ÉTUDES SUR L'HISTOIRE, LES LOIS ET LES INSTITUTIONS DE L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE

TOME PREMIER

 

CHAPITRE IV.

Suite des établissements formés dans l'Empire par les nations barbares.

 

 

NOUS avons déjà vu que Constantin contribua, dans une proportion plus forte qu'aucun de ses prédécesseurs, à l'extension des établissements barbares sur le sol de l'empire. Sous son règne la nation entière des Sarmates vint se fixer sur la rive gauche du Danube, et les colonies létiques de la Gaule reçurent des accroissements considérables. Pendant son séjour dans cette dernière contrée, de 306 à 312 y il fit une guerre acharnée aux Francs d'outre-Rhin : deux de leurs rois, Ascaric et Radagaise furent livrés par lui aux bêtes dans l'amphithéâtre de Trèves ; et, soit par les prisonniers qu'il enleva à ces peuples, soit par les contingents qu'il exigea d'eux, il remplit de guerriers francs les armées et les colonies militaires[1]. En même temps il garnit de forts la ligne du Rhin ; il réorganisa la flotte qui protégeait l'embouchure de ce fleuve contre les pirateries des Saxons ; et, pour ouvrir aux troupes romaines un accès plus facile dans la Germanie, il fit construire à Cologne un pont de pierre qui subsistait encore au Xe siècle.

Ce fut par suite de l'accroissement donné par Constantin aux colonies franques, que les chefs de cette nation jouèrent un si grand rôle à la cour de ses premiers successeurs. Mais les événements qui se passèrent à l'orient de l'Europe eurent des conséquences plus graves encore, et l'on peut dire que le fait le plus important de cette époque fut le traité par lequel la nation gothique prit rang pour la première fois au nombre des peuples fédérés.

Pendant la dernière moitié du He siècle, les Goths avaient bouleversé tout le centre de la Germanie, et déplacé violemment les tribus suèves, qui, cédant à l'impulsion de ces redoutables ennemis, essayèrent en vain, sous Marc-Aurèle, de forcer la ligne des frontières romaines. Dans les premières années du siècle suivant, ils arrivèrent sur le Danube, et commencèrent à se trouver en contact immédiat avec les armées impériales. Dès-lors les généraux romains, dans les combats qu'ils eurent à livrer contre eux, leur firent des prisonniers qui, suivant l'usage, furent colonisés dans les provinces frontières et incorporés dans les cohortes auxiliaires des légions. A ces colons se mêlèrent d'autres captifs enlevés aux Sarmates, aux Roxolans, aux Mains, aux Taïfales, nations nomades qui habitaient les rives de la mer Noire ou les bords des grands fleuves de la Russie, et qui faisaient des incursions sur les terres de l'empire, soit en Europe par l'embouchure du Danube, soit en Asie par les défilés du Caucase. On en peupla la Thrace la Mésie et les contrées adjacentes.

Il est à remarquer que les Barbares établis de cette manière sur les terres de l'empire, avant le fameux décret de Caracalla, se trouvèrent investis par cet acte de tous les droits des citoyens romains. Car il accordait ces droits sans aucune exception aux hommes de toute race, domiciliés dans les limites des possessions romaines. Ce fut ainsi que Maximin, né en Thrace d'un père de race gothique et d'une mère de la nation des Alains, put servir dans les légions et devenir empereur en 235. Cet exemple de naturalisation en masse n'ayant point été renouvelé, les Barbares qui vinrent ensuite n'eurent pas les mêmes avantages, et nous verrons que, malgré l'influence qu'ils prirent dans le gouvernement, aucun de leurs chefs n'osa aspirer à la pourpre impériale.

Les colons de race gothique se multiplièrent considérablement par suite des grandes invasions que ces peuples firent, à la fin du IIIe siècle, dans les provinces de l'Europe orientale. Mais les Goths, comme corps de nation, ne formèrent alors aucun établissement stable sur le territoire de l'empire, et n'eurent avec les empereurs que des relations passagères. Ce fut seulement au lys siècle, qu'ayant achevé de soumettre toutes les tribus slaves, ou de les refouler au-delà du Danube, ils se trouvèrent seuls maîtres de la ligne de ce fleuve, depuis les confins de la Pannonie jusqu'à la mer Noire, et forcèrent l'empire d'adopter avec eux la politique déjà suivie à l'égard des autres nations limitrophes.

Constantin, vers la fin de son règne, en 339, après les avoir combattus avec succès sur leur propre territoire, conclut avec eus un traité par lequel ils s'engagèrent à fournir un corps de 40.000 hommes, qui devait être entretenu constamment à la solde de l'empire. Pour garantie de cet engagement, le fils de leur roi, Ariaric, fut amené comme otage à Constantinople, avec plusieurs de leurs chefs que Constantin éleva aux plus hautes dignités militaires. Ainsi les Goths furent admis, à dater de cette époque, au nombre des peuples fédérés, dont nous avons défini plus haut la condition ; ils se trouvèrent liés aux destinées de l'empire, et y prirent pour son malheur une trop grande part.

Il est probable que le chiffre des contingents gothiques ne tarda pas à être augmenté ; car, vingt-cinq ans plus tard, sous Julien, les Goths composaient en Orient la principale force des armées impériales, et plusieurs des généraux qui s'illustrèrent dans les guerres de ce règne, tels que Dagalaïphe et Nevitta, étaient de race gothique.

Pendant que les Goths et les Slaves s'établissaient ainsi à l'est de l'Europe, les nations suèves, refoulées sur le haut Danube, s'agitaient toujours pour s'ouvrir une issue dans les provinces romaines. Au milieu du IVe siècle, la Gaule eut encore à subir une grande invasion allemanique.

Comme dans toutes leurs irruptions précédentes, les Barbares franchirent le Bain à l'endroit où il fait un coude au sortir des montagnes, c'est-à-dire Près des lieux où sont aujourd'hui Bâle et Huningue ; ils pénétrèrent dans l'intérieur du pays en se dirigeant vers l'ouest, ravagèrent les plaines du Berry et les vallées de l'Auvergne, et revinrent par le territoire des Eduens, où ils assiégèrent Autun, toujours en butte aux attaques des ennemis de l'empire[2].

Les cris de détresse de cette grande ville émurent l'empereur Constance, qui résidait à Milan pour être plus à portée de défendre le nord de l'Italie contre les Suèves du Danube. Il se décida, en 356, à décorer Julien du titre de césar, et à l'envoyer avec une armée dans la Gaule, en lui donnant le commandement militaire suprême dans toute l'étendue de cette préfecture, qui comprenait, comme nous l'avons vu, l'Espagne et la Grande-Bretagne.

Les Allemands furent repoussés, mais, dès l'année suivante, ils revinrent avec de nouvelles forces. Pour les envelopper et les anéantir, suivant la tactique ordinaire des généraux romains, Julien forma un camp retranché sur les confins de la Champagne, près de Reims, probablement dans les défilés d'Argonne, et Barbation, chef d'une autre armée envoyée d'Italie par Constance, se posta en avant du Rhin du côté de Bâle, afin de leur couper la retraite. Un événement imprévu rendit ces combinaisons inutiles. Les lètes francs de la Belgique, attirés par l'appât du butin, sortirent en secret de leurs cantonnements passèrent entre les deux armées, sans doute par les vallées des Vosges, et s'avancèrent jusqu'à Lyon, qu'ils faillirent prendre par surprise[3]. Atteints par les troupes impériales sous les murailles de cette ville, ils firent une retraite précipitée et furent taillés en pièces à leur retour. Mais à la faveur de cette diversion les Allemands s'étaient échappés.

En 358, Julien voulut se venger de cette perfidie des lètes. Il partit de Paris, où il avait passé l'hiver, et marcha vers la Toxandrie, c'est-à-dire vers les pays situés entre la Meuse et l'Escaut, où étaient les établissements des Saliens[4]. Mais il rencontra en chemin des députés envoyés par eux pour conjurer sa colère. Il leur pardonna, renouvela le contrat d'alliance avec eux et se servit de leurs contingents pour réduire les Frisons et les Chamaves ou Francs-Ripuaires, établis par Constance-Chlore entre le Rhin et la Meuse. Ces derniers avaient aussi profité de l'occasion pour saccager les villes voisines et attaquer l'opulente cité de Trèves ; mais ils se rendirent après une faible résistance[5]. Un chef franc nommé Charietton[6], qui avait puissamment contribué à la soumission de ses compatriotes, fut nommé comte des deux Germanies, et Julien fit entrer dans ses troupes un corps de Saliens et de Chamaves qui subsistait encore au Ve siècle, du temps de Théodose-le-Jeune[7].

Remarquons bien que les positions respectives des Saliens et des Ripuaires, dans la Gaule, sont encore ici parfaitement constatées et qu'elles n'avaient point changé depuis les premières colonisations létiques qui dataient alors de près de cent ans.

L'invasion des Allemands, en 357, fut suivie, comme à l'ordinaire, de l'incorporation d'une partie de leurs guerriers dans les troupes de l'empire. Vadomaire, un des rois Allemands qui avaient dirigé cette expédition, commanda, en 365, les armées de l'empereur Valens, et devint duc de la Phénicie. Julien, non content d'avoir purgé les provinces des hordes qui les infestaient, dévasta à son tour le territoire des Allemands et des Francs d'outre-Rhin, et imposa à leurs tribus des rois de son choix. Tous ces chefs barbares, quoiqu'indépendants de fait, reconnaissaient la suprématie de l'empire, et leur plus haute ambition était d'être admis à sa solde. Un chef nommé Fraomaire, que Valentinien avait voulu donner pour roi aux Allemands d'outre-Rhin, aima mieux aller commander, avec le grade de tribun, une cohorte de ses compatriotes qui servaient dans la Grande-Bretagne.

Grâce au courage et à l'activité de Julien, Rome avait encore une fois triomphé de ses ennemis, et les peuples suèves dont la destinée sembla toujours être de ne pouvoir se fixer nulle part avaient échoué dans leurs tentatives de conquêtes. Mais un orage plus terrible commençait à gronder sur les confins de l'Asie. Les Huns, entraînant avec eux toutes les nations nomades répandues entre la mer Caspienne et la mer Noire, s'approchaient des contrées européennes, et bientôt ils touchèrent au fleuve Tyras ou Dniester, limite orientale de la vaste domination des Goths.

Précisément à cette époque les nations gothiques venaient de resserrer par de nouveaux liens les rapports qui les unissaient à l'empire. Les premiers successeurs de Constantin, poussés par un zèle religieux auquel s'alliaient peut-être des vues politiques, avaient envoyé chez tous les peuples barbares qui bordaient les frontières romaines, des prêtres chargés de répandre parmi eux les semences de la civilisation et les principes du christianisme, double mission que les apôtres chrétiens ont toujours remplie avec un égal succès. La religion primitive des Goths, comme celle de tous les autres Teutons, n'était qu'un assemblage de superstitions grossières, sans doctrine théologique et sans hiérarchie sacerdotale. Les prédications évangéliques touchèrent facilement ces âmes simples, ces esprits vierges de tout enseignement religieux. A la fin du IVe siècle, presque tous les Barbares de race gothique ou suève, répandus sur la ligne du Danube, depuis l'embouchure de ce fleuve jusqu'à sa source, étaient devenus chrétiens. Malheureusement les missionnaires envoyés pour leur prêcher la foi du Christ, étaient infectés de l'hérésie d'Arius ; car, depuis Constantin jusqu'à Théodose, tous les empereurs d'Orient furent ariens zélés. Cette hérésie, à laquelle les Barbares adhérèrent avec la ferveur ordinaire aux néophytes, exerça sur leurs rapports avec les populations catholiques de l'empire une influence dont nous verrons plus tard se développer les déplorables conséquences.

La conversion générale des Goths s'opéra de 360 à 370. Le célèbre évêque Ulphila leur porta, avec les doctrines de l'Évangile, la connaissance de l'Écriture à laquelle ils avaient été jusque-là tout-à-fait étrangers. Ces guerriers farouches qui, dans leurs premières invasions manifestaient une sorte d'horreur pour les livres, voulurent en avoir à leur tour, et nous possédons encore la Bible qu'Ulphila écrivit pour eux. Mais par une fatale coïncidence, au moment même où ils commençaient à entrer dans les voies de la civilisation et du perfectionnement moral, un nouveau déluge de Barbares vint étouffer ce germe de progrès et replonger l'Europe dans toutes les horreurs des guerres d'extermination.

