HISTOIRE DE LORRAINE

TOME TROISIÈME. — DE 1789 À 1919

CINQUIÈME PARTIE

LIVRE UNIQUE. — LE RECUL DE LA FRANCE (1812-1914)

 

CHAPITRE VI. — LA LORRAINE ANNEXÉE DE 1871 À 1914.

 

 

La politique allemande en Alsace-Lorraine. — La période de la protestation (1871-1890). — La période de recueillement (1890-1902). —La lutte pour obtenir une constitution (1902-1911). — La Lorraine annexée sous le régime de la constitution de 1911 (1911-1914). — Faillite de la politique allemande en Alsace-Lorraine.

 

Comment l'Allemagne allait-elle se comporter vis-à-vis des habitants des territoires que la France avait été contrainte de lui céder par le traité de Francfort ? Il y avait un certain nombre de faits, les uns anciens, les autres récents, qui auraient dû lui dicter sa conduite à l'égard des Lorrains. Le premier de ces faits — et le plus important — que l'Allemagne ne pouvait d'ailleurs ignorer, était que les habitants de la Lorraine avaient été annexés malgré eux. Quels qu'eussent été jadis les sentiments des Lorrains et des Messins à l'égard de la France, ils s'étaient, dans le cours du dernier siècle, complètement modifiés. Depuis la Révolution française, Lorrains et Messins étaient devenus de bons Français. Si le souvenir des jours de l'indépendance vivait encore dans le cœur de quelques Vieux-Lorrains, c'étaient là, il faut bien le dire, des regrets purement platoniques ; aucun d'eux n'avait ni le désir, ni même la pensée d'une annexion de son pays à l'Allemagne. Ceux des Lorrains qui souffraient de la centralisation excessive à laquelle la France était soumise souhaitaient un changement de régime, mais non un changement de nationalité. D'autre part, la région mosellane avait toujours été en avance de plusieurs siècles sur les pays de la rive droite du Rhin, et c'était l'Austrasie qui avait jadis introduit la civilisation dans la Germanie La Révolution française, qui avait si profondément modifié les institutions de la France, avait encore accru la distance qui séparait la Lorraine des contrées allemandes. Puisque les nouveaux maîtres de la Lorraine se plaisaient à invoquer le passé, ils auraient pu se rappeler encore que, dans le Saint-Empire, duché de Lorraine et républiques municipales avaient joui de la plus, large autonomie, et qu'au XVIIe siècle, lors des luttes que l'Empire avait eu à soutenir contre les Bourbons, la Lorraine lui avait fourni, dans la personne de Charles IV, de Charles V et du baron de Mercy, quelques-uns de ses meilleurs généraux[1]. Le souvenir de la politique adoptée par l'ancienne Rome à l'égard des pays qu'elle avait conquis s'imposait également aux méditations des gouvernants de l'Allemagne. Non seulement les Romains n'avaient pas eu la folle prétention de latiniser la Grèce, après l'avoir soumise, mais ils avaient laissé aux tribus à demi barbares de la Gaule leur langue, leurs lois et leurs usages. Petit à petit, les Gaulois avaient fini par se latiniser et par s'attachera Rome. En s'inspirant de ces souvenirs et de ces considérations l'Allemagne aurait compris que son devoir, comme son intérêt bien entendu, lui commandait de traiter les Lorrains avec infiniment d'égards et de ménagements. Il eût fallu qu'elle se contentât d'occuper les places fortes et qu'elle laissât Lorrains et Alsaciens s'administrer eux-mêmes, sans intervention de fonctionnaires allemands dans la gestion des affaires intérieures du pays. Dans ces conditions les annexés auraient fini, sinon par s'attacher à l'Allemagne, du moins par s'accommoder d'une situation rappelant celle du grand-duché de Luxembourg de 1839 à 1867.

On sait combien différente de ce qu'elle aurait dû être, combien maladroite et brutale fut la conduite des vainqueurs en Lorraine et en Alsace. Au surplus, on pouvait prévoir, au lendemain de l'annexion, ce que serait leur politique. Du moment que les Allemands avaient bombardé Strasbourg, une ville dont ils avaient tout intérêt à se concilier la population, il n'y avait pas lieu pour les annexés d'espérer de leurs maîtres un traitement honorable. Jusqu'en 1911, ils se verront refuser l'autonomie à laquelle ils avaient droit. Au lieu de constituer un État, l'Alsace-Lorraine ne sera qu'une terre appartenant à l'Empire, administrée par un représentant de l'empereur et par des fonctionnaires venus d'Outre-Rhin. Les Allemands allaient d'ailleurs, avec autant de maladresse que d'inconscience, s'efforcer de germaniser l'Alsace-Lorraine par l'école et par l'armée. Désireux de substituer leur langue au français et d'abolir tous les souvenirs qui rappelaient l'ancienne mère-patrie, ils recouraient dans ce buta mille tracasseries vis-à-vis des annexés. Les fonctions publiques furent confiées, non à des gens du pays, mais à des immigrés, dont les manières rogues et cassantes blessaient les indigènes, habitués à plus de politesse de la part des agents français. Enfin, parmi les gens d'Outre-Rhin qui étaient venus chercher fortune en Alsace-Lorraine, il y avait beaucoup d'aventuriers et d'aigrefins, peu faits pour donner de leur pays une idée favorable.

Ainsi les Allemands se montreront dans leur politique à l'égard de l'Alsace-Lorraine dépourvus de tact, de clairvoyance et d'intelligence de leurs véritables intérêts. Le régime de compression et de vexations auquel ils soumirent la Lorraine et l'Alsace eut aussi peu de succès dans le Reichsland que dans le nord du Slesvig et qu'en Posnanie. Partout les faits donnèrent un démenti éclatant à l'outrecuidance arrogante des Allemands, qui, jugeant d'après eux les annexés, avaient cru qu'en peu de temps ils les materaient et leur feraient oublier la France.

