DE MONTLHÉRY À GUINEGATTE (1465-1479).
Après
Montlhéry, Louis XI, pour mettre Paris à l'abri d'un coup de main féodal, en
confia la garde à ses habitants. Une
ordonnance de juin 1467, sur le fait des mestiers, organisa militairement
« les manants et habitants de tous les estats. » Chaque
corps de métier eut une bannière de couleur différente, avec une croix
blanche en son milieu. Louis
XI créa, pour les autres bonnes villes du royaume, des compagnies franches,
à pied et à cheval, dont une partie devait rejoindre l'armée en temps de
guerre. Infanterie.
En
1469, après l'entrevue de Péronne, il reprit l'idée qu'avait eue son père
Charles VII, d'organiser une infanterie nationale et il ordonna, par tout le
royaume, la levée de 16.000 francs-archers. Quatre
capitaines-généraux[1] devaient conduire ces
francs-archers. «
Chacun desdits quatre capitaines-généraux aura pour sa charge 4.000
francs-archers et, sous ses ordres, 7 capitaines qui en conduiront chacun
500. 500 resteront sous le commandement direct du capitaine-général, qui fera
porter devant lui un fanion blanc[2]. « Il y
aura en chaque quartier un lieutenant desdits capitaines, lequel aura
puissance que, si aucun franc-archer s'en retourne sans congé du
capitaine-général, il le fera pendre par la gorge ; le coupable ne pourra
être mené en justice que devant ledit lieutenant. « Tous
francs-archers, que l'on mettra sus de nouveau, seront habillés de jacques,
salades, gantelets, épées, dagues et vouges ou autres basions dont ils se
sauraient aider. » (Ordonnance de 1469.) Les
francs-archers étaient divisés, suivant leur armement, en piquiers, vougiers,
guisarmiers, archers et arbalétriers. Jusqu'en
1475, des édits successifs réglèrent les lieux de rassemblement en cas
d'appel, les devoirs des capitaines et ceux des paroisses, « la levée, la
solde, l'armement et les obligations des francs-archiers. » Les
moyens de transport étaient fournis par les paroisses : celles-ci devaient
une charrette ferrée à 3 chevaux pour 15 hommes. Les archers étaient
responsables de l'entretien et de la conservation de ces charrettes. Cavalerie.
Dès
1467, Louis XI avait réglé minutieusement le service de la cavalerie. Les
montres des compagnies d'ordonnance devaient être faites tous les 3 mois. Chaque
lance comprenait 6 hommes et 6 chevaux : « C'est
assavoir la lance : 3 chevaux pour elle, son page et son coustilier ; 2
chevaux pour les 2 archers et 1 cheval pour le varlet ; ils n'auraient plus
de panniers pour porter leurs harnois. » Les
capitaines étaient astreints à ne rien prendre sans le payer, à n'exiger le
logement pour eux et leurs hommes que pendant une nuit seulement, « sauf le
dimanche ou aultre grant feste. » Les
marchands étaient avertis que le roi ne se considérait pas comme solidaire
des dettes de ses hommes d'armes, et que ceux-ci devaient pourvoir à toutes
leurs dépenses. Enfin,
les juges, baillis et sénéchaux avaient le droit de se mêler de toutes les
questions relatives à l'ordre public, « hors faict de guerre. » « Dans
les places fortes, chaque commandant devait, suivant l'effectif de la
garnison, se procurer un maître cuisinier et 2 ou 3 aides sachant abattre le
bétail, 2 boulangers, 2 tailleurs, 2 cordonniers, des filles pour coudre et
réparer les vêtements des soldats et 2 femmes pour soigner les blessés et les
malades[3]. » Louis
XI remplaça, en 1471, les deux compagnies d'ordonnance, affectées à la garde
de Charles VII, par une compagnie de 100 lances, choisies parmi les
gentilshommes de son hôtel. On les appela gentilshommes des 20 écus, à
cause de leur solde mensuelle[4] ; chacun était suivi de deux
archers à cheval. Il
conserva, en l'augmentant, la compagnie d'archers écossais à cheval,
organisée par Charles VII, mais il forma une compagnie à pied de cent gardes
suisses armés de hallebardes et vêtus d'armures de fer, ainsi qu'une enseigne
à pied de gardes françaises. La
maison du roi,
sous Louis XI, ne comprenait donc que cieux compagnies de cavalerie et une
compagnie et demie d'infanterie. En
1469, l'ordre de Saint-Michel fut institué pour récompenser les actes de
dévouement à la personne du roi[5]. C'était
moins « pour satisfaire », comme le prétendait Louis XI, « à un vœu de son
père qui avait une dévotion particulière à ce saint gardien de la France »,
que pour substituer désormais la faveur du souverain aux traditions
d'indépendance de la chevalerie féodale. Artillerie.
