HISTOIRE DE LORRAINE

TOME TROISIÈME. — DE 1789 À 1919

CINQUIÈME PARTIE

LIVRE UNIQUE. — LE RECUL DE LA FRANCE (1812-1914)

 

CHAPITRE IV. — LA GUERRE DE 1870 EN LORRAINE ET LE TRAITÉ DE FRANCFORT.

 

 

Causes et préliminaires de la guerre. — Forces des belligérants. — Les opérations militaires en Lorraine. — L'organisation du territoire occupé. — Le traité de Francfort. — Les conséquences de la guerre.

 

Après avoir joui pendant 55 ans des douceurs de la paix, la Lorraine va de nouveau connaître les malheurs de la guerre, de l'invasion et de l'occupation étrangère, puis, quand la France devra subir les conditions de l'Allemagne victorieuse, celle-ci exigera la cession de presque toute l'Alsace et d'environ un tiers de la Lorraine. Ainsi, pour la troisième fois, le régime impérial aura pour notre pays des conséquences désastreuses.

Napoléon III, qui n'avait su intervenir ni en 1864, ni en 1866, essaya en 1867 de se faire céder par le roi de Hollande le grand-duché de Luxembourg, mais l'opposition de la Prusse l'empêcha de réaliser ce projet. L'antagonisme de la France et de la Prusse devenait de plus en plus marqué. Tous les gens perspicaces prévoyaient que cette tension se terminerait par une guerre, que des personnages officiels désiraient en France comme en Prusse.

Dans ces conditions, il devait suffire d'incidents de peu d'importance pour mettre le feu aux poudres. Ce fut la candidature au trône d'Espagne du prince Léopold de Hohenzollern, cousin éloigné du roi de Prusse Guillaume Ier, qui fut la cause occasionnelle de la lutte. Nous n'avons pas à raconter les événements qui se déroulèrent en juillet 1870, le retrait de la candidature Hohenzollern, sur la protestation de la France, l'insistance maladroite du gouvernement impérial auprès du roi de Prusse, l'entrevue de Guillaume Ier et de Benedetti, la falsification de la dépêche d'Ems par Bismarck, la demande de crédits au corps législatif par É. Ollivier, le rejet delà proposition Jules Favre (15 juillet). Enfin, le 19 juillet, la France déclara la guerre à la Prusse.

 

On a peine à comprendre que le gouvernement impérial ait lancé la France dans cette aventure. Nous n'avions pas d'alliés, et notre armée laissait à désirer sous le double rapport du nombre et de l'organisation. Si l'infanterie avait dans le fusil Chassepot une bonne arme, très supérieure au fusil à aiguille prussien, la cavalerie était mal préparée à jouer le rôle d'éclaireurs, et l'artillerie n'avait encore que des canons de bronze, se chargeant par la gueule. L'armée comptait beaucoup d'officiers et de soldats aguerris, mais les maréchaux et les généraux appelés à les commander étaient pour la plupart insuffisants ou incapables.

La Prusse pouvait compter sur tous les Etats allemands et au dehors sur la neutralité bienveillante de la Russie, dont le tsar. Alexandre II, était le neveu de Guillaume 1er. Son armée était plus nombreuse que celle delà France ; sa cavalerie avait été exercée, en temps de paix, à faire des reconnaissances ; l'artillerie était pourvue de canons d'acier se chargeant par la culasse. Les généraux allemands étaient instruits, audacieux, toujours prêts à s'entr'aider. A la tête du grand état-major prussien se trouvait le feld-maréchal de Mollke, qui possédait quelques-unes des qualités d'un bon stratégiste.

Au lieu des trois armées que prévoyait son prédécesseur, le maréchal Niel, Le Bœuf n'en constitua qu'une seule, dont il était le chef d'état-major. Napoléon III se réservait le commandement suprême, qu'il était incapable d'exercer. Les commandants de corps d'armée, livrés à eux-mêmes, ne sauront pas ou ne voudront pas concerter leurs efforts.

Les troupes allemandes étaient groupées en trois armées : l'une, commandée par le prince royal de Prusse, devait attaquer l'Alsace, et les deux autres, qui avaient respectivement pour chefs le prince Frédéric-Charles de Prusse et le général Steinmelz, étaient chargées d'envahir la Lorraine.

