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I. LA TACTIQUE DES ANCIENS. LA PHALANGE GRECQUE.
Depuis
l'âge de pierre, la tactique a opéré par le choc et par le jet. Aborder
l'adversaire, pour le frapper avec la lance ou avec l'épée, ou bien, le tenir
à distance et rompre ses rangs, en lançant des projectiles : voilà la
tactique primitive. Alors
comme aujourd'hui, les chefs habiles essayaient de se porter en force sur
les points faibles de l'ennemi, de le tromper, de l'envelopper, de le
tourner surtout. Les fameux mouvements tournants de 1870 remontent
aux premières batailles de l'antiquité. Les
Grecs, dans leurs luttes continuelles pour l'hégémonie, c'est-à-dire pour la
prépondérance de leurs petites cités orgueilleuses, ont fait de l'art de la
guerre une étude constante. Être citoyen de Sparte, d'Athènes ou de Thèbes,
c'était être soldat ; l'éducation ne préparait l'enfant qu'au seul métier des
armes, et les maîtres de tactique étaient les personnages importants de la
cité. C'est
que la défaite avait, à cette époque, de graves conséquences : être pris sur
le champ de bataille, blessé ou non, c'était la mort, ou l'esclavage avec la
marque au fer rouge. Pour
vivre, pour rester libre, il fallait être vainqueur. Les rapsodes, les historiens, les poètes de la
Grèce antique ne célèbrent jamais que la guerre et la conquête. Ils ont
divinisé les généraux heureux, comme Miltiade ou Léonidas, et le nom
d'Alexandre, vainqueur de Darius, est resté, à travers les âges, l'expression
suprême de la grandeur humaine. La
phalange macédonienne résume, à elle seule, les formations et la tactique des
Grecs. Au
centre, une masse serrée et compacte de 16.000 oplites pesamment armés
— 1.000 de front sur 16 de profondeur ; Aux
ailes, 8.000 peltastes plus agiles (sur 8 rangs) ; Sur les
flancs, 4.000 cataphractes, cavaliers bardés de fer ; Devant
le front, les psilites, archers ou
frondeurs, sans armes défensives, engageaient l'action à portée de traits ;
mais ils se repliaient derrière les ailes de la phalange, quand l'ennemi
avait dessiné son attaque. Voilà l'origine de l'ordre profond. La
direction de la ligne de bataille d'une armée grecque était, le plus souvent,
parallèle au front de l'ennemi. Cependant
Épaminondas inaugura, à Leuctres, l'ordre oblique, en portant, contre
le point faible des Spartiates, une masse compacte de soldats d'élite et en
gardant en réserve le reste de l'armée thébaine, jusqu'au succès de l'attaque
principale (271 avant J.-C.). L'ordre oblique, longtemps abandonné, fut repris
par Gustave-Adolphe et il valut à Frédéric II la plupart de ses succès. En
résumé, nous trouvons, à l'origine de la tactique, des formations profondes,
employées d'ordinaire sur une seule ligne. Cette ligne est parallèle ou
oblique au front de bataille de l'ennemi. La phalange, hérissée de sarisses, lances de 16
coudées (6m82), est inébranlable de pied ferme
; dans une plaine unie et facile, aucun choc ne peut la rompre. Mais, quand
elle marche, le moindre mouvement de terrain l'entr'ouvre, et l'oplite,
embarrassé par cette perche immense, qui devient inutile dans la mêlée, reste
à la merci de l'adversaire agile, qui s'est glissé dans une ouverture. Voilà
pourquoi la phalange a été vaincue par la légion. LA LÉGION ROMAINE.
Le
petit peuple d'aventure, qui devint le maître du inonde, dut sa prodigieuse
fortune à son organisation militaire. Autour
d'un manipulum, poignée de foin au bout d'un
bâton, se groupaient 120 ou 60 fantassins, pour former l'unité de combat, le
manipule. Trois
lignes de 10 manipules, disposés en échiquier et également espacés, formaient
la légion. Quelques
cavaliers flanquaient les ailes. Des archers et des frondeurs couvraient le front,
comme dans la phalange. Voilà l'ordre échelonné. Les
légionnaires étaient armés d'une courte épée d'estoc (gladius) et d'un javelot (pilum). Ils lançaient le pilum contre
l'ennemi, avant de l'attaquer corps à corps, l'épée à la main. Si la
première ligne (les hastaires) était rompue ou fatiguée par la rude escrime de
l'épée, elle pliait et venait se rallier dans les intervalles de la deuxième
ligne. Quand la deuxième ligne (les princes), ainsi renforcée, était à son
tour obligée de céder, elle trouvait en arrière la réserve des triaires,
soldats d'élite, qui recueillaient tous ceux qui pouvaient encore combattre,
et s'élançaient, à leur tête, au-devant de l'assaillant épuisé. La
légion était flexible et disciplinée ; son fractionnement se prêtait à
l'attaque aussi bien qu'à la défense et lui permettait de manœuvrer
facilement sur tous les terrains. La
phalange grecque opposa vainement six fers de lance à une seule épée romaine. A
Cynocéphale et à Pydna, elle se laissa attirer sur un sol inégal ; les
Romains pénétrèrent clans ses rangs entr’ouverts, et la Grèce devint province
romaine (146
avant J.-C.). LES BANDES GAULOISES.
