Suite des établissements formés dans l'Empire par les nations barbares.
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NOUS avons déjà vu que Constantin contribua, dans une proportion plus
forte qu'aucun de ses prédécesseurs, à l'extension des établissements
barbares sur le sol de l'empire. Sous son règne la nation entière des
Sarmates vint se fixer sur la rive gauche du Danube, et les colonies létiques
de la Gaule reçurent des accroissements considérables. Pendant son séjour
dans cette dernière contrée, de 306 à 312 y il fit une guerre acharnée aux
Francs d'outre-Rhin : deux de leurs rois, Ascaric et Radagaise furent livrés
par lui aux bêtes dans l'amphithéâtre de Trèves ; et, soit par les
prisonniers qu'il enleva à ces peuples, soit par les contingents qu'il exigea
d'eux, il remplit de guerriers francs les armées et les colonies militaires[1]. En même temps il garnit de
forts la ligne du Rhin ; il réorganisa la flotte qui protégeait l'embouchure
de ce fleuve contre les pirateries des Saxons ; et, pour ouvrir aux troupes
romaines un accès plus facile dans la Germanie, il fit construire à Cologne
un pont de pierre qui subsistait encore au Xe siècle. Ce fut
par suite de l'accroissement donné par Constantin aux colonies franques, que
les chefs de cette nation jouèrent un si grand rôle à la cour de ses premiers
successeurs. Mais les événements qui se passèrent à l'orient de l'Europe
eurent des conséquences plus graves encore, et l'on peut dire que le fait le
plus important de cette époque fut le traité par lequel la nation gothique
prit rang pour la première fois au nombre des peuples fédérés. Pendant
la dernière moitié du He siècle, les Goths avaient bouleversé tout le centre
de la Germanie, et déplacé violemment les tribus suèves, qui, cédant à
l'impulsion de ces redoutables ennemis, essayèrent en vain, sous Marc-Aurèle,
de forcer la ligne des frontières romaines. Dans les premières années du
siècle suivant, ils arrivèrent sur le Danube, et commencèrent à se trouver en
contact immédiat avec les armées impériales. Dès-lors les généraux romains,
dans les combats qu'ils eurent à livrer contre eux, leur firent des
prisonniers qui, suivant l'usage, furent colonisés dans les provinces
frontières et incorporés dans les cohortes auxiliaires des légions. A ces
colons se mêlèrent d'autres captifs enlevés aux Sarmates, aux Roxolans, aux
Mains, aux Taïfales, nations nomades qui habitaient les rives de la mer Noire
ou les bords des grands fleuves de la Russie, et qui faisaient des incursions
sur les terres de l'empire, soit en Europe par l'embouchure du Danube, soit
en Asie par les défilés du Caucase. On en peupla la Thrace la Mésie et les
contrées adjacentes. Il est
à remarquer que les Barbares établis de cette manière sur les terres de
l'empire, avant le fameux décret de Caracalla, se trouvèrent investis par cet
acte de tous les droits des citoyens romains. Car il accordait ces droits
sans aucune exception aux hommes de toute race, domiciliés dans les limites
des possessions romaines. Ce fut ainsi que Maximin, né en Thrace d'un père de
race gothique et d'une mère de la nation des Alains, put servir dans les
légions et devenir empereur en 235. Cet exemple de naturalisation en masse
n'ayant point été renouvelé, les Barbares qui vinrent ensuite n'eurent pas
les mêmes avantages, et nous verrons que, malgré l'influence qu'ils prirent
dans le gouvernement, aucun de leurs chefs n'osa aspirer à la pourpre
impériale. Les
colons de race gothique se multiplièrent considérablement par suite des
grandes invasions que ces peuples firent, à la fin du IIIe siècle, dans les
provinces de l'Europe orientale. Mais les Goths, comme corps de nation, ne
formèrent alors aucun établissement stable sur le territoire de l'empire, et
n'eurent avec les empereurs que des relations passagères. Ce fut seulement au
lys siècle, qu'ayant achevé de soumettre toutes les tribus slaves, ou de les
refouler au-delà du Danube, ils se trouvèrent seuls maîtres de la ligne de ce
fleuve, depuis les confins de la Pannonie jusqu'à la mer Noire, et forcèrent
l'empire d'adopter avec eux la politique déjà suivie à l'égard des autres
nations limitrophes. Constantin,
vers la fin de son règne, en 339, après les avoir combattus avec succès sur
leur propre territoire, conclut avec eus un traité par lequel ils
s'engagèrent à fournir un corps de 40.000 hommes, qui devait être entretenu
constamment à la solde de l'empire. Pour garantie de cet engagement, le fils
de leur roi, Ariaric, fut amené comme otage à Constantinople, avec plusieurs
de leurs chefs que Constantin éleva aux plus hautes dignités militaires.
Ainsi les Goths furent admis, à dater de cette époque, au nombre des peuples fédérés,
dont nous avons défini plus haut la condition ; ils se trouvèrent liés aux
destinées de l'empire, et y prirent pour son malheur une trop grande part. Il est
probable que le chiffre des contingents gothiques ne tarda pas à être
augmenté ; car, vingt-cinq ans plus tard, sous Julien, les Goths composaient
en Orient la principale force des armées impériales, et plusieurs des
généraux qui s'illustrèrent dans les guerres de ce règne, tels que Dagalaïphe
et Nevitta, étaient de race gothique. Pendant
que les Goths et les Slaves s'établissaient ainsi à l'est de l'Europe, les
nations suèves, refoulées sur le haut Danube, s'agitaient toujours pour
s'ouvrir une issue dans les provinces romaines. Au milieu du IVe siècle, la
Gaule eut encore à subir une grande invasion allemanique. Comme
dans toutes leurs irruptions précédentes, les Barbares franchirent le Bain à
l'endroit où il fait un coude au sortir des montagnes, c'est-à-dire Près des
lieux où sont aujourd'hui Bâle et Huningue ; ils pénétrèrent dans l'intérieur
du pays en se dirigeant vers l'ouest, ravagèrent les plaines du Berry et les
vallées de l'Auvergne, et revinrent par le territoire des Eduens, où ils
assiégèrent Autun, toujours en butte aux attaques des ennemis de l'empire[2]. Les
cris de détresse de cette grande ville émurent l'empereur Constance, qui
résidait à Milan pour être plus à portée de défendre le nord de l'Italie
contre les Suèves du Danube. Il se décida, en 356, à décorer Julien du titre
de césar, et à l'envoyer avec une armée dans la Gaule, en lui donnant le
commandement militaire suprême dans toute l'étendue de cette préfecture, qui
comprenait, comme nous l'avons vu, l'Espagne et la Grande-Bretagne. Les
Allemands furent repoussés, mais, dès l'année suivante, ils revinrent avec de
nouvelles forces. Pour les envelopper et les anéantir, suivant la tactique
ordinaire des généraux romains, Julien forma un camp retranché sur les
confins de la Champagne, près de Reims, probablement dans les défilés
d'Argonne, et Barbation, chef d'une autre armée envoyée d'Italie par
Constance, se posta en avant du Rhin du côté de Bâle, afin de leur couper la
retraite. Un événement imprévu rendit ces combinaisons inutiles. Les lètes
francs de la Belgique, attirés par l'appât du butin, sortirent en secret de
leurs cantonnements passèrent entre les deux armées, sans doute par les
vallées des Vosges, et s'avancèrent jusqu'à Lyon, qu'ils faillirent prendre
par surprise[3]. Atteints par les troupes
impériales sous les murailles de cette ville, ils firent une retraite
précipitée et furent taillés en pièces à leur retour. Mais à la faveur de
cette diversion les Allemands s'étaient échappés. En 358,
Julien voulut se venger de cette perfidie des lètes. Il partit de Paris, où
il avait passé l'hiver, et marcha vers la Toxandrie, c'est-à-dire vers les
pays situés entre la Meuse et l'Escaut, où étaient les établissements des
Saliens[4]. Mais il rencontra en chemin
des députés envoyés par eux pour conjurer sa colère. Il leur pardonna,
renouvela le contrat d'alliance avec eux et se servit de leurs contingents
pour réduire les Frisons et les Chamaves ou Francs-Ripuaires, établis par
Constance-Chlore entre le Rhin et la Meuse. Ces derniers avaient aussi
profité de l'occasion pour saccager les villes voisines et attaquer
l'opulente cité de Trèves ; mais ils se rendirent après une faible résistance[5]. Un chef franc nommé Charietton[6], qui avait puissamment
contribué à la soumission de ses compatriotes, fut nommé comte des deux
Germanies, et Julien fit entrer dans ses troupes un corps de Saliens et de
Chamaves qui subsistait encore au Ve siècle, du temps de Théodose-le-Jeune[7]. Remarquons
bien que les positions respectives des Saliens et des Ripuaires, dans la
Gaule, sont encore ici parfaitement constatées et qu'elles n'avaient point
changé depuis les premières colonisations létiques qui dataient alors de près
de cent ans. L'invasion
des Allemands, en 357, fut suivie, comme à l'ordinaire, de l'incorporation
d'une partie de leurs guerriers dans les troupes de l'empire. Vadomaire, un
des rois Allemands qui avaient dirigé cette expédition, commanda, en 365, les
armées de l'empereur Valens, et devint duc de la Phénicie. Julien, non
content d'avoir purgé les provinces des hordes qui les infestaient, dévasta à
son tour le territoire des Allemands et des Francs d'outre-Rhin, et imposa à
leurs tribus des rois de son choix. Tous ces chefs barbares,
quoiqu'indépendants de fait, reconnaissaient la suprématie de l'empire, et
leur plus haute ambition était d'être admis à sa solde. Un chef nommé
Fraomaire, que Valentinien avait voulu donner pour roi aux Allemands
d'outre-Rhin, aima mieux aller commander, avec le grade de tribun, une
cohorte de ses compatriotes qui servaient dans la Grande-Bretagne. Grâce
au courage et à l'activité de Julien, Rome avait encore une fois triomphé de
ses ennemis, et les peuples suèves dont la destinée sembla toujours être de
ne pouvoir se fixer nulle part avaient échoué dans leurs tentatives de
conquêtes. Mais un orage plus terrible commençait à gronder sur les confins
de l'Asie. Les Huns, entraînant avec eux toutes les nations nomades répandues
entre la mer Caspienne et la mer Noire, s'approchaient des contrées
européennes, et bientôt ils touchèrent au fleuve Tyras ou Dniester, limite
orientale de la vaste domination des Goths. Précisément
à cette époque les nations gothiques venaient de resserrer par de nouveaux
liens les rapports qui les unissaient à l'empire. Les premiers successeurs de
Constantin, poussés par un zèle religieux auquel s'alliaient peut-être des
vues politiques, avaient envoyé chez tous les peuples barbares qui bordaient
les frontières romaines, des prêtres chargés de répandre parmi eux les
semences de la civilisation et les principes du christianisme, double mission
que les apôtres chrétiens ont toujours remplie avec un égal succès. La
religion primitive des Goths, comme celle de tous les autres Teutons, n'était
qu'un assemblage de superstitions grossières, sans doctrine théologique et
sans hiérarchie sacerdotale. Les prédications évangéliques touchèrent facilement
ces âmes simples, ces esprits vierges de tout enseignement religieux. A la
fin du IVe siècle, presque tous les Barbares de race gothique ou suève,
répandus sur la ligne du Danube, depuis l'embouchure de ce fleuve jusqu'à sa
source, étaient devenus chrétiens. Malheureusement les missionnaires envoyés
pour leur prêcher la foi du Christ, étaient infectés de l'hérésie d'Arius ;
car, depuis Constantin jusqu'à Théodose, tous les empereurs d'Orient furent
ariens zélés. Cette hérésie, à laquelle les Barbares adhérèrent avec la
ferveur ordinaire aux néophytes, exerça sur leurs rapports avec les
populations catholiques de l'empire une influence dont nous verrons plus tard
se développer les déplorables conséquences. La
conversion générale des Goths s'opéra de 360 à 370. Le célèbre évêque Ulphila
leur porta, avec les doctrines de l'Évangile, la connaissance de l'Écriture à
laquelle ils avaient été jusque-là tout-à-fait étrangers. Ces guerriers
farouches qui, dans leurs premières invasions manifestaient une sorte
d'horreur pour les livres, voulurent en avoir à leur tour, et nous possédons
encore la Bible qu'Ulphila écrivit pour eux. Mais par une fatale coïncidence,
au moment même où ils commençaient à entrer dans les voies de la civilisation
et du perfectionnement moral, un nouveau déluge de Barbares vint étouffer ce
germe de progrès et replonger l'Europe dans toutes les horreurs des guerres
