ÉTUDES SUR L'HISTOIRE, LES LOIS ET LES INSTITUTIONS DE L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE

TOME PREMIER

 

PRÉFACE.

 

 

LE titre d'Études est le seul qui convienne à cet ouvrage ; car il n'est que le résumé des études de toute une vie obscure et laborieuse. Il y a vingt ans, encouragé par les conseils d'un savant professeur, membre de l'Institut, j'exposai, dans un mémoire présenté et lu à l'Académie des Inscriptions, la première ébauche du travail que je me hasarde à publier aujourd'hui. L'Académie accueillit avec indulgence l'œuvre imparfaite d'un écolier, et le mémoire, inséré dans un recueil de jurisprudence, alors très estimé, la Thémis, obtint quelques honorables suffrages dans le monde savant, et même dans les Universités allemandes. Depuis ce temps, dans toutes les positions où le sort m'a placé, je n'ai jamais cessé de m'appliquer à mûrir ces premières idées, à recueillir des documents et des notes, à étendre mon plan dans son ensemble, à en développer toutes les parties, à en vérifier tous les détails. Mais peu importe quand et comment l'ouvrage a été fait ; le lecteur le prend pour ce qu'il est, et a toujours le droit de dire que le temps ne fait rien à l'affaire. Seulement, comme avant d'ouvrir un livre chacun est intéressé à savoir à peu près ce qu'il renferme, je dois à cet égard quelques explications.

Mon premier but avait été d'interpréter, d'analyser et de comparer entre elles les lois des divers peuples soumis au sceptre des Mérovingiens, afin d'arriver par cette voie à une connaissance exacte de l'état social de la Gaule, à l'origine de notre monarchie. Dirigées dans ce sens, nies études s'étaient résumées en un commentaire général des codes mérovingiens, classés par ordre de matières et spécialement envisagés dans tout ce qu'ils renferment d'applicable à l'organisation civile, religieuse et politique de la société au VIe siècle.

Ce commentaire est divisé en quatre livres, et traite successivement des lois politiques, des lois civiles, des lois judiciaires ou de procédure, des lois pénales. Une courte introduction historique devait le précéder. Mais lorsqu'il s'est agi de livrer à la publicité ce que j'avais d'abord écrit pour moi seul, je me suis aperçu que j'avais négligé beaucoup de notions préliminaires et d'éclaircissements indispensables, sans lesquels il me serait souvent impossible de me faire comprendre et de justifier mes convictions sur les problèmes du droit public les plus importants et les plus controversés, surtout quand elles viendraient à s'écarter des idées généralement reçues.

Je me suis donc vu forcé de remonter jusqu'à un point de départ qui pût servir de base à toutes les conséquences que j'aurais à déduire, à toutes les solutions que je serais dans le cas de proposer. Ce point de départ, cette base ne pouvaient évidemment se trouver que dans les faits qui sont du domaine spécial de l'histoire, et j'ai été conduit ainsi à donner à la partie purement historique de mon travail un développement beaucoup plus considérable que je ne l'avais d'abord projeté.

L'état social de la Gaule, au VIe siècle a eu son germe et son principe dans les grands événements du siècle précédent. C'est pendant la période de cent ans qui s'est écoulée depuis l'avènement d'Honorius à l'Empire jusqu'à la royauté de Clovis que la société barbare a fait irruption dans la société romaine et a jeté sur les ruines du monde an tique les semences d'une civilisation nouvelle. En l'an 400 après J.-C., l'empire d'Occident était encore debout dans toute sa force et dans toute sa splendeur. Sa puissance, au moins extérieurement, n'avait reçu aucune atteinte grave ; ses frontières n'étaient pas entamées ; son organisation civile et militaire était intacte. Cent ans plus tard, cet empire avait disparu ! Dans ce vaste territoire qui embrassait la moitié de l'Europe et le nord de l'Afrique, qui s'étendait depuis les côtes de l'Adriatique jusqu'à celles de l'Océan, et depuis les dernières cimes de l'Atlas jusqu'aux montagnes de l'Écosse, il ne restait plus une seule province soumise aux successeurs des Césars.

