ORIGINES DE LA TACTIQUE FRANÇAISE

BATAILLES D'AUTREFOIS

 

DEUXIÈME PARTIE. — LA TACTIQUE AU MOYEN ÂGE

LIVRE CINQUIÈME. — LA GUERRE DE CENT ANS

 

CHAPITRE XVII. — CHARLES VI.

 

 

LA CAMPAGNE DE FLANDRE DE 1382.

Après Charles le Sage, Charles le Fou.

 

Les premières impressions de ce roi de douze ans furent des rêves de gloire et de conquête[1], et son règne commença par une victoire.

 

Les Flamands s'étaient encore une fois révoltés contre leur comte, Louis de Male.

Les oncles du roi, les sires des Fleurs de lys[2], réunirent sous l'oriflamme 10.000 lances, avec grant foison d'arbalétriers, de varlets et de routiers à pied ou à cheval, et ils rejoignirent à Arras, au milieu d'octobre, les 20.000 hommes du comte de Flandre.

 

L'objectif de cette armée était la délivrance d'Oudedenarde, assiégée par le régent populaire Philippe d'Arteveld[3] et par les contingents de toutes les villes et de tous les villages de la Flandre insurgée.

Depuis Aire jusqu'à Courtray, les ponts de la Lys avaient été rompus, à l'exception de ceux de Warne ton et de Commines, bien gardés par un corps d'élite.

L'armée se concentra, le 3 novembre, à Séclin, sur la route d'Arras à Lille.

L'avis du nouveau connétable, Olivier de Clisson, fut prépondérant dans le conseil des princes et des grands seigneurs[4], qui arrêtèrent le plan de la campagne.

Pour prévenir un soulèvement des communes françaises, sourdement remuées par l'exemple des Flamands, pour sauver Oudenarde, pour empêcher les Gantois de recevoir les secours qu'ils avaient demandés en Angleterre, il fut décidé qu'on marcherait à l'ennemi par le chemin le plus court, c'est-à-dire qu'on forcerait le passage de la Lys et qu'on envahirait la Flandre occidentale.

 

ORDRE DE MARCHE DE L'ARMÉE ROYALE.

« Or, il fut ordonné et déterminé que :

1° « Messire Jocelyn de Hallewyn et le seigneur de Rambures mèneraient les 1.760 ouvriers, chargés d'aller devant pour aplanir les chemins, couper les haies et buissons, abattre frètes (escarpements), remplir vallées et faire le nécessaire pour ouvrir le passage :

Tête d'avant-garde.

2° « Derrière les pionniers viendrait l'avant-garde, où les maréchaux de France, de Bourgogne et de Flandre auraient en leur gouvernement 1.200 hommes d'armes, 600 arbalétriers et 4.000 piétons flamands, portant pavois ou autres armures :

Gros d'avant-garde.

3° « Le comte de Flandre et sa bataille — où il pouvait y avoir environ 16.000 gens d'armes, chevaliers, écuyers ou gens de pied —, chevaucheraient sur l'aile de l'avant-garde, pour la conforter s'il en était besoin :

Flanqueurs ; deuxième colonne parallèle.

4° « La bataille du roi de France marcherait derrière l'avant-garde ; elle serait composée de 6.000 hommes d'armes et de 2.000 arbalétriers génois ou autres :

Corps principal.

Pierre de Villiers portait l'oriflamme, escortée par 4 chevaliers, Maurice de Tréséguidy, Baudrains de la Heuze, Robert le Baveux et Guy de Saucourt. Le Borgne de Ruet portait la bannière royale ; Le Borgne de Mondoucet celle du connétable.

 

A l'arrière-garde, 2.000 hommes d'armes et 200 arbalétriers avaient « pour chefs et gouverneurs » les comtes d'Eu, de Blois, de Saint-Pol et d'Harcourt, les seigneurs de Châtillon et de La Fère.

 

Le sire d'Albret, le sire de Coucy et messire Hugues de Châlons étaient chargés de « mettre les batailles en arroy, en paix et en bonne ordonnance :

Maréchaux de bataille.

« Messire Guillaume de Mamimes et le seigneur de Champ-Rémy étaient ordonnés maréchaux pour loger le roi et sa bataille :

Maréchaux de camp.

« Il fut décidé que, le jour où l'on combattrait, le roi serait à cheval et nul autre fors lui. Pour être à ses côtés, étaient désignés huit vaillants chevaliers, Raineval, Vilaines, Pommiers, Eudin, Assy, Guy de Bayeux, Paluel et des Bordes :

Aides de camp du roi.

« Pour chevaucher devant le roi et aviser le convenant des ennemis le jour de la bataille, le connétable Clisson, l'amiral Jean de Vienne et Guillaume de Poitiers » :

Chef d'état-major et lieutenants généraux.

Cet ordre de marche semble avoir été dicté pour une armée moderne.

Il prouve quels progrès l'art militaire a faits en France avec du Guesclin et avec ses émules ou ses élèves, Clisson, Coucy, le Bègue de Vilaines. Jean de Vienne, Raineval, Sempy, Louis de Sancerre.

Ce sont là de grands noms que notre histoire nationale doit recueillir précieusement ; car ces capitaines sont les créateurs de la Tactique française, qui, après avoir imité l'étranger, en puisant aux sources de l'antiquité grecque et romaine, prendra, peu à peu, son essor pour servir de modèle à toute l'Europe.

 

De Séclin[5], où le conseil avait été tenu, l'armée devait, le lundi 4 novembre, traverser Lille sans s'y arrêter et faire étape à l'abbaye de Marquette, pendant que l'avant-garde, précédée des pionniers, irait reconnaître les passages de la Lys entre Commines et Warneton.

 

LE BAC DE COMMINES (6 novembre 1382).

Pierre du Bois, qui commandait les 9.000 Flamands, chargés de défendre le passage, avait fait si bien décheviller le pont de Commines, « qu'il n'était pas en puissance d'hommes de le réparer, au cas où il serait défendu et où l'on mettrait empêchement à, sa réparation. »

 

Quand le connétable aperçut Pierre du Bois au pied du pont, sur la chaussée très-élevée de la rive gauche, et les Flamands « tous rangés d'une part et d'autre, il fit chevaucher aucuns de ses varlets[6] dessous et dessus la rivière, pour chercher un gué. »

Ces varlets revinrent, après avoir fait une lieue en amont et en aval, sans rien trouver.

 

Alors le connétable délibéra, avec Jocelyn de Hallewyn et le sire de Rambures, sur les moyens de rétablir le passage.

Pendant ce conseil, le sire de Sempy et quelques chevaliers ou écuyers, qui connaissaient bien le pays, improvisèrent un bac[7] et passèrent la Lys entre Commines et Werwick, en présence du maréchal de Sancerre, que le connétable avait envoyé sur les lieux pour s'informer de l'entreprise.

Quand Clisson sut qu'elle avait réussi, et qu'il y avait déjà, plus de 150 hommes d'armes sur la rive gauche de la Lys, il fit engager, par ses arbalétriers et par les gens de pieds armés de bombardes portatives[8], une vive escarmouche en avant de Commines, afin de détourner l'attention de Pierre du Bois et de faciliter le périlleux passage du bac.

A mesure que les chevaliers prenaient terre sur la rive ennemie, ils s'embusquaient silencieusement dans une aunaie. Le soir, il y avait dans cette aunaie, 16 bannières, 30 pennons et 400 hommes d'armes, toute fleur de gentillesse, sans un varlet. »

Le maréchal de Sancerre passa la Lys, à la tombée de la nuit, et forma cette troupe d'élite « sur les marais joignant la rivière, en pas et ordonnance, bannières et pennons devant, comme pour tantôt combattre.

« Le sire de Sempy était au premier chef, et l'un des principaux gouverneurs et conduiseurs, parce qu'il connaissait le pays mieux que personne. »

 

Sancerre n'étant pas revenu, le connétable eut les dernières nouvelles du passage en voyant flotter, sur la rive gauche de la Lys, les bannières et les pennons de ses gens.

Il avisa aussitôt au meilleur moyen de profiter de cette diversion et de secourir la poignée de braves, qui, enfoncés jusqu'à mi-jambes dans la fange du marais, supportaient gaiement les rigueurs d'une longue et pluvieuse nuit de novembre, « par les grands désirs et plaisance qu'ils avaient de conquérir le passage et honneur, car grand fait d'armes ils y voyaient.

— « Passe qui peut ! » s'écria Clisson, et il ordonna de rétablir le pont, coûte que coûte.