De 1871 à 1914, la Lorraine annexée a subi des influences variées. Pour comprendre son histoire, il faut d'abord tenir compte du caractère lorrain, froid, réservé, un peu passif et nullement porté aux manifestations éclatantes. La population du pays annexé s'est trouvée doublement modifiée du fait de l'émigration des optants et d'une assez forte immigration allemande. Metz en particulier a perdu, après 1871, la plus grande partie de sa bourgeoisie, intelligente et cultivée. Des vides se sont creusés, qui n'ont pas été comblés, ou plutôt qui l'ont été par des immigrés venus d'Outre-Rhin. Enfin la politique de la France a exercé une action très appréciable sur les sentiments et sur les votes des annexés. Nous aurons à deux reprises l'occasion de le montrer.

Dans les affaires politiques de l'Alsace-Lorraine les Lorrains n'ont joué, de 1871 à 1914, qu'un rôle assez effacé ; c'est presque toujours de l'Alsace que sont venues les initiatives. L'Alsace avait, beaucoup plus que la Lorraine, conservé des hommes capables de défendre ses intérêts. En outre l'ignorance de la langue allemande, chez de nombreux habitants de la Lorraine, les mettait, vis-à-vis des Allemands, dans un réel état d'infériorité et ne leur permettait pas de tenir tête aux nouveaux maîtres du pays.

L'histoire de la Lorraine annexée, de 1871 à 1914, comprend quatre phases principales. De 1871 à 1890, c'est l'époque héroïque de la protestation contre l'annexion. De 1890 à 1902 les Lorrains, découragés, adoptent une attitude plus calme, plus recueillie. A partir de 1902 ils réclament, de concert avec les Alsaciens, l'autonomie, qu'ils finissent par obtenir en 1911. De 1911 à 1914 c'est la mise en vigueur de la nouvelle constitution, qui n'avait d'ailleurs pas donné satisfaction aux désirs de la population lorraine.

 

Au début, beaucoup de Lorrains et d'Alsaciens, comme d'ailleurs beaucoup de Français, étaient persuadés que l'état de choses créé par le traité de Francfort n'aurait qu'une durée éphémère. Restés très attachés à leur ancienne patrie, croyant qu'elle reprendrait les armes pour les délivrer de la domination allemande, ils manifestèrent d'une façon à peu près constante leur désir de redevenu-Français. Cette période peut elle-même se partager en plusieurs phases, dont la création d'un Statthalter en 1879 et la mort de Manteuffel en 1885 marquent les limites.

La loi organique du 9 juin 1871 fit de l'Alsace-Lorraine, non pas un des Etats de l'Allemagne, mais un pays d'Empire, un Reichsland, propriété commune de tous les États allemands. C'étaient le Reichstag et le Bundesrath qui votaient les lois applicables à l'Alsace-Lorraine ; le pouvoir exécutif appartenait naturellement à l'empereur. La loi du 30 décembre 1871 compléta les dispositions de celle du 9 juin. Elle consacra les divisions territoriales que l'ancien gouverneur général de l'Alsace-Lorraine, comte de Bismarck-Bohlen, avait données au pays en 1870. La Lorraine formait un département, subdivisé en 8 kreis ou cercles ; chacun des cercles était administré par un kreisdirector, la Lorraine par un président et le Reichsland par un président supérieur, qui résidait à Strasbourg. Ce haut fonctionnaire était placé lui-même sous l'autorité du chancelier de l'Empire allemand, M. de Bismarck. La législation française restait provisoirement en vigueur dans le pays d'Empire. Celui-ci était soumis au régime de l'état de siège ; ainsi l'ordonnait l'article 10 de la loi du 30 décembre, article que l'on appelle d'habitude « paragraphe delà dictature ». Ces dispositions soumettaient les habitants de la Lorraine et de l'Alsace au bon plaisir des fonctionnaires allemands. Ceux-ci organisèrent l'espionnage et encouragèrent la délation. La presse vécut sous un régime d'exception, le droit de réunion fut supprimé, la liberté individuelle constamment menacée.

D'autres mesures prouvaient que le gouvernement allemand n'avait aucun égard pour les sentiments des annexés. Dès la fin de 1871, il imposa le service militaire aux jeunes gens qui, en raison de leur âge, se trouvaient faire partie de la classe à incorporer. Exigence monstrueuse, car les Lorrains éprouvaient une répugnance bien légitime à servir dans une ! armée ennemie, où, de plus, le système des châtiments corporels était encore en vigueur. Aussi vit-on durant bien des années de nombreux jeunes gens quitter la Lorraine ou l'Alsace, pour se soustraire à une obligation qui leur était odieuse. Tous les Lorrains et les Alsaciens, qui voulurent garder les fonctions qu'ils exerçaient en 1870, furent obligés de prêter serment à l'empereur allemand. M. de Bismarck avait entrepris en 1872, contre le catholicisme, une lutte connue sous le nom de Kulturkampf. La loi d'Empire du 4 juillet 1872, qui ordonnait l'expulsion des jésuites et de différentes •congrégations affiliées à la compagnie de Jésus, fut appliquée en Lorraine et en Alsace. Tous les habitants du Reichsland qui avaient opté pour la France furent sommés de quitter le pays avant le Ier octobre 1872. Ceux qui ne se conformèrent pas à cette injonction virent leur option annulée par les autorités allemandes. Il y eut environ 160.000 Alsaciens-Lorrains qui émigrèrent ; 110.000 options furent annulées pour le motif que nous venons d'indiquer. Le 7 septembre 1871, la population indigène de Metz célébra avec solennité l'inauguration d'un monument élevé, dans le cimetière de Chambières, à la mémoire des soldats français morts à Metz durant la guerre de 1870, cérémonie émouvante, où se manifestèrent hautement les sentiments des Messins restés dans leur ville natale.

En 1872 les fonctions de président supérieur d'Alsace-Lorraine furent confiées à M. de Mœller, qui au début fit preuve d'une modération apparente. L'année suivante, désireux de se rendre compte des sentiments du pays, il convoqua les conseils généraux des trois départements du Reichsland. Mais les membres de ces assemblées donnèrent leur démission. Les élections au conseil général et les élections municipales eurent pour résultat d'envoyer siéger dans les assemblées locales des adversaires de l'annexion ; les sentiments des habitants allaient bientôt trouver une nouvelle occasion de se manifester.

En vertu d'une loi du 20 juin 1872, la constitution de l'Empire allemand fut, à partir du Ier janvier 1874, appliquée au Reichsland, qui devait être représenté au Reichstag par quinze députés, dont quatre pour la Lorraine. Pendant plusieurs années, les élections politiques présentèrent dans le pays d'Empire un caractère particulier Les électeurs s'unirent, sans distinction d'opinions, pour ne présenter qu'un seul candidat, un protestataire. L'administration allemande mit tout en œuvre pour combattre les candidats indigènes, leur opposant des immigrés, les empêchant de tenir des réunions, s'efforçant d'intimider les journalistes et les électeurs.

En 1874 les électeurs lorrains présentèrent à Metz Mgr Dupont des Loges, évoque du diocèse, à Thionville M. Abel, à Sarreguemines, M. Pougnet, à Sarrebourg M. Germain. Malgré la pression exercée par les agents du gouvernement, les quatre candidats protestataires furent élus à d'écrasantes majorités, le 1er février 1874. Le 18 février s'ouvrit la session parlementaire. Tous les députés de la Lorraine et de l'Alsace s'étaient mis d'accord pour faire entendre, à la tribune du Reichstag, une protestation solennelle contre la violence qui avait été faite à leurs commettants en 1871. En leur nom M. Teutsch, député de Saverne, lut à la tribune une déclaration rappelant que les habitants du pays d'Empire avaient été annexés à l'Allemagne contre leur gré et demandant qu'il leur fût permis de manifester leur volonté dans un plébiscite. Mgr Rajss, évêque et député de Strasbourg, ayant déclaré que les catholiques ne protestaient pas contre le traité de Francfort, M. Pougnet, le seul des députés lorrains qui connût l'allemand, répondit que Mgr Rasss n'avait parlé qu'en son nom personnel. La proposition de M. Teutsch et de ses collègues ne fut pas prise en considération par le Reichstag. Les députés lorrains quittèrent alors la salle des séances, où ils ne reparurent plus ; pendant longtemps les représentants de la Lorraine ne prendront à peu près aucune part aux délibérations du parlement allemand.

En Alsace s'était constitué un parti autonomiste, dirigé par MM. Klein, Schneegans et Kablé, qui demandaient que l'Alsace-Lorraine fût élevée à la dignité d'État et reçût une constitution en conséquence. Le 29 octobre 1874, M. de Mœller, désireux de donner aux autonomistes un commencement de satisfaction, créa, sous le nom de Landesausschuss, une assemblée pour tout le Reichsland. Formé de délégués élus par les conseils généraux, le Landesausschuss n'avait que des pouvoirs très limités. L'opinion publique accueillit froidement l'initiative prise par le président supérieur de l'Alsace-Lorraine.

Des élections au Reichstag devaient avoir lieu le 10 janvier 1877. Deux des députés lorrains sortants, Mgr Dupont des Loges et M. Pougnet, ne se représentèrent pas. A Metz la candidature fut offerte au maire, M. Bezanson, qui fut destitué le 2 janvier de ses fonctions. Ni cette mesure, ni les efforts de l'administration ne produisirent l'effet qu'en espéraient les Allemands. Les quatre circonscriptions lorraines nommèrent encore des protestataires. A Sarreguemines M. Jaunez remplaça M. Pougnet. Cependant le gouvernement allemand semblait vouloir donner satisfaction aux autonomistes. Le 2 mai fut promulguée une loi d'Empire, qui augmentait les pouvoirs du Landesausschuss. Désormais cette assemblée aurait le droit de voter les projets de loi concernant l'Alsace-Lorraine, mais ces projets devraient être ratifiés par le Bundesrath Le9 février 1878, l'empereur Guillaume Ier promulgua un décret d'amnistie en faveur des Lorrains et des Alsaciens réfractaires. Quelques mois plus tard, le7 juin, le Reichstag était dissous. La lutte s'engagea, en Lorraine comme en Alsace, entre protestataires et autonomistes. Le 29 juillet les protestataires sortants furent réélus à Metz, à Sarreguemines et à Sarrebourg ; mais à Thionville un autonomiste, Lorette, battit, à quelques voix de majorité, le député sortant, M. Abel. C'était le premier et le dernier succès que le parti autonomiste devait remporter en Lorraine.

Dans le courant de juillet 1879, furent promulguées deux lois d'Empire relatives à l'Alsace-Lorraine. Celle du 3 juillet modifiait la composition et les attributions du Landesausschuss ', le nombre des membres de celle assemblée était porté de 30 à 58. En outre, on leur accordait le droit d'initiative en matière législative. La loi du 4 juillet remplaçait le président supérieur d'Alsace-Lorraine par un Statthalter, représentant de l'empereur et jouant dans le Reichsland le rôle d'un chef d'État. Ce haut dignitaire était assisté d'un ministère, qui comprenait quatre départements ; les secrétaires d'Etat chargés de les diriger étaient nommés par l'empereur et responsables devant lui seul. La nouvelle constitution accordée à l'Alsace-Lorraine était loin, on le voit, de mettre celle-ci sur le même rang que les États allemands. Aussi l'opinion publique alsacienne-lorraine, mécontente, se détacha-t-elle des autonomistes, qui lui avaient fait espérer des concessions beaucoup plus importantes que celles qui lui avaient été accordées.

