ÉTUDES SUR L'HISTOIRE, LES LOIS ET LES INSTITUTIONS DE L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE

TOME PREMIER

 

CHAPITRE PREMIER.

Origines des nations barbares qui envahirent les provinces européennes de l'Empire romain.

 

 

DANS les temps les plus reculés auxquels les traditions historiques permettent de remonter avec quelque certitude, toute l'Europe centrale, depuis l'Océan Atlantique jusqu'aux Palus-Méotides, et depuis la mer du Nord jusqu'aux Alpes, parait avoir été occupée par une race d'hommes que nous appellerons Celtes, quoiqu'on ait contesté récemment à ce mot le caractère de dénomination générale[1]. Tout porte à croire que les Celtes se sont introduits sur notre continent par le sud-ouest, en suivant le littoral de la Méditerranée, sur la côte africaine, jusqu'au détroit de Gibraltar, où peut-être alors une grande commotion de la nature n'avait pas encore ouvert passage aux flots des deux mers. Avant les Celtes, la race Ibérienne avait suivi la même route, et semble avoir donné, la première, des habitants à l'Espagne, au midi de la Gaule et à l'Italie.

On ne trouve à l'est et au nord de l'Europe aucune population d'origine ibérienne, et il ne parait pas que cette race d'hommes ait jamais dépassé de ce côté la ligne des Alpes. Les Celtes au contraire se sont étendus dans toute l'Europe centrale jusqu'aux limites de l'Asie, mais seulement par fractions éparses et détachées comme de faibles avant-gardes du corps de la nation qui devenait plus compact à mesure qu'on avançait vers l'ouest. Le principal siège de la nationalité et de la civilisation celtiques était évidemment à l'extrémité occidentale de l'Europe, dans les Gaules et la Grande-Bretagne, sur les côtes de l'Océan Atlantique. C'est donc là qu'il faut chercher le berceau de cette race d'hommes que les plus anciens géographes placent toujours à l'occident, comme les Scythes au nord, et les Éthiopiens au midi. « Les Celtes, dit Hérodote, habitent au-delà des colonnes d'Hercule, et sont les derniers peuples de l'Europe, du côté du couchant. »

Dès la plus haute antiquité la masse des tribus celtiques se montre divisée en deux familles bien distinctes. Les Galls, que les Grecs appelaient Γαλάται et les Romains Galli, Gaulois, s'étaient mêlés aux Ibères, sur les deux versants des Pyrénées, sous le nom de Celtibériens, et dominaient seuls dans la vaste contrée qui, d'après eux, s'est appelée Gaule, depuis la Garonne jusqu'à la Manche, et depuis l'Océan jusqu'au Rhin. Les Kiwis, que les Grecs appelaient Κιμμέριοι, Cimériens, et les Romains, Cimbri, Cimbres, s'étendaient, par fractions éparses et peu nombreuses, depuis le Rhin jusqu'à la Vistule, et depuis la source du Danube jusqu'à son embouchure : quelques tribus, dispersées au milieu des nations Slaves, atteignaient même, en suivant les bords de la mer Noire, les extrêmes limites de l'Europe et de l'Asie.

Je ne chercherai point à reproduire ici les preuves de la division de la race celtique en deux grandes sections : celle des Galls, ou Celtes occidentaux, celle des Kimris, ou Celtes orientaux. M. Amédée Thierry, dans son excellente Histoire des Gaulois, a donné la démonstration la plus complète de ce problème historique, et, avant lui, Fréret avait déjà prouvé l'identité des Cimmériens et des Cimbres. Quant aux contrées occupées par les Celtes, il est à remarquer que les témoignages les plus anciens sont ceux qui leur assignent le plus d'étendue. Dans le poème des Argonautiques, attribué à Orphée, et qui est certainement au moins un recueil de traditions antérieures à la guerre de Troyes, il est dit que les Cimmériens sont plongés dans une nuit éternelle, parce que le mont Riphée et le mont Caspien (l'Oural et le Caucase) leur cachent les rayons du soleil levant, le Phlégré (les montagnes de Thrace et d'Illyrie), la clarté du midi, et les Alpes, la lumière du couchant. L'hypothèse en elle-même est absurde ; mais elle fixe d'une manière assez précise les limites du territoire parcouru par les tribus kimriques, et l'on voit que ces limites embrassaient toute l'Europe centrale et boréale, en y comprenant la Russie. Plutarque, dans la vie de Marius, rapporte que de son temps on disait encore que la Celtique, ou pays des Celtes, s'étendait depuis l'Océan et les rivages septentrionaux jusqu'à l'orient, vers les Palus-Méotides, et qu'elle touchait même à la Scythie Pontique, c'est-à-dire au Caucase. L'astronome Hipparque enseignait qu'au nord du Boristhène et dans la Celtique, le soleil ne quittait point l'horizon pendant les nuits d'été[2]. Cette observation s'applique très justement à la Russie et à toute l'Europe boréale, désignée ici comme le pays des Celtes. Les positions que nous avons déterminées plus haut étaient donc bien celles que toute l'antiquité leur assignait. En même temps ces témoignages prouvent que les noms de Celtes et de Celtique étaient bien véritablement pris dans un sens général pour désigner tous les hommes de cette race et tous les pays occupés par eux. Cette dénomination était aussi la plus ancienne, car Pausanias affirme que, dans les temps les plus reculés, les Gaulois s'appelaient eux-mêmes Celtes, et que la coutume de les appeler Gaulois est venue plus tard[3].

Les Grecs ne connurent, de la race celtique, que les Cimmériens, et les retrouvant dans toutes les contrées septentrionales ; où leurs navigateurs avaient pénétré, ils les regardaient comme les habitants des glaces éternelles, les fils des ténèbres et de la mort. Ils avaient placé chez eux l'entrée des enfers, et Ulysse est forcé de pousser ses vaisseaux à travers les sombres flots de l'Océan, jusqu'au pays des Cimmériens, pour converser avec les ombres des héros[4].

Les mœurs de ces peuples contribuaient à entretenir la terreur qui s'attachait à leur nom. Pasteurs et nomades, ils se nourrissaient de la chair de leurs bestiaux ou des animaux tués à la chasse ; leurs vêtements étaient des peaux de bêtes encore couvertes d'un poil hérissé ; ils s'élançaient nus au combat en poussant des cris sauvages, et se précipitaient au-devant des dangers avec cette intrépidité féroce qui a toujours été l'attribut de leur race. Ennemis des dieux et des hommes, ils méprisaient toutes les superstitions de l'antiquité, et ils immolaient à des divinités inconnues leurs prisonniers et les étrangers que la tempête jetait sur leurs côtes. Homère a décrit leurs rites cruels en nous peignant Ulysse, qui dans le pays des Cimmériens, creuse une fosse et la remplit de sang pour abreuver les âmes des morts, et d'autres récits des temps héroïques nous ont transmis le souvenir des sacrifices sanglants de la Tauride, que les Grecs appelaient la Chersonèse cimmérienne, nom qui parait s'être en partie conservé dans celui de Crimée.

La plupart de ces traits sont communs à l'autre grande famille des peuples celtes, aux Galls ou Gaulois. La férocité, le courage, la haine des étrangers, le mépris de leurs croyances religieuses, l'usage des sacrifices humains sont autant de caractères qui appartiennent à toute la race celtique, et qu'on y retrouve à toutes les époques. Cependant les mœurs des Gaulois avaient commencé de bonne heure à s'adoucir par le contact des colonies grecques et phéniciennes. Peut-être aussi ces contrées, centre et berceau de la nationalité celtique, avaient-elles mieux conservé les restes d'une civilisation primitive qui semble remonter jusqu'à ces ténébreux abîmes des origines asiatiques où se cachent les sources du genre humain. A cet ordre de traditions semble appartenir la puissante organisation religieuse et politique que nous trouvons établie chez les Gaulois, dès leur première apparition dans l'histoire, et qui offre une singulière et frappante analogie avec les institutions de l'antique Egypte, et même avec le peu que nous savons de l'état des nations indigènes de l'Amérique centrale, avant la conquête espagnole[5].

La nation entière était divisée en peuplades ou cités indépendantes, et associées entre elles par les liens d'une fédération hiérarchique. Dans chaque cité la population se partageait en trois castes : celle des nobles ou guerriers qui paraissent avoir été les seuls propriétaires du sol, et investis, sous une forme tantôt monarchique p tantôt aristocratique, de ce que nous appelons aujourd'hui le pouvoir exécutif ; celle des prêtres ou druides, qui se recrutait dans la première caste, et à qui appartenait toute l'influence morale et intellectuelle ; enfin celle des artisans et cultivateurs placés en dehors de l'organisation politique, et réduits à une sorte d'esclavage dont la condition des serfs dans la France centrale, au moyen-âge, peut donner une idée à peu près exacte[6].

L'autorité des druides était immense, quoiqu'indirecte, parce que la plupart des actes politiques étaient en même temps des actes religieux. Ils présidaient aux grandes assemblées nationales, en réglaient la forme, l'époque et la durée, et en dirigeaient toutes les délibérations. Ils étaient les seuls médecins, les seuls philosophes, les seuls littérateurs de la nation, et s'ils n'étaient pas les seuls juges, ils étaient au moins les seuls exécuteurs de la justice, puisque les criminels étaient brûlés vifs ou immolés, en l'honneur des dieux, dans les fêtes solennelles[7]. La jeunesse de la caste noble venait puiser dans leurs écoles[8] des connaissances plus étendues peut-être qu'on ne le croit communément, quoiqu'elles ne fussent transmises que par la tradition orale, et que le corps sacerdotal se réservât le plus haut degré de l'instruction, le dernier mot de la science comme un arcane mystérieux.

L'influence de ce corps agissait surtout avec une force irrésistible sur la dernière caste. Dans leur état d'abrutissement et d'ignorance, les pauvres serfs gaulois regardaient leurs prêtres comme des dieux terribles ou secourables, des maîtres suprêmes, des guides infaillibles, et obéissaient avec une confiance superstitieuse aux inspirations de leurs prêtresses qui, sous le nom celtique de fée, ont laissé dans l'âme des habitants de nos campagnes des souvenirs encore vivants de puissance miraculeuse, de vengeance inévitable ou de protection bienfaisante.

Sous les liens de cette forte hiérarchie, la civilisation matérielle des Gaulois se présente, dès les premiers contacts de la nation avec les Romains, à un état d'avancement qui n'a pas été assez remarqué. Dès-lors les champs de la Gaule n'étaient pas sans culture, car toutes les armées qui y pénétrèrent y trouvèrent des vivres en abondance, et la facilité avec laquelle ces armées y marchaient en tous sens, indique une contrée ouverte et des routes frayées. On y comptait un grand nombre de villes. Presque toutes les cités de la France moderne peuvent faire remonter leur origine à une époque antérieure à la conquête romaine, et, dans beaucoup de localités inhabitées aujourd'hui, on retrouve les traces d'un oppidum gaulois.

Les Gaulois avaient beaucoup de chevaux et une excellente cavalerie ; ils élevaient des bestiaux de toute espèce, et surtout d'immenses troupeaux de porcs. Ce sont eux qui ont appris à toute l'antiquité l'art si précieux des salaisons, dont ils faisaient un commerce très étendu. Ils surent, les premiers, réunir de légères pièces de bois, maintenues par des cercles, de manière à former ces vases imperméables aux liquides, que nous appelons tonneaux ; invention simple, ingénieuse, éminemment utile, et qui manquait au reste du monde ancien. Leur industrie -était renommée pour le tissage, la teinture et la broderie des étoffes : les grandes monarchies de l'Asie pouvaient seules offrir, dans ce temps, quelque chose de comparable aux magnifiques vêtements des chefs gaulois ; vêtements que le monde romain adopta sous les empereurs, et qui sont évidemment le type de ceux de l'Europe moderne. Les premiers, ils naviguèrent à la voile, sans le secours des rames, et donnèrent à leurs navires une forme analogue à celle qui permet aux nôtres de résister aux plus longues traversées[9]. Inventeurs des procédés du placage et de l'étamage, ils ornaient leurs armes, leurs chars, les harnais de leurs chevaux d'un éclat qui éblouissait les regards de leurs ennemis[10]. Leurs chefs portaient des colliers d'or, et se servaient d'argenterie artistement travaillée[11]. Ils avaient poussé très loin la métallurgie et l'art d'exploiter les mines, alors très abondantes sur leur territoire[12], et ils étaient plus riches en métaux précieux que tous les autres peuples de l'occident.

Tels nous apparaissent les Gaulois, dès les premiers récits des historiens latins, 600 ans avant J.-C. ; tandis que les Celtes de l'Europe centrale, depuis le Rhin jusqu'aux bouches du Danube, les Cimmériens ou Cimbres, se montraient partout à l'état de barbarie des peuples nomades. Cette supériorité des Gaulois leur donna, aux yeux des étrangers, une telle prépondérance, que leur nom finit par être appliqué à tous les hommes de race celtique ; les Grecs eux-mêmes oublièrent le nom de Cimmériens, le seul qu'ils eussent d'abord connu, et leurs historiens, à partir du IIIe siècle, ne désignèrent plus les Celtes, comme le dit Pausanias, que sous la dénomination de Gaulois.

Vers la première époque que nous venons de citer, comme celle de l'entrée des Gaulois sur la, scène historique, de grands bouleversements s'étaient opérés parmi les peuples de l'ancien monde. C'est au VIIe siècle avant notre ère que le témoignage d'Hérodote et les traditions de l'Orient concourent à placer la date de ces sanglantes guerres des Perses et des Mèdes contre les Scythes, de ces luttes merveilleuses de l'Iran contre le Touran, dont le Schah-Nameh des Persans a conservé les poétiques récits. D'après les traditions orientales, ces guerres, qui durèrent plus d'un siècle, et qui marquèrent l'âge héroïque de la Perse, eurent leur source dans le prosélytisme des sectateurs de Zoroastre et dans la propagation des doctrines du Zend-Avesta ; car, au fond des grandes révolutions du genre humain, on trouve toujours un principe religieux.

Quoi qu'il en soit, les Grecs et les peuples de l'Asie-Mineure virent arriver sur les bords de la mer Noire, vers l'an 63o avant notre ère, une nombreuse émigration de Scythes, qui, chassés par l'invasion persane des côtes de la mer Caspienne et des versants du Caucase, venaient se réfugier sur les limites de l'Europe et de l'Asie. Tout porte à croire que c'est dans cette vaste émigration qu'il faut chercher l'origine de la race teutonne. Les philologues ont remarqué, entre les langues tudesques et les anciens idiômes de la Perse, de frappantes analogies de formes grammaticales. Des ressemblances de mœurs viennent encore à l'appui de cette origine[13], dont on retrouve quelques traces dans les traditions confuses que les nations tudesques conservaient, au moyen-âge, sur les migrations et la descendance asiatique de leurs pères. Quant à la dénomination de Scythes, on sait que, dans l'antiquité grecque, elle ne signifiait autre chose qu'un peuple nomade.

Quelques écrivains ont pensé que, dès cette époque, les Teutons ou Scythes sortis du Caucase entrèrent jusque dans l'Europe centrale, en chassèrent les tribus celtiques ou cimmériennes, et les poussèrent sur la Gaule, où leur arrivée aurait déterminé la grande émigration gauloise qui, au commencement du VIe siècle, suivant les historiens romains, se porta, sous le commandement de deux chefs, Sigovèse et Bellovèse, d'une part vers l'Italie, de l'autre vers l'Illyrie et le cours inférieur du Danube. La coïncidence des dates semble appuyer cette hypothèse ; mais, avant de l'admettre, il se présente des difficultés graves qu'il est nécessaire d'éclaircir.

D'abord, rien dans l'histoire des temps postérieurs ne vient constater le mouvement général de l'est à l'ouest qui se serait alors opéré dans les tribus de race celtique. Sans parler de l'expédition de Sigovèse, qui se serait faite dans un sens opposé à ce mouvement, on voit au contraire, deux ou trois cents ans plus tard, les tribus celtiques, refoulées du centre de l'Europe vers l'Orient, se jeter sur la Grèce et la Thrace, et s'y perpétuer jusqu'au dernier siècle avant notre ère, où l'on trouve encore, entre l'embouchure du Danube et les Palus-Méotides, des hordes nomades de Cimmériens, avec lesquelles Mithridate voulut faire alliance dans sa lutte désespérée contre la puissance romaine[14].

Hérodote rapporte qu'à l'approche de la grande émigration scythique, les tribus cimbriques qui occupaient les bords du fleuve Tyras (le Dniester) se divisèrent sur le parti à prendre pour échapper au péril qui les menaçait : les rois et les nobles, c'est-à-dire la caste guerrière, voulaient résister ; le peuple effrayé ne songeait qu'à se retirer devant l'ennemi. La caste guerrière prit les armes pour arrêter cette défection, et ne put y réussir : la masse de la nation sortit du pays. Probablement une partie des fugitifs se dirigea vers l'Asie-Mineure, qui fut parcourue, vers le même temps, par des bandes cimmériennes, sous la conduite d'un chef nommé Lygdamis ; mais le plus grand nombre se retira au sud du Danube, point de départ des expéditions gauloises contre l'Asie et la Grèce, dans les siècles suivants. Le récit d'Hérodote prouve que l'émigration scythique arriva jusqu'au Dniester, et même s'empara peut-être des rives de ce fleuve ; mais rien n'indique qu'elle ait été plus avant vers l'ouest.

Ce n'est que 300 ans plus tard, vers le IIIe siècle avant notre ère, que le nom des Teutons commence à paraître dans l'histoire, et c'est par le nord qu'ils pénètrent alors dans l'Europe centrale. Il semble donc que la résistance des tribus cimmériennes et slaves leur ait barré le passage par l'est, et que, pour s'éloigner de l'Asie, ils aient été forcés de se diriger vers les régions boréales de notre continent.

Cette marche, qui a été celle de plusieurs grandes migrations de peuples, peut étonner au premier coup d'œil ; mais la surprise cesse lorsqu'on examine la constitution topographique de cette partie du globe. A l'est de l'Europe s'étend un vaste plateau marécageux qui embrasse toute la Pologne et une partie de la Russie méridionale. Sur ce plateau la nature du terrain a opposé en tout temps des obstacles presque insurmontables au passage des grandes masses d'hommes qui ont voulu le traverser. Les Huns l'ont tourné par le sud en suivant le cours du Danube, les Tartares, au moyen-âge, y ont trouvé le terme de leurs conquêtes, et, de nos jours, toute l'Europe occidentale, conduite par Napoléon, y a vu périr ses armées.

