|
Pendant
trente-trois ans la région lorraine va vivre sous le régime de la monarchie
constitutionnelle, avec les Bourbons de la branche aînée jusqu'en 1830, avec
un prince d'Orléans à partir de cette dernière date. Pour être électeur, il
faut alors payer un cens assez élevé, trois cents francs de contributions
directes sous la Restauration, deux cents sous le Gouvernement de Juillet.
Onne comprit pas alors en France que la direction des affaires revenait de
droit à l'élite intellectuelle et morale du pays et que les électeurs
censitaires étaient fort loin de constituer à eux seuls cette élite. Beaucoup
de citoyens qui, en raison de leur intelligence, de leur instruction, de leur
expérience de la vie, de leurs qualités morales, étaient dignes d'appartenir
à ce que Ton appelait au temps de Louis-Philippe « le pays légal », s'en
trouvaient écartés parce que le montant de leurs contributions n'atteignait
pas le chiffre fixé par la loi[1]. En revanche, une belle fortune
assurait à des hommes sans talent, sans instruction, ou de médiocre valeur
morale, le droit de prendre place dans le corps électoral. Après comme avant
1830, la centralisation administrative subsista, bien qu'elle fût
incompatible avec les principes d'une monarchie constitutionnelle. Cette
faute devait d'ailleurs coûter cher aux Bourbons de la branche aînée comme à
Louis-Philippe. Les révolutions de 1830 et de 1848, surtout la dernière,
auraient peut-être échoué, si l'organisation de la France n'avait pas fait
dépendre les destinées du pays des volontés ou des fantaisies des Parisiens.
La région lorraine jouit de 1815 à 1848 d'une tranquillité profonde, à peine
troublée par quelques rares incidents, par les périodes électorales et par la
révolution de 1830. I. — LA RÉGION LORRAINE SOUS LA SECONDE RESTAURATION (1815-1830)
La politique de la
Restauration. — Les événements dans la région lorraine. — L'opinion publique
elles élections. — Les députés et les ministres lorrains. — Les Lorrains hors
de France. — La révolution de 1830.
Ce qui
caractérise la Restauration, surtout pendant les périodes de réaction, c'est
une série de tentatives faites pour ressusciter quelques-unes des institutions
ou des pratiques du passé. Ainsi les gouvernants d'alors témoignent une
bienveillance particulière aux anciens ordres privilégiés. Non contents
d'honorer le clergé catholique, ils lui accordent des faveurs, ils tracassent
les libres penseurs et les écartent des fonctions publiques. D'autre part,
c'est à la noblesse que la Restauration confère presque toutes les grandes
charges de la cour, la plupart des places de préfets ou de magistrats, ainsi
que les hauts grades de l'armée. Si Ton prend la liste des préfets qui ont
administré, de 1815 à 1830, les quatre départements lorrains, on constate
qu'il en est très peu qui n'aient un titre ou une particule. En outre, les
émigrés rentrèrent en possession de leurs biens non encore vendus et reçurent
une indemnité d'un milliard pour ceux de leurs domaines qui avaient déjà
trouvé acquéreurs. Les faveurs prodiguées au clergé et à la noblesse
mécontentèrent dans la région lorraine, comme dans beaucoup d'autres parties
de la France, les bourgeois, les gens du peuple et les paysans. Tandis
qu'en 1815 et en 1816 la Terreur blanche ensanglantait quelques-unes des
provinces du midi, elle ne sévit pas dans la région lorraine, dont les
habitants, d'ailleurs ennemis des violences, étaient en majorité des
royalistes assez tièdes. Ce n'est pas à dire pourtant que la réaction qui
suivit les Cent-Jours n'ait fait aucune victime dans notre pays ; ceux
qu'elle atteignit furent frappés par le gouvernement, qui destitua en masse
préfets et sous-préfets et qui les remplaça par de nouveaux agents ; beaucoup
d'autres fonctionnaires subirent le même sort, ou furent mis par anticipation
à la retraite. Des poursuites furent dirigées contre quelques-uns des
officiers qui avaient pris part aux événements des Cent-Jours. La chambre des
pairs condamna à mort le maréchal Ney, qui s'était rallié en mars 1815 à
