LA LIGUE HELVÉTIQUE.
La
renaissance militaire a précédé d'un demi-siècle la renaissance des lettres
et des arts : Les
capitaines de Berne ou de Zurich, en consultant les historiens de
l'antiquité, apprirent les formations de la phalange grecque et l'ordre
échelonné des Romains. « Les
Suisses, dit Machiavel[1], imitent la phalange grecque.
Ils forment de gros bataillons qu'ils disposent sur une mème ligne, ou bien,
s'ils les échelonnent, ce n'est pas pour que le premier bataillon puisse se
retirer clans les rangs du deuxième, comme dans la tactique romaine, mais
c'est pour que tous les bataillons puissent se protéger et se flanquer
mutuellement. « Dans
ce cas, ils placent un bataillon en avant et un autre en arrière, un peu sur
la droite du premier, de manière que, si celui-ci a besoin d'être secouru, le
second puisse venir promptement à son aide. « Un
troisième bataillon est derrière, à portée de coulevrine[2] (150 mètres environ). « Cette
distance laisse aux deux premiers bataillons assez (l'espace pour se retirer,
s'ils sont battus. « Elle
permet au troisième bataillon de se porter en avant sans heurter los deux
autres ; car une grande multitude ne saurait s'intercaler dans les rangs
aussi facilement qu'une troupe peu nombreuse. « Chaque
bataillon est formé en redoute, c'est-à-dire en carré plein,
avec les piquiers au centre, sur sept ou neuf rangs ; les arbalétriers et les
couleuvriniers à l'extérieur ; le capitaine en avant, le lieutenant en
serre-files et l'enseigne au milieu du premier rang des piquiers. » On
marche dans cet ordre. Si
l'ennemi se présente pendant la marche, les piquiers s'arrêtent, les
couleuvriniers, dirigés par le lieutenant, se déploient en tirailleurs, en
avant et sur les flancs. Quand
les tirailleurs sont forcés de se replier, ils se rallient derrière les
piquiers. Ceux-ci
alors forment le hérisson[3] en croisant le fer des piques,
ou bien ils s'élancent à la charge, sans rompre leur ordonnance. Par un
pacte solennellement consenti à Zurich[4], le 10 juin 1390, les Helvètes
s'étaient imposé une discipline sévère. «
Lorsque, sous les bannières déployées de nos villes et de nos cantons, nous
marcherons contre nos ennemis, alors, braves comme nos ancêtres[5], nous resterons ensemble,
courageux et loyaux. « Celui
qui sera convaincu, par deux témoins, d'avoir abandonné les rangs ou d'avoir
manqué à quelque obligation imposée par la loi, sera arrêté par les
magistrats de sa ville ou de son canton, et il sera puni dans sa personne ou
dans ses biens. Ce sera un avertissement pour les autres. « Celui
qui devant l'ennemi recevra un coup d'épée, un coup de lance ou toute autre
blessure, le mettant hors d'état d'agir encore pour lui et pour l'armée, ne
devra pas abandonner ses compagnons d'armes ; il attendra auprès d'eux
l'issue du combat. « Tous
les confédérés défendront le champ de bataille et harcèleront l'adversaire
jusqu'à la fin du péril. «
Souvenons-nous qu'à Sempach[6] l'ennemi s'est rallié pendant
qu'on pillait son camp et qu'il aurait souffert bien davantage sans notre
ardeur au pillage. Que désormais personne ne songe au butin avant que les
chefs ne l'aient permis. « Tout
ce qu'on trouvera sera remis aux chefs ; ils répartiront les prises, d'après
l'effectif des contingents, entre ceux qui auront participé à l'action. «
Puisque le Dieu tout-puissant a déclaré que les « églises étaient ses
demeures, puisqu'il a renouvelé, par une femme, le salut du genre humain,
notre volonté est qu'aucun des nôtres ne se permette de forcer, de piller, de
dévaster, d'incendier les églises, couvents ou chapelles, ni d'attaquer à
main armée, de blesser ou de frapper les femmes et les filles. « On
peut cependant poursuivre ses ennemis ou leurs biens jusque dans les églises.
On n'épargnera pas les femmes qui nous attaqueraient en poussant des cris si
perçants, qu'il pourrait en résulter un grave préjudice pour nos armes[7]. » Nous
avons dit comment, en 1444, 6.000 Suisses tinrent tête pendant toute une
journée aux 40.000 Ecorcheurs, Armignacs ou Malandrins, amenés
par le dauphin Louis sous les murs de Bâle. Les
héros de Saint-Jacques se servaient déjà de canons placés sur des affûts à
roues et surmontés de manteaux en bois qui protégeaient les servants[8]. Le
courage des montagnards suisses avait plu à leur vainqueur : Louis XI
songeait déjà à les associer à ses vastes projets[9] lorsque leur fierté
républicaine exaspéra le tout-puissant Charles de Bourgogne. Le
grand-duc d'Occident,
qu'on nommait Charles le Terrible depuis les massacres de Flandre et
de Picardie[10], crut qu'il aurait bon marché
de la Ligue helvétique et il lui déclara dédaigneusement la guerre, en 1476. Il
devait, après avoir brisé contre elle son orgueil et sa puissance, périr dans
une lutte acharnée en n'ayant gagné que le surnom définitif de Charles le
Téméraire, que l'histoire lui a conservé. L'ARMÉE DE BOURGOGNE.
Le duc
Charles « était doué de cet esprit de détail qui perfectionne le
mécanisme des armées[11]. » Il
organisa, en 1471, à l'exemple de son suzerain le roi de France, des
compagnies d'ordonnance de 100 lances, recrutées en Bourgogne, clans les
Flandres, en Savoie et en Italie[12]. Chaque
lance comprenait 9 combattants : 3 cavaliers : L'homme
d'armes et son page ; Le
coustilier ; Et 6
piétons ; 3
archers ou cranequiniers (armés de l'arbalète à cric) ; Un
couleuvrinier, un arbalétrier et un piquenaire. Le duc
voulait, selon les leçons d'Arioviste et de César, exercer ces 900 hommes
diversement armés à combattre ensemble et à se prêter un mutuel secours. Après
plusieurs modifications successives, il sépara dans les compagnies de son
ordonnance l'infanterie de la cavalerie. Les
compagnies italiennes restèrent seules composées des deux armes[13]. Des piétons mercenaires furent
levés en Allemagne pour tenir garnison dans quelques villes de Bourgogne. INFANTERIE.
« Les
gens de pied, dit Olivier de la Marche, ne sont plus gouvernés par les gens
de cheval. « Ils
sont conduits par un chevalier, de qui dépendent tous les autres chefs. « Chaque
compagnie de 300 piétons a un capitaine, un porte-enseigne et un guidon. « A
chaque centaine correspond un centenier, homme d'armes à cheval qui
porte une enseigne plus courte que celle du capitaine. « La
centaine est elle-même divisée en trentaines commandées chacune par un
trentenier hors rang[14]. « Les
gens de pied marchent par compagnies, sous les ordres du capitaine, des
centeniers et des trenteniers ; ils gardent l'artillerie et le charroy. « Le
costume des archers à pied est à peu près pareil à celui des archers à
cheval ; leur armement se compose d'une longue et large dague à deux
tranchants, d'un maillet de plomb à deux dagues, à la façon de
l'artillerie, pendu par un croc à la ceinture derrière le dos, de l'arc
et de la trousse. « Les couleuvriniers
ont le haubergeon à manches et le plastron, s'ils peuvent ; le gorgerin, la
salade, la dague et l'épée tranchante à une seule main. « Les piquenaires
portent jaquette de haubergerie manches et plastron ; au bras droit, sur la
maille, des lames de fer à petites gardes ; au bras gauche, ils n'ont que la
manche du haubergeon, afin de porter plus aisément la légère targe qu'ils
recevront quand ils en auront besoin[15]. » CAVALERIE.
En
1473, chaque compagnie d'ordonnance est commandée par un conductier[16], chevalier de grande autorité,
sage, prudent et expert en armes, nominé pour un an. Ce
conductier a toujours, dans son chapeau ou ailleurs, un rôlet,
c'est-à-dire un contrôle où sont inscrits tous les hommes d'armes,
coustiliers et archers de sa compagnie[17], avec indication de leurs
résidences. La
compagnie est divisée en 4 escadres de 25 lances, dirigées par des chefs
d'escadre, dont 3 ont été choisis par le conductier ; le quatrième,
désigné par le duc parmi les écuyers de son hôtel, est d'ordinaire le
lieutenant du conductier et le commandant en second de la compagnie. Les
chefs d'escadre ont une cornette de la même couleur que l'enseigne du
conductier. L'escadre
se partage en 4 chambres[18], de 5 lances chacune. Les chefs
de chambre, nominés par le chef d'escadre, portent à leur salade une
banderole aux couleurs et emblème de la cornette[19] de l'escadre. Les
officiers doivent toujours avoir sur eux le contrôle de la troupe qu'ils
commandent. Chaque
lance, en 1473, compte 6 cavaliers : L'homme
d'armes, son page et son coustilier, avec 4 chevaux[20] ; Un
coustilier armé d'une javeline ou demi-lance et 3 archers ou cranequiniers[21]. La
compagnie d'ordonnance de Bourgogne est donc un régiment de cavalerie
mixte de 600 hommes, qui comprend, sans parler des pages : 100
chevaliers armés de pied en cape, représentant l'escadron d'élite ou
la cavalerie de réserve ; 100
coustiliers cuirassés, moins bien montés et armés d'une lance plus légère (demi-lance), formant la cavalerie de ligne
; Et 300
archers, munis d'armes de jet, qui sont les chevau-légers. Le
chevalier conductier est le chef de guerre et l'administrateur[22], le colonel, de cette
importante unité tactique. Les
chefs d'escadre, capitaines, réunissent chacun 149 cavaliers autour de leurs
cornettes. 35 de
ces cavaliers se rallient à la banderole du chef de chambre, officier de
peloton. Le
simple homme d'armes est à la fois le chef direct des 5 cavaliers de sa lance
fournie et un officier éprouvé, auquel le conductier ou le chef d'escadre
confie, en mainte occasion, un détachement de demi-lances ou de
chevau-légers. Quelques-uns
des archers à cheval sont armés de petits canons, fixés à l'extrémité d'une
tige de fer et suspendus par un anneau à une courroie. « Quand
le couleuvrinier veut tirer à cheval, il relève une fourchette de fer
attachée à l'arçon de sa selle, vise et met le feu à l'aide d'une mèche[23]. » ARTILLERIE[24].
