LA GUERRE EN LANGUEDOC.
Philippe
VI était mort en 1350. Son
fils Jean II, brave, impétueux, prodigue et incapable comme son père,
trouvait le royaume désolé par la peste noire, appauvri par l'invasion,
menacé par la révolution sociale. Il
fallait à, la France un roi prudent, qui tentât par une politique habile de
réparer tant de maux, de conjurer tant de périls ; ce fut un chevalier
bouillant, un batailleur à courte vue, qui prit la couronne. La
trêve conclue depuis 1347 avec Édouard III fut rompue en 1355. Neuf
ans après Crécy, l'enfant qui avait si vaillamment gagné ses éperons dans
cette bataille, dirigeait à son tour les fructueux voyages de France. Appelé,
en 1355, par les barons de la Gascogne anglaise[1], le prince de Galles avait
débarqué à Bordeaux. De là, il avait remonté la Garonne jusqu'à Toulouse,
avec « 1.500 lances, 11.000 archers et 3.000 bidaus, sans les varlets que les
Gascons menaient avec eux. » Évitant
cette grande ville, d'où le comte d'Armagnac n'avait pas osé sortir pour lm
livrer bataille[2], il avait marché jusqu'à
Narbonne, par Mont-Giscard, Avignonnet, Castelnaudary, la ville basse de
Carcassonne[3], Trèbes et Cabestain, en
pillant et rançonnant les villes ouvertes et ardant et exillant[4] ce gras pays du Languedoc. « Les
habitants, bonnes et simples gens, ne savaient ce que c'était la guerre, car
oncques ne furent guerroyés, avant que le Prince de Galles n'y conversât. Les
Anglais et les Gascons avaient trouvé le pays plein et dru, les chambres
parées de tapis et de draps, les écrins et les coffres remplis de bons
joyaux. Mais rien ne demeurait de bon devant ces pillards. Ils emportaient
tout, et par espécial les Gascons, qui sont moult convoiteux. » Narbonne
repoussa six assauts, et l'expédition, repue de pillage, rentra à Bordeaux[5] avec 1.000 charrettes de butin. Les
bonnes el simples gens du Languedoc allaient, à. leur tour, partager le sort
de la Normandie, de la Picardie et de l'Ile-de-France. CAMPAGNE DE 1350.
L'année
suivante, le prince de Galles partit, au mois d'août, de Bordeaux avec 2.000
hommes d'armes et 6.000 archers ou brigants. Il avait avec lui tous les
barons et chevaliers qui avaient fait la chevauchée de Languedoc. Cette
armée, après avoir passé la Dordogne à Bergerac, commença à guerroyer
fortement, à rançonner ou à brûler villes et châteaux, à prendre gens et
pourvéances grandes et grosses. Elle trouvait le pays bien pourvu ; elle le
laissait tout brisé et dévasté derrière elle. Elle entra en Auvergne, passa
et repassa plusieurs fois l'Allier, sans rencontrer de résistance, puis,
traversant le Limousin, elle vint jusqu'à la Loire, dans le bon et gras pays
de Berry, brûlant et ravageant tout ce qu'elle ne pouvait pas emporter[6]. MANDEMENT DU ROI JEAN.
Cependant
le roi Jean guerroyait en Normandie. Pour
tenir tête au duc de Lancastre, qui menaçait Rouen avec 500 lances et 1.000
archers anglais ou navarrais[7], « il avait fait son mandement
pour tout le royaume aussi grand et aussi fort que pour aller contre le roi
d'Angleterre et sa puissance », et il s'était mis en campagne avec plus
de 40.000 chevaux. Lancastre
s'étant dérobé sans accepter la bataille, le roi avait pris Évreux et il
assiégeait le château de Breteuil[8], lorsqu'il apprit « comment le
prince de Galles efforcément chevauchait en son royaume. » «
Durement ému et courroucé, il jura qu'il le combattrait quelque part qu'il le
trouvât, et il retourna à Paris en toute hâte, pour faire de rechef un
très-espécial mandement et commandement à tous nobles et fiefs tenans de lui
: « Que
nul, sans soi grandement forfaire, ne s'excusât ni demeurât, ses lettres
vues, qu'il ne vînt devers lui sur les marches de Blois et de Touraine, car
il voulait combattre les Anglais. « De
Paris, le roi Jean vint en la bonne cité de Chartres, pour hâter et avancer
sa besogne. « Là,
lui arrivèrent de tous côtés gens d'armes d'Auvergne, de Berry, de Bourgogne,
de Lorraine, de Hainaut, de Vermandois, de Picardie, de Bretagne et de
Normandie, qui, à mesure, passaient outre, faisaient leurs monstres[9], et se logeaient sur le pays,
par l'ordonnance des maréchaux Jean de Clermont et Arnould d'Audeneham. « Le
roi faisait grossement pourvoir et rafraîchir de bonnes gens d'armes les
forteresses et les garnisons d'Anjou, de Poitou, du Maine et de Touraine, sur
les marches et frontières, par où l'on craignait que les Anglais dussent
passer, afin de leur barrer le passage, et de leur couper vivres et
pourvéances pour eux et pour leurs chevaux. » Le roi
quitta Chartres, dans les derniers jours d'août, pour aller passer la Loire à
Blois. « Donc
commencèrent gens d'armes, ducs, comtes, barons, chevaliers, et leurs routes,
à avaler[10] et à poursuivre le roi, qui
allait avant. « Il
partit de Blois et vint le même jour coucher à Amboise ; le lendemain à
Loches. Là il s'arrêta pour apprendre et entendre du convenant des Anglais,
dont tous les jours il oyait nouvelles ; car les Anglais étaient costiés et
poursuivis d'aucuns apperts chevaliers de France et de Bourgogne, qui lui en
rapportaient, en allant et venant, la certaineté. Le roi apprit qu'ils
étaient en Touraine et qu'ils prenaient leur chemin et leur retour devers le
Poitou. « Le
prince de Galles, après avoir brûlé les faubourgs de Bourges, et échoué
devant le château d'Yssoudun, était à Vierzon, sur le Cher, lorsqu'il apprit
que le roi de France venait à lui à grand'foison de gens d'armes et que
toutes les villes et passages de la Loire étaient si bien gardés, que
nullement il ne pourrait passer ladite rivière. » RETRAITE DU PRINCE NOIR.
Ce
n'était pas la gloire, c'était le profit que les Anglais étaient venus
chercher dans le centre de la France. Ils étaient las de piller et
d'incendier et ils trouvaient imprudent d'exposer leurs chariots de butin aux
chances d'une bataille. « Aussi
le prince de Galles eut-il conseil qu'il se mettrait au retour, passerait
parmi Touraine et Poitou et reviendrait, tout en guerroyant, ardant et
exillant le pays, à Bordeaux dont il était parti. » Dès le
lendemain il se dirigea à petites journées vers la Touraille par la rive
droite du Cher. L'avant-garde
française, composée de 3.000 lances, commandées par trois grands barons et
bons chevaliers[11], que le roi Jean avait envoyés
au pays du Berry pour garder les frontières et aviser le convenant[12] des Anglais, suivait, depuis
six jours déjà, cette armée en retraite, sans avoir pu trouver l'occasion de
l'assaillir, tant elle chevauchait sagement et se gardait de tous côtés. COMBAT DE PARTISANS.
