ÉTUDES SUR L'HISTOIRE, LES LOIS ET LES INSTITUTIONS DE L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE

TOME PREMIER

 

CHAPITRE III.

Changements dans l'organisation de l'Empire.

 

 

EN donnant une existence officielle au christianisme, en faisant asseoir sur le trône la religion des apôtres, et en proclamant ses doctrines comme bases futures de la morale publique et des croyances nationales, Constantin acheva de détruire ce qui pouvait exister encore des vieilles institutions romaines, que tous les empereurs, depuis César, n'avaient jamais cessé de battre en brèche. Avec le christianisme disparaissait le culte de Rome et la majesté, c'est-à-dire le caractère sacré de ses murailles, de ses temples, de ses aigles, de son sénat, de ses magistrats et de ses lois.

Déjà, depuis plus d'un siècle, le peuple romain n'existait plus. Le décret de Caracalla n'en avait laissé subsister que le nom, dérisoirement étendu à une foule de nations, qui toutes différaient de race, de mœurs, de religion, de langage. Cependant un lien commun rattachait encore ces éléments hétérogènes à la ville souveraine du monde, et centre de tous les pouvoirs terrestres. Ce lien était la majesté divinisée du sénat et de l'empire, représentée par le culte qu'on rendait en tous lieux à Rome et aux empereurs. Chaque nation avait ses dieux, ses prêtres, ses sacrifices ; mais toujours à côté des temples nationaux s'élevait l'autel consacré à Rome et aux césars, image vivante de la puissance romaine. Les Chrétiens, en refusant de se prosterner devant ces autels, se mettaient seuls en dehors de la grande unité du monde païen. Et remarquons bien que c'était toujours à la déesse Rome, au dieu Auguste, à la fortune de l'empire qu'on voulait les forcer d'offrir les victimes et l'encens. Leur refus était une négation du droit divin de la république personnifiée dans les successeurs de César. De là les persécutions acharnées dont ils furent si longtemps l'objet[1].

Vainqueurs enfin, et maîtres du pouvoir par l'adhésion publique de Constantin, ils brisèrent la chaîne religieuse que le paganisme avait forgée, et substituèrent à l'unité temporelle de l'empire, l'unité spirituelle de la république chrétienne, où toutes les distinctions de race, de condition, de prééminence sociale, s'effaçaient devant le grand principe de l'égalité des hommes aux yeux de Dieu.

Ainsi se trouvait arrachée de ses fondements la pierre angulaire de la puissance romaine, et dès lors toutes les parties de ce vaste édifice commencèrent à se disjoindre successivement. Le christianisme, sous le point de vue politique, pouvait être considéré comme une réaction de tous les peuples asservis contre la souveraineté de Rome. Aussi rencontra-t-il ses adversaires les plus obstinés dans les familles patriciennes, seuls débris vivants (les institutions de la république, et les dieux du paganisme eurent leurs derniers autels dans le sénat.

Les grandes révolutions dans l'ordre moral et religieux sont toujours suivies d'une réaction correspondante dans l'ordre matériel. En effaçant des enseignes militaires le monogramme du sénat et du peuple pour y substituer celui du Christ, en ceignant le diadème au lieu de la couronne de laurier, en abandonnant la toge pour revêtir l'habit militaire des Gaulois, ou les robes traînantes des rois de l'Orient, enfin en transportant à Byzance le siège de l'empire[2], Constantin annonça au monde que tout ce qui restait de l'ancienne Rome allait disparaître, tout, jusqu'aux noms et aux emblèmes qui avaient survécu aux réalités proscrites.

En effet, si l'on vit seulement alors abolir les titres et les insignes de la plupart des vieilles dignités romaines, depuis longtemps déjà l'action réelle des pouvoirs divers qui émanaient autrefois du peuple ou du sénat était venue se concentrer et se perdre dans l'influence des préfets du prétoire, organes immédiats de la puissance illimitée des empereurs. Quelques mots d'éclaircissements sont ici nécessaires pour remonter à l'origine de cette singulière dignité et des autres pouvoirs nouveaux qui finirent par se substituer entièrement aux anciennes magistratures.

Sous la république, les magistrats, quelles que fussent l'élévation et l'importance de leurs charges n'avaient à Rome d'autre garde que les licteurs. Mais il n'en était pas de même dans les provinces où les proconsuls et les préteurs exerçaient une autorité bien plus étendue que celle même des consuls dans la ville.

Chaque année le sénat distribuait les provinces par la voie du sort entre les consuls qui sortaient de charge et les personnages nouvellement élevés à la préture. Quelquefois cependant, on disposait d'une province par une loi ou par un sénatus-consulte spécial, comme on fit pour la Gaule en faveur de César. En général le pouvoir proconsulaire n'était déféré que pour un an ; mais on le prorogeait d'année en année si les circonstances paraissaient l'exiger. César garda ainsi le gouvernement de la Gaule pendant neuf ans, et lorsqu'on voulut lui désigner un successeur, il fit marcher son armée contre Rome et le sénat. Les proconsuls différaient des préteurs par les insignes de leur dignité plutôt que par la nature de leurs fonctions, car on vit la plupart des provinces gouvernées tantôt par un préteur, tantôt par un proconsul, et dans les deux cas, le pouvoir était le même, c'est-à-dire à peu près illimité. Les gouverneurs de provinces, soit proconsuls, soit préteurs, réunissaient dans leurs mains toutes les branches de l'autorité. Ils rendaient la justice, ils levaient les impôts[3], ils commandaient les troupes, et tout cela sans autre contrepoids que la chance à peu près illusoire d'un acte d'accusation porté par les habitants de la province devant le sénat, où les malheureux opprimés avaient pour juges les collègues et les émules de leur oppresseur. Aux yeux de l'aristocratie romaine, l'administration des provinces était pour les consuls sortant de charge un moyen de réparer leur fortune toujours dérangée par les dépenses énormes qu'il fallait faire pour acheter les suffrages du peuple et pour soutenir l'éclat de la dignité consulaire. Aussi recherchait-on de préférence les départements les plus riches et où il était le plus facile de ramasser beaucoup d'argent. Mais, sous le rapport du pouvoir, la distinction la plus réelle qui existât entre les gouverneurs de province était celle qui résultait de l'état de guerre et de l'état de paix.

On appelait provinces désarmées, provincias inermes, celles où il n'y avait pas de troupes, et provinces armées, celles où il y avait des soldats à commander et une guerre à soutenir. Les gouverneurs des provinces armées avaient le commandement, imperium ; ceux des provinces désarmées n'avaient que le pouvoir civil, potestas[4]. Lorsque les magistrats n'avaient que le pouvoir civil, on jurait de se conformer à leurs actes légaux, ce qui s'appelait jurare in acta ; mais lorsqu'ils avaient le commandement, lorsqu'ils étaient in imperio, suivant l'expression officielle, c'est-à-dire empereurs, imperatores, les militaires placés sous leurs ordres juraient d'exécuter tout ce que le général leur dirait de faire, jurabant in verba. Il y avait là toute la différence qui sépare l'autorité légale du pouvoir absolu.

César, dans sa dictature, s'était arrogé le droit de disposer de toutes les provinces, et il se préparait à en faire la distribution entre ses partisans, lorsqu'il fut assassiné par ceux mêmes auxquels il destinait les plus hauts emplois. Auguste, plus adroit, entra en partage avec le sénat ; il lui abandonna toutes les provinces désarmées, provincias inermes, qui continuèrent à être assignées par la voie du sort ou par des sénatus-consultes spéciaux aux préteurs et aux consuls sortant de charge[5]. Mais il se fit conférer à perpétuité le pouvoir proconsulaire dans toutes les provinces armées, et par conséquent, le commandement de toutes les troupes de la république. Il résulta de là qu'Auguste et ses successeurs se trouvèrent être les seuls magistrats qui fussent in imperio, qui eussent la dignité d'empereurs, imperator, et ce fut pourquoi ce titre leur fut donné de préférence à ceux de toutes les autres magistratures dont ils étaient revêtus. Après la mort d'Auguste, les consuls, le sénat et le peuple prêtèrent serment à Tibère dans la forme usitée envers les magistrats in imperio, ce qui s'appelait jurare in verba[6]. Dès lors il n'y eut pas plus de liberté à Rome qu'il n'y en avait sous la république dans les provinces livrées à l'arbitraire des généraux ou imperatores,

La puissance d'Auguste et celle de ses successeurs se forma par la réunion sur une seule tête des principales dignités de la république. Mais aucune des magistratures urbaines, ni le consulat, ni le tribunat, ni le pontificat, ni la censure ne leur donnaient le droit de s'entourer d'une garde, et de condamner des citoyens à mort. C'étaient là des pouvoirs dont les proconsuls in imperio, les imperatores jouissaient seuls dans les provinces, et ce fut à ce titre que les empereurs s'emparèrent de ces deux grands instruments de tyrannie, On ne doit donc pas s'étonner qu'ils aient préféré à tout autre titre celui d'imperator, et il est permis de dire que la puissance impériale ne fut, en réalité, que le pouvoir proconsulaire rendu perpétuel et étendu à toutes les parties de l'état. Le peuple romain alors souffrit à son tour le despotisme écrasant que les magistrats républicains avaient fait peser sur les nations soumises à son joug. Néron fut un Verrès qui, au lieu de la Sicile, avait Rome et le monde à gouverner[7]. C'est donc dans les attributions et dans l'entourage des proconsuls qu'il faut chercher l'origine des pouvoirs qui, sous l'empire, remplacèrent les dignités de la république.

