RUPTURE AVEC LES SUISSES.
Le père
du peuple était un roi économe. Il
trouvait que les Suisses étaient des mercenaires altiers et indisciplinés,
qui acceptaient rarement sans discussion l'ordre de marcher à l'ennemi, et
qui demandaient double solde au moment de se battre[1] ; aussi, quand il s'agit de
renouveler l'alliance avec les cantons, Louis XII marchanda leur pension
annuelle, et refusa la grosse augmentation qu'ils réclamaient. Il
voulait, en attendant que l'infanterie française eût pris son essor
définitif, remplacer les Suisses par les lansquenets du Palatinat et par les
montagnards des Grisons et du Valais (mai 1510). Le pape
Jules II profita aussitôt de cette rupture pour faire entrer les cantons dans
la Sainte ligue, et il donna aux Suisses le titre de défenseurs du
Saint-Siège. Son
agent Mathias Schinner, évêque de Sion, rassembla 10.000 Suisses à
Bellinzona, et les poussa contre le Milanais, pendant qu'une nouvelle rébellion
se préparait à Gênes, et que l'armée vénitienne se réunissait aux troupes du
pape pour envahir le duché de Ferrare. Chaumont
d'Amboise fit habilement face à cette triple attaque. Il
envoya Yves d'Alègre au secours de la garnison de Gênes, et, pour mettre
Ferrare à l'abri d'un coup de main, il donna au fidèle ami de la France, à
Alphonse d'Este[2], les capitaines
Clermont-Montoison, Bayard, Fontrailles et du Lucie, avec 4.000 aventuriers
français, et 800 Suisses levés sans l'aveu des cantons. Chaumont
quitta Turin, — où le duc Charles de Savoie l'avait appelé pour fermer aux
Suisses l'accès de la vallée d'Aoste —, et, avec 400 lances, les 200
gentilshommes de la maison du Roi et un petit nombre de gens de pied, il vint
attendre les défenseurs du Saint siège dans la plaine de Varèse. Les
Suisses n'avaient que 400 cavaliers ; 2.500 de leurs gens de pied étaient
armées d'hacquebutes et 50 de grosses arquebuses à croc. « Ils
s'avançaient sans artillerie et sans équipage de pont pour passer les
rivières et les canaux, qui les arrêtaient à chaque pas. « Ils
marchaient fort serrés, au petit pas, présentant, quand le terrain le
permettait, un front de 80 à 100 hommes. Sans troupes légères, ils ne
pouvaient battre la campagne pour se procurer des vivres, ni se déployer avec
avantage sous le canon ennemi[3]. » Chaumont,
« ayant fait ôter tous ferrements de moulins et tous vivres de leurs chemins
»[4], les côtoyait avec son
artillerie sans leur offrir la bataille, et les harcelait chaque jour par de
vives escarmouches. Les
Suisses allèrent ainsi jusqu'à Castiglione, dans l'espérance de se joindre à
l'armée vénitienne ; mais exténués, manquant de tout, traqués par les paysans
qui tuaient leurs traînards, « il leur convint bientôt de retourner en leur
pays, toujours suivis de près par les Français, qui voulaient ainsi les
empêcher de mettre le fou aux villages qu'ils traversaient » (septembre 1510). CAMPAGNE DE 1514.
Les
Suisses revinrent plus nombreux l'année suivante. Chaumont
d'Amboise était mort[5], et le nouveau vice-roi du
Milanais était un prince de 21 ans, Gaston de Foix, duc de Nemours. Ce
neveu de Louis XII avait fait glorieusement ses premières armes[6] sous Louis d'Ars et Bayard
pendant la campagne de printemps, où Trivulce avait dispersé devant Bologne (22 mai 1511) l'armée pontificale et ses
auxiliaires vénitiens[7]. Les
16.000 Suisses, venus en novembre de Bellinzona à Varèse, gagnèrent mal les
20.000 ducats que Jules II leur avait envoyés pour les décider à ce nouveau
voyage. Suivis
à petite distance, jusqu'aux portes de Milan, par les 500 lances et les 3.000
fantassins de Gaston de Foix, ils n'osèrent pas se hasarder loin de leurs
frontières pour gagner les plaines, de peur qu'en laissant derrière eux les
villes fortifiées, on ne leur coupât la retraite, une fois qu'ils se seraient
engagés on rase campagne. «
Bientôt rebutés de cette guerre sans profit, ils retournèrent brusquement
chez eux, sans avoir pris une place ni livré un combat[8]. » Ils
avaient compris que leur solide infanterie de ligne ne pouvait se passer ni
de gendarmerie, ni d'artillerie, ni de troupes légères pour tenir la
campagne, et que la réunion des éléments tactiques était la cause principale
des victoires qu'ils avaient gagnées sous les bannières françaises. Les
Suisses mis hors de cause, Gaston de Foix avait encore à défendre la
Lombardie contre les Vénitiens et les Espagnols, quo Jules II avait fait
entrer dans la Sainte ligue. Bologne
était assiégé par le vice-roi de Naples don Ramon de Cardona et par Pedro
Navarro[9], qui, de pauvre aventurier,
était devenu amiral de Castille et capitaine général de l'infanterie
espagnole. Le
jeune prince, malgré une tempête de neige, se porta au secours de la ville
par une rapide marche de nuit et y entra, le 5 février 1512, avec 1.300
lances et 15.000 fantassins. Les
Espagnols levèrent le siège ; mais, en même temps, Gaston de Foix apprenait
que Brescia venait d'être enlevée à son gouverneur, Jacques du Lude, par un
hardi coup de main du provéditeur Andrea Gritti, et que la garnison française
était assiégée dans le château[10]. Le duc
de Nemours se mit en chemin si diligemment qu'un chevaucheur, sur un courtaud
de cent écus, n'eût pas parcouru plus de pays que le duc, avec toute son
armée. Il fit
30 milles par jour, bien qu'on fût à la mi-février, et devança, aux environs
de Valeggio, un renfort de 400 hommes d'armes et de 4.000 piétons, que la
Seigneurie envoyait à son provéditeur. Bayard
et Théligny conduisaient la pointe d'avant-garde. Le bon
chevalier, ayant eu la fièvre toute la nuit, chevauchait sans armure, vêtu
d'une robe de velours noir ; mais, quand il vit qu'il tallait combattre, il
mit par-dessus sa robe le halecret d'un aventurier et, bien que la grosse
troupe de l'avant-garde[11] fût encore loin, il chargea les
Italiens, qui avaient mis 5 ou 6 pièces en batterie et tué l'enseigne de la
compagnie Théligny. « Il
y eut dure et âpre rencontre qui dura un quart d'heure toujours combattant. » Un
renfort étant survenu à Bayard, les hommes d'armes italiens tournèrent bride,
en abandonnant leur artillerie et leurs gens de pied. Gaston
de Foix courut au château de Brescia pour promettre à. Jacques du Lude une
prompte revanche. Son
armée campa sur les rampes du château, en face de la citadelle et se prépara
joyeusement à l'attaque du lendemain. L'ASSAUT DE BRESCIA (17 février 1512).