L'artillerie
devint, grâce à Louis XI, une arme essentiellement nationale[6]. Le
chevalier Galiot[7] — maistre visiteur et
réformateur de l'artillerie de France —, fut chargé de diriger la
construction et l'emploi de toutes les armes à feu — depuis le veuglaire,
gros canon de rempart en alliage de cuivre, jusqu'à l'escopette
portative —, d'instruire les canonniers, d'exercer les pionniers à
l'aplanissement des chemins, à l'ouverture des tranchées et à la construction
des batteries. « Au
mois de décembre 1477, le Roy pour toujours accroistre son artillerie, voulut
et ordonna être faites 12 grosses bombardes de fonte et métal de moult
grandes longueur et grosseur, et voulut icelles être faites 3 à Paris, 3 à
Orléans, 3 à Tours, 3 à Amiens. « Et
durant ledit temps, fit faire bien grande quantité de boulets de fer aux
forges de Creil et grande quantité de pierres à bombarde aux carrières de
Péronne. » L'année
suivante, on essayait à Paris une de ces nouvelles bombardes. « Elle
fut acculée aux champs devant la Bastille Saint-Antoine et la bouche d'icelle
tournée vers le pont de Charenton. Laquelle, chargée pour la première fois,
tira très-bien et porta sa pierre (qui pesait 100 livres de fer) de volée jusqu'à la justice de
Charenton. » Au
second coup elle tira moins bien. « La
boule, en roulant au long de la volée, contre le tampon de la chambre, se
déchargea incontinent, sans qu'on sût comment le feu y vint. A cause de quoy
elle tua, meurdrit et mit en diverses pièces celui qui l'avait fondue, Jehan
Maugne, et 14 autres personnes de Paris, dont les tètes, bras, jambes et
corps étaient portés et jetés en l'air, en divers lieux. « Et
alla ladite boule tuer et mettre en pièces et lopins un pauvre garçon
oyseleur qui, aux champs, tendait aux oisillons[8]. » Pour
faire glisser jusqu'à la charge de poudre les énormes boulets qu'on
introduisait dans les bombardes, il était nécessaire de donner une
inclinaison à la pièce, de la gueule à la culasse. « A
cet effet, on divisa la crosse de raffut en deux pièces superposées,
assemblées au moyen d'un boulon placé au-dessous de la culasse. « La
membrure supérieure était soulevée et arrêtée, plus ou moins haut, à l'aide
d'une tige de fer passée dans une crémaillère, fixée verticalement à la queue
de la membrure inférieure[9]. » L'artillerie
légère (serpentines
et faucons) avait
des affûts analogues. Au
temps de Louis XI, la poudre a fait de grands progrès, mais elle est lente.
Il en faut un poids à peu près égal au poids du projectile. Georgio
Martini nous apprend qu'en 1465 : « La
poudre ne doit pas être tassée dans la chambre conique de la bombarde. Si la
pièce tire une pierre de 100 livres, on lui donne 21 livres de poudre. On
augmente, la charge de 19 à 20 livres pour chaque 100 livres que le boulet
pèse de plus. Les tampons doivent être faits en bois tendre comme saule,
figuier, aulne, peuplier, parce que, étant pressés, ils bouchent mieux. Si
les boulets se trouvaient faibles de calibre, on les envelopperait d'étoupes,
pour les faire mieux joindre. « La poudre des bombardes et des grosses pièces
est composée de 4 parties de salpêtre, de 2 de soufre et de charbon. « La
poudre des passe-volants, basilics, cerbottanes et
arquebuses[10] contient 8 parties de salpêtre,
3 de soufre, 2 de charbon ; la poudre d'escopette : 14 de salpêtre, 3 de
soufre, 2 de charbon. » Le
salpêtre étant rare, Louis XI en réglementa la recherche. Il
nomma, en 1477, des commissaires « pour recevoir et recouvrer le salpêtre qui
se pourrait recueillir et amasser. » Il leur
donna pouvoir « d'entrer dans les caves, écuries, étables, bergeries et
autres lieux où se trouve ledit salpêtre pour le recueillir, et de requérir,
au besoin, le bois, les chaudrons et les ustensiles nécessaires à la cuisson du
salpêtre, afin d'éviter le fait de manquer de ces ustensiles. » Toutes
ces choses, sévèrement prescrites, étaient strictement exécutées ; car le roi
impitoyable, qui avait pris pour devise la fin justifie les moyens,
punissait de la hache ou de la corde la désobéissance comme la trahison. CAMPAGNE DE 1479.