Les pionniers jetèrent les portes et les planches du faubourg de Commines sur les arches ; les hommes d'armes et les gens de pied y mirent leurs targes ou leurs pavois, pendant qu'on amenait « deux chariots de claies, qui grandement aidèrent à la besogne. »

 

Cependant, Pierre Du Bois avait défendu à ses Flamands de descendre de la chaussée, pour aller assaillir les 400 français du marais.

« Ces gens d'armes, disait-il, ne sont de fer ni d'acier ; ils ont travaillé tout le jour, et ils vont estamper (errer) toute la nuit dans ce marais ; il est impossible qu'au jour, le sommeil ne s'en empare et ne les abatte. C'est alors que nous viendrons tout coyment sur eux pour leur donner assaut ; nous sommes assez nombreux pour les enclore.

Il y eut donc trêve jusqu'au jour.

Sempy s'acquitta très-loyalement d'être « gaitte et escorde des Flamands[9], car, il était au premier chef et il allait soigneusement, tout en se tapissant[10], voir et imaginer leur convenant, pour le rapporter au maréchal de Sancerre. »

 

Les Français étaient en éveil et sous les armes, quand les Flamands, conduits par Pierre du Bois, « vinrent à eux tout serrés, en un tas, marchant le petit pas, sans sonner mot. »

Au signal convenu, les 400 chevaliers et écuyers crièrent à pleine voix leur cri de guerre, ou celui de leurs seigneurs, pour tromper l'ennemi sur leur nombre :

— « Sempy ! Laval ! Sancerre ! Enghien ! Antoing ! Vertaing ! Sconnevort ! Salm ! Hallewyn !

« Et tous cris dont il y avait là gens d'armes. »

 

Ils reçurent l'attaque à la pointe de leurs longues lances. « Devant les fers tranchants et affilés de Bordeaux, les cottes de mailles flamandes ne tenaient pas plus que toile doublée. »

Pierre du Bois tomba blessé à la tête et à l'épaule ; ses gens reculèrent pour le tirer de la presse. Alors, les 400 armures de fer s'ébranlèrent à la fois, firent une trouée irrésistible au plus épais des assaillants, « ne les épargnant pas à occire et à abattre, non plus que chiens, et à bonne cause, car c'était le sort que leur réservaient les Flamands, s'ils avaient eu le dessus. »

Pendant cette lutte héroïque de 400 hommes contre 9.000, le connétable faisait rétablir le pont en toute hâte, mais, quand il put passer, les Flamands fuyaient déjà de tous côtés, après avoir mis le feu à Commines, pour retarder la poursuite.

 

6.000 gens de pied, envoyés par le comte de Flandre au secours de l'avant-garde, allèrent sur-le-champ réparer le pont de Warneton, pour que le charroi y passât plus aisément.

 

PHILIPPE D'ARTEVELD.

Après le brillant fait d'armes de Commines, que l'histoire a presque passé sous silence malgré l'admiration qu'il inspira aux chroniqueurs, l'armée royale se concentra devant Ypres, qui lui ouvrit ses portes.

La West-Flandre était conquise : toutes les villes se rachetaient du pillage ; tous les paysans désarmaient.

 

A cette nouvelle, Arteveld, au lieu d'attendre les Français sous les murs d'Oudenarde, où ils n'auraient pu le rejoindre qu'à travers mille obstacles et par des chemins impraticables dans cette saison, laissa un corps d'observation devant la ville assiégée, et courut à Gand, pour y convoquer l'arrière-ban de la Flandre occidentale.

Il passa la Lys à Courtrai, le 25 novembre, avec 50.000 hommes, et il marcha au-devant de l'armée royale qui, d'Ypres, allait à Bruges par Roosebeke, clans l'ordre de marche précédemment décrit.

Le mercredi, 26 novembre, les deux armées couchèrent à moins d'une lieue l'une de l'autre, entre Roosebeke, où le roi était logé, et Roulers, sur les deux versants de la colline de Goudbergh (la montagne d'Or).

« Philippe d'Arteveld avait établi son camp en une place assez forte, entre un fossé et un bosquet[11], en arrière d'une haie si épaisse qu'on ne pouvait aisément venir jusqu'à lui. »

Sa troupe d'élite se composait de 9.000 Gantois ; 60 archers anglais avaient la garde de sa personne.

 

Arteveld offrit à souper aux capitaines flamands, pour leur donner ses dernières instructions.

— « La journée de demain, leur dit-il, sera pour nous, si Dieu le permet, car nous ne trouverons jamais seigneurs qui osent nous combattre en rase campagne, et l'honneur nous sera cent fois plus grand que si nous avions eu le confort des Anglais. S'ils étaient là, ce seraient eux qui auraient la renommée, ce ne serait pas nous.

« Avec le roi de France est toute la fleur de son royaume ; il n'en a rien laissé derrière lui. Or, dites à vos gens qu'on tue tout sans merci, c'est le moyen d'avoir la paix, car je veux et je commande sur la tête, qu'on ne fasse pas un prisonnier, si ce n'est le roi.

« Le roi n'est qu'un enfant ; il est excusable, car il ne sait ce qu'il fait ni où on le mène ; aussi, nous le conduirons à Gand pour qu'il apprenne notre langue, et pour qu'il devienne un Flamand. Mais les ducs, les comtes, les hommes d'armes, occiez les tous. Les communes de France ne vous en sauront pas mauvais gré, car elles voudraient, je le sais, que pas un ne remît le pied en France.

« C'est le service qu'elles attendent de nous, et que nous allons leur rendre. »

 

Pendant que les capitaines flamands buvaient, sous la tente d'Arteveld, à l'extermination des Français, ceux-ci faisaient bonne garde.

Malgré le froid, malgré la pluie, « les seigneurs dormaient, toutes les nuits, tout armés sur les champs, attendant l'attaque à toute heure. »

Chacune des trois batailles avait son guet, sa troupe de sûreté particulière.

Cette nuit-là, le guet de la bataille du Roi était fait par le comte de Flandre, avec 600 lances et 1.200 autres gens.

 

« Le jeudi, deux heures avant l'aube du jour, Philippe d'Arteveld fit sonner sa trompette pour réveiller son ost.

« Tous les Flamands se levèrent et s'armèrent. Ils sortirent de leur logis, et, conduits par leurs capitaines, ils s'en vinrent en une bruyère, en dehors d'un bosquet. Devant eux, il y avait un fossé assez large et nouvellement relevé ; par derrière, grand'foison de ronces, de genêts et d'autres menus bois.

« Dans ce fort lieu, ils s'ordonnèrent tout à leur aise en une grosse bataille drue et épaisse de 50.000 des plus forts, des plus apports, des plus outrageux, et qui le moins accomptaient leurs vies[12].

« En avant, se tenaient ceux de Gand, et Philippe à leur tête. Il était à. pied, mais un page maintenait près de lui un beau coursier de 500 florins, pour qu'il put le monter, si la chasse se faisait sur les Français.

« Les autres contingents se pressaient en arrière, armés de maillets, de houètes (pics), de chapeaux de fer, de hoquetons et de gants de baleine. Chaque combattant portait un plançon (pieu) à picot (pointe) de fer et à virole, avec un grand couteau à la ceinture.

« Les compagnies de chaque ville ou chastellenie avaient des parures de même couleur pour se reconnaître[13].

« Chaque métier avait sa bannière.

« Les Flamands se tinrent tous cois dans cette ordonnance, en attendant le jour. »

 

LE CONNÉTABLE OLIVIER DE CLISSON.

Charles VI voulait garder auprès de lui, pendant la bataille, le connétable de Clisson que « son Père aimait et se confiait sur tous autres, » et donner au sire de Coucy le dangereux honneur de conduire l'avant-garde.

 

Mais Clisson revendiqua avec fermeté le droit que lui conférait sa charge de connétable.

— « Depuis quinze jours, dit-il à l'enfant roi, je n'ai fait autre chose que de remplir mon office pour votre honneur et celui de vos gens ; j'ai indiqué à chacun sa tâche et sa place. Si demain nous combattons, par la grâce de Dieu, et si l'on ne me voit pas à l'avant-garde, on sera surpris ; on me blâmera de retirer, au moment décisif, ma direction et les conseils de ma vieille expérience.

« On croira que je me mets à l'abri, et que je ne vous ai obéi que pour fuir les premiers horions.

« Je vous en prie, très-cher Sire, ne changez rien à ce qui a été arrêté pour le meilleur, et je vous dis que vous y aurez profit ! »

 

Le roi laissa faire ce fidèle serviteur ; il exigea seulement qu'il vînt à la messe royale.

« Au matin, toutes gens d'armes s'appareillèrent, tant en l'avant-garde qu'à l'arrière-garde, comme aussi en la bataille du roi, et s'armèrent de toutes pièces, hormis les bacinets.

