ORIGINES DE LA TACTIQUE FRANÇAISE

BATAILLES D'AUTREFOIS

 

TROISIÈME PARTIE. — LA RENAISSANCE MILITAIRE

LIVRE SIXIÈME. — LA PIQUE ET LE CANON

 

CHAPITRE XXI. — CHARLES LE TÉMÉRAIRE.

 

 

LA LIGUE HELVÉTIQUE.

La renaissance militaire a précédé d'un demi-siècle la renaissance des lettres et des arts :

Les capitaines de Berne ou de Zurich, en consultant les historiens de l'antiquité, apprirent les formations de la phalange grecque et l'ordre échelonné des Romains.

« Les Suisses, dit Machiavel[1], imitent la phalange grecque. Ils forment de gros bataillons qu'ils disposent sur une mème ligne, ou bien, s'ils les échelonnent, ce n'est pas pour que le premier bataillon puisse se retirer clans les rangs du deuxième, comme dans la tactique romaine, mais c'est pour que tous les bataillons puissent se protéger et se flanquer mutuellement.

« Dans ce cas, ils placent un bataillon en avant et un autre en arrière, un peu sur la droite du premier, de manière que, si celui-ci a besoin d'être secouru, le second puisse venir promptement à son aide.

« Un troisième bataillon est derrière, à portée de coulevrine[2] (150 mètres environ).

« Cette distance laisse aux deux premiers bataillons assez (l'espace pour se retirer, s'ils sont battus.

« Elle permet au troisième bataillon de se porter en avant sans heurter los deux autres ; car une grande multitude ne saurait s'intercaler dans les rangs aussi facilement qu'une troupe peu nombreuse.

« Chaque bataillon est formé en redoute, c'est-à-dire en carré plein, avec les piquiers au centre, sur sept ou neuf rangs ; les arbalétriers et les couleuvriniers à l'extérieur ; le capitaine en avant, le lieutenant en serre-files et l'enseigne au milieu du premier rang des piquiers. »

 

On marche dans cet ordre.

Si l'ennemi se présente pendant la marche, les piquiers s'arrêtent, les couleuvriniers, dirigés par le lieutenant, se déploient en tirailleurs, en avant et sur les flancs.

Quand les tirailleurs sont forcés de se replier, ils se rallient derrière les piquiers.

Ceux-ci alors forment le hérisson[3] en croisant le fer des piques, ou bien ils s'élancent à la charge, sans rompre leur ordonnance.

 

Par un pacte solennellement consenti à Zurich[4], le 10 juin 1390, les Helvètes s'étaient imposé une discipline sévère.

« Lorsque, sous les bannières déployées de nos villes et de nos cantons, nous marcherons contre nos ennemis, alors, braves comme nos ancêtres[5], nous resterons ensemble, courageux et loyaux.

« Celui qui sera convaincu, par deux témoins, d'avoir abandonné les rangs ou d'avoir manqué à quelque obligation imposée par la loi, sera arrêté par les magistrats de sa ville ou de son canton, et il sera puni dans sa personne ou dans ses biens. Ce sera un avertissement pour les autres.

« Celui qui devant l'ennemi recevra un coup d'épée, un coup de lance ou toute autre blessure, le mettant hors d'état d'agir encore pour lui et pour l'armée, ne devra pas abandonner ses compagnons d'armes ; il attendra auprès d'eux l'issue du combat.

« Tous les confédérés défendront le champ de bataille et harcèleront l'adversaire jusqu'à la fin du péril.

« Souvenons-nous qu'à Sempach[6] l'ennemi s'est rallié pendant qu'on pillait son camp et qu'il aurait souffert bien davantage sans notre ardeur au pillage. Que désormais personne ne songe au butin avant que les chefs ne l'aient permis.

« Tout ce qu'on trouvera sera remis aux chefs ; ils répartiront les prises, d'après l'effectif des contingents, entre ceux qui auront participé à l'action.

« Puisque le Dieu tout-puissant a déclaré que les « églises étaient ses demeures, puisqu'il a renouvelé, par une femme, le salut du genre humain, notre volonté est qu'aucun des nôtres ne se permette de forcer, de piller, de dévaster, d'incendier les églises, couvents ou chapelles, ni d'attaquer à main armée, de blesser ou de frapper les femmes et les filles.

« On peut cependant poursuivre ses ennemis ou leurs biens jusque dans les églises. On n'épargnera pas les femmes qui nous attaqueraient en poussant des cris si perçants, qu'il pourrait en résulter un grave préjudice pour nos armes[7]. »

 

Nous avons dit comment, en 1444, 6.000 Suisses tinrent tête pendant toute une journée aux 40.000 Ecorcheurs, Armignacs ou Malandrins, amenés par le dauphin Louis sous les murs de Bâle.

Les héros de Saint-Jacques se servaient déjà de canons placés sur des affûts à roues et surmontés de manteaux en bois qui protégeaient les servants[8].

Le courage des montagnards suisses avait plu à leur vainqueur : Louis XI songeait déjà à les associer à ses vastes projets[9] lorsque leur fierté républicaine exaspéra le tout-puissant Charles de Bourgogne.

Le grand-duc d'Occident, qu'on nommait Charles le Terrible depuis les massacres de Flandre et de Picardie[10], crut qu'il aurait bon marché de la Ligue helvétique et il lui déclara dédaigneusement la guerre, en 1476.

Il devait, après avoir brisé contre elle son orgueil et sa puissance, périr dans une lutte acharnée en n'ayant gagné que le surnom définitif de Charles le Téméraire, que l'histoire lui a conservé.

 

L'ARMÉE DE BOURGOGNE.

Le duc Charles « était doué de cet esprit de détail qui perfectionne le mécanisme des armées[11]. »

Il organisa, en 1471, à l'exemple de son suzerain le roi de France, des compagnies d'ordonnance de 100 lances, recrutées en Bourgogne, clans les Flandres, en Savoie et en Italie[12].

Chaque lance comprenait 9 combattants : 3 cavaliers :

L'homme d'armes et son page ;

Le coustilier ;

Et 6 piétons ;

3 archers ou cranequiniers (armés de l'arbalète à cric) ;

Un couleuvrinier, un arbalétrier et un piquenaire.

 

Le duc voulait, selon les leçons d'Arioviste et de César, exercer ces 900 hommes diversement armés à combattre ensemble et à se prêter un mutuel secours.

Après plusieurs modifications successives, il sépara dans les compagnies de son ordonnance l'infanterie de la cavalerie.

Les compagnies italiennes restèrent seules composées des deux armes[13]. Des piétons mercenaires furent levés en Allemagne pour tenir garnison dans quelques villes de Bourgogne.

 

INFANTERIE.

« Les gens de pied, dit Olivier de la Marche, ne sont plus gouvernés par les gens de cheval.

« Ils sont conduits par un chevalier, de qui dépendent tous les autres chefs.

« Chaque compagnie de 300 piétons a un capitaine, un porte-enseigne et un guidon.

« A chaque centaine correspond un centenier, homme d'armes à cheval qui porte une enseigne plus courte que celle du capitaine.

« La centaine est elle-même divisée en trentaines commandées chacune par un trentenier hors rang[14].

« Les gens de pied marchent par compagnies, sous les ordres du capitaine, des centeniers et des trenteniers ; ils gardent l'artillerie et le charroy.

« Le costume des archers à pied est à peu près pareil à celui des archers à cheval ; leur armement se compose d'une longue et large dague à deux tranchants, d'un maillet de plomb à deux dagues, à la façon de l'artillerie, pendu par un croc à la ceinture derrière le dos, de l'arc et de la trousse.

« Les couleuvriniers ont le haubergeon à manches et le plastron, s'ils peuvent ; le gorgerin, la salade, la dague et l'épée tranchante à une seule main.

« Les piquenaires portent jaquette de haubergerie manches et plastron ; au bras droit, sur la maille, des lames de fer à petites gardes ; au bras gauche, ils n'ont que la manche du haubergeon, afin de porter plus aisément la légère targe qu'ils recevront quand ils en auront besoin[15]. »

 

CAVALERIE.

En 1473, chaque compagnie d'ordonnance est commandée par un conductier[16], chevalier de grande autorité, sage, prudent et expert en armes, nominé pour un an.

Ce conductier a toujours, dans son chapeau ou ailleurs, un rôlet, c'est-à-dire un contrôle où sont inscrits tous les hommes d'armes, coustiliers et archers de sa compagnie[17], avec indication de leurs résidences.

La compagnie est divisée en 4 escadres de 25 lances, dirigées par des chefs d'escadre, dont 3 ont été choisis par le conductier ; le quatrième, désigné par le duc parmi les écuyers de son hôtel, est d'ordinaire le lieutenant du conductier et le commandant en second de la compagnie.

Les chefs d'escadre ont une cornette de la même couleur que l'enseigne du conductier.

L'escadre se partage en 4 chambres[18], de 5 lances chacune. Les chefs de chambre, nominés par le chef d'escadre, portent à leur salade une banderole aux couleurs et emblème de la cornette[19] de l'escadre.

Les officiers doivent toujours avoir sur eux le contrôle de la troupe qu'ils commandent.

Chaque lance, en 1473, compte 6 cavaliers :

L'homme d'armes, son page et son coustilier, avec 4 chevaux[20] ;

Un coustilier armé d'une javeline ou demi-lance et 3 archers ou cranequiniers[21].