Louis
XI, en voyant les places qu'il assiégeait se rendre, une à, une, par la
terreur qu'inspirait son artillerie[11], crut que son armée pourrait
servir ses projets d'agrandissement de territoire et d'unité nationale, quand
l'heure serait venue de les accomplir. La mort
du duc de Bourgogne marqua cette heure tant désirée. Toutes les mesures
étaient prises pour s'emparer, sur le champ, de l'immense héritage du
Téméraire. Réussir,
c'était doubler l'étendue du royaume. Mais le
mariage de Marie de Bourgogne avec le prince allemand Maximilien d'Autriche
déconcerta la politique de Louis XI et donna naissance entre la maison de
France et la maison d'Autriche à une rivalité acharnée, qui amoncela, pendant
plus de trois siècles, les cendres et les ruines. Les
débris des belles compagnies d'ordonnance de Charles le Téméraire et
l'infanterie des Flandres que le roi menaçait dans leur indépendance par ses
empiétements dans le Hainaut, fournirent à Maximilien l'armée de 27.000
hommes, avec laquelle il vint mettre le siège devant Thérouanne[12]. Le
général français Philippe de Crèvecœur, sire d'Esquerdes[13], avait à lui opposer « 1.400
lances et 8.000 francs-archers, grand nombre d'artillerie volante et 37
serpentines ou gros bâtons. » Louis
XI comptait sur une éclatante victoire : ce fut presque une défaite qu'on lui
annonça. Le choc
avait eu lieu près de la colline et du village d'Enguinegatte (à 4 kilomètres
au sud de Thérouanne). Bataille de Guinegatte[14] (7 août 1479).
L'archiduc
rangea sur une seule ligne ses 16.000Flamands armés de longues piques. «
Chaque bataillon s'appuyait l'un à l'autre, avec peu d'intervalle entre
chacun, de sorte que cette infanterie semblait être disposée en herse.
» Les
comtes de Romont et de Nassau commandaient les Flamands. Devant
eux, en première ligne, 3 bataillons de 1.000 lansquenets allemands, piquiers
ou hacquebutiers, étaient couverts par 500 archers anglais[15], qui devaient engager
l'escarmouche. 825
chevaliers, brabançons, hollandais, flamands ou bourguignons étaient répartis
aux ailes avec leurs archers d'ordonnance[16]. 120
chevaux, sous le capitaine Sallazar, avaient été envoyés en reconnaissance du
côté d'Hesdin, d'où l'on signalait la marche de l'armée française. Celle-ci,
après avoir bivouaqué, le 6 août, sur la montagne d'Enquin, suivait, le 7, la
route d'Hesdin à Thérouanne, sous la protection de son avant-garde, lorsque
le sire de Baudricourt, qui commandait cette avant-garde, découvrit, du haut
de la colline d'Enguinegatte, l'armée de l'archiduc au moment où elle prenait
son ordre de bataille. Baudricourt
donna aussitôt la chasse aux éclaireurs bourguignons et prévint le sire
d'Esquerdes. Celui-ci
déploya ses troupes des deux côtés de la route, en faisant face à la chaussée
de Brunehaut à laquelle Maximilien s'appuyait. L'archiduc
avait placé son aile gauche à l'abri des bois étagés entre Enguinegatte et la
chaussée mérovingienne ; d'Esquerdes jugea, du premier coup d'œil, que ces
bois pouvaient lui servir de rideau pour tourner l'ennemi. Il forma, en
conséquence, à peu de distance, un escadron compact de 600 lances, dont il
prit en personne le commandement. Ce fut
son aile droite. Son corps
de bataille se composait de deux lignes de francs-archers, dirigés par
leurs capitaines-généraux Saint-Pierre, Curton, Jean le Beauvoisien et
Joyeuse. Le sire
de Torcy, grand maître des arbalétriers, devait engager l'escarmouche contre
les archers anglais. A l'aile
gauche, le sire de Baudricourt avait réuni à la cavalerie de
l'avant-garde une partie des archers des compagnies d'ordonnance. Le bagage
fut laissé, sous bonne garde, assez loin en arrière, entre la montagne