Le règne d'Athanaric, pendant lequel les Goths furent convertis à la foi chrétienne et initiés aux premiers éléments des lettres, fut aussi l'époque de l'invasion des Huns, à laquelle ils ne purent résister[8]. Chassés par ces féroces ennemis de tout le territoire qu'ils occupaient entre le Danube et la Vistule, poursuivis par le fer et la flamme, n'ayant à choisir qu'entre la mort et la fuite, ils se présentèrent, en 376, aux frontières de l'empire, implorant un asile qu'ils menaçaient de conquérir par les armes si on le refusait à leurs prières.

L'empereur Valens, qui régnait alors en Orient, comprit le danger d'introduire dans ses états ces bandes barbares, plus nombreuses qu'aucune de celles qu'on avait reçues jusqu'alors dans les colonies militaires. Il prévit que des sujets aussi redoutables seraient bientôt les maîtres du pays qui leur aurait donné l'hospitalité. Cependant la difficulté de les repousser fit qu'on leur laissa d'abord passer le Danube en les désarmant. Mais de nouvelles masses succédaient sans cesse aux premières, comme les flots que la tempête chasse vers le rivage. On essaya de moyens insidieux pour les arrêter ou les détruire ; des collisions éclatèrent, et bientôt une guerre générale s'alluma ; l'empereur voulut les combattre en personne ; il fut défait et tué dans la déroute, le 9 août 378. Enfin, après plusieurs années d'une lutte mêlée de succès et de revers, il fallut céder au torrent. Les provinces-frontières étaient dévastées et presque désertes. En 382, Théodose permit à la nation entière des Wisigoths de s'établir dans la Mésie et les contrées adjacentes ; et, en 386, quelques tribus d'Ostrogoths furent également admises dans la Thrace et dans l'Asie-Mineure. Tous ces établissements eurent lieu sous les conditions habituelles du serment de fidélité à l'empereur et du service militaire. Aussi les armées de l'empire d'Orient furent depuis lors presqu'entièrement composées de Goths, et commandées par des généraux de cette nation.

Remarquons, en passant, que les plus grands empereurs sont précisément ceux qui ont fait entrer le plus de Barbares sur les terres de l'empire. Marc-Aurèle, Aurélien, Dioclétien, Constance. Chlore, Constantin, Théodose, ont été les fondateurs de ces vastes colonies, où des nations entières se créèrent une nouvelle patrie aux dépens des provinces romaines. Fatigués de leurs propres victoires, et croyant avoir dompté ces peuples qu'ils avaient su vaincre, ils les redoutaient moins comme sujets, parce qu'ils n'avaient pas craint de les combattre comme ennemis.

A la fin du IVe siècle, ce déplorable système avait porté ses fruits. On était habitué depuis plus de cent ans à voir les Barbares auxiliaires ou fédérés dominer dans les armées de l'empire, jouir de toute la confiance des princes, qui souvent leur devaient le trône, et envahir les premiers grades de la milice et les plus hautes dignités de l'État. Il y eut dans le cours de ce siècle plusieurs consuls goths ou francs, et l'on y trouve à peine un général dont le nom indique une origine romaine.

Néanmoins, jusqu'à l'époque où les Goths s'établirent dans les provinces orientales de l'Europe, cette prédominance des Barbares s'était fait principalement sentir dans l'empire d'Occident. Gratien, qui gouvernait cet empire, après avoir abandonné l'Orient à Théodose, avait encore augmenté le nombre des troupes fédérées en y joignant un corps de ces Alains, cavaliers nomades qui formaient l'avant-garde des Huns., et commençaient alors à se montrer sur les rives du Danube désertées par les Goths. Ce corps avait toutes les faveurs de Gratien, qui affectait d'en porter l'habit ; il confiait aux Alains la garde de sa personne, tandis que des chefs francs gouvernaient les provinces et remplissaient les principales charges de la cour.

Les troupes légionnaires, qui se recrutaient parmi les populations anciennement assujetties à la puissance de Rome, ne pouvaient, malgré leur long abaissement et l'affaiblissement de leur esprit militaire, voir sans jalousie toutes distinctions honorifiques, tout le pouvoir réel passer dans les mains de ces auxiliaires qui jadis suivaient humblement leurs étendards. Une lutte intestine s'établit entre les soldats romains et les Barbares fédérés, et les efforts que firent les empereurs et leurs anciens sujets pour secouer le joug des troupes étrangères devinrent le principe de presque toutes les grandes commotions de ces temps malheureux. La préférence excessive que Gratien témoignait aux Barbares fit éclater pour la première fois ces germes de discorde et de haine dont aucun événement grave n'avait encore révélé l'existence.

A cette époque, une armée presque entièrement romaine, occupait, à l'extrémité occidentale de l'empire, file de la Grande-Bretagne. Cette province ne confinait pas, comme les autres, à de puissantes nations barbares ; les auxiliaires étrangers y étaient moins nombreux qu'ailleurs, et un général romain, Maximus, y commandait. Né en Espagne comme Théodose, avec qui il avait parcouru tous les grades de la carrière militaire, Maxime, en apprenant l'élévation de son ancien compagnon d'armes, conçut à son tour des rêves ambitieux. Il sut exploiter habilement les mécontentements de ses compatriotes, ou céda lui-même aux sentiments qui les animaient. Proclamé par eux empereur, en 383, il passa sur le continent avec son armée, à laquelle il joignit un corps nombreux d'auxiliaires tirés des tribus galliques qui s'étaient maintenues indépendantes dans le nord de l'île ; et que les Romains appelaient Pictes ou Scots.

A son arrivée dans la Gaule, les sympathies de la population se prononcèrent en sa faveur. Il se présentait comme le défenseur du parti national et à la tête d'une armée composée de Romains et de Celtes, il appelait les peuples à secouer le joug odieux des auxiliaires germains et tartares. Cet appel fut entendu. Après quelques engagements dans les environs de Paris, Gratien, abandonné de ses troupes, fut forcé de se réfugier à Lyon, où il périt assassiné[9]. Maxime fit reconnaître paisiblement son autorité pendant cinq ans, dans, toute l'étendue de la préfecture des Gaules, depuis les colonnes d'Hercule jusqu'aux rochers de la Calédonie.

Il était chrétien et même catholique zélé ; car il persécuta rigoureusement les hérétiques Prisciliens d'Espagne ; les évêques gaulois s'empressèrent de lui porter leur hommage à Trèves, où il tenait sa cour. Saint Martin, évêque de Tours, l'homme le plus populaire de ce temps, y vint lui-même, accepta les présents de l'usurpateur et fut accueilli par lui avec une déférence pleine de respect[10]. Il lui donna un avis très sage, s'il est vrai qu'il lui conseilla de se contenter de la vaste domination qu'il avait acquise, et de ne pas risquer la fortune au-delà des Alpes[11]. Mais Maxime sentait la nécessité de fortifier son pouvoir en remplissant les deux conditions qui caractérisaient aux yeux du monde romain la légitimité des empereurs élus.

Ces conditions étaient d'abord l'assentiment du sénat de Rome ; et, en second lieu, lorsque l'empire était divisé, l'adhésion des autres empereurs, qui constituait ce que les auteurs contemporains appellent l'unanimité. Car, malgré la division administrative de l'empire, son unité subsistait toujours en principe. Les empereurs d'Orient et d'Occident faisaient des lois en commun, s'entendaient pour nommer tous les ans chacun un consul, et lorsque l'un des deux trônes se trouvait vacant, s'il n'y avait pas de successeur immédiat, l'empereur survivant était investi de plein droit du pouvoir suprême dans les deux empires. Tous les empereurs élus qui n'ont pas obtenu l'assentiment du sénat et, depuis le partage de l'empire, l'adhésion des autres empereurs ou l'unanimité ont été considérés comme usurpateurs, et flétris par l'histoire du nom de tyrans, nom qui ne signifiait pas autre chose que l'exercice d'un pouvoir illégal.

Maxime espérait qu'une expédition heureuse en Italie donnerait à sa puissance de fait la sanction qui lui manquait. Il pensait qu'une fois maître de Rome, il s'y ferait facilement adopter pour collègue par l'empereur d'Orient, son compatriote. Mais Théodose avait épousé avec chaleur la cause de Gratien, à qui il devait son élévation, et avait fait proclamer en Italie le jeune Valentinien, frère de l'empereur assassiné. Il vint au-devant de Maxime avec une armée presqu'entièrement composée de Barbares, et renforcée par des bandes gothiques, récemment établies dans les provinces illyriennes. En 388, Maxime fut vaincu dans Aquilée, et perdit le trône avec la vie.

Cette usurpation, malgré son succès momentané, aurait passé comme tant d'autres sans laisser de traces, si elle n'avait pas été l'origine d'une colonisation puissante à l'ouest de la Gaule, et c'est surtout sous ce rapport qu'elle mérite notre attention.

Lorsque Maxime eut atteint par la défaite et la mort de Gratien le premier but de son ambition, les nombreux auxiliaires bretons qu'il avait amenés avec lui demandèrent la récompense de leurs services. Suivant l'usage, il leur assigna des terres sur le continent, et les établit en cantonnements létiques dans les provinces armoricaines.

Les opinions des savants ont varié relativement aux limites qu'on doit assigner à ces provinces, et cependant il est facile de déterminer, d'après le témoignage toujours si sûr de César, ce que les Gaulois, et après eux les Romains, entendaient par l'Armorique. Ce grand homme, dans ses Commentaires, nous apprend que les cités qui touchent à l'Océan, et qu'on appelait armoricaines, s'engagèrent à fournir un contingent de 6.000 hommes dans la confédération formée par Vercingétorix[12]. Il donne ensuite les noms de ces cités, et comme la division de leur territoire répondait assez exactement à celle de nos départements modernes, nous les désignerons de cette manière. Ainsi les Curiosolites occupaient le territoire actuel du département des Côtes-du-Nord ; les Rhedons, l'Ille-et-Vilaine ; les Osismii, le Finistère ; les Unelli, la Manche ; les Vénètes, le Morbihan ; la position des Cadetes et des Ambibari n'est pas bien connue ; on présume que les premiers habitaient sur les limites de la Bretagne et de l'Anjou, et les seconds dans la partie des Côtes-du-Nord qui s'étend entre Saint-Brieuc et Saint-Pol-de-Léon[13].

Comme on le voit, les limites de la confédération particulière que formaient ces cités étaient les mêmes que celles de l'espèce de péninsule qui s'avance dans l'Océan à l'extrémité occidentale du continent européen, entre la Manche et l'embouchure de la Loire. Les caractères physiques qui distinguent cette contrée, les nuances bien tranchées qui se remarquent encore dans le génie et les mœurs de ses habitants suffiraient pour la faire reconnaître à toutes les époques, lors même qu'elle n'aurait pas toujours porté un nom spécial ; d'abord celui d'Armorique, ensuite celui de Bretagne. Ce fut une des erreurs capitales de Dubos, que d'avoir voulu comprendre dans l'Armorique toute la ligne de côtes qui, depuis l'embouchure du Rhin jusqu'à celle de la Garonne, - composait le tractus Armoricanus et Nervicanus du Bas-Empire. Cette division administrative qui plaçait sous l'autorité d'un même commandant tous les rivages exposés aux pirateries des Saxons avait été désignée par les noms des deux principales contrées qu'elle embrassait, l'Armorique et le pays des Nerviens. Mais elle n'avait rien de commun avec les délimitations naturelles des anciennes cités gauloises.

Maxime établit ses lètes bretons dans la partie de l'Armorique la plus rapprochée de leur ancienne patrie, dans le pays des Curiosolites, aux environs de Dôle et de Corseult. Ils s'y fixèrent sous le commandement du chef qui les avait amenés de leur île, et qui se nommait Conan[14]. Ce chef fut la tige des souverains de la Bretagne qu'on a appelés tantôt ducs, tantôt comtes, tantôt rois, sans que la nature ou l'étendue de leur autorité ait rien perdu ni gagné à ces changements de titres, et qui se sont maintenus indépendants jusqu'à la réunion de la province au royaume de France par le mariage d'Anne de Bretagne avec Louis XII.

Les lètes bretons de Maxime furent accueillis comme des frères par les Gaulois de l'Armorique, qui parlaient la même langue et étaient issus de la même race. La faiblesse du contingent que César attribue aux cités armoricaines dans la ligue générale des Gaules prouve que ce pays n'avait jamais été très peuplé[15]. Il était donc facile d'y établir de nouveaux habitants sans dépouiller les anciens, et au milieu des désordres de l'empire, personne ne songea à déposséder les soldats bretons des terres qui leur avaient été abandonnées. Leurs chefs prirent au contraire une grande influence dans la province, et leur nombre s'accrut considérablement par de nouveaux essaims de leurs compatriotes qui, fuyant les invasions maritimes des Saxons, venaient chercher sur le continent un séjour plus paisible. Ils s'y multiplièrent à un tel point, que l'Armorique fut d'abord appelée le pays des lètes, Letavia ou Lydhavia[16], et ensuite la petite Bretagne, Britannia minor, nom qui lui est resté jusqu'à nos jours.