Le
septième jour, les trois capitaines français se mirent avec leurs gens en
embuscade assez près de Romorantin, sur le chemin que les Anglais devaient
suivre. Deux
cents cavaliers avaient été détachés des routes du prince de Galles et de la
bataille de ses maréchaux, pour courir jusqu'à Romorantin. Les éclaireurs
dépassèrent, sans s'en douter, le point où les Français étaient en embuscade. «
Aussitôt qu'ils furent outre, les Français ouvrirent leur embûche et férirent
chevaux des éperons ; or, ils étaient montés sur fleur de coursiers, sur
ronçins roides et bien dressés. Les Anglais, qui étaient déjà bien en avant,
s'arrêtèrent en entendant galoper derrière eux et se rassemblèrent pour
recevoir le choc. « Les
Français, qui venaient de grand'volonté, bien avisés de ce qu'ils devaient
faire et tous serrés, se boutèrent entre eux, les lances abaissées. Adonc les
Anglais s'ouvrirent et les laissèrent passer outre, sans que cette charge en
eût renversé plus de cinq ou six. Puis ils se rallièrent, se mirent ensemble,
et s'en vinrent sur leurs ennemis. « Il
y eut là, et tout à cheval, bon poingnis et forte estocade de lances ; et
dura le boutis moult longuement, et y furent faites maintes belles appertises
d'armes. Maints chevaliers et maints écuyers furent abattus des deux côtés,
et puis par force relevés et secourus, sans qu'on pût dire à qui resterait
l'avantage, tant ils étaient mêlés les uns aux autres et tant ils se
combattaient vaillamment. » Mais
alors survint la bataille des maréchaux anglais[13]. Les Français l'aperçurent, au
moment où elle longeait un bois pour les prendre en flanc. Ils se virent
perdus s'ils l'attendaient ; aussi chacun piqua de son mieux vers Romorantin. « Les
Anglais les poursuivirent ferant et battant, sans eux épargner ni leurs
chevaux. » Le
combat avait été rude, « maint homme avait été mis à meschef et renversé par
terre ; cependant la moitié et plus des Français se sauva et se bouta au
châtel de Romorantin », qui leur ouvrit ses portes fort à propos pour
les empêcher d'être tous pris. La
ville et le château de Romorantin furent pris et brûlés, puis le prince de
Galles passa le Cher et se dirigea vers Poitiers en traversant, pour la
seconde fois, un pays qu'il se repentait d'avoir si durement ravagé, car ses
coureurs ne trouvaient plus à fourrager, et son armée commençait à manquer de
vivres. L'ARMÉE FRANÇAISE.
De
Loches, le roi de France gagna la petite ville de la Haie, sur la Creuse, où
il rallia les différents contingents de son armée, qui avaient passé la Loire
aux ponts d'Orléans, de Méhun, de Saumur, de Blois, de Tours, « et là où ils
pouvaient ». «
20.000 hommes d'armes sans les autres, 120 ducs ou comtes et plus de 140
bannières » se groupaient autour du roi et de ses quatre fils[14]. Cette
armée passa la Vienne à Chauvigny, le 16 septembre et elle dépassa, le 17,
les Anglais qu'elle croyait poursuivre. Les coureurs français les trouvèrent
logés en assez fort lieu, entre haies, vignes et buissons, sur le plateau de
Maupertuis, près du village de Beauvoir, à deux petites lieues au sud-est de
Poitiers[15]. Quand
le roi Jean apprit « que ses ennemis, que tant il désirait trouver, étaient
derrière et non devant, il en fut grandement réjoui ; il s'arrêta aussi, fit
retourner toutes manières de gens bien avant sur les champs, et les fit là
loger. » Dans la
nuit du 17 septembre, les deux armées campèrent en face l'une de l'autre, «
bien gardées et es-guettées. » Le
dimanche, 18 septembre, au matin, le roi réunit en grand conseil les princes
de son lignage et plusieurs grands barons de France[16] et des terres voisines. « Après
une longue délibération, il fut ordonné que toutes gens se missent aux
champs, que chaque seigneur développât sa bannière, au nom de Dieu et de
Saint-Denis, et que on se mît en ordonnance de bataille, ainsi que pour
tantôt combattre. «
Aussitôt sonnèrent les trompettes parmi l'ost. Adoncques s'armèrent toutes
gens, montèrent à cheval et vinrent sur les champs, là où les bannières du
roi ventillaient et étaient arrêtées, et par espécial, l'oriflamme que
messire Godefroy de Charny portait. Là put-on voir grand'noblesse de belles
armures, de riches armoiries, de bannières, de pennons, de belle chevalerie
et écuyerie ; car là était toute la fleur de France. Nul chevalier et écuyer
n'était demeuré à l'hôtel, personne ne voulant être déshonoré. « Là
furent ordonnées, par l'avis du connétable de France et des maréchaux, trois
grosses batailles ; en chacune il y avoit 16.000 hommes dont tous étaient
passés et montrés pour hommes d'armes : « Dans
la première, le duc d'Orléans avec 36 bannières et deux fois autant de
pennons ; « Dans
la seconde, le duc de Normandie et ses deux frères, messire Louis et messire
Jean ; « Dans
la troisième, le roi de France et vous pouvez et devez bien croire qu'en sa
bataille il y avait grand'foison de bonne et noble chevalerie. RECONNAISSANCE DE LA POSITION ANGLAISE.
«
Pendant que ces batailles s'ordonnaient et se mettaient en arroy, le roi Jean
appela messire Eustache de Ribemont, Jean de Landas, Guichard de Beaujeu et
Guichard d'Angles, et leur dit : « Chevauchez
avant, au plus près du convenant des Anglais, avisez et regardez justement
leur arroy, comment ils sont, et par quelle manière nous les pourrons
combattre, soit à pied soit à cheval. » « Adoncques,
se partirent les quatre chevaliers, et chevauchèrent avant et si près des
Anglais, qu'ils conçurent et imaginèrent une partie de leur convenant. « Ils
en rapportèrent la vérité au roi, qui les attendait sur les champs, monté sur
un grand blanc coursier, en regardant, de temps à autre, ses gens et en
louant Dieu de ce qu'il en avait si grand’foison : « Entre
vous, disait-il aux nobles chevaliers qui l'entouraient, quand vous êtes à
Paris, à Chartres, à Rouen ou à Orléans, vous menacez les Anglais et vous
souhaitez d'être devant eux, le bacinet en la tête. Or vous y êtes, je vous
les montre ; c'est le moment de leur témoigner votre mécontentement, de vous
venger des ennuis et des dépits qu'ils vous « ont faits, car nous allons les
combattre. » Tous
répondirent : « Dieu
y ait part ! Nous y ferons de notre mieux. » Les
quatre chevaliers, envoyés en reconnaissance, revenaient au même moment. — «
Seigneurs, quelles nouvelles ? leur demanda le roi Jean. — «
Bonnes, Sire, répondit Eustache de Ribemont, et vous aurez, s'il plaît à
Dieu, une bonne journée sur vos ennemis. Nous les avons vus et considérés.
Ils peuvent être estimés à 2.000 hommes d'armes, 4.000 archers et 1.500
brigants. Ils sont en très-fort lieu ; nous n'avons vu et reconnu que leur
première bataille, mais ils ne l'ont que trop bellement et trop sagement
ordonnée. Ils ont pris le long d'un chemin, fortifié malement de haies et de
buissons, et ils ont vêtu cette haie, des deux côtés, de leurs archers,
tellement qu'on ne peut entrer ni chevaucher en leur chemin, sans passer
parmi ceux-ci, et c'est la seule voie à suivre si on veut les combattre. La
haie n'a qu'une seule entrée et issue, de la largeur du chemin, où quatre
hommes d'armes pourraient à peine chevaucher de front. « Aux
environs de cette haie, entre vignes et espinettes, où l'on ne peut aller ni
chevaucher, sont leurs gens d'armes, tous à pied. Devant ces gens d'armes
sont les archers, en manière d'une herse. Ce sont là, ce nous semble,
trop sages dispositions, car on ne pourra passer et entrer, par fait d'armes,
jus- qu'à eux, fors que parmi ces archers, qui ne seront pas légers à
déconfire. — «
Mais alors, messire Eustache, dit le roi Jean, comment y conseillez-vous à
aller ? — «
Sire, tous à pied, excepté 300 armures de fer des vôtres, les plus apports,
hardis, durs, forts et entreprenants de votre ost, bien montés sur fleur de
coursiers, pour dérompre et ouvrir ces archers. Puis vos batailles de gens
d'armes suivront, tous à pied, pour venir sur les gens d'armes Anglais, main
à main, et les combattre de grande volonté ! « C'est tout le conseil que, de
mon avis, je peux donner et imaginer. Qui mieux y sait, si le die ! » DISPOSITIONS D'ATTAQUE.
Faire
une trouée à travers les archers par une charge irrésistible, puis s'élancer
à pied, l'épée à la main, le long du seul chemin qui conduisait aux Anglais,
pour les attaquer, main à main, corps à corps, c'était aller au-devant du
plus cher désir du roi Jean et des fougueux chevaliers de l'Étoile[17], qui frémissaient autour de lui
d'impatience batailleuse. Jean le
Bon ordonna à ses maréchaux de faire, de point en point, ce qu'avait
conseillé Ribemont. Saint-Venant
et Montmorency chevauchèrent aussitôt de bataille en bataille « pour choisir,
par droite élection, les 300 chevaliers ou écuyers, les plus roides, les plus
apperts, les mieux montés et armés. » Les
maréchaux se réservaient l'honneur de conduire cette troupe d'élite. Un peu
en arrière des ailes de la pointe d'avant-garde, la bataille des chevaliers
allemands et lorrains[18] restait à cheval comme renfort,
sous le commandement des comtes de Sarrebruck, de Nidau et de Nassau. Le
reste de l'armée française était réparti en trois grosses batailles de 46.000
hommes chacune, formant trois lignes parallèles et assez rapprochées : Devant
la première était le duc de Normandie, « recommandé en la garde du seigneur
de Saint-Venant, de monseigneur de Landas, et de messire Thibaut de Voudenay
». Deux autres fils du roi, Louis duc d'Anjou et Louis (depuis duc de
Berry), déployaient
leurs bannières aux ailes de cette division. Le duc
d'Orléans, frère du roi, commandait la deuxième bataille (3e ligne). Le duc
d'Athènes, connétable de France, était à ses côtés. Le roi
Jean, entouré de 19 chevaliers de l'Étoile, armés et vêtus comme lui, se
tenait devant la réserve. Messire Geoffroy de Charny portait la bannière
souveraine, « comme le plus prud'homme de tous les autres et le plus
vaillant. « Quand
les batailles du roi furent ordonnées et appareillées, chaque sire dessous sa
bannière entre ses gens et sachant bien quelle chose il devait faire, on fit
le Commandement, de par le roi, que chacun allât à pied et ôtât ses éperons,
excepté ceux qui étaient ordonnés avec les maréchaux pour ouvrir et fendre
les archers. Tous ceux qui avaient des lances devaient les retailler à la
longueur de cinq pieds, pour qu'on s'en pût mieux aider. « Cette
ordonnance fut tenue, car elle sembla à tout homme belle et bonne. » Le roi
allait donner le signal de l'attaque, lorsque cieux légats du pape, accourus
de Poitiers en toute hâte, vinrent parler de trêve et de négociations
pacifiques. Malgré le bon vouloir du prince de Galles, on ne put s'entendre,
et l'armistice consenti par le roi fut rompu le lendemain matin. PRÉPARATIFS DE DÉFENSE.
Les
capitaines anglais avaient mis ces vingt-quatre heures à profit, pour
renforcer leur position par des travaux de campagne[19], et pour prendre les
dispositions défensives, indiquées par la formation d'attaque de leurs
adversaires. Tout en
conservant pour sa première ligne l'ordonnance relatée par les quatre
chevaliers du roi Jean, le prince de Galles avait « ordonné aucuns apperts
chevaliers pour demeurer à cheval contre la bataille des maréchaux de France
». A la droite de la position de Maupertuis, sur une colline qui n'était pas
roide à monter, il avait placé sous le commandement du comte de Salisbury 300
hommes d'armes et autant d'archers à cheval, qui devaient côtoyer à couvert
toute la crète, puis prendre en flanc, au-dessous de la colline, la bataille
du duc de Normandie, dont les chevaliers avaient mis pied à terre. Le
prince de Galles et sa grosse bataille se tenaient tout armés au fond des
vigiles ; les chevaux étaient assez près pour qu'on pût les monter
promptement, s'il en était besoin. Le côté
accessible de la position anglaise « était fortifié et enclos avec le charroi
et tout le harnois ». Warwick,
Suffolk, Jacques d'Audley, Jean Chandos, le captal de Buch (Jean de
Grailly), et
l'élite des barons anglais ou gascons entouraient ce général de 2G ans, qui
venait de repousser fièrement toute proposition de capitulation, en disant
aux négociateurs éconduits : « Dieu
veuille aider le droit ! Si nous mourons aujourd'hui, j'ai encore monseigneur
mon père et deux beaux-frères qui nous vengeront ! » POITIERS (19 septembre 1356).
C'est
par une joute que la bataille commença- « Un
jeune bachelier gascon, Eustache d'Aubrecicourt, désireux d'acquérir grâce et
prix en armes, baissa son glaive (sa lance), embrassa sa targe, férit son
cheval des éperons et vint entre les deux armées. Alors un chevalier de
Nassau, Louis de Retombes, quitta la bannière du roi Jean son seigneur, et
baissa son glaive pour courir au-devant du bachelier. » Ils se
heurtèrent de plein élan et furent désarçonnés tous les deux ; mais l'exemple
était donné : le combat s'engagea de toutes parts. « Les
300 cavaliers d'élite, chargés de rompre la bataille des archers,
s'élancèrent en avant, et tous entrèrent à cheval dans le chemin bordé de
deux grosses haies très-épaisses. « Sitôt
qu'ils s'y furent engagés, les archers qui garnissaient les haies
commencèrent à tirer de leur mieux, et à renverser les chevaux avec leurs
longues sagettes barbues. Les chevaux blessés se cabraient, reculaient,
tombaient et trébuchaient sous leurs maîtres, qui dans la presse ne se
pouvaient aider ni relever[20]. « La
bataille des maréchaux jamais ne put approcher celle du prince de Galles. « Il
y eut bien aucuns chevaliers et écuyers bien montés qui, par force de
chevaux, passèrent outre, rompirent la haie, mais ils n'allèrent pas plus
loin. «
Messire Jacques d'Audley, l'épée à la main, se tenait, avec quatre écuyers,
au premier front de la bataille du Prince, bien en avant de tous les autres,
et là il faisait merveille d'armes. Il s'en vint, par grande vaillance,
assaillir le maréchal Arnould d'Audeneham, moult hardi et vaillant chevalier,
et ils se combattirent grand temps ensemble. « Mais
la bataille des maréchaux fut tantôt toute déroutée et déconfite par le trait
des archers, qui, soutenus par leurs hommes d'armes, se boutaient entre les
Français quand ils étaient abattus, et les prenaient et occiaient à volonté.
» « Des
deux maréchaux, d'Audeneham fut pris, et Jean de Clermont fut tué, en servant
son seigneur. » Les
compagnies allemandes et lorraines qui suivaient la bataille des maréchaux et
qui l'avaient vu succomber sans pouvoir lui porter secours, reculèrent et
vinrent donner sur la grande et épaisse bataille (à pied) du duc de Normandie, qui
formait la deuxième ligne. Les
archers des derniers rangs de cette division, en apprenant que les maréchaux
étaient déconfits, montèrent à cheval et s'enfuirent. Au même
moment, « le corps de 600 chevaliers, placé à l'aile droite anglaise,
descendait la colline, précédé de grand'foison d'archers, et venait assaillir
le flanc gauche du duc de Normandie. « Au
vrai dire, les archers d'Angleterre portèrent très-grand avantage à leurs
gens d'armes, car ils tiraient si juste et si vite, que les Français ne
savaient de quel côté se tourner pour ne pas être atteints. » Les
Anglais, avançant toujours, gagnaient peu à peu du terrain. Alors
les hommes d'armes, en réserve sur le plateau de Maupertuis, montèrent
promptement à cheval, se formèrent en haie tous ensemble et commencèrent à
crier : « Saint
Georges ! Guyenne ! — «
Sire, sire, dit alors Chandos au prince de Galles, chevauchez avant, la
journée est vôtre. Adressons-nous devers le roi de France, car de ce côté git
le fort de la besogne. Je sais bien que par vaillance il ne fuira pas. Sire,
tenez votre promesse de vous montrer aujourd'hui bon chevalier ! — « Bannières,
chevauchez avant ! répondit le prince, au nom de Dieu et de saint Georges ! Et
cette cavalerie d'élite, descendant la rampe au trot, vint assaillir la
bataille du duc d'Athènes, connétable de France, qui formait la troisième
ligne. « Il y
eut là grand froissis et grand boutis, et maints hommes renversés par terre.