 

La compagnie d'ordonnance de Bourgogne est donc un régiment de cavalerie mixte de 600 hommes, qui comprend, sans parler des pages :

100 chevaliers armés de pied en cape, représentant l'escadron d'élite ou la cavalerie de réserve ;

100 coustiliers cuirassés, moins bien montés et armés d'une lance plus légère (demi-lance), formant la cavalerie de ligne ;

Et 300 archers, munis d'armes de jet, qui sont les chevau-légers.

Le chevalier conductier est le chef de guerre et l'administrateur[22], le colonel, de cette importante unité tactique.

Les chefs d'escadre, capitaines, réunissent chacun 149 cavaliers autour de leurs cornettes.

35 de ces cavaliers se rallient à la banderole du chef de chambre, officier de peloton.

Le simple homme d'armes est à la fois le chef direct des 5 cavaliers de sa lance fournie et un officier éprouvé, auquel le conductier ou le chef d'escadre confie, en mainte occasion, un détachement de demi-lances ou de chevau-légers.

Quelques-uns des archers à cheval sont armés de petits canons, fixés à l'extrémité d'une tige de fer et suspendus par un anneau à une courroie.

« Quand le couleuvrinier veut tirer à cheval, il relève une fourchette de fer attachée à l'arçon de sa selle, vise et met le feu à l'aide d'une mèche[23]. »

 

ARTILLERIE[24].

Depuis 1411, les ducs de Bourgogne avaient tenu à honneur de posséder les plus grands canons, les plus grosses bombardes[25], ils faisaient l'essai de tous les engins nouveaux et de tous les perfectionnements du matériel.

D'après Olivier de la Marche, les arsenaux du duc Charles contenaient 400 pièces de siège ou de campagne, sans compter les bombardelles, premiers modèles du fusil de rempart[26] et les coulevrines à la main, qu'on appelait aussi hacquebutes à croc.

Le trait à poudre du couleuvrinier était devenu, en 1476, une arme sérieuse.

Le tube s'était allongé ; on l'avait encastré dans un fût terminé par une poignée coudée, que le couleuvrinier maintenait, pendant le tir, sous son aisselle droite.

Comme l'engin était lourd et embarrassant, on l'appuyait, pour viser, sur une fourchette articulée[27].

C'est à peu près l'escopette (schioppo) ou l'arquebuse (archibugio), que Giorgio Martini a décrite, en 1465, dans son Traité d'architecture civile et militaire.

L'artillerie légère de Bourgogne se composait de serpentines, montées sur des affûts à deux flasques.

« Parmi ces affûts, les uns n'avaient pas de mécanisme pour faire varier l'inclinaison de la bouche à feu, de sorte qu'on ne pouvait pointer dans le plan vertical qu'en élevant ou en abaissant le point d'appui de la crosse.

« Les affûts perfectionnés portaient trois trous dans leurs flasques pour le logement d'une cheville de pointage et il y avait un coffre dans la crosse[28]. »

Ces pièces, dont le calibre variait de 51 à 72 millimètres, lançaient des boulets, en fer ou en plomb, d'une à trois livres.

Il fallait 2.000 chariots pour conduire les munitions et le matériel.

« L'artillerie, dit Olivier de la Marche, en décrivant l'état de la maison de Bourgogne, se conduit sous un chevalier qui se nomme maistre de l'artillerie et qui doit être obéi comme le prince. Il a sous lui le receveur, qui paye les officiers, les poudres, les canons, les forges, les pionniers, les charretons et tous les ouvrages qui se font à cause de l'artillerie ; et certes, la dépense qui passe par ses mains monte, par an, à plus de 60.000 livres.

« Le contrôleur tient par ordre et par écrit le contrôle de toute la dépense faite et payée pour toute provision de l'artillerie, comme arcs, flèches, arbalestres, traits, bâtons à main, cordes et toutes choses nécessaires.

« Là, sont les maistres des œuvres, les carpentiers, mareschaulx, forgerons et toute manière de gens. Quand le duc est devant une ville, c'est lui-même qui fait asseoir les bombardes.

« Le duc commet, par chacune bombarde, un gentilhomme de son hôtel, pour la conduite d'icelle bombarde et de la suite, qui est ès-mains du bombardier.

« L'artillerie est estoffée et garnie de toutes choses, tellement que le duc peut traverser une rivière de mille pieds en peu de temps, si besoin est ; le pont est assez puissant et fort pour passer la plus grande bombarde du monde.

« N'est point à oublier le faict des tentes et pavillons qui est une somptueuse chose et se conduit par un gentilhomme[29] qui mène, aux dépens du prince, plus de 400 chariots puissamment attelés. Ces chariots se comptent sous la dépense de l'artillerie. »

 

Pour protéger cette artillerie et cet immense matériel, Charles de Bourgogne gardait à sa solde une élite d'archers anglais[30] et un corps de fantassins italiens, « qui étaient piétons hors nombre sans être ordonnés en nulle bataille[31]. »

 

Quant à l'artillerie de place, elle était fournie et entretenue par les bonnes villes[32], qui consentaient, non sans peine, à la prêter au duc.

Les batteries de marche, servies et escortées par les bourgeois qui en étaient propriétaires, devinrent une ressource importante pour Charles le Téméraire, après ses désastres d'Helvétie.

 

HIÉRARCHIE MILITAIRE.

Le duc de Bourgogne, comme autrefois les empereurs romains, impose le serment à tous ses gens de guerre.

Le chevalier conductier, en recevant son bâton de commandement, jure :

« De servir le duc envers et contre tous, audit état de conductier, d'obéir exactement à tout ce qu'il lui commandera ou fera commander par les capitaines ou autres chefs de guerre, généraux ou particuliers, qui à ce seront commis ;

« D'exécuter la guerre sans dissimulation, à l'honneur, utilité du duc et de sa Maison et à la défaite de ses ennemis ;

« De lui révéler tout ce qu'il apprendrait touchant son honneur, profit et dommage ;

« De garder ses pays et sujets de toute attaque et oppression ;

« D'empêcher, selon ses pouvoirs, ses gens de guerre de renier le nom de Dieu, de faire vilain serment et de jouer aux dés ;

« De faire exécuter la présente ordonnance de point en point par les chefs d'escadre, chefs de chambre, hommes d'armes et archers ;

« Enfin, de rapporter chaque année en personne, à moins de maladie ou d'excuse légitime (auquel cas ils devront les envoyer), le bâton de commandement, lesdites ordonnances et le rôlet de leurs gens de guerre. »

 

Les chefs d'escadre et de chambre répètent ce serment et y ajoutent celui d'obéir à leurs supérieurs directs.

 

Tous les officiers sont d'ailleurs reliés entre eux par une hiérarchie régulière, qui remonte jusqu'au duc, général en chef de l'armée.

« Le duc exige que les conductiers, chefs d'escadre et chefs de chambre, non-seulement obéissent les uns aux autres selon leurs gracies, mais encore qu'ils se soutiennent entre eux pour se faire obéir de leurs gens.

« Le duc s'en prendra à eux ; s'ils ne maintiennent pas la discipline parmi leurs soldats[33]. »

Cette discipline est sévère : l'amende est prononcée pour la moindre négligence, pour un retard à répondre à l'appel de la trompette, pour tout manque d'énergie de la part des chefs. Le dénonciateur reçoit la moitié de la somme imposée au délinquant.

La lâcheté, la désertion, la désobéissance, le pillage ou la violence en pays ami et le sacrilège sont punis de la hart[34].

 

MONTRES ET REVUES.

Le duc nomme, pour chaque compagnie d'ordonnance, un commissaire aux montres et revues.

La montre est la première inspection d'une troupe armée ; le délégué du prince constate, d'après l'effectif des hommes et des chevaux et d'après leur équipement, le droit de chacun à la solde.

La revue est l'examen périodique qui succède à la montre, de 3 mois en 3 mois, ou plus souvent s'il plaît au duc.

Les montres et revues se passent soit au cantonnement de la compagnie, soit assez près pour que les troupes puissent, dans la même journée, se rendre au lieu de rassemblement, passer l'inspection et retourner à leurs logis.

 

« Le trésorier des guerres, ou le clerc qui y sera commis, sera tenu de faire les paiements aux lieux où se tiendront les gens de guerre et à chacun en particulier. Ces paiements devront s'effectuer aussitôt après les montres ou revues. En cas de guerre, la solde sera payée tous les mois[35]. »

« Le duc ordonnera, pour chaque compagnie, un notaire ou auditeur qui sera présent aux paiements et en expédiera les quittances pour l'acquit du trésorier.

« Les commissaires font prêter serment aux gens de guerre d'être bons et loyaux envers le duc, de le servir envers et contre tous.

« Ils leur font jurer que les chevaux, harnois et autres habillements qu'ils présentent, sont bien à eux et qu'ils ne partiront pas du service ni de la compagnie sans congé.

« Il leur est également demandé, sous la foi du serment, s'ils tiennent fief ou arrière-fief du duc ; dans ce cas, bien qu'ils fassent partie d'une compagnie d'ordonnance, ils doivent promettre d'entretenir les habillements nécessaires et de rendre au duc tous les services qu'ils lui doivent pour leurs terres[36]. »

 

MANŒUVRES.