d'Enquin et la colline d'Enguinegatte. « La
bataille s'engagea vers 2 heures. « Les
archers anglais ayant, selon leur coutume, fait le signe de la croix et baisé
la terre, crièrent : — «
Saint Georges et Bourgogne ! » « Et
ils commencèrent à tirer. « Leurs
traits et l'artillerie faisaient déjà grand ravage parmi les Français,
lorsque Monsieur d'Esquerdes s'avança avec 600 lances le long des bois, pour
envelopper l'armée ennemie. « Les
gens d'armes bourguignons de l'aile droite, passant derrière les Flamands,
arrivèrent aussitôt de ce côté, pour défendre l'aile gauche qui allait être
enveloppée. « Ils
soutinrent le choc vaillamment[17]. Toutefois, les Français, étant
nombreux et bons hommes d'armes, eurent bientôt le dessus. Quand ils furent
arrivés entre l'infanterie de l'archiduc et sa cavalerie, celle-ci, se
trouvant coupée, prit la fuite en désordre vers Aire et vers Saint-Omer. « Les
gens d'armes de France se lancèrent à la poursuite des fuyards, qui étaient,
pour la plupart, des chevaliers richement armés et vêtus, dont il y avait
bonne rançon à espérer[18]. » Le sire
d'Esquerdes, croyant tenir la victoire, fut un des plus acharnés à la
poursuite. L'attaque
des francs-archers contre l'infanterie ennemie avait d'abord réussi ; les
Anglais et les lansquenets avaient été forcés de se replier vers la grande
herse flamande, en abandonnant l'artillerie qu'ils avaient prise. Mais
les francs-archers trouvèrent, dans les piques flamandes, une barrière
infranchissable. Les
archers anglais et les hacquebutiers allemands, s'étant intercalés dans les
intervalles des piquiers, les flèches et les plombées firent tomber
les plus braves des francs-archers et de leurs capitaines. Si,
dans ce moment, les 600 chevaliers français qui galopaient follement sur la
route d'Aire, avaient pris en queue et en flanc l'infanterie flamande, la
journée de Guinegatte eût été une des plus glorieuses de nos annales. Mais le
sentiment d'abnégation et de dévouement qui s'appelle le devoir militaire,
n'avait pas encore remplacé, chez les hommes d'armes, les traditions égoïstes
du combat féodal. L'heureuse
conception tactique du sire d'Esquerdes fat cause de l'abandon de
l'infanterie et de sa défaite. Les
Flamands, prenant l'offensive, renversèrent les arbalétriers français,
reprirent les canons et rompirent successivement les bataillons peu aguerris
de vougiers, de piquiers et de guisarmiers de la milice paroissiale. Maximilien,
suivi de quelques hommes d'armes, se mit à la tête de son infanterie et la
conduisit, piques basses, jusqu'au camp français. Cependant,
l'intervention des 400 lances et des 1.500 arbalétriers de la garnison de
Thérouanne, qui avait quitté les remparts au bruit du canon, pouvait encore,
en se combinant avec une charge vigoureuse de la cavalerie de l'aile gauche,
arrêter l'infanterie flamande. Malheureusement,
le camp de Maximilien se trouvait sur la route des gens de Thérouanne et la
tentation de le piller était trop forte pour que le gouverneur, le sire de
Saint-André, pût s'y opposer. Les
archers d'ordonnance accoururent, de l'aile gauche, pour prendre leur part du
butin[19]. De sorte que les deux camps,
français et bourguignon, furent pillés en même temps et que les Français
durent la perte de la journée à leurs funestes habitudes de pillage. En
résumé, il y avait eu deux batailles partielles autour de la colline
d'Enguinegatte : l'une, de cavalerie gagnée par le sire d'Esquerdes ;
l'autre, d'infanterie gagnée par Maximilien. Le champ de bataille restait à
l'archiduc, car, après la dispersion de son infanterie, le sire d'Esquerdes
avait dû opérer sa retraite sur Blangy[20]. LE BUTIN ET LA RANÇON.