Napoléon Ier, après avoir promis de le combattre. Louis XVIll n'eut pas assez
de générosité., pour commuer la peine en détention ou en exil, et Ney tomba,
le 7 décembre 1815, sous des balles françaises ! Le général Drouot, considéré
comme un des complices du retour de l'île d'Elbe, fut traduit devant un
conseil de guerre, qui l'acquitta, mais seulement à la minorité de faveur. Le
général Guillaume de Vaudoncourt et le chef d'escadrons Brice, contre qui des
mandats d'amener avaient été lancés, eurent le temps de se réfugier à
l'étranger. En outre, la seconde Restauration frappa d'exil Boulay de la
Meurthe, Bouvier-Dumolard, Durbach, ainsi que ceux des anciens conventionnels
régicides qui vivaient encore, Levasseur et Mallarmé de la Meurthe, Pons de
la Meuse Heintz et Thirion de la Moselle, Poullain-Grandpré et Souhait des
Vosges. Trois d'entre eux, Levasseur, Mallarmé et Heintz moururent à
l'étranger, Thirion se suicida ; Pons et Poullain-Grandpré furent autorisés,
quelques années plus tard, à rentrer en France. Quant à Souhait, il dut
attendre, pour revoir sa patrie, la révolution de Juillet 1830. Le
général Gérard, bien qu'aucune mesure n'eût été prise contre lui, crut devoir
aller vivre hors de France pendant quelques années. Etienne et Rœderer furent
en 1816 exclus de l'Académie française, Grégoire d'une autre section de l'Institut.
Enfin des condamnations à l'amende ou à la prison frappèrent tous ceux qui
poussaient des cris séditieux ou qui tenaient des discours hostiles au
gouvernement. On comprend que ces mesures de rigueur aient fait dans le pays
de nombreux mécontents. En outre, les adversaires du gouvernement lui
attribuaient l'intention de rétablir la dîme et la corvée, de restituer aux
émigrés tous leurs biens, même ceux qui avaient été vendus. Comme l'avait
fait l'année précédente M. de Montlivault, préfet des Vosges, le nouveau
préfet de la Meuse, M. de Maussion, crut nécessaire de déclarer, dans une
circulaire à ses administrés, que ces bruits étaient dépourvus de fondement.
Mais il fallut le vote de la loi qui accordait aux émigrés une indemnité d'un
milliard, pour dissiper les inquiétudes des acquéreurs de biens nationaux.
Les réquisitions dont les troupes alliées avaient accablé la région lorraine
en 1815 avaient épuisé les réserves de grains. Comme la récolte de 1816 avait
été mauvaise, la situation alimentaire ne tarda pas à devenir extrêmement
grave. Le petit peuple dans les villes et les habitants des districts
montagneux souffrirent de la faim pendant toute une année, malgré les mesures
prises par les différentes autorités pour leur venir en aide. Cette famine
provoqua des troubles dans différentes localités et particulièrement dans la
ville de Metz en 1816. La crise ne prit fin que lorsqu'on eut rentré les
récoltes de 1817. Nous
avons vu plus haut que, d'après le second traité de Paris, plusieurs places
de la Meuse et de la Moselle devaient être occupées pendant cinq années par
les troupes alliées. Au congrès d'Aix-la-Chapelle, le duc de Richelieu, alors
ministre des affaires étrangères, obtint, grâce à l'appui du tsar Alexandre,
dont il était l'ami, que cette occupation prendrait fin en novembre et
décembre 1818. Les habitants de Montmédy, de Longwy, de Thionville et de
Bitche virent partir sans regret leurs garnisons étrangères, bien que les
commandants ennemis se fussent en général montrés courtois et conciliants. On
constate en 1821 la propagation de la charbonnerie à Nancy et à Metz. Notre
pays reçut à plusieurs reprises, de 1818 à 1828, la visite de membres de la
famille royale. Le duc d'Angoulême s'y montra en 1818, en 1820, en 1826 et en
1828. Charles X, qu'accompagnaient le duc et la duchesse d'Angoulême, fit en
1828 dans les provinces de l'Est un voyage officiel. La famille royale était
à Verdun le 2 septembre, le 3 à Metz, où elle resta jusqu'au 5 ; elle passa
ensuite en Alsace, d'où elle revint en Lorraine. On la trouve à Lunéville du
12 au 14, à Nancy le i4 elle 15, puis elle continua sa route par Toul et
Bar-le-Duc. S'il est faux qu'à Nancy on ait sifflé la famille royale, il
semble que la duchesse d'Angoulême, arrivée dans cette ville dès le 11
septembre, y ait été froidement accueillie. La fille de Marie-Antoinette, à
qui sa mère n'avait légué ni sa grâce ni son charme, ne possédait pas les
qualités propres à lui gagner les sympathies populaires. Par contre, Charles
X, qui se montra aimable, prévenant même, à l'égard des membres de
l'opposition, aurait reçu, s'il fallait eu croire les relations officielles,
les acclamations de la foule. Peut-être ces acclamations s'adressaient-elles
moins au roi lui-même qu'à son ministre, M. de Martignac, dont la politique
assez libérale était bien vue de nos ancêtres. L'année
1826 fut marquée à Nancy par deux événements très différents. On ramena
solennellement dans les caveaux de la Chapelle Ronde les restes mortels des
princes et des princesses de notre ancienne dynastie nationale. D'autre part,
la cour d'appel de Nancy déféra au garde des sceaux, à la demande d'un de ses
membres, M. Boyard, un mandement de Mgr de Forbin-Janson, dans lequel le
prélat avait protesté contre un arrêt de la cour d'appel de Paris, acquittant
deux journaux de l'opposition. Les
élections législatives ne nous font connaître que l'opinion des électeurs,
alors fort peu nombreux, puisque le cens était de 300 francs. Quant à l'immense
majorité des citoyens, qui ne payait pas assez de contributions pour figurer
sur les listes électorales, on ne sait pas exactement ce qu'elle pensait. Il
est d'ailleurs probable que la plupart des Lorrains de cette époque avaient
des aspirations assez vagues, plutôt que des opinions précises. Les partis
semblent ne s'être organisés qu'assez lentement dans la région lorraine. La
Restauration comptait parmi nos ancêtres quelques amis, qui se recrutaient
surtout dans la noblesse et dans la riche bourgeoisie. Les uns étaient des
ultras, les autres des modérés, ou même des doctrinaires. On pouvait regarder
comme des partisans peu sûrs du gouvernement les bourgeois libéraux et
voltairiens et ranger parmi les ennemis du régime la plupart des anciens
serviteurs de l'Empire, mis à pied par la Restauration. Il n'y avait à celte
époque en Lorraine que peu ou point de républicains. Peut-être, à la fin du
règne de Charles X, quelques bourgeois libéraux songèrent-ils à la
possibilité de placer le duc d'Orléans sur le trône de France, ce qui ne veut
pas dire qu'ils aient constitué un véritable parti orléaniste. Le
gouvernement, qu'il fût d'ailleurs ultra-royaliste ou royaliste modéré, ne se
faisait pas faute d'intervenir et de faire intervenir ses agents, préfets et
sous-préfets, dans les luttes électorales en faveur des candidats qu'il
regardait comme ses amis. En nommant les présidents des collèges électoraux, le ministre ou le préfet indiquait aux électeurs sur qui ils devraient
porter leurs suffrages. Les préfets employaient encore d'autres moyens, beaucoup
moins avouables. Ils inscrivaient sur les listes électorales des amis du
gouvernement qui ne payaient pourtant pas 300 francs de contributions
•directes, tandis qu'ils s'abstenaient d'y porter des citoyens qui
remplissaient les conditions de cens exigées par la loi, mais qui étaient
classés au nombre des opposants. Les agents du pouvoir central recouraient
encore à des promesses, à des menaces, ou même à des pratiques plus
grossières. Les élections de 1824 et de 1827, faites sous le ministère
Villèle, nous offrent des exemples frappants de cette ingérence abusive des
préfets et des sous-préfets dans les élections législatives. M. de Serre,
l'un des grands ministres de la Restauration, s'était en 1824 présenté à la
députation dans le collège électoral de Briey et dans le grand collège de la
Moselle. Il subit deux échecs, et cela grâce à la campagne acharnée que
menèrent contre lui le préfet de la Moselle, M. de Balsac, et les
sous-préfets du département. Nous tenons à citer ici quelques passages des
lettres écrites à M. de Serre par deux de ses amis, M. de Wendel et M. Millet
de Chevers. « ...
Même avec ce manque d'électeurs, vous deviez encore l'emporter Voici les
causes du revers : l'autorité y a mis un acharnement sans exemple. Le préfet
s'était mis sur la liste du grand collège II n'a pas bougé de son banc et
pouvait voir écrire ; les sous-préfets de Briey et de Sarreguemines gardaient
les électeurs sur la place d'armes, les menaces aux fonctionnaires avaient
été prodiguées. Le délire du parti ultra était au comble ; jamais on n'a rien
vu de pareil. Grégoire même eût fait moins peur... Vous avez bien tort de
penser qu'on eût pu ramener le ministère, le parti était pris depuis
longtemps, il est facile de le prouver[2] ». « Que
de bassesses il a fallu faire pour vous ôter quatre voix, écrivait le premier
président de la cour de Colmar. M Millet de Chevers. Comme il a fallu
s'avilir... Votre beau-frère d'Huart n'a pas môme pu insérer, dans la feuille
dite royaliste de Metz, que vous étiez éligible, afin de démentir un bruit
qui avait couru... Quant au préfet, il a bien fait son métier et rempli des,
ordres positifs. « Et je
rends grâce au ciel de n'être pas préfet ! « Enfin,
malgré tous les efforts de l'administration et du ministère, efforts poussés
au dernier degré de virulence, et d'indécence, malgré votre absence et celle
des deux principaux électeurs, malgré la défection de vos principaux obligés,
malgré l'obligation d'écrire son bulletin sous les yeux de vos ennemis ;
quoique pas un verre d'eau n'ait été donné pour vous, et que des milliers de
verres de vin aient été donnés contre vous, il ne vous a manqué que quatre
voix, si même elles vous ont manqué. L'exclusion du ministère et ses efforts
sont si visibles, que les feuilles ministérielles n'ont pas osé mentionner
votre minorité, de 95 voix. Il en fallait 99 pour la majorité et Simon en a
eu 101[3]. » Le
clergé intervint, lui aussi, dans les luttes électorales. En 1830, à
l'occasion de la prise d'Alger, Mgr de Forbin-Janson, évêque de Nancy, lança
un mandement, où il disait : « Que
Dieu daigne ensuite les épuiser, ces traits victorieux non plus sur les
ennemis du dehors, mais au sein même de la patrie, sur tous les cœurs égarés
ou coupables, qui ne sauraient demeurer ennemis du roi sans être aussi les
ennemis de Dieu, les ennemis de la gloire et du bonheur de la France. » Ge
mandement, qui excita le plus vif mécontentement, eut un résultat tout opposé
à celui qu'en attendait son auteur. L'opposition
était dans une situation beaucoup moins favorable que les amis du
gouvernement. Elle organisa des comités ; ce fut en particulier le cas en
1827 et en 1830. Elle avait également à sa disposition des journaux, bien que
la situation de ceux-ci fût parfois très difficile. Ces feuilles de
l'opposition étaient, sous les plus légers prétextes, traduites devant les
tribunaux, leurs rédacteurs et leurs imprimeurs condamnés à l'amende ou à la
prison. Un des chefs de l'opposition à Metz, Dornès, créa en 1828 la Société constitutionnelle,
devenue un peu plus tard la Société patriotique et populaire de Metz. Cette
société fonda le Courrier de la Moselle, qui fut poursuivi pour avoir
annoncé la création d'un comité, dont les membres s'engageaient à refuser de
payer leurs contributions, si le budget n'était pas régulièrement voté par
les Chambres. Le tribunal correctionnel de Metz condamna le Courrier de la
Moselle, qui fut acquitté en appel par la cour de Metz. Les premières
élections, celles de septembre 1815, se firent dans des conditions peu
propres à assurer la sincérité des votes. Les troupes alliées occupaient le
pays, et l'on se trouvait alors dans la période de réaction ultra-royaliste
qui suivit les Gent-Jours ; aussi, dans les quatre départements lorrains, les
royalistes d'extrême droite l'emportèrent-ils presque partout, sauf pourtant
dans la Meuse, qui envoya siéger à la chambre deux de ses anciens préfets, M.
de Saint-Aulaire et M. Saulnier. Le baron Louis fut élu dans la Meurtrie.
Lorsque la Chambre introuvable eut été dissoute par l'ordonnance royale du 5
septembre 1816, les nouvelles élections se firent dans de tout autres
conditions. Les royalistes modérés reprirent le dessus, sauf toutefois dans
la Moselle, qui resta encore inféodée à l'extrême droite. Parmi les élus de
la Meurthe citons le baron Louis et le lieutenant-général Bourcier. La
Chambre se renouvelait alors par tiers. Aux élections 'partielles de 1820, la
Meuse envoya siéger Etienne, l'auteur dramatique, qui fut réélu en 1822. Aux
élections partielles de 1818, la Moselle, rompant avec les ultras, nomma des
libéraux, Rolland et le général Grenier. Les élections générales de 1824 se
firent, nous l'avons déjà dit, sous la pression énergique des agents du
pouvoir central ; aussi les résultats furent-ils favorables à la droite et à
l'extrême droite. Parmi les préfets qui se signalèrent alors par leur zèle,
on peut citer M. de Balsac, préfet de la Moselle, et M. d'Estournelle, préfet
des Vosges. Nous avons déjà dit par quels procédés le premier avait réussi à
empêcher l'élection du comte de Serre. Le second assura, en recourant à tous les
moyens alors usités, le succès des amis du ministère Villèle. En 1827, lors
des nouvelles élections générales, tous les préfets, en particulier le baron
Romain, de la Meuse, et M. de Meulan, des Vosges, adoptèrent la même
tactique, mais cette fois avec moins de bonheur. Ainsi trois opposants
passèrent dans la Meurthe, deux dans la Meuse, un seulement dans la Moselle
et quatre dans les Vosges. La Chambre valida l'élection des deux ministériels
de la Meuse, bien que les députés de l'opposition lui eussent signalé les
procédés irréguliers auxquels le baron Romain avait eu recours. Dans les
Vosges M. de Meulan, suivant l'exemple de M. d'Estournelle, avait indûment
porté cent un citoyens sur la liste électorale, et cela en vue de créer un
collège départemental, sur lequel il espérait pouvoir agir plus facilement
que sur les collèges d'arrondissement. L'irrégularité était si flagrante que
la Chambre cassa les élections des Vosges, qui d'ailleurs avaient été
défavorables aux ultras. Les collèges électoraux du département, de nouveau
convoqués, nommèrent cinq députés de l'opposition modérée, parmi lesquels
figuraient le colonel Jacqueminot et Boula de Colombier, un ancien préfet des
Vosges. