LES GRANDES COMPAGNIES
Les routiers
et les brabançons n'avaient pas été si complètement détruits à
Bouvines, que cette mauvaise graine n'eût germé parmi les malheurs de la
France. Sous
les Valois, on les appelait encore les compagnies. Leurs chefs
anglais, navarrais, allemands ou français, étaient de noble race et n'avaient
nulle honte à. transporter leurs services d'une bannière à une autre, selon
qu'ils y trouvaient leur profit. Nous avons vu l'Archiprêtre gagner fort
honnêtement à Poitiers l'argent du roi de France ; Eustache d'Aubrécicourt et
Robert Knolles servaient, au même prix, les intérêts du roi d'Angleterre. La
France payait les frais de ce brigandage, qui survivait à l'invasion, en
prolongeant les souffrances du peuple. Les
compagnies appelaient la France « leur chambre » et les bandits de
toutes conditions accouraient à la curée, des quatre coins de l'Europe[1]. Les derniers arrivés, les plus
sanguinaires, s'appelaient les Tard-venus. La plus
considérable de ces bandes, la grande compagnie, dévastait la
Bourgogne. Elle comptait plus de 15.000 combattants. Le roi
Jean, au retour de sa somptueuse captivité d'Angleterre, envoya contre elle
une armée de 2.000 chevaliers ou écuyers du Dauphiné et du Languedoc, outre
les gens de moindre état, sous les ordres de son cousin Jacques de Bourbon (avril 1362). « Quand
les compagnies, qui se tenaient entre Châlons-sur-Saône et Tournus, apprirent
que les Français se recueillaient et s'assemblaient pour les combattre, leurs
capitaines se réunirent et tinrent conseil. « Puis
ils délogèrent et montèrent contre mont, par devers les montagnes, pour
entrer en la comté de Forez et venir sur la rivière de Loire. « Ils
prirent position sur la hauteur du Goyet, près du château de Brignais, à 12
kilomètres au S. O. de Lyon. « Les
éclaireurs de monseigneur Jacques de Bourbon, du vicomte d'Uzès et de messire
Regnault de Forez reconnurent seulement l'avant-garde ennemie, qui ne
comptait pas plus de 5 ou 6.000 hommes et encore mal armés. « Mais
la grande moitié des routiers et les mieux armés et enharnachés se tenaient
en arrière, dans un lieu où on ne la pouvait aviser ni approcher[2]. » Contre
l'avis de l'Archiprêtre, qui trouvait la position trop forte pour qu'on
l'abordât de front, Jacques de Bourbon donna l'ordre d'engager l'action. Bataille
de Brignais (6
avril 1362).
«
Messire Jacques fit arrêter sur-le-champ toutes ses bannières et pennons ; il
ordonna ses batailles et les mit en très-bon arroy, ainsi que pour tantôt
combattre. «
Regnault de Cervolles (l'Archiprêtre) commandait la première, composée de 1.500
combattants. « Quand
cette avant-garde s'approcha de la colline occupée par les gens de
compagnies, ceux-ci, qui avaient autour d'eux plus de 1.000 charretées de
tous cailloux, commencèrent à les lancer si fort sur les assaillants, qu'ils
effondraient les bacinets et navraient tellement les gens d'armes, que nul
n'osait ni ne pouvait aller plus avant, pour si bien targé qu'il fût. « Les
deux autres batailles vinrent au secours de la première. « Messire
Jacques de Bourbon et les autres seigneurs, bannières et pennons devant eux,
approchèrent et côtoyèrent la montagne, mais les plus nices (novices) et les plus mal armés des
compagnies jetaient avec tant d'ensemble et de force ces pierres et ces
cailloux sur les gens d'armes, que les plus hardis reculaient. « Quand
les nices eurent tenu de cette façon et bien battu un grand espace, la grosse
bataille fraîche et nouvelle, tournant la colline par un chemin inconnu des
Français, vint les assaillir aussi drue et aussi serrée que broussaille. « Les
gens de compagnies, ayant recoupé leurs lances à la mesure de six pieds,
marchaient de grande volonté, en s'écriant tout d'une voix : «
Saint-Georges ! « Au
premier choc, ils en renversèrent plusieurs : « Il y
eut grand rififis[3] et grand touillis[4] des uns et des autres ; ces
compagnies s'abandonnaient et combattaient très-hardiment et reculaient les
Français. « L'Archiprêtre
fut pris[5] avec le comte de Forez, le
vicomte d'Uzès, Robert de Beaujeu, Louis de Châlons et plus de 100
chevaliers. Les bandits enrôlèrent ou égorgèrent tous ceux qui ne
pouvaient pas payer rançon. Jacques de Bourbon, gravement blessé, mourut à
Lyon, quelques jours après la bataille. » Nous
nous sommes arrêtés à dessein sur cette journée de Briguais, qui passe
presque inaperçue dans l'histoire. Elle
nous montre en effet que les compagnies de routiers avaient profité des
leçons tactiques d'Edouard III, de Jean Chandos et du Prince Noir. Nous
voyons leurs capitaines choisir avec soin les positions de combat, échelonner
leurs forces, dissimuler leurs dispositions, et ne porter le coup décisif
avec la réserve, que lorsque l'ennemi a été ébranlé ou rompu par les
projectiles de la première ligne. Si nous
remontons encore à la tactique des anciens, nous pouvons faire un
rapprochement intéressant entre les accensi ou les vélites
romains et les nices ou les pis armés des routiers de 1362. A
l'exemple des bandits de Romulus, il fallait, quand on s'enrôlait dans les
bandes de Bourgogne, faire ses preuves de courage en attaquant l'ennemi avec
des projectiles improvisés, avant de revêtir une armure et de recevoir une
lance ou une épée. Quant à
la noblesse féodale, elle a déjà oublié les leçons de prudence de la campagne
de Brétigny. C'est avec l'insouciance et la fougue irréfléchie de Poitiers,
qu'elle se fait prendre ou tuer à Brignais. Heureusement,
du Guesclin va paraître sur cette scène sanglante, pour devenir le chef de
ces routiers et pour mêler quelques succès à tant de revers. CHARLES LE SAGE
« Seigneurie
est plus charge que gloire ! » avait dit Charles V, en prenant, en
4364, la lourde couronne de son père, Jean le Bon[6]. Et
pendant que les savants interrogeaient les Chartres, interprétaient les
traités, disputaient, négociaient, ce roi faible et maladif dirigeait, de son
cabinet de l'hôtel Saint-Paul ou du château de Vincennes, les capitaines
qu'il avait choisis pour faire une guerre toute nouvelle, peu glorieuse en
apparence, très-profitable en réalité. Sous
cette direction habile et patiente, savants et capitaines allaient travailler
à la reconstitution territoriale du royaume[7]. C'est
au siège de Melun, en 1359, que le roi Charles avait remarqué le chevalier
Bertrand du Guesclin. « Jusqu'alors, le bien de lui ni sa prouesse n'étaient
renommés, fors entre les chevaliers qui le hantaient au pays de Bretagne, où
il avait demeuré et toujours tenu la guerre pour monseigneur Charles de
Blois, contre le comte de Montfort[8]. » En 1364,
c'était un capitaine de cinquante ans, « un vaillant chevalier,
grandement et durement estimé et bien aimé de toutes gens d'armes[9]. » Comme
don de joyeux avènement, il offrit au roi Mantes et Meulan, qu'il avait
prises au roi de Navarre, de concert avec le capitaine Jean Le Maingre de
Boucicaut. Puis,
le Captal de Buch, lieutenant de Charles le Mauvais, étant parti d'Évreux
avec une petite armée, composée de routiers et de lances anglaises, normandes
ou gasconnes, dans le dessein d'aller troubler à Reims les fêtes du sacre, du
Guesclin quitta Rouen, « où il avait fait son mandement de guerre au nom
du roi de France », et il marcha à la rencontre des Navarrais, par
Pont-de-l'Arche et Vernon. LA TACTIQUE EN 1364.