La légion n'était pas invincible. Ces laboureurs romains, enrôlés pour une courte
campagne, attendus au logis par la matrone et ses enfants « n'étaient pas
gens de prouesse, mais de discipline et de ténacité[1] ». Une
première fois ils s'enfuirent, jusqu'au Capitole, devant les Gaulois[2]. Ils
avaient eu peur de ces géants aux cheveux roux, qui couraient au-devant
d'eux, nus jusqu'à la ceinture, en poussant des cris sauvages et en
brandissant de grandes épées. Pourtant ces épées, mal trempées, pliaient sous
le choc, et il fallait, après chaque coup de taille, les redresser avec le
pied. Les
Gaulois revinrent avec Annibal. L'Italie les attirait. C'était
pour eux la terre promise, le pays du pillage et des glorieuses aventures. Il en sera de même pour les Franks. Devant
la seconde invasion, les légions firent meilleure contenance, mais elles
tournèrent encore le dos aux Gaulois[3]. Sans
les fautes stratégiques d'Annibal, sans les causes politiques qui entravèrent
la marche de son armée victorieuse, la question romaine serait tranchée,
depuis onze cents ans, au profit de nos pères. Le Tumultus gallicum,
devint, plus que jamais, l'effroi et la préoccupation constante des citoyens
romains, et la gloire de Manlius fut de les familiariser avec ce fantôme
menaçant du Cimbre aux cheveux roux, du Kymrys
: « Cette haute taille, disait-il aux
légionnaires, ces hurlements, ces danses convulsives, tout, chez les Gaulois,
a été calculé pour inspirer l'épouvante. Mais, pour peu qu'on soutienne le
premier choc de ces guerriers fougueux, ils sont vaincus : la sueur les
inonde, leurs bras faiblissent. Le soleil, la poussière et la soif, à défaut
du fer, suffisent pour les terrasser[4]. » César
employa tout son génie à soumettre la Gaule. Encore fut-elle réduite par la
sagesse du conquérant, plutôt que par la puissance de ses armes. Le
vainqueur, fusionnant avec le vaincu, échangea avec lui sa langue, ses
habitudes, même sa religion. Les
Gallo-Romains devinrent les plus fidèles sujets de l'empire ; les césars
habitèrent souvent leurs cités, et, quand les barbares venus d'Orient
menacèrent la puissance romaine, les Gaulois furent les premiers à la
défendre. LES ARMÉES DU BAS-EMPIRE.
Depuis
Auguste, la guerre était devenue un métier lucratif, abandonné aux barbares
et aux ambitieux. Le soldat se vendait au plus offrant et l'on criait, dans
le camp des légions révoltées de Tibère : « A 10 as le soldat romain, corps et âme ! » Du vieux proverbe romain : Ubi patria, ibi bene ! les
prétoriens avaient fait Ubi bene, ibi patria ! Quand
la légion fut devenue moins solide, les empereurs reprirent l'idée de Marius,
adoptée par César, de réunir trois manipules en une cohorte, pour former l'unité
tactique de l'infanterie. Ils
créèrent aussi des cohortes indépendantes de 1.000 à 1.200 hommes
d'infanterie[5], qui devaient se porter aux
ailes ou au centre de la ligne de bataille, suivant le point attaqué. Ces
cohortes, dites milliaires, plièrent comme les autres devant les
barbares d'outre-Rhin. On eut beau multiplier les machines de jet, jusqu'à
55 balistes et 10 onagres par légion, recourir à la phalange, supprimer les
intervalles entre les cohortes et ne conserver que l'ordre échelonné en
profondeur, rien ne put remplacer le patriotisme. Il avait disparu avec la
discipline, avec les vieilles traditions militaires. C'en
était fait de l'empire romain. INVASIONS BARBARES.
Les
Barbares avaient recueilli, une à une, les armes, offensives ou défensives,
abandonnées par les Romains. Au lieu de combattre nus comme autrefois, les
Germains portaient le casque, la cuirasse, et ils maniaient le pilum. Jadis,
la cavalerie germaine avait été le meilleur auxiliaire de César ; maintenant
c'étaient les Franks, les Hérules ou les Goths, qui entraient dans les armées
impériales, pour apprendre le maniement des armes et les formations
tactiques. De
retour dans leurs forêts de la Souabe ou de la Franconie, les mercenaires se
faisaient instructeurs ; puis, quand les bandes étaient instruites, ils se
mettaient à leur tête pour aller conquérir un lambeau du vaste empire
dégénéré. IMPORTANCE DU CAMP DANS L'ANCIENNE TACTIQUE.