 

Les Français chassèrent de Sarrebrück, le 2 août, quelques détachements prussiens. Mais on s'en tint à ce petit succès. Si la lutte sérieuse commençait en Alsace dès le 4 août, en Lorraine ce fut seulement le 6 que le général Steinmelz attaqua Frossard à Forbach, ou plutôt à Spickeren. Frossard, que ne soutinrent ni Bazaine ni de Failly, dut battre en retraite. Le même jour Mac-Mahon, vaincu à Frœschwiller par le prince royal de Prusse, abandonnait l'Alsace ; il n'essayait pas de défendre la ligne des Vosges et il ne songeait même pas à détruire les tunnels entre Sarrebourg et Saverne. Le plan du maréchal Le Bœuf n'avait donné que des résultats déplorables. L'empereur renonça au commandement de l'armée et Le Bœuf se démit de ses fonctions de chef d'état-major général. Le 12 août Napoléon III nomma Bazaine commandant des corps d'armée campés en Lorraine. Ce maréchal, sur lequel on fondait de grandes espérances, était un incapable, doublé d'un ambitieux et d'un intrigant. L'empereur lui avait donné l'ordre de se retirer vers la Champagne, où il devait rejoindre Mac-Mahon, qui formait au camp de Châlons une nouvelle armée. Mais Bazaine était bien résolu à ne pas s'éloigner de Metz.

Pourtant il commença, d'ailleurs lentement, sa retraite. Le i4 août, son arrière-garde fut attaquée, entre Boulay et Metz, par l'avant-garde de Steinmetz ; ce fut la bataille indécise de Borny. Le 16, la plus grande partie de nos troupes se trouvait sur la rive gauche de la Moselle. Napoléon III quilla l'armée le matin de ce jour, en renouvelant à Bazaine l'ordre de continuer sa marche vers la Champagne. Mais Frédéric-Charles était arrivé, en faisant un détour, aux environs de Pont-à-Mousson. Une partie de son armée franchit la Moselle et hâta sa marche vers le nord, dans l'espoir d'arrêter la retraite de Bazaine. Une nouvelle bataille s'engagea, dite de Gravelotte, de Rezonville ou de Mars-la-Tour. L'armée française fit un à-gauche et accepta la lutte. Bazaine, qui disposai ! de forces très sensiblement supérieures à celles des Allemands, aurait pu les écraser. Mais il ne sut tirer aucun parti de ses avantages, et le champ de bataille finit par rester à l'ennemi. Tandis que, le 17, Bazaine restait immobile, l'armée de Frédéric-Charles s'avançait rapidement vers le nord, pour s'interposer entre nos troupes et la Meuse. Le 18 la lutte recommença ; c'est la bataille de Saint-Privat ou des lignes d'Amanvillers. Bazaine ne parut pas, ne renforça pas les troupes de première ligne qui, sous la supériorité numérique des Allemands, durent se replier, non sans avoir causé à l'ennemi des pertes cruelles. Bazaine répartit ensuite son armée autour de Metz ; elle y restera campée jusqu'à la capitulation.

Mac-Mahon s'était dirigé vers Metz pour tendre la main à Bazaine, mais, attaqué par les Allemands au moment où il allait franchir la Meuse, il dut, après qu'un de ses corps eût été battu à Beaumont le 30 août, se replier sur Sedan, où, après une bataille de deux jours (1er et 2 septembre), son armée dut capituler.

Au début d'octobre, la partie orientale du département des Vosges fut le théâtre de quelques opérations militaires. Le gouvernement de la Défense Nationale avait constitué l'armée des Vosges, formée de régiments de marche, de gardes mobiles, de corps francs et de francs-tireurs. Le commandement avait été confié au général Cambriels, qui avait sous ses ordres le général Dupré et le colonel Bourras. Cambriels arriva dans la haute vallée de la Meurthe en même temps qu'un des corps de l'armée de Werder, commandé par le général Degenfeld. Les combats de Nompatelize et de la Bourgonce, livrés le 6 octobre par Dupré à Degenfeld, tournèrent à l'avantage de l'ennemi. Le 11 octobre, Bourras livra un nouveau combat près de Brouvelieures à von Bayer. Le 13 Cambriels ordonna la retraite, et ses troupes allèrent se reformer en Franche-Comté. Le 9 octobre, les Allemands avaient attaqué et pris Rambervillers, que la garde mobile el les habitants défendirent vaillamment. Le 12 la ville d'Épinal fut à son tour occupée par l'ennemi. Toutefois, des corps de partisans se maintinrent au camp delà Délivrance, dans la forêt de la Reine, d'où les Allemands ne réussirent pas à les déloger.

La plupart des places fortes de la Lorraine se trouvaient dans de médiocres conditions pour soutenir un siège ; leurs fortifications étaient en mauvais état, leur artillerie insuffisante, comme nombre et comme portée, leurs garnisons trop peu nombreuses et formées en partie de mobiles sans instruction militaire. Il n'y avait que Metz qui possédât quelques forts détachés. Deux de ces places, Metz et Toul, avaient une importance particulière : la première immobilisait d'armée de Frédéric-Charles, la seconde commandait la voie ferrée de Strasbourg à Paris.

Nous avons déjà dit que Bazaine était décidé à ne pas s'éloigner de Metz ; les sorties qu'il exécuta le 26 août, puis le 3i du même mois et le Ier septembre, auraient pu donner des résultats, si Bazaine les avait conduites avec vigueur, mais, après un premier succès, il commanda chaque fois à ses troupes de venir reprendre leurs anciennes positions. Après la capitulation de Sedan, le maréchal se crut appelé à un grand rôle. Supposant que la guerre ne tarderait pas à finir, il se disait qu'à la tête de son armée il serait en mesure de dicter des lois à la France, de lui imposer comme souverain le prince impérial, sous le nom duquel il gouvernerait en qualité de régent. Son ambition l'entraîna dans des intrigues où nous ne pouvons le suivre, et que les Allemands parurent favoriser. Mais bien que l'armée et la population de Metz eussent été rationnées depuis le 15 septembre, les provisions commençaient à s'épuiser. Une dernière sortie, tentée le 7 octobre (combat de Ladonchamps), ne produisit pas plus de résultats que les précédentes. Finalement Bazaine dut signer, le 27 octobre, une capitulation honteuse aux termes de laquelle il livrait aux Allemands ses troupes, ses drapeaux, ses canons, ses fusils, ses munitions et la place de Metz.

L'armée de Frédéric-Charles pouvait maintenant quitter Metz pour se porter au secours des Bavarois de von der Thann, que le général d'Aurelles de Paladine avait battus, le 9 octobre, à Coulmiers.

Toul avait contre elle sa situation en plaine, au pied du mont Saint-Michel, qui n'était pas fortifié. La garnison était peu nombreuse et l'artillerie de la place tout à fait insuffisante. Une première attaque allemande fut repoussée le 16 août. La ville fut bombardée le 23 août, le 10 septembre et une dernière fois le 18 septembre avec de grosses pièces, que l'assiégeant avait installées sur le Saint-Michel. Hors d'état de résister plus longtemps, Toul capitula le 23 septembre. La voie ferrée de Strasbourg à Paris se trouvait libre les Allemands purent l'utiliser pour transporter sous les murs de la capitale leur grosse artillerie de siège. De bonne heure on conçut, au camp de la Délivrance, le projet d'interrompre celle ligne de communication, en faisant sauter le pont de Fontenoy-sur-Moselle, à quelques kilomètres de Toul. Malheureusement les corps francs de la Délivrance ne reçurent que tardivement de la place de Langres la poudre nécessaire à l'opération, et ce fut seulement quelques jours avant la signature de l'armistice, dans la nuit du 21 au 22 janvier 1871, que les francs-tireurs firent sauter le pont de Fontenoy. A ce moment, l'opération ne présentait plus aucun intérêt ; elle n'eut d'autre résultat que d'entraîner la destruction du village de Fontenoy et l'imposition d'une amende de 10.000.000 de francs à la Lorraine.

