorité souveraine entre les mains d'un prince qu'on pût servir sans déshonneur.

Cet appareil imposant, cette marche triomphale auraient pu inspirer de l'inquiétude à Ricimer ; mais il avait pris d'avance ses sûretés, en stipulant qu'Anthemius lui donnerait sa propre fille en mariage. Fort de cette promesse, il alla au-devant du nouveau souverain et le fit proclamer Auguste le 12 avril 467, dans une plaine voisine de Rome, par le sénat et le peuple qui s'étaient portés à sa rencontre[100].

L'avènement d'Anthemius fut encore pour les populations romaines un jour de joie et d'espérance. Les vertus de ce prince, sa noble origine, les sympathies qu'il avait déjà su se concilier, semblaient devoir lui donner assez de force pour abaisser l'influence barbare et relever l'Empire de sa décadence. La noblesse gauloise ne pouvait rester étrangère à ces sentiments : elle envoya, pour complimenter le nouvel empereur, un de ses plus illustres membres et l'homme le plus influent de la Gaule à cette époque, Sidonius Apollinaris.

Sidonius arriva à Rome au moment où l'on célébrait les noces de Ricimer avec la fille du souverain, et fut témoin de ces fêtes somptueuses dans lesquelles on étala, comme il le dit lui-même, les richesses de deux Empires[101]. Anthemius connaissait d'avance la réputation littéraire du député des Gaules, et sentit combien il était important de s'attacher un homme entouré d'une si juste considération. Il le combla de faveurs et de caresses, et le prenant par l'endroit le plus sensible, son amour-propre de poète, il le chargea de composer le panégyrique en vers qui devait être récité à l'inauguration du consulat que l'empereur prenait suivant l'usage pour l'année 468, la première après son élection. C'était la troisième fois que Sidonius s'acquittait de cette tâche ingrate. Déjà il avait loué Avitus et Majorien ; sa verve féconde trouva facilement pour Anthemius de nouvelles formules d'enthousiasme. Mais malgré la flexibilité de son esprit, il ne put s'empêcher d'être embarrassé dans l'expression des éloges qu'il fut forcé d'adresser au gendre de l'empereur, à ce barbare Ricimer, assassin d'Avitus et de Majorien, l'un beau-père de Sidonius, l'autre son bienfaiteur et son ami. Le panégyrique n'en fut pas moins applaudi, et Anthémius voulut garder auprès de lui le poète, en le faisant préfet de Rome.

Sidonius est un type complet de l'élite des classes aristocratiques au V' siècle et de ce qu'on pourrait appeler les honnêtes gens de cette époque. Éclairée, polie, spirituelle, unissant aux vertus chrétiennes tous les raffinements de la civilisation antique, cette aristocratie attache par ses qualités aimables et intéresse par ses malheurs. Mais il lui manquait l'énergie morale, sans laquelle il n'est point de salut pour les individus comme pour les peuples ; la crainte avait flétri les courages, l'égoïsme desséchait les cœurs. On vit alors ce qui arrive toujours dans les temps de dissolution sociale. Lorsque la foi a disparu du monde politique, et que la soumission aux faits accomplis est devenue la seule règle des devoirs, lorsque l'instabilité des fortunes excite les ambitions sordides et étouffe les sentiments généreux, lorsque la lutte des intérêts privés s'est partout substituée aux élans du patriotisme, les hommes honorables se sentent saisis d'un dégoût amer, d'un profond découragement ; les uns — et parmi ceux-là sont les âmes les plus hautes et les cœurs les plus nobles —, les uns se retirent de la vie publique, s'isolent et se renferment dans le sanctuaire des vertus privées. Les autres croient atténuer les vices des mauvais gouvernements en s'unissant à leur action, et cèdent aux flatteries des dépositaires du pouvoir, qui ont besoin d'eux pour se couvrir du voile de leur dignité morale ; mais impuissants pour faire le bien, ils s'ôtent par une complicité involontaire, jusqu'au droit de protester contre le mal.

On reconnaît facilement dans le Ve siècle cette double tendance : d'un côté une soif insatiable des honneurs et des richesses, de l'autre un profond mépris pour des dignités avilies et des faveurs prostituées. Sidonius, une fois entré aux affaires, voyait avec chagrin les jeunes gens de ai plus haute noblesse des Gaules se retirer dans leurs terres, et uniquement livrés aux travaux agricoles, renoncer à toute ambition, à toute participation active à la vie politique. Dans ses lettres il leur adresse des reproches piquants et mêlés de quelques menaces indirectes pour les entraîner dans le cercle où lui-même s'était laissé attirer[102]. Mais ses avances n'eurent guère de succès que dans sa propre famille : il fit nommer un de ses parents vicaire des Gaules, et il appela auprès de lui son beau-frère Ecdicius, fils de l'empereur Avitus, pour lui ouvrir le chemin des honneurs ; lui-même nous apprend que ces promotions n'échappèrent pas aux sarcasmes de ses compatriotes[103].

Au reste, si les sympathies de Sidonius pour le nouveau souverain de Rome étaient plus ou moins partagées par la majorité de l'aristocratie gauloise, des sentiments bien différents animaient les Barbares fédérés qui ne cachaient point leur aversion pour le prince qu'ils affectaient d'appeler l'empereur grec. Cependant les Bourguignons étaient contenus par l'influence de Ricimer. Mais les Wisigoths fiers des progrès de leur puissance bravaient sans ménagement le pouvoir impérial et se préparaient à rompre les liens de vassalité qui les attachaient encore à l'Empire.

Des changements importants s'opérèrent à cette époque dans le personnel des chefs de ces nations : le vieux roi des Bourguignons, Gundioch, mourut, laissant quatre fils, Chilpéric, Godégisile, Gondemar et Gondebaud[104], qui exercèrent en commun l'autorité dont leur père avait joui et que les Romains pour cette raison appelèrent les Tetrarques[105]. Néanmoins Chilpéric, qui était l'aîné, établit sa résidence à Lyon et conserva une sorte de prépondérance sur ses frères. Ricimer appela auprès de lui Gondebaud, et lui donna un commandement dans l'armée d'Italie ; sans doute dans ses pensées d'avenir il destinait ce fils de sa sœur à être un jour l'héritier de ses dignités et de sa puissance[106].

Chez les Wisigoths ce fut une révolution sanglante qui fit passer le pouvoir dans de nouvelles mains. Vers la fin de l'année 466, Théodoric, roi de cette nation, fut tué par Euric, le plus jeune de ses frères[107]. Lui-même devait le trône à un crime semblable : treize ans auparavant, aidé de son second frère Frédéric, il avait assassiné Thorismond, son aîné, et avait pris sa place. Liés par cette redoutable complicité, Théodoric et Frédéric étaient restés intimement unis. Frédéric était un homme de guerre, un brave capitaine toujours à la tête des armées, tandis que Théodoric dirigeait habilement la marche des affaires. La politique du premier, l'épée du second avaient fait prendre à la domination des Wisigoths un immense accroissement. Mais Frédéric périt, comme nous l'avons vu, à la bataille d'Orléans, où il fut vaincu par Egidius, et cette mort priva Théodoric d'un appui que les circonstances lui rendaient plus que jamais nécessaire.

En effet, nous avons expliqué plus haut comment le meurtre de Thorismond avait été provoqué par des intrigues romaines : on soupçonnait ce prince de vouloir se mettre en état d'hostilité déclarée contre l'Empire, et on avait travaillé à lui substituer Théodoric, comme plus docile et plus ami des Romains. La conduite de ce dernier pendant tout son règne ne démentit point l'origine de son pouvoir. Quoiqu'il agrandit toujours ses domaines aux dépens de l'Empire, il ne s'en sépara jamais. Toutes ses acquisitions furent sanctionnées par des concessions impériales. Il s'attacha à servir, parmi les partis qui se disputaient la couronne, ceux qui pouvaient le mieux favoriser ses intérêts. Mais il agit constamment comme vassal, au nom d'un souverain ou d'un autre, et ne fit jamais la guerre à l'Empire lui-même, à ce qu'on appelait encore la république romaine[108].

Maintenant les Wisigoths étaient devenus trop puissants pour garder longtemps ces ménagements illusoires. Les progrès de cette nation avaient d'abord été fort lents. Pendant cinquante ans, depuis son premier établissement dans la Gaule, sous Honorius, jusqu'à la mort de Majorien, elle ne dépassa point les bornes du territoire qui lui avait été assigné dans la Novempopulanie ; mais pendant les quatre années du funeste règne de Sévère, à la faveur de la guerre civile allumée entre Ricimer et Égidius, elle s'était approprié la première Narbonnaise et la deuxième Aquitaine. Maîtresse alors d'un tiers de la Gaule et des parties les plus riches de cette grande province, dominant en Espagne malgré les obstacles qu'elle y rencontrait encore ? elle aspirait à se rendre tout-à-fait indépendante et à étendre sa souveraineté sur des contrées ouvertes et sans défense. Son aversion pour un empereur envoyé d'Orient accrut encore ces dispositions à la révolte. Euric se fit le représentant des idées d'agrandissement et de conquêtes qui fermentaient chez ses compatriotes, et par le meurtre de son frère, il se mit en position de les réaliser[109].

Cependant ses vues hostiles n'éclatèrent pas dès le premier abord. L'union apparente d'Anthémius et de Ricimer, l'adhésion des populations romaines au nouveau souverain, l'appui qu'il recevait de l'empire d'Orient imposaient aux Barbares. La guerre d'Espagne était toujours la plaie des Wisigoths. Euric chercha à traiter avec les Suèves qui, à force de guerroyer dans les montagnes, s'étaient relevés de leurs défaites et avaient repris possession d'une partie de la Lusitanie. Théodoric, pour être plus libre dans sa lutte contre Égidius, avait donné sa fille en mariage à leur chef Remismond. Euric essaya de renouer cette alliance ; mais il chercha surtout à s'assurer le concours de Genséric, cet éternel fléau du nom romain, dont l'appui était invoqué tour à tour par tous les ennemis de l'Empire[110].

Genséric n'était en tout temps que trop disposé à tourner ses armes contre les Romains ; mais, dans cette circonstance, il y était en outre poussé par un ressentiment personnel. Parmi les patriciens qui s'échappèrent de Rome lorsque les Vandales y entrèrent en 455, on remarquait un sénateur, nommé Anicius Olybrius, de cette illustre famille chrétienne des Anice, qui a produit des saints et des martyrs, et qui, selon Zozime avait vu seule avec peine en 409 l'usurpation du païen Attale. La piété des Anice, leur attachement au sang de Théodose les avaient mis en grande faveur sous le dernier empereur de cette dynastie, et Valentinien, quelque temps avant sa mort, avait fiancé à Olybrius sa seconde fille Placidie. Après le meurtre de ce malheureux prince, lorsque ses deux filles furent emmenées captives à Carthage avec leur mère, le roi vandale fit épouser l'aînée à son fils Hunéric. Apprenant ensuite que la seconde était fiancée à Olybrius, il fut flatté de cette alliance avec une si noble famille, et renvoya Placidie à son époux qui s'était réfugié à Constantinople. Plus tard, quand il sut que le trône d'Occident était vacant, et qu'une députation du sénat de Rome avait prié l'empereur Léon d'en disposer, il s'empressa de faire valoir les droits qu'Olybrius avait à cette couronne par son mariage avec une fille de Valentinien. Son orgueil et sa politique étaient également intéressés à faire décorer de la pourpre impériale le beau-frère de son fils. Mais les motifs qui lui faisaient désirer ce choix étaient précisément ceux qui devaient en détourner Léon. Anthémius fut préféré, et Genséric furieux résolut de pousser la guerre avec plus de vigueur que jamais[111].

Également menacés par le conquérant barbare, les deux empereurs préparèrent de concert une grande expédition maritime pour agir à la fois contre les Vandales en Sardaigne, en Sicile et en Afrique. Une flotte de 1.100 voiles, montée par 100.000 soldats, sortit des ports de l'Orient, sous le commandement de Basilisque, frère de l'impératrice Vérine, et vint se réunir en 468 aux forces de l'Occident que dirigeait Marcellien[112]. En mettant ce général à la tête d'une entreprise aussi importante, Anthémius espérait peut-être s'en faire un jour un appui contre l'ambition de Ricimer, dont le joug commençait à lui sembler pesant. Mais le rusé Barbare avait prévu le coup qu'on voulait lui porter, et ce fut probablement par ses trames secrètes que Marcellien, après de brillants succès en Sicile et en Sardaigne, périt assassiné par ses propres soldats[113]. La trahison ou l'impéritie des chefs firent aussi échouer sur les côtes de l'Afrique la grande flotte d'Orient : les brûlots de Genséric incendièrent cette masse de navires réunis dans un étroit espace, et il revint à peine quelques vaisseaux à Constantinople pour y porter la nouvelle de cette épouvantable destruction. Telle fut la désastreuse issue de la dernière tentative faite par les forces combinées des deux Empires pour abattre la puissance des Vandales ; la Providence semblait avoir destiné ce peuple, en dépit de tous les efforts humains, à consommer la ruine de la grandeur romaine.

Malgré le triste résultat de cette expédition, Anthémius avait satisfait, dès son avènement, au devoir sacré que l'opinion nationale imposait à tous les empereurs, et dont tous s'étaient acquittés jusqu'alors, à l'exception de Sévère. Reconquérir l'Afrique était le premier intérêt de Rome ; conserver la Gaule était le second ; l'attention d'Anthémius se porta tout entière de ce côté.

On ne songeait plus à disputer aux Wisigoths les trois grandes provinces que des concessions impériales leur avaient abandonnées. Mais on savait que, non contents de ce vaste territoire, ils aspiraient à n'avoir d'autres limites que l'Océan, la Loire et le Rhône. Pour atteindre ce but, la première Aquitaine était le seul obstacle qui les arrêtât encore : elle devint le point de mire de toutes leurs agressions.

Dans la partie montagneuse de cette contrée, les populations gallo-romaines pouvaient se défendre elles-mêmes à raide des difficultés naturelles de leur sol ; mais les plaines du Berri et de la Touraine offraient un champ ouvert à l'invasion ; pour en écarter l'ennemi, il fallait recréer l'armée d'Égidius et la ligne défensive que ce grand homme avait établie sur la Loire. Anthémius, dont toutes les forces étaient engagées dans la guerre contre les Vandales, ne pouvait envoyer de troupes dans la Gaule. Il s'adressa aux fidèles alliés de la cause romaine, aux Bretons de l'Armorique, et les pria de venir défendre les restes du territoire impérial contre les entreprises des Wisigoths.

Érech, que les Latins appellent Riochame ou Riothime, était alors roi des Bretons ; on le croit fils et successeur immédiat d'Audren qui commandait à cette nation lorsqu'elle combattit sous les drapeaux d'Aëtius contre l'invasion d'Attila[114]. L'attachement à l'Empire était héréditaire dans la descendance de Conan, et d'ailleurs Érech pouvait craindre pour lui-même l'esprit envahissant des rois goths dans lesquels les Bretons, zélés catholiques, voyaient avec horreur les plus fermes soutiens de l'hérésie d'Arius. Il n'hésita donc pas à répondre en personne à l'appel de l'empereur, et ayant rassemblé sur les côtes de l'Océan une flotte nombreuse de ces bateaux armoricains, dont la forme et l'équipement n'ont presque point changé depuis César, il y fit embarquer 12.000 hommes, puis remontant la Loire, tant que ses barques purent y naviguer, il descendit sur la rive gauche du fleuve, et alla prendre position dans le Berri[115].

Quelques auteurs, qui nient l'existence d'une dynastie bretonne dans l'Armorique au Ve siècle, ont voulu que Riothime fût un chef de la Grande-Bretagne, venu tout exprès à travers l'Océan pour protéger la Gaule romaine. Mais cette supposition ne peut pas se soutenir pour peu qu'on réfléchisse à l'état d'anarchie et de misère dans lequel était alors tombée cette malheureuse île. Nous avons cité plus haut la lettre écrite par les chefs de la Grande-Bretagne, sous le troisième consulat d'Aëtius, en 446. Ce gémissement, comme le dit la lettre elle-même, ce cri de désespoir d'un peuple à l'agonie nous montre les Bretons déjà réduits à la plus extrême détresse. Envahis à la fois par les montagnards écossais et par les pirates saxons, repoussés des montagnes à la mer et de la mer aux montagnes, traqués dans leur île comme des bêtes fauves, ces infortunés s'étaient réfugiés dans les bois et les cavernes, et, suivant le témoignage presque contemporain de Gildas, ils avaient renoncé à cultiver leurs terres pour ne vivre que de chasse et de racines sauvages. Est-ce donc un pays ainsi dévasté qui pouvait fournir à la première demande de l'empereur romain une flotte chargée de 12.000 hommes ? A la vérité on a prétendu que les Bretons de Riothime étaient des émigrés échappés de leur patrie pour chercher un asile dans la Gaule ; mais ce n'est point du tout ainsi que les auteurs latins présentent cette expédition. Jornandès dit positivement qu'Anthémius demanda le secours des Bretons, solatia Britannoturn quœrens. Ce sont des alliés dont il réclame l'appui et non des réfugiés qu'il accueille.

On insiste et l'on fait remarquer que les Bretons de Riothime étaient venus par mer, ex Oceano, et qu'il n'est point nécessaire de s'embarquer pour passer de l'Armorique dans le Berri. A cette objection, la seule qui paraisse spécieuse, nous répondrons que le principal siège de la puissance des Bretons-Armoricains avait toujours été dans la partie la plus occidentale de cette province, sur les côtes de l'Océan, dans le territoire actuel des départements du Morbihan et du Finistère. Les rois bretons du Ve siècle résidaient à Vannes, et cette ville fut encore dans les siècles suivants la capitale des ducs ou comtes qui leur succédèrent, sous la dynastie mérovingienne. Il n'est donc pas étonnant qu'Érech ait trouvé plus commode et plus prompt de transporter ses 12.000 hommes dans le Berri par l'Océan et la Loire que de les y conduire par terre, route longue, fatigante et semée de dangers.

Pour nous faire une idée juste des obstacles que l'armée bretonne aurait pu rencontrer dans cette direction, examinons quel était alors l'état des contrées limitrophes de l'Armorique ; cet examen est d'ailleurs nécessaire pour l'explication des événements qui vont suivre. Nous avons vu plus haut que, dès le commencement du Ve siècle, les pirates saxons avaient formé des établissements dans les grandes îles de la Loire, entre Saumur et Angers, tandis qu'un corps plus nombreux de leurs compatriotes avait occupé le pays de Bayeux et l'ancien territoire des Unelli, au sud du département de la Manche. Les Saxons, comme tous les Barbares fixés dans la Gaule, avaient fini par se faire admettre au nombre des fédérés de l'Empire, et avaient combattu en cette qualité sous les drapeaux d'Aétius, à la bataille de Mauriac. Dans la suite, pendant l'espèce d'anarchie qui suivit la mort d'Égidius, Odoacre, chef des Saxons de la Loire, entra dans la ville d'Angers, et s'étant fait donner des otages par les habitants, il resta maître de cette cité et de la province d'Anjou[116].

Un peu plus au nord, le Maine était occupé par d'autres Barbares. Du temps de Clovis, vingt ans après l'époque à laquelle nous sommes arrivés, il y existait une peuplade de Francs qui avait à sa tête un roi ou chef indépendant, nommé Rignomer[117]. L'existence d'une colonie franque dans l'ouest de la Gaule, à une distance si considérable des principaux établissements de cette nation, a toujours paru aux historiens un problème difficile à résoudre. La seule explication raisonnable qu'on en puisse donner est celle que nous fournit la Notice de l'Empire. Cette pièce officielle indique une colonie de lètes francs, cantonnés à Rennes dans l'Armorique[118]. Or différents indices tendent à prouver que pendant les grandes guerres d'Aëtius dans la Gaule, de 430 à 440, le roi breton Grallon s'empara de Rennes et soumit ou chassa les Francs qui y étaient établis[119]. Ceux d'entre eux qui ne voulurent point se rendre se replièrent sur le Mans, où ils formèrent une nouvelle colonie, qui subsistait encore à la fin du Ve siècle. Ainsi les Francs du Maine, les Saxons du Bessin et ceux de l'Anjou bordaient dans toute leur longueur les frontières orientales de la Bretagne armoricaine et ce seul motif aurait pu décider Riochame à faire passer toutes ses troupes par mer[120].

Ce fut probablement en 469 que les Bretons s'établirent dans le Berry. Ils y restèrent au moins un an, car une lettre, écrite par Sidonius à Riochame, montre que ce patricien influent, zélé protecteur de ses compatriotes, avait entretenu à diverses reprises une correspondance avec le roi breton, pour appuyer auprès de lui les plaintes des habitants contre les vexations et les dégâts commis par ces soldats étrangers dans le pays qu'ils occupaient[121]. Tandis que leur seule présence contenait les Wisigoths Anthemius songeait à reconstituer une armée romaine derrière cette première ligne de défense. Un général romain, le comte Paul[122], fut envoyé par lui dans le nord de la Gaule, avec mission de réorganiser l'armée d'Égidius. Dans ce but, la première chose à faire était de rappeler sous les drapeaux de l'Empire les contingents des Frand de la Belgique, qui avaient fait longtemps la principale force du lieutenant de Majorien, et dont la désertion avait causé sa perte. Rien n'indique que les Francs aient continué la guerre après la mort d'Égidius. Satisfait d'avoir abattu son ennemi personnel, Childéric avait posé les armes et était redevenu le fidèle allié d'un empire aux destinées duquel présidait son protecteur Ricimer. Il obéit donc à l'appel qui lui était fait au nom des traités, tandis que le comte Paul rassemblait à Orléans les débris des troupes romaines, qui, après la défaite de leur général, s'étaient retirées dans les forteresses du nord. Mais avant que ces préparatifs pussent être terminés, la trahison précipita une rupture que des deux côtés on semblait craindre également.

Un noble Narbonnais, Arvandus, était alors préfet des Gaules. Déjà précédemment il avait géré pendant cinq ans cette charge importante, et y avait acquis une honorable popularité ; sa capacité, ses talents rehaussés par des qualités aimables lui avaient concilié l'affection des hommes les plus estimables de la province. Siclonius était son ami et lui resta toujours fidèlement attaché. Mais à ces dehors séduisants, Arvandus joignait un caractère frivole, un esprit mobile, et surtout le vice capital de son siècle, une absence complète de foi politique et de principes moraux. Lorsqu'il fut élevé pour la seconde fois à la dignité de préfet, il était criblé de dettes ; le désordre de sa fortune l'entraîna à commettre des concussions qui lui firent bientôt oublier tous ses devoirs. Déjà nous avons pu reconnaître à l'occasion de l'affaire d'Agrippinus qu'il existait dans la Gaule, et surtout dans la Narbonnaise, une faction ennemie de tous les empereurs italiens et portée à préférer le joug même des Barbares à celui des souverains de Rome. Assuré de la faveur de ce parti puissant, Arvandus entra secrètement en négociation avec le roi des Wisigoths. Pendant sa première préfecture, sous le règne de Sévère, il avait dû nouer avec les chefs de ce peuple, alors allié du gouvernement impérial contre Égidius des relations que sans doute il ne fit que continuer. Instruit des ordres donnés par Anthemius pour réorganiser la ligne défensive de la Loire, il en avertit Euric et l'engagea à prévenir l'exécution de ces mesures, en attaquant par surprise les Bretons cantonnés dans le Berry avant qu'ils eussent fait leur jonction avec l'armée impériale[123]. Développant ensuite un nouveau plan de politique applicable en cas de succès, il lui conseillait de s'allier aux Bourguignons et de partager avec eux tout le territoire de la Gaule. Ainsi les vues de la faction étaient bien d'anéantir entièrement la domination romaine et de substituer à l'empire les monarchies barbares. On conçoit quel appui ces monarchies durent trouver dans de pareilles dispositions pour passer de l'état de vassalité à celui de souveraineté indépendante.

Mais d'un antre côté il existait un parti national qui avait son principal foyer dans la cité des Aryennes et dans la Ire Lyonnaise, et que représentaient dignement les illustres familles des Sidonius, des Avitus, des Siagrius, des Tonnantius. Depuis la trahison d'Agrippinus, les chefs de ce parti veillaient avec défiance sur toutes les démarches des gouverneurs d'Arles. Ils parvinrent à se procurer une copie de la lettre d'Arvandus, et firent aussitôt porter leur dénonciation à Rome par une députation à la tête de laquelle était Tonnantius Ferreolus, cet ancien préfet qui avait rendu de si grands services à la Gaule lors de l'invasion d'Attila et qu'Égidius s'honorait d'avoir pour ami et pour parent. Toutes les péripéties du procès d'Agrippinus se reproduisirent dans cette affaire avec une singulière conformité. Arvandus, mandé devant le sénat comme son prédécesseur, y parut avec la même assurance, tant la trahison semblait alors chose commune et excusable. Il comptait sur le crédit de ses protecteurs parmi lesquels figurait malheureusement Sidonius alors préfet de Rome et qui, avec sa faiblesse ordinaire, ne vit qu'un ancien ami là où il n'aurait dû voir qu'un traître. Probablement aussi Ricimer soutenait en secret cet homme qui, selon toute apparence, n'était que l'instrument de ses intrigues. Cependant Anthemius qui tenait à faire un exemple, insista sur l'accusation. Les preuves étaient manifestes. Arvandus fut condamné à mort par application de la loi de lèse-majesté ; mais on n'osa pas exécuter la sentence qui fut commuée en bannissement[124] ; car l'impunité des grands coupables, l'affaiblissement de la justice, la tendance des esprits à justifier et à atténuer le crime, sont encore des symptômes communs à toutes les époques de dissolution sociale.

La condamnation d'Arvandus n'empêcha point l'effet de sa trahison. Euric, averti par lui, attaqua les Bretons à l'improviste dans leurs cantonnements près de Déols, et en fit un grand carnage. Cet échec dégoûta Riochame du service de l'Empire : se plaignant de n'avoir pas été secouru, il reprit, avec les débris de son armée, le chemin de l'Armorique, et laissa les frontières de la Ire Aquitaine, sans défense[125]. Le comte Paul ne fut point découragé par cette défection ; ses troupes étaient enfin réunies et organisées. Plein de confiance dans a valeur des Francs que Childéric lui avait amenés, il marcha contre les Wisigoths, les repoussa hors des limites du Berry, et leur reprit le butin qu'ils avaient enlevé.

La ligne défensive d'Égidius se trouvait ainsi reformée avec les mêmes éléments, et la fidélité des Francs avait préservé encore une fois le territoire romain de l'invasion gothique. Mais sur le cours inférieur de la Loire, les communications étaient interceptées par Odoacre et ses Saxons qui persistaient à garder l'Anjou et à méconnaître l'autorité impériale. Le comte Paul sentit la nécessité de reprendre cette position importante pour assurer la liberté de la navigation et la sécurité des contrées voisines du fleuve. Il alla meure le siège devant Angers, et deux jours après, ayant été rejoint par Childéric, il donna l'assaut à la ville qui fut prise et livrée à toutes les horreurs du pillage et de l'incendie. La principale église devint elle-même la proie des flammes. Mais cette victoire fut chèrement achetée, car le comte Paul périt dans le combat qui paraît s'être continué jusque dans les rues de la vieille cité gauloise. Après sa mort, Childéric prit le commandement de l'armée combinée des Francs et des Romains. Il poursuivit les Saxons avec acharnement, les refoula dans leurs îles, et, pénétrant jusque dans ce dernier refuge, il détruisit leurs établissements et fit un massacre effroyable de cette population de pirates. Tant de désastres forcèrent enfin Odoacre à se soumettre et à demander la paix. Les conditions qu'on lui dicta furent probablement celles que nous avons vu imposer à toutes les nations barbares, lorsqu'après quelques tentatives hostiles, elles étaient vaincues par les troupes impériales. Il dut s'engager à se renfermer dans les limites du territoire qui lui avait été assigné, et à combattre comme fédéré sous les bannières romaines. Nous en avons la preuve dans l'appel qui fut fait bientôt après à ses services en vertu de cet engagement.