Dans le nord, au contraire, les marais, les rivières, les mers elles-mêmes ne présentent en hiver qu'une croûte de glace solide qui fait de toutes ces régions un seul continent, où des hordes nomades suivies de leurs charriots placés sur des traîneaux peuvent errer en tous sens avec la plus grande facilité. La route qui, de la mer Noire, conduit à la Baltique, en remontant le cours du Don et du Volga dont les eaux poissonneuses offrent partout une nourriture abondante jusqu'aux grands lacs de la Russie septentrionale, cette route, que la barbarie des habitants de ces contrées fit abandonner plusieurs siècles avant notre ère, avait été, dans les temps les plus reculés, connue et fréquentée par les Grecs. Le Marseillais Pythéas la suivit du temps d'Alexandre, et c'est la seule direction par laquelle on puisse raisonnablement expliquer le périple des Argonautes.

« Un grand nombre d'anciens historiens, dit Diodore de Sicile, et même des écrivains plus récents, parmi lesquels on compte Timée, rapportent que les Argonautes, après avoir enlevé la toison d'or, surent qu'Aëte occupait l'embouchure du Pont, et entreprirent une expédition extraordinaire dont le souvenir mérite d'être conservé. Ayant remonté le Tenais jusqu'à sa source, et dans un endroit, tiré leur vaisseau par terre, ils entrèrent dans un autre fleuve qui coulait à l'Océan et gagnèrent la mer. Ils furent portés du nord au couchant, et ayant la terre à gauche, ils entrèrent, près de Gadès (Cadix), dans la Méditerranée. » (Diodore de Sicile, lib. 4). Le plus ancien récit de cette expédition, le poème des Argonautiques, attribué à Orphée, donne la même direction au périple, et, en effet, les grands fleuves de la Russie sont la seule issue par laquelle on puisse sortir de la mer Noire, si l'on suppose l'entrée du Bosphore fermée. D'après ce récit, les Argonautes, étant entrés dans les Palus-Méotides, s'engagèrent dans un fleuve impétueux qui jette ses eaux dans ces marais ; le dixième jour ils reconnurent les monts Riphées c'est-à-dire la chaîne de l'Oural, appelée encore aujourd'hui Raëp dans le langage des peuples qui l'habitent[15]. De là leur navire est emporté, à travers un détroit fort resserré, dans la mer hyperboréenne ; puis ils se trouvent engagés dans des eaux marécageuses, et sont obligés de descendre à terre pour tirer le bâtiment avec des cordes. Enfin, après avoir côtoyé le pays des Macrobiens, c'est-à-dire des hommes qui vivent longtemps — longévité toujours attribuée, non sans quelque fondement, aux habitants de la Scandinavie —, ils arrivent aux rivages des Cimmériens (le Danemark et le Jutland). Battus ensuite, pendant douze jours, d'une horrible tempête dont ils furent sans doute assaillis dans la mer du Nord, ils côtoient l'île Hibernide (l'Irlande), voient de loin l'île de Circé, couronnée de pins, qui ne peut être qu'une des îles du rivage armorique, telles qu'Ouessant ou Noirmoutiers[16], et rentrent dans la Méditerranée par les colonnes d'Hercule. Il est facile de suivre, à travers ces traditions confuses, la marche réelle des hardis navigateurs. On voit qu'ils durent remonter le Don jusqu'au point où il se rapproche le plus du Volga, traîner leur vaisseau par terre d'un fleuve à l'autre, passer du Volga dans les petites rivières qui vont rejoindre les grands lacs de la Russie septentrionale, et descendre, par le lac Ladoga et la Néva, dans le golfe de Finlande, et de là dans la Baltique. J'ai insisté sur la direction de ce périple, si célèbre dans l'antiquité, parce qu'elle me parait expliquer d'une manière très plausible la marche des deux grandes émigrations asiatiques qui ont le plus influé sur les destinées de l'Europe, celle des Teutons, au VIIe siècle avant J.-C., et celle des Turcs, compagnons d'Odin, vers l'époque même de l'ère chrétienne.

Si l'on admet que les Teutons aient suivi cette route, il est facile de concevoir comment, deux cents ans après la grande invasion des Scythes sur les bords de la mer Noire, le point de départ de leurs nouvelles émigrations se trouva dans la presqu'île scandinavique et sur les rives de la mer du Nord. Ce sont ces froides régions que nous devrons désormais considérer comme le berceau de leur race ; car, à dater du IVe siècle avant notre ère, toutes leurs émigrations 'partent de l'Europe septentrionale, pour se diriger vers le midi, et la Scandinavie a seule conservé jusqu'au moyen-âge dans toute sa pureté, une langue (la langue des Sagas) qui est évidemment la mère de tous les idiômes tudesques, puisqu'elle renferme tous les radicaux et toutes les locutions primitives qu'on retrouve dans chacun de ces idiômes,

Dès qu'ils voulurent sortir des régions boréales, les Teutons se retrouvèrent en face des tribus celtiques ou cimmériennes, qui occupaient toujours l'Europe centrale. La marche des émigrations postérieures permet de reconnaître avec assez de précision quelle était alors la distribution de ces tribus entre le Rhin et la Vistule.

A l'extrémité septentrionale de notre continent sur les bords de la mer du nord et de la Baltique, entre l'Elbe et l'Oder, habitaient les Kimris, proprement dit, ceux que les Romains appelaient Cimbri ou Cimbres, les plus barbares des hommes de leur race. Ils touchaient à la Scandinavie par la presqu'île que l'on appelait alors de leur nom Chersonèse cimbrique, et qui est aujourd'hui le Jutland.

En allant vers l'Occident on rencontrait, entre l'Elbe et le Rhin, les Bolgs, que les Romains appelaient Belgæ ou Volcæ, peuple moins, sauvage que les Cimbres, mais inférieur, en civilisation aux Gaulois. Ils avaient pour limites, au midi, cette contrée montagneuse et boisée que ses habitants ont toujours appelée le Hartz, et que les anciens connaissaient sous le nom de forêt Hercynienne. C'était alors un vaste, et impénétrable désert qui s'étendait de l'ouest à l'est, sur une largeur que César évalue à neuf journées de marche, depuis les sources du Danube jusqu'aux montagnes de la Bohême[17].

Au sud et à l'est de cette forêt, les Boïens habitaient les rives du Danube et le pays qui, de leur nom, s'est appelé Bohême[18], jusqu'à l'Oder, frontière de la race Slave. Ils avaient envoyé très anciennement en Italie, sans doute par les défilés des Alpes Tridentines, des colonies qui opposèrent aux Romains une plus vive résistance que tous les autres Gaulois Cisalpins, et qui furent entièrement détruites à la fin du IIIe siècle avant J.-C.

Les Kimris ou Cimbres furent les premiers avec lesquels les Teutons se trouvèrent en contact. Il y eut sans doute lutte entre les deux peuples et lutte sanglante, car tous deux étaient également braves et féroces. Mais cette analogie de mœurs barbares ne tarda pas à faciliter entre eux une sorte de rapprochement et de fusion. Dans les expéditions postérieures, on les voit marcher ensemble à la conquête des régions plus civilisées, et leurs noms sont toujours unis dans les imprécations et les cris d'effroi que leur approche arrachait aux nations méridionales. D'ailleurs, si les Cimbres ouvrirent leur territoire à l'invasion, ils ne s'en laissèrent pas entièrement expulser ; car, du temps de Tacite, ils occupaient encore la péninsule appelée de leur nom, et quoiqu'affaiblis et resserrés dans un petit coin de terre, seuls parmi toutes les tribus celtiques de l'Europe centrale, ils avaient conservé leur patrie et leur indépendance[19].

Les traditions romaines nous montrent les deux peuples partant ensemble des bords glacés de l'océan Septentrional, et attribuent leur émigration à une grande commotion naturelle, peut-être celle qui ouvrit le passage du Sund aux flots de la Baltique. Une vaste étendue de pays fut couverte par la mer débordée, disent les historiens latins, et les habitants se virent forcés de chercher de nouvelles demeures[20]. Comme du reste ces écrivains ne fixent par aucune donnée positive la date de ces événements, on peut la reculer autant qu'on veut dans la vague chronologie de ces temps. Tout porte à croire qu'elle doit être rapportée au commencement du Ive siècle, avant ère chrétienne.

Les premiers efforts de la confédération cimbro-teutonne durent se porter contre les Bolgs ou Belges, qui étaient les plus rapprochés du point de départ de l'invasion. On ignore la date précise de l'attaque et la durée de la défense ; mais il est certain qu'à la fin du IVe siècle, avant notre ère, les Belges, refoulés sur le Rhin, avaient franchi le fleuve et s'étaient répandus dans toute la Gaule septentrionale jusqu'à une ligne tracée au sud et à l'ouest par les montagnes des Vosges, le cours de la Marne et celui de la Seine. Quelques tribus de Belges ou Volks, Téctosages et Arécomikes passèrent même la Loire, traversèrent tout le territoire de Id puissante fédération gauloise des Bituriges, et vinrent se fixer entre le Rhône et les Pyrénées, dans la contrée qui est aujourd'hui le Languedoc, contrée antérieurement occupée par des peuplades liguriennes. Ce fut sans doute à leur suite qu'une petite colonie de Cimbres Boïens, s'établit dans les landes entre la Gironde et l'Océan[21].

« Tous les récits historiques, dit M. Amédée Thierry, et tous les périples, y compris celui de Scillax, écrit vers l'an 35o avant Jésus-Christ, ne font mention que de Ligures et d'Ibéro-Ligures, sur les côtes du bas Languedoc, où s'établirent plus tard les Volks ou Belges. Ce n'est que vers l'année 281, que ce peuple est nommé pour la première fois à l'occasion d'une expédition qu'il envoya en Grèce ; en 218, lors du passage d'Annibal, il en est de nouveau question. C'est donc entre 350 et 280 qu'il faut fixer l'établissement des Belges dans le Languedoc. » (Hist. des Gaul., part. I, c. 4.)

Comme !' expédition attribuée aux Belges de Toulouse contre la Grèce en 281 me paraît tout-à-fait fabuleuse, je crois que la première mention certaine qui soit faite de ce peuple dans l'histoire est celle du passage d'Annibal en 218. Je pense donc qu'il faut avancer un peu ces dates, placer l'arrivée des Belges sur le Rhin vers le milieu du IVe siècle et leurs conquêtes au pied des Pyrénées vers le commencement du IIIe. Cette date est probablement aussi celle de leur invasion dans la Grande-Bretagne et l'Irlande, invasion dont le souvenir a été conservé par les traditions celtiques de ces contrées.

A partir de cette époque le territoire de la Gaule fut divisé, comme César le trouva plus tard, entre trois races d'hommes qui différaient, dit-il, par le langage, les mœurs et les institutions : les Aquitains ; peuple de race ibérienne, parlant la langue basque, entre la Garonne et les Pyrénées ; les Galls ou Gaulois, entre la Garonne, la Méditerranée, les Alpes, les Vosges, la Seine et l'Océan ; les Belges au nord depuis la Seine jusqu'au Rhin.

Cette division, adoptée par la plupart des auteurs latins et grecs qui ont écrit sur la Gaule, n'aurait pas besoin d'être appuyée sur d'autres preuves que sur le témoignage de César. Qui pouvait, en effet, connaître mieux la Gaule que ce grand général, cet habile administrateur, qui y avait si longtemps résidé, qui l'avait parcourue dans toutes ses parties, qui avait été personnellement en rapport avec tous les peuples qui l'habitaient, et avec tous les chefs de ces peuples ? On peut dire d'ailleurs qu'un des caractères les plus remarquables du génie de cet homme célèbre était l'extrême justesse, l'admirable netteté de ses conceptions et de son style. Vouloir récuser un pareil témoignage, parce qu'il contredit quelques théories modernes, c'est se jeter volontairement dans le faux, c'est mettre l'esprit de système à la place des faits avérés. Mais, lors même que César n'aurait pas parlé, combien d'indices frappants auraient constaté pour nous ce qu'il a dit ! Selon lui, les trois races qui se partageaient la Gaule différaient par le langage. Or, on parle encore le basque entre la Garonne et les Pyrénées, et, pour peu qu'on ait étudié les anciens patois de nos provinces, ces précieux monuments du passé, qui se perdent tous les jours, on ne méconnaîtra pas la différence si tranchée qui sépare les idiômes des pays situés au nord de la Marne et de la Seine, de ceux des contrées du midi et de l'ouest. La distinction qu'on fit, dans le moyen-âge, entre la langue d'Oc et la langue d'Oïl, reproduit à peu près la démarcation de César. Les patois picards et flamands, souches de tous ceux des provinces du nord, représentent, l'un les Belges rapprochés des Germains, l'autre les Belges confinant aux Gaulois.

Quant aux mœurs et aux institutions, nous avons déjà remarqué que le trait le plus caractéristique de l'organisation sociale, chez les Gaulois, était l'influence du corps sacerdotal ou des Druides. Bibracte ou Autun, capitale des Eduens, était, du temps de César, un des grands centres de cette influence. C'était là qu'existaient les plus célèbres écoles du druidisme, et le druide Divitiac était l'homme le plus important de cette cité puissante. La même influence religieuse se faisait sentir plus fortement peut-être encore chez les Gaulois-Armoricains, c'est-à-dire dans la contrée comprise au nord de la Loire, entre la Seine et l'Océan[22]. Cette contrée se distinguait à certains égards du reste de la Gaule ; l'idiôme gallique, moins défiguré par le contact des nations étrangères, s'y parlait plus purement et s'y est conservé jusqu'à nos jours. Là était le point de départ, le foyer primitif de la nationalité gauloise, et cette nationalité s'y était maintenue plus intacte. Mais l'Armorique se rattachait constamment à la grande fédération des Gaulois, dont les assemblées générales se tenaient près de la Loire, dans le pays des Carnutes, qui était bien le point le plus central de la Gaule, telle que la décrit César. La fédération entière prit les armes lors du premier soulèvement de Vercingétorix, et l'on voit qu'elle comprenait les peuples de l'Armorique[23]. Les Belges, au contraire, ne prirent aucune part à ce mouvement ; ils ne s'associèrent qu'au second soulèvement, dans lequel tous les peuples de la Gaule, même les Eduens, s'armèrent contre César. Chez eux, à aucune époque de l'histoire, aucun fait ne signale l'influence du druidisme. C'est dans l'Armorique, dans la Gaule centrale qu'on rencontre encore à chaque pas les monuments de ce culte ; rien n'est plus rare dans les provinces situées à l'est de la Seine. Dans toutes les expéditions des tribus kimriques, on voit qu'elles étaient accompagnées de sorcières qui faisaient bouillir dans des chaudières les chairs des victimes, et conjuraient les mauvais génies avec des clameurs et des contorsions effrayantes, au bruit d'un tambour mystique. Ce sont bien là les rites grossiers des Cimmériens, tels que les Grecs les ont décrits ; ce ne sont point ceux des druides. Enfin on ne trouve aucune trace de druidisme chez les Celtes ou Galates de l'Asie-Mineure, et cette colonie, comme nous le verrons tout-à-l'heure, était uniquement composée de tribus kimriques, belges ou boïennes.

Si les Belges, comme toutes les autres nations kimriques, différaient des populations galliques par les institutions religieuses, ils ne s'en distinguaient pas moins par l'état peu avancé de leur civilisation matérielle. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire avec attention le récit des expéditions de César. Dès qu'il est arrivé dans les contrées à l'est de la Seine, il trouve des forêts impénétrables, des marécages derrière lesquels la population se retire, comptant plus, pour sa défense, sur ces remparts naturels que sur la force de ses armes. Au lieu des grandes places de guerre de la Gaule centrale, avec leurs murailles si solidement et si artistement construites, ce sont des enceintes de branches entrelacées qui tiennent lieu de fortifications. Au nord de la Somme, les difficultés augmentent : plus de routes, plus de villes ; des peuplades peu nombreuses, cachées dans les bois ; enfin, à l'embouchure du Rhin, des sauvages qui vivent de poissons et d'œufs déposés par les oiseaux marins dans le sable des grèves. L'armée romaine est obligée de porter ses vivres avec elle, et elle les tire de la Gaule centrale et spécialement de la Beauce. César avait pour cet objet, rei frumentariœ causa, un agent spécial à Gennabum (Orléans), où résidaient beaucoup de négociants romains, et qui était déjà le siège d'un commerce considérable. Ainsi, à l'exception de la puissante cité des Rémois, on peut dire que les tribus bel-gigues, depuis la Seine jusqu'au Rhin, étaient plus inférieures en civilisation aux autres peuples de la Gaule que ceux-ci ne l'étaient aux nations les plus policées de l'antiquité. Tous ces faits me paraissent confirmer jusqu'à l'évidence le témoignage de César, et je n'aurais pas même autant insisté sur ce point s'il n'avait été récemment contesté.

Les Belges ayant été chassés de tous les pays compris entre l'Elbe et le Rhin, les Teutons s'y établirent. Quelques-unes de leurs bandes passèrent même le fleuve avec les vaincus, comme nous le verrons dans toutes les émigrations subséquentes, et furent la souche des tribus purement germaniques de la rive gauche du Rhin, des Ubiens, des Nerviens, des Trévires et des Bataves[24]. Quelques Belges ou Volks-Tectosages se réfugièrent derrière la forêt Hercynienne, dans un étroit triangle, borné par cette forêt, le cours du Rhin et les Alpes ; c'est aujourd'hui le duché de Bade, le Brisgaw et une partie de la Souabe. César les y retrouva, et ils y étaient encore du temps de Tacite[25].

L'invasion teutonique avait balayé tout ce qui était au nord de la forêt Hercynienne. Arrêtée par la résistance des Belges sur la ligne du Rhin, elle revint tourner l'extrémité orientale de cette forêt, et les Boïens, attaqués à leur tour, furent bientôt repoussés jusqu'au Danube.

Alors se forma une masse d'émigrants, composée en grande majorité de Boïens, auxquels se joignirent quelques bandes de Belges-Tectosages et d'aventuriers Teutons. Cette masse se porta au sud du Danube, dans l'Illyrie, la Mœsie et la Thrace, jusqu'aux frontières de la Macédoine.

C'est encore au commencement du IVe siècle avant notre ère qu'il faut rapporter la date de cette irruption. Jusqu'à la fin du Ve siècle, et notamment lors du séjour que firent en Thrace les débris de l'expédition des dix mille, commandée par Xénophon, on ne voit, dans toutes ces contrées, que des peuplades appartenant à la race slave, dont les Grecs eux-mêmes tiraient leur origine. Mais au commencement du règne d'Alexandre, de 335 à 340, la Thrace et les montagnes au nord de la Macédoine se trouvent tout-à-coup inondées de bandes celtiques, avec lesquelles les Grecs entrent pour la première fois en contact. Alexandre ayant fait une expédition pour les éloigner de ses frontières, reçut d'un Gaulois cette fière réponse : « Nous ne craignons que la chute du ciel. » Cependant l'ascendant de ce grand homme les contint sur les limites de la Grèce e et ce ne fut que longtemps après sa mort et la dissolution de son empire qu'ils essayèrent d'y pénétrer.