« Afin de rendre ses gens de guerre habiles et exercés aux armes et pour qu'ils soient instruits en cas de besoin, le duc ordonne que les conductiers, chefs d'escadre et de chambre, lorsqu'ils seront en garnison ou qu'ils auront le loisir de cc faire, mènent quelque-Ibis aux champs partie de leurs hommes d'armes, armés tantôt du haut de l'armure seulement, tantôt de toutes pièces.

« Ils les exerceront à courre la lance et à se tenir, en la courant, joints et serrés, à charger rapidement en gardant leurs enseignes, à se disperser au commandement, à se rallier en se secourant l'un l'autre en la manière de soutenir une charge.

« Les mêmes officiers conduiront aussi à l'exercice les archers avec leurs chevaux, pour les accoutumer à mettre pied à terre et à tirer de l'arc.

« Ils leur apprendront la manière d'attacher et d'abrider leurs chevaux ensemble, en les faisant marcher de front derrière leur dos ; à cet effet, dans chaque lance fournie, on attachera les brides de 3 chevaux des archers aux cornes de, l'arçon de la selle du page. »

On exercera en outre les archers à marcher de front rapidement et à tirer sans rompre leurs rangs.

« Les piquenaires apprendront à se former en front serré devant les archers ; ils mettront un genou en terre au signal convenu, et tiendront leurs piques baissées à hauteur des arçons des cavaliers ennemis, de manière à permettre aux archers de tirer par-dessus leurs têtes, comme par-dessus un mur.

« Si les piquenaires voient les ennemis se mettre en désordre, ils se tiendront prêts à courir sus, aussitôt qu'ils en recevront l'ordre.

 

« On habituera encore les gens à pied à se former dos à dos, en double défense, soit en rond soit en carré, les piquenaires restant toujours bien serrés, en dehors des archers, pour soutenir la charge de la cavalerie ennemie. A l'intérieur du carré seront enclavés les pages et les chevaux des archers.

 

« Les conductiers pourront d'abord commencer ces exercices par petits groupes ; quand un groupe sera instruit, ils en prendront un autre.

« En agissant ainsi, ils auront l'œil sur leurs gens, qui n'oseront pas s'absenter ni se démunir de leurs chevaux et harnois, parce qu'ils ignoreront le jour où les conductiers les mèneront à l'exercice.

« Chacun sera, de cette façon, contraint à faire son devoir et n'en deviendra que plus habile en cas de besoin[37]. »

 

CANTONNEMENTS.

L'ordonnance de 1473 complétait toutes les prescriptions antérieures sur le service en garnison ou en campagne.

« Nul ne doit prendre logis en Bourgogne ou ailleurs sans avoir un billet du maréchal.

« En arrivant au gîte, le conductier arrêtera son enseigne en dehors du logis et il fera sortir des rangs son officier logeur. Celui-ci sera accompagné d'un homme d'armes de chaque escadre, qui pourra amener les 5 cavaliers de sa lance fournie.

« Le logeur distribuera les quartiers à ces hommes d'armes. Personne ne devra prendre d'autre logis que celui qui sera désigné par le logeur. Nul autre que le logeur et les fourriers désignés n'entrera en ce moment auxdits logis, en abandonnant les rangs, sous les peines les plus sévères.

« Quand les quartiers seront établis, chaque escadre s'y rendra sous la conduite de son chef. Si quelque officier trouve à se plaindre de son logis, il s'adressera au conductier qui tranchera la question.

« Les conductiers viendront ou enverront, tous les jours, vers le maréchal pour avoir le mot de guet, le cri de la nuit ou le billet de logement.

« Chaque chef d'escadre viendra le soir, avant le souper, trouver son conductier pour savoir ce qu'il aura à faire pendant la nuit. Il agira de même le matin[38] et avant le dîner, pour connaître ses devoirs du jour.

« Nul ne quittera l'escadre ou le quartier pour ses affaires ou quelque autre cause, sans congé ni licence de son chef direct[39].

« L'archer ou l'arbalétrier doit demander ce congé par écrit à son homme d'armes, en indiquant le motif et la durée. L'homme d'armes transcrit cette demande au conductier, par la voie hiérarchique.

 

SERVICE DE MARCHE.

« Pour déloger, le conductier fera sonner trois fois sa trompette.

« A la première sonnerie, chacun troussera son bagage, s'armera et se tiendra prêt à monter à cheval.

« A la deuxième, les gens de trait à cheval se réuniront à leur homme d'armes. Celui-ci les conduira au logis de son chef de chambre, qui se rendra avec tout son monde sous la cornette du chef d'escadre.

« A la troisième sonnerie, l'escadre se dirigera vers l'endroit où le conductier aura annoncé qu'il placera son enseigne, et là, elle se rangera dans l'ordre prescrit[40].

« Le conductier, ayant un double des registres tenus dans chaque escadre, pourra connaître facilement, quand il mettra son enseigne aux champs, si les chefs d'escadre et de chambre ont tenu leurs troupes au complet.

« La compagnie marchera, soit en front soit par escadres, soit par chambres, selon que la nécessité, le temps et le chemin le requerront.

« Chaque homme d'armes ou de trait, à cheval ou à pied, suivra son enseigne sans l'abandonner et n'ira devant, à l'exception du logeur et de ceux qui sont désignés pour l'accompagner.

« Nul ne demeurera derrière pour chevaucher, piller ou fourrager, sans le congé ou la permission du conductier.

« Le duc ordonne que nul ne se mêle, en cheminant, d'une escadre ou d'une chambre à une autre ; il veut que chacun suive sa cornette ou son guidon.

« Il est commandé, de plus, à tous les hommes d'armes, s'ils n'ont excuse de maladie, de blessure ou d'autre raisonnable cause, d'accompagner leurs enseignes, armés à blanc et de toutes pièces, hormis l'armure de tête et les grands garde-bras. En hiver, ils porteront leurs grèves.

« Ils ne doivent pas s'habiller en coustiliers pour aller courre ou chevaucher, autrement que par l'ordonnance du conductier. »

 

CAMPAGNE DE 1474.

Le bailli de la Haute-Alsace, Pierre de Hagenbach[41], avait renouvelé, au nom du duc de Bourgogne, les violences et les excès commis jadis en Suisse par l'odieux Gessler, landvogt des ducs d'Autriche ; mais les temps étaient changés. L'archiduc Sigismond, devenu l'allié de la Ligue helvétique, excita à la révolte les bourgeois de Brisach et de Ferrette, pénétra comme un libérateur dans la Haute-Alsace et fit trancher la tête à Pierre de Hagenbach.

 

Charles le Terrible se mit aussitôt en campagne pour venger son lieutenant.

Au mois de juillet 1474, il vint assiéger la petite place de Neuss[42], poste avancé de l'électorat de Cologne.

 

Ce fut le signal de la guerre longuement préparée par Louis XI.

Pendant que Hermann de Hesse et 1.800 hommes d'armes des bords du Rhin résistaient vaillamment, sur la brèche de Neuss, à l'artillerie de Bourgogne, l'empereur Frédéric III convoqua le ban de l'empire ; le contingent de Westphalie vint établir son camp sur la rive droite du Rhin, en face de l'armée de siège.

A la fin d'octobre, les Suisses se réunirent aux seigneurs de la Souabe, aux milices de Strasbourg et de Colmar, pour tenter une diversion dans le comté de Bourgogne. Ils y entrèrent par Montbéliard et entreprirent le siège d'Héricourt.

Héricourt (13 novembre 1474).

Le maréchal de Bourgogne et le comte de Romont marchèrent au secours de la forteresse, l'un avec 5.000 combattants, l'autre avec 12.000 cavaliers de l'ordonnance et 8.000 piétons. Ils opérèrent leur jonction, le 12 novembre, et choisirent une forte position entre les bois de Saulnot et l'étang d'Essouaivre.

Le lendemain, les Suisses vinrent attaquer cette position.

Le conseil de leurs capitaines avait décidé, dans la nuit :

« Que les Alsaciens garderaient l'enceinte du camp, pour tenir en respect la garnison d'Héricourt ;

« Que Félix Keller serait chargé de l'attaque de front avec les gens de Zurich ;

« Et que l'avoyer Nicolas de Scharnactal, avec ceux de Berne et de Soleure, tenterait, à travers les bois, une surprise sur le flanc gauche des Bourguignons. »

Ces sages dispositions tactiques assurèrent le succès.

Les bataillons de Zurich s'avancèrent lestement et silencieusement dans leur ordre accoutumé, soutenus à peu de distance par la cavalerie allemande.

Le comte de Romont s'apprêtait à recevoir le choc, lorsqu’une grande clameur s'éleva subitement derrière son aile gauche.

C'était le cri de guerre des Bernois :

— « Berne et Saint-Vincent ! »

Au même moment, l'artillerie qui garnissait les intervalles des bataillons de Zurich commença à tirer, jetant le désordre clans les carrés de piétons lombards, flamands et bourguignons.

L'Avoyer[43], profitant de cette confusion, sortit de la forêt de Saulnot et lança ses montagnards, piques basses, contre l'infanterie ennemie. Celle-ci se débanda sans attendre le choc.

Les hommes d'armes de l'ordonnance, placés sur les flancs de l'infanterie, voulurent charger, mais les Suisses les reçurent h la pointe de leurs longues lances et les obligèrent à tourner bride. Alors Félix Keller aborda le front de la position et s'en empara.