Les Allemands, comme nous l'avons souvent, fait remarquer, occupaient, entre le cours supérieur du Rhin et celui du Danube, une position très favorable pour envahir à leur choix l'Italie ou la Gaule. Contenus du côté du Rhin par les Francs et les Bourguignons, ils n'avaient jamais cessé, depuis la dissolution de l'empire des Huns, d'inquiéter le nord-de l'Italie où l'on était obligé d'entretenir une armée permanente pour défendre la ligne du Pô. Nous avons déjà signalé leurs incursions sous Avitus, sous Majorien, sous Sévère ; toute la vie de Ricimer s'était passée à protéger le nord de la péninsule contre ces Barbares, et les côtes du sud contre les Vandales. Pour retenir les Allemands dans leur pays par une diversion efficace, il leur opposa les Francs, qui, sous la conduite de Childéric, pénétrèrent jusqu'au cœur de la Germanie, en ravageant tout sur leur passage. Odoacre avec ses Saxons accompagna dans cette guerre le roi qui l'avait vaincu, et tous deux ne repassèrent le Rhin qu'après avoir mis pour quelque temps les Allemands hors d'état de nuire à l'Empire.

Telle est la suite des faits qui paraissent résulter clairement du récit de Grégoire de Tours, combiné avec les renseignements que nous pouvons puiser à d'autres sources sur les événements contemporains. Cependant la plupart des historiens modernes ont donné à ce passage une interprétation toute différente. Pénétrés de l'idée que les rois francs n'avaient jamais pu jouer dans la Gaule d'autre rôle que celui de princes indépendants, de conquérants, d'ennemis des Romains, ils ont supposé que Childéric sorti, soit de la Belgique, soit même, selon quelques-uns, de l'intérieur de la Germanie, avait soumis toutes les provinces du nord de la Gaule et s'était formé un royaume qui s'étendait de la Somme à la Loire, qu'il avait même poussé ses conquêtes jusqu'à Orléans, tué le comte Paul, battu les Romains et les Saxons, et pris possession de l'Anjou. Ensuite, croyant que les îles des Saxons ne pouvaient être situées qu'à l'embouchure de l'Elbe, on le fait partir des bords de la Loire pour aller sur les côtes de la Baltique, prendre ces îles et en exterminer les habitants, puis on veut qu'il les ait entraînés à sa suite pour faire la guerre aux Allemands à l'autre extrémité de la Germanie, entre le Rhin et le Danube.

Il suffit d'énoncer ces hypothèses pour en faire sentir l'invraisemblance. Ces victoires remportées sur tous les peuples à la fois, ce vaste royaume fondé sans qu'aucun auteur contemporain paraisse en avoir eu connaissance, ces courses prodigieuses d'un bout de l'Europe à l'autre, semblent ne pouvoir trouver place que dans un roman de chevalerie. Mais c'est qu'en effet, dans le système adopté par ces historiens, le texte de Grégoire de Tours ne peut offrir qu'un tissu d'énigmes et de contradictions[126]. Voici la traduction littérale de ce passage ; on verra que notre récit le reproduit exactement, et que nous y avons seulement ajouté les développements nécessaires pour le rendre plus intelligible en rétablissant l'ordre chronologique des faits[127].

« En ce temps-là, dit le saint évêque, Childéric fit la guerre du côté d'Orléans. Odoacre avec les Saxons vint à Angers. Une grande peste ravagea alors le pays. Égidius mourut, et laissa un fils nommé Syagrius. Après sa mort, Odoacre se fit donner des otages à Angers et en d'autres lieux. Les Bretons furent chassés du Berry par les Goths, après qu'il en eut été tué un grand nombre, près du bourg de Déols. Mais le comte Paul, avec les Romains et les Francs, fit la guerre aux Goths, et leur prit beaucoup de butin.

« Odoacre étant venu à Angers, le roi Childéric y arriva le jour suivant, et le comte Paul, ayant été tué, il s'empara de la ville. En ce jour, l'église fut brûlée par un grand incendie. Il y eut une guerre entre les Saxons et les Romains. Mais les Saxons prenant la fuite, abandonnèrent un grand nombre des leurs au glaive des Romains qui les poursuivaient. Leurs îles furent prises et dévastées par les Francs, et il s'y fit un grand massacre. En cette année, dans le neuvième mois, il y eut un tremblement de terre. Odoacre fit un traité avec Childéric, et tous deux subjuguèrent les Allemands qui avaient envahi une partie de l'Italie. »

Tel est le récit de Grégoire de Tours dans sa simplicité primitive, récit naïf, peu logique et mal ordonné, mais qui pourtant présente un sens fort clair lorsqu'on l'explique en le rapprochant des témoignages et des événements contemporains. Partout Grégoire de Tours fait marcher ensemble les Romains et les Francs. C'est ensemble qu'ils font la guerre aux Goths, sous le commandement du comte Paul ; c'est ensemble qu'après la mort de ce comte, ils font la guerre aux Saxons, sous le commandement de Childéric. On a voulu conclure de ces mots : Childericus interompto comite Paulo, civitatem obtinuit, que Childéric se rendit maître d'Angers, après avoir tué le comte Paul. La traduction littérale est : « Childéric, le comte Paul ayant été tué, prit la ville. » Grégoire de Tours ne dit pas qui a tué le général romain ; mais, par les circonstances qui suivent, il semble évident que le comte Paul périt dans l'assaut, et que Childéric, après sa mort, s'empara de la ville et prit le commandement de l'armée des Francs et des Romains. Quel était l'ennemi qu'on assiégeait ? c'était Odoacre chef des Saxons, qui avait occupé Angers ; et comme dans la phrase suivante on voit, après la prise d'Angers, les Romains, unis aux Francs, poursuivre les Saxons jusque dans leurs îles, on doit croire qu'ils étaient également unis pendant le siège. Childéric traite ensuite avec Odoacre, et tous deux font de concert la guerre aux Allemands. Mais quelle était la cause de cette guerre ? c'est, dit Grégoire de Tours, que les Allemands avaient envahi une partie de l'Italie. Childéric et Odoacre combattaient donc pour le service de l'Empire. Je ne crois pas maintenant avoir besoin de prouver que les îles où les Romains et les Francs poursuivirent les Saxons, après les avoir chassés de l'Anjou, étaient situées dans la Loire et non dans la Baltique. Je ne pourrais que répéter ce que j'ai dit à ce sujet dans le premier volume. C'est encore un exemple de la confusion perpétuelle qu'on a faite entre les habitations primitives des peuples barbares, au nord et à l'est de l'Europe, et les établissements formés par eux sur le territoire romain. Il y avait des îles saxonnes dans la Baltique et dans la Loire, comme il y avait une Thuringe belge et une Thuringe germanique, une Bretagne insulaire et une Bretagne armoricaine, une France sur la rive gauche du Rhin et une sur la rive droite.

Je ne puis passer ici sous silence un autre fait sur lequel s'appuient les historiens qui veulent que Childéric ait régné comme conquérant et monarque indépendant sur tout le nord de la Gaule. Ce fait se trouve dans la vie de sainte Geneviève, dont l'auteur peut être regardé comme un contemporain puisqu'il écrivait, ainsi qu'il le dit lui-même, dix-huit ans après la mort de cette sainte[128]. Suivant cet auteur, Childéric avait pour elle tin tel respect qu'il ne pouvait rien lui refuser. Un jour, ayant amené à Paris des prisonniers qu'il voulait mettre à mort, il fit fermer les portes de la ville aussitôt qu'il y fut entré dans la crainte que Geneviève ne vint lui arracher par ses prières la grâce de ces malheureux. Mais la sainte, avertie par un messager fidèle, se présenta devant les portes qui s'ouvrirent d'elles-mêmes dès qu'elle les eut touchées, et étant parvenue jusqu'au roi, obtint de lui qu'il épargnerait la vie de ses captifs[129].

Ce récit n'a rien que de très vraisemblable, mais ne justifie en aucune manière les conséquences qu'on a voulu en tirer. Loin de constater l'existence d'un royaume indépendant entre la Somme et la Loire, l'auteur de la vie de sainte Geneviève rapporte plusieurs circonstances incompatibles avec cette supposition. Selon ce que nous venons de dire, Childéric, maître des milices, seul commandant des armées impériales dans le nord de la Gaule, après la mort du comte Paul, a dû passer par Paris en quittant les bords de la Loire pour aller attaquer les Allemands sur le Rhin. Il a pu emmener à sa suite des prisonniers destinés à être immolés à ses vengeances ou aux nécessités de sa politique. On conçoit qu'il ait ordonné de fermer les portes de la place, même sans le motif que lui prête le pieux écrivain et que Geneviève ait pu se les faire ouvrir, même sans miracle, par la vénération que tout le monde lui portait. Cette vénération générale explique aussi l'ascendant qu'elle sut prendre sur le redoutable roi des Francs, car nous avons déjà vu des exemples de l'impression produite sur les chefs des nations barbares et encore païennes par les vertus sublimes que le christianisme inspire : saint Germain arrêtant Eochar, saint Loup et saint Léon se faisant écouter d'Attila, puisèrent leur force aux mêmes sources que la bergère de Nanterre, enseignant la clémence à Childéric. Que peut-on donc objecter contre cette interprétation déjà donnée par Dubos ? Pour soutenir le système contraire, les plus savants historiens ont été forcés de tronquer, d'altérer les textes ou de les déclarer tout à fait inexplicables. En adoptant le nôtre, il n'y a rien à changer, rien à rejeter dans les écrits contemporains ; tous s'accordent, tous se confirment les uns par les autres, et si quelque chose paraît difficile à expliquer, c'est la persistance des préjugés historiques que l'ignorance du moyen-âge a fondés, et que la science du XVIIe siècle n'a pas osé abattre.

Nous avons représenté Childéric comme maitre des milices et seul commandant des armées impériales dans le nord de la Gaule, après la mort du comte Paul, et en effet, il semble qu'à dater de cette époque, un changement se soit opéré dans l'organisation militaire de l'Empire. On ne voit plus de général romain envoyé d'Italie pour commander les troupes de la Gaule, soit parce que les révolutions qui se succédaient sans cesse à Rome ne permirent plus aux empereurs de porter leur attention au dehors, soit parce qu'il n'y eut plus, par le fait, de troupes romaines dans la province. L'armée de Majorien est la dernière qui ait passé les Alpes et cette armée était composée de Slaves, d'Ostrogoths, d'Hérules et de Huns. Majorien en ramena une partie en Italie lorsqu'il y retourna lui-même ; le reste dut beaucoup souffrir dans les guerres d'Egidius contre les Wisigoths, et surtout dans la défaite que lui firent éprouver les Francs révoltés. Les débris de ces troupes, après la mort du comte Paul, se fondirent dans celles de Childéric. Depuis ce temps la guerre ne se fit plus dans les Gaules au nom de l'Empire que par les deux puissantes nations fédérées des Francs et des Bourguignons ou par des milices du pays que l'aristocratie locale appelait aux armes. Le titre de maître des milices passa héréditairement, dans le midi de la Gaule, aux chefs des Bourguignons, dans le nord, aux chefs des Saliens. Nous en avons la preuve, pour les Bourguignons, dans la lettre du pape Hilaire, qui donne ce titre au roi Gundioch, en 463, et dans celle de Sidonius, qui, vers 474, le donne également à Chilpéric, fils de ce roi. Quant aux Francs, la même conséquence peut être tirée de la lettre que l'évêque saint Rémy adressa à Clovis, fils de Childéric, après la mort de son père, et dans laquelle il le félicite d'avoir été mis à la tête de l'administration de la guerre, comme son père l'avait été[130]. Remarquons que les lettres du pape Hilaire et de Sidonius ne font nullement mention du titre de roi en parlant des chefs bourguignons : ; elles ne leur en donnent pas d'autre que celui de maître des milices[131]. Dans la lettre de saint Rémi, adressée à Clovis lui-même, le titre de roi ne se trouve que dans la suscription. Nous reviendrons plus tard sur cette lettre qui, d'accord avec tous les documents contemporains, établit de la manière la plus claire la condition des rois barbares et particulièrement des rois francs dans la Gaule.

Il ne nous reste plus maintenant qu'à fixer d'une manière précise l'ordre chronologique des faits que nous avons constatés. Déjà nous avons dit que les Bretons durent prendre position dans le Berry au commencement de 469, et occuper cette province au moins pendant un an. Ainsi l'attaque imprévue de leurs cantonnements par les Wisigoths dut avoir lieu dans les premiers mois de l'année 47o, et probablement dans l'hiver, saison favorable pour surprendre un ennemi qui compte sur l'interruption des opérations militaires. Le reste de cette année fut rempli par les expéditions de Childéric et du comte Paul contre les Wisigoths et les Saxons ; la date de ces expéditions est constatée par les chroniques. Grégoire de Tours fait mention d'un tremblement de terre qui eut lieu dans le neuvième mois de tannée, et parle immédiatement après du traité imposé par Childéric à Odoacre. Ce traité fut donc conclu après le neuvième mois, et par conséquent dans l'automne de 470, d'où il résulte que l'expédition de Childéric et d'Odoacre contre les Allemands ne put avoir lieu qu'en 471.

Pendant que ces événements se passaient dans le nord de la Gaule, de nouvelles révolutions se préparaient en Italie. L'alliance de famille que la politique avait formée entre Ricimer et Anthemius, était encore une vaine tentative pour concilier deux éléments incompatibles : l'influence barbare et la vieille aristocratie romaine. Les hommes probes et éclairés, comme Sidonius, qui avaient rêvé dans cette conciliation la possibilité d'arrêter l'Empire sur le penchant de sa ruine, ne tardèrent pas à reconnaître leur erreur. Entre Anthemius et Ricimer les intérêts, les idées, les vues d'avenir, tout était opposé. Chaque circonstance nouvelle amenait un désaccord inévitable. On peut présumer que la condamnation d'Arvandus, l'envoi du comte Paul dans la Gaule, l'appel fait aux Bretons et aux Francs pour combattre la prédominance des Wisigoths et des Bourguignons, et surtout le choix de Marcellien, ennemi personnel de Ricimer, pour commander l'armée contre les Vandales, furent les principales causes de division entre le beau-père et le gendre. Ces dissentiments s'envenimèrent au point de ne pouvoir plus être dissimulés. A la fin de l'année 47o, Ricimer saisit le prétexte de quelques mouvements parmi les Barbares, au nord de l'Italie, pour aller s'établir à Milan, au milieu de son armée. Il y fixa sa résidence, et dès-lors il y eut deux cours et deux pouvoirs rivaux[132].

Cette situation équivoque ne pouvait durer longtemps. Bientôt Ricimer annonça hautement l'intention de se porter sur Rome avec ses soldats, pour obtenir par la force le redressement de ses prétendus griefs, et la publicité de cette rupture frappa d'effroi les populations italiennes, qui sous le règne d'Anthemius avaient espéré de voir renaître des jours de paix et de sécurité. Tous les hommes éminents de la Ligurie vinrent se jeter aux pieds de Ricimer et le conjurèrent de ne pas déchirer l'unité de l'Empire, de ne pas livrer encore la malheureuse Italie à toutes les horreurs de l'anarchie et de la guerre civile[133]. Toujours hypocrite et astucieux, le commandant des milices fit semblant de se laisser fléchir, et se déclara prêt, pour son compte, à entrer en accommodement ; mais il feignit de redouter la colère et le caractère implacable d'Anthemius. « Qui se chargera, disait-il, d'aborder en mon nom un monarque irrité, d'apaiser un Galate furieux ?[134] » Il connaissait

la pusillanimité de l'aristocratie italienne et il exagérait le danger de l'ambassade dans l'espoir que personne ne voudrait l'entreprendre.

Mais il y avait alors à Pavie, un évêque révéré de toute l'Italie, saint Epiphane, un de ces héros du christianisme devant qui tout genou barbare ou romain fléchissait avec respect. Les nobles liguriens demandèrent unanimement que le pieux prélat fut désigné pour porter les paroles de paix, et Ricimer, cédant lui-même à l'ascendant des vertus chrétiennes, consentit à remettre ses intérêts entre les mains de l'homme de Dieu[135].

Malgré la rigueur de la saison, Epiphane, heureux de se dévouer pour le salut de son peuple, partit sur-le-champ pour Rome, et obtint une audience de l'empereur, qu'il trouva très exaspéré contre son gendre. Anthemius avait pris au sérieux son rôle de souverain, et oubliant qu'il ne régnait que par la volonté de Ricimer, il l'accusait d'ingratitude en rappelant avec amertume tous les bienfaits dont il l'avait comblé. Dans son orgueil de patricien, il regardait surtout le don de la main de sa fille à un Barbare comme le plus grand des sacrifices. Ce mariage lui semblait un déshonneur ineffaçable, et il regrettait d'avoir imprimé cette tache à son arbre généalogique. « Vit-on jamais, s'écriait-il, les anciens empereurs mettre leurs propres filles au nombre des présents offerts à des chefs barbares, vêtus de peaux, pour en acheter la paix ?[136] » Avec de pareils sentiments, on conçoit qu'il était difficile de maintenir la bonne intelligence entre lui et son gendre, auquel il reprochait d'ailleurs justement ses relations secrètes avec les Barbares et sa participation à tous les complots des ennemis de l'Empire. Le malheureux prince se sentait enlacé dans un réseau de trames perfides qu'il ne pouvait rompre ; il répétait sans cesse qu'un accommodement avec Ricimer ne serait qu'une déception et ne servirait qu'à couvrir l'exécution des coupables desseins de cet ambitieux[137].

Ces craintes, ces reproches n'étaient que trop fondés, et saint Epiphane ne put y répondre que par des considérations chrétiennes en faveur de l'union et du pardon des injures. Néanmoins Anthemius se rendit à ces instances ou plutôt au sentiment de sa propre faiblesse. Il n'avait point de troupes autour de lui ; sans forces matérielles, sans moyens de résistance, comment aurait-il pu braver le plus grand capitaine de l'époque, à la tête d'une puissante armée ? Il autorisa donc Epiphane à proposer en son nom toutes les voies de conciliation possibles. Le saint évêque, accueilli des deux côtés avec un égal respect, revint à Milan un peu avant les fêtes de Pâques, croyant, dans sa candeur évangélique, avoir rétabli la concorde, et proclamant partout la paix, aux cris de joie des populations qui se pressaient sur son passage[138].

Mais tandis qu'il se flattait de ces vaines espérances, une révolution de palais à Constantinople changeait l'état des affaires et précipitait la marche des événements. A ce sujet il est nécessaire d'entrer dans quelques détails, pour faire mieux comprendre les diverses phases de la lutte entre l'influence romaine et l'influence barbare dans les deux empires.

Nous avons déjà eu occasion de parler du célèbre Aspar, chef barbare, de la nation des Alains, qui depuis plus de quarante ans commandait les milices de l'empire d'orient. Après la mort de Théodose-le-Jeune, auquel il devait sa fortune, il avait joué à Constantinople le même rôle que Ricimer à Rome, élevant à son gré sur le trône des souverains qu'il dominait parce qu'il savait s'en faire craindre. L'empereur Marcien avait été son secrétaire et lui devait le pouvoir[139]. Aspar s'était conduit dans cette circonstance avec beaucoup d'habileté. Connaissant l'immense influence que Pulchérie, sœur de Théodose, avait acquise par ses vertus et son noble caractère, il sentit le danger de lutter ouvertement contre elle, et il la fit entrer dans ses vues en la déterminant à donner sa main à Marcien, qui se trouva ainsi désigné aux suffrages du peuple et du sénat. Au reste sans être ingrat envers sou protecteur, Marcien ne s'était pas abaissé devant lui ; fort de son propre mérite et de son alliance avec une princesse universellement respectée, il conserva tant qu'il vécut la dignité du rang suprême. La position de son successeur Léon fut bien moins favorable. Simple tribun, tiré de l'obscurité par la seule volonté d'Aspar, sans appui dans l'opinion publique, sans illustration personnelle, il portait le poids de la reconnaissance avec d'autant plus de peine qu'il ne pouvait s'empêcher d'avoir lui-même la conscience de son indignité. D'ailleurs les exigences d'Aspar croissaient avec la faiblesse du souverain ; il ne se croyait pas obligé de ménager sa créature, et cette confiance excessive le perdit.

Comme Stilicon, comme Aëtius, comme tous les généraux barbares, Aspar, ne pouvant régner lui-même, aspirait à transmettre la pourpre impériale à ses descendants. Il avait trois fils ; l'aîné, Ardabure, était un vrai Barbare, grossier, farouche et partisan fanatique de l'hérésie d'Arius. Le second, fils d'une noble Romaine et décoré du nom latin de Patricius, inclinait à la religion catholique et pouvait être présenté comme candidat à l'Empire. Léon n'ayant point d'enfants mâles, Aspar exigea de lui qu'il décernât le titre de César à ce jeune homme, et le fiançât à une de ses filles, ce qui était le désigner d'avance pour son successeur. Léon céda malgré sa répugnance et attendit avec la dissimulation patiente des Grecs de cette époque que les circonstances lui permissent de résister avec quelques chances de succès. L'opinion publique ne tarda pas à venir à son aide. Dans l'Orient les populations romaines étaient plus nombreuses, plus compactes, plus riches, plus actives que dans l'Occident. Il n'y avait de grandes colonies barbares qu'à l'extrémité européenne de cet Empire, sur les rives du Danube. Les villes florissantes de l'Asie-Mineure, les opulentes cités de l'Égypte et de la Syrie voyaient à peine dans leurs murs quelques faibles corps de troupes, dispersés au milieu de masses populaires peu aguerries, mais imposantes par leur nombre et par l'esprit romain qui les animait.

Ces populations sentaient instinctivement leur force et l'influence barbare ne pesait pas sur elles de ce poids écrasant sous lequel l'Europe gémissait. L'élévation du fils d'Aspar blessait à la fois les Romains d'Orient dans leurs sentiments et dans leurs principes religieux. Lorsque cette élection fut proclamée dans le cirque, Constantinople s'émut. Le nouveau César fut accueilli par des buées et la sédition éclata avec une telle violence qu'Aspar ; surpris par ce soulèvement inattendu, fut forcé de se réfugier avec ses fils dans une église de Chalcédoine. Encouragés par cette manifestation populaire, le sénat et le clergé vinrent en corps porter leurs plaintes à l'empereur qui affecta de les rassurer et de calmer leur défiance. Dissimulant jusqu'au bout, il alla chercher Aspar dans son asile dé Chalcédoine et le conduisit lui-même au palais impérial en le défendant contre la fureur du peuple. Cette perfide générosité achevait la défaite du commandant des milices ; de protecteur il était devenu protégé.

Néanmoins Léon ne se prononça pas encore. L'exemple des tentatives malheureuses d'Honorius et de Valentinien l'effrayait ; il savait que la mort d'Aspar serait une déclaration de guerre à tous les fédérés barbares ; il voulait s'assurer d'avance d'une force militaire suffisante pour les contenir. L'Orient, sous ce rapport, offrait heureusement des ressources qui manquaient à l'Occident. Nous avons vu que, depuis le commencement du IVe siècle, les populations romaines, c'est-à-dire les nations anciennement soumises et civilisées, ne comptaient presque pour rien clans l'évaluation des forces militaires. Mais la vaste enceinte de l'empire d'Orient renfermait des peuplades restées étrangères à la civilisation, quoique décorées du nom romain par le décret de Caracalla. Telles étaient les tribus nomades de la Chosroëne et de la Mésopotamie, qui fournissaient les meilleures troupes légères des armées impériales. Tels étaient aussi les habitants à demi sauvages des cimes du Taurus et des plateaux montagneux de la Cilicie.

Tour-à-tour enclavés dans les états des rois de Perse et des princes grecs successeurs d'Alexandre, et enfin dans les provinces romaines, ces montagnards avaient toujours conservé leurs mœurs grossières et leur farouche indépendance. Tous les gouvernements qui s'étaient succédés dans l'Asie-Mineure leur avaient fait la guerre sans pouvoir les dompter. C'était contre eux que Cicéron, préteur de la Cilicie avait soutenu ces petits combats dont il était si fier. L'empereur Probus était seul parvenu à soumettre ces brigands, qu'on appelait Isaures, à une sorte de discipline. Il avait élevé des forts sur toutes les cimes de leurs montagnes et les avait organisés en colonies militaires en les assujétissant à un service réglé dans les armées de l'Empire. Comme les Barbares fédérés, les Isaures fournissaient à ces armées de braves soldats et des officiers intrépides ; comme eux aussi ils pillaient souvent les riches contrées de leur voisinage. Sous le règne d'Arcadius, ils avaient commis beaucoup de ravages dans l'Asie-Mineure. Mais Théodose-le-Jeune en avait appelé auprès de lui un corps considérable pour défendre la Thrace contre les invasions d'Attila, et depuis ce temps les empereurs avaient toujours eu à Constantinople une garde isaurienne.

Léon vit, dans ces soldats barbares de mœurs et romains de nom, le point d'appui qui lui manquait pour contrebalancer l'influence des fédérés de race gothique ou slave, et il chercha tous les moyens de les attacher à sa personne. Dès 468 il avait donné sa fille aînée en mariage à un de leurs chefs nommé Tarascodisée, mais qui en raison de cette illustre alliance prit le nom grec de Zénon, et le surnom de Flavius, affecté à la famille impériale[140]. Léon s'entendit avec son gendre pour appeler secrètement des corps nombreux d'Isaures autour de la capitale, puis, lorsque tout fut prêt, il manda Aspar avec ses fils au palais, et les fit assassiner par les eunuques[141].

Jusque-là cette catastrophe reproduisait exactement les scènes de la mort d'Aëtius, provoquée par les mêmes causes et obtenue par les mêmes moyens. Les conséquences seules furent bien différentes. Lorsque les troupes gothiques campées auprès de Constantinople, apprirent le meurtre de leur général, elles accoururent pour le venger et essayèrent de forcer les portes du palais ; mais la garde isaurienne s'y défendit avec courage, et secondée par le peuple ameuté, elle parvint à repousser les Goths et à les chasser de la ville. Ces Barbares appartenaient aux colonies ostrogothiques que Marcien avait formées sur le Bas-Danube après la dissolution de l'empire d'Attila. A la nouvelle des événements de Constantinople, les Ostrogoths du Danube se levèrent, et, sous la conduite d'un chef puissant, nommé Théodoric-le-Louche, marchèrent en corps d'armée contre la capitale de l'Orient. Mais les murailles étaient trop fortes et la ville trop bien gardée ; ils n'osèrent pas même donner un assaut et s'en retournèrent en dévastant les campagnes de la Thrace.

Ainsi pour la seconde fois l'Orient réussissait à secouer le joug de l'influence barbare. Constantinople se débarrassait d'Aspar comme jadis de Gainas, tandis que Rome, après avoir vu frapper Stilicon et Aëtius, avait expié par un double pillage la témérité de ses empereurs.

Nous avons vu qu'au commencement du Ve siècle la catastrophe de Gainas avait amené la chute de Stilicon. Le meurtre d'Aspar eut aussi son contre—coup dans l'Occident. Ricimer avait toujours entretenu des liaisons intimes avec le commandant des milices d'Orient, qui dans toutes les circonstances avait fait intervenir à l'appui de ses vues politiques la cour de Constantinople. La mort de ce fidèle allié lui inspira des inquiétudes d'autant mieux fondées que lui-même se sentait dans une position semblable et avait aussi affaire à un empereur qui n'attendait qu'une occasion favorable pour se défaire d'un sujet trop redouté. Craignant qu'Anthemius ne s'entendît avec Léon pour abattre à la fois l'influence barbare dans les deux empires, il résolut de brusquer l'exécution de ses plans secrets et de ne pas tarder davantage à se déclarer en révolte ouverte.

Tout était d'ailleurs préparé d'avance pour le succès de son entreprise. Depuis longtemps il négociait avec la cour de Constantinople, afin d'en obtenir un nouveau souverain qu'il pût faire accepter par le sénat de Rome. L'expérience lui avait appris que l'adhésion de cette cour était pour les empereurs d'Occident une garantie nécessaire de la légitimité du pouvoir.

Aspar et Léon avaient accueilli ces ouvertures sans trop de répugnance. En plaçant le gendre de Marcien sur le trône d'Occident, ils n'avaient eu autre but que d'éloigner d'eux un prétendant qui pouvait leur devenir dangereux. Invités à désigner un nouveau candidat, la même raison leur fit choisir Olybrius qui avait épousé, comme nous l'avons dit plus haut, la seconde fille de l'empereur Valentinien. Ce choix réunis- sait d'ailleurs toutes les conditions qui pouvaient le rendre agréable à l'Italie, Olybrius était un sénateur romain, réfugié à Constantinople depuis la prise de Rome par les Vandales. Ce n'était pas, comme Anthemius, un étranger, un Asiatique appelé du dehors à gouverner des peuples dont la langue même n'était point la sienne[142] : c'était un exilé rentrant dans :sa patrie, un père conscrit revenant parmi ses collègues. Quoiqu'il n'y eût pas encore séparation formelle de communion entre l'église grecque et l'église latine, il existait déjà entre ces deux grands corps une scission profonde. Anthemius avait amené avec lui des prêtres grecs dont les subtilités théologiques choquaient l'orthodoxie latine, et le pieux auteur de la vie de saint Épiphane, semble lui refuser le titre de catholique[143]. Olybrius au contraire se présentait escorté des souvenirs de la famille des Anice, si célèbre dans les annales de Rome chrétienne, et son nom seul devait lui concilier la faveur du clergé romain. Enfin nous avons vu que, beau-frère du fils de Genséric, il avait pour lui l'appui du terrible roi des Vandales, et pouvait faire espérer la paix à l'Italie toujours menacée par ces infatigables ennemis.

La mort d'Aspar n'interrompit point les négociations commencées et ne fit qu'en hâter la conclusion en rendant les instances de Ricimer plus pressantes. Léon avait un grand intérêt personnel à éloigner de Constantinople le dernier représentant de la dynastie théodosienne, et n'était pas homme à sacrifier cet intérêt à des considérations de politique générale. Néanmoins, comme il ne pouvait sans déshonneur se prononcer publiquement contre le prince auquel lui-même avait donné la couronne, il fit partir Olybrius pour l'Italie avec quelques troupes, sous prétexte de travailler à rétablir la concorde entre Ricimer et Anthemius. Personne ne dut se méprendre sur le motif de ce singulier choix qui envoyait pour consolider un trône le prétendant le plus intéressé à le renverser. Mais les apparences étaient sauvées, et, pour la diplomatie, les apparences sont tout.

Olybrius arriva dans le Milanais au printemps de l'année 472. Dès lors la comédie fut jouée : Ricimer jeta le masque dont il n'avait plus besoin et fit proclamer Olybrius empereur par son armée, dès le mois de mars, puis il marcha sur Rome où il s'attendait à entrer sans résistance[144]. Nous avons dit les raisons qui devaient rendre l'aristocratie même, le clergé et les populations romaines favorables à Olybrius. Anthemius ne pouvait donc compter sur l'appui du peuple et ses forces militaires étaient nulles. Cependant il avait cherché à se ménager des moyens de défense en faisant venir de la Gaule par mer un corps d'Ostrogoths qui avait fait partie des armées d'Egidius et de Majorien, et qui tenait garnison dans la province d'Arles. Pour le malheur de Rome, ce corps, sous le commandement d'un chef nommé Bilimer, y arriva à temps pour occuper le pont et le môle d'Adrien, et disputer à Ricimer l'entrée de la ville. Il fallut emporter ces positions d'assaut ; Bilimer et tous ses soldats y périrent, et la grande cité, naguère souveraine du monde, fut livrée pour la troisième fois aux horreurs du pillage, du sac et de l'incendie. Dans ce désordre, Anthemius avait cherché un asile au pied des autels ; il, fut massacré dans l'église même de Saint-Pierre où il s'était réfugié, et son rival eut le courage de ramasser cette couronne sanglante au milieu des ruines, des cendres et des cadavres[145].

La fortune avait souri encore une fois à Ricimer. Quatre empereurs avaient successivement disparu de la scène politique et son influence dominait toujours l'Occident tremblant à ses pieds ; son pouvoir était même plus grand que jamais, car Olybrius, effrayé de son propre triomphe, n'avait rien à refuser à un si redoutable protecteur. Mentant aux pieux souvenirs de sa famille, il accorda à Ricimer une église à Rome pour les Ariens, et il décerna le titre de patrice au Bourguignon Gondebaud, neveu du maître des milices, qui se préparait, dans le fils de sa sœur, un héritier de sa puissance. Mais le moment où cet homme extraordinaire atteignait l'apogée de sa fortune fut précisément celui que la providence choisit pour le replonger dans le néant. Le 11 juillet 472 ; il entrait en triomphe dans Rome, traînant après lui le souverain qu'il lui avait plu de donner à l'Empire. Le 18 août il expirait dans les souffrances d'une maladie aiguë, et après avoir brisé pendant seize ans toutes les résistances humaines, il mourait obscurément dans son lit au milieu de son armée victorieuse.

La main de Dieu ne s'arrêta pas là ; rien de ce que la force avait créé ne devait échapper à sa justice. Deux mois à peine après la mort de Ricimer, le 28 octobre, Olybrius succombait à son tour frappé du même mal, et les païens purent croire encore une fois à cette fatalité dont semblaient poursuivis tous ceux qui osaient violer l'enceinte sacrée de la ville éternelle. Ces morts illustres se succédant avec tant de rapidité inspirèrent aux peuples chrétiens des sentiments plus justes ; ils y virent l'action de la vengeance divine, et ils ne se trompaient pas, car elles n'étaient que l'accomplissement de la loi de Dieu qui veut que les oppresseurs de l'humanité trouvent leur propre châtiment dans les conséquences des maux qu'ils ont faits.

Depuis le commencement du siècle, aucune partie de l'Empire n'avait plus souffert que l'Italie des troubles provoqués par cette insatiable soif d'honneurs et de richesses, par ces conflits d'ambition et de cupidité qui tourmentent les sociétés corrompues. Pendant douze ans, de 400 à 413, les Wisigoths, instruments des guerres civiles, sous la conduite d'Alaric et d'Ataulphe, avaient promené la dévastation depuis les Alpes jusqu'à l'extrémité de la Calabre. L'Italie centrale, où ces bandes féroces séjournèrent le plus longtemps, éprouva surtout les horreurs de ces guerres dont elle fut le théâtre. Rutilius Numantianus, qui traversa la Toscane immédiatement après la retraite des Barbares, n'y vit de tous côtés que ponts rompus, villages brûlés et détruits, cultures abandonnées[146]. Le pillage de Rome par Marie, en répandant la terreur dans la classe riche des habitants des villes, détermina une émigration presque générale de l'aristocratie, et Genséric, en saccageant cette grande cité une seconde fois, acheva d'en faire sortir toutes ces familles opulentes dont le luxe alimentait des milliers d'esclaves[147]. Les magnifiques palais, les somptueuses villas furent abandonnés et tombèrent en ruine. La campagne de Rome devint, ce qu'elle était naguère encore, un désert parcouru par des pâtres et des brigands[148]. La misère publique et le désordre de l'administration arrêtant tous les travaux utiles, les canaux se comblèrent, les digues se rompirent, les eaux stagnantes se répandirent dans les champs incultes et des miasmes pestilentiels s'échappèrent de tous les points de ce sol tourmenté pendant cinq siècles par les caprices d'un luxe effréné[149]. En même temps les moyens de subsistance manquèrent à cette population déjà décimée par tant de causes de destruction. Après la mort de Valentinien les Vandales s'étaient rendus maîtres de toute l'Afrique, de la Sicile et de la Sardaigne. L'Italie perdit, l'une après l'autre, ces fertiles provinces qui la nourrissaient depuis cinq cents ans, et l'agriculture ne put renaître sur son sol épuisé ; car chaque année des flottes de pirates sorties des ports de Carthage infestaient toutes les côtes de la péninsule, enlevaient les laboureurs et les bestiaux, pillaient les maisons isolées et ne laissaient aux campagnes ni sécurité ni repos, tandis que dans le nord, les plaines fécondes de la Ligurie et de la Vénétie, après avoir été dévastées par Attila, restaient sans cesse exposées aux incursions des Barbares du Danube. La famine devint l'état habituel de ces malheureuses contrées, et le décroissement de la population en atténua seul les effets. A Rome même, les magistrats tremblaient chaque jour de ne pouvoir suffire aux besoins du lendemain, et c'était de l'Orient qu'ils attendaient avec anxiété l'aumône de quelques vaisseaux chargés de grains[150].

Toutes ces influences délétères firent naître des épidémies périodiques que les contemporains ont signalées sous le nom de peste, mais qui paraissent n'avoir été que ces dysenteries et ces fièvres pernicieuses si communes encore dans les mêmes lieux. Les armées envahissantes qui pénétrèrent en Italie à la fin du Ve siècle et au commencement du VIe, en éprouvèrent toutes les désastreux effets. Les soldats de Majorien portèrent ce fléau dans la Gaule ; il se développa avec une intensité remarquable pendant les guerres d'Égidius, et, selon toute apparence, ce grand général lui-même en mourut[151]. Remarquons aussi que parmi les empereurs qui se succédèrent si rapidement sur le trône d'Occident, depuis la mort de Valentinien, Anthemius est le seul dont la mort violente soit clairement constatée. Quant aux autres, si l'on a soupçonné Ricimer d'avoir hâté leur fin par le poison ou l'assassinat, si même cette accusation est vraisemblable à l'égard d'Avitus et de Majorien, il faut avouer cependant qu'on n'en a aucune preuve positive et que des témoignages d'égale valeur les représentent comme ayant succombé aux maladies dominantes. On pourrait alléguer en faveur de cette dernière opinion que tous sont morts dans l'été ou l'automne, saisons où ces maladies sévissaient avec le plus de violence. Ce fut aussi à cette époque de l'année que Ricimer et Olybrius furent frappés presqu'en même temps et laissèrent l'empire d'occident sans chef et sans maître.

Dans cette extinction simultanée du pouvoir de droit et du pouvoir de fait, le Bourguignon Gondebaud crut qu'il n'avait qu'à étendre la main pour saisir l'épée de Ricimer et disposer à son tour de cette couronne d'occident que son oncle avait donnée tant de fois. Il est probable qu'avant de mourir, Olybrius lui avait conféré avec la dignité de patrice le commandement général des armées[152]. Il avait donc, comme son prédécesseur, la force matérielle ; mais il lui manquait le génie politique, sans lequel cette force devient inutile et souvent funeste aux mains inhabiles qui ne savent pas la diriger. Nous avons vu avec quelle adresse Ricimer en créant des empereurs avait toujours combiné ses choix de manière à se concilier la faveur du sénat et l'appui de la cour de Constantinople. Gondebaud ne comprit point la nécessité de ces ménagements politiques. Il jeta les yeux autour de lui et prit dans l'armée même un officier romain nommé Glycerius qu'il décora de la pourpre impériale. Le nouveau souverain fut proclamé Auguste, à Ravenne, le 5 mars 473, et cette élection fut d'abord acceptée sans résistance, car les Romains n'avaient aucun moyen de combattre la puissance militaire dont elle était l'ouvrage[153]. Mais le sénat mécontent fit parvenir secrètement ses plaintes à l'empereur d'Orient et le trouva très disposé à les accueillir. Piqué lui-même de n'avoir pas été consulté, et ne voulant pas laisser périmer l'usage qui semblait s'être établi de demander à Constantinople des maîtres pour l'Occident, Léon refusa de reconnaître Glycerius et chercha un compétiteur qui pût lui être opposé avec quelques chances de succès.

Au milieu de la désastreuse anarchie qui déchirait l'Occident, depuis l'extinction de la dynastie de Théodose, un seul nom était resté glorieux et pur ; c'était celui de Marcellien, ce noble général qui, seul avec Égidius, avait osé braver ouvertement la tyrannie de Ricimer et qui, pouvant aspirer à devenir maître de l'Empire, s'était résigné à n'en être que le défenseur. Cet homme illustre, en succombant sous les coups de la trahison, avait laissé un neveu, nommé Julius Nepos, qui après lui était resté maître de la Dalmatie, et y avait continué cette espèce de gouvernement indépendant que Marcellien avait su se créer entre les deux Empires. Léon avait depuis longtemps compris le parti qu'on pouvait tirer de la position de Nepos et des souvenirs de gloire qui se rattachaient à son nom ; il lui avait fait épouser une nièce de sa propre femme, l'impératrice Vérine, et dès qu'il vit l'occasion favorable, il le déclara empereur d'Occident, en lui donnant une flotte et des soldats, pour appuyer ses prétentions.

L'expédition fut prête au commencement de l'année 474. Nepos, pour ne pas perdre de temps et pour éviter les dangers et les fatigues d'une longue marche autour du golfe Adriatique, fit embarquer ses troupes, et se dirigea immédiatement par mer sur Ravenne, où résidait Glycerius.

Cette ville n'était plus la cité imprenable où pendant dix ans de guerre les armes victorieuses d'Alaric n'avaient pu atteindre Honorius. Ses murailles étaient en ruines, son port et ses canaux à moitié comblés[154]. La flotte de Nepos y pénétra presque sans obstacle ; car l'armée d'Italie, méprisant l'inexpérience de Gondebaud, ne soutenait qu'à regret la créature du chef bourguignon. Glycerius s'enfuit à Rome ; mais la haine du sénat, l'indifférence de la population ne lui permirent pas de s'y arrêter ; fuyant toujours, il arriva jusqu'à l'embouchure du Tibre, et fut atteint à Ostie par les soldats de son rival qui le méprisa assez pour lui laisser la vie. Malgré la loi de Majorien, Nepos, suivant l'usage de l'Orient, força son concurrent vaincu à recevoir les ordres sacrés, et le fit évêque à Salone, au centre de son gouvernement héréditaire de Dalmatie, pensant bien que là aucune influence étrangère n'était à craindre[155]. Ce fut le 4 juin 474 que Nepos fut reconnu empereur par le sénat de Rome. L'armée adhéra sans peine à la cause qui venait de triompher, et Gondebaud, déchu de ses rêves de grandeur, fut contraint de chercher un asile dans les provinces gauloises que gouvernaient ses frères.

Rentrons avec lui dans la Gaule. Les révolutions de Rome et de Constantinople nous en ont longtemps éloigné ; mais ces grands événements ont une telle liaison avec ceux qui se sont passés au-delà des Alpes, qu'il est impossible de les en séparer, et c'est pour n'en avoir pas assez tenu compte que cette époque de notre histoire a été souvent si mal comprise.

Pendant les réactions politiques qui se succédèrent avec une effrayante rapidité, de 471 à 474, la Gaule ne prit aucune part aux troubles de l'Empire et resta dans un calme apparent. Il existait pourtant dans les populations gallo-romaines et surtout dans les classes aristocratiques une aversion profonde pour Ricimer et pour les souverains élevés par l'influence barbare. Mais ces dispositions n'étaient ni assez unanimes ni assez énergiques pour se manifester par des actes. Lorsque les premiers symptômes de rupture éclatèrent entre l'empereur Anthemius et son gendre, Sidonius, prévoyant l'issue de ce conflit inégal, avait quitté la préfecture de Rome, vers la fin de l'année 470, et s'était retiré dans l'Auvergne, sa patrie, où sa famille exerçait depuis longtemps une haute influence. Son beau-frère Ecdicius resta dans la capitale de l'Empire ; Anthemius lui avait promis la dignité de patrice[156], et sans doute espérait trouver en lui un nouvel Égidius, un défenseur à opposer au redoutable Ricimer.

Au moment où Sidonius arrivait à Clermont, entouré du prestige qu'ajoutent toujours au mérite personnel d'importantes fonctions dignement remplies, l'évêque de cette cité venait de mourir. Le peuple et le clergé appelèrent d'une voix unanime au siège épiscopal l'ex-préfet de Rome, et Sidonius ne put se refuser aux instances de ses compatriotes[157]. Dans nos mœurs et dans nos idées actuelles, ce choix paraîtrait bizarre. Le nouveau prélat était laïque et marié, et jusque-là rien n'indiquait en lui des dispositions à la vie religieuse. C'était un homme du monde, un littérateur aimable, un grand seigneur d'un caractère honnête, mais faible, aimant les plaisirs délicats, le luxe et tous les plaisirs de la vie. Il serait même difficile de trouver dans ses écrits avant cette époque une seule trace de sentiments chrétiens ; ses poésies sont tout-à-fait païennes, et il semble n'y connaître d'autre dieu qu'Apollon et les muses. Mais alors les évêques n'étaient pas seulement les chefs de la milice sainte, les pères de l'Église, ils étaient les représentants, les défenseurs, les organes des populations catholiques. Lorsqu'un siège était vaquant, le peuple chrétien tout entier désignait par ses suffrages celui qui devait s'y asseoir. Le haut clergé n'intervenait dans ces élections que pour en régler les formes et en réprimer les abus ; il proposait souvent les choix, les dirigeait presque toujours ; mais il ne les imposait point, et à part quelques causes d'indignité prévues par les canons ou admises par l'usage, aucune condition exclusive ne restreignait la liberté des votes. Le laïque élu évêque ne se séparait point de sa femme ; seulement il devait vivre avec elle dans un état de continence parfaite, ce qui dans ces temps de ferveur n'était pas rare même dans la vie privée. Sidonius, après sa consécration, recommandant un candidat aux choix du peuple pour l'archevêché de Bourges, vantait les vertus de la femme de son protégé comme un titre à la confiance des fidèles[158].

Émanés du peuple par leur élection, appartenant presque tous à l'aristocratie par leur naissance les évêques réunissaient toutes les conditions qui créent des influences politiques fortes et durables. Nous avons vu en plusieurs occasions quelle part active ils prenaient dans le Ve siècle aux affaires publiques. De là vint que le peuple considéra la dignité épiscopale comme politique autant que religieuse, et cherchant avant tout dans son évêque un protecteur, s'adressa de préférence aux hommes qui par leur mérite et leur position sociale avaient la puissance et la capacité nécessaires pour défendre la cité qui les plaçait à sa tête[159].

Il est à remarquer que les plus grands évêques du IVe et du Ve siècles, les Ambroise, les Germain étaient comme Sidonius de nobles laïques exerçant dans le gouvernement des fonctions éminentes ; au moment de leur élection, loin d'être prêtres, ils étaient à peine chrétiens. Saint Ambroise, encore catéchumène, n'avait pas même reçu le baptême ; saint Germain, chasseur et guerrier, affectait de braver le culte catholique et pratiquait ouvertement les superstitions païennes. Mais dans ces siècles de foi sincère, l'influence morale du christianisme produisait de véritables miracles. Les illustres pères de l'église dont nous venons de parler, donnèrent l'exemple de toutes les vertus religieuses dès que l'huile sainte eut coulé sur leur front. Comme eux, Sidonius, lorsqu'il eut revêtu la mitre épiscopale, parut subir une transformation complète. Le mondain spirituel et voluptueux devint un prélat pieux, charitable, austère dans ses mœurs. Le courtisan de tous les pouvoirs se montra le défenseur intrépide du peuple qui l'avait choisi pour son chef. Ses lettres à partir de cette époque prennent un ton plus moral et plus grave ; on y reconnaît bien encore des traces de faux bel esprit et de vanité littéraire ; en théologie on voit qu'il n'avait que des idées superficielles, des opinions peu arrêtées[160] ; mais tous ses écrits respirent le dévouement le plus pur, le plus chaleureux à la cause de la patrie et de la religion, et quand les événements l'inspirent il s'élève parfois à la plus mâle éloquence.

Son élection à l'épiscopat eut lieu vers la fin de l'année 472. Les circonstances étaient alors extrêmement critiques. L'Aquitaine, seule partie de la Gaule romaine qui eût conservé un peu de vie politique, aurait voulu soutenir Anthemius, menacé par son gendre ; mais elle était contenue par les Bourguignons qui avaient occupé l'Auvergne sous prétexte de la défendre contre les Wisigoths. Chilpéric, roi de ce peuple, revêtu du titre de patrice et de la dignité de commandant des milices impériales dans les Gaules, était tout dévoué à son oncle Ricimer, et n'aurait pas permis aux partisans de l'empereur de se prononcer ouvertement. Sidonius, dans ses lettres, se plaint souvent de ces hôtes incommodes, de ces défenseurs aussi funestes au pays que les ennemis dont ils prétendaient le préserver[161].

D'ailleurs l'aristocratie gauloise, elle-même, n'était pas unanime dans ses sentiments. Nous avons vu que dès longtemps il existait dans la Narbonnaise un parti favorable aux Wisigoths ; depuis qu'ils avaient pris possession de cette province, ce parti était devenu plus fort et avait étendu son action sur les cités limitrophes de la première Aquitaine. Seronatus, préfet nommé par l'influence de Ricimer, reprenait l'œuvre d'Agrippinus et d'Arvandus, opprimant les populations romaines, persécutant les hommes attachés à l'Empire, et disposant les esprits à accepter sans répugnance le joug de la domination barbare. Sidonius voyait ce complot marcher au grand jour, et, dans sa douleur, écrivait les lettres les plus pressantes à son beau-frère Ecdicius pour le conjurer de venir au secours de sa patrie. Il lui représentait que la cause d'Anthemius, en Italie, était désespérée, et que la noblesse gauloise, le regardant comme son chef naturel, ne voulait rien faire sans lui[162]. Mais Ecdicius, engagé dans la lutte politique dont Rome était le théâtre, ne pouvait se retirer avant la fin du combat.

Les prévisions de Sidonius ne tardèrent pas à être justifiées. Dans l'automne de 471, Seronatus, après avoir été se concerter à Toulouse, avec Euric[163], parcourut les cités de l'Albigeois, du Rouergue, du Gévaudan et du Velai, semant partout les promesses et les menaces, abattant toutes les résistances et préparant les voies à l'invasion des Wisigoths. Cependant la noblesse des Arvernes, toujours fidèle, toujours énergique et vigilante, parvint à se saisir du traître lorsqu'il voulut s'avancer sur le territoire de la cité de Clermont, et le livra à l'empereur Anthemius qui, après quelques hésitations, le fit condamner à mort[164]. Mais le châtiment du coupable n'effraya point ses nombreux complices ; ils savaient tous que leur parti était celui du plus fort.

Peu de mois après, lorsqu'on apprit l'issue définitive de la guerre civile en Italie et la mort d'Anthemius, Euric n'eut qu'à se présenter pour devenir maître de toutes les cités situées au midi et à l'occident de la première Aquitaine. Le Gévaudan, le Velai, l'Albigeois, le Rouergue, le Quercy, le Limousin se soumirent sans opposition ; il ne resta aux Romains que l'Auvergne et le Berry, défendus par les Bourguignons, et surtout par le dévouement de la noblesse arverne[165]. Ce fut alors que, fier des progrès de sa puissance et témoin de la décadence du trône impérial, où venaient s'asseoir tour-à-tour des souverains éphémères que le caprice d'un Barbare renversait après les avoir créés, Euric se décida enfin à briser les derniers liens qui l'attachaient à l'Empire et à rompre ce que les contemporains appelaient le vieux traité, c'est-à-dire l'engagement de vassalité souscrit par ses prédécesseurs envers Rome, sous le règne d'Honorius[166]. Sans doute on peut dire que son frère Théodoric avait exercé surtout dans les dernières années de sa vie tout le pouvoir effectif de la royauté, mais il est certains droits qui caractérisent plus particulièrement l'autorité suprême et dont les princes wisigoths pas plus que les autres chefs barbares n'avaient point encore osé s'emparer ouvertement. Deux choses avaient été surtout constamment respectées par eux : les lois de l'Empire et la religion catholique qui, depuis le règne du grand Théodose, était la religion de l'état. Ces lois à la vérité ne s'appliquaient point aux Barbares fédérés, gouvernés par leurs propres chefs, ils n'obéissaient qu'à leurs coutumes nationales maintenues par la seule tradition et dont aucune, à l'époque où nous sommes arrivés, n'avait encore été écrite. En matière de religion ils n'étaient pas moins indépendants. Tandis que des décrets sévères interdisaient sous des peines graves à tous les sujets d'origine romaine la pratique du polythéisme et la profession publique des hérésies condamnées par l'église orthodoxe, les Barbares fédérés restaient païens ou ariens sans que rien gênât la liberté de leurs cultes. Mais, dans les territoires où ils étaient établis et qu'ils administraient sous la suzeraineté de l'Empire, les sujets romains continuaient à être régis par la législation impériale et l'église catholique conservait à l'égard des populations romaines sa hiérarchie, ses pouvoirs et son autorité exclusive. Pour ces populations les lois promulguées à Rome ou à Constantinople n'étaient pas moins exécutoires à Lyon ou à Toulouse, sous le gouvernement des rois bourguignons ou wisigoths qu'en Italie sous l'administration directe des fonctionnaires impériaux. On doit croire que ces rois se permettaient d'adoucir dans l'exécution les mesures dirigées contre leurs coreligionnaires ariens ; mais dans tout le reste, leurs relations avec l'église orthodoxe étaient les mêmes que celles des souverains catholiques. Nous avons vu Théodoric Ier, dans ses guerres avec Aëtius, se concilier la faveur des évêques catholiques de l'Aquitaine au point d'être soutenu par eux contre le gouvernement romain. Plus tard nous avons cité une lettre du pape Hilaire, qui en 463 appelait le roi des Bourguignons, Gundioch, son cher fils, et décidait sur sa demande un conflit de juridiction ecclésiastique entre la métropole de Vienne et celle d'Arles.

