Formation des monarchies barbares dans les Gaules.
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Nous
avons vu dans le chapitre précédent quel fut, au centre de l'empire, le
funeste contre-coup de l'invasion des Vandales dans la Gaule. La chute de
Stilicon, le massacre des officiers barbares, la réaction romaine et
catholique qui tenta de changer subitement les formes de l'administration
impériale et l'organisation des armées, enfin l'entrée des Wisigoths en
Italie et la prise de Rome par Alaric, voilà les conséquences les plus
frappantes de cette grande perturbation. Mais elles ne furent pas les seules.
Tandis que des événements d'un si haut intérêt se passaient au siège même du
gouvernement, leur retentissement se faisait sentir à l'extrémité occidentale
du monde romain, clans cette île de la Grande-Bretagne où avait déjà éclaté
vingt ans auparavant par des causes analogues, la révolte de Maxime. Nous
avons expliqué comment l'armée de la Grande-Bretagne, fut toujours dans sa
composition moins mêlée de Barbares, qu'aucun des autres corps chargés de la
garde des frontières. Elle devait donc partager les sentiments qui dominaient
alors parmi les populations romaines, la haine et la méfiance contre
l'influence barbare représentée par Stilicon. Ces sentiments y éclatèrent
même avec plus de force et de promptitude qu'ailleurs, parce qu'à cette
distance du centre de l'autorité, leur manifestation était moins comprimée et
leur expression plus libre. Les camps de la Grande-Bretagne avaient été
d'ailleurs moins affaiblis que ceux de la Gaule ; l'armée y était encore
nombreuse et compacte et les soldats gaulois s'y trouvaient en majorité. Dès
qu'on y fut instruit de l'invasion des Vandales et de l'indifférence du
commandant général des milices pour ces calamités qu'on lui reprochait
d'avoir attirées sur le pays, les cris de vengeance contre Stilicon sortirent
de toutes les bouches et le nom d'Honorius fut mêlé à celui de son ministre
dans les imprécations populaires. Théodose avait confié tous les grands
emplois militaires à des Barbares ; il est donc probable que le commandant de
la Grande Bretagne appartenait à cette classe alors toute puissante.
L'histoire ne nous a point conservé son nom. Nous savons seulement que les
légions insurgées se défirent de leur général, et proclamèrent empereur,
d'abord un riche citoyen d'une des villes municipales de l'île, qu'ils
massacrèrent presqu'aussitôt[1], puis un chef tiré de leurs
rangs, un soldat légionnaire nommé Constantin, auquel ils déférèrent le
pouvoir suprême à condition qu'il les mènerait sur-le-champ dans la Gaule,
pour, secourir leurs frères, délivrer le pays et exterminer les Barbares avec
les traîtres qui les y avaient introduits. Les sentiments religieux
paraissent n'avoir pas été sans influence sur cette réaction comme sur celle
de l'Italie. Car le nouvel empereur élu, Constantin, était chrétien et même
catholique zélé ; son fils aîné était moine dans un, monastère de la Gaule. Pleines
d'ardeur et de confiance dans leur chef, les légions ne tardèrent pas à se
mettre en marche. Elles rassemblèrent tous les vaisseaux qui gardaient les
côtes de l'île contre les incursions des pirates saxons, traversèrent le
détroit par la direction la plus courte, et vinrent débarquer à Boulogne dès
le printemps de l'année 407. Mais déjà les Vandales avaient franchi la Loire,
et promenaient la dévastation dans les fertiles plaines de l'Aquitaine. Avant
de se hasarder à suivre leurs traces, Constantin voulut s'assurer des
dispositions des Francs de la Belgique. Les
relations qu'il lia avec eux, aussitôt après son débarquement, prouvent
qu'ils occupaient encore la position où nous les avons toujours retrouvés
depuis le IIIe siècle, entre la Meuse et l'Escaut. Nous avons même vu qu'à la
faveur de l'invasion vandale, ils s'étaient étendus jusqu'à la Somme et
avaient envahi le pays des Morins. Toutes les fois que des circonstances
semblables s'étaient présentées, les lètes francs avaient profité des
embarras de l'empire pour s'enrichir par le pillage ou pour gagner du terrain
; de là leur était venue sans doute la réputation de perfidie qui leur est
attribuée par les écrivains de cette époque, et qui contraste singulièrement
avec l'étymologie que les historiens modernes ont voulu donner à leur nom[2]. Les
Francs ou Germains n'en étaient pas moins, depuis 50o ans, les ennemis
naturels de la race suève et particulièrement des Vandales qui avaient fait
depuis le commencement du siècle une guerre acharnée à leurs tribus restées
sur la rive droite du Rhin. Abandonnés par Stilicon dans cette lutte, ils
voyaient en outre depuis longtemps avec jalousie la prépondérance des
officiers goths ou suèves au service de l'empire, et ils-ne pouvaient être
attachés aux fils de ce Théodose, qui avait renversé le pouvoir de leur
compatriote Argobaste et les avait traités en vaincus. Maintenant c'était un
nouveau césar qui venait réclamer leurs services et leur proposait de s'unir
à lui pour combattre des ennemis communs ; ils acceptèrent ses offres avec
empressement et les secours qu'ils lui donnèrent firent sa principale force. Deux de
leurs rois ou chefs, Edobinc et Nébiogaste vinrent le joindre à la tête des
contingents saliens et le servirent avec autant de fidélité que de zèle.
Limenius, préfet du prétoire des Gaules, et Cariobaud, officier barbare
commandant les milices de cette préfecture, voulurent essayer d'arrêter les
progrès de l'usurpation. Mais abandonnés du peu de troupes qu'ils avaient
autour d'eux, ils ne purent même engager la lutte et furent forcés de se
réfugier en Italie, où ils allèrent rendre compte à Honorius de ce nouveau
coup porté à son pouvoir chancelant. Il est à remarquer que ces deux hauts
dignitaires, ayant accompagné l'empereur à Pavie l'année suivante, furent au
nombre des premières victimes de l'insurrection du camp romain[3], et que cette insurrection
elle-même eut pour prétexte immédiat l'intention manifestée par Stilicon
d'envoyer des légions dans la Gaule pour y combattre Constantin. La cause de
cet usurpateur trouvait donc de la sympathie dans tous les rangs des troupes
romaines, et s'il n'y eut pas un complot concerté à l'avance, il y eut au
moins une sorte d'accord instinctif entre les légions de la Grande-Bretagne
et celles de l'Italie. Plus
occupé de consolider son pouvoir que de chasser les Barbares de la Gaule,
Constantin ne se pressa pas encore de se diriger vers le midi ; il employa le
reste de l'année 407 à parcourir les provinces du nord, pour renouveler en
son nom les anciens traités avec les Ripuaires fédérés et même en conclure de
semblables avec les Allemands qui, à la faveur de l'invasion vandale,
s'étaient établis dans la première Germanie. Quelques troupes barbares, sous
les ordres d'un capitaine goth furent envoyées contre lui par Stilicon ; il
les battit, les rejeta au-delà des Alpes[4], et vint se fixer à Arles d'où
il fit reconnaître son autorité dans la Gaule entière. Les
nominations qu'il fit dans les fonctions civiles et militaires constatent le
caractère religieux et politique de cette révolution. Il choisit pour préfet
du prétoire, Appollinaris, noble gaulois, catholique zélé, aïeul du célèbre
évêque Sidonius et le premier de sa famille qui eût embrassé le
christianisme. Le commandement des milices fut donné à un Breton-Romain,
Geruntius, sans doute parent de cette noble dame Geruntia à qui est adressée
la lettre de saint Jérôme sur les désastres de l'invasion[5]. Si la
Gaule, indignée de l'abandon dans lequel la laissait la cour de Ravenne,
s'était rangée facilement sous les lois de Constantin, il n'en fut pas de
même de l'Espagne. Théodose était originaire de cette province ; sa famille y
était puissante et la cause de ses fils devait y avoir de nombreux partisans.
En 408, Constantin y fit passer son fils Constant, qu'il tira du cloître pour
le proclamer auguste et le mettre avec Geruntius à la tête d'une armée.
L'Espagne était encore plus dégarnie de troupes que la Gaule. Deux grands
propriétaires, parents de Théodose, Didyme et Vérinien, armèrent leurs
vassaux et essayèrent de résister[6]. Mais ils furent vaincus, pris
et décapités par ordre de l'usurpateur, et toute l'Espagne se soumit[7]. Que
devenaient cependant les hordes suèves, dont l'invasion avait provoqué tous
ces bouleversements et que Constantin avait promis de détruire ? Tandis
qu'oubliant cet engagement sacré, condition première de son élection,
l'usurpateur ne songeait qu'à ses intérêts personnels, les Vandales
continuaient de ravager librement l'Aquitaine et dans leur course vagabonde,
ils étaient arrivés jusqu'au pied des Pyrénées. Nous avons vu que d'après la
Notice de l'Empire, il n'y avait sur tonte cette ligne qu'une seule cohorte
stationnée entre l'Adour et la Bidassoa. Les autres passages des montagnes
étaient gardés par les habitants du pays, par cette espèce de milice locale
qui, dans les provinces désarmées, suppléait en cas de besoin au service des
légions. Constantin se méfiant des dispositions des Espagnols et voulant
assurer ses communications avec l'Espagne, confia la garde de ces défilés à
la légion honoriaque, corps organisé par Stilicon qui lui avait donné le nom
d'Honorius et y avait fait entrer, à ce qu'il parait, beaucoup de recrues
prises parmi les Barbares fédérés[8]. Il y
avait alors deux ans que les Vandales erraient dans la Gaule. N'ayant pu se
fixer nulle part, ni s'emparer d'aucune place de sûreté, ils commençaient à
craindre que Constantin, solidement établi, ne tournât contre eux toutes ses
forces. Ils jugèrent qu'il était temps de quitter un pays épuisé par leurs
ravages, et, au commencement de l'année 409, ils se présentèrent aux gorges
des Pyrénées pour passer en Espagne[9]. L'occasion
était favorable, car l'Espagne se trouvait de nouveau livrée à la guerre
civile. Geruntius y était resté pour commander au nom de Constantin.
Mécontent du crédit que les chefs francs prenaient à la cour d'Arles, il se
sépara de son ancien compagnon d'armes, devenu son souverain, et proclama
empereur à Tarragone un officier romain, nommé Maxime, qui peut-être
appartenait à la famille de l'usurpateur de ce nom. A cette nouvelle,
Constant s'empressa de retourner en Espagne pour rétablir l'autorité de son
père, mais il n'y put réussir et fut obligé de repasser les monts. Ce fut
pendant ces troubles que les hordes suèves franchirent les Pyrénées sans
résistance, soit que la légion honoriaque ait été entraînée par l'amour du
pillage à se joindre à elles, soit que Geruntius lui-même les ait attirées
dans la province pour les opposer aux partisans de Constantin. Les
ravages qu'elles exercèrent en Espagne furent plus affreux encore que ceux
dont la Gaule avait été victime. Les chroniques contemporaines en font un
effroyable tableau[10]. Mais un état de choses plus
régulier succéda bientôt à ces calamités. Les chefs des Barbares comprirent
qu'arrivés à l'extrémité du continent européen ; ils ne pouvaient aller plus
loin, et que là enfin il fallait se créer des demeures fixes. Par des traités
conclus avec Geruntius ou avec les habitants réfugiés dans les places fortes,
ils se firent céder la plupart des villes, et purent ainsi former des
établissements stables, qu'ils se partagèrent, dit-on, par la voie du sort.
Les Suèves occupèrent la Galice, le royaume de Léon et la vieille Castille ;
les Mains, la Lusitanie, et les Vandales, la Bétique, qui s'appela de leur
nom Vandalusia, Andalousie. Les montagnards des Asturies, de la
Biscaye et de la Navarre se défendirent dans leurs rochers et maintinrent
leur indépendance. Le reste de la province demeura aux Romains, c'est-à-dire
à Geruntius et à son empereur Maxime. Pendant
ces événements, la cour de Ravenne n'avait fait aucune tentative pour
recouvrer son autorité au-delà des Alpes. Depuis la première expédition
envoyée par Stilicon, qui en préparait une seconde, lorsque l'émeute de Pavie
vint arrêter tous ses projets, aucune mesure hostile ne fut prise contre
Constantin. L'usurpateur lia même avec les nouveaux ministres d'Honorius des
relations amicales qui montrent la sympathie qui existait entre le parti
romain d'Italie et celui des Gaules. Il offrit à plusieurs reprises d'unir
ses armes à celles de l'empereur pour chasser les Wisigoths de la Péninsule,
et ses offres auraient sans doute été acceptées, si la mort d'Alaric n'eût
changé la position de tous les partis. Nous
avons dit dans quelles circonstances ce grand capitaine termina sa carrière.
L'armée des Wisigoths, privée de son chef, se trouvait dans la position la
plus critique. La perte de ses vaisseaux ne lui permettait plus de passer en
Sicile. Acculée à l'extrémité méridionale de l'Italie, elle voyait derrière
elle la Péninsule entière toute peuplée d'ennemis, les restes des légions de
Ravenne, qui avaient reçu des renforts d'Orient, et les corps de Huns
qu'Honorius avait pris à sa solde. Elle semblait destinée à subir le sort des
soldats de Gaïnas. Ataulphe,
qui avait succédé à son beau-frère Alaric dans le commandement de sa nation,
s'empressa de remonter vers le nord, et en même temps de renouer les
négociations avec Honorius. Il demandait qu'on assurât aux Wisigoths une
solde, et surtout les vivres qui leur manquaient, et qu'on les admit de
nouveau au rang des fédérés, promettant de servir fidèlement l'empereur
partout où on voudrait les envoyer. Ces conditions étaient celles qu'Alaric
avait souvent offertes, et l'on devait s'attendre plus que jamais à les voir
rejeter. Mais les malheurs qui avaient suivi la réaction imprudemment tentée
par le parti romain, avaient ébranlé son influence. La prise de Rome acheva
de lui porter un coup mortel. Dès
l'année 409, le maitre des offices, Olympius, auteur du complot de Pavie,
avait été privé de sa charge et exilé. Une émeute militaire à Ravenne avait
forcé Honorius d'accepter pour ministre Jovius, préfet d'Illyrie, nominé par
Stilicon ; deux officiers barbares, Généride et Allobic avaient pris le
commandement des troupes, et les généraux nommés après l'émeute de Pavie
avaient été destitués et mis à mort[11]. L'abrogation de la loi qui
excluait des fonctions publiques les hérétiques et les païens, l'appel des
Huns au service de l'empire étaient des signes non moins frappants du retour
de la cour de Ravenne à la politique suivie par Théodose et par la plupart
des empereurs depuis Constantin. Les
partisans de cette politique avaient toujours eu des organes auprès du prince
; ils représentèrent à Honorius que les maximes d'état des premiers césars ne
pouvaient plus s'appliquer à la situation de l'empire ; qu'il était
impossible de se passer des auxiliaires barbares auxquels les armées romaines
avaient dû dans tous les temps la meilleure partie de leurs victoires ; qu'un
malheur inouï jusque-là dans les fastes impériaux, la prise de Rome, avait
marqué l'avènement au pouvoir des meurtriers de Stilicon ; qu'Ataulphe,
réduit au désespoir, pouvait signaler sa vengeance par des calamités plus
terribles encore ; que d'ailleurs tandis qu'on s'acharnait à détruire une
nation établie dans l'empire par le grand Théodose, la Gaule avait échappé à
l'autorité de l'empereur, et que l'usurpateur Constantin pourrait, sous
prétexte d'aider l'Italie à se débarrasser des Barbares, y pénétrer lui-même,
faire reconnaître son pouvoir par le sénat, et chasser Honorius du trône ;
qu'en recevant Ataulphe et ses Wisigoths au nombre des fédérés, et en les
chargeant de rétablir l'autorité impériale dans la Gaule, on obtiendrait
immédiatement l'immense avantage d'éloigner sans combat cette nation
redoutable du siège du gouvernement ; que s'ils succombaient dans leur
entreprise, on en serait délivré pour toujours ; s'ils y réussissaient, au
contraire, la plus belle province de l'empire d'Occident rentrerait sous les
lois de son souverain légitime, sans qu'il en coûtât une goutte de sang aux
légions fidèles. Honorius
se rendit à ces raisons. Ataulphe, reconnu comme chef d'un corps fédéré au
service de l'empire, reçut la solde et les rations qu'il demandait, et fut
autorisé à passer dans les Gaules pour y combattre les usurpateurs. Mais les
négociations traînèrent en longueur par différentes causes, et surtout par
l'obstination d'Ataulphe à retenir dans son camp Placidie, sœur de
l'empereur, dont il espérait obtenir la main. Elles durèrent près de deux
ans, pendant lesquels les Wisigoths restèrent cantonnés dans la Toscane, sans
commettre aucun acte d'hostilité contre la cour de Ravenne. Rassuré
de ce côté, Honorius se détermina à faire partir pour la Gaule, dès les
premiers mois de l'an 411, Constantius, élevé l'année précédente à la dignité
de commandant des milices. Ce général était romain, né dans l'Illyrie, et
avait servi avec distinction sous Théodose. Il s'occupa sur-le-champ de
réorganiser l'armée, où le désordre régnait depuis l'émeute de Pavie ; et
sans dégarnir entièrement l'Italie, il parvint à réunir des forces
suffisantes pour l'entreprise qu'il méditait ; parmi ses troupes se
trouvaient des Huns et même des Goths, commandés par un chef nommé Ulphila.