» Aux
cris des chevaliers et écuyers de France : « Montjoye ! saint Denis ! » les
compagnies lorraines et allemandes se rallièrent sous la bannière de leurs
chefs, et accoururent à l'encontre du prince de Galles et de ses gens. Mais,
fort réduits par les pertes essuyées dans le chemin creux, « elles ne
durèrent mie grandement et furent reboutées et mises en chasse. » Les
trois comtes furent pris et leurs hommes abattus jusqu'au dernier par les
archers d'Angleterre, qui s'étaient mis « vite en ligne de tirer[21]. » Pendant
que cette troupe d'élite se dévouait ainsi, « les trois aînés des enfants de
France moult jeunes et de petit avis crurent légèrement ceux qui les
gouvernaient ; ils sautèrent à cheval et prirent la fuite vers le pont de
Chauvigny, avec plus de 800 lances saines et entières, qui oncques
n'approchèrent leurs ennemis. Le duc
d'Orléans en fit autant avec toute sa bataille, découvrant ainsi le roi son
frère, qui, « sans s'effrayer oncques de choses qu'il vit ni ouït dire,
demeurait à la place qu'il avait choisie pour être jusqu'à la fin bon
chevalier et bien combattant ». Cependant
le connétable de France, le duc de Bourbon, le célèbre chef de bande,
Regnault de Cervolles, dit l'Archiprêtre, et avec eux les bons chevaliers et
écuyers de Picardie, de Bourbonnais, de Poitou, de Bourgogne, d'Auvergne et
de Limousin, recevaient, à pied, l'épée, la hache ou un tronçon de lance à la
main, le terrible choc de la bataille à cheval du prince de Galles. Le roi,
qui n'était plus séparé de l'ennemi que par cette barrière de preux, « avait
sentiment et connaissance que ses gens étaient en péril, car il voyait ses
batailles ouvrir et branler, les bannières et pennons trébucher et reculer,
reboutés par la force ries ennemis. Il ne désespérait pas cependant de tout
recouvrer par fait d'armes. Une hache de guerre en ses mains, il fit porter
devant lui ses bannières : « Au
nom de Dieu et de saint Denis ! » «
Cria-t-il, et appuyé sur son dernier né Philippe, enfant de 13 ans qui gagna
ce jour-là, le surnom de Hardi, il marcha au-devant de la troupe
victorieuse des deux maréchaux d'Angleterre, Warwick et Suffolk, et des
barons gascons conduits par le captal de Buch. « Là
eut grand hutin fier et creux, et donnés et reçus maints horions de haches,
d'épées et d'autres bâtons de guerre. Ceux-là furent morts[22] ou pris du côté du roi de
France, qui, dédaignant de fuir, demeurèrent vaillamment près de leur
seigneur et hardiment se combattirent. » Les
chevaliers de l'Étoile étaient tous morts ou prisonniers ; la bannière
souveraine venait de tomber avec Geoffroy de Charny. Cependant le roi Jean,
de sa main, faisait encore merveille d'armes et tenait la hache dont trop
bien se défendait et combattait. « Père,
lui criait son fils, attentif aux coups qu'on lui portait, Père, gardez-vous
à droite ; Père, gardez-vous à gauche ! » Anglais
et Gascons se pressaient autour de cette proie royale, de ce lion aux abois,
protégé par son lionceau. Enfin
blessé, perdant son sang, le roi de France jeta son gantelet à un chevalier
d'Artois, qui servait le roi d'Angleterre. Pendant
ce bel épisode, « le prince de Galles, échauffé et fatigué d'avoir pris si
grand'plaisance combattre et à enchasser ses ennemis, s'était arrêté près
d'un buisson. Jean Chandos, qui ne l'avait pas quitté de la journée, lui
conseilla d'y planter sa bannière. — « De
cette façon, lui dit-il, nous rallierons vos gens qui sont durement épars,
car, Dieu merci ! la journée est vôtre et je ne vois ni bannières ni pensons
français qui se puissent rejoindre. » « A
l'ordonnance de Jean Chandos s'accorda le prince. Il fit mettre sa bannière
sur un haut buisson pour toutes gens recueillir et corner ses ménestrels,
puis tendre un petit pavillon vermeil, où on lui apporta à boire. » Ce fut
là que le maréchal de Warwick et Regnault de Cobham conduisirent le roi Jean
et son fils qu'ils avaient eu grand'peine à arracher aux Anglais et aux
Gascons ; tous prétendaient les avoir pris. « Le
prince de Galles s'inclina tout bas contre lui et le reçut comme roi, bien et
sagement, ainsi qu'il le savait faire. Il fit apporter là le vin et les
épices, et il servit lui-même le roi, en signe de très-grand amour. » La
bataille, commencée à six heures, était finie à midi. Les
Anglais poursuivirent les fuyards jusqu'à Poitiers, qui ferma ses portes ; il
y eut là encore « grande occision et grand abatis d'hommes et de chevaux. » 8.000
combattants, les plus vaillants de la France féodale, restaient sur le champ
de bataille ; 3.000 avaient été tués dans la poursuite ; 2.000 étaient
prisonniers. Les
Anglais n'avaient perdu que 1.900 hommes d'armes et 1.500 archers. LA DÉFAITE ÉVEILLE LE PATRIOTISME.
Le roi
était prisonnier ; une partie de la noblesse était morte ou captive ; celle
qui revenait était honnie et huée, pour avoir abandonné son roi à l'heure du
danger. L'honneur
de la France, la défense du territoire restaient aux mains de ce jeune duc de
Normandie, le dauphin Charles, et des conseillers funestes, qui avaient donné
le signal de la déroute. Ce
prince, cependant, devait être Charles le Sage. Il
convoqua les États généraux[23] qui prirent sa place et
faillirent la garder. Ceux de
langue d'oïl, réunis à Paris, déclarèrent dans un élan de patriotisme : « Que
tous les subsides seraient employés à la défense des frontières ; « Que
toutes les haines privées seraient suspendues tant que durerait la guerre ; «
Qu'aucune trêve avec l'ennemi ne pourrait être conclue sans l'adhésion des
États ; « Enfin,
qu'on punirait de mort les hommes d'armes qui pilleraient le pays. » Tous
les États provinciaux suivirent ce généreux exemple. Les
États du Languedoc, par exemple, se chargèrent d'entretenir pendant une année
un corps de 10.000 hommes, composé de 13.000 glaives (hommes
d'armes) bien
équipés, ayant chacun deux chevaux[24], de 1.000 sergents à cheval et
de 4.000 arbalétriers et pavoisiers, moitié à cheval, moitié à pied. Les
villes exposées aux incursions de l'ennemi rivalisèrent à leur tour d'énergie
et de patriotisme. Toute
la population valide creusa les fossés, démolit les maisons qui pouvaient
gêner la défense, et répara les murailles de l'enceinte[25]. Les femmes et les enfants
ramassaient des pierres pour le service des engins de guerre, remplissaient
des pots de cendre pour aveugler l'assaillant, préparaient l'huile, la poix,
les étoupes qu'on employait à cette époque à la défense du rempart[26]. Les
échevins partagèrent leurs villes en quartiers. Chaque quartier obéit à un
capitaine ; tous les bourgeois, sans exception, furent répartis en compagnies
de cinquante hommes, et chaque compagnie en escouades de 10 hommes. Les
capitaines, clans les maisons de leur quartier, faisaient l'inspection des
armes ; ils dirigeaient l'instruction de leurs compagnies. On
faisait le guet nuit et jour, et un service de correspondance, établi de
ville en ville, propageait rapidement les nouvelles qu'on recevait de
l'ennemi. LES LEÇONS TACTIQUES DE POITIERS.
Ce
réveil patriotique de la nation française fut aussitôt marqué par quelques
succès, qui furent un précieux encouragement. Geoffroy
d'Harcourt courait le Cotentin avec une bande d'Anglais et Ce Navarrais,
pillards et incendiaires. Un
capitaine français, Raoul de Raineval, alla à sa rencontre, le battit et le
tua, le 11 novembre 1356, aux environs de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Le
récit que Froissart a fait de ce combat nous prouve, qu'au point de vue
tactique, les hommes d'armes français avaient déjà profité des leçons de
Poitiers. « Les
Français de Raoul de Raineval se rangèrent d'un côté ; de l'autre, les
Anglais et les Navarrais de Geoffroy d'Harcourt. « D'Harcourt
fit passer tous ses archers en avant du front de sa troupe, pour engager
l'action. « Quand
Raineval en vit la manière, il fit mettre pied à terre à ses gens d'armes, en
leur ordonnant de se couvrir contre les traits avec leurs pavois[27] ou leurs targes, et de ne pas
se porter en avant sans commandement. » Les
archers anglais commencèrent à « développer saiettes à force de bras ». Mais
les hommes d'armes de France, chevaliers et écuyers avaient de si bonnes
armures que « cet assaut ne leur portait point de dommage ». Ils le
soutinrent donc jusqu'au moment ou les archers, ayant lancé toutes leurs
flèches, jetèrent leurs arcs pour se replier derrière leurs gens d'armes, «
qui étaient rangés au long d'une haie, messire Godefroy tout devant eux avec
sa bannière ». Alors
les archers français se mirent à ramasser « les saiettes éparses à grant’foison
sur les champs », et à les lancer aux Anglais et aux Navarrais, pendant
que leurs gens d'armes s'approchaient. « La
bataille fut rude, quand ils furent tous venus main à main. Mais les gens de
pied de messire Geoffroy tournèrent le dos et furent déconfits. « Alors
messire Geoffroy se retira tout sagement et tout bellement au fort d'un
vignoble, enclos de drues haies ; et y entrèrent toutes ses gens d'armes qui
y purent venir. « Ce
que voyant, ceux des chevaliers français qui étaient demeurés à cheval se
mirent tous à pied, pour avironner le fort, et aviser comment ils pourraient
y entrer. Tant ils allèrent tout autour, qu'ils trouvèrent passage, et ils
s'enhardirent entre eux pour entrer là-dedans. « Mais
à mesure qu'ils avaient tournoyé autour des haies, en quérant voie et entrée,
messire d'Harcourt et les siens, qui enclos étaient, avaient aussi tournoyé
et ils s'arrêtèrent en même temps pour défendre le passage. « Là
fut féru, lancé, estoqué et fait mainte appertise d'armes ; et coûta aux
Français de leurs gens grandement, avant qu'ils pussent avoir la voie et le
passage à leur volonté. Toutefois ils y entrèrent ; la bannière au seigneur
de Raineval toute la première, et lui derrière avec chevaliers et écuyers.
Lorsque les Français furent au clos, il y eut grand hutin et dur, et maints
hommes renversés. « Les
gens de monseigneur Geoffroy ne restèrent pas en bon ordre, comme ils
auraient dû faire et comme ils l'avaient promis, mais ils s'enfuirent et
partirent ; la plus grande partie sans résister davantage. « Quand
messire d'Harcourt vit ce, et qu'il fallait mourir ou être pris (car fuir il ne
pouvait), plus cher
il eut à mourir qu'à être pris. Il saisit une hache, et se dit a soi-même
qu'il se vendrait. Il se plaça sur le passage un pied avant l'autre, pour
être plus fort, car il était boiteux d'une jambe, mais grand'force avait dans
ses bras. Là se combattit vaillamment, longuement et hardiment ; et nul
n'osait attendre ses coups. » Pour le
terrasser, deux chevaliers durent remonter à cheval, prendre champ et le
charger ensemble, la lance au poing[28]. Quels
services n'aurait pas rendus à la France ce redoutable homme de guerre, si
les rancunes féodales n'avaient pas étouffé chez lui le sentiment de la
patrie ! CAMPAGNE DE 1359
Édouard
III revint en 1359. Il
débarqua à Calais, au mois d'octobre, avec le prince de Galles, qu'on
surnommait alors le Prince Noir, parce qu'il montait un destrier noir et que
ses armes étaient d'acier bruni. Il amenait les plus grands seigneurs de son
royaume et 6.000 armures de fer, sans compter les archers et les gallois. Il
avait un énorme convoi chargé de munitions, de vivres, de fours, de moulins à
bras, de chevalets et de poutrelles pour passer les rivières, de nacelles de
cuir pour pêcher en carême, d'outils de pionniers pour ouvrir la route, pour
construire les retranchements de campagne et pour assiéger les villes. Les
Anglais savaient qu'ils allaient traverser un pays ruiné par le fisc royal,
dévasté par la guerre civile, par la Jacquerie[29], et par les bandes de pillards
armés ; aussi avaient-ils pris leurs précautions contre la famine[30]. L'ordre
de marche réglé par Édouard III fut strictement observé pendant toute la
campagne. L'armée
était divisée en trois corps indépendants les uns des autres : «
Chaque ost chevauchait par soi, et avait chacun ost avant-garde et arrière-garde
et se logeait chacun ost par lui, une lieue en arrière de l'autre. « Le
Prince Noir commandait le premier ost, le duc de Lancastre le second, et le
roi d'Angleterre la tierce et la plus grande partie. » Froissart
complète ce précieux renseignement tactique en nous apprenant, dans un autre
chapitre, que les batailles d'Édouard III marchaient séparées entre elles par
le convoi, comme les légions romaines. « Les
unes et les autres chevauchaient le même pas, rangées et serrées ainsi que
pour tantôt combattre, si mestier fut : les charrois et pourvéances entre les
osts. » Édouard
III comptait sur une belle et fructueuse victoire. Mais le
dauphin Charles défendit à ses chevaliers de combattre les Anglais. Les
bonnes villes bien closes, bien garnies d'artillerie et d'engins, avaient
reçu des garnisons suffisantes pour résister à un siège prolongé. Reims
arrêta Édouard III pendant six semaines. Le roi espérait que ses maréchaux
lui signaleraient l'approche d'une tumultueuse armée de secours et qu'on
pourrait encore gagner profit et honneur en bataille publique. Personne ne
vint. LES PAYSANS.
La
route étant libre jusqu'à Paris, les Anglais allèrent jusqu'à Bourg-la-Reine[31], sans rencontrer un homme d’arme.
Mais en revanche les paysans attaquaient les traînards et défendaient contre
les maraudeurs le peu qui leur restait. Organisés en compagnies, sous le
commandement du plus brave et du plus fort d'entre eux, armés de massues ou
de faux, ils avaient construit des repaires fortifiés, où ils attendaient
courageusement l'attaque de l'ennemi. La compagnie de Guillaume des Alouettes
protégeait à elle seule les abords de Compiègne. Un de
ces humbles héros, le grand Ferré, a légué son nom à la reconnaissance
populaire[32]. La
saison était mauvaise ; il pleuvait sans relâche. Le roi conquérant avait
vieilli ; son armée était lasse, découragée, désappointée surtout de ne
trouver rien à prendre. Une marche pénible, à travers les plaines de la
Beauce, un jour de grande tempête, décida Édouard III à négocier la paix avec
le dauphin. Le traité de Brétigny termina, au mois de mai 1360, la première et la plus triste période de la guerre de Cent ans ![33] |
[1]
« Les barons de Gascogne vinrent en Angleterre et firent prière au roi Édouard
III qu'il leur voulut bailler son fils le prince de Galles pour aller en
Gascogne avec eux, et que tous ceux de par de là, qui pour Anglais se tenaient,
en seraient trop grandement réjouis et réconfortés. Le roi y consentit, et
délivra à son fils 1.000 hommes d'armes et 11.000 archers. » (Froissart.)
[2]
« Lors, cuidaient bien ceux de Toulouse avoir l'assaut ; quand ils virent
ainsi en bataille les Anglais approcher, ils se mirent tout en ordonnance aux
portes et aux barrières, par connétablies et par métiers, et se trouvèrent
bien, de communautés, quarante-neuf mille hommes, qui étaient en grand volonté
de combattre les Anglais. Mais le comte d'Armignac leur défendait et leur
allait au-devant ; et disait que, si ils issaient hors, ils seraient tous
perdus, car ils n'étaient mie usés d'armes ainsi que les Anglais et les
Gascons, et ne pouvaient faire meilleur exploit que de garder leur ville. » (Idem.)
[3]
« Les Anglais passèrent tous, à pied et à cheval, au trait d'un arc de la
cité de Carcassonne. Au passer, on leur envoya, des tours de la forteresse, en canons
et en espringalles, carreaux gros et longs, qui en blessèrent aucuns en
passant, car d'artillerie la ville était bien pourvue. » (Idem.)
[4]
Pillant et ravageant.
[5]
« Ces chevauchées se dérompirent, car le prince s'en retourna à Bordeaux
où il donna congé à une partie de ses hommes d'armes, espécialement aux
Gascons, pour aller visiter les villes et leurs maisons. Mais il leur dit bien,
avant de s'en séparer, que son intention était de les rappeler à l'été, pour
les mener en France par un autre chemin, où ils feraient plus grandement leur
profit qu'ils n'avaient fait. Les Gascons étaient tout confortés de faire le
commandement du prince et d'aller tout partout où il voudrait bien les mener. »
(Froissart.)
[6]
« Quand les Anglais étaient entrés en une ville, qu'ils avaient trouvée
remplie et pourvue largement de tous vivres, quand ils s'y étaient rafraichis
deux jours ou trois, ils s'en partaient ; ils exillaient le demeurant,
effondrant les tonneaux pleins de vin, ardant blés et avoines, afin que leurs
ennemis n'en eussent aisément, et puis ils chevauchaient plus avant. Ils se
trouvaient en bon pays et plantureux car en Berry, en Touraine, en Anjou, en
Poitou et au Maine, c'est une des grasses marches du monde pour gens d'armes. »
(Froissart.)
[7]
Le roi de Navarre, Charles II, fils de Philippe d'Évreux et de Jeanne de France
et petit-fils de Louis X le Butin, prétendait être l'héritier légitime de la
couronne de France, dévolue aux Valois en vertu de la Loi salique. Prince
turbulent, adroit et ambitieux, il avait épousé une fille de Jean le Bon, mais
il s'était fait un ennemi implacable de son beau-père, en lui réclamant la
Champagne et l'Angoumois, et surtout en faisant assassiner, en 1354, son favori
le connétable Charles de La Cerda. Jean avait fait saisir le roi de Navarre à
Rouen, à la table même de son fils, le duc Charles de Normandie ; on
instruisait son procès lorsque le désastre de Poitiers vint lui permettre de
recouvrer sa liberté. Il en profita pour rester l'allié fidèle des Anglais, pour
fomenter la révolte et l'anarchie dans le royaume et pour causer à la France
tous les maux qui ont justifié le surnom de Charles le Mauvais.
[8]
Breteuil-sur-Iton, à 35 kilomètres sud-ouest d'Évreux.
Comme nous l'avons dit déjà, nous ne saurions faire
entrer la poliorcétique dans le cadre de cette étude, qui ne vise que la
guerre en rase campagne ou la tactique du champ de bataille.
Cependant nous trouvons, dans le récit du siège de
Breteuil par Froissart, une peinture si colorée, si instructive des moyens
employés pour attaquer ou défendre un château féodal au XIVe siècle, que nous
croyons devoir reproduire cette page du chroniqueur :
« Saches que les Français qui étaient devant Breteuil
ne manquaient pas d'imaginer et de préparer plusieurs assauts, pour plus grever
ceux de la garnison. Aussi les chevaliers et écuyers, qui dedans étaient,
subtillaient nuit et jour pour leur porter contraire et dommage. Et avaient
ceux de l'ost fait lever et dresser grands engins qui tiraient nuit et jour sur
les combles des tours, et ainsi moult les travaillaient. Le roi de France fit
faire, par grand foison de charpentiers, un grand beffroy à trois étages, qu'on
menait avec des roues quelle part qu'on voulait aller. En chacun étage,
pouvaient bien entrer deux cents hommes avec les ouvriers nécessaires à la
manœuvre. Ce beffroi crénelé et recouvert de cuir était appelé par les uns « un
cas » et par les autres un « atournement d'assaut ».
« Il fallut beaucoup de temps pour le faire, le
charpenter et l'ouvrer. Pendant qu'on le charpentait et qu'on appareillait, on
fit, par les vilains du pays, amener, apporter et acharger grand foison de bois
et de paille, qu'on renversa dans les fossés avant d'amener le dit engin sur
ses quatre roues jusques aux murs, pour combattre à ceux de dedans. On mit bien
un mois à remplir les fossés, à l'endroit où on voulait assaillir, et à faire
le char. Quand tout fut prêt, en ce beffroy entrèrent grand foison de bons
chevaliers et écuyers, qui se désiraient à avancer. Le beffroy sur ses quatre
roues fut abouté et amené jusques aux murs. Ceux de la garnison avaient bien vu
faire le beffroy, et savaient bien l'ordonnance, en partie, comment on les
devait assaillir. Ils étaient pourvus dans ce but de canons, jetant feu et
grands carraux pour tout dérompre. Ils se mirent tantôt en ordonnance pour
assaillir ce beffroy et se défendre de grand volonté ; et, de commencement,
avant de faire tirer leurs canons, ils s'en vinrent combattre à ceux du beffroy
franchement, main à main. Là fut fait plusieurs grandes appertises d'armes.
Quant ils se furent longtemps ébattus, ils commencèrent à tirer leurs canons,
et à jeter feu sur ce beffroy et dedans, et avec ce feu à tirer épaissement
carreaux grands et gros, qui en blessèrent et occirent grant foison ; et
tellement les arrangèrent qu'ils ne savaient auquel entendre. Le feu, qui
était grégeois, se prit au toit de ce beffroy, et durent ceux qui étaient
dedans issir de force, autrement ils eussent été tous brûlés et perdus. Quand
les compagnons de Breteuil virent ce, il y eut entre eux grand huerie, et ils
s'écrièrent haut :
« Saint George ! Loyauté et Navarre ! Loyauté ! »
Et puis ils dirent : « Seigneurs français, par Dieu,
vous ne nous < aurez point ainsi que vous cuidez ! »
« Ainsi demeura la plus grande partie de ce
beffroy en ces fossés, et oncques depuis nul n'y entra ; mais on s'occupa à
remplir les dits fossés de tous côtés ; et il y avait bien tous les jours
quinze cents hommes qui ne faisaient autre chose. »
[9]
Étaient passés en revue par les maréchaux.
[10]
Descendre.
[11]
Le sir de Craon, messire Boucicaut et l'Ermite de Chaumont.
[12]
Reconnaître et prendre le contact.
[13]
L'avant-garde.
[14]
« Monseigneur Charles duc de Normandie, monseigneur Louis, qui fut depuis
duc d'Anjou, monseigneur Jean, aussi depuis duc de Berry, et monseigneur
Philippe, le dernier né, qui depuis fut duc de Bourgogne. Si pouvez bien croire
et sentir que là était toute la fleur de la France en chevaliers et écuyers,
puisque le roi de France et ses quatre enfants y étaient personnellement. »
(Froissart.)
