Changements dans l'organisation de l'Empire.
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EN donnant une existence
officielle au christianisme, en faisant asseoir sur le trône la religion des
apôtres, et en proclamant ses doctrines comme bases futures de la morale
publique et des croyances nationales, Constantin acheva de détruire ce qui
pouvait exister encore des vieilles institutions romaines, que tous les
empereurs, depuis César, n'avaient jamais cessé de battre en brèche. Avec le
christianisme disparaissait le culte de Rome et la majesté,
c'est-à-dire le caractère sacré de ses murailles, de ses temples, de ses
aigles, de son sénat, de ses magistrats et de ses lois. Déjà,
depuis plus d'un siècle, le peuple romain n'existait plus. Le décret de
Caracalla n'en avait laissé subsister que le nom, dérisoirement étendu à une
foule de nations, qui toutes différaient de race, de mœurs, de religion, de
langage. Cependant un lien commun rattachait encore ces éléments hétérogènes
à la ville souveraine du monde, et centre de tous les pouvoirs terrestres. Ce
lien était la majesté divinisée du sénat et de l'empire, représentée par le
culte qu'on rendait en tous lieux à Rome et aux empereurs. Chaque nation
avait ses dieux, ses prêtres, ses sacrifices ; mais toujours à côté des
temples nationaux s'élevait l'autel consacré à Rome et aux césars, image
vivante de la puissance romaine. Les Chrétiens, en refusant de se prosterner
devant ces autels, se mettaient seuls en dehors de la grande unité du monde
païen. Et remarquons bien que c'était toujours à la déesse Rome, au dieu
Auguste, à la fortune de l'empire qu'on voulait les forcer d'offrir les
victimes et l'encens. Leur refus était une négation du droit divin de la
république personnifiée dans les successeurs de César. De là les persécutions
acharnées dont ils furent si longtemps l'objet[1]. Vainqueurs
enfin, et maîtres du pouvoir par l'adhésion publique de Constantin, ils
brisèrent la chaîne religieuse que le paganisme avait forgée, et
substituèrent à l'unité temporelle de l'empire, l'unité spirituelle de la
république chrétienne, où toutes les distinctions de race, de condition, de
prééminence sociale, s'effaçaient devant le grand principe de l'égalité des
hommes aux yeux de Dieu. Ainsi
se trouvait arrachée de ses fondements la pierre angulaire de la puissance
romaine, et dès lors toutes les parties de ce vaste édifice commencèrent à se
disjoindre successivement. Le christianisme, sous le point de vue politique,
pouvait être considéré comme une réaction de tous les peuples asservis contre
la souveraineté de Rome. Aussi rencontra-t-il ses adversaires les plus
obstinés dans les familles patriciennes, seuls débris vivants (les
institutions de la république, et les dieux du paganisme eurent leurs
derniers autels dans le sénat. Les
grandes révolutions dans l'ordre moral et religieux sont toujours suivies
d'une réaction correspondante dans l'ordre matériel. En effaçant des
enseignes militaires le monogramme du sénat et du peuple pour y substituer
celui du Christ, en ceignant le diadème au lieu de la couronne de laurier, en
abandonnant la toge pour revêtir l'habit militaire des Gaulois, ou les robes
traînantes des rois de l'Orient, enfin en transportant à Byzance le siège de
l'empire[2], Constantin annonça au monde
que tout ce qui restait de l'ancienne Rome allait disparaître, tout,
jusqu'aux noms et aux emblèmes qui avaient survécu aux réalités proscrites. En
effet, si l'on vit seulement alors abolir les titres et les insignes de la
plupart des vieilles dignités romaines, depuis longtemps déjà l'action réelle
des pouvoirs divers qui émanaient autrefois du peuple ou du sénat était venue
se concentrer et se perdre dans l'influence des préfets du prétoire, organes
immédiats de la puissance illimitée des empereurs. Quelques mots
d'éclaircissements sont ici nécessaires pour remonter à l'origine de cette
singulière dignité et des autres pouvoirs nouveaux qui finirent par se
substituer entièrement aux anciennes magistratures. Sous la
république, les magistrats, quelles que fussent l'élévation et l'importance
de leurs charges n'avaient à Rome d'autre garde que les licteurs. Mais il
n'en était pas de même dans les provinces où les proconsuls et les préteurs
exerçaient une autorité bien plus étendue que celle même des consuls dans la
ville. Chaque
année le sénat distribuait les provinces par la voie du sort entre les
consuls qui sortaient de charge et les personnages nouvellement élevés à la
préture. Quelquefois cependant, on disposait d'une province par une loi ou
par un sénatus-consulte spécial, comme on fit pour la Gaule en faveur de
César. En général le pouvoir proconsulaire n'était déféré que pour un an ;
mais on le prorogeait d'année en année si les circonstances paraissaient
l'exiger. César garda ainsi le gouvernement de la Gaule pendant neuf ans, et
lorsqu'on voulut lui désigner un successeur, il fit marcher son armée contre
Rome et le sénat. Les proconsuls différaient des préteurs par les insignes de
leur dignité plutôt que par la nature de leurs fonctions, car on vit la
plupart des provinces gouvernées tantôt par un préteur, tantôt par un
proconsul, et dans les deux cas, le pouvoir était le même, c'est-à-dire à peu
près illimité. Les gouverneurs de provinces, soit proconsuls, soit préteurs,
réunissaient dans leurs mains toutes les branches de l'autorité. Ils
rendaient la justice, ils levaient les impôts[3], ils commandaient les troupes,
et tout cela sans autre contrepoids que la chance à peu près illusoire d'un
acte d'accusation porté par les habitants de la province devant le sénat, où
les malheureux opprimés avaient pour juges les collègues et les émules de
leur oppresseur. Aux yeux de l'aristocratie romaine, l'administration des
provinces était pour les consuls sortant de charge un moyen de réparer leur
fortune toujours dérangée par les dépenses énormes qu'il fallait faire pour
acheter les suffrages du peuple et pour soutenir l'éclat de la dignité
consulaire. Aussi recherchait-on de préférence les départements les plus
riches et où il était le plus facile de ramasser beaucoup d'argent. Mais,
sous le rapport du pouvoir, la distinction la plus réelle qui existât entre
les gouverneurs de province était celle qui résultait de l'état de guerre et
de l'état de paix. On
appelait provinces désarmées, provincias inermes, celles où il n'y
avait pas de troupes, et provinces armées, celles où il y avait des soldats à
commander et une guerre à soutenir. Les gouverneurs des provinces armées
avaient le commandement, imperium ; ceux des provinces désarmées
n'avaient que le pouvoir civil, potestas[4]. Lorsque les magistrats
n'avaient que le pouvoir civil, on jurait de se conformer à leurs actes
légaux, ce qui s'appelait jurare in acta ; mais lorsqu'ils avaient le
commandement, lorsqu'ils étaient in imperio, suivant l'expression
officielle, c'est-à-dire empereurs, imperatores, les militaires placés
sous leurs ordres juraient d'exécuter tout ce que le général leur dirait de
faire, jurabant in verba. Il y avait là toute la différence qui sépare
l'autorité légale du pouvoir absolu. César,
dans sa dictature, s'était arrogé le droit de disposer de toutes les
provinces, et il se préparait à en faire la distribution entre ses partisans,
lorsqu'il fut assassiné par ceux mêmes auxquels il destinait les plus hauts
emplois. Auguste, plus adroit, entra en partage avec le sénat ; il lui
abandonna toutes les provinces désarmées, provincias inermes, qui
continuèrent à être assignées par la voie du sort ou par des
sénatus-consultes spéciaux aux préteurs et aux consuls sortant de charge[5]. Mais il se fit conférer à
perpétuité le pouvoir proconsulaire dans toutes les provinces armées, et par
conséquent, le commandement de toutes les troupes de la république. Il
résulta de là qu'Auguste et ses successeurs se trouvèrent être les seuls
magistrats qui fussent in imperio, qui eussent la dignité d'empereurs,
imperator, et ce fut pourquoi ce titre leur fut donné de préférence à
ceux de toutes les autres magistratures dont ils étaient revêtus. Après la
mort d'Auguste, les consuls, le sénat et le peuple prêtèrent serment à Tibère
dans la forme usitée envers les magistrats in imperio, ce qui
s'appelait jurare in verba[6]. Dès lors il n'y eut pas plus
de liberté à Rome qu'il n'y en avait sous la république dans les provinces
livrées à l'arbitraire des généraux ou imperatores, La
puissance d'Auguste et celle de ses successeurs se forma par la réunion sur
une seule tête des principales dignités de la république. Mais aucune des
magistratures urbaines, ni le consulat, ni le tribunat, ni le pontificat, ni
la censure ne leur donnaient le droit de s'entourer d'une garde, et de
condamner des citoyens à mort. C'étaient là des pouvoirs dont les proconsuls in
imperio, les imperatores jouissaient seuls dans les provinces, et
ce fut à ce titre que les empereurs s'emparèrent de ces deux grands
instruments de tyrannie, On ne doit donc pas s'étonner qu'ils aient préféré à
tout autre titre celui d'imperator, et il est permis de dire que la puissance
impériale ne fut, en réalité, que le pouvoir proconsulaire rendu perpétuel et
étendu à toutes les parties de l'état. Le peuple romain alors souffrit à son
tour le despotisme écrasant que les magistrats républicains avaient fait
peser sur les nations soumises à son joug. Néron fut un Verrès qui, au lieu
de la Sicile, avait Rome et le monde à gouverner[7]. C'est donc dans les