Le 17
février au matin, Gaston de Foix, après avoir pris conseil de ses capitaines,
forma ses 12.000 hommes en colonnes d'assaut. « Le
seigneur de Molard conduisait la première pointe composée de ses gens
de pied ; devant lui, les enfants perdus du capitaine Herigoye devaient
engager l'escarmouche. » Le gros
d'avant-garde se composait des 2.000 lansquenets du capitaine Jacob
Demps. A la
bataille étaient les 7.000 piétons qui restaient, sous le commandement de
Bonnet, Maugiron et du bâtard de Clèves. Le duc
de Nemours et le grand sénéchal de Normandie, Louis de Brézé, flanquaient
cette bataille avec les gentilshommes de la maison du roi et la plus grosse
force de la gendarmerie ; tous étaient à pied, l'armet en tête et la cuirasse
au dos. Yves
d'Alègre, avec 300 cavaliers, garda la porte Saint-Jean, la seule que les
Vénitiens n'eussent pas murée. Sur le
conseil de Bayard, on flanqua également les aventuriers de la pointe de 150
hommes, d'armes que le bon chevalier voulut conduire en personne. — « Je
suis plus qu'assuré, dit-il, que Monseigneur de Molard et tous les gens de
bien qui sont avec lui ne reculeront pas ; mais si les Vénitiens ont, comme
je le crois, quelques gens d'étoffe bien connaissant la guerre, c'est à la
pointe qu'ils les mettront, et pareillement leurs hacquebutiers. Or, en de
telles affaires, il faut, s'il est possible, ne jamais reculer. Si,
d'aventure, les gens de pied étaient repoussés sans être soutenus de
gendarmerie, il y pourrait avoir gros désordre. Les hommes d'armes, dans
leurs armures, supporteront bien mieux les coups d'hacquebute que les gens de
pied qui sont nus[12]. » Ces
dispositions prises, le trompette du duc de Nemours alla sommer Brescia de se
rendre[13]. Andréa
Gritti répondit que la ville était de la Seigneurie, et qu'à la Seigneurie
elle resterait. — «
Alors, messeigneurs, dit Gaston de Foix à ses capitaines, nous n'avons plus
qu'à bien faire et à nous montrer gentils compagnons. Marchons, au nom de
Dieu et de monseigneur Saint-Denis ! » «
Aussitôt tambourins, trompettes et clairons sonnèrent l'assaut et l'alarme,
si impétueusement qu'aux couards les cheveux dressaient en la tête, et aux
hardis le cœur croissait au ventre. «
Molard et Hérigoye se portèrent en avant ; ils avaient sur leur aile le
gentil chevalier sans peur et sans reproche avec sa compagnie. « Ils
approchèrent du premier rempart, derrière lequel les ennemis commençaient à
tirer artillerie et hacquebutes, dru comme mouches. « Il
avait un peu pluviné, et la rampe qui menait du château à la ville était
glissante ; le duc de Nemours, en vrai montagnard béarnais, ôta ses souliers
de fer et se mit en eschapins de chausses. « Les
capitaines l'imitèrent, et s'en trouvèrent mieux pour marcher à l'assaut. « Cependant
le bon chevalier et le seigneur de Mo-lard combattaient furieusement au
rempart, merveilleusement défendu par Andréa Gritti. Les
Vénitiens fléchirent un peu ; Bayard entra le premier dans la ville, gagna le
premier fort[14] avec un millier d'hommes, et il
poursuivait les fuyards, lorsqu'il reçut dans le haut de la cuisse un si
grand coup de pique que le fer y demeura avec un bout du Mt. « Le
sang sortait en abondance ; il lui fallut, pour ne pas mourir là sans
confession, sortir de la foule avec deux de ses archers, lesquels lui
étanchèrent sa plaie, au mieux qu'ils purent, avec leurs chemises, qu'ils
déchirèrent et rompirent pour ce faire. « Le
pauvre seigneur de Molard pleura amèrement la perte de son ami ; mais d'abord
il songea à le venger. Il poussa devant lui, comme un lion furieux, et le bon
duc de Neindurs le suivit avec sa flotte[15] ». « Ce
renfort survenu aux assaillants obligea les Vénitiens à abandonner la
citadelle ; ils se retirèrent vers la ville, sans avoir eu le temps de lever
le pont. Ils entrèrent pêle-mêle sur la grande place, où se tenait toute leur
force, gendarmerie et chevau-légers à cheval, avec les gens de pied en
bataille bien ordonnée. « Les
lansquenets et les aventuriers français se montrèrent gentils compagnons à
l'attaque de la place. « Le
capitaine Bonnet se porta en avant de sa troupe de la longueur d'une pique,
et marcha droit aux ennemis ; il fut très bien suivi. « Le
combat dura plus d'une demi-heure. Les citadins de Brescia et leurs femmes,
en jetant par les fenêtres pierres, gros carreaux et eau bouillante,
endommagèrent les Français, plus que ne firent les gens de guerre. « A la
fin cependant, les Vénitiens furent défaits. 7 ou 8.000 s'étaient endormis
sur la grande place pour ne plus se réveiller ; les autres s'enfuirent à
travers les rues, mais ils trouvèrent toutes les issues gardées et on ne leur
fit pas de quartier. «
Andréa Gritti et le comte Louis d'Adnogadre„ avec les gens de cheval,
voulurent s'échapper par. la porte Saint-Jean, et ils en firent baisser le
pont ; mais, à la sortie, ils furent assaillis par les 300 lances d'Yves
d'Alegre, qui les portèrent par terre pour la plupart. « Nul
n'échappa des Vénitiens, qu'il ne fût mort ou pris ; les Français n'avaient
pas perdu 50 hommes. « Quand
il n'y eut plus à qui combattre, chacun se mit au pillage parmi les maisons.