[15]
Après avoir lu tous les historiens modernes qui ont vulgarisé les chroniques,
contemporaines des époques que nous étudions successivement, après avoir
consulté les textes que MM. Henri Martin, Michelet, Duruy, Taine ou Siméon Luce
nous indiquent comme les meilleures sources, nous avons eu la bonne fortune
d'intéresser à nos recherches quelques-uns de ces savants d'élite, qui
disposent des richesses inépuisables de la Bibliothèque nationale. — Guidés par
eux, nous avons pu cheminer sûrement à travers les ténèbres de l'histoire
militaire du moyen-âge, recueillant çà et là des renseignements complémentaires
et des éclaircissements précieux, qui étaient souvent la liaison nécessaire
entre des récits contradictoires. Les bulletins des sociétés savantes ont été
pour nous une mine féconde de documents historiques.
La Société des antiquaires de l'Ouest a publié
un mémoire du docteur Alloneau sur la campagne du prince de Galles en
Languedoc, qui précise définitivement cette question si longtemps controversée
du champ de bataille de Poitiers.
A ceux qui croyaient que le champ de Maupertuis était
situé à deux petites lieues an nord de Poitiers, près du village de
Beaumont-sur Clain, le docteur Alloneau répond preuves en main :
« Après avoir coupé à angle droit la route de
Chauvigny, à peu près à la hauteur du village de Breuil-l'Abbesse, l'armée
anglaise s'était établie sur le plateau de Maupertuis, autour duquel serpente
le Miosson, petit affluent de rive droite du Clain. Les rampes du plateau
étaient couvertes de vignes : on y accédait, au sud, par un ravin assez
profond, bordé de buissons épais. Ce chemin très-étroit était une espèce
d'entonnoir, prenant naissance dans la plaine de Nouaillé. Deux hameaux,
appelés Caderousse et les Bordes, formaient les avancées de la position des
Anglais. »
M. Siméon Luce, dans sa remarquable édition de
Froissart (Paris, Jules Renouant, 2864) a adopté cette version :
« L'endroit, dit Maupertuis, jusqu'à la fin du
XVe siècle, qui s'appelle aujourd'hui la Cardinerie, est situé dans la commune
de Nouaillé, à deux lieues au sud-est de Poitiers.
« Tout près de la Cardinerie (Maupertuis), un endroit
dit Champ-de-la-Bataille fait partie de la pièce des Grimaudières, sise
sur la commune de Saint-Benoît.
« Le prince de Galles campé sur des hauteurs alors
couvertes de vignes et hérissées de haies épaisses, ayant derrière lui et à sa
gauche le ravin assez profond du Miosson, appuyait sa droite au bois et à
l'abbaye de Nouaillé ; il avait devant lui la plaine qui s'étend de la
Cardinerie (Maupertuis) vers Beauvoir et que traverse, encore aujourd'hui, une
voie romaine. »
[16]
« Le duc d'Orléans frère du roi, le duc de Bourgogne, le comte de Ponthieu,
messire Jacques de Bourbon, le duc d'Athènes connétable de France, les comtes
d'Eu, de Tancarville, de Sarrebruck, de Dammartin, de Ventadour, messires Jean
de Clermont, Arnould d'Audeneham, maréchal de France, le sire de Saint-Venant,
messires Jean de Landas et Eustache de Ribemout, le sire de Fiennes, messire
Godefroy de Charny, les sires de Castillon, de Sully, de Nesle et de Duras. »
[17]
Jean le Bon avait institué, en 1351, la confrérie de Notre-Danse de la noble
maison, dite de l'Étoile parce que les 500 chevaliers qui en faisaient partie
portaient une étoile à leur chaperon ou par-devant leur mantel. Ces chevaliers,
dont le roi était le grand-maître, juraient de ne jamais céder dans la bataille
plus de 4 arpents de terrain à l'ennemi et de se faire tuer ou prendre plutôt
que de s'enfuir.
Un pareil serment, fidèlement tenu, entraina
promptement l'extinction de l'ordre de l'Étoile.
[18]
Cette bataille se composait des compagnies soldées.
« Jusqu'au roi Jean, les successeurs de
Philippe-Auguste avaient pris à leur solde des chevaliers ou des écuyers. —
Chaque chevalier traitait directement avec le roi pour lui et pour un ou deux
écuyers ; quelques-uns se faisaient suivre de leurs vassaux, dont le service
était volontaire ; ils se trouvaient ainsi à la tête d'une petite compagnie.
Mais, en principe, l'engagement était individuel. Ces nobles étaient ensuite
réunis en compagnie d'une cinquantaine d'hommes et placés sous la conduite d'un
capitaine nommé par le roi.
« En 1351, le roi Jean prit une mesure importante au
point de vue militaire, il ordonna que les chevaliers et autres combattants
seraient mis par grosses routes, c'est-à-dire en troupes de vingt-cinq, trente,
cinquante et jusqu'à quatre-vingts chevaliers, suivant le mérite du capitaine.
Celui-ci dut recevoir le serment des hommes placés sous ses ordres. »
(Boutaric.)
[19]
« Le dimanche, tout le jour, ils s'entendirent parfaitement à leurs
besognes ; ils le passèrent au plus bel qu'ils purent, et firent fossoyer et
haier leurs archers autour d'eux, pour âtre plus forts. Quand vint le lundi au
matin, le Prince et ses gens furent tous tantôt appareillés et mis en
ordonnance, ainsi comme devant, sans eux desroier ni effrayer. » (Froissart.)
[20]
Voilà ce qui explique pourquoi depuis Crécy les hommes d'armes mettaient pied à
terre au moment de combattre. Les chevaux mal bardés étaient un but trop facile
pour d'adroits archers comme les Anglais. Une fois désarçonné le cavalier était
perdu ; même quand il n'était pas meurtri par la chute, son armure, plus lourde
de jour en jour, ne lui permettait pas de se relever. Puis, nous l'avons dit,
ces destriers coûtaient fort cher et c'était trop grosse perte pour qu'on les
exposa aux traits des archers.
[21]
Remarquons que les archers se mettent en ligne de tirer, pour exécuter avec
ensemble ce que nous appellerions aujourd'hui des feux de salve. — La tactique
du trait est la même que celle du feu ; avant d'ajuster isolément l'ennemi plus
rapproché, les archers se rassemblent et se mettent en ligne, pour lancer sur
les groupes éloignés une gerbe de traits.
[22]
C'est une noble liste à recueillir que celle des chevaliers ou écuyers, qui ont
été tués ou blessés à Poitiers sous la bannière de France, « pour leur honneur,
ayant plus cher à mourir que fuite honteuse leur fût reprochée ».
Voici les noms que cite Froissart :
Le duc Pierre de Bourbon, Guichard de Beaujeu, Jean de
Lardas, l'archiprêtre Regnault de Cervolles, Thibault de Voudenay, Baudoin
d'Annekin, le duc d'Athènes, connétable de France, l'évêque de Châlons, les
comtes de Waudemont, de Ventadour et de Vendôme, Guillaume de Nesle, Eustache
de Ribemont, le sire de la Tour d'Auvergne, Guillaume de Montaigu, Grimouton de
Chambly, Baudrains de la Heuze.
[23]
Le roi Jean avait réuni à Paris, le 30 novembre 1355, les États généraux de
la langue d'oïl (France septentrionale jusqu'à la Dordogne, l'Auvergne
comprise), pour leur demander d'avoir à lui faire une aide qui pût suffire aux
frais de la guerre. Les États avaient accordé au roi une aide de 30.000 hommes
d'armes par an et, pour les solder, une imposition de 5 millions de livres,
levée sur toutes gens de tel état qu'ils fussent, gens d'église, nobles ou
autres, plus la gabelle ou taxe du sel par tout le royaume de France.