attributions et dans l'entourage des proconsuls qu'il faut chercher l'origine
des pouvoirs qui, sous l'empire, remplacèrent les dignités de la république. Les
proconsuls et les préteurs, dans leurs provinces, ne se contentaient point
d'une simple garde d'apparat comme celle des licteurs. Ils avaient toujours
auprès d'eux des cohortes légionnaires chargées de faire respecter leur
personne et d'exécuter leurs ordres ; ces cohortes furent appelées
prétoriennes, parce qu'elles veillaient spécialement à la garde du prétoire,
c'est-à-dire du lieu où se rendait la justice[8]. Auguste et ses premiers
successeurs, investis à perpétuité du pouvoir proconsulaire et du
commandement, imperium, conservèrent auprès d'eux, à Rome même, leurs
cohortes prétoriennes, garde officielle à laquelle ils confiaient l'exécution
de tous leurs ordres. Les prétoriens faisaient plutôt le service
d'appariteurs que le métier de soldats[9] ; ils portaient toutes les
lettres adressées à l'empereur ou écrites par lui[10] ; ils arrêtaient les accusés ou
les suspects, et les gardaient prisonniers jusqu'à la décision du prince ;
ils conduisaient les bannis au lieu de leur exil, et égorgeaient ceux que
l'empereur avait condamnés ; on leur donnait des missions de confiance telles
que la garde des registres, des papiers, des trésors du prince[11] ; ils le suivaient à la guerre,
l'escortaient dans ses voyages et l'accompagnaient dans les cérémonies
publiques. Mais c'était la garde germaine qui veillait dans l'intérieur du
palais, service tout personnel et semblable à celui que faisaient les esclaves
armés dans les maisons des riches patriciens[12]. On
n'avait alors aucune idée de la séparation des fonctions civiles et
militaires. Tout général d'armée était juge suprême dans l'étendue de son
commandement. Tout préteur commandait les troupes lorsqu'il y avait une armée
dans sa province[13]. L'empereur, commandant en chef
de toutes les armées de la république, était en même temps le premier des
magistrats, l'interprète souverain des lois, et l'on appelait à son tribunal
des jugements rendus sur toute espèce de causes dans les provinces même les
plus éloignées, On conçoit d'après cela qu'elle dut être l'influence immense
du chef des cohortes prétoriennes chargé de pourvoir à l'exécution matérielle
de toutes les volontés, de toutes les décisions du prince. C'était lui qui
transmettait les ordres du commandant suprême à tous les corps de troupes, à
tous les gouverneurs de provinces ; c'était encore lui qui répondait aux
consultations adressées des divers points de l'empire, sur des questions
d'administration ou de droit civil ; tout passait nécessairement par ses
mains, et son influence se faisait ainsi sentir à tous les agents de
l'autorité. Pour
exercer des attributions aussi étendues et aussi variées, il ne suffisait
plus d'être un bon officier, il fallait connaître les lois et montrer dans la
conduite des affaires une capacité qu'il est rare de rencontrer dans les
camps. C'est pourquoi, dès les premiers temps de l'empire, on vit des préfets
du prétoire qui n'avaient jamais porté les armes. D'ailleurs cette fonction
de préfet, prœfectura, n'était point précisément un grade militaire ;
c'était un commandement temporaire et spécial que les proconsuls confiaient à
qui ils voulaient dans leurs provinces[14] ; ordinairement ils chargeaient
quelqu'un de leur maison de commander leurs cohortes prétoriennes. Les
premiers empereurs firent de même en appelant à ce poste jusqu'à des
affranchis, tels que Nymphidius, sous Néron[15]. Dans le IIe siècle, la science
du droit civil devint une des premières qualités qu'on recherchait dans les
préfets du prétoire : Macrin, qui fut préfet avant d'être empereur, avait
commencé par exercer la profession d'avocat. Les célèbres jurisconsultes
Papinien et Ulpien furent préfets du prétoire sous Septime et
Alexandre-Sévère. Au IIIe siècle le caractère civil finit par prédominer
entièrement dans ces fonctions qui n'avaient été d'abord qu'un emploi
subalterne de la milice. Les
préfets du prétoire, dépositaires de tous les secrets de l'empire,
instruments nécessaires de tous les actes du pouvoir suprême, s'étaient
rendus redoutables même à leurs maîtres. Ils firent assassiner ou déposer dix
empereurs et élevèrent souvent leurs vues ambitieuses jusqu'au trône. Pour
ôter à ce pouvoir exorbitant ce qu'il avait de dangereux, Constantin acheva
de le dépouiller de tout caractère militaire. Il supprima les cohortes
prétoriennes qui, sous les derniers empereurs, avaient été déjà remplacées
dans leur service auprès du prince par une garde intérieure qu'on appelait
les domestiques, domestici, et après avoir ainsi ôté aux chefs du
prétoire leurs soldats, il leur interdit tout autre commandement de troupes,
et les réduisit à des attributions purement administratives. Ce fut alors
que, pour la première fois, l'autorité civile fut séparée de l'autorité
militaire, innovation immense et dont l'antiquité n'offrait pas un seul
exemple[16]. Le
nombre des préfets du prétoire variait suivant le caprice des empereurs. Mais
il y en avait presque toujours eu en même temps deux ou trois qui se
partageaient le commandement des cohortes et les diverses attributions de
leur charge. Constantin fixa leur nombre à quatre et divisa l'empire en
autant de grands départements dont il leur confia l'administration. Le
premier était composé de l'Asie, de l'Égypte et de la Lybie ; le second, de
la Mésie et de la Thrace ; le troisième, de l'Italie et de l'Afrique ; le
quatrième, de l'Espagne, de la Grande-Bretagne et de la Gaule. Cette division
répondait à celle que Dioclétien avait adoptée en partageant l'empire avec
ses collègues ; elle en était la conséquence, et on la voit se reproduire
dans tous les événements postérieurs. Au lieu d'être, comme autrefois,
attachés à la personne de l'empereur, ce qui avait été la première source de
leur puissance, les préfets furent tenus de résider dans leurs gouvernements
où ils ne furent plus que les premiers magistrats civils. Pour
les remplacer dans leurs fonctions militaires, qui étaient en quelque sorte
celles de chefs de l'état-major général des armées de l'empire, Constantin
créa deux commandants supérieurs ou maîtres des milices, l'un pour la
cavalerie, l'autre pour l'infanterie, et plaça sous la direction de ces
officiers, les troupes de toutes armes et de toute origine, légionnaires,
fédérés, auxiliaires soldés, lètes ou Barbares. Ces deux chefs de la
hiérarchie militaire étaient égaux en dignité aux préfets du prétoire, chefs
de la hiérarchie civile[17], et c'était par leur
intermédiaire que les ordres de l'empereur se transmettaient aux commandants
particuliers des armées et des provinces. Mais ici, pour bien faire
comprendre ce qu'étaient ces commandants inférieurs, je suis encore obligé de
remonter aux premiers temps de l'empire. Lorsqu'Auguste
se fit donner le pouvoir proconsulaire dans la moitié des provinces de la
république, en choisissant les plus importantes et les plus difficiles à
gouverner, il ne pouvait avoir l'intention de les administrer par lui-même ;
il les fit régir par ses lieutenants, legati. C'était
encore un ancien usage des proconsuls que de se faire aider dans
l'administration des provinces et dans la conduite des armées, par des
lieutenants qu'ils désignaient eux-mêmes, et qui tenaient d'eux tous leurs
pouvoirs. Bien différents des questeurs qui étaient des magistrats
indépendants, exerçant une charge publique, quoique subordonnés aux
proconsuls et aux préteurs, les lieutenants n'agissaient qu'en vertu d'une
délégation particulière qu'on leur retirait à volonté, et qui cessait de
plein droit avec les pouvoirs de celui qui la leur avait conférée. Ainsi ils
ne pouvaient jamais de leur chef avoir le commandement, imperium ; car
ils n'étaient pas même magistrats. Des officiers placés dans cet état de
dépendance personnelle convenaient parfaitement pour établir la puissance
d'un seul. Auguste le sentit et leur délégua toutes ses fonctions d'imperator.
Il en créa un grand nombre et les partagea en deux classes : la première,
était celle des lieutenants-consulaires, qu'on pourrait comparer à nos généraux
de division, et auxquels il confia le gouvernement des principales provinces,
telles que la Gaule, l'Espagne, la Syrie ; la seconde, celle des
lieutenants-légionnaires, espèces de généraux de brigade qui remplirent les
fonctions des anciens legati, en commandant les légions, sous les
ordres des lieutenants consulaires[18]. Un simple chevalier romain
gouverna l'Égypte avec le titre de préfet, dont nous avons indiqué plus haut
la portée. Les flottes, dont les équipages étaient composés d'affranchis, de
condamnés et de la lie des milices, furent également placées sous les ordres
de préfets qui souvent étaient eux-mêmes des affranchis. Les gouvernements
d'une moindre importance, tels que la Rhétie, la Thrace, la Mauritanie furent
laissés à des procurateurs. Ces
derniers n'étaient originairement que des agents d'affaires chargés
d'administrer dans les provinces les immenses domaines des riches patriciens,
et de faire valoir leurs fonds en prêtant à grosse usure aux villes et aux
particuliers. Auguste qui, par les confiscations des guerres civiles, avait
partout des terres, des esclaves et de l'argent, avait aussi partout des
procurateurs, qui, s'appuyant du nom du prince dont ils défendaient les
intérêts, acquirent bientôt une influence égale à celle des magistrats.