Depuis
les origines de la guerre, c'est-à-dire depuis la création du monde, les
bandes armées ont choisi, pour camper, une bonne position défensive, et elles
l'ont entourée d'une enceinte de chariots. C'était
là que les guerriers laissaient les femmes, les vieillards, les enfants et
les bagages, avant de marcher à l'ennemi. Les
Grecs firent de l'art de camper une étude sérieuse dont les Romains
profitèrent. Le camp
consulaire devint une forteresse improvisée. Dans ce
but, le légionnaire portait une ou plusieurs palissades, et il était exercé,
depuis son enfance, à remuer la terre. Aussi,
en quelques heures, l'espace où les légions avaient fait halte était—il clos
par un épaulement (vallum) et par un fossé. Les
chariots, disposés essieu contre essieu, abritaient les travailleurs. Si César est resté invincible, c'est qu'il avait
enseigné à ses lieutenants, comme une règle tactique immuable, le choix, la
construction et l'organisation défensive du camp journalier, situé à
l'abri du vent, sur la pente d'une colline, ci portée du bois et de l'eau. Cette
tradition, dédaignée par les généraux du Bas—Empire, les Barbares
l'adoptèrent. Comme ils emmenaient avec eux tout ce qu'ils
possédaient, personnes et choses, ils n'eurent plus d'autre patrie que leur
camp. Ils en faisaient une ville nomade, dont les chariots formaient le
rempart, et, au milieu des territoires envahis, ils combattaient encore pro
arts et focis. Dans
les batailles de l'antiquité, le seul objectif était toujours le camp ennemi. Chaque
parti savait qu'il serait vainqueur s'il pouvait s'en emparer de vive force
ou par surprise, et il manœuvrait en conséquence. Les armées sortaient plusieurs fois de leur camp et
se rangeaient devant le rempart, même sans engager l'action. C'était un moyen
pour le général de faire montre ou mystère de ses forces, selon ses projets.
César y recourait volontiers, pour cacher à l'ennemi l'effectif réel de ses
légions. A la
bataille de Tours, en 732, Charles Martel a sauvé l'empire des Franks de la
domination arabe en faisant attaquer, à l'improviste, le camp musulman par
Eudes d'Aquitaine. Au
bruit de cette attaque, les cavaliers insaisissables qui, depuis plusieurs
heures, harcelaient les lourdes batailles austrasiennes, tournèrent
bride tout à coup, pour aller défendre leurs tentes et le riche butin
qu'elles contenaient. Alors
les Franks marchèrent en avant, renversant tout sur leur passage, et le flot
de l'invasion sarrasine, qui de l'Èbre était venue triomphalement jusqu'à la
Loire, recula devant « ce rempart de glace, qui avait su s'ébranler sans se
rompre[6] ». II. LA CHEVALERIE. LE RÉGNE DE LA LANCE.
Le
moyen âge fut le règne de la cavalerie bardée de fer et armée de la lance. L'invasion
des cavaliers barbares en Occident avait fait perdre, peu à peu, à
l'infanterie l'importance qu'elle avait dans les armées romaines, où la
cavalerie, peu nombreuse, engageait rarement l'action, et se contentait de
couvrir les flancs ou de poursuivre les fuyards. L'organisation
féodale, en groupant irrégulièrement les vassaux sous la bannière du
suzerain, acheva de modifier la tactique. Charger à cheval sur un rang, par bannière, devint
la manière noble de combattre ; et les gens de pied, légèrement armés, ne
furent plus qu'un « appoint au lieu d'être l'élément principal[7] ». Cependant
les manants, qui suivaient au combat les hommes d'armes, apprirent à se
grouper sous la bannière du seigneur, et à former de profondes batailles de
piétons, hérissées de piques, de vouges ou de fauchards. Les chevaliers prirent l'habitude de se rallier
derrière ces remparts vivants, pour reprendre haleine après la charge, avant
de s'élancer de nouveau dans la mêlée. Quelquefois
même on vit l'infanterie engager l'action en lançant des traits, comme les
troupes légères de l'antiquité. Mais son rôle habituel était de harceler les flancs
des batailles cheval, de désarçonner, avec des harpons, les chevaliers
qui se laissaient entourer et de chercher le défaut de leur armure. LES CROISADES.
