ÉTUDES SUR L'HISTOIRE, LES LOIS ET LES INSTITUTIONS DE L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE

TOME PREMIER

 

CHAPITRE V.

Formation des monarchies barbares dans les Gaules.

 

 

Nous avons vu dans le chapitre précédent quel fut, au centre de l'empire, le funeste contre-coup de l'invasion des Vandales dans la Gaule. La chute de Stilicon, le massacre des officiers barbares, la réaction romaine et catholique qui tenta de changer subitement les formes de l'administration impériale et l'organisation des armées, enfin l'entrée des Wisigoths en Italie et la prise de Rome par Alaric, voilà les conséquences les plus frappantes de cette grande perturbation. Mais elles ne furent pas les seules. Tandis que des événements d'un si haut intérêt se passaient au siège même du gouvernement, leur retentissement se faisait sentir à l'extrémité occidentale du monde romain, clans cette île de la Grande-Bretagne où avait déjà éclaté vingt ans auparavant par des causes analogues, la révolte de Maxime.

Nous avons expliqué comment l'armée de la Grande-Bretagne, fut toujours dans sa composition moins mêlée de Barbares, qu'aucun des autres corps chargés de la garde des frontières. Elle devait donc partager les sentiments qui dominaient alors parmi les populations romaines, la haine et la méfiance contre l'influence barbare représentée par Stilicon. Ces sentiments y éclatèrent même avec plus de force et de promptitude qu'ailleurs, parce qu'à cette distance du centre de l'autorité, leur manifestation était moins comprimée et leur expression plus libre. Les camps de la Grande-Bretagne avaient été d'ailleurs moins affaiblis que ceux de la Gaule ; l'armée y était encore nombreuse et compacte et les soldats gaulois s'y trouvaient en majorité.

Dès qu'on y fut instruit de l'invasion des Vandales et de l'indifférence du commandant général des milices pour ces calamités qu'on lui reprochait d'avoir attirées sur le pays, les cris de vengeance contre Stilicon sortirent de toutes les bouches et le nom d'Honorius fut mêlé à celui de son ministre dans les imprécations populaires. Théodose avait confié tous les grands emplois militaires à des Barbares ; il est donc probable que le commandant de la Grande Bretagne appartenait à cette classe alors toute puissante. L'histoire ne nous a point conservé son nom. Nous savons seulement que les légions insurgées se défirent de leur général, et proclamèrent empereur, d'abord un riche citoyen d'une des villes municipales de l'île, qu'ils massacrèrent presqu'aussitôt[1], puis un chef tiré de leurs rangs, un soldat légionnaire nommé Constantin, auquel ils déférèrent le pouvoir suprême à condition qu'il les mènerait sur-le-champ dans la Gaule, pour, secourir leurs frères, délivrer le pays et exterminer les Barbares avec les traîtres qui les y avaient introduits. Les sentiments religieux paraissent n'avoir pas été sans influence sur cette réaction comme sur celle de l'Italie. Car le nouvel empereur élu, Constantin, était chrétien et même catholique zélé ; son fils aîné était moine dans un, monastère de la Gaule.

Pleines d'ardeur et de confiance dans leur chef, les légions ne tardèrent pas à se mettre en marche. Elles rassemblèrent tous les vaisseaux qui gardaient les côtes de l'île contre les incursions des pirates saxons, traversèrent le détroit par la direction la plus courte, et vinrent débarquer à Boulogne dès le printemps de l'année 407. Mais déjà les Vandales avaient franchi la Loire, et promenaient la dévastation dans les fertiles plaines de l'Aquitaine. Avant de se hasarder à suivre leurs traces, Constantin voulut s'assurer des dispositions des Francs de la Belgique.

Les relations qu'il lia avec eux, aussitôt après son débarquement, prouvent qu'ils occupaient encore la position où nous les avons toujours retrouvés depuis le IIIe siècle, entre la Meuse et l'Escaut. Nous avons même vu qu'à la faveur de l'invasion vandale, ils s'étaient étendus jusqu'à la Somme et avaient envahi le pays des Morins. Toutes les fois que des circonstances semblables s'étaient présentées, les lètes francs avaient profité des embarras de l'empire pour s'enrichir par le pillage ou pour gagner du terrain ; de là leur était venue sans doute la réputation de perfidie qui leur est attribuée par les écrivains de cette époque, et qui contraste singulièrement avec l'étymologie que les historiens modernes ont voulu donner à leur nom[2].

Les Francs ou Germains n'en étaient pas moins, depuis 50o ans, les ennemis naturels de la race suève et particulièrement des Vandales qui avaient fait depuis le commencement du siècle une guerre acharnée à leurs tribus restées sur la rive droite du Rhin. Abandonnés par Stilicon dans cette lutte, ils voyaient en outre depuis longtemps avec jalousie la prépondérance des officiers goths ou suèves au service de l'empire, et ils-ne pouvaient être attachés aux fils de ce Théodose, qui avait renversé le pouvoir de leur compatriote Argobaste et les avait traités en vaincus. Maintenant c'était un nouveau césar qui venait réclamer leurs services et leur proposait de s'unir à lui pour combattre des ennemis communs ; ils acceptèrent ses offres avec empressement et les secours qu'ils lui donnèrent firent sa principale force.

Deux de leurs rois ou chefs, Edobinc et Nébiogaste vinrent le joindre à la tête des contingents saliens et le servirent avec autant de fidélité que de zèle. Limenius, préfet du prétoire des Gaules, et Cariobaud, officier barbare commandant les milices de cette préfecture, voulurent essayer d'arrêter les progrès de l'usurpation. Mais abandonnés du peu de troupes qu'ils avaient autour d'eux, ils ne purent même engager la lutte et furent forcés de se réfugier en Italie, où ils allèrent rendre compte à Honorius de ce nouveau coup porté à son pouvoir chancelant. Il est à remarquer que ces deux hauts dignitaires, ayant accompagné l'empereur à Pavie l'année suivante, furent au nombre des premières victimes de l'insurrection du camp romain[3], et que cette insurrection elle-même eut pour prétexte immédiat l'intention manifestée par Stilicon d'envoyer des légions dans la Gaule pour y combattre Constantin. La cause de cet usurpateur trouvait donc de la sympathie dans tous les rangs des troupes romaines, et s'il n'y eut pas un complot concerté à l'avance, il y eut au moins une sorte d'accord instinctif entre les légions de la Grande-Bretagne et celles de l'Italie.

Plus occupé de consolider son pouvoir que de chasser les Barbares de la Gaule, Constantin ne se pressa pas encore de se diriger vers le midi ; il employa le reste de l'année 407 à parcourir les provinces du nord, pour renouveler en son nom les anciens traités avec les Ripuaires fédérés et même en conclure de semblables avec les Allemands qui, à la faveur de l'invasion vandale, s'étaient établis dans la première Germanie. Quelques troupes barbares, sous les ordres d'un capitaine goth furent envoyées contre lui par Stilicon ; il les battit, les rejeta au-delà des Alpes[4], et vint se fixer à Arles d'où il fit reconnaître son autorité dans la Gaule entière.

Les nominations qu'il fit dans les fonctions civiles et militaires constatent le caractère religieux et politique de cette révolution. Il choisit pour préfet du prétoire, Appollinaris, noble gaulois, catholique zélé, aïeul du célèbre évêque Sidonius et le premier de sa famille qui eût embrassé le christianisme. Le commandement des milices fut donné à un Breton-Romain, Geruntius, sans doute parent de cette noble dame Geruntia à qui est adressée la lettre de saint Jérôme sur les désastres de l'invasion[5].

Si la Gaule, indignée de l'abandon dans lequel la laissait la cour de Ravenne, s'était rangée facilement sous les lois de Constantin, il n'en fut pas de même de l'Espagne. Théodose était originaire de cette province ; sa famille y était puissante et la cause de ses fils devait y avoir de nombreux partisans. En 408, Constantin y fit passer son fils Constant, qu'il tira du cloître pour le proclamer auguste et le mettre avec Geruntius à la tête d'une armée. L'Espagne était encore plus dégarnie de troupes que la Gaule. Deux grands propriétaires, parents de Théodose, Didyme et Vérinien, armèrent leurs vassaux et essayèrent de résister[6]. Mais ils furent vaincus, pris et décapités par ordre de l'usurpateur, et toute l'Espagne se soumit[7].

Que devenaient cependant les hordes suèves, dont l'invasion avait provoqué tous ces bouleversements et que Constantin avait promis de détruire ? Tandis qu'oubliant cet engagement sacré, condition première de son élection, l'usurpateur ne songeait qu'à ses intérêts personnels, les Vandales continuaient de ravager librement l'Aquitaine et dans leur course vagabonde, ils étaient arrivés jusqu'au pied des Pyrénées. Nous avons vu que d'après la Notice de l'Empire, il n'y avait sur tonte cette ligne qu'une seule cohorte stationnée entre l'Adour et la Bidassoa. Les autres passages des montagnes étaient gardés par les habitants du pays, par cette espèce de milice locale qui, dans les provinces désarmées, suppléait en cas de besoin au service des légions. Constantin se méfiant des dispositions des Espagnols et voulant assurer ses communications avec l'Espagne, confia la garde de ces défilés à la légion honoriaque, corps organisé par Stilicon qui lui avait donné le nom d'Honorius et y avait fait entrer, à ce qu'il parait, beaucoup de recrues prises parmi les Barbares fédérés[8].

Il y avait alors deux ans que les Vandales erraient dans la Gaule. N'ayant pu se fixer nulle part, ni s'emparer d'aucune place de sûreté, ils commençaient à craindre que Constantin, solidement établi, ne tournât contre eux toutes ses forces. Ils jugèrent qu'il était temps de quitter un pays épuisé par leurs ravages, et, au commencement de l'année 409, ils se présentèrent aux gorges des Pyrénées pour passer en Espagne[9].

L'occasion était favorable, car l'Espagne se trouvait de nouveau livrée à la guerre civile. Geruntius y était resté pour commander au nom de Constantin. Mécontent du crédit que les chefs francs prenaient à la cour d'Arles, il se sépara de son ancien compagnon d'armes, devenu son souverain, et proclama empereur à Tarragone un officier romain, nommé Maxime, qui peut-être appartenait à la famille de l'usurpateur de ce nom. A cette nouvelle, Constant s'empressa de retourner en Espagne pour rétablir l'autorité de son père, mais il n'y put réussir et fut obligé de repasser les monts. Ce fut pendant ces troubles que les hordes suèves franchirent les Pyrénées sans résistance, soit que la légion honoriaque ait été entraînée par l'amour du pillage à se joindre à elles, soit que Geruntius lui-même les ait attirées dans la province pour les opposer aux partisans de Constantin.

Les ravages qu'elles exercèrent en Espagne furent plus affreux encore que ceux dont la Gaule avait été victime. Les chroniques contemporaines en font un effroyable tableau[10]. Mais un état de choses plus régulier succéda bientôt à ces calamités. Les chefs des Barbares comprirent qu'arrivés à l'extrémité du continent européen ; ils ne pouvaient aller plus loin, et que là enfin il fallait se créer des demeures fixes. Par des traités conclus avec Geruntius ou avec les habitants réfugiés dans les places fortes, ils se firent céder la plupart des villes, et purent ainsi former des établissements stables, qu'ils se partagèrent, dit-on, par la voie du sort. Les Suèves occupèrent la Galice, le royaume de Léon et la vieille Castille ; les Mains, la Lusitanie, et les Vandales, la Bétique, qui s'appela de leur nom Vandalusia, Andalousie. Les montagnards des Asturies, de la Biscaye et de la Navarre se défendirent dans leurs rochers et maintinrent leur indépendance. Le reste de la province demeura aux Romains, c'est-à-dire à Geruntius et à son empereur Maxime.

Pendant ces événements, la cour de Ravenne n'avait fait aucune tentative pour recouvrer son autorité au-delà des Alpes. Depuis la première expédition envoyée par Stilicon, qui en préparait une seconde, lorsque l'émeute de Pavie vint arrêter tous ses projets, aucune mesure hostile ne fut prise contre Constantin. L'usurpateur lia même avec les nouveaux ministres d'Honorius des relations amicales qui montrent la sympathie qui existait entre le parti romain d'Italie et celui des Gaules. Il offrit à plusieurs reprises d'unir ses armes à celles de l'empereur pour chasser les Wisigoths de la Péninsule, et ses offres auraient sans doute été acceptées, si la mort d'Alaric n'eût changé la position de tous les partis.

Nous avons dit dans quelles circonstances ce grand capitaine termina sa carrière. L'armée des Wisigoths, privée de son chef, se trouvait dans la position la plus critique. La perte de ses vaisseaux ne lui permettait plus de passer en Sicile. Acculée à l'extrémité méridionale de l'Italie, elle voyait derrière elle la Péninsule entière toute peuplée d'ennemis, les restes des légions de Ravenne, qui avaient reçu des renforts d'Orient, et les corps de Huns qu'Honorius avait pris à sa solde. Elle semblait destinée à subir le sort des soldats de Gaïnas.

Ataulphe, qui avait succédé à son beau-frère Alaric dans le commandement de sa nation, s'empressa de remonter vers le nord, et en même temps de renouer les négociations avec Honorius. Il demandait qu'on assurât aux Wisigoths une solde, et surtout les vivres qui leur manquaient, et qu'on les admit de nouveau au rang des fédérés, promettant de servir fidèlement l'empereur partout où on voudrait les envoyer. Ces conditions étaient celles qu'Alaric avait souvent offertes, et l'on devait s'attendre plus que jamais à les voir rejeter. Mais les malheurs qui avaient suivi la réaction imprudemment tentée par le parti romain, avaient ébranlé son influence. La prise de Rome acheva de lui porter un coup mortel.

Dès l'année 409, le maitre des offices, Olympius, auteur du complot de Pavie, avait été privé de sa charge et exilé. Une émeute militaire à Ravenne avait forcé Honorius d'accepter pour ministre Jovius, préfet d'Illyrie, nominé par Stilicon ; deux officiers barbares, Généride et Allobic avaient pris le commandement des troupes, et les généraux nommés après l'émeute de Pavie avaient été destitués et mis à mort[11]. L'abrogation de la loi qui excluait des fonctions publiques les hérétiques et les païens, l'appel des Huns au service de l'empire étaient des signes non moins frappants du retour de la cour de Ravenne à la politique suivie par Théodose et par la plupart des empereurs depuis Constantin.

Les partisans de cette politique avaient toujours eu des organes auprès du prince ; ils représentèrent à Honorius que les maximes d'état des premiers césars ne pouvaient plus s'appliquer à la situation de l'empire ; qu'il était impossible de se passer des auxiliaires barbares auxquels les armées romaines avaient dû dans tous les temps la meilleure partie de leurs victoires ; qu'un malheur inouï jusque-là dans les fastes impériaux, la prise de Rome, avait marqué l'avènement au pouvoir des meurtriers de Stilicon ; qu'Ataulphe, réduit au désespoir, pouvait signaler sa vengeance par des calamités plus terribles encore ; que d'ailleurs tandis qu'on s'acharnait à détruire une nation établie dans l'empire par le grand Théodose, la Gaule avait échappé à l'autorité de l'empereur, et que l'usurpateur Constantin pourrait, sous prétexte d'aider l'Italie à se débarrasser des Barbares, y pénétrer lui-même, faire reconnaître son pouvoir par le sénat, et chasser Honorius du trône ; qu'en recevant Ataulphe et ses Wisigoths au nombre des fédérés, et en les chargeant de rétablir l'autorité impériale dans la Gaule, on obtiendrait immédiatement l'immense avantage d'éloigner sans combat cette nation redoutable du siège du gouvernement ; que s'ils succombaient dans leur entreprise, on en serait délivré pour toujours ; s'ils y réussissaient, au contraire, la plus belle province de l'empire d'Occident rentrerait sous les lois de son souverain légitime, sans qu'il en coûtât une goutte de sang aux légions fidèles.

Honorius se rendit à ces raisons. Ataulphe, reconnu comme chef d'un corps fédéré au service de l'empire, reçut la solde et les rations qu'il demandait, et fut autorisé à passer dans les Gaules pour y combattre les usurpateurs. Mais les négociations traînèrent en longueur par différentes causes, et surtout par l'obstination d'Ataulphe à retenir dans son camp Placidie, sœur de l'empereur, dont il espérait obtenir la main. Elles durèrent près de deux ans, pendant lesquels les Wisigoths restèrent cantonnés dans la Toscane, sans commettre aucun acte d'hostilité contre la cour de Ravenne.

Rassuré de ce côté, Honorius se détermina à faire partir pour la Gaule, dès les premiers mois de l'an 411, Constantius, élevé l'année précédente à la dignité de commandant des milices. Ce général était romain, né dans l'Illyrie, et avait servi avec distinction sous Théodose. Il s'occupa sur-le-champ de réorganiser l'armée, où le désordre régnait depuis l'émeute de Pavie ; et sans dégarnir entièrement l'Italie, il parvint à réunir des forces suffisantes pour l'entreprise qu'il méditait ; parmi ses troupes se trouvaient des Huns et même des Goths, commandés par un chef nommé Ulphila. Une diversion utile seconda cette expédition. Gérunce, devenu l'ennemi mortel de son ancien général, et voulant faire reconnaître dans la Gaule l'autorité de l'empereur qu'il avait créé en Espagne, passa les Pyrénées et vint assiéger Constantin jusque dans Arles. Mais à l'approche de l'armée d'Italie, ses troupes se débandèrent et coururent se ranger sous les ordres du lieutenant d'Honorius. Gérunce fut tué par ses propres soldats[12].