La
colère de Louis XI fut terrible. Il
voulait faire pendre tous ses soldats, hommes d'armes ou gens de pied. Mais,
après la première explosion, il réfléchit qu'il avait grand besoin de cette
chevalerie qui n'avait péché que par excès de vaillance ; il regretta d'avoir
cassé dix des compagnies d'ordonnance à la veille de la bataille, et il prit
des mesures immédiates pour atteindre les deux causes principales de ce
revers : le pillage et la rançon. Sans
défendre absolument de faire des prisonniers, il décida que tous seraient mis
en commun[21]. C'est
là une preuve éclatante de son intelligence militaire et la réforme fut
importante au point de vue tactique. Les
capitaines qui osèrent, comme le gouverneur de Thérouanne, se plaindre de
l'ordonnance royale et garder leurs prisonniers, y risquèrent leur tête. Louis
XI écrivait, le 5 septembre 1479, à M. de Saint-Pierre, sénéchal de Normandie
: « Je
vous prie de remontrer à Monsieur de Saint-André que je veux être servi à mon
profit et non par avarice tant que la guerre dure, et, s'il ne le veut de
bonne grâce, faites-le lui faire par force. Empoignez ses prisonniers et
mettez-les au butin comme le reste. Ceux que vous verrez qui pourraient me
nuire, je vous prie qu'ils ne soient pas délivrés ; trouvez pour cela quelque
bon expédient. Il faut que les capitaines les achètent dans le butin ; ils
les auront sûrement à bon marché. Ils s'obligeront à moi de ne les point
délivrer d'un long temps que vous aviserez et vous prendrez leurs engagements
à cet égard ; alors ils les enverront clans leur hôtel. « Je
suis bien ébahi que les capitaines de Monsieur de Saint-André et les autres
ne trouvent pas bon que j'aie fait une ordonnance pour que tout soit mis au
butin. Par ce moyen cependant, ils pourront acheter tous ces prisonniers,
même le plus gros, pour rien. C'est ce que je demande, afin qu'une autre fois
ils tuent tout et ne prennent plus ni prisonniers, ni chevaux, ni
pillage : alors nous ne perdrons jamais de bataille. « Je
vous en prie, dites à Monsieur de Saint-André qu'il ne fasse pas le rétif,
car c'est la première désobéissance que j'ai jamais eue d'un capitaine. Je ne
saurais vous enseigner de si loin ; faites ainsi que vous le verrez pour le
mieux, mais gardez qu'il ne reste un seul prisonnier dans Thérouanne. Si
Monsieur de Saint-André fait mine de vous désobéir, mettez-lui vous-même la
main au cou et lui ôtez par force les prisonniers ; et je vous assure que je
lui ôterai bientôt la tête de dessus les épaules... » Au lieu
de tenir rigueur à Monsieur d'Esquerdes pour son échec de Guinegatte, Louis
XI le chargea de dire aux capitaines placés sous ses ordres : « Le
roi est averti du grand dommage qui nous est advenu. Aucuns de vous
voudraient bien en jeter la faute sur moi, mais c'est sans raison. J'ai fait
tout mon possible et si vous aviez fait votre devoir contre les gens de
guerre aussi bien que contre les vivandiers, les prêtres, les malades, les
femmes et les petits enfants ; si vous n'aviez pas commis cette grande
inhumanité, qui sera un scandale éternel pour le règne du roi, vous eussiez
gagné la bataille. Ce n'est pas merveille si les pauvres paysans sont contre
vous et tuent vos gens dans la campagne, car vous ne cessez de les maltraiter
et de les piller... » Ce
furent cependant ces pauvres paysans qui, par ordonnance royale, payèrent les
frais de Guinegatte. Louis
XI licencia ceux des francs-archers qu'il ne fit pas pendre et il tripla
l'impôt. Les
paroisses, au lieu de fournir 46.000 archers, durent payer annuellement la taille
des 50.000 hommes de pied. LE CAMP DE PONT-DE- L'ARCHE.
