L'ÉLECTION AU SAINT-EMPIRE.
On
appelait Marignan la Journée des Suisses. François
Ier, comme Louis XI après Saint-Jacques, voulut, à tout prix, prendre à sa
solde les vaillants montagnards qu'il avait vaincus. Pour une rente annuelle
de 700.000 livres, la monarchie française contracta avec les cantons une alliance
perpétuelle[1], que les Suisses ont scellée,
pendant trois siècles, du plus pur de leur sang[2]. D'ailleurs,
l'armée du roi avait grand besoin de ce renfort, car jamais plus redoutable
ennemi ne menaça le territoire français. Cet
ennemi était l'empereur Charles-Quint. Charles
d'Autriche avait succédé, en 1546, à son aïeul maternel Ferdinand le
Catholique ; puis, à la mort de l'empereur Maximilien, son aïeul paternel, il
était devenu l'unique héritier des ducs de Bourgogne. Dès
lors, il avait songé à reprendre contre François Ier l'antique querelle de
Louis XI et de Charles le Téméraire. Plus
heureux que son bisaïeul, il réalisa, du premier coup, les rêves ambitieux du
grand-duc d'Orient : le 28 juin 1519, il était élu empereur d'Allemagne. C'était
une grosse déception pour François Ier, qui s'était mis sur les rangs dans
l'espoir de reconstituer l'empire de Charlemagne[3] ; mais, contrairement à ce
qu'aurait fait Louis XI à sa place, le roi chevalier résolut de se venger,
les armes à la main, de son échec diplomatique. « Alors
commença entre le roi et l'empereur Charles-Quint une guerre plus âpre que
jamais ; lui, pour nous chasser de l'Italie, et nous, pour la conserver. Mais
ce n'a été que pour servir de tombeau à un inonde de braves et vaillants
Français. « Dieu
fit naître ces deux grands princes ennemis jurés et envieux de la grandeur
l'un de l'autre : ce qui a coûté la vie à 200.000 personnes et la ruine d'un
million de familles. Enfin, ni l'un ni l'autre n'en ont rapporté que le
repentir d'être cause de tant de misères. « Si
Dieu eût voulu que ces deux monarques se fussent entendus, la terre eût
tremblé sous eux, et Soliman, qui a vécu en même temps, eût eu assez à faire
à sauver son État, au lieu que, cependant, il l'a étendu de tous côtés. «
L'empereur a été un grand prince[4], lequel toutefois n'a surmonté
notre maître que de bonheur pendant sa vie, et que parce que Dieu lui a fait
la grâce de pleurer ses péchés dans le couvent off il se rendit deux ou trois
ans avant de mourir. « Or,
pendant cette guerre, qui dura vingt-deux mois, je vis de très belles choses
pour mon apprentissage[5], et je me trouvai acquérir de
la réputation. » C'est
le capitaine Blaise de Montluc qui résume avec cette philosophie la rivalité
de François Ier et de Charles-Quint. Nous
gagnerons beaucoup, au point de vue tactique, à feuilleter souvent encore les
Commentaires du vaillant capitaine gascon, le livre qu'Henri IV
appelait : La Bible des gens de guerre. CAMPAGNE DE 1521.
Au mois
de mars 1521, le duc de Bouillon, Robert de la Mark[6], père de l'historien Fleurange,
commença les hostilités contre le nouvel empereur, en attaquant le
Luxembourg. François
Ier mit aussitôt trois armées sur pied : 1° En
Champagne, le duc d'Alençon, « avec le maréchal de Châtillon pour le conduire
», réunit au camp d'Attigny[7], sur l'Aisne, toutes les
troupes disponibles du Nord et de l'Est ; il devait tenir tête à l'armée
impériale du comte de Nassau, qui, après s'être emparé des principales villes
du duché de Bouillon, menaçait la ligne de la Meuse[8] ; 2° Aux
Pyrénées, André de Foix, sire de Lesparre, envahit la Navarre avec 300 lances
et 5.000 Gascons ou lansquenets ; 3° En
Lombardie, Lautrec, lieutenant général du roi, réunit à ses compagnies
d'ordonnance 13.000 Suisses ou Vénitiens, pour faire lever le siège de Parme,
que le maréchal de Foix-Lescun[9], défendait contre les armées du
Pape et de l'Empereur[10]. Le
comte d'Egmont, gouverneur des Flandres pour Charles-Quint, tenta au nord une
diversion importante : il investit Tournai, au moment même où le comte de
Nassau, maître de Monzon ville française, venait mettre le siège devant
Mézières. François
Ier, ne pouvant faire face à la fois à la Meuse et à l'Escaut, ordonna au duc
d'Alençon de quitter le camp d'Attigny pour marcher contre le comte d'Egmont,
et il chargea Bayard de la défense de Mézières. BAYARD A MÉZIÈRES.
« De
ce commandement, dit Le Loyal Serviteur, le bon chevalier n'eut pas
voulu tenir 100.000 écus ; car tout son désir était de faire service à son
maître et d'acquérir honneur. « Il
s'en alla jeter dans la place avec le jeune seigneur Anne de Montmorency,
quelques autres jeunes gentilshommes, qui, de leur gré, l'accompagnèrent, et
2.000 gens de pied sous la charge du capitaine Boncal de Reffuge et du
seigneur de Montmoreau[11]. » Bayard
n'était pas depuis deux jours à Mézières, que. le comte de Nassau venait
camper sur la rive droite de la Meuse, pendant qu'un autre lieutenant de
l'Empereur, Francisque de Sickingen, passait le fleuve avec ou 15.000
Allemands des bords du Rhin, et s'établissait sur la rive gauche. A la
mi-septembre, l'investissement était complet. Les
remparts effondrés de Mézières ne renfermaient ni vivres, ni munitions, ni
artillerie. «
Bayard commença à faire remparer jour et nuit, et il n'y avait nul homme
d'armes ni homme de pied qu'il ne mît en besogne ; lui-même, pour leur donner
courage, y travaillait ordinairement. — « Si
nous étions dans un pré, disait-il à ses compagnons, et que nous eussions
devant nous fossé de quatre pieds, encore combattrions-nous un jour entier
avant d'être défaits. Or, nous avons, Dieu merci ! fossé, muraille et
rempart, et, avant que les ennemis mettent le pied dans la ville, beaucoup de
leur compagnie dormiront aux fossés ! » Le
comte de Nassau lui envoya, avec force compliments, l'invitation de
capituler. — «
Héraut, mon ami, répondit Bayard au messager, je ne suis plus un enfant qu'on
étonne avec des paroles ; j'espère conserver la place si longuement que vos
maîtres s'ennuieront plus d'être au siège que moi d'être assiégé. » Cependant,
le siège durait depuis trois semaines ; 5.000 coups de canon avaient été
tirés contre la ville, une partie de l'infanterie avait déserté et, malgré
tout son bon vouloir, Bayard ne se croyait pas assez fort pour résister au
double assaut clos deux armées assiégeantes. Alors,
il s'avisa d'un stratagème. Il
savait, de bonne source, que les deux lieutenants de l'Empereur avaient eu de
nombreuses altercations ; que Sickingen n'obéissait qu'à contre-cœur au comte
de Nassau, et qu'il avait fallu un ordre formel de l'Empereur pour le décider
à passer la Meuse et à attaquer la place avec le fleuve à dos. Le bon
chevalier écrivit à Robert de la Mark, qui tenait Sedan, pour le prévenir, en
grand mystère, « qu'une armée de secours de 12.000 Suisses et de 800 lances
françaises devait attaquer, le lendemain à la pointe du jour, le camp de
Sickingen et que lui, Bayard, ferait pendant l'attaque nue saillie par un des
côtés de Mézières pour jeter Sickingen dans la Meuse. Il sera, disait-il,
bien habile homme s'il s'en sauve ! » Le
paysan, qui portait la lettre, fut pris, comme le voulait Bayard, et conduit
au capitaine Sickingen, qui vit dans la révélation de cette attaque imprévue
une trahison du comte de Nassau. « Il
m'a fait passer l'eau contre mon gré, dit-il à ses plus privés, pour me
perdre, mais par le sang Dieu ! il n'en sera pas ainsi ! » « Et,
sans faire sonner ses tambourins à l'étendard, il chargea tout son bagage et
repassa la Meuse incontinent. Le
comte de Nassau lui avant fait demander une explication, Sickingen lui
répondit par des injures, et le menaça de lui livrer bataille. « Le
bon chevalier se prit à rire à pleine gorge en apprenant le résultat de sa
ruse de guerre, et, le lendemain, il eut le plaisir de voir, du haut du
rempart, les deux corps ennemis « trousser leurs quilles et lever le siège de
Mézières[12]. » Le
comte de Nassau et Francisque de Sickingen rejoignirent l'Empereur à
Valenciennes, où il avait pris le commandement de l'armée des Pays-Bas. Francois
Ier se mit en personne à la tête des troupes françaises[13], et une bataille décisive entre
les cieux monarques paraissait imminente, lorsque Charles-Quint, effrayé d'un
échec subi par son avant-garde au passage de l'Escaut, regagna précipitamment
les Flandres (22 octobre). C'était
pour les Français une campagne heureuse ; Bayard avait repris Monzon, et la
conquête du Hainaut allait remplacer l'invasion de la Champagne, lorsque le
roi d'Angleterre Henri VIII imposa son intervention. Pendant
les négociations, Tournai, non secouru, fut obligé de se rendre faute de
vivres. En
Navarre, Lesparre, après avoir pris Pampelune, assiégeait Logrono sur l'Ebre,
lorsqu'il fut assailli et battu par une armée espagnole supérieure en nombre. De leur
rapide conquête, il ne resta aux Français que Fontarabie ; mais son
gouverneur, Jacques Daillon du Lude[14], la défendit héroïquement
pendant plus d'une aimée. LAUTREC.