d'extermination. Le
règne d'Athanaric, pendant lequel les Goths furent convertis à la foi
chrétienne et initiés aux premiers éléments des lettres, fut aussi l'époque
de l'invasion des Huns, à laquelle ils ne purent résister[8]. Chassés par ces féroces
ennemis de tout le territoire qu'ils occupaient entre le Danube et la
Vistule, poursuivis par le fer et la flamme, n'ayant à choisir qu'entre la
mort et la fuite, ils se présentèrent, en 376, aux frontières de l'empire,
implorant un asile qu'ils menaçaient de conquérir par les armes si on le
refusait à leurs prières. L'empereur
Valens, qui régnait alors en Orient, comprit le danger d'introduire dans ses
états ces bandes barbares, plus nombreuses qu'aucune de celles qu'on avait
reçues jusqu'alors dans les colonies militaires. Il prévit que des sujets
aussi redoutables seraient bientôt les maîtres du pays qui leur aurait donné
l'hospitalité. Cependant la difficulté de les repousser fit qu'on leur laissa
d'abord passer le Danube en les désarmant. Mais de nouvelles masses
succédaient sans cesse aux premières, comme les flots que la tempête chasse
vers le rivage. On essaya de moyens insidieux pour les arrêter ou les
détruire ; des collisions éclatèrent, et bientôt une guerre générale s'alluma
; l'empereur voulut les combattre en personne ; il fut défait et tué dans la
déroute, le 9 août 378. Enfin, après plusieurs années d'une lutte mêlée de
succès et de revers, il fallut céder au torrent. Les provinces-frontières
étaient dévastées et presque désertes. En 382, Théodose permit à la nation
entière des Wisigoths de s'établir dans la Mésie et les contrées adjacentes ;
et, en 386, quelques tribus d'Ostrogoths furent également admises dans la
Thrace et dans l'Asie-Mineure. Tous ces établissements eurent lieu sous les
conditions habituelles du serment de fidélité à l'empereur et du service
militaire. Aussi les armées de l'empire d'Orient furent depuis lors
presqu'entièrement composées de Goths, et commandées par des généraux de
cette nation. Remarquons,
en passant, que les plus grands empereurs sont précisément ceux qui ont fait
entrer le plus de Barbares sur les terres de l'empire. Marc-Aurèle, Aurélien,
Dioclétien, Constance. Chlore, Constantin, Théodose, ont été les fondateurs
de ces vastes colonies, où des nations entières se créèrent une nouvelle
patrie aux dépens des provinces romaines. Fatigués de leurs propres
victoires, et croyant avoir dompté ces peuples qu'ils avaient su vaincre, ils
les redoutaient moins comme sujets, parce qu'ils n'avaient pas craint de les
combattre comme ennemis. A la
fin du IVe siècle, ce déplorable système avait porté ses fruits. On était
habitué depuis plus de cent ans à voir les Barbares auxiliaires ou fédérés
dominer dans les armées de l'empire, jouir de toute la confiance des princes,
qui souvent leur devaient le trône, et envahir les premiers grades de la
milice et les plus hautes dignités de l'État. Il y eut dans le cours de ce
siècle plusieurs consuls goths ou francs, et l'on y trouve à peine un général
dont le nom indique une origine romaine. Néanmoins,
jusqu'à l'époque où les Goths s'établirent dans les provinces orientales de
l'Europe, cette prédominance des Barbares s'était fait principalement sentir
dans l'empire d'Occident. Gratien, qui gouvernait cet empire, après avoir
abandonné l'Orient à Théodose, avait encore augmenté le nombre des troupes
fédérées en y joignant un corps de ces Alains, cavaliers nomades qui
formaient l'avant-garde des Huns., et commençaient alors à se montrer sur les
rives du Danube désertées par les Goths. Ce corps avait toutes les faveurs de
Gratien, qui affectait d'en porter l'habit ; il confiait aux Alains la garde
de sa personne, tandis que des chefs francs gouvernaient les provinces et
remplissaient les principales charges de la cour. Les
troupes légionnaires, qui se recrutaient parmi les populations anciennement
assujetties à la puissance de Rome, ne pouvaient, malgré leur long
abaissement et l'affaiblissement de leur esprit militaire, voir sans jalousie
toutes distinctions honorifiques, tout le pouvoir réel passer dans les mains
de ces auxiliaires qui jadis suivaient humblement leurs étendards. Une lutte
intestine s'établit entre les soldats romains et les Barbares fédérés, et les
efforts que firent les empereurs et leurs anciens sujets pour secouer le joug
des troupes étrangères devinrent le principe de presque toutes les grandes
commotions de ces temps malheureux. La préférence excessive que Gratien
témoignait aux Barbares fit éclater pour la première fois ces germes de
discorde et de haine dont aucun événement grave n'avait encore révélé
l'existence. A cette
époque, une armée presque entièrement romaine, occupait, à l'extrémité
occidentale de l'empire, file de la Grande-Bretagne. Cette province ne
confinait pas, comme les autres, à de puissantes nations barbares ; les
auxiliaires étrangers y étaient moins nombreux qu'ailleurs, et un général
romain, Maximus, y commandait. Né en Espagne comme Théodose, avec qui il
avait parcouru tous les grades de la carrière militaire, Maxime, en apprenant
l'élévation de son ancien compagnon d'armes, conçut à son tour des rêves
ambitieux. Il sut exploiter habilement les mécontentements de ses
compatriotes, ou céda lui-même aux sentiments qui les animaient. Proclamé par
eux empereur, en 383, il passa sur le continent avec son armée, à laquelle il
joignit un corps nombreux d'auxiliaires tirés des tribus galliques qui
s'étaient maintenues indépendantes dans le nord de l'île ; et que les Romains
appelaient Pictes ou Scots. A son
arrivée dans la Gaule, les sympathies de la population se prononcèrent en sa
faveur. Il se présentait comme le défenseur du parti national et à la tête
d'une armée composée de Romains et de Celtes, il appelait les peuples à
secouer le joug odieux des auxiliaires germains et tartares. Cet appel fut
entendu. Après quelques engagements dans les environs de Paris, Gratien,
abandonné de ses troupes, fut forcé de se réfugier à Lyon, où il périt
assassiné[9]. Maxime fit reconnaître
paisiblement son autorité pendant cinq ans, dans, toute l'étendue de la
préfecture des Gaules, depuis les colonnes d'Hercule jusqu'aux rochers de la
Calédonie. Il
était chrétien et même catholique zélé ; car il persécuta rigoureusement les
hérétiques Prisciliens d'Espagne ; les évêques gaulois s'empressèrent de lui
porter leur hommage à Trèves, où il tenait sa cour. Saint Martin, évêque de
Tours, l'homme le plus populaire de ce temps, y vint lui-même, accepta les
présents de l'usurpateur et fut accueilli par lui avec une déférence pleine
de respect[10]. Il lui donna un avis très
sage, s'il est vrai qu'il lui conseilla de se contenter de la vaste
domination qu'il avait acquise, et de ne pas risquer la fortune au-delà des
Alpes[11]. Mais Maxime sentait la
nécessité de fortifier son pouvoir en remplissant les deux conditions qui
caractérisaient aux yeux du monde romain la légitimité des empereurs élus. Ces
conditions étaient d'abord l'assentiment du sénat de Rome ; et, en second
lieu, lorsque l'empire était divisé, l'adhésion des autres empereurs, qui
constituait ce que les auteurs contemporains appellent l'unanimité. Car,
malgré la division administrative de l'empire, son unité subsistait toujours
en principe. Les empereurs d'Orient et d'Occident faisaient des lois en
commun, s'entendaient pour nommer tous les ans chacun un consul, et lorsque
l'un des deux trônes se trouvait vacant, s'il n'y avait pas de successeur
immédiat, l'empereur survivant était investi de plein droit du pouvoir
suprême dans les deux empires. Tous les empereurs élus qui n'ont pas obtenu
l'assentiment du sénat et, depuis le partage de l'empire, l'adhésion des
autres empereurs ou l'unanimité ont été considérés comme usurpateurs, et
flétris par l'histoire du nom de tyrans, nom qui ne signifiait pas autre
chose que l'exercice d'un pouvoir illégal. Maxime
espérait qu'une expédition heureuse en Italie donnerait à sa puissance de
fait la sanction qui lui manquait. Il pensait qu'une fois maître de Rome, il
s'y ferait facilement adopter pour collègue par l'empereur d'Orient, son
compatriote. Mais Théodose avait épousé avec chaleur la cause de Gratien, à
qui il devait son élévation, et avait fait proclamer en Italie le jeune
Valentinien, frère de l'empereur assassiné. Il vint au-devant de Maxime avec
une armée presqu'entièrement composée de Barbares, et renforcée par des
bandes gothiques, récemment établies dans les provinces illyriennes. En 388,
Maxime fut vaincu dans Aquilée, et perdit le trône avec la vie. Cette
usurpation, malgré son succès momentané, aurait passé comme tant d'autres
sans laisser de traces, si elle n'avait pas été l'origine d'une colonisation
puissante à l'ouest de la Gaule, et c'est surtout sous ce rapport qu'elle
mérite notre attention. Lorsque
Maxime eut atteint par la défaite et la mort de Gratien le premier but de son
ambition, les nombreux auxiliaires bretons qu'il avait amenés avec lui
demandèrent la récompense de leurs services. Suivant l'usage, il leur assigna
des terres sur le continent, et les établit en cantonnements létiques dans
les provinces armoricaines. Les
opinions des savants ont varié relativement aux limites qu'on doit assigner à
ces provinces, et cependant il est facile de déterminer, d'après le
témoignage toujours si sûr de César, ce que les Gaulois, et après eux les
Romains, entendaient par l'Armorique. Ce grand homme, dans ses
Commentaires, nous apprend que les cités qui touchent à l'Océan, et qu'on
appelait armoricaines, s'engagèrent à fournir un contingent de 6.000 hommes
dans la confédération formée par Vercingétorix[12]. Il donne ensuite les noms de
ces cités, et comme la division de leur territoire répondait assez exactement
à celle de nos départements modernes, nous les désignerons de cette manière.
Ainsi les Curiosolites occupaient le territoire actuel du département
des Côtes-du-Nord ; les Rhedons, l'Ille-et-Vilaine ; les Osismii,
le Finistère ; les Unelli, la Manche ; les Vénètes, le Morbihan
; la position des Cadetes et des Ambibari n'est pas bien connue
; on présume que les premiers habitaient sur les limites de la Bretagne et de
l'Anjou, et les seconds dans la partie des Côtes-du-Nord qui s'étend entre
Saint-Brieuc et Saint-Pol-de-Léon[13]. Comme
on le voit, les limites de la confédération particulière que formaient ces
cités étaient les mêmes que celles de l'espèce de péninsule qui s'avance dans
l'Océan à l'extrémité occidentale du continent européen, entre la Manche et
l'embouchure de la Loire. Les caractères physiques qui distinguent cette
contrée, les nuances bien tranchées qui se remarquent encore dans le génie et
les mœurs de ses habitants suffiraient pour la faire reconnaître à toutes les
époques, lors même qu'elle n'aurait pas toujours porté un nom spécial ;
d'abord celui d'Armorique, ensuite celui de Bretagne. Ce fut une des erreurs
capitales de Dubos, que d'avoir voulu comprendre dans l'Armorique toute la
ligne de côtes qui, depuis l'embouchure du Rhin jusqu'à celle de la Garonne,
- composait le tractus Armoricanus et Nervicanus du Bas-Empire. Cette division
administrative qui plaçait sous l'autorité d'un même commandant tous les
rivages exposés aux pirateries des Saxons avait été désignée par les noms des
deux principales contrées qu'elle embrassait, l'Armorique et le pays des
Nerviens. Mais elle n'avait rien de commun avec les délimitations naturelles
des anciennes cités gauloises. Maxime
établit ses lètes bretons dans la partie de l'Armorique la plus rapprochée de
leur ancienne patrie, dans le pays des Curiosolites, aux environs de
Dôle et de Corseult. Ils s'y fixèrent sous le commandement du chef qui les
avait amenés de leur île, et qui se nommait Conan[14]. Ce chef fut la tige des
souverains de la Bretagne qu'on a appelés tantôt ducs, tantôt comtes, tantôt
rois, sans que la nature ou l'étendue de leur autorité ait rien perdu ni
gagné à ces changements de titres, et qui se sont maintenus indépendants
jusqu'à la réunion de la province au royaume de France par le mariage d'Anne
de Bretagne avec Louis XII. Les
lètes bretons de Maxime furent accueillis comme des frères par les Gaulois de
l'Armorique, qui parlaient la même langue et étaient issus de la même race.