Les
deux partis sont commandés par des capitaines aguerris ; leurs hommes, en
petit nombre, sont gens d'élite. Aussi le récit de Froissart, en nous faisant
entrer dans tous les détails de la campagne, nous apprend-il d'une façon
précise, où en était la tactique en 1364, et à quels stratagèmes recouraient
les gens de guerre de cette époque. « Le
mercredi de la Pentecôte (15 mai), comme le Captal et sa route — 700 lances, 300 archers et 500
autres hommes aidables — chevauchaient aux environs d'Évreux, ils
rencontrèrent, à la sortie d'un bois, un héraut d'Édouard III, le roi
Faucon, qui avait quitté le matin même l'ost des Français. « Le
Captal se hâta de lui demander des nouvelles des Français. — « Ils
vous cherchent, répondit Faucon, et ont « grand désir de vous trouver. — « Et
où sont-ils ; de çà de Pont-de-l'Arche ou de là ? — « En
nom Dieu ! Sire, ils ont passé le Pont-de-l'Arche et Vernon, et sont
maintenant, je crois, assez près de Pacy-sur-Eure. — « Et
quels gens sont-ils ? Et quels capitaines ont-ils ? Dis-le moi, je t'en prie,
doux Faucon. — « Ils
sont bien 1.500 combattants et toutes bonnes gens d'armes, avec messire
Bertrand du Guesclin — qui a la plus grande route de Bretons —, le comte
d'Auxerre, le vicomte de Beaumont, messire Louis de Châlons, le sire de
Beaujeu, monseigneur le Maître des arbalétriers[10], messire l'Archiprêtre, messire
Oudart de Renty et les Gascons du seigneur d'Albret[11]. — « Par
le cap Antoine ! s'écria le Captal, durement émerveillé de cette félonie,
Gascons contre Gascons s'éprouveront ! » Un
héraut de l'Archiprêtre vient au même moment dire au Captal que son maître
désire l'entretenir. Il le
renvoie. — «
L'Archiprêtre est si baretierre (rusé), dit–il au capitaine Jean Jouël, qui s'en étonne,
que s'il venait jusqu'à nous en nous contant jangles et bourdes, il aviserait
et imaginerait notre force et nos gens, et cela pourrait nous tourner à grand
dommage ; aussi n'ai-je cure de ses grands parlements. » « C'est
ainsi que les Navarrais et les Français eurent connaissance les uns des
autres, par le rapport des deux hérauts. Ils se conseillèrent et avisèrent en
conséquence, pour se préparer à la rencontre. « Le
Captal se fit envoyer d'Évreux 120 cavaliers de la milice bourgeoise ; il se
logea, vers midi, sur une montagne et ses gens tout environ. « Les
Français qui les désiraient trouver, vinrent camper en deux beaux près tout
au long de l'Iton[12]. » Le
jeudi matin, les Navarrais délogèrent, après avoir envoyé leurs coureurs
reconnaître le camp ennemi. Conduits
par le roi Faucon, ils débouchaient dans la plaine de Cocherel[13], après avoir traversé un petit
bois, lorsqu'ils se trouvèrent tout à coup en présence des Français, qui déjà
ordonnaient leurs batailles. Combat
de Cocherel (16 mai
1364).
Il
était sept heures. Les
Navarrais s'arrêtèrent tout cois, pendant que leurs capitaines se portaient
en avant, pour préparer la formation de combat. Ils
laissèrent leurs chevaux, leurs malles et leurs valets dans le petit bois, et
ils firent trois batailles de leurs gens. Tous devaient combattre à pied. Jean
Jouêl était à droite avec les hommes d'armes et les archers anglais ; Le
Captal de Buch se tenait au centre, avec 400 chevaliers ou écuyers gascons ; A
l'aile gauche, 400 armures de fer étaient réparties entre le bâtard de
Mareuil, Bertrand du Franc et don Sanche Lopez. Ces
trois batailles, peu espacées entre elles, se rangèrent de iront sur une
colline, qui s'élevait sur là droite, entre la colonne et le bois. Comme
signe de ralliement, comme étendard[14], « si par force d'armes
les Navarrais étaient épars, le Captal planta son pennon en un fort buisson
d'épine », au centre de la ligne, sous la garde de 60 armures de fer. Il
était défendu aux Navarrais « de quitter la hauteur, quelque chose qui
advint. Ils devaient attendre là qu'on les allât quérir. » Les
Français étaient disposés en trois batailles et une arrière-garde (réserve). Dans la
première, Bertrand du Guesclin, avec ses Bretons, faisait face au Captal — au
centre par conséquent, c'est la place d'honneur. Les
Français, les Normands et les Picards formaient la seconde, sous le comte
d'Auxerre, le vicomte de Beaumont et Baudoin d'Annekin, maître des
arbalétriers. Dans la
troisième, les Bourguignons étaient réunis sous la bannière de l'Archiprêtre
; mais ce chef, capitaine de routiers comme Jean Jouê1, ne se crut pas le
droit de combattre les compagnies qui marchaient avec le Captal, et, par un
singulier point d'honneur, il quitta le champ de bataille, en recommandant à
ses gens de bien faire leur devoir[15]. Les
Gascons formaient la réserve. Leurs souverains et meneurs, Aymon de Pommier,
le soudich (comte)
de l'Estrade, Perducas d'Albret et Petiton de Courton, les yeux fixés sur
l'étendard navarrais, ménageaient au Captal, leur compatriote, un tour de
leur façon. Appelés
au conseil, ils proposèrent qu'on fit monter à cheval les trente chevaliers
réputés les plus hardis : — «
Pendant que nous marcherons vers le pennon du Captal, dirent-ils, ces trente
cavaliers se mettront en peine, par la force de leurs coursiers et de leurs
bras, dérompre la presse et £ venir jusqu'au Captal. Ils prendront le dit
Captal, le trousseront, l'emporteront et le déposeront sain et sauf en un
lieu sûr, où ils attendront la fin de la bataille. Si les trente réussissent,
la journée sera nôtre, tant les Navarrais seront ébahis de la capture de leur
chef. » Le
moyen plut aux chevaliers de France et de Bretagne. « A
part ces trente cavaliers d'élite, montés sur bons coursiers les plus légers
et les plus roides qui fussent en la place, tous les hommes d'armes
demeurèrent à pied sur les champs, dans l'ordonnance prescrite. » Le
conseil des capitaines voulait adopter pour cri de ralliement pendant le
combat : «
Notre-Dame, Auxerre ! » « Parce
que le comte d'Auxerre, étant le plus grand de mise, de terre et de lignage,
qui fût avec eux, devait être par droit leur chef » ; mais le jeune
comte déclina modestement cet honneur. Alors
il fut décidé, d'un commun accord, que le commandement serait donné « à
Bertrand du Guesclin, le meilleur chevalier, celui qui plus s'était combattu
de la main, et qui mieux savait comment les choses de guerre se doivent
maintenir. » Tous
adoptèrent pour cri de guerre : «
Notre-Dame, Guesclin ! » Donner
le commandement au plus digne, c'était mériter la victoire. « Le
soleil commençait haut à monter[16] ; il faisait chaud, les
Français avaient faim et soif, mais les Navarrais restaient toujours
immobiles sur le tertre de Cocherel. Deux
fois les capitaines français s'étaient réunis sans avoir su décider si l'on
attaquerait la position, ou si l'on remettrait le combat au lendemain,
lorsque le chef qu'ils s'étaient donné, du Guesclin, leur proposa un
stratagème renouvelé de la bataille d'Hastings. — «
Nous ferons semblant de nous retirer, leur dit-il, et de ne pas vouloir
combattre aujourd'hui. Nos varlets, nos harnois et nos chevaux repasseront
l'Eure en belle ordonnance, et rentreront dans nos logis de la nuit. Pendant
cette retraite, nous nous tiendrons sur les ailes et entre nos batailles, en
aguet pour voir ce que feront nos ennemis. S'ils désirent nous combattre, ils
descendront de leur montagne et se mettront à notre poursuite. Mais alors
nous serons tous appareillés de retourner sur eux, et nous les aurons ainsi
mieux à notre aise. » On
obéit. Sur l'ordre de messire Bertrand, les trompettes sonnent la retraite et
chaque sire se retire, entre ses gens, sous sa bannière ou son pennon ; les
bagages repassent le pont de Pacy-sur-Eure, en arrière de l'aile droite
française. Aussitôt
Jean Jouël veut descendre la colline et s'élancer à la poursuite des
Français. — «
Messire Jean, lui dit le Captal, croyez-bien que de si vaillants hommes ne
s'enfuient ainsi que par malice et pour nous attirer dans la plaine. » Mais
Jouël ne veut rien entendre. — « Par
saint Georges ! dit-il aux hommes d'armes et aux archers anglais, passez
avant ! Qui m'aime me suive ; je m'en vais combattre ! » Et, le
glaive au poing, il descend en courant les rampes de la colline, « pardevant
toutes les batailles ». Le
Captal, en vrai chevalier gascon, ne veut pas se laisser plus longtemps
distancer par des Anglais ; il quitte à son tour le plateau, en criant à ses
Gascons : — «
Navarre ! Navarre ! Messire Jean Jouël ne se combattra pas sans moi. » C'est
ce que les Français attendaient. Faisant
brusquement volte-face, « ils retournèrent tous ensemble, aux cris répétés de
: «
Notre-Dame, Guesclin ! » « En
grande volonté de recueillir les ennemis. « Leurs
bannières se dirigèrent de toutes parts vers les Navarrais, et ils les
assaillirent tous à pied. » Du
Guesclin et ses Bretons s'attaquèrent aux Anglais ; les Gascons de la réserve
française aux Gascons du Captal de Buch. « Quand
les Navarrais virent que les Français étaient retournés en bonne ordonnance,
ils reconnurent leur faute. Cependant, comme ils étaient gens de grande
entreprise, ils ne s'ébahirent de rien, mais ils eurent bonne intention de
tout recouvrer par bien combattre. « Ils
se reculèrent un peu et se rallièrent ; puis les hommes d'armes ouvrirent
leurs rangs, et laissèrent passer les archers, pour les faire tirer. « Les
archers se déployèrent et commencèrent à lancer leurs flèches de grande
manière. Mais les chevaliers français étaient si fort armés et pavoisés
contre les traits que pas un ne fut blessé. Ils marchèrent aux hommes d'armes
navarrais et anglais, et engagèrent l'action corps à corps, à la lance, à
l'épée, à la hache. » Tous
ces vaillants étaient à pied. «
Pendant que le Captal se battait moult vaillamment d'une hache et donnait des
coups si grands que nul n'osait l'approcher, les trente cavaliers désignés
fendaient la presse, avec l'aide des Gascons qui leur firent voie ; ils
entouraient le Captal, l'attachaient sur un cheval et l'enlevaient au galop.