Une diversion utile seconda cette expédition. Gérunce, devenu l'ennemi mortel
de son ancien général, et voulant faire reconnaître dans la Gaule l'autorité
de l'empereur qu'il avait créé en Espagne, passa les Pyrénées et vint
assiéger Constantin jusque dans Arles. Mais à l'approche de l'armée d'Italie,
ses troupes se débandèrent et coururent se ranger sous les ordres du
lieutenant d'Honorius. Gérunce fut tué par ses propres soldats[12]. C'était
déjà beaucoup pour Constance d'avoir divisé les forces de l'ennemi et d'en
avoir attiré une partie sous ses drapeaux ; mais tout n'était pas fait
encore. Constantin, menacé à la fois par Honorius et par Gérunce, avait eu
recours à ses fidèles auxiliaires, les Francs de la Belgique. Edobinc était
parti pour rassembler les contingents de ses compatriotes, et revenait sur
les bords du Rhône avec de nombreux renforts. Constance, pour empêcher une
jonction qui pouvait lui devenir funeste, alla au-devant du chef franc et
défit complétement les bandes germaniques. Edobinc périt assassiné par un
Gaulois chez qui il avait cherché un asile. Cet
échec ôtait à Constantin tout espoir. Après une courte résistance, il
capitula et se rendit à discrétion, en demandant seulement la vie sauve. Mais
Honorius, irrité de la cruauté avec laquelle avaient été traités les membres
de sa famille en Espagne, ne ratifia point la capitulation, et fit trancher
la tête à l'usurpateur et à son fils[13]. Constantin
était tombé ; mais sa mort n'anéantissait pas le parti qui l'avait soutenu et
qui était encore puissant dans la Gaule. L'invasion vandale avait tellement
discrédité le gouvernement d'Honorius, que l'aristocratie gauloise s'était
prononcée presque unanimement pour le chef élu par les légions de la
Grande-Bretagne. Les Barbares fédérés établis dans la province étaient animés
des mêmes sentiments, et nous avons vu avec quel zèle les Francs avaient
embrassé la cause de Constantin. Le vieux levain des insurrections de Maxime
et d'Eugénius fermentait encore dans ces contrées ; et en général, il est
facile de reconnaître que depuis la fin du Ille siècle, depuis l'époque des
premiers empereurs gaulois, Posthumes et Tetricus, la Gaule avait toujours
aspiré à secouer le joug de l'Italie et à se faire des souverains à elle.
Toutes les fois qu'il n'y avait pas eu un césar résidant dans la province,
comme Constance Chlore ou Julien, on avait vu s'y élever des usurpateurs, ou,
selon l'expression alors usitée, des tyrans. Au Ve siècle, cette tendance
devint encore plus marquée, et nous la verrons se manifester dans tous les
événements qui nous restent à décrire. Ces
considérations expliquent pourquoi les premiers succès de Constance ne
finirent pas la guerre. On essaya encore de créer un pouvoir national, et un
noble gaulois, Jovinus, fut proclamé empereur à Trèves, avec l'appui de tous
les Francs de la Belgique et des Allemands établis dans la première Germanie.
Une nation nouvelle se joignit aussi, dans cette circonstance, aux anciens
fédérés de la province. Les Bourguignons, dont la ligue s'était formée, comme
nous l'avons dit, des débris des tribus suèves de la Bohême, s'étaient
avancés graduellement vers l'ouest, et habitaient, à la fin du IVe siècle,
entre la Rhétie et l'Helvétie romaines, sur les bords du lac de Constance,
que les Allemands appellent encore la mer Intérieure, Boden see.
Lorsque la ligne défensive des frontières de l'empire fut désorganisée par
les mesures imprudentes de Stilicon, et par l'invasion vandale, les
Bourguignons entrèrent dans l'Helvétie et s'y fixèrent. Comme tous les autres
Barbares, ils avaient reconnu l'autorité de Constantin, et ils appuyèrent
également Jovinus. Ce fut
en présence de ce nouveau danger qu'Honorius s'empressa de conclure le traité
qui se négociait depuis longtemps avec Ataulphe, et envoya ce chef en 41 2
dans la Gaule pour opposer les Goths aux Francs. Quelques auteurs prétendent
qu'Ataulphe se décida de lui-même à franchir les Alpes dans des vues hostiles
contre la cour de Ravenne. Cette supposition n'est nullement vraisemblable.
Comment Honorius, s'il n'avait pas été assuré dès l'an 411 de traiter avec
Ataulphe, aurait-il affaibli les garnisons de l'Italie, en faisant passer
Constance dans la Gaule ? Comment, si Ataulphe était venu dans cette province
en ennemi, Constance n'aurait-il pas essayé de lui fermer les passages des
Alpes ? Comment n'y aurait-il eu aucune hostilité entre les Goths et le général
romain, qui, après avoir battu les Francs et les légions de Constantin, était
alors en pleine sécurité, à Arles, avec son armée fortifiée par l'adjonction
des soldats de Gérunce ? Un seul fait semble prouvé, c'est que les partisans
de Jovinus tâchèrent d'attirer Ataulphe de leur côté, qu'il fut même un
moment ébranlé par leurs offres, et qu'on jugea nécessaire d'envoyer auprès
de lui Dardanus, nouveau préfet des Gaules, nommé par Constance, et le seul
homme marquant de la province qui n'eût jamais adhéré au parti des
usurpateurs, suivant le témoignage des auteurs contemporains[14]. Dardanus
réussit facilement à maintenir Ataulphe dans la fidélité qu'il avait jurée à
l'empereur. Orose rapporte, d'après des témoins oculaires, que le chef des
Wisigoths avait été frappé de la grandeur de la civilisation romaine, et
n'avait d'autre désir que de rendre à l'empire son ancienne splendeur[15]. Ces sentiments puisaient
d'ailleurs une nouvelle force dans son amour chevaleresque pour Placidie,
qu'il traitait moins en captive qu'en reine, et dont il sollicita la main
pendant plusieurs années avec une respectueuse persévérance, quoique le sort
de la guerre l'eût mise en son pouvoir. Nous prêtons toujours aux rois
barbares de cette époque des idées de conquête qu'ils n'avaient pas, et nous
ne voulons pas reconnaître les vrais motifs qui dirigeaient leur conduite.
Obtenir pour leurs tribus un établissement dans les provinces, arriver aux
grandes dignités de l'empire, épouser une Romaine d'une famille illustre, tel
était le but le plus élevé de leur ambition. Arbogaste, Stilicon, Alaric,
Ataulphe, Aetius n'en eurent pas d'autre[16]. Jovinus,
dont l'autorité était reconnue dans tout le centre et le nord de la Gaule,
s'avançait vers le midi avec ses troupes, presque toutes composées des
contingents germaniques, lorsque l'arrivée imprévue des Goths l'arrêta dans
sa marche. Attaqué par eux dans les environs de Valence, il fut vaincu et
pris avec son frère Sébastien, qu'il avait décoré du titre d'Auguste ; leurs
têtes furent envoyées à Honorius, qui les fit exposer sur des piques à
Ravenne et à Carthage ; car, dans le Bas-Empire, on étalait ainsi en public
les têtes des usurpateurs vaincus, comme en Turquie, celles des pachas
rebelles. Ce qui
prouve bien, au reste, la puissance des sympathies sur lesquelles
s'appuyaient ces usurpations, ce sont les persécutions que les lieutenants
d'Honorius exercèrent, après la victoire, contre les premières familles de la
Gaule. La cité des Arvernes était alors le principal siège de la nationalité
gauloise, le grand foyer des richesses et des lumières de la province. Ce fut
là aussi que la réaction se fit sentir avec le plus de rigueur. Decimus
Rusticus, qui avait succédé dans les fonctions de préfet au vertueux
Apollinaris[17], Agræcius, qui avait été
secrétaire de Jovin, périrent dans les supplices. La proscription s'étendit
sur toutes ces maisons patriciennes d'on sortirent les hommes les plus
marquants du siècle, et qui donnèrent même à Rome des empereurs[18]. Telle était pourtant
l'influence de cette aristocratie, qu'Honorius, à la fin de son règne, fut
obligé d'élever aux honneurs les fils de ceux qu'il avait condamnés. Après
la défaite de Jovin, il n'y eut plus d'usurpateurs en Gaule ; Mais l'autorité
impériale ne put y être rétablie telle qu'elle était avant la grande
perturbation causée par l'invasion vandale. Il fut impossible de réorganiser
la ligne défensive du Rhin ; car tous les camps, tous les forts étaient au
pouvoir des Barbares ou avaient été détruits par eux. Constance fut forcé de
traiter avec tous ces peuples, pour essayer au moins de les ramener à la
condition de fédérés de l'empire. Les Bourguignons restèrent cantonnés dans
l'Helvétie[19], les Allemands, dans la
première Germanie ou l'Alsace, les Francs conservèrent la possession des
villes et territoires de la Belgique dont ils s'étaient emparés. Immédiatement
après la mort de Jovin, les Ripuaires étaient entrés dans Trèves et avaient
saccagé cette grande cité pour la quatrième fois. ils avaient occupé aussi
Cologne et les autres places des Romains entre le Rhin et la Meuse. Les
récits contemporains font un tableau déplorable de l'état de ces villes après
le pillage. «
Trèves, la première cité des Gaules, dit Salvien, n'était plus qu'un tombeau.
Ceux qui avaient échappé au massacre n'avaient survécu que pour prolonger
leurs souffrances : les uns mouraient lentement des suites de leurs blessures
; les autres, brûlés par les flammes que les ennemis avaient allumées,
souffraient le supplice du feu, même après que l'incendie était éteint.
D'autres périssaient de froid et de faim ; d'autres languissaient dans la
misère. J'ai vu, ajoute-t-il, j'ai vu de mes yeux des cadavres des deux
sexes, nus, déchirés, étendus çà et là dans les rues, où ils répandaient
l'infection, rongés par les chiens et les vautours. L'odeur funèbre des morts
tuait les vivants, et la mort renaissait de la mort même[20]. » Le même
auteur, dans une de ses lettres, déplore le sort d'une noble dame romaine,
réduite, dans Cologne, au dernier degré de l'indigence, trop pauvre pour
pouvoir chercher un asile ailleurs, et forcée, pour vivre, de louer ses
services aux femmes des Barbares. Cependant,
quelque affreuses que fussent ces calamités, il est facile de voir par ces
récits mêmes, qu'elles étaient individuelles, qu'il y eut des accidents de
guerre, mais non un système de spoliation calculée et d'extermination
générale. Les habitants ne furent pas réduits en esclavage ; car la noble
dame dont parle Salvien était devenue pauvre, mais était restée libre ; elle
aurait pu quitter Cologne, si elle avait eu les ressources nécessaires pour
faire le voyage ; et si elle louait ses services aux femmes des chefs
barbares, c'était volontairement, à titre de mercenaire, et non d'esclave.
Quant à la spoliation des biens, sans doute, il y eut beaucoup de familles
ruinées ; les propriétaires dont on avait brûlé les maisons, dévasté les
fermes, pillé le mobilier, tombèrent de la richesse dans l'indigence. Mais
l'aristocratie, comme classe, conserva une partie de son opulence et de son
luxe. Salvien fait une peinture hideuse de l'ivrognerie, de la débauche, des
vices de tous genres qui régnaient parmi les nobles de Trèves ; il dit
qu'après le sac de leur ville, ils avaient perdu, toute retenue morale, mais
qu'il leur restait quelque chose de leurs richesses[21]. Le même écrivain nous montre
ces nobles du milieu des ruines de la cité, écrivant à l'empereur pour
demander, comme unique remède à tant de maux, le rétablissement des jeux du
cirque. Ce fait prouve que la municipalité resta constituée telle qu'elle était
auparavant ; qu'elle possédait encore des revenus puisqu'elle sollicitait
l'autorisation de donner des spectacles coûteux, enfin que les Ripuaires se
retirèrent de la ville au moins pour un temps après l'avoir pillée[22]. Mais il n'est pas moins
certain qu'ils restèrent en possession de Cologne où leurs chefs fixèrent
leur résidence et qui était encore leur capitale du temps de Clovis[23]. Pour se
faire une idée juste de ces événements, il faut bien se rendre compte de
l'état de choses qui les précéda. Dans les provinces où les Barbares fédérés
étaient établis, ils habitaient uniquement les campagnes, comme nous l'avons
dit ailleurs[24] ; les villes restaient occupées
par la population romaine et par les fonctionnaires impériaux. Dans la
première Belgique et la Germanie inférieure, entre le Rhin et la Meuse, il
n'y avait d'autres villes que celles que les Romains avaient fondées et qui
avaient toutes pour origine l'établissement d'un camp fortifié ou d'une
colonie militaire. Les principales étaient Trèves et Cologne. La description
qu'Ausone nous a laissée des rives de la Moselle, à la fin du IVe siècle,
prouve que c'était là, entre Metz et Trèves, qu'étaient les cultures
romaines, les champs, les vignobles exploités par les colons gaulois pour la
riche aristocratie qui habitait les cités. Les cantonnements des lètes
barbares étaient plus au nord sur les bords du Rhin et dans la contrée marécageuse
qu'arrose le Wahal. C'était là qu'ils demeuraient dans leurs bourgades, au
milieu de leurs terres létiques sous la direction immédiate de leurs chefs
nationaux. Lorsque, par une circonstance quelconque, la ligne des garnisons
romaines se trouvait affaiblie, ils profitaient souvent de l'occasion pour
piller les villes opulentes dont ils étaient si voisins. C'est ce qu'ils
firent dans toutes les grandes irruptions suéviques, et notamment après
l'invasion vandale de 407. C'est ce qu'ils firent encore en 413, lorsque la
chute et la mort de leur empereur Jovinus, eut assuré dans la Gaule le
triomphe du parti contraire à celui qu'ils soutenaient[25]. Mais alors ils restèrent
définitivement en possession des places dont ils s'étaient emparés. L'empire
épuisé et en proie à l'anarchie, n'avait plus assez de forces pour réprimer
ces empiétements et rétablir la ligne défensive du Rhin, comme Probus l'avait
fait en 276, et Julien en 357. Les
provinces des deux Germanies et de la première Belgique se trouvèrent ainsi
soustraites de fait à l'action de l'administration romaine. Tous les services
publics furent désorganisés. Dès le siècle d'Auguste, les lieutenants du
pouvoir impérial dans les Gaules avaient fixé leur résidence sur les bords du
Rhin, pour être an milieu des armées, et plus à portée de repousser les
invasions germaniques. Depuis le grand règne de Constantin, Trèves était
devenu le séjour des préfets du prétoire des Gaules, des chefs de ce vaste
gouvernement qui embrassait tout l'occident de l'Europe. Autour de ces hauts
dignitaires, se groupaient tous les employés supérieurs de l'administration
et la foule immense des serviteurs et des subalternes[26]. Un des premiers ateliers
monétaires de l'empire, un cirque renommé, des écoles célèbres, des arsenaux,
des magasins, des fabriques, des établissements de tout genre augmentaient la
richesse et le mouvement de cette capitale[27]. Là se réunissaient les députés
des villes pour régler les affaires de leurs municipalités et la répartition
des impôts. Là, souvent les empereurs eux-mêmes venaient tenir leur cour, et
Trèves, qui avouait avec peine la supériorité de Rome, se vantait au moins
d'égaler en splendeur les premières cités de l'empire. Toute
cette grandeur finit au commencement du Ve siècle. Trèves, saccagée quatre
fois[28], tomba dans la misère et dans
l'abandon. Liménius, qui essaya inutilement de résister à l'usurpation de
Constantin, fut le dernier préfet qui y résida. En s'établissant à Arles,
l'usurpateur y fixa auprès de lui son nouveau préfet Apollinaris, et lorsque
Constantius releva aux mêmes lieux l'autorité impériale, Trèves étant au
pouvoir des Ripuaires, Arles devint pour toujours le siège de la préfecture
des Gaules. On y transféra l'atelier monétaire de Trèves, et ces jeux du
cirque qui attiraient une si grande foule dans la capitale de la Belgique[29], ces jeux où l'on avait vu des
rois francs exposés aux bêtes et livrés en spectacle à ce peuple sur lequel
leurs descendants devaient régner. On y transporta aussi les assemblées des
députés des villes, et un décret d'Honorius, en 418, ordonna qu'à l'avenir
cette réunion, qu'on appelait conventus, se tiendrait tous les ans
pour les sept provinces méridionales de la Gaule dans cette cité favorisée
dont le décret vante en termes pompeux l'heureuse situation et le commerce
florissant[30]. Dans le
Nord, la hiérarchie religieuse fut désorganisée comme la hiérarchie civile.
Les Francs et les Allemands étaient païens ; rien ne prouve qu'ils aient
persécuté systématiquement le christianisme ; mais ils pillèrent les églises,
ils maltraitèrent les prêtres ; il fut impossible de réunir les conciles
provinciaux, de remplacer par de nouvelles élections les évêques qui
mouraient ou quittaient leurs diocèses. Plusieurs conciles se sont tenus dans
la Belgique au IVe siècle. Le plus remarquable est celui que l'usurpateur
Maxime assembla à Trèves pour juger l'hérésie des Priscilliens. Les
souscriptions de ces conciles constatent qu'il y avait alors des évêques à
Cologne, à Mayence, à Spire, à Worms, à Strasbourg. Au Ve siècle, les
conciles ne se réunissent plus que dans les villes du Midi, et la succession
des évêques est interrompue dans tous les diocèses belges. Elle ne recommence
authentiquement qu'après l'établissement de la monarchie de Clovis, converti
à la foi catholique[31]. Il ne
resta donc debout dans ces provinces qu'un seul pouvoir, celui des rois
ripuaires qui, résidant à Cologne, faisaient administrer les autres cités par
leurs grafen ou chefs de tribus qu'ils avaient décorés du titre romain
de comtes. Un comte ripuaire, nommé Arbogaste, et descendant du fameux
général franc de ce nom, résidait à Trèves, vers 475. C'était un homme lettré
comme beaucoup de chefs barbares qui avaient reçu l'éducation romaine.
Auspicius, évêque de Toul, lui adressa une lettre en vers, que nous avons
encore, et le célèbre Sidonius, évêque de Clermont, lui écrivit aussi en
prose d'assez mauvais goût, pour le féliciter d'avoir conservé au moins la
langue romaine intacte dans ces contrées où la puissance romaine était tombée[32]. Au
reste il ne faut pas croire que ces rois germains se regardassent comme
étrangers à l'empire. Ils se paraient toujours du titre de fédérés, et
reconnaissaient en droit la suzeraineté des empereurs. Lorsqu'ils prenaient
possession du commandement ou, si l'on veut, du trône, ils ne manquaient
point d'envoyer des députés à l'empereur ou à ses délégués dans la Gaule pour
faire acte de soumission par un échange de présents. Si deux rivaux se
disputaient le pouvoir, si la nation était mécontente de ses chefs, le
différend était ordinairement porté devant l'autorité impériale qui en
décidait. Jamais ces princes ne cessèrent de se considérer comme chefs de
corps militaires au service de l'empire, et de solliciter les titres et les
distinctions honorifiques que le gouvernement impérial accordait à ses
sujets. Le commandant général des milices fut toujours leur directeur suprême
; à son ordre leurs contingents se mettaient, en marche et allaient combattre
sous les drapeaux de l'empire, ou soutenaient les diverses factions qui dans
ces temps de troubles s'arrachaient la couronne. On peut
donc dire que le régime des établissements létiques ne changea pas dans ses
conditions essentielles ; il ne prit pour ainsi dire qu'un accroissement
matériel, une extension de fait. Au lieu de quelques bourgades, il embrassa
des provinces entières ; mais les rois barbares régnèrent sur ces provinces
au même titre et de la même manière qu'ils régnaient auparavant dans leurs
villages. Telles
étaient les conditions auxquelles les royautés barbares existaient dans la
Gaule ; tel était, d'après les faits les plus authentiques de l'histoire
contemporaine, le caractère de leurs relations avec l'empire. Tel était enfin
le droit politique du temps, droit souvent obscurci par des révoltes, des
actes de violence, des accidents de guerre, mais toujours subsistant dans la
conscience des peuples, avoué par les Barbares comme par les Romains, et
dominant de son influence toute l'époque mérovingienne. Tout ce
que nous venons de dire de la première Belgique et des deux Germanies
s'applique à plus forte raison à la partie de la deuxième Belgique où
s'étaient fixés les Francs-Saliens. Au commencement du Ve siècle, l'état de
ce pays était encore à peu près tel que César l'a décrit dans ses
Commentaires et que nous l'avons dépeint, d'après lui, dans notre premier
chapitre, Les Romains n'y avaient bâti aucune ville. Ils avaient seulement
occupé quelques points du littoral et deux têtes de ponts qui protégeaient
les passages de la Meuse et du Rhin, aux lieux où s'élevèrent depuis Utrecht
et Maëstricht[33]. Dans tout le reste de ces
contrées, entre le Wahal, la Meuse et l'Escaut, il n'y avait que des
bourgades dispersées au milieu des forêts et des marécages, et entourées
d'enceintes faites avec des branchages entrelacés. La population y était très
faible, car le caractère féroce des habitants y avait rendu les guerres de la
première invasion romaine plus meurtrières que partout ailleurs. César avait
détruit la nation entière des Atuatiques et une grande partie de celle des
Nerviens. Sous Auguste, le territoire des Atuatiques, sur la rive gauche de
la Meuse, avait été repeuplé par une colonie de Germains de la Thuringe,
Thuringiens ou Tongriens. Mais quoiqu'elle comptât quatre cents ans
d'existence dans l'empire, cette colonie avait toujours conservé les mœurs
germaniques. Les
Francs-Saliens, établis d'abord dans la Toxandrie, entre le Wahal et
l'Escaut, s'étaient étendus par des immigrations successives dans le pays des
Nerviens, puis, à la faveur de l'invasion vandale, dans le territoire des
Morins et des Atrébates jusqu'à la Somme. L'état de ces contrées était
partout le même. Lorsque les auteurs latins parlent des Morins ou des
Nerviens, c'est toujours en les dépeignant comme des sauvages, comme des
hommes du bout du monde, extremi hominum Morini[34]. Il n'existait sur ces côtes
qu'un point important, le port de Boulogne, par où la Gaule communiquait avec
la Grande-Bretagne. Une route militaire y conduisait d'Amiens, cité déjà
considérable dans l'ancienne Gaule, et la seule ville de ces contrées où la
civilisation romaine se fût réellement implantée. En 407, les Francs-Saliens
avaient occupé Amiens, Cambray Tournay, Arras ; ils n'entrèrent point dans
Boulogne, et abandonnèrent bientôt après les autres villes qui à l'exception
d'Amiens, n'avaient que peu d'importance. Le
christianisme n'avait pas fait dans ce pays plus de progrès que la
civilisation. Depuis la Meuse et le Wahal jusqu'à la Somme, il n'y eut aucun
évêché avant la fin du Ve siècle. Les Tongriens massacrèrent, 'vers 415,
saint Evergisle, disciple du dernier évêque de Cologne, saint Severin, et
qui, né dans leur pays, était venu leur prêcher l'Évangile[35]. Les premiers évêques d'Arras,
de Tournay, de Cambray et du pays des Morins ou de Thérouenne furent des
missionnaires envoyés par saint Remi, après la conversion de Clovis[36]. D'après cela, il est facile de
voir que l'occupation de tout le nord de la deuxième Belgique par les
Francs-Saliens dut apporter fort peu de changements à l'état social et
politique du pays, et à celui des Francs eux-mêmes. Une
autre partie de la Gaule, l'Armorique, se trouva soustraite dans les mêmes
circonstances, à l'administration romaine. Nous avons déjà vu qu'une colonie
de lètes bretons avait été établie dans cette province par Maxime, à la fin
du IVe siècle, et qu'elle s'était accrue par les émigrations des habitants de
la Grande-Bretagne que tourmentaient les incursions continuelles des pirates
saxons. Lorsque Constantin leva, en 407, contre Honorius, l'étendard de la
révolte, les lètes bretons de l'Armorique durent naturellement embrasser avec
ardeur cette cause soutenue par leurs compatriotes, et dans laquelle ils
voyaient revivre le vieux parti de Maxime abattu par Théodose. Cet événement
eut d'ailleurs pour eux de grands résultats, car il doubla leurs forces par l'affluence,
alors plus nombreuse que jamais, des émigrés de la Grande-Bretagne. Constantin,
en passant dans la Gaule, avait emmené avec lui toutes les légions qui
défendaient Pile et les vaisseaux qui en protégeaient les côtes. Les milices
provinciales restèrent seules chargées de repousser par terre les attaques
des Scots, et par mer celles, plus redoutables encore, des pirates saxons.
Elles faiblirent d'abord dans cette lutte inégale ; le pays fut envahi, et un
grand nombre de familles se réfugièrent sur le continent[37]. Mais les plus courageux
continuèrent à défendre opiniâtrement leurs foyers, et réussirent enfin à en
écarter les envahisseurs. Ils venaient d'obtenir ces succès si flatteurs pour
leur orgueil national, lorsqu'ils apprirent la chute de l'empereur créé par
eux et le rétablissement de l'autorité d'Honorius dans la Gaule. Libres et
dégagés par l'abandon où on les avait laissés de leurs obligations envers
l'empire, ils repoussèrent les délégués d'un pouvoir qu'ils avaient tant de
raisons de haïr et de craindre, et se gouvernèrent par eux-mêmes comme ils
s'étaient défendus par leurs propres forces[38]. Les
Bretons de l'Armorique animés des mêmes sentiments, suivirent cet exemple, et
leurs chefs s'emparèrent du gouvernement de la province avec d'autant plus de
facilité qu'ils avaient pour eux les sympathies des populations armoricaines,
toujours imparfaitement soumises à l'administration impériale et rebelles à
la civilisation romaine, qui avait fait parmi elles peu de progrès[39]. Le christianisme lui-même
n'avait pu pénétrer dans ces contrées sauvages. Les doctrines de l'Evangile y
furent répandues par les émigrés de la Grande-Bretagne, où la foi chrétienne
était puissante depuis un siècle. Les premiers saints de r Armorique étaient
tous venus de cette île, et les premiers évêchés y furent fondés sous le
gouvernement des chefs bretons successeurs de Conan[40]. Voilà
les faits très simples et très authentiques sur lesquels Dubos a bâti
l'édifice imaginaire de sa république armoricaine, dont il étend l'influence
sur la Gaule presque entière. A la vérité, Zosime dit que les Armoriques et
quelques autres provinces de la Gaule, ayant chassé les magistrats romains,
se constituèrent en une sorte de république, sua quidam constituta
republica. Mais ce mot, chez les anciens, était pris dans son sens propre
de chose publique ; il répondait, dans la langue politique moderne, aux mots
état, gouvernement, et n'indiquait aucune forme particulière de constitution.
La phrase de Zosime signifie littéralement que les insurgés se constituèrent
un gouvernement à eux, et tous les faits de l'histoire contemporaine prouvent
que ce gouvernement fut celui des chefs ou rois bretons. La succession de ces
chefs, les actes de leur pouvoir, les principaux traits de leur vie nous sont
connus par les traditions et les chroniques religieuses de la Bretagne, qui
s'accordent parfaitement avec l'ensemble des événements historiques et les
témoignages des écrivains du Bas-Empire[41]. Qu'une partie du centre et de
l'ouest de la Gaule se soit aussi refusée pendant quelque temps, après la
chute de Constantin, à reconnaître l'autorité de l'empereur légitime, c'est
ce dont on ne saurait douter, d'après le récit de Zosime, que confirment
plusieurs faits avérés, et notamment les persécutions exercées contre les
principales familles de ces provinces. Mais ces résistances tombèrent peu à
peu ; et dans les dernières années du règne d'Honorius, l'Armorique,
c'est-à-dire la Bretagne actuelle, avait seule conservé son administration
indépendante, qu'elle a maintenue à divers titres jusqu'au XVIe siècle.
Rennes et Nantes, les deux seules villes importantes de ces contrées, et les
seules où la civilisation romaine et le christianisme eussent pris racine,
restèrent au pouvoir des fonctionnaires impériaux, et même, sous la dynastie
mérovingienne, la domination des chefs bretons fut circonscrite par une ligne
tracée depuis Dol jusqu'à la rivière d'Erdre, et décrivant à l'est, vers
l'Anjou, une courbe plus ou moins allongée, suivant que les circonstances
favorisaient ou restreignaient leurs empiétements. L'Armorique
ne rompit point pour cela définitivement ses liens avec l'empire. Après
diverses négociations dont nous ignorons les détails, le préfet des Gaules,
Exsupérantius, paraît avoir obtenu des Armoricains, vers 416, la
reconnaissance de la suzeraineté de l'empereur[42]. Mais cette soumission, comme
celle des nations barbares établies dans la Gaule, se borna à de simples
rapports d'alliance et de vassalité. Jornandès a très justement caractérisé
la position de ces peuples, lorsqu'ils se réunirent aux armées impériales pour
combattre Attila, sous les ordres d'Aétius, en disant qu'ils étaient passés
de la condition de sujets à celle de fédérés, ou, ce qui revient au même, des
rangs des soldats romains dans ceux des auxiliaires, quondam milites
romani, nunc vero jam in auxiliariorum numero. Pour
compléter le tableau des conséquences de la grande perturbation causée par
l'invasion vandale, il me reste à dire quelques mots des établissements
formés par les pirates saxons. Dès le-Ier siècle de l'empire, ces peuples
maritimes, qu'on désignait alors sous les noms de Cauques et de Chérusques,
faisaient des incursions sur les côtes de la Gaule[43], et il est probable que, même
dans les temps antérieurs, ils avaient toujours navigué sur les rivages de
l'Europe occidentale dans des vues de commerce ou de pillage. Pendant le IIIe
siècle, ces incursions devinrent plus fréquentes et plus redoutables. Elles
s'étendirent jusqu'aux rivages de l'Espagne, et même jusque dans la
Méditerranée. A dater de cette époque, il est impossible de méconnaître
l'identité de ces pirates que l'on commença dès-lors à appeler Saxons, avec
les Normands du moyen-âge. Entre ces deux races d'hommes, tout est semblable,
les armes, les vaisseaux, les mœurs, le langage, la manière de faire la
guerre. Les Saxons fréquentaient habituellement les mêmes parages que
dévastèrent plus tard les Normands ; ils remontaient les mêmes fleuves, ils
exerçaient les mêmes ravages, et les moyens de résistance que leur opposèrent
les empereurs furent les mêmes que ceux employés dans la suite par les rois
carlovingiens. Il est évident que c'est la même histoire qui se continue sous
des noms différents, et qu'en réalité les pirateries maritimes des Normands
ou hommes du Nord, durèrent, avec plus ou moins d'intensité, mais sans
interruption, pendant près de mille ans[44]. Les
points les plus exposés à ces déprédations étaient les côtes orientales de la
Grande-Bretagne, celles de la deuxième Belgique, entre le Wahal et la Somme ;
la presqu'île du Cotentin, et les embouchures de la Seine, de la Loire et de
la Garonne. Sur ces rivages qui prirent le nom de saxoniques, on avait établi
des lignes de forts dans lesquels on entretenait toujours de nombreuses
garnisons. D'après la Notice de l'Empire, les côtes de la deuxième Belgique
étaient défendues par une légion levée dans le pays des Nerviens, une flotte
stationnaire et un corps de cavaliers dalmates[45]. Au sud de la presqu'île du
Cotentin, à Avranches, à Coutances, à Granville, à Bayeux, à Met près de
l'emplacement actuel de Saint-Malo, il y avait quatre légions et un corps de
lètes suèves et bataves. Une légion à Rouen, une flotte, dont le commandant
résidait à Paris, protégeaient le cours de la Seine. L'entrée de la Garonne
était gardée par une légion stationnée à Blaye. Sans
doute ces lignes défensives furent désorganisées, comme celles du Rhin, par
Stilicon ou par Constantin[46]. Car, pendant les troubles qui
durèrent de 407 à 413, les Saxons cités par saint Jérôme et Salvien au nombre
des peuples qui envahirent la Gaule[47] s'établirent précisément aux
lieux où étaient les principales stations des garnisons romaines, au sud de
la presqu'île du Cotentin, dans l'ancien pays des Unelli et dans le
territoire de Bayeux. Cette colonie saxonne est souvent mentionnée dans
l'histoire de la dynastie mérovingienne ; on la voit subsister distinctement
jusqu'à l'établissement définitif des Normands dans la Neustrie au Xe siècle,
et dans certains cantons de ces contrées on reconnaît encore à des caractères
physiques très remarquables les descendants de ces robustes pirates. A la
même époque, les Saxons entrèrent dans la Loire, attaquèrent Nantes et
remontèrent le fleuve jusqu'aux grandes îles qui occupent une partie de son
vaste lit au-dessous de Saumur et d'Angers. Ces îles étaient alors couvertes
de bois ; elles formaient par leur rapprochement un labyrinthe de petits
canaux qui offraient des abris naturels aux barques des pirates ; ils ne
pouvaient trouver une position plus favorable pour dominer le cours du fleuve
et promener à leur gré la dévastation sur les fertiles contrées qui le
bordent. Ils s'y fixèrent, y construisirent des cabanes, et y laissèrent
toujours une portion de leurs équipages. Ce fut là, pendant quatre cents ans,
le rendez-vous et le point de départ des flottes qui ravagèrent la Gaule
occidentale et, de même que le nom de rivages saxoniques avait été donné aux
côtes de la Manche, ces îles de la Loire furent appelées d'abord îles des
Saxons, puis îles des Normands. C'est pour avoir méconnu la situation de ces
repaires de pirates, pour avoir voulu les placer tantôt dans l'océan
Atlantique, tantôt dans la mer du Nord et même à l'embouchure de l'Elbe, que
les écrivains modernes ont jeté une inextricable confusion dans l'histoire
des invasions normaniques. Avec cette seule donnée les récits contemporains
s'expliquent clairement et ne laissent prise ni à la discussion, ni à
l'incertitude. Maintenant
on peut, d'après tous les faits que nous venons d'exposer, se former une idée
juste de l'état de la Gaule après la chute des usurpateurs et le
rétablissement du pouvoir d'Honorius. Les limites dans lesquelles
l'administration impériale fut alors resserrée sont tracées à l'est et au
nord par les Alpes, les Vosges, la forêt des Ardennes et le cours de la
Somme. Elles représentent à peu près la France de Louis XI, qui ne comprenait
ni l'Alsace, ni la Franche-Comté, ni la Flandre, ni la Bretagne. Mais dans
ces limites même l'autorité des lieutenants de l'empereur ne s'exerçait pas
partout librement. Outre les résistances locales dont nous avons parlé et les
insurrections de bagaudes qui recommencèrent vers cette époque à prendre un
grand développement, il y avait encore dans l'Aquitaine des débris épars des
hordes vandales qui n'avaient pas suivi le mouvement de leurs compatriotes en
Espagne, et continuaient à vivre aux dépens du pays. En 413, après la défaite
de Jovinus, Ataulphe se chargea de les détruire. Il passa le Rhône avec ses
Wisigoths, poursuivit les restes de ces bandes et acheva de les exterminer ou
de les repousser au-delà des Pyrénées. Une inscription en son honneur,
trouvée dans les ruines d'Héraclée, aujourd'hui Saint-Gilles dans le bas
Languedoc, constate ce fait[48]. Des
services aussi importants méritaient une récompense éclatante. Honorius,
après de longues répugnances, consentit enfin au mariage de sa sœur Placidie
avec le chef des Wisigoths[49]. Des troupes de cette nation
occupèrent les principales villes de l'Aquitaine et de la Narbonnaise ; mais
l'administration impériale y resta organisée comme auparavant. Ataulphe,
commandant supérieur des milices de ces provinces, fixa sa résidence à Héraclée,
où il tint une cour brillante avec la princesse devenue son épouse. Enrichi
des dépouilles de Rome, il étala un luxe dont la peinture dans les auteurs
contemporains semble empruntée aux fictions orientales[50]. Plusieurs membres de
l'aristocratie romaine, qui avaient suivi le parti d'Attale, s'étaient
attachés à la fortune des Wisigoths. Attale lui-même, craignant les
vengeances d'Honorius, n'avait point quitté leur camp ; il se consolait de
son abaissement en partageant les splendides plaisirs de leur chef, et en
faisant des vers à sa louange. Ce fut lui qui composa l'épithalame pour le
mariage d'Ataulphe et de Placidie. Cependant
Constance ne pouvait voir sans jalousie un chef indépendant partager avec lui
le gouvernement d'une province qu'il avait le premier réduite sous les lois
de l'empereur. Ces deux généraux qui représentaient, l'un l'influence
romaine, l'autre l'influence barbare dans l'empire, se détestaient
mutuellement. La main de Placidie, à laquelle Constance avait aussi aspiré,
devint entre eux un nouveau sujet de rivalité et de haine. Le Rhône séparait
leurs commandements : il y eut des disputes pour les limites. Ataulphe essaya
de s'emparer de Marseille, occupée par les troupes de Constance ; le comte
Boniface qui y commandait, l'en repoussa[51]. Le roi des Wisigoths sentait
avec dépit qu'Honorius ne le ménageait que par crainte, et que les
préférences secrètes de la cour étaient toutes pour son rival. L'élévation de
Constance au consulat, en 414, exalta son mécontentement, et le poussa à des
mesures extrêmes. Il menaça l'empereur de ressusciter le parti d'Attale,
faction dangereuse à laquelle pouvaient adhérer les sectateurs encore
nombreux du paganisme et tous les ennemis de la famille de Théodose. Il
paraît même que ce méprisable prétendant, instrument docile de la politique
de ses protecteurs barbares reprit momentanément la pourpre impériale[52]. Mais cette scission produite
par un mouvement de colère ne pouvait être sérieuse ni durable. En devenant
le beau-frère d'Honorius, Ataulphe s'était attaché à ce prince par les liens
indissolubles des intérêts de famille. Vers la fin de l'année 414, Placidie
lui donna un fils, et comme on devait croire alors plus que jamais
qu'Honorius, déjà veuf de deux femmes demeurées stériles, mourrait sans
postérité, cet enfant, petit-fils, par sa mère, du grand Théodose, dont on
lui fit prendre le nom, se trouva désigné dès sa naissance comme l'héritier
présomptif du trône d'Occident. Placidie,
femme d'un grand caractère et d'un esprit distingué, profita de cette
circonstance pour opérer un rapprochement entre son frère et son époux[53]. Un seul obstacle s'opposait à
cette réconciliation, qui des deux côtés était vivement désirée. Honorius ne
savait comment concilier les prétentions du chef des Wisigoths avec celles du
commandant général des milices romaines ; il éprouvait un embarras extrême à
tenir la balance égale entre ces deux hommes qui, maîtres de toutes les
forces militaires de l'empire, pouvaient disposer de sa destinée. Le titre de
patrice avait été accordé à Constance après son consulat, et ce titre
purement honorifique, inventé par Constantin, donnait à celui qui en était
revêtu un droit de préséance sur tous les autres dignitaires[54]. Le beau-frère de l'empereur ne
pouvait consentir à céder Je pas à un soldat parvenu. Il était donc
impossible que les deux rivaux continuassent à habiter la même province, et
il fallait trouver un prétexte honorable pour éloigner l'un ou l'autre : les troubles
d'Espagne en offrirent l'occasion. Ce pays
était resté dans l'état où se trouvait la Gaule avant la chute des
usurpateurs. Une partie de la province était livrée aux dévastations des
hordes vandales, l'autre, à une sorte d'anarchie qui avait succédé au règne
éphémère de Maxime, créé empereur par Geruntius, et dépouillé de la pourpre
par les soldats, après la mort du général auquel il devait son élévation. La
cour de Ravenne engagea Ataulphe à passer dans ces contrées pour en expulser
les bandes suéviques et y rétablir l'autorité impériale. Il devait ensuite
s'y fixer avec ses Wisigoths et y commander sans partage. On promit de placer
sous sa direction suprême l'administration civile et toutes les forces
militaires de la province, à l'exception de la flotte. Il lui fut même
interdit d'entretenir des vaisseaux dans les ports de l'Espagne, tant les
Romains attachaient d'importance à ne point laisser aux Barbares fédérés les
moyens d'affamer l'Italie, en interceptant les convois de blé de l'Afrique[55]. Ataulphe,
cédant aux instances de Placidie, accepta l'arrangement qu'on lui proposait.
Selon le témoignage d'Orose, il désirait sincèrement de relever la puissance
romaine de l'abaissement où elle était tombée ; en rétablissant l'ordre dans
l'empire, il travaillait pour les intérêts de son propre fils, et les
services qu'on attendait de lui en Espagne n'étaient pas moins essentiels que
ceux qu'il avait rendus à la Gaule. Un motif d'une autre nature put
contribuer à presser sa détermination. Depuis cinq ans la Gaule avait été
désolée par les invasions et les guerres civiles ; beaucoup de champs étaient
restés incultes ; les récoltes du pays ne suffisaient plus à la nourriture de
ses habitants et des nombreuses armées répandues sur son territoire. Il y
régnait une disette que toutes les chroniques contemporaines s'accordent à
signaler[56]. On ne pouvait fournir aux
Wisigoths les rations de blé qui leur avaient été promises, et ce fut là un
des plus graves sujets des plaintes et du mécontentement d'Ataulphe[57]. Il retrouvait dans la Gaule la
famine, qui l'avait forcé d'abandonner l'Italie. Le
départ étant donc résolu, Ataulphe, au printemps de l'année 415, donna
l'ordre à toutes les tribus de sa nation dispersées dans l'Aquitaine, de
quitter les villes qu'elles occupaient et de se réunir au pied des Pyrénées.
Cet ordre fut accueilli par les Wisigoths avec une vive répugnance. Toujours
errants depuis que les Huns les avaient forcés de se réfugier dans l'empire,
ils croyaient enfin avoir trouvé dans la Gaule la patrie nouvelle qui était
l'objet de tous leurs vœux : La fertilité de ces régions, leur climat
tempéré, les mœurs douces des habitants étaient autant de charmes qui les y
retenaient. Ils ne s'arrachaient qu'avec regret à cet heureux séjour pour
recommencer des guerres sanglantes, affronter de nouveaux dangers, endurer de
nouvelles fatigues sous un ciel brûlant. Ces marches perpétuelles leur
semblaient d'autant plus pénibles que les armées barbares étaient des nations
entières. Elles trainaient après elles, sur des chariots, leurs femmes, leurs
enfants, leurs richesses mobilières ; et c'est en partie à cette cause qu'on
doit attribuer la difficulté qu'elles éprouvaient à se nourrir, et la famine
qu'elles portaient partout sur leur passage. Leur
mécontentement s'aggravait d'ailleurs par la défiance que leur inspirait
depuis longtemps la conduite de leur roi. Les idées d'Ataulphe étaient plus
avancées que celles de son peuple. Il y avait à peine trente ans que les
Wisigoths étaient entrés dans l'empire, et il existait encore parmi eux
beaucoup d'hommes qui avaient vécu dans les forêts de la Pologne ou dans les
steppes sauvages du Dniéper. Ces guerriers farouches voyaient avec
indignation la préférence avouée de leur chef pour la civilisation romaine,
dont il adoptait les mœurs, le luxe, le langage, le costume. Son mariage avec
une princesse du sang impérial, l'ascendant trop connu qu'elle exerçait sur
lui, le rendaient encore plus étranger à ses compatriotes. Fier de cette
alliance, il avait rejeté jusqu'au nom de ses ancêtres ; il se faisait
appeler Flavius, nom de famille du grand Constantin, adopté depuis par les
empereurs et par tous ceux qui avaient avec la famille impériale quelques
rapports de parenté[58]. Si nous en croyons Orose, il
ne dissimulait pas même son mépris pour la barbarie de ses sujets, et le
mépris est ce que les nations pardonnent le moins à leurs chefs[59]. Cependant
la révolte n'alla pas alors au-delà du murmure. Le voisinage des légions
romaines commandées par Constance contenait les Wisigoths. Ils obéirent ;
mais leur colère retomba sur les malheureux Gaulois. Partout où ils le
purent, ils pillèrent les villes qu'ils quittaient et celles qui se
trouvaient sur leur passage, et ces scènes de désordre amenèrent quelques
incidents remarquables. Les
tribus d'Alains qui s'étaient unies aux Francs, en 406, et qu'on avait
admises au nombre des fédérés de l'empire, avaient été envoyées dans
l'Aquitaine après la défaite de Jovinus dont elles soutenaient le parti.
Elles se trouvaient placées comme toutes les milices de cette province sous
le commandement d'Ataulphe, et devaient suivre le mouvement des Wisigoths.
Arrivés sous les murs de Bazas, ces derniers voulurent piller la ville ; mais
les habitants fermèrent leurs portes et se défendirent avec courage.
Malheureusement, là, comme partout ailleurs, ils avaient dans leurs propres
foyers des ennemis dangereux ; ils ne tardèrent pas à reconnaître que leurs
esclaves étaient d'intelligence avec les assiégeants. Effrayés de cette
découverte, ils implorèrent secrètement la protection des Mains en leur
rappelant la fidélité qu'ils avaient jurée à l'empire. Les Alains
consentirent facilement à se séparer des Goths ; leurs ennemis naturels.
Admis dans la ville, ils forcèrent les soldats d'Ataulphe à lever le siège et
à poursuivre leur route. Eux-mêmes restèrent dans la Gaule et y formèrent des
colonies dont l'histoire se lie aux événements que nous aurons à retracer
plus tard[60]. Lorsque
la nation entière des Wisigoths fut réunie au pied des Pyrénées, Ataulphe
partit de Narbonne et vint joindre l'armée avec Placidie et toute sa cour.
Une des premières clauses du traité avait été l'abandon d'Attale. Cependant
il répugnait à Ataulphe de livrer lui-même ce malheureux aux vengeances
d'Honorius. Mais en quittant la Gaule il l'y laissa sans défense, et le
prétendant, privé de ses protecteurs, ne tarda pas à tomber entre les mains
des soldats de Constance qui l'envoya chargé de fers à Ravenne[61]. Un cruel chagrin venait alors
de frapper le roi des Wisigoths ; le jeune Théodose, cet enfant sur lequel
reposaient tant d'espérances, était mort presqu'en naissant. L'étoile du
successeur d'Alaric pâlissait. Dès qu'il fut au-delà des monts, les mécontentements
de son peuple éclatèrent avec plus de liberté, et les murmures commencèrent à
se transformer en complots. A peine arrivé à Barcelone, il fut assassiné par
un de ses écuyers, et sa mort devint le signal d'une révolution subite[62]. Les Wisigoths se soulevant en
masse élurent pour roi Sigeric, chef connu par son caractère féroce. Ce fut
comme une résurrection de la barbarie primitive. Sigeric poignarda de sa main
six enfants qu'Ataulphe avait eu d'une première femme qu'on croit avait été
sœur d'Alaric ; il laissa la vie à Placidie, peut-être pour conserver en elle
un otage précieux ; mais il la revêtit d'une robe d'esclave, et força la sœur
d'Honorius, la fille de Théodose, de marcher à pied dans la poussière devant
son cheval. Cette
réaction se manifestait avec trop de violence pour être durable. Tous les
Wisigoths attachés à la mémoire d'Alaric et d'Ataulphe, tous ceux qui avaient
paru incliner à la civilisation romaine se sentaient menacés par les fureurs
de leur nouveau maître, et dans cette classe se trouvaient compris les
principaux personnages de la nation. Ils se concertèrent pour arrêter un
mouvement parti des rangs inférieurs du peuple, et Sigeric périt assassiné
sept jours après son élection. Les chefs de l'armée lui donnèrent pour
successeur Vallia, guerrier renommé pour sa valeur, mais qui unissait
l'intelligence à la bravoure. La
masse de la nation demandait encore à grands cris la guerre contre l'empire.
Vallia parut d'abord répondre à ce vœu ; il fit les préparatifs d'une
expédition maritime dirigée contre l'Afrique. Mais privé bientôt de sa flotte
qu'une tempête dispersa au sortir du port et voyant les troupes de Constance
s'approcher des Pyrénées, il alla lui-même au-devant des propositions de paix
qu'on lui offrait. Placidie qui, depuis l'avènement du nouveau roi avait été
traitée avec honneur, fut remise avec tous les captifs romains entre les
mains du lieutenant d'Honorius. On stipula de nouveau la solde et les rations
que l'empire devait fournir aux Goths, et Vallia à ces conditions se chargea
de la tâche qu'Ataulphe avait entreprise en promettant de délivrer l'Espagne
des hordes suéviques[63]. Cette
promesse fut fidèlement remplie. Orose, terminant, en 416, son ouvrage
adressé à saint Augustin, dit que les dernières nouvelles qu'il recevait
d'Espagne lui annonçaient que la lutte était engagée avec acharnement entre
Vallia et les Barbares qui occupaient cette province[64]. Ce qu'il y a de singulier,
c'est que les Suèves et les Vandales écrivirent eux-mêmes à l'empereur pour
solliciter la faveur d'être admis au nombre des fédérés, offrant de faire
contre les Goths, dans l'intérêt de l'empire ce que ceux-ci avaient promis d'exécuter
contre eux : « Restez en paix avec tous, disaient-ils dans leur lettre,
dont Orose rapporte les propres termes ; laissez-nous disputer la victoire ;
le triomphe sera pour vous, si nous nous détruisons mutuellement[65]. » Tant il est vrai que le
seul objet des vœux de tous les peuples barbares était de devenir, à des
conditions avantageuses, sujets des empereurs, et, selon l'expression du
décret d'Honorius sur les terres létiques, de partager ainsi le bonheur des
nations civilisées, felicitatem Romanam sequentes. Ces
offres vinrent trop tard ; les succès de Vallia avaient déjà décidé la
question. Pendant les années 416 et 417, les Wisigoths soumirent tout le sud
de l'Espagne ; ils exterminèrent presqu'entièrement les Vandales de la
Bétique et les Alains de la Lusitanie[66]. Il ne resta dans la province
que les tribus vandales et suèves qui s'étaient cantonnées dans les montagnes
de la Galice, nom sous lequel on comprenait alors toutes les contrées au nord
du Tage jusqu'à l'Elbe et aux rochers des Asturies. La faction, de l'usurpateur
Maxime fut aussi définitivement abattue. Ce dernier des prétendants à
l'empire, après avoir longtemps erré dans l'intérieur du pays à la tête de
quelques partisans finit par être pris, conduit à Ravenne, et décapité dans
le cirque. L'autorité
impériale était donc rétablie dans l'Espagne comme dans les Gaules. Les
hordes barbares avaient été refoulées sur quelques points d'un accès
difficile. Les ambitieux qui avaient osé disputer la couronne aux fils de
Théodose avaient tous successivement expié leurs tentatives téméraires par la
captivité ou la mort. L'immense -plaie que l'invasion de 407 avait faite à
l'empire, semblait, après dix ans, prête à se cicatriser. Honorius, en 417,
entra triomphalement dans Rome, faisant marcher devant son char le malheureux
Attale, qui revenait captif dans la ville où il avait un moment régné, et
qu'on méprisa assez pour se borner à l'exiler dans l'île de Lipari[67]. Ce
triomphe était dû en grande partie aux armes des Wisigoths. On ne pouvait
méconnaître leurs services, mais on les voyait toujours avec inquiétude dans
une province où ils étaient à portée de dominer la navigation de la
Méditerranée et de menacer l'Afrique, ce précieux grenier des subsistances de
Rome. Lorsque la pacification de l'Espagne parut assez avancée pour qu'on pût
espérer de l'achever avec le seul secours des forces romaines, on s'empressa
de rappeler Vallia dans la Gaule dont leg Wisigoths eux-mêmes n'avaient point
cessé de regretter le séjour. Ils y revinrent en 418, et on les établit dans
l'Aquitaine, entre les Pyrénées et l'embouchure de la Garonne ; Toulouse
devint la résidence de leurs rois. Vallia y mourut cette année même, ne
laissant qu'une fille qu'il avait mariée à un chef des Suèves de la Gallice,
en concluant la paix avec ces Barbares au nom de l'empire, avant de quitter
l'Espagne. Théodoric, élu par la nation, lui succéda et commença dans la
Gaule la dynastie des rois Wisigoths[68]. La
tranquillité était alors rétablie dans cette grande province. Dès l'année
416, Honorius, étant maitre d'Attale, et croyant n'avoir plus rien à craindre
des factions ennemies de son gouvernement, fit proclamer par Constance une
amnistie dans laquelle étaient compris tous ceux qui, depuis dix ans, avaient
soutenu le parti des usurpateurs[69]. Cette mesure était d'autant
plus nécessaire qu'on aurait eu peine à trouver dans la Gaule un personnage
de quelqu'importance qui dans un temps ou dans un antre, ne se fût rattaché à
ce parti. Il est probable que la promesse de l'amnistie fut la base des
négociations entamées vers la même époque par le préfet Exupérantius avec les
rebelles des provinces occidentales et la condition de leur soumission à
l'Empire. Deux
ans plus tard, en 418, la paix intérieure continuant à s'affermir, Honorius
crut pouvoir convoquer de nouveau les assemblées provinciales ou conventus,
dont la tenue avait été interrompue pendant dix ans par les invasions et les
guerres civiles. La dernière réunion avait eu lieu au commencement du V.
siècle, à Arles, par l'ordre du préfet Pétronius, et ce fut cette ville que
le décret désigna pour être à l'avenir le siège de ces assemblées annuelles[70]. Mais la convocation ne
s'étendit qu'aux sept provinces méridionales, c'est-à-dire à ta Viennoise,
aux deux Aquitaines, à la Novempulanie aux deux Narbonnaises et aux Alpes
Maritimes, ce qui comprenait toutes les contrées situées au sud de la Loire,
depuis ce fleuve jusqu'aux Pyrénées et au sud de l'Isère, entre le Rhône et
les Alpes. Dans le reste de la Gaule que l'on appelait ultérieure, Gallia
ulterior ou posterior, l'autorité impériale n'était point encore
généralement reconnue. L'Armorique était occupée par les Bretons ; presque
tout le territoire des deux Belgiques et la Germanie inférieure, par les
Francs ; la Germanie supérieure, par les Allemands ; l'Helvétie et le pays
des Sequanes, par les Bourguignons. Les contrées non envahies par les Barbares,
telles que le Sénonais, l'Auvergne la Lyonnaise, le pays des Éduens, avaient
été le principal foyer des factions de Constantin et de Jovinus et étaient
encore troublées par des révoltes de bagaudes. Un passage de la vie de saint
Germain nous apprend qu'à cette époque ces provinces étaient soumises à une
administration particulière ; elles étaient régies par un gouverneur qui
résidait à Autun, et qui devait être subordonné au préfet d'Arles[71]. Sans doute on jugea qu'il
serait impossible ou dangereux de convoquer leurs députés. Mais une phrase du
décret semble indiquer que les décisions de l'assemblée d'Arles leur étaient
applicables quoiqu'elles n'y fussent pas représentées, car l'empereur dit
qu'en réunissant les députés des villes dans la cité qui était devenue le
siège de la préfecture des Gaules et de toute l'administration supérieure,
son intention était que rien de ce qui se ferait dans cette réunion ne pût
être ignoré des autres provinces et qu'on y traitât les intérêts des absents
avec la même équité que s'ils eussent été présents[72]. Il est à remarquer que les
Wisigoths s'établirent dans l'Aquitaine, précisément l'année même où fut
rendu ce décret, et que les députés de cette province n'en furent pas moins
convoqués à l'assemblée d'Arles, ce qui prouve qu'en assignant ce territoire
pour résidence à un corps de Barbares fédérés, on n'entendait pas le
soustraire à l'administration de l'Empire[73]. Nous
voici arrivés à la fin du règne d'Honorius ; nous touchons au terme de cette
grande époque de dissolution où commencèrent à paraître les germes de tous
les pouvoirs nouveaux qui devaient s'élever plus tard sur les ruines de
l'empire d'Occident. Déjà nous avons assisté à la formation primitive de
toutes les monarchies barbares qui se développèrent pendant la dernière
moitié du Ve siècle, sur le sol de la Gaule et se réunirent, au VIe, sous le
sceptre des Mérovingiens. Nous avons vu naître la puissance des Bretons de
l'Armorique, celle des Wisigoths, celle des Bourguignons, celle des Francs,
et nous avons constaté qu'aucune de ces dominations ne fut fondée sur le fait
simple de la conquête. Toutes pouvaient représenter un titre de concession
impériale qui légitimait leur origine ; toutes avaient commencé à exister en
vertu de traités qui les incorporaient à l'Empire et les soumettaient à sa
suprématie. Tous ces rois barbares avaient été des colons militaires, des
soldats fédérés au service de Rome avant de commander en maîtres à une
portion de ses sujets. Sans doute on ne peut pas dire que ces concessions
fussent toujours libres et spontanées, que ces traités ne fussent pas souvent
l'œuvre de la violence. Les empereurs, en admettant des nations entières sur
leur territoire, cédaient à une nécessité irrésistible, et n'acceptaient que
malgré eux ces nouveaux sujets qui s'imposaient à l'empire. Mais la
suzeraineté impériale n'en était pas moins reconnue en principe, et aux yeux
des peuples ce qui émanait d'elle était seule légitime. Cette situation a été
admirablement résumée dans une phrase de Procope, qui est la clef de toute
l'histoire de ces temps : « les empereurs, dit-il, ne pouvaient pas empêcher,
les Barbares d'entrer dans les provinces ; mais les Barbares de leur côté, ne
croyaient point posséder en sûreté les terres qu'ils occupaient tant que le
fait de leur possession n'avait pas été changé en droit par l'autorité
impériale[74]. » Cette double nécessité peut
seule donner l'intelligence des faits ; hors de là il n'y a qu'incertitude et
chaos. Il est
donc vrai que toutes les monarchies barbares qui ont composé l'Europe
moderne, sont nées dans le sein de l'empire romain, et ont commencé par se
nourrir de sa substance et par vivre de sa vie. Par conséquent, il est
impossible de séparer leur histoire de celle de cet empire et c'est pour
avoir voulu diviser ce qui était si indissolublement uni qu'on est tombé dans
les inconcevables erreurs qui ont longtemps défiguré et qui obscurcissent
encore les premiers chapitres de nos annales. Une
faute capitale a été la source de ces aberrations auxquelles les historiens
les plus judicieux et les plus savants ont été entraînés malgré eux. On a
voulu faire deux histoires, l'histoire moderne et l'histoire ancienne, comme
si la chaîne des événements pouvait être interrompue quelque part, comme s'il
y avait un point où la vie de l'humanité s'arrêtât tout-à-coup pour
recommencer aussitôt après sous une autre forme, comme si dans la nature tous
les changements ne s'opéraient pas par des transitions non moins
insaisissables que celle du crépuscule à la nuit. Évidemment il n'était pas
possible de déterminer la date précise à laquelle devait finir l'histoire
ancienne et commencer l'histoire moderne. Aussi ce point est-il toujours
resté dans la confusion et dans le vague. En
général, les écrivains classiques continuaient l'histoire ancienne jusqu'à la
chute d'Augustule et à l'établissement du pouvoir &Odoacre, en Italie,
c'est-à-dire jusqu'à l'année 476. Là tout était romain, comme au temps de
César et d'Auguste ; on ne parlait que de consuls, de sénat, de légions ;
tous les noms se terminaient en us ; nous étions en pleine antiquité ; mais
aussi à cette date fatale, le monde antique s'arrêtait subitement et mourait
sans laisser de traces. Ordinairement même l'auteur s'arrêtait aussi et
laissait à d'autres le soin de poursuivre un sujet qui sortait de sa
spécialité. Pour connaître la suite des événements, il fallait ouvrir un
autre livre, un livre d'histoire moderne, l'histoire d'Italie par exemple.
Là, plus d'empire, plus de Romains, mais des rois goths et lombards, des noms
d'hommes et de lieux empruntés aux idiômes modernes de l'Europe ; nous étions
transportés dans un monde tout nouveau, et si nous demandions dans quel
intervalle s'étaient passés les faits qui avaient dû amener cette étonnante
révolution, le mot de conquête répondait à tout. Au-delà
des Alpes, l'antiquité finissait encore plus vite. Même avant la mort
d'Honorius ; lors qu'en Italie on en était encore à l'histoire ancienne, la
Gaule avait déjà disparu ; nous étions dans le royaume de France sous le
règne de Pharamond, roi de France, ni plus ni moins qu'Henri IV ou
Louis XIV, et dont nos derniers monarques se croyaient de bonne foi les
successeurs en ligne directe. Là aussi, plus de Romains, plus d'empire, plus
de Gaulois ; Afranius Syagrius Égidius, maître de la milice des Gaules, était
le comte Gilles ou Gillon. La monarchie française apparaissait constituée
dans toute son indépendance ; les anciens peuples avaient été exterminés par
la conquête ou réduits en servitude ; il n'y avait plus à s'en occuper ; la
féodalité s'était fondée d'un seul jet ; les seigneurs étaient les Barbares
conquérants ; les serfs, les Romains vaincus. Toutes les distinctions de
race, d'origine, de langage entre les populations confondues sur le sol de la
Gaule, s'étaient subitement effacées ; il n'y restait plus qu'une nation, la nation
française, dont l'existence, nous disait-on, date de 1.400 ans, et dont
les lois et les mœurs n'avaient jamais pu avoir rien de commun avec celles de
ce vieil empire romain qui appartenait à l'histoire ancienne. On
m'accusera peut-être d'avoir chargé le tableau. Mais qu'on ouvre au hasard
quelques-uns des ouvrages les plus répandus dans les deux derniers siècles,
et l'on verra si telle n'a pas été jusqu'à nous, si telle n'est pas encore,
je ne dirai point pour les vrais savants, mais pour la majeure partie des
hommes du monde et de la jeunesse des écoles, l'histoire classique,
l'histoire officielle de cette grande époque du Ve siècle, l'un des âges les
plus remarquables de la vie du genre humain. Mon principal but, dans ce
livre, a été de combattre des préjugés historiques qui ont résisté
victorieusement dans le XVIIe siècle aux savantes publications des
Bénédictins et à l'inflexible logique de Dubos, et qui, bien qu'ébranlés par
les travaux justement célèbres de quelques-uns de nos contemporains sont loin
d'avoir perdu toute leur influence. Car rien n'est plus difficile à déraciner
qu'une erreur qui a passé dans l'enseignement public. Pour replacer la vérité
dans tout son jour, j'ai dû retracer les principales circonstances de
l'histoire du Bas-Empire, dans laquelle est nécessairement renfermée celle
des monarchies qui lui ont succédé. Je continuerai cette étude jusqu'au
commencement du Vie siècle, époque de la première rédaction des codes
germaniques. Mais avant de poursuivre nia tâche, je ne puis me dispenser de
dire quelques mots du roman qui a trop longtemps tenu dans nos annales la
place des faits réels. C'est
vers l'année 418 que les chroniqueurs du VIIIe siècle, suivis par tous les
historiens postérieurs, ont placé le règne de Pharamond, dont le nom ouvre
ordinairement la liste des rois de France, et commence l'histoire moderne.
Mais ici se présente, dès le premier abord, une observation qui suffirait
pour ébranler notre foi. Sans
avoir exercé sur les destinées du monde romain une action aussi puissante que
celle des Vandales, des Huns et surtout des Goths, les Francs ont néanmoins
joué un rôle assez important dans la première moitié du Ve siècle. Leur
résistance à l'invasion suévique, l'appui donné par eux aux usurpations de
Constantin et de Jovinus l'envahissement de toute la partie de la Belgique
située au nord de la Somme et de la forêt des Ardennes, sont des faits assez
graves pour avoir attiré l'attention des contemporains qui nous en ont
transmis fidèlement le récit. Comment se fait-il donc que le nom de
Pharamond, de ce premier monarque des Francs de ce fondateur de dynastie ne
se soit trouvé nulle part sous leur plume. Ils nous ont fait connaître
non-seulement les noms d'Alaric, d'Ataulphe, de Vallia, ces illustres chefs
des Wisigoths, mais encore ceux de Godégisile, roi des Vandales, de
Gundicaire, roi des Bourguignons, de Goar, roi des Alains. Comment ont-ils
oublié Pharamond ? Il y a plus ; tous les témoignages contemporains signalent
deux chefs nommés Nébiogast et Edobinc, comme les hommes les plus influents
parmi les Francs à cette époque. Ce sont eux qui commandent les troupes de
leur nation au service des usurpateurs de la Gaule ; ce sont eux qui
combattent les Romains et les Goths et périssent glorieusement dans cette
lutte inégale. Que faisait donc alors le roi Pharamond ? Si l'on en croit
tous nos historiens classiques, il passait le Rhin à la tête de son peuple,
envahissait la Gaule et y jetait les fondements de la monarchie française.
Mais d'où vient qu'un événement de cette importance a échappé à la
connaissance des Romains qui écrivaient à la même époque ? Comment aucun
d'eux n'a-t-il parlé de ce passage du Rhin par les Francs, du chef qui les
conduisait et des circonstances d'une aussi formidable invasion ? Nous savons
la date précise de l'entrée des Vandales, des Goths, des Bourguignons, des
Huns, des Alains dans la Gaule, et celle des Francs serait seule restée
inconnue ! Dans le cours du Me et du IVe siècle, les auteurs latins signalent
plusieurs invasions des Francs dans la Belgique ; ils n'en indiquent aucune
dans le Ve[75]. Concluons-en qu'au Ve siècle
les Francs n'ont point passé le Rhin en masse, et cela par la raison très
simple, que la plus grande partie de leur nation était dès lors depuis
longtemps fixée sur le territoire romain. Nous
avons suivi dans ce livre depuis le siècle d'Auguste, les tentatives
continuelles des Germains, c'est-à-dire des tribus teutoniques répandues
entre le Rhin et le Weser, pour pénétrer dans la Gaule-Belgique et s'y
établir. Nous avons indiqué les diverses colonisations de ces tribus, depuis
Auguste et Tibère, jusqu'à Maximien et Constance Chlore. Nous avons vu
apparaître pour la première fois, du temps de Julien, sur le sol même de la
Gaule, la distinction des Saliens et des Ripuaires. Enfin nous avons montré
que depuis la formation de ces colonies, on retrouve constamment les Francs
établis aux mêmes lieux et que chaque siècle leur apportait un accroissement
de population et une extension de territoire. Il n'y a donc pas eu pour eux,
à proprement parler, d'invasion ni de conquête ; il y a eu en quelque sorte
infiltration des tribus germaniques dans le nord de la Gaule, dans ces
campagnes incultes, dont les habitants sympathisaient de mœurs, de langage et
de caractère avec les Germains d'outre-Rhin. Les
colonies fondées par les empereurs furent 'e noyau autour duquel les tribus
franques vinrent se ranger successivement par des émigrations individuelles.
Lorsque l'Empire était en paix, lorsque ses frontières étaient bien gardées
et qu'un grand empereur les faisait respecter, le cours de ces émigrations
s'arrêtait. Mais il reprenait avec une nouvelle activité quand l'Empire était
affaibli ou agité par les guerres civiles et que ses frontières se trouvaient
dégarnies. Alors des bandes entières passaient le fleuve, soit à l'appel des
ambitieux qui se disputaient la couronne, soit d'elles - mêmes, et par cette
espèce d'attraction qui poussait tous les peuples à venir chercher sur le
territoire romain les bienfaits de la civilisation. Une fois entrés dans la
Gaule, ces Barbares traitaient avec les agents de l'Empire ou les
représentants des villes, ils obtenaient des terres létiques et s'y
établissaient avec leurs familles[76]. Ces émigrations se
multipliaient surtout dans les guerres d'extermination que les Germains se
livraient entre eux et où les vaincus n'avaient de choix qu'entre la mort et
la fuite. Car il est à remarquer que dans la plupart des grandes invasions,
les Barbares se présentèrent aux frontières de l'Empire, non en vainqueurs,
mais en suppliants et qu'ils y cherchèrent non une conquête, mais un asile. Ce fut
ainsi que les colonies franques de la Belgique s'étendirent, se fortifièrent
et finirent par occuper toutes les campagnes de cette province ; nous avons
vu dans quelles circonstances elles s'emparèrent même des villes et
arrêtèrent ainsi tout-à-fait l'action de l'administration impériale. La même
chose se passa dans l'Armorique, où la colonie des lètes bretons de Maxime
devint le noyau d'une émigration qui continua pendant près d'un demi-siècle
et finit par faire de cette province une seconde Bretagne, de même que la
Gaule-Belgique était devenue à la fin du Ve siècle une seconde France, et
commençait à porter le nom de Francia, qui, du temps d'Honorius,
n'était donné qu'à la Germanie. A
l'époque où l'on place le passage du Rhin par les Francs, il n'y avait
presque plus de Francs au-delà du Rhin. Par la guerre d'extermination que les
peuples suèves avaient faite aux nations germaines dans les premières années
du Ve siècle, les tribus restées sur la rive droite du fleuve avaient été
presque anéanties, et leurs débris était venus se joindre aux colonies
formées par leurs compatriotes dans la Belgique. La partie la plus reculée du
territoire des Francs, le pays montagneux qui avoisine le Hartz, fut alors
occupé par des peuples sortis des bords de la Baltique, par les Ruges, les
Hérules, les Varnes, que l'on confondit sous la dénomination générale de
Thuringiens, appliquée en tout temps aux habitants de ces montagnes ; quant
aux plaines qui s'étendent entre le Rhin et le Weser, et que dans le
moyen-âge on appela Westphalie, ce qui ne fut pas envahi par les Saxons et
les Frisons demeura presque désert et sous l'influence des chefs Ripuaires,
qui, en 413, fixèrent, comme nous l'avons vu, leur résidence à Cologne. Ainsi
eu résumé, le règne de Pharamond, le passage du Rhin par les Francs et leur
entrée dans la Gaule, sous la conduite de ce roi, au Ve siècle, sont des
faits dont on ne trouve aucune trace dans les documents contemporains, et
qu'il est même impossible de concilier avec la série des événements les plus
authentiques et les mieux connus. Cependant
on a cru rencontrer le nom de Pharamond dans la chronique de Prosper, prêtre
originaire d'Aquitaine, et qui vivait vers le milieu du Ve siècle. Sa
chronique, qui commence à la mort de Valens, en 378, et qui s'arrête à la
mort de Valentinien III, en 455, est très précieuse ; car l'auteur a pu être
témoin oculaire d'une partie des événements qu'il raconte. C'est un
témoignage d'une haute gravité et qui mérite une discussion particulière. Nous
possédons deux textes imprimés de la chronique de Prosper. Le premier édité
par Sirmond et Chifflet présente tous les caractères d'une incontestable
authenticité ; les évènements y sont marqués dans un ordre chronologique très
exact, et les dates indiquées pour chaque année par les noms des consuls ;
tous les faits qui y sont relatés s'accordent bien entre eux et avec le
témoignage des autres documents contemporains. Ce texte, qui mérite toute
confiance, se trouve ordinairement à la suite de la chronique de saint
Jérôme. Dans le
second texte publié par Pithou, la chronique commence et finit aux mêmes
époques que dans le premier, et cependant elle est plus courte, parce que les
faits y sont exposés plus laconiquement et pour ainsi dire en abrégé.
Beaucoup de passages du premier texte y sont littéralement reproduits ; mais
beaucoup d'autres sont tronqués ou même défigurés par des transpositions de
faits, de personnes et de lieux. On n'y voit aucune indication de dates, et
Pithou avoue lui-même que la chronologie y est très confuse ; il s'y
rencontre, en outre, des erreurs grossières en opposition avec le premier
texte, et qui n'ont pu échapper à un contemporain[77]. Malgré tous ses défauts, ce
texte de la chronique de Prosper n'est pas inutile à consulter, parce qu'il
contient quelques faits qui ne se trouvent pas dans le premier, et qui y ont
sans doute été ajoutés d'après d'autres écrits aujourd'hui perdus. Mais il
est évident que ce n'est pas là l'œuvre originale du prêtre d'Aquitaine ;
c'est une copie abrégée et infidèle comme on n'en faisait que trop dans ces
temps où chacun, obligé de reproduire par l'écriture les ouvrages qu'il
voulait conserver, les modifiait à sa manière, et n'en prenait que ce qu'il
jugeait utile à ses études personnelles. C'est
dans ce texte de Pithou que se trouve la liste des premiers rois de France,
intercalée au milieu des faits de la chronique, sans aucune liaison avec ce
qui précède et ce qui suit, et sans qu'il soit autrement question d'eux dans
la narration des événements historiques auxquels, s'ils avaient réellement
existé, ils devraient avoir pris part. Le premier de ces rois n'est rien
moins que le bon Priam, venu de Troie, pour régner sur les bords du Rhin ; et
le chroniqueur -ajoute naïvement qu'il n'a pas pu remonter plus haut. La
mention du monarque troyen suit immédiatement celle de la proclamation de
Maxime comme empereur dans la Grande-Bretagne, fait qui appartient à l'année
383. Elle est exprimée simplement dans ces termes : Priamus quidam regnat
in Francia quantum altius colligere potuimus. Le second roi est Pharamond
; la phrase qui le concerne vient après les passages qui parlent de la mort
d'Ataulphe et des traités faits avec l'empire par Vallia, événements des
années 415 et 416. Elle se borne à la formule suivante, répétée pour tous ses
successeurs : Pharamundus regnat in Francia. La chronique indique pour
la même année une éclipse de soleil et un signe miraculeux dans le ciel. Or,
comme il est constaté par les autres témoignages contemporains qu'il y eut
une éclipse de soleil le 19 juillet 418[78], et qu'ensuite une comète se
montra pendant quelques mois, ces deux indications ont déterminé tous nos
historiens à fixer à cette année la date précise du règne de Pharamond. Celui
de Clodion est mentionné, toujours dans les mêmes termes, après le récit de
la délivrance d'Arles, assiégée par les Goths, événement de l'année 426.
Enfin les mots Meroveus regnat in Francia, suivent la mention de
l'Invasion des Huns en Thrace, et de l'assassinat de Bleda par son frère
Attila, faits que la véritable chronique rapporte aux années 442 et 444. Je n'ai
pas besoin d'insister sur les nombreuses invraisemblances de ces courtes
indications. Le nom seul du roi Priam ne montre-t-il pas que ce n'est point
là un document sérieux ? Comment d'ailleurs Prosper aurait-il imaginé de
donner dans cette forme extraordinaire la liste des rois francs plutôt que
celle des chefs des autres nations qui jouaient alors un bien plus grand rôle
dans l'Empire ? Pouvait-il prévoir que ce peuple, alors obscur, étendrait un
jour sa domination sur toute la Gaule ? Comment surtout aurait-il désigné la
Belgique où les Francs étaient établis par le nom de Francia, qui de
son temps ne s'appliquait qu'à la Germanie, au-delà du Rhin[79] ? Il y a là autant
d'impossibilités que de mots ; j'ai presque honte d'entrer dans de si longs
détails pour attaquer ce qui ne saurait être défendu, et je me hâte de
conclure en affirmant que ces passages de la chronique de Prosper dans le
texte tronqué et défiguré de Pithou sont évidemment des interpolations faites
par quelques copistes ignorants de l'époque mérovingienne. Au
reste, si la chronique de Prosper a été quelquefois citée par les écrivains
modernes à l'appui de l'histoire fabuleuse des quatre premiers rois de
France, ce n'est pas là que cette tradition a été originairement puisée. Sa
véritable source est dans deux écrits postérieurs de trois siècles à l'époque
dont il s'agit ; l'un est l'histoire anonyme des Gestes des rois francs,
qui s'arrête à la mort de Chilpéric, et à l'avènement de Thierry IV, en 721,
et qui par conséquent a été rédigée au commencement du siècle. L'autre est
une histoire des Francs, écrite à la fin du même siècle, sous le règne de
Pépin, par Frédégaire le scolastique[80]. Les premiers chapitres de ces
deux ouvrages ne sont en grande partie qu'une reproduction abrégée de la
grande histoire ecclésiastique de Grégoire de Tours, le plus précieux
monument littéraire de l'époque mérovingienne. Là, comme dans le texte de
Pithou, comparé à la véritable chronique de Prosper, un grand nombre de
passages sont copiés littéralement ; mais beaucoup d'autres sont altérés par
des transpositions de dates ou des méprises sur les noms d'hommes et de
lieux, et de nombreuses additions prouvent que les compilateurs n'ont pas
puisé à une source unique. C'est
dans ces chroniques du VIIIe siècle que se trouve l'histoire des premiers
rois de France, telle qu'elle est racontée dans nos livres classiques. Il
n'est pas inutile de rechercher comment cette tradition s'est formée ; car
une erreur n'est jamais complétement déracinée, tant qu'on n'en a pas
expliqué l'origine. Le
premier élément de ces récits mêlés de fables et de réalités n'a pu être
qu'une histoire généalogique de la famille de Clovis, composée très
probablement sous les premiers successeurs de ce prince. Chez tous les
anciens peuples du midi et de l'ouest de l'Europe, chez les Grecs, les
Romains, les Celtes, le système des castes a longtemps dominé. De là, pour la
classe noble ou aristocratique un grand attachement aux souvenirs
généalogiques, un grand soin à les transmettre intacts de génération en
génération, et une prétention constante à les faire remonter aussi haut que
possible. Les poèmes d'Homère contenaient les traditions généalogiques de
toutes les familles illustres de la Grèce, et ce fut ce qui leur donna une
vogue si universelle dans l'antiquité. A Rome, chaque famille patricienne
avait son histoire généalogique qu'elle conservait religieusement, et c'est à
ces archives domestiques que Tite-Live a emprunté presque tout ce qu'il
raconte des premiers siècles de la République. II en était de même dans la
Gaule pour les familles nobles ou sénatoriales de chaque cité ; elles
connaissaient parfaitement leurs généalogies, qu'elles poussaient très loin,
et il est facile de voir dans les écrits des auteurs gaulois, contemporains
du Bas-Empire, qu'ils étaient très bien informés de la filiation de toutes
les grandes maisons de leurs provinces[81]. Chez
les nations germaniques, au contraire, l'état social était fondé sur un
système d'égalité presque pure qui laissait peu de prise aux vanités
nobiliaires. Aussi leurs traditions généalogiques étaient-elles très bornées,
et c'est pourquoi nous sommes si mal instruits de leur histoire nationale ;
car toutes les histoires primitives ne sont que des souvenirs de familles. Mais
lorsque les chefs de ces nations furent établis sur le territoire de
l'Empire, lorsqu'ils arrivèrent aux grades les plus élevés de la milice
impériale, et surtout lorsqu'ils gouvernèrent en maîtres absolus les
provinces qu'ils occupaient, ils ne purent rester dans cet état d'infériorité
de race vis-à-vis des nobles gaulois ou romains qui se pressaient autour
d'eux pour former leur cour. L'orgueil même de leurs nouveaux sujets y était
intéressé ; ces fiers patriciens auraient rougi d'obéir à des rois sans
aïeux. Il fallut donc composer des généalogies aux princes barbares, et les
rhéteurs gaulois se chargèrent de cette tâche si bien appropriée à leurs
habitudes de servilité et de flatterie. Pour la remplir, ils trouvèrent peu
de secours dans les souvenirs traditionnels de leurs maîtres. Clovis
ne parait avoir connu bien positivement que le nom de son père et celui de
son aïeul. Grégoire de Tours, qui vivait au vie siècle, et qui était un des
hommes les plus instruits de l'époque, avait fait des recherches spéciales
sur l'origine des rois francs ; il avait rassemblé tous les textes qui
pouvaient se rapporter à son sujet, et l'avait traité avec l'importance qu'il
devait y attacher dans les idées de sa caste et de son temps. Cependant il se
borne à affirmer que Clovis était fils de Childéric, et que Childéric avait
pour père Mérovée ; il ajoute, mais sans oser l'assurer, que, selon l'opinion
de quelques-uns, Mérovée était de la famille de Clodion, et il ne remonte pas
plus loin[82]. Le nom de Pharamond ne se
trouve nulle part dans ses écrits. Au-delà de Clodion, il n'y avait donc
qu'une obscurité complète, et les généalogistes gaulois durent suppléer par
des hypothèses à l'absence de tout document historique. L'étymologie
même du nom de Pharamond semble indiquer plutôt une personnification typique
de la nation franque qu'un personnage réel, et cette supposition est d'autant
plus vraisemblable que ce nom n'a jamais été porté ni avant, ni depuis par
aucun prince de la race germanique, quoique les noms propres des Germains
soient en général peu variés et par conséquent se reproduisent souvent dans
l'histoire[83]. Néanmoins il n'est pas
impossible qu'il ait existé ; dans un temps quelconque un chef salien appelé
Warmund ou Pharamond ; je dis seulement que cela n'est nullement prouvé, et
que c'est même très peu probable. La date qu'on assigne ordinairement à ce règne
est une époque marquante dans la destinée des Francs. C'est celle où,
profitant des troubles de l'Empire, ils s'emparèrent des villes de la
Belgique, et se constituèrent, pour la première fois, dans cette province,
une puissance réelle. Nous verrons même plus tard qu'il y a quelque
vraisemblance dans la tradition rapportée par l'auteur des Gestes, qui
attribue au temps où l'on place le règne de Pharamond la première rédaction
ou plutôt la première compilation orale de la loi Salique. Antérieurement
à cette époque, on ne trouvait plus sur le sol de la Gaule, que des lètes
francs, dont les chefs n'avaient d'autre illustration que celle des grades
qu'ils obtenaient au service de l'Empire. Les descendants de ces chefs
avaient pris rang pour la plupart dans l'aristocratie romaine, et se
trouvaient compris parmi les sujets des rois mérovingiens. Nous avons vu que,
dès la fin du Ve siècle, un petit-fils du fameux Arbogaste était comte de
Trèves, sous l'autorité des rois Ripuaires. Il fallait à la race royale une
autre origine. On la chercha au-delà du Rhin. Les
derniers chefs indépendants des Germains d'outre-Rhin, qui jetèrent quelque
éclat dans l'histoire, furent Marcomir et Sunnon, qui vivaient à la fin du
IVe siècle. En 387, ils profitèrent du moment où l'usurpateur Maxime s'était
porté sur l'Italie avec toute l'armée des Gaules, pour faire une invasion
dans les provinces rhénanes. Ayant passé le fleuve, ils assiégèrent Cologne,
et s'avancèrent dans l'intérieur du pays en ravageant les campagnes jusqu'à
la forêt des Ardennes. Maxime avait laissé à Trèves deux de ses lieutenants,
Nannius et Quintinus, avec un petit corps de troupes, pour la garde de son
fils Victor, qu'avant son départ il avait fait proclamer Auguste. Ces
généraux marchèrent contre les envahisseurs, repoussèrent ceux qui
assiégeaient Cologne, coupèrent la retraite aux bandes qui s'étaient
enfoncées plus avant dans le pays, et en firent un grand carnage dans la
forêt des Ardennes, où ils les avaient acculées. Mais lorsqu'ils voulurent
user de représailles en poursuivant leurs ennemis au-delà du Rhin, les Francs
se retirèrent devant eux, laissèrent brûler leurs villages et leurs récoltes,
et, après avoir attiré les Romains au milieu des bois et des marécages, les
surprirent dans une embuscade où ils leur firent éprouver des pertes immenses
; les légions jovienne et herculéenne y furent presque détruites[84]. L'année suivante, Maxime ayant
été battu, et tué près d'Aquilée, Théodose envoya Arbogaste dans la Gaule
pour soumettre cette province à l'autorité du jeune Valentinien. Arbogaste y
trouva peu de résistance ; les troupes de Maxime vinrent se ranger sous ses
drapeaux, et lui livrèrent le malheureux Victor, dont la mort acheva
d'abattre le parti de l'usurpation. Tranquille
de ce côté, Arbogaste songea aussitôt à venger les outrages que les armées
romaines avaient éprouvés dans la campagne précédente, sous les ordres des
lieutenants de Maxime. Il sentait combien un succès remporté sur les Francs
donnerait de popularité au parti vainqueur, et d'ailleurs il était
personnellement animé de cette haine jalouse qui existait toujours entre les
Barbares indépendants et ceux qui étaient engagés au service de l'Empire. Il
pénétra donc avec des forces supérieures dans la Germanie, où les Francs
n'osèrent pas même le combattre, et après avoir parcouru sans obstacle,
toutes les plaines de la Westphalie, il ne s'arrêta qu'aux montagnes du Harz,
dont Marcomir, chef des Cattes ou Francs-Saliens, défendit avec succès les
positions inaccessibles. Le
caractère de ces deux expéditions est tout-à-fait le même que celui des
guerres du siècle d'Auguste, si bien décrites par Tacite ; on croit voir un
nouveau Germanicus, vengeant par ses victoires une défaite semblable à celle
de Varus. Cependant si les chefs des Francs avaient été humiliés, ils avaient
conservé leur indépendance, et, selon leur usage, après la retraite des
Romains, ils avaient repris possession de leur pays[85]. Il était réservé à la
politique de Stilicon d'achever ce que la force des armes n'avait pu faire.
Ce rusé Vandale, par son or et ses intrigues, sema la division dans le sein
des tribus germaniques, et souleva contre Sunnon et Marcomir leurs propres
sujets ; le premier fut massacré par ses compatriotes ; le second, livré aux
Romains, finit ses jours dans l'exil en Toscane[86], et Stilicon les remplaça par
des chefs de son choix. Tels
sont les faits qui donnèrent de la célébrité aux noms de Sunnon et de
Marcomir, et firent considérer ces deux chefs comme les derniers
représentants de l'indépendance germanique. En effet, immédiatement après
eux, commença la guerre d'extermination que les Francs eurent à soutenir
contre les Suèves, les Vandales et les Alains, guerre qui occupa les
premières années du Ve siècle, et se termina, en 406, par la destruction ou
l'émigration, sur le territoire romain, de presque toutes les tribus germaines
qui habitaient entre le Rhin et le Weser. Depuis
cette époque, les Francs n'eurent plus d'existence historique que sur le sol
de la Gaule. D'après cela, il est facile de concevoir pourquoi les
généalogistes firent remonter la filiation, de Clovis jusqu'à l'un des deux
héros dont nous venons de retracer les exploits, et donnèrent Marcomir pour
père à Pharamond[87]. Cette supposition n'avait
d'ailleurs rien d'invraisemblable, puisque Marcomir était chef des Cattes, et
que cette nation germanique a été, comme nous l'avons vu, la souche des
Francs-Saliens. A ce
point, les traditions germaniques s'arrêtaient tout-à-fait, et ne
fournissaient plus même aux scolastiques gaulois des noms propres qui pussent
leur servir de jalons pour renouer la chaîne des temps. Leur imagination
s'exerça dans ce vide en pleine liberté, et naturellement elle suivit le
cours des idées les plus répandues à cette époque dans la société romaine.
Les œuvres de Virgile étaient pour cette société l'objet d'une admiration qui
allait jusqu'au fanatisme. Nous savons par un passage de Grégoire de Tours,
que l'étude de ce poète composait à peu près au VIe siècle toute l'éducation
scolaire[88]. L'Énéide était devenue pour
les païens un livre sacré qu'ils opposaient en quelque sorte à l'Évangile.
D'après une superstition très en vogue alors, quoique condamnée par les
conciles, les chrétiens ouvraient l'Évangile au hasard, et croyaient trouver l'indication
de l'avenir dans la lecture du premier passage qui frappait leur vue ; les
païens employaient l'Énéide au même usage ; c'est ce qu'on appelait les sorts
virgiliens, sortes virgilianœ, par opposition aux sorts des saints,
qui étaient ceux qu'on tirait des livres chrétiens, et beaucoup de gens, pour
plus de sûreté, avaient recours à la fois aux deux méthodes. Cette
grande vogue de l'Énéide, ce caractère presque divin dont elle avait été
revêtue ne tenait pas uniquement au mérite du poète ; car ses autres ouvrages
n'inspirèrent jamais la même vénération. Écrit sous les yeux d'Auguste, au
moment où ce politique habile jetait les bases de la puissance impériale qui
devait rendre ses successeurs maîtres du monde, ce livre avait un but élevé.
C'était un résumé poétique de l'histoire généalogique de la famille Julia, à
laquelle Auguste s'était rattaché par l'adoption de César. Comme toutes les
grandes familles patriciennes, les Jules conservaient religieusement les
légendes fabuleuses qui se rapportaient à leur origine. Leurs ancêtres
étaient sortis d'Albe, et faisaient remonter leur filiation jusqu'à un
personnage probablement imaginaire, Julus, fils d'Énée et petit-fils
d'Anchise et de la déesse Vénus ; car ces orgueilleux patriciens voulaient
tous placer le premier anneau de leur chaîne généalogique dans les cieux[89]. Cette origine troyenne,
revendiquée par la famille en qui s'était pour ainsi dire incarnée la
puissance romaine fut bientôt adoptée par le peuple romain lui-même.