La faiblesse du contingent que César attribue aux cités armoricaines dans la
ligue générale des Gaules prouve que ce pays n'avait jamais été très peuplé[15]. Il était donc facile d'y
établir de nouveaux habitants sans dépouiller les anciens, et au milieu des
désordres de l'empire, personne ne songea à déposséder les soldats bretons
des terres qui leur avaient été abandonnées. Leurs chefs prirent au contraire
une grande influence dans la province, et leur nombre s'accrut
considérablement par de nouveaux essaims de leurs compatriotes qui, fuyant
les invasions maritimes des Saxons, venaient chercher sur le continent un
séjour plus paisible. Ils s'y multiplièrent à un tel point, que l'Armorique
fut d'abord appelée le pays des lètes, Letavia ou Lydhavia[16], et ensuite la petite Bretagne,
Britannia minor, nom qui lui est resté jusqu'à nos jours. Toute
cette population celtique, réunie sur le vieux sol de la Gaule, sentit se
ranimer en elle le souvenir de sa nationalité. Elle reprit la langue, les
vêtements, les mœurs de ses ancêtres, et, en adhérant à la religion
chrétienne, elle y mêla des restes de superstitions druidiques. Enfin, vers
l'an 410, renforcée par une émigration bretonne plus considérable qu'aucune
de celles qui avaient eu lieu jusqu'alors, elle chassa les soldats maures et
germains qui, selon la Notice impériale, tenaient garnison dans la province[17], et elle déclara son
indépendance, sans rompre pourtant tous ses liens avec l'empire, dont elle
sembla reconnaître dans plusieurs occasions la suzeraineté nominale. J'ai dû
retracer l'histoire de cette colonie bretonne, fondée par Maxime parce
qu'elle a joué un rôle assez important dans les premiers temps de la
monarchie franque, et parce que ces faits, mal compris, ont produit tout ce
qu'il y a de faux dans le système de Dubos. Je reprends maintenant le tableau
général des révolutions de l'empire. L'usurpation
de Maxime pouvant être considérée comme une première tentative de réaction
contre la prépondérance des Barbares fédérés, sa chute acheva de consolider
cette influence, devenue plus redoutable que jamais par l'introduction dans
l'empire d'une nation aussi puissante que les Goths. Théodose, qui avait
vaincu par eux, continua de leur donner sa confiance. Ayant assuré l'empire
d'Occident au jeune Valentinien, il plaça auprès de lui, pour lui servir de
guide et de défenseur, avec le titre de commandant général de l'infanterie
et-de la cavalerie, un chef franc, nommé Arbogaste, originaire des colonies
ripuaires établies entre le Rhin et la Meuse[18]. Nous
avons vu que Constantin avait créé deux charges de commandants généraux ou
maîtres des milices, l'une pour l'infanterie, l'autre pour la cavalerie afin
de remplacer les préfets du prétoire dans leurs attributions militaires.
Après lui, ces deux commandements furent habituellement réunis ; mais il y
eut autant de commandants en chef que de divisions dans l'empire. Les
officiers revêtus de cette dignité se trouvaient donc investis, chacun dans
une moitié du monde romain, de la direction suprême des troupes de toute arme
et de toute nature. Les Barbares fédérés et leurs rois, engagés au service de
l'empire ou colonisés dans les provinces, obéissaient au maître des milices
comme à leur supérieur immédiat ; ils voyaient en lui le représentant de
l'autorité souveraine, et l'on peut dire qu'il était pour eux ce qu'Agamemnon
avait été pour les Grecs, le roi des rois. Aussi
ce titre éminent devint l'objet de la plus haute ambition de tous les chefs
barbares, et lorsqu'ils l'obtenaient, ils se trouvaient par le fait maîtres
de l'empire, dont toutes les forces étaient mises à leur disposition. On
commença à en faire l'expérience lorsqu'Arbogaste fut élevé à la dignité de
maître des milices de l'empire d'Occident. Le chef franc gouverna
despotiquement la cour et les états de Valentinien, et lorsque le jeune
prince voulut essayer de secouer son joug, il le fit assassiner, et mit à sa
place un rhéteur gaulois, un célèbre professeur de l'école d'Autan, Eugénius,
qui ne pouvait être sur le trône qu'un instrument destiné à contresigner d'un
nom romain les ordres du Barbare. En
effet, la force de l'opinion était telle, même dans ces temps de décadence,
qu'aucun chef barbare n'osa aspirer pour lui-même à la pourpre impériale.
Tenant dans leurs mains les armées et les trésors de l'empire, empereurs de
fait, ils n'osèrent jamais l'être de nom. Le plus obscur des citoyens romains
pouvait élever ses vues ambitieuses jusqu'à l'autorité suprême ; le plus
illustre des Barbares devait se contenter de régner sous le nom d'un autre. Quoiqu'il
en soit, Théodose ne pouvait souffrir qu'Arbogaste abusât de ses bienfaits
pour renverser du trône le prince que lui-même y avait fait monter. Il refusa
de reconnaître son fantôme d'empereur, et, appelant à son aide les nombreux
contingents des colonies gothiques[19], il s'avança vers les Alpes.
Des combats sanglants et acharnés se livrèrent, dans le nord de l'Italie,
entre les deux armées, où figuraient au premier rang, d'un côté les Goths, de
l'autre les Francs. La victoire fut quelque temps douteuse ; mais elle se
décida pour Théodose. Eugénius et Arbogaste payèrent de leur vie leur
téméraire entreprise, et l'empire d'Occident se trouvant sans maître par
l'extinction de la famille de Valentinien, Théodose resta seul possesseur du
monde romain tout entier. Tant
que ce grand homme vécut, il sut contenir les Barbares fédérés par
l'ascendant de sa haute renommée, et faire tourner habilement leurs passions
et leurs haines au profit de sa politique. Mais il eut le tort de croire
qu'en présence de cet immense danger la faiblesse de ses enfants suffirait à
soutenir la couronne chancelante que sa puissante main avait eu peine à
relever. Il laissa en mourant cieux fils, Arcadius et Honorius, tous deux à
peine sortis de l'enfance, et incapables de gouverner par eux-mêmes. Au
premier il donna l'empire d'Orient, en plaçant auprès de lui un habile
ministre, nommé Rufinus, gallo-romain, né dans l'Aquitaine, et doué au plus
haut degré de ce caractère de finesse et d'audace qu'on a toujours attribué
aux hommes de son pays. Le second fut empereur d'Occident, et eut pour tuteur
le Vandale Stilicon, issu des colonies de cette nation qu'Aurélien avait
fondées au IIIe siècle dans la Pannonie. Stilicon
avait été comte des domestiques, et après la défaite d'Arbogaste, à laquelle
il avait puissamment contribué, il était devenu son successeur dans la
dignité de commandant général des milices. Il passait pour un grand homme de
guerre, et Théodose n'avait rien négligé pour l'attacher à sa famille par les
liens les plus étroits ; il lui avait donné en mariage Séréna, sa propre
nièce, et avant de mourir, il avait désigné Marie, fille de Séréna et de
Stilicon, pour être l'épouse d'Honorius, qui contracta en effet cette union
dès que l'âge le lui permit. D'après les dernières dispositions de Théodose,
Stilicon devait exercer une sorte de suprématie sur le gouvernement des deux
empires ; il semblait que le chef vandale ne pouvait séparer ses intérêts de
ceux des enfants de son bienfaiteur, puisque son origine barbare l'excluait
lui-même du trône impérial. Mais les historiens contemporains lui reprochent
d'avoir conçu le projet d'y placer son fils Euchérius ; car le préjugé qui
repoussait le père ne s'étendait pas jusqu'au fils né d'un Barbare et d'une
Romaine, surtout lorsque la mère était d'une naissance illustre ; nous en
verrons plusieurs exemples. L'ambition
de Rufinus était plus dangereuse. Né Romain, il pouvait aspirer à la pourpre
; et dès qu'il fut en possession du pouvoir[20] il travailla à s'en préparer
les voies. Jaloux de Stilicon, auquel il cherchait à s'égaler en tout, il
voulut avoir aussi son empereur pour gendre, et il essaya de marier sa fille
à Arcadius. Une intrigue de cour fit échouer cette tentative ; Arcadius, plus
âgé que son frère, avait déjà une volonté ; il choisit pour épouse la célèbre
Eudoxie, fille d'un chef franc nommé Bauton, qui avait été consul sous
Théodose, en 385. Ce mariage, qui plaçait sur le trône la fille d'un Franc à
côté de la fille d'un Vandale, donnait une nouvelle force à l'influence
barbare, que Rufinus, par position et par esprit national, devait souhaiter
d'affaiblir. Il sentit la gravité du coup qui lui était porté, et vit que
toute son habileté ne pouvait suppléer à la puissance matérielle qui lui
manquait. A la
vérité il devait compter sur les sympathies des troupes romaines qui se
recrutaient parmi les anciens sujets de l'empire, c'est-à-dire, dans
l'Orient, parmi les Grecs et les Syriens. Mais ces fières légions, jadis
l'orgueil de Rome, avaient dégénéré de plus en plus dans leur armement, dans
leur discipline, dans leur force numérique[21] et surtout dans leur
composition. On n'y voyait alors presque plus d'hommes libres, je ne dis pas
de citoyens romains, mot vide de sens depuis le décret de Caracalla. Les
classes riches se seraient soulevées contre tout pouvoir qui aurait voulu les
astreindre au service militaire et la populace des villes était tellement
lâche et corrompue, qu'on ne pouvait songer à lui mettre les armes à la main.
Restait la population des campagnes, race encore robuste, mais toute composée
de serfs attachés à la glèbe ; et pourtant cette population esclave était la
dernière ressource du recrutement des troupes nationales, de celles qui
n'étaient point levées dans les colonies létiques ou parmi les Barbares
fédérés. Le système de recrutement à cette époque était le même que celui qui
est usité de nos jours en Russie. On assignait à chaque propriétaire un
certain nombre de soldats à fournir ; il les choisissait lui-même parmi ses
esclaves, et devait les armer et les équiper à ses frais. Les terres des
sénateurs et celles du fisc ou du domaine impérial étaient seules exemptes de
ces levées[22]. Quelle
confiance pouvait-on donc avoir dans des troupes organisées de cette manière,
surtout lorsque, depuis plus de cent ans, un préjugé universel proclamait les
Barbares seuls capables de former de bons soldats[23] ? Rufin comprit que les troupes
romaines n'étaient point une force. Il lui en fallait pourtant une qu'il pût
opposer à son puissant rival, Stilicon, appuyé sur les redoutables
contingents de toutes les colonies suèves et germaniques. Cette force, il la trouva
dans les Goths. Etablis
seulement depuis quinze ans dans l'empire, les Goths avaient rendu d'immenses
services à Théodose ; c'était par leurs armes qu'il avait vaincu Maxime et
Arbogaste[24] ; c'était par eux qu'il était
devenu maître du monde. Mais, plus il appréciait la puissance des tribus
gothiques, plus il comprenait combien elle pouvait devenir dangereuse pour la
couronne de ses fils. Aussi, dans ses dernières dispositions, avait-il eu
soin de ne donner- aux chefs de ces peuples aucun pouvoir dont ils pussent
abuser. Les
Wisigoths colonisés dans la Mésie et les contrées voisines avaient alors pour
roi ou chef suprême, Alaric, issu de la famille des Balthes, qui était la
race royale de cette nation. Ce jeune guerrier avait été l'un des quatre
commandants des Barbares auxiliaires dans l'armée que Théodose employa contre
Arbogaste. A la fin de cette guerre, il était rentré dans ses cantonnements,
mécontent de n'avoir pas été mieux récompensé et jaloux de l'élévation de
Stilicon, sur qui Théodose avait accumulé toutes ses faveurs. Les
provinces où les Wisigoths étaient colonisés dépendaient de la préfecture
d'Illyrie, qui, avec celle d'Asie, composait l'empire d'Orient. Les soldats
d'Alaric se trouvaient donc compris dans les milices de cet empire. Baffin
exploita son mécontentement et l'engagea en secret à sortir de ses
cantonnements et à s'approcher de Constantinople, pour forcer par cette
démonstration la cour impériale à mieux reconnaître ses services. Alaric
s'empressa d'obéir à ces insinuations qui répondaient si bien à ses propres
désirs. Au printemps de l'année 395, il fit prendre les armes à ses
compatriotes et descendit vers le Bosphore en ravageant tout sur son passage. Mais
Stilicon avait été instruit de ce mouvement et en avait pénétré le but. Il
&frit aussitôt à l'empereur d'Orient de venir lui porter secours à la