Verdun, comme Toul, se trouvait dans une situation défavorable, sans aucun fort détaché sur les hauteurs qui dominent la place ; mais elle avait une assez forte garnison, formée en partie d'hommes qui avaient échappé au désastre de Sedan. Le général Guérin de Waldersbach, d'origine lorraine, qui commandait à Verdun, était un homme actif el énergique, qui se défendit vaillamment. Le 24 août, il repoussa une première attaque, dirigée contre Verdun par le prince royal de Saxe. Lorsque la ville eut été investie, le gouverneur fit exécuter plusieurs sorties heureuses ; enfin, du 13 au 15 octobre, les Allemands bombardèrent la place avec de grosses pièces, qu'ils avaient installées sur les hauteurs voisines. Ce fut seulement le 8 novembre que cessa la résistance. Guérin de Waldersbach obtint une capitulation très honorable.

D'autres places fortes delà Lorraine ne se rendirent que plus tard ; il est vrai que le siège de ces villes ne fut poussé que mollement par les Allemands. Thionville, investi le 20 novembre, bombardé du 22 au 24, capitula le 24. Le commandant Taillant, gouverneur de Phalsbourg, ne se rendit que le 12 décembre, après avoir détruit tout son matériel. Montmédy capitula lei4 décembre, après deux jours de bombardement ; une partie de sa garnison réussit à gagner la Belgique. Longwy prolongea sa résistance jusqu'au 23 janvier 1871. Ce fut la place de Bitche qui résista le plus longtemps, grâce à la forte situation de la citadelle qui domine la ville. Les Allemands se contentèrent de placer près de Bitche un corps d'observation. Le commandant Tessier ne rendit la place que le 12 mars 1871, après la signature des préliminaires de la paix.

 

Au-dessus des départements, qu'ils conservèrent, les Allemands créèrent, le i4 août, deux gouvernements généraux, celui de l’Alsace et celui de la Lorraine Huit jours après, le roi Guillaume fixait l'étendue du premier de ces gouvernements généraux ; il devait comprendre le Haut et le Bas-Rhin, les arrondissements de Sarreguemines, de Metz et de Thionville dans la Moselle, ceux de Château-Salins et de Sarrebourg dans la Meurthe. Les territoires du gouvernement général de l'Alsace étaient soustraits à la souveraineté de Napoléon III. Le 30 août, le gouverneur général militaire de l'Alsace, comte de Bismarck-Bohlen, adressa aux habitants une proclamation. Quant au gouvernement général de la Lorraine, les Allemands y englobèrent l'arrondissement de Briey, qui fut rattaché à la Meuse, les arrondissements meurthois de Nancy, de Lunéville et de Toul, les départements de la Meuse et des Vosges, auxquels s'ajoutèrent le 4 novembre la Haute-Marne et la Haute-Saône. Le général von Bonin, nommé gouverneur général militaire de la Lorraine, adressa, le 29 août, une proclamation aux habitants du territoire placé sous son autorité. Von Bonin était assisté d'un commissaire civil, le marquis de Villers, qui appartenait à une famille d'origine lorraine. Bonin et Villers résidaient à Nancy. Dans chacun des départements les Allemands installèrent un préfet ; ce fut à Nancy le comte Renard, à Bar-le-Duc M. Bethmann-Hollweg. A Epinal M. Bitter. Les sous-préfets furent supprimés le 26 novembre. Par contre, les Allemands maintinrent les anciennes municipalités. Ils avaient demandé aux fonctionnaires français qui étaient restés dans les territoires occupés de continuer ou de reprendre leur service. Les magistrats, les agents des finances et les professeurs des facultés refusèrent d'obtempérer à cette invitation. Par contre les lycées, les collèges, ainsi que les écoles primaires rouvrirent au mois d'octobre. Un fonctionnaire allemand, M. von Etzel, fut chargé de diriger l'exploitation des forêts lorraines, pour lesquelles il se montra impitoyable.