En 281, une horde, composée de Boïens, de Volks-Tectosages et d'un petit corps de Teutons commandés par un chef nommé Luther ou Lotaire, se répandit dans la Macédoine et la Théssalie. Un de ses détachements, ayant réussi à franchir les Thermopyles, vint piller le temple de Delphes, action célèbre dans l'antiquité. par l'effroi religieux qu'elle causa à toutes les populations, pour lesquelles ce temple était un sanctuaire vénéré.

On a généralement attribué le pillage du temple de Delphes à une bande de Volks-Tectosages, partie de Toulouse dans ce but, et qui y serait revenue bientôt après, rapportant avec elle les trésors enlevés au temple d'Apollon. Quoique cette supposition ait été adoptée par la plupart des historiens modernes, elle me paraît tout-à-fait invraisemblable. La raison ne peut admettre cette expédition tentée, à une si énorme distance, par une peuplade fugitive, à peine établie au pied des Pyrénées, et ces trésors ramenés intacts à travers tant de forêts, tant de déserts et tant de nations barbares. Le fait d'ailleurs n'a pour fondement qu'un conte populaire rapporté par Justin, sans doute d'après Trogue-Pompée[26].

Lorsque, l'an 1(36 avant J.-C., les Romains, sous la conduite du consul Cépion, s'emparèrent de Toulouse, ils trouvèrent une masse considérable de métaux précieux dans un lac sacré, attenant à un temple fameux où, de toutes les parties de la Gaule on venait apporter des offrandes. L'immensité de ce trésor, qu'Orose évalue à 100.000 livres d'or et zo.000 d'argent, et Posidonius à 15.000 talents (82 millions de francs), frappa toutes les imaginations. On se souvint que dans la bande qui avait pillé cent ans auparavant, le temple de Delphes, il se trouvait des Gaulois portant le même nom que les Volks de Toulouse, et l'on en conclut que c'était le trésor arraché à la Grèce qui, par la vengeance du dieu, passait dans des mains ennemies.

Selon Justin (liv. 32, ch. 3), les habitants de Toulouse, frappés de la peste en punition du sacrilège commis par leurs compatriotes, ne purent se délivrer du fléau qu'après avoir, sur la foi d'un oracle, jeté dans un lac qui baignait les murs de leur ville les richesses enlevées au sanctuaire d'Apollon. Les Grecs, dans leurs rancunes superstitieuses, voulurent même que les Romains, devenus maîtres de ces richesses, en eussent éprouvé à leur tour la fatale influence. Ils attribuèrent à cette cause les malheurs du consul Cépion et de son armée, et jusqu'aux désastres que fit peser sur l'Italie l'invasion des Cimbres et des Teutons.

Ce sont là des croyances populaires qui se réfutent d'elles-mêmes. Il n'y avait pas besoin d'une peste ni d'un oracle d'Apollon pour faire jeter de riches offrandes dans le lac sacré de Toulouse. Dans l'Inde, de temps immémorial, il existe auprès de chaque temple ou pagode un lac souvent creusé de main d'homme où les pèlerins jettent des objets précieux pour se concilier la faveur de la divinité du lieu. Les Espagnols ont trouvé la même coutume dans le Nouveau-Monde, et une compagnie s'était formée, il y a quelques années en Angleterre, pour retirer d'un lac sacré du Pérou les trésors qu'on y supposait enfouis[27]. Cet usage, qui était un des nombreux traits de ressemblance du culte druidique avec les anciennes religions de l'Orient, a subsisté très longtemps dans la Gaule. On sait combien il a été découvert de médailles dans la fontaine sacrée de Nîmes. Du temps de Grégoire de Tours, les paysans gaulois allaient encore en pèlerinage près d'un lac des Cévennes, et y jetaient des pièces de monnaie ; enfin des superstitions semblables se conservent même aujourd'hui dans quelques-unes de nos provinces. Toulouse possédait un des temples les plus célèbres de la Gaule méridionale ; on y venait en pèlerinage de tous les points de cette contrée si riche en métaux précieux. On ne doit donc point s'étonner de la masse des trésors qui pendant plusieurs siècles, avaient pu s'accumuler dans son lac sacré.

Strabon commence par rapporter, comme Justin, le conte populaire qui avait cours de son temps, mais il s'empresse d'ajouter qu'il n'en croit pas un mot, et qu'il adopte l'opinion du philosophe Posidonius, témoin oculaire, voyageur éclairé dont l'autorité, après celle de César, est la seule qui mérite une entière confiance pour ce qui concerne la Gaule. Or, Posidonius dit expressément que le trésor de Toulouse était le produit des offrandes apportées au temple. Strabon fait en outre ressortir l'invraisemblance de la prétendue expédition des Volks de Toulouse, et rappelle qu'à l'époque de l'invasion gauloise en Grèce, le temple de Delphes, déjà pillé peu d'années auparavant dans la guerre sacrée par les Phocéens, devait contenir peu de métaux précieux ; en effet, nous savons qu'on avait remplacé par du bronze doré les trépieds et les vases d'or qui ornaient les avenues du sanctuaire[28]. J'ai dû rétablir avec soin la vérité des faits contre une hypothèse très accréditée, et qui tend à donner une fausse idée de la marche des émigrations celtiques. Maintenant je crois pouvoir affirmer que les Belges-Tectosages, qui prirent part au pillage du temple de Delphes, sortaient, comme les Cimbres Boïens, des vastes contrées de l'Europe centrale, envahies par les Teutons.

Après le pillage du temple, cette horde, attaquée dans sa retraite par les montagnards de la Thessalie, fut presqu'entièrement détruite et dispersée ; elle se reforma dans la Thrace et de là, franchissant le Bosphore, elle se jeta sur l'Asie-Mineure. Pendant longtemps elle exerça beaucoup de ravages sur le littoral de cette riche contrée et finit par se fixer sur le plateau montagneux qui en occupe le centre. Dans cette nouvelle patrie, que les Grecs appelèrent Galatie, les Celtes ou Γαλαται conservèrent leur langue, leurs mœurs, leurs habitudes guerrières, et se firent redouter de tout l'Orient. Les grandes monarchies asiatiques ont toujours fait consister leur principale force militaire dans des troupes auxiliaires soldées. Pendant longtemps les Grecs avaient ainsi combattu sous les drapeaux des rois de Perse ; devenus maîtres de l'Asie, ils s'amollirent comme les peuples qu'ils avaient vaincus et prirent des Gaulois de la Phrygie à leur solde. Dans les deux siècles qui précédèrent l'ère chrétienne on vit ces Celtes mêlés de Teutons former la garde de tous les rois successeurs d'Alexandre, disposer souvent des trônes au gré de leur caprice ou de leur cupidité, et ne céder enfin qu'à l'action irrésistible de la puissance romaine.

Tandis que des Celtes émigrés jouaient un si grand rôle dans l'Orient, les Teutons poursuivaient, dans l'Europe centrale, le cours de leurs conquêtes. A la fin du IIe siècle avant notre ère, ils avaient expulsé les Boïens de tout le territoire compris entre le haut Danube et la forêt Hercynienne. Alors il se forma une nouvelle horde d'émigrants composée presqu'entièrement de Boïens ; car le chef suprême de l'expédition est appelé par les historiens latins Boïorix, roi des Boïens ; cependant un corps de Teutons, commandé par un chef nommé Teutobod (Théobald ou Thibaud) accompagnait encore cette masse de Celtes Kimris ou Cimbres.

L'an 113 avant Jésus-Christ, la horde voulut d'abord pénétrer directement dans l'Italie par les défilés du Tyrol. Mais malgré une victoire remportée sur le consul Papirius Carbon, elle fut arrêtée sous les remparts de la ville de Noréïa, qu'elle ne put prendre, et forcée de rétrograder au-delà des Alpes-Tridentines. Quelques tribus se dispersèrent dans l'Illyrie ; la masse des émigrants remonta le Danube jusqu'à sa source, et, entraînant dans sa marche les Celtes-Helvétiens qui habitaient les vallées des Alpes, elle entra dans la Gaule et ravagea pendant dix ans le centre et le midi de cette contrée où les Romains avaient déjà de vastes établissements. Après avoir pénétré jusqu'en Espagne et battu plusieurs armées romaines qui leur furent successivement opposées, ils rencontrèrent enfin un vainqueur dans Marius, qui détruisit d'abord dans les plaines d'Aix, l'an 102 avant Jésus-Christ, les Teutons et les Helvétiens, et anéantit, l'année suivante, dans les champs Raudiens, près de Verceil, les Cimbres-Boïens qui avaient réussi à passer dans le nord de l'Italie.

Cette grande expédition, qui jeta la terreur dans toute l'Europe occidentale, fut le dernier effort des tribus Kimriques pour se créer une nouvelle patrie. Épuisées par deux émigrations en masse dont la dernière eut pour résultat l'extermination totale des émigrants 1 ces tribus disparurent de la face de la terre sans y laisser d'autres traces que le souvenir de l'effroi répandu par leurs redoutables invasions dans les pays civilisés. A. partir du dernier siècle qui précéda l'ère chrétienne, la race tudesque occupa seule et sans partage toute la région comprise entre le Rhin, le Danube, l'Oder et la mer du Nord. Quelques peuplades de Cimbres éparses sur les côtes de la mer Baltique, quelques tribus boïennes et belges, réfugiées, comme nous l'avons dit, entre le Rhin et la forêt Hercynienne, voilà tout ce qui resta des Celtes dans ces vastes contrées dont ils avaient été les premiers habitants.

Maîtres de toute l'Europe centrale, les Teutons commencèrent à n'être connus des nations voisines que sous le nom de Germains, Wehr-men, qui dans leur langue signifiait hommes de guerre, et la dénomination générale de Germanie fut appliquée à toute la région qu'ils occupaient[29]. Néanmoins ce vaste corps était déjà partagé en deux grandes fractions que séparait la forêt Hercynienne, toujours placée comme une longue barrière au centre de la Germanie.

Les Germains qui habitaient au nord de cette forêt s'appelèrent Sicambres ou Saxons, mot qui dans leur langue semble avoir indiqué une position sédentaire ; les tribus répandues au sud et à l'est prirent le nom de Suèves ou nomades[30]. En effet, d'après la date que nous avons assignée à la grande invasion des Belges dans la Gaule, les tribus du nord paraissent avoir été fixées entre le Rhin et l'Elbe, trois siècles au moins avant l'ère chrétienne, et à l'exception de quelques irruptions sur la Belgique, on ne voit pas que, depuis ce temps, elles aient cherché à conquérir de nouvelles demeures. Les tribus Suèves au contraire furent en guerre jusqu'à la fin du IIe siècle, avec les Celtes ou Kimris-Boïens dont l'expulsion définitive ne date que de 100 ans avant Jésus-Christ, et elles s'associèrent à tous les mouvements d'émigration qui précipitèrent les Cimbres vaincus sur les pays civilisés de l'Asie et de l'Europe méridionale. Nous verrons même par la suite que toutes les grandes masses envahissantes qui sortirent de la Germanie se formèrent dans les régions occupées par la race suève.

Dans le siècle qui précéda l'ère chrétienne, les Suèves s'agitèrent sans cesse pour étendre le cercle de leurs premières invasions. César dit que l'on comptait dans cette puissante confédération cent nations ou tribus dont chacune fournissait tous les ans mille guerriers qui sortaient du pays pour tenter de nouvelles conquêtes[31]. Vers l'an 50 avant Jésus-Christ, les Celtes Helvétiens, sans cesse harcelés par ces voisins dangereux, se jetèrent en masse sur la Gaule, et il fallut l'aide des Romains pour les repousser dans leurs montagnes. Quelques Boïens qui s'étaient joints à eux furent colonisés par César sur les limites de la cité des Eduens, dans la province actuelle du Bourbonnais[32].

A la même époque, une horde de Suèves, dont le roi ou chef se nommait Arioviste (Her-wickr ou Hervé), ayant été appelée comme auxiliaire par la cité gauloise des Séquanes, pénétra dans la Gaule centrale, et tenta de s'y établir[33]. Pour l'en chasser, il fallut encore appeler une armée romaine que commandait César. Les Germains repassèrent le Rhin ; mais le vainqueur fit payer cher ses secours intéressés. La constitution définitive de la Gaule méridionale en province romaine avait été le prix des victoires de Marius sur les Teutons et les Cimbres. L'asservissement de la Gaule entière, depuis l'Océan jusqu'aux Alpes, et depuis le Rhin jusqu'aux Pyrénées, paya les nouveaux services rendus par César aux Gaulois.

La confédération suève ne se bornait point à ces tentatives contre ses voisins étrangers, elle se faisait jour à travers la forêt Hercynienne pour attaquer ses compatriotes du nord. Elle étendait ses ravages jusqu'au Rhin, imposait des tributs aux Ubiens, sur la rive gauche du fleuve, et forçait les Usipètes et les Tenchtères de chercher un asile sur le territoire gaulois. César repoussa encore cette nouvelle invasion d'émigrants[34].

Les Suèves avaient une supériorité marquée sur tous les autres peuples de race tudesque. « Cette nation est de beaucoup la plus puissante et la plus belliqueuse de la Germanie, dit César. » Les Germains du nord avouaient eux-mêmes leur infériorité ; seulement leur orgueil national se consolait en disant que les Suèves étaient les seuls hommes au monde devant lesquels ils plissent reculer[35].

Nous ne connaissons point les détails de cette lutte intérieure, qui dut se continuer longtemps encore entre les deux grandes fractions de la race tudesque. Sous le règne d'Auguste, les Thuringiens, Thoringi ou Tongri, habitant les montagnes du Hartz, au centre de la Germanie[36] et sur les confins du territoire des Suèves, furent chassés de leurs retraites par ces voisins redoutables et forcés de se réfugier sur le Rhin. Auguste leur permit de passer le fleuve et de s'établir sur la rive gauche de la Meuse, dans la contrée qui, de leur nom, s'appela depuis le pays de Tongres[37]. Cette contrée était alors déserte, César ayant entièrement détruit la nation des Atuatici, peuple cimbrique qui s'y était fixé depuis la grande invasion des Cimbro-Teutons, au IIe siècle avant J.-C.[38].

Cette émigration des Thuringiens est la dernière preuve que nous ayons de la supériorité des Suèves. Un siècle plus tard, tout était changé. Les Suèves, refoulés dans leurs anciennes limites au sud et à l'est de la forêt Hercynienne, avaient perdu leur vieille gloire ; au lieu de combattre les Romains, ils se mettaient à leur solde[39], et les Germains du nord, faisant face aux armées impériales qui trouvaient en eux leurs plus redoutables ennemis, tenaient évidemment le premier rang parmi les peuples teutoniques.

Pline et Tacite, d'après d'anciennes traditions conservées par les Teutons dans les poèmes nationaux qu'ils appelaient Bardits, divisaient la race teutonique en trois sections : les Ingœvones, aux bords de l'Océan Septentrional ; les Herminones, au centre de la Germanie ; les Istœvones, dans le reste de cette vaste région. Il est facile de reconnaître dans ces noms tudesques le verbe wohnen ou gewohnen, habiter. Les Ingœvones auraient donc été les habitants de la Germanie intérieure (In gewohnen), et les Istœvones, les habitants des bords du Danube ou Ister. Quant aux Herminones, ce nom est le même que celui de Germains (Her-men ou Wehrmen) ; or le nom de Germain était appliqué spécialement aux nations teutonnes répandues au nord de la forêt Hercynienne, entre le Rhin et l'Elbe. Pline ajoute qu'il y avait des Cimbres parmi les Ingœvones et les Istœvones ; les premiers étaient les Cimbres de la Baltique ; les seconds, qu'il appelle Cimbri Méditerrani, étaient les Volks-Tectosages dont Tacite et César indiquent la position dans le Brisgaw et la Souabe[40].

Ainsi, d'après cette classification établie par les Teutons eux-mêmes, le nom d'Ingœvones comprenait les tribus tudesques et cimbriques des bords de la Baltique et de la Scandinavie, celui d'Herminones, les peuples de la Germanie centrale, depuis l'Elbe jusqu'au Rhin ; celui d'Istœvones, les nations de la Germanie méridionale, dispersées sur la ligne du Danube et dans les montagnes de la Bohême. Ces trois dénominations nous représentent : 1° les nations gothiques ; 2° les nations germaines ou saxonnes ; 3° les nations suèves. Nous verrons par la suite que, dans l'invasion de l'empire romain, aux IIIe et IVe siècles de notre ère, ces trois grandes fractions de la race tudesque agirent comme trois corps d'armée séparés, et que chacune suivit une direction spéciale, une marche particulière[41].

A l'époque de l'ère chrétienne, une sorte d'équilibre s'était établi entre tous ces peuples. Les grandes fluctuations du genre humain semblaient arrêtées, comme si les nations eussent voulu reprendre haleine avant de se lancer de nouveau dans la carrière des bouleversements et des révolutions sociales, et, selon la parole de l'Évangile, le monde était en paix.

Alors l'empire romain embrassait tout le sud et l'ouest de l'Europe, l'Asie occidentale et le nord de l'Afrique. L'Europe centrale était occupée par la race tudesque ; au-delà de l'Oder et de la Vistule, les peuples slaves s'étendaient jusqu'à la mer Noire, séparés des frontières de l'empire par le cours inférieur du Danube. Les Germains étaient contenus sur la ligne du haut Danube, du Rhin et des Alpes, par les camps fortifiés des légions romaines, et la Gaule asservie adoptait, extérieurement du moins, les lois, les mœurs, la religion et la langue de ses maîtres.

Cet équilibre, qui paraissait encore inébranlable aux Romains du temps de Tacite, dura plus de deux siècles et fut détruit par une nouvelle émigration d'Asiatiques dont l'histoire est très obscure et dont les causes premières doivent être cherchées dans un ordre de faits séparés de nous par d'immenses distances de temps et de lieux.