tête des milices d'Occident contre les Wisigoths rebelles. L'astucieux
ministre d'Arcadius n'osa conseiller de refuser cette offre ; il ne put même
se dispenser d'ordonner à Gaïnas, commandant général des milices d'Orient, de
se joindre à l'armée qu'amenait Stilicon. Alaric se retira devant ces forces
combinées. Il passa en Thessalie, y prit position et s'y fortifia. Stilicon,
plein d'ardeur, marchait pour l'attaquer dans ses retranchements, lorsqu'un
ordre de Constantinople rappela subitement les milices d'Orient dans la,
capitale. Furieux d'avoir été ainsi joué, Stilicon résolut de repartir
sur-le-champ avec son armée pour l'Italie ; mais il eut soin d'instruire
Gaïnas des complots de Rufin qu'il avait devinés, et le poussa à prévenir les
projets de ce traître. Gaïnas
était un chef barbare sorti des tribus d'Ostrogoths que Théodose avaient
colonisées dans la Thrace, et gui jusque dans leur exil conservaient contre
les Wisigoths les sentiments de haine que nourrissaient depuis longtemps rune
contre l'autre, ces deux grandes fractions de la race gothique. Ennemi
d'Alaric, il s'entendit facilement avec Stilicon, et concerta avec lui la,
perte du ministre d'Arcadius. Cependant
Rufin, croyant pouvoir compter sur les sympathies de l'armée d'Orient où les
soldats romains étaient nombreux, avait déterminé le faible Arcadius à
l'élever jusqu'au trône, en le proclamant son collègue. L'inauguration devait
avoir lieu aussitôt que les troupes seraient arrivées sous les murs de
Constantinople. Mais Gaïnas avait eu le temps pendant la route de préparer
les esprits des soldats, et Rufin n'avait point songé combien il est
difficile pour un homme étranger au métier des armes de s'appuyer sur un
parti militaire. Lorsque l'empereur et son ministre parurent au milieu du
camp, Gaïnas, suivi de ses Ostrogoths, vint au-devant d'eux avec toutes les
apparences du respect, mais de manière à les entourer et à les séparer du
reste de l'armée. A. un signal qu'il donna, Rufin fut massacré sous les yeux
du jeune prince épouvanté, et ses membres sanglants furent promenés en
triomphe par les soldats barbares dans les rues de Constantinople. La
nouvelle de cette catastrophe fut accueillie à Rome avec des transports de
joie. Claudien, poète à la solde d'Honorius ou plutôt de Stilicon, s'écria
que le supplice de Rufin justifiait la Providence[25]. C'était pourtant un nouveau
triomphe de l'influence barbare ; mais cette influence était alors
toute-puissante à la cour d'Occident. Alaric,
que Rufin avait excité à la révolte, voyait toutes ses espérances trompées
par la chute de l'ambitieux dont il s'était fait le complice. Pour se
dédommager de ses pertes, il se jeta sur la Grèce qu'il ravagea pendant toute
l'année suivante 396. Les nouveaux ministres d'Arcadius, tout occupés
d'assurer leur pouvoir, et ayant d'ailleurs à repousser dans l'Asie les
attaques des Turcs, que l'on désignait alors sous le nom génétique de Huns,
ne songèrent pas à le poursuivre. Stilicon,
qui avait une revanche à prendre, s'en chargea. Il débarqua dans le
Péloponnèse avec une armée, et crut pouvoir y cerner Alaric. Le monde entier
contemplait avec intérêt cette lutte corps à corps entre les deux plus grands
hommes de guerre de l'époque. Alaric eut l'art d'échapper à son redoutable
ennemi ; il repassa l'isthme de Corinthe, et revint dans l'Épire. Stilicon,
ayant échoué une seconde fois contre cet habile adversaire, se rembarqua sans
chercher davantage à le joindre. Alors
Alaric négocia avec l'eunuque Eutrope qui avait remplacé Rufin dans la
confiance de Théodose, et comme la cour d'Orient tenait à s'attacher un
guerrier aussi célèbre, pour l'opposer au tuteur d'Honorius, dont elle
redoutait l'esprit envahissant, elle accueillit ses prétentions en lui
donnant le commandement général des milices de la préfecture d'Illyrie,
tandis que Gaïnas conservait celui des milices de la préfecture d'Asie qui
comprenait Constantinople et la Thrace. Soit
que cet arrangement eût déplu à Gaïnas, soit qu'il fût déjà mécontent de
l'élévation d'Eutrope, qui gouvernait l'empire avec le même orgueil et le
même despotisme que son prédécesseur, il paraît que dès ce moment il nourrit
des pensées de révolte, dans lesquelles il fut toujours soutenu et encouragé
par Stilicon. Il obtint, par une émeute militaire, la disgrâce et la mort
d'Eutrope, comme il avait déjà obtenu celle de Rufin[26] ; mais ses succès ne firent que
le rendre plus exigeant. L'année
suivante, en 400, il demanda, contrairement à la loi de Théodose qui
défendait aux hérétiques d'avoir des églises dans la capitale, qu'on lui en
donnât une pour lui et ses soldats ariens. Arcadius avait cédé sur tout ce
qui ne portait atteinte qu'à ses droits de souverain ; appuyé par le grand
évêque saint Jean-Chrysostôme, il trouva du courage pour repousser cette
demande qu'il regardait comme un outrage à la foi, et ce refus exaspéra
Gaïnas, qui prit immédiatement la résolution d'éclater. En sa
qualité de commandant général, il avait fait sortir de la capitale toutes les
troupes romaines, et n'y avait laissé que ses soldats goths. Il crut qu'il
lui serait facile de se rendre maître de la ville, et pour commencer à y
porter le trouble, il envoya, à l'entrée de la nuit, un détachement de
troupes mettre le feu aux environs du palais. Mais les Goths ariens étaient
en horreur à la population catholique de Constantinople ; le peuple
surveillait avec inquiétude tous leurs mouvements. Cette tentative d'incendie
fut découverte, et produisit aussitôt un soulèvement général. Attaqués dans
les rues, poursuivis jusque dans les maisons, les Goths sont massacrés par
centaines, tandis qu'on ferme les portes pour empêcher leurs compatriotes,
campés hors des murs, de venir à leur secours. Il en périt sept mille dans
une église où ils s'étaient réfugiés, et à laquelle on mit le feu ; un petit
nombre seulement parvint à s'échapper dans les premiers instants du tumulte. Le
complot de Gaïnas avait échoué ; cependant il lui restait encore une
nombreuse armée hors des murs ; les colons ostrogoths de la Phrygie qui
avaient levé l'étendard de la révolte dès l'année précédente combattaient
pour lui, et il ne renonçait pas à l'espoir de s'emparer de la ville par un
siège régulier. Mais les troupes romaines avaient eu le temps de se réunir
sur la côte asiatique du Bosphore ; un brave guerrier de race gothique, nommé
Fravitta, en prit le commandement. Gaïnas, battu dans plusieurs rencontres,
se décida enfin à se retirer dans les cantonnements de sa nation, au nord de
la Thrace, près de l'embouchure du Danube. La cour impériale, qui avait juré
sa perte, ne lui en laissa pas le temps. Elle prévint de sa marche les Huns,
ces ennemis acharnés des Goths. Ils passèrent le fleuve et attaquèrent à
l'improviste ces bandes découragées et affaiblies par de longues fatigues ;
Gaïnas périt dans la mêlée avec presque tous ses soldats. Ainsi finirent les
premières colonies ostrogothiques, fondées par Théodose ; il n'en resta que
des débris qui continuèrent à servir dans les armées d'Orient. Pendant
ces événements, Alaric, mécontent de la chute d'Eutrope, avec qui il avait
pris les mêmes engagements qu'avec Rufin, et ne recevant plus la solde qui
lui avait été promise, tenta une irruption en Italie. Il ne faisait sans
doute, en cela, que suivre l'exécution d'un plan concerté avec Eutrope, qui,
fidèle à la politique de son prédécesseur, redoutait dans Stilicon le rival
jaloux de tous les ministres d'Arcadius, et répondait par les armes des Goths
aux libelles de Claudien. Pendant les années 400, 401 et 402, Alaric
renouvela sans cesse ses entreprises sur l'Italie ; mais il fut toujours
repoussé par Stilicon, et battu enfin complétement à la journée de Pollence.
Néanmoins la terreur qu'il inspira fut telle qu'elle détermina Honorius à
quitter Milan, siège de la cour impériale en Occident depuis plus d'un
siècle, pour s'enfermer dans Ravenne, que sa situation au milieu des marais
semblait rendre imprenable[27]. Alaric
et Stilicon avaient essayé mutuellement leurs forces. Ces deux grands
capitaines finirent par comprendre que leur véritable intérêt était de
s'unir, et qu'au lieu de s'affaiblir par une lutte acharnée, ils pouvaient,
en s'associant, triompher de toutes les résistances. Honorius n'avait point
d'enfants, et Séréna avait, dit-on, pris des Précautions coupables pour qu'il
ne pût laisser de postérité. Stilicon croyait le trône d'Occident assuré à
son fils Euchérius, et déjà sa vaste ambition méditait d'y joindre l'empire
d'Orient, en rétablissant l'unité du monde romain comme sous les grands
règnes de Constantin et de Théodose. D'ailleurs la catastrophe de Gaïnas
avait effrayé tous les chefs barbares ; ils se sentaient menacés par les
succès de ce soulèvement populaire dirigé contre leur influence, et la
crainte fit taire leurs rivalités. Mécontent
d'Arcadius et de ses ministres, Stilicon chercha contre eux des sujets de
guerre, et s'étant secrètement assuré de l'adhésion d'Alaric, il réclama
l'Illyrie, qu'il prétendait avoir été démembrée à tort de l'empire
d'Occident, dont elle dépendait dans les premiers partages. Aussitôt Alaric,
commandant les milices de cette préfecture, consentit à reconnaître pour
maître Honorius, et lui prêta serment avec toutes les troupes sous ses
ordres. Pour entrer en possession de la province, Honorius n'eut plus qu'à y
nommer un préfet ou administrateur civil, et Stilicon arrêta avec le roi des
Wisigoths le plan d'une attaque générale contre l'empire de Constantinople, à
laquelle devaient concourir tous les Barbares fédérés de l'Occident. Dans ce
but, il appela de la Gaule en Italie les troupes qui défendaient la ligne du
Rhin, et grossit les armées impériales d'un corps nombreux d'Alains et de
Huns. Ces
négociations et ces préparatifs se firent pendant les années 405 et 406. La
guerre devait commencer au printemps suivant, lorsqu'une formidable irruption
des Suèves dans la Gaule vint déranger tous ces projets et plonger l'Empire
dans une inextricable confusion. Depuis
300 ans les tribus suèves, dispersées par l'invasion gothique, refoulées du
nord au midi, puis de l'orient à l'occident, se pressaient contre les
barrières de l'Empire pour y chercher une issue. Dans l'intérieur de la
Germanie, elles avaient fatigué les Francs de leurs incursions continuelles
et les avaient forcés à quitter les montagnes du Hartz pour se concentrer sur
les bords du Rhin. Pendant les dernières années du IVe siècle, l'approche des
Huns imprima à ces mouvements désordonnés une nouvelle énergie. Les masses
tartares s'avançaient en remontant le Danube avec une force irrésistible, et
les Alains qui les précédaient s'étaient déjà mêlés aux Vandales, qui,
formant, pour ainsi dire, l'arrière-garde de la race suévique, avaient
toujours à supporter les premiers coups des envahisseurs. Ce fut
alors qu'une multitude considérable de Francs vint grossir par des
émigrations successives les colonies de cette nation, depuis longtemps
établies dans la Belgique. En 399, Honorius fut obligé de faire une loi pour
régulariser les concessions de terres qu'on était forcé d'accorder à ces
nouveaux hôtes, et qu'ils devançaient souvent en s'emparant sans formalité
des terrains qui se trouvaient à leur convenance[28]. Dans
l'année 406, la nation entière des Vandales, suivie d'un certain nombre de
tribus suèves qui n'appartenaient à aucune confédération, traversa, du nord
au sud, toute la Germanie centrale, et vint attaquer les Francs jusque sur
les rives mêmes du Rhin où ils s'étaient réfugiés. Déjà les troupes qui
composaient l'armée des Gaules étaient en marche pour l'Italie, où Stilicon
rassemblait toutes les forces de l'Empire. Les Francs, abandonnés à
eux-mêmes, résistèrent cependant avec courage. Selon le récit d'un auteur
contemporain, Frigéridus, ils tuèrent vingt mille hommes aux Vandales, dont
le chef ou roi périt dans le combat[29]. Mais les Alains, marchant sur
les traces de ces peuples qui fuyaient leur approche, ne tardèrent pas à
arriver sur le théâtre de la guerre. Là il paraît qu'il y eut parmi eux
quelque hésitation : un de leurs chefs, nommé Goar, frappé de la valeur des Francs,
passa de leur côté, et fut admis au nombre des auxiliaires de l'empire.
