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JE me suis proposé d'étudier les institutions civiles et politiques
de l'époque mérovingienne, et spécialement d'analyser et de comparer entre
elles les lois des Francs Saliens, des Ripuaires et des Bourguignons, trois
peuples de race germanique qui ont exercé la plus large part d'influence sur
la constitution primitive de la nation et de la monarchie françaises. Avant
d'entrer dans l'examen de ces lois, qui ont été et sont encore à beaucoup
d'égards les bases de notre droit public et privé, il convient de rechercher
l'origine des peuples pour qui elles ont été faites, et de déterminer le
véritable caractère des événements qui concoururent à fixer ces peuples, au
Ve siècle de l'ère chrétienne, sur le territoire de l'empire romain. Ces
problèmes historiques sont restés longtemps fort obscurs. Pour les résoudre,
les hypothèses les plus contradictoires ont été soutenues jusqu'à nos jours
par des hommes égaux en mérite et dont le nom seul commande le respect ; des
discussions interminables ont été agitées entre des génies du premier ordre,
sans amener aucune conclusion qu'on pût regarder comme définitive. Enfin
l'esprit investigateur de notre époque a substitué aux systèmes fondés sur
des théories plus ou moins ingénieuses, la recherche impartiale des faits, et
l'on est ainsi entré dans la seule voie qui, pour toutes les branches des
connaissances humaines, puisse conduire à la vérité. Le scepticisme même et
l'indifférence, qui sont les maladies morales des générations actuelles,
servent l'historien en le mettant à l'abri des préjugés et des passions. Nous
n'avons plus pour le passé les superbes dédains ou les admirations
enthousiastes du XVIIIe siècle. Nous voulons le voir tel qu'il est, et nous
rendre compte de la vie des anciens peuples en les jugeant uniquement d'après
les témoignages qu'ils nous ont laissés d'eux-mêmes. Les sources de
l'histoire, qui, naguère encore, étaient pour le vulgaire un sanctuaire
impénétrable dont quelques adeptes osaient seuls approcher, sont maintenant à
la portée de tout le monde. Les vieux textes, arrachés à la destruction et à
l'oubli par les inimitables travaux des Bénédictins, sont sortis de leurs
poudreux in-folio pour passer dans les mains de tous les lecteurs. Tel homme
éclairé qui se serait cru suffisamment instruit, il y a cinquante ans, en
lisant Mézeray, lit aujourd'hui Grégoire de Tours, et les documents
contemporains sont seuls admis comme éléments des discussions historiques.
C'est là déjà un immense progrès. Un
autre non moins remarquable, est celui que nous devons à l'extension des
connaissances philologiques. Pour étudier un peuple ou un siècle, la première
condition est d'en connaître la langue, et jadis le grec et le latin
classiques étaient en général les seules langues connues des hommes les plus
instruits. De là une foule d'erreurs, produites souvent par des étymologies
mensongères, et qu'on n'avait aucun moyen de réformer ou de remplacer par des
données plus exactes. Les études spéciales, auxquelles les savants modernes
se sont livrés sur les traditions et les anciens idiômes du nord et de
l'orient, ont dissipé beaucoup de préjugés, rectifié beaucoup d'idées
fausses. En même temps l'horizon historique s'est considérablement agrandi ;
l'histoire de chaque peuple a cessé d'être une œuvre isolée, et les
recherches, dont les antiquités nationales ont été l'objet dans les
différentes contrées de l'Europe, ont jeté de nouvelles lumières sur des
questions que les historiens des siècles derniers ne pouvaient résoudre avec
le seul secours de l'érudition classique et des chroniques de leur pays. Grâce à ces ressources qui manquaient au génie de nos devanciers, et qui viennent en aide à notre faiblesse il est permis de contester aujourd'hui certains faits, certaines données historiques qui naguère paraissaient hors de discussion, et de regarder au contraire comme démontrées, certaines vérités qui étaient l'objet des plus vives controverses. Cependant beaucoup de points douteux restent encore à éclaircir, surtout lorsqu'on veut remonter aux origines. Je n'ai pas la prétention d'entrer sur chacun de ces points incertains dans une discussion approfondie qui serait au-dessus de mes forces et m'entraînerait trop loin de mon sujet. Je me bornerai à exposer rapidement ce qu'il est permis de présenter comme vrai, ou du moins comme vraisemblable, dans l'état actuel de la science. |