Cependant, sous le règne de Tibère, un procurateur ayant été accusé de
concussion par les habitants de l'Asie-Mineure, le prince déclara qu'il ne
lui avait donné de droit que sur ses esclaves et sur la gestion de sa fortune
privée, que s'il avait usurpé les pouvoirs du préteur, s'il s'était permis de
disposer des soldats, il avait outre-passé ses attributions[19]. Tel était en effet l'ordre
légal ; mais la puissance de fait des procurateurs n'en continua pas moins de
s'accroître. L'empereur Claude déclara publiquement que les décisions de ses
procurateurs devaient avoir autant de force que les jugements prononcés par
le prince lui-même et fit rendre un sénatus-consulte dans ce sens[20]. Depuis ce temps les
procurateurs eurent tous les pouvoirs des anciens préteurs ; ils rendirent la
justice, ils commandèrent les troupes, et, dans l'anarchie qui suivit la mort
de Néron, un d'eux osa même aspirer à l'empire[21]. On
voit, au surplus, que tous ces fonctionnaires n'avaient d'autre autorité que
celle qu'ils tenaient de la délégation de l'empereur, seul magistrat cum
imperio. Néanmoins les premiers Césars envoyèrent quelquefois dans les
provinces des personnages de leur famille avec le titre et les pouvoirs d'imperator.
Tibère eut ces pouvoirs sous Auguste[22], et Germanicus, sous Tibère.
Ainsi on peut dire que, dès cette époque, on vit en même temps plusieurs
empereurs, ce qui devint une règle presque constante dans les siècles
postérieurs, lorsque le poids de l'empire en décadence fut trop pesant pour
un seul. Quoique
les lieutenants n'eussent par eux-mêmes aucune puissance légale, ils n'en
exerçaient pas moins toutes les attributions du pouvoir proconsulaire ; ils
gouvernaient les peuples, ils commandaient les armées. Aussi étaient-ils,
après l'empereur, les seuls dignitaires investis d'une autorité réelle ; car
les magistratures urbaines, y compris le consulat, n'étaient plus que de
vains simulacres d'honneurs. De là vint que les fonctions de lieutenant
furent considérées comme un acheminement à l'empire, et toutes les fois que
l'ordre régulier de succession au frêne impérial fut violemment interrompu,
comme après les assassinats de Néron, de Commode et d'Alexandre Sévère, on
vit chaque armée vouloir faire à son tour un empereur du lieutenant qui la
commandait. Pour
abattre cette redoutable puissance des lieutenants, les empereurs, après
l'anarchie et les guerres civiles qui désolèrent le monde romain à la fin du
IIIe siècle, prirent le parti de ne plus confier le commandement des
principales armées et la direction des grandes opérations militaires, qu'à
des parents ou à des amis dévoués qu'ils associaient à la puissance
impériale, afin de les intéresser au maintien de ce pouvoir dont on leur
abandonnait une large part. Ce fut ainsi que Dioclétien s'associa d'abord
Maximien et ensuite Constance Chlore et Galère. Mais ces chefs suprêmes qui
se partageaient les commandements ou si l'on veut le territoire de l'empire,
à peu près suivant la division des quatre grandes préfectures établies par
Constantin, ne pouvaient diriger que les forces actives, les troupes
actuellement en campagne. Il fallait des officiers en sous ordre pour
présider aux détails de l'administration militaire et pour commander les
troupes qui faisaient sur les frontières un service permanent et purement
défensif. Nous avons vu que dans les premiers temps de l'empire toutes les
légions étaient cantonnées sur les limites du territoire romain et qu'il n'y
avait aucun corps d'armée dans l'intérieur. Pendant les discordes civiles du
IIIe siècle, elles abandonnèrent les camps des frontières qui furent alors
ouvertes aux Barbares. Pour éviter cet inconvénient à l'avenir, on organisa
des corps stationnaires qui ne devaient jamais quitter les frontières et
qu'on appelait pour cette raison milites limitanei[23] ; ces corps, qui étaient
appuyés par un grand nombre de lètes ou d'auxiliaires barbares colonisés,
furent placés sous les ordres de commandants particuliers qu'on appela duces
ou chefs des troupes. Chacun de ces ducs était chargé de garder une certaine
étendue de frontière qu'on nommait tractus[24], et exerçait dans les limites
de son commandement toutes les attributions militaires des anciens
lieutenants-consulaires. Quant à ces derniers, Constantin fit pour eux ce
qu'il avait fait pour les préfets du prétoire ; il acheva d'annuler leur
influence en les réduisant à des fonctions purement civiles. On leur confia
l'administration des principales subdivisions des quatre grandes préfectures
; les gouverneurs des provinces moins considérables prirent le titre de
présidents, prœsides[25]. Ces consulaires et ces
présidents remplaçaient, dans l'ordre civil seulement, les préteurs et les
procurateurs ; les préfets étaient leurs supérieurs immédiats. Tous ces
magistrats n'avaient aucune autorité sur les soldats, qui n'obéissaient
qu'aux maîtres des milices, aux ducs et aux comtes, selon la loi que nous
avons citée plus haut Cette
dignité de comte, comes, ayant pris une grande importance dans les
derniers temps de l'empire et surtout dans les premiers siècles de la
monarchie mérovingienne, nous devons nous y arrêter un moment. Le mot comes
en latin signifie compagnon. Sous la république les riches patriciens ne
sortaient jamais sans être accompagnés d'un nombreux cortège de parents,
d'amis, de clients et d'esclaves ; c'était ce qu'on appelait leur compagnie, comitatus.
Une insurrection militaire ayant éclaté pendant un festin que donnait
l'empereur Othon, « les sénateurs, dit Tacite, se dispersèrent à la
hâte, isolément et sans leur entourage ordinaire de compagnons et d'esclaves[26]. » C'étaient ces
compagnons qui, suivant l'expression d'Horace, suivaient Mécène comme son
ombre. Ce même cortège entourait les patriciens dans leurs voyages[27], et à plus forte raison,
lorsqu'ils allaient prendre possession du gouvernement d'une province. Dans
ce cas ils emmenaient ordinairement avec eux des jeunes gens de famille noble
qui commençaient ainsi leur carrière politique et se formaient à la pratique
des affaires. Cet usage devint si général qu'un règlement de César défendit
aux fils des sénateurs de sortir de l'Italie autrement qu'en la compagnie
d'un magistrat[28]. Lui-même avait fait ses
premières armes dans l'Asie-Mineure comme compagnon ou commensal du préteur
Thermus[29]. On employait indifféremment
ces deux mots de compagnon ou commensal, comes ou contubernalis
; car tous ceux qui accompagnaient un magistrat mangeaient à sa table. Cet
entourage des préteurs et des proconsuls était un des fléaux des pauvres
provinciaux. En route, cette foule de protégés, d'affranchis et d'esclaves
était logée chez les habitants des villes et défrayée de tout à leurs dépens.
Dans la province c'étaient autant de sangsues dont il fallait satisfaire
l'avidité, et qui exploitaient à l'envie le crédit et la puissance de leur
patron. La
position de ces compagnons peut être comparée à celle des aides-de-camp de
nos généraux et des secrétaires particuliers de nos préfets ; ils n'étaient
point précisément fonctionnaires publics ; ils étaient les hommes du
proconsul ou du préteur qui choisissait parmi eux ses lieutenants et ceux à
qui il donnait des commandements particuliers, prœfecturas. Aussi les
lieutenants, les préfets et les compagnons étaient-ils mis sur la même ligne.
Cicéron, parlant d'Appius, son prédécesseur dans le gouvernement de la
Cilicie, et n'en parlant, suivant l'usage, que pour en dire du mal, lui
reproche les excès de son entourage : Quid dicam de illius prœfectis,
comitibus, legatis ? P[30] Souvent le magistrat confiait
aux jeunes gens qui l'accompagnaient des missions importantes de diverse
nature. Ainsi César fut envoyé par le préteur Thermus, en Bithynie, pour
ramener devant Mytilène la flotte qui était alors dans l'Hellespont[31]. Ainsi Cicéron écrit à Atticus
que, ne pouvant se rendre lui-même dans l'île de Chypre qui dépendait de son
gouvernement, il y envoyait C. Volusius, gendre d'un de ses amis, pour y
juger les procès des citoyens romains[32]. Les compagnons des magistrats,
les comites ou comtes rendaient donc la justice et commandaient les troupes
dès le temps même de la république ; seulement ils ne faisaient rien de tout
cela en leur nom ; ils n'agissaient qu'au nom de leur patron et sous sa
responsabilité. Sous
l'empire, lorsque le pouvoir proconsulaire ou impérial — car ces deux mots
expriment la même chose —, concentré dans la main d'un seul, domina tous les
autres pouvoirs, les lieutenants, les préfets, les compagnons, les
procurateurs, les affranchis même, tous ceux enfin qui composaient
l'entourage privé du proconsul, s'emparèrent de l'autorité réelle, et ne
laissèrent aux anciennes magistratures que les vains dehors d'une puissance
qui n'existait plus. Les
premiers Césars eurent à Rome leur compagnie, comitatus, que les
historiens appellent quelquefois leur cohorte[33], de même qu'ils avaient leurs
gardes prétoriennes et tous les autres accessoires du pouvoir proconsulaire.