En
Italie, la mauvaise fortune de Lautrec[15] et le manque d'argent pour
solder les mercenaires étrangers, entraînèrent la perte du Milanais. Opposé
au vieux Prosper Colonna, qui luttait contre la furia francese, en
manœuvrant prudemment sur l'échiquier lombard, tant de fois parcouru et
étudié, Lautrec voulut imiter la prudence de son adversaire et devenir comme
lui un nouveau Fabius[16]. Il
temporisa, fatigua ses troupes par des contremarches et des lenteurs
inutiles, et laissa prendre Milan, où son administration hautaine avait
ravivé la haine contre la France[17]. Au mois
d'avril 1522, après un rude hiver qui avait interrompu les opérations,
l'armée italienne et espagnole[18] se tenait en observation à
trois milles au nord de Milan, dans le parc de Bicocca[19]. « Il y
avait là une maison assez considérable au milieu d'un vaste rectangle de
jardins disposés en terrasses, entourés de fossés continus et très-profonds.
La campagne environnante était, comme toute la Lombardie, coupée de mille
ruisseaux d'irrigation. Du côté de Milan, un pont en pierre donnait seul
accès dans le rectangle[20]. » Lautrec
n'avait nulle envie d'attaquer cette position ; mais les Suisses, qui
formaient la moitié de son armée, réclamaient impérieusement l'arriéré de
leur solde qui avait été détournée par d'indignes intrigues de cour. Les
principaux de leurs capitaines, Albert Stein et Arnold de Winkelried,
déclarèrent à Lautrec que leurs compagnons étaient résolus à ne plus attendre,
et qu'ils allaient reprendre le chemin de leurs montagnes : — «
Cependant, pour montrer à la terre entière que ce n'est ni la crainte de
l'ennemi ni les périls de la guerre qui nous contraignent à la retraite,
mettez-nous à la tête de votre armée, et conduisez-nous dès demain, à
l'attaque de la position ; nous n'aurons pas plus de peine à forcer le camp
espagnol de Bicocca, que nous n'en avons eu à enlever le camp français de
Novare[21]. » Le
maréchal Anne de Montmorency, capitaine général des gens de pied, Jean de
Médicis[22], chef des chevau-légers
italiens, les maréchaux de Foix et de La Palice au nom de la gendarmerie de
France, et tous les capitaines, appuyèrent la requête des Suisses. Cependant
le seigneur de Pont-de-Rémy, envoyé en reconnaissance avec 400 hommes d'armes
et 6.000 Suisses, contourna les fossés du parc de Bicocca, sans y trouver
d'autre accès que le pont de pierre ; il reconnut que le front de la position
était une haute terrasse bien garnie d'artillerie, et déclara qu'il n'y avait
pas lieu de l'attaquer. Les
capitaines suisses restèrent inébranlables dans leur résolution de combattre
le lendemain et de partir après la bataille[23]. « Alors
le seigneur de Lautrec, se voyant commandé par ceux qui lui devaient obéir,
ordonna que le lendemain, jour de Quasimodo, l'armée fût prête à marcher. » Bataille
de Bicocca (29
avril 1522).
« Le
point du jour étant venu, chacun se mit en état pour marcher droit à Bicocca[24]. » Le
maréchal de Foix, avec la gendarmerie de l'avant-garde, devait tourner la
position par la gauche et assaillir le pont de pierre. Il
était précédé par. Pont-de-Rémy, « qui, avec sa compagnie de 50 hommes
d'armes et les chevaliers nouveaux[25] était chargé d'avoir l'œil
à ce que l'ennemi ne fît aucune saillie par quelque lieu, et ne vînt pas, par
derrière, mettre en désordre notre armée. Pont-de-Rémy devait aussi porter
secours au lieu où il verrait que serait le besoin[26]. » Le
maréchal de Montmorency devait, avec 8.000 Suisses, attaquer le front de la
position, c'est-à-dire la terrasse défendue par l'artillerie, après que les
pionniers de Pedro Navarro auraient fait les esplanades[27]. Lautrec,
La Palice, le bâtard de Savoie et le grand-écuyer Galéas de San-Severino «
menaient la bataille, où était le reste de l'année, tant de
gendarmerie et de Suisses que d'autres gens de pied. » Le duc
d'Urbin faisait l'arrière-garde avec les Vénitiens. Jean de
Médicis et sa cavalerie légère couvraient le flanc droit ; pour tromper
l'ennemi, il avait remplacé les croix blanches de France par la croix rouge
impériale[28]. Une
vieille estampe italienne, conservée à la bibliothèque Nationale, donne une
idée exacte des dispositions prises par Prosper Colonna. En
première ligne, 40 pièces de canon protégeaient le front des lansquenets,
formés en une seule phalange rectangulaire sous le commandement de Georges Frandsberg
; la cavalerie italienne était massée en arrière de l'aile droite de
l'infanterie allemande. Le
marquis de Pescaire, avec 400 lances et 6.000 fantassins espagnols, gardait
le pont de pierre. Au lieu
de faire le siège de ce camp retranché ou, au moins, d'en préparer l'attaque
par une violente canonnade, Lautrec laissa les 8.000 Suisses de la première
bataille marcher en colonne profonde « droit au rempart des
ennemis. » Montmorency,
capitaine général des Suisses, étant arrivé à un vallon que l'artillerie de
la terrasse ne pouvait pas atteindre, pria les montagnards de temporiser
quelque peu, afin de donner au maréchal de Foix le temps d'achever son
mouvement tournant, et d'assaillir le pont de pierre. C'était
la seule manière d'assurer le succès de la double attaque ordonnée par le
général en chef ; mais ces montagnards entêtés et indisciplinés ne voulurent
rien entendre. Ils s'élancèrent à découvert, « comme taureaux furieux »,
en entraînant avec eux Montmorency et toute la brillante noblesse volontaire
qui avait mis pied à terre pour combattre aux côtés du maréchal. « Avant
d'atteindre le rempart, plus de 1.000 des Suisses furent tués à coups
d'artillerie, et le reste, en y arrivant, trouva un fossé et un parapet plus
hauts que les piques. Arrêtée
court par ce double obstacle, la colonne du centre fut criblée, presque à
bout portant, « par l'artillerie et l'arquebuserie dont le rempart était
farci, » et, après avoir perdu 3.000 combattants dont 22 capitaines[29], elle fut forcée de battre en
retraite vers le corps de bataille. Le
maréchal de Foix, retardé dans sa marche par les nombreux obstacles du
terrain, n'atteignit le pont de pierre qu'après l'échec de l'attaque de front. Cependant
il força le passage à la première charge et pénétra dans la position ennemie
avec 400 hommes d'armes. « Mais
alors les Impériaux, étant délivrés des Suisses, tournèrent tout leur effort
sur cette gendarmerie ; tellement qu'ils la contraignirent à repasser le pont
en bien combattant. Le maréchal de Foix demeura sur la queue pendant toute la
retraite qui fut lente, car ses gens ne pouvaient passer que deux ou trois de
front[30] ». Son cheval fut tué
entre ses jambes par une arquebusade, mais il sauta aussitôt sur un autre et
continua le combat[31]. Le
marquis de Pescaire, saisissant avec à propos le moment favorable. à une
contre-attaque, s'élança hors du retranchement à la tête de l'infanterie
espagnole, pour faire une saillie sur les Suisses pendant qu'ils se
repliaient sur le corps de bataille. Heureusement,
Pont-de-Rémy, « qui avait l'œil partout », fit une charge si furieuse contre
les Espagnols « qu'il les rembarra dedans leur fort. » Les
Vénitiens, qui formaient l'arrière-garde des Français, restèrent immobiles, à
l'abri de l'artillerie ennemie, sans prendre part à l'engagement. Et
pourtant, « s'ils eussent voulu assaillir de leur côté, comme firent la
gendarmerie et les Suisses, les ennemis, obligés de diviser leurs forces et
de faire face à trois attaques à la fois, auraient perdu la journée.
L'inaction des Vénitiens nous coûta la victoire[32] ». Ce
n'était cependant qu'une bataille indécise ; la double attaque repoussée, les
Français étaient encore assez nombreux pour recommencer. Lautrec le voulait ;
la gendarmerie proposait aux Suisses de se mettre à pied à côté d'eux et de
former la première pointe. Ce fut en vain les Suisses déclarèrent que,
vainqueurs ou vaincus, ils étaient décidés à abandonner, le lendemain, les
enseignes françaises ; aucune prière ne put les fléchir. Les
capitaines français, la rage dans le cœur, furent donc obligés de battre en
retraite à leur suite, et Prosper Colonna, contenant l'ardeur de Pescaire,
n'osa pas quitter « son fort » pour les poursuivre. Les
Français évacuèrent la Lombardie, où ils ne conservaient que le château de
Crémone[33] ; mais à son retour en France,
Lautrec eut le droit de dire au roi que c'était à ses ministres plutôt qu'à
ses soldats[34] qu'il devait attribuer la perte
du Milanais[35]. TRAHISON DU CONNÉTABLE.
Comme
Charles le Téméraire après Héricourt, François Ier se persuada qu'il serait
plus habile ou plus heureux que ses lieutenants. Il
avait chargé l'amiral Bonnivet, son favori, de conduire en Piémont une
nouvelle armée de 40.000 hommes, et il s'apprêtait à passer les Alpes pour
prendre le commandement de cette armée, lorsqu'il fut arrêté par une triple
invasion de son royaume et par la trahison de son cousin Charles de Bourbon. Ce
prince avait osé offrir son épée de connétable à Charles-Quint pour l'aider à
conquérir et démembrer la France ! La
campagne de 1523 fut un mélange de succès et de revers. Les
Anglais, qui avaient échoué, l'année précédente, au siège d'Hesdin[36], se joignirent à l'armée
impériale du comte de Buren pour forcer, à Bray, le passage de la Somme, et
les coalisés marchèrent sur Paris par noie et Montdidier. En même
temps, le comte Guillaume de Furstemberg entrait en Champagne par le plateau
de Langres avec 12.000 lansquenets, et une armée de 25.000 Espagnols mettait
le siège devant Bayonne. A la
fin d'octobre, « 6.000 chevaux et 28.000 hommes de pied anglais ou flamands,
ayant bonne quantité d'artillerie, » campaient sur l'Oise à onze lieues de
Paris. Si le
connétable de Bourbon avait tenu la promesse qu'il avait faite à l'Empereur
de rejoindre Guillaume de Furstemberg à la tête de toute la noblesse du
Bourbonnais ; si cette seconde armée d'invasion avait marché sur Paris par la
vallée de la Marne, pendant que les Anglais remontaient l'Oise, la capitale
du royaume, dégarnie de troupes, serait tombée au pouvoir de l'ennemi. Mais la
noblesse du Bourbonnais resta fidèle à la patrie française ; le connétable ne
trouva parmi ses gentilshommes qu'un seul complice, et lui-même dut s'enfuir
en Allemagne sous des habits de laquais. Les
12.000 lansquenets de la haute Marne, réduits à leurs propres forces, ne
tinrent pas contre la gendarmerie d'ordonnance et contre les gentilshommes de
l'arrière-ban, réunis à Chaumont par le duc de Guise Claude de Lorraine et
par le seigneur d'Orval gouverneur de Champagne. La
cavalerie française suivit les lansquenets pas à pas, coupant les vivres,
enlevant les traînards, attaquant les détachements isolés. Furstemberg
fut obligé de s'en retourner comme il était venu ; mais le duc de Guise
l'atteignit à Neufchâtel, au passage de la Meuse, et mit son arrière-garde en
pleine déroute. « Les
dames de Lorraine et de Guise, qui étaient aux fenêtres du château de
Neufchâtel, en eurent le passe-temps[37]. » Restait
l'armée anglaise de l'Oise. Le
vieux Louis de la Trémoille[38] réunit dans Saint-Quentin « 500
hommes d'armes des garnisons de Picardie et 10.000 gens du pays qui n'avaient
jamais vu la guerre et qui ne faisaient que saillir de la charrue. » Il vint
résolument, avec ces conscrits, prendre position à Corbie, sur les derrières
de l'armée ennemie, pendant que le duc de Vendôme, accouru de Lyon en toute
hâte, conduisait à Paris 400 hommes d'armes de Champagne et de Bourgogne. « Le
duc de Suffolk et le comte de Buren, sachant la retraite de Furstemberg et
craignant que M. de La Trémoille vînt d'une part pendant que M. de Vendôme
viendrait de l'autre, et que, par ce moyen, leur armée fut affamée,
délibérèrent de faire leur retraite et de repasser la Somme[39]. » Les
premiers froids[40] et le manque de vivres avaient
cruellement éprouvé les Anglais ; cette nouvelle tentative les dégoûta pour
longtemps du voyage de France. « Ils
prirent, en s'en allant, Beaurevoir et Bohain ; mais Beaurevoir fut
incontinent repris par Pont-de-Rémy, et Bohain par La Trémoille, bien que les
ennemis ne fussent pas à plus de 6 lieues des Français ; par quoi il ne
demeura pas aux Anglais une seule place dans les terres du roi, où ils
avaient perdu cependant un grand nombre de leurs gens[41]. » Lautrec
défendit si bravement Bayonne que les Espagnols en levèrent le siège ; mais
ceux-ci, en retournant en Castille, enlevèrent Fontarabie qui n'avait plus
Jacques du Lude pour gouverneur. L'AMIRAL BONNIVET.
Le
successeur de Lautrec à l'armée d'Italie, Guillaume Gouffier seigneur de
Bonnivet, amiral de France[42], ne fut pas plus heureux que
son devancier. Il
descendit sans encombre en Piémont à la tête de 1.800 lances, 10.000 Suisses,
6.000 lansquenets, 12.000 piétons français ou gascons, 3.000 Italiens, et
passa le Tessin au-dessus de Vigevano, sans que Prosper Colonna ait pu l'en
empêcher. S'il
avait marché rapidement sur Milan, dont le château était tenu par une
garnison française et dont les faubourgs n'étaient pas fortifiés, il eût, dès
le début (les opérations, assuré le succès de la campagne en s'emparant de la
capitale du duché, car l'armée confédérée, qui s'y était concentrée,
s'apprêtait à se retirer sur Côme si les Français venaient du côté de Pavie
ou sur Pavie, s'ils venaient du côté de Côme. Mais
l'amiral avait, comme Lautrec, la prétention d'être un tacticien prudent qui
voulait réagir contre la furia francese, « seule cause, disait-il, de
tous nos revers en Italie. » Il perdit huit jours à aller du Tessin à Milan,
et, au lieu de tenter un coup de main, il prépara un siège en règle (14 septembre). Il
traça, selon les règles enseignées par Pedro Navarro, un vaste camp
retranché, qui s'étendait, au sud et à une portée de canon de Milan, entre
l'abbaye de Chiaravalle et la route de Pavie ; il coupa les eaux qui
alimentaient la ville, brûla les moulins, envoya un détachement ravitailler
le château de Crémone réduit à 8 défenseurs, fit, au sud-est, occuper Lodi,
et compléta, au nord-est, le blocus de Milan en envoyant Frédéric de Bozzolo
s'établir sur la route de Côme. Dès
qu'il s'agissait d'une guerre de temporisation et de prudence, Prosper
Colonna reprenait tous ses avantages. Pour se
procurer des vivres, il fit faire des pointes hardies par Jean de Médicis,
redevenu l'ennemi des Français après avoir été leur allié dans la précédente
campagne ; il fortifia les faubourgs, bloqua étroitement la garnison du château
et lui opposa les arquebusiers espagnols. Il
envoya Antonio de Leyva à Pavie, le marquis de Mantoue à Pontedecimo, et il
appela au secours de Milan le vice-roi de Naples, Charles de Lannoy, et
l'armée vénitienne. La
Seigneurie de Venise s'était, cette fois, déclarée contre la France. Le même
hiver précoce qui avait fait reculer l'invasion anglaise, la rareté des
vivres et l'oisiveté amenèrent bientôt le découragement dans le camp de
l'amiral. Les Suisses, faisant entendre leurs murmures accoutumés,
demandaient une haute paie pour faire le service de la tranchée, et parlaient
encore de s'en retourner dans leur pays si on ne les menait pas au combat.
Bonnivet, pour ne pas imiter Lautrec en livrant la bataille qu'on prétendait
lui imposer, leva brusquement le siège et repassa le Tessin, afin de se
concentrer à Abbiate-Grasso. Là croyant que le froid et les neiges
interrompraient les hostilités, il licencia l'infanterie du Dauphiné et du
Languedoc, et attendit les renforts Suisses ou Grisons qui devaient lui venir
par Ivrée et Bergame. Le
connétable de Bourbon et le marquis de Pescaire mirent à profit tant
d'hésitations et de fautes tactiques. Prosper Colonna, étant mort, le 30
décembre 1523, après avoir eu deux fois l'honneur de faire reculer les
Français sans leur livrer bataille, ses quatre successeurs remplacèrent sa
temporisation par une activité fiévreuse. Le
vice-roi de Naples et le marquis de Pescaire à la tête des Espagnols, le
connétable de Bourbon venu d'Allemagne avec 12.000 lansquenets, et le duc
d'Urbin chef de l'armée vénitienne, opérèrent leur jonction à Binasco dans
les derniers jours de février 1524. Le 2
mars, ils franchirent le Tessin sur 3 ponts, près de Pavie, en laissant à la
garde de Milan François Sforza et Jean de Médicis. Bayard,
détaché à Rebecco[43], faillit être enlevé par
Pescaire dans une surprise de nuit (camisade), et il eut grand'peine à
regagner le camp de l'amiral[44]. L'armée
française, ayant des forces trop inférieures pour attendre le choc, opéra sa
retraite. Elle quitta, dans le meilleur ordre, le camp d'Abbiate-Grasso pour
se diriger vers Mortara et Novare, où Bonnivet espérait être rejoint par les
Suisses qui campaient devant Ivrée. L'armée
confédérée se mit à la poursuite des Français et vint occuper une forte
position retranchée à Biandra, entre Verceil et Novare. A peine
Bonnivet avait-il quitté Abbiate-Grasso que le renfort de 5.000 Grisons que
le roi lui avait promis paraissait aux environs de Bergame. Mais Jean de
Médicis conduisit au-devant d'eux la garnison de Milan et les obligea à
rebrousser chemin ; ensuite, il vint donner l'assaut à Abbiate-Grasso, qui,
placée sur le grand canal, interceptait les convois venant du lac Majeur. La
situation des Français était des plus critiques ; cependant l'arrivée des
8.000 Suisses campés sur la rive droite de la Sésia devait permettre à
l'amiral de mettre fin à cette retraite pénible, ou, au moins, de faire faite
de loup (comme disait Bayard) en assaillant brusquement l'avant-garde ennemie. Bonnivet,
général malhabile et ignorant, était un brave chevalier ; il voulut réparer
par un coup d'audace toutes ses fautes de la campagne, et il envoya aux
Suisses un pressant message pour les prier de le rejoindre. Vaine
prière ! les Suisses répondirent : — «
Qu'il leur suffisait de retirer ceux de leurs compagnons qui étaient encore
avec l'amiral, attendu que le roi de France leur avait promis qu'ils
trouveraient, à leur descente à Ivrée, le duc Claude de Longueville avec 400
hommes d'armes pour les accompagner, mais que le roi de France avait manqué à
sa promesse et qu'ils n'avaient rien trouvé. » « Alors
les Suisses du camp français, sachant leurs compagnons sur le bord de l'eau,
se mirent pour la plupart à van-de-route, pour rejoindre les nouveaux venus[45]. » C'était
pis encore qu'à Novare ! MORT DE BAYARD (30 avril 1524).
L'élite
de la gendarmerie de France fut victime de l'incapacité du général en chef et
du mauvais service des mercenaires étrangers. « Les
confédérés marchaient en belles batailles après les Français. Le vice-roi
avait débandé[46] 1.000 ou 1.200 chevau-légers et
7 ou 800 arquebusiers espagnols, pour entamer l'escarmouche et amuser notre
armée, pendant qu'il arriverait avec la grosse troupe. « Mais
Bayard et Vendenesse, le petit lion au grand cœur, se tenaient à
l'arrière-garde avec quelque nombre de gens d'armes, montrant aux éclaireurs
ennemis un visage si assuré qu'ils les faisaient demeurer tout coi ; et menu
et souvent les rembarraient sur leurs batailles. « Cependant
l'ennemi posta aux deux côtés du grand chemin de grosses hacquebutes à croc
dont il tira plusieurs coups ; de l'un, fut tué le gentil seigneur de
Venderesse. « Le
bon chevalier, assuré comme s'il mit été dans sa maison, faisait marcher les
gens d'armes et se retirait, le beau pas, toujours le visage tourné aux
ennemis et l'épée au poing, leur donnant, à lui seul, plus de crainte qu'un
cent d'autres. « Mais,
comme Dieu le voulut permettre, fut tiré un coup de grosse arquebuse, dont la
pierre le vint frapper au travers des reins et lui rompit tout le gros os de
l'échine. « Quand
il sentit le coup, il se prit à crier : — «
Jésus ! » Et puis
dit : — «
Hélas ! mon Dieu, je suis mort ! « Il
prit son épée par la poignée et baisa la croisée en signe de la croix ; il
devint incontinent tout blême, comme perdant ses esprits, et cuyda tomber.
Mais il eut encore le cœur de prendre l'arçon de sa selle, et demeura en cet
état jusqu'à ce qu'un jeune gentilhomme, son maitre d'hôtel, l'aida à
descendre et le mit sous un arbre. » Devant
cet arbre, les vaillants capitaines espagnols défilèrent, l'un après l'autre,
pour saluer le héros mourant. — « Plût
à Dieu ! gentil seigneur de Bayard, lui dit le marquis de Pescaire, qu'il
m'en eût coûté une quarte de mon sang et que je vous tinsse en santé mon
prisonnier ! Car, depuis que j'ai connaissance des armes, je n'ai entendu
parler d'un chevalier qui, en vertu vous ait approché ! » S'il
faut en croire Martin du Bellay, le chevalier sans peur et sans reproche
résuma toute sa vie d'honneur et de dévouement dans ses dernières paroles ;
il dit à Charles de Bourbon : — «
J'ai pitié de vous, monsieur, de vous voir servir contre votre prince, votre
patrie et votre serment ! Ainsi,
— Bayard mourant l'affirme, — la Patrie doit primer toutes les
ambitions et faire oublier toutes les rancunes : c'est le devoir du soldat,
et l'esprit chevaleresque a survécu à Bayard et à Vendenesse pour
demeurer la sauvegarde de l'honneur militaire[47]. La
campagne d'Italie était terminée pour les Français. L'amiral Bonnivet,
gravement blessé, laissa le commandement au comte de Saint-Pol ; l'armée
atteignit Ivrée sans encombre et rentra en Dauphiné par le pas de Suze[48]. Les
Suisses abandonnèrent les quinze pièces de grosse artillerie qui leur avaient
été confiées, et retournèrent dans leur pays par la vallée d'Aoste. Le
château de Crémone, Novare, Alexandrie et Lodi ouvrirent leurs portes aux
Espagnols. L'Italie
avait, une fois de plus, changé de maître. PREMIER SIÈGE DE MARSEILLE (août 1524).
Charles
de Bourbon trouva l'occasion favorable pour envahir la Provence et commencer
la conquête du royaume éphémère que l'Empereur lui avait promis en récompense
de sa trahison. A la
tête d'une armée de 15.000 hommes de pied, de 2.000 chevaux et de 18 pièces
d'artillerie, il suivit, de Gènes à Nice, la route de la Corniche,
franchit le Var le 7 juillet 152i, et arriva, en S semaines, à Aix, par
Antibes, Grasse, Fréjus, Draguignan et Brignoles, sans que le maréchal de La
Palice, gouverneur de la Provence, ait pu lui disputer une seule de ces
villes, mal protégées par (les murailles en ruines. Bourbon
voulait passer le Rhône à Avignon, soulever la noblesse d'Auvergne et marcher
sur Lyon, dont il avait rêvé de faire la capitale de son royaume de Provence. Mais le
marquis de Pescaire[49], qu'on lui avait imposé comme
surveillant plutôt que comme lieutenant, lui déclara que l'Empereur désirait,
à l'exemple du roi d'Angleterre, avoir un port de débarquement sur les côtes
de France, et qu'il avait donné l'ordre d'entreprendre le siège de Marseille (19 août). — « Ce
ne sera qu'un mince retard, répondit Bourbon ; trois coups de canon
étonneront si fort les Marseillais, qu'ils viendront, la hart au col, nous
apporter les clefs de la ville ! » «
Marseille n'était pas remparée ; elle était peu flanquée et dépourvue
d'hommes et de munitions. « Mais
le roi, averti du chemin que prenait Bourbon, dépêcha le capitaine romain
Renzo de Céri[50], homme fort expert au fait des
armes, et Philippe Chabot, seigneur de Brion, avec 200 hommes d'armes et
3.000 hommes de pied, pour se mettre dans Marseille. «
Arrivés-là ils firent telle diligence de remparer et construire
plates-formes, qu'en peu de jours, avec l'aide tant des soldats que des
citadins de la ville, ils mirent la place en état de donner honte à leurs
ennemis[51]. » Comme à
Padoue en 1509, on construisit en arrière de la muraille romaine un
retranchement intérieur, qu'on nomma le Rempart des dames parce que
toutes les femmes de la ville, sans distinction de caste, y avaient
travaillé. Le
bombardement commença le 7 septembre ; les canonniers marseillais y
répondirent si vigoureusement, qu'un boulet, trouant la tente du marquis de
Pescaire, tua son aumônier et deux de ses gentilshommes. Pescaire
envoya le boulet à Bourbon avec ce billet ironique : — «
Voilà les clefs de Marseille, que les citadins étonnés vous envoient !
» En même
temps, on annonçait au futur roi de Provence que François Ier s'avançait en
personne à la tête d'une armée de secours. L'artillerie
impériale avait ouvert une brèche et Bourbon voulait qu'on donnât l'assaut,
mais Pescaire exigea que la brèche fût reconnue. Des sept Espagnols qu'il y
envoya, quatre furent tués ; les trois autres, plus ou moins blessés,
revinrent en disant qu'il y avait en arrière de l'ouverture un fossé et un rempart
de terre bien garnis d'artillerie et d'arquebusiers. — «
Vous voyez, dit Pescaire aux capitaines impériaux, que les Marseillais
tiennent table ouverte, puisqu'il suffit de se rendre à la brèche pour aller
souper en paradis. Pour mon compte, je n'en suis pas si pressé, et je m'en
vais. » Pescaire
quitta le camp et tous les Espagnols le suivirent. Bourbon, réduit à ses
lansquenets, fut forcé de lever le siège et de rentrer en Italie par Toulon. L'armée
française s'était concentrée à Avignon. 1.500
hommes d'armes, 14.000 Suisses, 6.000 lansquenets, 10.000 piétons français ou
italiens, répartis en 3 corps, passèrent la Durance au-dessus de Cavaillon. Le
maréchal de la Palice, commandant l'avant-garde, devança avec 500 chevaux le
maréchal Anne de Montmorency qui conduisait l'infanterie, et il atteignit aux
environs de Toulon « la queue des ennemis. « Il
défit bon nombre d'hommes et gagna un fort grand butin, car chacun, pour se
sauver, laissait son bagage derrière, et les soldats de Bourbon, n'ayant plus
la force de porter leurs armes, les jetaient par les chemins. «
Montmorency los suivit avec de bonnes troupes jusque par-delà de Toulon, ne
leur donnant pas loisir de reprendre haleine. « Les
Impériaux, sans s'amuser à poursuivre les paysans qui les inquiétaient dans
leur route, arrivèrent à Monaco, le 15 octobre, en côtoyant la mer[52]. » Bourbon
embarqua sa grosse artillerie pour la mener à Gênes, « et fit mettre la menue
par pièces pour la porter à dos de mulet, parce que les chemins de sa
retraite étaient presque impossibles pour y conduire charroi[53]. » LA REPRISE DU MILANAIS (1524-1525).
Le roi
s'était arrêté à Aix avec la bataille et l'arrière-garde. Il
réunit en grand conseil les princes et les capitaines qui l'avaient
accompagné[54] et leur déclara son intention
d'entrer immédiatement en Italie. Il
avait pour cela, disait-il, trois puissantes raisons : — « La
première, c'est qu'il avait grosse armée d'Italiens et d'aventuriers de
France, qui avaient déjà fort endommagé son royaume et qui en parachèveraient
la ruine si on les retenait. Par quoi, il était nécessaire de les envoyer
ailleurs ; ce qu'on pourrait honnêtement faire en les menant guerroyer en
Italie ; « La
seconde, que son armée était en bon ordre et prête à marcher ; « La
troisième, que ses gens d'armes avaient bon vouloir d'y aller pourvu que le
roi fût du voyage, et qu'aussi sa présence croîtrait le cœur et courage de sa
gendarmerie. » Le
souvenir de Marignan exaltait le roi chevalier. Précédé
d'une forte avant-garde conduite par La Palice, il franchit le Pas de Suze «
et marcha droit à Milan, sans nulle part s'arrêter. » Il voulait y devancer
l'armée impériale, qui se dirigeait, à marches forcées, des Alpes liguriennes
sur Pavie, par le Montferrat. Le
vice-roi de Naples, Jean de Lannoy, laissant Antonio de Leyva à Pavie avec
1.200 Espagnols et 6.000 lansquenets, entra à Milan le jour même où les
Français atteignaient Vigevano. Il trouva les remparts et les bastions ruinés
et les citadins peu désireux de soutenir un nouveau siège. Aussi, quand le
marquis de Saluces et La Trémoille se présentèrent devant Milan à la porte de
Verceil, Lannoy en sortit par la porte de Rome (26 octobre)[55]. Avant
de faire son entrée dans la capitale de la Lombardie, François Ier voulut
prendre Pavie. Il vint
établir son camp devant cette ville, le 28 octobre 1524. « Il
logea le maréchal de Chabannes, avec l'avant-garde, vers le château, du côté
du Tessin ; lui-même s'établit, avec la bataille, à l'abbaye de San
Lanfano, assez près de la ville ; puis il envoya le maréchal de Montmorency,
avec 3.000 lansquenets, 2.000 Italiens, 1.000 Corses et 200 hommes d'armes,
passer le Tessin et se loger dans le faubourg de l'île Saint-Antoine. « Pour
gagner ce faubourg, Montmorency fut con trahit de battre une tour qui était
sur le pont. L'ayant gagnée, il la fit remparer et garder, après avoir pendu
ceux qu'il trouva dedans pour avoir été si outrageux de vouloir garder un
tel poulailler à l'encontre d'une armée française. « Les
logements pris, le roi fit faire les approches et mettre son artillerie en
batterie ; laquelle, après quelques journées, lit une brèche, mais non
raisonnable. Toutefois on donna l'assaut pour tâter l'opinion de ceux de
dedans. « Nos
gens, étant allés jusqu'au haut de la brèche, pensèrent la ville gagnée ;
mais il advint autrement, car ils trouvèrent par dedans de larges et
profondes tranchées bien flanquées ; les maisons voisines de ces tranchées
étaient percées bien à propos et pourvues d'arquebuserie[56]. Ce qui fut cause que nos gens,
après avoir longtemps combattu sur le haut de la brèche, furent contraints de
se retirer[57]. » La
résistance d'Antonio de Leyva, « un des plus grands capitaines que l'Empereur
ait eus[58], » donna à Lannoy, à Pescaire
et à Bourbon le temps de réunir à Lodi une armée de 700 lances, de 500 chevau-légers
et de 18.000 hommes de pied allemands, espagnols, basques ou italiens. Au lieu
de concentrer toutes ses forces pour marcher contre cette armée, le roi se
laissa persuader par le pape Clément VII d'envoyer, sous Stuart d'Aubigny[59], un corps important à la
conquête du royaume de Naples. Il ne resta devant Pavie que 800 lances, la
grosse artillerie et moins de 13.000 hommes de pied[60]. Le
siège, transformé en blocus, durait depuis plus de 4 mois, lorsque, le 20
février 1525, 8.000 fantassins grisoir ; ou italiens désertèrent les
enseignes françaises. Les
généraux de l'Empereur profitèrent de cette occasion pour engager une
bataille décisive. « Les
vieux capitaines du conseil du roi n'étaient pas d'avis d'accepter le choc
d'une armée supérieure, avec une place forte à dos ; ils voulaient lever le
siège et se retirer à Milan jusqu'à l'arrivée des renforts attendus de France[61] ; mais François Ier refusa de
reculer devant Bourbon, le rebelle et le traître. » Pavie (21 février 1525).
L'amiral
Bonnivet, sénéchal de la maison du Roi, en transporta le quartier de San
Lanfano aux portes mêmes de Pavie, sur le bord du Tessin, au débouclai de la
route de Lodi par laquelle on attendait l'ennemi. L'avant-garde s'établit
dans l'espace compris entre le Tessin et la route de Milan ; Le
corps de bataille, entre les monastères de Saint-Paul et de Saint-Jacques,
dans une position dominante située au sud du parc de Mirabello. Dans ce
parc, réduit des lignes françaises, campait le duc d'Alençon avec les
500 chevau-légers de l'arrière-garde. On ne
pouvait secourir Pavie au nord, qu'en renversant les murailles du parc de
Mirabello et qu'en prenant d'assaut les redoutes, que le grand maître de
l'artillerie Galiot de Genoilhac avait fait construire, de distance en
distance, pour flanquer les lignes de contrevallation. Ces redoutes étaient
armées de grosses pièces de position bien remparées et séparées par des
gabions. Ce fut
cependant de ce côté que les généraux ennemis dirigèrent leur attaque ; mais,
afin de donner le change à l'armée française, ils l'inquiétèrent par des
escarmouches continuelles du côté du Tessin. Dans la
nuit du 23 au 2t février, tous les soldats de l'armée impériale prirent une
chemise blanche pardessus leurs armes[62] pour se distinguer des
Français, et se formèrent en bataille. « Le
marquis del Guasto avec l'avant-garde s'avança silencieusement jusqu'aux
murailles du parc ; des maçons, mêlés aux soldats, en abattirent 50 toises,
sans que le duc d'Alençon ni ses gens se fussent réveillés au bruit des
pioches et de l'éboulement. Au
point du jour, 3.000 arquebusiers, accompagnés de quelques chevau-légers,
entrèrent par cette large brèche dans le parc de Mirabello ; « ils furent bientôt
suivis de 4.000 lansquenets ou Espagnols des vieilles bandes, mêlés ensemble,
après lesquels marchaient un bataillon d'Espagnols et deux de lansquenets
ayant cieux grosses troupes de gendarmerie sur les ailes. » Cette
colonne, laissant à sa gauche le quartier du Roi « que les généraux ennemis
trouvaient trop avantageux pour l'assaillir, » se dirigea silencieusement
vers Pavie. Mais
Galiot de Genoilhac et ses canonniers faisaient meilleure garde que le duc
d'Alençon. Une formidable bordée de l'artillerie des redoutes réveilla
subitement le camp français. Les gros canons firent, coup sur coup, de larges
trouées dans les bataillons ennemis, « de sorte que vous n'eussiez vu que
bras et têtes voler. » La
brèche fut criblée et devint inaccessible ; alors les lansquenets de Bourbon
et les Espagnols du vice-roi de Naples se mirent à courir à la débandade pour
chercher un refuge derrière les rampes du vallon de Saint-Paul. Malheureusement,
à la vue du désordre de l'ennemi, le roi « bouillant de courage et d'ardeur
de combattre, s'élança en dehors des lignes à la tête de sa maison et masqua
l'artillerie qui ne put plus jouer, ce dont M. Galiot cuida désespérer. » François
Ier ne savait, pas plus que Philippe de Valois ou que Jean le Bon, contenir,
en face de l'ennemi, son ardeur chevaleresque. L'infanterie
d'élite du marquis del Guasto fit volte-face, à l'approche de la gendarmerie
française, et soutint bravement son premier choc, pendant que Bourbon et
Pescaire étendaient leur ligne de bataille de manière à déborder les
Français. Cependant,
au premier coup de canon, le maréchal de La Palice avait quitté son quartier
de San Lanfano pour venir se placer, avec la gendarmerie et les bandes
françaises qui composaient l'avant-garde, à la droite du corps de bataille,
où il restait encore 4 à 5.000 lansquenets, débris des vieilles bandes noires
de la Gueldre et de la Westphalie, habituées à combattre sous la bannière de
France et mises au ban de l'empire par Charles-Quint. Le duc
d'Alençon avait évacué en toute hâte le parc de Mirabello, et la cavalerie de
l'arrière-garde s'était ralliée en arrière des Suisses, qui formaient l'aile
gauche de la ligne de bataille. Bourbon
à la tête des 12.000 lansquenets du colonel Frendsberg attaqua furieusement
les Suisses[63]. Les gros bataillons allemands,
précédés par leur artillerie et flanqués par de la cavalerie, se formèrent en
croissant et enserrèrent, comme dans une tenaille[64], la lourde redoute helvétique,
qui, après une courte résistance, se retira derrière les retranchements[65]. Le roi
avait enfoncé successivement l'escadron italien et les 500 gendarmes
francs-comtois qui lui faisaient face ; il croyait déjà tenir la victoire
quand il fut assailli par le marquis de Pescaire. Cet
habile capitaine avait intercalé, par petits pelotons, entre les escadrons de
la cavalerie espagnole et allemande, 4.500 arquebusiers basques, les plus
ingambes de son infanterie, dressés de longue main à cette manière de
combattre renouvelée d'Arioviste et de César. Des soutiens compactes
d'infanterie et de cavalerie suivaient sa première ligne à petite distance. Les
balles de deux onces des arquebusiers traversaient les armures les mieux
trempées ; les hommes d'armes de France tombèrent l'un après l'autre, sans