Les
expéditions lointaines, les croisades surtout, obligèrent les chevaliers à
tenir compte des petites gens, qui marchaient, avec eux, à la délivrance du
Saint—Sépulcre. Les Musulmans avaient une bonne infanterie,
couverte de mailles, qui maniait à merveille l'arc et l'arbalète. On essaya
d'employer contre elle tout ce qui campait autour des tentes féodales.
Goujats, valets et pèlerins furent armés, disciplinés et envoyés au combat. L'infanterie
française a donc pris naissance sur les champs de bataille de la
Palestine. En 1214, les communes accourues à l'appel de
Philippe-Auguste contribuèrent, autant que la chevalerie, à gagner cette
grande victoire de Bouvines, qui fonda notre nationalité. Le
milicien de Bouvines avait, pour armes défensives, la cape, la jaque en
mailles de fer et un bouclier en forme de panier ; pour armes offensives,
l'épée, l'épieu, la pique, la hallebarde, l'arc, la fronde et l'arbalète. LA GUERRE DE CENT ANS ; TACTIQUE DES ANGLAIS. Les
Normands avaient vaincu à Hastings (1066), en rusant avec les Saxons. Après plusieurs attaques infructueuses contre la
position d'Harold, ils avaient fait semblant de fuir. Le stratagème, tout
vieux qu'il fût, avait réussi : les Saxons, s'élançant en désordre à leur
poursuite, étaient venus prêter le flanc à la réserve intacte de Guillaume le
Bâtard. C'est ainsi que l'Angleterre fut conquise. Ces traditions tactiques se conservèrent chez les
Anglo-Normands. Dans leurs invasions périodiques sur notre sol, ils
adoptèrent une méthode uniforme, qui faillit leur faire gagner le royaume de
France. « Ils
choisissaient une bonne position, appuyaient leurs flancs et attendaient
l'attaque de la cavalerie ennemie. Quand celle-ci avait été mise en désordre
par le tir des archers bien postés, les hommes d'armes chargeaient en haie,
sous la protection des terribles archers, répandus sur leurs flancs[8]. » La
cavalerie française, formée en colonnes massives, essayait en vain de trouer
le centre ennemi. Ébranlée par les traits des archers, elle venait se briser
contre la muraille de fer et les longues lances des chevaliers anglais, qui
avaient mis pied à terre et s'étaient formés en phalange. Le prince Noir avait donc pris connaissance de la
tactique des Grecs. On crut
alors, en France, que combattre à pied était le seul moyen de vaincre. A
Poitiers (1356), le roi Jean donna l'exemple,
et ses chevaliers l'imitèrent ; mais, moins heureux que leurs ancêtres, les
leudes de Charles Martel, ils ne surent pas s'ébranler sans se rompre, et
présenter aux lances ennemies « ce rempart de glace » qui avait fait reculer
l'invasion arabe. Emprisonnés
dans leurs lourdes armures, ils marchèrent en désordre, sur une rampe
glissante et détrempée. Les Anglais montèrent à cheval, chargèrent et firent
un grand carnage. DU GUESCLIN.
Du
Guesclin comprit que la guerre était une science plutôt qu'un jeu de hasard
ou qu'un brillant tournoi à armes discourtoises. A son
tour, il employa la ruse, et il n'attaqua qu'à bon escient, quand il était le
plus fort. Dès ses
premières campagnes (1361), il déconcerta les capitaines anglais par la rapidité de ses
manœuvres et surtout par l'emploi qu'il sut faire de l'infanterie. Bien
conduites, les grandes compagnies de pillards et de routiers battirent les
archers anglais. JEANNE DARC.
Après
du Guesclin, l'indiscipline et le désordre reparurent dans les bandes
françaises, et causèrent de nouveaux désastres. Il
fallait un miracle pour que le petit roi de Bourges conservât sa couronne. Dieu
fit ce miracle. Jeanne
Darc rendit la confiance aux vieux capitaines d'écorcheurs ; elle
ranima l'énergie des bourgeois des bonnes villes, et son oriflamme, comme la
bannière de saint Denis à Bouvines, groupa autour du gentil Dauphin
les chevaliers découragés, les paysans ruinés et misérables. Tous
coururent sus à l'Anglais, cause de tant d'infortunes, et, grâce aux
bombardes des frères Bureau, le sol de la France fut reconquis peu à peu sur
l'envahisseur — Victoires de Formigny et de Castillon, 1450-53. III. LES ARMÉES PERMANENTES. COMPAGNIES D'ORDONNANCE ET FRANCS-ARCHERS.