Les proconsuls et les préteurs, dans leurs provinces, ne se contentaient point d'une simple garde d'apparat comme celle des licteurs. Ils avaient toujours auprès d'eux des cohortes légionnaires chargées de faire respecter leur personne et d'exécuter leurs ordres ; ces cohortes furent appelées prétoriennes, parce qu'elles veillaient spécialement à la garde du prétoire, c'est-à-dire du lieu où se rendait la justice[8]. Auguste et ses premiers successeurs, investis à perpétuité du pouvoir proconsulaire et du commandement, imperium, conservèrent auprès d'eux, à Rome même, leurs cohortes prétoriennes, garde officielle à laquelle ils confiaient l'exécution de tous leurs ordres. Les prétoriens faisaient plutôt le service d'appariteurs que le métier de soldats[9] ; ils portaient toutes les lettres adressées à l'empereur ou écrites par lui[10] ; ils arrêtaient les accusés ou les suspects, et les gardaient prisonniers jusqu'à la décision du prince ; ils conduisaient les bannis au lieu de leur exil, et égorgeaient ceux que l'empereur avait condamnés ; on leur donnait des missions de confiance telles que la garde des registres, des papiers, des trésors du prince[11] ; ils le suivaient à la guerre, l'escortaient dans ses voyages et l'accompagnaient dans les cérémonies publiques. Mais c'était la garde germaine qui veillait dans l'intérieur du palais, service tout personnel et semblable à celui que faisaient les esclaves armés dans les maisons des riches patriciens[12].

On n'avait alors aucune idée de la séparation des fonctions civiles et militaires. Tout général d'armée était juge suprême dans l'étendue de son commandement. Tout préteur commandait les troupes lorsqu'il y avait une armée dans sa province[13]. L'empereur, commandant en chef de toutes les armées de la république, était en même temps le premier des magistrats, l'interprète souverain des lois, et l'on appelait à son tribunal des jugements rendus sur toute espèce de causes dans les provinces même les plus éloignées, On conçoit d'après cela qu'elle dut être l'influence immense du chef des cohortes prétoriennes chargé de pourvoir à l'exécution matérielle de toutes les volontés, de toutes les décisions du prince. C'était lui qui transmettait les ordres du commandant suprême à tous les corps de troupes, à tous les gouverneurs de provinces ; c'était encore lui qui répondait aux consultations adressées des divers points de l'empire, sur des questions d'administration ou de droit civil ; tout passait nécessairement par ses mains, et son influence se faisait ainsi sentir à tous les agents de l'autorité.

Pour exercer des attributions aussi étendues et aussi variées, il ne suffisait plus d'être un bon officier, il fallait connaître les lois et montrer dans la conduite des affaires une capacité qu'il est rare de rencontrer dans les camps. C'est pourquoi, dès les premiers temps de l'empire, on vit des préfets du prétoire qui n'avaient jamais porté les armes. D'ailleurs cette fonction de préfet, prœfectura, n'était point précisément un grade militaire ; c'était un commandement temporaire et spécial que les proconsuls confiaient à qui ils voulaient dans leurs provinces[14] ; ordinairement ils chargeaient quelqu'un de leur maison de commander leurs cohortes prétoriennes. Les premiers empereurs firent de même en appelant à ce poste jusqu'à des affranchis, tels que Nymphidius, sous Néron[15]. Dans le IIe siècle, la science du droit civil devint une des premières qualités qu'on recherchait dans les préfets du prétoire : Macrin, qui fut préfet avant d'être empereur, avait commencé par exercer la profession d'avocat. Les célèbres jurisconsultes Papinien et Ulpien furent préfets du prétoire sous Septime et Alexandre-Sévère. Au IIIe siècle le caractère civil finit par prédominer entièrement dans ces fonctions qui n'avaient été d'abord qu'un emploi subalterne de la milice.

Les préfets du prétoire, dépositaires de tous les secrets de l'empire, instruments nécessaires de tous les actes du pouvoir suprême, s'étaient rendus redoutables même à leurs maîtres. Ils firent assassiner ou déposer dix empereurs et élevèrent souvent leurs vues ambitieuses jusqu'au trône. Pour ôter à ce pouvoir exorbitant ce qu'il avait de dangereux, Constantin acheva de le dépouiller de tout caractère militaire. Il supprima les cohortes prétoriennes qui, sous les derniers empereurs, avaient été déjà remplacées dans leur service auprès du prince par une garde intérieure qu'on appelait les domestiques, domestici, et après avoir ainsi ôté aux chefs du prétoire leurs soldats, il leur interdit tout autre commandement de troupes, et les réduisit à des attributions purement administratives. Ce fut alors que, pour la première fois, l'autorité civile fut séparée de l'autorité militaire, innovation immense et dont l'antiquité n'offrait pas un seul exemple[16].

Le nombre des préfets du prétoire variait suivant le caprice des empereurs. Mais il y en avait presque toujours eu en même temps deux ou trois qui se partageaient le commandement des cohortes et les diverses attributions de leur charge. Constantin fixa leur nombre à quatre et divisa l'empire en autant de grands départements dont il leur confia l'administration. Le premier était composé de l'Asie, de l'Égypte et de la Lybie ; le second, de la Mésie et de la Thrace ; le troisième, de l'Italie et de l'Afrique ; le quatrième, de l'Espagne, de la Grande-Bretagne et de la Gaule. Cette division répondait à celle que Dioclétien avait adoptée en partageant l'empire avec ses collègues ; elle en était la conséquence, et on la voit se reproduire dans tous les événements postérieurs. Au lieu d'être, comme autrefois, attachés à la personne de l'empereur, ce qui avait été la première source de leur puissance, les préfets furent tenus de résider dans leurs gouvernements où ils ne furent plus que les premiers magistrats civils.

Pour les remplacer dans leurs fonctions militaires, qui étaient en quelque sorte celles de chefs de l'état-major général des armées de l'empire, Constantin créa deux commandants supérieurs ou maîtres des milices, l'un pour la cavalerie, l'autre pour l'infanterie, et plaça sous la direction de ces officiers, les troupes de toutes armes et de toute origine, légionnaires, fédérés, auxiliaires soldés, lètes ou Barbares. Ces deux chefs de la hiérarchie militaire étaient égaux en dignité aux préfets du prétoire, chefs de la hiérarchie civile[17], et c'était par leur intermédiaire que les ordres de l'empereur se transmettaient aux commandants particuliers des armées et des provinces. Mais ici, pour bien faire comprendre ce qu'étaient ces commandants inférieurs, je suis encore obligé de remonter aux premiers temps de l'empire.

Lorsqu'Auguste se fit donner le pouvoir proconsulaire dans la moitié des provinces de la république, en choisissant les plus importantes et les plus difficiles à gouverner, il ne pouvait avoir l'intention de les administrer par lui-même ; il les fit régir par ses lieutenants, legati.

C'était encore un ancien usage des proconsuls que de se faire aider dans l'administration des provinces et dans la conduite des armées, par des lieutenants qu'ils désignaient eux-mêmes, et qui tenaient d'eux tous leurs pouvoirs. Bien différents des questeurs qui étaient des magistrats indépendants, exerçant une charge publique, quoique subordonnés aux proconsuls et aux préteurs, les lieutenants n'agissaient qu'en vertu d'une délégation particulière qu'on leur retirait à volonté, et qui cessait de plein droit avec les pouvoirs de celui qui la leur avait conférée. Ainsi ils ne pouvaient jamais de leur chef avoir le commandement, imperium ; car ils n'étaient pas même magistrats. Des officiers placés dans cet état de dépendance personnelle convenaient parfaitement pour établir la puissance d'un seul. Auguste le sentit et leur délégua toutes ses fonctions d'imperator. Il en créa un grand nombre et les partagea en deux classes : la première, était celle des lieutenants-consulaires, qu'on pourrait comparer à nos généraux de division, et auxquels il confia le gouvernement des principales provinces, telles que la Gaule, l'Espagne, la Syrie ; la seconde, celle des lieutenants-légionnaires, espèces de généraux de brigade qui remplirent les fonctions des anciens legati, en commandant les légions, sous les ordres des lieutenants consulaires[18]. Un simple chevalier romain gouverna l'Égypte avec le titre de préfet, dont nous avons indiqué plus haut la portée. Les flottes, dont les équipages étaient composés d'affranchis, de condamnés et de la lie des milices, furent également placées sous les ordres de préfets qui souvent étaient eux-mêmes des affranchis. Les gouvernements d'une moindre importance, tels que la Rhétie, la Thrace, la Mauritanie furent laissés à des procurateurs.