Le 1er octobre 1879, l'empereur Guillaume confiait les fonctions de Statthalter au feld-maréchal de Manteuffel, qui, de 1871 à 1873, avait commandé le corps d'occupation allemand dans les départements français du Nord-Est. Tel il avait été en France, tel il se montra en Alsace-Lorraine, plein de courtoisie avec les indigènes, évitant avec soin de les blesser et cherchant à désarmer leur hostilité envers l'Allemagne. En 1880 on le vit nommer une commission chargée de, réviser la question des optants. Mais le Statthalter était obligé d'appliquer au Reichsland les lois allemandes, qu'il n'avait pas le pouvoir de modifier. Sa politique conciliante, mal vue à Berlin, n'était ni approuvée, ni secondée par les fonctionnaires allemands, qui ne concevaient pas qu'on pût traiter l'Alsace-Lorraine autrement qu'en pays conquis. Dans ces conditions, il n'y a pas lieu d'être surpris que Manteuffel ait échoué dans sa tentative pour faire des Alsaciens-Lorrains de bons Allemands. L'intransigeance des indigènes mécontenta Manteuffel, qui commença en 1881 à prendre des mesures de rigueur. C'est ainsi qu'au mois de mars de cette année il interdit aux compagnies d'assurances françaises de fonctionner dans le Reichsland. Le peu de succès de la politique relativement conciliante du Statthalter se manifesta lors des élections législatives du 27 octobre 1881. Les trois députés protestataires sortants obtinrent le renouvellement de leur mandat, tandis qu'à Thionville l'autonomiste Lorette était battu par un protestataire, M. de Wendel. A la suite de ces élections, une nouvelle mesure de rigueur fut prise par l'autorité allemande, qui interdit l'usage du français dans les délibérations du Landesausschuss, bien que cette langue fût la seule parlée par plusieurs des membres de cette assemblée.

M. Bezanson, député de Metz, étant mort au mois de septembre 1882, les électeurs messins lui donnèrent pour successeur, le 17 décembre suivant, M. Antoine, un protestataire énergique. L'un des premiers actes du nouveau député fut de conduire une délégation d'Alsaciens-Lorrains aux obsèques de Gambetta, le 6 janvier 1883. Grande fut l'irritation des Allemands, qui devaient faire une guerre acharnée à M. Antoine. L'évêque de Metz, Mgr Dupont des Loges, leur infligeait vers la même époque une autre mortification, en refusant, le 17 décembre 1882, la croix delà couronne de fer. Ce refus eut un grand retentissement en Alsace-Lorraine, en Allemagne et en France. Les catholiques messins avaient un organe, le Lorrain, fondé en 1883. M. Antoine ayant voulu publier un journal sous le titre Metz, l'autorité allemande ne lui accorda pas l'autorisation nécessaire. Très mécontent. Antoine écrivit à Manteuffel, le 10 août 1883, une lettre conçue en termes fort vifs. La riposte ne se fit pas attendre ; au mois de septembre, Antoine fut arrêté et incarcéré, sous l'inculpation de haute trahison. Toutefois, on ne tarda pas à le remettre en liberté, moyennant le versement d'une caution, et le procès finit d'ailleurs par être abandonné.

Le 28 août 1884, un décret fut rendu contre les optants et leurs familles. Deux mois plus tard, eurent lieu des élections générales. Les quatre députés protestataires sortants furent réélus le 28 octobre. A Metz Antoine avait eu un concurrent indigène, l'abbé Jacques, qui était, lui aussi, un protestataire. Le 17 juin1885, Manteuffel mourut aux eaux de Marienbad, où il faisait une cure. Bien que sa tentative de conciliation ait échoué, on doit lui savoir gré de l'avoir tentée. Ses successeurs, qui ne marcheront pas dans les mêmes voies que lui, le feront regretter de la population indigène.

C'en était fait désormais de la politique de conciliation. M. de Hofmann, nommé le 31 août Statthalter intérimaire, suspendit le Courrier de la Moselle, qui cessa de paraître. Le 29 octobre suivant, l'empereur donna la succession de Manteuffel au prince Clovis de Hohenlohe-Schillingsfürst, qui était ambassadeur d'Allemagne à Paris. Le nouveau Statthalter ne devait montrer aucune bienveillance aux Alsaciens-Lorrains, Il a prétendu dans ses Mémoires, pour se justifier, qu'il ne faisait qu'obéir aux instructions venues de Berlin. La population indigène n'avait cessé de diminuer à Melz, par suite de l'émigration ; comme beaucoup d'Allemands venaient se fixer dans la capitale de la Lorraine annexée, un jour vint où les immigrés furent plus nombreux que les vieux Messins. Aussi, lors des élections municipales qui eurent lieu en 1886, les Allemands obtinrent-ils la majorité des sièges. Quelque temps après, le 18 août, le vénérable évêque de Melz, Mgr Dupont des Loges, terminait sa longue existence, pleuré des Lorrains, à quelque confession qu'ils appartinssent. Son coadjuteur, Mgr Fleck, lui succéda.

Le Reichstag ayant refusé de voter, en janvier 1887, le septennat militaire, fut dissous immédiatement. En vue de nouvelles élections législatives, le Statthalter et les fonctionnaires allemands entreprirent une véritable campagne pour intimider la population : menaces, perquisitions, arrestations, ils mirent tout en œuvre. Le 3 février le Moniteur de la Moselle fut supprimé. Ces mesures n'eurent d'autre effet que d'exaspérer les indigènes. Si la mort de Gambetta avait un peu découragé les protestataires, ils avaient, depuis 1886, mis leur espoir dans le général Boulanger. Beaucoup voyaient en lui, à tort ou à raison, le « général Revanche », qui devait reprendre aux Allemands l'Alsace-Lorraine. Aussi, le 21 février 1887, les quatre députés protestataires lorrains furent-ils réélus à de fortes majorités. Toute l'Alsace vola comme la Lorraine ; bref, le Reichsland envoya 15 protestataires siéger au Reichstag. On peut penser quelle colère ces résultats provoquèrent chez les Allemands. Les mesures de représailles ne se firent pas attendre : saisie de journaux, dissolution de sociétés, expulsions et condamnations s'abattirent, dru comme grêle, sur les malheureux habitants de l'Alsace-Lorraine. Au mois de juin, le Reichstag vota une loi, qui permettait au Statthalter d'imposer aux communes du Reichsland des maires de carrière, qui naturellement furent choisis parmi les Allemands.