On reprochait à Tibère de ne donner à ses compagnons que la table sans les
gratifications qu'il était d'usage de leur distribuer[34]. Mais même sous un prince
avare, il était très avantageux d'être au nombre des commensaux de l'empereur
; car c'était parmi eux qu'on prenait les lieutenants et les procurateurs qui
gouvernaient les provinces, et en général il n'y avait pas de voie plus sûre
pour arriver à toutes les charges honorifiques ou lucratives. Néanmoins, les
compagnons du prince ne remplirent pendant longtemps, à ce titre seul, aucune
fonction publique. On commença par leur confier, dans la maison de
l'empereur, des charges de cour, des emplois en quelque sorte domestiques. Un
comte ou compagnon fut chargé de tenir les états de recettes et de dépenses, comes
rationalis ; un autre eut la surveillance des bâtiments, comes domorum[35] ; il y eut un comte des
largesses, comes largitionum[36], et des comtes de l'écurie
impériale, comites sacri stabuli[37], première origine des
connétables. Enfin il y eut un comte des domestiques, comes domesticorurn,
qui commandait la garde intérieure du palais. Cette garde, que les premiers
empereurs avaient renforcée d'un corps de Germains, faisait auprès de la
personne du prince le même service que les esclaves en faction dans les
appartements des riches patriciens, excubiœ servorum. Peu à peu cet
emploi servile, mais par lequel on était rapproché du maître à tous les
instants, fut brigué par les plus braves soldats, par les citoyens les plus
distingués. Les domestiques finirent par remplacer la garde officielle du
prétoire, et devinrent le premier corps militaire de l'état[38]. Dioclétien avait été comte des
domestiques sous Numérien avant d'être élevé à l'empire. Dès le
temps des premiers césars, il arrivait que des compagnons du prince, nommés à
des emplois de procurateurs ou de lieutenants préféraient leur existence de
cour aux embarras du commandement, et sans prendre possession de leurs
provinces, en touchaient les revenus à Rome en restant commensaux de
l'empereur. L'esprit de flatterie et de dépendance croissant toujours, on
s'habitua dans le IIIe siècle à regarder le titre de compagnon du prince
comme le plus honorable de tous, et à le conserver dans les gouvernements ou
à la tête des armées. Constantin donna une sanction légale à ce qui n'était
encore qu'un usage ou plutôt un abus ; et les comtes, à dater de son règne,
prirent un rang officiel parmi les magistrats. Par suite de la grande mesure
de la division des pouvoirs, il y eut des comtes civils et des comtes
militaires[39]. Les premiers étaient ceux qui
exerçaient des charges dans la maison impériale ou qui gouvernaient des
provinces désarmées. Les autres étaient ceux qui remplaçaient les lieutenants
légionnaires, et commandaient des corps de troupes, soit sous les ordres des
ducs, soit en chef dans des départements séparés. Comme rien n'éclaircit
mieux les idées que de comparer le passé avec ce que nous avons sous les
yeux, je dirai, pour achever de faire bien comprendre l'organisation
militaire du Bas-Empire, que les maîtres des milices avaient à peu près les
attributions de nos maréchaux, les ducs, celles des généraux de division, les
comtes, celles des généraux de brigade ou maréchaux-de-camp. Au surplus, la
séparation des fonctions civiles et militaires, cette belle innovation du
règne de Constantin, ne put se soutenir. La suite des événements nous
montrera que les chefs qui disposaient de la force réelle, de la force des
armes, attirèrent à eux toute la puissance de fait, et les empereurs
retrouvèrent dans les ducs et dans les maîtres des milices ces dangereux
rivaux dont ils avaient cru se défaire en supprimant les préfets et les
lieutenants. Les
grandes innovations que nous venons de signaler dans la constitution de
l'empire, dans la nature et la forme des divers pouvoirs de l'état, ne furent
pas les seules qui marquèrent l'ère si mémorable de Constantin. Des
changements non moins importants s'opérèrent à la même époque dans
l'organisation, l'emploi et la répartition des troupes. Nous
avons vu que, sous les premiers empereurs, toutes les légions étaient
cantonnées sur les frontières, et qu'il n'était entretenu aucun corps de
troupes réglées dans les provinces intérieures, qu'on appelait pour cette
raison provinces désarmées, provincias inermes. On ne saurait croire
avec quel petit nombre de soldats le gouvernement impérial se faisait
respecter de tant de peuples divers, qui, tous courbés sous un joug
oppresseur, pouvaient se souvenir qu'ils avaient été libres. Rome elle-même,
Rome, cette ville immense, dont la population, selon les calculs les plus
modérés, égalait au moins celle de Paris ou de Londres, n'avait pour garnison
que quatre cohortes urbaines, espèce de garde municipale, et les dix cohortes
1u prétoire, ce qui ne faisait pas en tout plus de 15.000 hommes. Dans tout
le reste de l'Italie, on ne voyait pas un soldat ; le pays n'était gardé que
par les deux flottes qui stationnaient, l'une dans l'Adriatique, et l'autre
dans la mer Tyrrhénienne, pour réprimer la piraterie, et surtout pour
protéger les convois des blés de l'Egypte et de l'Afrique dont la subsistance
de Rome dépendait entièrement. Une révolte d'esclaves ayant éclaté sous
Tibère, dans les environs de Brindes, la frayeur se répandit jusque dans
Rome, parce qu'on n'avait aucune force à opposer aux révoltés ; déjà l'on
parlait d'envoyer contre eux les cohortes prétoriennes, lorsque la sédition
fut étouffée par les équipages de quelques bâtiments de la flotte qui
s'étaient par hasard approchés de ces côtes[40]. Il n'y
avait pas une légion dans toute la Grèce, pas une dans l'Asie-Mineure, pas
une dans la Sicile ni dans les îles de la Méditerranée[41]. Les provinces armées
elles-mêmes n'avaient de troupes que sur la ligne des frontières. Ainsi,
toutes les légions de la Gaule étaient concentrées sur le Rhin ; il y avait à
peine 1.200 soldats répandus dans le reste de cette vaste contrée L'historien
Joseph fait dire au roi Agrippa, haranguant les Juifs pour les détourner de
leurs projets de révolte : « Eh quoi ! entourés de légions, vous voue
lez résister seuls à la puissance romaine, lorsque 1.200 soldats suffisent
pour contenir la grande et belliqueuse nation des Gaulois ![42] » Les faits historiques
confirment cette assertion. Lors de la révolte de Sacrovir, sous Tibère, pour
réprimer le soulèvement de l'Anjou et de la Touraine, il fallut faire venir
une cohorte qui tenait garnison à Lyon, et quelques troupes de l'armée du Rhin
; il n'y avait pas un seul détachement disponible dans toute l'Armorique[43]. Cet
état de choses dura longtemps ; il était encore à peu près le même sous
Trajan et les Antonins. Jamais on ne vit une preuve plus éclatante de cette
grande vérité, que la force matérielle n'est rien pour les gouvernements, et
que le prestige de l'opinion est tout. Caligula, Néron, Commode envoyaient un
centurion en toge porter des arrêts de mort ou des ordres de spoliation
depuis l'Euphrate jusqu'au Rhin ; et leurs caprices les plus extravagants,
leurs fureurs les plus atroces ne trouvaient partout qu'une aveugle
soumission. Honorius, au contraire, à l'époque où la Notice de l'empire nous
montre l'Italie et la Gaule couvertes de soldats, pouvait à peine se faire
obéir dans Ravenne. Alors, en effet, les guerres civiles et les soulèvements
intérieurs avaient dénaturé la constitution de l'état et contraint les
empereurs à disséminer sur tous les points du territoire des forces
militaires, qui ne les soutenaient plus, parce qu'on avait appris le secret
de leur faiblesse. La paix
intérieure de l'empire fut troublée dès le premier siècle de l'ère
chrétienne. Après la mort de Néron, les légions du Rhin qui avaient proclamé
Vitellins, et celles de l'Illyrie qui firent triompher les prétentions de
Vespasien, vinrent vider leur querelle dans les champs de l'Italie et jusque
dans les murs de Rome. Mais une année suffit pour terminer cette lutte, qui
resta circonscrite dans des bornes assez étroites. Des désordres bien
autrement graves par leur étendue et par leur durée, succédèrent à l'ère
glorieuse et paisible des Antonins : Pendant l'anarchie qui régna presque
sans interruption dans la dernière moitié du IIIe siècle, toutes les
provinces devinrent successivement le théâtre de combats acharnés entre les
prétendants qui se disputaient le pouvoir suprême ; et les légions,
abandonnant les cantonnements des frontières, en laissèrent l'entrée ouverte
aux Barbares, qu'il fallut combattre ensuite dans l'intérieur de l'empire et
jusque dans les anciennes provinces désarmées. Au
commencement du IVe siècle, il n'y avait pas un coin du territoire romain qui
n'eût subi les ravages de la guerre. Cependant ces fléaux ne tenaient qu'à
des causes transitoires. Les invasions et les dissensions civiles ont
toujours un terme. Après avoir couronné l'empereur de leur choix, après avoir
repoussé les hordes étrangères, les légions pouvaient rentrer dans leurs
camps. Mais les soulèvements qui éclatèrent dans la population des campagnes
sur presque tous les points de l'empire, ne permirent plus de dégarnir de
troupes l'intérieur du pays. Ces
soulèvements méritent qu'on s'y arrête. Sous le nom de guerres des Bagaudes,
ils prirent un caractère formidable dans les anciennes contrées celtiques,
telles que la Gaule et le nord de l'Espagne. Les Bagaudes ont joué un
grand rôle dans l'histoire des derniers temps de l'empire ; il est essentiel
d'approfondir toutes les questions qui s'y rattachent ; car pour s'être
trompé sur ce seul point, le meilleur historien des temps modernes, Dubos,
est tombé dans une série d'erreurs qui ont déconsidéré son excellent ouvrage
et retardé de plus d'un siècle, peut-être, la reconstruction de notre
histoire faussée par les chroniqueurs du moyen-âge. Nous
avons dit plus haut que dans toutes les contrées soumises à la puissance de
Rome, la population des campagnes était presqu'unique ment composée
d'esclaves dont la condition variait à quelques égards chez les différents
peuples compris dans le monde romain, mais était partout inférieure à celle
des serfs du moyen-âge. Sous les premiers Césars, on se plaignait déjà en
Italie de la diminution du nombre des hommes libres, tandis que celui des
esclaves allait toujours croissant[44]. Dès cette époque la proportion
des hommes libres, relativement aux esclaves ; n'était guère plus élevée que
celle des blancs par rapport aux nègres, dans nos colonies des Antilles. Si
le principe de l'esclavage n'avait pas été aussi profondément enraciné dans
les mœurs des nations antiques, cet état de choses n'aurait pu se soutenir.