A une époque indéterminée, mais que diverses circonstances tendent à rapprocher de l'ère chrétienne, on vit apparaître à l'extrémité septentrionale de l'Europe une troupe d'Asiatiques nomades, conduits par un chef inspiré que la tradition nous a fait connaître sous le nom de Sig. Ce chef théocratique d'une horde fanatisée, qui porta dans le nord de notre continent une religion et une civilisation nouvelles, nous est présenté par les Sagas ou poèmes héroïques des Scandinaves, tantôt comme un prophète envoyé par le dieu Odin, tantôt comme un fils ou descendant de ce dieu, tantôt comme le dieu lui-même incarné sur la terre, et le nom d'Odin semble lui avoir été donné par la vénération de ses adeptes. Ce nom d'Odin ou Woodden était-il lui-même une forme dégénérée du nom de Bouddha[42] ? Odin était-il un des prédicateurs de la secte du bouddhisme, qui, née dans l'Inde, s'est répandue, après des siècles de persécutions et de guerres, dans la Chine et dans l'Asie centrale ; où elle domine encore aujourd'hui ? Ses doctrines religieuses, telles que nous les connaissons par les traditions mythologiques des Scandinaves, présentent-elles assez de rapports avec les superstitions indiennes pour autoriser cette hypothèse que beaucoup d'autres raisons concourent à rendre vraisemblable ? Ce sont là des questions qu'il appartient aux orientalistes de résoudre, et peut-être doit-on leur reprocher de n'avoir pas assez porté leur attention sur les faits qui peuvent expliquer les grandes migrations des peuples de l'Asie. L'éclaircissement de ces faits serait le plus grand service que l'étude approfondie des langues orientales pût rendre à l'histoire.

Comme les ancêtres des Teutons, les compagnons d'Odin sortaient des steppes de l'Asie centrale ; ils faisaient partie de ces tribus nomades auxquelles les anciens appliquaient la dénomination générale de Scythes, et que nous confondons sans plus de raison sous le nom de Tartares, quoiqu'il existe parmi elles des différences bien tranchées de race, de langage et de constitution physique. La race à laquelle ils appartenaient était la race turque ; car les plus anciens Sagas leur donnent positivement ce nom, et les plaines situées entre la mer Caspienne et la mer d'Aral paraissent avoir été leur première patrie[43]. Leur émigration a pu être déterminée par les invasions des Chinois, qui dans le dernier siècle avant notre ère, s'avancèrent en conquérants jusqu'aux bords de la mer Caspienne et délibérèrent même s'ils n'attaqueraient pas les frontières de l'empire romain. Les Chinois persécutaient alors le bouddhisme, et cette cause a pu porter les hordes turques qui avaient adopté cette secte à s'éloigner d'ennemis aussi puissants[44].

Refoulées vers l'ouest, ces hordes rencontrèrent sur les bords de la mer Noire les Romains, qui venaient de détruire le royaume de Mithridate, et l'on sait qu'à cette époque Lucullus et Pompée firent dans la Scythie des expéditions funestes à toutes les tribus nomades qu'ils purent atteindre[45]. La tradition des Sagas attribue à la terreur qu'inspiraient les armes romaines la résolution prise par les compagnons d'Odin de se diriger vers le nord, en suivant la route que nous avons indiquée plus haut comme ayant été celle de la première émigration des Teutons au VIe siècle avant notre ère.

Sig ou Odin remonta les grands fleuves de la Russie méridionale, et, parvenu au nord de cette vaste région, commença ses conquêtes par la fondation d'un royaume aux lieux où s'est élevé depuis et où existait peut-être déjà la fameuse ville de Novogorod. De là il s'avança vers la Baltique et suivit d'abord les côtes méridionales de cette mer.

Ces rivages étaient encore occupés alors par les restes des tribus celtiques du nord, c'est-à-dire des Kimris ou Cimbres. Tacite n'avait sur ces peuples que des notions vagues, mais qui suffisent pour nous faire connaître leur existence et leur position géographique. Nous avons déjà cité le passage où cet historien parle des Cimbres qui habitaient la Chersonèse appelée de leur nom Cimbrique, c'est-à-dire la presqu'île du Jutland et les îles du Danemark. En remontant les côtes de la Baltique, vers l'est, on trouvait après eux les Sennonais, Semnones, qui occupaient la Poméranie et une partie de la Prusse. Tacite les range, je crois à tort, au nombre des peuples suèves. En effet, ce nom de Sennonais est tout-à-fait étranger à l'idiôme tudesque tandis qu'on le retrouve au centre de la Gaule désignant une cité considérable dont la capitale s'appelle encore aujourd'hui Sens ; on le retrouve même dans l'Italie, où les Gaulois Sennonais avaient fondé des colonies. D'un autre côté, les Sennonais de la Baltique ne sont point mentionnés, dans les écrivains postérieurs à Tacite, au nombre des barbares qui envahirent l'empire romain, et nous verrons, plus bas, qu'en effet les nations cimbriques ne prirent aucune part à ce grand mouvement qui déplaça tous les peuples de race tudesque. Enfin Tacite, décrivant leurs mœurs, nous apprend que les assemblées générales de la nation, auxquelles chaque tribu ou pagus envoyait des députés, se tenaient au fond d'une sombre forêt et étaient précédées de sacrifices où l'on immolait des victimes humaines. Ce sont bien là les rites religieux des Gaulois ; c'est bien la forme des assemblées nationales de la Gaule ; mais on ne trouve rien de semblable chez aucun peuple d'origine germanique[46].

Après les Sennonais, en continuant de s'avancer vers l'est, on rencontrait les Æstiens, bordant les rivages de la Baltique jusqu'au golfe de Finlande, et dispersés par conséquent sur les territoires actuels de la Prusse, de la Courlande, de la Livonie et de l'Estonie, qui rappelle leur ancien nom. Tacite dit positivement que leur langue était celle qu'on parlait dans la Grande-Bretagne, c'est-à-dire la langue kimrique ; il ajoute qu'ils honoraient la mère des dieux (la terre) et que le symbole de ce culte était une tête de sanglier[47]. M. de la Saussaye, dans la Revue numismatique, a démontré, d'une manière incontestable, que le sanglier était le véritable symbole des peuples celtiques, celui qu'on retrouve sur leurs enseignes et leurs monnaies, partout où ils ont formé des établissements[48]. Il est curieux de voir ce symbole conservé jusqu'au IIe siècle de notre ère, par les Kimris de l'Europe boréale.

Toutes les contrées habitées par les peuples que nous venons de nommer formaient ce que les Sagas appellent la Cimbrie, et c'était là sans doute la Celtique des Grecs, où Hipparque disait que le soleil ne quittait point l'horizon pendant l'été, observation reproduite par Tacite[49].

Nous avons fait remarquer précédemment les rapports qui existaient entre les anciens cultes de l'Orient et la religion des Celtes. Il est possible que ces rapports aient facilité la conversion des Cimbres aux doctrines religieuses apportées par Odin. Du moins les Sagas nous apprennent qu'il soumit ces peuples sans résistance, et forma de la Cimbrie un royaume qu'il donna à son fils Skiold. De là il n'y avait qu'un court trajet à franchir pour entrer dans la Scandinavie ; Odin ne tarda pas à y pénétrer. Un des plus anciens poèmes des Scandinaves, l'Hervarar Saga, fait de ce grand événement un récit aussi bref que naïf, dont voici la traduction littérale :

« En ces temps-là les hommes d'Asie appelés Turcs vinrent de l'Orient, et, passant la mer de Gandwick, s'établirent dans les terres du Nord. Odin, leur chef, avait plusieurs fils, et ils étaient tous forts et puissants[50]. »

La presqu'île scandinavique était alors habitée par les tribus de race tudesque qui ne s'étaient point associées à la seconde émigration des Teutons, quand l'Europe centrale fut envahie par eux au siècle avant notre ère. Au nord de la péninsule était le pays des Nains, Dwarf-Heim, c'est-à-dire la Laponie où s'était réfugiée la race finnoise ; au centre le pays des Iots ou géants Iotn-Heim ; au midi, le pays des hommes, Man-Heim, qui se subdivisait en plusieurs districts, tels que le Südermanheim, pays des hommes du sud, qui est maintenant la province suédoise de Sudermanie et le Nordmanheim, patrie de ces Normands on hommes du nord devenus depuis si célèbres par leurs incursions maritimes[51].

Le nom de Iot ou Goth, géant, faisait allusion à la haute taille par laquelle les montagnards suédois se distinguent encore des autres nations de l'Europe. Selon l'Hervarar Saga, avant l'invasion d'Odin, le Iotheim était gouverné par un sage roi nommé Gudmund (bon homme). C'était une croyance reçue parmi les peuples voisins, que la mort n'exerçait aucun pouvoir dans son royaume, et qu'on y jouissait d'une santé inaltérable. Nous retrouvons ici la tradition de la longévité des Scandinaves, tradition exprimée par le nom de Macrobiens (μακρος Βιος), donné aux habitants des rivages hyperboréens dans le poème des Argonautiques.

Odin fut accueilli favorablement dans le pays des hommes ou Manheim ; le plus puissant chef de cette contrée, le roi d'Upsal, nommé Gylfe, adopta la religion et la civilisation nouvelles que les Asiatiques lui présentaient, et le mariage de ses filles avec les fils d'Odin, cimenta l'union des deux peuples. Les Sagas ajoutent que pour gagner la confiance des Scandinaves, Odin leur rappela qu'ils étaient sortis comme lui de la grande Swithiod, la Scythie ou la Tartarie occidentale, et qu'ils étaient venus dans le nord par le même chemin. Cette tradition prouve que le souvenir de la première émigration des Teutons et de leur marche à travers l'Europe boréale n'était point encore effacé[52].

Odin ou Sig, maître de la Scandinavie méridionale, des côtes de la Baltique et du nord de la Russie, ne poussa pas plus loin ses conquêtes. Il employa le reste de sa vie à consolider sa domination dans ces contrées, et à répandre avec son culte la connaissance de l'écriture et quelques arts de l'Orient. Sans doute, il modifia les doctrines religieuses qu'il avait apportées de l'Asie, de manière à les approprier au caractère de ses nouveaux adeptes. Mais il en resta assez pour introduire parmi les Teutons du nord, un système de religion et d'organisation sociale très différent de ce qui existait avant lui chez toutes les nations de race tudesque. Les mœurs primitives de cette race étaient celles que Tacite et César ont décrites, et les peuples germaniques de l'Europe centrale les ont conservées intactes jusqu'à leur établissement dans l'empire romain.

Lorsqu'Odin se sentit appesanti par l'âge, il partagea ses états entre ses fils et mit fin à son existence en s'élançant sur un bûcher, après s'être fait sur tout le corps, des blessures circulaires avec la pointe de son glaive. On sait que cette espèce de suicide religieux, qui fut depuis en honneur parmi les sectateurs de son culte, a toujours été regardé par les bouddhistes de l'Inde comme une œuvre sainte et méritoire. Au IVe siècle avant notre ère, un gymnosophiste, ou fakir indien, se brûla volontairement en présence d'Alexandre, pour s'épargner la honte de mourir de vieillesse, et de semblables exemples ne sont pas rares même aujourd'hui dans l'Indostan, malgré l'opposition des autorités anglaises.

Les fils d'Odin gouvernèrent après lui les royaumes qu'il leur avait créés avec une autorité théocratique, c'est-à-dire absolue ; mais ils ne purent étendre paisiblement leur domination sur le Jotnaheim, pays des géants ou des Goths. Ces montagnards intrépides, après un siècle de résistance, aimèrent mieux s'expatrier que de subir la loi du vainqueur. Quelques tribus seulement se maintinrent indépendantes dans les rochers inaccessibles de la Scandinavie centrale et finirent, comme nous le verrons plus tard, par détruire entièrement la race des Asiatiques ; mais elles ne laissèrent pas d'adopter le culte d'Odin, qui était devenu la religion de tous les peuples du nord. Les Sagas ont célébré les exploits des chefs de ces tribus et tous les rois des pays scandinaves ont cherché dans la suite à faire remonter jusqu'à ces héros leur généalogie.

Plusieurs auteurs ont pensé que les Goths émigrés qui envahirent l'empire romain, professaient le culte d'Odin. Mais les écrivains du Bas-Empire et particulièrement Jornandès, Goth lui-même et historien de sa nation, ne nous ont rien appris qui puisse justifier cette hypothèse. Si ce culte existait réellement, comment n'en trouve-t-on aucune trace dans les récits contemporains qui nous font connaitre la nation gothique mieux qu'aucune de celles qui prirent part aux dernières catastrophes de l'empire romain ? Il me semble d'ailleurs que la facilité avec laquelle les Goths se convertirent au christianisme, même avant leur établissement dans les provinces romaines, suffirait pour prouver qu'il n'y avait chez eux comme chez tous les peuples de la Germanie aucun système religieux théocratiquement organisé. Le culte d'Odin était une religion dogmatique reposant sur un ensemble de doctrines et de traditions mythologiques capables de soumettre la raison et de captiver l'imagination des adeptes. Or il est dans la nature de ces religions d'opposer une vive résistance au prosélytisme des idées étrangères. Aussi voyons-nous les peuples qui avaient embrassé le culte d'Odin, les Scandinaves et les Saxons, ne se convertir au christianisme qu'avec une peine infinie et après une lutte de plusieurs siècles. Les Germains au contraire, comme nous le prouverons plus tard, n'avaient d'autre religion que le fétichisme des sauvages qui adorent les phénomènes naturels et croient aux jongleries des sorciers ; il n'y avait chez eux ni prêtres, ni mythologie ; ni dogme. De là vient qu'ils cédèrent aisément aux prédications des missionnaires chrétiens, et comme les Goths furent des premiers convertis, nous devons croire que leur état sous ce rapport était le même que celui des autres peuples de race tudesque avant l'invasion d'Odin. Il me paraît donc vraisemblable que les Goths résistant à l'influence de la civilisation nouvelle qui leur était apportée d'Asie, abandonnèrent les terres du nord pour se soustraire aux conséquences de cette invasion et au prosélytisme d'une race étrangère qui détruisait la vieille liberté teutonique.

L'émigration des Goths dut commencer vers le milieu du IIe siècle de notre ère, car Tacite, qui écrivait à la fin du Ier siècle, ne les nomme point dans l'énumération très complète qu'il nous a laissée de tous les peuples barbares de l'Europe centrale[53], tandis que, cent ans plus tard, au commencement du Ille siècle, ils étaient établis sur les frontières de l'empire romain et avaient bouleversé dans leur passage à travers la Germanie, les positions assignées par Tacite à toutes les tribus tudesques répandues dans cette vaste région.

En sortant de la Scandinavie, les Goths entrèrent probablement sur le continent par la Chersonèse cimbrique où ils détruisirent les faibles restes des Kimris ; car depuis lors, cette péninsule s'appela de leur nom Jutland ou terre des Goths. La Cimbrie obéissait alors aux descendants de Skiold, fils d'Odin, dont le petit-fils, Frod, s'est rendu fameux par la paix qu'il établit dans tout le Nord. La paix de Frod a longtemps été une ère célèbre pour les Danois. L'invasion de Sig ou Odin ayant eu lieu avant l'ère chrétienne, son arrière petit-fils, Frod, a dû régner vers la fin du Pr siècle après J.-C., et par conséquent dans un temps voisin de celui où vivait Tacite. Aussi trouve-t-on dans cet historien quelques vagues indications de l'état des royaumes du Nord à cette époque. En parlant des Suïones, habitants de la Scandinavie, il nous apprend qu'ils vivaient sous un gouvernement monarchique et même absolu : « un seul commande chez eux, dit-il, sans aucune exception et l'obéissance n'y est pas précaire. » Il ajoute que « les sujets étaient désarmés et que toutes les armes étaient réunies dans des dépôts publics sous la garde des esclaves du roi[54]. » C'est bien là le gouvernement théocratique des fils d'Odin ; c'est bien la paix universelle célébrée par les traditions scandinaves.

Les Goths ne pouvaient rester dans le voisinage de la Cimbrie où régnaient leurs puissants ennemis. Ils continuèrent à s'avancer vers le sud en remontant le cours de l'Elbe et envahirent le territoire des Suèves.

Depuis le Ier siècle de notre ère, ces peuples, déchus de leur ancienne supériorité n'étaient plus sortis de leurs limites et avaient eu peu de rapports hostiles avec les Romains. C'était avec les tribus germaniques répandues entre l'Elbe et le Rhin, que les légions de l'empire se trouvaient en contact sur les frontières de la Gaule. Leurs forêts furent le théâtre de la défaite de Varus, sous Auguste, et des victoires de Germanicus, sous Tibère. De là vient que Tacite a pu donner sur leur caractère, leurs mœurs et leur organisation sociale des détails si exacts que ses écrits sont encore le meilleur commentaire des premières lois de la monarchie franque. Ces tribus n'étaient point alors associées en corps de nation. Les Cattes, les Bructères, les Tenchtères, les Angrivariens[55], dont les noms déjà cités par César se retrouvent dans Tacite, formaient autant de peuples indépendants mais qui s'alliaient souvent pour repousser un ennemi commun.

Les Suèves au contraire étaient réunis en une confédération composée d'un grand nombre de peuplades qui étaient toutes comprises sous cette dénomination générale. « Les Suèves, dit Tacite, ne forment pas, comme les Cattes et les Tenctères, une nation particulière, ils occupent la plus grande partie de la Germanie, divisés en plusieurs peuples qui ont chacun leur nom ; mais qu'on appelle en commun Suèves[56]. » I. César dit aussi, comme nous l'avons vu plus haut, que parmi les Suèves, on comptait cent tribus ou nations distinctes ; il est clair que le nombre cent est mis là pour indiquer un chiffre élevé, mais indéterminé,

Les seules tribus suèves qui fussent bien connues des Romains étaient celles qui occupaient les bords du Danube. On les désignait sous le nom de Marcomans (Mark-men), hommes des frontières. Ils forment, dit Tacite, comme le front de la Germanie, sur toute l'étendue de ce fleuve[57]. Au nord des Marcomans et à l'est de la forêt Hercynienne, habitaient les Hermundures dans la contrée qui, du nom des anciens Celtes Boïens, s'appelle encore Bohême. Tacite a fixé très exactement leur position, en disant que l'Elbe prenait sa source dans leur pays[58]. Les Vandales, les Lombards, les Ruges, les Hérules et d'autres peuples plus obscurs occupaient tout le territoire compris entre l'Elbe et l'Oder, jusque dans le voisinage de la Baltique, que Tacite appelle la mer des Suèves, mare Suevicum[59]. Les négociants de Rome negociatores, pénétraient jusqu'aux rivages de cette mer pour acheter des pelleteries et de l'ambre jaune ou succiu ; c'est d'après eux que Tacite a pu donner quelques renseignements sur ces tribus éloignées dont on ne connaissait guère alors que les noms. Mais il ne savait rien sur la Scandinavie, qu'il prenait pour une grande île située au milieu de l'Océan, et le nom même des Goths lui était inconnu. Ainsi la puissance de Rome a été détruite par des peuples dont elle ignorait l'existence.

Les Vandales qui habitaient le territoire actuel du Mecklembourg, supportèrent les premiers le choc de l'émigration gothique. Ils cédèrent à cette masse envahissante qui se grossissait sans doute des débris de tous les peuples, à travers lesquels elle se frayait un chemin. Il est probable que la puissante nation des Hermundures lui opposa une plus forte résistance, car leur nom cessant de figurer dans les événements postérieurs, on doit croire qu'ils furent entièrement détruits ou dispersés. Les Goths arrivèrent ainsi sur les bords du Danube, et chassant devant eux les nations slaves, s'établirent sur tout le cours inférieur de ce fleuve aux confins des provinces romaines de la Pannonie, de la Mésie, de la Dacie et de la Thrace.