Ce fut une déroute.

La cavalerie allemande s'était élancée à la poursuite des fuyards.

— « Chevauchez avant, chers seigneurs, leur criaient les Bernois, nous sommes là pour vous soutenir ! »

Et, avec leurs cruelles habitudes de guerre, ils égorgeaient sans pitié tout ce qu'ils trouvaient à portée des hallebardes ou des terribles épées à deux mains[44].

C'était la première manche de la redoutable partie engagée entre les Suisses et le duc de Bourgogne.

 

LE SIÈGE DE NEUSS.

En apprenant que son lieutenant avait perdu la bataille d'Héricourt, Charles-le-Téméraire se promit de prendre bientôt une éclatante revanche.

Mais, comme les Suisses, après la victoire, avaient regagné paisiblement leurs cantons, il hiverna devant Neuss, sans songer à conduire son armée au-devant des Anglais, qu'il avait convoqués à la conquête de la France[45], et sans s'inquiéter, outre mesure, de l'armée impériale de secours.

— « C'est un commun proverbe, disait-il, et connu depuis longtemps que les confédérations des Germains sont mobiles et de peu de foi. »

Cependant, vers le milieu du mois d'avril 1175, plus de 100.000 Allemands se réunirent devant le camp bourguignon. Tout se bornait à des escarmouches et à des entreprises plus ou moins heureuses pour ravitailler la place[46], lorsque le duc, menacé d'une invasion de l'armée française dans ses Etats, essaya d'imposer la paix à l'Empereur.

 

Le 24 mai, il attaqua les lignes impériales.

La supériorité de son artillerie et les dispositions heureuses qu'il avait prises lui assurèrent l'avantage. « Dans la première bataille, écrit-il à Claude de Neufchâtel, se trouvaient tous les gens de pied, piquenaires de nos ordonnances, et les archers anglais. Les piquenaires étaient entrelacés par quatre avec les archers, tellement qu'entre deux archers il y avait un piquenaire.

« Sur l'aile senestre desdits gens de pied nous avions ordonné les seigneurs fiefs et leurs hommes d'armes, avec le comte de Celara et sa compagnie, tous en un escadron. »

L'artillerie était disposée sur le front et sur les ailes. Un boulet bourguignon emporta la tente impériale : il n'en fallut pas davantage pour décider Frédéric à traiter, à la condition que Neuss serait délivrée.

Quant à Louis XI, débarrassé des Anglais dont il avait, à beaux deniers, acheté la retraite, il concentra les troupes françaises sur la frontière de Bourgogne et laissa les vachers des Alpes affronter, à eux seuls, la colère et les vengeances de son imprudent adversaire.

 

CAMPAGNE D'HELVÉTIE (1476).

Au début de la campagne d'hiver de 1476, toutes les chances heureuses semblaient être pour la belle armée, si bien pourvue, si habilement conduite du grand-duc d'Occident.

Mais à tous les vaillants soldats, d'origines diverses, que l'amour de la gloire, l'attrait de la solde ou l'espoir du pillage avaient groupés autour de la fastueuse bannière de Charles le Terrible, il manquait le sentiment d'abnégation et de dévouement qu'inspire une cause juste.

Les pauvres montagnards, contre lesquels ils allaient guerroyer « en grand mépris », les attendaient sur le sol de la patrie, sans arrogance comme sans faiblesse.

Les envoyés des cantons suisses avaient humblement remontré au duc de Bourgogne qu'il ne tirerait pas grand profit de cette guerre.

— « Vous n'avez rien à gagner contre nous, avaient-ils dit, notre pays est stérile et pauvre ; il n'y a nuls bons prisonniers à faire, et les éperons de vos chevaliers ou le mors de leurs chevaux valent plus d'argent que tous les gens de notre territoire ne sauraient payer de finances, s'ils étaient pris. Rien n'avait pu fléchir le duc.

— « Il voulait, disait–il, montrer à Ces paysans, ce que c'était que la guerre. »

Ces paysans jurèrent de mourir ou de rester libres.

 

Ce n'était pas d'ailleurs, en 1476, un sentiment nouveau que le patriotisme.

Depuis l'agonie d'Alésia, nous l'avons salué à Bon–vines ; nous l'avons vu, après Poitiers et Azincourt, armer les bourgeois et les paysans français et se personnifier dans Jeanne Darc, pour regagner le royaume que les Anglais avaient conquis. Nous savons que les Suisses lui devaient déjà leur indépendance.

Mais jamais encore on n'avait vu le patriotisme disperser, presque sans combat, une armée aussi redoutable que celle du duc de Bourgogne.

 

ORDRE DE BATAILLE ET COLONNES DE MARCHE.

Un règlement technique avait partagé en 8 divisions les 40.000 hommes qui devaient entreprendre la campagne d'Helvétie.

Dans l'ordre de bataille, ces divisions formaient 8 lignes successives, placées les unes derrière les autres, « à distance d'un jet de pierre ou d'un petit trait d'arc. »

Aux ailes de chaque ligne, les armures de fer des compagnies d'ordonnance ; au centre, les gens de pied, flanqués par les archers à cheval.

L'artillerie et ses soutiens spéciaux, Anglais ou Italiens, couvraient le front de la première ligne. Le charroi, disposé sur le flanc extérieur, devait servir de retranchement improvisé.

 

Un ordre de marche fort bien entendu fixait le nombre et la composition des colonnes.

« L'armée ou ses divisions marcheront, suivant la nature du pays, sur une, cieux ou trois colonnes, et toujours les lances en avant ; après les lances, les archers à cheval, puis l'infanterie.

« Si le terrain le permet, on devra marcher par compagnies déployées. Les 100 chevaux des hommes d'armes seront formés sur une seule ligne, sinon ils marcheront par escadres de 50 lances, par escouades de 25 ou par chambres de 6 lances sur un rang.

« Les archers à cheval suivront les hommes d'armes quand ils seront déployés par centaines, sur une ligne, ou bien ils se fractionneront comme eux.

 

« S'il n'y a qu'une seule colonne de troupes, le charroi formera la deuxième colonne.

« La tête du charroi se composera de l'artillerie légère ; derrière, viendront les sommiers[47] portant les tentes et les bagages de la cavalerie, puis les voitures de bouche et de munitions.

« La colonne des combattants marchera toujours parallèlement au convoi et du côté de l'ennemi.

« Si les troupes forment deux colonnes, les voitures marcheront au milieu ; s'il y a trois colonnes, on partagera le convoi en deux divisions et chacune sera placée dans l'intervalle des colonnes.

« L'artillerie légère sera répartie en tête des divisions du train.

« La grosse artillerie et le bagage, réunis en une même colonne, suivront la septième division.

« La huitième marchera à hauteur (le la grosse artillerie, pour lui servir d'escorte[48]. »

 

Ce sont les dispositions adoptées par les Romains pour la marche en trois colonnes avec le bagage dans les intervalles.

Le fougueux duc de Bourgogne a consulté les textes latins ; il a lu César et peut-être Polybe. Annibal est son héros favori, il en parle sans cesse et se vante de lui ressembler.

D'ailleurs, il a si bien compris l'utilité de l'instruction dans l'armée, qu'il exige de ses capitaines qu'ils sachent lire, écrire et compter.

 

Après avoir traversé la Lorraine sans rencontrer de résistance, Charles le Terrible avait marché de Nancy jusqu'au lac de Neufchâtel, par Besançon et Pontarlier.

Le 19 février, il campa devant le château de Granson, sur les rampes orientales du Jura, et il entoura son camp de lignes de contrevallation bien garnies d'artillerie.

La garnison de Granson se rendit ; il la fit pendre ou noyer dans le lac.

Puis, apprenant que les gens de Berne avaient réuni 20.000 hommes à Neufchâtel, il résolut de marcher sans retard au-devant de cette avinée.

 

« Le duc de Bourgogne, contre l'opinion de ceux à qui il demanda conseil, délibéra d'aller au-devant des Suisses, à l'entrée des montagnes où ils étaient encore. C'était une grande faute, car il était clans un lieu bien avantageux pour les attendre, clos de son artillerie et, en partie, du lac de Neufchâtel[49]. »

 

Les gens de Berne, ignorant la chute de Granson, accouraient déjà au secours de leurs frères d'armes.

Bataille de Granson (2 mars 1476).

Dans la matinée du 2 mars, l'avant-garde suisse força le château et le défilé de Vaumarcus, poste avancé des Bourguignons sur la route de Granson à Neufchâtel, qui n'était défendu que par 100 archers de la garde du duc.

De là, les Suisses descendirent en bon ordre vers la Chartreuse de la Lance et le village de Concise, au moment même où l'avant-garde bourguignonne débouchait dans l'intervalle et canonnait les hauteurs.

 

— « Par saint Georges ! s'écria le duc, accourant au bruit de l'escarmouche, gens de canon, feu sur ces vilains ! »

 

L'artillerie de son avant-garde se mit en batterie sur la colline de la Lance.

Devant un bataillon de 8.000 Suisses, formés en phalange, marchaient « deux troupes de garçons armés légèrement, la plupart couleuvriniers. »

Les décharges de l'artillerie bourguignonne firent des trouées sanglantes et le premier boulet tua 10 hommes ; mais la phalange, marchant résolument en avant, parvint au pied de la colline de la Lance et se mit hors d'atteinte des serpentines établies sur la crête.