« Le roi ouït sa messe, et aussi firent plusieurs seigneurs ; tous se mirent en prières et en dévotions envers Dieu, pour qu'il leur fit gagner honneur en cette journée.

 

« Il y avait une brume si épaisse, qu'à peine voyait-on à un arpent de distance. »

Clisson profita de cette brume pour reconnaître la position et l'ordonnance des Flamands, en compagnie de l'amiral de France et de Guillaume de Poitiers.

Ces trois vaillants chevaliers « et usés d'armes » chevauchèrent les plaines sans escorte, et rencontrèrent l'ennemi en marche.

 

En effet, à huit heures du matin, « les Flamands, n'ayant pas de nouvelles des Français et se voyant ensemble en une si grosse bataille, avaient quitté, par orgueil et outrecuidance, le fort lieu où ils avaient bivouaqué, pour requerre et combattre l'armée royale. »

Les trois chevaliers les découvrirent au moment même où ils tournaient le petit bois pour se déployer dans la plaine. Ils côtoyèrent leurs flancs à droite et à gauche, et ils avisèrent le long et l'épais de leurs batailles, qui se rassemblèrent à moins d'un trait d'arc près d'eux.

— « Sire, dit Clisson, revenu auprès de Charles VI, réjouissez–vous, ces gens sont nôtres ; nos gros varlets en auraient raison ! »

Et, pour entourer plus facilement cette masse épaisse et peu mobile, il établit l'avant-garde et l'arrière-garde à droite et à gauche de la bataille du roi, et sur son prolongement, de manière à former une longue ligne, dont les ailes devaient, au premier signal, converser sur le centre, pour assaillir les flancs de la phalange ennemie.

Bataille de Roosebecke (29 novembre 1382).

A dix heures, Pierre de Villiers déploya solennellement l'oriflamme devant le roi.

Alors, une coïncidence heureuse fit croire à un prodige accompli par la pieuse enseigne de Saint-Denis : le brouillard se dissipa, et les Français, pleins de confiance et d'enthousiasme, virent venir à eux les Flamands « enlacés bras à bras, chacun portant son bedon tout droit devant lui. »

 

Quand ils vinrent à joindre la bataille du roi, Arteveld fit tirer ses arbalétriers et tonner ses bombardes et canons[14].

Les gros carreaux portaient juste ; beaucoup de chevaliers tombèrent.

Alors les Flamands, « qui descendaient orgueilleusement et de grand'volonté les rampes de la montagne d'Or, se boutèrent de l'épaule et de la poitrine, comme sangliers forcenés à travers les hommes d'armes. Ils étaient si fort entrelacés ensemble qu'on ne les pouvait ouvrir ni dérompre. »

Le centre français recula[15].

 

Mais les deux ailes firent le mouvement de conversion ordonné par le connétable : chevaliers ou écuyers de l'avant-garde et de l'arrière-garde commencèrent à pousser de leurs longues lances, à fers de Bordeaux, longs et durs, pour crever les cottes de mailles et pénétrer dans les chairs.

Les Flamands, enlacés entre eux, ne pouvaient dégager leurs bras ni se servir de leurs épées.

Les blessés voulurent fuir, mais ce mouvement de recul augmenta la presse ; les deux flancs, poussés sur le centre, arrêtèrent et renversèrent ceux qui voulaient aller plus avant. La phalange entière, broyée par ses propres convulsions, ne fut plus bientôt qu'un immense monceau de gens qui s'étaient écrasés mutuellement[16].

« La bataille du roi, qui avait un peu branlé, se remit en vigueur. Les gens d'armes, avec leurs haches bien acérées ou avec leurs piombées, rompirent les bacinets flamands, en décervelant les têtes.

« Aussitôt que les Flamands étaient abattus, des pillards se boutaient entre les gens d'armes, portant grands couteaux, dont ils achevaient les blessés.

« Le cliquetis des armes sur ces bacinets était si bruyant, qu'on aurait pu croire que tous les haulmiers[17] de Paris et de Bruxelles s'étaient réunis, pour battre à la fois l'acier sur l'enclume. »

 

La victoire coûta cher cependant, car les jeunes chevaliers et écuyers, « qui désiraient les armes » se mettaient en grand péril en s'engageant dans la mêlée. Ceux qui tombaient, sans être secourus, périssaient écrasés.

L'écrasement fit plus de victimes que le fer : et « bien peu de sang fut répandu dans cette immense hécatombe. »

 

Arteveld était tombé au premier rang de ses 9.000 Gantois, dont pas un n'échappa.

La chasse fut poussée vigoureusement à travers les fossés, les aunaies et les bruyères. Un tiers à peine des 50.000 flamands, qui avaient couché la veille au pied de la montagne d'Or, purent se réfugier à Gand, à Bruges ou à Courtray.

 

CHARLES LE FOL.

Tel fut le rêve de gloire du pauvre petit roi.

 

« Il fit pendre et décoller » les vaincus, puis il rentra, la lance sur la cuisse, dans Paris terrifié, pour reprendre le pouvoir à ses oncles et pour gouverner par lui-même.

Les vieux conseillers de son père, les marmousets[18], comme les appelaient dédaigneusement les sires des fleurs de lys, l'y aidèrent pendant quelques années.

Ces sages ministres firent respecter les ordonnances de Charles V, qui réglaient les devoirs des compagnies soldées et de leurs capitaines[19] ; ils défendirent, en 1388, « à tous les princes et seigneurs de rassembler des hommes d'armes, et à tout gentilhomme ou autre d'obéir à aucun ban de guerre autre que le ban royal.

 

En 1392, Olivier de Clisson fut assassiné à demi, à la porte de l'hôtel Saint Paul. Charles VI voulut venger son connétable et poursuivre Pierre de Craon, l'assassin, jusqu'en Bretagne, où il s'était réfugié.

Mais on lui ménagea, dans la forêt du Mans, une nouvelle vision qui le rendit fou (1392).

 

Désormais, la France appartenait aux passions déchaînées, aux ambitions rivales des princes et des grands seigneurs, qui allaient livrer le royaume à la plus effroyable anarchie, au pillage des gens de guerre et à l'occupation anglaise.

Le duc d'Orléans, frère du pauvre roi insensé, voulut faire face au péril.

Il tenta de refréner les exactions des gens de guerre que Gerson, l'illustre chancelier de l'université, avait osé retracer devant Charles VI[20]. Il fit recruter en Italie des compagnies de cavaliers exercés[21], pour défendre la royauté contre les coupables entreprises du nouveau duc de Bourgogne, Jean sans Peur.

 

BOURGUIGNONS ET ARMAGNACS.

Jean le Bon, en créant cette nouvelle maison de Bourgogne[22] et Charles V en augmentant sa puissance[23], ne se doutaient pas qu'ils avaient préparé aux rois, leurs successeurs, les redoutables adversaires qui seraient, jusqu'au traité d'Arras (1435), les alliés fidèles de l'Angleterre, et les aïeux de cette maison d'Autriche qui ferait la guerre à la France, pendant plus de cinq siècles.

 

Depuis longtemps déjà, Paris tremblait devant les violences de certaines gens de métiers, qui, sous le nom de maillotins[24] puis de cabochiens[25], avaient prétendu s'armer pour les franchises municipales.

Le duc de Bourgogne s'était déclaré leur chef, et le parti populaire avait adopté ses couleurs. Il annonça hautement qu'il empêcherait les tailles nouvelles, qu'il laisserait les milices bourgeoises s'organiser sous des chefs électifs, et, comme gage de ses bonnes intentions, il fit assassiner le duc d'Orléans, son cousin germain (23 novembre 1407).

 

La plus grande partie de la noblesse française, sous l'impulsion du comte Bernard d'Armagnac, résolut de venger cette mort.

Les Armagnacs et les Bourguignons se firent alors une guerre acharnée, sans se soucier du dauphin Charles, qui acceptait avec résignation les volontés du parti victorieux.

Dès lors, le désordre et les rapines eurent pleine carrière. Sous les bannières opposées, les compagnies de pillards et de bandits commettaient les mêmes excès.

Les routiers étaient devenus les écorcheurs.

 

Charles VI avait cependant des instants lucides. Dans l'un d'eux, il apposa sa signature au bas de l'ordonnance cabochienne (mai 1413), qui imposait de nouveau à la féodalité égoïste et batailleuse les prescriptions de 1388[26].

Mais les édits royaux étaient lettre morte devant la loi du plus fort. Il semblait qu'on fût revenu à l'époque la plus violente, la plus brutale du moyen âge.

 

PROGRÈS DE L'ARMEMENT.