Il y eut de grosses pitiés, car en de telles affaires il se trouve toujours
des méchants[16]. « On
estima le butin à 3 millions d'écus. La prise de Brescia[17] fut en Italie la ruine des
Français, car ils y avaient tant gagné que la plupart abandonnèrent Farinée
et s'en retournèrent en leur pays. On aurait eu bon besoin de tous ces
déserteurs à la journée de Ravenne. » L'ARMÉE ESPAGNOLE
Pendant
le siège de Brescia, les troupes pontificales s'étaient retirées à Imola ; de
là, elles donnaient la main à l'armée espagnole concentrée à Forli. Celle-ci,
fidèle au système de guerre défensive qui avait si bien réussi à Gonsalve de
Cordoue pendant la campagne de 1502, se dérobait à un engagement décisif. Gaston
de Foix s'avisa, pour décider les capitaines espagnols à combattre, d'aller
mettre le siège devant Ravenne, la vieille ville pontificale que le
Saint-Siège avait reçue de Pépin le Bref en 751. Il
établit son camp entre deux petites rivières, le Ronco et le Mantone, dont le
confluent forme le port de Ravenne, et il donna à cette place importante un
assaut qui fut repoussé. Au
bruit du canon de Ravenne, Ramon de Cardona, vice-roi de Naples, réunit en
une seule colonne les troupes d'Imola et de Forli, et, le 9 avril, il marcha
au secours de la place, avec 4.400 lances, 1.000 chevau-légers, 12.000
fantassins et une nombreuse artillerie. Il
s'arrêta à trois milles de Ravenne et prit position sur la rive droite du
Ronco, en avant du confluent de cette rivière dans le Mantone. Dans la pensée
du vice-roi de Naples, le voisinage de l'armée espagnole devait suffire pour
empêcher Gaston de Foix de donner un nouvel assaut à Ravenne ; il employa, en
conséquence, le reste de la journée du 9 avril et la nuit toute entière à
entourer le front de bandière de son camp d'un fossé large et profond. Le
remblai formait un long épaulement, derrière lequel il abrita son artillerie. RECONNAISSANCE OFFENSIVE DE CAVALERIE.
Gaston
de Foix avait de graves raisons pour brusquer l'attaque de la position
ennemie : il manquait de vivres[18] ; des galères vénitiennes,
croisant sur la côte, barraient le Pô et interceptaient les convois qui
venaient par eau de Ferrare. Louis XII, menacé d'une invasion anglaise,
croyait qu'une bataille décisive, gagnée en Italie, lui permettrait de
traiter à de bonnes conditions avec le Pape, et il envoyait courrier sur
courrier à son neveu pour lui ordonner de combattre. Enfin, les 2.000
lansquenets des bandes noires[19], les seuls qui n'eussent pas
déserté après l'assaut de Brescia, l'élite de l'infanterie française, étaient
rappelés par Maximilien. Le meilleur de leurs capitaines, Jacob Demps, venait
de montrer à Bayard une lettre impériale, qui lui ordonnait d'abandonner, sur
le champ, les enseignes françaises ; en noble et loyal frère d'armes, Demps
consentait à ne publier cette lettre qu'après la bataille, si l'on se battait
le lendemain. Le
jeune général réunit son conseil de guerre ; Lautrec, La Palice, Brézé,
Crussol et la plupart des capitaines se tinrent à l'opinion de Bayard, qui
voulait qu'on donnât la bataille. Le bon
chevalier fut chargé de faire la reconnaissance de la position ennemie[20]. Il y
avait une telle émulation de vaillance entre les capitaines français, que le
lieutenant de la compagnie du duc de Nemours, le baron Roger de Béarn[21], « aventureux chevalier et
toujours prêt à l'escarmouche, » résolut, sans en rien dire, de devancer
Bayard dans le camp du Ronco. Au petit jour, il alla, avec une cinquantaine
de lances, « dresser une chaude alarme aux Espagnols. » Ceux-ci
faisaient bonne garde. Deux ou trois coups de canon[22] arrêtèrent les Français devant
le fossé, et 120 armures de fer, espagnoles ou napolitaines, les chargeant à
la fois, les obligèrent à reculer au pas, puis au trot, puis au galop. Heureusement,
la compagnie Bayard arriva à temps, pour secourir le baron de Béarn. Le bon
chevalier avait divisé ses gens en 3 bandes, qui marchaient à un jet d'arc
l'une de l'autre, conformément aux instructions données la veille. Son
guidon, le bâtard du Fay, avec 50 archers à cheval (pointe), avait passé le Mantone
au-dessous de l'artillerie des Espagnols ; il avait pour mission de « faire
l'alarme dans le camp ennemi le plus avant qu'il pourrait. 3> Son
lieutenant, le capitaine Pierrepont, suivait du Fay avec 30 hommes d'armes et
le reste des archers (Tête). Bayard
conduisait le gros de la compagnie, qui marchait sous les enseignes
(lu gentil duc de Lorraine. Du Fay
s'arrêta pour rallier les gens d'armes du baron de Béarn et fit prévenir
Bayard, qui lui manda incontinent de se replier sur Pierrepont. Le bon
chevalier s'avança lui-même au galop, à la tête du 3e échelon, pour mettre
toute sa compagnie ensemble. «
Avant, compagnons secourons nos gens ! » criait-il. La
cavalerie espagnole et napolitaine avait passé le Mantoue à la suite des
Français. Bayard
la chargea impétueusement. « Dès
la première pointe, il fut porté par terre cinq ou six Espagnols ; toutefois
les autres se mirent en défense très honnêtement ; mais, à la fin, ils
tournèrent le dos et galopèrent droit au Mantone, qu'ils repassèrent en
grande diligence. «
L'alarme était déjà dans leur camp ; de sorte que tout s'était déjà formé en
bataille, gens de pied et gens de cheval. Nonobstant,
le bon chevalier les mena, battant et chassant, bien au-delà dudit camp, où
lui et les siens firent merveilles d'armes, car ils abattirent tentes et
pavillons et poussèrent par terre ce qu'ils trouvèrent[23]. » Une
troupe de 2 ou 300 hommes d'armes ennemis, qui venait sur son flanc pour le
tourner, obligea Bayard à la retraite ; mais sa reconnaissance offensive
avait' réussi, puisqu'elle avait obligé les Espagnols à se former en bataille
et à montrer leurs dispositions. On se
prépara activement, de part et d'autre, à la bataille du lendemain : Gaston
de Foix, assisté de ses principaux capitaines, régla minutieusement l'ordre
de bataille de ses troupes, en indiquant à chacune d'elles son emplacement et
son rôle. Ravenne (11 avril 1512).
Le jour
de Pâques, (le grand matin, les lansquenets franchirent en bon ordre le pont
du Mantone. Les
aventuriers français devaient les suivre. « Mais le gentil seigneur de Molart
dit à ses rustres : — «
Comment ! compagnons, nous sera-t-il reproché que les lansquenets aient passé
plus tôt que nous du côté de l'ennemi. J'aimerais mieux perdre un œil pour
mon compte ! » « Et
tout chaussé et vêtu, il se mit au beau gué dedans l'eau, et ses gens après ;
et les rustres firent si bonne diligence, qu'ils furent de l'autre côté de la
rivière avant les lansquenets. «
L'artillerie put ainsi passer le pont plus tôt, et se placer devant les gens
de pied[24], qui tantôt se mirent en
bataille ; après, passa l'avant-garde des gens de cheval, et puis la bataille[25]. » L'armée
française se composait de L600 lances, de 18.000 hommes de pied et de
l'artillerie du duc de Ferrare, la plus perfectionnée de l'Europe. Gaston de
Foix disposa ; ses troupes en croissant, pour envelopper les lignes ennemies
tracées en demi-cercle. L'aile
droite, appuyée au Ronco, était commandée par Louis de Brézé et par le duc de
Ferrare ; elle se composait de 700 lances et de 2.060 lansquenets. 8.000
Français, des bandes de Picardie et de Gascogne, et 5.000 piétons italiens,
conduits par un cadet de la maison de Mantoue, formaient le corps de
bataille. Trivulce
était à l'aile gauche avec 3.000 chevau-légers et les rustres du
capitaine Molard. Le
maréchal de La Palice, avec l'élite de la gendarmerie de France, formait la
réserve, en arrière de l'aile droite. Sur la
rive gauche du Ronco, Yves d'Alègre et 400 lances tenaient en respect la
garnison de Ravenne ; le capitaine Paris, avec 1.000 Écossais, observait le
cours du Mantone. Avant
d'engager l'action, Gaston de Foix parcourut les rangs suivi d'une brillante
escorte de jeune noblesse, en priant chacun « de bien faire pour l'amour de
sa dame. » C'était
Pedro Navarro, tacticien consommé autant qu'ingénieur habile, qui avait rangé
l'armée ennemie en arrière des retranchements. L'aile
gauche, opposée à l'aile droite française et appuyée comme elle au Ronco,
se composait des 800 hommes d'armes et des 6.000 fantassins de l'armée
pontificale, sous Fabrice Colonna ; Le
vice-roi de Naples, Cardona, se tenait au centre, avec 600 lances et
4.000 fantassins espagnols ; A l'aile
droite, 4.000 chevau-légers et les condottieri napolitains, sous le
marquis de Pescaire ; Une réserve
de 400 lances et de 4.000 fantassins espagnols, sous Carvajal, formait la
deuxième ligne en arrière du centre. L'artillerie
des deux armées était répartie sur le front de l'infanterie. Les gros canons
napolitains étaient placés derrière le retranchement ; mais Pedro Navarro,
afin de pouvoir transporter l'artillerie légère d'un point à un autre de la
ligne de bataille, avait monté 20 coulevrines et 200 grosses hacquebutes à
croc sur des chariots, cuirassés et hérissés d'épieux à la façon des chars de
guerre des anciens. La
bataille commença par une violente canonnade. Pendant trois heures, les gens
de pied français, qui s'étaient avancés à découvert jusqu'à deux jets de
pierre du camp ennemi, tinrent à honneur de rester debout sous le feu ; ils
furent très maltraités. Tous leurs capitaines s'étant mis au premier rang, 38
sur 40 restèrent sur la place. M. de
Molard, « vieux routier aux guerres d'Italie, qui avait charge de 2.000
hommes de pied braves et vaillants », et Jacob Demps furent emportés par le
même boulet, pendant qu'ils trinquaient ensemble devant l'ennemi. Le duc
de Ferrare eut alors une inspiration tactique qui décida du gain de la
bataille. Comme l'aile gauche française débordait les retranchements ennemis,
il porta vers la pointe du croissant quelques coulevrines, et prit, à la
fois, d'écharpe ou à revers, l'intérieur des retranchements, les batteries et
les masses profondes de l'infanterie espagnole, que Pedro Navarro, son chef,
avait maintenues jusque-là couchées à plat ventre. L'armée
du pape faisait mauvaise figure sous le canon ; Fabrice Colonna fit combler
le fossé qui couvrait son front, et marcha au-devant de l'aile droite
française, en entraînant la gendarmerie de Cardona et de Carvajal. Cette
cavalerie fut aussitôt chargée par la gendarmerie française, conduite par
Gaston de Foix en personne. Au même
moment, les lansquenets, les bandes de Picardie et les Gascons s'élançaient à
l'attaque du retranchement ; mais Pedro Navarro, faisant lever brusquement
ses Espagnols, les lança contre les assaillants. La
mêlée devint générale ; elle fut courte. La
cavalerie espagnole et italienne, culbutée, prit la fuite, à l'exemple du
vice-roi de Naples[26]. L'infanterie
de Colonna, attaquée en flanc par la réserve de 400 lances de La Palice, se
débanda ; son chef fut pris. On
n'eut pas si bon marché de l'infanterie espagnole. Combattant, à la manière
des Romains, avec l'épée et le bouclier, elle avait réussi à rompre la
phalange des lansquenets, et elle avait mis en désordre les bandes de
Picardie et les hacquebutiers gascons, lorsque la gendarmerie française, «
accourant à la rescousse de l'infanterie, » obligea les Espagnols à se
replier sur leur camp retranché[27]. Là,
ceux-ci firent tête de nouveau ; les piquiers de Pedro Navarro s'entassèrent
dans les passages ménagés dans le retranchement, et les arquebusiers
garnirent le parapet. Lansquenets, Picards et Gascons se ruèrent à l'assaut ;
mais tous leurs efforts semblaient impuissants, lorsqu'un capitaine de
lansquenets, Fabian, prenant sa pique par le travers et l'élevant à deux
mains au-dessus des piques espagnoles, en rabattit brusquement quelques-unes
et fit une étroite trouée, où les Français s'élancèrent en passant sur le
corps du héros. Une
lutte acharnée main à main, s'engagea entre les deux infanteries d'élite.
Mais la gendarmerie française avait tourné les retranchements, et déjà elle
chargeait la queue des bataillons de Navarro ; lui-même fut pris. Alors
les Espagnols vaincus se rallièrent, reformèrent leurs bataillons décimés et
battirent fièrement eu retraite le long de la chaussée étroite du Ronco. De
distance en distance, ils s'arrêtaient pour tirer leurs arquebuses et les
recharger, faisant tourner le dos aux piétons français débandés qui les
approchaient de trop près. Gaston
de Foix, couvert de sang, recevait les rapports de ses officiers[28], lorsqu'un de ses archers
d'ordonnance vint lui dire que 2.000 gens de pied ennemis avaient échappé. Aussitôt
le jeune prince s'élança, à peine suivi, à leur poursuite. Entouré par les
Espagnols, désarçonné et jeté dans un fossé, il se releva l'épée au poing, et
se défendit « comme Roland à Roncevaux. » Malgré
les prières du maréchal de Lautrec, son cousin, qui criait aux Espagnols : — «
C'est le frère de votre reine ! » Gaston
de Foix fut percé de plus de vingt coups d'épée et de pique. « Il
mourut à vingt-trois ans, déjà couvert d'une gloire immortelle ; et l'on peut
dire qu'il fut grand capitaine avant d'avoir été soldat[29]. » Après
Alexandre et Gaston de Foix, il n'y a, dans l'histoire des peuples, que le
grand Condé et Napoléon qui aient mérité un pareil éloge. ARTILLERIE LÉGÈRE.
Ainsi,
depuis Fornoue, où le canon n'avait pas tué 10 hommes, l'artillerie avait
pris, peu à peu, sur le champ de bataille le rôle prépondérant. Pour
elle, Ravenne est une date mémorable, car c'est la première victoire qu'on
ait due aux batteries légères. Pedro
Navarro comprenait si bien tout le parti qu'on pouvait tirer de l'artillerie
en la rendant mobile, qu'il avait disposé ses fauconneaux sur des chariots
blindés pour les lancer dans la mêlée. Les
capitaines français donnèrent à leurs adversaires un nouvel exemple de
bravoure, en restant debout et impassibles sous le canon. Ce sera pour
eux un point d'honneur pendant trois siècles et demi, jusqu'aux désastres de
1870 ; depuis, un règlement formel leur ordonne de faire coucher les hommes
sous le feu de l'artillerie. Cette
fois encore la gendarmerie française s'est montrée brillante, audacieuse,
irrésistible ; elle fera mieux encore à Marignan ; mais le canon et
l'arquebuse ont ouvert dans ses rangs des brèches irréparables : ce sont les
dernières prouesses de la lance chevaleresque. — «
Dieu nous garde de remporter jamais pareille victoire ! s'écria Louis XII en
lisant le rapport de La Palice. Je voudrais ne plus avoir un pouce de terre
en Italie et pouvoir, à ce prix, rendre la vie à mon cher neveu et à tous les
braves qui sont morts avec lui ! » Une
défaite n'aurait pas eu de plus funestes conséquences. Le
pape, au lieu de traiter avec les Français, redoubla contre eux de haine et
de colère ; il obtint de nouveau l'intervention des Suisses, qui donnèrent à
l'armée de Venise la cohésion qui lui manquait. La
Palice fut obligé d'évacuer le Milanais, et le fils de Ludovic le More,
Maximilien Sforza, recouvra la couronne ducale que son père avait perdue. L'ANNÉE 1513.
La Trémoille
prit, au mois de mai 1513, le commandement de l'armée d'Italie. La campagne
débuta par des succès : Alexandrie, Verceil et Pavie furent repris sans coup
férir. A
l'approche des Français, Maximilien Sforza abandonna Milan, et, comme son
père, il s'enferma dans Novare avec 10.000 Suisses. La
Trémoille vint l'y assiéger, le juin ; il avait 1.200 lances, 800 chevau-légers,
6.000 lansquenets, autant d'aventuriers français et gascons et plus de 100
pièces d'artillerie. C'était
renouveler l'entreprise qui avait si bien réussi, en 1500, contre Ludovic le
More. Mais
les Suisses, cette fois, ne songèrent pas à, trahir, et l'on n'essaya pas de
les acheter. Ils avaient devant eux leurs rivaux détestés, les lansquenets
allemands, qui leur faisaient concurrence dans le métier de mercenaires, et
que Louis XII leur avait préférés. Aussi, pour montrer au roi de France
combien il avait perdu au change, ils tentèrent, dans la nuit du 5 au 6 juin,
une attaque audacieuse contre le camp français. Novare (6 juin 1513).
La Trémoille
avait été prévenu par ses coureurs albanais qu'un renfort de 5.000 Suisses
était déjà entré dans Novare et qu'une nouvelle colonne importante y était
attendue. Le
général français crut prudent de lever le siège ; mais, sur l'avis de
Trivulce, il fit la faute d'établir son camp devant Trécate, à 3 milles de
Novare, sur un terrain boisé, marécageux et coupé de canaux qui gênaient les
communications en empêchant les manœuvres de la cavalerie. « L'armée,
très fatiguée par la chaleur, s'était logée assez tard. Monsieur de La
Trémoille avait dit, le soir, aux capitaines, qu'ils pouvaient dormir
sûrement et faire bonne chère, parce que les Suisses, n'ayant pas tous leurs
gens ensemble, n'étaient pas encore prêts à combattre. «
Toutefois, vers une heure du matin, les Suisses vinrent, à l'ombre du petit
bois qui tenait au quartier des lansquenets, rebouter le guet des aventuriers
français jusqu'au logis de M. de La Trémoille. « Celui-ci
eut, à grand'peine, le loisir de se lever et de monter à cheval à demi-armé,
car les Français et les Suisses étaient déjà pêle-mêle contre son logis. «
L'alarme fut grande au camp ; la gendarmerie monta à cheval et se forma en
désordre, pendant que les Suisses se renforçaient. « Leur
point d'attaque était bien choisi, car en cas d'échec ils pouvaient se
retirer le long du petit bois jusqu'à Novare, sans être inquiétés par les
gens de cheval. » Les
Suisses marchaient en deux colonnes. L'une,
pour gagner l'artillerie, devait attaquer les lansquenets qui la gardaient ;
l'autre devait disperser les aventuriers français, puis faire irruption dans
le quartier de la gendarmerie, afin de l'empêcher de venir à la rescousse
des lansquenets. Les enfants
perclus de la première colonne suisse engagèrent l'attaque, main à main,
avec les lansquenets ; mais Robert de la Marli, seigneur de Sedan, les
chargea avec 300 hommes d'armes et les mit en fuite. Les
lansquenets, « qui étaient à peine 5.000 sains et en point de combattre »,
soutinrent bravement l'attaque du gros de la colonne suisse. Leurs
800 hacquebutiers firent merveilleusement leur devoir ; et ces deux
infanteries d'élite, qui avaient le même armement, la même tactique et le
même orgueil militaire, ne tardèrent pas à s'attaquer corps à corps et à se
confondre dans une terrible mêlée à l'arme blanche[30]. La
deuxième colonne suisse mit en fuite, presque sans combat, les aventuriers
français et les hacquebutiers gascons. Les
lansquenets ne furent vaincus qu'après deux heures d'une lutte acharnée, dans
laquelle leur capitaine général, le sire de Fleurange, reçut 46 blessures[31] ; « mais la fleur des Suisses y
demeura, et plus de Suisses que de lansquenets. » L'ennemi,
maître de l'artillerie, la tourna contre le camp français : la première
décharge fut le signal de la déroute. La
gendarmerie française, formée en carré sur ce terrain inaccessible, ne
pouvait charger ni à droite ni à gauche, sans écraser son infanterie mélangée
avec les assaillants. Entourée, acculée, labourée par ses propres boulets,
elle se mit en retraite dans la direction de Verceil. Ce fut
un désastre irréparable, à la façon de Granson et de Morat. L'Italie
acclama les Suisses comme ses libérateurs, et un soulèvement général des
Lombards rejeta les Français au-delà des Alpes. INVASION DE LA FRANCE (1513).
La Trémoille
avait été rappelé en toute hâte dans son gouvernement de Bourgogne menacé par
l'invasion. L'empereur
Maximilien, le roi d'Angleterre Henry VIII et le roi d'Espagne s'étaient
coalisés pour attaquer les frontières françaises au nord et au midi. Au
nord, l'objectif était l'Artois ; c'était la Navarre au sud. L'empereur
avait donné rendez-vous au roi d'Angleterre devant cette place de Thérouanne
qu'il n'avait pas su prendre, en 1469, après sa victoire de Guinegatte. C'était,
pour nos ennemis, l'année des revanches. L'armée
française de Picardie, réunie à Blangi-en-Ternois sous le commandement du
sire do Pionnes, du duc de Longueville et du maréchal de La Palice, reçut
l'ordre de ravitailler Thérouanne, coûte que coûte, sans engager toutefois
une bataille inégale avec les 40.000 hommes de l'armée de siège. La Journée des Éperons[32] (16 août 1313).
Il fut
conclu que toute la gendarmerie dresserait une alarme au camp ennemi, pendant
que les Albanais iraient, au galop de leurs chevaux, jeter des vivres dans
Thérouanne. Le roi
d'Angleterre fut averti de ce projet par ses espions ; d'autant qu'il y en
avait alors de doubles, qui servaient le parti adverse en feignant d'être
bons Français. Le 16
août 1513, les capitaines du roi de France montèrent à cheval avec leurs gens
d'armes. Dès le
point du jour, le roi d'Angleterre avait fait mettre au haut d'un tertre 10
ou 12.000 archers anglais et 4 ou 5.000 lansquenets, avec 8 ou 10 pièces
d'artillerie, pour couper le chemin à la gendarmerie française quand elle
aurait passé outre. Par devant, il avait ordonné tous les gens de cheval
d'Angleterre, de Bourgogne et de Hainaut pour assaillir cette gendarmerie. Il est
important de rapporter une chose que peu de gens ont sue, et qui est cause
qu'on a accusé, à grand tort, de lâcheté les gentilshommes de France : c'est
que les capitaines avaient déclaré à leurs gens d'armes que cette course
n'avait d'autre but que de ravitailler la garnison de Thérouanne, et qu'il ne
s'agissait aucunement de combattre. En cas
de rencontre d'une troupe ennemie, on devait, pour ne rien hasarder, revenir
sur ses pas en passant, si l'on était pressé, du pas au trot et du trot au
galop. « Quand
les Français furent à près d'une lieue de Thérouanne, l'escarmouche commença
forte et rude. La gendarmerie fit très bien son devoir, jusqu'au moment où
elle vit derrière elle les deux bandes de gens de pied anglais et allemands
descendre de la colline d'Enguinegatte pour les enclore. «
Aussitôt les trompettes sonnèrent la retraite, et les gens d'armes, suivant
la leçon de leurs capitaines, se mirent, le grand pas, au retour. Bientôt ils
furent pressés, et passèrent au trot, puis au grand galop ; si bien que les
premiers vinrent se jeter dans les batailles du seigneur de La Palice et du
duc de Longueville, en si grande fureur qu'ils mirent toute l'armée en
désordre[33]. « Les
capitaines avaient beau crier : — «
Tourne, homme d'armes ! Tourne, ce n'est rien ! » «
Chacun tâchait de rejoindre le camp de Blangi, où étaient demeurés
l'artillerie et les gens de pied. Cependant
Bayard, entraîné dans la déroute, « retournait sur les ennemis menu et
souvent avec une quinzaine d'hommes d'armes. » Il
essaya de défendre un petit pont où deux hommes à, cheval pouvaient à peine
passer de front, et il envoya un archer à La Palice pour le prévenir qu'il
allait essayer d'y arrêter l'ennemi pendant une demi-heure, afin de laisser
au reste de l'armée le temps de se former en bataille. Mais
deux cents chevaux bourguignons passèrent le cours d'eau à quelque distance
et vinrent l'assaillir par derrière. Forcé
de se rendre, Bayard songea à appliquer le précepte de guerre qu'il se
plaisait à répéter : « Un
par fait chevalier doit faire assaut de levrier, défense de sanglier et fuite
de loup. » Il
aperçut, assis sous un petit bouquet d'arbres, un gentilhomme anglais bien en
ordre, qui, exténué par la chaleur, avait ôté son armet et se reposait, sans
daigner s'amuser aux prisonniers. Il
piqua droit sur lui et lui vint mettre son épée sous la gorge, en lui criant
: — «
Rends-toi, homme d'armes, ou tu es mort ! Le
gentilhomme bien ébahi eut peur de mourir et dit : — « Je me
rends, puisque je suis pris, mais qui êtes-vous donc ! — « Je
suis, répondit le bon chevalier, le capitaine Bayard et je me rends à vous.