Les historiens latins parlent d'eux pour la première fois sous le règne de Caracalla qui leur fit la guerre, l'an 215, sur les frontières de la Pannonie, et ils se firent si bien connaître des Romains, soit en les combattant, soit en servant dans leurs armées, comme auxiliaires, que, vingt ans après, en 235, Rome eut, dans Maximin, un empereur d'origine gothique. En 25o, sous le règne de Décius, ils ravagèrent l'Illyrie et la Thrace. Dix ans plus tard, ils étaient maîtres de toutes les contrées slaves, jusqu'à l'embouchure du Dniester, et ils avaient sur la mer Noire, des bâtiments légers qu'ils employaient à la piraterie. Dès lors on les distinguait en Ostrogoths, ou Goths orientaux et Wisigoths, ou Goths occidentaux. En 269, les Ostrogoths équipèrent une flotte de 2.000 navires, sur laquelle ils embarquèrent, dit-on, 3oo.000 guerriers. Passant de la mer Noire dans le Bosphore et de là dans la mer Égée, ils dévastèrent toutes les côtes de la Grèce et de l'Asie-Mineure. Étant ensuite débarqués en Macédoine, ils essayèrent de remonter vers le Danube en ravageant toujours le pays ; mais surpris par l'empereur Claude, près de Nissa, ils furent entièrement anéantis. Nous pouvons juger de la terreur qu'inspira cette invasion par les honneurs prodigués à l'empereur Claude qui détruisit la horde envahissante. On lui décerna le surnom de Gothique, et on lui éleva dans le capitole une statue d'or de dix pieds de haut.

La puissance des Goths ne continua pas moins de s'accroître ; en 274, Aurélien qui les avait vivement combattus, finit par leur abandonner tout ce que l'empire possédait encore au-delà du Danube et transporta dans les provinces dévastées par leurs incursions, les nations slaves qui occupaient la rive gauche de ce fleuve. A cette époque les Goths conservaient encore avec le Nord des relations qu'ils oublièrent depuis ; dans le triomphe d'Aurélien, à Rome, on vit paraître le char du roi des Goths conquis dans un des combats livrés sur les frontières de la Pannonie ; ce char était traîné par quatre cerfs, c'est-à-dire sans doute par quatre rennes, amenés des contrées boréales de la Scandinavie.

Pendant que les Goths étendaient ainsi leur domination du nord au sud-est, depuis la Baltique jusqu'à la mer Noire, les Suèves, chassés de toutes leurs positions entre l'Elbe et l'Oder, se portèrent vers le haut Danube et jusqu'aux sources de ce fleuve entre la forêt Hercynienne et le Rhin, dans ce coin de terre où quelques tribus celtiques avaient autrefois trouvé un asile lois de la grande invasion teutonienne. Tacite désigne cette contrée par le nom de Decumates agri parce que c'était le seul pays de la Germanie où les Romains pussent lever des impôts ou dîmes ; il reconnaît que les habitants étaient de race gauloise et il ajoute que le paiement volontaire d'un tribut suffirait pour prouver qu'ils n'étaient pas Germains. Les Suèves se mêlèrent avec ces Gaulois, et une partie du pays prit d'eux le nom de Sué-vie ou Souabe qu'il a conservé jusqu'à nos jours. Mais comme la principale confédération qui s'y forma se trouvait composée des débris de plusieurs peuples de races différentes, elle adopta la dénomination générale d'Allemanique ou rassemblement d'hommes de toutes espèces (all men).

Le territoire de cette confédération figurait à peu près un demi-cercle ; il s'étendait entre le Rhin et la forêt Hercynienne, depuis le Mein jusqu'aux Alpes Helvétiques, et entre cette forêt et le Danube, depuis la source du fleuve jusqu'aux confins de la Pannonie[60]. C'est encore sous le règne de Caracalla qu'il est question pour la première fois des Allemands, Alemani. Ce prince, prétendant les avoir vaincus l'an 214, se décora du surnom d'Allemanique.

Par sa position, la confédération des Allemands présentait aux Romains deux fronts d'attaque, l'un sur le Rhin, l'autre sur le Danube. Par le Rhin, ils entraient dans la Gaule, par le Danube, dans l'Italie, et pour passer d'un fleuve à l'autre, le trajet leur était court et facile. Les armées romaines au contraire étaient obligées de franchir les Alpes pour se porter tantôt au secours de l'Italie, tantôt au secours de la Gaule, et arrivaient souvent trop tard. Ce fut là ce qui rendit cette confédération si redoutable à rempire, auquel la race des Suèves porta toujours les coups les plus funestes. La position des Cimbres-Boïens avait été jadis la même, et telle fut la principale cause de la terreur qu'inspira la fameuse invasion cimbrique du IIe siècle avant notre ère. Alors aussi la Gaule et l'Italie furent envahies simultanément ; Marius, vainqueur des Cimbres de la Gaule, fut forcé de repasser les Alpes pour combattre ceux qui dévastaient l'Italie. Les deux hordes furent détruites ; mais des deux côtés le pays avait été ravagé avant l'arrivée des armées romaines.

Dès l'an 256, une invasion générale eut lieu sur les deux points ouverts aux irruptions des Allemands. Ceux du Danube essayèrent de pénétrer en Italie et furent repoussés. Ceux du Rhin entrèrent jusqu'au centre de la Gaule, détruisirent en Auvergne le temple du dieu rasse, dévastèrent les bords du Rhône et furent enfin exterminés dans les plaines d'Arles, comme leurs ancêtres les Cimbro-Teutons. Leur chef, nommé Crochus[61], fut pris et périt dans les supplices.

Vers 270, ces expéditions recommencèrent plus terribles encore. Les Allemands du Danube s'avancèrent dans le nord de l'Italie jusqu'aux environs de Milan et de Plaisance, et n'en furent chassés qu'avec beaucoup de peine par Aurélien dont l'armée avait été défaite dans un premier combat. Bientôt après les Allemands du Rhin rentrèrent dans la Gaule et les guerres civiles qui déchiraient alors l'empire ne permettant point de leur résister, ils exercèrent sur ce malheureux pays les ravages les plus affreux peut-être qu'il ait jamais eu à subir. Partout où ils passaient, ils coupaient les arbres, ils arrachaient les vignes, ils brûlaient les maisons et les rasaient jusqu'aux fondements. Les auteurs contemporains nous apprennent qu'ils ruinèrent soixante-dix villes dont la plupart ne se relevèrent point et dont on trouve encore les débris cachés sous l'herbe dans les plaines inhabitées du Berry et du Bourbonnais. Ce ne fut qu'en 277 que l'empereur Probus parvint à exterminer aux environs de Lyon, la horde envahissante. Cet empereur, après sa victoire, employa ses soldats à rebâtir les maisons, à réparer les routes, à replanter les vignes détruites par les Barbares, ce qui a fait croire faussement qu’il avait introduit le premier les vignes dans la Gaule.

En recueillant les indications éparses dans les écrits des historiens de l'époque, on voit que les hordes allemaniques étaient composées de Marcomans, de Vandales, de Bourguignons, de Lyges, de Gépides, de Bastarnes et de Juthonges (les Gothons de Tacite)[62]. Ces quatre derniers peuples étaient de race slave, et occupaient la Silésie et la Pologne avant l'invasion des Goths, qui les avaient déplacés dans leur marche vers l'embouchure du Danube. Les Bourguignons[63] étaient une nation nouvelle formée des débris de plusieurs peuples suèves. Lorsque dans la suite ils se mirent, comme la plupart des Barbares, à la solde de l'empire, le désir de flatter leurs maîtres leur fit adopter une généalogie fabriquée sans doute par les scribes gaulois, et qui faisait remonter leur origine aux soldats romains laissés par Germanicus dans les forts qu'il éleva, dit-on, sur le haut Elbe[64]. Cela prouverait du moins qu'ils reconnaissaient pour leur ancienne patrie les montagnes où ce fleuve prend sa source, et par conséquent que leur ligue était en grande partie composée des restes de la puissante nation des Hermundures, qui fut, comme nous l'avons dit, entièrement dispersée par les Goths.

Tandis que ces mouvements s'opéraient parmi les peuples suèves, les Teutons, qui habitaient au nord de la forêt Hercynienne, les Herminones de Tacite, les peuples saxons ou sicambres éprouvèrent le contre-coup des désordres causés par l'émigration gothique, quoique cette formidable invasion n'eût pas entamé leur territoire.

Ceux de ces peuples qui étaient établis entre l'Elbe et le Weser, les Cauques et les Chérusques de Tacite[65], se trouvant, après le passage des Goths, en contact immédiat avec les Scandinaves soumis au sceptre des fils d'Odin, adoptèrent eux-mêmes le culte odinique, et se réunirent en corps de nation sous l'ancienne dénomination générale de Saxons, Sachsen, que le nouveau nom de Germains, espèce de sobriquet inventé dans la Gaule, avait fait oublier aux Romains du temps des premiers empereurs.

Dans cette agrégation furent comprises, dès l'origine, quelques tribus suèves placées au-delà de l'embouchure de l'Elbe, au sud de la Chersonèse cimbrique, dans le Holstein et le Sleswick, où le nom d'Anglen, conservé à un canton, indique encore la première patrie des Angli de Tacite[66], qui devinrent les Anglo-Saxons conquérants de la Grande-Bretagne. La confédération saxonne envahit même une partie du territoire abandonné par les Suèves sur la rive droite de l'Elbe, et embrassa ainsi tout le pays qui forma plus tard les cercles impériaux de haute et basse Saxe.

Maîtres d'une assez longue étendue de côtes et de l'embouchure de deux grands fleuves, les Saxons furent essentiellement un peuplé maritime. Unis par la conformité de la religion et des mœurs aux Normands de la Scandinavie, ils les précédèrent dans ces grandes entreprises de piraterie, qui ont attaché à leur nom une si redoutable célébrité. Ce fut encore vers le milieu du IIIe siècle que les Saxons commencèrent leurs expéditions maritimes sur les côtes de la Grande-Bretagne, de l'Espagne et de la Gaule. Pendant douze ans, à partir de l'année 266, leurs flottes vagabondes promenèrent la dévastation sur ces rivages, et même sur ceux du bassin occidental de la Méditerranée[67]. Les empereurs romains furent obligés de garnir de postes fortifiés la ligne entière des côtes de l'Océan, et de placer des flottes en station à l'embouchure de tous les fleuves. Bientôt ces flottes devinrent si considérables qu'elles voulurent, comme tous les grands corps de troupes impériales, avoir un empereur à elles. L'an 287, elles décernèrent ce titre à Carausius, leur commandant ; ce général et son successeur, Allectus, aidés par les Saxons qu'ils devaient combattre, se rendirent maîtres de la Grande-Bretagne, et y maintinrent pendant dix ans une domination indépendante.

Entourés par toutes ces nouvelles agrégations de peuples, les Germains proprement dits, répandus entre le Weser et le Rhin, sentirent à leur tour la nécessité de s'unir par des liens plus étroits pour la défense commune. Depuis deux siècles ils soutenaient presque seuls la lutte de la race tudesque contre les armées romaines ; pressés à l'est par les Saxons[68], au sud par les Allemands, ils faiblirent dans leur résistance ; et vers l'année 236, l'empereur Maximin put se vanter au sénat d'avoir incendié tous leurs villages et dévasté leur pays sur une étendue de quatre cents milles[69]. Cet événement a pu contribuer à déterminer leur réunion en confédération sous le nom de Francs, Franken, mot dont le sens paraît répondre à celui du latin ferox, fier et belliqueux. En effet, c'est vers l'an 240, sous le règne de Gordien, que le nom des Francs apparaît pour la première fois dans l'histoire romaine ; ils avaient envahi la Belgique, et Aurélien, qui n'était encore alors que tribun d'une légion, leur livra un combat sanglant près de Mayence[70]. La confédération des Francs embrassait toutes les tribus germaniques qui habitaient entre le Mein et la forêt Hercynienne au sud, le Weser à l'est, et le cours inférieur dit Rhin à l'occident. Par conséquent, les Bructères, les Tenctères, les Chamaves, les Caltes et les Angrivariens de Tacite y étaient compris[71]. Ils étaient séparés de la mer du Nord par les Frisons, qui bordaient la côte depuis l'embouchure du Rhin jusqu'à celle du Weser, et qui se maintinrent indépendants jusqu'au règne de Charlemagne[72]. Ainsi, ils ne pouvaient être un peuple maritime, et c'est à tort que les auteurs du Bas-Empire leur ont souvent attribué des expéditions de piraterie qui étaient l'œuvre des Frisons, presque toujours associés aux Saxons leurs voisins.

La confédération des Francs, comme celle des Suèves, était trop étendue pour qu'il pût y avoir de l'unité dans leurs mouvements. De même que les historiens du Bas-Empire distinguaient dans la race suève les Vandales, les Bourguignons, les Marcomans et d'autres peuples encore qui en faisaient partie, on ne tarda pas aussi à distinguer dans la confédération franque deux fractions principales. Les Francs occidentaux furent nommés Ripuaires par les Romains, parce qu'ils habitaient les rives du Rhin ; les Francs orientaux furent appelés Saliens, à ce qu'on croit, du nom (le la rivière de Saal en Westphalie. Cette distinction est mentionnée pour la première fois par les écrivains latins du temps de Julien, vers l'an 357. Ce prince marcha contre les Francs Saliens qui étaient établis dans la Toxandrie, entre la Meuse et l'Escaut, et après avoir reçu leur soumission, il alla châtier les Francs Ripuaires qui habitaient alors entre la Meuse et le Rhin[73].

Il est probable que les peuples compris sous la dénomination de Ripuaires étaient les Bructères, les Tenctères et les Chamaves de Tacite, tribus que cet historien place le long du Rhin dans la basse Germanie. « Les Tenctères et les Usipiens, dit-il, habitent les bords du Rhin, à partir de l'endroit où ce fleuve commence à être bien encaissé dans ses rives. Après eux viennent les Bructères, dont le territoire a été envahi par les Angrivariens et les Chamaves ; au-delà de ceux-ci sont les Frisons[74]. » Il résulte de ces indications que les Usipiens et les Tenctères occupaient la rive droite du Rhin depuis le point où ce fleuve fait un coude, près de %sel pour aller se perdre dans les sables de la Batavie, jusqu'à l'embouchure de la Lahn, près de Coblentz ; les Bructères et les Chamaves habitaient plus au nord dans le territoire de l'ancien évêché de Munster jusqu'aux confins de la Frise occidentale, entre l'Issel et l'Ems. Au sud des Tenctères, entre la Lahn et le Mein, dans le territoire de la principauté de Nassau, étaient les Mattiaques, alliés des Romains du temps de Tacite, et dont on a cru retrouver le nom dans la ville de Marpurg[75]. Enfin, la vaste contrée montagneuse et boisée qui s'étend plus à l'est jusqu'aux sources du Weser et de la Lippe[76] était occupée par l'une des plus puissantes et des plus belliqueuses nations de la Germanie, les Caties, qui bordaient dans toute sa longueur la limite septentrionale de la forêt Hercynienne, Cette nation, jointe aux Mattiaques et aux Angrivariens, a pu seule former la ligue des Saliens, qui comprenait tous les Francs des montagnes par opposition aux Francs des plaines, ou des bords des fleuves, Ripuarii.

Un événement arrivé vers la fin du IVe siècle trace assez exactement la démarcation des territoires occupés par les deux fractions de la grande confédération Franque. En 392, Marcomir et Sunnon, rois des Francs, avaient fait des courses dans la Gaule. Arbogaste, leur compatriote, qui commandait les troupes impériales, s'avança pour les combattre. Il passa le Rhin, pilla les villages des Bructères et ceux des Chamaves, voisins du fleuve et par conséquent Ripuaires ; c'était le territoire de Sunnon ; mais il ne put entamer celui de Marcomir, qui défendit l'entrée de ses montagnes à la tête des Cattes et des Angrivariens[77].

J'ajouterai que le caractère donné par Tacite aux Cattes est précisément celui que les écrivains postérieurs attribuent aux Francs Saliens. « Ils se distinguent, dit-il, des autres Germains par une constitution plus robuste, des membres plus nerveux, une plus grande vigueur d'âme, mais surtout par plus de raison et d'adresse ; ils sont plus susceptibles de discipline et plus confiants dans leurs chefs ; ils ne combattent qu'à pied ; ils laissent pousser leurs cheveux et leur barbe ; ils sont étrangers à l'agriculture, prodigues de leur bien et de celui d'autrui ; ils conservent, même dans la paix, leurs habitudes guerrières. » C'est bien là le portrait fidèle des Francs, même sous la dynastie mérovingienne ; ce sont bien là ces héros chevelus qui ne connaissaient d'autre métier que la guerre, ces fiers Saliens que tous les auteurs des Ve et VIe siècles s'accordent à nous représenter comme les plus braves des Barbares qui envahirent l'empire romain, et en même temps comme les plus intelligents, les moins grossiers, et les plus enclins à la civilisation[78]. Enfin, il existait sans doute une tradition qui reconnaissait l'identité des Francs Saliens et des Cattes ; car Sidoine Apollinaire et Claudien donnent quelquefois le nom de Cattes aux Saliens établis de leur temps dans la Belgique

D'après tout ce que nous venons de dire, il est aisé d'expliquer le changement qui s'opéra au commencement du IIIe siècle de l'ère chrétienne, dans les dénominations de tous les peuples germaniques. Tacite, qui écrivait sous Trajan, à la fin du Ier siècle, a donné une nomenclature complète des nations germaines connues de son temps, et cent cinquante ans plus tard, parmi les peuples de même race qui envahirent l'empire romain, on ne retrouve plus un seul des noms mentionnés dans cet auteur ; ils sont remplacés par d'autres jusqu'alors tout-à-fait inconnus. Ce changement, qui a donné lieu à une foule de conjectures et de systèmes, et qui a peut-être été la source la plus féconde d'erreurs pour les historiens modernes, fut la conséquence des bouleversements apportés, par l'invasion gothique, dans les alliances et la position territoriale de toutes les tribus de la Germanie. Au milieu de ce désordre général, les anciennes confédérations furent dissoutes, et de nouvelles se formèrent à leur place. Les Marcomans, les Hermundures et les autres peuples suèves ne furent plus connus que sous les noms de Bourguignons et d'Allemands. Les Bructères, les Tenctères, les Angrivariens, les Cattes devinrent des Francs Ripuaires ou Saliens. Les Chérusques et les Cangues reprirent leur vieux nom de Saxons. Néanmoins, en suivant avec attention, comme nous l'avons fait, les transformations de ces anciens peuples, il est facile de constater leur filiation ; car les historiens du Bas-Empire, désignant les envahisseurs des provinces romaines tantôt sous leur nom de confédération, tantôt sous leur nom de tribus, il ne faut qu'un peu de patience et de soin pour reconnaître dans quelle ligue était comprise chacune des nations nommées par Tacite. Au lieu de faire cette recherche, la plupart des historiens modernes ont supposé qu'il y avait autant de peuples séparés que de noms différents ; ils ont cru, par exemple, que les Francs formaient un peuple, et les Cattes ou les Bructères un autre, sans comprendre qu'il s'agissait des mêmes hommes, désignés dans le premier cas sous leur nom de confédération, dans le second sous leur nom de tribu. C'est ainsi qu'on a introduit dans l'histoire du Bas-Empire une confusion inextricable. Au reste, les noms de tribus étaient déjà presque entièrement oubliés au Ve siècle ; du moins on ne les retrouve plus, à cette époque ; que dans les écrits des poètes, et l'on sait que le style poétique se plaît toujours à substituer les dénominations anciennes aux nouvelles. Sidoine Apollinaire appelait les Francs, Cattes ou Sicambres, de même que les versificateurs de nos jours appellent l'Angleterre Albion, et les Espagnols Ibères.