La civilisation reculait, la science militaire n'existait plus ; il n'y avait de progrès en France que pour l'armement des gens de guerre.

En effet, avoir une armure bien trempée, c'était pouvoir piller et rançonner impunément les gens désarmés ; manier une bonne arbalète, c'était assurer le succès de l'embuscade et du guet-apens.

Au commencement du XVe siècle, le fer battu est définitivement adopté dans la fabrication des armures.

« Un manuscrit de 1404 à 1407 nous montre les hommes d'armes entièrement couverts de cottes de fer, composées comme les tassettes, au moyen de lames à recouvrements, maintenues solidaires par des rivets latéraux. Ils portent encore la gorgerette de mailles attachée au bacinet[27]. »

L'arbalète s'est alourdie, mais elle est devenue une arme de précision.

Pendant la première moitié du XVe siècle, l'arbalète à tour ou à moufle sera surtout employée à la défense ou à l'attaque des places.

La longueur totale de cette arme est de 0m,95. L'arc d'acier a 0m,73 d'envergure ; sa largeur au milieu est de son épaisseur de 0m,015.

Cet arc est solidairement maintenu au sommet de l'arbrier par deux bielles de fer.

La corde de chanvre est amenée jusqu'à l'encoche de la noix — faite de corne de cerf avec pivot et broche d'acier, pour recevoir l'extrémité de la gâchette — par un mécanisme qu'on appelle le tour ou la moufle.

C'est une boîte de fer, fixée à la queue de l'arbrier, et munie latéralement de deux poulies, autour desquelles les cordes de tension sont enroulées.

Deux bielles maintiennent un petit treuil, qu'on fait tourner à, l'aide de manivelles contrariées. Les cordes de tension sont reliées au tour, par un mécanisme mobile, composé de chaque côté de l'arbrier de deux poulies, retenues par des brides de fer et terminées par un double crochet avec entretoise.

En tournant les manivelles, on amène sans secousse la corde de l'arc dans l'encoche de la noix.

L'arbalète une fois armée, l'arbalétrier retirait la moufle, qu'il posait à terre ou qu'il suspendait à sa ceinture, puis il visait, en passant l'extrémité de l'arbrier sous l'aisselle droite, et en tenant le renfort de la main gauche.

C'était long, difficile, et l'on comprend bien comment les archers l'emportaient le plus souvent, pour la vitesse et même pour la précision du tir, sur les arbalétriers.

 

L'INVASION ANGLAISE DE 1445[28].

* « Après Pâques, le roi d'Angleterre, _Henri V de Lancastre, fit une très-grande et noble assemblée, tant de grands princes et seigneurs que de bonnes gens d'amines et d'archers, pour venir en France.

« Il amena avec lui deux de ses frères, le bâtard de Portugal, plusieurs princes d'Angleterre ou d'autres pays, et aussi une très-grande partie de la marine (flotte) de Hollande ou de Zélande[29].

« Cette flotte ancra longtemps sur la mer devant le port d'Harfleur en Normandie, pendant que l'armée du roi Henri l'assiégeait par terre. »

S'il faut en croire un témoignage contemporain, les archers de Henry débarquaient en assez piteux équipage.

« C'étaient gens jeunes et forts de plusieurs pays, marchant nu-pieds, sans chausses, à peine vêtus de méchants pourpoints de vieux coutil, avec une pauvre coiffette de fer sur la tête, un arc et une trousse de sagettes à la main, une épée tranchante au côté. »

A ces archers, qui seuls avaient des armes, était mêlée « très-grand quantité d'autre menu fretin de toute origine. »

 

PRISE D'HARFLEUR.

On disposa devant Harfleur grande abondance de canons, de frondes et d'engins. Pour servir cette artillerie, le roi d'Angleterre avait exercé son droit de presse non-seulement sur les matelots, mais encore sur tous les fabricants d'arcs, les charpentiers, les serruriers et les maçons, que ses recruteurs avaient pu saisir et enrôler pour une année.

Les Armagnacs étaient au pouvoir ; c'étaient eux qui dirigeaient le conseil de Charles VI.

Ce conseil investit messire Charles d'Albret, connétable de France, « de semblable puissance comme le roi, pour ordonner et disposer toutes choses à sa pleine volonté. » Il donna au maréchal Boucicaut[30] le gouvernement de la Normandie et celui de la Picardie à l'amiral Clignet de Brabant.

* « Charles d'Albret, connétable de France, et de bonnes gens d'armes avec lui, vinrent bien près de l'armée des Anglais, mais le connétable allait trop souvent boire et manger en l'ost du roi ; ce dont plusieurs seigneurs de France ne se tenaient pas pour contents.

« Tant fut le roi anglais devant la ville d'Harfleur que les gens de cette ville se rendirent, sauves leurs vies.

« On disait communément que l'amiral Clignet de Brabant et le connétable de France avaient vendu Harfleur aux Anglais. »

Henry V y entra le 21 septembre ; il en fit sortir les femmes, les enfants et les prêtres, après leur avoir donné à chacun dix sols parisis. Il fit crier à la trompette qu'on épargnât les habitants sous peine de la corde.

* « Un peu plus tard, il fit conduire en Angleterre la plus grande partie des bourgeois d'Harfleur. »

 

De tout temps, en France, on a cherché dans la trahison l'excuse de la défaite. Charles d'Albret n'était pas un traître, mais un incapable. Au lieu d'armer les bourgeois et les paysans normands, qui demandaient à courir sus aux Anglais, il attendit nonchalamment à Rouen que la noblesse féodale eût répondu à son mandement de guerre.

On avait publié à son de trompette, par tout le royaume, « que tous, nobles, hommes, accoutumés de porter les armes, voulant avoir honneur, allassent nuit et jour devers le connétable, où qu'il fût. »

Mais les Anglais arrivèrent aux bords de la Somme avant que la cohue féodale se fût rassemblée en Picardie.

 

D'HARFLEUR À CALAIS.

* « Après la Saint-Rémy (1er octobre 1415), le roi Henry avait quitté Harfleur, qu'il laissait bien garnie de bonnes gens d'armes et d'archers, et il avait pris son chemin vers Abbeville, pour y passer la rivière de Somme.

« Les navires hollandais et zélandais étant retournés clans leurs pays, et les navires anglais ayant été effondrés, en totalité ou en partie, par une grande tempête, l'armée anglaise ne pouvait revenir en Angleterre que par Calais.

« Mais tous les gués et passages de la Somme étaient barrés ; les Anglais durent s'en aller par l'Amiénois et le Beauvaisis, en remontant la rivière.

« Les Français les suivirent et les côtoyèrent, sur la rive droite, sans rien entreprendre contre eux, mais en pillant et dévastant villes, monastères et abbayes. »

 

Les Anglais, en revanche, observaient une discipline sévère : le pillage, le viol, la désertion, la désobéissance aux chefs étaient punis de mort et de dégradation. Henri ne demandait aux petites villes et aux bourgades que du pain et du vin.

Il comptait franchir, comme Édouard III en 1346, la Somme au gué de Blanche-Tache, mais il crut sur parole un prisonnier qui lui affirma que ce gué était gardé par 6.000 combattants, et il remonta la rivière pour trouver quelqu'autre passage.

Le connétable était à Péronne avec 14.000 lances.

 

Cette fois encore comme avant Crécy, l'armée anglaise, acculée à la Somme et à ses places fortes par une armée très-supérieure en nombre, fut sauvée par un traître.

Un paysan, payé, dit-on, par le duc de Bourgogne, qui ne voulait pas que les Armagnacs gagnassent une grande victoire, indiqua aux Anglais, parmi les marais de la Somme, le gué de Béthencourt à une lieue de Ham.

Le 19 octobre, les Anglais jetèrent dans l'eau les échelles, les portes et les fenêtres du village pour passer plus facilement.

Le connétable, immobile dans son camp de Péronne, n'apprit le passage que lorsque les Anglais étaient déjà retranchés sur les hauteurs d'Athies, sur la rive gauche de la Somme[31].

Il délogea aussitôt de Péronne, pour aller prendre position dans le comté de Saint-Pol et leur barrer la route de Calais.

Son armée, « en dehors de 14.000 lances nobles, n'était, d'après le Religieux de Saint-Denis, qu'un ramassis de bandits. »

Paris avait offert 6.000 volontaires des compagnies bourgeoises, parfaitement équipés ; mais les ducs de Bourbon et d'Alençon[32] avaient dédaigneusement refusé ce renfort « de boutiquiers. »

 

* « Cependant, le comte de Nevers vint, à très-belle compagnie, pour combattre les Anglais, qui s'étaient arrêtés à Maisoncelle, vers Blangy-en-Ternois, en grande disette de boire et de manger, et très-forts fatigués de chevaucher ou d'aller à pied, car il faisait très-laid temps de pluie et de vent. »

« Le connétable et plusieurs princes de France les devancèrent, et s'établirent à Azincourt pour les arrêter dans leur marche.