Ces masses immenses d'hommes réduits à la condition des bêtes par une
aristocratie peu nombreuse, auraient au moins fait quelques efforts pour
conquérir leur liberté ; mais la légitimité de l'esclavage était alors
reconnue par tout le monde ; par les esclaves comme par les maîtres. Aucun
des philosophes, aucun des législateurs de l'antiquité n'a su concevoir une
société sans esclaves. Le christianisme, en proclamant pour la première fois
sur la terre, l'égalité de tous les hommes devant Dieu, put seul opérer cette
grande révolution dans les idées, et c'est peut-être une des preuves les plus
frappantes de sa céleste origine. Néanmoins,
et malgré l'acquiescement universel du genre humain au principe de la
servitude, il éclatait de temps à autre des révoltes d'esclaves qui donnèrent
quelquefois lieu à des guerres sérieuses. Sous la république, Spartacus, en
Italie, Sertorius, en Espagne, soulevèrent la population des campagnes, et il
n'y eut peut-être pas de guerres qui aient inspiré plus d'effroi et causé
plus d'embarras à l'aristocratie romaine. Dans la
Gaule, ainsi que nous rayons vu, toute la population agricole était, de temps
immémorial, réduite à un état de servitude moins complet que l'esclavage
romain, et plus analogue à la condition des serfs de l'époque féodale. Cette
population de cultivateurs attachés à la glèbe n'était point désarmée comme
les misérables esclaves que les Romains tenaient à la chaîne ; elle marchait
au combat comme les serfs du moyen-âge, sous la direction de la caste
guerrière ; en temps de paix, elle travaillait pour les nobles, seuls
propriétaires du sol ; elle leur obéissait en temps de guerre comme à ses
commandants nés. Quelquefois même l'aristocratie n'était point maîtresse de
contenir les mouvements de cette foule qui se levait spontanément quand elle
croyait le territoire menacé. César, dans ses expéditions contre la Gaule,
trouva presque partout des alliés, parmi les factions aristocratiques ; mais
le peuple, fanatisé par les druides, entraînait souvent ses chefs à combattre
malgré eux. Ce fut ainsi que les Bellovaques, vaincus, alléguèrent pour
excuse de leur résistance, que la guerre avait été engagée malgré le sénat ou
la caste noble, par la plèbe ignorante, plebe imperita[45]. Sous la
domination impériale, la scission devint plus profonde entre le peuple des
campagnes et la caste des propriétaires qui, devenus tout-à-fait Romains,
avaient pris droit de cité à Rome, adopté des noms latins et renié la langue
les mœurs et la religion de leurs ancêtres. Tandis que les riches possesseurs
du sol allaient s'avilir à la cour des Césars, et dissipaient en Italie, dans
de monstrueuses profusions, leurs immenses revenus, le peuple des campagnes
continuait à parler la langue celtique, à porter l'habit gaulois, et malgré
les édits des empereurs, toujours attaché aux superstitions druidiques,
obéissait avec un fanatisme aveugle aux restes des druides et des fées, qui
se cachaient dans les bois et les déserts, pour se soustraire aux persécutions
exercées contre leur culte. Il y
avait là des ferments d'agitation et de haine qui n'attendaient qu'une
occasion pour éclater. Pendant
les troubles qui suivirent la mort de Néron, les paysans de la Gaule centrale
se soulevèrent sous la conduite d'un des leurs, nommé Mariccus ou
Maric ; il se donnait le titre de dieu et de libérateur des Gaules, ce qui
prouve que cette insurrection, comme toutes les autres du même genre, avait à
la fois pour principes le fanatisme religieux et les souvenirs de
l'indépendance nationale[46]. L'aristocratie des Éduens,
secondée par la jeunesse noble, qui fréquentait en grand nombre les célèbres
écoles d'Autun, suffit, en l'absence des armées romaines, pour comprimer ce
mouvement dont le chef fut livré aux bêtes. Il faut voir avec quel dédain les
historiens latins parlent de ce plébéien inconnu, quidam e plebe Boïorum,
qui avait osé mêler ses obscures destinées aux grands événements de l'époque.
Et quels événements ? La querelle d'un Vitellius et d'un Othon ![47] Ces
soulèvements dont les premiers symptômes s'étaient manifestés à l'extinction
de la famille des Césars, se développèrent avec bien plus de gravité dans
l'anarchie qui suivit la chute de la dynastie des Antonins. Déjà sous le
règne de Commode, un simple soldat nommé Maternus avait rassemblé dans la
Gaule une troupe de- bandits et de déserteurs, si nombreuse, qu'il fallut
envoyer contre lui une armée commandée par Niger, général estimé, qui disputa
quelques années plus tard l'empire à Sévère. Maternus conçut même l'audacieux
projet de pénétrer secrètement dans Rome, avec quelques-uns de ses soldats
déguisés, et d'assassiner l'empereur au milieu d'une fête. Il échoua, dans ce
complot qu'il paya de sa vie ; mais l'idée seule n'était point d'un vulgaire
chef de brigands[48]. L'insurrection,
fut encore alors facilement réprimée ; l'excès des misères publiques la fit
bientôt reparaître plus terrible. Pendant les troubles du IIIe siècle, la
Gaule fut horriblement ravagée par les Barbares et par les armées des
généraux romains qui se disputaient la pourpre impériale. Les villages furent
incendiés, les vignes arrachées, les champs dévastés, la famine et les
massacres décimèrent la population. Au
milieu de tant de calamités les usurpateurs, maîtres impitoyables auxquels
l'histoire a conservé le nom de tyrans, n'en faisaient pas moins agir toutes
les rigueurs du fisc pour arracher aux habitants des campagnes leurs
dernières ressources tandis que les propriétaires appauvris exigeaient le
paiement des redevances avec une dureté inaccoutumée. Le désespoir mit enfin
la rage au cœur des malheureux paysans ; de toutes parts ils s'armèrent, se
jetèrent dans les bois et dans les landes désertes, puis réunis en bandes,
ils infestèrent les routes, massacrèrent les propriétaires et les agents du
fisc, pillèrent les petites villes, les habitations isolées, et osèrent tenir
tête aux détachements de soldats qu'on envoyait à leur poursuite. Ce fut une
guerre de buissons et de chicane, une guerre de chouans ou de guérillas comme
en font toutes les populations soulevées, mais dont la race celtique semble
avoir plus particulièrement le génie ou l'instinct. L'anarchie
qui dévorait l'empire ne permettait pas d'employer contre les paysans
révoltés des forces suffisantes ni surtout de les poursuivre avec la ténacité
et la persévérance qui peuvent seules triompher de ce genre d'ennemis. Ils
s'enhardirent par leurs succès ; leurs rangs se grossirent des hommes de
toutes classes qui n'avaient plus rien à. perdre ou qui espéraient gagner au
désordre ; leurs bandes devinrent des corps d'armée considérables qui ne
craignirent plus de s'attaquer même, aux grandes villes. En 269, ils prirent
et saccagèrent, après sept mois de siège, l'opulente cité d'Autun, première
alliée des Romains dans les Gaules, objet constant de la cupidité et de la
haine des paysans gaulois, et qui dans son malheur implora en vain les
secours de la puissance romaine qu'elle avait si bien servie[49]. Ce fut
alors qu'on commença, à. donner à ces rassemblements armés le nom de Bagaudes,
emprunté à l'idiôme celtique. Je ne rapporterai pas ici toutes les
étymologies ridicules qu'on a données de ce nom. Ducange en indique une qui
parait assez plausible ; c'est celle qu'il dérive du mot celtique Bagat
conservé dans la langue bretonne et qui signifie une troupe, une réunion
nombreuse[50]. Le
pillage d'Autun ne fut qu'un des épisodes de cette guerre des Bagaudes qui
éclatait partout en même temps. Sur tous les points du pays, ils avaient des
lieux fortifiés qui leur servaient de retraites et d'où ils se répandaient
dans la cam, pagne. Retranchés dans ces forts, ils occupaient les avenues des
grandes villes où la classe riche s'était réfugiée, ils interceptaient leurs
approvisionnements et les rançonnaient lorsqu'ils ne pouvaient les prendre. Auprès
de Lutèce, cité déjà considérable et siège d'un commerce florissant, ils
s'étaient établis dans la presqu'île que forme la Marne avant de s'unir à la
Seine, au lieu où l'on bâtit depuis une abbaye consacrée à Saint-Maure et
qu'on appela St.-Maure-les-Fossés, à cause des traces encore existantes du
fort des Bagaudes. Cette position était admirablement choisie pour arrêter à
la fois les arrivages de la Marne et de la Seine ; ils s'y maintinrent
pendant plusieurs années. La porte de Lutèce qui ouvrait dans cette direction
à l'est de la ville, en prit le tram de porte des Bagaudes, porta Bagauda.