L'administration impériale, cette machine politique si admirable dans la multiplicité de ses ressorts et dans la complication de ses rouages, était brisée et dissoute. Le colosse était tombé en poussière, et des peuples à demi sauvages s'en partageaient les débris.

Jamais les destinées du genre humain n'ont subi une révolution plus étonnante, plus rapide, plus féconde, et dont les conséquences se soient étendues plus loin dans l'avenir. Et cependant l'histoire du Ve siècle est encore à faire.

Les annales particulières de tous les peuples de l'Europe remontent à cette grande époque de transition comme à leur source commune ; mais, arrivés là, presque tous les historiens s'arrêtent découragés, et ne rencontrent que le chaos. Considérés sous un point de vue partiel, défigurés par les erreurs populaires, par les vanités princières, par les prétentions nationales, les faits de ce temps n'apparaissent qu'à travers un voile épais de ténèbres et d'incertitudes. Les histoires générales du Bas-Empire sont les seules où ces événements soient présentés dans leur ensemble, et conservent quelques liaisons avec leurs effets et leurs causes. Mais la plupart de ces histoires traitent fort brièvement tout ce qui concerne l'Occident de l'Europe : l'Italie, l'Asie et l'Afrique, Rome, Constantinople et Carthage, ces centres fameux de la puissance impériale et de la civilisation romaine absorbent toute l'attention de l'écrivain.

L'école historique moderne, par l'indépendance de ses jugements, l'ardeur de ses recherches, la hardiesse de ses systèmes, l'impartialité de ses vues, a dissipé beaucoup de préjugés et répandu beaucoup de lumières sur cette période si intéressante et si mal connue, où d'immenses bouleversements ont renouvelé la face du monde. Mais cette école, riche en savantes théories, en connaissances philologiques, en observations de mœurs, en considérations philosophiques d'une haute portée, a peut-être trop dédaigné la critique des faits que l'érudition consciencieuse et patiente du XVIIe siècle avait poussée si loin.

Nous avons beaucoup de systèmes sur les changements qu'a subis l'état social dans le passage de la civilisation antique à la civilisation moderne, du monde romain au monde du moyen-âge. Nous n'avons point encore une narration exacte et complète des faits qui ont amené cette grande rénovation.

C'est une lacune que j'ai trouvée partout et que j'ai essayé de combler autant que ma faiblesse me le permettait en m'appliquant à reproduire dans leur ensemble et sous leur véritable aspect les événements qui se sont passés pendant le cours du Ve siècle dans la préfecture des Gaules dont la vaste circonscription renfermait toute l'Europe occidentale, la Grande-Bretagne, l'Espagne et la France. Mais ces événements eux-mêmes ne peuvent être bien compris, si l'on n'a pas profondément étudié l'existence antérieure des populations romaines et barbares, dont le choc et la fusion ont produit la terrible péripétie qui s'est terminée par la chute de l'Empire et la création des monarchies modernes. De là la nécessité de rechercher, d'une part l'origine des peuples barbares, leur classification par races, nations et tribus, les causes de leurs émigrations successives et du mouvement irrésistible qui, au Ve siècle, les a précipités en masse sur les régions civilisées, de l'autre les principes de décomposition intérieure qui désorganisèrent l'empire romain, affaiblirent la ligne défensive de ses frontières, et, après une lutte soutenue pendant quatre siècles, avec autant de succès que de constance, ouvrirent en quelques années toutes ses provinces à l'invasion.

Cette double étude est l'objet de l'introduction historique qui remplit tout le premier volume de mon ouvrage, et se continuera dans le second par le récit des faits qui ont consolidé l'établissement des monarchies barbares dans la Gaule, depuis la mort d'Honorius jusqu'à l'avènement de Clovis. Je donnerai ensuite l'histoire de la rédaction et de la promulgation des codes mérovingiens, et enfin le commentaire général et comparé de ces codes classés par ordre de matières suivant la division indiquée plus haut.