Emmenez-moi, si c'est votre bon plaisir, voici mon épée ; mais ayez la
courtoisie de me la rendre, si nous rencontrons en chemin des gens qui aient
envie de nous tuer. » Le
gentilhomme le lui promit et tint parole, car en rentrant au camp de
l'Empereur, il fallut jouer du couteau contre certains anglais qui voulaient
égorger tous les prisonniers[34]. Ce bon
tour de Bayard n'empêcha pas le peuple de France d'appeler lièvres armés
les nobles hommes d'armes, qui avaient tourné le dos devant l'ennemi à la
journée des éperons. MORT DE LOUIS XII.
Thérouanne
fut pris. Les Suisses descendirent en Bourgogne et menacèrent Dijon. Le bon
roi Louis ne trouva de plus sûr moyen, pour arrêter cette triple invasion,
que d'acheter la paix avec les beaux deniers, dont il était trop économe au
dire des courtisans et des clercs de la basoche. Louis
XII, las de la guerre, ne songeait plus qu'à en réparer les maux, lorsque la
mort vint le surprendre, quelques mois après son mariage avec une jeune sœur
du roi d'Angleterre (1er janvier 1515). Le
peuple et l'armée le pleurèrent : Le peuple, « parce qu'il avait été, en son vivant, un bon roi, sage et vertueux, qui ne l'avait foulé que par contrainte[35], et l'armée, parce que c'était un gentil prince, lequel avait fait, en son temps, beaucoup de belles choses, où pour la plupart il était en personne »[36]. |
[1]
« Comme les Grecs, les Suisses combattaient mal sur un terrain coupé ; la
guerre d'escarmouche leur répugnait, et ils se refusaient à prendre part aux
sièges et aux assauts. Ils comprenaient si bien que l'appui de la cavalerie et
du canon leur était indispensable, qu'ils ne voulaient pas marcher à l'ennemi
sans avoir à leurs côtés la gendarmerie française et qu'ils s'imposaient comme
soutiens et gardiens de l'artillerie.
« D'ailleurs, âpres au gain, les Suisses ne perdaient
jamais une occasion de réclamer l'arriéré de leur solde ou d'en demander le
double quand ils se savaient indispensables : la guerre n'était pour eux qu'un
métier plus lucratif que les autres. » (Folard.)
[2]
« Gentil prince, homme de guerre de bon entendement et hardi, qui prenait
tout son passe-temps et exercice à fondre de l'artillerie, à réparer et à
fortifier ses places. » (Fleurange.)
[3]
Machiavel.
[4]
Loyal Serviteur, chap. L.
[5]
11 mars 1511.
[6]
Gaston de Foix était fils de Jean de Foix, vicomte de Narbonne et d'Etampes, et
de Marie d'Orléans, sœur de Louis XII.
« Il se déroba au roi, emmenant avec lui le prince
de Talmont, fils de Louis de la Trémoille, pour aller à Milan, où le seigneur
de Chaumont était lieutenant général. Le roi et Louis de Trémoïlle feignirent
d'être courroucés de ce que les deux jeunes princes s'en étaient allés sans
leur congé, mais ils leur envoyèrent or et argent avec tout ce qui était
nécessaire. » (Jean Bouchet).
[7]
Trivulce avait des intelligences dans la Bologne et voulait y entrer. Le duc
d'Urbin, général de Jules II, prit position à Casalecchio, à 3 milles de la
ville, entre le Reno et le canal ; mais son armée se débanda sans attendre
l'attaque des Français.
« Jamais on ne vit si grosse pitié de camp ; car tout
le bagage y demeura, avec l'artillerie (15 pièces de gros canon), les tentes et
les pavillons. Il y avait tel Français qui, à lui seul, amenait 5 ou 6 gens
d'armes du pape, ses prisonniers. Un nommé La Ranime, qui avait une jambe de
bois, en conduisait trois liés ensemble » (Le Loyal Serviteur).
« Les troupes vénitiennes, commandées par Romazotti, et
qui étaient campées plus loin sur le mont Saint-Luc, se retirèrent en Romagne
par les montagnes » (Guicciardini, Livre IX, Chap. LXVI).
[8]
Machiavel.
[9]
« Petit homme maigre du Val de Bancal, qui avait fait beaucoup de belles
choses sur les Mores d'Espagne et au royaume de Naples : ingénieux pour prendre
places et les détendre, il s'entendait aussi pour faire mines et contre-mines.
» (Fleurange.)
[10]
Le provéditeur fit canonner le château à merveille, et il y eut grosse brèche
faite, de plus il fit soudainement dresser deux engins en manière de grue, pour
approcher de la plate-forme, lesquels portaient bien chacun 100 hommes de
front. » (Le Loyal Serviteur.)
Les engins poliorcétiques de l'antiquité et du moyen
âge étaient donc encore employés en 1512.
[11]
Le gros d'avant-garde ; l'expression est encore à peu près la même.
[12]
C'est-à-dire sans armes défensives.
[13]
Remarquons que les trompettes remplissaient souvent le rôle de héraut ; on les
considérait si peu comme des combattants qu'ils n'avaient pas d'armure, et
qu'ils assistaient aux plus rudes mêlées en simples spectateurs.
[14]
La première enceinte.
[15]
Nous nous sommes imposé de rajeunir le texte des chroniques quand il présente
des obscurités qui peuvent embarrasser certains lecteurs, mais nous conservons
tous les vieux mots militaires qui perdraient à être traduits.
[16]
Il suffit de se reporter à la description que Brantôme fait des lansquenets au
service de la France, pour se rendre compte des atrocités qu'ils devaient
commettre dans une ville prise d'assaut :
« Ils étaient, dit-il, pour la plupart, gens de sac et
de corde, méchants garnements échappés de la justice, el surtout, force étaient
marqués de la fleur de lys sur l'épaule, essorillés (mais ils cachaient leurs
oreilles, à dire vrai, par longs cheveux hérissés), avec barbes horribles, pour
se montrer effroyables à leurs ennemis. » (Brantôme, Discours sur les
colonels de l'infanterie française.)
[17]
La noble attitude de Bayard blessé, couvrant ses hôtes de sa protection et
refusant leurs présents, est une description des mœurs chevaleresques qu'il
faut lire toute entière dans le chapitre L du Loyal Serviteur. On peut se
convaincre, par celte lecture, que le sentiment populaire ne s'est pas trompé
en faisant du chevalier sans peur et sans reproche le type idéal de l'honneur
français.