Dans le moyen-âge cette même porte s'appela porte Baudoyer, et la
place où elle était située conserve encore ce nom. Il semble donc que dans la
prononciation, le mot Bagaude se rapprochait beaucoup du mot badaud
dérivé d'un ancien radical qui signifiait demeurer, habiter et qui s'est
conservé dans l'italien badare. Le mot latin manens, manant en
est la traduction littérale. Ainsi bagaude, badaud, manant, vilain, paysan,
sont autant de termes synonymes, qui tous désignaient l'habitant serf
des campagnes et qui par cette raison ont fini par être tous pris en mauvaise
part, comme exprimant l'idée de rusticité, de bassesse et d'ignorance. La
guerre des Bagaudes ou la Bagaudie, Bacaudia, suivant l'expression des
historiens du Bas-Empire, ne différa en rien de la Jacquerie du XIVe siècle.
Elle fut provoquée par les mêmes causes, les maux affreux que l'invasion
étrangère faisait peser sur la population des campagnes, impitoyablement pressurée
par les seigneurs et par le fisc. Elle eut les mêmes effets, le massacre des
riches, des nobles, des fonctionnaires, le pillage des châteaux, l'attaque
des villes, le brigandage sur les routes ; elle eut la même marche, les mêmes
vicissitudes et la même fin ; on peut dire que l'histoire de l'une serait
presque exactement l'histoire de l'autre. Que les
rassemblements auxquels on a donné le nom de Bagaudes aient été composés en
grande majorité de paysans serfs, c'est ce dont on ne saurait douter. Tous
les auteurs qui en ont parlé s'expriment clairement à cet égard. A l'occasion
du soulèvement qui éclata de 280 à 285, après que Carinus eut emmené l'armée
des Gaules en Italie, Eutrope et Aurélius Victor s'accordent à dire que les
paysans gaulois, rusticani, agrestes, avaient formé les rassemblements
que l'on nomma Bagaudes[51]. La Chronique de
Prosper, à l'année 435, dit que la Bagaudie était une conspiration de
tous les serfs de la Gaule[52]. L'évêque Salvien, dans
l'éloquent tableau qu'il a tracé des misères du peuple gaulois, s'écrie :
« Je vais maintenant parler des Bagaudes, qui, spoliés, accablés,
assassinés par des juges iniques et cruels, après avoir perdu tous les droits
de la liberté romaine, ont renoncé même au nom romain. Et nous leur imputons
leur misère ! nous leur reprochons le nom que nous leur avons fait ! Nous les
appelons rebelles, nous qui les avons forcés au crime ! Comment sont-ils
devenus Bagaudes, si ce n'est par nos injustices, par les prévarications des
juges, par les proscriptions et les rapines des hommes qui ont mis la fortune
publique au pillage ; qui, semblables à des bêtes féroces, dévorent le peuple
qu'on leur a livré à gouverner, et ne se contentent pas de dépouiller le
pauvre, comme font les bandits, mais déchirent ses membres et se repaissent
de son sang[53]. » Rien ne fait mieux connaître
les véritables causes de l'insurrection que ces paroles inspirées par une
indignation vertueuse, et comparables aux plus beaux chefs-d'œuvre de
l'éloquence antique. Le saint évêque nous apprend encore que les classes inférieures
ne prenaient pas seules part à la révolte ; des hom mes même d'une naissance
distinguée et d'une éducation libérale étaient contraints de chercher un
asile parmi les Bagaudes, pour sauver au moins leur vie, après avoir perdu
tous leurs biens par les exactions du fisc[54]. Cette allégation est confirmée
par un fait que rapporte la Chronique de Prosper à l'année 445. Un médecin
d'un mérite éminent, nommé Eudoxius, fut poursuivi comme un des moteurs du
soulèvement de Bagaudes qui eut lieu à cette époque, et n'échappa au supplice
qu'en se réfugiant chez les Huns. Toutes
ces circonstances se retrouvent dans la grande insurrection du IIIe siècle ;
car ce n'étaient pas non plus des hommes ordinaires que ces Hélianus et ces
Amandus, qui furent alors chefs des Bagaudes, et qui osèrent prendre le titre
d'empereurs. Cette ambition, au reste, fut fatale à leur parti. Tant que les
Bagaudes s'étaient bornés à infester les routes, à massacrer les
propriétaires, à piller les villes, les empereurs s'en étaient peu inquiétés,
et les cités gauloises avaient en vain imploré le secours des armes romaines.
Mais l'usurpation de la pourpre impériale donnait à ces mouvements un autre
caractère. Dès que Dioclétien en fut instruit, il s'empressa d'envoyer
Maximien au-delà des Alpes, avec une armée dont la présence suffit pour
dissiper ces bandes qui n'étaient redoutables qu'en l'absence de troupes
réglées. Maximien fit périr leurs chefs, prit et rasa leurs forts, entre
autres celui qu'ils avaient construit près de Lutèce, dans la presqu'île de
la Marne, et après avoir terminé dans le cours de l'année 285 cette guerre
trop facile pour être glorieuse, il se trouva libre de diriger ses armés
contre les Francs, dont il colonisa l'année suivante plusieurs tribus dans la
Belgique, comme nous l'avons dit plus haut, non sans dessein peut-être d'opposer
ces étrangers aux paysans rebelles de la Gaule. L'insurrection
parut alors étouffée ; mais elle ne fut jamais entièrement éteinte ; il y eut
toujours quelques bandes disséminées dans le pays, et le feu de la révolte
éclata avec plus de violence et plus d'étendue que jamais au Ve siècle,
lorsque l'invasion des Vandales eut fait peser de nouveau sur les habitants
des campagnes les affreuses calamités dont les avaient frappés, au IIIe
siècle, l'invasion des Allemands. Il est
à remarquer que les grands rassemblements de Bagaudes se sont toujours formés
dans les contrées vraiment celtiques, dans l'ouest et le centre de la Gaule,
ancien territoire des Galls ; dans ces provinces qui ont été, au moyen-âge,
le principal foyer de la Jacquerie, et de nos jours même encore le théâtre de
la guerre civile. Il n'y eut jamais de Bagaudes dans la Belgique, où dominait
l'esprit militaire de la Germanie, et où se recrutaient les légions. En
Espagne il y eut, au Ve siècle, de vastes soulèvements de Bagaudes entre
l'Ebre et les Pyrénées, dans le pays des Celtibériens[55]. Cela ne paraîtra point
étonnant, si l'on se souvient que, dans cette même région, Viriate et
Sertorius bravèrent la puissance romaine ; que là aussi d'intrépides
montagnards relevèrent contre les Maures l'étendard de la croix, et firent
périr dans les défilés de Roncevaux les meilleures troupes de Charlemagne ;
enfin qu'aux mêmes lieux, la gloire de Napoléon échoua contre des bandes de
guérillas. C'est donc en quelque sorte un caractère particulier à la race
celtique, que cet esprit d'indépendance personnelle qui pousse chaque
individu à se constituer juge et défenseur de sa propre cause, et à protester
par les armes contre l'oppression. Ce caractère, elle l'a conservé dans tous
les lieux et dans tous les temps, et le frottement de la civilisation ne l'a
pas encore entièrement effacé. Lorsque
Constantin arriva au pouvoir, les grandes insurrections du IIIe siècle
étaient à peine calmées ; lui-même avait eu à en combattre quelques restes,
et des mouvements semblables s'étaient manifestés dans diverses parties de
l'empire. La révolution sociale qui fit du christianisme la religion de
l'État, vint compliquer encore ces embarras intérieurs. En inscrivant sur ses
drapeaux le signe des Chrétiens, Constantin répondait aux vœux de la partie
la plus éclairée et la plus influente de ses sujets. La majorité de l'armée
et des habitants des villes était chrétienne. Dans tout ce que nous appelons
aujourd'hui la classe moyenne, dans les légions, dans les écoles, dans la
populace même des cités, les cultes mythologiques n'avaient plus de croyants.
