Causes et
préliminaires de la guerre. — Forces des belligérants. — Les opérations
militaires en Lorraine. — L'organisation du territoire occupé. — Le traité de
Francfort. — Les conséquences de la guerre.
Après
avoir joui pendant 55 ans des douceurs de la paix, la Lorraine va de nouveau
connaître les malheurs de la guerre, de l'invasion et de l'occupation
étrangère, puis, quand la France devra subir les conditions de l'Allemagne
victorieuse, celle-ci exigera la cession de presque toute l'Alsace et
d'environ un tiers de la Lorraine. Ainsi, pour la troisième fois, le régime impérial
aura pour notre pays des conséquences désastreuses. Napoléon
III, qui n'avait su intervenir ni en 1864, ni en 1866, essaya en 1867 de se
faire céder par le roi de Hollande le grand-duché de Luxembourg, mais
l'opposition de la Prusse l'empêcha de réaliser ce projet. L'antagonisme de
la France et de la Prusse devenait de plus en plus marqué. Tous les gens
perspicaces prévoyaient que cette tension se terminerait par une guerre, que
des personnages officiels désiraient en France comme en Prusse. Dans
ces conditions, il devait suffire d'incidents de peu d'importance pour mettre
le feu aux poudres. Ce fut la candidature au trône d'Espagne du prince
Léopold de Hohenzollern, cousin éloigné du roi de Prusse Guillaume Ier, qui
fut la cause occasionnelle de la lutte. Nous n'avons pas à raconter les
événements qui se déroulèrent en juillet 1870, le retrait de la candidature Hohenzollern,
sur la protestation de la France, l'insistance maladroite du gouvernement
impérial auprès du roi de Prusse, l'entrevue de Guillaume Ier et de
Benedetti, la falsification de la dépêche d'Ems par Bismarck, la demande de
crédits au corps législatif par É. Ollivier, le rejet delà proposition Jules
Favre (15
juillet). Enfin, le
19 juillet, la France déclara la guerre à la Prusse. On a
peine à comprendre que le gouvernement impérial ait lancé la France dans
cette aventure. Nous n'avions pas d'alliés, et notre armée laissait à désirer
sous le double rapport du nombre et de l'organisation. Si l'infanterie avait
dans le fusil Chassepot une bonne arme, très supérieure au fusil à aiguille
prussien, la cavalerie était mal préparée à jouer le rôle d'éclaireurs, et
l'artillerie n'avait encore que des canons de bronze, se chargeant par la
gueule. L'armée comptait beaucoup d'officiers et de soldats aguerris, mais
les maréchaux et les généraux appelés à les commander étaient pour la plupart
insuffisants ou incapables. La
Prusse pouvait compter sur tous les Etats allemands et au dehors sur la
neutralité bienveillante de la Russie, dont le tsar. Alexandre II, était le
neveu de Guillaume 1er. Son armée était plus nombreuse que celle delà France
; sa cavalerie avait été exercée, en temps de paix, à faire des
reconnaissances ; l'artillerie était pourvue de canons d'acier se chargeant
par la culasse. Les généraux allemands étaient instruits, audacieux, toujours
prêts à s'entr'aider. A la tête du grand état-major prussien se trouvait le
feld-maréchal de Mollke, qui possédait quelques-unes des qualités d'un bon stratégiste. Au lieu
des trois armées que prévoyait son prédécesseur, le maréchal Niel, Le Bœuf
n'en constitua qu'une seule, dont il était le chef d'état-major. Napoléon III
se réservait le commandement suprême, qu'il était incapable d'exercer. Les
commandants de corps d'armée, livrés à eux-mêmes, ne sauront pas ou ne
voudront pas concerter leurs efforts. Les
troupes allemandes étaient groupées en trois armées : l'une, commandée par le
prince royal de Prusse, devait attaquer l'Alsace, et les deux autres, qui
avaient respectivement pour chefs le prince Frédéric-Charles de Prusse et le
général Steinmelz, étaient chargées d'envahir la Lorraine. Les
Français chassèrent de Sarrebrück, le 2 août, quelques détachements
prussiens. Mais on s'en tint à ce petit succès. Si la lutte sérieuse
commençait en Alsace dès le 4 août, en Lorraine ce fut seulement le 6 que le
général Steinmelz attaqua Frossard à Forbach, ou plutôt à Spickeren.