[24]
« La revue des gens d'armes était passée par les capitaines, en présence
des commissaires des États. Tous les hommes d'armes devaient être présents et
en armes.
« Les princes du sang ne furent pas même dispensés de
faire montre de leur compagnie, tant on appréhendait la fraude. Les capitaines
étaient dans l'usage de marquer sur leurs rôles un plus grand nombre d'hommes
qu'ils n'en avaient réellement, et de faire comparaître aux revues des
passe-volants loués pour la circonstance. Ce fut pour éviter les passe-volants
que les montres devaient se faire en armes ; on prenait même le signalement des
chevaux.... » (Boutaric.)
[25]
« A Paris, on exerça le peuple aux armes, dont l'usage lui avait été rendu par
l'édit de décembre 1355 ; d'immenses travaux de fortification furent entrepris
par les ordres du prévôt des marchands Étienne Marcel, avec l'autorisation du
dauphin. 3.000 ouvriers furent employés en permanence à réparer les murs de la
partie méridionale de Paris (quartier de l'Université), à fortifier les portes
par des bastilles, des tours et d'autres ouvrages ; à creuser, en avant des
remparts, des fossés profonds où l'on fit couler l'eau de la Seine ; du côté du
nord, on ne se contenta pas de réparer l'enceinte, on l'agrandit, on enferma
dans les nouvelles murailles une très-grande partie des bourgs populeux qui
s'adossaient aux vieux murs de Philippe-Auguste ; le Temple d'une part, le
Louvre de l'autre, se trouvèrent engagés dans la nouvelle enceinte. On renforça
les remparts de parapets et de créneaux ; on garnit les tours de balistes, de
canons et de toutes sortes d'engins de guerre ; on abattit beaucoup de maisons
et de somptueux hôtels, pour dégager le rempart et établir le chemin de ronde.
On prépara les moyens de résistance dans l'intérieur même de la ville. Marcel
fit sceller au coin des rues de grandes chaînes de fer, qu'on devait tendre en
cas d'alarme. » (Henri Martin, Histoire de France, tome V, page 158.)
[26]
Les pots de chaux vive, préconisés par Végèce et par l'empereur Léon comme
moyens d'aveugler les assaillants, sont restés an usage dans les siéges
jusqu'au XVIe siècle.
[27]
« Ces pavois étaient faits d'ais de bois légers, très-habilement collés et
revêtus extérieurement et intérieurement de peau de cheval, d'âne, ou de daim,
marouflée avec beaucoup de soin sur le bois ; le tout revêtu de peinture et
d'un vernis. » (Viollet-le-Duc, Mobilier, tome VI, p. 217.)
[28]
« Quand il fut chu, oncques puis ne se releva, car il fut achevé sur place
; et n'avait mie gens aux environs qui l'entendissent ni qui pussent le
secourir. Lors s'avancèrent aucuns hommes d'armes, avec épées de guerre,
fortes, dures et étroites, qu'ils lui enfilèrent par dessous au corps, et le
tuèrent sur place. » (Froissart, liv. I, chap. 54.)
[29]
Étienne Marcel, en faisant égorger sous les yeux du dauphin ses ministres, les
maréchaux de Champagne et de Normandie, avait donné le signal de la guerre
civile entre la bourgeoisie et la noblesse (février 1358). Le dauphin quitta
Paris révolté, rassembla près de 7.000 lances et se posta entre Meaux et
Saint-Maur pour réduire la ville par la famine, en lui coupant les arrivages de
la Seine et de la Marne. Étienne Marcel enrôla des bandes mercenaires et il
tint la campagne, tant bien que niai, contre les gens du dauphin.
Tout le poids de cette nouvelle guerre retombait encore
sur les villains champêtres, sur ce pauvre Jacques Bonhomme, taillable
et corvéable à merci. Jacques poussé à bout se révolta à son tour. La Jacquerie
fut la levée en masse des paysans de la Champagne, de la Picardie et de
l'Île-de-France, qui prirent d'assaut les châteaux, brûlèrent les villes
ouvertes, firent périr dans d'horribles souffrances tous les nobles qu'ils
purent surprendre, sans épargner les femmes ni les enfants.
La ferme contenance de la garnison noble de Meaux
permit aux chevaliers des provinces épargnées par la Jacquerie de se réunir
pour la combattre. Les Jacques battus près de Meaux par le comte de Foix, le
captal de Bila et le duc d'Orléans (9 juin 1358), furent dispersés et
exterminés. D'horribles représailles ensanglantèrent pendant près d'une année
la moitié de la France.
[30]
« Le roi avait pour lui 30 fauconniers à cheval chargés d'oiseaux, 60
couples de forts chiens et autant de lévriers, avec lesquels ii allait chaque
jour en chasse ou en rivière, comme il lui plaisait. Plusieurs des seigneurs et
des riches hommes avaient leurs chiens et leurs oiseaux aussi bien comme le
roi. » (Froissart, liv. I, 2e partie, chap. 121)
[31]
« Dans sa prévoyance de l'attaque des Anglais, le dauphin Charles avait
fait brûler les villages des environs de Paris, où ils auraient pu s'établir ;
il en fit autant des faubourgs Saint-Germain, Saint-Marcel et
Notre-Dame-des-Champs. Il se refusa à toutes les provocations belliqueuses
d'Édouard III ; quelques tentatives d'assaut des chevaliers anglais, quelques
sorties des chevaliers français, impatients de leur inaction, n'eurent aucune
suite. Au bout de huit jours, Édouard « dont l'armée ne trouvait plus rien
à manger », s'éloigna de Paris par la route de Chartres, annonçant le dessein
d'entrer « au bon pays de Beauce, où il se rafraîchirait tout l'été », et
d'où il reviendrait, après les vendanges, remettre le siège devant Paris,
pendant que ses lieutenants ravageraient toutes les provinces voisines. »
(Guizot, d'après le continuateur de Nangis.)
[32]
« Les Anglais ont attaqué le petit village de Longueil, occupé par les 200
paysans de Guillaume des Alouettes ; ce capitaine vient d'être blessé
mortellement en défendant une barricade.
« Quand le grand Ferré arriva près de son capitaine
expirant, il fut pris d'une vive douleur, et il se jeta furieusement au milieu
de l'ennemi. On le noyait, dépassant tous ses compagnons de la tête, brandir sa
hache ; pas un de ses coups ne manquait son homme. Les casques étaient brisés,
les têtes fendues, les bras coupés Il tua dix-huit Anglais et en blessa
trente-six. Ses compagnons faisaient merveille à son exemple, si bien que les
Anglais n'en voulurent plus et tournèrent le dos. Les uns sautèrent dans le
fossé plein d'eau et se noyèrent ; les autres s'entassèrent aux portes, mais
les traits y pleuvaient drus et serrés. La bannière anglaise était plantée au
milieu de la rue. Le grand Ferré tua le porte-enseigne, arracha la bannière et
ordonna à un paysan d'aller la jeter dans le fossé. Celui-ci hésitait et
montrait les Anglais qui étaient nombreux encore.
« Suis–moi, lui dit le grand Ferré ! »
« Il prit sa hache à deux mains, frappa à droite,
frappa à gauche, et s'ouvrit un chemin jusqu'au fossé où il jeta la
bannière.... Bien peu de ceux qui étaient venus pour prendre Longueil s'en
retournèrent, grâce à Dieu et au grand Ferré, qui en tua, ce jour-là, plus de
quarante ! » (Traduction du texte latin du continuateur de la Chronique de
Guillaume de Nangis.)
[33]
Mais à quel prix ! On abandonnait au roi d'Angleterre le duché de Guyenne, les
comtés de Poitou, d'Angoulême et de Ponthieu, et on lui payait pour la rançon
du roi 3.000.000 d'écus d'or, ce qui représenterait aujourd'hui plus de VIS
millions. —Les rançons particulières des captifs de Poitiers s'élevaient à une
somme plus considérable encore. De tout temps, les batailles perdues ont coûté
bien cher à la France !