En revanche, les quelques canons, disposés sur les flancs du bataillon suisse, ouvrirent un feu meurtrier contre les hommes d'armes du sire de Château-Guyon qui, sur ce terrain resserré, embarrassé de vignes et d'obstacles, ne purent pas réussir à. se déployer pour charger. Quelques escadres seulement atteignirent la phalange, mais les chevaux vinrent s'enferrer dans ses longues piques.

Cependant cette charge avait arrêté les Suisses ; le duc était entouré de l'élite de sa gendarmerie et, en renouvelant l'attaque, il pouvait, au prix de quelques sacrifices, donner à la grosse artillerie, qui encombrait son camp de Granson, le temps d'arriver. Les grands canons, les bombardes et les serpentines auraient eu facilement raison, à distance, de ces 8.000 fantassins aventurés dans la plaine.

Mais Charles le Terrible « voulait entourer ces manants et les prendre vivants, pour en faire un exemple. »

Il fit sonner le ralliement de sa cavalerie d'ordonnance.

Les compagnies engagées tournèrent bride et revinrent au galop vers la deuxième ligne.

Celle-ci se troubla, prit peur et s'enfuit vers le corps de bataille, où la déroute de l'avant-garde jeta un grand désordre.

 

« Les premiers rangs des hommes d'armes voulaient retourner pour se joindre aux autres, mais les menues gens qui étaient derrière, croyant que les premiers rangs fuyaient, se mirent à la fuite, et, peu à peu, cette armée commença à se retirer vers le camp, quelques-uns faisant très-bien leur devoir[50]. »

 

Le duc, précédé de la grande bannière de Bourgogne, s'efforçait en vain d'arrêter les fuyards, lorsque tout à coup les collines de Bonvillard et de Champigny se couronnèrent d'une multitude bruyante. Bientôt, au milieu d'une rafale de neige, trois colonnes profondes descendirent de la montagne et vinrent faire irruption sur le flanc gauche du corps de bataille bourguignon, aux cris mille fois répétés de :

— « Granson ! Granson ! »

A cette clameur vengeresse, le taureau d'Uri et la vache d'Unterwalden[51] mêlaient leurs mugissements sauvages.

12.000 Suisses venaient appuyer, par une attaque de flanc, l'attaque de front de leur avant-garde.

 

La longue colonne des Bourguignons, embarrasse dans ses bagages, se dispersa sans attendre le choc. Alors, les Suisses se rassemblèrent en une seule masse pour donner l'assaut aux lignes de Granson.

 

« Le désordre se mit clans tout le camp ; une terreur panique s'empara des esprits. Les Italiens les premiers prirent la fuite ; tous couraient çà et là, comme s'ils étaient poursuivis par une puissance invisible.

« Le duc les rappelait par ses cris, les accablait d'injures, les frappait à grands coups d'épée.

« Accablé de fatigue, épuisé de douleur et de rage, resté presque le dernier, lui-même enfin prit la fuite, n'ayant plus ni camp ni armée, et il s'en alla à l'aventure, suivi de cinq de ses serviteurs[52]. »

Il courut ainsi sans s'arrêter pendant 6 heures, jusqu'à Jougne, dans la passe du Jura.

— « Que pensez-vous d'Annibal ? lui criait son bouffon, en galopant derrière lui, par saint Georges !

« Monseigneur, nous voilà bien annibalés ! »

C'était une déroute à la façon des Perses, à qui les chroniqueurs ont comparé les Bourguignons.

Au massacre près cependant. S'il faut en croire Commines, « les Alemans gagnèrent le camp et l'artillerie du duc et d'autres biens infinis[53], car rien ne se sauva que les personnes, mais des gens, pour cette fois le duc ne perdit que 7 hommes d'armes[54] ; tout le monde fuit et lui aussi. »

Morat (22 juin 1776).

La bataille de Morat fut plus disputée, mais la fortune se déclara de nouveau pour les Suisses.

Leurs longues piques, leurs lourdes hallebardes, le terrible moulinet de leurs épées à deux mains eurent raison des armées nouvelles que Charles le Téméraire s'acharna à réunir contre eux.

 

Devant Morat[55], vaillamment défendu par Adrien de Bubenberg, l'armée des cantons attaqua[56], le 22 juin 1476, l'armée de siège et les retranchements bourguignons.

Cette fois, elle rencontra une résistance énergique, et l'artillerie de Bourgogne fit des brèches profondes dans les colonnes d'attaque.

Mais, pendant que le corps de bataille, sous le commandement de Hans Waldmann de Zurich et de Guillaume Herter de Strasbourg, s'acharnait à l'assaut des lignes de contrevallation, Hanns de Hallwyl tournait ces lignes avec l'avant-garde, pénétrait dans le camp bourguignon s'emparait de l'artillerie et la dirigeait contre l'aile droite ennemie[57].

Une attaque combinée de la garnison de Morat et de l'arrière-garde suisse[58] contre l'aile gauche des Bourguignons compléta la victoire.

Le duc Charles se battit en héros à la tête de sa noblesse, mais le jeune duc néné de Lorraine, qu'il avait dépossédé, conduisit si résolument à la charge ses 300 hommes d'armes que le duc, resté presque seul, fut obligé de s'enfuir encore.

Il alla, d'une seule traite, jusqu'au lac de Genève.

 

Les Suisses égorgèrent sans pitié ou jetèrent dans le lac de Morat les blessés et les fuyards qu'ils purent atteindre.

Leur cavalerie lorraine ou alsacienne compléta le succès de la journée par une poursuite, qui dura jusqu'à la nuit.

 

Près de 10.000 Bourguignons, Flamands, Anglais ou Lombards périrent dans cette bataille, qui n'avait coûté aux Suisses que quelques centaines de braves.

 

DEVANT NANCY.

Louis XI et la Ligue helvétique aidèrent René de Lorraine à rentrer dans son héritage et à reprendre Nancy.

Le duc de Bourgogne vint assiéger cette ville pendant le dur hiver de 1476.

Les siéges ne réussissaient pas à Charles le Téméraire. Attaqué par Réné et par les plus vaillants capitaines de Granson et de Morat, le grand-duc d'Occident, mal servi par ses sujets mécontents[59], trahi, la veille de la bataille, par le condottière napolitain Campo-Basso[60], fut vaincu pour la troisième fois et tué, le 6 janvier 1477[61].

 

Louis XI, délivré de son redoutable adversaire, prit les Suisses à sa solde ; le pape et Venise imitèrent sen exemple et, pendant plus d'un siècle, la milice nomade et mercenaire des dix cantons affranchis décida du sort des empires.

 

 

 



[1] Histoire de Florence, 1524.

[2] Les Suisses adoptèrent les armes à feu, en 1422, après l'échec qui leur enleva Bellinzona. Cette rencontre est instructive :

« Carmagnola, condottière au service de Philippe-Marie Visconti, duc de Milan, ayant rencontré dans les plaines de la Lombardie 18.000 Suisses, tous piquiers, s'en alla au-devant d'eux, quoiqu'il n'eût que 6.000 chevaux et quelque infanterie à leur opposer.

« Au premier choc, les Milanais furent rompus et mis en fuite, mais Carmagnola ne se découragea pas ; la honte lui servant d'aiguillon, il rallia sa cavalerie et revint à la charge.

« A une certaine distance de l'ennemi, il fit mettre pied à terre à ses gens d'armes armés de toutes pièces ; ceux-ci fondirent, serrés et en bon ordre, sur les Suisses.

« On en vint aux mains : les Milanais s'ouvrirent un passage à travers la forêt de piques. Quand ils furent au milieu des Suisses, les piques devinrent inutiles et sans effet, à cause de leur trop grande longueur.

« La tuerie fut d'autant plus affreuse que, le premier rang rompu, les autres ne pouvaient plus relever les piques pour les opposer à l'ennemi qui les serrait de trop près. Les rangs encore intacts pressaient, en reculant, ceux qui étaient derrière, et ceux-ci, par un courage mal entendu, pressaient -ceux qui étaient devant. Si bien que cette presse réciproque empêcha les Suisses de laisser tomber leurs piques pour mettre l'épée à la main.

« De ces 18.000 Suisses, il ne s'en sauva que 3.000 qui mirent bas les armes ; le reste fut étendu mort sur le champ de bataille.

« Cet exemple remarquable prouve l'ascendant que l'audace et l'habileté ont sur le nombre. » (Folard.)

Le titre du grand ouvrage auquel nous empruntons cette citation est une curiosité :

Histoire de Polybe, nouvellement traduite du grec par dom Vincent Thuillier, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur ; avec un commentaire en un corps de sciences militaires, enrichi de notes critiques et historiques, sui toutes les grandes parties de ln guerre, soit pour l'offensive, soit pour la défensive, sont expliquées, démontrées et représentées en figures ; ouvrage très-utile, non-seulement aux officiers généraux, mais mime u tous ceux qui suivent le parti des armes ; par M. de Folard, chevalier de l'ordre militaire de Saint-Louis, mestre de camp d'infanterie. 8 volumes, Paris, 1727.

[3] Cette formation n'est pas nouvelle : nous avons vu les routiers de Renaut de Boulogne s'en servir à Bouvines, en 1219.