L'année
suivante, le roi chargea le sire d'Esquerdes de réunir tout ce que les
baillis et les sergents[22] pourraient racoler dans le
royaume d'aventuriers et d'enfants à pied aguerris, qu'ils
fussent piquiers, hallebardiers, archers ou arbalétriers, afin d'en former
des bandes françaises. Ces
bandes, de 1.000 hommes chacune, reçurent une enseigne rouge à croix blanche. Louis
XI fit venir de Berne, pour les instruire et leur servir de modèle, les 6.000
Suisses que les Cantons lui avaient promis. Bien
qu'il « eût donné au diable la république de Gênes, » quand elle
avait voulu se donner à lui, il continua cependant les traditions des rois
ses ancêtres, en prenant à sa solde plusieurs compagnies de piétons génois. Le roi
comptait avoir ainsi 20.000 hommes de pied toujours prêts et 2.500 ouvriers
de tous états, formant la bande des pionniers ou des gens du camp. Ces
premières troupes du génie étaient placées sous les ordres du
chevalier Galiot, maître visiteur et général réformateur de l'artillerie de
France. « 1.500
hommes d'armes des compagnies d'ordonnance devaient être exercés à descendre
à pied avec l'infanterie quand il serait besoin[23]. » « En
l'année 1484, le Roy ordonna que certain camp de bois[24], qu'il avait fait construire
pour tenir les champs contre ses ennemis, fut étendu et mis en état en une
grande plaine près le pont de l'Arche, pour y enclore certaine quantité de
gens de guerre avec les hallebardiers ou piquiers, que nouvellement il avait
mis sus et dont il avait donné la conduite au seigneur d'Esquerdes et à
maître Guillaume Picquart, bailly de Rouen. « Il
voulut que lesdites gens de guerre fussent dans ce camp par l'espace d'un
mois, pour savoir comment ils s'y conduiraient et quels vivres il faudrait
avoir pour les nourrir. « Après
avoir célébré la fête de la Pentecôte à Notre Darne de Chartres, le Roy s'en
alla à Pont-de-l'Arche et de là au camp, qui fut choisi et assis entre ledit Pont-de-l'Arche
et le Pont Saint-Pierre. « Une
partie du camp rut fossoyée au long de ce qui en fut dressé ; dedans furent
tendus des tentes et pavillons et aussi y fut mise de l'artillerie avec tout
ce qui était nécessaire. « Par
cette portion ainsi dressée, qui fut fort agréable au Roy, on put juger quel avitaillement
il faudrait pour fournir le camp entier, quand il serait empli de tout ce que
le Roy avait intention d'y mettre et bouter[25]. « Après
que le Roy l'eût bien vu et visité, il s'en retourna à Chartres et de là, à
Vendôme et à Tours. « Il
renvoya, chacune dans sa garnison, toutes les compagnies d'ordonnance qu'il
avait fait venir audit camp de Pont-de-l'Arche. » D'Esquerdes
forma la nouvelle infanterie française à une si rude école, il lui imposa,
dès le début, une telle discipline, que les Suisses purent être renvoyés dans
leurs montagnes, après quelques mois de manœuvres. MANŒUVRES FRANÇAISES EN 1481.
Ces
manœuvres du camp de Pont-de-l'Arche consistaient à échelonner les bataillons
en redoute, en mettant les piquiers et les hallebardiers au centre, les
hacquebutiers et les arbalétriers aux ailes ou manches. Contre
la cavalerie, les piquiers français se formaient en hérissons, comme les
Suisses, pour recueillir les gens de trait dans les angles du carré, quand,
après l'escarmouche — c'est-à-dire après le combat en tirailleurs —,
les enfants perdus venaient se rallier au bataillon. Des
exercices quotidiens avaient appris à ces soldats d'élite le maniement de la
lance de 18 pieds si embarrassante pour les novices. Pour
baisser la pique contre la cavalerie, on appuyait fortement le bout, du bois
contre le pied droit, en empoignant la hampe de la main gauche, la jambe
gauche pliée en avant, le coude appuyé sur la cuisse, la jambe droite tendue
en arrière. « La main droite, passée par-dessus la hampe, tenait la garde de
l'épée, pour la tirer au besoin si la pique était rompue ou déviée[26]. » Contre
l'infanterie, on tenait la pique horizontalement des deux mains, un bras en
arrière, l'autre en avant. Pour pointer, le bras gauche était replié contre
la poitrine, le bras droit presqu'allongé. Lorsque
l'armée prenait son ordre de marche, l'infanterie et la cavalerie étaient
encore réparties en 3 fractions à peu près égales, avant-garde, bataille
et arrière-garde. L'artillerie
et le charroi flanquaient extérieurement les colonnes de troupes. Si
l'armée se formait en bataille, on plaçait au centre le gros de l'infanterie,
qui avait pour réserve la maison du roi. La gendarmerie
de France se tenait à l'aile droite, avec quelques bandes à pied derrière
elle. Elle détachait, à l'aile gauche, plusieurs compagnies. Une
troupe importante d'archers à cheval gardait le charroi. L'artillerie
était disposée en première ligne ; le plus souvent devant l'infanterie du
corps de bataille. Dans
ces conditions l'infanterie défiait toute attaque de cavalerie ; et, comme
deux bataillons de piquiers osaient rarement s'aborder, c'était le canon seul
qui entamait les redoutes de piétons. Après
avoir passé trois ans au camp du Pont-de-l'Arche, les bandes d'aventuriers
de M. d'Esquerdes furent réparties dans les places de Picardie, pour
garder la frontière de la Somme[27]. De là,
leur nom de bandes de Picardie. Il y avait désormais en France des gens de pied français, qui pouvaient rivaliser de valeur et de discipline avec les mercenaires étrangers les plus vantés. Aussi, quel que soit le jugement de l'histoire sur la sombre figure de Louis XI, nous ne devons pas oublier qu'il a été le créateur de notre infanterie nationale ! |
[1]
Avmar du Puysieu, dit Cadorat, bailli de Mantes ; Pierre Aubert, seigneur de la
Grange, bailli de Melun ; Ruffec de Belrac, sénéchal de Beaucaire ; Pierre
Combereil, seigneur de l'Isle. (Ordonnance de 1469, faicte par le Roy en son
conseil sur le faict des francs-archers.)