Le fameux roi des Vandales, Genséric, donna le premier exemple d'une rupture complète avec cette puissance impériale devant laquelle le monde entier se courbait depuis cinq siècles. Après la mort de Valentinien, il brisa le traité de vassalité qu'il avait conclu avec ce prince pour prix de la cession d'une partie de l'Afrique ; rejetant la condition de fédéré qu'il avait acceptée du moins en apparence, il ne fut plus pour les souverains de Rome et de Constantinople qu'un ennemi acharné, et la guerre cruelle qu'il leur fit sans relâche ne finit qu'avec sa vie. La violation des lois de l'Empire, la persécution de la religion catholique furent les conséquences immédiates de sa déclaration d'indépendance. Néanmoins cette persécution ne fut d'abord en quelque sorte que négative. Il n'interdit pas aux catholiques l'exercice public de leur culte, mais il l'entrava par toutes sortes de mesures gênantes et oppressives. Dans quelques lieux on démolit leurs églises, dans d'autres on les livra aux ariens ; on leur retira les terres dont le revenu servait à l'entretien des autels et du clergé ; toutes les préférences, toutes les faveurs furent pour les hérétiques, toutes les vexations, toutes les charges pour les catholiques qu'on affectait d'appeler Omousiani, mot qui rappelait le point principal de division entre eux et les ariens, la consubstantialité du père et du fils. On empêcha par des édits rigoureux, les prêtres orthodoxes de faire des prosélytes et de séjourner dans les lieux occupés par les Vandales ; la moindre infraction était punie de l'exil chez les Maures[167]. On ne chassa point, par mesure générale les évêques catholiques de leurs sièges ; mais on défendit de pourvoir aux vacances qui survenaient par une cause quelconque, et cette extinction graduelle du corps épiscopal porta le coup le plus funeste à l'Église, car il fut facile d'égarer les peuples lorsqu'on les eut privés de leurs guides spirituels[168]. Depuis quinze ans Genséric suivait ce système perfide avec une implacable opiniâtreté, lorsqu'Euric, voulant à son tour se déclarer indépendant, introduisit dans la Gaule le régime oppresseur qui pesait sur l'Afrique. Dans toutes les provinces soumises aux Wisigoths on défendit de remplir les vides que la mort ou l'exil opéraient chaque jour dans les rangs du clergé catholique ; les églises dépouillées de leurs biens, veuves de leurs pasteurs furent abandonnées ou tombèrent en ruines ; les faibles se laissèrent aller à l'apostasie ou à l'indifférence, les hommes de conviction et de courage furent en butte à tous les genres de vexations. Sidonius, dans une de ses lettre% fait un éloquent tableau de cette désolation de l'église orthodoxe qu'il craignait de voir succomber à l'excès de ses maux[169].

Cependant la persécution dans les Gaules n'eut jamais la même force et le même caractère de violence qu'en Afrique. Dans cette province ainsi qu'en Sicile, les Vandales trouvaient parmi les populations romaines ou indigènes des hérétiques nombreux et zélés que les lois rigoureuses des empereurs orthodoxes avaient aigris et qui devenaient les instruments actifs et souvent les conseillers et les premiers moteurs de toutes les mesures prises contre les catholiques[170]. Dans la Gaule au contraire l'hérésie était un poison exotique et n'avait point de racines dans le sol ; il n'y avait d'ariens que parmi les Barbares. Tout le reste de la population était catholique à l'exception des habitants des campagnes encore attachés aux superstitions druidiques, surtout dans l'ouest, et de quelques aristocrates, philosophes, c'est-à-dire indifférents ou athées. Les rois barbares ne rencontraient autour d'eux qu'une résistance ouverte ou passive ; la corruption ou la vénalité leur donnaient seules des complices, et les évêques catholiques, forts de l'attachement du peuple et de l'estime de toutes les classes, finissaient souvent par contraindre la persécution à reculer devant cette puissance morale dont ils étaient les représentants.

Tel était l'état de la Gaule lorsque Nepos, proclamé empereur par la cour de Constantinople, vint débarquer à Ravenne. Cette nouvelle excita parmi les populations gallo-romaines une grande fermentation. Leurs sympathies ne pouvaient manquer de se prononcer pour le neveu de Marcellien, pour l'héritier de ce général illustre à qui l'aristocratie narbonnaise avait offert, quelques années auparavant la pourpre impériale. Elles espéraient en lui tin libérateur et l'appelaient de tous leurs vœux. L'importante cité de Vaison, située au débouché des Alpes, sur les limites de la province romaine et des états bourguignons, essaya la première de se déclarer ouvertement pour celui que les Barbares appelaient comme Anthemius l'empereur grec. Mais Chilpéric, dévoué à la cause de Glycerius qui était celle de son frère Gondebaud, étouffa sur-le-champ ce mouvement, et la noblesse gauloise intimidée ne songea plus qu'à se justifier auprès de ses maîtres. Il faut voir avec quelle humilité Sidonius lui-même cherche à excuser ses parents compromis dans l'affaire de Vaison, protestant de leur innocence et accusant de leur malheur les Gaulois vendus à l'influence barbare, qui se faisaient partout les délateurs et les espions de leurs compatriotes[171]. Ainsi les Bourguignons maintenaient la Gaule dans une sorte d'immobilité, arrêtant d'un côté les Wisigoths prêts à envahir ce qui restait encore de l'Aquitaine, et contenant de l'autre les populations romaines qui brûlaient de se prononcer pour Nepos.

La chute rapide de Glycerius et la retraite forcée de Gondebaud détruisirent cet équilibre. Abandonné par l'armée d'Italie sur laquelle il n'avait pas su conserver l'ascendant que lui avait légué son oncle Ricimer, ce chef déchu vint en fugitif demander à ses frères un asyle et une part dans le gouvernement des provinces où dominait sa nation. Jusqu'alors rien n'avait troublé la bonne intelligence qui régnait entre les quatre fils de Gundioch. Chilpéric, comme l'aîné et surtout comme patrice et commandant des milices impériales exerçait sur les deux frères qui partageaient avec lui l'administration des provinces gauloises une prépondérance incontestée. Gondebaud, lancé en Italie dans les hautes régions de la politique, était l'intermédiaire et le représentant de sa famille auprès du gouvernement central et trouvait en elle tout l'appui qu'il pouvait désirer pour ses vues ambitieuses. Mais lorsque, déchu de ses vastes espérances, il vint réclamer sa part de l'héritage paternel, les intérêts se compliquèrent et firent naître des dissentiments inévitables. L'élève de Ricimer n'était pas homme à se contenter d'une position subalterne ; son, titre de patrice le plaçait sur le même rang que Chilpéric, et de son côté ce dernier habitué à occuper dans sa patrie la première place n'avait nulle envie de descendre à la seconde. Entre les prétentions également hautaines de ces deux frères, aucune conciliation n'était possible. Dès l'arrivée de Gondebaud, au mois de juin 473, leurs discordes éclatèrent en hostilités ouvertes et la nation ainsi que la famille se partagea entre les deux rivaux. Gondebaud réussit à attirer Godégisile dans ses intérêts ; Gundemar resta attaché à la cause de Chilpéric. Une guerre furieuse s'alluma entre les deux partis.

Cette guerre fut un horrible fléau pour les populations romaines dans les contrées qui en devinrent le théâtre ; mais elle permit à Nepos de s'affermir sur le trône en absorbant dans leurs querelles intestines les forces des Bourguignons qui auraient pu être ses plus dangereux ennemis. D'ailleurs si la lutte fut vive, elle ne dura pas longtemps. Malgré sa défaite récente, Gondebaud avait pour lui le prestige toujours attaché au nom de ceux qui ont joué un rôle dans les grands événements politiques. Il avait été associé à la puissance de Ricimer, il avait fait lui-même un empereur, et frappés de ces souvenirs qui flattaient leur orgueil national, les guerriers bourguignons accoururent en foule sous ses drapeaux. Une autre cause contribuait en outre à accroître le nombre de ses partisans. Chilpéric avait épousé une femme appartenant à l'aristocratie romaine et à l'église catholique. Par ses vertus et son mérite auxquels les contemporains rendent hommage, elle avait pris sur son époux un ascendant qui n'était que trop connu et dont elle savait profiter pour protéger ses compatriotes et sa religion dans laquelle elle élevait ses propres enfants[172]. Cette influence déplaisait aux Bourguignons de même que l'ascendant de Placidie sur Ataulphe avait autrefois mécontenté les Wisigoths. Gondebaud, au contraire, arien fanatique, accoutumé à braver les empereurs, et le sénat, représentait l'élément barbare dans toute sa pureté ; il devait avoir les sympathies de sa nation, et dès qu'il eut pris les armes, le succès de sa cause fut assuré.

Chilpéric et Gundemar ne purent même tenir la campagne. Renfermés dans les murs de Vienne, ils essayèrent en vain de s'y défendre. La ville fut prise, et ils tombèrent avec leurs familles entre les mains du vainqueur. Gondebaud, dans son triomphe se montra cruel et digne élève de Ricimer. Il fit mettre à mort ses deux frères et tous leurs enfants mâles. L'épouse de Chilpéric, objet particulier de sa haine et de la fureur de ses soldats, fut jetée dans le Rhône par ses ordres, avec une pierre au cou. Il n'épargna que les deux filles de cette malheureuse princesse, Chrona et Clotilde, élevées par elle dans la religion catholique, et dont la dernière était appelée par la Providence à devenir la compagne de Clovis et à faire entrer une grande nation dans les voies de la civilisation chrétienne[173].

La guerre civile des Bourguignons, quoique promptement terminée, avait brisé le lien qui retenait la Gaule dans l'inaction. Les deux princes rivaux ayant appelé autour d'eux toutes les forces de la nation pour décider leur querelle, les troupes qui gardaient l'Auvergne et surveillaient les cités limitrophes de la Narbonnaise rentrèrent dans l'intérieur. Dès-lors les sentiments des populations romaines éclatèrent ouvertement, et toutes les provinces encore libres dans la deuxième Narbonnaise, dans l'Aquitaine, dans les Lyonnaises, dans la Belgique, proclamèrent Nepos avec enthousiasme. Mais en même temps, Euric, voyant l'Auvergne et le Berri abandonnés par les auxiliaires qui les avaient protégés jusqu'alors, crut le moment arrivé de réunir à ses conquêtes les seules possessions qui lui manquassent encore pour n'avoir d'autres limites que l'Océan, la Loire et le Rhône[174].

Bourges et ses plaines ouvertes étaient une proie facile à saisir. Mais il fallait dompter avant tout cette noble cité de Clermont, ce cœur de la Gaule où semblait avoir reflué tout le sang généreux de la race celtique. Euric entra sur le territoire des Arvernes dès que les Bourguignons l'eurent quitté, dans l'été de 474, et après avoir livré les campagnes au pillage et à l'incendie, il vint mettre le siège devant la ville, dernier refuge de la nationalité gallo-romaine.

Tant de désastres n'avaient point abattu le courage des Arvernes. Guidés par leur illustre évêque Sidonius et par cette glorieuse aristocratie d'où étaient sortis depuis un siècle tous les hommes éminents de la Gaule, ils persistèrent à se défendre, quoique abandonnés à eux-mêmes et réduits à leurs seules ressources[175]. Nepos ne pouvait les secourir ; il n'avait point de troupes à envoyer au-delà des Alpes, et lors même qu'il en aurait eu, il n'aurait pu les faire passer à travers les contrées où les Bourguignons en armes ne s'accordaient que dans leur haine commune pour l'empereur grec.

Ecdicius apprit à Rome par les éloquentes lettres de son beau-frère la détresse de sa patrie. La cause pour laquelle il combattait depuis trois ans en Italie avait enfin triomphé. Nepos accomplissant les promesses d'Anthemius venait de lui conférer la dignité de patrice et lui destinait le commandement général des armées de l'Empire[176]. Tant qu'il s'était agi de soutenir ses souverains dans le malheur, il n'avait point quitté le champ de bataille où s'agitaient les destinées de l'Occident. Maintenant l'Italie pacifiée n'avait plus besoin de ses services ; il ne songea plus qu'à partager les souffrances et les dangers de ses compatriotes.

Le siège de Clermont était commencé ; les assiégeants entouraient la ville et en interceptaient tous les abords lorsqu'Ecdicius arriva sous ses murs, n'ayant avec lui qu'une escorte de vingt-deux cavaliers, amis dévoués ou serviteurs fidèles. Forcer avec cette poignée d'hommes les lignes d'une armée formidable, c'était une entreprise comme on n'en voit guère que dans les romans de chevalerie. Cependant Ecdicius n'hésita point à la tenter ; suivi de ses braves compagnons, il met l'épée à la main, lance son cheval au galop, en plein jour, à travers le camp ennemi, et la petite troupe, passant sur le corps des Wisigoths stupéfaits de tant d'audace, parvient à se jeter dans la place, sans avoir perdu un seul homme[177]. Sidonius, dans une lettre adressée à son illustre beau-frère, fait une peinture admirable de l'enthousiasme avec lequel cette poignée de braves fut accueillie dans la ville assiégée. Les cris de joie, les sanglots, les applaudissements éclataient sur leur passage ; on se pressait autour d'Ecdicius ; chacun voulait toucher son cheval ou quelques parties de ses armes couvertes de sang et de poussière ; il eut plus de peine, dit Sidonius, à fendre cette foule désarmée qu'à traverser les rangs ennemis[178].

Ce trait héroïque exalta le courage des habitants de Clermont. Passant les nuits et les jours en armes sur les remparts, tous à la fois officiers et soldats, ils suppléaient au nombre par leur valeur infatigable, et souvent leurs sorties imprévues portaient la terreur dans le camp même des assiégeants[179]. Bientôt ils manquèrent de vivres, ils furent réduits pour se nourrir à arracher les herbes qui croissaient entre les fentes de leurs murailles, et personne ne parla de se rendre. Cependant l'automne s'avançait, la neige commençait à couvrir les montagnes ; le froid, les maladies, les combats journaliers éclaircissaient les rangs des Wisigoths ; Euric fut contraint de lever le siège, et se retira avec le dépit d'avoir vu toute sa puissance échouer devant une ville sans garnison, que protégeait seule l'inébranlable constance d'un peuple abandonné de ses souverains[180].

 

Après la retraite des Wisigoths, l'Auvergne respira et remercia le ciel de sa délivrance ; mais elle ne tarda pas à éprouver toutes les misères que la guerre entraîne après elle. L'invasion avait eu lieu dans le temps de la moisson ; les Wisigoths avaient détruit ou enlevé toutes les récoltes ; une cruelle famine se fit sentir au milieu des maisons en ruines et des champs dévastés[181]. Alors ce fut le tour des prodiges de la charité chrétienne ; Sidonius, dont les richesses étaient depuis longtemps épuisées, volait l'argenterie de sa femme Papianille[182], pour en distribuer la valeur aux pauvres. Ecdicius avait d'immenses possessions territoriales, situées en grande partie dans la première Lyonnaise, que la guerre avait épargnée. Les fermages à cette époque se payaient tous en nature, et cet usage de l'ancienne Gaule, encore général dans le siècle dernier, existe même aujourd'hui dans la plupart de nos provinces centrales. Le héros chrétien vida ses greniers et nourrit pendant tout l'hiver quatre mille personnes de tout âge et de tout sexe[183].

Au spectacle de tant de malheurs et de tant de vertus, tous les cœurs s'émurent clans la Gaule. Saint Patient, évêque de Lyon, rassembla de tous côtés des provisions de grains, qu'il fit transporter en Auvergne. Les évêques de la Narbonnaise firent passer leurs dons par ses mains ; les routes des montagnes et les eaux de la Saône se couvrirent de nombreux convois qui portaient an courage malheureux les offrandes d'une charité fraternelle. Le prêtre Constantius, auteur de la Vie de Saint Germain, que nous avons plus d'une fois citée, vint lui-même à Clermont seconder Sidonius dans la pénible tâche de soulager ce peuple affamé, et de le maintenir dans l'union et clans la confiance en Dieu qui faisaient toute sa force[184].

Certes ce sont là de glorieuses pages d'histoire et les plus brillantes époques de l'Empire n'en offrent point de semblables ; car les vertus chrétiennes ne ressemblent point à celles dont se targuait le paganisme. Où trouver un plus beau fait d'armes que cette défense de Clermont, dans laquelle on vit quelques milliers de paysans rassemblés à la hâte par leurs seigneurs, quelques chrétiens paisibles, inspirés par leur évêque, repousser une armée formidable, conduite par le chef redouté de la plus belliqueuse des nations barbares[185] ? Ce n'était donc pas le courage individuel qui manquait dans ce siècle malheureux. La bravoure chevaleresque des Bonifacius, des Litorius, des Avitus, des Ecdicius, prouve assez que l'aristocratie romaine n'avait point toute dégénéré de ses ancêtres ; mais le corps social était gangrené au cœur, et la corruption qui régnait dans les hautes régions du gouvernement rendait tous les mérites et fous les dévouements inutiles.

Tandis que les Arvernes se sacrifiaient pour la cause de l'Empire, Nepos négociait dans le seul intérêt de l'affermissement de son pouvoir. Dès son avènement, il avait envoyé dans la Gaule le questeur Licinianus, pour tâcher d'obtenir des rois barbares le renouvellement des traités[186]. La guerre civile des Bourguignons vint fort à propos pour faciliter ces négociations. Gondebaud, vainqueur de ses frères, sentait combien cette lutte intestine avait affaibli sa nation, et quelle stabilité gagnerait son autorité à être confirmée par l'investiture impériale ; il ne montra donc que des dispositions pacifiques.

Mais il n'en fut pas de même du farouche Euric ; décidé à se maintenir dans une entière indépendance, il repoussa avec dédain les propositions de l'empereur. Aigri par l'échec qu'il avait éprouvé à Clermont, il menaçait de venger l'affront fait à ses armes sur l'ancienne province romaine, sur la deuxième Narbonnaise, seul lien de la Gaule avec l'Empire, dernier asile où s'étaient réfugiés les faibles restes de l'administration impériale[187]. L'annonce de ces projets d'invasion répandit la terreur dans ces contrées encore florissantes, où le voisinage de l'Italie avait introduit depuis longtemps la mollesse et la corruption de Rome dégénérée. Il ne restait plus parmi ces populations aucun vestige de cette vigoureuse nationalité celtique qu'on avait vue avec étonnement se réveiller dans les montagnes d'Auvergne. Les opulentes cités d'Arles et de Marseille tremblaient pour leur commerce et leurs richesses. Tous les évêques de la province, organes naturels des vœux et des craintes de leurs concitoyens se réunirent pour presser Nepos d'envoyer une seconde ambassade à Euric, et de l'empêcher à tout prix de réaliser ses menaces.

Il est vraisemblable, et les reproches amers de Sidonius donnent lieu de supposer, qu'ils indiquèrent eux-mêmes la cession de l'Auvergne et du Beni comme le seul moyen de détourner l'orage qui allait fondre sur la Narbonnaise[188]. Cette dernière province était la seule qui fût en communication directe avec Rome. Les cités de l'Aquitaine, de la Belgique et des Lyonnaises qui étaient encore romaines, isolées au milieu des dominations barbares, se gouvernaient par elles-mêmes et se défendaient par leurs propres forces. Il n'est donc pas étonnant que Nepos ait voulu garder avant tout le siège de la préfecture des Gaules, le seul territoire sur lequel l'administration impériale eût conservé une action réelle, et la dernière barrière qui séparât les Barbares des frontières de l'Italie.

Afin de donner plus de poids à ses résolutions, et de justifier en quelque sorte aux yeux des peuples les honteux sacrifices dont il prévoyait la nécessité, il mit à la tête de la nouvelle ambassade Epiphane, évêque de Pavie, en lui laissant toute latitude pour les conditions du traité. Nous avons vu de quelle vénération universelle ce saint prélat était l'objet ; Ricimer lui-même l'avait respecté et tous les empereurs lui avaient successivement accordé leur confiance. Il passa par Marseille, et là, témoin des frayeurs de la province et de l'impossibilité de la résistance, il se laissa fléchir par les sollicitations des évêques. L'abandon de l'Auvergne fut résolu[189].

Il n'était pas besoin de grands efforts pour décider Envie à accepter une proposition qui flattait si bien son orgueil et ses désirs de vengeance. Saint Épiphane obtint facilement une paix achetée par le déshonneur de l'Empire et la perte totale de l'influence romaine dans la Gaule. Les Wisigoths atteignirent enfin les limites si longtemps convoitées de la Loire et du Rhône. Mais une conséquence encore plus grave de cette négociation fut la reconnaissance effective de leur indépendance. Chose inouïe jusqu'alors, Euric traita avec l'empereur d'égal à égal ; il ne fut plus question de ces engagements de vassalité qui avaient toujours été la base des conventions faites avec les rois barbares, et, maître souverain des provinces qui lui furent cédées, il les posséda de son plein droit, suo jure[190].

On peut imaginer la consternation qui se répandit en Auvergne, lorsque l'on y apprit que l'empereur abandonnait lâchement ce peuple qui s'était dévoué pour lui. Je voudrais pouvoir citer tout entière l'admirable lettre que Sidonius écrivit dans cette occasion à Græcus, évêque de Marseille[191]. C'est un des plus beaux monuments de cette littérature chrétienne du Ve siècle qui s'est souvent élevée à la hauteur des grands événements dont elle s'inspirait et qui a été jusqu'ici trop dédaignée et trop peu connue :

« D'après les bruits qui se confirment, écrivait le courageux prélat, la paix nous prépare un sort pire que la guerre. Notre esclavage est devenu le prix dont on achète votre sécurité.  Oh ! douleur ! l'esclavage de l'Auvergne ! ... Est-ce donc là ce que méritaient nos souffrances ? Est-ce pour cela que nous avons bravé la misère, la flamme, le fer, la contagion ? que nos guerriers exténués par la faim ont abreuvé leurs glaives du sang de l'ennemi ? Est-ce dans l'attente de cette glorieuse paix que nous avons dévoré jusqu'aux herbes arrachées des fentes de nos murailles ?... Pour tant de preuves de dévouement, quelle récompense on nous annonce ! Rougissez de ce traité qui n'est ni honorable ni utile Rompez par vos conseils, puisque vous le pouvez, ce honteux accord. S'il le faut, nous serons heureux d'être encore assiégés, de combattre encore, de souffrir encore la famine. Mais si la trahison nous livre, nous que la force n'a pu vaincre, vous aurez sans doute songé d'avance à ce que des liches pourront conseiller à un maitre barbare... Pardonnez à notre douleur l'amertume de notre langage. Toute autre province abandonnée craint la servitude : l'Auvergne attend son supplice. Si vous ne pouvez remédier à notre agonie, priez au moins pour que ce peuple, dont la liberté meurt, conserve quelques gouttes de son généreux sang. Préparez un asile aux bannis, une rançon aux captifs, des secours aux réfugiés, et si vous ouvrez nos murs aux ennemis, ne fermez pas les vôtres à des frères malheureux. »

Ces accents d'un sublime désespoir n'émurent point des cœurs glacés par-là crainte, et dans l'Auvergne même ils trouvèrent peu d'échos. Épuisés par l'excès de leurs maux et par leurs héroïques efforts, les Arvernes étaient alors sous le poids de l'affaissement qui succède toujours aux grandes crises. Dès les premiers instants qui suivirent la retraite des Wisigoths, des semences de division s'étaient manifestées entre les hommes intrépides qui voulaient continuer la lutte, et les faibles qui, las de souffrir, n'aspiraient qu'au repos[192]. L'abandon de Nepos donna gain de cause au parti de la peur, et les agents d'Euric munis du diplôme impérial, occupèrent sans résistance cette province que ses armes n'avaient pu dompter.

Les nobles chefs de l'insurrection s'empressèrent de quitter leur patrie asservie. Ecdicius se retira dans ses possessions de la première Lyonnaise, sous la protection des rois bourguignons, et, dégoûté de servir des princes lâches et ingrats, acheva sa vie dans l'exercice des humbles vertus de chrétien[193]. Quant à Sidonius, il ne songea point à fuir ; il savait qu'un évêque doit mourir à son poste. Mais telle était la vénération portée alors aux chefs de l'Église, qu'Euric n'osa point attenter à ses jours. Il se contenta de l'éloigner de son diocèse en le confinant dans une petite ville aux pieds des Pyrénées[194]. Sidonius y resta trois ans, et obtint enfin son rappel par la protection de Léon, noble romain, qui était premier ministre d'Euric et investi de toute la confiance de ce monarque[195]. Ce fut vers la fin de l'année 478 qu'il revint prendre possession de son siège. Pendant son absence, deux prêtres apostats avaient été chargés de l'administration du diocèse, et y avaient fait beaucoup de mal[196]. Mais une fois de retour, il sut bientôt regagner tout l'ascendant que lui avaient donné sa haute naissance, ses talents, ses vertus, et que devait encore accroître sa noble résignation dans le malheur. Il mourut en 480, révéré de toute la Gaule, et mis au nombre des saints par son Église reconnaissante[197].

Le gouvernement d'Euric ne fut pas aussi oppresseur pour l'Auvergne qu'on aurait pu le craindre ; il sentait la nécessité de ménager ce peuple, dont il connaissait le courage. Le comte Victorius, noble romain, fut mis à la tête des sept cités de l'Aquitaine[198], et les administra pendant neuf ans avec autant de douceur que d'habileté[199]. Loin de persécuter les catholiques, il fit construire ou relever plusieurs églises[200], et mérita les éloges de Sidonius[201]. Nous avons déjà vu qu'un autre Romain, Léon, descendant du fameux rhéteur bordelais Fronton, était le premier ministre d'Euric. Ainsi l'aristocratie romaine conserva sous les rois goths une grande part dans le gouvernement du pays, et il en fut de même sous les rois francs, pendant toute la période mérovingienne, jusqu'à l'époque où cette aristocratie fondue avec les familles des chefs de clans germaniques entra comme élément principal dans la constitution de la noblesse du moyen-âge.

Un acte de lâcheté est toujours un acte de mauvaise politique, et l'expérience de tous les siècles a justifié le mot fameux d'Aristide : « Ce n'est pas honorable ; donc ce ne peut être utile. » Nepos ne tarda pas à en faire l'épreuve. En abandonnant l'Auvergne, il s'était aliéné les seuls dévouements sincères sur lesquels il pût compter, et il avait perdu le seul homme de guerre capable de faire respecter son pouvoir. Ce fut en vain qu'il écrivit à Ecdicius pour le prier de revenir à Rome et de prendre le commandement général des armées de l'Empire ; le noble défenseur de Clermont persista à ne point quitter sa retraite, content de la protection et de l'amitié des rois bourguignons[202]. Ce refus livra Nepos à la merci de cette armée d'Italie qui avait renversé successivement quatre empereurs et abandonné même Glycerius, sa créature. Il fut forcé de choisir le commandant qu'elle lui désigna, et celui qui lui fut imposé n'était pas même un chef militaire : c'était un intrigant d'origine barbare, mais étranger au métier des armes ; il se nommait Oreste, et avait été secrétaire d'Attila.

Pour expliquer ce choix bizarre, il faut se rappeler quelle était la composition de l'armée d'Italie depuis qu'elle avait été réorganisée par Avitus et Majorien. Nous avons vu que pendant la première moitié du Ve siècle, les Huns furent constamment les plus fidèles alliés de l'Empire, et que les contingents fournis par cette nation et par les peuples slaves et teutoniques qui lui étaient soumis, firent la principale force d'Aëtius dans toutes les guerres qu'il eût à soutenir. En se déclarant l'ennemi des Romains, Attila leur fit encore plus de mal, par les ressources dont il les priva, que par les attaques qu'il dirigea contre eux. La Gaule fut alors défendue par les peuples fédérés qui l'habitaient ; mais l'Italie, habituée à recruter ses armées sur le Danube, resta dépourvue de troupes ; la chute de Valentinien, la prise de Rome par les Vandales, furent les conséquences de cet état de choses. Sentant la nécessité de reconstituer les forces militaires de l'Empire, Avitus et Majorien profitèrent de la dissolution de la puissance tartare pour attirer sous leurs drapeaux tous ces guerriers que la mort d'Attila laissait sans maître et sans chef. L'armée du roi des Huns passa presque tout entière à la solde des empereurs, et des aventuriers accourus de toutes les contrées du nord de l'Europe, vinrent en compléter les rangs. Ce fut- avec cette armée que Ricimer, pendant quinze ans, défendit l'Italie et domina ses souverains.