C'était déjà beaucoup pour Constance d'avoir divisé les forces de l'ennemi et d'en avoir attiré une partie sous ses drapeaux ; mais tout n'était pas fait encore. Constantin, menacé à la fois par Honorius et par Gérunce, avait eu recours à ses fidèles auxiliaires, les Francs de la Belgique. Edobinc était parti pour rassembler les contingents de ses compatriotes, et revenait sur les bords du Rhône avec de nombreux renforts. Constance, pour empêcher une jonction qui pouvait lui devenir funeste, alla au-devant du chef franc et défit complétement les bandes germaniques. Edobinc périt assassiné par un Gaulois chez qui il avait cherché un asile.

Cet échec ôtait à Constantin tout espoir. Après une courte résistance, il capitula et se rendit à discrétion, en demandant seulement la vie sauve. Mais Honorius, irrité de la cruauté avec laquelle avaient été traités les membres de sa famille en Espagne, ne ratifia point la capitulation, et fit trancher la tête à l'usurpateur et à son fils[13].

Constantin était tombé ; mais sa mort n'anéantissait pas le parti qui l'avait soutenu et qui était encore puissant dans la Gaule. L'invasion vandale avait tellement discrédité le gouvernement d'Honorius, que l'aristocratie gauloise s'était prononcée presque unanimement pour le chef élu par les légions de la Grande-Bretagne. Les Barbares fédérés établis dans la province étaient animés des mêmes sentiments, et nous avons vu avec quel zèle les Francs avaient embrassé la cause de Constantin. Le vieux levain des insurrections de Maxime et d'Eugénius fermentait encore dans ces contrées ; et en général, il est facile de reconnaître que depuis la fin du Ille siècle, depuis l'époque des premiers empereurs gaulois, Posthumes et Tetricus, la Gaule avait toujours aspiré à secouer le joug de l'Italie et à se faire des souverains à elle. Toutes les fois qu'il n'y avait pas eu un césar résidant dans la province, comme Constance Chlore ou Julien, on avait vu s'y élever des usurpateurs, ou, selon l'expression alors usitée, des tyrans. Au Ve siècle, cette tendance devint encore plus marquée, et nous la verrons se manifester dans tous les événements qui nous restent à décrire.

Ces considérations expliquent pourquoi les premiers succès de Constance ne finirent pas la guerre. On essaya encore de créer un pouvoir national, et un noble gaulois, Jovinus, fut proclamé empereur à Trèves, avec l'appui de tous les Francs de la Belgique et des Allemands établis dans la première Germanie. Une nation nouvelle se joignit aussi, dans cette circonstance, aux anciens fédérés de la province. Les Bourguignons, dont la ligue s'était formée, comme nous l'avons dit, des débris des tribus suèves de la Bohême, s'étaient avancés graduellement vers l'ouest, et habitaient, à la fin du IVe siècle, entre la Rhétie et l'Helvétie romaines, sur les bords du lac de Constance, que les Allemands appellent encore la mer Intérieure, Boden see. Lorsque la ligne défensive des frontières de l'empire fut désorganisée par les mesures imprudentes de Stilicon, et par l'invasion vandale, les Bourguignons entrèrent dans l'Helvétie et s'y fixèrent. Comme tous les autres Barbares, ils avaient reconnu l'autorité de Constantin, et ils appuyèrent également Jovinus.

Ce fut en présence de ce nouveau danger qu'Honorius s'empressa de conclure le traité qui se négociait depuis longtemps avec Ataulphe, et envoya ce chef en 41 2 dans la Gaule pour opposer les Goths aux Francs. Quelques auteurs prétendent qu'Ataulphe se décida de lui-même à franchir les Alpes dans des vues hostiles contre la cour de Ravenne. Cette supposition n'est nullement vraisemblable. Comment Honorius, s'il n'avait pas été assuré dès l'an 411 de traiter avec Ataulphe, aurait-il affaibli les garnisons de l'Italie, en faisant passer Constance dans la Gaule ? Comment, si Ataulphe était venu dans cette province en ennemi, Constance n'aurait-il pas essayé de lui fermer les passages des Alpes ? Comment n'y aurait-il eu aucune hostilité entre les Goths et le général romain, qui, après avoir battu les Francs et les légions de Constantin, était alors en pleine sécurité, à Arles, avec son armée fortifiée par l'adjonction des soldats de Gérunce ? Un seul fait semble prouvé, c'est que les partisans de Jovinus tâchèrent d'attirer Ataulphe de leur côté, qu'il fut même un moment ébranlé par leurs offres, et qu'on jugea nécessaire d'envoyer auprès de lui Dardanus, nouveau préfet des Gaules, nommé par Constance, et le seul homme marquant de la province qui n'eût jamais adhéré au parti des usurpateurs, suivant le témoignage des auteurs contemporains[14].

Dardanus réussit facilement à maintenir Ataulphe dans la fidélité qu'il avait jurée à l'empereur. Orose rapporte, d'après des témoins oculaires, que le chef des Wisigoths avait été frappé de la grandeur de la civilisation romaine, et n'avait d'autre désir que de rendre à l'empire son ancienne splendeur[15]. Ces sentiments puisaient d'ailleurs une nouvelle force dans son amour chevaleresque pour Placidie, qu'il traitait moins en captive qu'en reine, et dont il sollicita la main pendant plusieurs années avec une respectueuse persévérance, quoique le sort de la guerre l'eût mise en son pouvoir. Nous prêtons toujours aux rois barbares de cette époque des idées de conquête qu'ils n'avaient pas, et nous ne voulons pas reconnaître les vrais motifs qui dirigeaient leur conduite. Obtenir pour leurs tribus un établissement dans les provinces, arriver aux grandes dignités de l'empire, épouser une Romaine d'une famille illustre, tel était le but le plus élevé de leur ambition. Arbogaste, Stilicon, Alaric, Ataulphe, Aetius n'en eurent pas d'autre[16].

Jovinus, dont l'autorité était reconnue dans tout le centre et le nord de la Gaule, s'avançait vers le midi avec ses troupes, presque toutes composées des contingents germaniques, lorsque l'arrivée imprévue des Goths l'arrêta dans sa marche. Attaqué par eux dans les environs de Valence, il fut vaincu et pris avec son frère Sébastien, qu'il avait décoré du titre d'Auguste ; leurs têtes furent envoyées à Honorius, qui les fit exposer sur des piques à Ravenne et à Carthage ; car, dans le Bas-Empire, on étalait ainsi en public les têtes des usurpateurs vaincus, comme en Turquie, celles des pachas rebelles.

Ce qui prouve bien, au reste, la puissance des sympathies sur lesquelles s'appuyaient ces usurpations, ce sont les persécutions que les lieutenants d'Honorius exercèrent, après la victoire, contre les premières familles de la Gaule. La cité des Arvernes était alors le principal siège de la nationalité gauloise, le grand foyer des richesses et des lumières de la province. Ce fut là aussi que la réaction se fit sentir avec le plus de rigueur. Decimus Rusticus, qui avait succédé dans les fonctions de préfet au vertueux Apollinaris[17], Agræcius, qui avait été secrétaire de Jovin, périrent dans les supplices. La proscription s'étendit sur toutes ces maisons patriciennes d'on sortirent les hommes les plus marquants du siècle, et qui donnèrent même à Rome des empereurs[18]. Telle était pourtant l'influence de cette aristocratie, qu'Honorius, à la fin de son règne, fut obligé d'élever aux honneurs les fils de ceux qu'il avait condamnés.

Après la défaite de Jovin, il n'y eut plus d'usurpateurs en Gaule ; Mais l'autorité impériale ne put y être rétablie telle qu'elle était avant la grande perturbation causée par l'invasion vandale. Il fut impossible de réorganiser la ligne défensive du Rhin ; car tous les camps, tous les forts étaient au pouvoir des Barbares ou avaient été détruits par eux. Constance fut forcé de traiter avec tous ces peuples, pour essayer au moins de les ramener à la condition de fédérés de l'empire. Les Bourguignons restèrent cantonnés dans l'Helvétie[19], les Allemands, dans la première Germanie ou l'Alsace, les Francs conservèrent la possession des villes et territoires de la Belgique dont ils s'étaient emparés.

Immédiatement après la mort de Jovin, les Ripuaires étaient entrés dans Trèves et avaient saccagé cette grande cité pour la quatrième fois. ils avaient occupé aussi Cologne et les autres places des Romains entre le Rhin et la Meuse. Les récits contemporains font un tableau déplorable de l'état de ces villes après le pillage.

« Trèves, la première cité des Gaules, dit Salvien, n'était plus qu'un tombeau. Ceux qui avaient échappé au massacre n'avaient survécu que pour prolonger leurs souffrances : les uns mouraient lentement des suites de leurs blessures ; les autres, brûlés par les flammes que les ennemis avaient allumées, souffraient le supplice du feu, même après que l'incendie était éteint. D'autres périssaient de froid et de faim ; d'autres languissaient dans la misère. J'ai vu, ajoute-t-il, j'ai vu de mes yeux des cadavres des deux sexes, nus, déchirés, étendus çà et là dans les rues, où ils répandaient l'infection, rongés par les chiens et les vautours. L'odeur funèbre des morts tuait les vivants, et la mort renaissait de la mort même[20]. »

Le même auteur, dans une de ses lettres, déplore le sort d'une noble dame romaine, réduite, dans Cologne, au dernier degré de l'indigence, trop pauvre pour pouvoir chercher un asile ailleurs, et forcée, pour vivre, de louer ses services aux femmes des Barbares.

Cependant, quelque affreuses que fussent ces calamités, il est facile de voir par ces récits mêmes, qu'elles étaient individuelles, qu'il y eut des accidents de guerre, mais non un système de spoliation calculée et d'extermination générale. Les habitants ne furent pas réduits en esclavage ; car la noble dame dont parle Salvien était devenue pauvre, mais était restée libre ; elle aurait pu quitter Cologne, si elle avait eu les ressources nécessaires pour faire le voyage ; et si elle louait ses services aux femmes des chefs barbares, c'était volontairement, à titre de mercenaire, et non d'esclave. Quant à la spoliation des biens, sans doute, il y eut beaucoup de familles ruinées ; les propriétaires dont on avait brûlé les maisons, dévasté les fermes, pillé le mobilier, tombèrent de la richesse dans l'indigence. Mais l'aristocratie, comme classe, conserva une partie de son opulence et de son luxe. Salvien fait une peinture hideuse de l'ivrognerie, de la débauche, des vices de tous genres qui régnaient parmi les nobles de Trèves ; il dit qu'après le sac de leur ville, ils avaient perdu, toute retenue morale, mais qu'il leur restait quelque chose de leurs richesses[21]. Le même écrivain nous montre ces nobles du milieu des ruines de la cité, écrivant à l'empereur pour demander, comme unique remède à tant de maux, le rétablissement des jeux du cirque. Ce fait prouve que la municipalité resta constituée telle qu'elle était auparavant ; qu'elle possédait encore des revenus puisqu'elle sollicitait l'autorisation de donner des spectacles coûteux, enfin que les Ripuaires se retirèrent de la ville au moins pour un temps après l'avoir pillée[22]. Mais il n'est pas moins certain qu'ils restèrent en possession de Cologne où leurs chefs fixèrent leur résidence et qui était encore leur capitale du temps de Clovis[23].

Pour se faire une idée juste de ces événements, il faut bien se rendre compte de l'état de choses qui les précéda. Dans les provinces où les Barbares fédérés étaient établis, ils habitaient uniquement les campagnes, comme nous l'avons dit ailleurs[24] ; les villes restaient occupées par la population romaine et par les fonctionnaires impériaux. Dans la première Belgique et la Germanie inférieure, entre le Rhin et la Meuse, il n'y avait d'autres villes que celles que les Romains avaient fondées et qui avaient toutes pour origine l'établissement d'un camp fortifié ou d'une colonie militaire. Les principales étaient Trèves et Cologne. La description qu'Ausone nous a laissée des rives de la Moselle, à la fin du IVe siècle, prouve que c'était là, entre Metz et Trèves, qu'étaient les cultures romaines, les champs, les vignobles exploités par les colons gaulois pour la riche aristocratie qui habitait les cités. Les cantonnements des lètes barbares étaient plus au nord sur les bords du Rhin et dans la contrée marécageuse qu'arrose le Wahal. C'était là qu'ils demeuraient dans leurs bourgades, au milieu de leurs terres létiques sous la direction immédiate de leurs chefs nationaux. Lorsque, par une circonstance quelconque, la ligne des garnisons romaines se trouvait affaiblie, ils profitaient souvent de l'occasion pour piller les villes opulentes dont ils étaient si voisins. C'est ce qu'ils firent dans toutes les grandes irruptions suéviques, et notamment après l'invasion vandale de 407. C'est ce qu'ils firent encore en 413, lorsque la chute et la mort de leur empereur Jovinus, eut assuré dans la Gaule le triomphe du parti contraire à celui qu'ils soutenaient[25]. Mais alors ils restèrent définitivement en possession des places dont ils s'étaient emparés. L'empire épuisé et en proie à l'anarchie, n'avait plus assez de forces pour réprimer ces empiétements et rétablir la ligne défensive du Rhin, comme Probus l'avait fait en 276, et Julien en 357.

Les provinces des deux Germanies et de la première Belgique se trouvèrent ainsi soustraites de fait à l'action de l'administration romaine. Tous les services publics furent désorganisés. Dès le siècle d'Auguste, les lieutenants du pouvoir impérial dans les Gaules avaient fixé leur résidence sur les bords du Rhin, pour être an milieu des armées, et plus à portée de repousser les invasions germaniques. Depuis le grand règne de Constantin, Trèves était devenu le séjour des préfets du prétoire des Gaules, des chefs de ce vaste gouvernement qui embrassait tout l'occident de l'Europe. Autour de ces hauts dignitaires, se groupaient tous les employés supérieurs de l'administration et la foule immense des serviteurs et des subalternes[26]. Un des premiers ateliers monétaires de l'empire, un cirque renommé, des écoles célèbres, des arsenaux, des magasins, des fabriques, des établissements de tout genre augmentaient la richesse et le mouvement de cette capitale[27]. Là se réunissaient les députés des villes pour régler les affaires de leurs municipalités et la répartition des impôts. Là, souvent les empereurs eux-mêmes venaient tenir leur cour, et Trèves, qui avouait avec peine la supériorité de Rome, se vantait au moins d'égaler en splendeur les premières cités de l'empire.

Toute cette grandeur finit au commencement du Ve siècle. Trèves, saccagée quatre fois[28], tomba dans la misère et dans l'abandon. Liménius, qui essaya inutilement de résister à l'usurpation de Constantin, fut le dernier préfet qui y résida. En s'établissant à Arles, l'usurpateur y fixa auprès de lui son nouveau préfet Apollinaris, et lorsque Constantius releva aux mêmes lieux l'autorité impériale, Trèves étant au pouvoir des Ripuaires, Arles devint pour toujours le siège de la préfecture des Gaules. On y transféra l'atelier monétaire de Trèves, et ces jeux du cirque qui attiraient une si grande foule dans la capitale de la Belgique[29], ces jeux où l'on avait vu des rois francs exposés aux bêtes et livrés en spectacle à ce peuple sur lequel leurs descendants devaient régner. On y transporta aussi les assemblées des députés des villes, et un décret d'Honorius, en 418, ordonna qu'à l'avenir cette réunion, qu'on appelait conventus, se tiendrait tous les ans pour les sept provinces méridionales de la Gaule dans cette cité favorisée dont le décret vante en termes pompeux l'heureuse situation et le commerce florissant[30].

Dans le Nord, la hiérarchie religieuse fut désorganisée comme la hiérarchie civile. Les Francs et les Allemands étaient païens ; rien ne prouve qu'ils aient persécuté systématiquement le christianisme ; mais ils pillèrent les églises, ils maltraitèrent les prêtres ; il fut impossible de réunir les conciles provinciaux, de remplacer par de nouvelles élections les évêques qui mouraient ou quittaient leurs diocèses. Plusieurs conciles se sont tenus dans la Belgique au IVe siècle. Le plus remarquable est celui que l'usurpateur Maxime assembla à Trèves pour juger l'hérésie des Priscilliens. Les souscriptions de ces conciles constatent qu'il y avait alors des évêques à Cologne, à Mayence, à Spire, à Worms, à Strasbourg. Au Ve siècle, les conciles ne se réunissent plus que dans les villes du Midi, et la succession des évêques est interrompue dans tous les diocèses belges. Elle ne recommence authentiquement qu'après l'établissement de la monarchie de Clovis, converti à la foi catholique[31].

Il ne resta donc debout dans ces provinces qu'un seul pouvoir, celui des rois ripuaires qui, résidant à Cologne, faisaient administrer les autres cités par leurs grafen ou chefs de tribus qu'ils avaient décorés du titre romain de comtes. Un comte ripuaire, nommé Arbogaste, et descendant du fameux général franc de ce nom, résidait à Trèves, vers 475. C'était un homme lettré comme beaucoup de chefs barbares qui avaient reçu l'éducation romaine. Auspicius, évêque de Toul, lui adressa une lettre en vers, que nous avons encore, et le célèbre Sidonius, évêque de Clermont, lui écrivit aussi en prose d'assez mauvais goût, pour le féliciter d'avoir conservé au moins la langue romaine intacte dans ces contrées où la puissance romaine était tombée[32].

Au reste il ne faut pas croire que ces rois germains se regardassent comme étrangers à l'empire. Ils se paraient toujours du titre de fédérés, et reconnaissaient en droit la suzeraineté des empereurs. Lorsqu'ils prenaient possession du commandement ou, si l'on veut, du trône, ils ne manquaient point d'envoyer des députés à l'empereur ou à ses délégués dans la Gaule pour faire acte de soumission par un échange de présents. Si deux rivaux se disputaient le pouvoir, si la nation était mécontente de ses chefs, le différend était ordinairement porté devant l'autorité impériale qui en décidait. Jamais ces princes ne cessèrent de se considérer comme chefs de corps militaires au service de l'empire, et de solliciter les titres et les distinctions honorifiques que le gouvernement impérial accordait à ses sujets. Le commandant général des milices fut toujours leur directeur suprême ; à son ordre leurs contingents se mettaient, en marche et allaient combattre sous les drapeaux de l'empire, ou soutenaient les diverses factions qui dans ces temps de troubles s'arrachaient la couronne.

On peut donc dire que le régime des établissements létiques ne changea pas dans ses conditions essentielles ; il ne prit pour ainsi dire qu'un accroissement matériel, une extension de fait. Au lieu de quelques bourgades, il embrassa des provinces entières ; mais les rois barbares régnèrent sur ces provinces au même titre et de la même manière qu'ils régnaient auparavant dans leurs villages.

Telles étaient les conditions auxquelles les royautés barbares existaient dans la Gaule ; tel était, d'après les faits les plus authentiques de l'histoire contemporaine, le caractère de leurs relations avec l'empire. Tel était enfin le droit politique du temps, droit souvent obscurci par des révoltes, des actes de violence, des accidents de guerre, mais toujours subsistant dans la conscience des peuples, avoué par les Barbares comme par les Romains, et dominant de son influence toute l'époque mérovingienne.

Tout ce que nous venons de dire de la première Belgique et des deux Germanies s'applique à plus forte raison à la partie de la deuxième Belgique où s'étaient fixés les Francs-Saliens. Au commencement du Ve siècle, l'état de ce pays était encore à peu près tel que César l'a décrit dans ses Commentaires et que nous l'avons dépeint, d'après lui, dans notre premier chapitre, Les Romains n'y avaient bâti aucune ville. Ils avaient seulement occupé quelques points du littoral et deux têtes de ponts qui protégeaient les passages de la Meuse et du Rhin, aux lieux où s'élevèrent depuis Utrecht et Maëstricht[33]. Dans tout le reste de ces contrées, entre le Wahal, la Meuse et l'Escaut, il n'y avait que des bourgades dispersées au milieu des forêts et des marécages, et entourées d'enceintes faites avec des branchages entrelacés. La population y était très faible, car le caractère féroce des habitants y avait rendu les guerres de la première invasion romaine plus meurtrières que partout ailleurs. César avait détruit la nation entière des Atuatiques et une grande partie de celle des Nerviens. Sous Auguste, le territoire des Atuatiques, sur la rive gauche de la Meuse, avait été repeuplé par une colonie de Germains de la Thuringe, Thuringiens ou Tongriens. Mais quoiqu'elle comptât quatre cents ans d'existence dans l'empire, cette colonie avait toujours conservé les mœurs germaniques.

Les Francs-Saliens, établis d'abord dans la Toxandrie, entre le Wahal et l'Escaut, s'étaient étendus par des immigrations successives dans le pays des Nerviens, puis, à la faveur de l'invasion vandale, dans le territoire des Morins et des Atrébates jusqu'à la Somme. L'état de ces contrées était partout le même. Lorsque les auteurs latins parlent des Morins ou des Nerviens, c'est toujours en les dépeignant comme des sauvages, comme des hommes du bout du monde, extremi hominum Morini[34]. Il n'existait sur ces côtes qu'un point important, le port de Boulogne, par où la Gaule communiquait avec la Grande-Bretagne. Une route militaire y conduisait d'Amiens, cité déjà considérable dans l'ancienne Gaule, et la seule ville de ces contrées où la civilisation romaine se fût réellement implantée. En 407, les Francs-Saliens avaient occupé Amiens, Cambray Tournay, Arras ; ils n'entrèrent point dans Boulogne, et abandonnèrent bientôt après les autres villes qui à l'exception d'Amiens, n'avaient que peu d'importance.

Le christianisme n'avait pas fait dans ce pays plus de progrès que la civilisation. Depuis la Meuse et le Wahal jusqu'à la Somme, il n'y eut aucun évêché avant la fin du Ve siècle. Les Tongriens massacrèrent, 'vers 415, saint Evergisle, disciple du dernier évêque de Cologne, saint Severin, et qui, né dans leur pays, était venu leur prêcher l'Évangile[35]. Les premiers évêques d'Arras, de Tournay, de Cambray et du pays des Morins ou de Thérouenne furent des missionnaires envoyés par saint Remi, après la conversion de Clovis[36]. D'après cela, il est facile de voir que l'occupation de tout le nord de la deuxième Belgique par les Francs-Saliens dut apporter fort peu de changements à l'état social et politique du pays, et à celui des Francs eux-mêmes.

Une autre partie de la Gaule, l'Armorique, se trouva soustraite dans les mêmes circonstances, à l'administration romaine. Nous avons déjà vu qu'une colonie de lètes bretons avait été établie dans cette province par Maxime, à la fin du IVe siècle, et qu'elle s'était accrue par les émigrations des habitants de la Grande-Bretagne que tourmentaient les incursions continuelles des pirates saxons. Lorsque Constantin leva, en 407, contre Honorius, l'étendard de la révolte, les lètes bretons de l'Armorique durent naturellement embrasser avec ardeur cette cause soutenue par leurs compatriotes, et dans laquelle ils voyaient revivre le vieux parti de Maxime abattu par Théodose. Cet événement eut d'ailleurs pour eux de grands résultats, car il doubla leurs forces par l'affluence, alors plus nombreuse que jamais, des émigrés de la Grande-Bretagne.

Constantin, en passant dans la Gaule, avait emmené avec lui toutes les légions qui défendaient Pile et les vaisseaux qui en protégeaient les côtes. Les milices provinciales restèrent seules chargées de repousser par terre les attaques des Scots, et par mer celles, plus redoutables encore, des pirates saxons. Elles faiblirent d'abord dans cette lutte inégale ; le pays fut envahi, et un grand nombre de familles se réfugièrent sur le continent[37]. Mais les plus courageux continuèrent à défendre opiniâtrement leurs foyers, et réussirent enfin à en écarter les envahisseurs. Ils venaient d'obtenir ces succès si flatteurs pour leur orgueil national, lorsqu'ils apprirent la chute de l'empereur créé par eux et le rétablissement de l'autorité d'Honorius dans la Gaule. Libres et dégagés par l'abandon où on les avait laissés de leurs obligations envers l'empire, ils repoussèrent les délégués d'un pouvoir qu'ils avaient tant de raisons de haïr et de craindre, et se gouvernèrent par eux-mêmes comme ils s'étaient défendus par leurs propres forces[38].

Les Bretons de l'Armorique animés des mêmes sentiments, suivirent cet exemple, et leurs chefs s'emparèrent du gouvernement de la province avec d'autant plus de facilité qu'ils avaient pour eux les sympathies des populations armoricaines, toujours imparfaitement soumises à l'administration impériale et rebelles à la civilisation romaine, qui avait fait parmi elles peu de progrès[39]. Le christianisme lui-même n'avait pu pénétrer dans ces contrées sauvages. Les doctrines de l'Evangile y furent répandues par les émigrés de la Grande-Bretagne, où la foi chrétienne était puissante depuis un siècle. Les premiers saints de r Armorique étaient tous venus de cette île, et les premiers évêchés y furent fondés sous le gouvernement des chefs bretons successeurs de Conan[40].

Voilà les faits très simples et très authentiques sur lesquels Dubos a bâti l'édifice imaginaire de sa république armoricaine, dont il étend l'influence sur la Gaule presque entière. A la vérité, Zosime dit que les Armoriques et quelques autres provinces de la Gaule, ayant chassé les magistrats romains, se constituèrent en une sorte de république, sua quidam constituta republica. Mais ce mot, chez les anciens, était pris dans son sens propre de chose publique ; il répondait, dans la langue politique moderne, aux mots état, gouvernement, et n'indiquait aucune forme particulière de constitution. La phrase de Zosime signifie littéralement que les insurgés se constituèrent un gouvernement à eux, et tous les faits de l'histoire contemporaine prouvent que ce gouvernement fut celui des chefs ou rois bretons. La succession de ces chefs, les actes de leur pouvoir, les principaux traits de leur vie nous sont connus par les traditions et les chroniques religieuses de la Bretagne, qui s'accordent parfaitement avec l'ensemble des événements historiques et les témoignages des écrivains du Bas-Empire[41]. Qu'une partie du centre et de l'ouest de la Gaule se soit aussi refusée pendant quelque temps, après la chute de Constantin, à reconnaître l'autorité de l'empereur légitime, c'est ce dont on ne saurait douter, d'après le récit de Zosime, que confirment plusieurs faits avérés, et notamment les persécutions exercées contre les principales familles de ces provinces. Mais ces résistances tombèrent peu à peu ; et dans les dernières années du règne d'Honorius, l'Armorique, c'est-à-dire la Bretagne actuelle, avait seule conservé son administration indépendante, qu'elle a maintenue à divers titres jusqu'au XVIe siècle. Rennes et Nantes, les deux seules villes importantes de ces contrées, et les seules où la civilisation romaine et le christianisme eussent pris racine, restèrent au pouvoir des fonctionnaires impériaux, et même, sous la dynastie mérovingienne, la domination des chefs bretons fut circonscrite par une ligne tracée depuis Dol jusqu'à la rivière d'Erdre, et décrivant à l'est, vers l'Anjou, une courbe plus ou moins allongée, suivant que les circonstances favorisaient ou restreignaient leurs empiétements.

L'Armorique ne rompit point pour cela définitivement ses liens avec l'empire. Après diverses négociations dont nous ignorons les détails, le préfet des Gaules, Exsupérantius, paraît avoir obtenu des Armoricains, vers 416, la reconnaissance de la suzeraineté de l'empereur[42]. Mais cette soumission, comme celle des nations barbares établies dans la Gaule, se borna à de simples rapports d'alliance et de vassalité. Jornandès a très justement caractérisé la position de ces peuples, lorsqu'ils se réunirent aux armées impériales pour combattre Attila, sous les ordres d'Aétius, en disant qu'ils étaient passés de la condition de sujets à celle de fédérés, ou, ce qui revient au même, des rangs des soldats romains dans ceux des auxiliaires, quondam milites romani, nunc vero jam in auxiliariorum numero.

Pour compléter le tableau des conséquences de la grande perturbation causée par l'invasion vandale, il me reste à dire quelques mots des établissements formés par les pirates saxons. Dès le-Ier siècle de l'empire, ces peuples maritimes, qu'on désignait alors sous les noms de Cauques et de Chérusques, faisaient des incursions sur les côtes de la Gaule[43], et il est probable que, même dans les temps antérieurs, ils avaient toujours navigué sur les rivages de l'Europe occidentale dans des vues de commerce ou de pillage. Pendant le IIIe siècle, ces incursions devinrent plus fréquentes et plus redoutables. Elles s'étendirent jusqu'aux rivages de l'Espagne, et même jusque dans la Méditerranée. A dater de cette époque, il est impossible de méconnaître l'identité de ces pirates que l'on commença dès-lors à appeler Saxons, avec les Normands du moyen-âge. Entre ces deux races d'hommes, tout est semblable, les armes, les vaisseaux, les mœurs, le langage, la manière de faire la guerre. Les Saxons fréquentaient habituellement les mêmes parages que dévastèrent plus tard les Normands ; ils remontaient les mêmes fleuves, ils exerçaient les mêmes ravages, et les moyens de résistance que leur opposèrent les empereurs furent les mêmes que ceux employés dans la suite par les rois carlovingiens. Il est évident que c'est la même histoire qui se continue sous des noms différents, et qu'en réalité les pirateries maritimes des Normands ou hommes du Nord, durèrent, avec plus ou moins d'intensité, mais sans interruption, pendant près de mille ans[44].

Les points les plus exposés à ces déprédations étaient les côtes orientales de la Grande-Bretagne, celles de la deuxième Belgique, entre le Wahal et la Somme ; la presqu'île du Cotentin, et les embouchures de la Seine, de la Loire et de la Garonne. Sur ces rivages qui prirent le nom de saxoniques, on avait établi des lignes de forts dans lesquels on entretenait toujours de nombreuses garnisons. D'après la Notice de l'Empire, les côtes de la deuxième Belgique étaient défendues par une légion levée dans le pays des Nerviens, une flotte stationnaire et un corps de cavaliers dalmates[45]. Au sud de la presqu'île du Cotentin, à Avranches, à Coutances, à Granville, à Bayeux, à Met près de l'emplacement actuel de Saint-Malo, il y avait quatre légions et un corps de lètes suèves et bataves. Une légion à Rouen, une flotte, dont le commandant résidait à Paris, protégeaient le cours de la Seine. L'entrée de la Garonne était gardée par une légion stationnée à Blaye.

Sans doute ces lignes défensives furent désorganisées, comme celles du Rhin, par Stilicon ou par Constantin[46]. Car, pendant les troubles qui durèrent de 407 à 413, les Saxons cités par saint Jérôme et Salvien au nombre des peuples qui envahirent la Gaule[47] s'établirent précisément aux lieux où étaient les principales stations des garnisons romaines, au sud de la presqu'île du Cotentin, dans l'ancien pays des Unelli et dans le territoire de Bayeux. Cette colonie saxonne est souvent mentionnée dans l'histoire de la dynastie mérovingienne ; on la voit subsister distinctement jusqu'à l'établissement définitif des Normands dans la Neustrie au Xe siècle, et dans certains cantons de ces contrées on reconnaît encore à des caractères physiques très remarquables les descendants de ces robustes pirates.

A la même époque, les Saxons entrèrent dans la Loire, attaquèrent Nantes et remontèrent le fleuve jusqu'aux grandes îles qui occupent une partie de son vaste lit au-dessous de Saumur et d'Angers. Ces îles étaient alors couvertes de bois ; elles formaient par leur rapprochement un labyrinthe de petits canaux qui offraient des abris naturels aux barques des pirates ; ils ne pouvaient trouver une position plus favorable pour dominer le cours du fleuve et promener à leur gré la dévastation sur les fertiles contrées qui le bordent. Ils s'y fixèrent, y construisirent des cabanes, et y laissèrent toujours une portion de leurs équipages. Ce fut là, pendant quatre cents ans, le rendez-vous et le point de départ des flottes qui ravagèrent la Gaule occidentale et, de même que le nom de rivages saxoniques avait été donné aux côtes de la Manche, ces îles de la Loire furent appelées d'abord îles des Saxons, puis îles des Normands. C'est pour avoir méconnu la situation de ces repaires de pirates, pour avoir voulu les placer tantôt dans l'océan Atlantique, tantôt dans la mer du Nord et même à l'embouchure de l'Elbe, que les écrivains modernes ont jeté une inextricable confusion dans l'histoire des invasions normaniques. Avec cette seule donnée les récits contemporains s'expliquent clairement et ne laissent prise ni à la discussion, ni à l'incertitude.

Maintenant on peut, d'après tous les faits que nous venons d'exposer, se former une idée juste de l'état de la Gaule après la chute des usurpateurs et le rétablissement du pouvoir d'Honorius. Les limites dans lesquelles l'administration impériale fut alors resserrée sont tracées à l'est et au nord par les Alpes, les Vosges, la forêt des Ardennes et le cours de la Somme. Elles représentent à peu près la France de Louis XI, qui ne comprenait ni l'Alsace, ni la Franche-Comté, ni la Flandre, ni la Bretagne. Mais dans ces limites même l'autorité des lieutenants de l'empereur ne s'exerçait pas partout librement. Outre les résistances locales dont nous avons parlé et les insurrections de bagaudes qui recommencèrent vers cette époque à prendre un grand développement, il y avait encore dans l'Aquitaine des débris épars des hordes vandales qui n'avaient pas suivi le mouvement de leurs compatriotes en Espagne, et continuaient à vivre aux dépens du pays. En 413, après la défaite de Jovinus, Ataulphe se chargea de les détruire. Il passa le Rhône avec ses Wisigoths, poursuivit les restes de ces bandes et acheva de les exterminer ou de les repousser au-delà des Pyrénées. Une inscription en son honneur, trouvée dans les ruines d'Héraclée, aujourd'hui Saint-Gilles dans le bas Languedoc, constate ce fait[48].

Des services aussi importants méritaient une récompense éclatante. Honorius, après de longues répugnances, consentit enfin au mariage de sa sœur Placidie avec le chef des Wisigoths[49]. Des troupes de cette nation occupèrent les principales villes de l'Aquitaine et de la Narbonnaise ; mais l'administration impériale y resta organisée comme auparavant. Ataulphe, commandant supérieur des milices de ces provinces, fixa sa résidence à Héraclée, où il tint une cour brillante avec la princesse devenue son épouse. Enrichi des dépouilles de Rome, il étala un luxe dont la peinture dans les auteurs contemporains semble empruntée aux fictions orientales[50]. Plusieurs membres de l'aristocratie romaine, qui avaient suivi le parti d'Attale, s'étaient attachés à la fortune des Wisigoths. Attale lui-même, craignant les vengeances d'Honorius, n'avait point quitté leur camp ; il se consolait de son abaissement en partageant les splendides plaisirs de leur chef, et en faisant des vers à sa louange. Ce fut lui qui composa l'épithalame pour le mariage d'Ataulphe et de Placidie.

Cependant Constance ne pouvait voir sans jalousie un chef indépendant partager avec lui le gouvernement d'une province qu'il avait le premier réduite sous les lois de l'empereur. Ces deux généraux qui représentaient, l'un l'influence romaine, l'autre l'influence barbare dans l'empire, se détestaient mutuellement. La main de Placidie, à laquelle Constance avait aussi aspiré, devint entre eux un nouveau sujet de rivalité et de haine. Le Rhône séparait leurs commandements : il y eut des disputes pour les limites. Ataulphe essaya de s'emparer de Marseille, occupée par les troupes de Constance ; le comte Boniface qui y commandait, l'en repoussa[51]. Le roi des Wisigoths sentait avec dépit qu'Honorius ne le ménageait que par crainte, et que les préférences secrètes de la cour étaient toutes pour son rival. L'élévation de Constance au consulat, en 414, exalta son mécontentement, et le poussa à des mesures extrêmes. Il menaça l'empereur de ressusciter le parti d'Attale, faction dangereuse à laquelle pouvaient adhérer les sectateurs encore nombreux du paganisme et tous les ennemis de la famille de Théodose. Il paraît même que ce méprisable prétendant, instrument docile de la politique de ses protecteurs barbares reprit momentanément la pourpre impériale[52]. Mais cette scission produite par un mouvement de colère ne pouvait être sérieuse ni durable. En devenant le beau-frère d'Honorius, Ataulphe s'était attaché à ce prince par les liens indissolubles des intérêts de famille. Vers la fin de l'année 414, Placidie lui donna un fils, et comme on devait croire alors plus que jamais qu'Honorius, déjà veuf de deux femmes demeurées stériles, mourrait sans postérité, cet enfant, petit-fils, par sa mère, du grand Théodose, dont on lui fit prendre le nom, se trouva désigné dès sa naissance comme l'héritier présomptif du trône d'Occident.

Placidie, femme d'un grand caractère et d'un esprit distingué, profita de cette circonstance pour opérer un rapprochement entre son frère et son époux[53]. Un seul obstacle s'opposait à cette réconciliation, qui des deux côtés était vivement désirée. Honorius ne savait comment concilier les prétentions du chef des Wisigoths avec celles du commandant général des milices romaines ; il éprouvait un embarras extrême à tenir la balance égale entre ces deux hommes qui, maîtres de toutes les forces militaires de l'empire, pouvaient disposer de sa destinée. Le titre de patrice avait été accordé à Constance après son consulat, et ce titre purement honorifique, inventé par Constantin, donnait à celui qui en était revêtu un droit de préséance sur tous les autres dignitaires[54]. Le beau-frère de l'empereur ne pouvait consentir à céder Je pas à un soldat parvenu. Il était donc impossible que les deux rivaux continuassent à habiter la même province, et il fallait trouver un prétexte honorable pour éloigner l'un ou l'autre : les troubles d'Espagne en offrirent l'occasion.

Ce pays était resté dans l'état où se trouvait la Gaule avant la chute des usurpateurs. Une partie de la province était livrée aux dévastations des hordes vandales, l'autre, à une sorte d'anarchie qui avait succédé au règne éphémère de Maxime, créé empereur par Geruntius, et dépouillé de la pourpre par les soldats, après la mort du général auquel il devait son élévation. La cour de Ravenne engagea Ataulphe à passer dans ces contrées pour en expulser les bandes suéviques et y rétablir l'autorité impériale. Il devait ensuite s'y fixer avec ses Wisigoths et y commander sans partage. On promit de placer sous sa direction suprême l'administration civile et toutes les forces militaires de la province, à l'exception de la flotte. Il lui fut même interdit d'entretenir des vaisseaux dans les ports de l'Espagne, tant les Romains attachaient d'importance à ne point laisser aux Barbares fédérés les moyens d'affamer l'Italie, en interceptant les convois de blé de l'Afrique[55].

Ataulphe, cédant aux instances de Placidie, accepta l'arrangement qu'on lui proposait. Selon le témoignage d'Orose, il désirait sincèrement de relever la puissance romaine de l'abaissement où elle était tombée ; en rétablissant l'ordre dans l'empire, il travaillait pour les intérêts de son propre fils, et les services qu'on attendait de lui en Espagne n'étaient pas moins essentiels que ceux qu'il avait rendus à la Gaule. Un motif d'une autre nature put contribuer à presser sa détermination. Depuis cinq ans la Gaule avait été désolée par les invasions et les guerres civiles ; beaucoup de champs étaient restés incultes ; les récoltes du pays ne suffisaient plus à la nourriture de ses habitants et des nombreuses armées répandues sur son territoire. Il y régnait une disette que toutes les chroniques contemporaines s'accordent à signaler[56]. On ne pouvait fournir aux Wisigoths les rations de blé qui leur avaient été promises, et ce fut là un des plus graves sujets des plaintes et du mécontentement d'Ataulphe[57]. Il retrouvait dans la Gaule la famine, qui l'avait forcé d'abandonner l'Italie.

Le départ étant donc résolu, Ataulphe, au printemps de l'année 415, donna l'ordre à toutes les tribus de sa nation dispersées dans l'Aquitaine, de quitter les villes qu'elles occupaient et de se réunir au pied des Pyrénées. Cet ordre fut accueilli par les Wisigoths avec une vive répugnance. Toujours errants depuis que les Huns les avaient forcés de se réfugier dans l'empire, ils croyaient enfin avoir trouvé dans la Gaule la patrie nouvelle qui était l'objet de tous leurs vœux : La fertilité de ces régions, leur climat tempéré, les mœurs douces des habitants étaient autant de charmes qui les y retenaient. Ils ne s'arrachaient qu'avec regret à cet heureux séjour pour recommencer des guerres sanglantes, affronter de nouveaux dangers, endurer de nouvelles fatigues sous un ciel brûlant. Ces marches perpétuelles leur semblaient d'autant plus pénibles que les armées barbares étaient des nations entières. Elles trainaient après elles, sur des chariots, leurs femmes, leurs enfants, leurs richesses mobilières ; et c'est en partie à cette cause qu'on doit attribuer la difficulté qu'elles éprouvaient à se nourrir, et la famine qu'elles portaient partout sur leur passage.

Leur mécontentement s'aggravait d'ailleurs par la défiance que leur inspirait depuis longtemps la conduite de leur roi. Les idées d'Ataulphe étaient plus avancées que celles de son peuple. Il y avait à peine trente ans que les Wisigoths étaient entrés dans l'empire, et il existait encore parmi eux beaucoup d'hommes qui avaient vécu dans les forêts de la Pologne ou dans les steppes sauvages du Dniéper. Ces guerriers farouches voyaient avec indignation la préférence avouée de leur chef pour la civilisation romaine, dont il adoptait les mœurs, le luxe, le langage, le costume. Son mariage avec une princesse du sang impérial, l'ascendant trop connu qu'elle exerçait sur lui, le rendaient encore plus étranger à ses compatriotes. Fier de cette alliance, il avait rejeté jusqu'au nom de ses ancêtres ; il se faisait appeler Flavius, nom de famille du grand Constantin, adopté depuis par les empereurs et par tous ceux qui avaient avec la famille impériale quelques rapports de parenté[58]. Si nous en croyons Orose, il ne dissimulait pas même son mépris pour la barbarie de ses sujets, et le mépris est ce que les nations pardonnent le moins à leurs chefs[59].

Cependant la révolte n'alla pas alors au-delà du murmure. Le voisinage des légions romaines commandées par Constance contenait les Wisigoths. Ils obéirent ; mais leur colère retomba sur les malheureux Gaulois. Partout où ils le purent, ils pillèrent les villes qu'ils quittaient et celles qui se trouvaient sur leur passage, et ces scènes de désordre amenèrent quelques incidents remarquables.

Les tribus d'Alains qui s'étaient unies aux Francs, en 406, et qu'on avait admises au nombre des fédérés de l'empire, avaient été envoyées dans l'Aquitaine après la défaite de Jovinus dont elles soutenaient le parti. Elles se trouvaient placées comme toutes les milices de cette province sous le commandement d'Ataulphe, et devaient suivre le mouvement des Wisigoths. Arrivés sous les murs de Bazas, ces derniers voulurent piller la ville ; mais les habitants fermèrent leurs portes et se défendirent avec courage. Malheureusement, là, comme partout ailleurs, ils avaient dans leurs propres foyers des ennemis dangereux ; ils ne tardèrent pas à reconnaître que leurs esclaves étaient d'intelligence avec les assiégeants. Effrayés de cette découverte, ils implorèrent secrètement la protection des Mains en leur rappelant la fidélité qu'ils avaient jurée à l'empire. Les Alains consentirent facilement à se séparer des Goths ; leurs ennemis naturels. Admis dans la ville, ils forcèrent les soldats d'Ataulphe à lever le siège et à poursuivre leur route. Eux-mêmes restèrent dans la Gaule et y formèrent des colonies dont l'histoire se lie aux événements que nous aurons à retracer plus tard[60].

Lorsque la nation entière des Wisigoths fut réunie au pied des Pyrénées, Ataulphe partit de Narbonne et vint joindre l'armée avec Placidie et toute sa cour. Une des premières clauses du traité avait été l'abandon d'Attale. Cependant il répugnait à Ataulphe de livrer lui-même ce malheureux aux vengeances d'Honorius. Mais en quittant la Gaule il l'y laissa sans défense, et le prétendant, privé de ses protecteurs, ne tarda pas à tomber entre les mains des soldats de Constance qui l'envoya chargé de fers à Ravenne[61]. Un cruel chagrin venait alors de frapper le roi des Wisigoths ; le jeune Théodose, cet enfant sur lequel reposaient tant d'espérances, était mort presqu'en naissant. L'étoile du successeur d'Alaric pâlissait. Dès qu'il fut au-delà des monts, les mécontentements de son peuple éclatèrent avec plus de liberté, et les murmures commencèrent à se transformer en complots. A peine arrivé à Barcelone, il fut assassiné par un de ses écuyers, et sa mort devint le signal d'une révolution subite[62]. Les Wisigoths se soulevant en masse élurent pour roi Sigeric, chef connu par son caractère féroce. Ce fut comme une résurrection de la barbarie primitive. Sigeric poignarda de sa main six enfants qu'Ataulphe avait eu d'une première femme qu'on croit avait été sœur d'Alaric ; il laissa la vie à Placidie, peut-être pour conserver en elle un otage précieux ; mais il la revêtit d'une robe d'esclave, et força la sœur d'Honorius, la fille de Théodose, de marcher à pied dans la poussière devant son cheval.

Cette réaction se manifestait avec trop de violence pour être durable. Tous les Wisigoths attachés à la mémoire d'Alaric et d'Ataulphe, tous ceux qui avaient paru incliner à la civilisation romaine se sentaient menacés par les fureurs de leur nouveau maître, et dans cette classe se trouvaient compris les principaux personnages de la nation. Ils se concertèrent pour arrêter un mouvement parti des rangs inférieurs du peuple, et Sigeric périt assassiné sept jours après son élection. Les chefs de l'armée lui donnèrent pour successeur Vallia, guerrier renommé pour sa valeur, mais qui unissait l'intelligence à la bravoure.

La masse de la nation demandait encore à grands cris la guerre contre l'empire. Vallia parut d'abord répondre à ce vœu ; il fit les préparatifs d'une expédition maritime dirigée contre l'Afrique. Mais privé bientôt de sa flotte qu'une tempête dispersa au sortir du port et voyant les troupes de Constance s'approcher des Pyrénées, il alla lui-même au-devant des propositions de paix qu'on lui offrait. Placidie qui, depuis l'avènement du nouveau roi avait été traitée avec honneur, fut remise avec tous les captifs romains entre les mains du lieutenant d'Honorius. On stipula de nouveau la solde et les rations que l'empire devait fournir aux Goths, et Vallia à ces conditions se chargea de la tâche qu'Ataulphe avait entreprise en promettant de délivrer l'Espagne des hordes suéviques[63].

Cette promesse fut fidèlement remplie. Orose, terminant, en 416, son ouvrage adressé à saint Augustin, dit que les dernières nouvelles qu'il recevait d'Espagne lui annonçaient que la lutte était engagée avec acharnement entre Vallia et les Barbares qui occupaient cette province[64]. Ce qu'il y a de singulier, c'est que les Suèves et les Vandales écrivirent eux-mêmes à l'empereur pour solliciter la faveur d'être admis au nombre des fédérés, offrant de faire contre les Goths, dans l'intérêt de l'empire ce que ceux-ci avaient promis d'exécuter contre eux : « Restez en paix avec tous, disaient-ils dans leur lettre, dont Orose rapporte les propres termes ; laissez-nous disputer la victoire ; le triomphe sera pour vous, si nous nous détruisons mutuellement[65]. » Tant il est vrai que le seul objet des vœux de tous les peuples barbares était de devenir, à des conditions avantageuses, sujets des empereurs, et, selon l'expression du décret d'Honorius sur les terres létiques, de partager ainsi le bonheur des nations civilisées, felicitatem Romanam sequentes.

Ces offres vinrent trop tard ; les succès de Vallia avaient déjà décidé la question. Pendant les années 416 et 417, les Wisigoths soumirent tout le sud de l'Espagne ; ils exterminèrent presqu'entièrement les Vandales de la Bétique et les Alains de la Lusitanie[66]. Il ne resta dans la province que les tribus vandales et suèves qui s'étaient cantonnées dans les montagnes de la Galice, nom sous lequel on comprenait alors toutes les contrées au nord du Tage jusqu'à l'Elbe et aux rochers des Asturies. La faction, de l'usurpateur Maxime fut aussi définitivement abattue. Ce dernier des prétendants à l'empire, après avoir longtemps erré dans l'intérieur du pays à la tête de quelques partisans finit par être pris, conduit à Ravenne, et décapité dans le cirque.

L'autorité impériale était donc rétablie dans l'Espagne comme dans les Gaules. Les hordes barbares avaient été refoulées sur quelques points d'un accès difficile. Les ambitieux qui avaient osé disputer la couronne aux fils de Théodose avaient tous successivement expié leurs tentatives téméraires par la captivité ou la mort. L'immense -plaie que l'invasion de 407 avait faite à l'empire, semblait, après dix ans, prête à se cicatriser. Honorius, en 417, entra triomphalement dans Rome, faisant marcher devant son char le malheureux Attale, qui revenait captif dans la ville où il avait un moment régné, et qu'on méprisa assez pour se borner à l'exiler dans l'île de Lipari[67].

Ce triomphe était dû en grande partie aux armes des Wisigoths. On ne pouvait méconnaître leurs services, mais on les voyait toujours avec inquiétude dans une province où ils étaient à portée de dominer la navigation de la Méditerranée et de menacer l'Afrique, ce précieux grenier des subsistances de Rome. Lorsque la pacification de l'Espagne parut assez avancée pour qu'on pût espérer de l'achever avec le seul secours des forces romaines, on s'empressa de rappeler Vallia dans la Gaule dont leg Wisigoths eux-mêmes n'avaient point cessé de regretter le séjour. Ils y revinrent en 418, et on les établit dans l'Aquitaine, entre les Pyrénées et l'embouchure de la Garonne ; Toulouse devint la résidence de leurs rois. Vallia y mourut cette année même, ne laissant qu'une fille qu'il avait mariée à un chef des Suèves de la Gallice, en concluant la paix avec ces Barbares au nom de l'empire, avant de quitter l'Espagne. Théodoric, élu par la nation, lui succéda et commença dans la Gaule la dynastie des rois Wisigoths[68].

La tranquillité était alors rétablie dans cette grande province. Dès l'année 416, Honorius, étant maitre d'Attale, et croyant n'avoir plus rien à craindre des factions ennemies de son gouvernement, fit proclamer par Constance une amnistie dans laquelle étaient compris tous ceux qui, depuis dix ans, avaient soutenu le parti des usurpateurs[69]. Cette mesure était d'autant plus nécessaire qu'on aurait eu peine à trouver dans la Gaule un personnage de quelqu'importance qui dans un temps ou dans un antre, ne se fût rattaché à ce parti. Il est probable que la promesse de l'amnistie fut la base des négociations entamées vers la même époque par le préfet Exupérantius avec les rebelles des provinces occidentales et la condition de leur soumission à l'Empire.

Deux ans plus tard, en 418, la paix intérieure continuant à s'affermir, Honorius crut pouvoir convoquer de nouveau les assemblées provinciales ou conventus, dont la tenue avait été interrompue pendant dix ans par les invasions et les guerres civiles. La dernière réunion avait eu lieu au commencement du V. siècle, à Arles, par l'ordre du préfet Pétronius, et ce fut cette ville que le décret désigna pour être à l'avenir le siège de ces assemblées annuelles[70]. Mais la convocation ne s'étendit qu'aux sept provinces méridionales, c'est-à-dire à ta Viennoise, aux deux Aquitaines, à la Novempulanie aux deux Narbonnaises et aux Alpes Maritimes, ce qui comprenait toutes les contrées situées au sud de la Loire, depuis ce fleuve jusqu'aux Pyrénées et au sud de l'Isère, entre le Rhône et les Alpes. Dans le reste de la Gaule que l'on appelait ultérieure, Gallia ulterior ou posterior, l'autorité impériale n'était point encore généralement reconnue. L'Armorique était occupée par les Bretons ; presque tout le territoire des deux Belgiques et la Germanie inférieure, par les Francs ; la Germanie supérieure, par les Allemands ; l'Helvétie et le pays des Sequanes, par les Bourguignons. Les contrées non envahies par les Barbares, telles que le Sénonais, l'Auvergne la Lyonnaise, le pays des Éduens, avaient été le principal foyer des factions de Constantin et de Jovinus et étaient encore troublées par des révoltes de bagaudes. Un passage de la vie de saint Germain nous apprend qu'à cette époque ces provinces étaient soumises à une administration particulière ; elles étaient régies par un gouverneur qui résidait à Autun, et qui devait être subordonné au préfet d'Arles[71]. Sans doute on jugea qu'il serait impossible ou dangereux de convoquer leurs députés. Mais une phrase du décret semble indiquer que les décisions de l'assemblée d'Arles leur étaient applicables quoiqu'elles n'y fussent pas représentées, car l'empereur dit qu'en réunissant les députés des villes dans la cité qui était devenue le siège de la préfecture des Gaules et de toute l'administration supérieure, son intention était que rien de ce qui se ferait dans cette réunion ne pût être ignoré des autres provinces et qu'on y traitât les intérêts des absents avec la même équité que s'ils eussent été présents[72]. Il est à remarquer que les Wisigoths s'établirent dans l'Aquitaine, précisément l'année même où fut rendu ce décret, et que les députés de cette province n'en furent pas moins convoqués à l'assemblée d'Arles, ce qui prouve qu'en assignant ce territoire pour résidence à un corps de Barbares fédérés, on n'entendait pas le soustraire à l'administration de l'Empire[73].

Nous voici arrivés à la fin du règne d'Honorius ; nous touchons au terme de cette grande époque de dissolution où commencèrent à paraître les germes de tous les pouvoirs nouveaux qui devaient s'élever plus tard sur les ruines de l'empire d'Occident. Déjà nous avons assisté à la formation primitive de toutes les monarchies barbares qui se développèrent pendant la dernière moitié du Ve siècle, sur le sol de la Gaule et se réunirent, au VIe, sous le sceptre des Mérovingiens. Nous avons vu naître la puissance des Bretons de l'Armorique, celle des Wisigoths, celle des Bourguignons, celle des Francs, et nous avons constaté qu'aucune de ces dominations ne fut fondée sur le fait simple de la conquête. Toutes pouvaient représenter un titre de concession impériale qui légitimait leur origine ; toutes avaient commencé à exister en vertu de traités qui les incorporaient à l'Empire et les soumettaient à sa suprématie. Tous ces rois barbares avaient été des colons militaires, des soldats fédérés au service de Rome avant de commander en maîtres à une portion de ses sujets. Sans doute on ne peut pas dire que ces concessions fussent toujours libres et spontanées, que ces traités ne fussent pas souvent l'œuvre de la violence. Les empereurs, en admettant des nations entières sur leur territoire, cédaient à une nécessité irrésistible, et n'acceptaient que malgré eux ces nouveaux sujets qui s'imposaient à l'empire. Mais la suzeraineté impériale n'en était pas moins reconnue en principe, et aux yeux des peuples ce qui émanait d'elle était seule légitime. Cette situation a été admirablement résumée dans une phrase de Procope, qui est la clef de toute l'histoire de ces temps : « les empereurs, dit-il, ne pouvaient pas empêcher, les Barbares d'entrer dans les provinces ; mais les Barbares de leur côté, ne croyaient point posséder en sûreté les terres qu'ils occupaient tant que le fait de leur possession n'avait pas été changé en droit par l'autorité impériale[74]. » Cette double nécessité peut seule donner l'intelligence des faits ; hors de là il n'y a qu'incertitude et chaos.

Il est donc vrai que toutes les monarchies barbares qui ont composé l'Europe moderne, sont nées dans le sein de l'empire romain, et ont commencé par se nourrir de sa substance et par vivre de sa vie. Par conséquent, il est impossible de séparer leur histoire de celle de cet empire et c'est pour avoir voulu diviser ce qui était si indissolublement uni qu'on est tombé dans les inconcevables erreurs qui ont longtemps défiguré et qui obscurcissent encore les premiers chapitres de nos annales.

Une faute capitale a été la source de ces aberrations auxquelles les historiens les plus judicieux et les plus savants ont été entraînés malgré eux. On a voulu faire deux histoires, l'histoire moderne et l'histoire ancienne, comme si la chaîne des événements pouvait être interrompue quelque part, comme s'il y avait un point où la vie de l'humanité s'arrêtât tout-à-coup pour recommencer aussitôt après sous une autre forme, comme si dans la nature tous les changements ne s'opéraient pas par des transitions non moins insaisissables que celle du crépuscule à la nuit. Évidemment il n'était pas possible de déterminer la date précise à laquelle devait finir l'histoire ancienne et commencer l'histoire moderne. Aussi ce point est-il toujours resté dans la confusion et dans le vague.

En général, les écrivains classiques continuaient l'histoire ancienne jusqu'à la chute d'Augustule et à l'établissement du pouvoir &Odoacre, en Italie, c'est-à-dire jusqu'à l'année 476. Là tout était romain, comme au temps de César et d'Auguste ; on ne parlait que de consuls, de sénat, de légions ; tous les noms se terminaient en us ; nous étions en pleine antiquité ; mais aussi à cette date fatale, le monde antique s'arrêtait subitement et mourait sans laisser de traces. Ordinairement même l'auteur s'arrêtait aussi et laissait à d'autres le soin de poursuivre un sujet qui sortait de sa spécialité. Pour connaître la suite des événements, il fallait ouvrir un autre livre, un livre d'histoire moderne, l'histoire d'Italie par exemple. Là, plus d'empire, plus de Romains, mais des rois goths et lombards, des noms d'hommes et de lieux empruntés aux idiômes modernes de l'Europe ; nous étions transportés dans un monde tout nouveau, et si nous demandions dans quel intervalle s'étaient passés les faits qui avaient dû amener cette étonnante révolution, le mot de conquête répondait à tout.

Au-delà des Alpes, l'antiquité finissait encore plus vite. Même avant la mort d'Honorius ; lors qu'en Italie on en était encore à l'histoire ancienne, la Gaule avait déjà disparu ; nous étions dans le royaume de France sous le règne de Pharamond, roi de France, ni plus ni moins qu'Henri IV ou Louis XIV, et dont nos derniers monarques se croyaient de bonne foi les successeurs en ligne directe. Là aussi, plus de Romains, plus d'empire, plus de Gaulois ; Afranius Syagrius Égidius, maître de la milice des Gaules, était le comte Gilles ou Gillon. La monarchie française apparaissait constituée dans toute son indépendance ; les anciens peuples avaient été exterminés par la conquête ou réduits en servitude ; il n'y avait plus à s'en occuper ; la féodalité s'était fondée d'un seul jet ; les seigneurs étaient les Barbares conquérants ; les serfs, les Romains vaincus. Toutes les distinctions de race, d'origine, de langage entre les populations confondues sur le sol de la Gaule, s'étaient subitement effacées ; il n'y restait plus qu'une nation, la nation française, dont l'existence, nous disait-on, date de 1.400 ans, et dont les lois et les mœurs n'avaient jamais pu avoir rien de commun avec celles de ce vieil empire romain qui appartenait à l'histoire ancienne.

On m'accusera peut-être d'avoir chargé le tableau. Mais qu'on ouvre au hasard quelques-uns des ouvrages les plus répandus dans les deux derniers siècles, et l'on verra si telle n'a pas été jusqu'à nous, si telle n'est pas encore, je ne dirai point pour les vrais savants, mais pour la majeure partie des hommes du monde et de la jeunesse des écoles, l'histoire classique, l'histoire officielle de cette grande époque du Ve siècle, l'un des âges les plus remarquables de la vie du genre humain. Mon principal but, dans ce livre, a été de combattre des préjugés historiques qui ont résisté victorieusement dans le XVIIe siècle aux savantes publications des Bénédictins et à l'inflexible logique de Dubos, et qui, bien qu'ébranlés par les travaux justement célèbres de quelques-uns de nos contemporains sont loin d'avoir perdu toute leur influence. Car rien n'est plus difficile à déraciner qu'une erreur qui a passé dans l'enseignement public. Pour replacer la vérité dans tout son jour, j'ai dû retracer les principales circonstances de l'histoire du Bas-Empire, dans laquelle est nécessairement renfermée celle des monarchies qui lui ont succédé. Je continuerai cette étude jusqu'au commencement du Vie siècle, époque de la première rédaction des codes germaniques. Mais avant de poursuivre nia tâche, je ne puis me dispenser de dire quelques mots du roman qui a trop longtemps tenu dans nos annales la place des faits réels.

C'est vers l'année 418 que les chroniqueurs du VIIIe siècle, suivis par tous les historiens postérieurs, ont placé le règne de Pharamond, dont le nom ouvre ordinairement la liste des rois de France, et commence l'histoire moderne. Mais ici se présente, dès le premier abord, une observation qui suffirait pour ébranler notre foi.

Sans avoir exercé sur les destinées du monde romain une action aussi puissante que celle des Vandales, des Huns et surtout des Goths, les Francs ont néanmoins joué un rôle assez important dans la première moitié du Ve siècle. Leur résistance à l'invasion suévique, l'appui donné par eux aux usurpations de Constantin et de Jovinus l'envahissement de toute la partie de la Belgique située au nord de la Somme et de la forêt des Ardennes, sont des faits assez graves pour avoir attiré l'attention des contemporains qui nous en ont transmis fidèlement le récit. Comment se fait-il donc que le nom de Pharamond, de ce premier monarque des Francs de ce fondateur de dynastie ne se soit trouvé nulle part sous leur plume. Ils nous ont fait connaître non-seulement les noms d'Alaric, d'Ataulphe, de Vallia, ces illustres chefs des Wisigoths, mais encore ceux de Godégisile, roi des Vandales, de Gundicaire, roi des Bourguignons, de Goar, roi des Alains. Comment ont-ils oublié Pharamond ? Il y a plus ; tous les témoignages contemporains signalent deux chefs nommés Nébiogast et Edobinc, comme les hommes les plus influents parmi les Francs à cette époque. Ce sont eux qui commandent les troupes de leur nation au service des usurpateurs de la Gaule ; ce sont eux qui combattent les Romains et les Goths et périssent glorieusement dans cette lutte inégale. Que faisait donc alors le roi Pharamond ? Si l'on en croit tous nos historiens classiques, il passait le Rhin à la tête de son peuple, envahissait la Gaule et y jetait les fondements de la monarchie française. Mais d'où vient qu'un événement de cette importance a échappé à la connaissance des Romains qui écrivaient à la même époque ? Comment aucun d'eux n'a-t-il parlé de ce passage du Rhin par les Francs, du chef qui les conduisait et des circonstances d'une aussi formidable invasion ? Nous savons la date précise de l'entrée des Vandales, des Goths, des Bourguignons, des Huns, des Alains dans la Gaule, et celle des Francs serait seule restée inconnue ! Dans le cours du Me et du IVe siècle, les auteurs latins signalent plusieurs invasions des Francs dans la Belgique ; ils n'en indiquent aucune dans le Ve[75]. Concluons-en qu'au Ve siècle les Francs n'ont point passé le Rhin en masse, et cela par la raison très simple, que la plus grande partie de leur nation était dès lors depuis longtemps fixée sur le territoire romain.

Nous avons suivi dans ce livre depuis le siècle d'Auguste, les tentatives continuelles des Germains, c'est-à-dire des tribus teutoniques répandues entre le Rhin et le Weser, pour pénétrer dans la Gaule-Belgique et s'y établir. Nous avons indiqué les diverses colonisations de ces tribus, depuis Auguste et Tibère, jusqu'à Maximien et Constance Chlore. Nous avons vu apparaître pour la première fois, du temps de Julien, sur le sol même de la Gaule, la distinction des Saliens et des Ripuaires. Enfin nous avons montré que depuis la formation de ces colonies, on retrouve constamment les Francs établis aux mêmes lieux et que chaque siècle leur apportait un accroissement de population et une extension de territoire. Il n'y a donc pas eu pour eux, à proprement parler, d'invasion ni de conquête ; il y a eu en quelque sorte infiltration des tribus germaniques dans le nord de la Gaule, dans ces campagnes incultes, dont les habitants sympathisaient de mœurs, de langage et de caractère avec les Germains d'outre-Rhin.

Les colonies fondées par les empereurs furent 'e noyau autour duquel les tribus franques vinrent se ranger successivement par des émigrations individuelles. Lorsque l'Empire était en paix, lorsque ses frontières étaient bien gardées et qu'un grand empereur les faisait respecter, le cours de ces émigrations s'arrêtait. Mais il reprenait avec une nouvelle activité quand l'Empire était affaibli ou agité par les guerres civiles et que ses frontières se trouvaient dégarnies. Alors des bandes entières passaient le fleuve, soit à l'appel des ambitieux qui se disputaient la couronne, soit d'elles - mêmes, et par cette espèce d'attraction qui poussait tous les peuples à venir chercher sur le territoire romain les bienfaits de la civilisation. Une fois entrés dans la Gaule, ces Barbares traitaient avec les agents de l'Empire ou les représentants des villes, ils obtenaient des terres létiques et s'y établissaient avec leurs familles[76]. Ces émigrations se multipliaient surtout dans les guerres d'extermination que les Germains se livraient entre eux et où les vaincus n'avaient de choix qu'entre la mort et la fuite. Car il est à remarquer que dans la plupart des grandes invasions, les Barbares se présentèrent aux frontières de l'Empire, non en vainqueurs, mais en suppliants et qu'ils y cherchèrent non une conquête, mais un asile.

Ce fut ainsi que les colonies franques de la Belgique s'étendirent, se fortifièrent et finirent par occuper toutes les campagnes de cette province ; nous avons vu dans quelles circonstances elles s'emparèrent même des villes et arrêtèrent ainsi tout-à-fait l'action de l'administration impériale. La même chose se passa dans l'Armorique, où la colonie des lètes bretons de Maxime devint le noyau d'une émigration qui continua pendant près d'un demi-siècle et finit par faire de cette province une seconde Bretagne, de même que la Gaule-Belgique était devenue à la fin du Ve siècle une seconde France, et commençait à porter le nom de Francia, qui, du temps d'Honorius, n'était donné qu'à la Germanie.

A l'époque où l'on place le passage du Rhin par les Francs, il n'y avait presque plus de Francs au-delà du Rhin. Par la guerre d'extermination que les peuples suèves avaient faite aux nations germaines dans les premières années du Ve siècle, les tribus restées sur la rive droite du fleuve avaient été presque anéanties, et leurs débris était venus se joindre aux colonies formées par leurs compatriotes dans la Belgique. La partie la plus reculée du territoire des Francs, le pays montagneux qui avoisine le Hartz, fut alors occupé par des peuples sortis des bords de la Baltique, par les Ruges, les Hérules, les Varnes, que l'on confondit sous la dénomination générale de Thuringiens, appliquée en tout temps aux habitants de ces montagnes ; quant aux plaines qui s'étendent entre le Rhin et le Weser, et que dans le moyen-âge on appela Westphalie, ce qui ne fut pas envahi par les Saxons et les Frisons demeura presque désert et sous l'influence des chefs Ripuaires, qui, en 413, fixèrent, comme nous l'avons vu, leur résidence à Cologne.

Ainsi eu résumé, le règne de Pharamond, le passage du Rhin par les Francs et leur entrée dans la Gaule, sous la conduite de ce roi, au Ve siècle, sont des faits dont on ne trouve aucune trace dans les documents contemporains, et qu'il est même impossible de concilier avec la série des événements les plus authentiques et les mieux connus.

Cependant on a cru rencontrer le nom de Pharamond dans la chronique de Prosper, prêtre originaire d'Aquitaine, et qui vivait vers le milieu du Ve siècle. Sa chronique, qui commence à la mort de Valens, en 378, et qui s'arrête à la mort de Valentinien III, en 455, est très précieuse ; car l'auteur a pu être témoin oculaire d'une partie des événements qu'il raconte. C'est un témoignage d'une haute gravité et qui mérite une discussion particulière.

Nous possédons deux textes imprimés de la chronique de Prosper. Le premier édité par Sirmond et Chifflet présente tous les caractères d'une incontestable authenticité ; les évènements y sont marqués dans un ordre chronologique très exact, et les dates indiquées pour chaque année par les noms des consuls ; tous les faits qui y sont relatés s'accordent bien entre eux et avec le témoignage des autres documents contemporains. Ce texte, qui mérite toute confiance, se trouve ordinairement à la suite de la chronique de saint Jérôme.

Dans le second texte publié par Pithou, la chronique commence et finit aux mêmes époques que dans le premier, et cependant elle est plus courte, parce que les faits y sont exposés plus laconiquement et pour ainsi dire en abrégé. Beaucoup de passages du premier texte y sont littéralement reproduits ; mais beaucoup d'autres sont tronqués ou même défigurés par des transpositions de faits, de personnes et de lieux. On n'y voit aucune indication de dates, et Pithou avoue lui-même que la chronologie y est très confuse ; il s'y rencontre, en outre, des erreurs grossières en opposition avec le premier texte, et qui n'ont pu échapper à un contemporain[77]. Malgré tous ses défauts, ce texte de la chronique de Prosper n'est pas inutile à consulter, parce qu'il contient quelques faits qui ne se trouvent pas dans le premier, et qui y ont sans doute été ajoutés d'après d'autres écrits aujourd'hui perdus. Mais il est évident que ce n'est pas là l'œuvre originale du prêtre d'Aquitaine ; c'est une copie abrégée et infidèle comme on n'en faisait que trop dans ces temps où chacun, obligé de reproduire par l'écriture les ouvrages qu'il voulait conserver, les modifiait à sa manière, et n'en prenait que ce qu'il jugeait utile à ses études personnelles.