Depuis
1411, les ducs de Bourgogne avaient tenu à honneur de posséder les plus
grands canons, les plus grosses bombardes[25], ils faisaient l'essai de tous
les engins nouveaux et de tous les perfectionnements du matériel. D'après
Olivier de la Marche, les arsenaux du duc Charles contenaient 400 pièces de
siège ou de campagne, sans compter les bombardelles, premiers modèles
du fusil de rempart[26] et les coulevrines à la main,
qu'on appelait aussi hacquebutes à croc. Le
trait à poudre du couleuvrinier était devenu, en 1476, une arme sérieuse. Le tube
s'était allongé ; on l'avait encastré dans un fût terminé par une poignée
coudée, que le couleuvrinier maintenait, pendant le tir, sous son aisselle
droite. Comme
l'engin était lourd et embarrassant, on l'appuyait, pour viser, sur une
fourchette articulée[27]. C'est à
peu près l'escopette (schioppo) ou l'arquebuse (archibugio), que Giorgio Martini a décrite,
en 1465, dans son Traité d'architecture civile et militaire. L'artillerie
légère de Bourgogne se composait de serpentines, montées sur des
affûts à deux flasques. « Parmi
ces affûts, les uns n'avaient pas de mécanisme pour faire varier
l'inclinaison de la bouche à feu, de sorte qu'on ne pouvait pointer dans le
plan vertical qu'en élevant ou en abaissant le point d'appui de la crosse. « Les
affûts perfectionnés portaient trois trous dans leurs flasques pour le
logement d'une cheville de pointage et il y avait un coffre dans la crosse[28]. » Ces
pièces, dont le calibre variait de 51 à 72 millimètres, lançaient des
boulets, en fer ou en plomb, d'une à trois livres. Il
fallait 2.000 chariots pour conduire les munitions et le matériel. « L'artillerie,
dit Olivier de la Marche, en décrivant l'état de la maison de Bourgogne, se
conduit sous un chevalier qui se nomme maistre de l'artillerie et qui
doit être obéi comme le prince. Il a sous lui le receveur, qui paye les
officiers, les poudres, les canons, les forges, les pionniers, les charretons
et tous les ouvrages qui se font à cause de l'artillerie ; et certes, la
dépense qui passe par ses mains monte, par an, à plus de 60.000 livres. « Le contrôleur
tient par ordre et par écrit le contrôle de toute la dépense faite et payée
pour toute provision de l'artillerie, comme arcs, flèches, arbalestres,
traits, bâtons à main, cordes et toutes choses nécessaires. « Là,
sont les maistres des œuvres, les carpentiers, mareschaulx, forgerons
et toute manière de gens. Quand le duc est devant une ville, c'est lui-même
qui fait asseoir les bombardes. « Le
duc commet, par chacune bombarde, un gentilhomme de son hôtel, pour la
conduite d'icelle bombarde et de la suite, qui est ès-mains du bombardier. «
L'artillerie est estoffée et garnie de toutes choses, tellement que le duc
peut traverser une rivière de mille pieds en peu de temps, si besoin est ; le
pont est assez puissant et fort pour passer la plus grande bombarde du monde. « N'est
point à oublier le faict des tentes et pavillons qui est une somptueuse chose
et se conduit par un gentilhomme[29] qui mène, aux dépens du prince,
plus de 400 chariots puissamment attelés. Ces chariots se comptent sous la
dépense de l'artillerie. » Pour
protéger cette artillerie et cet immense matériel, Charles de Bourgogne
gardait à sa solde une élite d'archers anglais[30] et un corps de fantassins
italiens, « qui étaient piétons hors nombre sans être ordonnés en nulle
bataille[31]. » Quant à
l'artillerie de place, elle était fournie et entretenue par les bonnes
villes[32], qui consentaient, non sans
peine, à la prêter au duc. Les
batteries de marche, servies et escortées par les bourgeois qui en étaient
propriétaires, devinrent une ressource importante pour Charles le Téméraire,
après ses désastres d'Helvétie. HIÉRARCHIE MILITAIRE.
Le duc
de Bourgogne, comme autrefois les empereurs romains, impose le serment à tous
ses gens de guerre. Le
chevalier conductier, en recevant son bâton de commandement, jure : « De
servir le duc envers et contre tous, audit état de conductier, d'obéir
exactement à tout ce qu'il lui commandera ou fera commander par les
capitaines ou autres chefs de guerre, généraux ou particuliers, qui à ce
seront commis ; «
D'exécuter la guerre sans dissimulation, à l'honneur, utilité du duc et de sa
Maison et à la défaite de ses ennemis ; « De
lui révéler tout ce qu'il apprendrait touchant son honneur, profit et dommage
; « De
garder ses pays et sujets de toute attaque et oppression ; «
D'empêcher, selon ses pouvoirs, ses gens de guerre de renier le nom de Dieu,
de faire vilain serment et de jouer aux dés ; « De
faire exécuter la présente ordonnance de point en point par les chefs
d'escadre, chefs de chambre, hommes d'armes et archers ; «
Enfin, de rapporter chaque année en personne, à moins de maladie ou d'excuse
légitime (auquel
cas ils devront les envoyer), le bâton de commandement, lesdites ordonnances et le rôlet de
leurs gens de guerre. » Les
chefs d'escadre et de chambre répètent ce serment et y ajoutent celui d'obéir
à leurs supérieurs directs. Tous
les officiers sont d'ailleurs reliés entre eux par une hiérarchie
régulière, qui remonte jusqu'au duc, général en chef de l'armée. « Le
duc exige que les conductiers, chefs d'escadre et chefs de chambre,
non-seulement obéissent les uns aux autres selon leurs gracies, mais encore
qu'ils se soutiennent entre eux pour se faire obéir de leurs gens. « Le
duc s'en prendra à eux ; s'ils ne maintiennent pas la discipline parmi leurs
soldats[33]. » Cette
discipline est sévère : l'amende est prononcée pour la moindre négligence,
pour un retard à répondre à l'appel de la trompette, pour tout manque
d'énergie de la part des chefs. Le dénonciateur reçoit la moitié de la somme
imposée au délinquant. La
lâcheté, la désertion, la désobéissance, le pillage ou la violence en pays
ami et le sacrilège sont punis de la hart[34]. MONTRES ET REVUES.
Le duc
nomme, pour chaque compagnie d'ordonnance, un commissaire aux montres et
revues. La
montre est la première inspection d'une troupe armée ; le délégué du prince
constate, d'après l'effectif des hommes et des chevaux et d'après leur
équipement, le droit de chacun à la solde. La
revue est l'examen périodique qui succède à la montre, de 3 mois en 3 mois,
ou plus souvent s'il plaît au duc. Les
montres et revues se passent soit au cantonnement de la compagnie, soit assez
près pour que les troupes puissent, dans la même journée, se rendre au lieu
de rassemblement, passer l'inspection et retourner à leurs logis. « Le trésorier
des guerres, ou le clerc qui y sera commis, sera tenu de faire les
paiements aux lieux où se tiendront les gens de guerre et à chacun en
particulier. Ces paiements devront s'effectuer aussitôt après les montres ou
revues. En cas de guerre, la solde sera payée tous les mois[35]. » « Le
duc ordonnera, pour chaque compagnie, un notaire ou auditeur
qui sera présent aux paiements et en expédiera les quittances pour l'acquit
du trésorier. « Les
commissaires font prêter serment aux gens de guerre d'être bons et loyaux
envers le duc, de le servir envers et contre tous. « Ils
leur font jurer que les chevaux, harnois et autres habillements qu'ils
présentent, sont bien à eux et qu'ils ne partiront pas du service ni de la
compagnie sans congé. « Il
leur est également demandé, sous la foi du serment, s'ils tiennent fief ou
arrière-fief du duc ; dans ce cas, bien qu'ils fassent partie d'une compagnie
d'ordonnance, ils doivent promettre d'entretenir les habillements nécessaires
et de rendre au duc tous les services qu'ils lui doivent pour leurs terres[36]. » MANŒUVRES.
« Afin
de rendre ses gens de guerre habiles et exercés aux armes et pour qu'ils
soient instruits en cas de besoin, le duc ordonne que les conductiers, chefs
d'escadre et de chambre, lorsqu'ils seront en garnison ou qu'ils auront le
loisir de cc faire, mènent quelque-Ibis aux champs partie de leurs hommes
d'armes, armés tantôt du haut de l'armure seulement, tantôt de toutes pièces. « Ils
les exerceront à courre la lance et à se tenir, en la courant, joints et
serrés, à charger rapidement en gardant leurs enseignes, à se disperser au
commandement, à se rallier en se secourant l'un l'autre en la manière de
soutenir une charge. « Les
mêmes officiers conduiront aussi à l'exercice les archers avec leurs chevaux,
pour les accoutumer à mettre pied à terre et à tirer de l'arc. « Ils
leur apprendront la manière d'attacher et d'abrider leurs chevaux ensemble,
en les faisant marcher de front derrière leur dos ; à cet effet, dans chaque
lance fournie, on attachera les brides de 3 chevaux des archers aux cornes
de, l'arçon de la selle du page. » On
exercera en outre les archers à marcher de front rapidement et à tirer sans
rompre leurs rangs. « Les
piquenaires apprendront à se former en front serré devant les archers
; ils mettront un genou en terre au signal convenu, et tiendront leurs piques
baissées à hauteur des arçons des cavaliers ennemis, de manière à permettre
aux archers de tirer par-dessus leurs têtes, comme par-dessus un mur. « Si
les piquenaires voient les ennemis se mettre en désordre, ils se tiendront
prêts à courir sus, aussitôt qu'ils en recevront l'ordre. « On
habituera encore les gens à pied à se former dos à dos, en double défense,
soit en rond soit en carré, les piquenaires restant toujours bien serrés, en
dehors des archers, pour soutenir la charge de la cavalerie ennemie. A
l'intérieur du carré seront enclavés les pages et les chevaux des archers. « Les
conductiers pourront d'abord commencer ces exercices par petits groupes ;
quand un groupe sera instruit, ils en prendront un autre. « En
agissant ainsi, ils auront l'œil sur leurs gens, qui n'oseront pas s'absenter
ni se démunir de leurs chevaux et harnois, parce qu'ils ignoreront le jour où
les conductiers les mèneront à l'exercice. «
Chacun sera, de cette façon, contraint à faire son devoir et n'en deviendra
que plus habile en cas de besoin[37]. » CANTONNEMENTS.
L'ordonnance
de 1473
complétait toutes les prescriptions antérieures sur le service en garnison ou
en campagne. « Nul
ne doit prendre logis en Bourgogne ou ailleurs sans avoir un billet du
maréchal. « En
arrivant au gîte, le conductier arrêtera son enseigne en dehors du logis et
il fera sortir des rangs son officier logeur. Celui-ci sera accompagné
d'un homme d'armes de chaque escadre, qui pourra amener les 5 cavaliers de sa
lance fournie. « Le
logeur distribuera les quartiers à ces hommes d'armes. Personne ne devra
prendre d'autre logis que celui qui sera désigné par le logeur. Nul autre que
le logeur et les fourriers désignés n'entrera en ce moment auxdits
logis, en abandonnant les rangs, sous les peines les plus sévères. « Quand
les quartiers seront établis, chaque escadre s'y rendra sous la conduite de
son chef. Si quelque officier trouve à se plaindre de son logis, il
s'adressera au conductier qui tranchera la question. « Les
conductiers viendront ou enverront, tous les jours, vers le maréchal pour
avoir le mot de guet, le cri de la nuit ou le billet de
logement. «
Chaque chef d'escadre viendra le soir, avant le souper, trouver son
conductier pour savoir ce qu'il aura à faire pendant la nuit. Il agira de
même le matin[38] et avant le dîner, pour
connaître ses devoirs du jour. « Nul
ne quittera l'escadre ou le quartier pour ses affaires ou quelque autre
cause, sans congé ni licence de son chef direct[39]. «
L'archer ou l'arbalétrier doit demander ce congé par écrit à son homme
d'armes, en indiquant le motif et la durée. L'homme d'armes transcrit cette
demande au conductier, par la voie hiérarchique. SERVICE DE MARCHE.
« Pour
déloger, le conductier fera sonner trois fois sa trompette. « A la
première sonnerie, chacun troussera son bagage, s'armera et se tiendra prêt à
monter à cheval. « A la
deuxième, les gens de trait à cheval se réuniront à leur homme d'armes.
Celui-ci les conduira au logis de son chef de chambre, qui se rendra avec
tout son monde sous la cornette du chef d'escadre. « A la
troisième sonnerie, l'escadre se dirigera vers l'endroit où le conductier
aura annoncé qu'il placera son enseigne, et là, elle se rangera dans l'ordre
prescrit[40]. « Le
conductier, ayant un double des registres tenus dans chaque escadre, pourra
connaître facilement, quand il mettra son enseigne aux champs, si les chefs
d'escadre et de chambre ont tenu leurs troupes au complet. « La
compagnie marchera, soit en front soit par escadres, soit par chambres, selon
que la nécessité, le temps et le chemin le requerront. «
Chaque homme d'armes ou de trait, à cheval ou à pied, suivra son enseigne
sans l'abandonner et n'ira devant, à l'exception du logeur et de ceux qui
sont désignés pour l'accompagner. « Nul
ne demeurera derrière pour chevaucher, piller ou fourrager, sans le congé ou
la permission du conductier. « Le
duc ordonne que nul ne se mêle, en cheminant, d'une escadre ou d'une chambre
à une autre ; il veut que chacun suive sa cornette ou son guidon. « Il
est commandé, de plus, à tous les hommes d'armes, s'ils n'ont excuse de
maladie, de blessure ou d'autre raisonnable cause, d'accompagner leurs
enseignes, armés à blanc et de toutes pièces, hormis l'armure de tête et les
grands garde-bras. En hiver, ils porteront leurs grèves. « Ils
ne doivent pas s'habiller en coustiliers pour aller courre ou chevaucher,
autrement que par l'ordonnance du conductier. » CAMPAGNE DE 1474.
Le
bailli de la Haute-Alsace, Pierre de Hagenbach[41], avait renouvelé, au nom du duc
de Bourgogne, les violences et les excès commis jadis en Suisse par l'odieux
Gessler, landvogt des ducs d'Autriche ; mais les temps étaient changés.
L'archiduc Sigismond, devenu l'allié de la Ligue helvétique, excita à la
révolte les bourgeois de Brisach et de Ferrette, pénétra comme un libérateur
dans la Haute-Alsace et fit trancher la tête à Pierre de Hagenbach. Charles
le Terrible se mit aussitôt en campagne pour venger son lieutenant. Au mois
de juillet 1474, il vint assiéger la petite place de Neuss[42], poste avancé de l'électorat de
Cologne. Ce fut
le signal de la guerre longuement préparée par Louis XI. Pendant
que Hermann de Hesse et 1.800 hommes d'armes des bords du Rhin résistaient
vaillamment, sur la brèche de Neuss, à l'artillerie de Bourgogne, l'empereur
Frédéric III convoqua le ban de l'empire ; le contingent de Westphalie vint
établir son camp sur la rive droite du Rhin, en face de l'armée de siège. A la
fin d'octobre, les Suisses se réunirent aux seigneurs de la Souabe, aux
milices de Strasbourg et de Colmar, pour tenter une diversion dans le comté
de Bourgogne. Ils y entrèrent par Montbéliard et entreprirent le siège
d'Héricourt. Héricourt (13 novembre 1474).
Le
maréchal de Bourgogne et le comte de Romont marchèrent au secours de la
forteresse, l'un avec 5.000 combattants, l'autre avec 12.000 cavaliers de
l'ordonnance et 8.000 piétons. Ils opérèrent leur jonction, le 12 novembre,
et choisirent une forte position entre les bois de Saulnot et l'étang
d'Essouaivre. Le
lendemain, les Suisses vinrent attaquer cette position. Le
conseil de leurs capitaines avait décidé, dans la nuit : « Que
les Alsaciens garderaient l'enceinte du camp, pour tenir en respect la
garnison d'Héricourt ; « Que
Félix Keller serait chargé de l'attaque de front avec les gens de
Zurich ; « Et
que l'avoyer Nicolas de Scharnactal, avec ceux de Berne et de Soleure,
tenterait, à travers les bois, une surprise sur le flanc gauche des
Bourguignons. » Ces
sages dispositions tactiques assurèrent le succès. Les
bataillons de Zurich s'avancèrent lestement et silencieusement dans leur
ordre accoutumé, soutenus à peu de distance par la cavalerie allemande. Le
comte de Romont s'apprêtait à recevoir le choc, lorsqu’une grande clameur
s'éleva subitement derrière son aile gauche. C'était
le cri de guerre des Bernois : — «
Berne et Saint-Vincent ! » Au même
moment, l'artillerie qui garnissait les intervalles des bataillons de Zurich
commença à tirer, jetant le désordre clans les carrés de piétons lombards,
flamands et bourguignons. L'Avoyer[43], profitant de cette confusion,
sortit de la forêt de Saulnot et lança ses montagnards, piques basses, contre
l'infanterie ennemie. Celle-ci se débanda sans attendre le choc. Les
hommes d'armes de l'ordonnance, placés sur les flancs de l'infanterie,
voulurent charger, mais les Suisses les reçurent h la pointe de leurs longues
lances et les obligèrent à tourner bride. Alors Félix Keller aborda le front
de la position et s'en empara. Ce fut
une déroute. La
cavalerie allemande s'était élancée à la poursuite des fuyards. — «
Chevauchez avant, chers seigneurs, leur criaient les Bernois, nous sommes là
pour vous soutenir ! » Et,
avec leurs cruelles habitudes de guerre, ils égorgeaient sans pitié tout ce
qu'ils trouvaient à portée des hallebardes ou des terribles épées à deux
mains[44]. C'était
la première manche de la redoutable partie engagée entre les Suisses et le
duc de Bourgogne. LE SIÈGE DE NEUSS.
En
apprenant que son lieutenant avait perdu la bataille d'Héricourt,
Charles-le-Téméraire se promit de prendre bientôt une éclatante revanche. Mais,
comme les Suisses, après la victoire, avaient regagné paisiblement leurs
cantons, il hiverna devant Neuss, sans songer à conduire son armée au-devant
des Anglais, qu'il avait convoqués à la conquête de la France[45], et sans s'inquiéter, outre
mesure, de l'armée impériale de secours. — «
C'est un commun proverbe, disait-il, et connu depuis longtemps que les
confédérations des Germains sont mobiles et de peu de foi. » Cependant,
vers le milieu du mois d'avril 1175, plus de 100.000 Allemands se réunirent
devant le camp bourguignon. Tout se bornait à des escarmouches et à des
entreprises plus ou moins heureuses pour ravitailler la place[46], lorsque le duc, menacé d'une
invasion de l'armée française dans ses Etats, essaya d'imposer la paix à
l'Empereur. Le 24
mai, il attaqua les lignes impériales. La
supériorité de son artillerie et les dispositions heureuses qu'il avait
prises lui assurèrent l'avantage. « Dans la première bataille,
écrit-il à Claude de Neufchâtel, se trouvaient tous les gens de pied,
piquenaires de nos ordonnances, et les archers anglais. Les piquenaires
étaient entrelacés par quatre avec les archers, tellement qu'entre
deux archers il y avait un piquenaire. « Sur
l'aile senestre desdits gens de pied nous avions ordonné les seigneurs
fiefs et leurs hommes d'armes, avec le comte de Celara et sa compagnie,
tous en un escadron. » L'artillerie
était disposée sur le front et sur les ailes. Un boulet bourguignon emporta
la tente impériale : il n'en fallut pas davantage pour décider Frédéric à
traiter, à la condition que Neuss serait délivrée. Quant à
Louis XI, débarrassé des Anglais dont il avait, à beaux deniers, acheté la
retraite, il concentra les troupes françaises sur la frontière de Bourgogne
et laissa les vachers des Alpes affronter, à eux seuls, la colère et
les vengeances de son imprudent adversaire. CAMPAGNE D'HELVÉTIE (1476).
Au
début de la campagne d'hiver de 1476, toutes les chances heureuses semblaient
être pour la belle armée, si bien pourvue, si habilement conduite du grand-duc
d'Occident. Mais à
tous les vaillants soldats, d'origines diverses, que l'amour de la gloire,
l'attrait de la solde ou l'espoir du pillage avaient groupés autour de la
fastueuse bannière de Charles le Terrible, il manquait le sentiment
d'abnégation et de dévouement qu'inspire une cause juste. Les
pauvres montagnards, contre lesquels ils allaient guerroyer « en grand
mépris », les attendaient sur le sol de la patrie, sans arrogance comme
sans faiblesse. Les
envoyés des cantons suisses avaient humblement remontré au duc de Bourgogne
qu'il ne tirerait pas grand profit de cette guerre. — «
Vous n'avez rien à gagner contre nous, avaient-ils dit, notre pays est
stérile et pauvre ; il n'y a nuls bons prisonniers à faire, et les éperons de
vos chevaliers ou le mors de leurs chevaux valent plus d'argent que tous les
gens de notre territoire ne sauraient payer de finances, s'ils étaient pris.
Rien n'avait pu fléchir le duc. — « Il
voulait, disait–il, montrer à Ces paysans, ce que c'était que la guerre. » Ces
paysans jurèrent de mourir ou de rester libres. Ce
n'était pas d'ailleurs, en 1476, un sentiment nouveau que le patriotisme. Depuis
l'agonie d'Alésia, nous l'avons salué à Bon–vines ; nous l'avons vu, après
Poitiers et Azincourt, armer les bourgeois et les paysans français et se
personnifier dans Jeanne Darc, pour regagner le royaume que les Anglais
avaient conquis. Nous savons que les Suisses lui devaient déjà leur
indépendance. Mais
jamais encore on n'avait vu le patriotisme disperser, presque sans combat,
une armée aussi redoutable que celle du duc de Bourgogne. ORDRE DE BATAILLE ET COLONNES DE MARCHE.
Un
règlement technique avait partagé en 8 divisions les 40.000 hommes qui
devaient entreprendre la campagne d'Helvétie. Dans l'ordre
de bataille, ces divisions formaient 8 lignes successives, placées les
unes derrière les autres, « à distance d'un jet de pierre ou d'un petit
trait d'arc. » Aux
ailes de chaque ligne, les armures de fer des compagnies d'ordonnance ; au
centre, les gens de pied, flanqués par les archers à cheval. L'artillerie
et ses soutiens spéciaux, Anglais ou Italiens, couvraient le front de la
première ligne. Le charroi, disposé sur le flanc extérieur, devait servir de
retranchement improvisé. Un ordre
de marche fort bien entendu fixait le nombre et la composition des
colonnes. «
L'armée ou ses divisions marcheront, suivant la nature du pays, sur une,
cieux ou trois colonnes, et toujours les lances en avant ; après les lances,
les archers à cheval, puis l'infanterie. « Si le
terrain le permet, on devra marcher par compagnies déployées. Les 100
chevaux des hommes d'armes seront formés sur une seule ligne, sinon ils
marcheront par escadres de 50 lances, par escouades de 25 ou par
chambres de 6 lances sur un rang. « Les
archers à cheval suivront les hommes d'armes quand ils seront déployés par
centaines, sur une ligne, ou bien ils se fractionneront comme eux. « S'il
n'y a qu'une seule colonne de troupes, le charroi formera la deuxième
colonne. « La
tête du charroi se composera de l'artillerie légère ; derrière, viendront les
sommiers[47] portant les tentes et les
bagages de la cavalerie, puis les voitures de bouche et de munitions. « La
colonne des combattants marchera toujours parallèlement au convoi et du côté
de l'ennemi. « Si
les troupes forment deux colonnes, les voitures marcheront au milieu ; s'il y
a trois colonnes, on partagera le convoi en deux divisions et chacune sera
placée dans l'intervalle des colonnes. «
L'artillerie légère sera répartie en tête des divisions du train. « La
grosse artillerie et le bagage, réunis en une même colonne, suivront la
septième division. « La
huitième marchera à hauteur (le la grosse artillerie, pour lui servir
d'escorte[48]. » Ce sont
les dispositions adoptées par les Romains pour la marche en trois colonnes
avec le bagage dans les intervalles. Le
fougueux duc de Bourgogne a consulté les textes latins ; il a lu César et
peut-être Polybe. Annibal est son héros favori, il en parle sans cesse et se
vante de lui ressembler. D'ailleurs,
il a si bien compris l'utilité de l'instruction dans l'armée, qu'il exige de
ses capitaines qu'ils sachent lire, écrire et compter. Après
avoir traversé la Lorraine sans rencontrer de résistance, Charles le Terrible
avait marché de Nancy jusqu'au lac de Neufchâtel, par Besançon et Pontarlier. Le 19
février, il campa devant le château de Granson, sur les rampes orientales du
Jura, et il entoura son camp de lignes de contrevallation bien garnies
d'artillerie. La
garnison de Granson se rendit ; il la fit pendre ou noyer dans le lac. Puis,
apprenant que les gens de Berne avaient réuni 20.000 hommes à Neufchâtel, il
résolut de marcher sans retard au-devant de cette avinée. « Le
duc de Bourgogne, contre l'opinion de ceux à qui il demanda conseil, délibéra
d'aller au-devant des Suisses, à l'entrée des montagnes où ils étaient
encore. C'était une grande faute, car il était clans un lieu bien avantageux
pour les attendre, clos de son artillerie et, en partie, du lac de Neufchâtel[49]. » Les
gens de Berne, ignorant la chute de Granson, accouraient déjà au secours de
leurs frères d'armes. Bataille de Granson (2 mars 1476).