pouvoir atteindre les tirailleurs agiles, qui allaient recharger leurs
arquebuses derrière les escadrons. Le roi,
pour diminuer les pertes, fit déployer les compagnies de sa maison ; mais
alors, la cavalerie espagnole chargea à son tour ; la mêlée devint générale
et, au milieu des joutes individuelles de ces deux cavaleries d'élite, les
tireurs basques ajustèrent, presque à bout portant, les grands seigneurs de
France, signalés à leurs coups par des cottes d'armes bariolées. Au même
moment, La Palice, avec la gendarmerie de l'aile droite, enfonçait deux fois
la cavalerie italienne ; mais, assailli de tous côtés par les lansquenets
victorieux de Bourbon et par l'infanterie espagnole du marquis del Guasto,
pris à dos par la garnison de Pavie, le grand maréchal de France tomba sous
son cheval et fut pris. Un lâche le tua d'un coup d'arquebuse. La
Trémoille[66], Louis d'Ars, le maréchal de
Foix-Lescun, Suffolk Rose blanche et François de Lorraine, avaient été
tués aux côtés du roi. Cependant
Pescaire était blessé et Lannoy avait tourné le dos ; la cavalerie du duc
d'Alençon était intacte, et les Suisses, ralliés derrière les lignes,
pouvaient encore tenter un effort décisif. Mais,
en apprenant la défaite de l'aile droite, le duc d'Alençon tourna bride dans
la direction de Milan et s'enfuit avec ses chevau-légers[67]. Les
Suisses restèrent sourds aux prières de leur chef Jean de Diesbach de Berne,
et prirent aussi la route de Milan. Diesbach, désespéré, se jeta presque seul
dans la mêlée pour y trouver une fin glorieuse. La
bataille était perdue. François
Ier, blessé à la jambe et entouré de tous côtés, se défendait encore avec sa
grande épée[68] lorsque, son cheval, frappé à
mort, se renversa sur lui. Le
vice-roi de Naples, revenu sur le champ de bataille à la nouvelle de ce
retour de fortune inattendu, reçut, en fléchissant le genou, l'épée sanglante
du noble roi vaincu. Nous
avons lu le récit du vainqueur de Marignan : voici la lettre du vaincu de
Pavie. «
Madame, pour vous faire savoir comment se porte le reste de mon infortune, de
toutes choses ne m'est demeuré que l'honneur et la vie qui est sauve. Et,
pour ce que, en votre adversité, cette nouvelle vous fera un peu de
réconfort, j'ai prié qu'on me laissât vous écrire cette lettre — ce que l'on
m'a aisément accordé —, vous suppliant de vouloir prendre l'extrémité de
vous-même, en usant de votre accoutumée prudence, car j'ai l'espérance, à la
fin, que Dieu ne m'abandonnera point ; vous recommandant vos petits-enfants
et les miens, et vous suppliant de faire donner passage au porteur de cette
lettre pour aller et retourner en Espagne, car il va devers l'Empereur pour
savoir comme il voudra que je sois traité. » Le même
connétable de Bourbon, qui avait partagé la gloire de Marignan, avait la
honte d'être le vainqueur de Pavie. « La
France, dit Montluc, a longtemps pleuré sa défaite et la prise du brave roi
qui pensa trouver la fortune aussi favorable qu'à la journée des Suisses ;
mais la fortune lui tourna le dos et fit voir combien il est grave qu'un roi
se trouve lui-même à la bataille, vu que bien souvent sa prise amène la ruine
de son État. « Toutefois, Dieu regarda le sien d'un œil de pitié et le conserva : car les victorieux perdirent le sens, éblouis de leur victoire ! » |
[1]
Traité de Fribourg, 29 novembre 1516.
[2]
Un ministre de Louis XIV disait, devant un colonel des Gardes suisses :
« qu'avec l'argent donné aux Suisses par les rois de France, on ferait une
chaussée de Paris à Bâle. »
— « C'est possible, répondit le colonel, mais avec le
sang versé par les Suisses pour le service des rois de France, on remplirait un
canal allant de Bâle à Paris ! »
[3]
« Le souvenir de Charlemagne, mirage trompeur où se sont pris les plus
grands princes des temps modernes, fascinait l'imagination de François Ier, et
il rêvait la domination de l'Europe par l'union des Français et des Germains.
» (Henri Martin, liv. XLVI)
[4]
« Les Picards, qui sont grands ocquineurs, l'appelaient Charles qui
triche ; le badinage n'était pas mauvais, car il a été grand trompeur et un peu
trop manqueur de foi. » (Brantôme.)
[5]
Montluc débuta, en 1521, comme archer dans la compagnie d'ordonnance du
maréchal de Lautrec ; « ce qu'on estimait en ce temps-là car il se trouvait de
grands seigneurs qui étaient aux compagnies et deux ou trois en une place
d'archer. Depuis, tout s'est abâtardi. »
[6]
« On l'appelait le Grand Sanglier des Ardennes à cause de ses terres qui
aboutissaient aux Ardennes, et parce qu'il ravageait toutes les terres de
l'empereur et de ses autres voisins, en y faisant de grands maux, ni plus ni
moins qu'un sanglier qui ravage les terres et les vignes des pauvres et bonnes
gens. Ainsi fût-il le premier sujet des guerres entre le roi et l'empereur, car
le roi le prit en protection. » (Brantôme).
[7]
« Il y avait dix-huit mille lansquenets et les six mille aventuriers français
de M. de Saint-Pol (qu'on nommait les six mille diables) et douze cents hommes
d'armes tous logés dans les villages autour d'Attigny, tirant vers Sedan. »
(Fleurange).
[8]
Monzon, Sedan, Mézières.
[9]
Lesparre, Lautrec et Lescun étaient les trois fils de Jean de Foix.
[10]
700 lances et 2.000 piétons espagnols, sous Fernand d'Avalos, marquis de
Pescaire et Antonio de Leyva ; 500 lances italiennes sous le marquis Frédéric
III de Gonzague, capitaine général de l'Église ; 16.000 fantassins allemands,
romagnols et suisses sous Prosper Colonna. L'historien Francesco Guicciardini
était le commissaire général de cette armée, et par conséquent le témoin des
événements qu'il a racontés.
[11]
« Brave gentilhomme d'Angoumois, puiné de la maison de Mareuil. » (Brantôme).
[12]
« Le roi fit à Bayard accueil merveilleux ; il ne se pouvait lasser de le
louer devant tout le monde ; il le fit chevalier de son ordre et lui donna cent
hommes d'armes en chef » (Loyal Serviteur, ch. LXIII).
De 1495, où il avait pris une enseigne, jusqu'à 1521,
où il avait sauvé Mézières, le chevalier sans peur et sans reproche, le
conseiller indispensable des généraux en chef, le héros de Padoue, de Brescia,
de Ravenne n'était parvenu qu'à l'emploi de lieutenant de la compagnie
d'ordonnance du duc Antoine de Lorraine. Pour obtenir une haute charge
militaire, il fallait, à cette époque, être prince ou courtisan.
[13]
En vertu de sa charge de connétable, Charles de Bourbon avait le droit de mener
l'avant-garde ; Francois Ier, qui se plaignait « de l'humeur taciturne, froide
et mal endurante » de son trop puissant vassal, donna ce commandement à son
beau-frère, le duc d'Alençon. Ce fut là une des causes premières du
ressentiment et de la trahison du connétable.
[14]
Frère de M. de la Crotte, et défenseur du château de Brescia en 1512. « Il
endura le siège de Pampelune l'espace de treize mois, combattant et soutenant
tous les assauts, plus que vaillant homme ne saurait faire ; n'étant pas
seulement assailli ni combattu de la guerre, mais de la famine, si bien qu'il
lui convint de manger les chats et les rats, et jusqu'aux cuirs et parchemins
bouillis et grillés. » (Brantôme).
[15]
L'histoire s'étant montrée sévère pour Lautrec, il est juste d'invoquer en sa
faveur le témoignage de Montluc, qui se connaissait en hommes de guerre : «
Nous perdîmes en cette guerre (1592) le duché de Milan ; il n'y eut point de
faute de la part de M. de Lautrec, qui y fit tout le devoir d'un bon et sage
général ; aussi était-il un des plus grands hommes de guerre que j'aie jamais
connus. » (Ch. II).
[16]
« Prosper Colonna a joui toute sa vie d'une grande réputation, et il sut encore
en rehausser l'éclat dans ses dernières années. Il était habile et expérimenté,
mais il ignorait l'art de saisines occasions offertes par la négligence ou par
la faiblesse des ennemis ; cependant, sa vigilance contre les coups de force ou
les surprises compensait avantageusement sa lenteur, et on peut avec justice
donner à ce général le surnom de Temporisateur.
« Avant l'invasion de Charles VIII en Italie, la
cavalerie, pesamment armée, était plus en usage que l'infanterie, et l'on ne
pouvait pas transporter et faire agir les engins de guerre sans beaucoup de
peine ; aussi les batailles, quoique Fréquentes, n'étaient-elles pas
meurtrières, et les places les plus faibles arrêtaient-elles souvent les plus
fortes armées, moins par l'habileté des assiégés que par l'ignorance des
assiégeants. Peu à peu, les Italiens se rassurèrent contre la furie française ;
ils perfectionnèrent la défense des places, qu'ils munirent de remparts, de
fossés, d'autres ouvrages encore ; ils les garnirent d'une nombreuse
artillerie, dont une ville assiégée tire plus de parti qu'une armée
assiégeante. Prosper Colonna changea le système de guerre, et il eut la gloire
de sauver deux fois le duché de Milan. Il fut le premier qui réduisit l'art de
la guerre à couper les vivres à l'armée ennemie, à la ruiner par le
découragement, la disette et la confusion qu'une sage lenteur y produit ; il sut
vaincre et conserver ses conquêtes sans risquer de bataille, sans rompre une
lance et sans tirer l'épée. Les bons généraux qui l'ont suivi ont adopté cette
prudente méthode, et plusieurs ont soutenu de longues guerres, moins par la
force des armes que par leur science et par leur habileté à profiter du moindre
avantage. » (Guicciardini, livre XV, ch. XVIII.)