[2]
Le fanion blanc est, en 1465, le signe du commandement en chef ; c'est la
première fois qu'il en est fait mention dans une ordonnance royale.
[3]
Capitaine Quarré de Verneuil. — L'Armée en France depuis Charles VII jusqu'à
la Révolution (Journal des sciences militaires), livraison de
juillet 1878.
[4]
« Le Roy étant à Puysieux, le 4 septembre 1474, mit sus, pour la garde de son
corps, une compagnie de 100 lances, formées chacune, selon la grande
ordonnance, d'un homme d'armes et de deux archers. Il en donna le commandement
à Hector Golard, écuyer, son conseiller et son chambellan, pour l'amener aux
pays de Roussillon et de Catalogne, où lors était son armée ; et, parce qu'elle
fut faite, pour la plupart, de gentilshommes de son hôtel ou de pensionnaires,
elle fut appelée la Compagnie de cent lances des gentilshommes de la maison
du Roy, ordonnée pour la garde de son corps. » (Mathieu de Coussi.)
Charles VIII créa une deuxième compagnie de ces
gentilshommes, qui prirent plus tard le nom de Gentilshommes à bec de corbin,
à cause de la hachette à crochet qu'ils portaient à la main.
[5]
Louis XI, qui était un brave à ses heures, se connaissait en vaillance. A
l'attaque du Quesnoy (1477) il vit le jeune Raoul de Launoy s'élancer le
premier à l'assaut et payer de sa personne.
Il le fit venir après l'action, lui passa au cou une
chaîne d'or de 500 écus, en lui disant : — « Par la Piques-dieu, mon ami, vous
êtes trop furieux en un combat, il vous faut enchaîner, car je ne vous veux
point perdre, désirant me servir de vous plus d'une fois. » (Duruy, Histoire
de France.)
[6]
Il ne faut pas chercher à découvrir dans l'artillerie des temps qui ont précédé
le XVIe siècle une apparence de système régulier ; il n'existait pas alors de
distinction entre l'artillerie de siège, l'artillerie de bataille et
l'artillerie portative.
« Chaque pays, chaque artilleur avait ses préférences,
ses méthodes, ses instruments favoris ; il se servait de ce qu'il possédait, et
s'en servait comme il pouvait. Un seul fait reste clair ; c'est que toutes les
armes à feu, quels qu'en fussent le calibre et le poids, depuis l'énorme
veuglaire jusqu'à l'escopette, étaient exclusivement du domaine de
l'artillerie. » (Général Susane, Histoire de l'artillerie française.)
[7]
Son successeur Guy de Lauzières, prit le titre de grand maitre de l'artillerie,
le 21 avril 1493.
[8]
Chronique de Louis de Valois.
[9]
Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'architecture. Tome V, p. 259.
[10]
Archibugio. Ce ne sera que 60 ans plus tard que l'hacquebute
française transformée, munie d'un chien et tirée sur une fourchette séparée de
l'arme, prendra, à son tour, le nom d'arquebuse.
[11]
En 1475, beaucoup de places se rendirent à l'approche de l'armée française, qui
avait « assez d'artillerie pour, en bref temps, prendre et mettre en la main du
Roy toutes les villes et places de Bourgogne, tant de Flandre ou de Picardie
que d'autres lieux ; car tout fuyait devant icelle. » (Mathieu de Coussi).
[12]
« Les gens de l'archiduc, battirent fort Thérouanne de leur artillerie ; à quoy
il fut vaillamment résisté et contredit par monseigneur de Saint-André,
lieutenant des cent lances de monseigneur le duc de Bourbon, et par d'autres
capitaines et nobles hommes de l'ordonnance du Roy. Du dit exploict furent
advertis les aultres gens de guerre, qui tenaient pour le Roy garnison en
Picardie. Tous, pour secourir Thérouanne, s'assemblèrent et se mirent sur les
champs. » (Chronique de Jean de Troyes.)