Ces derniers n'étaient originairement que des agents d'affaires chargés d'administrer dans les provinces les immenses domaines des riches patriciens, et de faire valoir leurs fonds en prêtant à grosse usure aux villes et aux particuliers. Auguste qui, par les confiscations des guerres civiles, avait partout des terres, des esclaves et de l'argent, avait aussi partout des procurateurs, qui, s'appuyant du nom du prince dont ils défendaient les intérêts, acquirent bientôt une influence égale à celle des magistrats. Cependant, sous le règne de Tibère, un procurateur ayant été accusé de concussion par les habitants de l'Asie-Mineure, le prince déclara qu'il ne lui avait donné de droit que sur ses esclaves et sur la gestion de sa fortune privée, que s'il avait usurpé les pouvoirs du préteur, s'il s'était permis de disposer des soldats, il avait outre-passé ses attributions[19]. Tel était en effet l'ordre légal ; mais la puissance de fait des procurateurs n'en continua pas moins de s'accroître. L'empereur Claude déclara publiquement que les décisions de ses procurateurs devaient avoir autant de force que les jugements prononcés par le prince lui-même et fit rendre un sénatus-consulte dans ce sens[20]. Depuis ce temps les procurateurs eurent tous les pouvoirs des anciens préteurs ; ils rendirent la justice, ils commandèrent les troupes, et, dans l'anarchie qui suivit la mort de Néron, un d'eux osa même aspirer à l'empire[21].

On voit, au surplus, que tous ces fonctionnaires n'avaient d'autre autorité que celle qu'ils tenaient de la délégation de l'empereur, seul magistrat cum imperio. Néanmoins les premiers Césars envoyèrent quelquefois dans les provinces des personnages de leur famille avec le titre et les pouvoirs d'imperator. Tibère eut ces pouvoirs sous Auguste[22], et Germanicus, sous Tibère. Ainsi on peut dire que, dès cette époque, on vit en même temps plusieurs empereurs, ce qui devint une règle presque constante dans les siècles postérieurs, lorsque le poids de l'empire en décadence fut trop pesant pour un seul.

Quoique les lieutenants n'eussent par eux-mêmes aucune puissance légale, ils n'en exerçaient pas moins toutes les attributions du pouvoir proconsulaire ; ils gouvernaient les peuples, ils commandaient les armées. Aussi étaient-ils, après l'empereur, les seuls dignitaires investis d'une autorité réelle ; car les magistratures urbaines, y compris le consulat, n'étaient plus que de vains simulacres d'honneurs. De là vint que les fonctions de lieutenant furent considérées comme un acheminement à l'empire, et toutes les fois que l'ordre régulier de succession au frêne impérial fut violemment interrompu, comme après les assassinats de Néron, de Commode et d'Alexandre Sévère, on vit chaque armée vouloir faire à son tour un empereur du lieutenant qui la commandait.

Pour abattre cette redoutable puissance des lieutenants, les empereurs, après l'anarchie et les guerres civiles qui désolèrent le monde romain à la fin du IIIe siècle, prirent le parti de ne plus confier le commandement des principales armées et la direction des grandes opérations militaires, qu'à des parents ou à des amis dévoués qu'ils associaient à la puissance impériale, afin de les intéresser au maintien de ce pouvoir dont on leur abandonnait une large part. Ce fut ainsi que Dioclétien s'associa d'abord Maximien et ensuite Constance Chlore et Galère. Mais ces chefs suprêmes qui se partageaient les commandements ou si l'on veut le territoire de l'empire, à peu près suivant la division des quatre grandes préfectures établies par Constantin, ne pouvaient diriger que les forces actives, les troupes actuellement en campagne. Il fallait des officiers en sous ordre pour présider aux détails de l'administration militaire et pour commander les troupes qui faisaient sur les frontières un service permanent et purement défensif. Nous avons vu que dans les premiers temps de l'empire toutes les légions étaient cantonnées sur les limites du territoire romain et qu'il n'y avait aucun corps d'armée dans l'intérieur. Pendant les discordes civiles du IIIe siècle, elles abandonnèrent les camps des frontières qui furent alors ouvertes aux Barbares. Pour éviter cet inconvénient à l'avenir, on organisa des corps stationnaires qui ne devaient jamais quitter les frontières et qu'on appelait pour cette raison milites limitanei[23] ; ces corps, qui étaient appuyés par un grand nombre de lètes ou d'auxiliaires barbares colonisés, furent placés sous les ordres de commandants particuliers qu'on appela duces ou chefs des troupes. Chacun de ces ducs était chargé de garder une certaine étendue de frontière qu'on nommait tractus[24], et exerçait dans les limites de son commandement toutes les attributions militaires des anciens lieutenants-consulaires. Quant à ces derniers, Constantin fit pour eux ce qu'il avait fait pour les préfets du prétoire ; il acheva d'annuler leur influence en les réduisant à des fonctions purement civiles. On leur confia l'administration des principales subdivisions des quatre grandes préfectures ; les gouverneurs des provinces moins considérables prirent le titre de présidents, prœsides[25]. Ces consulaires et ces présidents remplaçaient, dans l'ordre civil seulement, les préteurs et les procurateurs ; les préfets étaient leurs supérieurs immédiats. Tous ces magistrats n'avaient aucune autorité sur les soldats, qui n'obéissaient qu'aux maîtres des milices, aux ducs et aux comtes, selon la loi que nous avons citée plus haut

Cette dignité de comte, comes, ayant pris une grande importance dans les derniers temps de l'empire et surtout dans les premiers siècles de la monarchie mérovingienne, nous devons nous y arrêter un moment.

Le mot comes en latin signifie compagnon. Sous la république les riches patriciens ne sortaient jamais sans être accompagnés d'un nombreux cortège de parents, d'amis, de clients et d'esclaves ; c'était ce qu'on appelait leur compagnie, comitatus. Une insurrection militaire ayant éclaté pendant un festin que donnait l'empereur Othon, « les sénateurs, dit Tacite, se dispersèrent à la hâte, isolément et sans leur entourage ordinaire de compagnons et d'esclaves[26]. » C'étaient ces compagnons qui, suivant l'expression d'Horace, suivaient Mécène comme son ombre. Ce même cortège entourait les patriciens dans leurs voyages[27], et à plus forte raison, lorsqu'ils allaient prendre possession du gouvernement d'une province. Dans ce cas ils emmenaient ordinairement avec eux des jeunes gens de famille noble qui commençaient ainsi leur carrière politique et se formaient à la pratique des affaires. Cet usage devint si général qu'un règlement de César défendit aux fils des sénateurs de sortir de l'Italie autrement qu'en la compagnie d'un magistrat[28]. Lui-même avait fait ses premières armes dans l'Asie-Mineure comme compagnon ou commensal du préteur Thermus[29]. On employait indifféremment ces deux mots de compagnon ou commensal, comes ou contubernalis ; car tous ceux qui accompagnaient un magistrat mangeaient à sa table. Cet entourage des préteurs et des proconsuls était un des fléaux des pauvres provinciaux. En route, cette foule de protégés, d'affranchis et d'esclaves était logée chez les habitants des villes et défrayée de tout à leurs dépens. Dans la province c'étaient autant de sangsues dont il fallait satisfaire l'avidité, et qui exploitaient à l'envie le crédit et la puissance de leur patron.

La position de ces compagnons peut être comparée à celle des aides-de-camp de nos généraux et des secrétaires particuliers de nos préfets ; ils n'étaient point précisément fonctionnaires publics ; ils étaient les hommes du proconsul ou du préteur qui choisissait parmi eux ses lieutenants et ceux à qui il donnait des commandements particuliers, prœfecturas. Aussi les lieutenants, les préfets et les compagnons étaient-ils mis sur la même ligne. Cicéron, parlant d'Appius, son prédécesseur dans le gouvernement de la Cilicie, et n'en parlant, suivant l'usage, que pour en dire du mal, lui reproche les excès de son entourage : Quid dicam de illius prœfectis, comitibus, legatis ? P[30] Souvent le magistrat confiait aux jeunes gens qui l'accompagnaient des missions importantes de diverse nature. Ainsi César fut envoyé par le préteur Thermus, en Bithynie, pour ramener devant Mytilène la flotte qui était alors dans l'Hellespont[31]. Ainsi Cicéron écrit à Atticus que, ne pouvant se rendre lui-même dans l'île de Chypre qui dépendait de son gouvernement, il y envoyait C. Volusius, gendre d'un de ses amis, pour y juger les procès des citoyens romains[32]. Les compagnons des magistrats, les comites ou comtes rendaient donc la justice et commandaient les troupes dès le temps même de la république ; seulement ils ne faisaient rien de tout cela en leur nom ; ils n'agissaient qu'au nom de leur patron et sous sa responsabilité.

Sous l'empire, lorsque le pouvoir proconsulaire ou impérial — car ces deux mots expriment la même chose —, concentré dans la main d'un seul, domina tous les autres pouvoirs, les lieutenants, les préfets, les compagnons, les procurateurs, les affranchis même, tous ceux enfin qui composaient l'entourage privé du proconsul, s'emparèrent de l'autorité réelle, et ne laissèrent aux anciennes magistratures que les vains dehors d'une puissance qui n'existait plus.