Au début de 1888, le prince de Hohenlohe décida que l'allemand serait la langue employée dans les pensionnais de jeunes filles. Cette année devait être marquée par des événements importants. Le 9 mars, le vieil empereur Guillaume mourut à l'âge de 91 ans. Son fils Frédéric III, dont le règne ne dura qu'un peu plus de trois mois, prit à l'égard de l'Alsace-Lorraine de nouvelles mesures vexatoires. Défense fut alors faite aux instituteurs et aux institutrices d'enseigner le français. Le 22 mai fut inauguré le régime des passeports ; les Français ne pouvaient séjourner en Alsace-Lorraine sans un passeport visé par l'ambassade allemande de Paris. Il fallait également un passeport pour traverser l'Alsace-Lorraine, même sans faire d'arrêts dans le pays. Guillaume II, qui succéda le 15 juin 1888 à son père, suivit la même politique à l'égard de l'Alsace-Lorraine. La visite qu'il fit à Metz, l'année même de son avènement, ne fut marquée par aucune mesure gracieuse. L'emploi du français fut, à partir du 1er janvier 1889, interdit pour la rédaction des actes officiels ou judiciaires et même pour les relations commerciales. La fuite en Belgique et la condamnation de Boulanger par la haute cour produisirent en Alsace-Lorraine une pénible impression et firent voir aux habitants que le personnage n'était pas tel qu'ils se l'étaient imaginé. La situation d'Antoine devenait de plus en plus difficile ; estimant qu'il ne pouvait rendre aucun service à ses compatriotes, il donna sa démission de député et vint se fixer en France. Les électeurs messins lui donnèrent pour successeur d'abord M. Lanique, qui donna presque aussitôt après sa démission, puis l'abbé Déliés. On peut dire que la démission d'Antoine marque dans l'histoire de la Lorraine annexée la fin de la période héroïque de la protestation.

 

Depuis 1871 la Lorraine et l'Alsace avaient, à maintes reprises, manifesté leur aversion pour l'Allemagne et leur désir de redevenir françaises. Mais qu'avait fait la France pour leur venir en aide ? Absolument rien. La guerre de revanche qu'espéraient les habitants du Reichsland s'éloignait toujours dans l'avenir. Après l'effondrement de Boulanger, il n'y avait plus rien à espérer de l'ancienne mère-patrie. Puisque la politique de la protestation n'avait valu aux annexés que des vexations de la part des Allemands, il fallait l'abandonner et chercher autre chose. Pendant quelques années les Lorrains, comme les Alsaciens, sembleront se résigner, s'accommoder de la situation qui leur est faite, en cherchant toutefois à l'améliorer, en s'efforçant d'obtenir de leurs maîtres le retrait des mesures de rigueur et du paragraphe de la dictature. Au cours de cette période, les députés lorrains continueront de ne jouer qu'un rôle des plus effacés.

La nouvelle orientation de la politique lorraine allait se manifester aux élections législatives du 21 février 1890. Des députés sortants seul l'abbé Délies se représenta ; les trois autres rentrèrent dans la vie privée. Chose curieuse, ce fut sur des ecclésiastiques que se porta le choix des Lorrains : l'abbé Neumann fut élu à Thionville, l'abbé Mangés à Sarreguemines et l'abbé Kûchly à Sarrebourg. Outre des immigrés patronnés par le gouvernement, les candidats indigènes eurent à combattre cette fois des socialistes. La chute de Bismarck, que Guillaume II avait disgracié en 1890, n'apporta tout d'abord aucun changement à la politique allemande vis-à-vis de l'Alsace Lorraine ; même, au mois de juillet 1891, de nouvelles mesures de rigueur frappèrent les Français, qui se virent refuser par l'autorité allemande des passeports, ou, s'ils étaient voyageurs de commerce, des patentes. Pourtant un revirement n'allait pas tarder à se produire. Le Ier octobre 1891, Guillaume II supprimait la formalité du passeport. Par contre, le 30 juin 1892, l'allemand fut imposé comme langue officielle à 74 communes, dont les habitants ne parlaient que le français. On inaugura, le 11 septembre 1892, sur l'esplanade de Metz, le monument de Guillaume Ier. Le Reichstag ayant été dissous le 6 mai 1893, de nouvelles élections eurent lieu le 15 juin. Des immigrés, appuyés par le gouvernement et des socialistes, se présentèrent en Lorraine contre les candidats indigènes ; ils subirent tous un échec. L'abbé Neumannet l'abbé Kûchly furent réélus, l'abbé Déliés et l'abbé Mangés furent remplacés, le premier par M. Haas, le second par l'abbé Colbus. Au mois de septembre, l'empereur Guillaume, venu en Alsace-Lorraine pour assister, aux grandes manœuvres, visita la ville de Metz, en compagnie du prince royal d'Italie, le futur Victor-Emmanuel III. L'emploi de l'allemand fut déclaré obligatoire, à partir du 1er janvier 1894, pour tous les actes de l'état-civil. Après la démission du général de Caprivi, le prince Clovis de Hohenlohe fut appelé, le 30 octobre 1894, à remplir les fonctions de chancelier. Il eut pour successeur en Alsace-Lorraine un de ses cousins, le prince de Hohenlohe-Langenburg, dont la politique ne devait pas sensiblement différer de celle de son prédécesseur.

En 1895, l'abbé Colbus et l'un de ses collègues alsaciens, M. Auer, présentèrent une proposition portant l'abrogation du paragraphe de la dictature. Le 27 février le Reichstag adopta la proposition ; elle fut un peu plus tard repoussée par le Bundesrath, ce qui provoqua, le 5 février 1896, une protestation de l'abbé Colbus.