Les Navarrais « qui semblaient bien forcenés », criaient encore : «
Rescousse au Captal ! Rescousse ! » « Que
leur chef était déjà en lieu sûr, sous bonne garde. « Il y
eut belle appertise d'armes autour de son pennon. Le bâtard de Maroua se fit
tuer en le défendant, mais les capitaines gascons — Pommier, Courton, de
l'Estrade et d'Albret — réussirent à prendre cet étendard, à le déchirer et à
le ruer par terre. « La
prise du Captal et le conquêt de son pennon, en empêchant ses gens de se
rallier, décidèrent la victoire en faveur des Français. « Ils
obtinrent la place, mais il leur en coûta grandement de leurs gens. » Charles
V reçut à Reims, la veille de son sacre, la nouvelle de cette victoire. Ce
fut « la joyeuse étrenne de sa noble royauté ». NOTRE-DAME, GUESCLIN !
Pendant
seize ans, le cri de guerre de Cocherel rallia tous les gens de cœur, qui
n'avaient pas désespéré du salut de la patrie. Ce ne
fut un cri de victoire qu'une fois sur deux, à peine, car des capitaines
comme le Prince Noir ou Jean Chandos, étaient de sérieux adversaires, qui ne
faisaient jamais de fautes tactiques et qui savaient inspirer à leurs soldats
une obéissance aveugle, une confiance absolue. Mais le
plus grand honneur de messire Bertrand fut de faire crier : « Notre-Dame,
Guesclin ! » aux compagnies de routiers, qui dévastaient la France, de
s'imposer à elles comme un chef respecté, et de les entraîner à des
expéditions lointaines, qui, avec des chances diverses, assurèrent à Charles
V des alliés puissants, et rendirent à la bannière de France un peu de son
glorieux prestige d'autrefois. « Du
Guesclin, dit avec raison un de ses historiens[17], fut une glorieuse exception
parmi tant de champions de la force brutale et irréfléchie. « Il
tira de son propre fond tout ce qu'il fit voir de génie militaire, dans un
temps où l'art de la guerre était si négligé. « Sans
avoir lu les auteurs grecs et romains, il remit en pratique les campements,
les marches savantes, les dispositions réfléchies et les manœuvres. que les
capitaines français de son temps se faisaient gloire d'ignorer. » La
Fortune n'est fidèle qu'aux jeunes gens ; aussi maltraita-t-elle ce vieux
capitaine, rude et maussade, qui n'était pitoyable qu'aux pauvres et aux
faibles. Auray (24 septembre 1364).
Du
Guesclin, envoyé par le roi de France au secours de Charles de Blois, le
compétiteur français du duché de Bretagne, fut battu devant Auray, le 19
septembre 1364, par Jean Chandos, qui dirigeait l'armée de Jean de Montfort. L'ordre
de bataille du parti français était le même qu'à Cocherel : trois batailles
et une arrière-garde, chacune de mille combattants environ, « si serrés et si
joints qu'on n'y eût pas jeté une pomme, qu'elle ne fût tombée sur un bacinet
ou sur une lance. » — « Si
Dieu m'assiste ! s'écria Jean Chandos, en « regardant ces dispositions, il
appert aujourd'hui que toute fleur d'hommes et de chevalerie est en face de
nous, avec grand sens et bonne ordonnance[18]. » Et
Chandos s'empressa d'adopter l'ordonnance de messire Bertrand. Mais,
pendant que du Guesclin n'avait à mettre en ligne que des hommes d'armes
lourdement armés, ou de fiers barons peu disposés à obéir à un simple
capitaine, Chandos composait chacune de ses quatre divisions de 500 des
hommes d'armes disciplinés de Poitiers, et de 300 de ces terribles archers
Anglais ou Gascons, si adroits et si agiles. La
réserve française était conduite par six ou sept chevaliers ardents, qui
s'indignaient d'être à. l'arrière-garde, et qui étaient bien résolus à. se
jeter du premier coup dans la mêlée. La
réserve anglaise, au contraire, avait été confiée au « sage et avisé
chevalier », sir Hugh Caverly, qui sut obéir strictement à Jean Chandos. Chandos
avait dit à Caverly : — «
Vous vous tiendrez sur l'aile la plus menacée, et vous ne vous mouvrez de
votre pas, pour chose qui « advienne, que vous ne voyez nos batailles branler
ou s'ouvrir. Alors seulement, vous vous porterez à leur secours, pour les
réconforter et les rafraîchir. Vous ne pouvez faire aujourd'hui meilleur
exploit. » Le rôle
de cette réserve anglaise est, comme nous allons le voir, l'enseignement
tactique de la journée d'Auray. On se
battit avec furie, bataille contre bataille[19], à pied ou à cheval, avec la
lance et surtout avec la hache[20], qui, depuis Poitiers, était
l'arme de prédilection de la chevalerie. Olivier
de Clisson, le digne émule de du Guesclin, eut l'œil crevé par la pointe
d'une hache, « dont il fut féru en travers, et qui abattit la visière de
son bacinet. » Pendant
que les armures de fer de la réserve française s'éparpillaient dans la mêlée,
« messire Hugh Caverly, qui était sur l'aile avec une belle bataille de
bonne gent, courait à l'endroit où il voyait les siens branler, desclore ou
s'ouvrir, afin de les raboutir et de les mettre sus par force d'armes. « Cette
ordonnance valut l'avantage aux Anglais ; car, sitôt que Caverly, après avoir
remis sus les foulés, voyait une autre bataille s'ouvrir ou branler, il y
courait et la réconfortait de la même manière que la précédente. » Au
centre, la bataille bretonne de du Guesclin résistait à tous les assauts.
Jean Chandos dut monter à cheval, avec une grande route de ses gens, et la
charger de front, pendant que Caverly l'attaquait de flanc. «
Messire Bertrand ni les siens ne purent porter ce faix. Après avoir donné
maints pesants horions de leurs haches, fendu et effondré maint bacinet, et
navré maints hommes à mort, ils furent pris à rançon. « Là
fut toute la fleur de chevalerie de Bretagne, pour le temps et pour la
journée, morte ou prise, car bien peu de gens d'honneur échappèrent. » Charles
de Blois, tombé l'épée à la main, ayant été égorgé, Jean de Montfort était
duc de Bretagne[21]. LA GUERRE EN CASTILLE (1365-1369).