Les premiers Césars eurent à Rome leur compagnie, comitatus, que les historiens appellent quelquefois leur cohorte[33], de même qu'ils avaient leurs gardes prétoriennes et tous les autres accessoires du pouvoir proconsulaire. On reprochait à Tibère de ne donner à ses compagnons que la table sans les gratifications qu'il était d'usage de leur distribuer[34]. Mais même sous un prince avare, il était très avantageux d'être au nombre des commensaux de l'empereur ; car c'était parmi eux qu'on prenait les lieutenants et les procurateurs qui gouvernaient les provinces, et en général il n'y avait pas de voie plus sûre pour arriver à toutes les charges honorifiques ou lucratives. Néanmoins, les compagnons du prince ne remplirent pendant longtemps, à ce titre seul, aucune fonction publique. On commença par leur confier, dans la maison de l'empereur, des charges de cour, des emplois en quelque sorte domestiques. Un comte ou compagnon fut chargé de tenir les états de recettes et de dépenses, comes rationalis ; un autre eut la surveillance des bâtiments, comes domorum[35] ; il y eut un comte des largesses, comes largitionum[36], et des comtes de l'écurie impériale, comites sacri stabuli[37], première origine des connétables. Enfin il y eut un comte des domestiques, comes domesticorurn, qui commandait la garde intérieure du palais. Cette garde, que les premiers empereurs avaient renforcée d'un corps de Germains, faisait auprès de la personne du prince le même service que les esclaves en faction dans les appartements des riches patriciens, excubiœ servorum. Peu à peu cet emploi servile, mais par lequel on était rapproché du maître à tous les instants, fut brigué par les plus braves soldats, par les citoyens les plus distingués. Les domestiques finirent par remplacer la garde officielle du prétoire, et devinrent le premier corps militaire de l'état[38]. Dioclétien avait été comte des domestiques sous Numérien avant d'être élevé à l'empire.

Dès le temps des premiers césars, il arrivait que des compagnons du prince, nommés à des emplois de procurateurs ou de lieutenants préféraient leur existence de cour aux embarras du commandement, et sans prendre possession de leurs provinces, en touchaient les revenus à Rome en restant commensaux de l'empereur. L'esprit de flatterie et de dépendance croissant toujours, on s'habitua dans le IIIe siècle à regarder le titre de compagnon du prince comme le plus honorable de tous, et à le conserver dans les gouvernements ou à la tête des armées. Constantin donna une sanction légale à ce qui n'était encore qu'un usage ou plutôt un abus ; et les comtes, à dater de son règne, prirent un rang officiel parmi les magistrats. Par suite de la grande mesure de la division des pouvoirs, il y eut des comtes civils et des comtes militaires[39]. Les premiers étaient ceux qui exerçaient des charges dans la maison impériale ou qui gouvernaient des provinces désarmées. Les autres étaient ceux qui remplaçaient les lieutenants légionnaires, et commandaient des corps de troupes, soit sous les ordres des ducs, soit en chef dans des départements séparés. Comme rien n'éclaircit mieux les idées que de comparer le passé avec ce que nous avons sous les yeux, je dirai, pour achever de faire bien comprendre l'organisation militaire du Bas-Empire, que les maîtres des milices avaient à peu près les attributions de nos maréchaux, les ducs, celles des généraux de division, les comtes, celles des généraux de brigade ou maréchaux-de-camp. Au surplus, la séparation des fonctions civiles et militaires, cette belle innovation du règne de Constantin, ne put se soutenir. La suite des événements nous montrera que les chefs qui disposaient de la force réelle, de la force des armes, attirèrent à eux toute la puissance de fait, et les empereurs retrouvèrent dans les ducs et dans les maîtres des milices ces dangereux rivaux dont ils avaient cru se défaire en supprimant les préfets et les lieutenants.

Les grandes innovations que nous venons de signaler dans la constitution de l'empire, dans la nature et la forme des divers pouvoirs de l'état, ne furent pas les seules qui marquèrent l'ère si mémorable de Constantin. Des changements non moins importants s'opérèrent à la même époque dans l'organisation, l'emploi et la répartition des troupes.

Nous avons vu que, sous les premiers empereurs, toutes les légions étaient cantonnées sur les frontières, et qu'il n'était entretenu aucun corps de troupes réglées dans les provinces intérieures, qu'on appelait pour cette raison provinces désarmées, provincias inermes. On ne saurait croire avec quel petit nombre de soldats le gouvernement impérial se faisait respecter de tant de peuples divers, qui, tous courbés sous un joug oppresseur, pouvaient se souvenir qu'ils avaient été libres. Rome elle-même, Rome, cette ville immense, dont la population, selon les calculs les plus modérés, égalait au moins celle de Paris ou de Londres, n'avait pour garnison que quatre cohortes urbaines, espèce de garde municipale, et les dix cohortes 1u prétoire, ce qui ne faisait pas en tout plus de 15.000 hommes. Dans tout le reste de l'Italie, on ne voyait pas un soldat ; le pays n'était gardé que par les deux flottes qui stationnaient, l'une dans l'Adriatique, et l'autre dans la mer Tyrrhénienne, pour réprimer la piraterie, et surtout pour protéger les convois des blés de l'Egypte et de l'Afrique dont la subsistance de Rome dépendait entièrement. Une révolte d'esclaves ayant éclaté sous Tibère, dans les environs de Brindes, la frayeur se répandit jusque dans Rome, parce qu'on n'avait aucune force à opposer aux révoltés ; déjà l'on parlait d'envoyer contre eux les cohortes prétoriennes, lorsque la sédition fut étouffée par les équipages de quelques bâtiments de la flotte qui s'étaient par hasard approchés de ces côtes[40].

Il n'y avait pas une légion dans toute la Grèce, pas une dans l'Asie-Mineure, pas une dans la Sicile ni dans les îles de la Méditerranée[41]. Les provinces armées elles-mêmes n'avaient de troupes que sur la ligne des frontières. Ainsi, toutes les légions de la Gaule étaient concentrées sur le Rhin ; il y avait à peine 1.200 soldats répandus dans le reste de cette vaste contrée L'historien Joseph fait dire au roi Agrippa, haranguant les Juifs pour les détourner de leurs projets de révolte : « Eh quoi ! entourés de légions, vous voue lez résister seuls à la puissance romaine, lorsque 1.200 soldats suffisent pour contenir la grande et belliqueuse nation des Gaulois ![42] » Les faits historiques confirment cette assertion. Lors de la révolte de Sacrovir, sous Tibère, pour réprimer le soulèvement de l'Anjou et de la Touraine, il fallut faire venir une cohorte qui tenait garnison à Lyon, et quelques troupes de l'armée du Rhin ; il n'y avait pas un seul détachement disponible dans toute l'Armorique[43].

Cet état de choses dura longtemps ; il était encore à peu près le même sous Trajan et les Antonins. Jamais on ne vit une preuve plus éclatante de cette grande vérité, que la force matérielle n'est rien pour les gouvernements, et que le prestige de l'opinion est tout. Caligula, Néron, Commode envoyaient un centurion en toge porter des arrêts de mort ou des ordres de spoliation depuis l'Euphrate jusqu'au Rhin ; et leurs caprices les plus extravagants, leurs fureurs les plus atroces ne trouvaient partout qu'une aveugle soumission. Honorius, au contraire, à l'époque où la Notice de l'empire nous montre l'Italie et la Gaule couvertes de soldats, pouvait à peine se faire obéir dans Ravenne. Alors, en effet, les guerres civiles et les soulèvements intérieurs avaient dénaturé la constitution de l'état et contraint les empereurs à disséminer sur tous les points du territoire des forces militaires, qui ne les soutenaient plus, parce qu'on avait appris le secret de leur faiblesse.

La paix intérieure de l'empire fut troublée dès le premier siècle de l'ère chrétienne. Après la mort de Néron, les légions du Rhin qui avaient proclamé Vitellins, et celles de l'Illyrie qui firent triompher les prétentions de Vespasien, vinrent vider leur querelle dans les champs de l'Italie et jusque dans les murs de Rome. Mais une année suffit pour terminer cette lutte, qui resta circonscrite dans des bornes assez étroites. Des désordres bien autrement graves par leur étendue et par leur durée, succédèrent à l'ère glorieuse et paisible des Antonins : Pendant l'anarchie qui régna presque sans interruption dans la dernière moitié du IIIe siècle, toutes les provinces devinrent successivement le théâtre de combats acharnés entre les prétendants qui se disputaient le pouvoir suprême ; et les légions, abandonnant les cantonnements des frontières, en laissèrent l'entrée ouverte aux Barbares, qu'il fallut combattre ensuite dans l'intérieur de l'empire et jusque dans les anciennes provinces désarmées.