Toute cette population celtique, réunie sur le vieux sol de la Gaule, sentit se ranimer en elle le souvenir de sa nationalité. Elle reprit la langue, les vêtements, les mœurs de ses ancêtres, et, en adhérant à la religion chrétienne, elle y mêla des restes de superstitions druidiques. Enfin, vers l'an 410, renforcée par une émigration bretonne plus considérable qu'aucune de celles qui avaient eu lieu jusqu'alors, elle chassa les soldats maures et germains qui, selon la Notice impériale, tenaient garnison dans la province[17], et elle déclara son indépendance, sans rompre pourtant tous ses liens avec l'empire, dont elle sembla reconnaître dans plusieurs occasions la suzeraineté nominale. J'ai dû retracer l'histoire de cette colonie bretonne, fondée par Maxime parce qu'elle a joué un rôle assez important dans les premiers temps de la monarchie franque, et parce que ces faits, mal compris, ont produit tout ce qu'il y a de faux dans le système de Dubos. Je reprends maintenant le tableau général des révolutions de l'empire.

L'usurpation de Maxime pouvant être considérée comme une première tentative de réaction contre la prépondérance des Barbares fédérés, sa chute acheva de consolider cette influence, devenue plus redoutable que jamais par l'introduction dans l'empire d'une nation aussi puissante que les Goths. Théodose, qui avait vaincu par eux, continua de leur donner sa confiance. Ayant assuré l'empire d'Occident au jeune Valentinien, il plaça auprès de lui, pour lui servir de guide et de défenseur, avec le titre de commandant général de l'infanterie et-de la cavalerie, un chef franc, nommé Arbogaste, originaire des colonies ripuaires établies entre le Rhin et la Meuse[18].

Nous avons vu que Constantin avait créé deux charges de commandants généraux ou maîtres des milices, l'une pour l'infanterie, l'autre pour la cavalerie afin de remplacer les préfets du prétoire dans leurs attributions militaires. Après lui, ces deux commandements furent habituellement réunis ; mais il y eut autant de commandants en chef que de divisions dans l'empire. Les officiers revêtus de cette dignité se trouvaient donc investis, chacun dans une moitié du monde romain, de la direction suprême des troupes de toute arme et de toute nature. Les Barbares fédérés et leurs rois, engagés au service de l'empire ou colonisés dans les provinces, obéissaient au maître des milices comme à leur supérieur immédiat ; ils voyaient en lui le représentant de l'autorité souveraine, et l'on peut dire qu'il était pour eux ce qu'Agamemnon avait été pour les Grecs, le roi des rois.

Aussi ce titre éminent devint l'objet de la plus haute ambition de tous les chefs barbares, et lorsqu'ils l'obtenaient, ils se trouvaient par le fait maîtres de l'empire, dont toutes les forces étaient mises à leur disposition. On commença à en faire l'expérience lorsqu'Arbogaste fut élevé à la dignité de maître des milices de l'empire d'Occident. Le chef franc gouverna despotiquement la cour et les états de Valentinien, et lorsque le jeune prince voulut essayer de secouer son joug, il le fit assassiner, et mit à sa place un rhéteur gaulois, un célèbre professeur de l'école d'Autan, Eugénius, qui ne pouvait être sur le trône qu'un instrument destiné à contresigner d'un nom romain les ordres du Barbare.

En effet, la force de l'opinion était telle, même dans ces temps de décadence, qu'aucun chef barbare n'osa aspirer pour lui-même à la pourpre impériale. Tenant dans leurs mains les armées et les trésors de l'empire, empereurs de fait, ils n'osèrent jamais l'être de nom. Le plus obscur des citoyens romains pouvait élever ses vues ambitieuses jusqu'à l'autorité suprême ; le plus illustre des Barbares devait se contenter de régner sous le nom d'un autre.

Quoiqu'il en soit, Théodose ne pouvait souffrir qu'Arbogaste abusât de ses bienfaits pour renverser du trône le prince que lui-même y avait fait monter. Il refusa de reconnaître son fantôme d'empereur, et, appelant à son aide les nombreux contingents des colonies gothiques[19], il s'avança vers les Alpes. Des combats sanglants et acharnés se livrèrent, dans le nord de l'Italie, entre les deux armées, où figuraient au premier rang, d'un côté les Goths, de l'autre les Francs. La victoire fut quelque temps douteuse ; mais elle se décida pour Théodose. Eugénius et Arbogaste payèrent de leur vie leur téméraire entreprise, et l'empire d'Occident se trouvant sans maître par l'extinction de la famille de Valentinien, Théodose resta seul possesseur du monde romain tout entier.

Tant que ce grand homme vécut, il sut contenir les Barbares fédérés par l'ascendant de sa haute renommée, et faire tourner habilement leurs passions et leurs haines au profit de sa politique. Mais il eut le tort de croire qu'en présence de cet immense danger la faiblesse de ses enfants suffirait à soutenir la couronne chancelante que sa puissante main avait eu peine à relever. Il laissa en mourant cieux fils, Arcadius et Honorius, tous deux à peine sortis de l'enfance, et incapables de gouverner par eux-mêmes. Au premier il donna l'empire d'Orient, en plaçant auprès de lui un habile ministre, nommé Rufinus, gallo-romain, né dans l'Aquitaine, et doué au plus haut degré de ce caractère de finesse et d'audace qu'on a toujours attribué aux hommes de son pays. Le second fut empereur d'Occident, et eut pour tuteur le Vandale Stilicon, issu des colonies de cette nation qu'Aurélien avait fondées au IIIe siècle dans la Pannonie.

Stilicon avait été comte des domestiques, et après la défaite d'Arbogaste, à laquelle il avait puissamment contribué, il était devenu son successeur dans la dignité de commandant général des milices. Il passait pour un grand homme de guerre, et Théodose n'avait rien négligé pour l'attacher à sa famille par les liens les plus étroits ; il lui avait donné en mariage Séréna, sa propre nièce, et avant de mourir, il avait désigné Marie, fille de Séréna et de Stilicon, pour être l'épouse d'Honorius, qui contracta en effet cette union dès que l'âge le lui permit. D'après les dernières dispositions de Théodose, Stilicon devait exercer une sorte de suprématie sur le gouvernement des deux empires ; il semblait que le chef vandale ne pouvait séparer ses intérêts de ceux des enfants de son bienfaiteur, puisque son origine barbare l'excluait lui-même du trône impérial. Mais les historiens contemporains lui reprochent d'avoir conçu le projet d'y placer son fils Euchérius ; car le préjugé qui repoussait le père ne s'étendait pas jusqu'au fils né d'un Barbare et d'une Romaine, surtout lorsque la mère était d'une naissance illustre ; nous en verrons plusieurs exemples.

L'ambition de Rufinus était plus dangereuse. Né Romain, il pouvait aspirer à la pourpre ; et dès qu'il fut en possession du pouvoir[20] il travailla à s'en préparer les voies. Jaloux de Stilicon, auquel il cherchait à s'égaler en tout, il voulut avoir aussi son empereur pour gendre, et il essaya de marier sa fille à Arcadius. Une intrigue de cour fit échouer cette tentative ; Arcadius, plus âgé que son frère, avait déjà une volonté ; il choisit pour épouse la célèbre Eudoxie, fille d'un chef franc nommé Bauton, qui avait été consul sous Théodose, en 385. Ce mariage, qui plaçait sur le trône la fille d'un Franc à côté de la fille d'un Vandale, donnait une nouvelle force à l'influence barbare, que Rufinus, par position et par esprit national, devait souhaiter d'affaiblir. Il sentit la gravité du coup qui lui était porté, et vit que toute son habileté ne pouvait suppléer à la puissance matérielle qui lui manquait.

A la vérité il devait compter sur les sympathies des troupes romaines qui se recrutaient parmi les anciens sujets de l'empire, c'est-à-dire, dans l'Orient, parmi les Grecs et les Syriens. Mais ces fières légions, jadis l'orgueil de Rome, avaient dégénéré de plus en plus dans leur armement, dans leur discipline, dans leur force numérique[21] et surtout dans leur composition. On n'y voyait alors presque plus d'hommes libres, je ne dis pas de citoyens romains, mot vide de sens depuis le décret de Caracalla. Les classes riches se seraient soulevées contre tout pouvoir qui aurait voulu les astreindre au service militaire et la populace des villes était tellement lâche et corrompue, qu'on ne pouvait songer à lui mettre les armes à la main. Restait la population des campagnes, race encore robuste, mais toute composée de serfs attachés à la glèbe ; et pourtant cette population esclave était la dernière ressource du recrutement des troupes nationales, de celles qui n'étaient point levées dans les colonies létiques ou parmi les Barbares fédérés. Le système de recrutement à cette époque était le même que celui qui est usité de nos jours en Russie. On assignait à chaque propriétaire un certain nombre de soldats à fournir ; il les choisissait lui-même parmi ses esclaves, et devait les armer et les équiper à ses frais. Les terres des sénateurs et celles du fisc ou du domaine impérial étaient seules exemptes de ces levées[22].

Quelle confiance pouvait-on donc avoir dans des troupes organisées de cette manière, surtout lorsque, depuis plus de cent ans, un préjugé universel proclamait les Barbares seuls capables de former de bons soldats[23] ? Rufin comprit que les troupes romaines n'étaient point une force. Il lui en fallait pourtant une qu'il pût opposer à son puissant rival, Stilicon, appuyé sur les redoutables contingents de toutes les colonies suèves et germaniques. Cette force, il la trouva dans les Goths.

Etablis seulement depuis quinze ans dans l'empire, les Goths avaient rendu d'immenses services à Théodose ; c'était par leurs armes qu'il avait vaincu Maxime et Arbogaste[24] ; c'était par eux qu'il était devenu maître du monde. Mais, plus il appréciait la puissance des tribus gothiques, plus il comprenait combien elle pouvait devenir dangereuse pour la couronne de ses fils. Aussi, dans ses dernières dispositions, avait-il eu soin de ne donner- aux chefs de ces peuples aucun pouvoir dont ils pussent abuser.

Les Wisigoths colonisés dans la Mésie et les contrées voisines avaient alors pour roi ou chef suprême, Alaric, issu de la famille des Balthes, qui était la race royale de cette nation. Ce jeune guerrier avait été l'un des quatre commandants des Barbares auxiliaires dans l'armée que Théodose employa contre Arbogaste. A la fin de cette guerre, il était rentré dans ses cantonnements, mécontent de n'avoir pas été mieux récompensé et jaloux de l'élévation de Stilicon, sur qui Théodose avait accumulé toutes ses faveurs.

Les provinces où les Wisigoths étaient colonisés dépendaient de la préfecture d'Illyrie, qui, avec celle d'Asie, composait l'empire d'Orient. Les soldats d'Alaric se trouvaient donc compris dans les milices de cet empire. Baffin exploita son mécontentement et l'engagea en secret à sortir de ses cantonnements et à s'approcher de Constantinople, pour forcer par cette démonstration la cour impériale à mieux reconnaître ses services. Alaric s'empressa d'obéir à ces insinuations qui répondaient si bien à ses propres désirs. Au printemps de l'année 395, il fit prendre les armes à ses compatriotes et descendit vers le Bosphore en ravageant tout sur son passage.

Mais Stilicon avait été instruit de ce mouvement et en avait pénétré le but. Il &frit aussitôt à l'empereur d'Orient de venir lui porter secours à la tête des milices d'Occident contre les Wisigoths rebelles. L'astucieux ministre d'Arcadius n'osa conseiller de refuser cette offre ; il ne put même se dispenser d'ordonner à Gaïnas, commandant général des milices d'Orient, de se joindre à l'armée qu'amenait Stilicon. Alaric se retira devant ces forces combinées. Il passa en Thessalie, y prit position et s'y fortifia. Stilicon, plein d'ardeur, marchait pour l'attaquer dans ses retranchements, lorsqu'un ordre de Constantinople rappela subitement les milices d'Orient dans la, capitale. Furieux d'avoir été ainsi joué, Stilicon résolut de repartir sur-le-champ avec son armée pour l'Italie ; mais il eut soin d'instruire Gaïnas des complots de Rufin qu'il avait devinés, et le poussa à prévenir les projets de ce traître.

Gaïnas était un chef barbare sorti des tribus d'Ostrogoths que Théodose avaient colonisées dans la Thrace, et gui jusque dans leur exil conservaient contre les Wisigoths les sentiments de haine que nourrissaient depuis longtemps rune contre l'autre, ces deux grandes fractions de la race gothique. Ennemi d'Alaric, il s'entendit facilement avec Stilicon, et concerta avec lui la, perte du ministre d'Arcadius.