Néanmoins la masse de la nation s'unit aux Vandales, et les Francs, qui ne
combattaient qu'à pied, comme tous les Germains, ne purent se maintenir en
plaine contre cette redoutable cavalerie. Bientôt le cours du Rhin arrêta
seul les Barbares, et, dégarni de ses défenseurs, il ne put les contenir
longtemps. Selon
la tradition contemporaine, ce fut dans les derniers jours de décembre 406
que les hordes réunies des Vandales, des Suèves et des Alains, franchirent le
Rhin sur la glace et entrèrent dans la Belgique[30]. Les ravages de cette invasion
furent horribles. Saint Jérôme, dans une lettre écrite au temps même de
l'événement, nous apprend que la ville (le Mayence fut prise et détruite, et
que les habitants furent massacrés jusque dans les églises où ils s'étaient
réfugiés. Reims, Amiens, Arras, Tournay, Spire et Strasbourg tombèrent au
pouvoir des Germains. L'Aquitaine, la Lyonnaise, la Novempopulanie et la
Narbonnaise, c'est-à-dire toutes les provinces comprises entre la Loire, le
Rhône, l'Océan et les Pyrénées, à l'exception des montagnes de l'Auvergne,
virent tout leur territoire dévasté, tandis que la population renfermée dans
quelques villes fortes était dévorée par la famine[31]. Il est
facile de suivre, d'après cette lettre, la marche de l'irruption. On voit que
les Barbares passèrent le Rhin entre Mayence et Worms, qu'ils attaquèrent ces
deux villes, détruisirent la première et firent souffrir à la seconde les
horreurs d'un long siège ; car saint Jérôme ne dit pas positivement qu'elle
ait été prise. Ensuite, au lieu de se diriger vers Trèves et Cologne, ces
grandes et opulentes cités de la Belgique Rhénane qui devaient exciter avant
tout leur cupidité, ils tournèrent vers le midi, et gagnèrent la Loire en
traversant les plaines de la Champagne[32]. S'ils suivirent cette
direction, ce ne put être que pour s'éloigner des camps fortifiés du Nord, où
avaient toujours été concentrées les principales forces des garnisons
romaines, et surtout pour éviter les cantonnements des lètes Francs de la
Belgique, devenus alors plus puissants que jamais par les nombreuses
émigrations de leurs compatriotes d'outre-Rhin. Une
fois au-delà de la Loire, ils ne trouvèrent plus aucun corps de troupes
capable de les gêner dans leur marche. Car la Notice de l'Empire qui parait
avoir été rédigée dans les dernières années du VIe siècle, immédiatement
avant que Stilicon eût appelé en Italie presque toute l'armée des Gaules,
n'indique, entre la Loire et les Pyrénées, qu'une garnison de Sarmates à
Poitiers ; une légion Chartraine à Blaye, et une cohorte, près de
l'embouchure de l'Adour[33]. Ils purent donc promener
impunément la dévastation, pendant trois années dans ces belles provinces,
ravageant les campagnes et affamant les grandes villes fortifiées, où la
population avait cherché un refuge. Il ne
parait pas qu'ils aient pris aucune de ces villes chefs-lieux des cités
gauloises, qui étaient assez riches pour bien entretenir leurs murailles ; du
moins saint Jérôme n'en cite pas une seule[34] ; mais toutes les petites
places ouvertes ou démantelées tombèrent en leur pouvoir. Néanmoins, faute
d'avoir pu prendre aucune ville de premier ordre, ils ne se fixèrent nulle
part, et furent forcés d'aller toujours en avant jusqu'à ce que la terre des Gaules
manquant, pour ainsi dire, sous leurs pieds, ils franchirent les Pyrénées en
409, et répandirent sur la malheureuse Espagne les épouvantables fléaux qui
marquaient partout leur passage. Cette marche rapide et désordonnée convenait
bien au génie de la race farouche et inquiète des Suèves, qui, pendant huit
siècles d'existence, ne sembla créée que pour ravager et détruire, et ne put
jamais connaître la paix ni en laisser jouir les autres. Quant
aux cités d'Arras, d'Amiens, de Therouenne, de Tournay et à celles de Spire
et de Strasbourg, saint Jérôme ne dit pas précisément, qu'elles furent prises
ou pillées, il tait qu'elles devinrent Germaines : in gerrnaniam translatœ.
Cette expression ne paraît pas pouvoir s'appliquer. à une invasion passagère
comme celle des Vandales ; elle suppose une prise de possession durable, une
sorte de changement d'état. Et d'ailleurs si l'on admet que les hordes
envahissantes aient traversé toutes ces villes, leur marche devient
inexplicable. Elles auraient fait un long détour en côtoyant toute la
Belgique et seraient revenues sur leur pas jusqu'en Alsace ; car aucun
document ne constate que lis pays situés entre la Loire et la Somme, aient
souffert de leurs ravages ; tout indique au contraire qu'elles gagnèrent
rapidement la Loire, par la route la plus directe à travers la Champagne, et
ce fut seulement au-delà de ce fleuve que loin des garnisons du nord elles
s'arrêtèrent pour piller et dévaster à leur aise[35]. Mais il
arriva à cette époque ce qui était arrivé déjà dans les grandes invasions
suéviques du IIIe et du IVe siècles. Les Francs colonisés dans la Belgique
profitèrent du désordre pour s'étendre hors de leurs cantonnements, et, comme
leurs forces s'étaient alors beaucoup accrues, au lieu de se borner à des
courses qui n'avaient que le pillage pour but, ils s'établirent dans les
villes les plus voisines du territoire des Nerviens, occupés par eux depuis
deux cents ans et reculèrent ainsi jusqu'à la Somme leurs limites que les
concessions impériales arrêtaient à l'Escaut et à la forêt des Ardennes. Ce
sont ces envahissements des Francs que saint Jérôme a voulu très probablement
indiquer par la phrase citée plus haut. En effet, si le nom de Germanie,
embrassait du temps de Tacite, toute l'Europe centrale, habitée par les
nations teutoniques, il est bien certain que les écrivains du Bas-Empire
n'appliquaient jamais le nom de Germains aux Vandales ou autres
peuples de race suève ou gothique. Pour eux Germanus était synonyme de
Francus, Germania de Francia ; on pourrait en citer une
foule d'exemples[36]. Lors donc que saint Jérôme
parle des cités de la Gaule devenues Germaines, il ne peut vouloir
dire par là autre chose sinon que ces cités étaient tombées en la possession
des tribus teutoniques du Rhin qui alors étaient toutes comprises dans les
confédérations des Francs ou des Allemands. C'est à ces derniers qu'on doit
attribuer la prise de Strasbourg et de Spire qui étaient les deux principales
places de la province de la haute Germanie[37] ; car les événements
postérieurs nous montrent qu'à la suite du passage des Vandales, les
Allemands qui habitaient entre le Rhin et la forêt Hercynienne, dans le
territoire actuel du grand-duché de Bade, franchirent le fleuve à leur tour
et s'emparèrent de cette province qui embrassait tout le pays compris entre
la chaîne des Vosges et le Rhin, c'est-à-dire l'Alsace et la Bavière Rhénane.
Ils y restèrent établis jusqu'à la chute de l'empire et n'en furent chassés
que par les conquêtes de Clor vis et de ses fils. Lorsque
la nouvelle des désastres de la Gaulé fut répandue dans l'empire, elle
souleva contre Stilicon une clameur générale d'indignation et de colère. On
lui attribua avec raison les maux de cette malheureuse province, et comme les
haines populaires vont toujours au-delà de la vérité, on l'accusa même
d'avoir excité les hordes barbares à sortir de leurs repaires et à se saisir
d'une proie livrée sans défense à leur cupidité. Rien ne parait moins
vraisemblable que cette accusation, quoiqu'elle ait été répétée par la
plupart des écrivains contemporains[38]. Bien loin de pouvoir seconder
les vues ambitieuses de Stilicon, l'invasion des Vandales était le plus grand
obstacle qu'il pût rencontrer dans ses projets, dont elle arrêta en effet
l'exécution prête à commencer. Cependant il n'en est pas moins vrai que ses
desseins hostiles contre l'empire d'Orient furent la première cause du
désastre, parce qu'ils le portèrent à dégarnir la ligne du Rhin des troupes
qui la défendaient pour grossir son armée d'Italie[39]. Nous avons déjà fait remarquer
que, dans les siècles précédents, toutes les fois que des mesures semblables
laissèrent ces frontières sans défense, une invasion suévique en fut la
conséquence immédiate. Les mêmes causes produisirent encore les mêmes effets.
Mais ce qui rendait Stilicon plus coupable aux yeux des populations romaines,
c'était son origine barbare. Comme il était issu lui-même de la race vandale,
on lui supposait des intelligences avec ses compatriotes, et l'influence
qu'il avait exercée sur eux jusqu'alors semblait confirmer ces soupçons[40]. D'ailleurs la catastrophe de
Gaïnas avait échauffé les esprits et ranimé le courage du parti romain. On
avait vu comment l'empire d'Orient était parvenu à se débarrasser de
l'influence barbare. L'expédition préparée par Stilicon, son alliance avec
Alaric, dont le but secret était de relever cette influence déchue,
excitaient au plus haut degré la vieille animosité des légions contre les
auxiliaires. On crut pouvoir tenter à Rome ce qui avait si bien réussi à
Constantinople. Sa
conduite contribua encore à accréditer les imputations de ses ennemis. Tout
préoccupé de ses projets personnels contre l'empire d'Orient, il restait
sourd aux cris de détresse de la Gaule. D'abord il avait cru que la terreur
de son nom suffirait pour empêcher les Barbares de passer la frontière.
Trompé dans cette folle confiance, il regardait l'invasion des Suèves comme
un torrent passager, qu'on serait toujours maître d'arrêter ; il se souvenait
que les mêmes contrées étaient restées en proie pendant cinq ans aux
dévastations des hordes allemaniques avant que l'empereur Constant se décidât
à y envoyer Julien. Mais tandis qu'il s'endormait ainsi dans les illusions de
son orgueil, il se tramait contre lui un vaste complot dans lequel était
entré l'empereur lui-même, et dont la population entière de l'Italie seconda
instinctivement l'exécution. Toute
l'année 407 s'était passée dans l'inaction, l'empereur et le sénat s'opposant
au départ de l'armée pour l'Orient, de peur de rester livrés sans défense aux
incursions des Vandales, et Stilicon, de son côté, refusant obstinément de
détacher la moindre partie de ses troupes pour secourir les provinces
envahies. Enfin, au mois d'août de l'année 408, Honorius déclara qu'il
voulait aller visiter l'armée en personne, et, malgré les efforts de son
tuteur pour le détourner de ce projet, il partit subitement de Rome, et se
rendit à Pavie, où étaient campées les légions romaines. A peine y fut-il
arrivé que les soldats se soulevèrent en criant qu'il fallait se débarrasser
des traîtres qui livraient l'empire à ses ennemis. Tous les chefs barbares
qui se trouvaient auprès de l'empereur, tous les hauts fonctionnaires qui
passaient pour amis ou partisans de Stilicon, tombèrent sous les coups de
l'émeute furieuse et les scènes de Constantinople se renouvelèrent avec une
violence qui effraya les auteurs même du complot[41]. Stilicon
était alors à Bologne, où il tenait son quartier-général au milieu des
troupes fédérées. Inquiet du voyage de l'empereur, il s'apprêtait à le
rejoindre lorsqu'il apprit le massacre de Pavie. Il ne put d'abord soupçonner
son pupille, son fils adoptif de s'être associé à cette conjuration
sanglante, et il ne parla que d'aller- délivrer le prince des mains d'une
soldatesque mutinée. Mais lorsqu'il connut la vérité toute entière, son
courage si ferme se troubla ; il vit qu'il s'agissait de commencer une guerre
civile contre le souverain lui-même, et il s'arrêta indécis devant cette
terrible responsabilité. Son hésitation le perdit. Les Barbares qui
l'entouraient, ne le trouvant pas assez prompt à assouvir leur soif de
vengeance, se crurent eux-mêmes trahis par lui, et méconnurent son autorité.