C'est dans ce texte de Pithou que se trouve la liste des premiers rois de France, intercalée au milieu des faits de la chronique, sans aucune liaison avec ce qui précède et ce qui suit, et sans qu'il soit autrement question d'eux dans la narration des événements historiques auxquels, s'ils avaient réellement existé, ils devraient avoir pris part. Le premier de ces rois n'est rien moins que le bon Priam, venu de Troie, pour régner sur les bords du Rhin ; et le chroniqueur -ajoute naïvement qu'il n'a pas pu remonter plus haut. La mention du monarque troyen suit immédiatement celle de la proclamation de Maxime comme empereur dans la Grande-Bretagne, fait qui appartient à l'année 383. Elle est exprimée simplement dans ces termes : Priamus quidam regnat in Francia quantum altius colligere potuimus. Le second roi est Pharamond ; la phrase qui le concerne vient après les passages qui parlent de la mort d'Ataulphe et des traités faits avec l'empire par Vallia, événements des années 415 et 416. Elle se borne à la formule suivante, répétée pour tous ses successeurs : Pharamundus regnat in Francia. La chronique indique pour la même année une éclipse de soleil et un signe miraculeux dans le ciel. Or, comme il est constaté par les autres témoignages contemporains qu'il y eut une éclipse de soleil le 19 juillet 418[78], et qu'ensuite une comète se montra pendant quelques mois, ces deux indications ont déterminé tous nos historiens à fixer à cette année la date précise du règne de Pharamond. Celui de Clodion est mentionné, toujours dans les mêmes termes, après le récit de la délivrance d'Arles, assiégée par les Goths, événement de l'année 426. Enfin les mots Meroveus regnat in Francia, suivent la mention de l'Invasion des Huns en Thrace, et de l'assassinat de Bleda par son frère Attila, faits que la véritable chronique rapporte aux années 442 et 444.

Je n'ai pas besoin d'insister sur les nombreuses invraisemblances de ces courtes indications. Le nom seul du roi Priam ne montre-t-il pas que ce n'est point là un document sérieux ? Comment d'ailleurs Prosper aurait-il imaginé de donner dans cette forme extraordinaire la liste des rois francs plutôt que celle des chefs des autres nations qui jouaient alors un bien plus grand rôle dans l'Empire ? Pouvait-il prévoir que ce peuple, alors obscur, étendrait un jour sa domination sur toute la Gaule ? Comment surtout aurait-il désigné la Belgique où les Francs étaient établis par le nom de Francia, qui de son temps ne s'appliquait qu'à la Germanie, au-delà du Rhin[79] ? Il y a là autant d'impossibilités que de mots ; j'ai presque honte d'entrer dans de si longs détails pour attaquer ce qui ne saurait être défendu, et je me hâte de conclure en affirmant que ces passages de la chronique de Prosper dans le texte tronqué et défiguré de Pithou sont évidemment des interpolations faites par quelques copistes ignorants de l'époque mérovingienne.

Au reste, si la chronique de Prosper a été quelquefois citée par les écrivains modernes à l'appui de l'histoire fabuleuse des quatre premiers rois de France, ce n'est pas là que cette tradition a été originairement puisée. Sa véritable source est dans deux écrits postérieurs de trois siècles à l'époque dont il s'agit ; l'un est l'histoire anonyme des Gestes des rois francs, qui s'arrête à la mort de Chilpéric, et à l'avènement de Thierry IV, en 721, et qui par conséquent a été rédigée au commencement du siècle. L'autre est une histoire des Francs, écrite à la fin du même siècle, sous le règne de Pépin, par Frédégaire le scolastique[80]. Les premiers chapitres de ces deux ouvrages ne sont en grande partie qu'une reproduction abrégée de la grande histoire ecclésiastique de Grégoire de Tours, le plus précieux monument littéraire de l'époque mérovingienne. Là, comme dans le texte de Pithou, comparé à la véritable chronique de Prosper, un grand nombre de passages sont copiés littéralement ; mais beaucoup d'autres sont altérés par des transpositions de dates ou des méprises sur les noms d'hommes et de lieux, et de nombreuses additions prouvent que les compilateurs n'ont pas puisé à une source unique.

C'est dans ces chroniques du VIIIe siècle que se trouve l'histoire des premiers rois de France, telle qu'elle est racontée dans nos livres classiques. Il n'est pas inutile de rechercher comment cette tradition s'est formée ; car une erreur n'est jamais complétement déracinée, tant qu'on n'en a pas expliqué l'origine.

Le premier élément de ces récits mêlés de fables et de réalités n'a pu être qu'une histoire généalogique de la famille de Clovis, composée très probablement sous les premiers successeurs de ce prince. Chez tous les anciens peuples du midi et de l'ouest de l'Europe, chez les Grecs, les Romains, les Celtes, le système des castes a longtemps dominé. De là, pour la classe noble ou aristocratique un grand attachement aux souvenirs généalogiques, un grand soin à les transmettre intacts de génération en génération, et une prétention constante à les faire remonter aussi haut que possible. Les poèmes d'Homère contenaient les traditions généalogiques de toutes les familles illustres de la Grèce, et ce fut ce qui leur donna une vogue si universelle dans l'antiquité. A Rome, chaque famille patricienne avait son histoire généalogique qu'elle conservait religieusement, et c'est à ces archives domestiques que Tite-Live a emprunté presque tout ce qu'il raconte des premiers siècles de la République. II en était de même dans la Gaule pour les familles nobles ou sénatoriales de chaque cité ; elles connaissaient parfaitement leurs généalogies, qu'elles poussaient très loin, et il est facile de voir dans les écrits des auteurs gaulois, contemporains du Bas-Empire, qu'ils étaient très bien informés de la filiation de toutes les grandes maisons de leurs provinces[81].

Chez les nations germaniques, au contraire, l'état social était fondé sur un système d'égalité presque pure qui laissait peu de prise aux vanités nobiliaires. Aussi leurs traditions généalogiques étaient-elles très bornées, et c'est pourquoi nous sommes si mal instruits de leur histoire nationale ; car toutes les histoires primitives ne sont que des souvenirs de familles.

Mais lorsque les chefs de ces nations furent établis sur le territoire de l'Empire, lorsqu'ils arrivèrent aux grades les plus élevés de la milice impériale, et surtout lorsqu'ils gouvernèrent en maîtres absolus les provinces qu'ils occupaient, ils ne purent rester dans cet état d'infériorité de race vis-à-vis des nobles gaulois ou romains qui se pressaient autour d'eux pour former leur cour. L'orgueil même de leurs nouveaux sujets y était intéressé ; ces fiers patriciens auraient rougi d'obéir à des rois sans aïeux. Il fallut donc composer des généalogies aux princes barbares, et les rhéteurs gaulois se chargèrent de cette tâche si bien appropriée à leurs habitudes de servilité et de flatterie. Pour la remplir, ils trouvèrent peu de secours dans les souvenirs traditionnels de leurs maîtres.

Clovis ne parait avoir connu bien positivement que le nom de son père et celui de son aïeul. Grégoire de Tours, qui vivait au vie siècle, et qui était un des hommes les plus instruits de l'époque, avait fait des recherches spéciales sur l'origine des rois francs ; il avait rassemblé tous les textes qui pouvaient se rapporter à son sujet, et l'avait traité avec l'importance qu'il devait y attacher dans les idées de sa caste et de son temps. Cependant il se borne à affirmer que Clovis était fils de Childéric, et que Childéric avait pour père Mérovée ; il ajoute, mais sans oser l'assurer, que, selon l'opinion de quelques-uns, Mérovée était de la famille de Clodion, et il ne remonte pas plus loin[82]. Le nom de Pharamond ne se trouve nulle part dans ses écrits. Au-delà de Clodion, il n'y avait donc qu'une obscurité complète, et les généalogistes gaulois durent suppléer par des hypothèses à l'absence de tout document historique.

L'étymologie même du nom de Pharamond semble indiquer plutôt une personnification typique de la nation franque qu'un personnage réel, et cette supposition est d'autant plus vraisemblable que ce nom n'a jamais été porté ni avant, ni depuis par aucun prince de la race germanique, quoique les noms propres des Germains soient en général peu variés et par conséquent se reproduisent souvent dans l'histoire[83]. Néanmoins il n'est pas impossible qu'il ait existé ; dans un temps quelconque un chef salien appelé Warmund ou Pharamond ; je dis seulement que cela n'est nullement prouvé, et que c'est même très peu probable. La date qu'on assigne ordinairement à ce règne est une époque marquante dans la destinée des Francs. C'est celle où, profitant des troubles de l'Empire, ils s'emparèrent des villes de la Belgique, et se constituèrent, pour la première fois, dans cette province, une puissance réelle. Nous verrons même plus tard qu'il y a quelque vraisemblance dans la tradition rapportée par l'auteur des Gestes, qui attribue au temps où l'on place le règne de Pharamond la première rédaction ou plutôt la première compilation orale de la loi Salique.

Antérieurement à cette époque, on ne trouvait plus sur le sol de la Gaule, que des lètes francs, dont les chefs n'avaient d'autre illustration que celle des grades qu'ils obtenaient au service de l'Empire. Les descendants de ces chefs avaient pris rang pour la plupart dans l'aristocratie romaine, et se trouvaient compris parmi les sujets des rois mérovingiens. Nous avons vu que, dès la fin du Ve siècle, un petit-fils du fameux Arbogaste était comte de Trèves, sous l'autorité des rois Ripuaires. Il fallait à la race royale une autre origine. On la chercha au-delà du Rhin.

Les derniers chefs indépendants des Germains d'outre-Rhin, qui jetèrent quelque éclat dans l'histoire, furent Marcomir et Sunnon, qui vivaient à la fin du IVe siècle. En 387, ils profitèrent du moment où l'usurpateur Maxime s'était porté sur l'Italie avec toute l'armée des Gaules, pour faire une invasion dans les provinces rhénanes. Ayant passé le fleuve, ils assiégèrent Cologne, et s'avancèrent dans l'intérieur du pays en ravageant les campagnes jusqu'à la forêt des Ardennes. Maxime avait laissé à Trèves deux de ses lieutenants, Nannius et Quintinus, avec un petit corps de troupes, pour la garde de son fils Victor, qu'avant son départ il avait fait proclamer Auguste. Ces généraux marchèrent contre les envahisseurs, repoussèrent ceux qui assiégeaient Cologne, coupèrent la retraite aux bandes qui s'étaient enfoncées plus avant dans le pays, et en firent un grand carnage dans la forêt des Ardennes, où ils les avaient acculées. Mais lorsqu'ils voulurent user de représailles en poursuivant leurs ennemis au-delà du Rhin, les Francs se retirèrent devant eux, laissèrent brûler leurs villages et leurs récoltes, et, après avoir attiré les Romains au milieu des bois et des marécages, les surprirent dans une embuscade où ils leur firent éprouver des pertes immenses ; les légions jovienne et herculéenne y furent presque détruites[84]. L'année suivante, Maxime ayant été battu, et tué près d'Aquilée, Théodose envoya Arbogaste dans la Gaule pour soumettre cette province à l'autorité du jeune Valentinien. Arbogaste y trouva peu de résistance ; les troupes de Maxime vinrent se ranger sous ses drapeaux, et lui livrèrent le malheureux Victor, dont la mort acheva d'abattre le parti de l'usurpation.

Tranquille de ce côté, Arbogaste songea aussitôt à venger les outrages que les armées romaines avaient éprouvés dans la campagne précédente, sous les ordres des lieutenants de Maxime. Il sentait combien un succès remporté sur les Francs donnerait de popularité au parti vainqueur, et d'ailleurs il était personnellement animé de cette haine jalouse qui existait toujours entre les Barbares indépendants et ceux qui étaient engagés au service de l'Empire. Il pénétra donc avec des forces supérieures dans la Germanie, où les Francs n'osèrent pas même le combattre, et après avoir parcouru sans obstacle, toutes les plaines de la Westphalie, il ne s'arrêta qu'aux montagnes du Harz, dont Marcomir, chef des Cattes ou Francs-Saliens, défendit avec succès les positions inaccessibles.

Le caractère de ces deux expéditions est tout-à-fait le même que celui des guerres du siècle d'Auguste, si bien décrites par Tacite ; on croit voir un nouveau Germanicus, vengeant par ses victoires une défaite semblable à celle de Varus. Cependant si les chefs des Francs avaient été humiliés, ils avaient conservé leur indépendance, et, selon leur usage, après la retraite des Romains, ils avaient repris possession de leur pays[85]. Il était réservé à la politique de Stilicon d'achever ce que la force des armes n'avait pu faire. Ce rusé Vandale, par son or et ses intrigues, sema la division dans le sein des tribus germaniques, et souleva contre Sunnon et Marcomir leurs propres sujets ; le premier fut massacré par ses compatriotes ; le second, livré aux Romains, finit ses jours dans l'exil en Toscane[86], et Stilicon les remplaça par des chefs de son choix.

Tels sont les faits qui donnèrent de la célébrité aux noms de Sunnon et de Marcomir, et firent considérer ces deux chefs comme les derniers représentants de l'indépendance germanique. En effet, immédiatement après eux, commença la guerre d'extermination que les Francs eurent à soutenir contre les Suèves, les Vandales et les Alains, guerre qui occupa les premières années du Ve siècle, et se termina, en 406, par la destruction ou l'émigration, sur le territoire romain, de presque toutes les tribus germaines qui habitaient entre le Rhin et le Weser.

Depuis cette époque, les Francs n'eurent plus d'existence historique que sur le sol de la Gaule. D'après cela, il est facile de concevoir pourquoi les généalogistes firent remonter la filiation, de Clovis jusqu'à l'un des deux héros dont nous venons de retracer les exploits, et donnèrent Marcomir pour père à Pharamond[87]. Cette supposition n'avait d'ailleurs rien d'invraisemblable, puisque Marcomir était chef des Cattes, et que cette nation germanique a été, comme nous l'avons vu, la souche des Francs-Saliens.

A ce point, les traditions germaniques s'arrêtaient tout-à-fait, et ne fournissaient plus même aux scolastiques gaulois des noms propres qui pussent leur servir de jalons pour renouer la chaîne des temps. Leur imagination s'exerça dans ce vide en pleine liberté, et naturellement elle suivit le cours des idées les plus répandues à cette époque dans la société romaine. Les œuvres de Virgile étaient pour cette société l'objet d'une admiration qui allait jusqu'au fanatisme. Nous savons par un passage de Grégoire de Tours, que l'étude de ce poète composait à peu près au VIe siècle toute l'éducation scolaire[88]. L'Énéide était devenue pour les païens un livre sacré qu'ils opposaient en quelque sorte à l'Évangile. D'après une superstition très en vogue alors, quoique condamnée par les conciles, les chrétiens ouvraient l'Évangile au hasard, et croyaient trouver l'indication de l'avenir dans la lecture du premier passage qui frappait leur vue ; les païens employaient l'Énéide au même usage ; c'est ce qu'on appelait les sorts virgiliens, sortes virgilianœ, par opposition aux sorts des saints, qui étaient ceux qu'on tirait des livres chrétiens, et beaucoup de gens, pour plus de sûreté, avaient recours à la fois aux deux méthodes.

Cette grande vogue de l'Énéide, ce caractère presque divin dont elle avait été revêtue ne tenait pas uniquement au mérite du poète ; car ses autres ouvrages n'inspirèrent jamais la même vénération. Écrit sous les yeux d'Auguste, au moment où ce politique habile jetait les bases de la puissance impériale qui devait rendre ses successeurs maîtres du monde, ce livre avait un but élevé. C'était un résumé poétique de l'histoire généalogique de la famille Julia, à laquelle Auguste s'était rattaché par l'adoption de César. Comme toutes les grandes familles patriciennes, les Jules conservaient religieusement les légendes fabuleuses qui se rapportaient à leur origine. Leurs ancêtres étaient sortis d'Albe, et faisaient remonter leur filiation jusqu'à un personnage probablement imaginaire, Julus, fils d'Énée et petit-fils d'Anchise et de la déesse Vénus ; car ces orgueilleux patriciens voulaient tous placer le premier anneau de leur chaîne généalogique dans les cieux[89]. Cette origine troyenne, revendiquée par la famille en qui s'était pour ainsi dire incarnée la puissance romaine fut bientôt adoptée par le peuple romain lui-même. Antérieurement au siècle d'Auguste on trouve peu de traces de cette croyance ; mais elle était déjà admise sans contestation sous Tibère, lorsque les habitants de la moderne Ilion réclamèrent par ce motif l'honneur d'élever un temple à l'empereur[90]. Le caractère sacré qui, on ne saurait trop le répéter, s'attachait dans les idées païennes à Rome divinisée, et par suite aux empereurs et à leur famille, s'étendit jusqu'au livre qui contenait en beaux vers cette légende vénérée.

L'origine troyenne devint pour le monde romain tout entier le type de la plus haute noblesse[91]. Les familles, comme les peuples, cherchèrent à s'en rapprocher. Nous en avons déjà cité des exemples ; l'époque à laquelle nous sommes arrivés en offre un très remarquable. Au milieu du Ve siècle, lorsque les Celtes d'Auvergne, pressés par les Goths, jetaient leur dernier cri de fidélité à l'Empire dont ils imploraient le secours ils ne manquèrent pas d'invoquer leur fraternité supposée avec le peuple-roi et le nom des Troyens, qu'ils prétendaient être leurs communs ancêtres[92].

Les généalogistes gaulois ne pouvaient mieux faire que d'attribuer cette origine à la dynastie mérovingienne, qui avait remplacé dans la Gaule la majesté impériale. Aussi mirent-ils en tête de leur légende les noms homériques de Priam et d'Anténor[93]. Selon eux, les Troyens, échappés à la ruine de leur ville, sous la conduite d'un des fils de leur roi, avaient traversé la mer Noire et les Palus Méotides, et étaient arrivés en remontant le Danube, jusque sur les bords du Rhin. Là, ils s'étaient créé une nouvelle patrie, et les Romains, admirant leur bravoure, leur avaient donné le nom de Francs, qui, en grec, dit l'auteur des Gestes, signifie féroces, singulière interprétation du véritable sens de leur nom germanique transporté à une autre langue par le dédain des Gaulois pour les idiômes barbares[94].