Antérieurement au siècle d'Auguste on trouve peu de traces de cette croyance
; mais elle était déjà admise sans contestation sous Tibère, lorsque les
habitants de la moderne Ilion réclamèrent par ce motif l'honneur d'élever un
temple à l'empereur[90]. Le caractère sacré qui, on ne
saurait trop le répéter, s'attachait dans les idées païennes à Rome
divinisée, et par suite aux empereurs et à leur famille, s'étendit jusqu'au
livre qui contenait en beaux vers cette légende vénérée. L'origine
troyenne devint pour le monde romain tout entier le type de la plus haute
noblesse[91]. Les familles, comme les
peuples, cherchèrent à s'en rapprocher. Nous en avons déjà cité des exemples
; l'époque à laquelle nous sommes arrivés en offre un très remarquable. Au
milieu du Ve siècle, lorsque les Celtes d'Auvergne, pressés par les Goths, jetaient
leur dernier cri de fidélité à l'Empire dont ils imploraient le secours ils
ne manquèrent pas d'invoquer leur fraternité supposée avec le peuple-roi et
le nom des Troyens, qu'ils prétendaient être leurs communs ancêtres[92]. Les
généalogistes gaulois ne pouvaient mieux faire que d'attribuer cette origine
à la dynastie mérovingienne, qui avait remplacé dans la Gaule la majesté
impériale. Aussi mirent-ils en tête de leur légende les noms homériques de
Priam et d'Anténor[93]. Selon eux, les Troyens,
échappés à la ruine de leur ville, sous la conduite d'un des fils de leur
roi, avaient traversé la mer Noire et les Palus Méotides, et étaient arrivés
en remontant le Danube, jusque sur les bords du Rhin. Là, ils s'étaient créé une
nouvelle patrie, et les Romains, admirant leur bravoure, leur avaient donné
le nom de Francs, qui, en grec, dit l'auteur des Gestes, signifie féroces,
singulière interprétation du véritable sens de leur nom germanique transporté
à une autre langue par le dédain des Gaulois pour les idiômes barbares[94]. Après
être devenus les alliés de l'Empire et avoir combattu avec gloire les Alains,
ennemis de Rome, ils s'étaient soulevés contre l'empereur Valentinien, qui
voulait leur imposer un joug onéreux ; mais ils n'avaient pu triompher de la
valeur romaine, et Aristarque, commandant de la milice impériale, les avait
vaincus non sans un grand carnage des deux côtés[95]. Le roi
Priam fut tué dans la bataille. Alors, sortant de la Sicambrie, ils étaient
venus s'établir près de l'embouchure du Rhin avec leurs chefs, Marcomir, fils
de Priam, et Sunnon, fils d'Anténor ; puis, Sunnon étant mort, ils n'avaient
phis voulu avoir qu'un seul roi, comme les autres peuples, et ils avaient
demandé conseil à Marcomir, qui avait désigné à leur choix son propre fils
Pharamond. Ce jeune prince, élevé sur le pavois, avait été le premier des
rois chevelus. En même temps, ils avaient demandé une loi, et leurs
conseillers, Wisogast, Wisowast, Arogast et Salegast leur avaient donné la
loi salique[96]. Tel est
le roman historique par lequel commence la chronique des Gestes des Francs ;
écrite vers 736. Mais quel en fut le premier auteur ? Doit-on l'attribuer à
ce grammairien de Toulouse, contemporain de Clovis, qui prenait le nom de
Virgile, et dont M. Quicherat a révélé dernièrement dans la bibliothèque de
l'École des Chartes, l'existence et les ouvrages ? c'est ce qu'il serait
difficile de décider avec le peu de renseignements que nous avons. Il est
seulement bien constant que si cette légende existait du temps de Grégoire de
Tours, à la fin du VIe siècle, elle avait encore peu de crédit ; car ce
savant évêque, qui vivait à la cour des rois mérovingiens, ne la connut point
ou la dédaigna puisqu'il n'y fait aucune allusion. Il n'est pas moins certain
que l'ignorance toujours croissante du VIIe siècle put seule confondre toutes
les dates, au point de faire Priam contemporain de Valentinien et père de
Marcomir, anachronisme grossier que Grégoire de Tours n'aurait point commis.
Les interpolations que nous avons signalées dans la Chronique de Prosper
doivent aussi remonter à cette époque, dont les idées historiques furent
résumées au commencement du VIIIe siècle par l'auteur des Gestes des Francs. Pendant
le cours de ce dernier siècle, un nouvel élément vint se combiner avec les
fictions romaines et les traditions germaniques. La prédominance des
Francs-Austrasiens dans le gouvernement de l'état, avait fait naître des
rapports plus fréquents entre les sujets des rois mérovingiens et les peuples
du nord de l'Europe. Par la guerre, par le commerce, par les expéditions
maritimes, les Francs étaient entrés en contact habituel avec les Saxons et
les Normands de la Scandinavie ; ils reçurent d'eux quelques notions confuses
des traditions odiniques, et les reportèrent dans leur propre histoire. C'est
à cet ordre d'idées qu'appartiennent les récits de Frédégaire, qui écrivait,
comme nous rayons vu, à la fin du règne de Pépin et au commencement de celui
de Charlemagne. Comme l'auteur des Gestes, Frédégaire fait remonter l'origine
des rois francs jusqu'à Priam, et cite à l'appui de cette assertion saint
Jérôme et Virgile[97]. La citation de Virgile
s'explique d'elle-même puisqu'il s'agit de la ruine de Troie, prise par les
stratagèmes d'Ulysse : quant à saint Jérôme, si Frédégaire invoque son
autorité, c'est sans doute parce qu'il avait sous les yeux un exemplaire
interpolé de la Chronique de Prosper, semblable à celui que Pithou a publié,
et que cette chronique se mettait ordinairement à la suite des œuvres du
saint docteur de Bethléem. Jusque-là le scholastique du VIIIe siècle ne
s'éloigne en rien des chroniqueurs du VIIe. Mais après avoir fait sortir les
Francs de Troie, il les place sous la conduite d'un roi nommé Friga, et les
partage en deux bandes. Les uns vont conquérir la Macédoine[98] ; les autres, appelés Frigiens
du nom de leur chef, parcourent l'Asie, remontent le Danube et viennent
s'établir sur les bords de ce fleuve et de la mer Océane. Alors une nouvelle
division s'introduit parmi eux. Conduite par le roi Francion, une partie des
Troyens se fixe près du Rhin et veut y bâtir une nouvelle Troie[99] ; mais, par un arrêt du Destin,
cette entreprise reste inachevée : ce sont là les vrais ancêtres des Francs.
L'autre partie demeure dans l'Orient, et élit un roi nommé Turchot, qui donne
à ses sujets le nom de Turcs. Si l'on compare ces traditions avec celles que
nous ont transmis les sagas du nord, et particulièrement l'Hervarar saga, il
est aisé d'y reconnaître une origine commune. Nous avons déjà eu occasion de
signaler plus haut ces remarquables analogies[100]. Ce fut
aussi dans le VIIIe siècle, qu'on inventa la naissance miraculeuse de
Mérovée, fils d'un monstre marin[101], et le songe de la reine
Ba-sine, épouse de Childéric et mère de Clovis. Dans la première nuit qu'elle
passa avec son époux, cette princesse dit à Childéric : « lève-toi, vas aux
portes du palais et rapporte à ta servante ce que tu auras vu. » Le roi
se lève et voit passer devant le palais un lion, une licorne et un léopard.
Il rend compte de cette vision à la reine qui lui dit : « sors de nouveau et
raconte-moi encore ce que tu auras vu. » Le roi sort et voit passer des
loups et des ours. Sur les instances de sa femme il sort une troisième fois ;
mais il ne voit plus que des chiens et des animaux immondes se roulant dans
la fange et se déchirant entre eux[102]. Ce songe qui annonçait la
décadence de la dynastie mérovingienne, n'a pu être évidemment imaginé que
dans les derniers temps de cette dynastie, et dans l'intérêt de l'usurpation
des Carlovingiens. C'est une règle générale que les prophéties historiques
doivent être réputées postérieures aux événements qu'elles prédisent. Ici se
terminent les fictions que les chroniqueurs des VIIe et VIIIe siècles
ajoutèrent aux premiers chapitres de nos annales. A part ces additions, on ne
trouve dans l'histoire des Gestes ou dans celle de Frédégaire que des
extraits tronqués et défigurés de Grégoire de Tours et des écrivains grecs ou
latins du Ve siècle. Frédégaire ne parle pas de Pharamond ; il lui substitue,
comme père de Clodion, un chef franc, appelé Théodemir, fils de Richimer[103], que Grégoire de Tours nomme
seulement pour dire qu'il périt par le glaive avec sa mère Ascila. Il est
difficile de dire pourquoi Pharamond a été préféré en qualité de personnage
historique à ce Théodemir qui parait au moins avoir réellement existé, quoique
nous ignorions dans quel temps et dans quelles circonstances, car le passage
de Grégoire de Tours où il est nommé, est donné par le savant évêque comme
extrait des fastes consulaires[104]. Depuis
l'époque carlovingienne, les chroniqueurs ne firent plus que se copier les
uns les autres. Cependant la période des chansons de gestes et des romans de
chevalerie produisit beaucoup de contes fabuleux sur Pharamond et ses
premiers successeurs ; mais les romanciers du XIIe siècle, moins heureux que
ceux du VIIe, ne réussirent pas à faire passer leurs fictions dans le domaine
de l'histoire. A la renaissance des études, au XVIe siècle, les récits de
Frédégaire et de l'auteur inconnu des Gestes des Francs avaient acquis, en
passant de bouche en bouche et de livre en livre, pendant 800 ans, un
caractère d'authenticité traditionnelle que personne n'osait plus contester.
Des actes publics leur avaient donné une sorte de consécration officielle ;
ils étaient liés à nos souvenirs d'existence nationale, à l'illustration
généalogique de nos rois, et il y aurait eu pour ainsi dire, crime d'état à
vouloir les attaquer[105]. Au XVIIe siècle la famille des
Bourbons faisait revivre pour son propre compte les prétentions des
Mérovingiens à l'origine troyenne ; les noms d'Hectorides, de Trojugenœ
appliqués à des membres de la famille royale se rencontrent fréquemment dans
les monuments littéraires et historiques de cette époque[106]. Ces préjugés avaient alors
tant de puissance que les savants Bénédictins, tout en publiant des documents
qui en démontraient la fausseté, n'osèrent jamais les combattre de front.
Dubos seul eut cette audace, et une clameur universelle s'éleva contre lui :
il n'est pas encore relevé du discrédit où les préventions de ses
contemporains l'avaient fait tomber. A la vérité il avait mêlé des erreurs
palpables à ses excellentes démonstrations de la réalité historique méconnue
; mais on ne voulut voir en lui que son côté faible, et l'on ne tint pas
compte de la nouveauté de ses aperçus et de ses appréciations exactes des
textes contemporains du Va siècle. Son ouvrage n'en a pas moins été, jusqu'à
ces dernières années, le seul où la dissolution de l'empire et l'origine de
notre monarchie, soient présentées sous leur véritable point de vue. Notre
histoire classique et officielle est donc restée jusqu'à présent composée
avec les textes de Frédégaire et de l'auteur des Gestes, et en partie avec
celui de Grégoire de Tours dont on a fait malheureusement moins d'usage que
des deux autres, parce qu'il a été longtemps moins connu à cause de la
tendance qu'ont toujours les âges d'ignorance à substituer les extraits et
les abrégés aux ouvrages originaux. Cependant on a de bonne heure écarté le
roi Priam, qu'il était trop difficile de faire accepter à des générations
familiarisées avec l'étude de l'antiquité. Mais on a maintenu et l'on
maintient encore dans la plupart des livres d'histoire les noms des quatre
premiers rois : Pharamond, Clodion, Mérovée et Childéric, quoique deux
d'entre eux seulement, Childéric et Clodion, aient une existence historique
bien constatée, et qu'encore les faits que l'on rapporte d'eux soient pour la
plupart apocryphes ou dénaturés. Mes
lecteurs me pardonneront cette longue digression ; elle était indispensable.
J'ai dû expliquer pourquoi je m'écartais entièrement des traditions qui ont
été jusqu'ici généralement accréditées ; j'ai dû dégager le terrain des
ruines qui l'encombraient avant d'apporter ma pierre à la construction du
nouvel édifice historique dont les savants travaux de nos contemporains ont
déjà posé les bases. Je vais maintenant reprendre ma tâche avec plus de
liberté, et m'attacher à démontrer comment les colonies formées par les
Barbares dans la Gaule, se développèrent à la faveur de l'affaiblissement de
l'autorité impériale et finirent par arriver à l'état de monarchies
indépendantes. FIN DU PREMIER VOLUME
|
[1]
Orose, liv. VII, c. 40. Zosime cite encore un nommé Marcus qui dans ce désordre
aurait été empereur pendant quelques jours.
[2]
Salvien.
[3]
Zosime, liv. VII.
[4]
Dans leur retraite, ces troupes furent attaquées au passage des Alpes par les
bagaudes ou paysans armés, qui les forcèrent d'abandonner leur butin (Zosime,
liv. VI). C'est une preuve de plus de l'adhésion des populations gauloises à la
cause de Constantin.
[5]
Plusieurs éditions de ces lettres portent à tort Ageruntiam, ou même Agerucchiam.
[6]
Orose, liv. VII, c. 40.
[7]
Zosime, liv. VI.
[8]
Orose, lib, VII, c. 40. La Notice de l'Empire mentionne trois corps qui
portaient ce nom. Ces noms prouvent que la Notice n'a pu être rédigée qu'après
l'avènement d'Honorius, c'est-à-dire, après l'année 395. D'un autre côté,
Claudien cite parmi les troupes qu'on fit passer en Afrique pour combattre la
révolte de Gildon, en 397, les légions Jovienne, Nervienne, Honorienne-Félix,
et celle des Lions, qui sont indiquées dans celte pièce officielle comme tenant
garnison dans la Gaule. La date de la rédaction de la Notice se trouve ainsi
fixée incontestablement à l'armée 396.
[9]
Prosper, Chron., ad ann. 409.
[10]
Chronique d'Idace, évêque de Lemos.
[11]
Ce fut à la même époque qu'Attale fut nommé préfet de Rome. Mais lorsqu'Alaris
eut fait de ce préfet un empereur, Honorius s'aperçut qu'il était trahi par son
nouvel entourage. Jovius le quitta pour se joindre à Attale ; les officiers
barbares s'insurgèrent, et, après quelques révolutions ministérielles, le
prince, que des secours envoyés d'Orient avaient mis en état de maintenir son
autorité, confia le commandement général des milices au Romain Constantius dont
nous parlerons tout-à-l'heure.
[12]
Orose, liv. VII, c. 42.
[13]
Greg. Tur., liv. II, c. 9.
[14]
Prosper, Chron. Saint Augustin et saint Jérôme font un grand éloge de
Dardanus ; Sidonius, au contraire, en dit beaucoup de mal. Cela s'explique
facilement. L'évêque d'Hippone, le solitaire de Bethleem ne voyaient que les
services rendus à l'empire. Sidoine, petit-fils d'Apollinaris préfet nommé par
Constantin, haïssait dans Dardanus le persécuteur du parti soutenu par sa
famille et par toute l'aristocratie gauloise.
[15]
Orose, liv. VII, c. 43.
[16]
Selon un historien goth, Jornandès, Théodoric, le plus grand des rois barbares,
crut arriver au faite des honneurs lorsqu'il fut nommé consul.
[17]
Apollinaris et Rusticus étaient amis, et, si l'on en croit Sidoine, ils ne se
dissimulaient pas les vices des usurpateurs qu'ils servaient. Epist. 8,
lib. 5.
[18]
Grégoire de Tours, lib. XI, c. 9.
[19]
Prosper, Chron. ad ann. 413.
[20]
Salvien, de Judicio Dei. — Id., epist. I.
[21]
Salvien, de Judicio Dei, lib. V.
[22]
La date précise de l'évacuation temporaire de Trèves est difficile à
déterminer. Nous verrons plus tard qu'il est probable qu'elle n'eut lieu
qu'après la mort d'Honorius, au commencement du règne de Valentinien.
[23]
Il ne parait pas que Cologne ait été pillée comme Trèves. Salvien dit seulement
que les Barbares s'y établirent.
[24]
Ammien Marcellin, liv. VI. Les Romains, au contraire, n'habitaient que les
villes et comptaient pour rien les campagnes, qui n'eurent jamais dans l'empire
d'existence politique. Ainsi s'explique la facilité avec laquelle ces deux
races d'hommes pouvaient vivre ensemble sur le même sol, surtout dans les
contrées où il y avait peu de population et beaucoup de terres incuries.
[25]
Un historien byzantin rapporte que les Francs furent attirés à Trèves par un
sénateur de cette ville, irrité contre Jovinus, qui avait séduit sa femme.
Cette anecdote parait peu vraisemblable. Si Jovinus avait été chassé de Trèves
par les Francs, comment aurait-il pu aussitôt après marcher avec une puissante
armée vers le midi de la Gaule ? Grégoire de Tours, d'après Frigeridus, dit, au
contraire, qu'il fut soutenu par les Francs, les Allemands, les Bourguignons et
cette fraction des Alains qui s'était réunie aux Francs en 406 (Greg. Tur.,
lib. II, c. 9). Dans cet auteur, le récit du pillage de Trèves suit
immédiatement la mention des vengeances exercées contre les partisans des
usurpateurs après leur chute. C'est cet ordre que nous avons adopté dans l'exposition
des faits.
[26]
Les bureaux seuls du prétoire occupaient plus de 500 employés. Trèves était
aussi la résidence du maitre ou commandant supérieur des milices, et d'un des
quatre préposés du trésor ou receveurs-généraux des Gaules. (Notitia imperii.)
[27]
La Notice de l'Empire indique à Trèves une manufacture de balistes, une
de boucliers, et un gynécée ou atelier de femmes. Depuis qu'Autun, saccagé par
les Bagaudes et par les Suèves, avait perdu sa prospérité, les écoles de Trèves
étaient fréquentées par toute la jeunesse aristocratique de la Gaule. Un décret
de Gratien, en 376, y avait élevé les émoluments des professeurs à un taux
supérieur à celui des autres écoles de l'empire (Cod. Théod., lib. XIII,
t. 3, l. 2). Presque tous les hommes marquants du IVe siècle étaient nés à
Trèves ou y avaient étudié.
[28]
Quadruplici vastatione prostrata, dit Salvien. Grégoire de Tours dit que
cette irruption des Francs fut la seconde (lib. II, c. 9). Salvien écrivait
vers 439, époque de l'expédition de Litorius contre les Goths, dont il parle
comme d'un fait très récent, hoc bello proximo. On ne voit pas dans
quelle occasion Trèves pourrait avoir été pillée deux fois de 413 à 439. Au
surplus cette divergence est peu importante, et Salvien, témoin oculaire,
mérite plus de confiance que Grégoire de Tours, qui copiait un auteur plus
ancien.
[29]
Il existait déjà antérieurement un atelier monétaire à Arles, et un autre à
Lyon (Notitia imperii). Il y avait aussi déjà, sans doute, des jeux à
Arles ; mais la suppression de ceux de Trèves donna au cirque d'Arles une
célébrité qu'il n'avait pas encore eue. La demande adressée par les citoyens de
Trèves pour le rétablissement des jeux dans leur ville a excité l'indignation
de Salvien ; cependant il est certain que ces spectacles, par la foule qu'ils
attiraient, étaient pour les habitants une source de prospérité.