On conçoit quelle devait être sur des troupes ainsi composées l'influence d'un homme qui avait eu toute la confiance d'Attila, et avait parlé longtemps à tous ces vassaux des Huns au nom du chef devant lequel ils étaient accoutumés à trembler. Oreste était né dans les colonies militaires de la Pannonie, ce qui a fait croire faussement à quelques auteurs qu'il était Romain. Son père, Tente, dont le nom semble indiquer une origine tartare, passa dans le camp d'Attila et y emmena son fils. Demi-Grec, demi-Barbare, fourbe, insinuant, avide, Oreste sut exploiter le crédit dont il jouissait auprès du puissant monarque des Huns pour amasser d'immenses trésors. Après la mort de son maitre, il vint en Italie avec ses richesses, et, jaloux, comme tous les Barbares, de contracter une alliance illustre, il épousa la fille du comte Romulus, noble romain que Valentinien avait envoyé en ambassade auprès d'Attila en 448, lorsque le conquérant tartare commençait à manifester ses projets hostiles. L'opulence d'Oreste, les relations diplomatiques qu'il avait eu occasion d'entretenir avec les principaux personnages de la cour impériale, le crédit de la famille patricienne à laquelle il s'était allié, en firent bientôt un personnage important. Il le devint plus encore par ses liaisons avec les chefs de l'armée qui avaient passé du camp tartare sous les drapeaux de l'Empire. Selon toute apparence, ses intrigues contribuèrent à déterminer la défection de ces troupes lorsqu'elles abandonnèrent Glycerius sans combat. Tant que Ricimer avait vécu, elles avaient obéi à l'ascendant de ce grand homme de guerre ; mais le Bourguignon Gondebaud n'avait point de souvenirs glorieux qui pussent leur imposer, et il y avait antipathie de race entre ces guerriers goths ou slaves et la tribu suévique, à laquelle lui-même appartenait. Il ne fut donc pas difficile à Oreste de contrebalancer l'influence du neveu de Ricimer, de soulever contre lui ses soldats et de se présenter ensuite à Nepos comme le seul homme qui pût lui répondre de la fidélité de l'armée. Privé de l'appui d'Ecdicius, ce prince sentait son impuissance ; il se décida à conférer au secrétaire d'Attila, avec la dignité de patrice, le commandement général des milices de l'Empire.

Une circonstance particulière ne permettait pas à Nepos d'attendre plus longtemps pour donner à l'armée un chef capable de s'en faire obéir. Depuis la marche de Ricimer sur Rome, en 472, cette armée, instrument de toutes les révolutions, n'avait pas quitté les environs de la capitale, où sa présence était un danger pour le pouvoir et un fléau pour les habitants[203]. Il s'agissait de la ramener dans ses anciens cantonnements, au nord de l'Italie, et Oreste avait promis de décider son départ. Mais cette promesse n'était qu'un piège et couvrait l'exécution d'un complot préparé depuis longtemps. Après avoir supplanté Gondebaud et renversé Glycerius au profit de Nepos, Oreste voulait abattre Nepos au profit de sa propre ambition. Dès qu'il se vit investi du commandement, il conduisit ses troupes devant Ravenne, où résidait ce prince, et lui signifia que l'armée ne le reconnaissait plus pour empereur. Nepos ne pouvait compter, pour soutenir sa cause, que sur le petit nombre de soldats qu'il avait amenés d'Orient ; il ne tenta pas une résistance impossible. Le 28 août 475, un an à peine après avoir été proclamé Auguste à Rome, il remonta sur ses vaisseaux, et se retira dans la Dalmatie qui était devenue, pour la famille de Marcellien, une sorte de possession patrimoniale et indépendante. Là, il retrouva son ancien rival, Glycerius, qu'il avait fait évêque à Salone, et il continua de porter dans les étroites limites de sa province le vain titre d'empereur d'Occident[204].

En forçant Nepos de quitter l'Italie, Oreste ne pouvait prétendre à le remplacer sur le trône ; son origine barbare l'en excluait ; mais il avait un fils auquel il avait donné, suivant l'usage, le nom de Romulus, qui était celui de l'aïeul maternel de ce jeune homme, et, à l'exemple de tous les chefs barbares qui s'étaient trouvés dans la même position, c'était ce fils qu'il voulait décorer de la pourpre impériale. L'armée qui lui était vendue accepta sans répugnance ce souverain fictif auquel le sénat ne put refuser son adhésion. Le jeune Romulus fut proclamé Auguste à Ravenne vers la fin de septembre ; mais son nom n'est arrivé à la postérité qu'avec le dédaigneux sobriquet d'Augustule[205].

Par cette élection l'influence barbare atteignit pour la première fois, le plus haut degré de puissance auquel il lui fût possible d'aspirer. Ce que les Stilicon, les Aëtius, les Aspar, n'avaient pu faire par leurs victoires, un scribe enrichi l'avait obtenu par ses intrigues. Le fils d'un Barbare occupait le trône des Césars. Mais cette élévation imprévue ne reposait sur aucune base solide ; elle ne pouvait avoir les sympathies du sénat hi l'assentiment de la cour de Constantinople, et l'armée même dont Oreste avait acheté l'appui ne lui était point personnellement dévouée. Il était pour elle un instrument et non un chef ; il ne pouvait la dominer ; car il lui manquait le prestige de la gloire militaire, le seul qui agisse sur les masses dans les temps de perturbation sociale.

Les troupes, cependant, parurent d'abord disposées à la soumission. Après l'embarquement de Nepos, elles continuèrent leur marche vers le nord et rentrèrent dans leurs anciens cantonnements, sur la ligne du Pô. Mais dès qu'elles y furent réunies, elles commencèrent à élever des prétentions qui montraient bien qu'en servant l'ambition d'Oreste, elles n'avaient voulu travailler que pour elles-mêmes.

Depuis longtemps ces soldats barbares jetaient un regard d'envie sur les belles campagnes de l'Italie qu'ils défendaient contre les pirateries des Vandales et les incursions des Allemands. Tous les peuples fédérés établis dans la Gaule et dans l'Espagne, avaient reçu, à titre de bénéfices militaires, une portion des terres des provinces qu'ils occupaient. L'armée d'Italie seule qui disposait du trône impérial et donnait des souverains à l'Occident, n'avait encore pour salaire que sa solde et ses rations ; elle demanda hautement qu'on lui assignât un tiers de tous les biens-fonds de l'Italie[206].

On conçoit qu'une pareille demande dut causer un effroi général, et nous serions même portés, dans les idées de notre siècle, à lui attribuer plus de gravité qu'elle n'en avait réellement. Ces partages de terres, ces envahissements de la propriété foncière, si communs dans l'antiquité, nous effraient et nous étonnent. Nous y voyons une odieuse spoliation, une perturbation violente de tous les intérêts sociaux. Mais la constitution de la propriété territoriale à cette époque était si différente de ce qu'elle est aujourd'hui en Europe et surtout en France, que pour bien apprécier les conséquences de ces mesures, il faut commencer par chercher à se faire une idée juste de l'état de la société à laquelle elles s'appliquaient.

Déjà nous avons eu occasion de faire remarquer qu'on ne voyait point dans l'empire romain cette masse de petits propriétaires qui dans les états modernes intéressent la majorité du 'peuple à la possession du sol. En général, les propriétés territoriales étaient alors peu divisées et pouvaient se répartir presque exclusivement en trois grandes classes. D'abord les familles sénatoriales, issues du patriciat romain ou de l'aristocratie indigène des diverses provinces de l'Empire possédaient des terres immenses exploitées par des milliers d'esclaves attachés à la glèbe, ou par des colons partiaires dont les habitations formaient des villages entiers. Tous les témoignages historiques s'accordent à signaler la vaste étendue de ces possessions. Les fortunes colossales de la grandesse d'Espagne, des magnats hongrois, ou de la hante noblesse de quelques parties de l'Italie peuvent à peine dans les temps modernes en donner une idée. Nous avons vu sous Honorius deux grands propriétaires espagnols former une armée de leurs esclaves, et défendre à eux seuls le pays contre les usurpateurs. Plus tard, nous avons montré Ecdicius nourrissant sur le produit de ses fermes quatre mille personnes pendant tout un hiver. Les richesses de l'aristocratie romaine étaient plus considérables encore ; suivant Olympiodore, il y avait à Rome des sénateurs qui tiraient annuellement de leurs terres un revenu de 4.000 livres d'or, sans compter les paiements en nature, les redevances de blé, de vin et d'autres denrées, dont la valeur s'élevait au tiers de cette somme[207]. On comprend que de pareilles fortunes absorbaient la majeure partie du territoire.

Une seconde classe, non moins importante de propriétés foncières, se composait des terres appartenant au fisc, au domaine impérial, aux villes et aux établissements publics. Le fisc, surtout dans les derniers temps de l'Empire, possédait dans toutes les provinces des domaines immenses, administrés, sous la direction supérieure du coin, te des largesses sacrées et du comte du domaine privé, par des agents qu'on appelait rationaux, rationales[208].

Toutes les villes municipales possédaient également des terres dont les produits fournissaient à leurs dépenses, et étaient la principale et presque l'unique source de leurs revenus. Cet état de choses existait dès le temps de la république ; dans tous les pays nouvellement conquis, une portion des terres était donnée aux anciennes municipalités romaines qui acquéraient ainsi des possessions foncières dans des provinces éloignées. On voit par les lettres de Cicéron, que la petite ville d'Arpinas, dont il était originaire, avait des terres dans la Gaule[209]. Ces terres du fisc et des villes étaient généralement affermées à des citoyens libres, et ce que nous appellerions la classe moyenne n'avait guère d'autres propriétés que ces biens loués à des termes très longs 'et souvent par des baux emphytéotiques.

Enfin une troisième classe de biens fonds était affectée au clergé et aux besoins du culte. Dès le temps du paganisme, les temples, les colléges de prêtres, les vestales possédaient des propriétés foncières très considérables. Lorsque le christianisme devint la religion de l'Empire, la plupart de ces biens furent donnés aux églises, et les largesses des fidèles y ajoutèrent des dons immenses. Au Ve siècle, chaque diocèse avait de grandes possessions territoriales administrées par les évêques et dont les revenus formaient un fonds commun sur lequel on prélevait les frais du culte, l'entretien du clergé et des églises, les aumônes distribuées aux pauvres, les dépenses des hôpitaux et des autres établissements charitables. Beaucoup de diocèses possédaient des domaines dans diverses provinces ; l'église de Rome en avait dans toutes les parties de l'Empire. La gestion de ces biens appartenait aux évêques seuls et était pour eux un objet d'occupations continuelles et une de leurs plus importantes fonctions. Les prélats pieux se plaignaient de ce que le soin des affaires temporelles leur laissait à peine le temps de vaquer à la direction spirituelle de leur diocèse.

Ces trois grandes classes de propriétés foncières, savoir les biens de l'aristocratie, ceux du fisc, du domaine impérial et des villes, ceux du clergé et des églises, embrassaient presque toute la superficie du sol. Dans les derniers temps de l'Empire surtout, les exactions des agents fiscaux, les impôts toujours croissants avec la misère publique, les calamités qui accompagnaient les révolutions et les guerres, avaient achevé de ruiner tout ce qu'il pouvait rester encore de petits propriétaires indépendants, et les avaient réduits à la condition de colons ou de fermiers[210]. Ainsi, lorsque les fédérés barbares établis dans les provinces, réclamèrent une portion du territoire à titre de bénéfices militaires, il faut se représenter cette part comme prélevée sur les trois grandes classes de propriétés que nous venons d'indiquer.

En général même, par suite de la vénération qu'inspiraient alors universellement les choses religieuses, il ne fut pas touché aux biens du clergé. Ce patrimoine des églises et des pauvres resta intact sauf les déprédations fortuites qui résultaient des événements de guerre. Les témoignages historiques et les lois des rois barbares s'accordent sur ce point. Dans les contrées où le clergé catholique fut persécuté, on donna ses biens au clergé arien, mais on n'en changea pas la destination. Par conséquent les partages se firent entre les chefs barbares d'une part et les grands propriétaires aristocratiques ou les agents du fisc et des municipalités de l'autre. C'est ce qui est très bien indiqué dans le décret d'Honorius sur les terres létiques[211] et c'est ce qui a fait dire à Marius, évêque d'Avenche, en parlant de l'installation des Bourguignons dans la Lyonnaise, qu'ils partagèrent les terres avec les sénateurs du pays[212].

Maintenant on comprendra que ces partages apportaient dans les intérêts sociaux beaucoup moins de perturbation que lie l'ont supposé la plupart des historiens. Le déplacement de richesses qu'ils produisirent n'égalait point celui qui résulta de la vente des biens nationaux, à la fin du XVIIIe siècle, dans la France révolutionnaire. La masse de la population se composait de fermiers et d'esclaves ; or, il importait peu aux colons de payer leur fermage ou tribut à un nouveau possesseur, et les serfs ne changeaient point de condition en changeant de maîtres.

Les grands propriétaires eux-mêmes, dont les revenus surpassaient quelquefois ceux de certains états modernes, n'étaient point réduits à l'indigence, même lorsqu'ils n'en conservaient que le tiers, et quant à la réduction opérée sur les biens du fisc et des municipalités, c'était un mal politique dont les conséquences ne pouvaient se faire sentir qu'à la longue, et non une spoliation personnelle. D'ailleurs, ces immenses domaines renfermaient beaucoup de forêts, de landes, de terrains vagues et incultes, qui ne représentaient aucun revenu réel, et dont la perte diminuait fort peu l'aisance des propriétaires. Nous voyons par la loi des Bourguignons que cette nature de biens fût partagée par moitié entre les anciens possesseurs et les nouveaux[213]. En Italie surtout nous avons déjà fait remarquer que l'émigration des grandes familles aristocratiques avait laissé la plupart des terres incultes et dans l'abandon. Anthemius- fut obligé de faire une loi pour disposer de ces biens vacants, et en les assignant en partage à l'armée, on ne touchait à aucune existence[214].

Concluons de tout ce qui vient d'être dit que l'armée d'Italie, en réclamant le tiers des biens-fonds du pays, n'élevait pas une prétention aussi exorbitante qu'elle le paraît au premier abord. Elle ne demandait que ce qui avait été fait pour les fédérés des autres provinces et ce qui s'était pratiqué à toutes les époques de l'Empire et même dès le temps de la république romaine. Marius, Sylla, César, les triumvirs, Auguste, avaient fait au moins autant pour leurs soldats. Cependant Oreste n'était pas en position d'accéder immédiatement à ces exigences. Sachant que l'élévation du fils d'un Barbare sur le trône impérial choquait les sentiments nationaux des populations romaines et du sénat, il craignait d'accroître ces antipathies en marquant r avènement de son fils par des spoliations qui devaient frapper principalement cette auguste assemblée encore respectée dans sa décadence comme la source légitime de tous les pouvoirs de l'Etat. Dans cette situation difficile, il chercha à gagner du temps et à calmer l'impatience de l'armée tandis qu'il conseillait à l'aristocratie de sacrifier quelque chose pour ne pas perdre tout. Mais par ces temporisations et ces incertitudes, il ne fit que prouver sa faiblesse, mécontenter tous les partis à la fois et les réunir contre lui. Au fond, sa seule force était dans l'armée, et quand elle vit qu'elle n'obtenait pas ce qu'elle avait espéré de ce pouvoir créé par elle, elle perdit patience et se souleva.

Il y avait alors dans ses rangs un officier barbare qui paraît n'y avoir occupé qu'un grade subalterne[215], mais dont l'influence sur ses compagnons d'armes était telle qu'ils le choisirent spontanément pour leur chef. Ses antécédents, sa naissance, la nation même à laquelle il appartenait, sont encore un objet de doute[216]. On sait seulement qu'il se nommait Odoacre et qu'il avait les qualités qui donnent de l'ascendant sur les masses, une taille imposante, une force athlétique, du courage et de l'adresse. Si l'on en croit l'auteur presque contemporain de la vie de saint Séverin, il avait passé le Danube peu de temps après la mort d'Attila, avec d'autres aventuriers, pour s'engager sous les drapeaux de l'Empire. Ayant appris qu'un saint personnage, nommé Severinus, habitait une cellule non loin de la frontière, il était allé le voir avec ses compagnons, poussé par cette vénération qu'inspiraient aux païens les vertus chrétiennes et dont nous avons déjà rapporté tant de preuves. On prétend même que le saint lui annonça les hautes destinées qui l'attendaient, et il est probable qu'Odoacre, dans la suite, essaya d'accréditer cette anecdote pour se concilier la faveur des populations catholiques[217]. Dès que les révoltés lui eurent déféré le commandement, il marcha à leur tête sur Pavie, où Oreste avait fixé sa résidence et son quartier général. Abandonné par ses propres soldats, l'usurpateur ne put se défendre ; la ville fut livrée aux flammes et au pillage ; lui-même tomba vivant entre les mains des révoltés qui le conduisirent à Plaisance où ou lui trancha la tête, le 28 août 476 ; il y avait alors juste un an que sa trahison avait forcé Nepos de quitter l'Italie[218].

Après ce succès décisif, Odoacre se hâta d'assiéger Ravenne, qu'un frère d'Oreste, nommé Paul, occupait encore avec quelques troupes. La place se rendit dès le 4 septembre presque sans résistance, et le frère d'Oreste y fut tué. Dès lors la guerre était finie, car le jeune Romulus, quoique décoré du titre d'empereur, ne méritait pas même d'être compté comme un adversaire. Réfugié à Rome, il implora la clémence du vainqueur qui crut pouvoir sans danger le laisser vivre, et lui assigna pour séjour un domaine autrefois embelli par Lucullus, dans la Campanie, avec une pension de six mille pièces d'or[219].

C'était l'armée qui triomphait dans la personne d'Odoacre. La première conséquence de sa victoire dut être la réalisation des vœux qu'elle avait formés et qu'Oreste n'avait pas osé satisfaire. Il fut aussitôt procédé au partage des terres qu'elle réclamait, et le tiers des biens fonds de l'Italie fut assigné, suivant les grades, aux chefs et aux soldats de ces milices barbares[220]. Sur quelques points, les populations italiennes essayèrent de résister à cet envahissement des propriétés ; mais partout où elles voulurent tenter les chances d'une lutte inégale, elles furent sur-le-champ réduites à l'impuissance.

Après avoir ainsi brisé toutes les résistances, Odoacre employa son ascendant à rétablir l'ordre et s'occupa de donner au pouvoir, dont les événements l'avaient investi, une sanction légitime. Son origine barbare ne lui permettait pas d'aspirer à l'Empire, et d'un autre côté il se souciait peu de se donner un maître en créant un empereur. L'aristocratie romaine humiliée, appauvrie, n'était plus à craindre. Une instabilité perpétuelle, depuis la mort de Valentinien, avait rendu le trône d'Occident méprisable ; déjà Rome avait demandé trois empereurs à Constantinople, et le peuple s'était habitué à chercher de ce côté la seule autorité qui conservât encore quelque prestige de grandeur. Il fut donc possible à Odoacre de faire ce que Ricimer avait en vain tenté, de gouverner par lui -même sous la suzeraineté illusoire de l'empereur d'Orient.

Léon était mort au mois de janvier 474, et l'Isaurien Zénon, son gendre, commandant général des milices depuis la mort d'Aspar lui avait succédé sur le trône. Odoacre détermina le sénat de Rome à envoyer une députation à ce prince pour lui remettre les ornements impériaux et lui déclarer qu'il n'y avait plus besoin d'un empereur à Rome, qu'il était temps de rétablir l'unité du monde romain, et que Zénon suffirait seul à gouverner les deux Empires. Le sénat ajoutait que la brave armée d'Italie ayant abattu la tyrannie d'Oreste, il avait choisi Odoacre pour commander les milices d'Occident, et qu'il priait Zénon de confirmer ce choix en accordant au nouveau général le titre de patrice. Le jeune Romulus, pour mieux constater sa déchéance volontaire, vint lui-même, à la demande d'Odoacre, faire, dans le sénat, la motion de cette adresse qui consacrait le triomphe du meurtrier de son père[221].

La députation du sénat semblait devoir être accueillie favorablement par la cour de Byzance. A l'époque de la mort d'Honorius, nous avons déjà vu cette cour tenter d'étendre sa domination sur les deux Empires, et lorsque l'extinction de la dynastie de Théodose eut livré l'Occident à des révolutions sans cesse renaissantes, la réunion de toutes les parties du monde romain sous un même sceptre, devint l'objet constant des préoccupations des empereurs d'Orient. Déjà l'usage qui s'était établi depuis quelque temps de faire désigner par eux les souverains de Rome, les rapprochait du but de leur ambition. Maintenant le sénat romain venait de lui-même offrir à Zénon ce que ses prédécesseurs avaient si longtemps désiré. Mais au moment de se saisir de ce vaste accroissement de puissance nominale, un scrupule diplomatique l'arrêta.

Nepos, réfugié en Dalmatie, conservait toujours le titre d'empereur et ne cessait de protester contre la violence qui l'avait chassé de l'Italie. C'était la cour d'Orient qui l'avait élevé sur le trône, et l'honneur de cette cour était intéressé à l'y maintenir. Invoquant la foi et la dignité du rang suprême, il demandait des secours pour soumettre ses sujets révoltés[222]. Malheureusement les députés qu'il envoya dès 475 à Constantinople y retrouvèrent l'anarchie qu'ils avaient laissée dans l'Occident. Zénon venait alors d'être chassé de sa capitale par une révolution de palais qui livra pendant deux ans cette ville et l'Empire à Basilisque, frère de l'impératrice Vérine, veuve de Léon[223]. Ce ne fut qu'en 477 que Zénon, réfugié chez ses compatriotes, les Isaures, parvint, avec leur secours, à rentrer dans Constantinople et à recouvrer son autorité. Il était à peine raffermi sur son trône lorsque les députés du sénat de Route vinrent à leur tour lui demander la consécration officielle du pouvoir qu'Odoacre s'était arrogé.

Entre ces prétentions opposées, Zénon se trouva dans un grand embarras. Il voulait ménager les deux partis pour ne se mettre en hostilité déclarée ni avec l'un ni avec l'autre. Car Nepos, maître de toute la côte orientale du golfe Adriatique, et par conséquent des provinces qui formaient de ce côté la frontière de l'Empire d'Orient, n'était pas un voisin à dédaigner ; il faut se souvenir d'ailleurs qu'il avait épousé une nièce de l'impératrice Vérine, et le crédit de cette ambitieuse belle-mère de Zénon s'était encore accru par les derniers événements dans lesquels, après avoir trahi d'abord son gendre en faveur de son frère, elle avait ensuite, en trahissant son frère, assuré le rétablissement de son gendre.

Dans cette perplexité, Zénon ne put faire au sénat de Rome qu'une réponse ambiguë. Maintenant toujours en principe les droits de Nepos comme seuls légitimes, il commença par reprocher aux Romains d'avoir successivement sacrifié deux empereurs que la cour d'Orient leur avait envoyés, et leur déclara qu'il n'y avait pas d'autre parti à prendre, tant que Nepos vivrait, que de lui obéir. Quant aux demandes qui étaient adressées au nom du chef barbare Odoacre, il répondit qu'il serait plus convenable de solliciter pour lui la dignité de patrice de son véritable souverain, et feignant de croire à un accord qui ne pouvait exister, il ajouta qu'il la lui aurait conférée lui-même s'il n'avait craint d' être prévenu par Nepos. Mais par une contradiction calculée, il lui donna dans sa lettre ce titre qu'il lui refusait en apparence, et l'exhorta à s'en montrer digne par son respect et sa fidélité envers l'Empire, et par son attachement aux lois et aux mœurs des Romains[224]. Odoacre, en politique habile, affecta de voir dans cette lettre la confirmation de tout ce qu'il demandait, et probablement il y fut autorisé par des instructions secrètes. En conséquence, il prit le titre de patrice et continua de gouverner l'Italie avec un pouvoir absolu en réalité, mais en conservant les formes de l'administration romaine et en respectant la souveraineté nominale du sénat et de l'empereur.

Il résulte de tous ces faits que la plupart des historiens modernes se sont trompés en supposant qu'Odoacre avait soustrait entièrement l'Italie à la domination impériale et l'avait érigée en royaume indépendant. Il portait, comme tous les chefs barbares, le titre de roi vis-à-vis de ses compatriotes ; mais ce titre ne lui donnait aucune autorité sur les populations romaines, qui ne voyaient en lui que le patrice et le maître des milices d'Occident. Sous ce rapport, le pouvoir, qu'il conserva pendant quinze ans, ne différait en rien de celui que le patrice Ricimer exerça pendant les deux ans d'interrègne qui suivirent la mort de Sévère, et le patrice Gondebaud, pendant six mois, depuis la mort d'Olybrius jusqu'à l'avènement de Glycerius. Son gouvernement fut d'ailleurs populaire en Italie ; cette malheureuse contrée put enfin respirer sous une administration ferme et intelligente et vit cesser les calamités qui l'avaient affligée depuis le commencement du siècle. Le plus grand service qu'Odoacre lui rendit fut le traité qu'il conclut avec Genséric. Il y avait alors près de cinquante ans que ce farouche conquérant était la terreur des deux empires ; maître de la mer, il les attaquait sur tous les rivages, et depuis la mort de Valentinien, il leur avait à peine laissé quelques moments de trêve ; mais le lion, devenu vieux, sentait sa fin approcher et il voulait léguer à sou fils Hunéric une domination paisible. Odoacre, issu comme lui de la race des Teutons du nord, ne lui inspirait aucune répugnance. Il consentit à lui accorder cette paix que tous les empereurs avaient implorée sans pouvoir l'obtenir ni l'imposer, et lui rendit même la Sicile, sous la condition d'un tribut annuel[225]. Par ce traité l'Italie se trouva délivrée à la fois de la guerre et de la famine ; elle vit affluer de nouveau dans ses ports les grains de la Sicile et de l'Afrique ; l'abondance reparut dans les villes, la population cessa de décroître, la division des terres favorisa l'agriculture qui n'eut plus à craindre les pirateries des Vandales, et de cette époque data pour la péninsule une ère de réparation qui continua plus tard sous le sage gouvernement du grand Théodoric.

L'aristocratie seule eut beaucoup à se plaindre d'Odoacre ; il ne la ménagea point et travailla constamment à l'abaisser. C'était partout le système des chefs barbares. Genséric, si redouté de tout ce qui portait le nom romain était particulièrement ennemi de la noblesse[226]. Sidonius dans la Gaule se plaignait de voir, sous le gouvernement des rois wisigoths, les titres des familles patriciennes méconnus et les jeunes nobles réduits à ne compter que sur eux-mêmes pour se créer un avenir[227]. Les Barbares continuaient ainsi l'œuvre commencée par César et Auguste et poursuivie avec persévérance par tous leurs successeurs ; ils achevaient l'anéantissement du vieux patriciat romain. L'arbre aristocratique avait de si profondes racines qu'après cinq siècles d'efforts, il résistait encore aux bras qui voulaient l'abattre ; il fallut que le monde s'ébranlât pour l'arracher du sol et même après sa chute on put reconnaître encore à travers tout le moyen-âge la trace de ses débris jusqu'à une époque voisine de nos jours.