Comme à chaque époque, j'ai tâché de marquer exactement les changements survenus dans les positions des divers peuples de l'Europe, dans les démarcations administratives de l'Empire et dans l'emplacement des colonies barbares qui s'y étaient établies, un atlas serait très utile pour la complète intelligence de mon introduction historique. J'ai tâché d'y suppléer autant qu'il m'était possible en ayant soin d'indiquer toujours des limites naturelles, et qui ne changent point, telles que les fleuves, les montagnes et les mers. On pourra donc, avec un peu d'attention, retrouver ces délimitations, même sur des cartes de l'Europe moderne, et plus facilement encore sur les anciennes cartes de la Gaule romaine et de la Germanie ou Europe centrale.

Depuis quelques années l'usage s'était introduit d'écrire suivant l'orthographe allemande moderne les noms germaniques qui se rencontrent dans l'histoire de nos premières dynasties. L'autorité d'un des plus illustres chefs de l'école contemporaine, avait donné à cet usage une grande vogue. Cependant j'ai cru devoir rester fidèle aux formes adoptées par nos premiers maîtres, les érudits du XVIIe siècle. Les langues germaniques n'ont jamais été écrites qu'après l'établissement des Barbares dans l'Empire et avec des caractères romains qui ne peuvent rendre qu'imparfaitement les sons propres à ces idiomes. Sous ce rapport l'orthographe allemande moderne est presqu'aussi insuffisante, presqu'aussi arbitraire que l'ancienne orthographe française. Obligé d'avoir souvent recours aux étymologies germaniques, j'ai développé nies principes à cet égard dans une dissertation particulière qui sera jointe à cet ouvrage.

En terminant cette courte exposition du vaste plan que je me suis tracé, je sens plus vivement que jamais ma témérité, et je déplore mon impuissance en présence d'un sujet aussi difficile, aussi étendu, et qui, pour être traité complétement dans toutes ses parties, exigerait une variété de connaissances, une profondeur d'érudition que les hommes les plus éminents dans la science pourraient à peine se flatter de posséder. Je voudrais surtout qu'on n'attribuât pas à un excès de confiance en moi-même, dont je suis bien loin, ce qu'il peut y avoir quelquefois de trop positif dans mes assertions, ou trop arrêté dans l'expression de ma pensée. Je cherche la vérité de bonne foi, et lorsque je crois l'avoir trouvée, il m'est impossible d'employer des formules dubitatives. Je dis ce que je crois être vrai sans craindre de démentir les autorités les plus imposantes lorsqu'elles me semblent elles-mêmes en contradiction avec les témoignages authentiques et contemporains, les seuls qui puissent commander la persuasion et interdire le doute. Mais en même temps je ne me dissimule pas que si l'on conserve une marche plus indépendante en travaillant dans la solitude, loin des grands centres du mouvement littéraire et scientifique, on est aussi plus exposé à s'égarer dans de fausses routes. Si la critique daigne s'occuper de mon livre, il lui sera sans doute facile d'y relever beaucoup d'erreurs, et je m'empresserai de les avouer et de les rectifier dès que j'aurai pu les reconnaître. D'un autre côté, je me réserve de faire usage des nombreuses notes qui n'ont pu trouver place dans mon texte pour défendre les points contestés sur lesquels je croirai pouvoir maintenir mon opinion. Car ces études ne cesseront point d'être l'occupation de toute ma vie. Un Ouvrage comme celui que j'ai entrepris n'est jamais terminé ; c'est un cadre immense que l'existence d'un homme ne suffit pas à remplir. Mon ambition sera satisfaite si, après avoir jeté les yeux sur ces pages, un savant de bonne foi y trouve quelques idées neuves, quelques vérités utiles et peut se dire en fermant le livre : « Je n'ai pas perdu mon temps. »