Il est étrange que le fait si évident et si simple de la formation de la confédération franque ait été méconnu par tous les érudits jusqu'au XVIIIe siècle, et qu'il commence à peine à être admis de nos jours par un assentiment général. Le seul passage de Sulpicius Alexander que nous avons cité plus haut ne suffisait-il pas cependant pour en donner la démonstration la plus complète, la plus irrécusable ? Lorsqu' un auteur contemporain nous dit qu'un général romain a passé le Rhin pour combattre deux rois des Francs, subregulos Francorum ; qu'il est entré sur le territoire des Francs, in Francia, et que, là il a trouvé ces mêmes rois à la tête des Ampsivariens, des Cattes, des Bructères et des Chamaves ; comment ne pas voir que le nom de Francs n'était qu'une dénomination générale sous laquelle on comprenait tous ces peuples ? Or, ces peuples ont été décrits par Tacite, ils sont même nommés dans les récits des guerres de César, et ces deux grands historiens les placent précisément dans la contrée qu'on appelait France au Ve siècle, et qui s'était appelée jusqu'alors Germanie, selon le témoignage de saint Jérôme. Il est donc indubitable que les nations établies à cette dernière époque sur les bords du Rhin, et qui composaient la confédération franque, n'avaient pas changé de demeure au moins depuis 500 ans.

En présence de notions si précises et si claires, quelle cause a pu entraîner les annalistes de l'époque mérovingienne, et après eux la plupart de nos historiens, à chercher l'origine des Francs dans les fables les plus absurdes, les systèmes les plus invraisemblables ? Je crois que la première source de ces erreurs est dans l'espèce de vénération superstitieuse que le grand nom de Rome inspirait à tous les Barbares établis sur les terres de l'empire, et dans la prétention qu'ils eurent presque tous de se donner une origine romaine. Nous avons déjà vu que les Bourguignons voulaient descendre des soldats de Germanicus et les Goths du dieu Mars. Les Francs, une fois fixés dans la Gaule, ne manquèrent pas de se faire aussi fabriquer une généalogie, et les rhéteurs gaulois, prenant sans doute pour point de départ une vague tradition, encore existante, de l'origine asiatique des premiers Teutons et de leur émigration dans le nord de l'Europe, inventèrent la fable du héros Francion, fils de Priam, qui, après la chute de Troie, aurait conduit ses compagnons sur les bords du Rhin[79]. Ces fables étaient accueillies avec empressement par les Barbares ; car depuis la constitution définitive de l'empire, au premier siècle de notre ère, il est certain que le nom romain fut, aux yeux de tous les peuples étrangers, un titre de noblesse et un objet d'ambition. D'ailleurs, les chefs des na-fions envahissantes adoptaient volontiers ces fictions, qui leur donnaient une origine commune avec les habitants des provinces conquises, parce qu'ils y voyaient un moyen de s'attacher leurs nouveaux sujets, et ceux-ci, à leur tour, trouvaient dans cette parenté imaginaire une satisfaction pour leur amour-propre et un adoucissement aux maux de la conquête[80]. De là vient le crédit qu'obtinrent, presque jusqu'à nos jours, des romans historiques qui ne pouvaient pas supporter l'épreuve d'une critique rationnelle, mais qui ont conservé longtemps assez d'influence sur les esprits pour fermer les yeux des savants à la vérité, et les entraîner dans une voie où tous les efforts du génie et de l'érudition ne pouvaient aboutir qu'à des erreurs.

J'ai essayé d'établir une classification régulière dans la nombreuse liste des peuples barbares qui envahirent l'empire romain et de ramener à des termes précis, cette vaste nomenclature, dont les écrivains du Bas-Empire ont fait, par leurs récits confus, un véritable chaos. Parmi ces peuples, ceux qui ont fondé des établissements stables dans les provinces européennes de l'empire, appartenaient tous à la race teutonique. J'ai montré par quelle suite d'événements les nations teutonnes se trouvèrent agglomérées, à la fin du IVe siècle de-notre ère, sur les frontières de ces provinces qui devaient bientôt devenir leur proie. Bouleversée dans toutes ses parties, par l'invasion des Goths, l'Europe centrale offrait alors l'aspect d'une ruche immense, où, déplacés par, un corps étranger, les frelons bourdonnent et s'agitent en tournoyant sur eux-mêmes jusqu'à ce que se lançant au dehors, ils se précipitent furieux sur le premier objet qui se présente à leur vue.

Trois agrégations principales s'étaient formées des débris de toutes ces tribus désorganisées par les émigrations et les guerres intestines ; elles répondaient aux trois grandes fractions que nous avons signalées dans la race tudesque, d'après Pline et Tacite. La première, était celle des nations gothiques, campées sur tout le cours inférieur du Danube ; la seconde, celle des nations suèves, sur le haut Danube et le haut Rhin ; la troisième, celle des nations germaines ou saxonnes, sur le Rhin inférieur, jusqu'à l'Océan.

La ligne des frontières romaines se trouvait donc bordée dans toute sa longueur par ces masses désordonnées qui se niaient avec rage contre les barrières par lesquelles on s'efforçait de les contenir. Cette vaste enceinte, qui s'étendait depuis l'embouchure du Rhin jusqu'à celle du Danube, ne pouvait être partout bien gardée ; les Barbares faisaient toujours une trouée sur quelque point, envahissaient les provinces intérieures et n'étaient repoussés ou détruits qu'après d'effroyables désastres. Ces invasions partielles n'apportaient aucun changement dans la constitution de l'empire ; les hordes envahissantes passaient comme des torrents débordés qui dévastent la surface du sol et rentrent ensuite dans leur lit. Cependant ces coups multipliés ébranlaient le colosse de la puissance romaine, et introduisaient dans son sein des germes de corruption et de mort. Vers la fin du Ille siècle, l'empire sembla tomber en dissolution ; trente tyrans ou usurpateurs s'en disputèrent les lambeaux ; chaque armée proclama, pour souverain, son général. Un grand homme de guerre, Aurélien, parvint à rétablir l'unité du pouvoir ; mais on ne tarda pas à reconnaître l'impossibilité physique de placer sous la direction d'un seul chef des forces défensives disséminées sur une circonférence immense qui embrassait l'Europe, l'Afrique et l'Asie.

On créa d'abord deux empereurs, un pour l'orient, l'autre pour l'occident, puis il fallut leur adjoindre deux Césars, pour avoir un général en chef à opposer à l'ennemi sur chaque frontière menacée, un pour l'Euphrate et l'Asie, un autre pour la Thrace la Mésie et le Danube inférieur, un troisième pour l'Italie, la Rhétie et le haut Danube, un quatrième pour la Gaule et le Rhin. L'empire soutenait ainsi par d'incroyables efforts de résistance une lutte inégale et qu'il fallait sans cesse recommencer. Ce grand corps avait reçu de nombreuses blessures, mais aucun membre ne lui avait été retranché ; conservant en apparence au moins l'intégrité de toutes ses parties, il pouvait croire encore à la durée éternelle qui lui avait été promise, lorsqu'une nouvelle impulsion partie des extrémités de l'Asie, vint précipiter à la fois sur les provinces romaines, toutes ces masses de Barbares que les événements des siècles précédents avaient accumulés sur les frontières. Il nous reste à résumer l'histoire de cette dernière période d'invasions avec laquelle on voit commencer l'agonie du monde romain et établissement définitif des Barbares sur le territoire de l'empire qu'ils s'étaient jusqu'alors contentés de ravager.

Déjà nous avons montré deux émigrations asiatiques, changeant la face de l'Europe ; la première substitue dans tout le centre de notre continent la race teutonne à la race celtique ; la seconde pousse tous les peuples teutons les uns sur les autres, et, les arrachant à leurs foyers, les entraîne jusqu'aux limites de l'Europe méridionale ; la troisième les y fait entrer. Pendant les trois premiers siècles de notre ère la grande armée des Barbares s'organise et se masse sur les frontières de l'empire ; au IVe siècle elle y pénètre ; au Ve elle s'y établit. Exposons d'abord les causes éloignées qui provoquèrent le mouvement général par lequel furent déplacés à cette dernière époque tous les peuples du continent européen.

Des tribus nomades de Tartares-Mongols et Ouïgours erraient de temps immémorial dans les vastes contrées qui séparent la Chine de la Sibérie russe[81]. Vers le IIe siècle de notre ère, la discorde se mit entre eux, et des guerres acharnées les affaiblirent. Une partie de leurs tribus se soumit aux Chinois et aux Mandchoux ; les autres, pour conserver leur indépendance, émigrèrent en masse vers l'Occident. Il est possible que le prosélytisme de la secte de Bouddha n'ait pas été étranger à ces dissentions, car les tribus qui errent encore entre la Russie et la Chine reconnaissent toutes la suprématie du grand Lama tandis que les guerriers d'Attila paraissent avoir été simplement idolâtres. Les Romains disaient que les Huns n'avaient aucune religion ; suivant les Chinois, ils adoraient le ciel, la terre et les esprits ; ce sont là les superstitions primitives communes à tous les peuples sauvages, et qui ont précédé les religions dogmatiques.

Je ne m'arrêterai pas longtemps à décrire le caractère et la physionomie particulière de cette race d'hommes dont nous avons vu quelques hordes traverser Paris en 1814, à la suite des armées russes. Descendus, comme les Chinois et les Japonais, de la-grande famille des peuples sémitiques, ils se distinguent au premier abord par leur apparence extérieure de la race caucasienne, à laquelle appartiennent toutes les nations de l'Europe. Ils ont la tête forte et le crâne pointu, les épaules élevées, la poitrine large, les yeux petits et très enfoncés, le nez aplati, peu de barbe, le teint livide et presque noir. Ils vivent toujours à cheval, et cette habitude, en déformant leurs jambes, les rend peu propres à la marche ; les chevaux qu'ils mènent en troupeaux à leur suite suffisent à tous leurs besoins ; ils boivent le lait des cavales, en font du fromage et en tirent par la distillation une liqueur spiritueuse ; en cas de nécessité, ils saignent leurs chevaux pour en boire le sang, et tuent ceux qui sont malades ou fatigués pour en manger la chair dont ils portent des lambeaux accrochés à leurs selles. Ils combattent avec le sabre, l'arc et les flèches. Ces mœurs si favorables à des expéditions lointaines n'ont pas changé depuis deux mille ans, et le portrait qu'en ont tracé les historiens du Bas-Empire s'appliquerait parfaitement aux restes de ces hordes qui sont aujourd'hui vassales de la Chine ou de la Russie[82]. Nous les connaissons maintenant sous le nom de Kalmoucks, et ce nom même est un document historique ; il signifie hommes restés en arrière[83], et fut appliqué depuis les grandes émigrations de cette race aux tribus qui, refusant de s'expatrier, adoptèrent le culte de Bouddha.

Les Mongols qui envahirent l'Europe au IVe siècle ont été nommés Huns, Hunni par les Latins, et il est à remarquer que les Turcs, compagnons d'Odin, sont aussi nommés Huns, Hunnr dans les sagas des Scandinaves[84]. Ce nom de Huns semblait alors avoir remplacé celui de Scythes pour désigner tous les peuples nomades de la Haute-Asie. Les Turcs qui envahirent la Perse et la Mésopotamie en 383 sont appelés, par les auteurs contemporains, Huns blancs, pour les distinguer des Mongols qui avaient le teint presque noir[85].

Les Huns s'arrêtèrent d'abord sur la côte orientale de la mer Caspienne, où quelques-unes de leurs tribus sont restées et habitent encore. De là, ils s'avancèrent vers le sud-ouest, en passant le Volga, et s'approchèrent des rives du Don ou Tanaïs. Dans les contrées voisines de ce fleuve et du Dniéper ou Boristhène, habitaient deux peuples belliqueux, les Alains et les Taïfales, longtemps confondus par les Romains sous la dénomination générale de Scythes. Les Alains étaient nomades et vivaient sur des charriots ; ils combattaient à cheval avec le sabre et la lance ; ils étaient grands, bien faits, avaient les cheveux blonds et la mine farouche[86]. Leurs chevaux étaient petits et de mine chétive, mais infatigables à la course. Un cheval-pris dans un combat contre eux fut offert à l'empereur Probus ; les captifs disaient que cet animal, petit et laid en apparence, pouvait faire cent milles par jour, et courir ainsi sans se reposer pendant huit ou dix jours de suite[87]. Dans cette description des Alains et de leurs chevaux, ne croit-on pas reconnaître les Cosaques qui occupent aujourd'hui la même contrée et appartiennent sans doute à la même race[88] ?

Ces peuples opposèrent d'abord aux Huns une vive résistance ; forcés de céder au nombre de leurs ennemis, ils franchirent en fuyant devant eux le fleuve Tyras ou le Dniester, et toute cette masse de hordes errantes vint fondre vers le milieu du IVe siècle sur les nations gothiques qui, après 150 ans de guerres, semblaient alors avoir achevé leur mouvement d'émigration vers le sud-est de l'Europe. Les Suèves et les Germains avaient reculé devant eux ; les nations slaves étaient détruites ou soumises à leur joug, et leur domination s'étendait sur toutes les contrées situées entre le Danube inférieur et la Baltique, c'est-à-dire sur tout le territoire des anciens royaumes de Hongrie et de Pologne.

La lutte s'engagea aux mêmes lieux, où, 600 ans avant J.-C., les Teutons avaient attaqué pour la première fois la race celtique. Les Goths, sous la conduite d'Athanaric, le plus grand de leurs rois, soutinrent le choc avec courage, mais ne combattant qu'à pied, ils ne purent fermer l'entrée de l'Europe à l'innombrable cavalerie des Tartares. Leur pays fut envahi et, bientôt enveloppés de tous côtés par des essaims d'ennemis dont le nombre s'accroissait sans cesse, ils se virent acculés jusque sur les rives du Danube. Alors l'effroi s'empara d'eux et ne leur laissa plus d'autre pensée que celle d'échapper par la fuite à une entière destruction. En 378, ils franchirent le fleuve et se jetèrent en masse sur les provinces romaines.

L'empereur Valens tenta vainement de le repousser et périt en les combattant. Théodose réussit d'abord à les contenir, mais voyant qu'il serait impossible d'arrêter longtemps ces masses toujours croissantes que le fer des Huns chassait vers le Danube, il permit en 382 à tous les Goths fugitifs de s'établir, comme sujets de l'empire, dans les provinces de Thrace et de Mésie, dépeuplées par les guerres précédentes. Vingt ans après, dans les premières années du Ve siècle, les Goths occidentaux ou Wisigoths qui s'étaient étendus dans l'Illyrie et la Pannonie, pénétrèrent en Italie, sous la conduite d'Alaric. L'an 410, ils entrèrent dans Rome qu'ils mirent au pillage et renversèrent ainsi le dernier fantôme de l'inviolabilité de cette puissance que le monde avait crue éternelle.

Aussitôt que les nations gothiques eurent passé le Danube, les Huns s'établirent à leur place sur la rive gauche de ce fleuve. Dès les premières années du Ve siècle ils étaient répandus sur toute la ligne des frontières de l'empire depuis la mer Noire jusqu'aux Alpes-Helvétiques.

Les débris de la confédération suève, refoulés sur le haut Danube, dans le siècle précédent, s'ébranlèrent devant l'impulsion irrésistible des hordes tartares. En 407, une masse de Vandales, de Suèves et de ces Alains, qui fuyant devant les Huns, se présentaient partout comme leur avant-garde, franchit le Rhin et se répandit comme un torrent dans toute la Gaule jusqu'aux Pyrénées. Les Allemands occupèrent la haute Germanie, aujourd'hui l'Alsace ; les Bourguignons s'emparèrent de l'Helvétie et de tous les pays compris entre les Alpes, le Rhône et l'Isère, c'est-à-dire de l'ancien territoire des Eduens et des Séquanes qui a pris d'eux le nom de Bourgogne. Les Vandales ne firent que traverser la Gaule et ne purent s'y fixer, ainsi que nous l'expliquerons plus au long dans les chapitres suivants. Les Wisigoths, s'étant retirés de l'Italie après la mort d'Alaric, repoussèrent les hordes vandales au-delà des Pyrénées et même jusqu'au sud de l'Espagne, dans l'ancienne Bétique, qui prit d'eux le nom de Vandalusia, Andalousie, mais d'où elles ne tardèrent pas à s'écouler sur l'Afrique. En récompense de ce service, les Wisigoths se firent céder, par l'empereur Honorius en 4i8 toutes les provinces dont ils avaient expulsé les autres Barbares, et créèrent un royaume qui avait pour limites la Loire au nord et l'Elbe au sud ; Toulouse devint leur capitale.

A la même époque, les Celtes de l'Armorique se soulevèrent et se rendirent tout-à-fait indépendants de l'empire, auquel ils ne prêtaient depuis longtemps qu'une obéissance nominale. Les Francs-Ripuaires s'emparèrent de Cologne, d'Aix-la-Chapelle, de Trèves et de toute la contrée adjacente, jusqu'à la forêt des Ardennes. Les Francs-Saliens se répandirent dans la Belgique, où Tournay devint le siège de leur domination. Enfin il ne resta plus à l'empire, sous l'autorité immédiate des gouverneurs romains, que la province d'Arles, où résidait le préfet des Gaules ; les montagnes d'Auvergne, le Berry et la partie de l'ancienne Gaule-Belgique qui était comprise entre la Somme et la Meuse au nord, la Seine à l'ouest, les Vosges à l'Orient.