Charles
V racheta son capitaine breton, pour le mettre à la tête des grandes
compagnies, cantonnées en Bourgogne. Cette
armée de 30.000 combattants aguerris, après avoir rançonné le Pape dans
Avignon, franchit les Pyrénées-Orientales, en plein mois de décembre, et
détrôna, sans coup-férir, le roi de Castille Pierre le Cruel, au profit de
son frère Henri de Transtamare. Le
dépossédé vint à Bordeaux demander assistance au Prince Noir, qui saisit avec
empressement cette nouvelle occasion de guerroyer. Le
vainqueur de Poitiers était las de dix ans d'inaction. Il lui plaisait de se
mesurer avec du Guesclin, le nouveau connétable de Castille, et de voyager à
sa manière dans un pays riche, dont on lui racontait des merveilles. Après
avoir rappelé sous sa bannière les capitaines anglais et gascons des
compagnies, qui, comme Hugli Caverly, avaient suivi du Guesclin en Castille,
il manda d'outre-Manche et de Bretagne[22] les barons et les chevaliers
désireux de courir les aventures ; puis il convoqua à Bordeaux toute la
noblesse du Poitou et de la Gascogne. Charles
le Mauvais lui livra passage, et, au mois de février 1367, le prince Noir
descendit en Navarre par le col de Roncevaux, à la tête d'une belle armée de
27.000 cavaliers, sans compter les gens de pied[23]. Henri
de Transtamare envoya un défi chevaleresque h ce redoutable adversaire. — «
Comme nous savons de vérité, lui écrivait-il, que vous nous quérez pour avoir
bataille, veuillez nous laisser savoir par lequel lez (côté) vous entrerez en Castille, et
nous vous serons au-devant pour défendre et garder notre seigneurie. » Le choc
eut lieu sur la rive droite de l'Èbre, entre Najera et Navarette, dans la
province de Burgos. C'est
encore dans la chronique de Froissart que nous étudierons cette bataille, car
le chroniqueur faisait partie à cette époque de la maison du Prince Noir, et
ce furent les combattants eux-mêmes, vainqueurs ou prisonniers, qui lui
racontèrent, à Bordeaux, les péripéties de la campagne. Henri
de Transtamare avait un grand courage et une grosse armée à opposer à ses
adversaires. « 3.000
chevaux armés pour combattre sur les ailes, 6.000 genêtaires[24], 20.000 hommes d'armes, des
meilleurs qu'on pût trouver en Castille, Galice, Portugal, Cordouan ou
Séville, 10.000 bons arbalétriers et 60.000 piétons, portant lances ou
archegaies (javelots).
» Ce qui
ferait au moins 100.000 hommes au compte de Froissart. Le
Prince Noir, venant de Logrono, remontait la rive gauche de Vibre, lorsque
ses coureurs découvrirent, à Navarette, « l'armée des Espagnols qui était
logée clans les bruyères, devant Najera. « Le
vendredi, 2 avril au soir, il fit signifier secrètement par tout son ost,
qu'au premier son de la trompette, on s'appareillât, qu'au second on s'armât,
qu'au troisième on montât à cheval et l'on partît, en suivant les bannières
des maréchaux et le pennon Saint-Georges, et que nul, sur sa tête, ne se
permît d'aller avant sans en avoir reçu l'ordre. » Le roi
Henri avait été, lui aussi, informé par ses coureurs du voisinage des
Anglais. Aussi avait-il prescrit à ses gens de souper et d'aller se reposer
de bonne heure, pour être prêts à prendre les armes au premier coup de
minuit. A
l'aube, l'armée franco-espagnole était ordonnée en trois batailles : La
première, commandée par du Guesclin assisté du maréchal d'Audeneham, se
composait « de 4.000 chevaliers ou écuyers, bien armés et ordonnés à l'usage
de France. » Un peu
en arrière et à gauche, les deux frères du roi Henri, don Tello et don
Sanche, commandaient les 46.000 cavaliers légers de la deuxième bataille. La
troisième et la plus grosse, sous le commandement du roi Henri, comptait
7.000 hommes d'armes, 40.000 arbalétriers et 30.000 piquiers ou gens de
trait. Comme
Édouard III au matin de Crécy, « Henri de Transtamare, monté sur une mule du
pays, forte et roide, se départit de son arroy et s'en alla visiter les
seigneurs, de rang en rang, en les priant moult doucement qu'ils voulussent
entendre à garder son honneur. Il leur parlait de si bonne chère que tous en
avaient joie. » Il
faisait jour quand il revint se mettre à la tête de sa bataille. Navarette (3 avril 1367).
Au
soleil levant, l'armée franco-espagnole se mit en marche dans la direction de
Navarette, « rangée, serrée et ordonnée, ainsi que pour tantôt combattre,
sans qu'un rang dépassât l'autre. » L'armée
anglaise marchait déjà à sa rencontre. « On
chevaucha et chemina si bien, de part et d'autre, qu'on se trouva face à
face. » « Quand
le soleil fut levé, c'était grand'beauté de voir ces bannières ventiler et
ces armures resplendir contre le soleil. » Les
Anglais et les Gascons mirent pied à terre et se rangèrent par bannières et
par pennons derrière leurs chefs. Le
Prince Noir leva les yeux au ciel et dit en joignant les mains : — «
Vrai Père Dieu, Jésus-Christ qui m'avez formé ! consentez, par votre bénigne
grâce, que la journée soit nôtre, si, comme vous le savez, c'est pour aider,
garder et soutenir raison et droiture, pour remettre en son royaume et
héritage un roi chassé et dépossédé, que moi et mes gens nous nous sommes mis
en campagne, et que nous nous avançons pour combattre ! » Après
cette prière, il cria : « Avant
! avant, bannières ! Au nom de Dieu et de saint Georges ! » C'était
le signal de l'attaque. Aussitôt le duc de Lancastre[25], et Jean Chandos[26], qui venait de lever bannière en
bataille pour la première fois, se portèrent en avant, à la tête de
l'avant-garde. Les
4.000 hommes d'armes de du Guesclin et d'Audeneham s'élancèrent au-devant des
Anglais. Pendant
qu'on brisait les lances, avant « d'entrer les uns dedans les autres, les
batailles s'approchaient et se boutaient ensemble vitement. » Le
Prince Noir et don Pedro assaillirent la deuxième bataille ennemie ; mais don
Tello tourna le dos sans attendre le choc, et s'enfuit avec plus de 3.000
chevaux. Les
gens de pied de sa division, découverts par cette lâcheté, furent facilement
dispersés par Olivier de Clisson et le captal de Buch. Le
Prince Noir et don Pedro se dirigèrent alors contre la bataille du roi Henri.
Mais les frondeurs espagnols et castillans « effondraient, à coups de
pierres, hommes et bacinets ». Il
fallut faire avancer les archers anglais pour avoir raison de ces frondeurs[27]. Les
hommes d'armes d'Espagne, d'Aragon et de Portugal soutinrent vaillamment
l'assaut du Prince Noir. Ils se
combattirent de lances, de guisarmes[28], d'épieux et d'épées, pendant
que, sur les ailes, les genêtaires se portaient partout, où les batailles
branlaient et se voulaient ouvrir. « Mais, avec le Prince Noir étaient,
à vrai dire, toute la meilleure chevalerie du monde et les meilleurs
combattants. « Le
roi Henri se combattait moult vaillamment ; pour tenir ses gens en vertu, il
leur disait : — «
Bonnes gens, vous m'avez fait roi et couronné roi ; aidez-moi à défendre et à
garder l'héritage, dont vous m'avez hérité. » Trois
fois, ces « bonnes gens » plièrent ; trois fois, don Henri les ramena à la
charge. Mais l'exemple de son frère, don Tello, avait été suivi par la moitié
de l'armée. L'avant-garde
bretonne et française faisait d'inutiles prodiges pour prolonger la lutte. Jean
Chandos, qui conseilla et gouverna, dans cette journée, le jeune duc de
Lancastre, comme il avait fait à Poitiers pour son frère le prince de Galles,
savait bien que là était le fort de la besogne. Aussi
il assaillit cette avant-garde avec des forces supérieures, « l'entoura et la
déconfit. » Bertrand
du Guesclin, Arnoult d'Audeneham et le Bègue de Vilaines, furent faits
prisonniers avec 60 des leurs. « Quand
la bataille des maréchaux fut outrée et déconfite, toutes les grosses
batailles des Anglais se rallièrent pour assaillir les Espagnols, qui
défendaient encore la bannière du roi Henri. Ceux-ci ne purent Souffrir ni
supporter ce faix ; les plus braves étaient morts, les autres « commençaient
à fuir et à retraire moult effrayément et sans arroy, vers la cité de
Navarette et la grosse rivière qui là court (l'Èbre). « Quand
le roi Henri vit la pestilence et la déconfiture sur ses gens, et qu'il ne
fallait plus songer à rien recouvrer, il monta à cheval et se bouta parmi les
fuyants. « Anglais
et Gascons montèrent à cheval, et commencèrent à enchasser Espagnols et
Castillans jusqu'au pont de Navarette, dont ils s'emparèrent. « Les
eaux de l'Èbre se rougirent du sang des hommes et des chevaux, qui là furent
noyés et occis. » Le ralliement
se fit de la même façon qu'à Poitiers. « Le
prince de Galles lit tenir sa bannière sur une petite montagne pour rallier
ses gens. « Là se
recueillaient et rassemblaient tous ceux qui revenaient de la chasse. Le duc
de Lancastre, Jean Chandos, Olivier de Clisson, le captal de Buch, le comte
d'Armagnac, le sire d'Albret et tous les barons, levaient haut leurs
bannières pour recueillir leurs gens, qui se rangeaient à mesure sur les
champs. « Don
Pedro, qui revenait tout échauffé de la chasse, sa bannière armoriée de
Castille devant lui, descendit de son coursier noir, sitôt qu'il aperçut la
bannière du Prince Noir ; il voulut s'agenouiller devant lui et le remercier,
mais le Prince le releva et lui répondit moult avisément : — «
Rendez à Dieu grâces et toutes louanges, car la victoire vient de lui et non
pas de moi ![29] » La
rançon de Bertrand du Guesclin coûta cette fois beaucoup plus cher que
d'habitude. Mais Charles V ne regardait pas à la dépense quand il s'agissait
de son meilleur capitaine. D'ailleurs, il voulait disposer de la marine
espagnole, avant de déchirer le traité de Brétigny, et pour avoir cette
marine, il fallait détrôner de nouveau don Pedro, au profit de son frère
Henri de Transtamarre. Du
Guesclin était impatient de prendre la revanche de Navarette. Il
rejoignit, avec 2.000 hommes d'élite, l'armée de don Henri devant Tolède, au
moment même où ce prince apprenait que don Pedro avait rassemblé plus de
40.000 hommes, la plupart juifs ou sarrasins, pour faire lever le siège. Sur le
conseil de messire Bertrand, don Henri alla au-devant de son rival avec la
plus grande partie de ses forces, afin d'attaquer l'armée ennemie à
l'improviste pendant une marche. L'occasion
favorable s'offrit à du Guesclin aux environs de Montiel. La journée de Montiel (14 mars 1369).