Abandonné de tout le monde, il se réfugia à Ravenne, où il fut saisi et
décapité par ordre d'Honorius. La mort
de ce chef illustre, qui depuis treize ans gouvernait l'empire, fit éclater
de toutes parts les transports d'une haine longtemps comprimée. Son fils
Eucherius fut emprisonné, puis assassiné par ses gardiens ; l'impératrice sa
fille se vit brutalement répudiée, et quelque temps après, le sénat de Rome
fit étrangler son épouse Séréna, cette nièce chérie de Théodose qui avait
servi de mère au jeune empereur[42]. En même temps, tous les
officiers barbares furent condamnés, exilés, dépouillés de leurs emplois et
de leurs biens, et l'exaltation populaire devint telle, que dans toutes les
villes d'Italie on massacra les femmes et les enfants des soldats étrangers qui
servaient sous les drapeaux de l'empire[43]. Par
suite de ces événements, toutes les hautes charges de l'Etat passèrent dans
de nouvelles mains. Un membre de l'aristocratie romaine, Olympius, qui avait
été le chef du complot, dirigea le gouvernement avec le titre de maître des
offices. Le commandement des milices fut partagé entre deux généraux romains,
Varanès et Turpilio. Un autre Romain, Vigilantius, fut mis à la tête de la
garde du prince. Partout l'influence civile et romaine prit le dessus sur
l'influence militaire et barbare. La
réaction fut chrétienne en même temps que nationale. Stilicon, très
indifférent en matière de religion, élevait son fils dans des sentiments
hostiles à l'église[44], et protégeait ouvertement le
paganisme, dont son poète Claudien était l'organe littéraire le plus célèbre[45]. Les nouveaux ministres, au
contraire, se montrèrent catholiques zélés, et un de leurs premiers actes fut
la fameuse loi qui, en donnant force de chose jugée aux décisions des
évêques, même dans les contestations civiles, devint la base des juridictions
ecclésiastiques du moyen-âge[46]. D'autres lois, dirigées contre
les hérétiques et les païens, interdirent sous les peines les plus sévères,
l'exercice des cultes hétérodoxes, et exclurent ceux qui les professaient de
toute fonction administrative et de tout grade militaire. Cette dernière
disposition avait pour but de comprendre dans une exclusion générale les
officiers barbares qu'on n'aurait pu écarter individuellement des emplois,
faute de griefs personnels. Tous se trouvèrent ainsi forcés de quitter le
service ; car les nations qui fournissaient des troupes auxiliaires à
l'empire étaient encore généralement idolâtres, à l'exception des Goths et
des Suèves, convertis par des missionnaires ariens, et par conséquent
hérétiques[47]. L'ensemble
de ces mesures ne tendait à rien moins qu'à opérer une révolution complète
dans l'état politique du monde romain. Depuis plus de cent ans, les barbares
fédérés dominaient dans les conseils et dans les armées de l'empire. Toutes
les forces matérielles, toute la réalité du pouvoir étaient dans leurs mains
; tout se faisait par eux et pour eux ; ils commandaient les troupes, ils
régnaient au nom des empereurs : singulière forme de gouvernement que M. de
Châteaubriand a parfaitement caractérisée en l'appelant l'empire romain
barbare. Et voilà que tout-à-coup, dans l'Orient et dans l'Occident, les
chefs suprêmes des milices fédérées tombent presque au même instant frappés à
mort par l'insurrection victorieuse des populations romaines. Les vieilles nations
de l'Europe secouent le joug sous lequel les Germains et les Slaves
commençaient à lès courber. La civilisation antique, rajeunie par la foi
chrétienne, repousse de son sein la barbarie. Magnifique spectacle ! héroïque
entreprise ! si les hommes qui avaient eu le courage de la tenter, avaient eu
la force de la soutenir. Mais depuis longtemps la corruption morale, cette
gangrène des peuples vieillis, avait épuisé tous les principes de vie dans le
vaste corps de l'empire romain. La dernière tentative qu'il fit pour
recouvrer son indépendance ne fut que le mouvement convulsif d'un cadavre
galvanisé qui se soulève, ouvre des yeux éteints et retombe aussitôt dans
l'affaissement et l'immobilité. L'influence
barbare avait été abattue avec Gaïnas, à Constantinople, avec Stilicon, à
Rome ; mais il lui restait un représentant et un chef plus redoutable encore
que ceux qu'on avait renversés. Le roi des Wisigoths, le commandant général
des milices d'Illyrie, l'audacieux Alaric était debout sur la limite des deux
empires, prêt à attaquer ou à servir l'un ou l'autre, suivant que son intérêt
ou son ambition l’y portait. En reconnaissant Honorius pour maître, c'était
avec Stilicon qu'il avait traité ; ce n'était pas au frère d'Arcadius qu'il
avait offert ses services, c'était au chef vandale, ennemi personnel de la
cour d'Orient, au vengeur de la cause barbare compromise par l'expulsion des
Ostrogoths. La chute et la mort de son puissant allié rompaient par le fait
ses engagements. Les mesures prises par les ministres d'Honorius avec une
précipitation téméraire, l'attaquaient lui-même dans la position légale que
les conventions précédentes lui avaient faite. Des menaces imprudentes furent
lancées contre lui ; les deux empires pouvaient s'unir pour le perdre, et
compléter ainsi la destruction des colonies gothiques fondées par Théodose.
Il dut attaquer pour se défendre, et les moyens d'agir ne lui manquèrent pas. L'armée
d'Illyrie, parfaitement organisée[48] était depuis trois ans sous les
armes, prête à commencer contre l'empire d'Orient l'expédition concertée avec
Stilicon. L'armée d'Italie, au contraire, s'était presque dissoute au milieu
de la réaction violente qui suivit la mort de son général. Les officiers et
les soldats barbares, qui en faisaient la principale force, s'étaient
débandés et accouraient en foule auprès d'Alaric, l'excitant à venger leurs
communes injures. Renforcé par ces désertions, il se mit aussitôt en marche
et pénétra sans résistance jusqu'au centre de l'Italie. Néanmoins, même après
avoir pris les armes, il ne méconnut jamais ouvertement l'autorité de
l'empereur. Il se présenta toujours comme un sujet mécontent, mais non comme
un ennemi. Ses prétentions n'allaient pas même jusqu'à vouloir remplacer
Stilicon et renverser les ministres qui lui avaient succédé. Ses réclamations
étaient purement personnelles, et l'on ne saurait en contester la justice. Il
se bornait à demander que la solde et les rations promises à ses troupes
fussent acquittées, et qu'on l'indemnisât des dépenses qu'il avait faites
pour les préparatifs de l'expédition projetée par Stilicon, et abandonnée par
les nouveaux ministres qui s'étaient empressés de renouer avec la cour
d'Orient les relations les plus intimes[49]. Mais le
parti romain et catholique était alors dans l'ivresse de son triomphe. Fier
d'un premier succès, il se croyait invincible, et les propositions du chef
des Wisigoths furent repoussées avec un dédain insultant. Cependant, tout en
négociant, Alaric ne cessait point d'avancer ; laissant derrière lui
Honorius, enfermé dans Ravenne avec les débris des légions, il arriva bientôt
sous les murs mêmes.de Rome. Cette
grande ville n'avait encore rien perdu de sa splendeur ni de son immense
population. Londres et Paris modernes peuvent à peine donner une idée de
l'étendue et de la richesse de cette capitale du monde et des trésors
accumulés par son aristocratie, dont les revenus se comptaient par millions.
Jusqu'alors les Barbares ne s'en étaient pas une seule fois approchés. Ses
remparts étaient vierges de toute attaque ; et depuis les combats que
s'étaient livrés, dans son enceinte, au Ier siècle de l'empire, les légions
de Vitellius et d'Othon, elle n'avait pas entendu le bruit des armes. Les
malheurs des provinces, ces invasions qui tiennent tant de place dans
l'histoire, ne causaient guère plus d'émotion à Rome, que n'en cause à Paris
la nouvelle d'une razia des Bédouins dans la plaine d'Alger. Aussi la
ville éternelle, la reine des nations, comme l'appelaient ses poètes et ses
rhéteurs, croyait elle-même de bonne foi à son inviolabilité. Le danger était
à ses portes et son orgueil ne voulait point le voir. Aux propositions
toujours modérées de son redoutable adversaire, elle ne répondait que par
d'injurieuses bravades. Mais aucune force réelle n'appuyait cette aveugle
confiance ; et d'ailleurs on chercherait en vain dans l'histoire de tous les
peuples un seul exemple d'une grande capitale assiégée qui ait pu se défendre
avec succès. Dani ces immenses réunions d'hommes, deux fléaux inévitables, la
famine et l'anarchie, paralysent sur-le-champ tous les moyens de résistance.
A peine les troupes d'Alaric furent-elles répandues autour de Rome, que les
vivres y manquèrent. La détresse fut telle qu'on eut recours aux aliments les
plus révoltants, et l'on entendit le peuple demander à grands cris dans
l'amphithéâtre qu'on mît à prix la chair humaine[50]. En même temps les esclaves,
qui formaient la niasse de la classe laborieuse, profitèrent du désordre pour
briser leurs fers ; ils sortirent de la ville au nombre de plus de 40.000, et
vinrent grossir les rangs des assiégeants[51]. L'empereur, avec son armée
désorganisée, ne pouvait envoyer aucun secours. Il fallut se résoudre à
capituler. Alaric consentit à se retirer moyennant une énorme rançon[52], et promit, lorsqu'il serait
payé, de rentrer fidèlement comme auxiliaire sous les drapeaux de l'empire.
En attendant la réalisation de la somme stipulée, il alla passer l'hiver en
Toscane, et continua à négocier avec la cour de Ravenne. Les
événements n'avaient point changé le caractère de ces négociations. C'était
toujours la même modération d'un côté, la même hauteur de l'autre. Les amis
d'Alaric ayant représenté à l'empereur qu'il suffirait, pour s'attacher ce
grand capitaine, de lui donner le commandement des milices tel que l'avait eu
Stilicon, Honorius répondit avec colère que jamais il ne remettrait un tel
pouvoir entre les mains d'un Barbare. Cette réponse apprit à Alaric qu'il
n'avait rien à attendre d'une cour où dominaient à ce point les idées
exclusives du patriotisme romain. Que
fera-il donc dans cette position critique ? Agira-t-il en souverain
indépendant, comme les historiens modernes nous représentent toujours les
rois barbares ? Déclarera-t-il la guerre à l'empire, ou bien se fera-t-il
proclamer lui-même empereur, comme tant de généraux romains en avaient donné
l'exemple ? Non il ne fera rien de tout cela ; car ce qui nous paraît
aujourd'hui si naturel, aurait choqué toutes les idées de cette époque, où la
majesté de Rome exerçait encore sur les esprits une incroyable fascination. Rebuté
dans toutes ses offres conciliantes, Marie n'imagina pas autre chose que de
créer un nouvel empereur, à qui il pût demander ce que le fils de Théodose
s'obstinait à lui refuser. Pour cela, il jeta les yeux sur un membre de cette
aristocratie romaine qu'il venait d'humilier, sur Attale, alors préfet de
Rome. Appuyé par l'armée des Wisigoths, qui s'était rapprochée de la ville,
le nouveau césar n'avait point à craindre de contradicteurs. Le sénat
s'empressa de le reconnaître, et son pouvoir fut consacré par une
inauguration solennelle[53]. Mais,
le croirait-on ? ce fantôme de souverain eut à peine reçu la pourpre
impériale des mains d'Alaric, dont le camp était son unique asile, qu'il
sentit se réveiller en lui les sentiments nationaux, dont tous les esprits à
Rome étaient alors préoccupés. Le principe de méfiance qui avait dicté la
réponse d'Honorius était devenu pour tous les Romains une maxime d'état.
Attale n'osa pas repousser absolument la demande du chef des Wisigoths. Mais,
pour ne pas lui abandonner sans réserve le redoutable héritage d'Arbogaste et
de Stilicon, il rétablit dans le commandement général des milices la division
introduite par Constantin. Alaric fut nommé seulement maitre de l'infanterie.
Un général romain, Valens, qui avait essayé sans succès, quelques mois
auparavant, de combattre les Goths à la tête des légions d'Honorius, eut la
maîtrise de la cavalerie. Une
autre circonstance fit bientôt éclater plus fortement encore la répugnance
instinctive des. Romains pour l'influence barbare. Par suite d'un état de
choses qu'il est nécessaire de connaître pour comprendre les principaux
événements de l'histoire du Bas-Empire, la possession de Rome et même de
l'Italie ne servait à rien tant qu'on n'y joignait pas celle de l'Afrique et
de la Sicile. Depuis le dernier siècle de la république, l'Italie ne pouvait
plus fournir à la nourriture de ses habitants. Dans les partages successifs
des terres conquises par les armes romaines sur les peuples indigènes de la
péninsule, les parts les plus fortes étaient toujours tombées entre les mains
des patriciens, qui, absorbant en outre, par l'usure, les portions de leurs
clients pauvres, avaient ainsi composé ces immenses domaines dont l'étendue
embrassait des provinces entières. C'était contre cette inégalité des
partages que les tribuns du peuple, et particulièrement les Gracchus,
s'étaient élevés avec tank de force. Les hommes libres, par un préjugé qui
s'est conservé dans la noblesse moderne, ne croyaient pouvoir cultiver sans
déshonneur que le sol dont ils étaient eux-mêmes propriétaires. Les
patriciens n'avaient donc, pour faire valoir leurs terres, d'autres bras que
ceux des esclaves travaillant sous le bâton d'un conducteur, comme les nègres
des Antilles. Le système des serfs attachés à la glèbe, et cultivant pour
leur compte, en qualité de métayers, avait été de tout temps usité dans la
Gaule, mais n'était point connu en Italie. Or, la culture par le travail
forcé est la plus chère de toutes : l'expérience de nos colonies le prouve.
Les patriciens trouvèrent donc de l'avantage à laisser leurs terres incultes
et à y faire paître de grands troupeaux, qu'un petit nombre d'esclaves
suffisait à garder et à soigner. Dès les derniers temps de la république, a
n'y avait presque plus de champs labourés en Italie ; on n'y voyait que des
maisons de plaisance ou de vastes pâturages, et tel est encore à peu près
l'état de la campagne de Rome et d'une partie du royaume de Naples. Horace a
constaté l'existence de ces abus en les déplorant. Auguste et les premiers
empereurs avaient tâché d'y remédier ; mais la force des choses rendit
inutiles les moyens de persuasion comme l'autorité des lois[54]. Dans
les premiers siècles de l'empire, les blés nécessaires à la nourriture de
Rome et de l'Italie étaient fournis par l'Égypte et l'Afrique ; la Sicile et
la Sardaigne contribuaient aussi à ces approvisionnements, et, comme nous
l'avons vu, deux flottes étaient constamment en station, l'une à l'orient,
l'autre à l'occident de la péninsule, pour assurer l'arrivée des convois.