Cependant Rufin, croyant pouvoir compter sur les sympathies de l'armée d'Orient où les soldats romains étaient nombreux, avait déterminé le faible Arcadius à l'élever jusqu'au trône, en le proclamant son collègue. L'inauguration devait avoir lieu aussitôt que les troupes seraient arrivées sous les murs de Constantinople. Mais Gaïnas avait eu le temps pendant la route de préparer les esprits des soldats, et Rufin n'avait point songé combien il est difficile pour un homme étranger au métier des armes de s'appuyer sur un parti militaire. Lorsque l'empereur et son ministre parurent au milieu du camp, Gaïnas, suivi de ses Ostrogoths, vint au-devant d'eux avec toutes les apparences du respect, mais de manière à les entourer et à les séparer du reste de l'armée. A. un signal qu'il donna, Rufin fut massacré sous les yeux du jeune prince épouvanté, et ses membres sanglants furent promenés en triomphe par les soldats barbares dans les rues de Constantinople.

La nouvelle de cette catastrophe fut accueillie à Rome avec des transports de joie. Claudien, poète à la solde d'Honorius ou plutôt de Stilicon, s'écria que le supplice de Rufin justifiait la Providence[25]. C'était pourtant un nouveau triomphe de l'influence barbare ; mais cette influence était alors toute-puissante à la cour d'Occident.

Alaric, que Rufin avait excité à la révolte, voyait toutes ses espérances trompées par la chute de l'ambitieux dont il s'était fait le complice. Pour se dédommager de ses pertes, il se jeta sur la Grèce qu'il ravagea pendant toute l'année suivante 396. Les nouveaux ministres d'Arcadius, tout occupés d'assurer leur pouvoir, et ayant d'ailleurs à repousser dans l'Asie les attaques des Turcs, que l'on désignait alors sous le nom génétique de Huns, ne songèrent pas à le poursuivre.

Stilicon, qui avait une revanche à prendre, s'en chargea. Il débarqua dans le Péloponnèse avec une armée, et crut pouvoir y cerner Alaric. Le monde entier contemplait avec intérêt cette lutte corps à corps entre les deux plus grands hommes de guerre de l'époque. Alaric eut l'art d'échapper à son redoutable ennemi ; il repassa l'isthme de Corinthe, et revint dans l'Épire.

Stilicon, ayant échoué une seconde fois contre cet habile adversaire, se rembarqua sans chercher davantage à le joindre.

Alors Alaric négocia avec l'eunuque Eutrope qui avait remplacé Rufin dans la confiance de Théodose, et comme la cour d'Orient tenait à s'attacher un guerrier aussi célèbre, pour l'opposer au tuteur d'Honorius, dont elle redoutait l'esprit envahissant, elle accueillit ses prétentions en lui donnant le commandement général des milices de la préfecture d'Illyrie, tandis que Gaïnas conservait celui des milices de la préfecture d'Asie qui comprenait Constantinople et la Thrace.

Soit que cet arrangement eût déplu à Gaïnas, soit qu'il fût déjà mécontent de l'élévation d'Eutrope, qui gouvernait l'empire avec le même orgueil et le même despotisme que son prédécesseur, il paraît que dès ce moment il nourrit des pensées de révolte, dans lesquelles il fut toujours soutenu et encouragé par Stilicon. Il obtint, par une émeute militaire, la disgrâce et la mort d'Eutrope, comme il avait déjà obtenu celle de Rufin[26] ; mais ses succès ne firent que le rendre plus exigeant.

L'année suivante, en 400, il demanda, contrairement à la loi de Théodose qui défendait aux hérétiques d'avoir des églises dans la capitale, qu'on lui en donnât une pour lui et ses soldats ariens. Arcadius avait cédé sur tout ce qui ne portait atteinte qu'à ses droits de souverain ; appuyé par le grand évêque saint Jean-Chrysostôme, il trouva du courage pour repousser cette demande qu'il regardait comme un outrage à la foi, et ce refus exaspéra Gaïnas, qui prit immédiatement la résolution d'éclater.

En sa qualité de commandant général, il avait fait sortir de la capitale toutes les troupes romaines, et n'y avait laissé que ses soldats goths. Il crut qu'il lui serait facile de se rendre maître de la ville, et pour commencer à y porter le trouble, il envoya, à l'entrée de la nuit, un détachement de troupes mettre le feu aux environs du palais. Mais les Goths ariens étaient en horreur à la population catholique de Constantinople ; le peuple surveillait avec inquiétude tous leurs mouvements. Cette tentative d'incendie fut découverte, et produisit aussitôt un soulèvement général. Attaqués dans les rues, poursuivis jusque dans les maisons, les Goths sont massacrés par centaines, tandis qu'on ferme les portes pour empêcher leurs compatriotes, campés hors des murs, de venir à leur secours. Il en périt sept mille dans une église où ils s'étaient réfugiés, et à laquelle on mit le feu ; un petit nombre seulement parvint à s'échapper dans les premiers instants du tumulte.

Le complot de Gaïnas avait échoué ; cependant il lui restait encore une nombreuse armée hors des murs ; les colons ostrogoths de la Phrygie qui avaient levé l'étendard de la révolte dès l'année précédente combattaient pour lui, et il ne renonçait pas à l'espoir de s'emparer de la ville par un siège régulier. Mais les troupes romaines avaient eu le temps de se réunir sur la côte asiatique du Bosphore ; un brave guerrier de race gothique, nommé Fravitta, en prit le commandement. Gaïnas, battu dans plusieurs rencontres, se décida enfin à se retirer dans les cantonnements de sa nation, au nord de la Thrace, près de l'embouchure du Danube. La cour impériale, qui avait juré sa perte, ne lui en laissa pas le temps. Elle prévint de sa marche les Huns, ces ennemis acharnés des Goths. Ils passèrent le fleuve et attaquèrent à l'improviste ces bandes découragées et affaiblies par de longues fatigues ; Gaïnas périt dans la mêlée avec presque tous ses soldats. Ainsi finirent les premières colonies ostrogothiques, fondées par Théodose ; il n'en resta que des débris qui continuèrent à servir dans les armées d'Orient.

Pendant ces événements, Alaric, mécontent de la chute d'Eutrope, avec qui il avait pris les mêmes engagements qu'avec Rufin, et ne recevant plus la solde qui lui avait été promise, tenta une irruption en Italie. Il ne faisait sans doute, en cela, que suivre l'exécution d'un plan concerté avec Eutrope, qui, fidèle à la politique de son prédécesseur, redoutait dans Stilicon le rival jaloux de tous les ministres d'Arcadius, et répondait par les armes des Goths aux libelles de Claudien. Pendant les années 400, 401 et 402, Alaric renouvela sans cesse ses entreprises sur l'Italie ; mais il fut toujours repoussé par Stilicon, et battu enfin complétement à la journée de Pollence. Néanmoins la terreur qu'il inspira fut telle qu'elle détermina Honorius à quitter Milan, siège de la cour impériale en Occident depuis plus d'un siècle, pour s'enfermer dans Ravenne, que sa situation au milieu des marais semblait rendre imprenable[27].

Alaric et Stilicon avaient essayé mutuellement leurs forces. Ces deux grands capitaines finirent par comprendre que leur véritable intérêt était de s'unir, et qu'au lieu de s'affaiblir par une lutte acharnée, ils pouvaient, en s'associant, triompher de toutes les résistances. Honorius n'avait point d'enfants, et Séréna avait, dit-on, pris des Précautions coupables pour qu'il ne pût laisser de postérité. Stilicon croyait le trône d'Occident assuré à son fils Euchérius, et déjà sa vaste ambition méditait d'y joindre l'empire d'Orient, en rétablissant l'unité du monde romain comme sous les grands règnes de Constantin et de Théodose. D'ailleurs la catastrophe de Gaïnas avait effrayé tous les chefs barbares ; ils se sentaient menacés par les succès de ce soulèvement populaire dirigé contre leur influence, et la crainte fit taire leurs rivalités.

Mécontent d'Arcadius et de ses ministres, Stilicon chercha contre eux des sujets de guerre, et s'étant secrètement assuré de l'adhésion d'Alaric, il réclama l'Illyrie, qu'il prétendait avoir été démembrée à tort de l'empire d'Occident, dont elle dépendait dans les premiers partages. Aussitôt Alaric, commandant les milices de cette préfecture, consentit à reconnaître pour maître Honorius, et lui prêta serment avec toutes les troupes sous ses ordres. Pour entrer en possession de la province, Honorius n'eut plus qu'à y nommer un préfet ou administrateur civil, et Stilicon arrêta avec le roi des Wisigoths le plan d'une attaque générale contre l'empire de Constantinople, à laquelle devaient concourir tous les Barbares fédérés de l'Occident. Dans ce but, il appela de la Gaule en Italie les troupes qui défendaient la ligne du Rhin, et grossit les armées impériales d'un corps nombreux d'Alains et de Huns.

Ces négociations et ces préparatifs se firent pendant les années 405 et 406. La guerre devait commencer au printemps suivant, lorsqu'une formidable irruption des Suèves dans la Gaule vint déranger tous ces projets et plonger l'Empire dans une inextricable confusion.

Depuis 300 ans les tribus suèves, dispersées par l'invasion gothique, refoulées du nord au midi, puis de l'orient à l'occident, se pressaient contre les barrières de l'Empire pour y chercher une issue. Dans l'intérieur de la Germanie, elles avaient fatigué les Francs de leurs incursions continuelles et les avaient forcés à quitter les montagnes du Hartz pour se concentrer sur les bords du Rhin. Pendant les dernières années du IVe siècle, l'approche des Huns imprima à ces mouvements désordonnés une nouvelle énergie. Les masses tartares s'avançaient en remontant le Danube avec une force irrésistible, et les Alains qui les précédaient s'étaient déjà mêlés aux Vandales, qui, formant, pour ainsi dire, l'arrière-garde de la race suévique, avaient toujours à supporter les premiers coups des envahisseurs.

Ce fut alors qu'une multitude considérable de Francs vint grossir par des émigrations successives les colonies de cette nation, depuis longtemps établies dans la Belgique. En 399, Honorius fut obligé de faire une loi pour régulariser les concessions de terres qu'on était forcé d'accorder à ces nouveaux hôtes, et qu'ils devançaient souvent en s'emparant sans formalité des terrains qui se trouvaient à leur convenance[28].

Dans l'année 406, la nation entière des Vandales, suivie d'un certain nombre de tribus suèves qui n'appartenaient à aucune confédération, traversa, du nord au sud, toute la Germanie centrale, et vint attaquer les Francs jusque sur les rives mêmes du Rhin où ils s'étaient réfugiés. Déjà les troupes qui composaient l'armée des Gaules étaient en marche pour l'Italie, où Stilicon rassemblait toutes les forces de l'Empire. Les Francs, abandonnés à eux-mêmes, résistèrent cependant avec courage. Selon le récit d'un auteur contemporain, Frigéridus, ils tuèrent vingt mille hommes aux Vandales, dont le chef ou roi périt dans le combat[29]. Mais les Alains, marchant sur les traces de ces peuples qui fuyaient leur approche, ne tardèrent pas à arriver sur le théâtre de la guerre. Là il paraît qu'il y eut parmi eux quelque hésitation : un de leurs chefs, nommé Goar, frappé de la valeur des Francs, passa de leur côté, et fut admis au nombre des auxiliaires de l'empire. Néanmoins la masse de la nation s'unit aux Vandales, et les Francs, qui ne combattaient qu'à pied, comme tous les Germains, ne purent se maintenir en plaine contre cette redoutable cavalerie. Bientôt le cours du Rhin arrêta seul les Barbares, et, dégarni de ses défenseurs, il ne put les contenir longtemps.

Selon la tradition contemporaine, ce fut dans les derniers jours de décembre 406 que les hordes réunies des Vandales, des Suèves et des Alains, franchirent le Rhin sur la glace et entrèrent dans la Belgique[30]. Les ravages de cette invasion furent horribles. Saint Jérôme, dans une lettre écrite au temps même de l'événement, nous apprend que la ville (le Mayence fut prise et détruite, et que les habitants furent massacrés jusque dans les églises où ils s'étaient réfugiés. Reims, Amiens, Arras, Tournay, Spire et Strasbourg tombèrent au pouvoir des Germains. L'Aquitaine, la Lyonnaise, la Novempopulanie et la Narbonnaise, c'est-à-dire toutes les provinces comprises entre la Loire, le Rhône, l'Océan et les Pyrénées, à l'exception des montagnes de l'Auvergne, virent tout leur territoire dévasté, tandis que la population renfermée dans quelques villes fortes était dévorée par la famine[31].

Il est facile de suivre, d'après cette lettre, la marche de l'irruption. On voit que les Barbares passèrent le Rhin entre Mayence et Worms, qu'ils attaquèrent ces deux villes, détruisirent la première et firent souffrir à la seconde les horreurs d'un long siège ; car saint Jérôme ne dit pas positivement qu'elle ait été prise. Ensuite, au lieu de se diriger vers Trèves et Cologne, ces grandes et opulentes cités de la Belgique Rhénane qui devaient exciter avant tout leur cupidité, ils tournèrent vers le midi, et gagnèrent la Loire en traversant les plaines de la Champagne[32]. S'ils suivirent cette direction, ce ne put être que pour s'éloigner des camps fortifiés du Nord, où avaient toujours été concentrées les principales forces des garnisons romaines, et surtout pour éviter les cantonnements des lètes Francs de la Belgique, devenus alors plus puissants que jamais par les nombreuses émigrations de leurs compatriotes d'outre-Rhin.

Une fois au-delà de la Loire, ils ne trouvèrent plus aucun corps de troupes capable de les gêner dans leur marche. Car la Notice de l'Empire qui parait avoir été rédigée dans les dernières années du VIe siècle, immédiatement avant que Stilicon eût appelé en Italie presque toute l'armée des Gaules, n'indique, entre la Loire et les Pyrénées, qu'une garnison de Sarmates à Poitiers ; une légion Chartraine à Blaye, et une cohorte, près de l'embouchure de l'Adour[33]. Ils purent donc promener impunément la dévastation, pendant trois années dans ces belles provinces, ravageant les campagnes et affamant les grandes villes fortifiées, où la population avait cherché un refuge.

Il ne parait pas qu'ils aient pris aucune de ces villes chefs-lieux des cités gauloises, qui étaient assez riches pour bien entretenir leurs murailles ; du moins saint Jérôme n'en cite pas une seule[34] ; mais toutes les petites places ouvertes ou démantelées tombèrent en leur pouvoir. Néanmoins, faute d'avoir pu prendre aucune ville de premier ordre, ils ne se fixèrent nulle part, et furent forcés d'aller toujours en avant jusqu'à ce que la terre des Gaules manquant, pour ainsi dire, sous leurs pieds, ils franchirent les Pyrénées en 409, et répandirent sur la malheureuse Espagne les épouvantables fléaux qui marquaient partout leur passage. Cette marche rapide et désordonnée convenait bien au génie de la race farouche et inquiète des Suèves, qui, pendant huit siècles d'existence, ne sembla créée que pour ravager et détruire, et ne put jamais connaître la paix ni en laisser jouir les autres.

Quant aux cités d'Arras, d'Amiens, de Therouenne, de Tournay et à celles de Spire et de Strasbourg, saint Jérôme ne dit pas précisément, qu'elles furent prises ou pillées, il tait qu'elles devinrent Germaines : in gerrnaniam translatœ. Cette expression ne paraît pas pouvoir s'appliquer. à une invasion passagère comme celle des Vandales ; elle suppose une prise de possession durable, une sorte de changement d'état. Et d'ailleurs si l'on admet que les hordes envahissantes aient traversé toutes ces villes, leur marche devient inexplicable. Elles auraient fait un long détour en côtoyant toute la Belgique et seraient revenues sur leur pas jusqu'en Alsace ; car aucun document ne constate que lis pays situés entre la Loire et la Somme, aient souffert de leurs ravages ; tout indique au contraire qu'elles gagnèrent rapidement la Loire, par la route la plus directe à travers la Champagne, et ce fut seulement au-delà de ce fleuve que loin des garnisons du nord elles s'arrêtèrent pour piller et dévaster à leur aise[35].

Mais il arriva à cette époque ce qui était arrivé déjà dans les grandes invasions suéviques du IIIe et du IVe siècles. Les Francs colonisés dans la Belgique profitèrent du désordre pour s'étendre hors de leurs cantonnements, et, comme leurs forces s'étaient alors beaucoup accrues, au lieu de se borner à des courses qui n'avaient que le pillage pour but, ils s'établirent dans les villes les plus voisines du territoire des Nerviens, occupés par eux depuis deux cents ans et reculèrent ainsi jusqu'à la Somme leurs limites que les concessions impériales arrêtaient à l'Escaut et à la forêt des Ardennes. Ce sont ces envahissements des Francs que saint Jérôme a voulu très probablement indiquer par la phrase citée plus haut. En effet, si le nom de Germanie, embrassait du temps de Tacite, toute l'Europe centrale, habitée par les nations teutoniques, il est bien certain que les écrivains du Bas-Empire n'appliquaient jamais le nom de Germains aux Vandales ou autres peuples de race suève ou gothique. Pour eux Germanus était synonyme de Francus, Germania de Francia ; on pourrait en citer une foule d'exemples[36]. Lors donc que saint Jérôme parle des cités de la Gaule devenues Germaines, il ne peut vouloir dire par là autre chose sinon que ces cités étaient tombées en la possession des tribus teutoniques du Rhin qui alors étaient toutes comprises dans les confédérations des Francs ou des Allemands. C'est à ces derniers qu'on doit attribuer la prise de Strasbourg et de Spire qui étaient les deux principales places de la province de la haute Germanie[37] ; car les événements postérieurs nous montrent qu'à la suite du passage des Vandales, les Allemands qui habitaient entre le Rhin et la forêt Hercynienne, dans le territoire actuel du grand-duché de Bade, franchirent le fleuve à leur tour et s'emparèrent de cette province qui embrassait tout le pays compris entre la chaîne des Vosges et le Rhin, c'est-à-dire l'Alsace et la Bavière Rhénane. Ils y restèrent établis jusqu'à la chute de l'empire et n'en furent chassés que par les conquêtes de Clor vis et de ses fils.

Lorsque la nouvelle des désastres de la Gaulé fut répandue dans l'empire, elle souleva contre Stilicon une clameur générale d'indignation et de colère. On lui attribua avec raison les maux de cette malheureuse province, et comme les haines populaires vont toujours au-delà de la vérité, on l'accusa même d'avoir excité les hordes barbares à sortir de leurs repaires et à se saisir d'une proie livrée sans défense à leur cupidité. Rien ne parait moins vraisemblable que cette accusation, quoiqu'elle ait été répétée par la plupart des écrivains contemporains[38]. Bien loin de pouvoir seconder les vues ambitieuses de Stilicon, l'invasion des Vandales était le plus grand obstacle qu'il pût rencontrer dans ses projets, dont elle arrêta en effet l'exécution prête à commencer. Cependant il n'en est pas moins vrai que ses desseins hostiles contre l'empire d'Orient furent la première cause du désastre, parce qu'ils le portèrent à dégarnir la ligne du Rhin des troupes qui la défendaient pour grossir son armée d'Italie[39]. Nous avons déjà fait remarquer que, dans les siècles précédents, toutes les fois que des mesures semblables laissèrent ces frontières sans défense, une invasion suévique en fut la conséquence immédiate. Les mêmes causes produisirent encore les mêmes effets. Mais ce qui rendait Stilicon plus coupable aux yeux des populations romaines, c'était son origine barbare. Comme il était issu lui-même de la race vandale, on lui supposait des intelligences avec ses compatriotes, et l'influence qu'il avait exercée sur eux jusqu'alors semblait confirmer ces soupçons[40]. D'ailleurs la catastrophe de Gaïnas avait échauffé les esprits et ranimé le courage du parti romain. On avait vu comment l'empire d'Orient était parvenu à se débarrasser de l'influence barbare. L'expédition préparée par Stilicon, son alliance avec Alaric, dont le but secret était de relever cette influence déchue, excitaient au plus haut degré la vieille animosité des légions contre les auxiliaires. On crut pouvoir tenter à Rome ce qui avait si bien réussi à Constantinople.

Sa conduite contribua encore à accréditer les imputations de ses ennemis. Tout préoccupé de ses projets personnels contre l'empire d'Orient, il restait sourd aux cris de détresse de la Gaule. D'abord il avait cru que la terreur de son nom suffirait pour empêcher les Barbares de passer la frontière. Trompé dans cette folle confiance, il regardait l'invasion des Suèves comme un torrent passager, qu'on serait toujours maître d'arrêter ; il se souvenait que les mêmes contrées étaient restées en proie pendant cinq ans aux dévastations des hordes allemaniques avant que l'empereur Constant se décidât à y envoyer Julien. Mais tandis qu'il s'endormait ainsi dans les illusions de son orgueil, il se tramait contre lui un vaste complot dans lequel était entré l'empereur lui-même, et dont la population entière de l'Italie seconda instinctivement l'exécution.

Toute l'année 407 s'était passée dans l'inaction, l'empereur et le sénat s'opposant au départ de l'armée pour l'Orient, de peur de rester livrés sans défense aux incursions des Vandales, et Stilicon, de son côté, refusant obstinément de détacher la moindre partie de ses troupes pour secourir les provinces envahies. Enfin, au mois d'août de l'année 408, Honorius déclara qu'il voulait aller visiter l'armée en personne, et, malgré les efforts de son tuteur pour le détourner de ce projet, il partit subitement de Rome, et se rendit à Pavie, où étaient campées les légions romaines. A peine y fut-il arrivé que les soldats se soulevèrent en criant qu'il fallait se débarrasser des traîtres qui livraient l'empire à ses ennemis. Tous les chefs barbares qui se trouvaient auprès de l'empereur, tous les hauts fonctionnaires qui passaient pour amis ou partisans de Stilicon, tombèrent sous les coups de l'émeute furieuse et les scènes de Constantinople se renouvelèrent avec une violence qui effraya les auteurs même du complot[41].

Stilicon était alors à Bologne, où il tenait son quartier-général au milieu des troupes fédérées. Inquiet du voyage de l'empereur, il s'apprêtait à le rejoindre lorsqu'il apprit le massacre de Pavie. Il ne put d'abord soupçonner son pupille, son fils adoptif de s'être associé à cette conjuration sanglante, et il ne parla que d'aller- délivrer le prince des mains d'une soldatesque mutinée. Mais lorsqu'il connut la vérité toute entière, son courage si ferme se troubla ; il vit qu'il s'agissait de commencer une guerre civile contre le souverain lui-même, et il s'arrêta indécis devant cette terrible responsabilité. Son hésitation le perdit. Les Barbares qui l'entouraient, ne le trouvant pas assez prompt à assouvir leur soif de vengeance, se crurent eux-mêmes trahis par lui, et méconnurent son autorité. Abandonné de tout le monde, il se réfugia à Ravenne, où il fut saisi et décapité par ordre d'Honorius.

La mort de ce chef illustre, qui depuis treize ans gouvernait l'empire, fit éclater de toutes parts les transports d'une haine longtemps comprimée. Son fils Eucherius fut emprisonné, puis assassiné par ses gardiens ; l'impératrice sa fille se vit brutalement répudiée, et quelque temps après, le sénat de Rome fit étrangler son épouse Séréna, cette nièce chérie de Théodose qui avait servi de mère au jeune empereur[42]. En même temps, tous les officiers barbares furent condamnés, exilés, dépouillés de leurs emplois et de leurs biens, et l'exaltation populaire devint telle, que dans toutes les villes d'Italie on massacra les femmes et les enfants des soldats étrangers qui servaient sous les drapeaux de l'empire[43].

Par suite de ces événements, toutes les hautes charges de l'Etat passèrent dans de nouvelles mains. Un membre de l'aristocratie romaine, Olympius, qui avait été le chef du complot, dirigea le gouvernement avec le titre de maître des offices. Le commandement des milices fut partagé entre deux généraux romains, Varanès et Turpilio. Un autre Romain, Vigilantius, fut mis à la tête de la garde du prince. Partout l'influence civile et romaine prit le dessus sur l'influence militaire et barbare.

La réaction fut chrétienne en même temps que nationale. Stilicon, très indifférent en matière de religion, élevait son fils dans des sentiments hostiles à l'église[44], et protégeait ouvertement le paganisme, dont son poète Claudien était l'organe littéraire le plus célèbre[45]. Les nouveaux ministres, au contraire, se montrèrent catholiques zélés, et un de leurs premiers actes fut la fameuse loi qui, en donnant force de chose jugée aux décisions des évêques, même dans les contestations civiles, devint la base des juridictions ecclésiastiques du moyen-âge[46]. D'autres lois, dirigées contre les hérétiques et les païens, interdirent sous les peines les plus sévères, l'exercice des cultes hétérodoxes, et exclurent ceux qui les professaient de toute fonction administrative et de tout grade militaire. Cette dernière disposition avait pour but de comprendre dans une exclusion générale les officiers barbares qu'on n'aurait pu écarter individuellement des emplois, faute de griefs personnels. Tous se trouvèrent ainsi forcés de quitter le service ; car les nations qui fournissaient des troupes auxiliaires à l'empire étaient encore généralement idolâtres, à l'exception des Goths et des Suèves, convertis par des missionnaires ariens, et par conséquent hérétiques[47].