Dans la
matinée du 2 mars, l'avant-garde suisse força le château et le défilé de
Vaumarcus, poste avancé des Bourguignons sur la route de Granson à
Neufchâtel, qui n'était défendu que par 100 archers de la garde du duc. De là,
les Suisses descendirent en bon ordre vers la Chartreuse de la Lance et le
village de Concise, au moment même où l'avant-garde bourguignonne débouchait
dans l'intervalle et canonnait les hauteurs. — « Par
saint Georges ! s'écria le duc, accourant au bruit de l'escarmouche, gens de
canon, feu sur ces vilains ! » L'artillerie
de son avant-garde se mit en batterie sur la colline de la Lance. Devant
un bataillon de 8.000 Suisses, formés en phalange, marchaient « deux
troupes de garçons armés légèrement, la plupart couleuvriniers. » Les
décharges de l'artillerie bourguignonne firent des trouées sanglantes et le
premier boulet tua 10 hommes ; mais la phalange, marchant résolument en
avant, parvint au pied de la colline de la Lance et se mit hors d'atteinte
des serpentines établies sur la crête. En
revanche, les quelques canons, disposés sur les flancs du bataillon suisse,
ouvrirent un feu meurtrier contre les hommes d'armes du sire de Château-Guyon
qui, sur ce terrain resserré, embarrassé de vignes et d'obstacles, ne purent
pas réussir à. se déployer pour charger. Quelques escadres seulement
atteignirent la phalange, mais les chevaux vinrent s'enferrer dans ses
longues piques. Cependant
cette charge avait arrêté les Suisses ; le duc était entouré de l'élite de sa
gendarmerie et, en renouvelant l'attaque, il pouvait, au prix de quelques
sacrifices, donner à la grosse artillerie, qui encombrait son camp de
Granson, le temps d'arriver. Les grands canons, les bombardes et les
serpentines auraient eu facilement raison, à distance, de ces 8.000
fantassins aventurés dans la plaine. Mais
Charles le Terrible « voulait entourer ces manants et les prendre
vivants, pour en faire un exemple. » Il fit
sonner le ralliement de sa cavalerie d'ordonnance. Les
compagnies engagées tournèrent bride et revinrent au galop vers la deuxième
ligne. Celle-ci
se troubla, prit peur et s'enfuit vers le corps de bataille, où la déroute de
l'avant-garde jeta un grand désordre. « Les
premiers rangs des hommes d'armes voulaient retourner pour se joindre aux
autres, mais les menues gens qui étaient derrière, croyant que les premiers
rangs fuyaient, se mirent à la fuite, et, peu à peu, cette armée commença à
se retirer vers le camp, quelques-uns faisant très-bien leur devoir[50]. » Le duc,
précédé de la grande bannière de Bourgogne, s'efforçait en vain d'arrêter les
fuyards, lorsque tout à coup les collines de Bonvillard et de Champigny se
couronnèrent d'une multitude bruyante. Bientôt, au milieu d'une rafale de
neige, trois colonnes profondes descendirent de la montagne et vinrent faire
irruption sur le flanc gauche du corps de bataille bourguignon, aux cris
mille fois répétés de : — «
Granson ! Granson ! » A cette
clameur vengeresse, le taureau d'Uri et la vache d'Unterwalden[51] mêlaient leurs mugissements
sauvages. 12.000
Suisses venaient appuyer, par une attaque de flanc, l'attaque de front de
leur avant-garde. La
longue colonne des Bourguignons, embarrasse dans ses bagages, se dispersa
sans attendre le choc. Alors, les Suisses se rassemblèrent en une seule masse
pour donner l'assaut aux lignes de Granson. « Le
désordre se mit clans tout le camp ; une terreur panique s'empara des
esprits. Les Italiens les premiers prirent la fuite ; tous couraient çà et
là, comme s'ils étaient poursuivis par une puissance invisible. « Le
duc les rappelait par ses cris, les accablait d'injures, les frappait à
grands coups d'épée. «
Accablé de fatigue, épuisé de douleur et de rage, resté presque le dernier,
lui-même enfin prit la fuite, n'ayant plus ni camp ni armée, et il s'en alla
à l'aventure, suivi de cinq de ses serviteurs[52]. » Il
courut ainsi sans s'arrêter pendant 6 heures, jusqu'à Jougne, dans la passe
du Jura. — « Que
pensez-vous d'Annibal ? lui criait son bouffon, en galopant derrière lui, par
saint Georges ! «
Monseigneur, nous voilà bien annibalés ! » C'était
une déroute à la façon des Perses, à qui les chroniqueurs ont comparé les
Bourguignons. Au
massacre près cependant. S'il faut en croire Commines, « les Alemans
gagnèrent le camp et l'artillerie du duc et d'autres biens infinis[53], car rien ne se sauva que les
personnes, mais des gens, pour cette fois le duc ne perdit que 7 hommes
d'armes[54] ; tout le monde fuit et lui
aussi. » Morat (22 juin 1776).
La
bataille de Morat fut plus disputée, mais la fortune se déclara de nouveau
pour les Suisses. Leurs
longues piques, leurs lourdes hallebardes, le terrible moulinet de leurs
épées à deux mains eurent raison des armées nouvelles que Charles le
Téméraire s'acharna à réunir contre eux. Devant
Morat[55], vaillamment défendu par Adrien
de Bubenberg, l'armée des cantons attaqua[56], le 22 juin 1476, l'armée de
siège et les retranchements bourguignons. Cette
fois, elle rencontra une résistance énergique, et l'artillerie de Bourgogne
fit des brèches profondes dans les colonnes d'attaque. Mais,
pendant que le corps de bataille, sous le commandement de Hans Waldmann de
Zurich et de Guillaume Herter de Strasbourg, s'acharnait à l'assaut des
lignes de contrevallation, Hanns de Hallwyl tournait ces lignes avec
l'avant-garde, pénétrait dans le camp bourguignon s'emparait de l'artillerie
et la dirigeait contre l'aile droite ennemie[57]. Une
attaque combinée de la garnison de Morat et de l'arrière-garde suisse[58] contre l'aile gauche des
Bourguignons compléta la victoire. Le duc
Charles se battit en héros à la tête de sa noblesse, mais le jeune duc néné
de Lorraine, qu'il avait dépossédé, conduisit si résolument à la charge ses
300 hommes d'armes que le duc, resté presque seul, fut obligé de s'enfuir
encore. Il
alla, d'une seule traite, jusqu'au lac de Genève. Les
Suisses égorgèrent sans pitié ou jetèrent dans le lac de Morat les blessés et
les fuyards qu'ils purent atteindre. Leur
cavalerie lorraine ou alsacienne compléta le succès de la journée par une
poursuite, qui dura jusqu'à la nuit. Près de
10.000 Bourguignons, Flamands, Anglais ou Lombards périrent dans cette
bataille, qui n'avait coûté aux Suisses que quelques centaines de braves. DEVANT NANCY.
Louis
XI et la Ligue helvétique aidèrent René de Lorraine à rentrer dans son
héritage et à reprendre Nancy. Le duc
de Bourgogne vint assiéger cette ville pendant le dur hiver de 1476. Les
siéges ne réussissaient pas à Charles le Téméraire. Attaqué par Réné et par
les plus vaillants capitaines de Granson et de Morat, le grand-duc
d'Occident, mal servi par ses sujets mécontents[59], trahi, la veille de la
bataille, par le condottière napolitain Campo-Basso[60], fut vaincu pour la troisième
fois et tué, le 6 janvier 1477[61]. Louis XI, délivré de son redoutable adversaire, prit les Suisses à sa solde ; le pape et Venise imitèrent sen exemple et, pendant plus d'un siècle, la milice nomade et mercenaire des dix cantons affranchis décida du sort des empires. |
[1]
Histoire de Florence, 1524.
[2]
Les Suisses adoptèrent les armes à feu, en 1422, après l'échec qui leur enleva
Bellinzona. Cette rencontre est instructive :
« Carmagnola, condottière au service de Philippe-Marie
Visconti, duc de Milan, ayant rencontré dans les plaines de la Lombardie 18.000
Suisses, tous piquiers, s'en alla au-devant d'eux, quoiqu'il n'eût que 6.000
chevaux et quelque infanterie à leur opposer.
« Au premier choc, les Milanais furent rompus et mis en
fuite, mais Carmagnola ne se découragea pas ; la honte lui servant d'aiguillon,
il rallia sa cavalerie et revint à la charge.
« A une certaine distance de l'ennemi, il fit mettre
pied à terre à ses gens d'armes armés de toutes pièces ; ceux-ci fondirent,
serrés et en bon ordre, sur les Suisses.
« On en vint aux mains : les Milanais s'ouvrirent un
passage à travers la forêt de piques. Quand ils furent au milieu des Suisses,
les piques devinrent inutiles et sans effet, à cause de leur trop grande
longueur.
« La tuerie fut d'autant plus affreuse que, le premier
rang rompu, les autres ne pouvaient plus relever les piques pour les opposer à
l'ennemi qui les serrait de trop près. Les rangs encore intacts pressaient, en
reculant, ceux qui étaient derrière, et ceux-ci, par un courage mal entendu,
pressaient -ceux qui étaient devant. Si bien que cette presse réciproque
empêcha les Suisses de laisser tomber leurs piques pour mettre l'épée à la
main.
« De ces 18.000 Suisses, il ne s'en sauva que 3.000 qui
mirent bas les armes ; le reste fut étendu mort sur le champ de bataille.
« Cet exemple remarquable prouve l'ascendant que
l'audace et l'habileté ont sur le nombre. » (Folard.)
Le titre du grand ouvrage auquel nous empruntons cette
citation est une curiosité :
Histoire de Polybe, nouvellement traduite du grec
par dom Vincent Thuillier, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur ; avec
un commentaire en un corps de sciences militaires, enrichi de notes critiques
et historiques, sui toutes les grandes parties de ln guerre, soit pour
l'offensive, soit pour la défensive, sont expliquées, démontrées et
représentées en figures ; ouvrage très-utile, non-seulement aux officiers
généraux, mais mime u tous ceux qui suivent le parti des armes ; par M. de
Folard, chevalier de l'ordre militaire de Saint-Louis, mestre de camp
d'infanterie. 8 volumes, Paris, 1727.
[3]
Cette formation n'est pas nouvelle : nous avons vu les routiers de Renaut de
Boulogne s'en servir à Bouvines, en 1219.
[4]
Les signataires du traité de Zurich étaient les confédérés des villes libres et
des cantons de Zurich, Lucerne, Berne, Soleure, Zug, Uri, Schwitz, Unterwalden
et Glaris.
[5]
Depuis la bataille d'Autun (58 ans avant J.—C.), si glorieuse pour les vaincus,
le territoire des Helvètes, englobé par César dans la grande Séquanaise, avait
partagé les vicissitudes de l'empire romain.
Comprise dans le royaume d'Arles, l'Helvétie était
devenue, en 930, une province immédiate de l'empira germanique.
Peu à peu, certaines de ses cités avaient été déclarées
villes libres impériales, et, jusqu'en 1273, ses trois cantons forestiers, Uri,
Schwitz et Unterwalden, avaient vécu indépendants sous le patronage des
empereurs.
La maison de Habsbourg resserra le joug. La cruauté de
ses baillis réveilla chez les Helvètes leur antique passion pour la liberté,
el, le janvier 1308, la Ligue helvétique tenta de chasser les impériaux
de ses montagnes elle y réussit après la sanglante victoire de Morgarten
(1315).
En 1363, la Suisse était un pays libre de tout lien
monarchique ou féodal. En vain la maison d'Autriche essaya-t-elle d'y rentrer :
les Suisses furent encore vainqueurs à Buttisholz (1378), à Sempach (7386) et à
Nœfels (1388).
[6]
Sempach, sur la rive orientale du lac de Sempach (canton de Lucerne), est
restée célèbre dans les annales de l'indépendance helvétique par la victoire,
que les confédérés y remportèrent, le 9 juillet 1386, sur le duc Léopold
d'Autriche. Un capitaine suisse, Arnold de Winkelried, décida la victoire en se
jetant sur les lances des hommes d'armes, rangés en phalange, et en se faisant
tuer pour ouvrir ainsi un passage à ses compagnons.
[7]
Jean de Müller, Histoire de la Confédération suisse, Leipzig, 1786.
[8]
Ces tarras-buchse, mis en usage dès 1443, constituaient un progrès fort
remarquable ; car déjà ces canons, mobiles sur deux roues et d'un emploi
facile, égalaient par leur effet, s'ils ne les surpassaient pas, les anciennes
machines de jet, plus compliquées, d'un transport beaucoup plus embarrassant,
d'un service moins commode et moins sûr.
[9]
Le 13 août 1470, Louis de Saineville et Jean Briçonnet, maire de la ville de
Tours, ambassadeurs du roi et chargés de ses pleins pouvoirs, conclurent avec
les envoyés de Berne, représentant aussi Lucerne, Uri, Schwitz, Unterwalden,
Zug et Glaris, un traité d'alliance entre les ligues suisses et le roi. Ce
traité stipulait :
« Au cas où monseigneur le roi voudrait faire la guerre
au duc de Bourgogne, ou le duc de Bourgogne au roi, nous et nos chers
confédérés les seigneurs de la haute Allemagne, nous ne devrons, ni par nous,
ni par les nôtres, porter, prêter ni accorder secours, laveur ou conseil audit
duc de Bourgogne.
« Pareillement, si monseigneur de Bourgogne voulait
faire la guerre contre nos confédérés les seigneurs de la Ligue, ou nous à lui,
le roi ne devrait prêter, porter ni accorder secours, faveur ou conseil au duc
de Bourgogne. » De Barante, Histoire des ducs de Bourgogne de la maison de
Valois, Paris, Delloye, 1839.
[10]
En 1466, Liège, Dinant et Gand s'étant soulevés contre les Bourguignons,
Charles avait brûlé Dinant et ordonné le pillage des deux autres villes.
Pendant la malencontreuse entrevue de Péronne (octobre 1468), Liège se révolta
de nouveau, au cri de « Vive la France ! » Charles conduisit Louis XI au siège
de Liège et la prit avec son concours. Après huit jours de massacre, le duc
ordonna qu'on brûlât et qu'on démolît toute la ville, à l'exception des églises
et des maisons religieuses.
En 1472, il avait commencé sa nouvelle campagne contre
Louis XI, en faisant égorger les défenseurs et la population de la petite ville
française de Nesles. Entré à cheval dans l'église, il avait dit en foulant les
cadavres amoncelés :
— « J'ai de bons bouchers avec moi, et voilà une belle
vue ! »
Beauvais aurait eu le sort de Nesles, sans le
dévouement de ses bourgeois et l'héroïsme de Jeanne Hachette.
[11]
Prince N.-L. Bonaparte, Études sur le passé et l'avenir de l'artillerie.
Tome Ier.
[12]
« Le duc prit à son service le comte de Campo-Basso et le capitaine Galeotto,
amenés depuis longtemps déjà en Catalogne et eu Lorraine par les princes de la
maison d'Anjou, et qui passaient pour d'habiles capitaines. Il les paya
richement, et ils recrutèrent leurs compagnies avec des aventuriers venus
d'Italie. Campo-Basso reçut même de fortes avances pour aller en chercher dans
le pays. Les Lombards commencèrent à figurer dans l'armée de Bourgogne au
nombre des plus vaillants soldais, et ils furent particulièrement favorisés du
duc, qui mettait en eux d'autant plus de confiance qu'ils étaient étrangers. »
De Barante.
[13]
« Claude de Neufchâtel, seigneur de Fay et de Grancey, lieutenant et
capitaine général du duc sur les gens d'armes de ses ordonnances et autres qui
sont aux Marches de par deçà, commissaire ordonné par lettres closes,
certifie qu'il a passé à montre ou à revue, le 29 mai 1474, les gens de guerre
de la conduite de messire Troylo de Rossano, capitaine, qui sont venus d'Italie
au service du duc, au nombre de 96 lances et paies d'hommes d'armes, fournies
de 540 chevaux, de 128 cranequiniers à cheval et de 333 gens de pied, appelés
provisionnaires, suffisamment montés, armés et habillés, ainsi qu'il appartient
à l'état de chacun et qu'il est contenu aux chapitres faits d'accord entre le
duc et messire Troylo. » (De la Chauvelays, Les Armées de Charles le
Téméraire dans les deux Bourgognes. Tome V des Mémoires de l'Académie
des sciences, arts et belles-lettres de Dijon.)
Nous avons fait de nombreux emprunts à cet excellent
opuscule, que l'auteur a rédigé d'après les documents originaux, si bien
classés par M. Joseph Garnier, l'archiviste érudit de la Côte-d'Or.
[14]
C'est un petit bataillon à 3 compagnies, de 3 sections chacune. La division par
trois de l'unité tactique n'est pas non plus une idée nouvelle.
[15]
« Faute par les gens de guerre de se pourvoir de ces habillements ; ils
leur seront délivrés par le commissaire et trésorier des guerres, sur et en
déduction de leurs gages, à prix raisonnables. »
[16]
En italien condottière.
[17]
D'après l'ordonnance de juillet 1471, « l'homme d'armes doit porter blanc
harnois complet, être monté de trois bons chevaux, (dont un pour le page qui
portera sa lance) ; le moindre vaudra 30 écus. Il aura une selle de guerre avec
chanfrein, et, sur la salade, des plumes de couleur, moitié blanches moitié
bleues, aussi bien que sur le chanfrein. Sans imposer des bardes pour les
chevaux, le duc fait observer qu'il saura bon gré à l'homme d'armes qui s'en
procurera. Les armes offensives sont un estoc raide et léger, une lance
chevaleresque, un couteau taillant pendant an côté gauche, et une masse d'armes
pendant au côté droit.
« Le coustilier sera armé par-devant d'un plastron
d'acier ou de fer battu avec arrêt (faucre) et par derrière de brigantine. Il
aura en outre une salade, un gorgerin, des flancars, des braies d'acier, des
avant—bras à petites gardes et des gantelets. Il portera une bonne javeline,
sorte de demi-lance, ayant poignée el arrêt, une bonne épée droite, de moyenne
longueur, qu'il pourra manier d'une seule main, avec une bonne dague d'un pied
et à deux tranchants.
« L'archer sera monté sur un cheval de 10 écus au
moins, habillé d'une jacque à haut collet tenant lieu de gorgerin, avec bonnes
manches ; il portera une cotte de mailles ou paletot de haubergerie dessous
cette jacque, qui sera de 12 toiles au moins, dont 3 de toile cirée et 9 de
toile commune. Il aura, pour garantir sa tête, une bonne salade sans visière,
et portera des houseaux ronds, sans pointes, afin que lorsqu'il mettra pied à
terre les pointes ne l'empêchent pas de marcher légèrement. Il sera armé en
outre d'un arc solide, d'une trousse contenant 30 flèches, d'une longue épée à
deux mains, d'une dague, d'un pied et demi, à deux tranchants.
« Les arbalétriers et cranequiniers à cheval auront
brigantine ou corselet comme les coustiliers, demi-avant-bras à petites gardes,
manches d'acier, gorgerin, salade et épée, connue les archers à cheval.
« Le couleuvrinier et l'arbalétrier à pied porteront un
haubergeon ; le piquenaire aura à son choix une jacque ou un haubergeon.
« Les archers et coustiliers recevront du duc, à la
première montre, un paletot de deux couleurs, mi-partie blanc et bleu, à charge
par eux de continuer à se vêtir ainsi à leurs dépens. Ils pourront mettre sur
ces paletots l'emblème que leur capitaine portera sur ses étendards. »
[18]
La chambre est le peloton actuel.
[19]
« Les enseignes des divers conductiers seront de couleurs différentes ;
mais les cornettes de chaque compagnie seront de la même couleur. La première
cornette portera un C en or, la deuxième CC, la troisième CCC, la quatrième
CCCC.
« Les banderoles ou guidons seront de la même couleur
que la cornette de l'escadre ; elles porteront autant de C qu'il y en a sur
cette cornette, et elles se distingueront entre elles par le numéro 1, 2, 3 ou
4 brodé au-dessous de cet indice. »
(De la Chauvelays).
[20]
Deux seront assez forts pour courir et rompre lance ; celui du coustilier devra
coûter au moins 30 écus et celui du page 20 ; le quatrième cheval est un
sommier pour le bagage de l'homme d'armes.
[21]
« Les gens de trait, coustiliers ou autres, ne porteront aucuns bagages que
ceux qu'ils auront sur leur personne. » Ordonnance de 1468.
[22]
« Les conductiers pourront choisir des gens de guerre pour remplir les places
devenues vacantes par mort, destitution ou autres causes, pourvu que ces
soldats soient gens experts en guerre et honorables. Ils ne seront toutefois
réputés de la compagnie qu'après avoir été passés à montre et reçus comme
suffisants par le commissaire du duc. En ce cas, ils seront retenus par lui de
l'ordonnance et payés : S'ils sont refusés, ils seront néanmoins payés, du jour
où le conductier et le commis du trésorier des guerres certifieront qu'ils ont
été enrôlés, jusqu'au jour de la montre. » (De la Chauvelays.)
[23]
Viollet-le-Duc, Dictionnaire du mobilier, t. VI, Trait à poudre.
[24]
M. Joseph Garnier a publié, dans l'Annuaire départemental de 1862, un
important mémoire sur l'Artillerie de la commune de Dijon.
Il passe en revue, depuis 1187 jusqu'à 1631, les moyens
de défense laborieusement et chèrement achetés par la capitale des ducs de
Bourgogne, et il met sous nos yeux des documents irréfutables, qui fixent, de
siècle en siècle, les transformations successives et les progrès du matériel de
l'artillerie à feu.
[25]
« En 1451, Jehan Gambier, marchand d'artillerie à Mons, fabrique,
moyennant 120 livres 4 sous, une bombarde en fer, vernye de rouge, contenant,
chambre et volée ensemble, 17 pieds de long. Le boulet de pierre a 12 à 13
pouces de diamètre ; son poids est de 75 kilogrammes environ. La pièce pèse
cinquante fois plus que le projectile. » (Général Favé.)
[26]
Cette bouche à feu et son fût étaient portés sur un affût à chevalet ou à
roues.
« Deux trous, circulaires, qui traversent le fût
de ces bombardes, ne nous laissent aucun doute à cet égard. Ces bouches à feu
étaient peu épaisses ; elles lançaient des boulets de pierre, pesant 6
kilogrammes environ, avec de faibles charges placées dans une chambre
cylindrique. » (Général Favé.)
[27]
« Ces traits à poudre atteignent un mètre et plus de longueur ; ils
lancent une balle de 6 à 7 lignes (0m,015). La lumière est déjà placée
latéralement, parfois avec un petit auget.
« Le canon est maintenu au bois par deux frettes de
fer, el l'une d'elles porte des tourillons qui entrent dans les tells, percés à
l'extrémité d'une fourchette en bois, dont on fixe la pointe en terre pour
« Malgré la fourchette, le recul de ces armes à feu
causait une si violente secousse à la main, qu'on donna à la queue du bois une
large crosse pour l'appuyer contre le côté droit de la poitrine. On appela ces
armes des poitrinals quand on les fit courtes et sans fourchette.
(Viollet-le-Duc, Dictionnaire du mobilier, liv. VI, p. 332.)
[28]
Général Favé.
[29]
Capitaine du charroi.
[30]
Les guerres de Charles le Téméraire marquent le déclin des fameux archers
anglais. Les Suisses vont hériter de leur réputation et jouer le rôle principal
dans les batailles, où l'arc sera bientôt remplacé définitivement par
l'arquebuse.
[31]
Jean Manet, historiographe de Maximilien, Chronique manuscrite de 1474 à
1504.
[32]
Voici, d'après M. Joseph Garnier, l'inventaire de l'artillerie de la ville de
Dijon, au mois de décembre 1476.
« Une serpentine de cuivre sans chambre ; deux
grandes serpentines, chacune garnie de deux chambres, affûtées en bois ; une
petite coulevrine appelée perdrisenne ; deux coulevrines ; deux grandes
serpentines de fer ; une coulevrine à queue de fer ; une serpentine de mitaille
(bronze) à deux chambres, assise sur un affût de bois ; une autre serpentine de
fer, nommée dragon, affûtée sur deux roues ; une serpentine de fer toute
neuve de 7 pieds de long , garnie de deux chambres, assise sur un affût de bois
; un petit petereaul affûté en bois ;
« Trois grandes serpentines de fer, chacune garnie de
deux chambres toutes neuves, affûtées en bois ; huit coulevrines à main et à
crochet ; un gros canon neuf, de fer, garni de deux chambres ; un gros
mortier de fer ; un petit crapaudeau de fer, d'un pied et demi de
long, sans chambre ; une serpentine de fer garnie de deux chambres et son affût
de bois ;
« Un petit canon de fer, garni de deux chambres et son
affût de bois ; un veuglaire de fondue (bronze), garni de deux chambres
de fondue, armoyé aux armes de la ville ; deux coulevrines à main, l'une de
fer, l'autre de fondue ; une coulevrine de fer, un veuglaire de fer, garni
d'une seule chambre, mal affûté ; une belle coulevrine de fondue, d'environ 4
pieds de long ; une serpentine de fer neuve à deux chambres, garnie de son
affût de bois ;
« Une grande coulevrine de métal, d'environ 3 pieds et
demi de long, garnie de son affût de bois et de sa verge de fer ; une
coulevrine de métal d'environ 3 pieds de long ; une serpentine de fondue,
garnie de deux chambres, assise sur un chariot à deux roues ferrées ; une
petite coulevrine garnie de sa queue de fer ; une coulevrine de fer d'environ 3
pieds et demi de long ; une autre bonne coulevrine de fer à crochet ; un
courtault de fer sans chambre, assis sur un affût de bois ; une petite
serpentine de 3 pieds de long et à deux chambres, affidée en bois ; une grande
et belle coulevrine de fer et à crochet ;
« Une serpentine garnie de deux chambres et de son
affût de bois ; un gros veuglaire de fer à deux chambres, affûté tout à neuf ;
un petit tappereaul assis en bois ; une belle serpentine, d'environ 5
pieds de long, garnie de deux chambres et enchâssée en bois ; une coulevrine de
fer et une de cuivre ; un petit crapeaudeau affidé en un affût de bois ; un
gros canon de fer garni de deux chambres, affûté et ferré sur son affût de bois
; un petit crapeaudeau de fer, en façon de mortier, affûté et ferré en un affût
de bois ; un veuglaire de fondue, garni de deux chambres, enfûté en bois ; une
serpentine de fondue, affûtée en bois ;
« Une grande serpentine de fer à vif de bœuf
(barre de fer arrondie qui servait de pivot et de point d'appui à la pièce
placée sur son chariot) ; une serpentine de cuivre garnie de deux chambres de
fer, ayant l'une 6 pieds et demi, l'autre 4 pieds de longueur ; deux grosses
cou-terrines à crochet emmanchées de bois, la plus grosse d'environ 3 pieds et
demi de long ; une grosse coulevrine à crochet et à queue, le tout en fer,
ayant en longueur 3 pieds pour la chasse (volée) et autant pour la queue ;
trois coulevrines à main, deux de fer et l'autre de cuivre, affûtées en bois. »
Nous n'avons pas voulu abréger la nomenclature des 136
bouches à feu qui garnissaient les remparts de Dijon, en 1476, parce que ce
document, en énonçant tous les termes qu'employait l'artillerie à cette époque,
nous montre en même temps comment on alternait, dans l'armement d'une place
forte, les petites pièces avec les grosses.
[33]
« Quand les conductiers seront en la compagnie du prince ou du capitaine
choisi par lui, ils n'auront d'autre pouvoir que de saisir les délinquants et
de les livrer au prévôt des maréchaux du prince ou du capitaine qu'il a
délégué. » (Ordonnance de 1472.)
[34]
Le duc ordonne à tous les justiciers, officiers des villes et de ses pays, sous
peine de perdre leur office et d'être frappés d'amendes, d'assister les
conductiers et dizainiers en la peine et punition de leurs gens, quand ils en
sont requis.
[35]
Montre de 50 piétons allemands passée à Rouvre le 25 mai 1474, par le maréchal
de Bourgogne Antoine de Luxembourg, comte de Roussy et Charny. Leur solde
mensuelle est de 3 francs, monnaie courante de Bourgogne.
[36]
Ordonnance de 1472.
[37]
Louis de Gollut, Mémoires de Bourgogne.
[38]
Rapport journalier.
[39]
En temps de paix, il n'est accordé de congé qu'à 5 hommes d'armes et à 13
archers par escadre, et, en temps de guerre, qu'à 2 hommes d'armes et 6 archers
jusqu'à ce que le duc le défende. L'homme d'armes qui obtient un congé laisse,
avant de partir, son meilleur cheval, son harnois et son habillement de guerre
; l'archer laisse tout soli habillement.
[40]
« 344. Une heure et demie avant le départ les tambours battent aux champs
dans les quartiers occupés par la troupe.
« Une heure après, les tambours battent le rappel. Au
rappel, les compagnies se rassemblent promptement ; dès qu'elles sont formées,
les capitaines les conduisent au lieu de rassemblement général. En arrivant,
ils font leur rapport au chef de bataillon. » (Ordonnance du 3 novembre 1833
sur le service intérieur ; Routes.)