Frossard, que ne soutinrent ni Bazaine ni de Failly, dut battre en retraite.
Le même jour Mac-Mahon, vaincu à Frœschwiller par le prince royal de Prusse,
abandonnait l'Alsace ; il n'essayait pas de défendre la ligne des Vosges et
il ne songeait même pas à détruire les tunnels entre Sarrebourg et Saverne.
Le plan du maréchal Le Bœuf n'avait donné que des résultats déplorables.
L'empereur renonça au commandement de l'armée et Le Bœuf se démit de ses
fonctions de chef d'état-major général. Le 12 août Napoléon III nomma Bazaine
commandant des corps d'armée campés en Lorraine. Ce maréchal, sur lequel on
fondait de grandes espérances, était un incapable, doublé d'un ambitieux et
d'un intrigant. L'empereur lui avait donné l'ordre de se retirer vers la
Champagne, où il devait rejoindre Mac-Mahon, qui formait au camp de Châlons
une nouvelle armée. Mais Bazaine était bien résolu à ne pas s'éloigner de
Metz. Pourtant
il commença, d'ailleurs lentement, sa retraite. Le i4 août, son arrière-garde
fut attaquée, entre Boulay et Metz, par l'avant-garde de Steinmetz ; ce fut
la bataille indécise de Borny. Le 16, la plus grande partie de nos troupes se
trouvait sur la rive gauche de la Moselle. Napoléon III quilla l'armée le
matin de ce jour, en renouvelant à Bazaine l'ordre de continuer sa marche
vers la Champagne. Mais Frédéric-Charles était arrivé, en faisant un détour,
aux environs de Pont-à-Mousson. Une partie de son armée franchit la Moselle
et hâta sa marche vers le nord, dans l'espoir d'arrêter la retraite de
Bazaine. Une nouvelle bataille s'engagea, dite de Gravelotte, de Rezonville
ou de Mars-la-Tour. L'armée française fit un à-gauche et accepta la lutte. Bazaine,
qui disposai ! de forces très sensiblement supérieures à celles des
Allemands, aurait pu les écraser. Mais il ne sut tirer aucun parti de ses
avantages, et le champ de bataille finit par rester à l'ennemi. Tandis que,
le 17, Bazaine restait immobile, l'armée de Frédéric-Charles s'avançait
rapidement vers le nord, pour s'interposer entre nos troupes et la Meuse. Le
18 la lutte recommença ; c'est la bataille de Saint-Privat ou des lignes
d'Amanvillers. Bazaine ne parut pas, ne renforça pas les troupes de première
ligne qui, sous la supériorité numérique des Allemands, durent se replier,
non sans avoir causé à l'ennemi des pertes cruelles. Bazaine répartit ensuite
son armée autour de Metz ; elle y restera campée jusqu'à la capitulation. Mac-Mahon
s'était dirigé vers Metz pour tendre la main à Bazaine, mais, attaqué par les
Allemands au moment où il allait franchir la Meuse, il dut, après qu'un de
ses corps eût été battu à Beaumont le 30 août, se replier sur Sedan, où,
après une bataille de deux jours (1er et 2 septembre), son armée dut capituler. Au
début d'octobre, la partie orientale du département des Vosges fut le théâtre
de quelques opérations militaires. Le gouvernement de la Défense Nationale
avait constitué l'armée des Vosges, formée de régiments de marche, de gardes
mobiles, de corps francs et de francs-tireurs. Le commandement avait été
confié au général Cambriels, qui avait sous ses ordres le général Dupré et le
colonel Bourras. Cambriels arriva dans la haute vallée de la Meurthe en même
temps qu'un des corps de l'armée de Werder, commandé par le général
Degenfeld. Les combats de Nompatelize et de la Bourgonce, livrés le 6 octobre
par Dupré à Degenfeld, tournèrent à l'avantage de l'ennemi. Le 11 octobre,
Bourras livra un nouveau combat près de Brouvelieures à von Bayer. Le 13
Cambriels ordonna la retraite, et ses troupes allèrent se reformer en
Franche-Comté. Le 9 octobre, les Allemands avaient attaqué et pris
Rambervillers, que la garde mobile el les habitants défendirent vaillamment.