Après être devenus les alliés de l'Empire et avoir combattu avec gloire les Alains, ennemis de Rome, ils s'étaient soulevés contre l'empereur Valentinien, qui voulait leur imposer un joug onéreux ; mais ils n'avaient pu triompher de la valeur romaine, et Aristarque, commandant de la milice impériale, les avait vaincus non sans un grand carnage des deux côtés[95].

Le roi Priam fut tué dans la bataille. Alors, sortant de la Sicambrie, ils étaient venus s'établir près de l'embouchure du Rhin avec leurs chefs, Marcomir, fils de Priam, et Sunnon, fils d'Anténor ; puis, Sunnon étant mort, ils n'avaient phis voulu avoir qu'un seul roi, comme les autres peuples, et ils avaient demandé conseil à Marcomir, qui avait désigné à leur choix son propre fils Pharamond. Ce jeune prince, élevé sur le pavois, avait été le premier des rois chevelus. En même temps, ils avaient demandé une loi, et leurs conseillers, Wisogast, Wisowast, Arogast et Salegast leur avaient donné la loi salique[96].

Tel est le roman historique par lequel commence la chronique des Gestes des Francs ; écrite vers 736. Mais quel en fut le premier auteur ? Doit-on l'attribuer à ce grammairien de Toulouse, contemporain de Clovis, qui prenait le nom de Virgile, et dont M. Quicherat a révélé dernièrement dans la bibliothèque de l'École des Chartes, l'existence et les ouvrages ? c'est ce qu'il serait difficile de décider avec le peu de renseignements que nous avons. Il est seulement bien constant que si cette légende existait du temps de Grégoire de Tours, à la fin du VIe siècle, elle avait encore peu de crédit ; car ce savant évêque, qui vivait à la cour des rois mérovingiens, ne la connut point ou la dédaigna puisqu'il n'y fait aucune allusion. Il n'est pas moins certain que l'ignorance toujours croissante du VIIe siècle put seule confondre toutes les dates, au point de faire Priam contemporain de Valentinien et père de Marcomir, anachronisme grossier que Grégoire de Tours n'aurait point commis. Les interpolations que nous avons signalées dans la Chronique de Prosper doivent aussi remonter à cette époque, dont les idées historiques furent résumées au commencement du VIIIe siècle par l'auteur des Gestes des Francs.

Pendant le cours de ce dernier siècle, un nouvel élément vint se combiner avec les fictions romaines et les traditions germaniques. La prédominance des Francs-Austrasiens dans le gouvernement de l'état, avait fait naître des rapports plus fréquents entre les sujets des rois mérovingiens et les peuples du nord de l'Europe. Par la guerre, par le commerce, par les expéditions maritimes, les Francs étaient entrés en contact habituel avec les Saxons et les Normands de la Scandinavie ; ils reçurent d'eux quelques notions confuses des traditions odiniques, et les reportèrent dans leur propre histoire. C'est à cet ordre d'idées qu'appartiennent les récits de Frédégaire, qui écrivait, comme nous rayons vu, à la fin du règne de Pépin et au commencement de celui de Charlemagne. Comme l'auteur des Gestes, Frédégaire fait remonter l'origine des rois francs jusqu'à Priam, et cite à l'appui de cette assertion saint Jérôme et Virgile[97]. La citation de Virgile s'explique d'elle-même puisqu'il s'agit de la ruine de Troie, prise par les stratagèmes d'Ulysse : quant à saint Jérôme, si Frédégaire invoque son autorité, c'est sans doute parce qu'il avait sous les yeux un exemplaire interpolé de la Chronique de Prosper, semblable à celui que Pithou a publié, et que cette chronique se mettait ordinairement à la suite des œuvres du saint docteur de Bethléem. Jusque-là le scholastique du VIIIe siècle ne s'éloigne en rien des chroniqueurs du VIIe. Mais après avoir fait sortir les Francs de Troie, il les place sous la conduite d'un roi nommé Friga, et les partage en deux bandes. Les uns vont conquérir la Macédoine[98] ; les autres, appelés Frigiens du nom de leur chef, parcourent l'Asie, remontent le Danube et viennent s'établir sur les bords de ce fleuve et de la mer Océane. Alors une nouvelle division s'introduit parmi eux. Conduite par le roi Francion, une partie des Troyens se fixe près du Rhin et veut y bâtir une nouvelle Troie[99] ; mais, par un arrêt du Destin, cette entreprise reste inachevée : ce sont là les vrais ancêtres des Francs. L'autre partie demeure dans l'Orient, et élit un roi nommé Turchot, qui donne à ses sujets le nom de Turcs. Si l'on compare ces traditions avec celles que nous ont transmis les sagas du nord, et particulièrement l'Hervarar saga, il est aisé d'y reconnaître une origine commune. Nous avons déjà eu occasion de signaler plus haut ces remarquables analogies[100].

Ce fut aussi dans le VIIIe siècle, qu'on inventa la naissance miraculeuse de Mérovée, fils d'un monstre marin[101], et le songe de la reine Ba-sine, épouse de Childéric et mère de Clovis. Dans la première nuit qu'elle passa avec son époux, cette princesse dit à Childéric : « lève-toi, vas aux portes du palais et rapporte à ta servante ce que tu auras vu. » Le roi se lève et voit passer devant le palais un lion, une licorne et un léopard. Il rend compte de cette vision à la reine qui lui dit : « sors de nouveau et raconte-moi encore ce que tu auras vu. » Le roi sort et voit passer des loups et des ours. Sur les instances de sa femme il sort une troisième fois ; mais il ne voit plus que des chiens et des animaux immondes se roulant dans la fange et se déchirant entre eux[102]. Ce songe qui annonçait la décadence de la dynastie mérovingienne, n'a pu être évidemment imaginé que dans les derniers temps de cette dynastie, et dans l'intérêt de l'usurpation des Carlovingiens. C'est une règle générale que les prophéties historiques doivent être réputées postérieures aux événements qu'elles prédisent.

Ici se terminent les fictions que les chroniqueurs des VIIe et VIIIe siècles ajoutèrent aux premiers chapitres de nos annales. A part ces additions, on ne trouve dans l'histoire des Gestes ou dans celle de Frédégaire que des extraits tronqués et défigurés de Grégoire de Tours et des écrivains grecs ou latins du Ve siècle. Frédégaire ne parle pas de Pharamond ; il lui substitue, comme père de Clodion, un chef franc, appelé Théodemir, fils de Richimer[103], que Grégoire de Tours nomme seulement pour dire qu'il périt par le glaive avec sa mère Ascila. Il est difficile de dire pourquoi Pharamond a été préféré en qualité de personnage historique à ce Théodemir qui parait au moins avoir réellement existé, quoique nous ignorions dans quel temps et dans quelles circonstances, car le passage de Grégoire de Tours où il est nommé, est donné par le savant évêque comme extrait des fastes consulaires[104].

Depuis l'époque carlovingienne, les chroniqueurs ne firent plus que se copier les uns les autres. Cependant la période des chansons de gestes et des romans de chevalerie produisit beaucoup de contes fabuleux sur Pharamond et ses premiers successeurs ; mais les romanciers du XIIe siècle, moins heureux que ceux du VIIe, ne réussirent pas à faire passer leurs fictions dans le domaine de l'histoire. A la renaissance des études, au XVIe siècle, les récits de Frédégaire et de l'auteur inconnu des Gestes des Francs avaient acquis, en passant de bouche en bouche et de livre en livre, pendant 800 ans, un caractère d'authenticité traditionnelle que personne n'osait plus contester. Des actes publics leur avaient donné une sorte de consécration officielle ; ils étaient liés à nos souvenirs d'existence nationale, à l'illustration généalogique de nos rois, et il y aurait eu pour ainsi dire, crime d'état à vouloir les attaquer[105]. Au XVIIe siècle la famille des Bourbons faisait revivre pour son propre compte les prétentions des Mérovingiens à l'origine troyenne ; les noms d'Hectorides, de Trojugenœ appliqués à des membres de la famille royale se rencontrent fréquemment dans les monuments littéraires et historiques de cette époque[106]. Ces préjugés avaient alors tant de puissance que les savants Bénédictins, tout en publiant des documents qui en démontraient la fausseté, n'osèrent jamais les combattre de front. Dubos seul eut cette audace, et une clameur universelle s'éleva contre lui : il n'est pas encore relevé du discrédit où les préventions de ses contemporains l'avaient fait tomber. A la vérité il avait mêlé des erreurs palpables à ses excellentes démonstrations de la réalité historique méconnue ; mais on ne voulut voir en lui que son côté faible, et l'on ne tint pas compte de la nouveauté de ses aperçus et de ses appréciations exactes des textes contemporains du Va siècle. Son ouvrage n'en a pas moins été, jusqu'à ces dernières années, le seul où la dissolution de l'empire et l'origine de notre monarchie, soient présentées sous leur véritable point de vue.

Notre histoire classique et officielle est donc restée jusqu'à présent composée avec les textes de Frédégaire et de l'auteur des Gestes, et en partie avec celui de Grégoire de Tours dont on a fait malheureusement moins d'usage que des deux autres, parce qu'il a été longtemps moins connu à cause de la tendance qu'ont toujours les âges d'ignorance à substituer les extraits et les abrégés aux ouvrages originaux. Cependant on a de bonne heure écarté le roi Priam, qu'il était trop difficile de faire accepter à des générations familiarisées avec l'étude de l'antiquité. Mais on a maintenu et l'on maintient encore dans la plupart des livres d'histoire les noms des quatre premiers rois : Pharamond, Clodion, Mérovée et Childéric, quoique deux d'entre eux seulement, Childéric et Clodion, aient une existence historique bien constatée, et qu'encore les faits que l'on rapporte d'eux soient pour la plupart apocryphes ou dénaturés.

Mes lecteurs me pardonneront cette longue digression ; elle était indispensable. J'ai dû expliquer pourquoi je m'écartais entièrement des traditions qui ont été jusqu'ici généralement accréditées ; j'ai dû dégager le terrain des ruines qui l'encombraient avant d'apporter ma pierre à la construction du nouvel édifice historique dont les savants travaux de nos contemporains ont déjà posé les bases. Je vais maintenant reprendre ma tâche avec plus de liberté, et m'attacher à démontrer comment les colonies formées par les Barbares dans la Gaule, se développèrent à la faveur de l'affaiblissement de l'autorité impériale et finirent par arriver à l'état de monarchies indépendantes.

 

FIN DU PREMIER VOLUME

 

 

 



[1] Orose, liv. VII, c. 40. Zosime cite encore un nommé Marcus qui dans ce désordre aurait été empereur pendant quelques jours.

[2] Salvien.

[3] Zosime, liv. VII.

[4] Dans leur retraite, ces troupes furent attaquées au passage des Alpes par les bagaudes ou paysans armés, qui les forcèrent d'abandonner leur butin (Zosime, liv. VI). C'est une preuve de plus de l'adhésion des populations gauloises à la cause de Constantin.

[5] Plusieurs éditions de ces lettres portent à tort Ageruntiam, ou même Agerucchiam.

[6] Orose, liv. VII, c. 40.

[7] Zosime, liv. VI.

[8] Orose, lib, VII, c. 40. La Notice de l'Empire mentionne trois corps qui portaient ce nom. Ces noms prouvent que la Notice n'a pu être rédigée qu'après l'avènement d'Honorius, c'est-à-dire, après l'année 395. D'un autre côté, Claudien cite parmi les troupes qu'on fit passer en Afrique pour combattre la révolte de Gildon, en 397, les légions Jovienne, Nervienne, Honorienne-Félix, et celle des Lions, qui sont indiquées dans celte pièce officielle comme tenant garnison dans la Gaule. La date de la rédaction de la Notice se trouve ainsi fixée incontestablement à l'armée 396.

[9] Prosper, Chron., ad ann. 409.

[10] Chronique d'Idace, évêque de Lemos.

[11] Ce fut à la même époque qu'Attale fut nommé préfet de Rome. Mais lorsqu'Alaris eut fait de ce préfet un empereur, Honorius s'aperçut qu'il était trahi par son nouvel entourage. Jovius le quitta pour se joindre à Attale ; les officiers barbares s'insurgèrent, et, après quelques révolutions ministérielles, le prince, que des secours envoyés d'Orient avaient mis en état de maintenir son autorité, confia le commandement général des milices au Romain Constantius dont nous parlerons tout-à-l'heure.

[12] Orose, liv. VII, c. 42.

[13] Greg. Tur., liv. II, c. 9.

[14] Prosper, Chron. Saint Augustin et saint Jérôme font un grand éloge de Dardanus ; Sidonius, au contraire, en dit beaucoup de mal. Cela s'explique facilement. L'évêque d'Hippone, le solitaire de Bethleem ne voyaient que les services rendus à l'empire. Sidoine, petit-fils d'Apollinaris préfet nommé par Constantin, haïssait dans Dardanus le persécuteur du parti soutenu par sa famille et par toute l'aristocratie gauloise.

[15] Orose, liv. VII, c. 43.

[16] Selon un historien goth, Jornandès, Théodoric, le plus grand des rois barbares, crut arriver au faite des honneurs lorsqu'il fut nommé consul.

[17] Apollinaris et Rusticus étaient amis, et, si l'on en croit Sidoine, ils ne se dissimulaient pas les vices des usurpateurs qu'ils servaient. Epist. 8, lib. 5.

[18] Grégoire de Tours, lib. XI, c. 9.

[19] Prosper, Chron. ad ann. 413.

[20] Salvien, de Judicio Dei. — Id., epist. I.

[21] Salvien, de Judicio Dei, lib. V.

[22] La date précise de l'évacuation temporaire de Trèves est difficile à déterminer. Nous verrons plus tard qu'il est probable qu'elle n'eut lieu qu'après la mort d'Honorius, au commencement du règne de Valentinien.

[23] Il ne parait pas que Cologne ait été pillée comme Trèves. Salvien dit seulement que les Barbares s'y établirent.

[24] Ammien Marcellin, liv. VI. Les Romains, au contraire, n'habitaient que les villes et comptaient pour rien les campagnes, qui n'eurent jamais dans l'empire d'existence politique. Ainsi s'explique la facilité avec laquelle ces deux races d'hommes pouvaient vivre ensemble sur le même sol, surtout dans les contrées où il y avait peu de population et beaucoup de terres incuries.

[25] Un historien byzantin rapporte que les Francs furent attirés à Trèves par un sénateur de cette ville, irrité contre Jovinus, qui avait séduit sa femme. Cette anecdote parait peu vraisemblable. Si Jovinus avait été chassé de Trèves par les Francs, comment aurait-il pu aussitôt après marcher avec une puissante armée vers le midi de la Gaule ? Grégoire de Tours, d'après Frigeridus, dit, au contraire, qu'il fut soutenu par les Francs, les Allemands, les Bourguignons et cette fraction des Alains qui s'était réunie aux Francs en 406 (Greg. Tur., lib. II, c. 9). Dans cet auteur, le récit du pillage de Trèves suit immédiatement la mention des vengeances exercées contre les partisans des usurpateurs après leur chute. C'est cet ordre que nous avons adopté dans l'exposition des faits.

[26] Les bureaux seuls du prétoire occupaient plus de 500 employés. Trèves était aussi la résidence du maitre ou commandant supérieur des milices, et d'un des quatre préposés du trésor ou receveurs-généraux des Gaules. (Notitia imperii.)

[27] La Notice de l'Empire indique à Trèves une manufacture de balistes, une de boucliers, et un gynécée ou atelier de femmes. Depuis qu'Autun, saccagé par les Bagaudes et par les Suèves, avait perdu sa prospérité, les écoles de Trèves étaient fréquentées par toute la jeunesse aristocratique de la Gaule. Un décret de Gratien, en 376, y avait élevé les émoluments des professeurs à un taux supérieur à celui des autres écoles de l'empire (Cod. Théod., lib. XIII, t. 3, l. 2). Presque tous les hommes marquants du IVe siècle étaient nés à Trèves ou y avaient étudié.

[28] Quadruplici vastatione prostrata, dit Salvien. Grégoire de Tours dit que cette irruption des Francs fut la seconde (lib. II, c. 9). Salvien écrivait vers 439, époque de l'expédition de Litorius contre les Goths, dont il parle comme d'un fait très récent, hoc bello proximo. On ne voit pas dans quelle occasion Trèves pourrait avoir été pillée deux fois de 413 à 439. Au surplus cette divergence est peu importante, et Salvien, témoin oculaire, mérite plus de confiance que Grégoire de Tours, qui copiait un auteur plus ancien.

[29] Il existait déjà antérieurement un atelier monétaire à Arles, et un autre à Lyon (Notitia imperii). Il y avait aussi déjà, sans doute, des jeux à Arles ; mais la suppression de ceux de Trèves donna au cirque d'Arles une célébrité qu'il n'avait pas encore eue. La demande adressée par les citoyens de Trèves pour le rétablissement des jeux dans leur ville a excité l'indignation de Salvien ; cependant il est certain que ces spectacles, par la foule qu'ils attiraient, étaient pour les habitants une source de prospérité.