Les Allemands avaient soumis au régime de l'état de siège les départements qu'ils occupaient. Ordre fut donné aux habitants de ne pas garder d'armes chez eux ; les gens qui en possédaient durent les déposer à la mairie de la localité où ils résidaient. Au mois de novembre, défense fut faite aux jeunes gens en âge de servir de s'enrôler dans les corps que constituait le gouvernement de la Défense Nationale II était de même interdit de donner l'hospitalité aux francs-tireurs, de commettre aucun acte d'hostilité à l'égard des Allemands, de recevoir des journaux français ; toutes les feuilles locales cessèrent leur publication ; celles de Nancy disparurent le 22 août. D'autre part, les habitants étaient tenus de loger, de nourrir officiers, sous-officiers et soldats allemands, de payer, outre un impôt direct, qui remplaçait les contributions françaises, des taxes extraordinaires, de faire droit aux réquisitions de vivres, de fourrages, de voitures et de chevaux, de chaussures, de couvertures, etc., etc. Les habitants ne devaient ' pas se déplacer sans être munis d'un sauf-conduit en règle. Les infractions aux prescriptions qu'avait ordonnées l'autorité allemande entraînaient, bien entendu, des châtiments variés. C'étaient d'abord des amendes infligées, sous un prétexte ou sous un autre, tantôt à des particuliers, tantôt à des collectivités. La Lorraine fut frappée d'une amende de 10 millions de francs, en punition de la destruction du pont de Fontenoy ; Flavigny et Vézelise eurent à payer une forte amende, parce que des gendarmes allemands avaient été tués ou faits prisonniers dans ces deux localités par des francs-tireurs Une amende fut également infligée à Remiremont, parce que des francs-tireurs avaient arrêté des Allemands dans cette ville. Des coups de feu tirés, on ne savait d'ailleurs par qui, des pierres jetées sur un train où se trouvaient des Allemands, des fils télégraphiques coupés sur le territoire de Nancy, valurent à cette ville des amendes plus ou moins fortes[1]. Les Allemands recouraient encore à d'autres pénalités. Ainsi les maires de Flavigny, de Vézelise et de Remiremont furent incarcérés pour les faits dont nous venons de parler. Des particuliers, coupables d'avoir frappé des Allemands, furent également condamnés à la prison. En vue de prévenir les attaques des trains par des francs-tireurs, les Allemands firent monter sur les locomotives des convois des bourgeois notables, à côté du chauffeur et du mécanicien ; ces otages devaient être les premières victimes des coups de feu tirés par les francs-tireurs. Enfin, après la destruction du pont de Fontenoy, les Allemands détruisirent par l'incendie le village, bien que les habitants eussent été absolument étrangers à l'opération, qu'avaient accomplie les seuls francs-tireurs. On doit reconnaître qu'il y eut peu d'actes individuels de violence commis par des soldats allemands sur des habitants de la région lorraine. Dans les villes les généraux et les officiers maintinrent la discipline parmi leurs troupes.

La population se montra en général réservée ou hostile à l'égard des Allemands En plus d'une circonstance, les sentiments des habitants se firent jour ; des rixes éclatèrent entre gens du pays et soldats allemands. La nervosité des habitants était d'ailleurs très grande, surtout dans les villes ; on accueillait toujours avec empressement, lorsqu'elles étaient bonnes, les nouvelles, même les plus invraisemblables. Jusqu'à ce que Bazaine eut capitulé, on vécut avec l'espoir qu'il allait attaquer et culbuter les troupes de Frédéric-Charles. En janvier 1871, ce fut sur Bourbaki que la population fonda les plus grandes espérances ; on voyait l'ennemi battu et rejeté dans son pays. Au contraire, quand les Allemands annonçaient, au moyen d'affiches, les succès qu'ils avaient remportés, on restait déliant et sceptique.

Les habitants des villes s'occupèrent avec sollicitude des blessés français, dont beaucoup furent recueillis dans des maisons particulières. Quand des convois de prisonniers passaient dans les villes, on leur donnait des vêtements, du linge et des provisions.

Les municipalités, qui constituaient les seules autorités régulières françaises, se trouvaient vis-à-vis des Allemands dans une situation extrêmement difficile. En butte aux exigences et aux menaces des vainqueurs, elles s'efforcèrent de résister aux demandes qui leur paraissaient exorbitantes et de sauvegarder les intérêts matériels et moraux de leurs concitoyens. Mais, trop souvent, elles se heurtaient au mauvais vouloir des autorités allemandes et ne pouvaient que constater leur impuissance.