[41]
« Pierre de Hagenbach, chevalier, seigneur de Belmont, maître d'hôtel du duc et
son bailli de Ferrette et d'Auxois, présente, le 10 septembre, 1471 à la montre
du commissaire Jean Alard, seigneur d'Adeul, 51 demi-lances, 48 cranequiniers à
cheval, 324 longues lances à pied, 116 couleuvriniers, 169 cranequiniers à pied
et 68 hallebardiers. » (De la Chauvelays.)
[42]
A 6 kilomètres au sud-ouest de Düsseldorf, au-dessous du confluent de l'Erft
dans le Rhin.
[43]
Sous les empereurs d'Allemagne, l'avoyer était le magistrat impérial qui
gouvernait les provinces suisses. Le titre fut conservé aux principaux
magistrats des villes et des cantons devenus libres.
[44]
Il est bien difficile de déterminer exactement à quelle époque les gens de pied
ont commencé à se servir de l'épée à deux mains, l'épée d'arçon des hommes
d'armes du XIIIe siècle.
Parmi les beaux spécimens qu'on en trouve dans les
musées de la Suisse, de l'Allemagne et de l'Italie, il y en a qui paraissent
fort anciens.
L'arsenal de Venise contient plusieurs épées à deux
mains du XIVe siècle ; elles ont une large lame très-flexible de 2 mètres de
longueur, une poignée de 0,30 à 0,35c, avec un long guillon en croix et, d'un
seul côté, une garde elliptique.
L'évidement et le double ressaut pointu nous prouvent
que cette arme n'est qu'un perfectionnement de l'épée germaine ou franque.
L'épée à deux mains n'était donc pas une innovation des montagnards suisses ;
mais l'habileté avec laquelle ils s'en sont servis pendant plusieurs siècles,
la leur a fait attribuer comme arme nationale.
La hallebarde est de la même époque que l'épée ; elle a
3m,50 de hauteur, manche compris. Ces deux armes ont été maniées et dessinées
par l'auteur à l'arsenal de Venise.
[45]
Édouard IV, d'Yorck, débarqua à Calais, le 5 juillet 1475 : « Il avait 1.500
hommes d'armes bien montés et la plupart bardés, avec beaucoup de chevaux de
suite ; 15.000 archers à cheval, portant arcs et flèches, et largement de gens
de pied et autres, tant pour tendre les tentes et pavillons, qui étaient en
grande quantité, qu'aussi pour servir à l'artillerie et clore le camp. Dans
toute l'armée, il n'y avait qu'un page. » (Commines.)
Charles de Bourgogne avait promis de rejoindre les
Anglais avec une puissante armée. Il vint de Neuss presque seul et s'excusa en
promettant de faire une diversion en Lorraine. D'ailleurs il annonça que le
connétable de France, Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol, commandant en
Picardie pour Louis XI, livrerait à Édouard IV les places de la Somme. L'armée
anglaise se dirigea en toute confiance vers la Somme, par Boulogne et Péronne ;
mais devant Saint-Quentin, son avant-garde fut reçue à coups de canon par le
connétable. Édouard IV cria à la trahison et accueillit les propositions
avantageuses de Louis XI qui, ne se croyant pas encore assez fort pour soutenir
la guerre, acheta la paix pour 9 ans, à Piquigny-sur-Somme (29 août). Les
capitaines mécontents appelèrent ce traité la trêve marchande.
[46]
« Ce siège de Neuss fut, pendant toute l'année, si plantureux de vivres et
de tous biens que l'on y était comme en une bonne ville ; on y trouvait draps
de toutes sortes, épices pour médicaments et toutes choses qu'on peut demander.
« L'artillerie battait les murailles et souvent il
y avait de grandes escarmouches. Les approches se faisaient si près les uns des
autres qu'il n'y avait jour qu'on ne combattit.
« Les Allemands vinrent loger dans un château qui est à
un quart de lieue de la ville de Neuss ; là, ils chargèrent un tas de paysans,
leur faisant porter à chacun deux bissacs, l'un plein de poudre et l'autre de
sel. Les paysans les allèrent jeter entre les murailles et les douves ; ceux de
la ville les tirèrent dedans et eurent grande joie de leur venue, car il y
avait nécessité. » (Olivier de la Marche, liv. II, chap. III.)
[47]
Chevaux ou mulets de bât.
[48]
Les guerres de Charles de Bourgogne, par Emmanuel Rodt. Schalfouse,
1844.
[49]
Commines.
[50]
Commines.
[51]
Deux trompes de berger qui, d'après la tradition, remontaient au temps de
Charlemagne.
[52]
De Barante.
[53]
400 pièces d'artillerie de siège ou de campagne, 800 hacquebutes à croc et 300
tonneaux de poudre. « On nomma des commissaires butiniers pour répartir les
armes, les pierres précieuses, les étoffes et l'argent entre les vainqueurs ;
mais il y avait tant de richesses que le partage se fit sans compter, ni peser,
à pleins chapeaux. » (De Barante.)
[54]
Entre autres, Louis d'Aymeries, Jean de Lalain, le sire de Saint–Sorlin, le
sire de Poitiers et Pierre de Lignau.
[55]
Sur la rive orientale du lac de Morat, canton de Berne. La ville appartenait à
la duchesse de Savoie, alliée de la Ligue helvétique ; elle était défendue par
1500 hommes de Berne et 80 de Fribourg. Assiégée, le 10 juin, et battue par 68
grosses bombardes, elle repoussa 10 assauts en 10 jours.
— « Tant que nous aurons une goutte de sang dans les
veines, nous nous défendrons ! » disait Adrien de Bubenberg.
[56]
« Comme on allait attaquer, Guillaume Herter, capitaine de Strasbourg, demanda
s'il ne serait à propos de faire, à la hâte, quelques retranchements, soit avec
les chariots à bagages, soit avec des palissades, afin de rompre le choc de la
puissante cavalerie de Bourgogne. Félix Keller, de Zurich, lui répondit : — «
Si nos fidèles alliés ont bonne et franche volonté de combattre avec nous, le
moment est venu. Selon la coutume de nos pères, nous allons marcher à l'ennemi
et en venir aux mains, mais l'art de la fortification n'a jamais été notre fait
». Il n'en fut plus parlé. » (De Barante.)
[57]
Le duc Charles commandait l'aile droite, composée de l'élite de sa cavalerie
d'ordonnance et de 3.000 archers anglais ; le corps de bataille était sous les
ordres d'Hugues de Château-Guyon et de Philippe de Crève-Cœur. La gauche, sous
le bâtard de Bourgogne et le sire de Ravenstain, s'appuyait au lac cl touchait
aux brèches de Morat. C'était une armée de 30.000 hommes environ. Les Suisses
et leurs alliés Allemands étaient 34.000.
[58]
Commandée par Gaspard Hertenstein de Lucerne, elle avait suivi le mouvement
tournant de l'avant-garde, pour déboucher derrière le corps de bataille
bourguignon.
[59]
Il avait à grand'peine réuni 4 ou 5.000 hommes, dont 4.00 avaient été gelés
dans la nuit de Noël. La seule avant-garde de son adversaire comptait 9.000
Lorrains, Alsaciens ou Français de duché de Bar.
Guillaume Herter, de Strasbourg, commandait les gens de
pied et le comte Oswald de Thierstein la cavalerie, dont les capitaines étaient
le bâtard de Vaudemont, les sires Jacques de D'esse, de Malortie, d'Oziole, de
Bassompierre, de Domp-Julien et de l'Etang.
Le corps de bataille se composait des Suisses, sous le
commandement direct du due Réné. Derrière lui, le sire de Vauldray portait la
bannière de Lorraine, représentant l'Annonciation de la sainte Vierge.
A droite, 800 hommes d'armes flanquaient
l'infanterie du corps de bataille. Parmi eux était l'élite de la noblesse
lorraine : les comtes de Bitche, de Salm, de Linange, de Pfaffenhoffen, les
sires de Gerbeviller, de Ligniville, de Nettencourt, de Ribeaupierre, d'Haussonville
et de Lenoncourt.
Au centre, sous bonne garde, étaient groupées,
suivant la coutume de Suisse, les bannières du duc d'Autriche, de l'évêque et
de la ville de Strasbourg, de l'évêque et de la ville de Bâle, de Berne, de
Zurich, de Fribourg, de Lucerne, de Soleure, et de tontes les villes et
communes de la Ligue helvétique.
L'aile gauche ou arrière-garde ne se composait
que de 800 couleuvriniers. (Dom Calmet, Histoire de Lorraine.)
[60]
Les capitaines suisses ne voulurent pas permettre à Campo-Basso de combattre
avec eux. — « Nos pères, dirent-ils, n'ont jamais usé de tels gens, ni de
telles pratiques, pour gagner l'honneur de la victoire ! »
[61]
Les fidèles de la dernière heure, dont les noms nous ont été conservés, étaient
: le bâtard de Bourgogne, les sires de la Rivière de Rubempré et de Contai,
Josse de Lalain, Vaumarcus, le comte de Chimay, le capitaine lombard Galeotto,
le Badois Frédéric de Florsheim, Hugues de Château-Guyon, et l'historien
Olivier de la Marche, Chambellan du duc.
Un page romain, Jean-Baptiste Colonna, ayant vu tomber
son maitre pendant la bataille, retrouva son corps dans l'étang de Saint-Jean,
à peu de distance de Nancy.