Au commencement du IVe siècle, il n'y avait pas un coin du territoire romain qui n'eût subi les ravages de la guerre. Cependant ces fléaux ne tenaient qu'à des causes transitoires. Les invasions et les dissensions civiles ont toujours un terme. Après avoir couronné l'empereur de leur choix, après avoir repoussé les hordes étrangères, les légions pouvaient rentrer dans leurs camps. Mais les soulèvements qui éclatèrent dans la population des campagnes sur presque tous les points de l'empire, ne permirent plus de dégarnir de troupes l'intérieur du pays.

Ces soulèvements méritent qu'on s'y arrête. Sous le nom de guerres des Bagaudes, ils prirent un caractère formidable dans les anciennes contrées celtiques, telles que la Gaule et le nord de l'Espagne. Les Bagaudes ont joué un grand rôle dans l'histoire des derniers temps de l'empire ; il est essentiel d'approfondir toutes les questions qui s'y rattachent ; car pour s'être trompé sur ce seul point, le meilleur historien des temps modernes, Dubos, est tombé dans une série d'erreurs qui ont déconsidéré son excellent ouvrage et retardé de plus d'un siècle, peut-être, la reconstruction de notre histoire faussée par les chroniqueurs du moyen-âge.

Nous avons dit plus haut que dans toutes les contrées soumises à la puissance de Rome, la population des campagnes était presqu'unique ment composée d'esclaves dont la condition variait à quelques égards chez les différents peuples compris dans le monde romain, mais était partout inférieure à celle des serfs du moyen-âge. Sous les premiers Césars, on se plaignait déjà en Italie de la diminution du nombre des hommes libres, tandis que celui des esclaves allait toujours croissant[44]. Dès cette époque la proportion des hommes libres, relativement aux esclaves ; n'était guère plus élevée que celle des blancs par rapport aux nègres, dans nos colonies des Antilles. Si le principe de l'esclavage n'avait pas été aussi profondément enraciné dans les mœurs des nations antiques, cet état de choses n'aurait pu se soutenir. Ces masses immenses d'hommes réduits à la condition des bêtes par une aristocratie peu nombreuse, auraient au moins fait quelques efforts pour conquérir leur liberté ; mais la légitimité de l'esclavage était alors reconnue par tout le monde ; par les esclaves comme par les maîtres. Aucun des philosophes, aucun des législateurs de l'antiquité n'a su concevoir une société sans esclaves. Le christianisme, en proclamant pour la première fois sur la terre, l'égalité de tous les hommes devant Dieu, put seul opérer cette grande révolution dans les idées, et c'est peut-être une des preuves les plus frappantes de sa céleste origine.

Néanmoins, et malgré l'acquiescement universel du genre humain au principe de la servitude, il éclatait de temps à autre des révoltes d'esclaves qui donnèrent quelquefois lieu à des guerres sérieuses. Sous la république, Spartacus, en Italie, Sertorius, en Espagne, soulevèrent la population des campagnes, et il n'y eut peut-être pas de guerres qui aient inspiré plus d'effroi et causé plus d'embarras à l'aristocratie romaine.

Dans la Gaule, ainsi que nous rayons vu, toute la population agricole était, de temps immémorial, réduite à un état de servitude moins complet que l'esclavage romain, et plus analogue à la condition des serfs de l'époque féodale. Cette population de cultivateurs attachés à la glèbe n'était point désarmée comme les misérables esclaves que les Romains tenaient à la chaîne ; elle marchait au combat comme les serfs du moyen-âge, sous la direction de la caste guerrière ; en temps de paix, elle travaillait pour les nobles, seuls propriétaires du sol ; elle leur obéissait en temps de guerre comme à ses commandants nés. Quelquefois même l'aristocratie n'était point maîtresse de contenir les mouvements de cette foule qui se levait spontanément quand elle croyait le territoire menacé. César, dans ses expéditions contre la Gaule, trouva presque partout des alliés, parmi les factions aristocratiques ; mais le peuple, fanatisé par les druides, entraînait souvent ses chefs à combattre malgré eux. Ce fut ainsi que les Bellovaques, vaincus, alléguèrent pour excuse de leur résistance, que la guerre avait été engagée malgré le sénat ou la caste noble, par la plèbe ignorante, plebe imperita[45].

Sous la domination impériale, la scission devint plus profonde entre le peuple des campagnes et la caste des propriétaires qui, devenus tout-à-fait Romains, avaient pris droit de cité à Rome, adopté des noms latins et renié la langue les mœurs et la religion de leurs ancêtres. Tandis que les riches possesseurs du sol allaient s'avilir à la cour des Césars, et dissipaient en Italie, dans de monstrueuses profusions, leurs immenses revenus, le peuple des campagnes continuait à parler la langue celtique, à porter l'habit gaulois, et malgré les édits des empereurs, toujours attaché aux superstitions druidiques, obéissait avec un fanatisme aveugle aux restes des druides et des fées, qui se cachaient dans les bois et les déserts, pour se soustraire aux persécutions exercées contre leur culte.

Il y avait là des ferments d'agitation et de haine qui n'attendaient qu'une occasion pour éclater.

Pendant les troubles qui suivirent la mort de Néron, les paysans de la Gaule centrale se soulevèrent sous la conduite d'un des leurs, nommé Mariccus ou Maric ; il se donnait le titre de dieu et de libérateur des Gaules, ce qui prouve que cette insurrection, comme toutes les autres du même genre, avait à la fois pour principes le fanatisme religieux et les souvenirs de l'indépendance nationale[46]. L'aristocratie des Éduens, secondée par la jeunesse noble, qui fréquentait en grand nombre les célèbres écoles d'Autun, suffit, en l'absence des armées romaines, pour comprimer ce mouvement dont le chef fut livré aux bêtes. Il faut voir avec quel dédain les historiens latins parlent de ce plébéien inconnu, quidam e plebe Boïorum, qui avait osé mêler ses obscures destinées aux grands événements de l'époque. Et quels événements ? La querelle d'un Vitellius et d'un Othon ![47]

Ces soulèvements dont les premiers symptômes s'étaient manifestés à l'extinction de la famille des Césars, se développèrent avec bien plus de gravité dans l'anarchie qui suivit la chute de la dynastie des Antonins. Déjà sous le règne de Commode, un simple soldat nommé Maternus avait rassemblé dans la Gaule une troupe de- bandits et de déserteurs, si nombreuse, qu'il fallut envoyer contre lui une armée commandée par Niger, général estimé, qui disputa quelques années plus tard l'empire à Sévère. Maternus conçut même l'audacieux projet de pénétrer secrètement dans Rome, avec quelques-uns de ses soldats déguisés, et d'assassiner l'empereur au milieu d'une fête. Il échoua, dans ce complot qu'il paya de sa vie ; mais l'idée seule n'était point d'un vulgaire chef de brigands[48].

L'insurrection, fut encore alors facilement réprimée ; l'excès des misères publiques la fit bientôt reparaître plus terrible. Pendant les troubles du IIIe siècle, la Gaule fut horriblement ravagée par les Barbares et par les armées des généraux romains qui se disputaient la pourpre impériale. Les villages furent incendiés, les vignes arrachées, les champs dévastés, la famine et les massacres décimèrent la population.

Au milieu de tant de calamités les usurpateurs, maîtres impitoyables auxquels l'histoire a conservé le nom de tyrans, n'en faisaient pas moins agir toutes les rigueurs du fisc pour arracher aux habitants des campagnes leurs dernières ressources tandis que les propriétaires appauvris exigeaient le paiement des redevances avec une dureté inaccoutumée. Le désespoir mit enfin la rage au cœur des malheureux paysans ; de toutes parts ils s'armèrent, se jetèrent dans les bois et dans les landes désertes, puis réunis en bandes, ils infestèrent les routes, massacrèrent les propriétaires et les agents du fisc, pillèrent les petites villes, les habitations isolées, et osèrent tenir tête aux détachements de soldats qu'on envoyait à leur poursuite. Ce fut une guerre de buissons et de chicane, une guerre de chouans ou de guérillas comme en font toutes les populations soulevées, mais dont la race celtique semble avoir plus particulièrement le génie ou l'instinct.

L'anarchie qui dévorait l'empire ne permettait pas d'employer contre les paysans révoltés des forces suffisantes ni surtout de les poursuivre avec la ténacité et la persévérance qui peuvent seules triompher de ce genre d'ennemis. Ils s'enhardirent par leurs succès ; leurs rangs se grossirent des hommes de toutes classes qui n'avaient plus rien à. perdre ou qui espéraient gagner au désordre ; leurs bandes devinrent des corps d'armée considérables qui ne craignirent plus de s'attaquer même, aux grandes villes. En 269, ils prirent et saccagèrent, après sept mois de siège, l'opulente cité d'Autun, première alliée des Romains dans les Gaules, objet constant de la cupidité et de la haine des paysans gaulois, et qui dans son malheur implora en vain les secours de la puissance romaine qu'elle avait si bien servie[49].

Ce fut alors qu'on commença, à. donner à ces rassemblements armés le nom de Bagaudes, emprunté à l'idiôme celtique. Je ne rapporterai pas ici toutes les étymologies ridicules qu'on a données de ce nom. Ducange en indique une qui parait assez plausible ; c'est celle qu'il dérive du mot celtique Bagat conservé dans la langue bretonne et qui signifie une troupe, une réunion nombreuse[50].