Odoacre était issu d'une nation païenne et l'on ignore s'il devint chrétien. Mais il témoigna toujours la plus grande vénération pour les évêques catholiques et sut se concilier l'affection du clergé. L'auteur de la vie de saint Epiphane dit que ce digne chef de l'église reçut d'Odoacre plus de marques de déférence que d'aucun des souverains qui l'avaient précédé. Au milieu même de l'émeute de Pavie, lorsque la ville était en flammes et les soldats acharnés au pillage, il sut faire respecter le saint prélat et lui rendit sa sœur prisonnière avec un grand nombre des principaux habitants qu'on destinait à l'esclavage[228]. Nous avons expliqué plus haut que la rivalité des Églises de Rome et de Constantinople inspirait au clergé italien beaucoup d'éloignement pour les empereurs envoyés par la cour d'Orient et flétris par les populations d'Occident du nom d'empereurs grecs. Il est facile de voir que saint Epiphane et son biographe Ennodius, n'éprouvaient pour Anthemius et Nepos que des sentiments de défiance et d'aversion. Leurs sympathies étaient pour Ricimer, pour Glycerius, pour Odoacre, pour Oreste même ; nous en avons rapporté les preuves. Ainsi le clergé romain se trouva entraîné contre la nature des choses à favoriser l'influence barbare, et ce fut une des causes qui hâtèrent la ruine de l'empire d'Occident[229].

Les mêmes sentiments n'existaient point dans les autres provinces. La querelle de Rome et de Constantinople intéressait peu le clergé de la Gaule, de l'Espagne et de l'Afrique. En butte aux persécutions des rois barbares, protecteurs zélés de l'arianisme, les catholiques de ces contrées se rattachaient à la puissance impériale comme à leur seul appui, à leur unique espérance, et la cause des empereurs grecs était leur propre cause. L'évêque Victor, dans son histoire de la persécution vandale, admirable cri de douleur jeté à toute la chrétienté par l'église d'Afrique expirante, fulmine un éloquent anathème contre les Romains partisans des Barbares[230]. Aussi l'autorité d'Odoacre, populaire à Rome, ne fut jamais reconnue au-delà des Alpes. Lui-même eut la sagesse de comprendre qu'il essaierait en vain de triompher à la fois de l'antipathie des populations gallo-romaines et de la puissance des Barbares fédérés qui occupaient la Gaule. Dans sa lettre à Zénon, il ne demandait que le gouvernement de la préfecture d'Italie, qui, suivant la Notice de l'Empire embrassait outre l'Italie proprement dite, l'Afrique et la Sicile au midi, la Rhétie, le Norique et la Pannonie au nord, la Dalmatie sur la rive orientale de la mer Adriatique[231]. L'Afrique et la Sicile avaient été entièrement occupées par les Vandales depuis la mort de Valentinien, et Nepos était resté en possession de la Dalmatie. Le pouvoir d'Odoacre ne s'étendait donc que sur l'Italie, la Rhétie, la Pannonie et le Norique : par son traité avec Genséric, il recouvra la Sicile ; mais du reste il se renferma scrupuleusement dans les limites de sa préfecture et ne chercha point à les dépasser.

La Dalmatie, l'Illyrie et toutes les populations romaines de la Gaule et de l'Espagne persistèrent à reconnaître Nepos pour empereur jusqu'à sa mort, arrivée au mois de mai 480. Il périt assassiné, suivant quelques auteurs, par des émissaires d'Odoacre, et selon l'opinion la plus commune et la plus vraisemblable, par Glycérius, son ancien rival, qu'il avait eu l'imprudence de laisser vivre tranquillement auprès de lui sur le siège épiscopal de Salone[232].

C'est donc à tort qu'on a fixé à l'époque de la déchéance du jeune Romulus Augustule, en 476, la fin de l'empire d'Occident. Augustule pas plus qu'Odoacre ne fut jamais reconnu hors de l'Italie. Son pouvoir usurpé et éphémère resta ignoré de la Gaule et des autres provinces. Nepos, tant qu'il vécut, ne cessa pas d'être aux yeux des peuples, comme à ceux de la cour de Constantinople, le seul véritable et légitime empereur d'Occident, Par conséquent c'est en 480, à la mort de Nepos, et non en 476, à la déchéance d'Augustule, que cet empire s'éteignit pour ne plus renaître, au moins sous la même forme. Lorsqu'une erreur est évidente, on ne peut opposer la prescription à ceux qui l'attaquent au nom du bon sens, et plus elle est accréditée par la routine classique, plus il importe de la détruire dans l'esprit des hommes qui ne jugent point sur la foi d'autrui, surtout lorsqu'elle a été la source de toute une suite de faux systèmes historiques[233].

Nous avons dit que les populations romaines de la Gaule reconnurent toujours Nepos. Parmi les Barbares fédérés de cette province, les Bourguignons lui restèrent aussi fidèles. Gondebaud, ennemi d'Oreste qui l'avait supplanté dans le commandement de l'armée d'Italie, jaloux de l'élévation d'Odoacre qui avait été son subordonné préféra à ces gouvernements de parvenus la suzeraineté de Nepos, et, après la mort de ce prince, celle de l'empereur d'Orient.

Euric, qui avait déjà proclamé son indépendance, porta ses prétentions plus haut. Il ne vit dans l'expulsion de Nepos et dans la proclamation d'un nouvel empereur à Rome qu'une occasion de violer le traité auquel il devait la possession de l'Auvergne, et rompant tous ses engagements avec l'Empire, il ne s'occupa plus que d'étendre sa domination par de nouvelles conquêtes. La guerre d'Espagne avait toujours été la plaie des Wisigoths depuis leur établissement dans l'Aquitaine, et c'était la véritable cause qui avait retardé si longtemps le développement de leur puissance. N'étant plus gêné par les liens de vassalité qui embarrassaient ses prédécesseurs, Euric songea d'abord à fermer cet abîme où allaient s'engloutir depuis un demi-siècle toutes les forces de sa nation.

Les Suèves, devenus catholiques depuis le règne de Rechiaire, avaient pour eux les sympathies des populations romaines de l'Espagne qui les soutenaient dans leur lutte contre les Wisigoths objets d'une commune haine[234]. Euric, pendant les années 477 et 478 fit une guerre acharnée à ces deux nations ennemies, et réussit à les écraser du même coup. Les Suèves, qui avaient reconquis la Lusitanie presqu'entière dans les dernières années du règne de Théodoric, furent chassés de toutes les positions qu'ils occupaient dans les plaines et contraints de se réfugier dans les plus hautes montagnes de la Galice, où ils se maintinrent indépendants jusqu'à la fin du vie siècle. Satisfait de les avoir réduits à l'impuissance, Euric les laissa dans leurs rochers et tourna ses armes contre les provinces 'romaines. L'Empire possédait encore alors près de la moitié de l'Espagne. Les Wisigoths avaient conquis la Galice, la Lusitanie et la Bétique qui portait déjà le nom de Vandalousie, c'est-à-dire qu'a J'exception de quelques cantons montagneux où les Suèves et les peuplades vasconnes défendaient encore leur liberté, ils occupaient les provinces Basques, la Galice moderne, le royaume de Léon, les deux Castilles, l'Estramadure, l'Andalousie et le Portugal. La Tarragonaise et la province de Carthagène, qui comprenaient l'Aragon, la Catalogne et les royaumes de Valence, de Murcie et de Grenade, obéissaient aux gouverneurs romains. Mais les milices locales, conduites par la noblesse du pays, défendaient seules ces provinces où les empereurs n'avaient pas envoyé de troupes depuis Major rien. Eu ric prit Pampelune et Saragosse, les plus fortes places de la contrée, et Tarragone, chef-lieu de l'administration impériale. Dès lors tout lui fut soumis depuis les Pyrénées jusqu'à l'Èbre[235]. Les Romains conservèrent seulement Carthagène avec une partie de son territoire et quelques villes sur la côte. Ces faibles restes de la domination romaine, qu'Euric dédaigna d'abattre, se gouvernèrent par eux-mêmes sous la suzeraineté des empereurs d'Orient, et les rois wisigoths n'en achevèrent la conquête que dans le cours du VIe siècle.

Lorsqu'Euric rentra dans la Gaule en 479, les révolutions d'Italie étaient consommées. Odoacre avait affermi son pouvoir, et Nepos, relégué dans la Dalmatie, n'était pour l'Occident qu'un souverain nominal. Depuis 475, les Wisigoths avaient la Loire et le Rhône pour limites. A l'est de ces fleuves tout était occupé par les Bourguignons à l'exception de la province d'Arles où résidait encore un préfet des Gaules, magistrat impuissant dont les ordres étaient jadis respectés depuis les montagnes d'Écosse jusqu'au détroit de Cadix, et depuis l'Océan jusqu'au Rhin, et qui alors se faisait à peine obéir dans un petit territoire resserré entre les Alpes, le Rhône et la Durance. Dans ces contrées, comme dans toutes celles qui n'appartenaient point encore aux Barbares, l'autorité réelle était entre les mains des évêques, chefs électifs des cités, et tous les intérêts du pays se traitaient dans leurs conciles provinciaux dont les réunions étaient fréquentes. Ils reconnaissaient Nepos pour empereur, mais ils n'avaient aucun moyen de communiquer avec lui et la province était entièrement dégarnie de troupes depuis qu'Anthemius avait appelé à Rome, pour sa propre défense, le corps d'Ostrogoths que Majorien et Égidius avaient laissé dans la Narbonnaise. C'était cette absence complète de forces défensives qui avait déterminé le gouvernement impérial à abandonner l'Auvergne pour sauver la province d'Arles. Euric n'eut qu'à s'y présenter pour s'en rendre maître, après une faible résistance[236].

On vit alors combien étaient justes les prévisions de Sidonius, quand il reprochait aux évêques de la Narbonnaise d'avoir conseillé un sacrifice non moins inutile que honteux ; car en livrant aux. Wisigoths les seules contrées qui pussent se défendre, on laissait à leur merci les villes désarmées qui cherchaient en vain, sous la foi des traités, un abri précaire et une sécurité trompeuse. Odoacre ne fit aucun mouvement pour disputer à Euric la rive gauche du Rhône. Trop habile pour n'être pas modéré, il n'avait point la folle prétention de régner sur tout l'empire d'Occident. Il traita avec les Wisigoths comme il avait traité avec les Vandales, et assura ainsi à l'Italie du côté des Alpes, la paix qu'il lui avait déjà garantie du côté de la mer.

Malgré le peu d'étendue de son territoire, la deuxième Narbonnaise était pour Euric une conquête d'une haute importance. Elle le rendait maître des deux rives du Rhône, des côtes de la Méditerranée et des défilés des Alpes ; elle le mettait en position de surveiller à la fois l'Italie, toujours regardée comme le centre de la puissance romaine, et les possessions des Bourguignons, qu'il cernait au midi comme à l'ouest. Tout le commerce de la Gaule avec l'Orient se faisait alors par les villes d'Arles et de Marseille. Le décret d'Honorius sur les assemblées d'Arles constate en termes pompeux, au commencement du Ve siècle, l'activité de ce commerce, qui était pour les possesseurs de ces deux villes une source inépuisable de richesses et d'influence[237]. Mais ce sont surtout les conséquences morales de cette conquête qui méritent notre attention. Devenue la métropole des Gaules, depuis que Trèves avait été ruinée par les suites de la désastreuse invasion de 407, Arles était le siège de la préfecture, le centre de l'administration, la résidence de tous ces fonctionnaires impériaux qui n'avaient plus guère que des attributions nominales, mais dont la réunion constituait encore une apparence de gouvernement. Lorsque les Wisigoths s'en furent emparés, ce fantôme d'autorité centrale disparut pour toujours ; il n'y eut plus de préfet des Gaules, plus d'assemblées provinciales, plus de corps administratifs, et c'est de cette époque que l'historien Procope fait dater avec raison l'entier anéantissement du gouvernement romain au-delà des Alpes[238].

Les peuples habitués depuis près d'un siècle à voir résider dans la ville d'Arles l'autorité supérieure qui régissait toute l'Europe occidentale, continuèrent d'attribuer aux possesseurs de cette cité une sorte de suprématie sur la Gaule entière. Ce prestige de pouvoir dominant s'attacha aux rois wisigoths jusqu'à ce que Clovis eut abattu leur puissance, et les rois francs eux-mêmes, successeurs de ce prince, ne se crurent légalement investis des droits de la souveraineté sur tout le territoire gaulois, que du jour où devenus à leur tour maîtres d'Arles, ils purent siéger dans le prétoire du préfet des Gaules et présider à sa place les jeux célèbres qui rassemblaient dans le cirque de cette ville toutes les populations des cités méridionales[239].

Aussi, dès que les troupes d'Euric eurent occupé Arles, il s'empressa d'y fixer sa résidence[240]. Dès le commencement, de son règne, il avait abandonné Toulouse, séjour assigné aux chefs des Wisigoths par leurs traités avec l'Empire, et il avait transporté sa cour à Bordeaux, soit pour surveiller de plus près ses nouvelles possessions de l'Aquitaine, soit plutôt pour mieux constater son indépendance et se jouer en tout des engagements auxquels ses prédécesseurs étaient restés fidèles. Une fois établi à Arles, il n'en sortit plus, et y mourut dans l'hiver de 483 à 484, laissant la monarchie des Wisigoths élevée au plus haut degré de splendeur qu'elle ait jamais atteint[241]. La mort de son frère lui avait livré un petit royaume vassal de l'Empire et rigoureusement circonscrit par les Pyrénées et la Garonne. Il légua à son fils Alaric une domination indépendante qui s'étendait depuis la Loire jusqu'aux extrémités de l'Espagne, et depuis l'Océan jusqu'au Rhône et aux Alpes.

Arrêtons-nous ici ; car nous sommes arrivés au terme de la vie politique de l'Empire romain d'Occident, et il ne nous reste plus qu'à observer les dernières convulsions de son agonie. Dans ce chapitre et dans le précédent, nous avons suivi pas à pas les progrès des monarchies barbares établies dans la Gaule après la grande invasion de 407 ; nous avons constaté que ces progrès furent lents et graduels qu'ils furent le fruit des négociations et des intrigues politiques plutôt que de la force des armes, et qu'ils résultèrent presque toujours de concessions faites par les empereurs pour parer aux nécessités du moment dans les crises qui se renouvelaient sans cesse au sein d'une société corrompue où le pouvoir n'avait plus de racines, où le mot de patrie n'avait plus de sens. Cette série de faits établis par des témoignages authentiques prouve suffisamment qu'il n'y eut pas au Ve siècle de conquêtes générales dans le sens qu'on attache ordinairement à ce mot, mais une sorte d'infiltration de l'élément barbare dans la société romaine. C'est ainsi que nous avons vu la vaste préfecture des Gaules tomber par lambeaux, se dissoudre et s'amoindrir successivement au point d'être renfermée pour ainsi dire dans les limites du prétoire, et disparaître enfin presque sans combat, parce que son existence depuis longtemps déjà n'était plus qu'une illusion et un souvenir.

En 480, à l'époque de la mort de Nepos, dernier empereur d'Occident, les Wisigoths, élevés à l'état de puissance indépendante, occupaient, outre la péninsule Hispanique presque entière, les deux Aquitaines, la Novempopulanie, les deux Narbonnaises et les Alpes maritimes. La Viennoise, les Alpes Pennines, l'Helvétie, la Séquanie et la première Lyonnaise appartenaient aux Bourguignons, qui reconnaissaient encore la suzeraineté de l'Empire, mais d'une manière purement nominale. Au nord de la Loire, il s'était opéré peu de changements depuis la mort de Valentinien. Les Francs étaient maîtres de la Germanie inférieure et de la partie des deux Belgiques située au nord de la Somme et de la forêt des Ardennes. La Germanie supérieure était au pouvoir des Allemands ; l'Armorique obéissait aux rois bretons, et les Saxons campaient sur les côtes de la Manche. La partie méridionale des deux Belgiques et les trois dernières Lyonnaises, à l'exception des cités bretonnes, étaient les seules provinces qui fussent encore romaines. Nous verrons dans le chapitre suivant comment elles furent envahies à leur tour par l'élément barbare, et devinrent le noyau d'une nouvelle puissance qui devait dominer et absorber toutes les autres.

 

 

 



[1] Idatii Chron. Usque ad Valentinianum generatio Theodosii tenuit principatum.

[2] L'inscription de cette statue a été conservée ; elle peint bien la haute position de Maxime dès le règne d'Honorius : Domini invictissimi principes Honorius, Theodosius et Constantius censores, remuneratoresque virtutum, Petronio Maximo, viro clarissimo, prœfecto urbis, ob petitionem senatus amplissimi populique romani statuam meritorum perenne monumentum in foro Ulpio constitui jusserunt.

[3] Procope, de Bell. Vandal., l. I, c. 4. Evagrius, lib. II, c. 7. Procope ajoute même que Maxime avait poussé Valentinien au meurtre d'Aëtius afin d'attirer sur ce prince la haine publique et de le renverser ensuite plus facilement. Ainsi il aurait fait assassiner son protecteur et son ami dans le seul but de rendre son souverain odieux. Ce sont là de ces raffinements de perfidie auxquels se comptait l'imagination des Grecs du Bas-Empire, mais qui ne doivent pas être admis sans preuves. Prosper dit que Valentinien fut entraîné par les conseils de l'eunuque Héraclius. Mais Grégoire de Tours, d'accord avec tous les écrivains occidentaux, assigne pour unique motif à cette résolution violente les craintes qu'inspiraient la puissance et l'ambition d'Aëtius. Prosper et Idace n'attribuent également l'élévation de Maxime qu'a des raisons politiques. Sidonius qui, dans son panégyrique d'Avitus, se montre si hostile à Valentinien, ne lui reproche que le meurtre d'Aëtius, et ne dit pas un mot qui puisse le faire soupçonner du honteux attentat que Procope lui impute. Il n'en parle pas davantage dans l'éloquente lettre qu'il écrivit à Serranus, sur les malheurs de Maxime. (Sidonius, lib. II, ep. 13.)

[4] Idatii Chron.

[5] Procope, de Bell. Vandal., l. I, c. 4.

[6] Sidonius, in Paneg. Majoriani. — Sidonius indique très bien ici ce qui rendait difficile la position de Valentinien : c'était de faire marcher ensemble les grands corps de Barbares fédérés formés par Aélius et les troupes romaines qui composaient la garde du palais. La lutte de ces éléments discordants est la vraie cause de la chute de l'Empire.

[7] Sidonius Apoll., in Paneg. Aviti.

[8] Sidonie appelle Valentinien un insensé, un lâche, à moitié homme (In Paneg. Aviti, v. 360 et 538. — On ne saurait mieux peindre la répugnance et le mépris des Gaulois pour la race de Théodose.

[9] Sidonius Apoll., in Paneg. Aviti, v. 373 et 390. — Il ne faut pas prendre à la lettre les exagérations poétiques de Sidonius ; mais il y aurait eu une licence par trop forte à prétendre qu'Avitus avait repoussé les Francs au-delà de l'Elbe. D'après la durée d'un mois, que Sidonius lui-même assigne à la tournée de son héros, il est évident qu'il n'y eut pas de combat, et qu'il suffit au maitre des milices de se montrer pour faire rentrer dans le devoir toutes ces tribus, qui s'étaient remuées, comme à l'ordinaire, aux premières nouvelles d'une révolution à Rome. Aussi la plupart des commentateurs s'accordent à penser qu'il s'agit ici de l'Alve, petite rivière des Ardennes, qui a pu servir de frontière aux colonies des Francs dans la Belgique. (Voir au Ier volume, les preuves de l'identité des Cattes et des Francs.)

[10] Sidonius Apoll., in Paneg. Aviti, v. 436.

[11] Prosper, Chron. — Comme si un pareil traitement ne suffisait pas pour exciter l'indignation d'une femme, Procope attribue toute la colère d'Eudoxie aux termes inconvenants d'une déclaration d'amour que Maxime se serait permis de lui faire. Pour mieux comprendre le ridicule de toutes ces histoires galantes, il faut se rappeler que Maxime avait soixante ans, et qu'Eudoxie était mère de deux filles en âge d'être mariées.

[12] Procope, de Bell. Vandal., l. I, c. 4.

[13] Procope, de Bell. Vandal., l. I, c. 4.

[14] Le disciple de saint Augustin, Orose, leur rend ce témoignage : Principes nostri qui vel religiosissimi sunt. Nous avons cité les décrets d'Honorius et de Valentinien contre toutes les sectes dissidentes.

[15] Prosper, Chron. — Dans la Chronique, par famuli regii, il faut entendre les anciens serviteurs de Valentinien, instruments de la vengeance d'Eudoxie.

[16] Prosper, Chron.

[17] On sait que la maison d'Auguste, située sur le mont Palatin, devint la demeure des empereurs. De là le mot palatium appliqué dans la suite à tous les édifices royaux.

[18] Procope, de Bell. Vandal., l. I, c. 5.

[19] La retraite de Genséric fut attribuée, comme celle d'Attila, à une influence miraculeuse, et le pape saint Léon institua une fête en commémoration de ce grand événement. (Hist. Persec. Vandal. comm. Histor., c. 6.)

[20] Sidonius, in Paneg. Aviti, vers. 490.

[21] Chron. Marii epiccopi Aventicensis, ad ann. 455.

[22] Sidonius, in Paneg. Aviti, vers. 525 à 575.

[23] Idatii Chron.

[24] Idatii Chron.

[25] Julius Valerius Majorianus était d'une illustre famille ; son aïeul avait été maitre des milices d'Illyrie sous le grand Théodose. Son père n'ayant point voulu s'attacher à la fortune d'Aëtius, s'était contenté d'un emploi obscur où il s'était fait estimer ; lui-même, après de brillants débuts dans la carrière militaire, avait vu celte carrière se fermer devant lui par la malveillance de son général. Il appartenait donc par tous ses antécédents au parti de l'ancienne dynastie. Nous savons positivement qu'il était maître des milices lorsqu'il fut élu empereur ; mais il n'est pas aussi bien prouvé qu'il ait été nommé par Avitus. Cependant, l'affectation avec laquelle Sidonius le compare à Germanicus et à Trajan donne lieu de penser que, comme ces deux grands hommes, il occupait sous son prédécesseur la seconde place de l'Empire. D'ailleurs on conçoit que Majorien étant maitre des milices lors de la déposition d'Avitus, Ricimer n'ait pas osé le dépouiller de cette charge ; mais on ne comprendrait pas que ce chef ambitieux ne l'eût point prise pour lui-même si elle avait été vacante.

[26] Sidonius, in Paneg. Aviti., vers. 590.

[27] Sidonius, in Paneg. Major., v. 375. Le corps de troupes qui combattit les Allemands était commandé, sous les ordres de Majorien, par un officier barbare nommé Burcon. Sidonius indique que cette expédition suivit de très près la nomination de Majorien à la dignité de maitre des milices.

[28] Victor Vitensis, de Persec. Vandal., l. I, c. 4.

[29] Sidonius, in Paneg. Anthem., v. 328. — Procope, de Bell. Vandal., l. I, c. 5.

[30] Idatii Chron. — D'après le récit d'Idace, Avitus et Théodoric commencèrent par envoyer des députés au roi des Suèves pour l'engager à rester fidèle au traité qu'il avait conclu quelques années auparavant avec Valentinien. Mais Rechiaire, se croyant, selon l'usage général des Barbares, dégagé de ce traité par la mort du prince qui l'avait signé, ne répondit à ces avances de paix qu'en envahissant la Tarragonaise.

[31] Idatii Chron. Si l'on en croit Jornandès, les fédérés bourguignons de la Gaule prirent part à cette guerre sous les ordres de Théodoric (Hist. Goth., c. 44.) Idace, témoin oculaire, ne parle point de ce fait qui ne me parait nullement vraisemblable.

[32] Idatii Chron.

[33] Cette haine des Espagnols contre les Wisigoths était déjà ancienne. On s'était toujours servi des contingents gothiques pour combattre les insurgés de l'Espagne romaine. La rage des populations contre ces fédérés barbares était telle que, vers 449, Basilius, chef des bagaudes espagnols ayant surpris un corps de Wisigoths dans une ville de la Tarragonaise, les massacra tous dans l'église même où ils s'étaient réfugiés. L'évêque de la ville, ayant voulu défendre l'asile sacré du sanctuaire, fut tué dans le tumulte. Dès lors aussi on voit ce même Basilius s'unir à Rechiaire, roi des Suèves, contre les Goths et les troupes impériales.

[34] Idatii Chron.

[35] Sidonius, in Paneg. Anthemii, vers. 360.

[36] Idatii Chron.

[37] Sidonius, in Paneg. Anthem., vers. 367.

[38] Grégoire de Tours, Hist. Franc., l. II, c. 2. On voit que le témoignage de Marius et celui de Grégoire de Tours confirment la part prise par Majorien et le sénat de Rome à la déposition d'Avitus. Quant aux mots luxuriose agere volens, il est difficile d'en comprendre le sens, Avitus n'ayant jamais été accusé de luxe ni de luxure. Ces mots, au reste, sont probablement la cause d'une singulière erreur de Frédégaire, qui, d'après cette phrase de Grégoire de Tours, a cru devoir attribuer à Avitus l'anecdote, déjà très suspecte, de la violence faite par Valentinien à l'épouse de Maxime. Dans le récit de Frédégaire, la scène se passe à Trèves, et l'époux outragé est un sénateur de cette cité, nommé Lucius, qui, pour se venger, livre la ville aux Francs. Les commentateurs modernes, à leur tour, sachant qu'Avitus, depuis son élection à l'empire, n'avait jamais été à Trèves, ont reporté l'anecdote sur l'usurpateur Jovinus, le seul empereur qui ait résidé dans cette ville au Ve siècle. Nous avons déjà montré plus haut l'invraisemblance de ce fait, qui n'a pas d'autre fondement historique.

[39] Grégoire de Tours, Hist. Franc., l. II, c. 11. Ce récit n'indique pas précisément qu'Avitus ait été assassiné ; mais il est peu probable qu'il soit mort naturellement dans ce voyage et si à propos pour ses ennemis. Evagre (l. II, c. 7) dit qu'il mourut de faim. Les commentateurs ont proposé de substituer à λιμω, faim, le mot λοιμω, peste ou maladie. Evagre a pu vouloir dire qu'Avitus, ayant été pris dans sa fuite, avait été jeté dans un cachot où on l'aurait laissé mourir de faim ; cela n'aurait rien que de très vraisemblable.

[40] Sidonius, l. I, ep. 11. Marcellianus était païen et avait été ami d'Aëtius. (Procope, de Bell. Vandal., l. I, c. 6. Damascius.) On voit par-là quelles étaient les tendances politiques et religieuses du parti qui le soutenait.

[41] Jornandès, Hist. Goth., c. 45. Jornandès se trompe en nommant Marcien au lieu de Léon. Idace, plus exact, dit que Léon et Majorien régnèrent ensemble. En effet, le Code Théodosien contient plusieurs lois aux noms de ces deux empereurs.

[42] Sidonius, in Paneg. Major., v. 390.

[43] Novell. Major., t. 3. Cod. Theod. L'expression de père appliquée à Ricimer, montre que Majorien se croyait obligé de reconnaître publiquement qu'il lui devait son nom.

[44] Cod. Theod. Nov. Maj., t. 1, 2, 4, 5, 6, 7 et 8. La plupart de ces lois furent promulguées dans le cours de l'année 458, pendant laquelle Majorien ne quitta point l'Italie.

[45] Les vers de Sidonius montrent avec quelle impatience la Gaule, depuis Théodose, supportait le joug des empereurs de Rome (Sidonius, in Paneg. Major., v. 355.)

Ces sentiments étaient surtout ceux de l'aristocratie, dont l'éloignement de la cour diminuait le crédit et l'influence. (Ibid.)

[46] Idatii Chron., 456 à 460.

[47] Deux vers de Sidonius donnent lieu de penser qu'un officier bourguignon commandait à Rome lors de l'invasion de Genséric, et que ce fut lui qui ordonna le meurtre de Maxime (Sidonius, in Paneg. Aviti., v. 442.)

Jornandès dit que Maxime fut tué par un soldat romain nommé Ursus ; mais ce soldat n'était que l'instrument du meurtre ; l'ordre venait de plus haut.