L'ensemble de ces mesures ne tendait à rien moins qu'à opérer une révolution complète dans l'état politique du monde romain. Depuis plus de cent ans, les barbares fédérés dominaient dans les conseils et dans les armées de l'empire. Toutes les forces matérielles, toute la réalité du pouvoir étaient dans leurs mains ; tout se faisait par eux et pour eux ; ils commandaient les troupes, ils régnaient au nom des empereurs : singulière forme de gouvernement que M. de Châteaubriand a parfaitement caractérisée en l'appelant l'empire romain barbare. Et voilà que tout-à-coup, dans l'Orient et dans l'Occident, les chefs suprêmes des milices fédérées tombent presque au même instant frappés à mort par l'insurrection victorieuse des populations romaines. Les vieilles nations de l'Europe secouent le joug sous lequel les Germains et les Slaves commençaient à lès courber. La civilisation antique, rajeunie par la foi chrétienne, repousse de son sein la barbarie. Magnifique spectacle ! héroïque entreprise ! si les hommes qui avaient eu le courage de la tenter, avaient eu la force de la soutenir. Mais depuis longtemps la corruption morale, cette gangrène des peuples vieillis, avait épuisé tous les principes de vie dans le vaste corps de l'empire romain. La dernière tentative qu'il fit pour recouvrer son indépendance ne fut que le mouvement convulsif d'un cadavre galvanisé qui se soulève, ouvre des yeux éteints et retombe aussitôt dans l'affaissement et l'immobilité.

L'influence barbare avait été abattue avec Gaïnas, à Constantinople, avec Stilicon, à Rome ; mais il lui restait un représentant et un chef plus redoutable encore que ceux qu'on avait renversés. Le roi des Wisigoths, le commandant général des milices d'Illyrie, l'audacieux Alaric était debout sur la limite des deux empires, prêt à attaquer ou à servir l'un ou l'autre, suivant que son intérêt ou son ambition l’y portait. En reconnaissant Honorius pour maître, c'était avec Stilicon qu'il avait traité ; ce n'était pas au frère d'Arcadius qu'il avait offert ses services, c'était au chef vandale, ennemi personnel de la cour d'Orient, au vengeur de la cause barbare compromise par l'expulsion des Ostrogoths. La chute et la mort de son puissant allié rompaient par le fait ses engagements. Les mesures prises par les ministres d'Honorius avec une précipitation téméraire, l'attaquaient lui-même dans la position légale que les conventions précédentes lui avaient faite. Des menaces imprudentes furent lancées contre lui ; les deux empires pouvaient s'unir pour le perdre, et compléter ainsi la destruction des colonies gothiques fondées par Théodose. Il dut attaquer pour se défendre, et les moyens d'agir ne lui manquèrent pas.

L'armée d'Illyrie, parfaitement organisée[48] était depuis trois ans sous les armes, prête à commencer contre l'empire d'Orient l'expédition concertée avec Stilicon. L'armée d'Italie, au contraire, s'était presque dissoute au milieu de la réaction violente qui suivit la mort de son général. Les officiers et les soldats barbares, qui en faisaient la principale force, s'étaient débandés et accouraient en foule auprès d'Alaric, l'excitant à venger leurs communes injures. Renforcé par ces désertions, il se mit aussitôt en marche et pénétra sans résistance jusqu'au centre de l'Italie. Néanmoins, même après avoir pris les armes, il ne méconnut jamais ouvertement l'autorité de l'empereur. Il se présenta toujours comme un sujet mécontent, mais non comme un ennemi. Ses prétentions n'allaient pas même jusqu'à vouloir remplacer Stilicon et renverser les ministres qui lui avaient succédé. Ses réclamations étaient purement personnelles, et l'on ne saurait en contester la justice. Il se bornait à demander que la solde et les rations promises à ses troupes fussent acquittées, et qu'on l'indemnisât des dépenses qu'il avait faites pour les préparatifs de l'expédition projetée par Stilicon, et abandonnée par les nouveaux ministres qui s'étaient empressés de renouer avec la cour d'Orient les relations les plus intimes[49].

Mais le parti romain et catholique était alors dans l'ivresse de son triomphe. Fier d'un premier succès, il se croyait invincible, et les propositions du chef des Wisigoths furent repoussées avec un dédain insultant. Cependant, tout en négociant, Alaric ne cessait point d'avancer ; laissant derrière lui Honorius, enfermé dans Ravenne avec les débris des légions, il arriva bientôt sous les murs mêmes.de Rome.

Cette grande ville n'avait encore rien perdu de sa splendeur ni de son immense population. Londres et Paris modernes peuvent à peine donner une idée de l'étendue et de la richesse de cette capitale du monde et des trésors accumulés par son aristocratie, dont les revenus se comptaient par millions. Jusqu'alors les Barbares ne s'en étaient pas une seule fois approchés. Ses remparts étaient vierges de toute attaque ; et depuis les combats que s'étaient livrés, dans son enceinte, au Ier siècle de l'empire, les légions de Vitellius et d'Othon, elle n'avait pas entendu le bruit des armes. Les malheurs des provinces, ces invasions qui tiennent tant de place dans l'histoire, ne causaient guère plus d'émotion à Rome, que n'en cause à Paris la nouvelle d'une razia des Bédouins dans la plaine d'Alger. Aussi la ville éternelle, la reine des nations, comme l'appelaient ses poètes et ses rhéteurs, croyait elle-même de bonne foi à son inviolabilité. Le danger était à ses portes et son orgueil ne voulait point le voir. Aux propositions toujours modérées de son redoutable adversaire, elle ne répondait que par d'injurieuses bravades. Mais aucune force réelle n'appuyait cette aveugle confiance ; et d'ailleurs on chercherait en vain dans l'histoire de tous les peuples un seul exemple d'une grande capitale assiégée qui ait pu se défendre avec succès. Dani ces immenses réunions d'hommes, deux fléaux inévitables, la famine et l'anarchie, paralysent sur-le-champ tous les moyens de résistance. A peine les troupes d'Alaric furent-elles répandues autour de Rome, que les vivres y manquèrent. La détresse fut telle qu'on eut recours aux aliments les plus révoltants, et l'on entendit le peuple demander à grands cris dans l'amphithéâtre qu'on mît à prix la chair humaine[50]. En même temps les esclaves, qui formaient la niasse de la classe laborieuse, profitèrent du désordre pour briser leurs fers ; ils sortirent de la ville au nombre de plus de 40.000, et vinrent grossir les rangs des assiégeants[51]. L'empereur, avec son armée désorganisée, ne pouvait envoyer aucun secours. Il fallut se résoudre à capituler. Alaric consentit à se retirer moyennant une énorme rançon[52], et promit, lorsqu'il serait payé, de rentrer fidèlement comme auxiliaire sous les drapeaux de l'empire. En attendant la réalisation de la somme stipulée, il alla passer l'hiver en Toscane, et continua à négocier avec la cour de Ravenne.

Les événements n'avaient point changé le caractère de ces négociations. C'était toujours la même modération d'un côté, la même hauteur de l'autre. Les amis d'Alaric ayant représenté à l'empereur qu'il suffirait, pour s'attacher ce grand capitaine, de lui donner le commandement des milices tel que l'avait eu Stilicon, Honorius répondit avec colère que jamais il ne remettrait un tel pouvoir entre les mains d'un Barbare. Cette réponse apprit à Alaric qu'il n'avait rien à attendre d'une cour où dominaient à ce point les idées exclusives du patriotisme romain.

Que fera-il donc dans cette position critique ? Agira-t-il en souverain indépendant, comme les historiens modernes nous représentent toujours les rois barbares ? Déclarera-t-il la guerre à l'empire, ou bien se fera-t-il proclamer lui-même empereur, comme tant de généraux romains en avaient donné l'exemple ? Non il ne fera rien de tout cela ; car ce qui nous paraît aujourd'hui si naturel, aurait choqué toutes les idées de cette époque, où la majesté de Rome exerçait encore sur les esprits une incroyable fascination.

Rebuté dans toutes ses offres conciliantes, Marie n'imagina pas autre chose que de créer un nouvel empereur, à qui il pût demander ce que le fils de Théodose s'obstinait à lui refuser. Pour cela, il jeta les yeux sur un membre de cette aristocratie romaine qu'il venait d'humilier, sur Attale, alors préfet de Rome. Appuyé par l'armée des Wisigoths, qui s'était rapprochée de la ville, le nouveau césar n'avait point à craindre de contradicteurs. Le sénat s'empressa de le reconnaître, et son pouvoir fut consacré par une inauguration solennelle[53].

Mais, le croirait-on ? ce fantôme de souverain eut à peine reçu la pourpre impériale des mains d'Alaric, dont le camp était son unique asile, qu'il sentit se réveiller en lui les sentiments nationaux, dont tous les esprits à Rome étaient alors préoccupés. Le principe de méfiance qui avait dicté la réponse d'Honorius était devenu pour tous les Romains une maxime d'état. Attale n'osa pas repousser absolument la demande du chef des Wisigoths. Mais, pour ne pas lui abandonner sans réserve le redoutable héritage d'Arbogaste et de Stilicon, il rétablit dans le commandement général des milices la division introduite par Constantin. Alaric fut nommé seulement maitre de l'infanterie. Un général romain, Valens, qui avait essayé sans succès, quelques mois auparavant, de combattre les Goths à la tête des légions d'Honorius, eut la maîtrise de la cavalerie.

Une autre circonstance fit bientôt éclater plus fortement encore la répugnance instinctive des. Romains pour l'influence barbare. Par suite d'un état de choses qu'il est nécessaire de connaître pour comprendre les principaux événements de l'histoire du Bas-Empire, la possession de Rome et même de l'Italie ne servait à rien tant qu'on n'y joignait pas celle de l'Afrique et de la Sicile. Depuis le dernier siècle de la république, l'Italie ne pouvait plus fournir à la nourriture de ses habitants. Dans les partages successifs des terres conquises par les armes romaines sur les peuples indigènes de la péninsule, les parts les plus fortes étaient toujours tombées entre les mains des patriciens, qui, absorbant en outre, par l'usure, les portions de leurs clients pauvres, avaient ainsi composé ces immenses domaines dont l'étendue embrassait des provinces entières. C'était contre cette inégalité des partages que les tribuns du peuple, et particulièrement les Gracchus, s'étaient élevés avec tank de force. Les hommes libres, par un préjugé qui s'est conservé dans la noblesse moderne, ne croyaient pouvoir cultiver sans déshonneur que le sol dont ils étaient eux-mêmes propriétaires. Les patriciens n'avaient donc, pour faire valoir leurs terres, d'autres bras que ceux des esclaves travaillant sous le bâton d'un conducteur, comme les nègres des Antilles. Le système des serfs attachés à la glèbe, et cultivant pour leur compte, en qualité de métayers, avait été de tout temps usité dans la Gaule, mais n'était point connu en Italie. Or, la culture par le travail forcé est la plus chère de toutes : l'expérience de nos colonies le prouve. Les patriciens trouvèrent donc de l'avantage à laisser leurs terres incultes et à y faire paître de grands troupeaux, qu'un petit nombre d'esclaves suffisait à garder et à soigner. Dès les derniers temps de la république, a n'y avait presque plus de champs labourés en Italie ; on n'y voyait que des maisons de plaisance ou de vastes pâturages, et tel est encore à peu près l'état de la campagne de Rome et d'une partie du royaume de Naples. Horace a constaté l'existence de ces abus en les déplorant. Auguste et les premiers empereurs avaient tâché d'y remédier ; mais la force des choses rendit inutiles les moyens de persuasion comme l'autorité des lois[54].

Dans les premiers siècles de l'empire, les blés nécessaires à la nourriture de Rome et de l'Italie étaient fournis par l'Égypte et l'Afrique ; la Sicile et la Sardaigne contribuaient aussi à ces approvisionnements, et, comme nous l'avons vu, deux flottes étaient constamment en station, l'une à l'orient, l'autre à l'occident de la péninsule, pour assurer l'arrivée des convois. Depuis que Constantin eut fondé une nouvelle capitale à Byzance, les blés de l'Égypte avaient été réservés pour Constantinople. L'Afrique était donc avec la Sicile la seule source des approvisionnements de l'Italie. Au commencement du règne d'Honorius, pendant la révolte de Gildon, comte d'Afrique, Stilicon avait essayé de faire venir des blés de la Gaule[55]. Mais ce pays était encore trop mal cultivé et trop troublé par les révoltes des serfs et les invasions des Barbares pour pouvoir fournir d'abondantes ressources.