« Don
Pedro s'était mis en chemin au matin, et chevauchait assez éparsément, car il
ne croyait pas être combattu en ce jour. «
Soudainement vinrent, à bannières déployées et tout pourvus de leurs faits[30], le roi Henri, son frère don
Sanche, messire Bertrand du Guesclin qui avait tout conseillé, le Bègue de
Vilaines, le vicomte de Rocaberti, le vicomte de Rodez et leurs routes ; en
tout 6.000 combattants, qui chevauchaient tous serrés et de grand randon[31]. « Ils
s'en vinrent férir au galop, de plein élan, contre les premiers qu'ils
rencontrèrent en criant : «
Castille au roi Henry ! Notre-Dame, Guesclin ! » Ces
premiers furent reculés, roidement abattus et déconfits. « Nul
ne fut mis à rançon, ainsi que messire Bertrand l'avait ordonné, parce qu'il
y avait là abondance de juifs et d'autres mécréants. « Quand
le roi don Pedro, qui chevauchait en la plus grande route, apprit l'attaque
de don Henri et la déroute de son avant-garde, il vit bien qu'il était trahi,
déçu et en aventure de tout perdre, car ses gens étaient moult épars. «
Cependant, comme c'était un bon et hardi chevalier, de grand confort et
entreprise, il s'arrêta tout coi sur les champs, fit déployer et mettre avant
sa bannière pour recueillir ses gens, et il envoya dire à ceux qui étaient
derrière de se hâter d'accourir, car il se combattait aux ennemis. » Mais
les juifs portugais avaient déjà tourné le clos ; il ne restait plus autour
de don Pedro que les archers sarrasins et les piétons d'Afrique ou de
Grenade. Don
Pèdro combattit vaillamment au milieu d'eux, la hache au poing. Les
hommes d'armes de France tuèrent jusqu'au dernier de ces Sarrasins, qui, ne
connaissant pas le pays et ne sachant où s'enfuir, vendirent chèrement leurs
vies. Don
Henri et du Guesclin poursuivirent les autres plus de trois grandes lieues. Ils ne
s'arrêtèrent que quand ils furent lassés « d'occire, de découper et d'abattre
gens et bêtes à monceaux. » Don
Pedro s'était réfugié dans le château de Montiel ; il y fut bloqué, pris et
assassiné[32] quatre jours plus tard. Henri,
redevenu roi de Castille, était désormais un précieux allié pour la France,
qui lui avait rendu sa couronne. LE BON CONNÉTABLE.
Pendant
que du Guesclin guerroyait en Castille, le Prince Noir et Jean Chandos, pour
répondre à l'édit de confiscation de l'Aquitaine, rendu par Charles V au mois
de mai 1369, avaient repris les hostilités au sud de la Loire. En
septembre, une armée anglaise débarquait à Calais. Le duc de Lancastre, qui
la commandait, fit sa chevauchée à travers l'Artois, le Ponthieu et le pays
de Caux, sans être attaqué. Charles
le Sage, après avoir hautement annoncé le projet d'une descente en Angleterre
et « fait à Harfleur un grand appareil de nefs, de barges et de vaisseaux »,
avait contenu l'ardeur généreuse de son frère, le duc de Bourgogne Philippe
le Hardi, et de la nombreuse noblesse qui l'entourait, par une défense
formelle de livrer bataille. Cependant,
il rappela de Castille du Guesclin et lui donna l'épée de connétable (20 octobre
1370). Combat de Pont-Valin (30 octobre 1370).
Du
Guesclin baptisa cette épée dans le sang des Anglais. Un
capitaine de routiers, Robert Knolles, qui commandait dans le Nord pour
Édouard III, étant venu jusqu'aux portes de Paris allumer ses « fumières »
sous les yeux mêmes du roi, le connétable se mit à sa poursuite avec 500
lances. Il
atteignit l'arrière-garde anglaise sur les bords du Loir, près de Pont-Valin,
et l'assaillit avec la même impétuosité qu'à Montiel. Les
Anglais étaient bons chevaliers, mais les Français étaient deux fois plus
nombreux : « Tous mirent pied à terre, vinrent l'un sur l'autre moult
arréement, et se combattirent vaillamment de leurs lances et de leurs épées.
Tous les Anglais furent tués ou pris, car leurs garçons et varlets, en voyant
la déconfiture, montèrent sur les coursiers de leurs maîtres et
s'ensauvèrent. » Ainsi,
la tactique française, en 1370, consiste à chevaucher secrètement,
pour surprendre l'ennemi inférieur en nombre et pour l'attaquer en queue ou
en flanc pendant une marelle. Avant
d'engager l'action corps à corps, les hommes d'armes mettent pied à terre, se
rangent sur une ligne, puis, s'ils sont les plus forts et si l'adversaire a
tourné le dos, ils remontent à cheval pour chasser, c'est-à-dire pour
massacrer les gens de pied et prendre à rançon les chevaliers ou les écuyers déconfits. C'est
un mélange du combat à pied et à cheval, renouvelé d'Arioviste et de César ;
mais l'armement est trop lourd pour que cette méthode de guerre soit toujours
la meilleure. Il
faudra deux siècles encore pour que le dragon remplace l'armure de fer. Les
varlets assistent en curieux à la bataille : si elle tourne bien, ils
amènent à leurs maîtres les destriers pour la chasse, sinon ils sautent en
selle, piquent des deux et se mettent à l'abri, < en héritant des chevaux
et du harnois. » En dix
ans, le connétable, délivré de ses redoutables adversaires, Jean Chandos, tué
dans une escarmouche[33] et le Prince Noir, dégoûté de
la guerre par les horreurs du sac de Limoges[34] qu'il avait ordonné, reprit aux
Anglais la Guyenne, le Poitou, la Saintonge, le Rouergue, le Périgord, le
Ponthieu et une partie du Limousin. LES ENGINS À FEU.