[48] Sidonius parait avoir été lui-même à Lyon pendant ce siège (Paneg. Major., v. 590.)

L'époque à laquelle eut lieu le siège de Lyon n'est pas bien déterminée. Comme Majorien, dans sa lettre adressée au sénat en janvier 458, se vante d'avoir apaisé les discordes civiles, on pourrait croire que Lyon fut pris à la fin de 457 ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il l'était en 458, lorsque Majorien arriva dans la Gaule.

[49] Sidonius, in Paneg. Major., v. 516. — La dernière loi promulguée par Majorien à Ravenne en 458 est datée du nit des ides de novembre. Il ne partit donc pour la Gaule qu'à la fin de ce mois, ce qui concorde bien avec le récit de Sidonius. Cette expédition ne put avoir lieu à la fin de 457, car au 1er janvier 458 Majorien était à Rome, inaugurant son consulat.

[50] Sidonius, Paneg. Major., v. 480.

[51] Ibid., v. 491 et suivants.

[52] Sidonius, l. I, ep. 11. Celte lettre très curieuse peint mieux qu'aucun autre document la politique de Majorien et la situation des partis dans la Gaule.

[53] Sidonius, carm. 4. Majorien se prit d'un tel enthousiasme pour les talents poétiques de Sidonius, qu'il lui fit élever une statue à Rome. L'influence politique du poète fut sans doute pour quelque chose dans cet hommage rendu au mérite littéraire.

[54] Ut reddas patriam simulque vitam,

Lugdunum exonerans suis ruinis.

Ces vers de Sidonius font partie d'une pièce adressée à Majorien, et dans laquelle il demandait pour lui-même la remise d'une triple imposition qu'on lui avait infligée comme à l'un des chefs de la révolte.

[55] Marii Chron., ad ann. 457. Nous reviendrons ailleurs sur la manière dont se faisaient les partages des terres assignées aux barbares fédérés. Il ne parait pas que la ville de Lyon elle-même ait été alors livrée aux Bourguignons ; car Majorien, après s'être assuré par des étages de la fidélité des habitants de cette grande cité, en fit sortir les troupes qui l'occupaient.

Obside percepto, nostrœ de manibus urbis

Viceribus miseris infestum depulit hostem.

(Sidonius, in Paneg. Major., v. 578.) — Le mot hostis indique suffisamment que la ville était occupée par des troupes barbares ; jamais ce mot n'est appliqué aux soldats romains.

[56] Idatii Chron. Nepotianus commandait les troupes impériales en Espagne, et Suniéric, les Wisigoths. Cette ambassade commune témoignait de l'accord des deux nations divisées depuis l'avènement de Majorien.

[57] Grégoire de Tours, l. II, c. 11. — La date de la nomination d'Égidius n'est pas bien connue. Il est probable qu'il fut investi du commandement de la Gaule dès la fin de 457 ou dans les premiers mois de 458, avant l'arrivée de Majorien. Ce fut lui que l'empereur chargea d'installer les Bourguignons dans la Lyonnaise, et de régler leurs rapports avec les habitants du pays ; ce qui a donné lieu à Sidonius de l'appeler le législateur des Bourguignons. (Sidonius, l. V, ep. 5.)

[58] Sidonius, l. VII, ep. 12 ; l. V, ep. 5.

[59] L'hostilité des Francs-Saliens contre Majorien est constatée par Sidonius, qui, dans des vers adressés à ce prince, souhaite de les voir rejetés au-delà du Wahal (Sidonius, carm. 13.)

[60] Grégoire de Tours, l. II, c. 12. — Nous avons vu plus haut qu'il y avait deux Thuringes, l'une au centre de la Germanie, l'autre dans la Belgique, entre le Rhin et la Meuse, sur l'ancien territoire des Atuatiques, exterminés par César, et remplacés sous Auguste par une colonie de Thuringiens germaniques que les Romains nommèrent Tungri. Dans laquelle de ces deux Thuringes se réfugia Childéric ? Ce ne put être évidemment que dans la Thuringe germanique. En effet, la cité de Tongres, à l'époque où nous sommes arrivés, n'avait encore été occupée par aucun peuple barbare ; elle était restée sous la domination romaine ; el quoiqu'à raison de son éloignement du centre de l'autorité, ses rapports avec les gouverneurs des Gaules dussent être peu fréquents, l'histoire du voyage de l'évêque Servatius à Rome, vers 450, prouve qu'elle avait conservé des relations avec la capitale même de l'Empire. (Grégoire de Tours, l. II, c. 5.) Ce n'était pas là, dans une province encore romaine et limitrophe du territoire des Francs, que Childéric aurait pu trouver un asile sûr ; ce n'était pas là non plus qu'il pouvait rencontrer un roi indépendant prêt à se déclarer sou protecteur, comme fit le roi Basin dont parlent toutes les chroniques. Les Thuringiens de la Germanie, au contraire, étaient ennemis de l'Empire, ou du moins n'avaient avec lui aucun rapport de dépendance, et cette vieille terre de liberté était encore le refuge le plus assuré pour tous ceux que menaçait la puissance de Rome. D'ailleurs, lorsque, plus tard, la reine Basine vint rejoindre Childéric dans ses états, si elle était venue de Tongres à Tournay, Grégoire de Tours n'aurait pas dit qu'elle arrivait de si loin.

[61] Grégoire de Tours, l. II, c. 12. Tous les auteurs du Ve siècle désignent l'empire romain par le mot respublica ; jamais ils n'ont donné au mot imperium le sens dans lequel nous l'employons.

[62] Grégoire de Tours se borne à dire que Childéric avait laissé dans son pays un ami fidèle qui devait travailler à lui ramener les cœurs de ses compatriotes, et qu'il avait partagé avec lui une pièce d'or, dont la moitié devait, lui être renvoyée lorsque les circonstances seraient favorables pour son retour. Frédégaire (l. I, c. 11) ajoute que cet ami s'appelait Viomade, qu'Égidius lui avait confié le gouvernement des Francs, et qu'il en profita pour semer des germes de haine et de discorde entre eux et le commandant romain, par une série de ruses qui sont la sagesse des peuples primitifs. Aucun auteur latin contemporain n'a parlé de ces événements, qui en réalité avaient peu d'importance politique. Les Francs, comme l'a très bien dit Procope, n'ont commencé à jouer un rôle marquant dans la Gaule qu'après l'avènement de Clovis ; jusque-là es Wisigoths et les Bourguignons occupaient seuls la scène et attiraient seuls l'attention des écrivains. Cependant le kit de l'expulsion de Childéric par ses compatriotes est raconté trop unanimement par les chroniqueurs, et s'accorde trop bien avec les faits et les dates authentiques du même temps, pour qu'on puisse refuser de l'admettre. Le reste de l'histoire de ce prince est un tissu d'aventures merveilleuses et romanesques qui offrent une analogie remarquable avec les chansons de gestes du moyen-âge. Il est probable que le père de Clovis a été le héros d'un poème national ou bardit des Francs, qui s'est modifié en passant de bouche en bouche sous la dynastie Mérovingienne, et dont les chroniqueurs nous ont donné à diverses époques la sèche et prosaïque analyse.

[63] Un fait que Sidonius nous révèle explique l'influence extraordinaire qu'Égidius sut prendre sur les Francs. Non content d'avoir acquis dans les écoles, comme tous les jeunes gens de familles nobles, une connaissance approfondie des littératures grecque et latine, cet illustre Romain avait fait une étude particulière des langues germaniques, et les Parlait avec une facilité remarquable. Dans une lettre adressée à Égidius lui.mè.me, Sidonius ne sait quels termes employer pour exprimer son admiration de ce talent alors très rare. Il trouve l'idée très plaisante : « Je ne puis m'empêcher de rire, ajoute-t-il, lorsqu'on me dit que les Barbares craignent en ta présence de faire un barbarisme dans leur propre langue. » Plus loin il nous apprend qu'Égidius traduisait lui-même aux Germains, c'est-à-dire aux Francs, les diplômes impériaux ; qu'il était pris par eux pour arbitre de leurs affaires ; qu'ils trouvaient en lui leur idiôme national avec un cœur romain ; enfin qu'il savait se faire aimer d'eux, s'en faire obéir, et même se faire élire par eux. Ces paroles d'un contemporain me paraissent la confirmation la plus certaine des traditions germaniques rapportées par Grégoire de Tours et par les chroniqueurs carlovingiens. A la vérité, quelques commentateurs ont voulu que cette lettre fût écrite à Syagrius, fils d'Égidius, parce que la suscription porte : Sidonius Syagrio suo. Ils n'ont point fait attention que Syagrius était le nom de famille du célèbre maitre des milices de la Gaule, Égidius son surnom. Or, les Romains ne se servaient jamais que du nom de famille dans la suscription de leurs lettres. Toutes celles qui ont été écrites à Cicéron par ses contemporains portent pour adresse : Marco Tullio, et non Ciceroni. D'ailleurs, la lettre de Sidonius, où Syagrius est appelé législateur des Bourguignons, ne peut convenir au fils d'Égidius qui n'eut aucun pouvoir sur ce peuple, et qui, loin d'être aimé des Francs, fut toujours en guerre avec eux. Elle doit avoir été écrite en 459 ou 460, après la pacification de la Gaule et l'installation des Bourguignons dans la Lyonnaise. En général la chronologie des lettres de Sidonius est à refaire ; les dates en ont été beaucoup trop avancées, comme celles de presque tous les événements du Ve siècle.

[64] Sidonius, in Paneg. Major., v. 447. Une taxe extraordinaire fut levée pour subvenir aux dépenses de l'expédition. (Ibid., v. 452.)

[65] Idatii Chron.

[66] Idatii Chron.

[67] La loi de Majorien qui défend les ordinations forcées est datée d'Arles, au mois d'avril 460, et adressée à Ricimer, qui, en l'absence de l'empereur, dirigeait le gouvernement à Rome. (Nov. Major., t. 2. Cod. Theod.)

[68] Jornandès, Hist. Goth., c. XLV. Les écrivains latins du Ve siècle étaient très sujets à confondre le nom des Alains, Alani, avec celui des Allemands, Alamani. Nous avons déjà vu les Alains appelés Alamani dans la Vie de Saint Germain et dans les chroniques armoricaines. Ici ce sont les Allemands que Jornandès, selon toute apparence, a appelés Alani. Ce peuple avait déjà fait une irruption dans la Rhétie en 457 ; la position de l'armée de Ricimer sur la ligne du Pô, l'empressement de Majorien à repasser les Alpes pour rejoindre cette armée, indiquent suffisamment que l'Italie était menacée sur ses frontières du nord, et par conséquent du côté des contrées occupées par les Allemands sur le haut Danube. Si l'ennemi avait ravagé les Gaules, comme le dit Jornandès, Majorien, qui était à Arles, ne serait point passé en Italie pour le combattre. Peut-être cet auteur, d'ailleurs fort inexact, a-t-il voulu parler de la Gaule Cisalpine, qui comprenait le Piémont, le Milanais et tous les pays situés entre le Pô et les Alpes.

[69] Idatii Chron.

[70] Procope, de Bell. Vandal., l. I, c. 7.

[71] Procope dit même qu'il surpassa tous les empereurs romains par ses vertus (Procope, de Bell. Vandal., l. I, c. 7.)

[72] Sidonius nous a laissé une charmante description en vers d'un festin donné par Majorien à Arles, et où se trouvaient réunis tous les beaux esprits de la Gaule. (Sidonius, l. IX, ep. 13.)

[73] Idatii Chron. Cassiodori Chron.

[74] Procope, de Bello Vandal., l. I, c. 6.

[75] Prisci rhetoris legat.

[76] Idatii Chron. Arborius était le nom de la famille maternelle du célèbre poète bordelais Ausone ; il est donc probable que le successeur de Népotien était un Romain de l'Aquitaine, soumis à l'influence de Théodoric.

[77] Vita Sancti Lupicini, apud Boll. L'auteur presque contemporain de cette vie prétend qu'Egidius aurait trompé Agrippinus, en lui affirmant sous serment, devant Lupicinus, solitaire vénéré, qu'il ne serait point donné suite à l'accusation. En général, cet auteur est très favorable à Agrippinus, ce qui prouve que l'agent de Ricimer avait des partisans même parmi les hommes religieux.

[78] La Vie de Saint Lupicinus est le seul document contemporain qui nous fasse connaître les détails du procès d'Agrippinus ; et comme l'empereur qui présida à ce procès n'y est pas nommé, Dubos et d'Hures historiens ont cru pouvoir placer ces faits sous le règne de Majorien. Dans ce cas il faudrait qu'Agrippinus eût été jugé en 458, puisque c'est la seule année que Majorien ait passée en Italie après son avènement. Mais il ne pouvait être alors question de livrer Narbonne à Théodoric, qui était en Espagne occupé à faire la guerre aux Suèves ; et d'ailleurs, à cette époque, Agrippinus ne pouvait commander au nom de l'empereur dans la Narbonnaise, où dominait la faction de Pœonius et de Marcellien. Ajoutons que Sidonius, dans le Panégyrique de Majorien et dans ses Lettres, écrites vers le même temps, ne fait aucune allusion à une affaire qui aurait dû occuper l'attention publique. L'hypothèse de Dubos est donc tout-à-fait inadmissible. D'un autre côté, Agrippinus, acquitté par le sénat, livra Narbonne aux Wisigoths, en 462, selon la Chronique d'Idace. Ainsi le complot reçut son exécution sous le règne de Sévère, et tout concourt à prouver que ce fut dans la première année de ce règne, c'est-à-dire de 461 à 462, que le projet en fat conçu et momentanément entravé par la dénonciation d'Egidius.

[79] Les partisans d'Agrippinus prétendirent qu'il avait été tiré de prison par un miracle semblable à celui qui délivra saint Pierre des cachots d'Hérode. (Vita Sancti Lupicini.)

[80] Idatii Chron.

[81] Une lettre du pape Hilaire, adressée à Léontius, évêque d'Arles, en 463, donne au roi Gundioch le titre de maitre des milices. Cette lettre, relative à un conflit élevé au sujet de l'élection d'un évêque à Die, prouve que le roi des Bourguignons exerçait dès-lors tous les droits de la royauté dans la Viennoise.

[82] Gregorius Tur, de Miraculis sancti Martini, l. I, c. 2. — Paulinus, in Vita Martini, l. 6.

[83] Paulinus, in Vita Martini. — Idatii Chron.

[84] Idatii Chron. Ricimer sollicita l'intervention de l'empereur d'Orient pour arrêter, pendant sa lutte contre Égidius, les hostilités de Marcellien et des Vandales. (Prisci. rhetoris legat.)

[85] Marii Avent. Chron., ad ann. 463.

[86] Grégoire de Tours, de Gloria Confessorum, c. 22. Je ne crois pas avoir besoin de réfuter ici l'opinion de Dubos, qui place ce siège en 446, dix ans avant qu'Egidius fût maître des milices, et suppose que Chinon était une forteresse de sa prétendue république armorique. Ce sont là de ces rêveries qui ont malheureusement discrédité tout ce que l'ouvrage de ce savant historien renferme de vérités utiles. Valois et tous les autres commentateurs ont reconnu que les ennemis assiégés par Egidius ne pouvaient être que les Wisigoths ; dès-lors ce siège n'a pu avoir lieu qu'après la bataille d'Orléans, à la fin de l'année 463.

[87] Frédégaire, Hist. Fr, c. II. Il y a dans le récit de Frédégaire une absurdité évidente ; c'est l'intervention dans ces événements de l'empereur d'Orient Maurice, qui ne régna que cent ans plus tard. Mais, ainsi que nous l'avons dit plus haut, toute cette histoire de Childéric parait empruntée à un poème national qui passa de bouche en bouche, à travers la dynastie mérovingienne, jusqu'au temps des Pépin où Frédégaire écrivait. Il n'est pas étonnant que dans ces récits poétiques un nom propre se soit substitué à un autre ; et celui de Maurice dut être adopté d'autant plus facilement, que ce fut le dernier empereur avec lequel les rois mérovingiens entretinrent des relations suivies. En écartant cette méprise d'un siècle d'ignorance, il reste le fait traditionnel d'un empereur irrité contre Egidius, et dont Childéric implora le secours pour rentrer dans ses états. Or, cet empereur ne peut être que Sévère, et la tradition est ici parfaitement d'accord avec l'histoire, qui nous montre le rétablissement de Childéric coïncidant avec la rébellion et la mort d'Egidius.

[88] Gesta regum Franc., c. VII. Frédégaire, Hist. Franc., c. II. Les deux auteurs sont d'accord sur le moyen très vraisemblable employé par Viomade pour indisposer les Francs contre Egidius ; mais Frédégaire lui attribue en outre toute une série de ruses ou plutôt de fourberies empreintes de cette aorte d'habileté qui plaît tant aux peuples barbares, et qui caractérise les héros d'Homère comme ceux de nos anciennes chroniques. On ne peut considérer ces ruses, d'ailleurs assez grossières, que comme des broderies ajoutées par l'imagination des romanciers francs aux traditions primitives.

[89] Frédégaire, Hist. Franc, c. II. Quelques auteurs ont pensé qu'il s'agissait ici non de Bar-sur-Ornain, mais de Bar-sur-Aube ou de Bar-sur-Seine. La première supposition est cependant la seule probable ; car Frédégaire parle du pays de Barrois, Barrenses, et les deux villes de Bar, situées sur les confins de la Bourgogne et de la Champagne, n'ont jamais donné leur nom à la contrée qui les entoure. A la vérité, la ville actuelle de Bar-sur-Ornain n'a été bâtie qu'en 950, par Frédéric, duc de Lorraine ; mais le pays de Barrois existait avant la ville, et devait avoir son oppidum, son château défensif, comme tous les pagi gaulois. On doit penser d'ailleurs que Viomade alla plutôt attendre Childéric sur les frontières du territoire des Francs que sur celles de la Bourgogne, dont il était séparé par une province romaine. Remarquons encore que l'arrivée de Childéric à Bar s'accorde bien avec la tradition qui le fait venir d'Italie ; car s'il était venu de la Thuringe, il serait entré dans la Belgique par le nord et non par le midi.

[90] Frédégaire, c. II. — Gestis Regum Francorum, c. VIII. Nous avons développé ailleurs les raisons qui nous ont fait croire que les Francs Ripuaires s'emparèrent de Cologne en 413, et n'en sortirent point depuis cette époque. Quant à la ville de Trèves, ils la prirent aussi en 413 ; mais Âétius les força de la rendre à l'Empire en 428. Plus tard, nous avons indiqué deux circonstances dans lesquelles ils purent reprendre cette ancienne capitale des Gaules. Mais il est possible qu'ils n'en soient restés définitivement martres qu'après la mort d'Egidius. On ne saurait au moins reculer plus loin cette date, car les lettres de Sidonius et de l'évêque Auspicius au comte Arbogaste prouvent que les rois ripuaires dominaient paisiblement à Trèves de 470 à 480. (Sidonius, l. IV, ep. 17.) L'épithète de tyran donnée ici à Egidius est justifiée par le fait historique de sa rébellion contre Sévère.

[91] Idatii Chron.

[92] Idatii Chron. Ces faits sont placés par Idacius dans la 3e année du règne de Sévère, c'est-à-dire de novembre 463 à novembre 464, Sévère ayant commencé à régner en novembre 461.

[93] Marcellini Chron., ad ann. 464. — Jornandès, Hist. Goth., c. 45. La Chronique de Marcellin fixe la date de cet événement à l'année 464, ce qui n'a pas empêché Jornandès, avec son inexactitude ordinaire, de faire donner le commandement de l'armée romaine à Ricimer par l'empereur Arthémius, qui ne commença à régner qu'en 467. J'ai dit plus haut les raisons qui me portent à penser que le nom des Alains, Alanorum, a été substitué à celui des Allemands, Alamanorum, dans le récit de toutes ces invasions, qui correspondent parfaitement à la position des tribus allemaniques sur le Danube.

[94] Idatii Chron.

[95] Gesta Reg. Franc., c. 8.

[96] On a une loi de Sévère datée du va des calendes de novembre 465. Elle dut précéder sa mort de peu de jours, puisqu'il avait été proclamé empereur le 20 novembre 461, et qu'il mourut, suivant Idace, dans la quatrième année de son règne.

[97] Sidonius, in Paneg. Anthem., v. 317. — Cassiodori Chron., ad ann. 465.

[98] Sidonius, in Paneg. Anthemii.

[99] Marcellini Chron. — Procope, de Bell. Vandal., l. VII.

[100] Cassiodori Chron., ad ann. 467.

[101] Sidonius, l. I, ep. 5 et 9.

[102] Sidonius, l. I, ep. 6 ; l. VIII, ep. 8. Dans cette dernière lettre, Sidonius laisse entrevoir au jeune Salonius qu'en renonçant aux honneurs il s'expose à perdre les privilèges pécuniaires de la noblesse.

[103] Sidonius, l. I, ep. 3 et 4.

[104] Grégoire de Tours, Hist., l. II, c. 28. Nous avons vu par une lettre du pape Hilaire, que Gundioch était investi en 463 de la dignité de maitre des milices des Gaules, dans laquelle il avait remplacé Egidius. Nous verrons tout à l'heure qu'eu 469, un général romain, le comte Paul, fut envoyé dans les Gaules pour commander les armées impériales ; il est probable que Gundioch était mort peu de temps auparavant, et par conséquent vers 468.

[105] Sidonius, l. V, ep. 6 et 7.

[106] Plusieurs historiens modernes ont supposé qu'il y eut une guerre civile entre les fils de Gundioch pour la succession de leur père, et que Gondebaud, chassé et dépouillé par ses frères, se réfugia en Italie. Grégoire de Tours ne parle point de cette guerre, et il est impossible de trouver rien qui s'y rapporte dans les textes contemporains. Cette supposition est venue, comme bien d'autres, de l'importance exagérée que les écrivains du XVIIe siècle ont donnée aux royautés barbares. On ne pouvait concevoir que Gondebaud eût abandonné volontairement le royaume de son père pour servir l'empire en Italie. Cependant la perspective de succéder aux dignités de Ricimer était évidemment pour lui bien plus brillante que celle qu'il aurait pu avoir en se bornant à être le chef d'une partie de la nation des Bourguignons. Le nom de tétrarque, donné à ses frères, prouve d'ailleurs qu'aucun d'eux n'avait renoncé à sa part d'autorité héréditaire.

[107] Marii Chron., ad ann. 467. — Idatii Chron.

[108] Remarquons bien que Théodoric n'en exerçait pas moins en fait toute la plénitude de l'autorité royale dans les provinces qui lui avaient été concédées. Sidonius nous a laissé une description fort curieuse de la cour de ce prince, dans une lettre qui dut être écrite vers 460, à l'époque où le vaincu de Lyon cherchait à faire oublier sa révolte en négociant pour rattacher les Wisigoths à l'empereur Majorien. (Sidonius, l. I, ep. 2.)

[109] Jornandès, Hist. Goth., c. 43.

[110] Idatii Chron.

[111] Procope, de Bello Vandal., l. I, c. 6.

[112] Idatii Chron.

[113] Procope, de Bello Vandal., l. I, c. 6. — Marcellini et Idacii Chron.

[114] Dom Morice, Histoire de Bretagne, l. I.

[115] Jornandès, Hist. Goth., c. 45.

[116] Grégoire de Tours, Hist., l. II, c. 18.

[117] Grégoire de Tours, Hist., l. II, c. 42.

[118] Notitia Imperii, sect. 65.

[119] Dans une charte de donation, faite à l'abbaye de Landevenech, Grallon prend le titre de roi d'une partie des Francs. (Dom Lobineau, Hist. de Bretagne, Preuves du liv. Ier.)

[120] L'existence d'un royaume franc dans le Maine, au temps de Clovis, est admise par la plupart des historiens modernes et des commentateurs de Grégoire de Tours. Cependant ce fait ne résulte pas clairement du texte cité. Grégoire de Tours dit seulement que Rignomer, frère des rois francs de la Belgique, fut tué par ordre de Clovis dans la cité du Mans. Cela ne prouve pas qu'il y ait régné ; il avait pu y être transporté comme prisonnier, et massacré ensuite. Les indices puisés dans la Notice de l'Empire et dans les traditions bretonnes me paraissent seuls donner quelque consistance à l'hypothèse d'une colonie franque dans le Maine. Quant à l'existence des colonies saxonnes de l'Anjou et du Bessin, il n'y a pas de fait historique mieux démontré ; on en retrouve les traces jusqu'au le siècle.

[121] Sidonius, l. III, ep. 9.

[122] Lorsque Sidonius arriva à Rome en 467, il fut reçu dans la maison de Paulus, ancien préfet du prétoire d'Italie sous Valentinien, en 442, et non moins distingué par ses vertus que par son mérite. Le nouveau maitre des milices de la Gaule pouvait appartenir à cette famille préfectorale.

[123] Sidonius, l. I, ep. 7.

[124] Sidonius, l. I, ep. 7.

[125] Jornandès, Hist. Goth., c. 45. — Grégoire de Tours, Hist., l. II, c. 18.) Jornandès suppose que Riothime se retira sur les terres des Bourguignons. Il n'est nullement vraisemblable que le roi breton ait pris cette direction précisément opposée à celle qu'il avait à suivre pour rentrer dans son pays. La preuve qu'il y revint immédiatement, c'est que son nom ne se retrouve plus à dater de cette époque dans les documents contemporains.

[126] Dom Bouquet, ne pouvant méconnaître l'insuffisance des interprétations données jusqu'alors, finit par déclarer ce passage tout-à-fait inexplicable.

[127] Grégoire de Tours, Hist., l. II, c. 18 et 19.

[128] Vita Sanctœ Genovefœ, c. 51. Sainte Geneviève mourut, selon l'opinion générale, la même année que Clovis, en 511. Ainsi cette vie aurait été écrite en 529.

[129] Vita Sanctœ Genovefœ, c. 21.

[130] Epist. Sancti Remigii.

[131] Sidonius, ep. 6, lib. 5. — Epist. Hilarii papœ. L'auteur contemporain de la Vie de Saint Lupicinus donne à Chilpéric le titre de patrice des Gaules, qui a le même sens (Vita Sancti Lupicini, ap. Boll.)

[132] Il est à remarquer que le départ de Ricimer pour Milan coïncide avec l'invasion des Allemands mentionnée par Grégoire de Tours et l'expédition de Childéric ; ainsi ces deux événements s'expliquent et se justifient l'un par l'autre.

[133] Vie de Saint Epiphane, par Ennodius.

[134] Vie de Saint Epiphane, par Ennodius.

[135] Vie de Saint Epiphane, par Ennodius.

[136] Ennodius, Vie de Saint Epiphane. La Vie de Saint Epiphane est un document très précieux, car elle a été écrite par le prêtre Ennodius, contemporain de ce saint prélat, attaché à sa personne, et témoin, comme il le dit lui-même, de tous les faits qu'il rapporte. Les paroles qu'il prête à Anthemius sont donc l'expression des idées du temps ; et c'est une chose remarquable que ce mépris avec lequel l'aristocratie romaine traitait encore les rois barbares. Ricimer tenait par sa naissance aux familles royales des Suèves et des Wisigoths, et était beau-frère du roi des Bourguignons. Cependant Anthemius rougissait d'avoir contracté avec lui une alliance de famille. Réduisons donc à leur juste valeur ces royautés barbares du Ve siècle, dans lesquelles les historiens modernes ont cru voir des souverainetés à la Louis XIV.

[137] Ennodius, Vie de Saint Epiphane. Ces mots semblent se rapporter à l'affaire d'Arvandus ; et en effet, ce procès qui mit au jour toutes les trames du parti dévoué à l'influence barbare, parait avoir été la cause déterminante de la rupture d'Anthemius avec son gendre. Remarquons qu'Arvandus fut jugé et condamné en 470, et qu'immédiatement après Ricimer se retira à Milan.

[138] Ennodius, Vie de Saint Epiphane

[139] Procope, de Bell. Vandal., l. I, c. 4.

[140] Candidi Hist. Cet historien était contemporain et lui-même de race isaurienne.

[141] Jornandès, Hist. Goth., c. 45. Cassiodori Chron., ad ann. 471.

[142] Les ennemis d'Anthemius affectaient en toute occasion de rappeler son origine étrangère. Ainsi, Arvandus, écrivant à Théodoric, lui conseillait de ne point faire la paix avec l'empereur grec, et Ricimer appliquait à son beau-père l'épithète de Galate furieux.

[143] Ennodius, auteur de cette vie, était de la famille de Magnus Félix, qui fut consul sous Majorien ; il représentait donc parfaitement les opinions de l'ancien parti romain, celles de l'aristocratie et du clergé d'Italie. Or, il est facile de voir qu'il n'est point favorable à Anthemius. Lorsqu'il fait parler les nobles liguriens suppliant Ricimer d'envoyer à Rome saint Epiphane, il leur met dans la bouche ces paroles : « Nous avons à Pavie un prélat que tout Romain, tout catholique doit vénérer, et qu'un méchant Grec même ne pourra s'empêcher d'aimer après l'avoir vu. » Il est clair qu'Anthemius n'est ici considéré ni comme Romain, ni comme catholique.

[144] Olybrius mourut le 23 octobre 472, et selon la Chronique de Cassiodore, dans le septième mois de son règne ; il datait donc son avènement du mois de mars, c'est-à-dire de l'époque de son arrivée en Italie.

[145] Cassiodori Chron., ad ann. 472. Jornandès, Hist. Goth., c. 43.

[146] Rutilii Numantiani Itinerarium, lib. I.

[147] La loi rendue par Anthemius en 468, sur les biens vacants, prouve que la plupart des propriétés foncières de l'Italie étaient abandonnées par leurs possesseurs. (Code Théod., Nov. Anthemii, 3.)

[148] On peut voir dans le Code Théodosien les mesures extraordinaires que les empereurs furent obligés de prendre contre les brigands des environs de Rome. L. 9, t. 30.

[149] La lettre V, l. Ier, de Sidonius, qui contient le récit de son voyage à Rome, au commencement du règne d'Anthémius, en 467, peint bien l'état de l'Italie à cette époque : à peine arrivé à Ravenne, il fut saisi par la fièvre. Dans la lettre VIII du même livre, répondant à un Italien qui le félicitait d'avoir quitté les brouillards de la Gaule, il fait un tableau repoussant de la ville de Ravenne et de son territoire. En effet, la Gaule, malgré les ravages de la grande invasion suévique et' des guerres d'Aëtius, n'était point réduite à un état aussi déplorable. La description que fait Sidonius des campagnes de la Narbonnaise, à l'époque du règne de Majorien, et de sa propre habitation dans l'Auvergne, prouve que la civilisation n'y avait rien perdu de son éclat. Les grands propriétaires gaulois n'avaient point abandonné leurs domaines ; au contraire, depuis les troubles de l'Empire, ils y résidaient plus habituellement et y répandaient l'aisance. La décadence de ces contrées ne commença que plus tard, lorsque les rois barbares en devinrent les mitres souverains et indépendants.

[150] « Je crains que les cris du peuple affamé ne me poursuivent au théâtre, écrivait Sidonius, préfet de Rome, en 468. J'envoie sur-le-champ à Ostie l'administrateur des vivres, prœfectum annonœ, parce que j'ai appris qu'il était arrivé de Brindes dans ce port cinq vaisseaux chargés de blé et de miel. Le peuple attend ces cargaisons qu'il faut expédier ici promptement. » (Epist. 10, l. I.) Telles étaient les ressources d'une ville qui renfermait encore 2 ou 300 mille âmes.

[151] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 18. Au rapport des historiens orientaux, cette même peste régnait en Italie lorsque Anthemius s'y rendit pour prendre possession du trône.

[152] Les paroles suivantes de saint Epiphane suffiraient pour prouver que Gondebaud commanda les armées d'Italie. Le saint prélat, réclamant de lui la liberté des prisonniers qu'il avait fait dans le Milanais pendant ses guerres avec Théodoric, lui dit : « Ecoute la voix de l'Italie, qui te crie : souviens-toi combien de fois tu as exposé pour moi ta poitrine au fer de l'ennemi ! » (Vita s. Epiph.)

[153] Cassiodor. Chron., ad ann. 473. — Jornandès, Hist. Goth., c. 45.

[154] « Dans ce marécage, dit Sidonius, toutes les lois de la nature sont changées : les murs tombent, et les eaux sont immobiles ; les tours s'écroulent, et les navires ne remuent pas » (Ep. 8, l. I.)

[155] Jornandès, Hist. Goth., c. 45. — Glycerius avait pourtant des partisans même dans le clergé ; l'auteur de la vie de saint Epiphane fait son éloge.

[156] Sidonius, ep. 16, l. 5.

[157] Grégoire de Tours, Hist., l. II, c. 21.

[158] Sidonius, Concio ad Biturig., ep. 9, l. 7. — Ce discours est un des documents les plus précieux que nous possédions sur l'état au Ve siècle.

[159] L'opinion publique établissait mime une sorte d'incompatibilité entre la vie religieuse et l'épiscopat : « Si je propose un moine, dit Sidonius, fut-il un Hilarion ou un Antoine, on s'écrira que ce saint homme est propre à faire un abbé et non un évêque, à intercéder pour les amas auprès du juge céleste, et non à défendre les corps devant les juges de la terre. » (Concio, ep. 9, I. 7.)

[160] On peut voir les éloges qu'il prodigue dans ses lettres à Faustus, évêque de Riez, chef de l'hérésie des sémi-pélagiens ; il est vrai que ces éloges sont purement littéraires. (Ep. 3 et 9, l. 9.) La dernière lettre est surtout remarquable ; le livre de Faustus avait été communiqué à Sidonius par un moine breton qui, retournant dans son pays, y portait ce traité favorable aux erreurs pélagiennes, dont la Bretagne avait toujours été le foyer ; tuis Britannis, dit Sidonius.

[161] Sidonius, ep. 4, l. 3. Les soldats bourguignons étaient logés chez les habitants ; Sidonius, dans des vers spirituels et souvent cités, a fait une peinture enjouée des inconvénients de ces logements militaires. (Carmen 12.)

[162] Sidonius, ep. 1, l. 2.

[163] Sidonius, ep. 13, 1. 5. Ce voyage de Seronatus n'a pu avoir lieu que dans l'automne, puisque Sidonius dit qu'Evanthius, son agent, le précédait, faisant réparer les chemins sur son passage et nettoyer jusqu'aux feuilles tombées qui auraient pu salir la route. D'un autre côté, nous venons de voir qu'écrivant dans cette occasion à son beau-frère Ecdicius, Sidonius lui mande que, selon les bruits publics, la cause d'Anthémius était perdue sans ressource. Or, ces bruits n'ont pu se répandre qu'à la fin de l'année 471, lorsqu'on apprit la seconde rupture de Ricimer, et la détermination prise par l'empereur d'Orient d'envoyer Olybrius en Italie. La date de ces faits est donc aussi précise qu'incontestable.

[164] Sidonius, ep. 7, l. 7. — Seronatus n'a pu être arrêté et livré au gouvernement impérial qu'à la fin de l'année 471, et pendant le voyage même dont nous venons de parler ; car dès le printemps de 472, Olybrius fut proclamé empereur, et l'anarchie qui régna depuis cette époque en Italie n'aurait point permis de songer à juger un pareil coupable.

[165] En 473, Sidonius, appelé par le peuple de Bourges pour présider à l'élection d'un évêque dans cette cité, priait Agrecius, évêque de Sens, de l'assister, quoiqu'il ne fût pas de la même province, parce que tous les autres diocèses de l'Aquitaine étaient au pouvoir des Wisigoths. (Sidonius, ep. 5, l. 7.)

[166] Sidonius, ep. 6, l. 7.

[167] Victor Vitensis, de Persec. Vandal., lb. I. Le mot grec όμούσιον signifiait même substance.

[168] Dans la Proconsulaire et la Zeugitane, il y avait 164 évêques ; peu d'années après il n'en restait que trois. (Victor Vitensis, l. I, c. 9.)

[169] Sidonius, ep. 6, l. 7. — Cette lettre dut être écrite en 473, après l'envahissement des provinces méridionales de la première Aquitaine. Sidonius la termine en priant les évêques de la Narbonnaise de réunir leurs instances pour obtenir que dans les traités conclus avec les Wisigoths on stipulât la liberté de conscience pour leurs sujets catholiques. Cette stipulation avait été insérée dans tous les traités de l'Empire avec les Vandales ; mais elle ne fut jamais respectée.

[170] Victor Vitensis, de persec. Vandal. — Les noms de tous ces évêques ariens cités par Victor indiquent leur origine romaine.

[171] Sidonius, ep. 6 et 7, l. 5. — Ces lettres, écrites à la fin de l'année 473, prouvent que les sympathies de la Gaule se prononcèrent en faveur de Nepos, même avant qu'il eût quitté la Dalmatie, et dès qu'il eût été reconnu comme empereur par la cour de Constantinople.

[172] Sidonius, ep. 7, l. 5.

[173] Frédégaire, Hist. ep., l. I, c. 17.

[174] Sidonius, epist. 1, l. 7.

[175] Sidonius, ep. 7, lib. 7. — Cette phrase prouve suffisamment que les Bourguignons ne prirent aucune part à la défense de l'Auvergne, et qu'ils en étaient sortis avant l'invasion des Wisigoths.

[176] Le questeur Licinianus, envoyé par Nepos pour mettre ordre aux affaires de la Gaule, y apporta le décret qui conférait à Ecdicius la dignité de patrice au moment où les Wisigoths assiégeaient Clermont. Sidonius nous fait connaître ces circonstances dans une lettre de félicitations adressée à sa femme Papianilla, sœur d'Ecdicius, et qui avait quitté l'Auvergne pour se soustraire aux chances de la guerre. (Sidonius, ep. 16, l. 5.)

[177] Sidonius, ep. 3, l. 3, ad Ecdicium.

[178] Sidonius, ibid. — Je cite ce passage curieux parce qu'il montre combien l'armure des nobles romains, au Ve siècle, ressemblait à celle des chevaliers du moyen-âge, avec lesquels ils ont tant de rapports. Grégoire de Tours a parlé de ce beau fait d'armes d'Ecdicius ; et comme tout s'exagère en passant de bouche eu bouche, il réduit le nombre de ses compagnons à dix. (Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 24.)

[179] Sidonius, ep. 7, I. 7. — La lettre 3, l. 3, fait une brillante description des combats livrés hors de la ville par Ecdicius : les pertes des Wisigoths étaient grandes ; car ne pouvant enterrer tous leurs morts, ils soupaient les têtes des cadavres afin qu'on ne les reconnût pas à leur longue chevelure, ou les rassemblaient pour les brûler dans des maisons auxquelles ils mettaient le feu.

[180] La date du siège de Clermont est facile à établir de la manière la plus précise. Nous avons vu que Gondebaud dut revenir dans la Gaule immédiatement après la chute de Glycerius, c'est-à-dire à la fin de juin 474. Aussitôt après son arrivée, la guerre civile éclata entre lui et son frère, et les Bourguignons quittèrent l'Auvergne. Les Wisigoths y entrèrent au temps de la moisson, c'est-à-dire au mois d'août ; ils levèrent le siège de Clermont peu de temps après l'arrivée du questeur Licinianus, et d'après une lettre de Sidonius (ep. 7, lib. 3), les neiges commençaient alors à tomber dans les montagnes. Le siège dura donc pendant tout l'automne de 474, et fut levé aux approches de l'hiver.

[181] Sidonius, ep. 12, lib. 6, ad Patientem Lugd. episc.

[182] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 23.

[183] Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 24. — Grégoire de Tours s'est trompé en plaçant cette famine dans la Bourgogne ; les lettres de Sidonius prouvent qu'elle régna dans l'Auvergne à la suite de la guerre, et que ce fut au contraire des contrées occupées par les Bourguignons que vinrent les secours. On voit d'ailleurs par le récit même de l'historien qu'Ecdicius recueillit et nourrit ses compatriotes dispersés et réfugiés dans les cités voisines.

[184] Sidonius, ep. 2, Ab. 3 ; ep. 12, lib. 6.

[185] Ecdicius avait armé ses vassaux à ses frais. (Sidonius, ad Ecdicium, ep. 3, lib. 3.) Sidonius, pour soutenir le courage des Arvernes, écrivit, dès les premiers moments de l'invasion, à Mamercus, évêque de Vienne, une lettre touchante par laquelle il le priait de lui envoyer les formules des prières des Rogations, récemment établies par ce saint prélat dans son diocèse, qui avait aussi beaucoup souffert de la guerre civile des Bourguignons. (Sidonius, ep. 1, lib. 7.) Partout les inspirations chrétiennes adoucissaient les maux publics ou donnaient la force de les supporter.

[186] Sidonius, ep. 16, lib. 5 ; ep. 7, lib. 3.

[187] Les Goths, dit l'auteur de la Vie de Saint Epiphane, menaçaient les frontières de l'Italie du côté des Alpes.

[188] Sidonius, ad Gracum massiliensem episc., ep. 7, lib. 7.

[189] Sidonius exprime bien que l'influence des évêques de la Narbonnaise fut toute puissante dans ces négociations. (Sidonius, ep. 7, l. 7.)

[190] L'évêque Epiphane, en parlant à Euric, n'osa pas même donner à Nepos le titre d'empereur, pour ne point rappeler une suprématie qui blessait l'orgueil du roi des Wisigoths ; il parut borner à l'Italie la puissance du successeur des Césars. Cependant, à la fin de son discours, il osa dire qu'on devait savoir gré à Nepos de se contenter d'être l'ami d'Euric, quand il aurait pu parler en maitre. Ainsi, de suzerain, l'empereur devenait allié. Quant à la question de territoire, Epiphane se borna à demander que les anciennes limites fussent respectées. Mais il ne s'agissait que des limites de la Narbonnaise, seule province dont la conservation fût nécessaire à la sûreté de l'Italie. La réponse d'Euric fut pleine de fierté, même de dédain ; et pourtant elle marque la vénération générale qu'inspiraient alors les évêques. (Vita Sancti Epiph., ap. Ennod.) Jusque-là il n'existait en droit aucune monarchie barbare indépendante dans la Gaule. Les traités conclus par les empereurs avec le chef des Vandales, Genséric, depuis la mort de Valentinien, furent les premiers par lesquels on reconnut l'indépendance d'un roi barbare sur le territoire de l'Empire.

[191] Sidonius, ep. 7, lib. 7. Cette lettre fut écrite au printemps de 475 ; la négociation de saint Epiphane ne put avoir lieu qu'à cette époque, car Nepos cessa de régner au mois d'août de la même année.

[192] Immédiatement après la levée du siège de Clermont, un grand nombre d'habitants, ne voulant plus courir les chances de la guerre, se réfugièrent dans les contrées voisines. Ils reprochaient, comme cela se voit toujours dans les circonstances semblables, aux braves chefs de l'insurrection d'avoir attiré ces maux sur leur patrie. Le prêtre Constantius, envoyé par l'évêque de Lyon, travailla à rappeler les fugitifs et à rétablir l'union entre eux et ceux qui étaient restés fidèles à la cause du pays. (Sidonius, ep. 2, I. 3, ad Constantium.) Pendant le siège même, il y avait des nobles Arvernes dans l'armée d'Euric. (Ep 12, lib. 5.)

[193] Après la cession de l'Auvergne, les princes bourguignons commencèrent à s'effrayer de l'ambition des Wisigoths devenus leurs voisina. Aussi Ecdicius fut accueilli par eux avec la plus grande distinction et admis dans leur intimité. Trois ans plus tard, Sidonius, revenu d'exil, lui écrivit en vain pour l'engager à rentrer dans l'Auvergne pacifiée, en l'exhortant à se méfier de l'amitié des rois. (Sidonius, ep. 3, lib. 3.)

[194] A Livia, dans la Cerdagne, comme le prouvent plusieurs passages des Lettres de Sidonius, et notamment celui-là où il parle des salines de Catalogne. (Sidonius, ep. 8, lib. 8 ; ep. 12, lib. 9.)

[195] Sidonius, ep. 3, lib. 8.

[196] Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 23.

[197] Grégoire de Tours a fait une description touchante des derniers moments de Sidonius. Lorsqu'il se sentit près de mourir, le saint prélat se fit porter à l'église, et tout le peuple le suivait en criant : Ô bon père ! bon pasteur ! pourquoi nous abandonnes-tu ? pourquoi nous laisses-tu orphelins ? (Greg. Tur., Hist., lib. 2, c. 23.)

[198] Ce nombre de sept cités a fait croire à quelques auteurs que Victorius fut nommé gouverneur de la Septimanie, c'est-à-dire de la Ire Narbonnaise ou du Languedoc. En présence des faits et des textes contemporains, cette opinion n'est pas soutenable. A la vérité, il y avait huit cités dans la Ire Aquitaine, savoir : Clermont, Bourges, Limoges, Velai, Gévaudan, Rhodez, Cahors et Albi. Mais la cité d'Albi en fut détachée et réunie à la Ire Narbonnaise, dont elle avait fait anciennement partie sous l'administration romaine. Ce fut ce qui porta à sept le nombre des cités de la Narbonnaise, qui n'était sans cela que de six, savoir : Toulouse, Narbonne, Béziers, Nimes, Lodève et Usez.

[199] Grégoire de Tours dit que Victorius fut nommé gouverneur des sept cités dans la 14e année du règne d'Euric, c'est-à-dire en 479, Euric ayant commencé à régner après l'assassinat de son frère, en 466 ; il ajoute que Victorius gouverna ces provinces pendant neuf ans, dont quatre après la mort d'Euric. Son administration cessa donc en 488, Euric étant mort en 484. On voit que sa nomination coïncida avec le rappel de Sidonius, et que ces mesures annonçaient un système de politique conciliante qui acheva la pacification de l'Auvergne.

[200] Grégoire de Tours, Hist., lib. 1, c. 10.

[201] Sidonius, ep. 17, lib. 7.

[202] Jornandès, Hist. Goth., c. 45. — On voit dans Priscus (de Legationibus) qu'Oreste fit partie de l'ambassade convoquée par Attila à Constantinople sous le règne de Théodose II, pour se plaindre des complots de l'eunuque Chrysaphe et en demander satisfaction.

[203] Au printemps de l'année 474, les Ostrogoths indépendants, qui habitaient au-delà du Danube, ayant appris la mort de Ricimer, et voyant le nord de l'Italie dégarni de troupes, firent une irruption dans le Norique et le Milanais. Glycerius, n'osant éloigner farinée de Rome, traita avec ces bandes, et les détermina, moyennant une forte somme d'argent, à passer dans la Gaule, sans doute pour y remplacer les troupes de la même nation qui y tenaient garnison et qu'Anthemius en avait retirées. Mais ils eurent à peine franchi les Alpes qu'ils se laissèrent gagner par Euric, roi des Wisigoths, et entrèrent à son service. Cet accroissement de forces facilita les complètes qu'Eurie méditait, et dont nous parlerons tout-à-l'heure. (Jornandès, Hist. Goth., c. 56.)

[204] Cassiodori Chron. — Jornandès, Hist. Goth., c. 45.

[205] Augustus ne pouvait être ni un nom ni un prénom ; c'était le titre officiel des empereurs, et un particulier n'aurait pu le prendre sans commettre un crime de lèse-majesté. Le fils d'Oreste ne s'appelait donc pas Auguste ; son nom était Romulus ; mais lorsqu'il eut été proclamé Auguste, c'est à dire empereur, à Ravenne, les Romains lui appliquèrent par mépris le diminutif Augustule, et ce sobriquet est resté dans l'histoire. C'est par la nième raison que le second fils d'Aspar, auquel son pire avait fait donner la dignité de patrice dès l'enfance, était connu sous le nom de Patriciolus. Dans un temps où le bel esprit était à la mode, on ne manqua pas de remarquer que le fils d'Oreste, dernier empereur proclamé à Rome, portait tes noms des deux fondateurs de la ville et de l'empire, Romulus et Auguste.

[206] Procope, de Bell. Goth., lib. 1, c. 1.

[207] Olympiodorus apud Photium.

[208] Notitia Dignitatum imperii, sect. 42 et 43.

[209] Cicéron, epist. 11, lib. 13.

[210] Cod. Théod. nov. Majoriani, t. I.

[211] Codex Theod., lib. XIII, t. 4, l. 9. Ce décret signale les abus commis par les magistrats municipaux, et notamment par les défenseurs des cités, dans la distribution des terres assignées aux Barbares. Ces terres devaient titre divisées par lots qu'on tu ait au sort. De là viennent les mots de sors et de sortes qui, dans toutes les parties de l'empire, désignaient les possessions des Barbares.

[212] Marii Aventic. Chron.

[213] Lex Burg., t. 54, par. 2.

[214] Cod. Theod. nov. Anthemii, t. 3. Cette loi d'Anthemius offre une preuve remarquable de l'état d'infériorité et de soumission dans lequel ce prince se tenait vis-à-vis de la cour d'Orient, dont il s'avouait en propres termes la créature. Bien que l'intitulé de la loi soit au nom des deux empereurs, Léon y parle seul et s'exprime ainsi.

[215] Selon Procope, il aurait été simple soldat dans les gardes de l'empereur. (Procope, de Bell. Goth, lib. 1, c. 1.) Ces doryphores étaient probablement les males que les armigeri propugnatores de la Notice de l'Empire ; on les appelait aussi protecteurs. Ou peut les comparer aux gardes du corps de nos rois ou aux guides des généraux du Directoire. Dans l'histoire des guerres de Bélisaire, il est souvent question des exploits des gardes ou protecteurs de ce général.

[216] On doit se rappeler que le chef des Saxons de la Loire, vaincu par Childéric, s'appelait aussi Odoacre ; le nom d'Odon ou Eude a été également porté par plusieurs chefs normands dans les siècles postérieurs, et n'est devenu commun en France qu'au temps où l'influence normande commença à y prédominer. Ce nom semble donc appartenir spécialement aux Teutons de la Baltique ou à la race saxonne, et il est probable qui Odoacre était saxon d'origine.

[217] Vita Sancti Severini, c. 2, p. 24.

[218] Vita Sancti Epiph.

[219] Cassiodori Chron. — Jornandès, Hist. Goth., c, 46. — Theophanis Chronographia.

[220] Procope, de Bell. Goth., lib. 1, c. 1.

[221] Malchus de Legationibus. — Ces mémoires diplomatiques de Malchus, publiés avec ceux de Priscus, de Ménandre et autres, sous le titre d'Excerpta de legationibus, sont un des documents les plus précieux que nous ayons sur l'histoire du Bas-Empire ; rédigés par des hommes d'état qui racontaient les négociations auxquelles ils avaient eux-mêmes pris part, ou qui écrivaient sur des pièces officielles, ils donnent les idées les plus justes sur les faits et la politique de ce temps.

[222] Malchus de Legationibus.

[223] Dans l'émeute qui eut lieu à cette occasion, le peuple massacra un grand nombre d'Isaures dans les rues de Constantinople. C'était contre la domination de cette milice que les habitants de Byzance se soulevaient. Mais cette tentative n'eut qu'un succès momentané ; Zénon revint au pouvoir et donna le commandement général des armées d'Orient au chef isaurien Hillus.

[224] Malchus de Legationibus.

[225] Victor Vitensis, de Persec. Vandal., lib. 1, c. 4.

[226] Prosperi Chron.

[227] Sidonius, ep. 2, lib. 8.

[228] Vita Sancti Epiph.

[229] Par suite du dissentiment des deux églises, Rome aima mieux périr, au Ve siècle, que d'être secourue par Constantinople, et, au XVe, Constantinople aima mieux subir le joug des Turcs que d'être secourue par Rome. Quelle preuve frappante de la haute gravité des questions religieuses !

[230] Victor Vitensis, de Persec. Vandal., lib. 5, c. 28.

[231] Notitia dignitatum imperii, sect. 35.

[232] Malchus, de Legationibus.

[233] Depuis la mort de Valentinien en 455, il y eut quatre empereurs proclamés à Rome, qui ne furent pas reconnus par la cour de Constantinople. Ces empereurs, qu'on doit classer au nombre des usurpateurs ou tyrans, sont : Maxime, Olybrius, Glycérius et Romulus, surnommé Augustule. A l'exception de Maxime, aucun d'eux ne fut reconnu dans la Gaule. Les seuls empereurs légitimes et reconnus par tout l'empire dans cette période, sont : Avitus, Majorien, Sévère, Anthemius et Nepos.

[234] Vers 470, un citoyen de Lisbonne, Lusidius, qui commandait au nom de l'Empire dans celte ville capitale de la Lusitanie, la livra aux Suèves, et partit ensuite avec des députés du roi Rémismond, pour aller solliciter des secours de l'empereur Anthemius en faveur de la cause commune des Suèves et des Romains ; nous savons déjà qu'Anthemius n'était point en état d'en donner. (Idatii Chron.)

[235] Isidorus, Hisp.

[236] Isidorus, Hisp. Hist.

[237] Honorii Decr. — Marseille fut encore longtemps dans le moyen-âge l'entrepôt de tout le commerce de la Gaule avec le Midi et l'Orient. Une charte de Charles-le-Chauve accorda à l'abbaye de Saint-Denis et à ses vassaux l'exemption des péages sur toute la route pour aller commercer à Marseille.

[238] Procope, de Bell. Goth., lib. 1, c. 12.

[239] Procope, de Bell. Goth., lib. 3, c. 33.

[240] Ce fut aussi à cette époque qu'il rappela Sidonius dans l'Auvergne et confia au comte Victorius le gouvernement de l'Aquitaine. Maitre de tout le territoire qu'il convoitait, et n'ayant plus d'ennemis à craindre dans la Gaule, il-put alléger un peu le joug de fer qu'il faisait peser sur ses nouveaux sujets.

[241] Isidorus, Hispal. Hist. — Zénon avait commencé à régner en 474 ; l'ère dont Isidore se sert ici est l'ère d'Espagne ou l'ère d'Auguste, antérieure de 38 ans à l'ère chrétienne. Ces deux indications nous portent donc à la fin de l'année 433, ou au commencement de 484. Le texte de Grégoire de Tours porte qu'Euric régna vingt-sept ans ; mais c'est évidemment un chiffre altéré ; le même texte dit que Victorius, nommé gouverneur de l'Aquitaine la 14e année du règne d'Euric, administra cette province pendant neuf ans, et qu'Euric lui survécut de quatre ans. Il est clair que le texte a été encore altéré ici, et que ce fut Victorius qui vécut après Euric ; car ayant été nommé gouverneur dans la 14e année du règne de ce prince, en 479, il remplissait ces fonctions depuis quatre ans, lorsqu'Euric mourut ; il fallut donc qu'il survécût au roi de cinq ans pour compléter les neuf ans de durée que Grégoire de Tours lui-même assigne à son administration. (Greg Tur., Hist., lib. 2, c. 20.) Si l'on retranche du chiffre XXVII, donné par Grégoire de Tours, un X ajouté sans doute par erreur de copiste, on a pour la durée du règne d'Euric dix-sept ans accomplis, qui, commencent en 466, finissent en 483.