[4] Les signataires du traité de Zurich étaient les confédérés des villes libres et des cantons de Zurich, Lucerne, Berne, Soleure, Zug, Uri, Schwitz, Unterwalden et Glaris.

[5] Depuis la bataille d'Autun (58 ans avant J.—C.), si glorieuse pour les vaincus, le territoire des Helvètes, englobé par César dans la grande Séquanaise, avait partagé les vicissitudes de l'empire romain.

Comprise dans le royaume d'Arles, l'Helvétie était devenue, en 930, une province immédiate de l'empira germanique.

Peu à peu, certaines de ses cités avaient été déclarées villes libres impériales, et, jusqu'en 1273, ses trois cantons forestiers, Uri, Schwitz et Unterwalden, avaient vécu indépendants sous le patronage des empereurs.

La maison de Habsbourg resserra le joug. La cruauté de ses baillis réveilla chez les Helvètes leur antique passion pour la liberté, el, le janvier 1308, la Ligue helvétique tenta de chasser les impériaux de ses montagnes elle y réussit après la sanglante victoire de Morgarten (1315).

En 1363, la Suisse était un pays libre de tout lien monarchique ou féodal. En vain la maison d'Autriche essaya-t-elle d'y rentrer : les Suisses furent encore vainqueurs à Buttisholz (1378), à Sempach (7386) et à Nœfels (1388).

[6] Sempach, sur la rive orientale du lac de Sempach (canton de Lucerne), est restée célèbre dans les annales de l'indépendance helvétique par la victoire, que les confédérés y remportèrent, le 9 juillet 1386, sur le duc Léopold d'Autriche. Un capitaine suisse, Arnold de Winkelried, décida la victoire en se jetant sur les lances des hommes d'armes, rangés en phalange, et en se faisant tuer pour ouvrir ainsi un passage à ses compagnons.

[7] Jean de Müller, Histoire de la Confédération suisse, Leipzig, 1786.

[8] Ces tarras-buchse, mis en usage dès 1443, constituaient un progrès fort remarquable ; car déjà ces canons, mobiles sur deux roues et d'un emploi facile, égalaient par leur effet, s'ils ne les surpassaient pas, les anciennes machines de jet, plus compliquées, d'un transport beaucoup plus embarrassant, d'un service moins commode et moins sûr.

[9] Le 13 août 1470, Louis de Saineville et Jean Briçonnet, maire de la ville de Tours, ambassadeurs du roi et chargés de ses pleins pouvoirs, conclurent avec les envoyés de Berne, représentant aussi Lucerne, Uri, Schwitz, Unterwalden, Zug et Glaris, un traité d'alliance entre les ligues suisses et le roi. Ce traité stipulait :

« Au cas où monseigneur le roi voudrait faire la guerre au duc de Bourgogne, ou le duc de Bourgogne au roi, nous et nos chers confédérés les seigneurs de la haute Allemagne, nous ne devrons, ni par nous, ni par les nôtres, porter, prêter ni accorder secours, laveur ou conseil audit duc de Bourgogne.

« Pareillement, si monseigneur de Bourgogne voulait faire la guerre contre nos confédérés les seigneurs de la Ligue, ou nous à lui, le roi ne devrait prêter, porter ni accorder secours, faveur ou conseil au duc de Bourgogne. » De Barante, Histoire des ducs de Bourgogne de la maison de Valois, Paris, Delloye, 1839.

[10] En 1466, Liège, Dinant et Gand s'étant soulevés contre les Bourguignons, Charles avait brûlé Dinant et ordonné le pillage des deux autres villes. Pendant la malencontreuse entrevue de Péronne (octobre 1468), Liège se révolta de nouveau, au cri de « Vive la France ! » Charles conduisit Louis XI au siège de Liège et la prit avec son concours. Après huit jours de massacre, le duc ordonna qu'on brûlât et qu'on démolît toute la ville, à l'exception des églises et des maisons religieuses.

En 1472, il avait commencé sa nouvelle campagne contre Louis XI, en faisant égorger les défenseurs et la population de la petite ville française de Nesles. Entré à cheval dans l'église, il avait dit en foulant les cadavres amoncelés :

— « J'ai de bons bouchers avec moi, et voilà une belle vue ! »

Beauvais aurait eu le sort de Nesles, sans le dévouement de ses bourgeois et l'héroïsme de Jeanne Hachette.

[11] Prince N.-L. Bonaparte, Études sur le passé et l'avenir de l'artillerie. Tome Ier.

[12] « Le duc prit à son service le comte de Campo-Basso et le capitaine Galeotto, amenés depuis longtemps déjà en Catalogne et eu Lorraine par les princes de la maison d'Anjou, et qui passaient pour d'habiles capitaines. Il les paya richement, et ils recrutèrent leurs compagnies avec des aventuriers venus d'Italie. Campo-Basso reçut même de fortes avances pour aller en chercher dans le pays. Les Lombards commencèrent à figurer dans l'armée de Bourgogne au nombre des plus vaillants soldais, et ils furent particulièrement favorisés du duc, qui mettait en eux d'autant plus de confiance qu'ils étaient étrangers. » De Barante.

[13] « Claude de Neufchâtel, seigneur de Fay et de Grancey, lieutenant et capitaine général du duc sur les gens d'armes de ses ordonnances et autres qui sont aux Marches de par deçà, commissaire ordonné par lettres closes, certifie qu'il a passé à montre ou à revue, le 29 mai 1474, les gens de guerre de la conduite de messire Troylo de Rossano, capitaine, qui sont venus d'Italie au service du duc, au nombre de 96 lances et paies d'hommes d'armes, fournies de 540 chevaux, de 128 cranequiniers à cheval et de 333 gens de pied, appelés provisionnaires, suffisamment montés, armés et habillés, ainsi qu'il appartient à l'état de chacun et qu'il est contenu aux chapitres faits d'accord entre le duc et messire Troylo. » (De la Chauvelays, Les Armées de Charles le Téméraire dans les deux Bourgognes. Tome V des Mémoires de l'Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon.)

Nous avons fait de nombreux emprunts à cet excellent opuscule, que l'auteur a rédigé d'après les documents originaux, si bien classés par M. Joseph Garnier, l'archiviste érudit de la Côte-d'Or.

[14] C'est un petit bataillon à 3 compagnies, de 3 sections chacune. La division par trois de l'unité tactique n'est pas non plus une idée nouvelle.

[15] « Faute par les gens de guerre de se pourvoir de ces habillements ; ils leur seront délivrés par le commissaire et trésorier des guerres, sur et en déduction de leurs gages, à prix raisonnables. »

[16] En italien condottière.

[17] D'après l'ordonnance de juillet 1471, « l'homme d'armes doit porter blanc harnois complet, être monté de trois bons chevaux, (dont un pour le page qui portera sa lance) ; le moindre vaudra 30 écus. Il aura une selle de guerre avec chanfrein, et, sur la salade, des plumes de couleur, moitié blanches moitié bleues, aussi bien que sur le chanfrein. Sans imposer des bardes pour les chevaux, le duc fait observer qu'il saura bon gré à l'homme d'armes qui s'en procurera. Les armes offensives sont un estoc raide et léger, une lance chevaleresque, un couteau taillant pendant an côté gauche, et une masse d'armes pendant au côté droit.

« Le coustilier sera armé par-devant d'un plastron d'acier ou de fer battu avec arrêt (faucre) et par derrière de brigantine. Il aura en outre une salade, un gorgerin, des flancars, des braies d'acier, des avant—bras à petites gardes et des gantelets. Il portera une bonne javeline, sorte de demi-lance, ayant poignée el arrêt, une bonne épée droite, de moyenne longueur, qu'il pourra manier d'une seule main, avec une bonne dague d'un pied et à deux tranchants.

« L'archer sera monté sur un cheval de 10 écus au moins, habillé d'une jacque à haut collet tenant lieu de gorgerin, avec bonnes manches ; il portera une cotte de mailles ou paletot de haubergerie dessous cette jacque, qui sera de 12 toiles au moins, dont 3 de toile cirée et 9 de toile commune. Il aura, pour garantir sa tête, une bonne salade sans visière, et portera des houseaux ronds, sans pointes, afin que lorsqu'il mettra pied à terre les pointes ne l'empêchent pas de marcher légèrement. Il sera armé en outre d'un arc solide, d'une trousse contenant 30 flèches, d'une longue épée à deux mains, d'une dague, d'un pied et demi, à deux tranchants.

« Les arbalétriers et cranequiniers à cheval auront brigantine ou corselet comme les coustiliers, demi-avant-bras à petites gardes, manches d'acier, gorgerin, salade et épée, connue les archers à cheval.

« Le couleuvrinier et l'arbalétrier à pied porteront un haubergeon ; le piquenaire aura à son choix une jacque ou un haubergeon.

« Les archers et coustiliers recevront du duc, à la première montre, un paletot de deux couleurs, mi-partie blanc et bleu, à charge par eux de continuer à se vêtir ainsi à leurs dépens. Ils pourront mettre sur ces paletots l'emblème que leur capitaine portera sur ses étendards. »

[18] La chambre est le peloton actuel.

[19] « Les enseignes des divers conductiers seront de couleurs différentes ; mais les cornettes de chaque compagnie seront de la même couleur. La première cornette portera un C en or, la deuxième CC, la troisième CCC, la quatrième CCCC.