Depuis que Constantin eut fondé une nouvelle capitale à Byzance, les blés de
l'Égypte avaient été réservés pour Constantinople. L'Afrique était donc avec
la Sicile la seule source des approvisionnements de l'Italie. Au commencement
du règne d'Honorius, pendant la révolte de Gildon, comte d'Afrique, Stilicon
avait essayé de faire venir des blés de la Gaule[55]. Mais ce pays était encore trop
mal cultivé et trop troublé par les révoltes des serfs et les invasions des
Barbares pour pouvoir fournir d'abondantes ressources. En 409,
lorsqu'Alaric se décida à créer un nouvel empereur, le comte d'Afrique,
Héraclius, était resté fidèle à Honorius et faisait passer tous les convois
de blés à Ravenne, tandis que Rome et le reste de l'Italie manquaient de
vivres. Alaric commençait à sentir dans son camp la famine qui lui avait
livré la capitale du monde, et tous les Romains du parti d'Attale
comprenaient la nécessité de s'emparer de l'Afrique, sous peine d'être forcés
de se soumettre à Honorius sans condition. Alaric demanda en conséquence au
nouvel empereur la permission de passer en Afrique avec ses Wisigoths et
toutes les troupes disponibles, pour ranger ce pays sous ses lois. Mais, par
une remarquable persévérance dans les maximes d'état alors en vigueur, Attale
déclara qu'il ne confierait jamais à des Barbares une province d'où dépendait
la subsistance du peuple-roi, et il envoya en Afrique une armée romaine avec
un général nominé Constantin, qui, à peine débarqué, fut vaincu et tué par
Héraclius[56]. Cette
dernière épreuve dut convaincre Alaric qu'il n'y avait plus de conciliation
possible entre l'orgueil romain et l'influence barbare. Honorius, avec qui il
avait essayé de rentrer en négociation, se montrait plus hostile que jamais.
Cédant à la nécessité, ce prince avait révoqué la loi impolitique qui, sous
prétexte de religion, excluait de ses armées les Barbares qui en faisaient la
force. A l'exemple de l'empire d'Orient, il avait pris à sa solde de
nombreuses troupes de Huns, pour combattre la race gothique par ses ennemis
naturels, et, au moment où un traité paraissait prêt à se conclure, il avait
fait attaquer à l'improviste par ces bandes le camp des Wisigoths. Toutes ces
trahisons, tous ces refus exaspérèrent Alaric et le firent enfin sortir de la
ligne de modération qu'il avait suivie jusque-là. Il laissa un libre cours à
sa colère, et les effets en furent terribles. D'abord, arrachant de sa propre
main le diadème de la tête d'Attale, il brisa l'instrument ingrat dont il
n'espérait plus de services, puis, marchant sur Rome avec son armée, il y
entra le 24 août 410, sans qu'on pût lui opposer aucune résistance[57]. Cette
fois, il agit en ennemi irrité : la ville entière fut livrée au pillage et à
l'incendie. Les églises seules furent épargnées ; car Alaric, quoique arien,
était profondément religieux. Ses soldats escortaient eux-mêmes les vases
sacrés pour les conduire jusqu'aux portes des sanctuaires. Une foule de
citoyens, de femmes et d'enfants trouvèrent dans les temples un asile
inviolable. D'ailleurs, il n'y eut pas de massacre général, mais seulement
des meurtres isolés. Alaric se montra aussi humain qu'il pouvait l'être dans
une ville livrée à la discrétion des soldats. Lui-même semblait comme effrayé
de son audace, tant était grand le respect qu'inspirait encore au monde le
nom de Rome, devant lequel toutes les nations tremblaient depuis huit
siècles. Il ne resta dans la ville que trois jours, et en sortit, traînant
après lui d'immenses trésors, et emmenant prisonniers les principaux
personnages de la cité, parmi lesquels se trouvait Placidie, sœur de
l'empereur, à laquelle il fit toujours rendre les honneurs dus à sa naissance[58]. Le vrai
motif de son brusque départ était l'empressement de reprendre pour son compte
l'expédition arrêtée par le refus d'Attale, et qui était pour l'armée des
Wisigoths une condition d'existence. Son projet était de s'emparer d'abord de
la Sicile, où il pouvait commencer à trouver quelques approvisionnements, et
dans ce but, il avait fait rassembler sur les côtes de la Calabre une flotte
considérable qui fut détruite sur le rivage même par une violente tempête. Le
chagrin qu'il en éprouva joint à l'influence délétère du climat d'Italie,
dans cette saison, lui causa une maladie dont il mourut au bout de peu de
jours, dans la petite ville de Cosenza : Les Goths ensevelirent son corps
avec une masse énorme d'objets précieux dans le lit d'une rivière, dont ils
avaient détourné les eaux, et qu'ils rendirent ensuite à son cours naturel,
afin de dérober à tous les regards et de mettre à l'abri de tous les outrages
les restes de leur roi mort sur une terre ennemie. Telle
fut la fin d'Alaric, de cet illustre chef barbare qui le premier osa attenter
à la sainte inviolabilité de Rome, et porter une main profane sur la cité
vierge et reine. J'ai cru devoir raconter avec détail l'histoire de sa vie,
parce que les événements de cette époque furent le principe et le germe de
ceux qui amenèrent l'établissement des monarchies barbares dans la Gaule, et
surtout parce qu'on peut y puiser des notions exactes sur l'existence des
rois barbares dans l'intérieur de l'empire, et sur la nature de leurs
rapports avec le pouvoir impérial. Certes, si un nom est venu jusqu'à nous,
escorté de cette sorte de grandeur qui s'attache aux idées de domination et
de conquête, c'est celui d'Alaric, deux fois vainqueur de Rome, et par qui
fut prise enfin cette ville qui avait pris le monde suivant la belle
expression de saint Jérôme. Et cependant Alaric était-il un conquérant dans
le sens que nous attachons ordinairement à ce mot ? Voyons-nous en lui un
prince indépendant, envahissant les États de ses voisins, et les forçant de
s'humilier devant ses armes victorieuses ? Fit-il des conquêtes comme
Alexandre, comme César, comme Gengis-khan, comme Napoléon ? Non, sans doute,
et pour le dire, il faudrait démentir tous les récits contemporains. Alaric
ne fut jamais qu'un sujet indocile, allumant la guerre civile dans
l'intérieur de l'empire pour servir ses intérêts et son ambition, comme
l'avaient fait avant lui tant de généraux romains ; mais ne méconnaissant
point en principe l'autorité impériale, et toujours prêt à poser les armes
pourvu qu'on lui accorde quelques faveurs de cour. D'abord commandant d'un
corps auxiliaire dans l'armée de Théodose, il combat fidèlement pour le
maître que ses compatriotes s'étaient donnés en s'établissant comme fédérés
ou colons militaires sur les terres de l'empire. Devenu ensuite l'instrument
des complots de Ruffin, il profite du désordre qu'il a causé pour se faire
donner le commandement de l'Illyrie. Effrayé de la catastrophe de Gaïnas, il
passe du service de l'empereur d'Orient à celui de l'empereur d'Occident, et,
après la mort de Stilicon, il s'arme pour sa défense personnelle, mais sans
cesser d'offrir sa soumission si on veut l'élever à la dignité de commandant
général des milices. Rebuté par Honorius, il se crée un nouveau maitre dans
Attale, et c'est seulement en désespoir de cause, lorsqu'il voit ses services
refusés de toutes parts, qu'il secoue enfin l'esprit d'obéissance, entre dans
Rome en ennemi, et meurt un mois après, comme si cet acte audacieux avait
épuisé ses forces et marqué le terme de sa carrière. Alaric
a fait certainement de grandes choses ; il a porté à l'empire les coups les
plus funestes. Et cependant sa vie n'est point celle d'un conquérant, c'est
celle d'un général insoumis, d'un solliciteur armé. Voilà
ce qu'il m'importait de bien établir avant d'arriver à décrire la formation
des monarchies barbares dans la Gaule. L'histoire des Goths au Ve siècle est
mieux connue que celle des autres peuples, parce que les faits qui les
concernent ont eu pour théâtre le centre même de l'empire, et par
l'importance des résultats ont attiré davantage l'attention des
contemporains. En outre, cette histoire a été moins altérée par les écrivains
modernes, parce que les monarchies fondées par les Goths ne subsistent plus
depuis longtemps, et qu'on n'a point eu intérêt à défigurer leurs annales au
profit des prétentions nationales ou des vanités princières. Pour suivre une
marche rationnelle, pour procéder du connu à l'inconnu, il fallait donc
montrer l'origine des établissements gothiques, avant de rechercher celle des
états créés par les Suèves et les Germains. J'ai fait tous mes efforts, dans ce livre, pour éloigner insensiblement mes lecteurs des préjugés enracinés dans l'instruction scolaire, et de la fausse direction imprimée par les chroniqueurs du moyen-âge à l'étude des premiers temps de nos annales. J'ai essayé de les ramener dans le cercle des traditions authentiques et de la réalité des faits. Si j'ai réussi à les faire entrer dans cet ordre d'idées, ma tâche sera facile. Les événements qui ont accompagné la fondation des monarchies barbares dans la Gaule, ces événements si obscurs et si compliqués dans l'histoire classique, se dérouleront d'eux-mêmes, avec ordre et clarté, conformément au témoignage des documents contemporains. Ce sera l'objet du chapitre suivant. |
[1]
Tunc in palatio Francorum multitudo florebat, dit Ammien Marcellin.
[2]
Ces mouvements avaient été favorisés par la désorganisation de la ligne
défensive du Rhin. La rébellion de Magnence, qui tua l'empereur Constant en 350,
et celle du Franc Sylvanus, proclamé empereur à Cologne en 355, avaient porté
le désordre dans les camps de cane frontière. Pendant ces années de troubles,
les Barbares ruinèrent quarante-cinq villes sur les bords du Rhin, et
dévastèrent une lisière de douze lieues de pays, depuis la source de ce fleuve
jusqu'à son embouchure. Il est à remarquer que toutes les grandes invasions ont
eu lieu dans des circonstances semblables.
[3]
Ammien Marcellin, liv. XVI, c. 2.
[4]
Ammien Marcellin, liv. XVII, c. 8. C'est la première mention que l'histoire
fasse du nom des Saliens.
[5]
Ces faits sont rapportés avec quelque obscurité dans Zosime, lib. III. Cet
auteur donne le nom de Quades, Κουα ςοι, aux
Chamaves ; mais Eunapius leur restitue leur véritable nom en les appelant
Χαυα βοι. Les auteurs grecs du Bas-Empire connaissaient
très mal la géographie de l'Occident. Zosime a confondu les Chamaves avec les
Quades, peuple teutonique des bords du Danube, mieux connu des Orientaux.
[6]
C'est probablement le nom de Charibert corrompu par la prononciation romaine,
de même que Bauton, nom d'un autre chef franc très en faveur à la cour de
Théodose, doit être une forme dégénérée de Baldrick, dont nous avons fait
Baudry.
[7]
Ce corps est mentionné dans la Notice de l'empire sous le nom de Salii
seniores. Il ne faut pas confondre ces corps organisés à la romaine avec
les contingents des Barbares fédérés, armés à leur manière et commandés par
leurs chefs nationaux.
[8]
La composition des armées d'Attila, au Ve siècle, explique la facilité avec
laquelle fut renversée la domination des Goths. Cette puissance était fondée
sur la ruine des nations slaves qui toutes avaient été réduites en esclavage,
ou chassées de leur pays. Lorsque les Huns parurent, ces nations virent en eux
des libérateurs et s'empressèrent d'accourir sous leurs drapeaux ; le rhéteur
Priscus dit avoir vu le champ de bataille où les Goths furent vaincus par la
trahison des Slaves, dolo sannaticœ gentis. Dans la suite les Gépides et
d'autres peuples slaves firent la force des armées d'Attila. La race gothique
elle-même parait s'être divisée dans ce moment de crise. A l'époque de
l'invasion, les Wisigoths étaient la tribu dominante ; ils soutinrent presque seuls
le poids de la guerre, et se retirèrent tous sur le territoire romain. Les
Ostrogoths au contraire n'émigrèrent qu'en petit nombre ; la masse de leurs
tribus s'unit aux Huns, et prit part dans le siècle suivant 1 toutes les
expéditions des bordes tartares.
[9]
L'armée de Gratien était commandée par deux chefs francs, Mérobaude et Vallion.
L'exemple de la désertion fut donné par la cavalerie maure.
[10]
Grégoire de Tours, Hist. Fr., lib. I, c. 38. — Id., Mirac. s.
Mart., lib. IV, c. 10. Quelques historiens ont dit que Maxime avait voulu
s'appuyer, sur la faction encore puissante des Romains idolâtres et avait
promis de rétablir le culte des faux dieux ; mais toute sa conduite dément
cette supposition.
[11]
Sulpice Sévère, Vie de saint Martin. Cet auteur chrétien fait l'éloge de
Maxime.
[12]
De Bell. Gall., lib, VII.
[13]
Il n'y a aucun doute relativement à la situation des cinq premiers peuples.
Danville (Notice de la Gaule) ne se prononce pas sur la position des Cadetes
; il pense seulement qu'on ne doit point les confondre avec les Caletes,
habitants du pays de Caux. Le même auteur fait remarquer que le territoire des
Curiosolites finissant près de Saint-Brienx, il devait y avoir un autre peuple
entre eux et les Osismii : ce peuple ne peut être que les Ambibari.
[14]
Dom Morice, Histoire de Bretagne, liv. Ier.