Le 12 la ville d'Épinal fut à son tour occupée par l'ennemi. Toutefois, des
corps de partisans se maintinrent au camp delà Délivrance, dans la forêt de
la Reine, d'où les Allemands ne réussirent pas à les déloger. La
plupart des places fortes de la Lorraine se trouvaient dans de médiocres
conditions pour soutenir un siège ; leurs fortifications étaient en mauvais
état, leur artillerie insuffisante, comme nombre et comme portée, leurs
garnisons trop peu nombreuses et formées en partie de mobiles sans
instruction militaire. Il n'y avait que Metz qui possédât quelques forts
détachés. Deux de ces places, Metz et Toul, avaient une importance
particulière : la première immobilisait d'armée de Frédéric-Charles, la
seconde commandait la voie ferrée de Strasbourg à Paris. Nous
avons déjà dit que Bazaine était décidé à ne pas s'éloigner de Metz ; les
sorties qu'il exécuta le 26 août, puis le 3i du même mois et le Ier
septembre, auraient pu donner des résultats, si Bazaine les avait conduites
avec vigueur, mais, après un premier succès, il commanda chaque fois à ses
troupes de venir reprendre leurs anciennes positions. Après la capitulation
de Sedan, le maréchal se crut appelé à un grand rôle. Supposant que la guerre
ne tarderait pas à finir, il se disait qu'à la tête de son armée il serait en
mesure de dicter des lois à la France, de lui imposer comme souverain le
prince impérial, sous le nom duquel il gouvernerait en qualité de régent. Son
ambition l'entraîna dans des intrigues où nous ne pouvons le suivre, et que
les Allemands parurent favoriser. Mais bien que l'armée et la population de
Metz eussent été rationnées depuis le 15 septembre, les provisions
commençaient à s'épuiser. Une dernière sortie, tentée le 7 octobre (combat de Ladonchamps), ne produisit pas plus de
résultats que les précédentes. Finalement Bazaine dut signer, le 27 octobre,
une capitulation honteuse aux termes de laquelle il livrait aux Allemands ses
troupes, ses drapeaux, ses canons, ses fusils, ses munitions et la place de
Metz. L'armée
de Frédéric-Charles pouvait maintenant quitter Metz pour se porter au secours
des Bavarois de von der Thann, que le général d'Aurelles de Paladine avait
battus, le 9 octobre, à Coulmiers. Toul
avait contre elle sa situation en plaine, au pied du mont Saint-Michel, qui
n'était pas fortifié. La garnison était peu nombreuse et l'artillerie de la
place tout à fait insuffisante. Une première attaque allemande fut repoussée
le 16 août. La ville fut bombardée le 23 août, le 10 septembre et une
dernière fois le 18 septembre avec de grosses pièces, que l'assiégeant avait
installées sur le Saint-Michel. Hors d'état de résister plus longtemps, Toul
capitula le 23 septembre. La voie ferrée de Strasbourg à Paris se trouvait
libre les Allemands purent l'utiliser pour transporter sous les murs de la
capitale leur grosse artillerie de siège. De bonne heure on conçut, au camp
de la Délivrance, le projet d'interrompre celle ligne de communication, en
faisant sauter le pont de Fontenoy-sur-Moselle, à quelques kilomètres de
Toul. Malheureusement les corps francs de la Délivrance ne reçurent que
tardivement de la place de Langres la poudre nécessaire à l'opération, et ce
fut seulement quelques jours avant la signature de l'armistice, dans la nuit
du 21 au 22 janvier 1871, que les francs-tireurs firent sauter le pont de
Fontenoy. A ce moment, l'opération ne présentait plus aucun intérêt ; elle
n'eut d'autre résultat que d'entraîner la destruction du village de Fontenoy
et l'imposition d'une amende de 10.000.000 de francs à la Lorraine. Verdun,
comme Toul, se trouvait dans une situation défavorable, sans aucun fort
détaché sur les hauteurs qui dominent la place ; mais elle avait une assez
forte garnison, formée en partie d'hommes qui avaient échappé au désastre de
Sedan. Le général Guérin de Waldersbach, d'origine lorraine, qui commandait à
Verdun, était un homme actif el énergique, qui se défendit vaillamment. Le 24
août, il repoussa une première attaque, dirigée contre Verdun par le prince
royal de Saxe. Lorsque la ville eut été investie, le gouverneur fit exécuter
plusieurs sorties heureuses ; enfin, du 13 au 15 octobre, les Allemands
bombardèrent la place avec de grosses pièces, qu'ils avaient installées sur
les hauteurs voisines. Ce fut seulement le 8 novembre que cessa la résistance.