« Les banderoles ou guidons seront de la même couleur que la cornette de l'escadre ; elles porteront autant de C qu'il y en a sur cette cornette, et elles se distingueront entre elles par le numéro 1, 2, 3 ou 4 brodé au-dessous de cet indice. »

(De la Chauvelays).

[20] Deux seront assez forts pour courir et rompre lance ; celui du coustilier devra coûter au moins 30 écus et celui du page 20 ; le quatrième cheval est un sommier pour le bagage de l'homme d'armes.

[21] « Les gens de trait, coustiliers ou autres, ne porteront aucuns bagages que ceux qu'ils auront sur leur personne. » Ordonnance de 1468.

[22] « Les conductiers pourront choisir des gens de guerre pour remplir les places devenues vacantes par mort, destitution ou autres causes, pourvu que ces soldats soient gens experts en guerre et honorables. Ils ne seront toutefois réputés de la compagnie qu'après avoir été passés à montre et reçus comme suffisants par le commissaire du duc. En ce cas, ils seront retenus par lui de l'ordonnance et payés : S'ils sont refusés, ils seront néanmoins payés, du jour où le conductier et le commis du trésorier des guerres certifieront qu'ils ont été enrôlés, jusqu'au jour de la montre. » (De la Chauvelays.)

[23] Viollet-le-Duc, Dictionnaire du mobilier, t. VI, Trait à poudre.

[24] M. Joseph Garnier a publié, dans l'Annuaire départemental de 1862, un important mémoire sur l'Artillerie de la commune de Dijon.

Il passe en revue, depuis 1187 jusqu'à 1631, les moyens de défense laborieusement et chèrement achetés par la capitale des ducs de Bourgogne, et il met sous nos yeux des documents irréfutables, qui fixent, de siècle en siècle, les transformations successives et les progrès du matériel de l'artillerie à feu.

[25] « En 1451, Jehan Gambier, marchand d'artillerie à Mons, fabrique, moyennant 120 livres 4 sous, une bombarde en fer, vernye de rouge, contenant, chambre et volée ensemble, 17 pieds de long. Le boulet de pierre a 12 à 13 pouces de diamètre ; son poids est de 75 kilogrammes environ. La pièce pèse cinquante fois plus que le projectile. » (Général Favé.)

[26] Cette bouche à feu et son fût étaient portés sur un affût à chevalet ou à roues.

« Deux trous, circulaires, qui traversent le fût de ces bombardes, ne nous laissent aucun doute à cet égard. Ces bouches à feu étaient peu épaisses ; elles lançaient des boulets de pierre, pesant 6 kilogrammes environ, avec de faibles charges placées dans une chambre cylindrique. » (Général Favé.)

[27] « Ces traits à poudre atteignent un mètre et plus de longueur ; ils lancent une balle de 6 à 7 lignes (0m,015). La lumière est déjà placée latéralement, parfois avec un petit auget.

« Le canon est maintenu au bois par deux frettes de fer, el l'une d'elles porte des tourillons qui entrent dans les tells, percés à l'extrémité d'une fourchette en bois, dont on fixe la pointe en terre pour

« Malgré la fourchette, le recul de ces armes à feu causait une si violente secousse à la main, qu'on donna à la queue du bois une large crosse pour l'appuyer contre le côté droit de la poitrine. On appela ces armes des poitrinals quand on les fit courtes et sans fourchette. (Viollet-le-Duc, Dictionnaire du mobilier, liv. VI, p. 332.)

[28] Général Favé.

[29] Capitaine du charroi.

[30] Les guerres de Charles le Téméraire marquent le déclin des fameux archers anglais. Les Suisses vont hériter de leur réputation et jouer le rôle principal dans les batailles, où l'arc sera bientôt remplacé définitivement par l'arquebuse.

[31] Jean Manet, historiographe de Maximilien, Chronique manuscrite de 1474 à 1504.

[32] Voici, d'après M. Joseph Garnier, l'inventaire de l'artillerie de la ville de Dijon, au mois de décembre 1476.

« Une serpentine de cuivre sans chambre ; deux grandes serpentines, chacune garnie de deux chambres, affûtées en bois ; une petite coulevrine appelée perdrisenne ; deux coulevrines ; deux grandes serpentines de fer ; une coulevrine à queue de fer ; une serpentine de mitaille (bronze) à deux chambres, assise sur un affût de bois ; une autre serpentine de fer, nommée dragon, affûtée sur deux roues ; une serpentine de fer toute neuve de 7 pieds de long , garnie de deux chambres, assise sur un affût de bois ; un petit petereaul affûté en bois ;

« Trois grandes serpentines de fer, chacune garnie de deux chambres toutes neuves, affûtées en bois ; huit coulevrines à main et à crochet ; un gros canon neuf, de fer, garni de deux chambres ; un gros mortier de fer ; un petit crapaudeau de fer, d'un pied et demi de long, sans chambre ; une serpentine de fer garnie de deux chambres et son affût de bois ;

« Un petit canon de fer, garni de deux chambres et son affût de bois ; un veuglaire de fondue (bronze), garni de deux chambres de fondue, armoyé aux armes de la ville ; deux coulevrines à main, l'une de fer, l'autre de fondue ; une coulevrine de fer, un veuglaire de fer, garni d'une seule chambre, mal affûté ; une belle coulevrine de fondue, d'environ 4 pieds de long ; une serpentine de fer neuve à deux chambres, garnie de son affût de bois ;

« Une grande coulevrine de métal, d'environ 3 pieds et demi de long, garnie de son affût de bois et de sa verge de fer ; une coulevrine de métal d'environ 3 pieds de long ; une serpentine de fondue, garnie de deux chambres, assise sur un chariot à deux roues ferrées ; une petite coulevrine garnie de sa queue de fer ; une coulevrine de fer d'environ 3 pieds et demi de long ; une autre bonne coulevrine de fer à crochet ; un courtault de fer sans chambre, assis sur un affût de bois ; une petite serpentine de 3 pieds de long et à deux chambres, affidée en bois ; une grande et belle coulevrine de fer et à crochet ;

« Une serpentine garnie de deux chambres et de son affût de bois ; un gros veuglaire de fer à deux chambres, affûté tout à neuf ; un petit tappereaul assis en bois ; une belle serpentine, d'environ 5 pieds de long, garnie de deux chambres et enchâssée en bois ; une coulevrine de fer et une de cuivre ; un petit crapeaudeau affidé en un affût de bois ; un gros canon de fer garni de deux chambres, affûté et ferré sur son affût de bois ; un petit crapeaudeau de fer, en façon de mortier, affûté et ferré en un affût de bois ; un veuglaire de fondue, garni de deux chambres, enfûté en bois ; une serpentine de fondue, affûtée en bois ;

« Une grande serpentine de fer à vif de bœuf (barre de fer arrondie qui servait de pivot et de point d'appui à la pièce placée sur son chariot) ; une serpentine de cuivre garnie de deux chambres de fer, ayant l'une 6 pieds et demi, l'autre 4 pieds de longueur ; deux grosses cou-terrines à crochet emmanchées de bois, la plus grosse d'environ 3 pieds et demi de long ; une grosse coulevrine à crochet et à queue, le tout en fer, ayant en longueur 3 pieds pour la chasse (volée) et autant pour la queue ; trois coulevrines à main, deux de fer et l'autre de cuivre, affûtées en bois. »

Nous n'avons pas voulu abréger la nomenclature des 136 bouches à feu qui garnissaient les remparts de Dijon, en 1476, parce que ce document, en énonçant tous les termes qu'employait l'artillerie à cette époque, nous montre en même temps comment on alternait, dans l'armement d'une place forte, les petites pièces avec les grosses.

[33] « Quand les conductiers seront en la compagnie du prince ou du capitaine choisi par lui, ils n'auront d'autre pouvoir que de saisir les délinquants et de les livrer au prévôt des maréchaux du prince ou du capitaine qu'il a délégué. » (Ordonnance de 1472.)

[34] Le duc ordonne à tous les justiciers, officiers des villes et de ses pays, sous peine de perdre leur office et d'être frappés d'amendes, d'assister les conductiers et dizainiers en la peine et punition de leurs gens, quand ils en sont requis.

[35] Montre de 50 piétons allemands passée à Rouvre le 25 mai 1474, par le maréchal de Bourgogne Antoine de Luxembourg, comte de Roussy et Charny. Leur solde mensuelle est de 3 francs, monnaie courante de Bourgogne.

[36] Ordonnance de 1472.

[37] Louis de Gollut, Mémoires de Bourgogne.

[38] Rapport journalier.

[39] En temps de paix, il n'est accordé de congé qu'à 5 hommes d'armes et à 13 archers par escadre, et, en temps de guerre, qu'à 2 hommes d'armes et 6 archers jusqu'à ce que le duc le défende. L'homme d'armes qui obtient un congé laisse, avant de partir, son meilleur cheval, son harnois et son habillement de guerre ; l'archer laisse tout soli habillement.

[40] « 344. Une heure et demie avant le départ les tambours battent aux champs dans les quartiers occupés par la troupe.