La campagne finie, les Rois ne savaient comment se débarrasser
des bandes mercenaires, qui se battaient par métier, pour le pillage, et
qu'ils n'osaient pas licencier. Charles
VII résolut d'avoir une armée permanente, à sa solde. Il
créa, en 1445, quinze compagnies d'ordonnance, composées chacune de
cent lances fournies, et il remplaça la milice des communes par 16.000 francs-archers,
équipés par les paroisses. Ces paroissiens se battaient mal. On les appela les
francs-taupins, non-seulement parce qu'ils étaient employés aux travaux
de terrassement, mais aussi parce qu'au moment du combat ils étaient toujours
disposés à rentrer sous terre. Louis
XI les remplaça, en 1480, par 10.000 volontaires recrutés dans les provinces (en Gascogne
surtout) et par
6.000 Suisses. Il
retint, pendant plusieurs années, cette infanterie dans le camp
d'instruction de Pont-de-l'Arche, où elle manœuvrait avec la cavalerie
d'ordonnance. SUISSES ET LANSQUENETS.
L'infanterie
suisse avait gagné une grande renommée à Granson et à Morat (1476), où, formée en phalange et
armée de piques de dix-huit pieds, elle avait triomphé des brillants hommes
d'armes de Charles le Téméraire. Plus
tard, elle adopta l'ordre échelonné des Romains, et ses hérissons
vinrent fièrement prendre poste au milieu même des lignes ennemies. Cependant,
cette manœuvre audacieuse ne réussit pas à Marignan (1515). Après deux jours de bataille, les carrés suisses
furent rompus par la noblesse française. Le roi chevalier s'attacha, par une paix
perpétuelle, les braves montagnards qu'il avait vaincus, et, depuis Marignan
jusqu'au 10 août 1792, la monarchie française n'eut pas de plus fidèles
défenseurs que les Suisses. Les
lansquenets (mercenaires allemands) avaient adopté les manœuvres des Suisses. Comme
eux, ils maniaient la lourde épée à deux mains, mais ils n'eurent jamais le
même élan ni la même solidité. LÉGIONS ET RÉGIMENTS.
C'était
l'époque de la Renaissance littéraire et artistique ; les Romains étaient à
la mode. François
Ier créa, à l'exemple de Romulus, sept légions, composées chacune de six
compagnies de 1.000 fantassins (1534). La
légion provinciale
comprenait 1.200 arquebusiers. Les autres soldats étaient armés de piques ou
de hallebardes. Sous
Charles IX, ces légions devinrent des régiments (1567). Ce nom indiquait les
corps les plus différents, comme composition et comme effectif, mais la
formation tactique était uniforme. C'était
la phalange, sur 8 ou 12 hommes de hauteur, les piquiers an centre, les
mousquetaires aux ailes. IV. TACTIQUE FRANÇAISE. GUERRES DE RELIGION.
Ainsi,
depuis le siège de Troie, tous les peuples guerriers ont, fourni leur part
d'innovations et de perfectionnements à l'art de la guerre. Cet art, les Romains l'ont porté à son apogée ;
mais la décadence étant venue, nous avons retrouvé dans la tactique du moyen âge
la marque successive des races orientales, établies sur les ruines du
Bas-Empire. Après
la Renaissance militaire, les nationalités, en se séparant violemment,
ont ouvert la période des grandes guerres continentales. Dès lors, chaque peuple de l'Europe a tenu à
honneur d'avoir son armement spécial, ses méthodes de guerre, sa tactique
nationale. Lorsque
les querelles religieuses vinrent interrompre, pour un temps, la lutte que la
France soutenait coutre la maison d'Autriche, la guerre reprit un caractère
de fureur et d'acharnement qu'elle avait perdu au moyen âge. Plus de
rançon ! Les prisonniers étaient assassinés, et le soldat des deux partis
combattait pour égorger. Les
généraux protestants disposaient de moins de ressources que ceux de l'armée
royale ; ils savaient le sort qui les attendait, s'ils se laissaient prendre
: aussi après une défaite, redoublaient-ils d'énergie et de prudence. La retraite savante et méthodique remplaça les
déroutes du moyen âge, et Coligny vaincu se montra toujours plus redoutable,
après un échec, que ses adversaires après une victoire. Ces sanglantes guerres civiles eurent ainsi un
résultat inattendu : elles produisirent la Tactique française. Henri IV et Sully étaient les élèves de Coligny ;
Gustave-Adolphe recueillit précieusement leurs leçons, les perfectionna et
les transmit à Turenne. En
1580, on forme les armées sur trois lignes : avant-garde, bataille et
réserve. Les
flancs sont protégés par des enfants perdus, à pied et à cheval, qui
se prêtent un mutuel secours, comme les partisans d'Arioviste ou de César. L'artillerie
est disposée devant la première ligne. Les ailes, essentiellement mobiles,
doivent tourner l'ennemi, enlever ses canons et couper sa ligne de retraite. CAVALERIE : REÎTRES ET DRAGONS.