[30]
Les historiens modernes ont beaucoup exagéré l'importance de ce décret ; ils y
ont vu une espèce de charte, et la concession d'une sorte de gouvernement
représentatif. Il n'y avait pourtant là rien de nouveau. En tout temps, sous la
domination romaine, les préteurs ou les proconsuls tenaient chaque année, dans
leur province, des assemblées pareilles, qui s'appelaient conventus,
comme dans le décret d'Honorius. Le but principal de ces réunions était la
répartition des impôts entre les villes, et le règlement de toutes les
difficultés relatives à la levée des tributs. C'était là aussi qu'on soumettait
au préteur les appels des jugements rendus par les autorités locales, et les
questions de droit, dont il donnait la solution par un édit. Les lettres de
Cicéron parlent souvent de ces conventus. César, lorsqu'il faisait la
guerre au-delà des Alpes, se rendait, après chaque campagne, dans la Gaule
Cisalpine ou l'Italie septentrionale, comprise dans son gouvernement, pour y
tenir les assemblées. Germanicus était occupé à tenir les assemblées de la
Gaule lorsque les légions du Rhin se soulevèrent après la mort de Tibère. Il
n'y avait donc dans le décret d'Honorius qu'un règlement de circonstance et non
une innovation politique.
[31]
Les premiers évêques authentiques de ces cités, après l'interruption de la
succession épiscopale au commencement du Ve siècle, furent : pour Mayence,
Sidonius, qui vivait en 546 ; pour Worms, saint Crolald, en 503 ; pour Spire,
Athanasius, en 510 ; pour Strasbourg, Justinus, vers 630 ; pour Cologne,
Aquilins, en 509. Le dernier évêque de Cologne avait été saint Séverin,
contemporain de saint Martin, à la fin du IVe siècle. Gallia Christana, tom. V.
[32]
Sidonius, IV, ep. 17.
[33]
Trajectus ad Mosam, trajectus ad Rhenum.
[34]
Saint Jérôme, epist. ad Geruntiam.
[35]
Gallia Christiana, tom. III.
[36]
L'évêché de Thérouenne fut fondé par saint Rémi. Saint Védast, franc d'origine,
fonda ceux d'Arras et de Cambrai après la conversion de Clovis. Le premier
évêque authentique de Tournay, fut saint Éleuthère, en 502. Gallia
Christiana, tom. III.
[37]
Prosper, Chron., ad ann. 409. Cette émigration se composa en majeure
partie du clergé et des hommes pieux et paisibles. De là cette faute de prêtres
et de moines bretons qui se répandirent au Ve siècle dans la Gaule, et
contribuèrent beaucoup à y propager le christianisme. Le moine Morvan, que les
Latins appelèrent Pelagius, auteur d'une hérésie qui fat lm des grands
événements de l'époque, était lui-même un de ces émigrés. Il se trouvait à Rome
en 409, et lors du siège de cette ville par Alaric, il se réfugia eu Afrique
avec presque tout le clergé romain, puis il passa en Palestine lorsque
l'Afrique fut troublée par la révolte d'Héraclien. C'est un exemple remarquable
de la vie agitée de ces temps malheureux.
[38]
Zosime, liv. VI.
[39]
Zosime, liv. VI.
[40]
Don Morice, Histoire de Bretagne, liv. I.
[41]
Tous ces faits sont très-bien exposés dans le premier livre de l'Histoire de
Bretagne, par don Morice, ouvrage consciencieux et rédigé d'après les
documents contemporains, sans esprit de système connue tous ceux qui émanent de
la savante congrégation des Bénédictins.
[42]
Ce fait n'est connu que par quelques vers d'un poème que Claudius Rutilius,
noble gaulois de l'Aquitaine, composa sur un voyage qu'il fit à Ruine en 416 ;
en parlant du fils d'Exsupérantius, il dit :
Cujus
armoricas pater Exsuperantim oras
Nunc
postliminium pacis amare docet ;
Leges
restituit, libertatemque reducit,
Et servos
famulis non sinit esse suis.
Nous avons déjà vu ce mot de postliminium
employé, dans le IIIe siècle, pour exprimer la soumission des lètes barbares,
et nous en avons expliqué le sens. Le dernier vers parait faire allusion aux
révoltes des Bagaudes, qui éclatèrent aussi à cette époque dans les provinces
de l'ouest, et qu'Exsupérantius, originaire de Poiriers, avait dû
particulièrement travailler à apaiser.
[43]
Tacite, Annales, liv. XI, c. 18.
[44]
Il ne faut pas induire de là que les Normands comme peuple doivent être
confondus avec les Saxons. On donna le nom de Normands, dans le IIe siècle, aux
peuples du Danemark et de la Scandinavie dont les expéditions maritimes
succédèrent alors à celles des Saxons et des Frisons soumis par Charlemagne.
J'ai voulu dire seulement qu'à toutes les époques ces expéditions eurent le
même caractère et produisirent les mêmes maux.
[45]
Notice de l'Empire.
[46]
Tous les corps dont nous avons désigné les garnisons, d'après la Notice de
l'Empire, faisaient partie des troupes sédentaires, sous les ordres des ducs
qui commandaient les provinces frontières, milites limitanei. Il y avait
en outre dans la Gaule quarante-sept légions et douze divisions de cavalerie,
qui composaient l'armée active, milites prœsentiales, sous la direction
immédiate du maitre ou commandant-général des milices. Stilicon ayant appelé en
Italie toute l'armée active, il ne resta dans la Gaule que les lètes barbares
et les troupes sédentaires, qui, s'associant aux sentiments du pays, prirent
parti pour Constantin et grossirent sou armée : par-là furent enlevés aux
lignes défensives les soldats qui leur restaient encore. Constantin acheva la
désorganisation que Stilicon avait commencée. La Notice de l'Empire n'indique
pas les garnisons des corps actifs, parce qu'ils en changeaient souvent, et que
ces notices étaient des espèces de statistiques dressées seulement au début de
chaque règne. Celle que nous possédons a été rédigée, comme je crois l'avoir
prouvé plus haut, dans la première année du règne d'Honorius.
[47]
Saint Jérôme, epist. ad Geruntiam. — Salvien, de Judicio Dei,
lib. IV. La férocité des Saxons était célèbre, comme plus tard celle des
Normands : gens Saxonum ferox est, dit Salvien en faisant l'énumération
des vices de tous les peuples barbares.
[48]
Ce fut pendant l'automne de 413 que les Wisigoths tirent cette expédition. La
chronique d'Idace porte qu'ils entrèrent à Narbonne dans le temps des
vendanges.
[49]
Ce mariage fut célébré avec une grande pompe à Narbonne, au mois de janvier
414, dans la maison d'Ingénius, l'un des plus nobles citoyens de cette ville. Olympiodore,
Idac. chron.
[50]
L'historien byzantin Olympiodore rapporte qu'Ataulphe fit don à Placidie, le
lendemain des noces, de cinquante jeunes esclaves, d'une beauté parfaite, tous
revêtus de robes de soie, et portant chacun deux bassins, dont l'un était
rempli de pièces d'or, et l'autre de pierreries. Ce récit, qui se retrouve
littéralement dans le conte arabe de la Lampe merveilleuse, prouve seulement la
haute idée qu'on avait de l'opulence du roi des Wisigoths. Ce magnifique
présent était le don du matin, le morgangeba des lois germaniques.
[51]
Olympiodore.
[52]
Prosper, Chron., ad ann. 414. — Le parti qui, avec l'aide d'Alaric,
avait porté Attale au pouvoir à Rome, en 409, embrassait presque toute
l'aristocratie romaine, restée fidèle au paganisme. Zosime, à la vérité, païen
lui-même, prétend que, parmi les patriciens, l'illustre famille des Anicius vit
seule avec regret l'élévation du nouveau César. L'aristocratie gauloise, qui,
par haine pour la famille de Théodose, avait soutenu Constantin et Jovinus,
était également disposée, malgré ses sentiments chrétiens, à soutenir Attale.
Lorsqu'il reprit momentanément la pourpre en 414, un des hommes les plus
estimés de la Gaule, Paulinus, s'empressa d'accepter auprès de lui la charge
d'intendant des domaines, et fut puni bientôt après de son imprudence par la
confiscation de ses propres biens. Paulin Eucharist.
[53]
L'ascendant que Placidie avait pris sur Ataulphe est un fait reconnu par tous
les contemporains. Orose, liv. VII, c. 43.
[54]
Code Justinien, liv. III, t. 3, l. 3. Ce titre avait d'abord été,
destiné aux seuls membres de la famille impériale, afin de leur assurer en tout
temps la préséance, lors même qu'ils n'exerçaient pas actuellement les charges
publiques, qui, dans l'ancienne Rome, étaient presque toutes temporaires. Dans
la suite, on l'accorda aux principaux dignitaires de l'État. Une loi de Zénon
décida que, pour obtenir le titre de Patrice, il fallait avoir été consul,
préfet du prétoire ou de la ville, commandant général des milices ou maitre des
offices.
[55]
Orose, lib. VII, c. 43. Cet écrivain attribue le départ d'Ataulphe pour
l'Espagne à la politique habile de Constance.
[56]
Prosper, Chron., ad ann. 413. Ed. Pith.
[57]
Olympiodore.
[58]
C'est ainsi qu'il est désigné dans l'inscription d'Héraclée. Les Bénédictins,
auteurs de l'histoire du Languedoc, ont contesté l'authenticité de cette
inscription, en se fondant principalement sur le nom de Flavius, donné à
Ataulphe, et que les autres rois wisigoths n'adoptèrent que longtemps après.
Ces savants écrivains n'ont point fait attention qu'Ataulphe était beau-frère
de l'empereur, et qu'à ce titre le nom de Flavius, désignation de la famille
impériale, lui appartenait de droit. Le même nom fut donné à Stilicon, époux de
Séréna, nièce de Théodose ; à Basilisque, frère de l'impératrice Vérine ; au
célèbre patrice Aetius, à Léon, à Marcien et à quinze autres personnages
inscrits dans les fastes consulaires du Ve siècle. Les rois wisigoths successeurs
immédiats d'Ataulphe ne le prirent point, parce que, n'étant pas alliés à la
famille impériale, ils n'y avaient aucun droit. Théodoric, roi des Ostrogoths,
se fit appeler Flavius parce qu'il avait été adopté comme fils par l'empereur
Zénon. Les rois wisigoths ses contemporains prirent aussi ce nom à son exemple,
et peut-être par la même cause, les adoptions des rois barbares par les
empereurs étant devenues très fréquentes ; et depuis ce temps ils le
conservèrent dans leurs protocoles officiels. Il n'y a de contestable, dans
l'inscription d'Héraclée, que l'expression très tendre, mais fort peu
lapidaire, d'animœ suœ, appliquée à Placidie. Il est probable que ce mot
a été mal lu, et qu'il y avait dans l'inscription méfia, titre que portaient
toutes les princesses de la famille impériale.
[59]
Ataulphe disait que la barbarie effrénée des Goths ne permettait pas de les
soumettre à un régime légal (Orose, liv. VII, c. 43). Tout ce qu'Orose rapporte
d'Ataulphe, il le tenait de la bouche même d'un noble gaulois, qui avait eu à
Narbonne de fréquents entretiens avec le roi des Wisigoths.
[60]
Paulin. Eucharist.
[61]
Prosper, Chron., ad ann. 415.
[62]
Prosper, Chron., ad ann. 415. — Idacius, ibid.
[63]
Prosper, Chron., ad ann. 416. — Idacius, ibid.
[64]
Orose, liv. VII, c. 43.
[65]
Orose, liv. VII, c. 43.
[66]
Idacius, ad ann. 417. — Id., ad ann. 418.
[67]
Prosper, Chron., ad ann. 417.
[68]
Idacius, ad ann. 418.
[69]
Code Théodosien, l. XV, t. 14, l. 14. Dans la même année, Honorius
détermina sa sœur Placidie, veuve d'Ataulfe, à épouser Constantius, qu'il
associa à l'empire en 420. Ainsi l'heureux rival du roi des Wisigoths réalisa
tous les vœux que son ambition avait pu former.
[70]
L'assemblée devait se tenir chaque année, entre les ides d'août et les ides de
septembre.
[71]
Dans la Vie de saint Germain, écrite vers 470 ou 480, par le prêtre
Constantius, il est dit que saint Amator, évêque d'Auxerre, alla trouver à
Autun Julius, gouverneur des Gaules. Or, en 418, époque à laquelle se rapporte
ce fait, le préfet des Gaules résidait à Arles et s'appelait Agricola, comme on
le voit par la subscriptions du décret d'Honorius. Il y avait donc, outre la
préfecture d'Arles, une administration particulière à Autun, de laquelle
relevait la partie des Gaules où est situé le diocèse d'Auxerre, c'est-à-dire
la Gaule Ultérieure.
[72]
Honor. Decr. — Nous avons indiqué plus haut, l'origine et la nature de ces
assemblées ; nous y reviendrons dans le livre consacré aux institutions
politiques.
[73]
Le décret est daté de Ravenne, le 15 des kal. de mai ; il fut reçu à Arles le
10 des kal. de juin ; il est adressé au préfet Agricola, qui devint consul en
421.
[74]
Procope, De Bell. Goth., lib. III, c. 33.
[75]
En parlant du pillage de Trèves et des autres villes de la Belgique Rhénane par
les Francs, aucun auteur contemporain ne dit qu'ils eussent passé le Rhin ; ces
villes furent donc envahies par les tribus barbares déjà établies sur le
territoire de l'empire.
[76]
Voir le décret d'Honorius déjà cité.
[77]
J'en citerai seulement deux exemples. Le texte de Pithou marqué l'intronisation
du pape Sixte à la suite d'événements qui appartiennent à l'année 416, et dit
que ce pontife fut le 39e pape depuis saint Pierre. D'après le vrai texte,
celui de Sirmond, ce fut le pape Zosime qui fut intronisé dans cette année, et
qui occupa dans la chronologie des papes le rang faussement assigné à Sixte. Ce
dernier pontife ne fut élevé an trône pontifical qu'en 432, suivant le texte de
Sirmond, conforme à la vérité historique. Comment Prosper, membre éminent de
l'Église catholique, aurait-il pu se tromper sur un fait de cette nature ?
L'autre exemple n'est pas moins frappant : le texte de Pithou dit que
Constantins mourut huit mois après avoir été associé à l'empire, en laissant un
fils âgé de huit ans. Or, Constantius n'avait épousé Placidie qu'en 416 ; il
mourut en 421, et son fils était né en 418. Ce sont là des faits qu'un
contemporain ne pouvait ignorer, et qui sont rapportés exactement dans le texte
de Sirmond.
[78]
Idacii Chron. Philostorge, l. 12, c. 3.
[79]
J'ai déjà cité le passage de saint Jérôme : Germania nunc Francia vocitatur.
Sulpice Sévère, auteur du Ve siècle, cité par Grégoire de Tours, se sert
constamment du mot Francia dans son récit des expéditions de Quintinus et
d'Arbogaste, au-delà du Rhin, du temps de Théodose. Claudien emploie aussi le
même terme pour célébrer les succès de Stilichon en Germanie.
[80]
L'histoire de Frédégaire fut écrite par ordre du comte Childebrand, oncle de
Pépin, jusqu'au sacre de ce roi en 751, et continuée jusqu'en 768, sous les
auspices du comte Nibelung, fils de Childebrand.
[81]
Il faut voir avec quelle pompe Sidoine, dans le Panégyrique d'Avitus, parle de
l'arbre généalogique de son héros.
[82]
Grégoire de Tours, Hist., lib. II, c. 9.
[83]
Le nom de Faramond, en tudesque Warmundr, n'était qu'une forme
légèrement modifiée du mot War-man ou Germain, qui signifiait un homme
de guerre, un guerrier, et qui avait été, pendant 500 ans, pour les Romains, le
nom générique des peuples qui prirent, au IVe siècle, la dénomination de
Francs. Le son aspiré qui précède presque tous les mots de l'idiôme germanique,
était traduit indifféremment dans l'alphabet romain par les lettres V, G, F ou
H.
[84]
Grégoire de Tours, lib. II, c. 9.
[85]
Ils traitèrent même avec Eugenius, créé empereur par Arbogaste, après
l'assassinat de Valentinien, et grossirent son armée de leurs contingents. De
là vint que Stilichon, envoyé dans la Gaule par Théodose, pour achever de
détruire la faction d'Eugenius, s'attacha à ruiner la puissance de Sunnon et de
Marcomir, qui avaient soutenu ce parti.
[86]
Claud., de laud. Stilich., lib. I.
[87]
Gesta Reg. Franc., cap. 4.
[88]
Grégoire de Tours, Hist., lib. IV, c. 47.
[89]
On voit par les poèmes d'Homère que toutes les familles illustres de la Grèce
prétendaient aussi à une origine céleste. Le poète lui-même applique toujours
aux chefs des Grecs l'épithète de fils des dieux.
[90]
Tacite, Annales, liv. XV, c. 55.
[91]
Le nom de Troyen, Trojugena, se trouve fréquemment employé dans les
écrivains latins pour désigner la haute aristocratie de Rome (Juvénal, Satires).
[92]
Sidoine Apollinaire, lib VII, ep. 7.
[93]
Gesta Reg. Franc., c. I.
[94]
Gesta Reg. Franc., c. II.
[95]
Gesta Reg. Franc., c. 3 et 4.
[96]
Ce dernier passage est évidemment emprunté à l'introduction de la loi Salique.
[97]
Frédégaire, c. 2.
[98]
Ce passage rattachait l'origine des Francs aux glorieux souvenirs d'Alexandre,
dont l'histoire, chargée des fables que tontes les nations y avaient
successivement ajoutées, commençait à circuler en Europe. An moyen-tige,
plusieurs chefs germaniques, qui n'osaient s'élever jusqu'à l'origine troyenne,
voulurent au moins descendre du héros macédonien. De ce nombre furent les rois
vandales, souche des ducs de Mecklembourg, qui essayèrent même de faire passer
pour une image de Bucéphale la tête d'urus ou bœuf sauvage qu'ils portaient
dans leur écusson.
[99]
L'auteur des Gestes appelle cette ville imaginaire Sicambria.
[100]
Voir le premier chapitre.
[101]
Frédégaire, c. 9.
[102]
Frédégaire, c. 12.
[103]
Frédégaire, c. 9.
[104]
Grégoire de Tours, lib. 2, c. 9.
[105]
Le mémoire où le savant Fréret rétablissait la vérité historique sur l'origine
des Francs, fut, à ce qu'on croit, une des causes de son emprisonnement à la
Bastille.
[106]
Dans des vers latins imprimés en tête de l'Hortus regius Blesensis, de
Morrison, Gaston, frère de Louis XIII, est appelé l'honneur de la race d'Hector
: docus Hectoridum.