[17]
« Il était hardi, brave et vaillant pour combattre en guerre et frapper
comme un sourd ; mais pour gouverner un état, il n'y était pas bon. »
(Brantôme).
[18]
« 1.200 hommes d'armes, 10.000 Italiens ou Espagnols, 4.000 lansquenets,
3.000 Suisses. » (Mémoires de Gaspard de Saux-Tavannes.)
[19]
La Bicoque.
[20]
Guicciardini.
[21]
Plusieurs historiens ont traduit cette version de Guicciardini par les trois
mots impérieux : « Argent, congé ou bataille ! » C'est une interprétation
inexacte.
[22]
Neveu du pape Léon X ; « il fit faire toutes ses enseignes noires après la mort
de son oncle, pour le regret qu'il en eut ; de sorte que ses troupes n'étaient
autrement nommées que les bandes noires. Elève du marquis de Pescaire,
il acquit, en un rien, la réputation d'un très bon capitaine, même pour les
gens de pied. » (Brantôme.)
Les armes offensives et défensives de ces terribles
bandes noires, qui de 1520 à 1527 ravagèrent l'Italie et firent surnommer leur
chef le Grand Diable, sont conservées dans le palais du Podestat, à
Florence. Les casques et les cuirasses, en acier bruni, sont à l'épreuve de la
balle, comme le témoignent les nombreuses atteintes qu'elles ont reçues et
qu'on y voit encore.
[23]
« J'ai vu le dépit des Suisses être cause de la perte de plusieurs plans et
interrompre grandement les affaires du Roi. Ils sont, à la vérité, vrais gens
de guerre et servent comme de rempart à une armée, mais il faut que l'argent ne
manque pas, ni les vivres aussi ; ils ne se payent pas de paroles. » (Commentaires
de Montluc.)
[24]
Mémoires de Martin du Bellay (1513 à 1547).
[25]
A la veille de chaque bataille, le général en chef et les principaux capitaines
de l'armée conféraient la chevalerie aux jeunes gentilshommes qui avaient
mérité cette faveur. Ceux-ci devaient, pour gagner leurs éperons, « marcher au
premier front devant, » comme nous l'avons vu au moyen âge, et se signaler
entre tous.
[26]
Cette pointe d'avant-garde de cavalerie doit fournir les éclaireurs
et les flangueurs pendant la marche en avant, pour former ensuite la
réserve, quand le mouvement tournant du maréchal de Foix aura réussi.
C'est à peu près le rôle que Jehan Chandos a assigné à Hue Caverly à la
bataille d'Auray, en 1364.
[27]
C'est-à-dire quand ils auraient comblé les fossés avec des fascines, renversé
les clôtures et percé les murailles.
[28]
« Prosper Colonna ne fut pas dupe de cet artifice ; pour le rendre inutile, il
fit mettre à ses chevau-légers des épis sur leurs chapeaux. (Guicciardini,
livre XIV, ch. XVIII).
[29]
« Le comte de Montfort, les seigneurs de Miolans, de Graville, de Launay et
plusieurs autres furent tués ; le maréchal de Montmorency, porté par terre, fut
relevé, hors des fossés par ses gentilshommes. » (Martin du Bellay).
[30]
Martin du Bellay.
[31]
« M. de Lescun fit très bien avec la première troupe de la gendarmerie que son
frère lui avait donnée à mener ; il força vaillamment le pont et entra dedans.
Il combattit très bravement, eut son cheval tué sous lui, et une grande
estocade dans le visage. Mais pourtant il fallut se retirer, par le secours qui
survint aux ennemis. Il y perdit son enseigne, qui s'appelait Roquelaure, brave
gentilhomme gascon, et force gens d'armes de sa compagnie. » (Brantôme).
[32]
Martin du Bellay.
[33]
Janot d'Herbouville, seigneur de Brunon, s'y maintint pendant deux années. Il
mourut au printemps de 1523, mais les huit hommes qui restaient de la garnison
tinrent bon jusqu'à l'arrivée des renforts français. Ce sont là des exemples
bons à connaître et à retenir.
[34]
Au sujet du mot soldat, nous trouvons, dans le premier discours
de Brantôme sur les colonels et mestres de camp français, la curieuse
étude étymologique suivante :
« Dans le temps passé, les rechercheurs de mots et
états antiques de notre France ne trouvent guère grand cas de l'infanterie de
France d'abord ; car la plupart n'était composée que de marauts, bélitres, mal
armés, mal complexionnés, faicts-néants, pilleurs et mangeurs de peuple. On les
appela successivement brigands, francs-archers ou seulement archers,
soudoyers, pillards, rustres, laquais, piétons, aventuriers de guerre. Or,
depuis, tous ces noms se sont perdus et se sont convertis en ce beau nom de soldat,
à cause de la solde qu'ils tirent. Les Espagnols et Italiens nous les ont mis
en usage, encore que quelquefois les Italiens les appellent fantassins ;
mais l'Espagnol use toujours de ce mot soldados, qui est le plus beau
nom de tous ceux qu'on peut imposer aux gens de pied, et cela, n'en déplaise
aux Latins avec leurs mots milites et pedites, qui sent fort sots
et laids auprès de celui de soldats ! »
[35]
« Le roi reçoit froidement M. de Lautrec ; celui-ci lui dit que, s'il perdu
Milan, c'est parce qu'on ne lui a pas envoyé les 300.000 écus qu'on lui avait
promis. Semblançay, général des finances, est appelé ; il s'excuse sur madame
Louise de Savoie qui les avait pris. Le roi s'en courrouce aigrement à sa mère,
qui accuse Semblançay, lui fait députer des commissaires et le fait pendre
injustement. » (Mémoires de Tavannes).
[36]
Henry VIII, qui s'intitulait encore roi de France et d'Angleterre, avait
déclaré la guerre à François Ier le 29 mai 1522 ; une flotte anglaise avait
pris Morlaix (4 juillet) et débarqué à Calais l'amiral Surrey. Celui-ci avait
opéré sa jonction avec l'armée impériale des Pays-Bas et mis le siège devant
Hesdin. Le duc de Vendôme, sans s'exposer aux chances incertaines d'une
bataille, harcela l'armée assiégeante, enleva ses convois, détruisit ses
approvisionnements et obligea les deux corps ennemis à lever le siège et à
regagner leurs points de départ.
[37]
Martin du Bellay.
[38]
Il avait soixante-trois ans.
[39]
Martin du Bellay.
[40]
« C'était vers la Toussaint, environ dix ou douze jours après la Saint-Martin
que les blés gelèrent presque universellement par tout le royaume de France. »
(Martin du Bellay).
[41]
Jean Bouchet, Panégyrique de La Trémoille.
[42]
« Il avait fait son apprentissage aux armées et guerres d'Italie sous M. le
grand-maître Chaumont, où il fut toujours en bonne réputation ; et, pour ce, le
roi le prit en grande amitié. Il était de fort gentil et subtil esprit et très
habile, fort bien disant, fort beau et agréable. » (Brantôme).
[43]
Sur le Naviglio-Grande, au N.-O. d'Abbiate-Grasso, à moitié chemin de
Buffalora.
[44]
« Le vice-roi de Naples eut avertissement comme le capitaine Bayard avec
sa compagnie de 100 hommes d'armes, les seigneurs de Mézières et de
Sainte-Mesmes ayant chacun 50 hommes d'armes, et le seigneur de Lorges avec les
gens de pied français dont il était colonel, étaient logés à Rebecco, assez
loin de notre camp et en un lieu mal aisé pour y être secouru. Il délibéra de
leur donner une camisade et de les faire surprendre en leurs logis. A cet
effet, il dépêcha le marquis de Pescaire avec l'infanterie espagnole et le
seigneur Jean de Médicis avec bon nombre de gens de cheval ; et, comme c'était
de nuit que devait se faire l'exécution, il fit prendre à chacun une chemise
blanche par-dessus ses armes pour mieux se reconnaître.
« Pescaire et Médicis firent si bonne diligence qu'ils
arrivèrent deux heures avant le jour sur notre guet, qui ne se trouva pas
suffisant pour soutenir leur effort, et ils le renversèrent dedans Rebecco. De
sorte que Bayard et les autres capitaines virent leur guet renversé sur leurs
bras aussitôt qu'ils curent l'alarme. Bayard, encore qu'il fût malade ayant
pris-médecine, monta aussitôt à cheval ; il trouva près de lui le seigneur de
Lorges, ci tous deux, avec cc qu'ils purent promptement assembler de soldats,
soutinrent l'effort des ennemis, pendant que le reste se mettait ensemble pour
se retirer vers le camp d'Abbiate-Grasso. En chemin, ils rencontrèrent monsieur
l'amiral qui marchait avec l'armée au-devant d'eux pour les secourir. Nous y
perdîmes peu d'hommes, mais tout le bagage y demeura. » (Martin du Bellay).
[45]
Martin du Bellay.
[46]
Détaché du gros de son armée.
[47]
« Cette magnanime génération des Bayard, des La Trémoille, des La Palice, des
Louis d'Ars finit la chevalerie, mais la chevalerie ne pouvait pins noblement
finir. L'antique idéal des romans n'avait jamais été approché de si près par la
réalité qu'au moment de s'éteindre. Le patriotisme et la discipline avaient
régularisé, sans l'étouffer, l'esprit chevaleresque. » (Henri Martin, 4e
partie, livre XLVII).