Le pillage d'Autun ne fut qu'un des épisodes de cette guerre des Bagaudes qui éclatait partout en même temps. Sur tous les points du pays, ils avaient des lieux fortifiés qui leur servaient de retraites et d'où ils se répandaient dans la cam, pagne. Retranchés dans ces forts, ils occupaient les avenues des grandes villes où la classe riche s'était réfugiée, ils interceptaient leurs approvisionnements et les rançonnaient lorsqu'ils ne pouvaient les prendre.

Auprès de Lutèce, cité déjà considérable et siège d'un commerce florissant, ils s'étaient établis dans la presqu'île que forme la Marne avant de s'unir à la Seine, au lieu où l'on bâtit depuis une abbaye consacrée à Saint-Maure et qu'on appela St.-Maure-les-Fossés, à cause des traces encore existantes du fort des Bagaudes. Cette position était admirablement choisie pour arrêter à la fois les arrivages de la Marne et de la Seine ; ils s'y maintinrent pendant plusieurs années. La porte de Lutèce qui ouvrait dans cette direction à l'est de la ville, en prit le tram de porte des Bagaudes, porta Bagauda. Dans le moyen-âge cette même porte s'appela porte Baudoyer, et la place où elle était située conserve encore ce nom. Il semble donc que dans la prononciation, le mot Bagaude se rapprochait beaucoup du mot badaud dérivé d'un ancien radical qui signifiait demeurer, habiter et qui s'est conservé dans l'italien badare. Le mot latin manens, manant en est la traduction littérale. Ainsi bagaude, badaud, manant, vilain, paysan, sont autant de termes synonymes, qui tous désignaient l'habitant serf des campagnes et qui par cette raison ont fini par être tous pris en mauvaise part, comme exprimant l'idée de rusticité, de bassesse et d'ignorance.

La guerre des Bagaudes ou la Bagaudie, Bacaudia, suivant l'expression des historiens du Bas-Empire, ne différa en rien de la Jacquerie du XIVe siècle. Elle fut provoquée par les mêmes causes, les maux affreux que l'invasion étrangère faisait peser sur la population des campagnes, impitoyablement pressurée par les seigneurs et par le fisc. Elle eut les mêmes effets, le massacre des riches, des nobles, des fonctionnaires, le pillage des châteaux, l'attaque des villes, le brigandage sur les routes ; elle eut la même marche, les mêmes vicissitudes et la même fin ; on peut dire que l'histoire de l'une serait presque exactement l'histoire de l'autre.

Que les rassemblements auxquels on a donné le nom de Bagaudes aient été composés en grande majorité de paysans serfs, c'est ce dont on ne saurait douter. Tous les auteurs qui en ont parlé s'expriment clairement à cet égard. A l'occasion du soulèvement qui éclata de 280 à 285, après que Carinus eut emmené l'armée des Gaules en Italie, Eutrope et Aurélius Victor s'accordent à dire que les paysans gaulois, rusticani, agrestes, avaient formé les rassemblements que l'on nomma Bagaudes[51]. La Chronique de Prosper, à l'année 435, dit que la Bagaudie était une conspiration de tous les serfs de la Gaule[52]. L'évêque Salvien, dans l'éloquent tableau qu'il a tracé des misères du peuple gaulois, s'écrie : « Je vais maintenant parler des Bagaudes, qui, spoliés, accablés, assassinés par des juges iniques et cruels, après avoir perdu tous les droits de la liberté romaine, ont renoncé même au nom romain. Et nous leur imputons leur misère ! nous leur reprochons le nom que nous leur avons fait ! Nous les appelons rebelles, nous qui les avons forcés au crime ! Comment sont-ils devenus Bagaudes, si ce n'est par nos injustices, par les prévarications des juges, par les proscriptions et les rapines des hommes qui ont mis la fortune publique au pillage ; qui, semblables à des bêtes féroces, dévorent le peuple qu'on leur a livré à gouverner, et ne se contentent pas de dépouiller le pauvre, comme font les bandits, mais déchirent ses membres et se repaissent de son sang[53]. » Rien ne fait mieux connaître les véritables causes de l'insurrection que ces paroles inspirées par une indignation vertueuse, et comparables aux plus beaux chefs-d'œuvre de l'éloquence antique. Le saint évêque nous apprend encore que les classes inférieures ne prenaient pas seules part à la révolte ; des hom mes même d'une naissance distinguée et d'une éducation libérale étaient contraints de chercher un asile parmi les Bagaudes, pour sauver au moins leur vie, après avoir perdu tous leurs biens par les exactions du fisc[54]. Cette allégation est confirmée par un fait que rapporte la Chronique de Prosper à l'année 445. Un médecin d'un mérite éminent, nommé Eudoxius, fut poursuivi comme un des moteurs du soulèvement de Bagaudes qui eut lieu à cette époque, et n'échappa au supplice qu'en se réfugiant chez les Huns.

Toutes ces circonstances se retrouvent dans la grande insurrection du IIIe siècle ; car ce n'étaient pas non plus des hommes ordinaires que ces Hélianus et ces Amandus, qui furent alors chefs des Bagaudes, et qui osèrent prendre le titre d'empereurs. Cette ambition, au reste, fut fatale à leur parti. Tant que les Bagaudes s'étaient bornés à infester les routes, à massacrer les propriétaires, à piller les villes, les empereurs s'en étaient peu inquiétés, et les cités gauloises avaient en vain imploré le secours des armes romaines. Mais l'usurpation de la pourpre impériale donnait à ces mouvements un autre caractère. Dès que Dioclétien en fut instruit, il s'empressa d'envoyer Maximien au-delà des Alpes, avec une armée dont la présence suffit pour dissiper ces bandes qui n'étaient redoutables qu'en l'absence de troupes réglées. Maximien fit périr leurs chefs, prit et rasa leurs forts, entre autres celui qu'ils avaient construit près de Lutèce, dans la presqu'île de la Marne, et après avoir terminé dans le cours de l'année 285 cette guerre trop facile pour être glorieuse, il se trouva libre de diriger ses armés contre les Francs, dont il colonisa l'année suivante plusieurs tribus dans la Belgique, comme nous l'avons dit plus haut, non sans dessein peut-être d'opposer ces étrangers aux paysans rebelles de la Gaule.

L'insurrection parut alors étouffée ; mais elle ne fut jamais entièrement éteinte ; il y eut toujours quelques bandes disséminées dans le pays, et le feu de la révolte éclata avec plus de violence et plus d'étendue que jamais au Ve siècle, lorsque l'invasion des Vandales eut fait peser de nouveau sur les habitants des campagnes les affreuses calamités dont les avaient frappés, au IIIe siècle, l'invasion des Allemands.

Il est à remarquer que les grands rassemblements de Bagaudes se sont toujours formés dans les contrées vraiment celtiques, dans l'ouest et le centre de la Gaule, ancien territoire des Galls ; dans ces provinces qui ont été, au moyen-âge, le principal foyer de la Jacquerie, et de nos jours même encore le théâtre de la guerre civile. Il n'y eut jamais de Bagaudes dans la Belgique, où dominait l'esprit militaire de la Germanie, et où se recrutaient les légions. En Espagne il y eut, au Ve siècle, de vastes soulèvements de Bagaudes entre l'Ebre et les Pyrénées, dans le pays des Celtibériens[55]. Cela ne paraîtra point étonnant, si l'on se souvient que, dans cette même région, Viriate et Sertorius bravèrent la puissance romaine ; que là aussi d'intrépides montagnards relevèrent contre les Maures l'étendard de la croix, et firent périr dans les défilés de Roncevaux les meilleures troupes de Charlemagne ; enfin qu'aux mêmes lieux, la gloire de Napoléon échoua contre des bandes de guérillas. C'est donc en quelque sorte un caractère particulier à la race celtique, que cet esprit d'indépendance personnelle qui pousse chaque individu à se constituer juge et défenseur de sa propre cause, et à protester par les armes contre l'oppression. Ce caractère, elle l'a conservé dans tous les lieux et dans tous les temps, et le frottement de la civilisation ne l'a pas encore entièrement effacé.

Lorsque Constantin arriva au pouvoir, les grandes insurrections du IIIe siècle étaient à peine calmées ; lui-même avait eu à en combattre quelques restes, et des mouvements semblables s'étaient manifestés dans diverses parties de l'empire. La révolution sociale qui fit du christianisme la religion de l'État, vint compliquer encore ces embarras intérieurs. En inscrivant sur ses drapeaux le signe des Chrétiens, Constantin répondait aux vœux de la partie la plus éclairée et la plus influente de ses sujets. La majorité de l'armée et des habitants des villes était chrétienne. Dans tout ce que nous appelons aujourd'hui la classe moyenne, dans les légions, dans les écoles, dans la populace même des cités, les cultes mythologiques n'avaient plus de croyants. L'ancienne aristocratie, représentée par le sénat de Rome, défendait encore par orgueil de caste la religion de ses ancêtres ; les rhéteurs, les hommes d'étude s'attachaient à l'idolâtrie par esprit d'opposition et de système, et prétendaient la faire revivre sous de nouvelles formes. Mais tous ces hommes dont l'empereur Julien fut le disciple et le représentant fidèle, étaient imbus des doctrines de Manès ou des rêveries du platonisme dégénéré. Il y avait parmi eux des manichéens, des gnostiques, des philosophes ; il n'y avait plus d'adorateurs de Jupiter et de Vesta.