« Une heure après, les tambours battent le rappel. Au rappel, les compagnies se rassemblent promptement ; dès qu'elles sont formées, les capitaines les conduisent au lieu de rassemblement général. En arrivant, ils font leur rapport au chef de bataillon. » (Ordonnance du 3 novembre 1833 sur le service intérieur ; Routes.)

[41] « Pierre de Hagenbach, chevalier, seigneur de Belmont, maître d'hôtel du duc et son bailli de Ferrette et d'Auxois, présente, le 10 septembre, 1471 à la montre du commissaire Jean Alard, seigneur d'Adeul, 51 demi-lances, 48 cranequiniers à cheval, 324 longues lances à pied, 116 couleuvriniers, 169 cranequiniers à pied et 68 hallebardiers. » (De la Chauvelays.)

[42] A 6 kilomètres au sud-ouest de Düsseldorf, au-dessous du confluent de l'Erft dans le Rhin.

[43] Sous les empereurs d'Allemagne, l'avoyer était le magistrat impérial qui gouvernait les provinces suisses. Le titre fut conservé aux principaux magistrats des villes et des cantons devenus libres.

[44] Il est bien difficile de déterminer exactement à quelle époque les gens de pied ont commencé à se servir de l'épée à deux mains, l'épée d'arçon des hommes d'armes du XIIIe siècle.

Parmi les beaux spécimens qu'on en trouve dans les musées de la Suisse, de l'Allemagne et de l'Italie, il y en a qui paraissent fort anciens.

L'arsenal de Venise contient plusieurs épées à deux mains du XIVe siècle ; elles ont une large lame très-flexible de 2 mètres de longueur, une poignée de 0,30 à 0,35c, avec un long guillon en croix et, d'un seul côté, une garde elliptique.

L'évidement et le double ressaut pointu nous prouvent que cette arme n'est qu'un perfectionnement de l'épée germaine ou franque. L'épée à deux mains n'était donc pas une innovation des montagnards suisses ; mais l'habileté avec laquelle ils s'en sont servis pendant plusieurs siècles, la leur a fait attribuer comme arme nationale.

La hallebarde est de la même époque que l'épée ; elle a 3m,50 de hauteur, manche compris. Ces deux armes ont été maniées et dessinées par l'auteur à l'arsenal de Venise.

[45] Édouard IV, d'Yorck, débarqua à Calais, le 5 juillet 1475 : « Il avait 1.500 hommes d'armes bien montés et la plupart bardés, avec beaucoup de chevaux de suite ; 15.000 archers à cheval, portant arcs et flèches, et largement de gens de pied et autres, tant pour tendre les tentes et pavillons, qui étaient en grande quantité, qu'aussi pour servir à l'artillerie et clore le camp. Dans toute l'armée, il n'y avait qu'un page. » (Commines.)

Charles de Bourgogne avait promis de rejoindre les Anglais avec une puissante armée. Il vint de Neuss presque seul et s'excusa en promettant de faire une diversion en Lorraine. D'ailleurs il annonça que le connétable de France, Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol, commandant en Picardie pour Louis XI, livrerait à Édouard IV les places de la Somme. L'armée anglaise se dirigea en toute confiance vers la Somme, par Boulogne et Péronne ; mais devant Saint-Quentin, son avant-garde fut reçue à coups de canon par le connétable. Édouard IV cria à la trahison et accueillit les propositions avantageuses de Louis XI qui, ne se croyant pas encore assez fort pour soutenir la guerre, acheta la paix pour 9 ans, à Piquigny-sur-Somme (29 août). Les capitaines mécontents appelèrent ce traité la trêve marchande.

[46] « Ce siège de Neuss fut, pendant toute l'année, si plantureux de vivres et de tous biens que l'on y était comme en une bonne ville ; on y trouvait draps de toutes sortes, épices pour médicaments et toutes choses qu'on peut demander.

« L'artillerie battait les murailles et souvent il y avait de grandes escarmouches. Les approches se faisaient si près les uns des autres qu'il n'y avait jour qu'on ne combattit.

« Les Allemands vinrent loger dans un château qui est à un quart de lieue de la ville de Neuss ; là, ils chargèrent un tas de paysans, leur faisant porter à chacun deux bissacs, l'un plein de poudre et l'autre de sel. Les paysans les allèrent jeter entre les murailles et les douves ; ceux de la ville les tirèrent dedans et eurent grande joie de leur venue, car il y avait nécessité. » (Olivier de la Marche, liv. II, chap. III.)

[47] Chevaux ou mulets de bât.

[48] Les guerres de Charles de Bourgogne, par Emmanuel Rodt. Schalfouse, 1844.

[49] Commines.

[50] Commines.

[51] Deux trompes de berger qui, d'après la tradition, remontaient au temps de Charlemagne.

[52] De Barante.

[53] 400 pièces d'artillerie de siège ou de campagne, 800 hacquebutes à croc et 300 tonneaux de poudre. « On nomma des commissaires butiniers pour répartir les armes, les pierres précieuses, les étoffes et l'argent entre les vainqueurs ; mais il y avait tant de richesses que le partage se fit sans compter, ni peser, à pleins chapeaux. » (De Barante.)

[54] Entre autres, Louis d'Aymeries, Jean de Lalain, le sire de Saint–Sorlin, le sire de Poitiers et Pierre de Lignau.

[55] Sur la rive orientale du lac de Morat, canton de Berne. La ville appartenait à la duchesse de Savoie, alliée de la Ligue helvétique ; elle était défendue par 1500 hommes de Berne et 80 de Fribourg. Assiégée, le 10 juin, et battue par 68 grosses bombardes, elle repoussa 10 assauts en 10 jours.

— « Tant que nous aurons une goutte de sang dans les veines, nous nous défendrons ! » disait Adrien de Bubenberg.

[56] « Comme on allait attaquer, Guillaume Herter, capitaine de Strasbourg, demanda s'il ne serait à propos de faire, à la hâte, quelques retranchements, soit avec les chariots à bagages, soit avec des palissades, afin de rompre le choc de la puissante cavalerie de Bourgogne. Félix Keller, de Zurich, lui répondit : — « Si nos fidèles alliés ont bonne et franche volonté de combattre avec nous, le moment est venu. Selon la coutume de nos pères, nous allons marcher à l'ennemi et en venir aux mains, mais l'art de la fortification n'a jamais été notre fait ». Il n'en fut plus parlé. » (De Barante.)

[57] Le duc Charles commandait l'aile droite, composée de l'élite de sa cavalerie d'ordonnance et de 3.000 archers anglais ; le corps de bataille était sous les ordres d'Hugues de Château-Guyon et de Philippe de Crève-Cœur. La gauche, sous le bâtard de Bourgogne et le sire de Ravenstain, s'appuyait au lac cl touchait aux brèches de Morat. C'était une armée de 30.000 hommes environ. Les Suisses et leurs alliés Allemands étaient 34.000.

[58] Commandée par Gaspard Hertenstein de Lucerne, elle avait suivi le mouvement tournant de l'avant-garde, pour déboucher derrière le corps de bataille bourguignon.

[59] Il avait à grand'peine réuni 4 ou 5.000 hommes, dont 4.00 avaient été gelés dans la nuit de Noël. La seule avant-garde de son adversaire comptait 9.000 Lorrains, Alsaciens ou Français de duché de Bar.

Guillaume Herter, de Strasbourg, commandait les gens de pied et le comte Oswald de Thierstein la cavalerie, dont les capitaines étaient le bâtard de Vaudemont, les sires Jacques de D'esse, de Malortie, d'Oziole, de Bassompierre, de Domp-Julien et de l'Etang.

Le corps de bataille se composait des Suisses, sous le commandement direct du due Réné. Derrière lui, le sire de Vauldray portait la bannière de Lorraine, représentant l'Annonciation de la sainte Vierge.

A droite, 800 hommes d'armes flanquaient l'infanterie du corps de bataille. Parmi eux était l'élite de la noblesse lorraine : les comtes de Bitche, de Salm, de Linange, de Pfaffenhoffen, les sires de Gerbeviller, de Ligniville, de Nettencourt, de Ribeaupierre, d'Haussonville et de Lenoncourt.

Au centre, sous bonne garde, étaient groupées, suivant la coutume de Suisse, les bannières du duc d'Autriche, de l'évêque et de la ville de Strasbourg, de l'évêque et de la ville de Bâle, de Berne, de Zurich, de Fribourg, de Lucerne, de Soleure, et de tontes les villes et communes de la Ligue helvétique.

L'aile gauche ou arrière-garde ne se composait que de 800 couleuvriniers. (Dom Calmet, Histoire de Lorraine.)

[60] Les capitaines suisses ne voulurent pas permettre à Campo-Basso de combattre avec eux. — « Nos pères, dirent-ils, n'ont jamais usé de tels gens, ni de telles pratiques, pour gagner l'honneur de la victoire ! »

[61] Les fidèles de la dernière heure, dont les noms nous ont été conservés, étaient : le bâtard de Bourgogne, les sires de la Rivière de Rubempré et de Contai, Josse de Lalain, Vaumarcus, le comte de Chimay, le capitaine lombard Galeotto, le Badois Frédéric de Florsheim, Hugues de Château-Guyon, et l'historien Olivier de la Marche, Chambellan du duc.

Un page romain, Jean-Baptiste Colonna, ayant vu tomber son maitre pendant la bataille, retrouva son corps dans l'étang de Saint-Jean, à peu de distance de Nancy.