 

Les Allemands victorieux voulaient obliger la France à leur abandonner plusieurs départements alsaciens et lorrains et à leur payer une forte indemnité de guerre. Pour justifier l'annexion de ces territoires français à l'Allemagne, les vainqueurs invoquaient des raisons militaires, historiques, ethnographiques et linguistiques. Ils voulaient, en occupant Metz et Strasbourg, mettre l'empire allemand, créé[2] le 18 janvier 1871, à l'abri de toute nouvelle attaque de la part de la France. Historiquement, prétendaient-ils, l'Alsace et la Lorraine avaient été autrefois rattachées à l'Allemagne, et c'était sans aucun droit que la France s'en était emparée. Enfin ils affirmaient que les populations de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine étaient allemandes de race et de langue. Déjà en 1792 en 1814, en 1815, en 184o, en 1848, des savants, des publicistes, des hommes politiques, des généraux, avaient revendiqué pour l'Allemagne l'Alsace et la Lorraine. Les universitaires, au cours du six 6 siècle, n'avaient cessé de défendre et de répandre ces idées ; les érudits qui publiaient les Monumenta Germaniæ historica eurent soin d'y insérer les chroniques et les annales de l'Alsace et de la Lorraine. On a quelquefois prétendu que, si la France avait, après la capitulation de Sedan, conclu la paix avec l'Allemagne, celle-ci n'aurait pas exigé la partie de la Lorraine qu'elle s'annexera un peu plus tard. C'est là une assertion inexacte. La création du gouvernement général de l'Alsace, dont le roi de Prusse fixa les limites, comme nous l'avons vu, le 21 août 1870, indiquait très nettement quelles étaient, dès ce moment, les intentions bien arrêtées des Allemands eu matière d'annexions territoriales. La carte au liséré vert nous fournit une nouvelle preuve que les vainqueurs voulaient, avant Sedan, prendre une partie de la Lorraine.

L'armistice du 28 janvier 1871 ne contenait aucune disposition relative aux conditions de la paix future. Toutefois, on avait en France, et particulièrement dans l'Est, la certitude que l'Allemagne revendiquerait certains territoires ; même les plus pessimistes exprimaient la crainte que l'ennemi réclamerait toute la Lorraine. Ces appréhensions influèrent sur les votes des citoyens du Haut et du Bas-Rhin, de la Meurthe et de la Moselle, qui, le 8 février 1871[3], n'envoyèrent à l'assemblée nationale que des républicains, et parmi eux Gambetta, l'homme de la guerre à outrance. Unanimement les électeurs de ces départements repoussaient l'idée d'une annexion à l'Allemagne.

Le 17 février, M. Keller, député du Haut-Rhin, lut à la tribune de l'assemblée une déclaration rédigée par Gambetta et signée de 36 députés alsaciens et lorrains. Il y était affirmé que les habitants de l'Alsace et de la Lorraine ne voulaient pas être annexés à l'Allemagne, que la France n'avait pas le droit de disposer d'eux et que l'Europe ne pouvait permettre un pareil attentat au droit des gens. A cette déclaration était jointe une proposition de loi, par laquelle l'assemblée invitait ceux qui seraient chargés de négocier la paix avec les Allemands à repousser toute cession de territoire français. Les députés écoutèrent avec une profonde émotion la déclaration qu'avait lue M. Keller, mais la majorité d'entre eux refusa de prendre en considération la proposition qui l'accompagnait. La voter, en effet, c'était lier les mains des plénipotentiaires français et rendre inévitable la continuation de la guerre. Or le pays voulait la paix.

Thiers et Jules Favre se rendirent de Bordeaux à Versailles, pour discuter avec M. de Bismarck les préliminaires de la paix. Au début, M. de Bismarck réclamait l'Alsace entière, cinq arrondissements de la Lorraine, c'est-à-dire tous les territoires qui formaient le gouvernement général de l'Alsace, et de plus, les deux cantons de Saales et de Schirmeck, qui, bien que rattachés au département des Vosges, faisaient plutôt partie de l'Alsace.