Cependant les Huns s'avançaient sur les pas de tous ces peuples qui fuyaient devant eux. En 451, ils franchirent le Rhin à leur tour, sous la conduite du fameux Attila. Passant sur le corps des Francs, qui tentèrent en vain de leur résister, ils détruisirent Trèves, Mayence, Strasbourg, Metz, Arras ; ravagèrent tout le nord de la Gaule, et pénétrèrent jusqu'à Orléans. Mais là, ce torrent dévastateur rencontra enfin une digue. Tous les peuples de race teutonique, les Francs, les Bourguignons, les Vandales, les Goths s'unirent pour le salut commun, et se joignirent aux légions impériales, commandées par Aëtius, qui gouvernait, pour l'empereur Valentinien, les restes de la domination romaine dans les Gaules.

Attila se replia sur ces plaines de la Champagne, où se sont tant de fois décidées les destinées de notre patrie. Les deux armées se rencontrèrent dans les champs de Mauriac, que les uns croient être Méry-sur-Seine, les autres un village entre Vitry et Châlons. La bataille s'engagea : elle fut terrible ! Les auteurs contemporains n'en parlent qu'avec effroi ; ils disent que l'antiquité n'en avait jamais vu et que la postérité n'en verrait jamais de semblable. Idacius affirme que 300.000 hommes périrent dans cette affreuse mêlée ; Jornandès, plus modéré et probablement plus exact, évalue le nombre des morts à 260.000. Cette défaite, ou plutôt ce massacre, porta aux Tartares un coup dont ils ne se relevèrent point. Ils repassèrent le Rhin et firent encore quelques tentatives sur l'Italie. Mais repoussés par les Goths, les débris de leurs hordes finirent par se disperser sur la rive gauche du Danube, au nord de la Pannonie, qui de leur nom d'Ouïgours a conservé celui de Hongrie.

L'invasion des Huns avait dépeuplé l'intérieur de la Germanie, en poussant sur le sol de l'empire toutes les tribus que l'émigration gothique avait déjà déplacés et réunies en confédérations. Mais il restait encore dans le voisinage de la Baltique des nations suèves qu'aucune de ces irruptions n'avaient pu atteindre : c'étaient les Lombards, les Marnes, les Hérules, que Tacite place aux extrémités de la Germanie et près des Cimbres du nord, c'est-à-dire dans les territoires actuels du Mecklembourg et du Brandebourg[89]. Ces peuples qui, depuis le Ier siècle de notre ère, n'avaient point changé de position, voyant alors un grand vide ouvert devant eux, quittèrent leurs froides régions et se mirent à leur tour en marche vers le Midi. Vers la fin du Ve siècle, ils étaient arrivés sur le Danube, et ils commencèrent à jouer un rôle important dans le grand drame de la destruction de l'empire. Quelques-unes de leurs tribus s'arrêtèrent dans la Germanie, au nord de la forêt Hercynienne, et occupèrent une partie du territoire des Cattes ou Francs-Saliens qui s'étaient portés vers l'embouchure du Rhin, dans l'île des Bataves et dans la Gaule-Belgique. Ce territoire était l'ancienne patrie des Thuringiens, qui avaient été transplantés dans la Gaule, du temps d'Auguste, et que Tacite ne compte plus parmi les peuples germaniques. Comme ce nom de Thuringiens signifiait montagnards, on l'appliqua aux nouveaux habitants des montagnes du Hartz. C'est sous ce nom qu'ils sont connus dans l'histoire par les guerres qu'ils soutinrent contre la France mérovingienne jusqu'à leur entier asservissement sous le joug des Francs. L'identité de ces Thuringiens des Ve et VIe siècles avec les peuples que nous avons cités plus haut est prouvée par une lettre que Théodoric, roi des Ostrogoths d'Italie, adressa, vers l'année 505, aux trois principaux chefs de la Thuringe[90]. Ces chefs étaient le roi des Hérules, le roi des Marnes et le roi des Thuringiens proprement dits. Ils s'appelaient Hermanfred, Badéric et Berthaire. Grégoire de Tours raconte fort au long l'histoire de leurs guerres avec les fils de Clovis. Nous reviendrons dans les chapitres suivants sur les événements auxquels ces peuples prirent part.

Tandis que les Tartares d'Attila changeaient ainsi la face de l'Europe centrale sans pouvoir s'y établir eux-mêmes, il y eut dans la Scandinavie une-grande bataille entre les tribus des Goths qui n'avaient point émigré et les Huns, descendants des compagnons d'Odin. Les Scaldes parlent de ce combat comme de la plus sanglante mêlée dont leurs ancêtres aient gardé la mémoire[91]. Il ne finit que par l'extermination de la race turque, et ce fut surtout après ces événements que les hommes du Nord ou Normands, débarrassés de leurs ennemis intérieurs, commencèrent à se rendre redoutables par leurs incursions maritimes.

Tel fut le terme de ces irruptions d'Asiatiques qui, à trois reprises différentes, dans une période de mille ans, ont bouleversé l'Europe, et qui ont été la véritable cause de la chute de l'empire romain. Pendant une autre période de mille ans, qui s'est écoulée depuis l'invasion des Huns d'Attila jusqu'au XVIe siècle, la position des peuples européens est restée telle qu'elle s'était trouvée fixée après la destruction de la puissance de Rome, et aucun changement considérable ne s'est opéré dans la distribution de l'espèce humaine sur notre continent. C'est en vain qu'au moyen-âge, les Sarrasins ont essayé d'entamer l'Europe par le sud-ouest, les Turcs et les Tartares par l'Orient. Les premiers, après une longue et sanglante lutte, ont été rejetés sur l'Afrique ; les seconds n'ont jamais pu dépasser la ligne du Danube. Ils ont rencontré dans la civilisation chrétienne une barrière insurmontable contre laquelle tous leurs efforts ont échoué. Aujourd'hui, la réaction de l'Europe contre l'Asie, commencée par les croisades, se poursuit plus puissante et plus irrésistible que jamais. Les derniers débris des royaumes asiatiques s'écroulent, et les drapeaux européens, flottant de l'Indus au Bosphore, proclament la suprématie des jeunes nations de l'Occident sur les vieilles races orientales.

Dans l'état stationnaire de nos sociétés modernes, les grandes fluctuations des peuples anciens nous étonnent. Nous avons peine à les comprendre et à en apprécier exactement les causes et les effets. Les plus célèbres écrivains du XVIIIe siècle en ont conclu que le globe était alors beaucoup plus peuplé qu'il ne l'est maintenant. Les progrès de l'observation ont prouvé qu'il fallait en tirer la conclusion contraire.

Ces migrations des peuples furent très fréquentes dans les temps où l'espèce humaine était encore peu nombreuse ; car l'ordre de la nature le voulait ainsi. C'est par ce moyen que le genre humain s'est disséminé sur toute la face de la terre, et que le mélange des races a favorisé le développement physique et moral de l'homme. Aujourd'hui il se passe encore de semblables événements dans les solitudes de l'Amérique, dans les déserts de l'Afrique centrale, dans les steppes de la Haute-Asie ; mais ils sont devenus impossibles dans nos pays civilisés et surchargés de population.

D'abord l'espèce humaine ne peut devenir très nombreuse dans une contrée qu'après avoir accru par la culture ses moyens de subsistance, et un peuple cultivateur est nécessairement un peuple sédentaire ; on n'abandonne pas spontanément le champ qu'on a défriché à la sueur de son front. En second lieu, si des nations nomades voulaient maintenant émigrer les armes à la main pour conquérir de nouveaux territoires, elles seraient bientôt contenues par les masses énormes qui se lèveraient pour les repousser.

Au XIVe siècle, des Tartares, sous la conduite des fils de Gingis-Kan, voulurent envahir l'Europe et renouveler l'invasion d'Attila. S'ils n'avaient trouvé, entre le Danube et Rhin, que des forêts incultes habitées par des tribus errantes, ils auraient pu venir camper, comme leurs ancêtres, sur la Loire et sur le Tibre ; mais la levée en masse de l'Allemagne et de la Pologne suffit pour les arrêter sur les bords de la Vistule quoique ces pays fussent alors beaucoup moins peuplés qu'ils ne le sont de nos jours.

Il ne faut pas d'ailleurs s'en laisser imposer par ces grands noms de peuples que l'histoire a rendus célèbres. La France a mis sur pied, dans notre siècle des armées qui auraient presque égalé en nombre les forces réunies de toutes ces nations. La horde des Vandales, qui promena le ravage et la désolation dans les plus belles contrées du monde romain, qui dépeupla la Gaule, l'Espagne, l'Afrique et saccagea Rome elle-même, comptait tout au plus 50.000 combattants[92]. L'élite de la nation des Francs, baptisés avec Clovis, ne réunissait pas plus de 3.000 guerriers. La perte de 100.000 Tartares, tués dans les plaines de Champagne, suffit pour détruire la puissance d'Attila ; il est donc probable que cette grande invasion, qui épouvanta la moitié du globe, ne se composait pas de plus de trois à quatre cent mille hommes. Enfin des exemples récents peuvent nous servir à mieux juger ces faits, sur lesquels le prisme de l'antiquité jette une lueur trompeuse.

En 1771, la nation des Kalmoucks Zoungares, qui errait sous la protection de la Russie, dans les steppes de la Sibérie méridionale, ayant éprouvé quelques vexations de la part des commandants russes, émigra toute entière, et se réfugia dans les déserts, au nord de la Chine. Cette nation qui, peu d'années auparavant, avait joué un grand rôle en Asie et dévasté la résidence du Dalaï Lama ne comptait que 40.000 tentes ou 200.000 individus[93]. Son émigration, que la puissance de la Russie refoula dans les solitudes de l'Orient, aurait pu, il y a deux mille ans, bouleverser tout le monde civilisé. Mais ce n'est plus aujourd'hui du dehors, que peut venir la barbarie. La civilisation moderne porte en elle-même le germe de sa mort ou de ses progrès, et si elle doit périr un jour, ce sera par les mains de ses propres enfants.

Après avoir essayé de retracer les grands mouvements de l'invasion barbare et la marche progressive des peuples qui ont fondé de nouveaux états sur les ruines de l'empire romain, il nous reste à chercher par quels moyens cet empire a été détruit, et à développer les faits qui peuvent seuls expliquer la facilité de ces envahissements, en nous aidant à caractériser la véritable nature des établissements qui succédèrent dans les provinces romaines à ce qu'on a appelé la conquête.

 

 

 



[1] Si ce nom de Celte signifie un habitant des forêts (Ceiltach, qui vit dans les bois, Amstrong Gaëlic dictionnary), il me semble que cette dénomination générale convient parfaitement à une race d'hommes qui, dans toutes les contrées où elle a vécu, a toujours fixé de préférence ses demeures au fond des bois et des marécages. Le nom de Calédoniens, que les romains donnaient aux habitants du nord de la Grande-Bretagne, a la mérite origine.

[2] Strabon, lib. 2.

[3] Pausanias, in Atticis, lib. I.

[4] « Notre navire pénétra dans l'Océan aux eaux profondes. Là sont la cité et le peuple des Cimmériens, toujours enveloppés de ténèbres et de brouillards. Jamais le soleil ne les éclaire de ses rayons, soit lorsqu'il monte vers le ciel étoilé, soit lorsqu'il redescend du ciel sur la terre ; mais une nuit éternelle s'étend sur eux. » Odyssée, liv. XI. Cette description, si frappante et si vraie des contrées boréales de notre continent n'a pas empêché les commentateurs de placer le pays des Cimmériens sous le ciel brûlant et azuré de la Lusitanie. On n'a point fait assez attention aux relations que les Grecs ont entretenues dans une haute antiquité avec le nord de l'Europe, et qui paraissent avoir été interrompues par les invasions asiatiques dont nous parlerons tout-à-l'heure. C'est évidemment dans les souvenirs de ces voyages qu'on doit chercher l'origine de la fable de Protée, avec ses immenses troupeaux d'animaux marins qui viennent dormir sur le rivage ; de celle des Sirènes, dont les phoques, si nombreux sur les grèves du nord, reproduisent fidèlement le type poétique ; de celle des Harpies représentées par ces oiseaux voraces qui, dans les mers boréales, se précipitent en foule sur les bateaux pécheurs, ravissent avec une incroyable hardiesse tout ce qui peut servir à leur nourriture, et salissent de leur fiente ce qu'ils ne peuvent enlever. Ce sont là des scènes de l'Océan dont rien n'aurait pu donner l'idée dans les riants parages de la Méditerranée. Enfin c'est encore une tradition du nord, que la fable de Circée, véritable fée gauloise, habitant une ile de la mer, seule avec ses compagnes, comme les druidesses de l'ile de Sein, et changeant les hommes en pourceaux d'un seul coup de sa baguette ; les nymphes de la Grèce et de l'Italie ne ressemblent en rien à cette magicienne, dont le nom même n'est pas grec et ne peut être dérivé que d'un mot conservé dans la langue de l'Armorique, kirk, qui signifie ouragan. Pour quiconque est familiarisé avec la littérature du nord, les Xe et XIe livres de l'Odyssée semblent un conte de fée ou un chant des sagas.

[5] L'empire mexicain était une agrégation de tribus ou plutôt de cités unies par un lien fédératif. La nation se partageait en trois castes : celle des guerriers ou nobles, à laquelle appartenaient les rois et les caciques ; celle des prêtres, qui se recrutait dans la noblesse, et celle des taménes, espèce de serfs, qui cultivaient la terre, portaient les fardeaux et suppléaient au service des bêtes de somme. Les emplacements destinés aux sacrifices étaient des collines de forme pyramidale élevées de main d'hommes et qui rappellent les tombelles gauloises. Les prêtres sacrifiaient des victimes humaines ; ils étendaient les malheureux voués à la mort sur des pierres consacrées, leur arrachaient les entrailles et le cœur, et étudiaient l'avenir dans les palpitations des viscères et dans les convulsions des mourants ; enfin ils barbouillaient de sang les pierres sacrées, les murailles du temple et les statues des dieux. Les victimes étaient des esclaves, des prisonniers de guerre ou des criminels. Tous ces rites sont exactement conformes à ce qui se pratiquait dans la religion des druides.

[6] César, de Bell. Gall., lib. 6.

[7] César, de Bell. Gall., lib. 6.

[8] César, de Bell. Gall., lib. 6.

[9] Voyez la description des navires Armoricains, dans César, de Bell. Gall., lib. 3. On y trouve encore cette particularité, que les Gaulois se servaient de tables de fer, catenis ferreis, pour attacher les ancres, invention renouvelée dans nos temps modernes et regardée comme un important progrès.

[10] Tel était le char d'argent de Bituit, roi des Avernes : argenteum carpentum, dit Florus.

[11] Tite-Live décrit ainsi le butin recueilli par le consul Scipion-Nasica, après avoir vaincu les Gaulois en Italie, l'an 191 : Aureos torques transtulit 1470 argentique facti in Gallicis vasis non infabrè more suo jadis 2340, lib. I, 100.

[12] César, de Bell. Gall., lib. 3. — Ibid., I, 7.

[13] Le système des compositions ou indemnités pécuniaires substituées à la punition des crimes, ce système si caractéristique dans l'organisation sociale de tous les peuples tudesques, a toujours existé en Perse, et y est même encore en vigueur de nos jours.

[14] Justin, l. 38, ch. 3.

[15] Dans la langue des Ostiaks, Raëp signifie montagne. (Fischer, Quœstiones petropolitanœ.)

[16] Le nom de Circée parait indiquer les prêtresses consacrées au culte du Dieu Circius ou Kirk, le vent du nord-ouest, si redouté de tous les marins des côtes de l'Atlantique. Le culte de ce Dieu s'était étendu jusqu'au midi de la Gaule où Auguste fit élever un temple en son honneur.

[17] De Dell. Gall., lib. 6. César conduit même cette forêt, en suivant le cours du Danube, jusqu'aux frontières de la Dacie, d'où elle se serait dirigée à gauche, c'est-à-dire vers le nord jusqu'à une distance inconnue. Il ajoute que de ce côté, on n'en atteignait pas le tonne en soixante jours de marche. César confond évidemment ici la forêt Hercynienne avec les forêts des monts Krapacks et celles de la Pologne qui devaient en effet s'y lier par les rives boisées du Danube. En comparant les divers rapports des auteurs anciens sur la forêt Hercynienne, on voit qu'elle devait occuper toute l'Allemagne centrale depuis le Rhin jusqu'à l'Elbe, entre le 49° et le 51° degrés de latitude ; par conséquent elle comprenait les anciens cercles impériaux de Souabe et de Franconie, une portion du cercle de Bavière, la Thuringe et toute la partie montagneuse du cercle de Haute-Saxe. La forêt Noire et les forêts de l'Erzgebürge n'en sont aujourd'hui que de faibles débris.

[18] Tacite, De mor. Ger., 28.

[19] Tacite, De mor. Ger., 37.

[20] Florus, liv. 3, ch. 5.

[21] Je crois même qu'une tribu tudesque pénétra aussi à cette époque dans la Gaule méridionale, et voici sur quoi je me fonde. Lorsque les Phocéens bâtirent Marseille, les montagnes, à l'est de cette ville, étaient occupées par une nation gauloise, les Segobriges. A la fin du IIIe siècle, les Segobriges avaient disparu et étaient remplacés par une nation nouvelle, celle des Salyes ou Saliens, dont le nom parait alors pour la première fois. On a généralement cru que cette nation était ligurienne, et cependant, l'an 125 avant J.-C., lorsqu'elle fut en guerre avec les Romains, son chef ou roi s'appelait Teutomal, nom évidemment tudesque. La tradition de cette origine germanique semble s'être conservée dans les siècles suivants. Au milieu des désordres de la Gaule, vers l'an 275 après J.-C., un nommé Proculus se fit proclamer empereur à Lyon. C'était un riche propriétaire, un chef de clan montagnard, qui possédait dans les Alpes maritimes de grands troupeaux et 2.000 esclaves ou serfs avec lesquels il faisait la guerre des Bagaudes, c'est-à-dire une guerre de guérillas ou de chouannerie. Ce Proculus, chef de clan dans le pays même qu'occupaient autrefois les Salyes ou Sedjens, prétendait avoir une origine commune avec les Francs et se fondait sur ce motif pour réclamer leur appui. Les Francs trouvèrent sans doute la parenté trop éloignée, car ils ne firent rien pour lui ; mais le fait de cette prétention traditionnelle n'en est pas moins remarquable.

[22] César ne parait comprendre, sous le nom d'Armorique, que la province actuelle de Bretagne, tous peuples des diocèses bretons. De Bell. Gall., l. 7.

[23] Les Carnutes donnèrent le signal de la révolte en massacrant les Romains qui se trouvaient à Gennabum (Orléans). Vercingétorix, proclamé roi par les Arvernes, réunit promptement les contingents des autres cités, De Bell. Gall., l. 7. Les Eduens seuls, parmi les nations Galliques restèrent fidèles à l'alliance Romaine.

[24] De Mor. Ger., 28, 29. De Bell. Gall., l. 4.

[25] De Bell. Gall., l. 4 ; De Mor. Ger., 29.

[26] Le recueil de Justin est rempli de contes du même genre. Il semble que ce compilateur en abrégeant le grand ouvrage de Trogue-Pompée que nous n'avons plus, ait copié de préférence ces fabuleux récits qui plaisent toujours plus à la masse des lecteurs que les faits sérieux.

[27] Ce que les Anglais ont voulu tenter au XIXe siècle, les Romains le firent dès qu'ils furent maîtres paisibles de la Gaule. Ils adjugèrent les lacs sacrés à des compagnies de spéculateurs qui en retirèrent des quantités considérables de métaux précieux. Strabon, liv. 4.

[28] Strabon, lib. 4.

[29] De Mor. Ger., 2.

[30] Sitzen au prétérit Satz, être assis, en repos ; Schweben, flotter, être en mouvement. La dénomination de Suèves apparait dans l'histoire, dès le temps de César. A la même époque les Germains du nord étaient appelés Sicambres, mot qui n'a point une physionomie germanique, et qui pourrait être composé du tudesque Sachs et d'un ancien radical celtique hembre, homme, qui a été le nom de plusieurs peuplades gauloises, telles que les Ambrons, et qui s'est conservé dans la langue espagnole. Aux IIIe, IVe et Ve siècles de l'ère chrétienne, tous les Germains du nord étaient confondus sous la dénomination générale de Saxons, à l'exception de ceux qui appartenaient à la confédération franque ; en Gaule, on appliquait encore souvent alors aux Francs le vieux nom de Sicambres.

[31] De Bell. Gall., liv. 4.

[32] De Bell. Gall., liv. 1.

[33] De Bell. Gall., liv. 1.

[34] De Bell. Gall., liv. 4.

[35] De Bell. Gall., liv. 4.

[36] Le mot Thor est un très ancien radical qui signifie montagne. De là le nom de Tauride donné aux montagnes de la Crimée et celui de Taurisques appliqué aux montagnards celtes du Piémont. Par la même raison on a toujours appelé Thuringiens les habitants de la contrée montueuse et boisée qui occupe le centre de l'Allemagne et qui se nomme encore Thuringe. Les Thuringiens qui formèrent une nation puissante au Ve siècle n'avaient rien de commun avec ceux du temps d'Auguste ; nous verrons plus tard que c'étaient de nouveaux peuples établis aux mêmes lieux.

[37] Procope, De Bell. Goth., liv. I, c. 12. Suétone, in Augusto, 21.

[38] De Bell. Gall., liv. 2.

[39] De Mor. Ger., 42.

[40] Pline, liv. 4, c. 3. — De Mor. Ger., 2.

[41] Cette division correspond à celle que nous avons indiquée pour les Celtes d'outre-Rhin ou Kimris, avant l'invasion teutonne. Ces peuples, comme nous l'avons vu, se partageaient en Cimbres, au nord ; Folks ou Belges, au centre et à l'ouest ; Boïens, au sud et à l'est. Enfin on peut dire que, malgré son état actuel de fractionnement, la race tudesque reproduit encore de nos jours la même division dans l'Allemagne méridionale, placée sons l'influence de l'Autriche, l'Allemagne septentrionale, sous l'influence de la Prusse et les royaumes scandinaves indépendants de la diète Germanique. Ces trois fractions se distinguent les unes des autres par des différences bien tranchées dans les mœurs, la religion, le langage et le caractère national.

[42] Comme il y a eu plusieurs Bouddha qui semblent avoir apparu à des époques différentes et dans diverses contrées de l'Asie, on a pensé que les prédicateurs de cette religion avaient pris le nom du dieu dont ils prêchaient la doctrine, et s'étaient donnés comme des incarnations successives de ce dieu. Sig, en se faisant appeler Odin, aurait suivi en cela l'exemple des autres prophètes de la même secte.

[43] Les auteurs scandinaves du IXe siècle s'accordent avec Pomponius Mela, liv. Ier, c. 21, et Pline, liv. 6, c. 7, pour donner le nom de Turcs aux peuplades scythes ou nomades répandues au nord de la mer Noire.

[44] Le bouddhisme était répandu dans toute l'Asie centrale ou Tartarie 200 ans au moins avant notre ère. Les livres de Fo (le Bouddha chinois) ne furent apportés en Chine que 65 ans après Jésus-Christ, et ce culte y fut d'abord persécuté.

[45] Florus, liv. 3, c. 4.

[46] De Mor. Ger., 39. Il est dit aussi dans ce chapitre que ceux qui pénétraient dans la forêt sacrée n'avaient point la permission de se relever, si par malheur ils tombaient en la traversant. C'est encore là une superstition gauloise. Les prêtresses de l'ile de Sein, sur les côtes de l'Armorique, devaient rebâtir leur temple tous les ans ; si l'une d'elles tombait pendant cette opération, il ne lui était pas permis de se relever et ses compagnes l'assommaient sur la place.

[47] De Mor. Ger., 45.

[48] Revue numismatique, 1840, p. 245.

[49] De Mor. Ger., 45.

[50] Hervarar-Saga, ch. 2. La mer de Gandwick ou mer du serpent est celle que nous appelons Baltique, d'un autre mot tudesque Balt qui signifie ceinture, et représente également bien les sinuosités de cette mer à travers les terres du nord.

[51] Hervarar Saga, ch. 1.

[52] Ce souvenir s'était même conservé chez les Germains des bords du Rhin, et jusqu'aux derniers temps de la dynastie mérovingienne. L'auteur des Gestes des Francs rapporte la tradition fabuleuse née dans la Gaule et qui faisait remonter l'origine des Francs aux Troyens et il ajoute qu'en partant de Troyes, les ancêtres de sa nation entrèrent par la mer Noire dans les Palus-Méotides, puis remontèrent le Tanaïs ou le Don et arrivèrent ainsi aux confins de la Pannonie. Certainement en remontant le Don, on n'arriverait pas aux frontières de la Pannonie, c'est-à-dire de la Hongrie et de l'Autriche ; mais il est facile de reconnaitre ici un souvenir confus de la marche des premiers Teutons vers le nord par les grands fleuves de la Russie.

[53] Tacite parle cependant d'une nation à laquelle il donne le nom de Gothons et qu'il place au-delà des Lyges, peuple slave qui occupait les pays situés entre l'Oder et la Vistule ; mais les Gothons étaient aussi des Slaves qui habitaient, comme les Gépides, les Bastarnes et les Peucins, le territoire actuel de la Pologne : quelques débris de ces Gothons existent encore dans l'Illyrie autrichienne ; quant aux Gothins, que notre historien cite comme habitant sur les confins de la Pannonie, il dit positivement qu'ils parlaient la langue celtique ; c'était donc un malheureux reste des nations cimmériennes placé entre les Suèves et les Sarmates, et asservi par ces deux peuples qui leur imposaient des tributs et les employaient aux plus rudes travaux. De Mor. Ger., 43.

[54] De Mor. Ger., 44.

[55] Les Angrivariens paraissent avoir été le même peuple que les Ansivariens ou Ampsivariens. Ces trois noms sont employés simultanément à toutes les époques, et Tacite, dans sa description de la Germanie, ne désigne qu'une seule nation sous le nom d'Angrivariens.

[56] De Mor. Ger., 28. — Tacite nous fait connaître en outre que la marque extérieure qui distinguait tous les peuples suèves était de porter les cheveux tressés et rassemblés par un nœud en une seule natte. Les Germains du Rhin ou Sicambres au contraire laissaient flotter leur chevelure librement sur leurs épaules et c'était, comme on sait, le signe distinctif de la dynastie mérovingienne. Enfin les peuples gothiques nouaient leurs cheveux en un grand nombre de petites tresses qui tombaient tout autour de la tête. La coiffure suffisait donc pour distinguer les trois grandes sections do la race tudesque, les Ingœvones, les Herminones et les Istœvones de Tacite et de Pline, c'est-à-dire, les Teutons de la Baltique, du Rhin et du Danube.

[57] De Mor. Ger., 42. Les Romains distinguaient néanmoins, des Marcomans, le peuple des Quades qui bordait le Danube depuis les confins de la Pannonie (la Hongrie moderne) jusqu'à la chaîne des Crapacks. Cette chaîne séparait les Quades des Sarmates, et la race tudesque de la race slave.

[58] De Mor. Ger., 41. On voit par ce passage qu'à la fin du Ier siècle, les Romains avaient moins de communications avec l'intérieur de la Germanie qu'au temps où les grandes expéditions des fils de Tibère leur avaient ouvert les parties les plus reculées de cette vaste région.

[59] De Mor. Ger., 45. Le nom des Ruges se retrouve de nos jours dans l'île de Ruges, sur les côtes de la Poméranie.

[60] Tacite exprime fidèlement cette position en disant que les champs Décumates s'étendaient sur les bords du Rhin et du Danube. De Mor. Ger., 29.

[61] Grégoire de Tours, liv. I, c. 80, 82. Le nom de Crochus est probablement le même que celui de Chrodowechus ou Chlodowechus, Clovis. Grégoire de Tours connaissait bien l'identité des Allemands et des Suèves : hos secuti Suevi, id est Allemani, dit-il, liv. 2, c. 2.

[62] De Mor. Ger., 43, 46.

[63] Burgunden, de Burg, garantie : tribus liées par une garantie commune.

[64] Orose, liv. 7, c. 19. Ammien Marcellin, liv. 18. Les Goths prétendaient aussi être parents des Romains par le dieu Mars, leur commun ancêtre (Sidoine Apollinaire, in panegyr. Avili.).

[65] Les Cauques occupaient les rivages de la mer du Nord, depuis l'embouchure de l'Elbe jusqu'à celle du Weser. Tacite fixe leur limite, du côté de l'ouest, au point où le continent de la Germanie commence à décrire une grande courbe en s'élevant vers le nord ; il suffit de jeter les yeux sur la carte pour voir que cette courbe se prononce à partir de l'embouchure du Weser. Dans l'intérieur des terres, les Cauques s'étendaient sur tout le cours du Weser jusqu'à la forêt Hercynienne. Le reste du territoire compris entre le Weser et l'Elbe était occupé par les Chérusques. De Mor. Ger., 35, 36.

[66] De Mor, Ger., 40.

[67] Sidoine Apollinaire, lib. 8, epist. 6, a décrit les expéditions maritimes des Saxons au Ve siècle. Cette description est tout-à-fait semblable à celles que font des pirates normands les chroniques des IXe et Xe siècles.

[68] Les Germains du Weser furent toujours en guerre avec ceux du Rhin, dit Tacite (Annales, lib. XII, c. 28). Ainsi lorsque les Francs du temps de Charlemagne subjuguèrent les Saxons, cette guerre nationale durait depuis 800 ans.

[69] Capitolinus in Maximino.

[70] Vopiscus in Aureliano, 7.

[71] De Mor. Ger., 30, 32, 33, 34. Saint Jérôme explique parfaitement la position et l'origine des Francs, en disant qu'ils étaient placés entre les Saxons et les Allemands. Hieron., in vita Hilarionis.

[72] Dans le moyen-Age, la contrée maritime comprise entre l'Issel et l'Ems porta le nom de West-Frise, et celle entre l'Ems et le Weser le nom d'Ost-Frise. Tacite place les Frisons entre les Chamaves, qui habitaient près de l'embouchure du Rhin, et les Cangues, dont le territoire commençait à l'embouchure du Weser. De Mor. Ger., 34, 35.

[73] Ammien Marcellin, lib. 17, c. 8.

[74] De Mor. Ger., 32, 33. 34. — Il semble, d'après le récit de Tacite, que la nation des Bructères avait éprouvé, de son temps, de grands revers ; mais elle ne fut pas entièrement détruite, car son nom repavait souvent dans les historiens du Bas-Empire. On voit aussi par les événements postérieurs que les Chamaves s'établirent seuls définitivement dans les contrées voisines du Rhin, et que les Angrivariens restèrent fixés plus à l'est, entre l'Ems et le Weser, dans le territoire des évêchés de Paderborn et d'Osnabrück.

[75] C'est sans doute le même peuple que les Attuarii, auxquels les historiens du Bas-Empire assignent la même position. Tacite place, immédiatement après le pays des Maniaques, les champs Décumates, où se forma, comme nous l'avons vu, la confédération allemanique.

[76] Le pays des Cattes embrassait le territoire actuel de la Hesse et les petites principautés voisines, jusqu'aux confins des anciens cercles de Saxe. De Mor. Ger., 30.

[77] Sulpitius Alexander.

[78] De Mor. Ger., 30. — Sidon., in paneg. Avili. — Claudianus, de laud. Stil., lib. 2. — Chattum, id est Francum, dit le père Sirmond dans ses notes sur le panégyrique d'Avitus. Albis ne signifie pas ici le grand fleuve de l'Elbe, mais la petite rivière d'Aire, dans les Ardennes, souvent citée par les auteurs du Ve siècle comme limite du territoire des Francs de la Belgique. A cette époque, depuis longtemps les armées romaines ne passaient plus le Rhin.

[79] Frédégaire, epitom., c. 2. Il semble que dans ce roman historique on ait mêlé ensemble les souvenirs confus des deux grandes émigrations asiatiques dont nous avons tracé la marche, celle des Teutons et celle des Turcs, compagnons d'Odin. En effet Frédégaire dit « qu'après la chute de Troie, les sujets de Priam se partagèrent en deux bandes ; l'une, sous la conduite du héros Francion, vint se fixer sur les bords du Rhin, et donna naissance au peuple des Francs ; l'autre, qui reconnaissait pour chef Friga, parcourut l'Asie, et s'établit sur les rives du Danube et de la mer Océane : ces derniers furent dans la suite appelés Turcs, du nom de Turckot, un de leurs rois. » Nous remarquerons que Friga est un des noms donnés par les Sagas à Odin, et que, si l'on entend par la mer Océane l'océan du Nord, la marche de l'émigration odinique se trouve ici assez exactement retracée. L'auteur des Gestes des Francs y ajoute un nouveau degré de précision en faisant arriver ses Troyens dans le Nord par les Palus-Méotides et le Tanaïs. Gesta Francorum, c. 1 et 2.

[80] M. Quicherat, dans une notice très curieuse, insérée dans la bibliothèque de l'école des Chartes, 1840, p. 115, prouve que l'auteur de cette histoire fabuleuse des Francs était un grammairien de Toulouse, qui vivait à la fin du Ve siècle et qui avait changé son véritable nom contre celui de Virgilius, espèce de pseudonymie assez ordinaire chez les savants de ce temps et même chez ceux des siècles postérieurs. A toutes les preuves rassemblées par M. Quicherat on peut joindre la présomption morale que ce roman, composé dans l'intérêt des Francs, a dû prendre naissance dans l'Aquitaine, où la population romaine, opprimée par les Goths ariens, appelait de tous ses vœux la domination de Clovis, le seul des rois barbares qui fils alors catholique.

[81] Longtemps avant l'ère chrétienne, ils fatiguaient déjà les Chinois de leurs incursions, et, malgré la célèbre muraille construite pour leur fermer l'entrée du céleste empire, ils réduisirent souvent ses habitants à leur acheter la paix par des présents annuels, offerts à leurs chefs. Leur puissance était parvenue à son apogée deux cents ans avant J.-C. ; alors leur domination s'étendait sur toute la Haute-Asie, depuis les mers du Japon jusqu'à la mer Caspienne.

[82] Voyez dans Jornandès, de rebus Geticis, le portrait d'Attila, et dans Sidoine Apollinaire la description des Huns in panegir. Anthernii.

[83] Levesque, Hist. de Russie, t. VIII, p. 85.

[84] Hervarar Saga, ch. 12, 18 et 19.

[85] Les Turcs appartiennent à la race caucasienne ; ils ont les belles formes, le teint blanc et les traits réguliers qui distinguent cette race ; ce sont aussi les caractères physiques que les Sagas attribuent aux compagnons d'Odin. D'après les écrivains du Bas-Empire, les Huns blancs avaient pour capitale une ville nommée Corcandge. Le pays de Kochand, au nord de la Boukharie, est encore la patrie des Usbecks, souche de la race turque.

[86] Ammien Marcellin, lib. 31.

[87] Vopiscus, in Probe.

[88] Les Taïfales paraissent avoir été de race turque, et occupaient probablement, entre le Don et la contrée connue plus tard sous le nom de Grande-Bulgarie. Les auteurs du Bas-Empire leur reprochent le vice honteux auquel les Bulgares, dans le moyen-âge, ont donné leur nom.

[89] De Mor. Ger., 41. — Le nom des Vernes, Varini parait s'être conservé dans celui de la ville de Waren, en Mecklembourg, et celui des Ruges, dans l'île de Rugen, et dans la ville de Rugenwald. Tacite place tous ces peuples à côté des Sennonais, qui occupaient, comme nous rayons vu plus haut, la Poméranie et une partie de la Prusse. Il donne aux Lombards le nom de Langobardi, plus rapproché de la prononciation germanique : langen barden, longues piques. De Mor. Ger., 40, 43.

[90] Cassiodore, Var., l. II, epist. 3.

[91] Hervarar Saga, ch. 12, 18 et 19. « Humai, roi des Huns, dit ce Saga, rassembla une armée telle qu'on n'en avait jamais vu dans le Nord. » Le combat eut lieu dans une plaine de la Reidgothie. « Après la victoire, les Goths firent un si grand carnage de leurs ennemis qu'on marchait sur des montagnes de cadavres et qu'on nageait dans des rivières de sang. » Le nom des Huns s'est conservé en Suède, dans un district appelé Hunberad ; il y a aussi une montagne nommée Hunsberg, sur les confins des provinces de Westrogothie et d'Ostrogothie. Ces Huns ne doivent pas être confondus avec les hordes tartares qui attaquèrent l'empire romain. La marche de ces hordes est tracée par l'histoire contemporaine, et rien n'annonce qu'elles se soient dirigées vers l'Europe boréale. D'ailleurs, à l'époque de la bataille dont nous venons de parler, et qui doit avoir été livrée dans le IVe siècle, les Huns sont représentés comme habitant depuis longtemps la Scandinavie. On ne peut donc voir en eux que les descendants des Turcs compagnons d'Odin, car nous avons montré plus haut que la dénomination de Huns s'appliquait alors aux hommes de race turque.

[92] Victor Vitensis, de persecut. Vandal., l. I, évalue à 80.000 âmes la nation entière des Vandales, y compris les femmes et les enfants.

[93] Levesque, Histoire de Russie, t. VIII, p. 40.