La population des campagnes, au contraire, était restée naïvement idolâtre. Cela est si vrai, que le mot de payen, paganus, ne signifiait pas autre chose qu'un habitant de la campagne ; notre mot paysan en est la traduction exacte, ou plutôt n'est que le terme latin francisé. En vain on abattait les idoles et les temples, les payens, c'est-à-dire les paysans, s'obstinaient à offrir des sacrifices dans les bois, sur les montagnes, au bord des eaux que révéraient leurs pères. Dans ces aines simples, les idées superstitieuses se conservaient avec une incroyable ténacité. Malgré les décrets des empereurs, les capitulaires des rois barbares, les menaces des conciles, les campagnes, aux VIe et VIIe siècles, étaient encore presque partout vouées à l'idolâtrie. Leur résistance à la suppression des cultes mythologiques est un fait constaté par tous les témoignages contemporains, et cette résistance devint un nouvel élément de troubles.

En présence de ces ferments de révolte, Constantin ne pouvait, comme les premiers Césars laisser l'intérieur de l'empire dégarni de soldats. Il réduisit le nombre des corps militaires affectés par ses prédécesseurs à la garde des frontières, sous le nom de limitanei milites, et il dissémina toutes ses troupes disponibles dans les provinces intérieures, et dans l'enceinte même des grandes villes où il établit de fortes garnisons'. Cette mesure a été diversement jugée par ses contemporains. La plupart y ont vu avec raison, comme dans les autres innovations de ce règne, la ruine de la puissance romaine telle qu'elle avait été constituée jusqu'alors : ce que Constantin a fait, dit Zosime, fut un principe de mort pour tout ce que nous voyons périr aujourd'hui. Mais nul d'entre eux ne paraît avoir apprécié les vrais motifs de ces changements, nul n'en a mesuré dans toute leur étendue les fatales conséquences. Les motifs, nous venons de les indiquer, et nous croyons pouvoir dire que Constantin ne fit qu'obéir à la nécessité, en mettant la dernière main à l'œuvre de destruction qui se poursuivait lentement depuis trois siècles. Il faut bien que les institutions changent lorsque l'état de la société est changé. Quant aux conséquences, les contemporains n'ont aperçu que celles qui frappaient immédiatement leurs yeux. Dans la répartition des troupes, à l'intérieur par exemple, ils n'ont vu que l'inconvénient d'affaiblir la ligne des frontières, d'amollir les soldats dans l'oisiveté des villes, et d'exposer les peuples aux vexations qui résultent toujours du voisinage des corps armés[56]. Mais ils n'ont point assez remarqué combien ces inconvénients s'aggravaient par la composition des armées impériales à cette époque. Nous avons dit plus haut que les Barbares auxiliaires y étaient en grande majorité et en faisaient la principale force. En Europe surtout, et dans les provinces qui dépendaient de la préfecture des Gaules, c'étaient des Barbares qui composaient ces garnisons auxquelles Constantin livrait les cités, et qu'il dispersait sur tous les points du territoire.

Déjà de grandes masses de tribus slaves et germaniques avaient été colonisées sur les frontières, dont elles partageaient la garde avec les troupes sédentaires chargées de ce service. Constantin tira de ces tribus de nombreux détachements de lètes qu'il établit dans l'intérieur des provinces dont la soumission paraissait douteuse.

La Notice de l'Empire rédigée au commencement du Ve siècle, mais qui décrit un état de choses existant depuis cent ans au moins, nous montre la Gaule couverte de ces cantonnements létiques. Il y avait des lètes teutons, à Chartres ; des tètes bataves et suèves, à Bayeux et à Coutances ; d'autres lètes suèves, au Mans et en Auvergne ; des lètes francs, à Rennes ; des lètes de différentes nations, à Famars, à Noyon, à Reims, à Senlis, à Tongres, et dans toute la Belgique Rhénane ; des lètes sarmates et Taïfales, à Poitiers, à Paris[57], à Reims, à Amiens, à Langres, à Autun, à Valence en Dauphiné[58]. En outre, Vannes et La Cornouailles étaient occupées par des soldats maures ; Coutances, par la première légion Flavienne ; Rouen, par la légion Ursariensis ; Avranches, par un corps de Dalmates. Que de troupes réunies dans cette Gaule centrale, dans cette Armorique où, du temps de Tibère, il n'y avait pas une cohorte ! et remarquons que ces garnisons étaient placées précisément aux lieux où avait éclaté avec le plus de force l'insurrection des Bagaudes. Ce fait suffirait pour indiquer la véritable cause du changement introduit dans la répartition des troupes.

Nous avons donné dans le chapitre précédent quelques notions sur les cantonnements létiques. Nous avons montré que c'étaient plutôt des colonies que de simples garnisons. Ces détachements de Barbares se transportaient dans la contrée qui leur était assignée avec leurs femmes, leurs enfants leurs bestiaux et leurs charriots chargés de tout ce qu'ils possédaient. On leur donnait des terres à cultiver, et la province où on les établissait devenait pour eux une nouvelle patrie. Plusieurs des tribus létiques mentionnées dans la Notice de l'Empire existaient encore aux mêmes lieux dans le VIe siècle. Or on ne voit point des corps militaires rester deux cents ans dans la même garnison, surtout lorsque dans l'intervalle le gouvernement et l'état du pays ont changé. Des établissements formés par des familles entières peuvent seuls avoir ce caractère de perpétuité qui constitue une véritable occupation du territoire. Nous sommes donc fondés à dire que les Barbares qui, à titre d'alliés ou d'auxiliaires occupaient déjà les provinces-frontières à la fin du IIIe siècle, s'établirent au même titre, à dater du IVe siècle, dans l'intérieur de l'empire et jusque dans les anciennes provinces désarmées. Voilà quel fut le résultat le plus grave de la politique de Constantin.

Résumons maintenant les changements introduits par cette politique dans l'organisation de l'empire. Nous verrons toutes les anciennes dignités de la république abolies, même dans les apparences et les formes extérieures qu'on avait jusque-là respectées ; les pouvoirs des magistrats remis entre les mains de ce qu'on pourrait appeler la domesticité du prince, et les empereurs eux-mêmes devenus maîtres absolus en droit comme en fait, s'entourant du faste et de l'étiquette des cours de l'Orient ; les fonctions civiles séparées des fonctions militaires ; l'autorité des chefs de l'armée affaiblie ; la discipline relâchée ; les légions tirées de leurs camps fortifiés et ramenées dans l'intérieur du pays pour contenir les populations mécontentes ; enfin les Barbares, sous le nom de fédérés, groupés en grandes masses dans les provinces-frontières, et disséminés par détachements plus ou moins nombreux sur tous les points du territoire, tandis que leurs chefs, disposant des faveurs de la cour, envahissaient les plus hautes charges de l'Etat.

Telle fut la situation de l'empire dans la dernière moitié du IVe siècle. Le chapitre suivant nous montrera les conséquences naturelles de cet état de choses.

 

 

 



[1] Par une bizarre contradiction, le caractère divin conféré par les apothéoses fut respecté dans le langage officiel, même sous les empereurs chrétiens. Justinien, qui place en tête de ses Institutes une invocation au nom de J.-C., cite à chaque page les décrets du dieu Claude ou du dieu Adrien, divi Claudii, divi Adriani.

[2] Il est à remarquer que César avait eu le premier l'idée d'enlever à Rome le siège de l'empire, et de le transférer à Alexandrie ou sur l'emplacement de Troie (Suétone, in Cœsare, c. 79). Au temps de Suétone on ne pensait pas encore que ce projet pût être un jour réalisé. On a attribué la même pensée à Caligula.

[3] Le questeur était spécialement chargé de l'administration financière ; mais il était subordonné au préteur, et, dans les mœurs romaines, il devait y avoir entre eux une union semblable aux liens sacrés de la famille ; un questeur ne pouvait, sans une sorte d'impiété, porter une accusation contre son préteur. Cicéron, de Divinatione.

[4] Ernesti index ad Ciceronem. Cette distinction est formellement exprimée dans les lois romaines, Digeste, ad. lig. Jul. de Majest. Cicéron, proconsul de Cilicie, avait des troupes dans sa province pour la défendre contre une invasion que l'on craignait de la part des Parthes, et pour soumettre quelques peuplades rebelles dans les montagnes ; il était donc gouverneur cum imperio ; aussi prit-il le titre d'empereur. Ses lettres à César portent pour suscription : Cicero imperator Cœsari imperatori. Tibère se reconnaissait pour successeur de ces empereurs de la république. Tacite, Ann., l. II, c. 88.