[30] Les historiens modernes ont beaucoup exagéré l'importance de ce décret ; ils y ont vu une espèce de charte, et la concession d'une sorte de gouvernement représentatif. Il n'y avait pourtant là rien de nouveau. En tout temps, sous la domination romaine, les préteurs ou les proconsuls tenaient chaque année, dans leur province, des assemblées pareilles, qui s'appelaient conventus, comme dans le décret d'Honorius. Le but principal de ces réunions était la répartition des impôts entre les villes, et le règlement de toutes les difficultés relatives à la levée des tributs. C'était là aussi qu'on soumettait au préteur les appels des jugements rendus par les autorités locales, et les questions de droit, dont il donnait la solution par un édit. Les lettres de Cicéron parlent souvent de ces conventus. César, lorsqu'il faisait la guerre au-delà des Alpes, se rendait, après chaque campagne, dans la Gaule Cisalpine ou l'Italie septentrionale, comprise dans son gouvernement, pour y tenir les assemblées. Germanicus était occupé à tenir les assemblées de la Gaule lorsque les légions du Rhin se soulevèrent après la mort de Tibère. Il n'y avait donc dans le décret d'Honorius qu'un règlement de circonstance et non une innovation politique.

[31] Les premiers évêques authentiques de ces cités, après l'interruption de la succession épiscopale au commencement du Ve siècle, furent : pour Mayence, Sidonius, qui vivait en 546 ; pour Worms, saint Crolald, en 503 ; pour Spire, Athanasius, en 510 ; pour Strasbourg, Justinus, vers 630 ; pour Cologne, Aquilins, en 509. Le dernier évêque de Cologne avait été saint Séverin, contemporain de saint Martin, à la fin du IVe siècle. Gallia Christana, tom. V.

[32] Sidonius, IV, ep. 17.

[33] Trajectus ad Mosam, trajectus ad Rhenum.

[34] Saint Jérôme, epist. ad Geruntiam.

[35] Gallia Christiana, tom. III.

[36] L'évêché de Thérouenne fut fondé par saint Rémi. Saint Védast, franc d'origine, fonda ceux d'Arras et de Cambrai après la conversion de Clovis. Le premier évêque authentique de Tournay, fut saint Éleuthère, en 502. Gallia Christiana, tom. III.

[37] Prosper, Chron., ad ann. 409. Cette émigration se composa en majeure partie du clergé et des hommes pieux et paisibles. De là cette faute de prêtres et de moines bretons qui se répandirent au Ve siècle dans la Gaule, et contribuèrent beaucoup à y propager le christianisme. Le moine Morvan, que les Latins appelèrent Pelagius, auteur d'une hérésie qui fat lm des grands événements de l'époque, était lui-même un de ces émigrés. Il se trouvait à Rome en 409, et lors du siège de cette ville par Alaric, il se réfugia eu Afrique avec presque tout le clergé romain, puis il passa en Palestine lorsque l'Afrique fut troublée par la révolte d'Héraclien. C'est un exemple remarquable de la vie agitée de ces temps malheureux.

[38] Zosime, liv. VI.

[39] Zosime, liv. VI.

[40] Don Morice, Histoire de Bretagne, liv. I.

[41] Tous ces faits sont très-bien exposés dans le premier livre de l'Histoire de Bretagne, par don Morice, ouvrage consciencieux et rédigé d'après les documents contemporains, sans esprit de système connue tous ceux qui émanent de la savante congrégation des Bénédictins.

[42] Ce fait n'est connu que par quelques vers d'un poème que Claudius Rutilius, noble gaulois de l'Aquitaine, composa sur un voyage qu'il fit à Ruine en 416 ; en parlant du fils d'Exsupérantius, il dit :

Cujus armoricas pater Exsuperantim oras

Nunc postliminium pacis amare docet ;

Leges restituit, libertatemque reducit,

Et servos famulis non sinit esse suis.

Nous avons déjà vu ce mot de postliminium employé, dans le IIIe siècle, pour exprimer la soumission des lètes barbares, et nous en avons expliqué le sens. Le dernier vers parait faire allusion aux révoltes des Bagaudes, qui éclatèrent aussi à cette époque dans les provinces de l'ouest, et qu'Exsupérantius, originaire de Poiriers, avait dû particulièrement travailler à apaiser.

[43] Tacite, Annales, liv. XI, c. 18.

[44] Il ne faut pas induire de là que les Normands comme peuple doivent être confondus avec les Saxons. On donna le nom de Normands, dans le IIe siècle, aux peuples du Danemark et de la Scandinavie dont les expéditions maritimes succédèrent alors à celles des Saxons et des Frisons soumis par Charlemagne. J'ai voulu dire seulement qu'à toutes les époques ces expéditions eurent le même caractère et produisirent les mêmes maux.

[45] Notice de l'Empire.

[46] Tous les corps dont nous avons désigné les garnisons, d'après la Notice de l'Empire, faisaient partie des troupes sédentaires, sous les ordres des ducs qui commandaient les provinces frontières, milites limitanei. Il y avait en outre dans la Gaule quarante-sept légions et douze divisions de cavalerie, qui composaient l'armée active, milites prœsentiales, sous la direction immédiate du maitre ou commandant-général des milices. Stilicon ayant appelé en Italie toute l'armée active, il ne resta dans la Gaule que les lètes barbares et les troupes sédentaires, qui, s'associant aux sentiments du pays, prirent parti pour Constantin et grossirent sou armée : par-là furent enlevés aux lignes défensives les soldats qui leur restaient encore. Constantin acheva la désorganisation que Stilicon avait commencée. La Notice de l'Empire n'indique pas les garnisons des corps actifs, parce qu'ils en changeaient souvent, et que ces notices étaient des espèces de statistiques dressées seulement au début de chaque règne. Celle que nous possédons a été rédigée, comme je crois l'avoir prouvé plus haut, dans la première année du règne d'Honorius.

[47] Saint Jérôme, epist. ad Geruntiam. — Salvien, de Judicio Dei, lib. IV. La férocité des Saxons était célèbre, comme plus tard celle des Normands : gens Saxonum ferox est, dit Salvien en faisant l'énumération des vices de tous les peuples barbares.

[48] Ce fut pendant l'automne de 413 que les Wisigoths tirent cette expédition. La chronique d'Idace porte qu'ils entrèrent à Narbonne dans le temps des vendanges.

[49] Ce mariage fut célébré avec une grande pompe à Narbonne, au mois de janvier 414, dans la maison d'Ingénius, l'un des plus nobles citoyens de cette ville. Olympiodore, Idac. chron.

[50] L'historien byzantin Olympiodore rapporte qu'Ataulphe fit don à Placidie, le lendemain des noces, de cinquante jeunes esclaves, d'une beauté parfaite, tous revêtus de robes de soie, et portant chacun deux bassins, dont l'un était rempli de pièces d'or, et l'autre de pierreries. Ce récit, qui se retrouve littéralement dans le conte arabe de la Lampe merveilleuse, prouve seulement la haute idée qu'on avait de l'opulence du roi des Wisigoths. Ce magnifique présent était le don du matin, le morgangeba des lois germaniques.

[51] Olympiodore.

[52] Prosper, Chron., ad ann. 414. — Le parti qui, avec l'aide d'Alaric, avait porté Attale au pouvoir à Rome, en 409, embrassait presque toute l'aristocratie romaine, restée fidèle au paganisme. Zosime, à la vérité, païen lui-même, prétend que, parmi les patriciens, l'illustre famille des Anicius vit seule avec regret l'élévation du nouveau César. L'aristocratie gauloise, qui, par haine pour la famille de Théodose, avait soutenu Constantin et Jovinus, était également disposée, malgré ses sentiments chrétiens, à soutenir Attale. Lorsqu'il reprit momentanément la pourpre en 414, un des hommes les plus estimés de la Gaule, Paulinus, s'empressa d'accepter auprès de lui la charge d'intendant des domaines, et fut puni bientôt après de son imprudence par la confiscation de ses propres biens. Paulin Eucharist.

[53] L'ascendant que Placidie avait pris sur Ataulphe est un fait reconnu par tous les contemporains. Orose, liv. VII, c. 43.

[54] Code Justinien, liv. III, t. 3, l. 3. Ce titre avait d'abord été, destiné aux seuls membres de la famille impériale, afin de leur assurer en tout temps la préséance, lors même qu'ils n'exerçaient pas actuellement les charges publiques, qui, dans l'ancienne Rome, étaient presque toutes temporaires. Dans la suite, on l'accorda aux principaux dignitaires de l'État. Une loi de Zénon décida que, pour obtenir le titre de Patrice, il fallait avoir été consul, préfet du prétoire ou de la ville, commandant général des milices ou maitre des offices.

[55] Orose, lib. VII, c. 43. Cet écrivain attribue le départ d'Ataulphe pour l'Espagne à la politique habile de Constance.

[56] Prosper, Chron., ad ann. 413. Ed. Pith.

[57] Olympiodore.

[58] C'est ainsi qu'il est désigné dans l'inscription d'Héraclée. Les Bénédictins, auteurs de l'histoire du Languedoc, ont contesté l'authenticité de cette inscription, en se fondant principalement sur le nom de Flavius, donné à Ataulphe, et que les autres rois wisigoths n'adoptèrent que longtemps après. Ces savants écrivains n'ont point fait attention qu'Ataulphe était beau-frère de l'empereur, et qu'à ce titre le nom de Flavius, désignation de la famille impériale, lui appartenait de droit. Le même nom fut donné à Stilicon, époux de Séréna, nièce de Théodose ; à Basilisque, frère de l'impératrice Vérine ; au célèbre patrice Aetius, à Léon, à Marcien et à quinze autres personnages inscrits dans les fastes consulaires du Ve siècle. Les rois wisigoths successeurs immédiats d'Ataulphe ne le prirent point, parce que, n'étant pas alliés à la famille impériale, ils n'y avaient aucun droit. Théodoric, roi des Ostrogoths, se fit appeler Flavius parce qu'il avait été adopté comme fils par l'empereur Zénon. Les rois wisigoths ses contemporains prirent aussi ce nom à son exemple, et peut-être par la même cause, les adoptions des rois barbares par les empereurs étant devenues très fréquentes ; et depuis ce temps ils le conservèrent dans leurs protocoles officiels. Il n'y a de contestable, dans l'inscription d'Héraclée, que l'expression très tendre, mais fort peu lapidaire, d'animœ suœ, appliquée à Placidie. Il est probable que ce mot a été mal lu, et qu'il y avait dans l'inscription méfia, titre que portaient toutes les princesses de la famille impériale.

[59] Ataulphe disait que la barbarie effrénée des Goths ne permettait pas de les soumettre à un régime légal (Orose, liv. VII, c. 43). Tout ce qu'Orose rapporte d'Ataulphe, il le tenait de la bouche même d'un noble gaulois, qui avait eu à Narbonne de fréquents entretiens avec le roi des Wisigoths.

[60] Paulin. Eucharist.

[61] Prosper, Chron., ad ann. 415.

[62] Prosper, Chron., ad ann. 415. — Idacius, ibid.

[63] Prosper, Chron., ad ann. 416. — Idacius, ibid.

[64] Orose, liv. VII, c. 43.

[65] Orose, liv. VII, c. 43.

[66] Idacius, ad ann. 417. — Id., ad ann. 418.

[67] Prosper, Chron., ad ann. 417.

[68] Idacius, ad ann. 418.

[69] Code Théodosien, l. XV, t. 14, l. 14. Dans la même année, Honorius détermina sa sœur Placidie, veuve d'Ataulfe, à épouser Constantius, qu'il associa à l'empire en 420. Ainsi l'heureux rival du roi des Wisigoths réalisa tous les vœux que son ambition avait pu former.

[70] L'assemblée devait se tenir chaque année, entre les ides d'août et les ides de septembre.

[71] Dans la Vie de saint Germain, écrite vers 470 ou 480, par le prêtre Constantius, il est dit que saint Amator, évêque d'Auxerre, alla trouver à Autun Julius, gouverneur des Gaules. Or, en 418, époque à laquelle se rapporte ce fait, le préfet des Gaules résidait à Arles et s'appelait Agricola, comme on le voit par la subscriptions du décret d'Honorius. Il y avait donc, outre la préfecture d'Arles, une administration particulière à Autun, de laquelle relevait la partie des Gaules où est situé le diocèse d'Auxerre, c'est-à-dire la Gaule Ultérieure.

[72] Honor. Decr. — Nous avons indiqué plus haut, l'origine et la nature de ces assemblées ; nous y reviendrons dans le livre consacré aux institutions politiques.

[73] Le décret est daté de Ravenne, le 15 des kal. de mai ; il fut reçu à Arles le 10 des kal. de juin ; il est adressé au préfet Agricola, qui devint consul en 421.

[74] Procope, De Bell. Goth., lib. III, c. 33.

[75] En parlant du pillage de Trèves et des autres villes de la Belgique Rhénane par les Francs, aucun auteur contemporain ne dit qu'ils eussent passé le Rhin ; ces villes furent donc envahies par les tribus barbares déjà établies sur le territoire de l'empire.

[76] Voir le décret d'Honorius déjà cité.

[77] J'en citerai seulement deux exemples. Le texte de Pithou marqué l'intronisation du pape Sixte à la suite d'événements qui appartiennent à l'année 416, et dit que ce pontife fut le 39e pape depuis saint Pierre. D'après le vrai texte, celui de Sirmond, ce fut le pape Zosime qui fut intronisé dans cette année, et qui occupa dans la chronologie des papes le rang faussement assigné à Sixte. Ce dernier pontife ne fut élevé an trône pontifical qu'en 432, suivant le texte de Sirmond, conforme à la vérité historique. Comment Prosper, membre éminent de l'Église catholique, aurait-il pu se tromper sur un fait de cette nature ? L'autre exemple n'est pas moins frappant : le texte de Pithou dit que Constantins mourut huit mois après avoir été associé à l'empire, en laissant un fils âgé de huit ans. Or, Constantius n'avait épousé Placidie qu'en 416 ; il mourut en 421, et son fils était né en 418. Ce sont là des faits qu'un contemporain ne pouvait ignorer, et qui sont rapportés exactement dans le texte de Sirmond.

[78] Idacii Chron. Philostorge, l. 12, c. 3.

[79] J'ai déjà cité le passage de saint Jérôme : Germania nunc Francia vocitatur. Sulpice Sévère, auteur du Ve siècle, cité par Grégoire de Tours, se sert constamment du mot Francia dans son récit des expéditions de Quintinus et d'Arbogaste, au-delà du Rhin, du temps de Théodose. Claudien emploie aussi le même terme pour célébrer les succès de Stilichon en Germanie.

[80] L'histoire de Frédégaire fut écrite par ordre du comte Childebrand, oncle de Pépin, jusqu'au sacre de ce roi en 751, et continuée jusqu'en 768, sous les auspices du comte Nibelung, fils de Childebrand.

[81] Il faut voir avec quelle pompe Sidoine, dans le Panégyrique d'Avitus, parle de l'arbre généalogique de son héros.

[82] Grégoire de Tours, Hist., lib. II, c. 9.

[83] Le nom de Faramond, en tudesque Warmundr, n'était qu'une forme légèrement modifiée du mot War-man ou Germain, qui signifiait un homme de guerre, un guerrier, et qui avait été, pendant 500 ans, pour les Romains, le nom générique des peuples qui prirent, au IVe siècle, la dénomination de Francs. Le son aspiré qui précède presque tous les mots de l'idiôme germanique, était traduit indifféremment dans l'alphabet romain par les lettres V, G, F ou H.

[84] Grégoire de Tours, lib. II, c. 9.

[85] Ils traitèrent même avec Eugenius, créé empereur par Arbogaste, après l'assassinat de Valentinien, et grossirent son armée de leurs contingents. De là vint que Stilichon, envoyé dans la Gaule par Théodose, pour achever de détruire la faction d'Eugenius, s'attacha à ruiner la puissance de Sunnon et de Marcomir, qui avaient soutenu ce parti.

[86] Claud., de laud. Stilich., lib. I.

[87] Gesta Reg. Franc., cap. 4.

[88] Grégoire de Tours, Hist., lib. IV, c. 47.

[89] On voit par les poèmes d'Homère que toutes les familles illustres de la Grèce prétendaient aussi à une origine céleste. Le poète lui-même applique toujours aux chefs des Grecs l'épithète de fils des dieux.

[90] Tacite, Annales, liv. XV, c. 55.

[91] Le nom de Troyen, Trojugena, se trouve fréquemment employé dans les écrivains latins pour désigner la haute aristocratie de Rome (Juvénal, Satires).

[92] Sidoine Apollinaire, lib VII, ep. 7.

[93] Gesta Reg. Franc., c. I.

[94] Gesta Reg. Franc., c. II.

[95] Gesta Reg. Franc., c. 3 et 4.

[96] Ce dernier passage est évidemment emprunté à l'introduction de la loi Salique.

[97] Frédégaire, c. 2.

[98] Ce passage rattachait l'origine des Francs aux glorieux souvenirs d'Alexandre, dont l'histoire, chargée des fables que tontes les nations y avaient successivement ajoutées, commençait à circuler en Europe. An moyen-tige, plusieurs chefs germaniques, qui n'osaient s'élever jusqu'à l'origine troyenne, voulurent au moins descendre du héros macédonien. De ce nombre furent les rois vandales, souche des ducs de Mecklembourg, qui essayèrent même de faire passer pour une image de Bucéphale la tête d'urus ou bœuf sauvage qu'ils portaient dans leur écusson.

[99] L'auteur des Gestes appelle cette ville imaginaire Sicambria.

[100] Voir le premier chapitre.

[101] Frédégaire, c. 9.

[102] Frédégaire, c. 12.

[103] Frédégaire, c. 9.

[104] Grégoire de Tours, lib. 2, c. 9.

[105] Le mémoire où le savant Fréret rétablissait la vérité historique sur l'origine des Francs, fut, à ce qu'on croit, une des causes de son emprisonnement à la Bastille.

[106] Dans des vers latins imprimés en tête de l'Hortus regius Blesensis, de Morrison, Gaston, frère de Louis XIII, est appelé l'honneur de la race d'Hector : docus Hectoridum.