[15]
Tandis que les sept cités de l'Armorique ne fournissaient ensemble que 6.000
hommes, la cité seule de Beauvais en donnait 10.000, celle du Mans 5.000, etc.
[16]
Vita s. Gildœ. Dans l'idiôme cambrique, Llydaw, Camden.
[17]
Notitia Imperii. Le nom d'Osismiaques, donné aux Maures qui tenaient
garnison dans la Cornouailles, prouve qu'ils y étaient établis à demeure ou
colonisés.
[18]
Arbogaste avait puissamment contribué à la défaite du parti de Maxime. A la fin
du Ve siècle, un de ses descendants, portant le même nom, était comte de
Trèves, où dominaient alors les rois ripuaires. On a une lettre de Sidonius
Apollinaris adressée à cet Arbogaste, contemporain de Childéric.
[19]
Théodose avait dans son armée plus de 20.000 Goths. Jornandès, Hist. Goth.,
c. 28.
[20]
Rufin était maître des offices. Cette éminente dignité mettait dans sa
dépendance tous les officiers attachés à la personne du prince. Le maître des
offices disposait des charges de la cour et de la plupart des emplois civils ;
il présidait à toutes les relations de l'empereur avec le sénat ; il dirigeait
ce que nous appellerions aujourd'hui l'administration du matériel de la guerre
; il était ministre de l'intérieur et de la police, car il axait sous ses
ordres la corporation des agents d'affaires, agentum in rebus, chargés
de transmettre aux gouverneurs de provinces les ordres de l'autorité centrale
et d'en assurer l'exécution ; et celle des curieux, curiosi, qui
surveillaient la marche des affaires sur tous les points de l'Empire. Ce sont
bien là, comme on le voit, les attributions d'un premier ministre.
[21]
En 409, Honorius fit venir de la Dalmatie cinq légions pour défendre l'Italie
contre Alaric ; leur effectif n'était que de six mille soldats. Du temps
d'Auguste, chaque légion était de six mille hommes, et par conséquent en valait
cinq du Bas-Empire.
[22]
Code Théodosien, lib. VII, tit. 13, leg. 12, 13, 14.
[23]
Ce préjugé ne doit point nous étonner : il y a, dans l'histoire de toutes les
nations, de ces époques fatales où elles se méprisent elles-mêmes. Au XVIe
siècle, c'était une opinion généralement reçue, en France, que les mercenaires
suisses ou allemands faisaient seuls la force des armées. Pendant nos guerres
de religion, aucun parti n'aurait cru pouvoir tenir la campagne sans un nombre
suffisant de retires et de lansquenets. Cent ans plus tard, Richelieu écrivait
encore que la France ne pouvait se passer de soldats étrangers.
[24]
Jornandès, Hist. Goth., c. 28.
[25]
In Rufinum, lib. I. Cette satire sanglante fut dictée à Claudien par
Stilicon pour soulever l'opinion contre les partisans du ministre déchu. Le
poète y décrit avec une minutie féroce tous les détails des cruautés exercées
sur le cadavre de Rufin. Claudien avoue lui-même qu'il était soldé par
Stilicon, qui ne lui refusait aucune de ses demandes (De laud. Stil.,
lib. II.)
Ses poèmes sont des pamphlets politiques où l'on peut
étudier mieux que partout ailleurs les intrigues du tuteur d'Honorius et les
haines profondes qui divisaient les deux cours.
[26]
Stilicon avait préparé cet événement en faisant écrire par Claudien une satire
violente contre Eutrope. Le sénat de Constantinople, représentant des restes de
l'aristocratie romaine dans l'Orient, et Léon, général romain qu'Eutrope
voulait opposer aux Goths, y sont tournés en ridicule de la manière la plus
outrageante. Nulle part Stilicon n'a plus ouvertement dévoilé ses vues
ambitieuses. Le poète y fait parler l'Orient, qui appelle le chef vandale à son
aide, et proclame que sa puissante main suffit seule à soutenir les deux
empires (In Eutr., lib. II.)
[27]
Procope, de Bell. Vandal., lib. I, c. 2.
[28]
Code Théodosien, lib. XIII, t. II, leg. 9.
[29]
Friger., in Greg. Turon., Hist., liv. II, c. 9. — Orose, Hist.,
lib. VII.
[30]
Prosper, Chronic., ad ann. 406.
[31]
Hieron., Epist. ad Geruntiam.
[32]
Ils prirent et saccagèrent en passant les villes de Reims et d'Auxerre. La
légende très authentique de l'évêque saint Nicaise, massacré par les Vandales,
constate la prise et le sac de Reims, où ils entrèrent sans résistance et où
ils ne s'arrêtèrent pas. Leur passage à Auxerre est aussi constaté par le
meurtre de l'évêque Fraternus. Ces trois points, Mayence, Reims et Auxerre,
tracent exactement la route des bordes envahissantes, qui durent franchir la
Loire entre Orléans et Nevers.
[33]
Le mot miles indique toujours les soldats légionnaires.
[34]
A l'époque où il écrivait, c'est-à-dire probablement dans les premiers mois de
l'année 409, les Vandales assiégeaient Toulouse, qui ne fut pas prise. Saint
Jérôme, d'accord avec la légende, fait honneur de la délivrance de cette grande
ville au saint évêque Exupère.
[35]
Orose indique bien la rapidité de leur marche par la phrase suivante qui semble
en imiter le mouvement : Rhenum transeunt, Gallias invadunt, directoque
impetu Pyrenœum usque penetrant.
[36]
Apud historicos Germania, nunc Francia vocitatur. Ce passage est de
saint Jérôme lui-même, dans la vie de saint Hilarion. Procope, racontant les
faits que nous venons d'exposer, dit que les Vandales attaquèrent les Germains
qu'on appelle maintenant Francs. De Bell. Vandal., lib. I, c. 3. —
Agathias, liv. I, dit qu'il est évident que les Francs sont les mêmes peuples
qu'on appelait autrefois Germains.
[37]
Je crois même qu'on pourrait leur attribuer aussi le siège de Worms, Vangiones,
dont la, longueur parait incompatible avec la marche rapide des Vandales.
[38]
Saint Jérôme termine la lettre que nous avons citée plus haut, en attribuant
tous ces malheurs à la perfidie de Stilicon, ce traitre demi-barbare, comme il
l'appelle. L'histoire d'Orose et le chronique d'Isidore disent positivement que
les Barbares avaient été soulevés par lui. Orose explique avec détail la
politique de Stilicon, telle que la dépeignaient les rumeurs populaires. Hist.,
lib. VII, c. 27.
[39]
Claudien avoue ce fait, et nous apprend qu'on avait tiré même une légion de la
Grande-Bretagne (De Bello Get.).
[40]
Aussitôt après l'avènement d'Honorius, Stilicon avait parcouru la ligne du
Rhin, et les rois barbares, espérant sire fortune dans l'empire sous un chef de
leur race, s'étaient empressés de venir lui rendre hommage et de lui offrir
leurs services. Ces démonstrations lui avaient inspiré une confiance aveugle
que les événements démentirent, et que Claudien avait exprimée dans les vers
suivants, où il dit, en parlant de la Germanie :
Tam sese
placidam prœstat Stilichonis habenis
Ut nec
prœsidiis nudato limite tentet
Expositum
calcare solum, nec trenseat amnein,
Incustoditam
metuens attingere ripam.
[41]
Zosime, liv. V.
[42]
Stirpe soror, pietate parens, dit Claudien. Ce poète avait adressé à
Serena une pièce de vers où il lui donne le titre de reine. Mais ce titre, que
les impératrices avaient pris depuis Constantin, était alors porté par toutes
les princesses de la famille impériale. Il est probable que Claudien périt dans
la persécution qui enveloppa tous les amis de Stilicon, car on n'a de lui aucun
ouvrage postérieur à cette époque.
[43]
Zosime, liv. V. Orose, liv. VII, c. 38. Cet écrivain chrétien regarde la chute
de Stilicon comme un triomphe pour la religion.
[44]
Orose, liv. VII, c. 38.
[45]
On trouve dans les œuvres de ce poète une épigramme tout-à-fait voltairienne
contre un général romain et chrétien, le duc Jacobus. Les noms des apôtres et
des saints y sont livrés au ridicule.
[46]
Code Justinien, liv. Ier, t. 4, l. 8. Cette loi est datée des ides de
décembre 408.
[47]
Salvianus, de judicio Dei.
[48]
En qualité de commandant général de l'Illyrie, Marie avait eu à sa disposition
les magasins, les arsenaux, les ateliers de la province, et il en avait profilé
pour compléter l'armement de ses troupes et les approvisionner abondamment de
tout le matériel nécessaire à la guerre. Ce fait est encore confirmé par
Claudien, qui fait dire à Alaric lui-même (De Bello Get.)
[49]
Orose rend justice à la modération du chef des Wisigoths, de cette nation, qui
ne voulait que la paix et un établissement quelconque dans l'empire. Hist.,
liv. VII, c. 27.
[50]
Hieron., epist. ad Principiam. Ces lettres, écrites au temps même de
l'événement, sont comparables aux plus beaux morceaux d'éloquence que nous a
légués l'antiquité. Saint Jérôme et l'évêque Salvien surent élever leur style à
la hauteur des grandes calamités qu'ils avaient à décrire. Ces deux écrivains
mériteraient d'être mieux connus et plus souvent cités.
[51]
La même chose arriva dans toutes les villes assiégées par les Barbares, et l'on
ne peut douter que les serfs des campagnes ne se soient souvent aussi joints à
eux. Ce fut là une des principales causes de la facilité des invasions et de
l'accroissement que prenaient les bandes barbares à mesure qu'elles avançaient
dans les provinces. Les Vandales n'avaient pas plus de cinquante mille hommes
lorsqu'ils entrèrent dans la Gaule ; ils en comptaient quatre-vingt mille,
lorsqu'ils passèrent en Afrique. Les pirates normands de l'époque
carlovingienne, les bandes anglaises, au XIVe siècle, se recrutèrent également
dans la population serve des campagnes.
[52]
Cette rançon peut donner une idée des richesses de la ville. Alaric demanda
5.000 livres d'or, 30.000 d'argent, 4.000 tuniques de soie, 3.000 peaux teintes
en écarlate et 3.000 livres d'épiceries. (Zosime, liv. V.) Il est à remarquer
que la soie et les épiceries se vendaient alors presqu'au poids de l'or. La
capitulation de Rome parut aux contemporains un fait incroyable. Epist, ad
Geruntiam.
[53]
Procope, de Bell. Vandal., lib. I. Outre l'appui des Goths, Anale avait
celui du parti païen, encore puissant à cette époque. Pendant le siège de Rome,
la populace, toujours attachée dans le fond du rieur au culte de ses dieux,
avait forcé les magistrats à rétablir les cérémonies du paganisme. (Zosime,
liv. v.) Anale s'annonçait comme le défenseur des païens et des hérétiques
contre la réaction catholique, signalée par les mesures intolérantes des
ministres d'Honorius. Il obtint ainsi une des conditions de la légitimité
impériale, l'assentiment du sénat ; mais comme il lui manqua l'adhésion des
autres empereurs, ou l'unanimité, il a été mis par l'histoire au nombre des
tyrans ou usurpateurs.
[54]
Horace, lib. II, od. 15. Ces plaintes étaient inspirées au poète par Auguste,
qui avait fait écrire dans le même but les Géorgiques de Virgile. Tibère, dans
une lettre adressée au sénat, à l'occasion des lois somptuaires, signalait la
décadence de l'agriculture, en Italie, comme un des plus désastreux résultats
de l'extension du luxe (Tacite, Annales, liv. III, c. 54). Le même
empereur fit une loi pour contraindre tous les gens riches à placer en
acquisition de fonds de terre en Italie les deux tiers de leurs capitaux
(Tacite, Ann., liv. VI, c. 57). Mais cette loi ne put être exécutée, et
depuis, les abus allèrent toujours en croissant.
[55]
Claund., de laud. Stil., lib. II.
[56]
Procope, de Bell. Vandal., lib. I.
[57]
Procope, de Bell. Vandal., lib. I. Il semble résulter des traditions
populaires rapportées par cet historien que les portes de la ville furent
ouvertes par les esclaves.
[58]
Orose, liv. VII, c. 39 et 40. Une grande partie de l'aristocratie romaine était
sortie de la ville dès le premier siège, et s'était dispersée en Afrique et en
Asie. Quelques-unes de ces familles opulentes possédaient dans ces contrées de
vastes domaines, et y retrouvèrent la richesse et le luxe. Mais d'autres
restèrent dénuées de ressources, et saint Jerôme vit mendier à Bethléem de
nobles dames, naguère servies par des milliers d'esclaves. Ces fugitifs
portèrent partout l'effrayant récit des malheurs de Rome, et jamais aucun
événement ne produisit une impression plus étendue et plus profonde. Saint
Jérôme fut encore, dans cette circonstance, l'éloquent interprète de la douleur
publique : Un bruit terrible arrive de l'Occident, dit-il, dans sa lettre à Principia.
Plus tard, dans la préface d'Ezéchiel, il exprima par une phrase, vraiment
biblique, ses tristes préoccupations.