L'ancienne aristocratie, représentée par le sénat de Rome, défendait encore
par orgueil de caste la religion de ses ancêtres ; les rhéteurs, les hommes
d'étude s'attachaient à l'idolâtrie par esprit d'opposition et de système, et
prétendaient la faire revivre sous de nouvelles formes. Mais tous ces hommes
dont l'empereur Julien fut le disciple et le représentant fidèle, étaient
imbus des doctrines de Manès ou des rêveries du platonisme dégénéré. Il y
avait parmi eux des manichéens, des gnostiques, des philosophes ; il n'y
avait plus d'adorateurs de Jupiter et de Vesta. La
population des campagnes, au contraire, était restée naïvement idolâtre. Cela
est si vrai, que le mot de payen, paganus, ne signifiait pas autre
chose qu'un habitant de la campagne ; notre mot paysan en est la traduction
exacte, ou plutôt n'est que le terme latin francisé. En vain on abattait les
idoles et les temples, les payens, c'est-à-dire les paysans,
s'obstinaient à offrir des sacrifices dans les bois, sur les montagnes, au
bord des eaux que révéraient leurs pères. Dans ces aines simples, les idées
superstitieuses se conservaient avec une incroyable ténacité. Malgré les
décrets des empereurs, les capitulaires des rois barbares, les menaces des
conciles, les campagnes, aux VIe et VIIe siècles, étaient encore presque
partout vouées à l'idolâtrie. Leur résistance à la suppression des cultes
mythologiques est un fait constaté par tous les témoignages contemporains, et
cette résistance devint un nouvel élément de troubles. En
présence de ces ferments de révolte, Constantin ne pouvait, comme les
premiers Césars laisser l'intérieur de l'empire dégarni de soldats. Il
réduisit le nombre des corps militaires affectés par ses prédécesseurs à la
garde des frontières, sous le nom de limitanei milites, et il
dissémina toutes ses troupes disponibles dans les provinces intérieures, et
dans l'enceinte même des grandes villes où il établit de fortes garnisons'.
Cette mesure a été diversement jugée par ses contemporains. La plupart y ont
vu avec raison, comme dans les autres innovations de ce règne, la ruine de la
puissance romaine telle qu'elle avait été constituée jusqu'alors : ce que
Constantin a fait, dit Zosime, fut un principe de mort pour tout ce que nous
voyons périr aujourd'hui. Mais nul d'entre eux ne paraît avoir apprécié les
vrais motifs de ces changements, nul n'en a mesuré dans toute leur étendue
les fatales conséquences. Les motifs, nous venons de les indiquer, et nous
croyons pouvoir dire que Constantin ne fit qu'obéir à la nécessité, en
mettant la dernière main à l'œuvre de destruction qui se poursuivait
lentement depuis trois siècles. Il faut bien que les institutions changent
lorsque l'état de la société est changé. Quant aux conséquences, les
contemporains n'ont aperçu que celles qui frappaient immédiatement leurs
yeux. Dans la répartition des troupes, à l'intérieur par exemple, ils n'ont
vu que l'inconvénient d'affaiblir la ligne des frontières, d'amollir les
soldats dans l'oisiveté des villes, et d'exposer les peuples aux vexations
qui résultent toujours du voisinage des corps armés[56]. Mais ils n'ont point assez
remarqué combien ces inconvénients s'aggravaient par la composition des
armées impériales à cette époque. Nous avons dit plus haut que les Barbares
auxiliaires y étaient en grande majorité et en faisaient la principale force.
En Europe surtout, et dans les provinces qui dépendaient de la préfecture des
Gaules, c'étaient des Barbares qui composaient ces garnisons auxquelles
Constantin livrait les cités, et qu'il dispersait sur tous les points du
territoire. Déjà de
grandes masses de tribus slaves et germaniques avaient été colonisées sur les
frontières, dont elles partageaient la garde avec les troupes sédentaires
chargées de ce service. Constantin tira de ces tribus de nombreux
détachements de lètes qu'il établit dans l'intérieur des provinces dont la
soumission paraissait douteuse. La
Notice de l'Empire rédigée au commencement du Ve siècle, mais qui décrit un
état de choses existant depuis cent ans au moins, nous montre la Gaule
couverte de ces cantonnements létiques. Il y avait des lètes teutons, à
Chartres ; des tètes bataves et suèves, à Bayeux et à Coutances ; d'autres
lètes suèves, au Mans et en Auvergne ; des lètes francs, à Rennes ; des lètes
de différentes nations, à Famars, à Noyon, à Reims, à Senlis, à Tongres, et
dans toute la Belgique Rhénane ; des lètes sarmates et Taïfales, à Poitiers,
à Paris[57], à Reims, à Amiens, à Langres,
à Autun, à Valence en Dauphiné[58]. En outre, Vannes et La
Cornouailles étaient occupées par des soldats maures ; Coutances, par la
première légion Flavienne ; Rouen, par la légion Ursariensis ;
Avranches, par un corps de Dalmates. Que de troupes réunies dans cette Gaule
centrale, dans cette Armorique où, du temps de Tibère, il n'y avait pas une
cohorte ! et remarquons que ces garnisons étaient placées précisément aux
lieux où avait éclaté avec le plus de force l'insurrection des Bagaudes. Ce
fait suffirait pour indiquer la véritable cause du changement introduit dans
la répartition des troupes. Nous
avons donné dans le chapitre précédent quelques notions sur les cantonnements
létiques. Nous avons montré que c'étaient plutôt des colonies que de simples
garnisons. Ces détachements de Barbares se transportaient dans la contrée qui
leur était assignée avec leurs femmes, leurs enfants leurs bestiaux et leurs
charriots chargés de tout ce qu'ils possédaient. On leur donnait des terres à
cultiver, et la province où on les établissait devenait pour eux une nouvelle
patrie. Plusieurs des tribus létiques mentionnées dans la Notice de l'Empire
existaient encore aux mêmes lieux dans le VIe siècle. Or on ne voit point des
corps militaires rester deux cents ans dans la même garnison, surtout lorsque
dans l'intervalle le gouvernement et l'état du pays ont changé. Des
établissements formés par des familles entières peuvent seuls avoir ce
caractère de perpétuité qui constitue une véritable occupation du territoire.
Nous sommes donc fondés à dire que les Barbares qui, à titre d'alliés ou
d'auxiliaires occupaient déjà les provinces-frontières à la fin du IIIe
siècle, s'établirent au même titre, à dater du IVe siècle, dans l'intérieur
de l'empire et jusque dans les anciennes provinces désarmées. Voilà quel fut
le résultat le plus grave de la politique de Constantin. Résumons
maintenant les changements introduits par cette politique dans l'organisation
de l'empire. Nous verrons toutes les anciennes dignités de la république
abolies, même dans les apparences et les formes extérieures qu'on avait
jusque-là respectées ; les pouvoirs des magistrats remis entre les mains de
ce qu'on pourrait appeler la domesticité du prince, et les empereurs
eux-mêmes devenus maîtres absolus en droit comme en fait, s'entourant du
faste et de l'étiquette des cours de l'Orient ; les fonctions civiles
séparées des fonctions militaires ; l'autorité des chefs de l'armée affaiblie
; la discipline relâchée ; les légions tirées de leurs camps fortifiés et
ramenées dans l'intérieur du pays pour contenir les populations mécontentes ;
enfin les Barbares, sous le nom de fédérés, groupés en grandes masses
dans les provinces-frontières, et disséminés par détachements plus ou moins
nombreux sur tous les points du territoire, tandis que leurs chefs, disposant
des faveurs de la cour, envahissaient les plus hautes charges de l'Etat. Telle fut la situation de l'empire dans la dernière moitié du IVe siècle. Le chapitre suivant nous montrera les conséquences naturelles de cet état de choses. |
[1]
Par une bizarre contradiction, le caractère divin conféré par les apothéoses
fut respecté dans le langage officiel, même sous les empereurs chrétiens.
Justinien, qui place en tête de ses Institutes une invocation au nom de
J.-C., cite à chaque page les décrets du dieu Claude ou du dieu Adrien, divi
Claudii, divi Adriani.
[2]
Il est à remarquer que César avait eu le premier l'idée d'enlever à Rome le
siège de l'empire, et de le transférer à Alexandrie ou sur l'emplacement de
Troie (Suétone, in Cœsare, c. 79). Au temps de Suétone on ne pensait pas
encore que ce projet pût être un jour réalisé. On a attribué la même pensée à
Caligula.
[3]
Le questeur était spécialement chargé de l'administration financière ; mais il
était subordonné au préteur, et, dans les mœurs romaines, il devait y avoir
entre eux une union semblable aux liens sacrés de la famille ; un questeur ne
pouvait, sans une sorte d'impiété, porter une accusation contre son préteur.
Cicéron, de Divinatione.
[4]
Ernesti index ad Ciceronem. Cette distinction est formellement exprimée
dans les lois romaines, Digeste, ad. lig. Jul. de Majest. Cicéron,
proconsul de Cilicie, avait des troupes dans sa province pour la défendre
contre une invasion que l'on craignait de la part des Parthes, et pour
soumettre quelques peuplades rebelles dans les montagnes ; il était donc gouverneur
cum imperio ; aussi prit-il le titre d'empereur. Ses lettres à César
portent pour suscription : Cicero imperator Cœsari imperatori. Tibère se
reconnaissait pour successeur de ces empereurs de la république. Tacite, Ann.,
l. II, c. 88.