Guérin de Waldersbach obtint une capitulation très honorable. D'autres
places fortes delà Lorraine ne se rendirent que plus tard ; il est vrai que
le siège de ces villes ne fut poussé que mollement par les Allemands. Thionville,
investi le 20 novembre, bombardé du 22 au 24, capitula le 24. Le commandant
Taillant, gouverneur de Phalsbourg, ne se rendit que le 12 décembre, après
avoir détruit tout son matériel. Montmédy capitula lei4 décembre, après deux
jours de bombardement ; une partie de sa garnison réussit à gagner la
Belgique. Longwy prolongea sa résistance jusqu'au 23 janvier 1871. Ce fut la
place de Bitche qui résista le plus longtemps, grâce à la forte situation de
la citadelle qui domine la ville. Les Allemands se contentèrent de placer
près de Bitche un corps d'observation. Le commandant Tessier ne rendit la
place que le 12 mars 1871, après la signature des préliminaires de la paix. Au-dessus
des départements, qu'ils conservèrent, les Allemands créèrent, le i4 août,
deux gouvernements généraux, celui de l’Alsace et celui de la Lorraine Huit
jours après, le roi Guillaume fixait l'étendue du premier de ces
gouvernements généraux ; il devait comprendre le Haut et le Bas-Rhin, les
arrondissements de Sarreguemines, de Metz et de Thionville dans la Moselle,
ceux de Château-Salins et de Sarrebourg dans la Meurthe. Les territoires du
gouvernement général de l'Alsace étaient soustraits à la souveraineté de
Napoléon III. Le 30 août, le gouverneur général militaire de l'Alsace, comte
de Bismarck-Bohlen, adressa aux habitants une proclamation. Quant au
gouvernement général de la Lorraine, les Allemands y englobèrent
l'arrondissement de Briey, qui fut rattaché à la Meuse, les arrondissements
meurthois de Nancy, de Lunéville et de Toul, les départements de la Meuse et des
Vosges, auxquels s'ajoutèrent le 4 novembre la Haute-Marne et la Haute-Saône.
Le général von Bonin, nommé gouverneur général militaire de la Lorraine,
adressa, le 29 août, une proclamation aux habitants du territoire placé sous
son autorité. Von Bonin était assisté d'un commissaire civil, le marquis de
Villers, qui appartenait à une famille d'origine lorraine. Bonin et Villers
résidaient à Nancy. Dans chacun des départements les Allemands installèrent
un préfet ; ce fut à Nancy le comte Renard, à Bar-le-Duc M. Bethmann-Hollweg.
A Epinal M. Bitter. Les sous-préfets furent supprimés le 26 novembre. Par
contre, les Allemands maintinrent les anciennes municipalités. Ils avaient
demandé aux fonctionnaires français qui étaient restés dans les territoires
occupés de continuer ou de reprendre leur service. Les magistrats, les agents
des finances et les professeurs des facultés refusèrent d'obtempérer à cette
invitation. Par contre les lycées, les collèges, ainsi que les écoles
primaires rouvrirent au mois d'octobre. Un fonctionnaire allemand, M. von
Etzel, fut chargé de diriger l'exploitation des forêts lorraines, pour
lesquelles il se montra impitoyable. Les
Allemands avaient soumis au régime de l'état de siège les départements qu'ils
occupaient. Ordre fut donné aux habitants de ne pas garder d'armes chez eux ;
les gens qui en possédaient durent les déposer à la mairie de la localité où
ils résidaient. Au mois de novembre, défense fut faite aux jeunes gens en âge
de servir de s'enrôler dans les corps que constituait le gouvernement de la
Défense Nationale II était de même interdit de donner l'hospitalité aux
francs-tireurs, de commettre aucun acte d'hostilité à l'égard des Allemands,
de recevoir des journaux français ; toutes les feuilles locales cessèrent
leur publication ; celles de Nancy disparurent le 22 août. D'autre part, les
habitants étaient tenus de loger, de nourrir officiers, sous-officiers et
soldats allemands, de payer, outre un impôt direct, qui remplaçait les
contributions françaises, des taxes extraordinaires, de faire droit aux
réquisitions de vivres, de fourrages, de voitures et de chevaux, de
chaussures, de couvertures, etc., etc. Les habitants ne devaient ' pas se
déplacer sans être munis d'un sauf-conduit en règle. Les infractions aux