[48]
« Entre Suze et Briançon, Saint-Pol trouva le duc Claude de Longueville qui
venait à son secours avec 400 hommes d'armes ; c'était trop tard : en arrivant
quinze jours plus tôt, ces 400 lances se fussent jointes avec les Suisses
nouvellement venus, lesdits Suisses eussent combattu, et tout al été changé.
Finalement, nous envoyons du secours, mais mal à propos, quand l'occasion est
faillie, et nous faisons dépense inutile ; au moins l'ai-je vu souvent advenir
de mon temps. » (Martin du Bellay.)
[49]
« Il s'était fait déclarer capitaine général de l'armée de l'Empereur pour ne
pas obéir à un traître. » (Guicciardini.)
Ce sentiment de réprobation était partagé par toute la
noblesse espagnole. « L'Empereur ayant demandé au marquis de Vilenna à recevoir
en son logis le prince de Bourbon, le marquis répondit « qu'il y consentait,
mais que l'Empereur ne trouverait pas mauvais s'il mettait ensuite le feu à sa
maison, car il ne voulait pas qu'on accusât cette maison d'avoir servi de
retraite à un traître et infidèle à son roy. » (Brantôme.)
[50]
Dans Marseille s'était aussi jeté le seigneur Renzo de Céri, gentilhomme romain
de grande maison, beau et vaillant, qui s'était sauvé de la déroute de l'amiral
Bonnivet et qui avait ramené delà les monts 3.000 bons vieux routiers de
guerre. Aussi M. de Bourbon ne craignait rien tant que ledit Renzo et ses
compagnons ; témoin le refrain de la vieille chanson des adventuriers de guerre
de 1524 :
Quand Bourbon
vint à Marseille,
Il dit à ses
gens.
Vrai Dieu ! quel
capitaine
Trouverons-nous dedans ?
Il ne m'en chaut
d'un blanc
D'homme qui soit
en France,
Mais que ne soit
dedans
Le capitaine
Rance !
(Brantôme.)
[51]
Martin du Bellay.
[52]
Martin du Bellay.
[53]
Guicciardini, liv. XV, chap. XXIV.
[54]
« Le roi Henry II de Navarre, le duc d'Alençon, le Comte de Saint-Pol, le
duc d'Albanie (Stuart d'Aubigny), le duc Claude de Longueville, les maréchaux
Chabannes de La Palice, Foix-Lescun et Anne de Montmorency, le grand maître de
France Réné billard de Savoie, l'amiral Bonnivet, du conseil duquel le roi
s'inspirait plus que de nul autre ; messire Louis de La Tremoïlle, le marquis
Michel Antoine de Saluces, le comte François de Yaudemont, M. de Lorraine son
frère, colonel de 1000 lansquenets, Suffolk Bose blanche, avec pareille charge,
Renzo de Ceri, Chabot de Brion, Galéas de San Severino grand écuyer de France,
le capitaine Louis d'Ars-et plusieurs autres gros personnages qu'il serait de
trop longue déduction à nommer. » (Martin du Bellay.)
[55]
« Si le roi eût poussé vivement après l'armée impériale, la victoire et la
conquête du duché de Milan étaient nôtres, car elle s'en allait en tel désordre
que les soldats ennemis, exténués par leur retraite de Provence, jetaient leurs
armes dans les fossés. » (Martin du Bellay.)
[56]
Exemple à retenir de l'organisation défensive des maisons en 1524.
[57]
Martin du Bellay.
[58]
Commentaires de Montluc.
[59]
600 hommes d'armes, 500 chevau-légers et 10.000 hommes de pied.
[60]
« Le roi, malgré les trop nombreux détachements qu'il avait à Gênes et dans les
Etats de l'Église, se croyait plus fort que l'ennemi, parce qu'il payait son
armée sur le pied de 1.300 lances et de 26.000 fantassins ; mais ce chiffre
n'existait que sur les contrôles grâce l'avarice des officiers et à la
négligence des commissaires. Les compagnies d'ordonnance ne comptaient que 800
lances effectives (6.400 chevaux) et il n'y avait pas moitié de l'infanterie,
le roi ayant peu auparavant cassé 3.000 Grisons pour éviter la dépense, et son
camp étant affaibli tant par la longueur du siège que par les maladies qu'il
avait eues. Eh ! que ces petites ménageries apportent quelquefois de pertes ! »
(Montluc.)
[61]
« Si le roi eût voulu croire le maréchal de La Palice, La Trémoille, Galéas de
San Severino et Théodore Trivulce, il n'eût pas donné la bataille de Pavie.
Tous lui conseillaient de lever le siège et de se retirer à Binasco.
— « C'est la victoire seule, disait La Palice, qui fait
l'honneur ou le déshonneur de la guerre. Si, au lieu de s'obstiner au siège, on
veut se retirer, tarder et temporiser, l'armée ennemie se dissoudra d'elle-même
par faute d'argent.
« L'amiral Bonnivet déclara :
— « Que M. de La Palice donnait conseil selon l'usage
des vieux ; que, quant à lui, il n'avait jamais fui le combat de sa vie, et
qu'il ne voulait pas penser que culte noble et ancienne valeur de combattre
toujours qu'on avait vue à M. de La Palice se fût refroidie pour quelque petite
charge d'années !
« Monsieur de Lautrec appuya l'avis de Bonnivet.
— « Eh bien ! répondit La Palice, à qui le rouge était
monté au visage, que Dieu donne raison aux fols et aux superbes ! Quant à moi,
afin qu'on ne pense pas que je refuse le péril, je m'en vais combattre à pied
avec la première infanterie. Vous autres, gens d'armes français, combattez si
vaillamment que l'on connaisse, dans ce cas périlleux, que la fortune vous a
manqué plutôt que le courage ! » (Brantôme.)
[62]
C'est ce qu'on appelait faire une camisade.
[63]
Seigneur de Mindelheim en Souabe.
[64]
C'est une des formations indiquées par le Rosier des guerres (page 258).
[65]
D'après les Mémoires du maréchal de Vieilleville rédigés par Carloix son
secrétaire, les Suisses n'auraient pas même voulu combattre :
« Et pour montrer que le ciel s'était mis avec les
hommes pour exterminer du tout ce grand roi, il avait en son armée 10 ou 12.000
Suisses qui firent, sur le gros du combat, haut le bois. Il ne fut pas possible
de les faire combattre, mais ils se retirèrent de la bataille, prenant le
chemin de Milan et s'excusant sur un vœu commun à leur nation de ne jamais
combattre an vendredi. Mais la plaie de leur bataille perdue à Marignan était
si récente que l'on jugea fort aisément qu'ils s'en voulurent ressentir, faisant
pratiquer à ce pauvre prince, et à sa grande ruine, le proverbe qui défend de
trop se fier à l'ennemi réconcilié. » (Livre I, ch. XLIV).
[66]
Jean Bouchet.
Au lit d'honneur
il a perdu la vie
Le bon Loys
Trimoille cy gisant,
Au dur conflit
qui fut devant Pavie
Entre Espagnols
et Français, par envie,
Dont son renom
est en tous lieux luisant.
Il n'eut voulu
mourir en languissant
Dans sa maison,
ni sous obscure roche
De lâcheté,
comme il allait disant ;
Pour ce est
nominé chevalier sans reproche !
[67]
« Le roi avait envoyé, le jour précédent, M. le maréchal de Montmorency avec
100 hommes d'armes, 1.000 hommes de pied français et 2.000 Suisses pour garder
le passage de Saint-Ladre, où il fut en armes jusqu'au point du jour. Duquel
lieu oyant jouer l'artillerie, il marcha en diligence pour se joindre avec le
roi, mais ce fut trop tard, car il était déjà près en son armée défaite.
Cependant Montmorency voulut combattre, et, avec le peu de forces qu'il avait,
il se jeta, sans reconnaître, dedans l'armée impériale et défit de grande furie
l'un des bataillons de lansquenets impériaux ; mais il fut incontinent
enveloppé, défait et pris par un gros host de cavalerie italienne, aimant
mieux, en brave chevalier et loyal serviteur du roi et de la couronne de France,
s'abandonner au hasard et se perdre, que de demeurer sain et sauf et voir son
maitre prisonnier. On dit qu'il fit cette aventureuse entreprise pour rallier
les plus courageux de notre armée et principalement pour faire revenir au
combat le due d'Alençon, beau-frère du roi, qu'il voyait de loin, à son très
grand regret, se retirer avec l'arrière-garde (de laquelle il était chef),
encore fraiche et quasi entière, sans coup frapper ni faire contenance de
vouloir combattre. Mais ce fut en vain, car il ne revint pas ; mais se retira
et passa par-dessus le pont que le roi avait fait dresser sur le Tessin deux
jours avant la bataille. » (Mémoires de Vieilleville, livre I, ch.
XLVI).
[68]
« François Ier était le plus beau et le plus grand homme de sa cour, et d'une
telle force corporelle qu'aux joutes et tournois il renversait tout ce qui se
présentait devant lui. Pour cette force et adresse et sa très belle assiette à
cheval, les princes, seigneurs et capitaines de sa gendarmerie l'estimaient le
premier homme d'armes de son royaume. Donc, se sentant ainsi nommé et en faveur
de cette réputation, il avait institué la charge de premier homme d'armes de
France, qui se donne à quelque chevalier d'honneur et de mérite et dont la
charge est de chausser les éperons au roi le jour d'une bataille ; mais il faut
que, ce faisant, il soit armé de toutes pièces, prêt à monter à cheval et à
combattre ; et peut, par privilège spécial, marcher, ce jour-là au rang des
princes. » (Mémoires de Vieilleville, livre I, ch. XLVI).
L'armure que François Ier portait à Pavie est conservée
à l'Armeria de Capodimonte, à Naples ; la tête du cheval seule est bardée.