[13]
Après avoir fidèlement servi la maison de Bourgogne, jusqu'à la mort de Charles
le Téméraire, le sire d'Esquerdes, pour ne pas obéir au prince allemand
Maximilien d'Autriche, avait offert son épée à Louis XI. Le Roy fit de ce
capitaine accompli l'exécuteur de ses projets de réforme militaire :
d'Esquerdes fut le Duguesclin de cet autre Charles V.
[14]
Cette bataille de Guinegatte est reproduite dans un des 24 bas-reliefs en
marbre qui ornent, dans l'Église des franciscains, le magnifique sarcophage de
l'empereur Maximilien à Insprück. Les bas-reliefs, exécutés, vers 1560, par
Alex. Colin de Malines, retracent les principaux événements de la vie de
Maximilien.
[15]
« Que menait messire Thomas Abrigham, chevalier d'Angleterre, qui avait
servi sous le duc Charles de Bourgogne. » (Commines).
[16]
« Toute cette armée était remplie de haine contre les Français, contre leur roi
perfide et cruel, contre tous ses capitaines, gens de rapine, sans miséricorde
pour les peuples, nourris dans les guerres et ne connaissant d'autre Dieu que
leur épée. Une autre cause de leur indignation, c'était de les voir commandés
par le sire d'Esquerdes, enrichi et illustré par la maison de Bourgogne, honoré
de la Toison d'or, intime conseiller de Charles et qui avait trahi madame
Marie, sa fille, peu de jours après qu'elle avait reçu sou serment et qu'elle
lui avait donné toute sa confiance. » (De Barante. Tome XI.)
[17]
« Les gens de pied du duc ne s'enfuirent point, bien qu'ils en fussent en
quelque bransle, mais ils avaient bonne estofle à pied pour les conduire :
c'étaient Jacques de Savove, comte de Romont, Enjilbert de Nassau et plusieurs
autres qui encore vivent. La vertu de ceux-là fit tenir bon à ce peuple ; ce
qui fut merveille, car il voyait fuir les gens de cheval. » (Commines.)
[18]
Jean de Troyes.
[19]
« Les milices de Flandres traînaient toujours des équipages pourvus de
toutes sortes de provisions ; les riches gentilshommes avaient aussi des
bagages chargés d'or, de vêtements magnifiques, de vaisselle d'argent. Parmi
tous ces chariots se tenaient les malades, les prêtres, les femmes qui
suivaient l'armée avec leurs petits-enfants. L'ardeur de la rapine et le
désordre furent si grands, que presque toute cette foule fut égorgée, « c'était
une horrible pitié que d'entendre leurs cris, de les voir massacrer par les
archers ou fouler aux pieds des chevaux par les hommes d'armes. » (De Barante.)
[20]
« Il mourut des deux côtés de 1.400 à 1.500 hommes, dont 10 à 1.100
Bourguignons, Picards et Flamands, sans les prisonniers ; les gens du roy en
firent de 900 à 7000. Parmi eux était un fils du roy de Pologne avec grant
nombre de gens de bonne et grande maison. De l'armée du roy, il mourut le
capitaine Beauvoisien, \Vaste de Mompédon, bailly de Rouen et environ 300
archers à cheval de l'ordonnance du roy, sans compter les francs-archers. »
(Chronique de Jean de Troyes.)
[21]
Ordonnance de septembre 1470.
[22]
Ces sergents de 1481 sont des officiers de justice, des huissiers, chargés
d'assurer l'exécution des ordonnances royales.
[23]
Commines.
[24]
« Louis XI avait fait faire munition de tablettes et de chariots,
lesquels, par leur circuit, pouvaient contenir une grosse armée, et où ses gens
d'armes seraient enclos comme dans une ville. Ces défenses, qui n'étaient pas
moins fermes que les épaisses murailles d'une cité pour garantir les bombardes
contre les coups de l'artillerie, pouvaient être transportées et voiturées par
pièces. Ce camp coutait 15.000 livres l'an. » (Robert Gaguin, la Mer des
chroniques. Paris, 1528.)
[25]
C'est le premier essai de mobilisation.
[26]
Viollet-le-Duc.
[27]
Que le traité d'Arras avait données à Louis XI, avec la Franche-Comté, la
Bourgogne et l'Artois.