prescriptions qu'avait ordonnées l'autorité allemande entraînaient, bien
entendu, des châtiments variés. C'étaient d'abord des amendes infligées, sous
un prétexte ou sous un autre, tantôt à des particuliers, tantôt à des
collectivités. La Lorraine fut frappée d'une amende de 10 millions de francs,
en punition de la destruction du pont de Fontenoy ; Flavigny et Vézelise
eurent à payer une forte amende, parce que des gendarmes allemands avaient
été tués ou faits prisonniers dans ces deux localités par des francs-tireurs
Une amende fut également infligée à Remiremont, parce que des francs-tireurs
avaient arrêté des Allemands dans cette ville. Des coups de feu tirés, on ne
savait d'ailleurs par qui, des pierres jetées sur un train où se trouvaient
des Allemands, des fils télégraphiques coupés sur le territoire de Nancy,
valurent à cette ville des amendes plus ou moins fortes[1]. Les Allemands recouraient
encore à d'autres pénalités. Ainsi les maires de Flavigny, de Vézelise et de
Remiremont furent incarcérés pour les faits dont nous venons de parler. Des
particuliers, coupables d'avoir frappé des Allemands, furent également condamnés
à la prison. En vue de prévenir les attaques des trains par des
francs-tireurs, les Allemands firent monter sur les locomotives des convois
des bourgeois notables, à côté du chauffeur et du mécanicien ; ces otages
devaient être les premières victimes des coups de feu tirés par les francs-tireurs.
Enfin, après la destruction du pont de Fontenoy, les Allemands détruisirent
par l'incendie le village, bien que les habitants eussent été absolument
étrangers à l'opération, qu'avaient accomplie les seuls francs-tireurs. On
doit reconnaître qu'il y eut peu d'actes individuels de violence commis par
des soldats allemands sur des habitants de la région lorraine. Dans les
villes les généraux et les officiers maintinrent la discipline parmi leurs
troupes. La
population se montra en général réservée ou hostile à l'égard des Allemands
En plus d'une circonstance, les sentiments des habitants se firent jour ; des
rixes éclatèrent entre gens du pays et soldats allemands. La nervosité des
habitants était d'ailleurs très grande, surtout dans les villes ; on
accueillait toujours avec empressement, lorsqu'elles étaient bonnes, les
nouvelles, même les plus invraisemblables. Jusqu'à ce que Bazaine eut
capitulé, on vécut avec l'espoir qu'il allait attaquer et culbuter les
troupes de Frédéric-Charles. En janvier 1871, ce fut sur Bourbaki que la
population fonda les plus grandes espérances ; on voyait l'ennemi battu et
rejeté dans son pays. Au contraire, quand les Allemands annonçaient, au moyen
d'affiches, les succès qu'ils avaient remportés, on restait déliant et
sceptique. Les
habitants des villes s'occupèrent avec sollicitude des blessés français, dont
beaucoup furent recueillis dans des maisons particulières. Quand des convois
de prisonniers passaient dans les villes, on leur donnait des vêtements, du
linge et des provisions. Les
municipalités, qui constituaient les seules autorités régulières françaises,
se trouvaient vis-à-vis des Allemands dans une situation extrêmement
difficile. En butte aux exigences et aux menaces des vainqueurs, elles
s'efforcèrent de résister aux demandes qui leur paraissaient exorbitantes et
de sauvegarder les intérêts matériels et moraux de leurs concitoyens. Mais,
trop souvent, elles se heurtaient au mauvais vouloir des autorités allemandes
et ne pouvaient que constater leur impuissance. Les
Allemands victorieux voulaient obliger la France à leur abandonner plusieurs
départements alsaciens et lorrains et à leur payer une forte indemnité de
guerre. Pour justifier l'annexion de ces territoires français à l'Allemagne,
les vainqueurs invoquaient des raisons militaires, historiques,
ethnographiques et linguistiques. Ils voulaient, en occupant Metz et
Strasbourg, mettre l'empire allemand, créé[2] le 18 janvier 1871, à l'abri de
toute nouvelle attaque de la part de la France. Historiquement,
prétendaient-ils, l'Alsace et la Lorraine avaient été autrefois rattachées à
l'Allemagne, et c'était sans aucun droit que la France s'en était emparée.