« La noble chevalerie ou gentillesse qui était avec eux était apprêtée à combattre les Anglais, le jeudi, 14 octobre, dans l'après—dîner, mais les courtisans ne le voulurent pas souffrir.

« Il dirent qu'il était trop tard, et qu'il valait mieux attendre jusqu'au lendemain.

« Dans la nuit de ce jeudi, les hérauts d'Angleterre vinrent en l'ost de France demander à faire, le lendemain, jour de saint Crépin et saint Crépinien, un parlement avec les seigneurs de France ; ce qui leur fut accordé.

« Toute cette nuit, il ne fit que pleuvoir.

« Le lendemain, le parlement dura peu. Les Anglais offraient de rendre Harfleur et toutes leurs forteresses, à l'exception de Calais et de 100.000 couronnes, pourvu qu'on les laissât s'en aller sauvément à Calais.

« Le connétable ne voulut rien accorder.

« Alors, les parlementaires se retirèrent en leur ost, et les Anglais se mirent en ordonnance pour combattre. Ils étaient logés sur jachères et en dure terre ; les Français, au contraire, étaient sur les blés, entre un bois et une palissade. Ceux de leur avant-garde étaient fort en détresse, car ils enfonçaient profondément leurs pieds dans la terre détrempée par la pluie.

 

ORDRE DE BATAILLE DES FRANÇAIS[33].

« Par commandement du connétable et d'aucuns sages de son conseil, on avait ordonné trois batailles, c'est à savoir avant-garde, bataille et arrière-garde.

« Dans l'avant-garde, furent mis environ 8.000 bacinets, chevaliers ou écuyers, 1.000 archers et arbalétriers. Le connétable conduisait. Il avait avec lui les ducs d'Orléans[34] et de Bourbon, les comtes d'Eu et de Richemont[35], le maréchal Boucicaut, le maître des arbalétriers[36], le seigneur de Dampierre, amiral de France, messire Guichard Dauphin et aucuns autres capitaines.

« Le comte de Vendôme, avec plusieurs officiers du roi et 1.600 hommes d'armes, fut ordonné pour faire l'aile droite et férir lesdits Anglais sur leur flanc gauche. L'autre aile, commandée par l'amiral Clignet de Brabant et messire Louis Bourdon, était composée de 800 hommes d'armes à cheval, tous gens d'élite qui devaient rompre le trait des Anglais.

 

« La bataille comptait autant de chevaliers, d'écuyers et de gens de trait que l'avant-garde. Ses conduiseurs étaient les ducs de Bar et d'Alençon, les comtes de Nevers, de Vaudemont, de Blamont, de Salm, de Grand-Pré et de Roussy.

 

« En l'arrière-garde, était tout le surplus des gens d'armes, commandés par les comtes de Marle, de Dammartin, de Fauquembergue et le seigneur de Lauroy, gouverneur d'Ardres, qui avait amené ceux des frontières du Boulonnais.

« Cela fait, les hommes d'armes et les gens de pied se divisèrent par compagnies ; chacun au plus près de sa bannière.

 

« De neuf à dix heures du matin, en attendant la venue des Anglais, les Français firent ensemble paix et union des haines, noises et dissensions, qu'ils pouvaient avoir eues en temps passé les uns contre les autres.

« Bien que le plus grand nombre des Français tînt pour certain, vu la grande multitude qu'ils étaient, que les Anglais ne pourraient échapper de leurs mains, toutefois, les plus sages moult doutaient et craignaient à les combattre en bataille réglée. »

Azincourt (25 octobre 1415).

« Ce vendredi au matin, les Anglais, voyant que les Français ne les approchaient pas pour les envahir, burent et mangèrent ; et, après avoir invoqué l'aide divine contre leurs ennemis, ils se délogèrent de Maison celle.

« Leurs coureurs, envoyés par derrière le village d'Azincourt, ne trouvèrent nuls gens d'armes ; mais pour effrayer les Français, ils embrasèrent une grange et une maison du prieuré Saint-Georges d'Hesdin.

 

« Le roi Henri fit passer derrière son ost environ 200 archers, qui entrèrent secrètement dans Tramecourt, sans être vus des Français, et s'établirent dans un pré, assez près de leur avant-garde.

« Ils se tinrent là tout coyement jusqu'à ce qu'il fût temps de tirer.

 

« Tous les autres Anglais demeurèrent avec leur roi, qui tantôt fit ordonner sa bataille par un chevalier chenu de vieillesse, nommé Thomas Epinhem.

« Ce chevalier mit les archers au front devant, et les gens d'armes derrière les archers ; il fit ensuite comme deux ailes de gens d'armes et d'archers. Les chevaux et bagages furent laissés à Maisoncelle derrière l'ost.

« Les archers fichèrent chacun devant eux un pieux aiguisé des deux bouts.

 

« Messire Thomas, chevauchant, lui troisième, par devant ladite bataille, exhorta à tous généralement, de par ledit roi d'Angleterre, qu'ils combattissent vigoureusement pour garantir leurs vies.

« Quand il eut fait lesdites ordonnances, il jeta en l'air un bâton qu'il tenait à la main, en disant :

« Maintenant, frappez !

« Puis il descendit de cheval pour combattre à pied comme étaient le roi et tous les autres.

« A la vue de ce bâton, tous les Anglais soudainement firent une très-grand'huée, dont grandement s'émerveillèrent les Français.

« Alors, comme ceux-ci restaient immobiles, les Anglais allèrent au-devant d'eux tout bellement par ordonnance ; et derechef, ils firent un très-grand cri en s'arrêtant et reprenant leur haleine[37].

C'est la marche en ayant par bonds successifs de nos tirailleurs[38].

 

« Les archers, qui étaient en embuscade dans le pré de Tramecourt, commencèrent aussi à tirer vigoureusement sur l'avant-garde française, en élevant comme les autres grand'huée, et en sonnant leurs trompettes[39].

« C'est ainsi que la bataille fut engagée.

 

« Les archers, dont il y avait bien 13.000, tirèrent d'abord à la volée d'aussi loin qu'ils purent tirer, de toute leur puissance.

« La plus grande partie de ces archers était sans armures sur leurs pourpoints, les chausses avalées[40], ayant haches ou épées pendues à leurs courroies. Beaucoup étaient nu-pieds et sans chaperon.

« Les Français commencèrent à incliner leurs têtes, afin que les traits n'entrâssent pas en la visière de leurs bacinets.

« Cependant, ils s'avancèrent un peu à l'encontre des Anglais et ils les firent reculer. Mais, avant le premier choc, il y avait déjà moult de Français empêchés et navrés par le trait des archers anglais.

« Ils étaient d'ailleurs si rapprochés et si serrés entre eux qu'ils ne pouvaient pas lever le bras pour frapper.

« Les hommes du premier rang pouvaient seuls se servir de leurs lances, qu'ils avaient raccourcies de moitié pour les rendre plus solides, et pour aborder les Anglais de plus près.

« Cependant, Clignet de Brabant n'avait pu réunir que 140, des 800 hommes d'armes qu'on lui avait promis pour rompre les archers anglais. Cette petite troupe de cavaliers essaya de passer à cheval au travers des archers.

« En avant de tous ses compagnons, messire Guillaume de Saveuse chargea tout seul ; il fut tiré à bas de son cheval et mis à mort. Les autres eurent leurs chevaux tués ou blessés par la force du trait, et ils durent œ replier sur l'avant-garde. »

 

Mais alors, ces cavaliers affolés, « qui ne pouvaient plus tenir ni gouverner leurs chevaux », vinrent jeter le désordre et la confusion dans les rangs des hommes d'armes à pied qui, dans leur empressement à combattre, et pour opposer à l'ennemi un rempart plus épais, s'étaient formés sur 32 rangs !

« Les lourds chevaux caparaçonnés des fuyards les dérompirent sur plusieurs points, renversant hommes d'armes sans nombre. Les derniers rangs de l'avant-garde commencèrent alors à s'enfuir, et ce funeste exemple gagna promptement le corps de bataille et surtout l'arrière-garde[41].

« Les Anglais profitèrent aussitôt de cette confusion et de ce désordre, pour pénétrer tous ensemble dans les ouvertures de la phalange rompue.