[5]
Les empereurs se réservèrent toutes les provinces frontières où les légions
étaient cantonnées, la Gaule, l'Espagne, la Pannonie, la Mœsie, la Thrace, la
Syrie, l'Egypte. Parmi celles qui restèrent à la disposition du sénat, il n'y
eut plus que deux provinces consulaires, l'Afrique et l'Asie-Mineure. On les
tirait au sort, chaque année, entre les deux consuls sortants ; les autres
provinces sénatoriales étaient administrées par des préteurs. Dans la suite,
lorsque les circonstances exigeaient que l'on envoyât des troupes dans une
province, les empereurs la reprenaient au sénat. Elles finirent par passer
toutes ainsi successivement sous leur autorité immédiate, et cette révolution
était depuis longtemps opérée au siècle de Constantin. Les peuples eux-mêmes
l'avaient favorisée, car ils étaient moins foulés par les lieutenants des
empereurs que par les dignitaires du sénat.
[6]
Tacite, Annales, liv. I, c. 7.
[7]
Les adulations dont on accabla les empereurs, et même les honneurs divins qu'ou
leur décerna ne furent qu'une imitation des flatteries prodiguées par les
pauvres provinciaux aux magistrats républicains. Cicéron, qui fut, pendant un
an à peine, obscur gouverneur d'une chétive province, se vante d'avoir refusé
les statues et les temples qu'on voulait lui décerner, statuas et fana (Epist.
ad Attic., lib. V, ep. 21). Doit-on s'étonner après cela qu'on ait
élevé des temples à Auguste ?
[8]
Cicéron, gouverneur de la Cilicie, parle dans ses lettres de sa cohorte
prétorienne (Epist. ad Attic., lib. VII, ep. 2).
[9]
Les prétoriens de service au palais n'étaient pas même armés, et portaient la
toge comme les autres citoyens ; ils avaient tout au plus un glaive ou un
poignard sous leur robe. Les armes étaient déposées dans un arsenal fermé, armamentarium,
qui ne s'ouvrait que sur un ordre exprès de l'empereur. Othon, haranguant les
prétoriens révoltés dans leur camp, leur disait, pour les encourager, que
l'empereur Galba n'était défendu que par une cohorte de service en toge.
Tacite, Hist., lib. I, c. 38.
[10]
Tacite, Annales, l. IV, c. 41, et passim.
[11]
Dion., l. 61.
[12]
Lorsque Caligula fut assassiné, ce fut la garde germaine qui accourut à ses
cris et fit fuir les meurtriers.
[13]
A moins cependant que la conduite de la guerre n'eût été confiée à un général ;
imperator, désigné par une loi ou par un sénatus-consulte spécial, cela
s'appelait une mission extraordinaire, belli administratio mandata extra
ordinem.
[14]
Il résultait de là un singulier abus. Lorsque les citoyens romains négociants,
ou plutôt gens d'affaires, negociatores, avaient de la peine à se faire
payer de leurs débiteurs étrangers, ils priaient le proconsul de leur donner un
commandement, prœfecturam. Le proconsul y consentait presque toujours,
moyennant une part dans les bénéfices, et mettait ainsi à leur disposition un
détachement de troupes dont ils se servaient pour extorquer de leurs débiteurs,
par des actes de violence, les intérêts les plus usuraires. On peut voir à ce
sujet des détails curieux dans les lettres de Cicéron. Epist. ad Attic.,
l. VI.
[15]
Tacite, Annales, l. XV, c. 72.
[16]
Code Justinien, l. I, t. 21, leg. I.
[17]
Code Justinien, lib. XII, l. 4. La préfecture urbaine, ou préfecture de
Rome, était une charge créée par Auguste : le préfet de Rome commandait les
cohortes urbaines, créées à la même époque pour la police intérieure de la
ville.
[18]
Les lieutenants-consulaires étaient aussi appelés propréteurs, titre qui
indiquait la délégation des fonctions prétoriales. Tacite, dans ses Annales,
lib. XII, c. 31, donne à Ostorius, gouverneur de la Grande-Bretagne, le titre
de propréteur, proprœtore ; et au ch. 40, il lui donne le titre de
lieutenant.
[19]
Tacite, Annales, liv. IV, c. 14.
[20]
Tacite, Annales, lib. XII, c. 60.
[21]
Albinus, procurateur de la Mauritanie. Tacite, Hist., lib. II, c. 58.
[22]
Suétone, in Tiberio, c. 21.
[23]
Code Justinien, lib. I, t. 27.
[24]
D'après la Notice de l'empire, il y avait dans les Gaules six ducs, et
par conséquent six divisions frontières, tractus : la 1re comprenait la
ligne des Alpes, c'est-à-dire la Séquanie ou Franche-Comté, et l'Helvétie ; la
2e, la ligne du haut Rhin, première Germanie ou Alsace ; la 3e, la ligne du bas
Rhin, tractus moguntiacensis, division de Mayence, ou seconde Germanie ;
la 4e, la ligne des Ardennes et de la Meuse, qu'on appelait la première
Belgique ; la 5e, la ligne de la Sambre et de l'Escaut, ou seconde Belgique ;
enfin la 6e, toute la ligne des côtes maritimes, depuis le Pas-de-Calais
jusqu'à l'embouchure de la Garonne ; c'était ce qu'on appelait la division
armoricaine, tractus armoricani et nervicani limitis.
[25]
Le titre de prœses appartenait, sous la république, à tous les
gouverneurs de province, proconsuls ou préteurs ; cela voulait dire le premier
magistrat de la province. Sous l'empire, les procurateurs prirent peu à peu ce
titre, qui faisait oublier l'infériorité de leur première condition. D'après la
Notice impériale, il y avait dans les Gaules six provinces administrées par des
consulaires, et onze, par des présidents.
[26]
Tacite, Hist., lib. II, c. 81.
[27]
César, encore très jeune et n'étant revêtu d'aucune fonction publique, fut pris
en mer par des pirates ; il ne garda auprès de lui que son médecin et deux
valets, dit Suétone, et il envoya le reste de ses compagnons et de ses
esclaves, comites et servos, à Rouie pour chercher sa rançon. Suétone, in
Cœsare, c. 4.
[28]
Suétone, in Cœsare, c. 42.
[29]
Suétone, in Cœsare, c. 2.
[30]
Epist. ad Attic., lib. VI, ep. I.
[31]
Suétone, in Cœsare, c. 2.
[32]
Epist. ad Attic., lib. V, c. 21. Le délégué investi des fonctions
judiciaires prenait le titre de propréteur. Antoine avait été le propréteur de
César.
[33]
Tacite, Annales, lib. VI, c. 9. — Ibid., c. 7. — Vespasien avait
été du nombre des compagnons de Néron dans son voyage en Grèce. Suétone, in
Vespas., c. 4.
[34]
Suétone, in Tiberio, c. 46.
[35]
Code Justinien, lib. III, t. 26.
[36]
Code Justinien, lib. XII, t. 6.
[37]
Code Justinien, lib. XII, t. 11.
[38]
Code Justinien, lib. XII, t. 17. Les chefs des domestiques étaient
assimilés aux ducs.
[39]
Code Justinien, lib. XII, t. 12, 13, 14. D'après la notice de l'empire,
il n'y avait dans la Gaule qu'un seul commandement confié à un comte ; c'était
celui du district de Strasbourg, tractus argentoratensit, subdivision de
la première Germanie.
[40]
Tacite, Annales, lib. IV, c. 27.
[41]
Tacite, Histoires, lib. I.
[42]
Joseph, de Bello Judaïco, lib. II, c. 8.
[43]
Tacite, Annales, lib. III, c. 41.
[44]
Tacite, Annales, lib. IV, c. 27.
[45]
De Bello gallico, lib. VIII.
[46]
Je ne parle point ici des révoltes de Sacrovir, sous Tibère, et de Vindex, sous
Néron. Ces soulèvements eurent un caractère politique, une allure pour ainsi
dire officielle. Ce n'étaient pas des émeutes populaires ; c'étaient des
conjurations d'ambitieux, des mouvements de parti, auxquels se mêlèrent les
plus hauts personnages des cités gauloises.
[47]
Tacite, Histoires, lib. II, c. 61.
[48]
Hérodien.
[49]
Eumène, in panegyr. Constantii.
[50]
Du Cange, Gloss., v° Bagauda, bagat, assemblée, turba ; bagas
chatal, troupeau de bêtes.
[51]
Eutrope, lib. IX. — Aurelius Victor.
[52]
Prosper, chron., ad annum 435.
[53]
Salvianus, de Gubernatione Dei, lib. V, c. 6. Cet évêque écrivait vers
le milieu du Ve siècle, à l'époque où la chronique de Prosper indique une
grande insurrection de Bagaudes qui éclata à la fois en Gaule et en Espagne.
[54]
Salvianus, de Gubernatione Dei, lib. V, c. V.
[55]
Idatii Chronic., ann. 440. La même chronique nous apprend qu'en 442,
Mérobaude, gendre d'Astur, battit les Bagaudes de la Navarre auprès d'Araceli.
[56]
Zosime, Hist., lib. II.
[57]
La Notice de l'Empire dit : a Chora ad Paristos usque. Selon
Danville, Chora est la rivière de Cure, sur les confins des diocèses
d'Auxerre et d'Autan, entre Auxerre et Avallon. Ainsi les Sarmates auraient
occupé tout le territoire actuel des départements de la Seine, de
Seine-et-Marne et de l'Yonne.
[58]
Segaulaunorum. D'après Ptolémée, Valentia était la ville des Segaulauni.