C'est à
Crécy que la poudre s'était fait entendre pour la première fois en bataille
publique (1346). Elle y avait fait plus de
bruit que de mal et contribué bien peu à la victoire ; mais les trois petits
canons de Crécy ne donnèrent pas moins le signal d'une grande révolution
clans l'art de la guerre. Pour
passer du feu grégeois à la poudre, il avait suffi de raffiner le salpêtre (1300). Dès
lors, il devenait facile de rendre plus résistants les tubes qui contenaient
la matière fulminante, et de profiter de l'action des gaz pour lancer un
trait ou une masse de métal[35]. Les
premières bombardes furent employées dans les sièges dès l'an 1311. A
Pérouse, en 1364, on fabriquait des armes à feu de main, dont les
balles perçaient les armures. Les Vénitiens, en 1380, employaient des fusées
pour incendier les villes. Les
villes comprirent le danger et elles s'appliquèrent à le conjurer, en se
donnant une artillerie imposante. En
1339, Cambrai a 10 canons, dont 5 de fer et 5 de métal ; Lille en a 4,
qu'on appelle tuyaux du tonnerre. Il y a des bombardes à Metz, à
Toulouse, à Agen, à Montauban. En
1350, des canons garnissent les créneaux de la nouvelle enceinte, dont le
prévôt des marchands, Étienne Marcel, a entouré Paris pendant la captivité de
Jean le Bon. « En
1356, au singe de Romorantin, le Prince Noir employait, entre autres armes de
jet, des canons à lancer des pierres, des carreaux ou des ballotes pleines de
feu grégeois. « Les
premiers canons étaient longs, minces, fabriqués au moyen de douves de fer,
ou bien, fondus en fer ou en cuivre, renforcés, de distance en distance,
d'anneaux en fer ; on les transportait, soit à dos de mulet, soit sur des
chariots. « Ces
bouches à feu, qu'on appelait alors acquéraux, sarres ou spiroles,
et plus tard veuglaires, se composaient d'un tube ouvert à chaque
bout. A l'une des extrémités s'adaptait une boîte, contenant la charge de
poudre et le projectile, c'est-à-dire qu'on chargeait la pièce par la
culasse, mais cette culasse était complétement indépendante du tube, et s'y
adaptait au moyen d'un étrier mobile. « Ces
pièces étaient sans doute suspendues à des tréteaux, par les anneaux dont
elles étaient munies[36]. « Les
premières bouches à feu furent encastrées dans un auget en bois et serrées
avec des boulons, des brides de fer ou même des cordes. Des piquets
empêchaient le recul. « Pour
pointer une bombarde, on l'affutait avec des leviers ou des coins de
bois. De là l'expression d'affût, qui, à dater du XVIe siècle,
désignait la charpente supportant le canon. « La
charge de poudre était introduite au moyen de grandes cuillers en fer battu.
On boutait le feu avec des lances qu'on chauffait. « Pour
se garantir des projectiles ennemis, les artilleurs dressaient devant leurs
pièces d'épais mantelets de bois, mobiles autour d'un axe, qu'on relevait
pour tirer et qui retombaient par leur propre poids pendant qu'on rechargeait[37]. » Les
vieux engins lutteront longtemps encore, avec avantage, contre cette nouvelle
artillerie, dangereuse à manier. En
1364, il y a des arbalètes à tours dans l'armée du Prince Noir et dans celle
de du Guesclin. Chars
et charrestes amenaient, à explois, Tentes,
pavillons et riches arcs turquois, Bombardes,
arcs à tours, espées et espois[38]. La
victoire ne restera au canon et à l'arquebuse, que lorsqu'ils auront une
portée supérieure, lorsque leur tir deviendra facile et rapide, lorsqu'ils ne
tueront plus ceux qui s'en servent. Pour cela, il faudra fabriquer de bonne
poudre, trouver des charges capables de produire l'effet voulu et déterminer,
d'après cet effet, l'épaisseur de métal à donner aux bouches à feu,
portatives ou autres. COMPAGNIES BOURGEOISES.
Le
canon est une arme bourgeoise. Des compagnies de canonniers s'organisent dans
toutes les bonnes villes, et prêtent au roi leur concours. C'est
contre l'invasion anglaise, puis contre les incursions et les brigandages des
grandes compagnies, que ces canonniers doivent garder les villes, et
celles-ci deviennent, dès lors, des points d'appui solides, à l'abri desquels
on peut livrer bataille. De
l'occupation des places fortes dépend le succès d'une campagne, pour des
capitaines prudents comme le Prince Noir, Chandos ou du Guesclin. Du
Guesclin engagea Charles V à se servir des compagnies d'archers ou
d'arbalétriers, à cheval '[39], que les bonnes villes
équipaient à. leurs frais, mais qu'elles prêtèrent bien volontiers au roi,
pour l'assister contre l'Anglais et surtout contre les barons révoltés. « Ces
archers étaient vêtus d'une broigne de peau ou de toile piquée ; ils
portaient cubitières, genouillères et grèves avec solerets de fer. Un camail
de mailles leur couvrait la tête et descendait jusqu'au milieu des bras. Une
casaque d'étoffe, avec ceinture roulée, fendue latéralement pour laisser
passer les bras, descendait jusqu'au-dessous des genoux. Les flèches étaient,
pendant le combat, passées dans la ceinture, du côté droit[40]. » Ces
compagnies bourgeoises, en défendant bravement leurs villes contre les
attaques des Bourguignons et des Anglais, contribuèrent puissamment à.
atténuer les désastreuses conséquences des batailles perdues. Quand
le connétable mourut, en 1380, devant une petite place du Gévaudan, Châteauneuf
de Randan, les Anglais n'avaient plus en France que Bayonne, Bordeaux, Brest,
Cherbourg et Calais. La vie
de du Guesclin est remplie de traits de prudence, d'humanité et de générosité[41]. Le peuple l'appelait le bon
Connétable. Il lui savait gré surtout d'avoir déversé sur l'Espagne ces
grandes compagnies de pillards et de routiers qui, depuis tant
d'années, continuaient l'œuvre de destruction que les Anglais avaient
entreprise. Au lit
de mort, le héros pria les capitaines qui l'entouraient, de ne point oublier
ce qu'il leur avait dit mille fois : « qu'en quelque pays qu'ils fissent la
guerre, les gens d'église, les femmes, les enfants et le pauvre peuple
n'étaient point leurs ennemis ! » Charles V rejoignit la même année, dans la basilique de Saint-Denis, le vaillant capitaine, qui avait été le bras pendant qu'il était la tête, et l'histoire a confondu dans une même admiration ces deux nobles défenseurs de la patrie française. |
[1]
« La cupidité n'était pas d'ailleurs l'unique motif qui grossissait les
compagnies ; toutes les passions turbulentes de la vieille féodalité,
comprimées depuis un siècle par les rois, se déchaînaient dans une bacchanale
universelle. S'il y avait là de « pauvres brigands » qui ne faisaient leur
métier que pour « gagner », on comptait aussi bon nombre de nobles hommes, de
valeureux chevaliers, qui, sans négliger le profit de la guerre, aimaient
surtout la vie d'aventure pour elle-même, surprenaient les châteaux, brûlaient
les villages, comme auparavant ils donnaient de beaux coups de lance dans les
tournois, « afin d'acquérir los et renom pour l'amour de leurs amies u. C'est
là ce qui explique la supériorité militaire des compagnies ; ces armées de
bandits, il faut bien le reconnaître, étaient toutes composées de gens d'élite,
et ce furent elles qui ressuscitèrent chez nous l'art de la guerre, presque
inconnu des milices féodales. » (Henri Martin, Histoire de France, tome
V.)
[2]
Froissart. C'est à lui encore que nous emprunterons le récit de Briguais.
[3]
Mêlée.
[4]
Embarras.
[5]
C'est la seconde fois à notre connaissance depuis 1356 ; ce ne sera pas la
dernière.
[6]
Le duc d'Anjou, fils de Jean le Bon, l'un des otages livrés à Édouard III après
le traité de Brétigny, s'était enfui. Le roi, son père, partit aussitôt pour
Londres afin de se constituer prisonnier. C'était un bel exemple chevaleresque
; mais la Cour d'Angleterre fit un si joyeux accueil à ce captif volontaire,
elle lui offrit tant de soupers, de danses et d'ébastements, qu'il en
mourut, le 8 avril 1364.
[7]
Victor Duruy, Histoire de France.
[8]
Depuis 1341, la succession du duc Jean III de Bretagne était revendiquée par
deux princes rivaux, Charles de Blois, neveu de Philippe VI de Valois, et Jean
de Montfort, protégé de l'Angleterre. Les hostilités duraient depuis cette
époque avec des alternatives diverses quand l'un des deux princes était
prisonnier, sa femme continuait bravement la guerre. La bataille d'Auray et la
mort de Charles de Blois terminèrent la querelle au profit de Jean de Montfort
(1365).
[9]
Froissart, liv. I, 2e partie, chap. 162.
[10]
Baudoin d'Annekin, blessé à Poitiers.
Le premier maitre des arbalétriers fut Thibaut de
Montléar, chargé par Saint-Louis, en 1270, de commander les arbalétriers à pied
et à cheval, les gens de pied, les archers, en un mot tous ceux qui ne
faisaient pas partie des compagnies de cavalerie. Il avait la direction des
maîtres d'engins, et de toute l'artillerie de l'ost, c'est-à-dire des
ingénieurs, charpentiers, mineurs et « gent de mainz niestiers ».
Quand on prenait une ville, toute l'artillerie qu'on y
trouvait lui appartenait.
Cette charge supprimée, en 1463, par Louis XI, à la
mort de Jean d'Auxy, fut rétablie par François Ier, en 1515, au profit d'Aymar
de Prie, qui fut le dernier grand maitre des arbalétriers.