« Ils jetèrent leurs arcs et saiettes, prirent leurs épées, haches, maillets, becs-de-faucons et autres bâtons de guerre, frappant, abattant et occiant les Français. »

 

« Quand l'avant-garde française fut dispersée, les archers anglais se dirigèrent vers la seconde bataille, qui était derrière.

« Le roi Henri[42] avec tous ses gens d'armes suivait les archers.

« Le duc Antoine de Brabant se bouta presque seul dans l'espace compris entre l'avant-garde et la bataille française, et trouva là une mort glorieuse.

« La bataille fut dérompue en plusieurs lieux par les Anglais qui abattaient et occiaient cruellement et sans merci tous ceux qui tentaient de résister.

« A l'approche des Anglais, ce qui restait encore de l'arrière-garde tourna le dos, à l'exception des chefs, qui se firent tuer ou prendre[43]. »

 

« * En moins d'une demi-heure de combat, l'armée française avait été déconfite, sans que le connétable et ses lieutenants eussent songé à se servir des arbalétriers et des archers.

« La noblesse voulait avoir seule les honneurs du combat à pied ; aussi supportera-t-elle tout le poids de la défaite.

« Les Anglais s'occupaient de mettre à rançon les grands seigneurs qu'ils avaient pris, lorsqu'il vint nouvelle au roi Henri, qu'un corps français avait assailli les derrières de l'armée anglaise, et s'était emparé de son charroi parqué à Maisoncelle. »

 

La nouvelle était vraie.

La garnison d'Hesdin et les paysans des environs, conduits par Robinet de Bournonville, Rifflard de Canuse et Ysambert d'Azincourt, étaient venus « à grand effort » jusqu'au logis du roi d'Angleterre et l'avaient pillé.

« Ils avaient pris et emporté l'épée du roi Artus, qui valait plus de finance qu'on ne pourrait le dire, et deux couronnes d'or ornées de pierres précieuses : l'une devait être portée par Henri V devant le peuple de France, l'autre était destinée à son couronnement dans la basilique de Reims.

« On prétend que les gens d'Hesdin et des environs étaient assez nombreux et assez forts pour déconfire tout ce qui restait d'Anglais après le combat, et que ce fut grand'pitié de voir toute cette noble chevalerie et gentillesse de France qui, au regard des Anglais, étaient bien dix contre un, se faire ainsi déconfire, quand il aurait suffi de ses gros varlets pour combattre les Anglais et toute leur puissance. »

 

Cette courageuse diversion contre les derrières de l'ennemi eut les résultats les plus funestes.

Henri V, en voyant qu'il avait plus de prisonniers que de soldats, et que les fuyards français, revenus de leur première surprise, se ralliaient par compagnies à petite distance, craignit d'être tourné et entouré.

« * Il fit crier à la trompette que tous ceux qui avaient des prisonniers les tuâssent.

« Adonc put-on entendre grands cris de surprise, tant des Français que des Anglais, qui tenaient à garder leurs bons prisonniers.

« On obéit cependant, et tous ceux qui, faute de chevaux, ne purent s'enfuir, furent égorgés.

 

Ce massacre était inutile. Les gens d'Hesdin avaient été repoussés par quelques bannières anglaises, accourues en toute hâte de Tramecourt à Maisoncelle.

En vain les comtes de Marie et de Fauquembergue, les seigneurs de Lauroy et de Chin, avec 600 hommes d'armes qu'ils avaient ralliés à grand'peine, « allèrent-ils frapper très-vaillamment dedans les Anglais ; en vain quelques braves s'assemblèrent-ils, « par petits morceaux », pour charger l'ennemi, leur dévouement et leurs efforts ne pouvaient rien sauver. Tous furent tués ou pris.

 

Pour la troisième fois depuis soixante-dix ans, les Anglais avaient remporté une grande victoire, sur laquelle ils n'avaient pas compté.

— « Ce ne sont pas les Anglais qui vous ont vaincus, disait Henri V, le soir de la bataille, aux barons prisonniers, c'est Dieu, c'est Notre-Dame, c'est monseigneur Saint-Georges, qui ont voulu punir vos péchés. Car, vous vous mettez en campagne en orgueil et en grande bombance ; vous ne respectez ni filles, ni femmes, vous pillez le plat pays et les églises. Aussi longtemps que vous agirez ainsi, Dieu vous abandonnera. Jamais les gens venus avec moi d'outre-mer n'en ont fait autant ; jamais ils n'ont porté le feu en France, ou, s'ils l'ont fait, nous en avons tiré justice. »

 

Le lendemain, le roi d'Angleterre envoya 500 hommes pour reconnaître les morts.

* « Ces gens leur enlevèrent cottes d'armes et armures, et avec petites happes (couteaux) qu'ils avaient à la main, ils découpèrent le visage des morts aussi bien que des blessés, tant Français qu'Anglais, afin qu'on ne pût pas les reconnaître[44].

« 600 Anglais avaient été tués ; parmi eux étaient les deux frères du roi Henri et deux ou trois princes anglais. »

Les Français laissaient 6.000 morts[45], sans compter les prisonniers et ceux qui s'enfuirent.

 

« Le lendemain, samedi 26 octobre, le roi d'Angleterre quitta le champ de bataille avec toute sa compagnie et prit son chemin vers Calais, emmenant tout le butin et environ 2.200 prisonniers.

« Les trois quarts des Anglais cheminaient à pied, moult travaillés, tant de ladite bataille que de la famine et d'autres misères.

« Après avoir passé cinq ou six jours à Calais, Henri V s'en retourna en Angleterre, suivi des prisonniers qu'il n'avait pas mis à rançon, comme les ducs d'Orléans et de Bourbon, les comtes de Richemont, de Marie et de Vendôme. »

 

LE TRAITÉ DE TROYES (21 mai 1420).

Azincourt livrait de nouveau la France à l'invasion anglaise, méthodique et progressive.

Pendant que la guerre civile sévissait plus cruellement que jamais[46], pendant que le peuple des villes emprisonnait et massacrait les Armagnacs, hautement accusés par les Bourguignons de lâcheté ou de complicité avec l'ennemi, Henri V faisait à loisir la conquête de la Normandie.

Rouen, du moins, sauva son honneur par sept mois d'une résistance, dont le héros fut Alain Blanchard, capitaine des arbalétriers[47].

Jean sans Peur n'avait pas osé secourir la valeureuse cité. L'agonie de Rouen porta malheur au meurtrier du duc d'Orléans : il fut assassiné au pont de Montereau, sous les yeux du Dauphin, le 10 septembre 1419.

L'année suivante, son fils Philippe (le Bon) signait avec le roi d'Angleterre ce honteux traité de Troyes (21 mai 1420), qui livrait aux Anglais « Paris et les 16 cités obéissant alors au duc de Bourgogne[48] ».

Les hommes d'armes bourguignons passaient sous les bannières anglaises, et Henri V de Lancastre était reconnu comme l'héritier légitime de Charles VI[49].

Le sentiment national protesta contre ce coup d'état anti-français, plus vivement encore qu'au lendemain de Poitiers.

Autour du dauphin déshérité et renié par sa mère elle-même, se groupèrent les chevaliers français, qui ne voulaient pas obéir à un souverain étranger.

Les bonnes villes fermèrent leurs portes, fondirent des canons et organisèrent de nouvelles compagnies bourgeoises.

Le peuple, pour qui l'Anglais était la cause première d'un siècle de souffrances, murmurait dans ses villages pillés et incendiés, des paroles de colère et de vengeance[50].

Le patriotisme couvait sous les ruines.

 

 

 



[1] « Le petit roi de douze ans, déjà fol de chasse et de guerre, courait un jour le cerf dans la forêt de Senlis, lorsqu'il fit une merveilleuse rencontre : il vit un cerf, qui portait, non la croix, comme le cerf de saint Hubert, mais un beau collier de cuivre doré, où on lisait ces mots latins : Cesar hoc mihi donavit (César me l'a donné).

« La faible imagination de l'enfant royal, déjà gâtée par les romans de chevalerie, fut frappée de cette aventure : il vit encore le cerf en songe avant sa victoire de Roosebeke. » (Michelet, Histoire de France, Paris, A. Lacroix, 1879).

[2] Nous en connaissons trois, depuis Poitiers :

L'aîné, le duc d'Anjou, nommé régent du royaume, avait fait main basse sur le trésor péniblement amassé par Charles V ;

Le duc de Berry avait ajouté le gouvernement du Languedoc et de l'Aquitaine à ses apanages d'Auvergne, de Poitou et de Berry ;

Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, s'était attribué la Normandie et la Picardie.

Le quatrième était le duc Louis II de Bourbon, oncle maternel de Charles V ; après être resté huit ans en Angleterre comme otage, il était devenu l'ami et le compagnon d'armes de du Guesclin.