Le
canon et l'arquebuse, en renversant les chevaux et les cavaliers les mieux
bardés, avaient rendu les lourdes armures inutiles et la charge en haie dangereuse. Quand l'action du feu devint prépondérante, on
allégea le cavalier ; mais on eut le tort de remplacer la lance par le
pistolet et l'action par le choc, par l'arquebusade. Les
reîtres allemands, qui jouèrent un actif rôle dans les guerres de religion,
se formaient en escadrons de vingt à trente rangs. A
portée de pistolet, le premier rang tirait, puis, tournant à gauche, il
démasquait le second rang, pour aller recharger les armes à la queue de
l'escadron. Le deuxième rang tirait à son tour, démasquait le troisième, et
ainsi de suite. Quelquefois
les reîtres chargeaient au trot, l'épée à la main ; ils renversèrent
ainsi, dans plusieurs rencontres, la haie des gendarmes français. Mais quand ceux-ci, vers 1560, eurent adopté la
formation en gros escadrons, les rôles changèrent ; et les reîtres ne
soutinrent plus le choc de la gendarmerie de France (Bataille de
Moncontour). Les arquebusiers
à cheval des guerres d'Italie devinrent, sous Henri II, les dragons du
maréchal de Brissac. C'était de l'infanterie à cheval, armée d'épées. de
demi—piques et de mousquets légers. Elle
devait se porter rapidement sur un point imprévu, prévenir l'ennemi au
passage des défilés ou former la pointe d'avant-garde. Pour
ouvrir la route, elle portait des hoyaux et des pelles. Les
dragons se couvrirent de gloire à Rocroy (4643), où ils enfoncèrent les
redoutables carrés de l'infanterie espagnole. Rocroy
fut le tombeau de ces nains basanés, armés de la pertuisane, de
l'épée, du poignard et du mousquet, qui, depuis Gonzalve de Cordoue, et
pendant un siècle et demi, avaient été les maîtres de la Flandre et de
l'Italie. LA BRIGADE DE GUSTAVE-ADOLPHE.
Gustave-Adolphe
fut le premier général qui adopta une base et une ligne d'opération (1630). Au
point de vue tactique, non-seulement il rendit à la cavalerie son véritable
rôle, qui est le choc rapide à l’arme blanche, mais il créa la brigade
d'infanterie, réunion de deux régiments, disposés en croix sur six rangs de
profondeur. Le plus
ingénieux mélange des piquiers et des mousquetaires permettait à cette
brigade, si elle était attaquée à l'improviste par la cavalerie, de recevoir
le choc à la pointe des piques et de faire feu dans toutes les directions. C'était
une colonne à la fois bardée de piques et flanquée par la mousquetade. TURENNE.
Turenne
avait appris l'art de la guerre, sous ses oncles, les princes de Nassau,
lieutenants de Gustave—Adolphe. Il fit adopter, en France, la brigade et les
formations suédoises. Adversaire
de Montecuculli, tacticien consommé, il inaugura, pour le battre, la guerre
de positions. Désormais, le succès dépendra surtout du choix du
terrain et de l'habileté des manœuvres. Turenne
fut le maître de l'école française. Tous
les généraux victorieux du grand siècle, Condé, le prince Eugène, Villars,
Vendôme, Catinat, Luxembourg, Berwick, se sont fait gloire d'être ses élèves. Aussi pouvons-nous donner comme exemple de la
tactique française, au XVIIIe siècle, l'ordre que Turenne adopta pour la
bataille d'Ensheim (1674). La première
ligne se composait de dix bataillons, la deuxième ligne de huit.
Aux ailes, vingt-huit escadrons ; cinq, derrière l'infanterie de la première
ligne. En
réserve, deux bataillons et six escadrons. Comme la cavalerie de Gustave-Adolphe, chaque
escadron était flanqué de quelques mousquetaires[9]. Pour
passer de l'ordre en colonne à l'ordre en bataille, et réciproquement,
Turenne formait les subdivisions à droite ou à gauche. Les officiers, la
pique à la main, marchaient en avant du premier rang. L'artillerie,
sous le règne de Louis XIV, comprenait des calibres de 3G, de 24, de 16, de
12, de 8 et de 4. Le calibre 6 fut adopté un peu plus tard. D'après
un vieil usage, toute l'artillerie d'une armée française formait la première
ligne, et la bataille commençait toujours par une longue canonnade. Quand
on croyait l'ennemi ébranlé, l'infanterie se mettait lentement en
marche pour attaquer, piques basses. V. LA BAÏONNETTE. L'ORDRE PROFOND : LA COLONNE.