Les deux représentants de la France protestèrent énergiquement contre les exigences du vainqueur, qu'ils jugeaient exorbitantes, Thiers finit par obtenir que la France conserverait Belfort, moyennant des compensations données en Lorraine à l'Allemagne. Les préliminaires de paix furent enfin signés à Versailles le 26 février. La nouvelle des cessions territoriales que la France était condamnée à faire excita la plus vive émotion dans l'assemblée et surtout parmi les représentants des départements sacrifiés. Les députés alsaciens et lorrains élevèrent une nouvelle et énergique protestation contre l'abandon de leur pays au vainqueur. Plusieurs députés prirent la parole pour demander à l'assemblée de repousser les préliminaires ; citons en particulier M. Bamberger de la Moselle et M. Georges des Vosges. L'assemblée n'en vota pas moins, le Ier mars, les préliminaires signés trois jours auparavant à Versailles. Tous les députés de la Moselle et de la Meurthe, presque tous ceux des Vosges et la moitié de ceux de la Meuse votèrent contre l'adoption des préliminaires. Seuls MM. Benoit et Paulin Gillon de la Meuse joignirent leur voix à celles de la majorité. Quelques députés s'abstinrent, ne voulant ni consacrer de leur vote une annexion qu'ils réprouvaient, ni rejeter la France dans une guerre d'où elle ne pouvait sortir victorieuse. A la suite du vote de l'assemblée, Gambetta, ainsi que tous les députés de l'Alsace et de la Moselle, quelques-uns de ceux de la Meurthe et des Vosges donnèrent leur démission. Toutefois, plusieurs de ces derniers devaient la retirer.

Les négociations, ouvertes en mars à Bruxelles entre les représentants de la France et ceux de l'Allemagne, ayant échoué, furent reprises à Francfort le 6 mai. Jules Favre et Pouyer-Quertier défendaient les intérêts de la France contre M. de Bismarck. Après quatre jours de discussions très vives, les plénipotentiaires signèrent, le 10 mai, le traité, que l'assemblée ratifia le 18. Une convention conclue à Berlin, le 12 octobre, par Pouyer-Quertier et par Bismarck, apporta quelques modifications aux clauses territoriales du traité de Francfort : la France devait conserver les villages de Raon-sur-Plaine, de Raon-lès-Leau et d'Igney, ainsi que le chemin de fer d'Igney-Avricourt à Girey. L'Allemagne s'annexait donc cinq arrondissements lorrains, trois de la Moselle, deux de la Meurthe, ainsi que des morceaux des arrondissements de Nancy, de Lunéville et de Saint-Dié. Si, à ce moment, on avait connu la richesse en minerai de fer du bassin de Briey, les Allemands n'auraient pas manqué d'exiger ce territoire.

Le traité de Francfort contenait d'autres stipulations, dont il convient de dire un mot. Les habitants des territoires annexés à l'Allemagne avaient le droit d'opter, dans un délai déterminé, pour la nationalité française, mais il leur faudrait aller s'établir en France. L'Allemagne nous condamnait à lui payer une indemnité de guerre de 5 milliards. Jusqu'à ce que cette somme eût été entièrement versée, plusieurs départements français devaient être occupés par des troupes allemandes. Enfin le traité de Francfort stipulait que les marchandises allemandes importées en France jouiraient du bénéfice de la nation la plus favorisée.

 

On voit quelles conséquences désastreuses avait entraînées pour la France en général et pour la région lorraine en particulier la guerre dans laquelle le gouvernement impérial s'était aventuré avec tant d'imprévoyance et de légèreté. Presque toute l'Alsace et un tiers de la Lorraine avec Metz étaient annexés à l'Allemagne. Privée de quelques-unes de ses forteresses, dépourvue de frontière naturelle entre Mont-Saint-Martin et le Donon, la partie encore française de la Lorraine restait ouverte, exposée sans défense à une nouvelle invasion allemande. La perte des mines de fer de Moyeuvre et de Hayange, des salines de Dieuze, des verreries et des faïenceries delà Lorraine allemande était infiniment regrettable. De lourdes charges financières allaient s'abattre sur les habitants de la Lorraine française, qui auraient à payer les arrérages des emprunts contractés par l'État français ou par les communes. Au point de vue politique, la guerre de 1870-1871 eut pour conséquence de tuer le bonapartisme dans la région lorraine. Enfin elle remplit tous les cœurs d'une profonde tristesse, tempérée, il est vrai, par l'espoir qu'un jour sonnerait l'heure de la revanche.

 

 

 



[1] La ville de Nancy eut à fournir aux Allemands des vivres et toutes sortes d'autres objets pour une somme de 2.900.677 francs.

[2] C'est avec intention que nous disons créé et non restauré.

[3] Les élections du 8 février 71 s'étaient faites au scrutin de liste.