[3] C'était le fils de ce célèbre Jacques d'Arteveld, capitaine de la corporation des brasseurs de Gand, qui s'était substitué au comte Louis de Nevers, pour engager, en 1340, la Flandre dans l'alliance anglaise. Jacques, après avoir été l'idole du peuple flamand, en était devenu la victime ; il fut assassiné dans une émeute, en 1345. Le fils « n'avait point été nourri de jeunesse à faire guerre ni siège, mais à pêcher à la ligne dans les rivières de Lys et d'Escaut ». Il n'en commandait pas moins les Gantois, et il formait, avec Pierre du Bois et Pierre de Vintre, un redoutable triumvirat militaire, « à qui toute la Flandre était obéissante, excepté Tenremonde et Oudenarde ».

Philippe d'Arteveld tenait état de prince et battait monnaie à Gand. On a conservé des écus de cette époque, portant le lion de Flandre avec cette devise : Libera Gandavorum respublica. Regeste Artevelde.

[4] D'après Froissart, les membres de ce grand conseil de guerre étaient : le connétable et les deux maréchaux de France, Louis de Sancerre et le seigneur de Blainville, le sire d'Albret, le sire de Coucy, Aymenon de Pommiers, l'amiral de France Jean de Vienne, Guillaume de Poitiers, le Bègue de Vilaines, Raoul de Coucv, le comte de Conversant, le vicomte d'Assy, Raoul de Raineval, le sire de Sempy, Guillaume des Bordes, le sire de Sully, Olivier du Guesclin, Maurice de Tréséguidy, Guy de Bayeux, Nicolas Paine], les maréchaux de Bourgogne et de Flandre et Enguerrand d'Eudin.

[5] Entre la Marcq (la rivière de Bouvines) et la Deule, au sud de la position de Wattignies.

[6] Ces varlets (ou gros varlets) sont les archers à cheval qui suivent chaque homme d'armes ; c'est la cavalerie légère des armures de fer, qui bat l'estrade, court en avant et sur les flancs, mais qu'on laisse en arrière quand il s'agit de conquérir « prix et honneur par fait d'armes. »

[7] Sempy avait fait scharier de la ville de Lille, sur un char, un bacquet, les cordes et toute l'ordonnance pour établir le passage.

« Ses gens enfoncèrent sur le rivage un gros planchon (pieu), et ils y attachèrent une corde ; trois varlets entrèrent dans le bacquet, et allèrent attacher la corde à un second planchon, qu'ils fichèrent sur l'autre rive. Les varlets ramenèrent ensuite le bacquet au sire de Sempy qui y entra avec huit hommes d'armes, en disant au maréchal de Sancerre qui trouvait l'aventure audacieuse : « Qui ne s'aventure, il n'a rien. Au nom de Dieu et de Saint-Georges ! nous passerons, et demain, avant qu'il ne soit jour, nous ferons bon exploit sur nos ennemis ! »

« Quand ils furent passés, ils se cachèrent dans un petit boqueteau d'un aulnoy, et ceux qui étaient au rivage, par une corde qu'ils avaient, retirèrent le bacquet à eux. Les autres passèrent, neuf par neuf, et de si grande presse de vouloir passer l'un avant l'autre que, si le maréchal de France n'y eût été, qui y mettait ordonnance et attremprance (modération) du passer, il y aurait eu de nombreux accidents, car on aurait chaque fois chargé le bacquet plus qu'il ne pouvait contenir. » (Froissart, liv. II, chap. 180.)

[8] « Adonc vinrent arbalestriers et gens de pied avant ; il y en avait aucuns qui, avec bombardes portatives, tiraient grands carreaux empennés de fer, et les faisaient voler au-delà du pont, jusqu'à la ville de Commines.

« Là se commença l'escarmouche forte et roide ; et ceux de l'avant-garde montraient qu'ils passeraient s'ils pouvaient.

« Les Flamands qui s'étaient pasesehiés (fortifiés) du côté du pont, montraient, aussi leur visage et faisaient très-grande défense. » (Froissart.)

[9] Vingt exemples nous apprennent avec quel soin et quel zèle le service des avant-postes était fait à cette époque.

[10] Patrouille rampante.

[11] Petit bois.

[12] Qui avaient fait d'avance le sacrifice de leur vie.

[13] Froissart nous donne une description pittoresque de ces uniformes flamands :

« Une compagnie portait cottes mélangées de jaune et de bleu ; les autres, une bande noire sur une cotte rouge ; les autres, chevronnées de blanc sur une cotte bleue ; les autres, ondoyées de vert et de bleu ; les autres, une jambe échiquetée de blanc et de noir ; les autres, écartelées de blanc et de rouge ; les autres, toutes bleues et un quartier de rouge ; les autres, coupées de rouge dessus et de blanc dessous. » (Liv. II, chap. 193.)

[14] Juvénal des Ursins raconte que le front des Gantois était protégé par des ribeaudaux.

« Ces ribeaudeaux, dit-il, sont brouettes hautes, bardées de fer, à longs picots de fer devant, qu'ils ont coutume de mener et brouetter avec eux. Ils les arroutèrent devant leur bataille et là-dedans s'enclorent. »

C'était dans les créneaux de ces remparts mobiles que les bombardes étaient mises en batterie.

[15] « D'un pas et demi », dit le religieux de Saint-Denis.

[16] C'est ce que nous avons vu à Arbelles, à Cannes et dans les batailles de Marius contre les Cimbres. C'est la conséquence de l'ordre profond ; c'est l'écrasement qui se produit dans une foule menacée par un danger imprévu.

[17] Fabricants de heaumes, armuriers.

[18] Olivier de Clisson, Bureau de la Rivière, Le Bègue de Vilaines, Jean de Novian, Jean de Montaigu (1388-1392).

[19] L'ordonnance de Sens, du 19 juillet 1367, avait prescrit :

« 1° Que pour empêcher les gens de compagnies de s'emparer de quelques forteresses, chaque bailli, accompagné de deux chevaliers, visiterait toutes les forteresses de son bailliage, les mettrait en état de défense et les pourvoirait de vivres et d'artillerie, aux dépens des seigneurs à qui elles appartenaient, ou aux frais du roi en cas d'impuissance des seigneurs ;

« 2° Que si les compagnies s'approchaient d'un bailliage, les capitaines, envoyés par le roi, feraient rentrer dans les forteresses, villes et châteaux, les habitants de ce pays avec leurs biens et leurs vivres. »

Celle du 13 janvier 1373 avait décidé :

« 1° Que toutes les compagnies seraient invariablement composées de 100 hommes d'armes et commandées chacune par un capitaine ;

« 2. Que nul ne serait capitaine de 100 hommes d'armes sans lettres ou autorité du roi, de ses lieutenants, chefs de guerre, ou autres princes et seigneurs du royaume, pour le service et la défense de la couronne ou pour le bien et la sûreté de leur pays, sous peine de confiscation de tous biens meubles ou immeubles, même de leurs chevaux et harnois ;

« 3° Que les capitaines de 100 hommes d'armes, avec leurs gens, seraient placés par le roi sous l'autorité de ses lieutenants, chefs de guerre ou autres officiers. »

« Les compagnies d'ordonnance ont donc été instituées par Charles V. Charles VII, en réalisant la permanence de l'armée régulière, ne fera qu'exécuter en grand le plan de son aïeul. » (Auguste Vitu, Histoire civile de l'armée, Paris. Didier, 1868).

[20] « Si payement failli (manque) aux gens n'armes, ils s'excuseront de payer : s'ils ne sont payés ils pilleront, et roberont très-outrageusement sur les pauvres gens large courroye du cuir d'autruy.

« Après que s'ensuit-il au pauvre peuple ?

« Il s'en convient fuvr devant eux, comme brebis font devant les loups. Et ne vaudrait-il pas donc mieux au pauvre peuple estre sans défense que tels protecteurs ou tels pillards avoir ?

« Vrayement il n'est langue qui suffist à décrire la très-misérable indignité de cette besogne.

« Las ! un pauvre homme aura-t-il payé son imposition, sa taille, sa gabelle, son louage, son quatrième, les éperons du roy, la ceinture de la royne, les treuaiges, les chaucées, les passages : peu lui demeure ; puis viendra encore une taille qui sera créée, et sergent de venir et engager pots et poilles ... »

(Remontrances de Gerson au roi Charles VI, en 1406.)

[21] En l'an 1407 étaient venus, au mandement du duc d'Orléans, Brant quantité de Lombards et Gascons, lesquels avaient chevaux terribles et accoutumés de tourner en courant, ce que n'avaient pas l'habitude de voir Français, Picards, Flamands ni Brabançons. » (Juvénal des Ursins. Histoire de Charles VI.)