[11]
Le Prince Noir n'était pas populaire en Gascogne. Caractère sombre,
atrabilaire, il s'était fait des ennemis déclarés parmi les barons gascons ; le
sire d'Albret donna le signal de la résistance à la domination anglaise,
imposée par le honteux traité de Brétigny, en venant offrir ses services au roi
de France.
[12]
Petite rivière, qui passe à Évreux et se jette dans l'Eure, au-dessus de
Louviers.
[13]
Village à 18 kilomètres à l'est d'Évreux.
[14]
C'est le mot dont se sert Froissait. En 1364, l'étendard est donc une enseigne
générale, le signe de ralliement de toute l'armée.
[15]
« Il dit à ses gens et à celui qui portait sa bannière : « Je vous ordonne
et recommande que vous demeuriez et attendiez la fin de la journée ; je pars
sans retourner, car je ne puis aujourd'hui combattre ni être armé contre aucun
des chevaliers qui sont contre nous ; et si l'on vous demande où je suis, vous
répéterez ce que je vous dis. » (Froissart, liv. I, 2e partie, chap. 170.)
[16]
Il était près de midi.
[17]
Mesnard, Histoire de du Guesclin.
[18]
Froissart, liv. I, 2e partie, chap. 165 et suiv.
[19]
Les chevaliers de Bretagne des deux partis « placèrent l'une contre l'autre les
bannières des deux seigneurs qui s'appelaient ducs ». Il avait été décidé que
pour en finir avec celte longue et sanglante querelle, on mettrait à mort celui
des deux prétendants qui serait pris.
[20]
« Chaque homme d'armes portait son glaive (sa lance) droit devant lui,
retaillé à la mesure de cinq pieds, et une hache forte, dure, et bien acérée, à
petit manche, à son côté ou à son col. Et s'en venait ainsi tout bellement au
pas, chaque sire (français), au nom de Dieu et de monseigneur saint Yves ! en
bon arroy et entre ses gens, sa bannière ou son pennon devant lui, bien avisé
de ce qu'il devait faire. » (Froissart, livre I, 2e partie, chap. 188.)
[21]
Charles V n'y perdit rien, car le nouveau duc Jean IV, sur le conseil même
d'Édouard III, vint à Paris faire hommage au roi de France le genou baissé, les
mains jointes entre les siennes.
[22]
Il faut se bien convaincre que le sentiment de la patrie est bien rare alors,
même dans les times les plus nobles. Clisson, qui a perdu un œil à Auray sous
la bannière française de Charles de Blois, s'enrôle de tout cœur, trois ans
après, sous la bannière du Prince Noir, et lorsque Charles V voudra toucher aux
libertés de la Bretagne, du Guesclin lui-même lui renverra son épée de
connétable et se déclarera son ennemi.
[23]
« Comme ils ne pouvaient passer tous ensemble, ils s'ordonnèrent à passer
par trois batailles, et par trois jours, le lundi, le mardi et le mercredi.
« Le lundi passèrent ceux de l'avant-garde (10.000
chevaux), desquels le duc de Lancastre était capitaine. En sa compagnie était
le connétable d'Aquitaine, messire Jean Chandos, qui avait bien 1.200 pennons
dessous lui. Parmi ces pennons était celui du sire de Retz, chevalier breton,
qui servait dans ce voyage avec 30 lances et à ses frais, pour s'acquitter
envers Jean Chandos, dont il était le prisonnier depuis la bataille d'Auray.
« Le mardi, le Prince Noir passa avec Pierre le Cruel
et le roi de Navarre, qui lui enseignait le passage. 11 avait avec lui 7.000
chevaux, dont 4.000 hommes d'armes de Poitou, de Saintonge, de Quercy, de
Limousin, d'Agénois et de Bigorre.
« Le mercredi, le roi de Majorque, le comte d'Armagnac,
le sire d'Albret, tous les braves capitaines gascons de Cocherel, Aymenon de
Pommier, le soudich de l'Estrade, Petiton de Courton, Perduras d'Albret ; enfin
le reste des compagnies. —10.000 chevaux.
« Tous ces gens se logèrent à Pampelune, où ils
rafraîchirent eux et leurs chevaux, trouvant largement à vivre avec pain,
chair, vin et toutes autres pourvéances, mais ne payant mie et ne pouvant
s'abstenir de piller. » (Froissart, liv. I, 2e partie, chap. 214 à 217.)
[24]
Cavaliers montés sur petits chevaux ou genêts d'Espagne.
[25]
Fils d'Édouard III et frère du prince de Galles.
[26]
« Là, messire Jean Chandos apporta entre ses mains sa bannière qu'il n'avait
encore nulle part boutée hors, et il dit au prince de Galles :
— « Monseigneur, voici ma bannière ; je vous la baille,
par telle manière qu'il vous plaise à développer, pour qu'aujourd'hui je la
puisse lever ; car, Dieu merci ! j'ai bien de quoi, en terre et héritage, pour
tenir état de banneret. »
« Adonc, prirent le prince et le roi don Pietro entre
leurs mains la bannière, qui était d'argent à un pal aiguisé de gueules, et la
lui rendirent par la hampe, en disant :
— « Tenez, messire Jean, voici votre bannière, Dieu
vous en laisse votre preu faire ! »
« Lors se partit messire Jean Chandos et rapporta sa
bannière entre ses gens et la mit au milieu d'eux et dit :
« Seigneurs, voici ma bannière et la vôtre ; gardez-la
comme vôtre. » (Froissart, livre I, 2e partie, chap. 230).
[27]
La fronde est restée en usage aux îles Baléares ; les bergers s'en servent,
avec la même adresse que leurs aïeux, pour atteindre à de grandes distances les
bêtes récalcitrantes.
[28]
« Arme d'hast, composée d'un tranchant long et recourbé, et d'une pointe
droite, d'estoc. » (Viollet-le-Duc.) — C'était une faucille doublée d'une
baïonnette.
[29]
Voici, d'après Froissart, quelles furent les pertes des deux armées :
« Après souper, les quatre chevaliers et les quatre
hérauts, que le prince de Galles avait envoyés sur le champ de bataille, pour
compter et visiter les morts, rapportèrent que 560 hommes d'armes espagnols et
français y étaient demeurés. Au milieu d'eux, ils n'avaient trouvé que quatre
de leurs chevaliers morts deux gascons, un allemand et un anglais, Raoul de
Ferrières ; des communautés (gens de pied) d'Espagne et de Castille, 7.500,
sans compter ceux qui furent noyés ; d'Anglais, il n'y avait que 20 archers et
40 autres piétons. »
C'est la proportion des batailles antiques. Au moyen
âge, il n'y a encore de pertes sérieuses que parmi les vaincus, c'est-à-dire
parmi les piétons qui tournent le dos, ou parmi les hommes d'armes, terrassés
et livrés dans leurs armures au couteau des gens de pied.
Le chevalier ou l'écuyer renverse l'adversaire et passe
outre ; le piéton vient derrière et tue à loisir cet homme d'armes terrassé,
qui se débat dans son harnois sans pouvoir se relever.
[30]
Avec un plan d'attaque bien arrêté.
[31]
Impétueusement.
[32]
Le récit de la fuite et de la mort de Pierre le Cruel est une des pages les
plus émouvantes de Froissart. Nous la citons tout entière parce qu'elle nous
montre que les Français savaient, à cette époque, faire bonne garde pendant la
nuit devant une place assiégée, et surtout parce qu'elle prouve que du Guesclin
n'a pris aucune part à la fin dramatique de Pierre le Cruel.
« Le roi don Pietro et ses compagnons étaient si près
guettés de nuit et de jour, qu'un oiseau n'aurait pas pu partir du château de
Montiel qu'il ne fût vu ni aperçu. Le roi, qui était là en grand angoisse de
cœur, et qui savait bien que ses ennemis ne voudraient entendre avec lui à nul
traité de paix ni d'accord, eut grande imagination. »
« Il partit secrètement, une heure après minuit, lui
douzième ; il faisait cette nuit-là durement épais et brun.
« Le guet était fait devant le château par le Bègue de
Vilaines, avec plus de 300 combattants. Comme le roi don Pietro était issu du
châtel avec ses compagnons, et comme il descendait la rampe, en se tenant aussi
coi que possible, le Bègue de Vilaines, qui était toujours en éveil, en soin de
son fait et en crainte de tout perdre, ouït, à ce qu'il lui sembla, un bruit de
pas sur le pavé.
— « Seigneurs, dit-il à ceux qui étaient près de lui,
ne faites nul effroi ; j'ai ouï gens ; tantôt sachons qui vient à cette heure.