En 1895, les Allemands célébrèrent en grande pompe le 25e anniversaire des victoires qu'ils avaient remportées en Lorraine au mois d'août 1870. Guillaume II, venu de nouveau à Metz le 16 octobre, entendit sur son passage crier. « Vive la France ». Le député de Metz, M. Haas, fut vivement attaqué par les journaux allemands, parce que son fils, qui faisait ses études en France, était candidat à Saint-Cyr. M. Haas donna sa démission et vint se fixera Nancy. Il fut remplacé, en 1896, comme député de Metz, par M. Pierson. Au mois de juin 1898 eurent lieu de nouvelles élections législatives. M. Pierson fut réélu à Melz, et l'abbé Kûchly à Sarrebourg ; les députés sortants des autres circonscriptions de la Lorraine ne se représentèrent pas ; l'abbé Neumann eut pour successeur à Thionville M. Mérot et l'abbé Colbus M. de Schmid à Sarreguemines.

C'est durant cette période que la législation allemande a été introduite dans le Reichsland. En 1892, c'est le code municipal ; puis vinrent le code pénal, le code commercial, le nouveau code civil allemand (1900). En 1898, les lois sur la presse furent applicables à l'Alsace-Lorraine ; elles consacraient le droit pour les indigènes de publier des journaux en langue française. De 1896 à 1901 les anciennes contributions directes françaises furent remplacées par des impôts qui frappaient les revenus de la propriété foncière, ceux de la propriété mobilière, les traitements et les salaires. Enfin les employés et les ouvriers du pays d'Empire bénéficièrent de la législation relative aux retraites et aux accidents de travail.

Cependant les députés de la Lorraine et de l'Alsace continuaient de réclamer 1 abrogation de l'article 10. Un moment vint où tomba l'opposition du gouvernement impérial et du Bundesrath. Le 18 juin 1902, le paragraphe de la dictature fut enfin aboli. En définitive, durant les douze années qui s'étaient écoulées depuis que les Lorrains avaient renoncé à la politique de la protestation, leur situation ne s'était guère améliorée. Si le régime des mesures de rigueur ne s'était pas accentué, s'il y avait eu quelques adoucissements, l'Alsace-Lorraine continuait d'être un pays d'Empire, et ses habitants des citoyens allemands de seconde classe. Le moment arrivait où Lorrains et Alsaciens allaient reprendre, mais en la modifiant, la politique autonomiste qui avait subi, une vingtaine d'années plus tôt, un échec lamentable.

 

Si l'Allemagne n'avait jusqu'alors rien fait pour se concilier les sympathies des Lorrains et des Alsaciens, la France d'autre part avait indisposé ces derniers, en ayant l'air de se désintéresser de leur sort. En outre l'affaire Dreyfus avait produit dans le Reichsland une impression pénible. La politique de tracasseries religieuses, d'espionnage et de délation du ministère Combes irrita les catholiques de la Lorraine et de l'Alsace, qui désapprouvèrent hautement le refus de la Chambre française d'examiner les demandes d'autorisation présentées par les congrégations (1903) et la loi établissant la séparation des Eglises et de l'Etal (1905). Aussi les annexés, mécontents de la France, dont ils n'attendaient plus rien, persuadés qu'ils n'avaient désormais à compter que sur eux-mêmes, allaient-ils chercher à obtenir une amélioration de leur situation politique, et revendiquer pour leur pays les droits dont jouissaient dans l'Empire les différents Etats allemands.

Si les gouvernants de l'Allemagne avaient eu tant soit peu de clairvoyance et de sens politique, ils auraient profilé des nouvelles dispositions des Alsaciens-Lorrains pour adopter à l'égard de ceux-ci une politique libérale et conciliante. Mais cette fois encore ils ne surent pas faire à temps les concessions nécessaires. Lorrains et Alsaciens n'obtiendront qu'en 1911 l'octroi des institutions qu'ils réclamaient depuis bien des années.

Jusqu'alors les indigènes s'étaient unis sans distinction d'opinions politiques ; le plus souvent ils avaient envoyé siéger au Reichstag des membres du clergé ou tout au moins des catholiques. Depuis 1902, et c'est là un fait important, il se forme parmi les indigènes des partis. Les électeurs suivaient en cela les tendances naturelles qui poussent les citoyens à se grouper suivant leurs aspirations. D'autre parties nombreux immigrés établis dans le Reichsland, pour la plupart catholiques ou socialistes, s'efforcent d'attirer à eux les Lorrains et les Alsaciens qui partagent leurs croyances ou leurs opinions. Nous devons dire qu'en Lorraine les électeurs indigènes se montrèrent au début assez réfractaires à ces tentatives faites pour les enrôler dans les mêmes partis que les Allemands. Ceux-ci pourtant devaient petit à petit obtenir quelques résultats. Ajoutons que, pour se concilier les sympathies des Lorrains, les immigrés, à quelque parti qu'ils appartinssent, revendiquaient pour le Reichsland une constitution avec autant d'ardeur que les indigènes eux-mêmes. Aux élections législatives du 26juin 1902, il n'y eut que des Lorrains nommés. Trois d'entre eux, MM. de Jaunez, Mérot et de Schmid, qui représentaient respectivement les circonscriptions de Metz, de Thionville et de Sarreguemines, étaient des catholiques. Le député de Sarrebourg, M. Labroise, était plutôt de tendances libérales. D'ailleurs, tous quatre constituaient ce que l'on appelait « le bloc lorrain ».

Rappelons que, le 7 janvier 1904, un député alsacien, l'abbé Delsor, qui venait faire une conférence à Lunéville, fui expulsé du territoire français, sur l'ordre de M. Humbert, préfet de Meurthe-et-Moselle. Inutile de dire que cette mesure irrita Lorrains et Alsaciens contre le ministère Combes el contre la France elle-même.