[22] La première maison Capétienne de Bourgogne s'était éteinte en 1363, par la mort de Philippe de Rouvre, descendant direct du roi de France Robert Ier le Pieux.

[23] En négociant, en 1369, le mariage de son frère Philippe le Hardi avec l'héritière du comte de Flandre, et en lui faisant présent, à cette occasion, de la Flandre française et de Lille la capitale.

[24] Le 1er mars 1382, un nouvel impôt sur les denrées, ordonné par le duc d'Anjou, régent du royaume, avait fait éclater à Paris une redoutable insurrection. Les insurgés avaient pillé l'Arsenal et l'Hôtel de ville pour s'emparer de lances, d'épées, de bâtons de guerre et surtout de maillets de plomb, qui leur valurent le nom de Maillotins. La victoire de Roosebeke sur les Gantois, alliés des agitateurs parisiens, avait permis de réprimer la sédition.

[25] Simonet Caboche était l'un des chefs de la puissante corporation des bouchers et des écorcheurs de bêtes, qui avaient adopté comme signe de ralliement le chaperon blanc des Gantois.

[26] « Charles VI l'insensé, Charles VI l'impuissant, a rayé d'un trait de plume la féodalité militaire et tracé le programme qu'ont exécuté avec une patiente ténacité, avec une inflexibilité qu'appuyait au besoin la hache du bourreau, son fils et son petit-fils, Charles VII et Louis XI. » (Auguste Vitu.)

[27] Viollet-le-Duc, Mobilier, tome V, page 189.

« Les plates composant ces cottes devaient être assez souples et élastiques pour s'ouvrir et permettre de passer le bras, car elles étaient fixées par derrière au moyen de fortes boucles et courroies, comme certaines brigantines.

« Cet habillement de guerre n'avait pas la résistance des corselets et des tassettes, mais il coûtait moins cher, il était plus léger et il laissait plus de liberté aux mouvements du corps. » (Idem.)

[28] Le tome III des Archives historiques et littéraires du nord de la France et du midi de la Belgique (Valenciennes, 1834) contient un récit inédit de la bataille d'Azincourt.

Ce document, que nous reproduisons presque en entier, complète le texte d'Enguerrand de Monstrelet, qui, après un mûr examen, nous a paru être le chroniqueur le mieux renseigné au point de vue militaire.

Nous indiquons par un astérisque * les fragments du document de Valenciennes.

[29] Henri V s'était embarqué, le 13 août, à Southampton « avec 6.000 lances et 24.000 archers, sans les canonniers et autres usant de frondes et engins, dont il avait grande abondance. »

La flotte aborda, le 14 août « à un havre, entre Harfleur et Honfleur, où l'eau de Seine chet en la mer. » Les Anglais débarquèrent sur la plage où François Ier construisit, cent ans plus tard, le Havre-de-Grâce. Ils investirent aussitôt Harfleur par terre et par mer, et ils employèrent des machines lançant des pierres grosses comme des meules de moulin, qui renversaient les remparts et effondraient les maisons. »

[30] Maréchal de France depuis 1391. Nous l'avons vu faire brillamment ses premières armes avec du Guesclin.

[31] « Tant cheminèrent les Anglais qu'ils se trouvèrent à hauteur de Péronne. Ils passèrent la Somme près de la ville de Doingt, bien paisiblement ; et pourtant, si on eût voulu les combattre au passage, il n'en eût pas échappé un seul.

« Mais le connétable se tenait dans les bonnes villes, et, au nom du roi de France, il faisait défendre h ses gens de combattre. »

[32] Jean III, duc d'Alençon, descendait en ligne directe de Charles de Valois, fils de Philippe III le Hardi et frère de Philippe le Bel. Le comté d'Alençon avait été érigé en duché-pairie 1er janvier 1415.

[33] Récit d'Enguerrand de Monstrelet. Ce chroniqueur flamand a raconté les événements accomplis de 1400 à 1452, avec autant d'impartialité que pouvait le faire un prévôt de Cambrai, officier des ducs de Bourgogne.

[34] C'est le poète Charles d'Orléans, le fils du prince assassiné par Jean sans Peur.

[35] Arthur de Bretagne, deuxième fils du duc Jean V et le futur connétable de France.

[36] Jean de Torçay.

[37] « A dix heures du matin, environ, les Anglais commencèrent à braire, à crier et à huer par trois fois, en marchant rapidement au-devant des Français. Ils étaient précédés de leurs archers, qui accouraient sans armures et leurs chausses défaites toujours tirant. »

[38] Règlement du 12 juin 1875 sur les manœuvres de l'infanterie française : titre II, art. 397 et titre III, art. 297.

[39] Les trompettes sonnaient la charge.

[40] Tombant sur les talons.

[41] Quand la tête recule, la queue fuit.

[42] * « Le roi d'Angleterre était remonté à cheval ; il avait une couronne d'or sur son casque. Devant lui un écuyer portait, en guise d'étendard, une queue de renard au bout d'une lance. »

[43] Monstrelet.

[44] * « Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne, bénit les champs où s'était livrée la bataille ; l'abbé de Blangy et l'évêque firent construire leurs frais cinq grandes sépultures. Dans chacune on enfouit 1.200 morts au plus ; on les recouvrit d'une grande croix de bois.

« L'évêque défendit qu'on emporta les morts, afin de mettre lin aux pleurs et aux lamentations des bonnes gens.

« Il est donc le seul qui ait connu le nombre des morts, car il avait fait prêter serment aux fossoyeurs de ne pas révéler les noms et le nombre de ceux qu'ils avaient enterrés.

« On sait que les gens du Ternois et du Boulonnais, pour dépouiller plus facilement les blessés, égorgèrent le long des haies et des buissons tous ceux qui n'étaient pas accompagnés de bonnes gens d'armes. »

[45] * « On a dit que Charles d'Albret avait été tué au commencement de la bataille par aucuns chevaliers de Picardie, qui s'aperçurent de la trahison que lui et les siens avaient faite. »

Toujours la trahison !

[46] « Les quatre années qui s'écoulèrent entre la bataille d'Azincourt et la mort de Jean sans Peur, ne furent remplies que par de nouvelles et plus tragiques explosions des haines et des luttes entre les deux fractions des Bourguignons et des Armagnacs, prenant, perdant, reprenant et reperdant tour à tour l'ascendant auprès du roi fou et le gouvernement de la France. » (Guizot, Histoire de France, tome II, page 260.)

[47] Rouen se rendit le 19 janvier 1419. Au milieu de décembre, ses émissaires avaient prévenu le duc de Bourgogne, qui était alors à Beauvais avec Charles VI, « que, dès l'entrée d'octobre, ils avaient été contraints de manger chevaux, chiens, chats, souris et autres choses non appartenant à créature humaine ; que plusieurs milliers de gens étaient déjà morts de faim ; qu'ils avaient bouté hors de la ville plus de 12.000 pauvres gens, hommes, femmes et enfants, desquels ]a plus grande partie étaient morts dedans les fossés bien piteusement ; comme dans ces fossés des femmes enceintes accouchaient sans secours, si bien que les bonnes gens pitoyables de la ville tiraient les nouveau-nés dans des paniers pour les faire baptiser et après les rendaient aux mères, pour les laisser mourir avec elles. » (Monstrelet.)

Jean sans Peur promit aux Rouennais une armée de secours ; mais quand vint le terme qu'il avait fixé pour la délivrance, il donna congé à ses gens d'armes, en invitant la garnison et les bourgeois « à traiter pour leur salvation avec le roi d'Angleterre, du mieux qu'ils pourraient. »

Henri V fit décapiter Alain Blanchard !

[48] Juvénal des Ursins.

[49] La reine Isabeau de Bavière ayant osé déclarer que le dauphin Charles n'était pas son fils, Catherine de France, en épousant Henri V lui apportait en dot l'hérédité à la couronne de France, au mépris de la loi salique.

« Ce coup d'État anti-français accompli par un roi de France, avec le concours du plus grand des seigneurs français (le duc de Bourgogne) au profit d'un souverain étranger, devait soulever les plus ardentes et les plus légitimes passions nationales. » (Guizot.)

[50] Christine de Pisan était l'interprète inspirée des sentiments populaires quand elle disait aux Anglais :

« Déjà cuidiez France avoir gagnée

Et qu'elle vous dût demeurer ;

Autrement va, fausse mesgniée !

Vous irez ailleurs tabourer ;

Si ne voulez assavourer

La mort, comme vos compaignons,

Que loups pourraient bien dévourer,

Car morts gisent par les sillons ! »