Ce sont peut-être gens vitailliers (vivandiers), qui viennent rafraîchir
(ravitailler) ce châtel de vivres, car il n'en est mie bien pourvu. »
« A donc s'avança, le dit Bègue, sa dague en son poing,
ses compagnons autour de lui ; il vint à un Anglais, près du roi don Pietro et
demanda :
— « Qui va là ? Parlez, ou vous êtes mort ! »
« L'Anglais ne répondit pas et passa outre en
s'esquivant.
« Le Bègue le laissa passer, et avisant le roi, il lui
sembla, bien qu'il fît très-noir, que c'était don Pietro, qu'il avait pris
d'abord pour son frère bâtard, don Henri.
— « Et vous, lui demanda-t-il, en lui portant sa dague
à la poitrine, qui êtes-vous ? Nommez-vous et vous rendez tôt, ou vous êtes
mort ! »
« Tout en parlant, il prenait le frein du cheval, pour
qu'il ne s'esquivât pas comme l'Anglais, qui d'ailleurs avait été pris par ses
gens.
« Le roi, voyant qu'il ne pouvait échapper à la grosse
route de gens d'armes qui était devant lui, dit au Bègue de Vilaines qu'il
reconnut :
— « Bègue, Bègue : je suis le roi don Pietro de
Castille, à qui on a fait bien du tort par mauvais conseil. Je me rends ton
prisonnier et je me mets en ta garde et en ta volonté avec mes douze
compagnons. Je te prie, en nom de gentilesse, de nous mettre en sauveté, et je
me rançonnerai à toi aussi grandement que tu voudras, (car Dieu merci ! j'ai
encore bien de quoi), pourvu que tu m'esquives des mains du bâtard Henri, mon
frère. »
« Le Bègue lui répondit qu'il vint tout sûrement lui et
ses compagnons, et que, par lui, son frère Henri ne saurait rien de cette
venue. Sur ce, ils s'en allèrent au logis du Bègue de Vilaines, dans la chambre
de messire Yvon de Lakonnet.
« Le roi n'y était pas depuis une heure, que don Henri,
accompagné du vicomte de Rocaberti et de quelques autres, vint en ce logis.
« Dès qu'il fut entré dans la chambre où était son
frère, il s'écria :
— « Où est ce fils de chienne, ce juif qui se prétend
roi de Castille ? »
« Alors le roi don Pietro fut moult hardi et cruel
homme, et dit :
— « C'est toi qui est fils de chienne ; car moi, je
suis le fils du bon roi Alphonse ! »
« Après ces mots, il prit à bras le corps son frère
Henri et le tira à lui en luttant. Comme il était le plus fort, il l'abattit
dessous lui, mit la main à son couteau, et il l'eût occis sans remède, si le
vicomte de Rocaberti n'eût pris le pied du roi don Pietro et ne l'eût renversé
par-dessous lui, en mettant don Henri dessus. Henri tira aussitôt un long
couteau de Castille qu'il portait en écharpe, et le lui embarra au corps ; des
gens entrèrent alors et l'aidèrent à partuer (achever) son frère. Deux écuyers
se firent tuer en voulant défendre don Pietro. On ne fit aucun mal à ses neuf
autres compagnons, qui restèrent prisonniers de monseigneur le Bègue de
Vilaines et de messire Yvon de Lakonnet. » (Livre I, 2e partie, chap. 250.)
[33]
« Messire Jean Chandos, qui était grand chevalier, fort, hardi et conforté
en toutes ses besognes, sa bannière devant lui, environné des siens, et vêtu
dessus ses armures d'un grand parement qui lui battait jusqu'à terre, armoyé de
son armoirie (d'un blanc semis à deux pals aiguisés de gueules, l'un devant et
l'autre derrière), semblait homme bien suffisant et entreprenant. En cet état,
un pied avant l'autre, le glaive au poing, il s'en vint sur ses ennemis.
« Or, il faisait, à ce matin, une petite gelée et la
voie était glissante ; si bien qu'en marchant, il s'entortilla en son parement
et trébucha. Et voici qu'un coup d'un glaive vint sur lui, lancé par un écuyer
appelé Jacques de Saint-Martin, qui était fort homme et appert durement. Le
coup le prit en chair et s'arrêta dessous l'œil, entre le nez et le front.
Messire Jean Chandos n'avait pas pu voir le coup venir sur lui de ce côté-là,
car il avait l'œil éteint. Il l'avait perdu, depuis cinq ans, dans les landes
de Bordeaux, en chassant un cerf, et, depuis cet accident, il ne portait plus
de visière à son bacinet. En trébuchant, il s'appuya sur le coup qui était
lancé de bras roide. Saint-Martin lui entra le fer jusqu'au cervel, puis il
retira son glaive à lui. Messire Jean Chandos, pour la douleur qu'il sentit, ne
se put tenir debout ; mais il chut à terre en tournant deux tours moult
douloureusement, comme s'il était féru à mort. Oncques depuis le coup il ne
parla. » (Froissart, liv. I, 2e partie, ch. 295.)
[34]
« Le prince de Galles entra en litière dans Limoges avec ses pillards à
pied qui étaient tout appareillés de mal faire, de courir la ville et d'occire
hommes, femmes et enfants, comme il leur était commandé.
« Là eut grand pitié, car hommes, femmes et enfants se
jetaient à genoux devant le prince et criaient :
« Merci, gentil sire !
« Mais il était si enflammé d'ardeur qu'il ne voulait
rien entendre. Nul ni nulle n'était ouïe, et on passait au fil de l'épée ceux
ou celles qui n'étaient point coupables.
« Il n'est si dur cœur dans la cité de Limoges qui ne
lui souvint de Dieu et qui ne pleurât tendrement du grand mesehef qui y était,
car plus de 3.000 personnes furent décolées cette journée. Dieu en ait les
âmes, car ils furent bien martyrs ! » (Froissart, idem, ch. 317.)
Ce fut le dernier exploit du Prince Noir. Il retourna
en Angleterre où il mourut en 1376. Nous n'avions pas besoin de ce récit de
Froissart, pour comprendre l'horreur que les Anglais inspiraient à toutes ces
villes, à toutes ces provinces du Midi, qui se tournèrent françaises aussitôt
que Charles V leur tendit la main, et qu'elles eurent l'épée de du Guesclin
pour les protéger.
[35]
Nous avons lu, dans d'autres citations de Froissart, que les engins à feu de
Carcassonne et de Breteuil lançaient des carreaux empennés d'airain, grands et
gros. Les premiers projectiles des canons ressemblent donc aux traits de
l'arbalète à tours.
En 1338, il existait à l'arsenal de Rouen « un pot de
fer à traire garos à feu, 48 garos férés et empennés, une livre de salpêtre et
une demi-livre de soufre vif pour faire poudre pour traire les dits garos. »
(Général Faré.)
[36]
L'usage de ces engins à feu, supportés par des anneaux, fut longtemps conservé.
L'armée de Louis XI s'en servait, en 1477, au siège d'Avesnes, car on en a
trouvé deux, à côté d'une bombarde, devant la porte de Cambrai, pendant les
récents travaux de démantèlement de la place d'Avesnes. Les boulets sont en
pierre ou en fer.
[37]
Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au
XVIe siècle, tome V. Paris, A. Morel, 1861.
[38]
Cavelier, trouvère du XIVe siècle ; Roman de Bertrand du Guesclin (Documents
inédits sur l'histoire de France, Charrière 1839.)
[39]
« Les compagnies d'archers et d'arbalétriers étaient véritablement une
infanterie nationale ; les hommes qui les composaient recevaient une solde et
servaient le roi où il les appelait, sans se tenir dans les limites stipulées
dans les chartres communales pour les milices bourgeoises. On pouvait aussi les
garder sous les armes tant que leur présence était nécessaire. Ils étaient
placés sous les ordres du grand maitre des arbalétriers ; ils passaient des
montres ou revues, comme la cavalerie ; en un mot ils n'avaient de commun avec
les milices communales que l'origine. » (Boutaric.)
[40]
Viollet-le-Duc, Mobilier.
[41]
Eustache Deschamps, poète champenois, mort en 1422.
Estoc d'onneur
et arbre de vaillance,
Cœur de lyon,
esprit de bardemeut,
La fleur des
preux et la gloire de la France,
Victorieux et
hardi combattant,
Sage en vos
faicts et bien entreprenant,
Souverain homme
de guerre,
Vainqueur de
gens et conquéreur de terre,
Le plus vaillant
qui oncques fût en vie,
Chacun pour vous
doit noir vestir et querre.
Pleurez,
pleurez, fleur de chevalerie !