Des
soldats basques, après avoir épuisé leurs cartouches dans un combat contre
des contrebandiers espagnols, eurent l'idée de mettre le manche de leurs
navajas dans le canon des mousquets. Voilà
l'origine de la baïonnette. Adoptée par les dragons en 1676, elle fut d'abord
une courte pique à manche de bois, qu'on engageait dans le canon du fusil. Comme
toutes les innovations heureuses, la baïonnette eut, à ses débuts, des
ennemis acharnés. Le
chevalier de Folard assurait, en 1727, qu'elle ne ferait pas longtemps
illusion et que la pique était l'arme véritable de l'infanterie. Pourtant la baïonnette avait valu à Tallard, en
1704, la victoire de Spire, et elle armait la colonne de 40 bataillons
déployés qui sauva la France à Denain (1712). On
reconnut à la longue « qu'un bataillon, fraisé de baïonnettes et dont il
sortait un grand feu, était plus capable de résister, en plaine, à la
cavalerie qu'un bataillon, mal fraisé du peu de piques qu'on avait conservées
à la fin d'une campagne[10] ». LE MARÉCHAL DE SAXE.
Sous le maréchal de Saxe (1743), le bataillon comptait de 150 à
200 files, placées sur quatre ou sur trois rangs, selon les pertes de la
campagne. La compagnie de grenadiers flanquait la droite, un piquet d'élite
la gauche ; les drapeaux étaient réunis au centre. Le
maréchal de Saxe protesta, le premier, contre la tirerie
irréfléchie des troupes françaises. Il regrettait les baïonnettes à manche de
bois. Le
vainqueur de Fontenoy voulait qu'on rendît moins lourds nos bataillons,
incapables de manœuvrer sans se rompre, et surtout qu'on rétablît la
discipline « parmi ces Français fougueux, qui ne savent pas demeurer
calmes et impassibles sous le feu. » Il
introduisit l'usage du pas cadencé, au son de la musique. « Toute
la tactique est dans les jambes, » disait—il. Il
proposait l'exemple du carré anglais de 20 bataillons, formés sur quatre
lignes de quatre hommes de hauteur, qui avait parcouru 800 mètres sous le feu
de l'artillerie, sans se laisser rompre par les charges répétées de la
cavalerie. C'est
qu'il avait vu ce carré décimé, troué sur toutes ses faces, enveloppé par
l'armée française, se rallier et battre fièrement en retraite, sans
abandonner un seul de ses canons. FRÉDÉRIC II : L'ORDRE MINCE ET L'ORDRE OBLIQUE.
Le
bataillon du grand Frédéric se composait de 600 hommes, sur trois rangs, et
répartis entre six compagnies, dont une de grenadiers. Les grenadiers étaient
le plus souvent réunis en bataillons d'élite. L'escadron, de 440 cavaliers,
se formait sur deux rangs. C'est ce qu'on appela « l'ordre linéaire ». L'infanterie prussienne agissait parle feu de
bataillon. La cavalerie chargeait l'épée à la main ; elle était soutenue par
l'artillerie à cheval, dont les obus ricochaient sur la position
ennemie et préparaient l'attaque (1757). Quant à
l'ordre de bataille de Frédéric, c'était l'appropriation aux terrains les
plus variés de l'ordre oblique, que les généraux de la guerre de Trente ans
avaient emprunté aux Grecs. L'armée
prussienne se formait sur deux lignes, parallèles à la ligne de l'ennemi ;
puis, pendant que l'avant-garde occupait l'adversaire et canonnait son front,
un corps d'élite exécutait une marche de flanc, pour déborder une des
ailes de l'ennemi ou pour la prendre à revers : « Trois
hommes derrière l'ennemi, disait Frédéric, valent mieux que cinquante devant
lui. » LA RÉVOLUTION.
Passons
sur les discussions passionnées des partisans de l'ordre linéaire,
adopté par Frédéric, et des défenseurs de l'ordre profond, qu'on appelait
alors l'ordre français. La
solution fut trouvée à Fleurus, en 1794, par les généraux de la Révolution. C'était la combinaison du feu des bataillons
déployés (ordre mince), avec l'attaque en colonnes profondes (ordre profond).
On profitait, en même temps, de l'ardeur et de l'initiative individuelle des
combattants, pour donner un grand essor au combat de tirailleurs. Cette
tactique nouvelle fut consacrée par des succès inouïs. Mais, n'oublions pas
que les grenadiers de la République avaient trouvé d'excellents instructeurs
dans les cadres de l'armée de Louis XVI, et qu'ils étaient commandés par des
officiers instruits et laborieux, qui, en se battant tous les jours,
acquirent promptement l'expérience de la guerre. NAPOLÉON.