[5] Les empereurs se réservèrent toutes les provinces frontières où les légions étaient cantonnées, la Gaule, l'Espagne, la Pannonie, la Mœsie, la Thrace, la Syrie, l'Egypte. Parmi celles qui restèrent à la disposition du sénat, il n'y eut plus que deux provinces consulaires, l'Afrique et l'Asie-Mineure. On les tirait au sort, chaque année, entre les deux consuls sortants ; les autres provinces sénatoriales étaient administrées par des préteurs. Dans la suite, lorsque les circonstances exigeaient que l'on envoyât des troupes dans une province, les empereurs la reprenaient au sénat. Elles finirent par passer toutes ainsi successivement sous leur autorité immédiate, et cette révolution était depuis longtemps opérée au siècle de Constantin. Les peuples eux-mêmes l'avaient favorisée, car ils étaient moins foulés par les lieutenants des empereurs que par les dignitaires du sénat.

[6] Tacite, Annales, liv. I, c. 7.

[7] Les adulations dont on accabla les empereurs, et même les honneurs divins qu'ou leur décerna ne furent qu'une imitation des flatteries prodiguées par les pauvres provinciaux aux magistrats républicains. Cicéron, qui fut, pendant un an à peine, obscur gouverneur d'une chétive province, se vante d'avoir refusé les statues et les temples qu'on voulait lui décerner, statuas et fana (Epist. ad Attic., lib. V, ep. 21). Doit-on s'étonner après cela qu'on ait élevé des temples à Auguste ?

[8] Cicéron, gouverneur de la Cilicie, parle dans ses lettres de sa cohorte prétorienne (Epist. ad Attic., lib. VII, ep. 2).

[9] Les prétoriens de service au palais n'étaient pas même armés, et portaient la toge comme les autres citoyens ; ils avaient tout au plus un glaive ou un poignard sous leur robe. Les armes étaient déposées dans un arsenal fermé, armamentarium, qui ne s'ouvrait que sur un ordre exprès de l'empereur. Othon, haranguant les prétoriens révoltés dans leur camp, leur disait, pour les encourager, que l'empereur Galba n'était défendu que par une cohorte de service en toge. Tacite, Hist., lib. I, c. 38.

[10] Tacite, Annales, l. IV, c. 41, et passim.

[11] Dion., l. 61.

[12] Lorsque Caligula fut assassiné, ce fut la garde germaine qui accourut à ses cris et fit fuir les meurtriers.

[13] A moins cependant que la conduite de la guerre n'eût été confiée à un général ; imperator, désigné par une loi ou par un sénatus-consulte spécial, cela s'appelait une mission extraordinaire, belli administratio mandata extra ordinem.

[14] Il résultait de là un singulier abus. Lorsque les citoyens romains négociants, ou plutôt gens d'affaires, negociatores, avaient de la peine à se faire payer de leurs débiteurs étrangers, ils priaient le proconsul de leur donner un commandement, prœfecturam. Le proconsul y consentait presque toujours, moyennant une part dans les bénéfices, et mettait ainsi à leur disposition un détachement de troupes dont ils se servaient pour extorquer de leurs débiteurs, par des actes de violence, les intérêts les plus usuraires. On peut voir à ce sujet des détails curieux dans les lettres de Cicéron. Epist. ad Attic., l. VI.

[15] Tacite, Annales, l. XV, c. 72.

[16] Code Justinien, l. I, t. 21, leg. I.

[17] Code Justinien, lib. XII, l. 4. La préfecture urbaine, ou préfecture de Rome, était une charge créée par Auguste : le préfet de Rome commandait les cohortes urbaines, créées à la même époque pour la police intérieure de la ville.

[18] Les lieutenants-consulaires étaient aussi appelés propréteurs, titre qui indiquait la délégation des fonctions prétoriales. Tacite, dans ses Annales, lib. XII, c. 31, donne à Ostorius, gouverneur de la Grande-Bretagne, le titre de propréteur, proprœtore ; et au ch. 40, il lui donne le titre de lieutenant.

[19] Tacite, Annales, liv. IV, c. 14.

[20] Tacite, Annales, lib. XII, c. 60.

[21] Albinus, procurateur de la Mauritanie. Tacite, Hist., lib. II, c. 58.

[22] Suétone, in Tiberio, c. 21.

[23] Code Justinien, lib. I, t. 27.

[24] D'après la Notice de l'empire, il y avait dans les Gaules six ducs, et par conséquent six divisions frontières, tractus : la 1re comprenait la ligne des Alpes, c'est-à-dire la Séquanie ou Franche-Comté, et l'Helvétie ; la 2e, la ligne du haut Rhin, première Germanie ou Alsace ; la 3e, la ligne du bas Rhin, tractus moguntiacensis, division de Mayence, ou seconde Germanie ; la 4e, la ligne des Ardennes et de la Meuse, qu'on appelait la première Belgique ; la 5e, la ligne de la Sambre et de l'Escaut, ou seconde Belgique ; enfin la 6e, toute la ligne des côtes maritimes, depuis le Pas-de-Calais jusqu'à l'embouchure de la Garonne ; c'était ce qu'on appelait la division armoricaine, tractus armoricani et nervicani limitis.

[25] Le titre de prœses appartenait, sous la république, à tous les gouverneurs de province, proconsuls ou préteurs ; cela voulait dire le premier magistrat de la province. Sous l'empire, les procurateurs prirent peu à peu ce titre, qui faisait oublier l'infériorité de leur première condition. D'après la Notice impériale, il y avait dans les Gaules six provinces administrées par des consulaires, et onze, par des présidents.

[26] Tacite, Hist., lib. II, c. 81.

[27] César, encore très jeune et n'étant revêtu d'aucune fonction publique, fut pris en mer par des pirates ; il ne garda auprès de lui que son médecin et deux valets, dit Suétone, et il envoya le reste de ses compagnons et de ses esclaves, comites et servos, à Rouie pour chercher sa rançon. Suétone, in Cœsare, c. 4.

[28] Suétone, in Cœsare, c. 42.

[29] Suétone, in Cœsare, c. 2.

[30] Epist. ad Attic., lib. VI, ep. I.

[31] Suétone, in Cœsare, c. 2.

[32] Epist. ad Attic., lib. V, c. 21. Le délégué investi des fonctions judiciaires prenait le titre de propréteur. Antoine avait été le propréteur de César.

[33] Tacite, Annales, lib. VI, c. 9. — Ibid., c. 7. — Vespasien avait été du nombre des compagnons de Néron dans son voyage en Grèce. Suétone, in Vespas., c. 4.

[34] Suétone, in Tiberio, c. 46.

[35] Code Justinien, lib. III, t. 26.

[36] Code Justinien, lib. XII, t. 6.

[37] Code Justinien, lib. XII, t. 11.

[38] Code Justinien, lib. XII, t. 17. Les chefs des domestiques étaient assimilés aux ducs.

[39] Code Justinien, lib. XII, t. 12, 13, 14. D'après la notice de l'empire, il n'y avait dans la Gaule qu'un seul commandement confié à un comte ; c'était celui du district de Strasbourg, tractus argentoratensit, subdivision de la première Germanie.

[40] Tacite, Annales, lib. IV, c. 27.

[41] Tacite, Histoires, lib. I.

[42] Joseph, de Bello Judaïco, lib. II, c. 8.

[43] Tacite, Annales, lib. III, c. 41.

[44] Tacite, Annales, lib. IV, c. 27.

[45] De Bello gallico, lib. VIII.

[46] Je ne parle point ici des révoltes de Sacrovir, sous Tibère, et de Vindex, sous Néron. Ces soulèvements eurent un caractère politique, une allure pour ainsi dire officielle. Ce n'étaient pas des émeutes populaires ; c'étaient des conjurations d'ambitieux, des mouvements de parti, auxquels se mêlèrent les plus hauts personnages des cités gauloises.

[47] Tacite, Histoires, lib. II, c. 61.

[48] Hérodien.

[49] Eumène, in panegyr. Constantii.

[50] Du Cange, Gloss., v° Bagauda, bagat, assemblée, turba ; bagas chatal, troupeau de bêtes.

[51] Eutrope, lib. IX. — Aurelius Victor.

[52] Prosper, chron., ad annum 435.

[53] Salvianus, de Gubernatione Dei, lib. V, c. 6. Cet évêque écrivait vers le milieu du Ve siècle, à l'époque où la chronique de Prosper indique une grande insurrection de Bagaudes qui éclata à la fois en Gaule et en Espagne.

[54] Salvianus, de Gubernatione Dei, lib. V, c. V.

[55] Idatii Chronic., ann. 440. La même chronique nous apprend qu'en 442, Mérobaude, gendre d'Astur, battit les Bagaudes de la Navarre auprès d'Araceli.

[56] Zosime, Hist., lib. II.

[57] La Notice de l'Empire dit : a Chora ad Paristos usque. Selon Danville, Chora est la rivière de Cure, sur les confins des diocèses d'Auxerre et d'Autan, entre Auxerre et Avallon. Ainsi les Sarmates auraient occupé tout le territoire actuel des départements de la Seine, de Seine-et-Marne et de l'Yonne.

[58] Segaulaunorum. D'après Ptolémée, Valentia était la ville des Segaulauni.