En 409, lorsqu'Alaric se décida à créer un nouvel empereur, le comte d'Afrique, Héraclius, était resté fidèle à Honorius et faisait passer tous les convois de blés à Ravenne, tandis que Rome et le reste de l'Italie manquaient de vivres. Alaric commençait à sentir dans son camp la famine qui lui avait livré la capitale du monde, et tous les Romains du parti d'Attale comprenaient la nécessité de s'emparer de l'Afrique, sous peine d'être forcés de se soumettre à Honorius sans condition. Alaric demanda en conséquence au nouvel empereur la permission de passer en Afrique avec ses Wisigoths et toutes les troupes disponibles, pour ranger ce pays sous ses lois. Mais, par une remarquable persévérance dans les maximes d'état alors en vigueur, Attale déclara qu'il ne confierait jamais à des Barbares une province d'où dépendait la subsistance du peuple-roi, et il envoya en Afrique une armée romaine avec un général nominé Constantin, qui, à peine débarqué, fut vaincu et tué par Héraclius[56].

Cette dernière épreuve dut convaincre Alaric qu'il n'y avait plus de conciliation possible entre l'orgueil romain et l'influence barbare. Honorius, avec qui il avait essayé de rentrer en négociation, se montrait plus hostile que jamais. Cédant à la nécessité, ce prince avait révoqué la loi impolitique qui, sous prétexte de religion, excluait de ses armées les Barbares qui en faisaient la force. A l'exemple de l'empire d'Orient, il avait pris à sa solde de nombreuses troupes de Huns, pour combattre la race gothique par ses ennemis naturels, et, au moment où un traité paraissait prêt à se conclure, il avait fait attaquer à l'improviste par ces bandes le camp des Wisigoths. Toutes ces trahisons, tous ces refus exaspérèrent Alaric et le firent enfin sortir de la ligne de modération qu'il avait suivie jusque-là. Il laissa un libre cours à sa colère, et les effets en furent terribles. D'abord, arrachant de sa propre main le diadème de la tête d'Attale, il brisa l'instrument ingrat dont il n'espérait plus de services, puis, marchant sur Rome avec son armée, il y entra le 24 août 410, sans qu'on pût lui opposer aucune résistance[57].

Cette fois, il agit en ennemi irrité : la ville entière fut livrée au pillage et à l'incendie. Les églises seules furent épargnées ; car Alaric, quoique arien, était profondément religieux. Ses soldats escortaient eux-mêmes les vases sacrés pour les conduire jusqu'aux portes des sanctuaires. Une foule de citoyens, de femmes et d'enfants trouvèrent dans les temples un asile inviolable. D'ailleurs, il n'y eut pas de massacre général, mais seulement des meurtres isolés. Alaric se montra aussi humain qu'il pouvait l'être dans une ville livrée à la discrétion des soldats. Lui-même semblait comme effrayé de son audace, tant était grand le respect qu'inspirait encore au monde le nom de Rome, devant lequel toutes les nations tremblaient depuis huit siècles. Il ne resta dans la ville que trois jours, et en sortit, traînant après lui d'immenses trésors, et emmenant prisonniers les principaux personnages de la cité, parmi lesquels se trouvait Placidie, sœur de l'empereur, à laquelle il fit toujours rendre les honneurs dus à sa naissance[58].

Le vrai motif de son brusque départ était l'empressement de reprendre pour son compte l'expédition arrêtée par le refus d'Attale, et qui était pour l'armée des Wisigoths une condition d'existence. Son projet était de s'emparer d'abord de la Sicile, où il pouvait commencer à trouver quelques approvisionnements, et dans ce but, il avait fait rassembler sur les côtes de la Calabre une flotte considérable qui fut détruite sur le rivage même par une violente tempête. Le chagrin qu'il en éprouva joint à l'influence délétère du climat d'Italie, dans cette saison, lui causa une maladie dont il mourut au bout de peu de jours, dans la petite ville de Cosenza : Les Goths ensevelirent son corps avec une masse énorme d'objets précieux dans le lit d'une rivière, dont ils avaient détourné les eaux, et qu'ils rendirent ensuite à son cours naturel, afin de dérober à tous les regards et de mettre à l'abri de tous les outrages les restes de leur roi mort sur une terre ennemie.

Telle fut la fin d'Alaric, de cet illustre chef barbare qui le premier osa attenter à la sainte inviolabilité de Rome, et porter une main profane sur la cité vierge et reine. J'ai cru devoir raconter avec détail l'histoire de sa vie, parce que les événements de cette époque furent le principe et le germe de ceux qui amenèrent l'établissement des monarchies barbares dans la Gaule, et surtout parce qu'on peut y puiser des notions exactes sur l'existence des rois barbares dans l'intérieur de l'empire, et sur la nature de leurs rapports avec le pouvoir impérial. Certes, si un nom est venu jusqu'à nous, escorté de cette sorte de grandeur qui s'attache aux idées de domination et de conquête, c'est celui d'Alaric, deux fois vainqueur de Rome, et par qui fut prise enfin cette ville qui avait pris le monde suivant la belle expression de saint Jérôme. Et cependant Alaric était-il un conquérant dans le sens que nous attachons ordinairement à ce mot ? Voyons-nous en lui un prince indépendant, envahissant les États de ses voisins, et les forçant de s'humilier devant ses armes victorieuses ? Fit-il des conquêtes comme Alexandre, comme César, comme Gengis-khan, comme Napoléon ? Non, sans doute, et pour le dire, il faudrait démentir tous les récits contemporains. Alaric ne fut jamais qu'un sujet indocile, allumant la guerre civile dans l'intérieur de l'empire pour servir ses intérêts et son ambition, comme l'avaient fait avant lui tant de généraux romains ; mais ne méconnaissant point en principe l'autorité impériale, et toujours prêt à poser les armes pourvu qu'on lui accorde quelques faveurs de cour. D'abord commandant d'un corps auxiliaire dans l'armée de Théodose, il combat fidèlement pour le maître que ses compatriotes s'étaient donnés en s'établissant comme fédérés ou colons militaires sur les terres de l'empire. Devenu ensuite l'instrument des complots de Ruffin, il profite du désordre qu'il a causé pour se faire donner le commandement de l'Illyrie. Effrayé de la catastrophe de Gaïnas, il passe du service de l'empereur d'Orient à celui de l'empereur d'Occident, et, après la mort de Stilicon, il s'arme pour sa défense personnelle, mais sans cesser d'offrir sa soumission si on veut l'élever à la dignité de commandant général des milices. Rebuté par Honorius, il se crée un nouveau maitre dans Attale, et c'est seulement en désespoir de cause, lorsqu'il voit ses services refusés de toutes parts, qu'il secoue enfin l'esprit d'obéissance, entre dans Rome en ennemi, et meurt un mois après, comme si cet acte audacieux avait épuisé ses forces et marqué le terme de sa carrière.

Alaric a fait certainement de grandes choses ; il a porté à l'empire les coups les plus funestes. Et cependant sa vie n'est point celle d'un conquérant, c'est celle d'un général insoumis, d'un solliciteur armé.

Voilà ce qu'il m'importait de bien établir avant d'arriver à décrire la formation des monarchies barbares dans la Gaule. L'histoire des Goths au Ve siècle est mieux connue que celle des autres peuples, parce que les faits qui les concernent ont eu pour théâtre le centre même de l'empire, et par l'importance des résultats ont attiré davantage l'attention des contemporains. En outre, cette histoire a été moins altérée par les écrivains modernes, parce que les monarchies fondées par les Goths ne subsistent plus depuis longtemps, et qu'on n'a point eu intérêt à défigurer leurs annales au profit des prétentions nationales ou des vanités princières. Pour suivre une marche rationnelle, pour procéder du connu à l'inconnu, il fallait donc montrer l'origine des établissements gothiques, avant de rechercher celle des états créés par les Suèves et les Germains.

J'ai fait tous mes efforts, dans ce livre, pour éloigner insensiblement mes lecteurs des préjugés enracinés dans l'instruction scolaire, et de la fausse direction imprimée par les chroniqueurs du moyen-âge à l'étude des premiers temps de nos annales. J'ai essayé de les ramener dans le cercle des traditions authentiques et de la réalité des faits. Si j'ai réussi à les faire entrer dans cet ordre d'idées, ma tâche sera facile. Les événements qui ont accompagné la fondation des monarchies barbares dans la Gaule, ces événements si obscurs et si compliqués dans l'histoire classique, se dérouleront d'eux-mêmes, avec ordre et clarté, conformément au témoignage des documents contemporains. Ce sera l'objet du chapitre suivant.

 

 

 



[1] Tunc in palatio Francorum multitudo florebat, dit Ammien Marcellin.

[2] Ces mouvements avaient été favorisés par la désorganisation de la ligne défensive du Rhin. La rébellion de Magnence, qui tua l'empereur Constant en 350, et celle du Franc Sylvanus, proclamé empereur à Cologne en 355, avaient porté le désordre dans les camps de cane frontière. Pendant ces années de troubles, les Barbares ruinèrent quarante-cinq villes sur les bords du Rhin, et dévastèrent une lisière de douze lieues de pays, depuis la source de ce fleuve jusqu'à son embouchure. Il est à remarquer que toutes les grandes invasions ont eu lieu dans des circonstances semblables.

[3] Ammien Marcellin, liv. XVI, c. 2.

[4] Ammien Marcellin, liv. XVII, c. 8. C'est la première mention que l'histoire fasse du nom des Saliens.

[5] Ces faits sont rapportés avec quelque obscurité dans Zosime, lib. III. Cet auteur donne le nom de Quades, Κουα ςοι, aux Chamaves ; mais Eunapius leur restitue leur véritable nom en les appelant Χαυα βοι. Les auteurs grecs du Bas-Empire connaissaient très mal la géographie de l'Occident. Zosime a confondu les Chamaves avec les Quades, peuple teutonique des bords du Danube, mieux connu des Orientaux.

[6] C'est probablement le nom de Charibert corrompu par la prononciation romaine, de même que Bauton, nom d'un autre chef franc très en faveur à la cour de Théodose, doit être une forme dégénérée de Baldrick, dont nous avons fait Baudry.

[7] Ce corps est mentionné dans la Notice de l'empire sous le nom de Salii seniores. Il ne faut pas confondre ces corps organisés à la romaine avec les contingents des Barbares fédérés, armés à leur manière et commandés par leurs chefs nationaux.

[8] La composition des armées d'Attila, au Ve siècle, explique la facilité avec laquelle fut renversée la domination des Goths. Cette puissance était fondée sur la ruine des nations slaves qui toutes avaient été réduites en esclavage, ou chassées de leur pays. Lorsque les Huns parurent, ces nations virent en eux des libérateurs et s'empressèrent d'accourir sous leurs drapeaux ; le rhéteur Priscus dit avoir vu le champ de bataille où les Goths furent vaincus par la trahison des Slaves, dolo sannaticœ gentis. Dans la suite les Gépides et d'autres peuples slaves firent la force des armées d'Attila. La race gothique elle-même parait s'être divisée dans ce moment de crise. A l'époque de l'invasion, les Wisigoths étaient la tribu dominante ; ils soutinrent presque seuls le poids de la guerre, et se retirèrent tous sur le territoire romain. Les Ostrogoths au contraire n'émigrèrent qu'en petit nombre ; la masse de leurs tribus s'unit aux Huns, et prit part dans le siècle suivant 1 toutes les expéditions des bordes tartares.

[9] L'armée de Gratien était commandée par deux chefs francs, Mérobaude et Vallion. L'exemple de la désertion fut donné par la cavalerie maure.

[10] Grégoire de Tours, Hist. Fr., lib. I, c. 38. — Id., Mirac. s. Mart., lib. IV, c. 10. Quelques historiens ont dit que Maxime avait voulu s'appuyer, sur la faction encore puissante des Romains idolâtres et avait promis de rétablir le culte des faux dieux ; mais toute sa conduite dément cette supposition.

[11] Sulpice Sévère, Vie de saint Martin. Cet auteur chrétien fait l'éloge de Maxime.

[12] De Bell. Gall., lib, VII.

[13] Il n'y a aucun doute relativement à la situation des cinq premiers peuples. Danville (Notice de la Gaule) ne se prononce pas sur la position des Cadetes ; il pense seulement qu'on ne doit point les confondre avec les Caletes, habitants du pays de Caux. Le même auteur fait remarquer que le territoire des Curiosolites finissant près de Saint-Brienx, il devait y avoir un autre peuple entre eux et les Osismii : ce peuple ne peut être que les Ambibari.

[14] Dom Morice, Histoire de Bretagne, liv. Ier.