Celui
de ces généraux républicains qui a dépassé tous les autres, celui qui, par un
caprice de la fortune, a reconstitué, un instant, l'empire de Charlemagne,
fit, de ces troupes victorieuses, que la Révolution lui laissait, une Grande
Armée, sans égale dans l'histoire du monde. Stratégiste incomparable, Napoléon inaugura une
tactique uniforme et très-simple, qui se prêtait à toutes les combinaisons et
qui se résumait, comme sa stratégie, en cette règle unique : Occuper l'ennemi sur un ou plusieurs points par de fausses
attaques, puis faire un grand effort, sur un point imprévu, avec le gros de
l'armée. Napoléon
déployait de grands moyens pour inquiéter l'ennemi sur toute sa ligne. Quand
il l'avait ébranlé par le feu de son artillerie très-mobile, par les
charges en colonne profonde de ses divisions de cavalerie, il groupait sur le
point faible de l'adversaire une force irrésistible, appuyée par la garde, sa
réserve d'élite, et il portait à l'ennemi fatigué un coup décisif ; comme à
Austerlitz, à Friedland ou à Wagram (1809). Se
souvenant des exploits de la maison du Roi, qui avait regagné tant de
batailles compromises et qui s'était sacrifiée tant de fois pour le salut de
l'armée, Napoléon conserva presque intacts, pendant dix ans de travaux
légendaires, les vétérans de la vieille garde. Quand
ils tombèrent à Waterloo, ils furent salués par les applaudissements de toute
l'Europe (1815). VI. DEPUIS 1815. LES ARMES RAYÉES.
Après cette lutte de géants, l'organisation
militaire, l'armement, le recrutement, la mobilisation, devinrent les
préoccupations principales de tous les peuples de l'Europe. La
justesse et la portée des armes à feu firent de grands progrès. Le fusil à
piston, les rayures, la hausse, le canon-obusier, transformèrent de nouveau
la tactique. Cependant la colonne double resta, pour
toute l'Europe, la colonne d'attaque, jusqu'à l'adoption par les Prussiens,
en 1861, de la colonne de compagnie. Les guerres d'Afrique développèrent encore l'action
individuelle du soldat français ; elles habituèrent les officiers aux
expéditions rapides, à. la guerre de partisans, mais elles firent négliger la
tactique compacte et les grandes opérations. Cependant
la guerre de Crimée prouva que les Français avaient la même énergie, le même
élan que leurs grands-pères, et, en 1859, une promenade triomphale, à travers
la Lombardie, nous confirma dans cette opinion que nous étions invincibles. En vain
la guerre de 1866 vînt-elle prouver qu'il fallait compter avec l'étude
patiente, avec la tactique réfléchie, avec l'organisation prévoyante : nous
avions un fusil supérieur au fusil à aiguille et nous affrontions sans
terreur cette terrible guerre de 1870 L'ORDRE DISPERSÉ.
Aujourd'hui,
l'expérience est faite. Nous
savons qu'il faut travailler sans relâche ; nous avons changé, de fond en
comble, notre tactique et nous en sommes à l'ordre dispersé, qui
échelonne les efforts et qui doit diminuer les pertes causées par le feu. Nous nous efforçons de tenir notre armement et nos
formations au courant des progrès de la science, nous en remettant, pour le
reste, à la volonté de Dieu. Qui sait s'il ne nous rendra pas le souffle patriotique des époques victorieuses, pour replacer notre France à la tête de l'Europe, comme autrefois ? |
[1]
Colonel Ardent du Picq, tué devant Metz, en 1870 : Étude sur le combat
antique (Bulletin de la réunion des officiers, 1876).
[2]
Bataille de l'Allia et prise de Rome, 390 ans avant J.-C.
[3]
Victoires d'Annibal au Tésin, à la Trébie, au lac Trasimène, à Cannes, 218-216
avant J.-C.
[4]
Tite-Live, Histoire romaine.
[5]
Le bataillon de chasseurs à pied n'est pas autre chose.
[6]
Chronique de Frédégaire.
[7]
Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné du mobilier français. Paris,
Morel, 1871. — Nous avons largement puisé dans l'œuvre du savant architecte, du
grand artiste, qui a traité, de main de maitre, l'importante question de «
l'armement et de la tactique des armées françaises pendant le moyen âge ».
Ses travaux résument toutes les recherches faites sur
cette époque, et la reproduction des merveilleux croquis, qu'il a dessinés
d'après les originaux, sera la parure de cette modeste étude historique.
[8]
Viollet-le-Duc.
[9]
Pascal, Histoire de l'armée et de tous les régiments. Paris, Dutertre,
1860.
Nous avons trouvé de précieux renseignements dans ce
grand ouvrage, fort utile. Il est, de plus, enrichi de belles estampes de
Philippoteaux, le commandant 13énazet s'en est inspiré pour plusieurs de ses
croquis.
[10]
Marquis de Feuquières, Mémoires sur la guerre, Amsterdam, 1731.