La campagne en vue d'obtenir une constitution pour l'Alsace-Lorraine commença en 1904. Preiss, député de Colmar, présenta au Reichstag une proposition conçue en ce sens.

Tous les ans, cette motion sera soumise au Parlement allemand tantôt par un député, tantôt par un autre, jusqu'à ce que le gouvernement se décide enfin à déposer un projet de constitution.

En 1903, une première fois et de nouveau en 1906, le bloc lorrain, où cependant les catholiques étaient en majorité, refusa de s'affilier au parti allemand du centre. Il obtint, au cours de cette dernière année, d'importants succès aux élections cantonales et à celles du Landesausschuss.

La dissolution du Reichstag (13 décembre 1906) rendit nécessaires de nouvelles élections, qui eurent lieu le 21 janvier 1907 ; la lutte fut très vive entre candidats du bloc lorrain, du centre et du parti socialiste. Au premier tour deux députés du bloc furent élus, M. de Wendel à Thionville et M. Labroise à Sarrebourg, ainsi qu'un candidat du centre, M. Hœn à Sarreguemines. A Metz, ce fut un libéral, M. Grégoire, né dans la province rhénane, mais d'origine lorraine, qui l'emporta au second tour sur un candidat du centre, M. Forêt. Au mois de juin fut promulguée une loi d'Empire, qui facilitait aux Lorrains et aux Alsaciens l'exercice des droits de réunion et d'association.

En juillet un congrès eucharistique se tint à Melz, sous la présidence du cardinal-légat Vanutelli. Parmi les prélats qui assistaient à ce congrès nous pouvons citer Mgr Foucault, évêque de Saint-Dié. Les catholiques allemands tinrent à Strasbourg, du 6 au 11 août, leur congrès annuel, auquel prirent part, mais en petit nombre, des Lorrains et des Alsaciens.

En 1907, le prince de Hohenlohe-Langenburg abandonna ses fonctions de Statthalter, que Guillaume II confia au comte de Wedel. Le 23 novembre suivant, l'empereur rendit une ordonnance, qui accroissait les pouvoirs du Statthalter. Désormais c'était à celui-ci qu'il appartiendrait de nommer et de révoquer les secrétaires d'Etat. Dans le courant del'années.1908, le Reichstag délibéra sur un projet de loi, qui rendait obligatoire l'emploi de la langue allemande dans toute l'Alsace-Lorraine. Grégoire, député de Metz, prononça au cours des débats un discours, où il ne tint pas suffisamment compte des besoins ni des aspirations des Lorrains de langue française. On inaugura en grande pompe, le 4 octobre 1908, le monument que la société du Souvenir français avait fait élever à Noisseville, pour commémorer le combat qui s'était livré, près de ce village, le 31 août 1870.

La nécessité d'enseigner aux élèves des écoles d'Alsace-Lorraine la langue française était comprise de presque tous les membres du Landesausschuss. Celte question fut l'objet de motions présentées, l'une en 1908 par M. Kübler, l'autre en 1909 par M. Bach. La commission nommée par l'assemblée pour examiner ces propositions émit des conclusions favorables, le 6 juillet 1909, mais le Landesausschuss n'avait pas le pouvoir d'obliger le gouvernement à s'incliner devant son vote. En 1909 ce fut M. de Wendel qui présenta au Reichstag la motion réclamant une constitution pour l'Alsace-Lorraine. Au mois de décembre 1909, Mgr Benzler, évêque de Melz, et son collègue de Strasbourg invitèrent les instituteurs catholiques de la Lorraine et de l'Alsace à ne pas adhérer au deutscher Lehrerverein, dont ils jugeaient les tendances hostiles au catholicisme. En janvier 1910, M. de Wedel adressa aux deux évêques une lettre où il leur reprochait d'avoir empiété sur un domaine qui n'était pas de leur ressort. Les prélats ripostèrent en soutenant qu'ils n'avaient pas outrepassé leurs droits. Cependant bon nombre de catholiques de la Lorraine et de l'Alsace avaient fini par constituer un parti du centre alsacien-lorrain, qui tint à Strasbourg, le 23 octobre 1910, un premier congrès, auquel assistèrent quelques Lorrains, en particulier l'abbé Hackspill, curé de Saulny.

Au début de 1911, le gouvernement allemand se décida enfin à présenter au Reichstag un projet de constitution pour l'Alsace-Lorraine. La commission nommée pour examiner le projet comprenait six députés alsaciens et le député de Metz, M. Grégoire. Un Alsacien, M. Vonderscheer, remplit les fonctions de rapporteur. Les débats furent très vifs, d'abord à la commission, puis au Reichstag. Mal soutenus par le centre et par les socialistes, les représentants de l'Alsace-Lorraine n'obtinrent pas une constitution aussi libérale qu'ils l'auraient désirée. Le Reichstag adopta, le 26 mai 1911, la constitution de l'Alsase-Lorraine, qui fut promulguée le 31. Tandis que M. Labroise votait contre le projet, M. Grégoire se prononçait pour lui et M. Hœn s'abstenait ; M. de Wendel, absent, ne prit pas part au scrutin. La nouvelle constitution maintenait le Statthalter, qui continuait d'être nommé par l'empereur, et qui conservait les prérogatives dont il était auparavant investi. L'Alsace-Lorraine devait avoir au Bundesrath trois représentants désignés par le Statthalter. Les pouvoirs législatifs étaient confiés à un Landtag, composé de deux Chambres ; la Chambre baule comprenait, en nombre égal, des membres nommés par l'empereur et des membres élus soit pas les conseils municipaux des grandes villes, soit par d'autres corps. La Chambre basse se composait de 60 membres, élus au scrutin uninominal parle suffrage universel. Il y a lieu de remarquer que la constitution de 1911 n'élevait pas l'Alsace-Lorraine au rang d'Etat confédéré et qu'elle n'accordait pas au Landtag le droit de renverser les ministres, ni celui de modifier les institutions du pays. Elle fut jugée insuffisante parles annexés, dont elle ne satisfaisait ni les aspirations, ni les intérêts légitimes.