Enfin ils affirmaient que les populations de l'Alsace et d'une partie de la
Lorraine étaient allemandes de race et de langue. Déjà en 1792 en 1814, en
1815, en 184o, en 1848, des savants, des publicistes, des hommes politiques,
des généraux, avaient revendiqué pour l'Allemagne l'Alsace et la Lorraine.
Les universitaires, au cours du six 6 siècle, n'avaient cessé de défendre et
de répandre ces idées ; les érudits qui publiaient les Monumenta Germaniæ
historica eurent soin d'y insérer les chroniques et les annales de
l'Alsace et de la Lorraine. On a quelquefois prétendu que, si la France
avait, après la capitulation de Sedan, conclu la paix avec l'Allemagne, celle-ci
n'aurait pas exigé la partie de la Lorraine qu'elle s'annexera un peu plus tard.
C'est là une assertion inexacte. La création du gouvernement général de
l'Alsace, dont le roi de Prusse fixa les limites, comme nous l'avons vu, le
21 août 1870, indiquait très nettement quelles étaient, dès ce moment, les
intentions bien arrêtées des Allemands eu matière d'annexions territoriales.
La carte au liséré vert nous fournit une nouvelle preuve que les vainqueurs
voulaient, avant Sedan, prendre une partie de la Lorraine. L'armistice
du 28 janvier 1871 ne contenait aucune disposition relative aux conditions de
la paix future. Toutefois, on avait en France, et particulièrement dans
l'Est, la certitude que l'Allemagne revendiquerait certains territoires ;
même les plus pessimistes exprimaient la crainte que l'ennemi réclamerait
toute la Lorraine. Ces appréhensions influèrent sur les votes des citoyens du
Haut et du Bas-Rhin, de la Meurthe et de la Moselle, qui, le 8 février 1871[3], n'envoyèrent à l'assemblée
nationale que des républicains, et parmi eux Gambetta, l'homme de la guerre à
outrance. Unanimement les électeurs de ces départements repoussaient l'idée
d'une annexion à l'Allemagne. Le 17
février, M. Keller, député du Haut-Rhin, lut à la tribune de l'assemblée une
déclaration rédigée par Gambetta et signée de 36 députés alsaciens et
lorrains. Il y était affirmé que les habitants de l'Alsace et de la Lorraine
ne voulaient pas être annexés à l'Allemagne, que la France n'avait pas le
droit de disposer d'eux et que l'Europe ne pouvait permettre un pareil
attentat au droit des gens. A cette déclaration était jointe une proposition
de loi, par laquelle l'assemblée invitait ceux qui seraient chargés de
négocier la paix avec les Allemands à repousser toute cession de territoire
français. Les députés écoutèrent avec une profonde émotion la déclaration
qu'avait lue M. Keller, mais la majorité d'entre eux refusa de prendre en
considération la proposition qui l'accompagnait. La voter, en effet, c'était
lier les mains des plénipotentiaires français et rendre inévitable la
continuation de la guerre. Or le pays voulait la paix. Thiers et
Jules Favre se rendirent de Bordeaux à Versailles, pour discuter avec M. de
Bismarck les préliminaires de la paix. Au début, M. de Bismarck réclamait
l'Alsace entière, cinq arrondissements de la Lorraine, c'est-à-dire tous les
territoires qui formaient le gouvernement général de l'Alsace, et de plus,
les deux cantons de Saales et de Schirmeck, qui, bien que rattachés au
département des Vosges, faisaient plutôt partie de l'Alsace. Les
deux représentants de la France protestèrent énergiquement contre les
exigences du vainqueur, qu'ils jugeaient exorbitantes, Thiers finit par
obtenir que la France conserverait Belfort, moyennant des compensations
données en Lorraine à l'Allemagne. Les préliminaires de paix furent enfin
signés à Versailles le 26 février. La nouvelle des cessions territoriales que
la France était condamnée à faire excita la plus vive émotion dans
l'assemblée et surtout parmi les représentants des départements sacrifiés. Les
députés alsaciens et lorrains élevèrent une nouvelle et énergique
protestation contre l'abandon de leur pays au vainqueur. Plusieurs députés
prirent la parole pour demander à l'assemblée de repousser les préliminaires
; citons en particulier M. Bamberger de la Moselle et M. Georges des Vosges.