[15] Tandis que les sept cités de l'Armorique ne fournissaient ensemble que 6.000 hommes, la cité seule de Beauvais en donnait 10.000, celle du Mans 5.000, etc.

[16] Vita s. Gildœ. Dans l'idiôme cambrique, Llydaw, Camden.

[17] Notitia Imperii. Le nom d'Osismiaques, donné aux Maures qui tenaient garnison dans la Cornouailles, prouve qu'ils y étaient établis à demeure ou colonisés.

[18] Arbogaste avait puissamment contribué à la défaite du parti de Maxime. A la fin du Ve siècle, un de ses descendants, portant le même nom, était comte de Trèves, où dominaient alors les rois ripuaires. On a une lettre de Sidonius Apollinaris adressée à cet Arbogaste, contemporain de Childéric.

[19] Théodose avait dans son armée plus de 20.000 Goths. Jornandès, Hist. Goth., c. 28.

[20] Rufin était maître des offices. Cette éminente dignité mettait dans sa dépendance tous les officiers attachés à la personne du prince. Le maître des offices disposait des charges de la cour et de la plupart des emplois civils ; il présidait à toutes les relations de l'empereur avec le sénat ; il dirigeait ce que nous appellerions aujourd'hui l'administration du matériel de la guerre ; il était ministre de l'intérieur et de la police, car il axait sous ses ordres la corporation des agents d'affaires, agentum in rebus, chargés de transmettre aux gouverneurs de provinces les ordres de l'autorité centrale et d'en assurer l'exécution ; et celle des curieux, curiosi, qui surveillaient la marche des affaires sur tous les points de l'Empire. Ce sont bien là, comme on le voit, les attributions d'un premier ministre.

[21] En 409, Honorius fit venir de la Dalmatie cinq légions pour défendre l'Italie contre Alaric ; leur effectif n'était que de six mille soldats. Du temps d'Auguste, chaque légion était de six mille hommes, et par conséquent en valait cinq du Bas-Empire.

[22] Code Théodosien, lib. VII, tit. 13, leg. 12, 13, 14.

[23] Ce préjugé ne doit point nous étonner : il y a, dans l'histoire de toutes les nations, de ces époques fatales où elles se méprisent elles-mêmes. Au XVIe siècle, c'était une opinion généralement reçue, en France, que les mercenaires suisses ou allemands faisaient seuls la force des armées. Pendant nos guerres de religion, aucun parti n'aurait cru pouvoir tenir la campagne sans un nombre suffisant de retires et de lansquenets. Cent ans plus tard, Richelieu écrivait encore que la France ne pouvait se passer de soldats étrangers.

[24] Jornandès, Hist. Goth., c. 28.

[25] In Rufinum, lib. I. Cette satire sanglante fut dictée à Claudien par Stilicon pour soulever l'opinion contre les partisans du ministre déchu. Le poète y décrit avec une minutie féroce tous les détails des cruautés exercées sur le cadavre de Rufin. Claudien avoue lui-même qu'il était soldé par Stilicon, qui ne lui refusait aucune de ses demandes (De laud. Stil., lib. II.)

Ses poèmes sont des pamphlets politiques où l'on peut étudier mieux que partout ailleurs les intrigues du tuteur d'Honorius et les haines profondes qui divisaient les deux cours.

[26] Stilicon avait préparé cet événement en faisant écrire par Claudien une satire violente contre Eutrope. Le sénat de Constantinople, représentant des restes de l'aristocratie romaine dans l'Orient, et Léon, général romain qu'Eutrope voulait opposer aux Goths, y sont tournés en ridicule de la manière la plus outrageante. Nulle part Stilicon n'a plus ouvertement dévoilé ses vues ambitieuses. Le poète y fait parler l'Orient, qui appelle le chef vandale à son aide, et proclame que sa puissante main suffit seule à soutenir les deux empires (In Eutr., lib. II.)

[27] Procope, de Bell. Vandal., lib. I, c. 2.

[28] Code Théodosien, lib. XIII, t. II, leg. 9.

[29] Friger., in Greg. Turon., Hist., liv. II, c. 9. — Orose, Hist., lib. VII.

[30] Prosper, Chronic., ad ann. 406.

[31] Hieron., Epist. ad Geruntiam.

[32] Ils prirent et saccagèrent en passant les villes de Reims et d'Auxerre. La légende très authentique de l'évêque saint Nicaise, massacré par les Vandales, constate la prise et le sac de Reims, où ils entrèrent sans résistance et où ils ne s'arrêtèrent pas. Leur passage à Auxerre est aussi constaté par le meurtre de l'évêque Fraternus. Ces trois points, Mayence, Reims et Auxerre, tracent exactement la route des bordes envahissantes, qui durent franchir la Loire entre Orléans et Nevers.

[33] Le mot miles indique toujours les soldats légionnaires.

[34] A l'époque où il écrivait, c'est-à-dire probablement dans les premiers mois de l'année 409, les Vandales assiégeaient Toulouse, qui ne fut pas prise. Saint Jérôme, d'accord avec la légende, fait honneur de la délivrance de cette grande ville au saint évêque Exupère.

[35] Orose indique bien la rapidité de leur marche par la phrase suivante qui semble en imiter le mouvement : Rhenum transeunt, Gallias invadunt, directoque impetu Pyrenœum usque penetrant.

[36] Apud historicos Germania, nunc Francia vocitatur. Ce passage est de saint Jérôme lui-même, dans la vie de saint Hilarion. Procope, racontant les faits que nous venons d'exposer, dit que les Vandales attaquèrent les Germains qu'on appelle maintenant Francs. De Bell. Vandal., lib. I, c. 3. — Agathias, liv. I, dit qu'il est évident que les Francs sont les mêmes peuples qu'on appelait autrefois Germains.

[37] Je crois même qu'on pourrait leur attribuer aussi le siège de Worms, Vangiones, dont la, longueur parait incompatible avec la marche rapide des Vandales.

[38] Saint Jérôme termine la lettre que nous avons citée plus haut, en attribuant tous ces malheurs à la perfidie de Stilicon, ce traitre demi-barbare, comme il l'appelle. L'histoire d'Orose et le chronique d'Isidore disent positivement que les Barbares avaient été soulevés par lui. Orose explique avec détail la politique de Stilicon, telle que la dépeignaient les rumeurs populaires. Hist., lib. VII, c. 27.

[39] Claudien avoue ce fait, et nous apprend qu'on avait tiré même une légion de la Grande-Bretagne (De Bello Get.).

[40] Aussitôt après l'avènement d'Honorius, Stilicon avait parcouru la ligne du Rhin, et les rois barbares, espérant sire fortune dans l'empire sous un chef de leur race, s'étaient empressés de venir lui rendre hommage et de lui offrir leurs services. Ces démonstrations lui avaient inspiré une confiance aveugle que les événements démentirent, et que Claudien avait exprimée dans les vers suivants, où il dit, en parlant de la Germanie :

Tam sese placidam prœstat Stilichonis habenis

Ut nec prœsidiis nudato limite tentet

Expositum calcare solum, nec trenseat amnein,

Incustoditam metuens attingere ripam.

[41] Zosime, liv. V.

[42] Stirpe soror, pietate parens, dit Claudien. Ce poète avait adressé à Serena une pièce de vers où il lui donne le titre de reine. Mais ce titre, que les impératrices avaient pris depuis Constantin, était alors porté par toutes les princesses de la famille impériale. Il est probable que Claudien périt dans la persécution qui enveloppa tous les amis de Stilicon, car on n'a de lui aucun ouvrage postérieur à cette époque.

[43] Zosime, liv. V. Orose, liv. VII, c. 38. Cet écrivain chrétien regarde la chute de Stilicon comme un triomphe pour la religion.

[44] Orose, liv. VII, c. 38.

[45] On trouve dans les œuvres de ce poète une épigramme tout-à-fait voltairienne contre un général romain et chrétien, le duc Jacobus. Les noms des apôtres et des saints y sont livrés au ridicule.

[46] Code Justinien, liv. Ier, t. 4, l. 8. Cette loi est datée des ides de décembre 408.

[47] Salvianus, de judicio Dei.

[48] En qualité de commandant général de l'Illyrie, Marie avait eu à sa disposition les magasins, les arsenaux, les ateliers de la province, et il en avait profilé pour compléter l'armement de ses troupes et les approvisionner abondamment de tout le matériel nécessaire à la guerre. Ce fait est encore confirmé par Claudien, qui fait dire à Alaric lui-même (De Bello Get.)

[49] Orose rend justice à la modération du chef des Wisigoths, de cette nation, qui ne voulait que la paix et un établissement quelconque dans l'empire. Hist., liv. VII, c. 27.

[50] Hieron., epist. ad Principiam. Ces lettres, écrites au temps même de l'événement, sont comparables aux plus beaux morceaux d'éloquence que nous a légués l'antiquité. Saint Jérôme et l'évêque Salvien surent élever leur style à la hauteur des grandes calamités qu'ils avaient à décrire. Ces deux écrivains mériteraient d'être mieux connus et plus souvent cités.

[51] La même chose arriva dans toutes les villes assiégées par les Barbares, et l'on ne peut douter que les serfs des campagnes ne se soient souvent aussi joints à eux. Ce fut là une des principales causes de la facilité des invasions et de l'accroissement que prenaient les bandes barbares à mesure qu'elles avançaient dans les provinces. Les Vandales n'avaient pas plus de cinquante mille hommes lorsqu'ils entrèrent dans la Gaule ; ils en comptaient quatre-vingt mille, lorsqu'ils passèrent en Afrique. Les pirates normands de l'époque carlovingienne, les bandes anglaises, au XIVe siècle, se recrutèrent également dans la population serve des campagnes.

[52] Cette rançon peut donner une idée des richesses de la ville. Alaric demanda 5.000 livres d'or, 30.000 d'argent, 4.000 tuniques de soie, 3.000 peaux teintes en écarlate et 3.000 livres d'épiceries. (Zosime, liv. V.) Il est à remarquer que la soie et les épiceries se vendaient alors presqu'au poids de l'or. La capitulation de Rome parut aux contemporains un fait incroyable. Epist, ad Geruntiam.

[53] Procope, de Bell. Vandal., lib. I. Outre l'appui des Goths, Anale avait celui du parti païen, encore puissant à cette époque. Pendant le siège de Rome, la populace, toujours attachée dans le fond du rieur au culte de ses dieux, avait forcé les magistrats à rétablir les cérémonies du paganisme. (Zosime, liv. v.) Anale s'annonçait comme le défenseur des païens et des hérétiques contre la réaction catholique, signalée par les mesures intolérantes des ministres d'Honorius. Il obtint ainsi une des conditions de la légitimité impériale, l'assentiment du sénat ; mais comme il lui manqua l'adhésion des autres empereurs, ou l'unanimité, il a été mis par l'histoire au nombre des tyrans ou usurpateurs.

[54] Horace, lib. II, od. 15. Ces plaintes étaient inspirées au poète par Auguste, qui avait fait écrire dans le même but les Géorgiques de Virgile. Tibère, dans une lettre adressée au sénat, à l'occasion des lois somptuaires, signalait la décadence de l'agriculture, en Italie, comme un des plus désastreux résultats de l'extension du luxe (Tacite, Annales, liv. III, c. 54). Le même empereur fit une loi pour contraindre tous les gens riches à placer en acquisition de fonds de terre en Italie les deux tiers de leurs capitaux (Tacite, Ann., liv. VI, c. 57). Mais cette loi ne put être exécutée, et depuis, les abus allèrent toujours en croissant.

[55] Claund., de laud. Stil., lib. II.

[56] Procope, de Bell. Vandal., lib. I.

[57] Procope, de Bell. Vandal., lib. I. Il semble résulter des traditions populaires rapportées par cet historien que les portes de la ville furent ouvertes par les esclaves.

[58] Orose, liv. VII, c. 39 et 40. Une grande partie de l'aristocratie romaine était sortie de la ville dès le premier siège, et s'était dispersée en Afrique et en Asie. Quelques-unes de ces familles opulentes possédaient dans ces contrées de vastes domaines, et y retrouvèrent la richesse et le luxe. Mais d'autres restèrent dénuées de ressources, et saint Jerôme vit mendier à Bethléem de nobles dames, naguère servies par des milliers d'esclaves. Ces fugitifs portèrent partout l'effrayant récit des malheurs de Rome, et jamais aucun événement ne produisit une impression plus étendue et plus profonde. Saint Jérôme fut encore, dans cette circonstance, l'éloquent interprète de la douleur publique : Un bruit terrible arrive de l'Occident, dit-il, dans sa lettre à Principia. Plus tard, dans la préface d'Ezéchiel, il exprima par une phrase, vraiment biblique, ses tristes préoccupations.