 

Aussitôt la nouvelle constitution volée, les partis s'organisèrent dans le Reichsland en vue des élections à la Chambre, basse, qui avaient été fixées au mois d'octobre. Le 3 juin, quelques hommes politiques alsaciens, appartenant à différents partis, constituèrent l'Union nationale, qui devait grouper les électeurs indigènes ; mais ce nouveau parti allait se heurter à bien des résistances. Beaucoup de catholiques, de libéraux et la presque totalité des socialistes refusèrent d'entrer dans l'Union nationale. Une des personnalités politiques les plus marquantes de l'Alsace, M. Blumenthal, qui était venu faire à Metz une conférence pour gagner des adhérents à l'Union, ne réussit pas à convaincre les Lorrains. Ceux-ci et les immigrés établis dans le pays formaient 4 partis, le bloc lorrain, le centre, les libéraux et les socialistes. Dans plusieurs circonscriptions le bloc lorrain conclut des alliances, soit avec le centre, soit avec le parti libéral. Le premier tour de scrutin eut lieu le 22 octobre et le second le 29. Le bloc lorrain triompha dans dix circonscriptions de la Lorraine française ou delà partie occidentale de la Lorraine allemande ; sept candidats du centre furent élus dans la partie orientale de la Lorraine allemande ; les circonscriptions de Metz nommèrent trois libéraux. En Alsace l'Union nationale, bien loin de remporter les succès qu'elle espérait, eut le désagrément de voir échouer quelques-uns de ses chefs. Le Parlement d'Alsace-Lorraine tint sa première séance le 6 décembre 1911.

Bientôt après, la Lorraine et l'Alsace allaient connaître de nouveau les agitations d'une période électorale. Cette fois il s'agissait des élections au Reichstag', qui eurent lieu le 12 et le 22 janvier 1912. Les partis qui venaient de se combattre au mois d'octobre se retrouvèrent en présence trois mois plus tard. Pour une raison ou pour une autre, aucun des députés sortants de la Lorraine ne sollicita le renouvellement de son mandat. Au premier tour Sarreguemines élut un candidat du centre, M. Schatz et Sarrebourg M. Lévêque, du bloc lorrain ; au second tour M. Windeck, du bloc lorrain, fut élu à Thionville, tandis que Metz nommait un socialiste, M. Weill ; pour la première fois la Lorraine envoyait un socialiste siéger au Reichstag.

La société du Souvenir alsacien-lorrain, filiale ou transformation du Souvenir français, portait ombrage aux autorités allemandes. Le 23 janvier 1913, le Statthalter signa un décret qui prononçait la dissolution de cette société ; mesure impolitique, qui montrait que l'Allemagne ne désarmait pas. En 1907, nous l'avons dit, les catholiques allemands avaient tenu à Strasbourg leur congrès annuel ; en 1913, ce fut à Metz qu'ils se réunirent du 17 au 21 août. A cette occasion des érudits, indigènes ou immigrés, firent paraître, sous le titre Lothringen und seine Hauptstadt, un volume bien imprimé, bien illustré, qui donnait des renseignements abondants sur le passé et sur le présent de la Lorraine annexée.

Au mois de décembre de la même année, l'Alsace-Lorraine fut très vivement émue par l'affaire dite de Saverne (2 décembre), qui montrait le sans-gêne des officiers allemands, leur brutalité, l'impuissance des autorités civiles à l'égard de l'élément militaire. Pourtant le g9e régiment d'infanterie fut envoyé de Saverne, où il tenait garnison, à Bitche, pour donner une apparence de satisfaction à l'opinion publique.

Au cours de l'année 1914 l'Alsace-Lorraine reçut un nouveau Statthalter en la personne de M. de Dallwitz, à qui Guillaume II attribua, le 17 avril, la succession de M. de Wedel.

 

En définitive, l'Allemagne avait fait faillite dans le Reichsland ; si elle avait pu, en ce qui concerne les conditions matérielles de la vie, assurer aux Alsaciens-Lorrains une situation supportable, elle s'était montrée par contre incapable de gagner leurs cœurs, de les amener à voir en elle une patrie. Ne comprenant pas que sa civilisation était inférieure à celle des annexés, elle avait eu la prétention extravagante de l'imposer à ceux-ci, et elle avait recouru, pour triompher delà résistance des indigènes, à toutes sortes de tracasseries, de vexations et même de procédés brutaux. D'autre part, ce n'était que tardivement, et de façon tout à fait insuffisante, qu'elle avait donné satisfaction aux aspirations autonomistes de la population alsacienne-lorraine.

On commettrait une grande erreur, si l'on s'imaginait qu'il y avait en 1914 unanimité de vues chez les habitants de la Lorraine annexée. Les sentiments de ces derniers variaient avec leur condition sociale, leur éducation, leur langue, leurs croyances religieuses et leurs opinions politiques. Nous croyons pouvoir affirmer que très peu de Lorrains s'étaient franchement ralliés à l'Allemagne. Le nombre des protestataires irréductibles avait beaucoup diminué. La plupart des habitants, désespérant de redevenir Français, se résignaient à la situation qui leur était faite. D'ailleurs, en Lorraine comme en Alsace, il y avait des gens qui, tout en restant hostiles à l'Allemagne, n'éprouvaient que peu de sympathies pour la France, à laquelle ils reprochaient sa politique antireligieuse. Que serait-il advenu de la Lorraine annexée et de quelle façon auraient évolué les sentiments de ses habitants, si la paix s'était prolongée durant bien des années encore ? C'est ce que, pour notre part, nous ne chercherons pas à déterminer en échafaudant des hypothèses plus ou moins hasardeuses.

 

 

 



[1] Nous ne croyons pas — et nous le regrettons — qu'aucun député de la Lorraine ait rappelé ces faits à la tribune du Reichstag.