L'assemblée n'en vota pas moins, le Ier mars, les préliminaires signés trois
jours auparavant à Versailles. Tous les députés de la Moselle et de la
Meurthe, presque tous ceux des Vosges et la moitié de ceux de la Meuse
votèrent contre l'adoption des préliminaires. Seuls MM. Benoit et Paulin
Gillon de la Meuse joignirent leur voix à celles de la majorité. Quelques
députés s'abstinrent, ne voulant ni consacrer de leur vote une annexion
qu'ils réprouvaient, ni rejeter la France dans une guerre d'où elle ne
pouvait sortir victorieuse. A la suite du vote de l'assemblée, Gambetta,
ainsi que tous les députés de l'Alsace et de la Moselle, quelques-uns de ceux
de la Meurthe et des Vosges donnèrent leur démission. Toutefois, plusieurs de
ces derniers devaient la retirer. Les
négociations, ouvertes en mars à Bruxelles entre les représentants de la
France et ceux de l'Allemagne, ayant échoué, furent reprises à Francfort le 6
mai. Jules Favre et Pouyer-Quertier défendaient les intérêts de la France
contre M. de Bismarck. Après quatre jours de discussions très vives, les
plénipotentiaires signèrent, le 10 mai, le traité, que l'assemblée ratifia le
18. Une convention conclue à Berlin, le 12 octobre, par Pouyer-Quertier et
par Bismarck, apporta quelques modifications aux clauses territoriales du
traité de Francfort : la France devait conserver les villages de Raon-sur-Plaine,
de Raon-lès-Leau et d'Igney, ainsi que le chemin de fer d'Igney-Avricourt à
Girey. L'Allemagne s'annexait donc cinq arrondissements lorrains, trois de la
Moselle, deux de la Meurthe, ainsi que des morceaux des arrondissements de
Nancy, de Lunéville et de Saint-Dié. Si, à ce moment, on avait connu la
richesse en minerai de fer du bassin de Briey, les Allemands n'auraient pas
manqué d'exiger ce territoire. Le
traité de Francfort contenait d'autres stipulations, dont il convient de dire
un mot. Les habitants des territoires annexés à l'Allemagne avaient le droit
d'opter, dans un délai déterminé, pour la nationalité française, mais il leur
faudrait aller s'établir en France. L'Allemagne nous condamnait à lui payer
une indemnité de guerre de 5 milliards. Jusqu'à ce que cette somme eût été
entièrement versée, plusieurs départements français devaient être occupés par
des troupes allemandes. Enfin le traité de Francfort stipulait que les
marchandises allemandes importées en France jouiraient du bénéfice de la
nation la plus favorisée. On voit quelles conséquences désastreuses avait entraînées pour la France en général et pour la région lorraine en particulier la guerre dans laquelle le gouvernement impérial s'était aventuré avec tant d'imprévoyance et de légèreté. Presque toute l'Alsace et un tiers de la Lorraine avec Metz étaient annexés à l'Allemagne. Privée de quelques-unes de ses forteresses, dépourvue de frontière naturelle entre Mont-Saint-Martin et le Donon, la partie encore française de la Lorraine restait ouverte, exposée sans défense à une nouvelle invasion allemande. La perte des mines de fer de Moyeuvre et de Hayange, des salines de Dieuze, des verreries et des faïenceries delà Lorraine allemande était infiniment regrettable. De lourdes charges financières allaient s'abattre sur les habitants de la Lorraine française, qui auraient à payer les arrérages des emprunts contractés par l'État français ou par les communes. Au point de vue politique, la guerre de 1870-1871 eut pour conséquence de tuer le bonapartisme dans la région lorraine. Enfin elle remplit tous les cœurs d'une profonde tristesse, tempérée, il est vrai, par l'espoir qu'un jour sonnerait l'heure de la revanche. |