[18]
« Les Français sont venus, cette semaine sainte, avec toute leur armée,
mettre le siège devant Ravenne. Bientôt après l'armée du pape et les Espagnols (Espaingnars),
bien qu'ils ne fussent pas, à beaucoup près, en aussi grand nombre, se mirent
de l'autre côté de la rivière pour secourir la dite cité. Les Vénitiens,
séparés des Espagnols par une autre très grande rivière (le Pô), ôtèrent aux
Français les vivres, qui, pour la plupart, leur venaient de Lombardie ;
tellement que les Français, par nécessité ou autrement, levèrent le siège en
feignant de vouloir se retirer. » (Lettre de Ferry Carondelet à Marguerite
d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas. — Correspondance de Louis XII.
Bruxelles, 1712.)
[19]
On les appelait ainsi à cause de la couleur de leurs enseignes et surtout de la
cruauté avec laquelle ils faisaient la guerre.
[20]
« Je serais d'avis, dit le duc de Nemours à Bayard, s'il vous semble bon (car
depuis longtemps déjà vous connaissez la manière de faire des Espagnols) que
demain matin ils eussent par vous quelqu'escarmouche ; de sorte que vous les
fassiez mettre en bataille et que vous voyez leur contenance. » (Loyal
Serviteur, chap. LIII).
[21]
Brantôme l'appelle le prince de Béarcq. D'après Petitot (Collection des
mémoires relatifs à l'histoire de France), c'était un bâtard de la maison
de Foix, qui était baron de Ravat et vicomte de Conserans.
[22]
« L'un emporta le bras droit d'un fort gaillard gentilhomme appelé Bazillac,
l'autre tua le cheval du seigneur de Bersac, galant homme d'armes de la
compagnie du duc de Nemours. » (Loyal Serviteur.)
[23]
Le Loyal Serviteur, ch. LIII.
[24]
« Les Français passèrent la rivière par ponts jetés de trois côtés, et
prirent assez à la dépourvance les Espaignars qui se mirent incontinent au
point pour combattre ; mais, avant qu'ils pussent être bien en ordre et
conseiller leur fait, ils furent assez offensés de l'artillerie que les
Français avaient placée fort à leur avantage, de trois côtés, au nombre de 80
pièces. » (Lettre de Ferry Carondelet.)
[25]
Loyal Serviteur.
[26]
Il y demeura des deux côtés plus de 23.000 personnes. Les Français, au dire de
tous, y ont perdu autant de gens que les autres ; toutefois ils ont gagné la
bataille, parce que le vice-roy de Naples, don Ramon de Cardona, capitaine
général de l'armée, voyant le grand désarroy et meurtre que faisait la dite
artillerie des Français, ne combattit ontiques, mais s'enfuit avec 500 lances
et 7.000 piétons. » (Lettre de Ferry Carondelet.)
[27]
« Les Suisses et les Espagnols ont une infanterie redoutable qui cependant
a ses défauts : les Espagnols ne tiennent pas contre la cavalerie française, et
les Suisses prennent peur quand ils ont affaire à des fantassins qui rivalisent
avec eux d'opiniâtreté. A Ravenne, quand les gens de pied espagnols, couverts
par leurs boucliers, se jetèrent avec leur agilité ordinaire au milieu des
piques des lansquenets, ils rompirent l'infanterie allemande qui gardait le
même ordre que les Suisses, et ils l'auraient mise en déroute si la gendarmerie
française n'était venue fondre sur eux. » (Machiavel, Le Prince.)
[28]
« La bataille gagnée, M. de Bayard vint au duc de Nemours, qu'il trouva
tout couvert du sang et de la cervelle d'un de ses gendarmes, tué près lui
d'une canonnade.
— « Monseigneur, êtes-vous blessé, lui demanda-t-il ?
— « Non ; mais j'en ai blessé bien d'autres, répondit
le jeune prince.
— « Or, Dieu soit loué, monsieur, dit Bayard ; vous
avez gagné la bataille et demeurez aujourd'hui le plus honoré prince du monde.
Mais ne tirez pas plus avant, et rassemblez votre gendarmerie en ce lieu.
Surtout qu'on ne se mette pas au pillage, car il n'est pas temps. Le capitaine
Louis d'Ars et moi allons après ces fuyants. Pour homme vivant, monsieur, ne
départez point d'ici que nous ne vous venions quérir ou mandions ! »
[29]
Guicciardini.
[30]
« Alors on vit, à la faveur du jour naissant, toutes les vicissitudes et les
horreurs d'un combat également opiniâtre. Quelques-uns pliaient, mais bientôt
ramenés, ils enfonçaient les rangs qui les avaient fait reculer. On s'avançait
de part et d'autre ; on cédait, on gagnait du terrain et les deux partis
faisaient de suprêmes efforts pour résister à la fièvre de l'adversaire. On ne
voyait que des morts et du sang ; tantôt les capitaines combattaient comme
leurs soldats ; tantôt, reprenant le commandement, ils s'empressaient de
pourvoir à tout, de ranimer le courage de leurs gens, de les diriger et de
ramener ceux qui pliaient. » (Guicciardini, liv. XI, chap. XXXIV).
[31]
Ce fut son père, Robert de la Mark, qui le découvrit au milieu des morts ; « il
le mit sur un cheval de bagage et le fit mener avec la gendarmerie qui s'en
allait. » (Fleurange, chap. XXXVII.)
[32]
D'après le Loyal Serviteur, chap. LVII.
[33]
Comme à Azincourt.
[34]
Bayard partagea pendant quatre jours la tente de l'Anglais qui lui fit très
bonne chère. Le cinquième jour, il lui dit :
— « Mon gentilhomme, je voudrais bien être mené
sûrement au camp du roi mon maitre, car il m'ennuie déjà ici.
— » Comment ! dit l'autre, mais nous n'avons pas encore
parlé de votre rançon.
— « Ma rançon ! La vôtre, voulez-vous dire, puisque
vous êtes mon prisonnier. J'ai reçu votre foi, et, si je me suis rendu à vous,
c'était pour sauver ma vie et non autrement.
L'Anglais se récria.
— « Mon gentilhomme, lui dit Bayard, ou bien vous me
tiendrez promesse, ou bien, quand j'en réchapperai, en quelque sorte que ce
soit, j'aurai le plaisir de me battre avec vous. »
L'Anglais, qui connaissait la réputation du capitaine
Bayard, ne se souciait nullement de ce combat ; il en fut référé à l'empereur
et au roi d'Angleterre, qui déclarèrent que les deux gentilshommes étaient
quittes l'un envers l'autre. (Loyal Serviteur.)
[35]
Loyal Serviteur, chap. LVIII.
[36]
Fleurange, chap. XLVI.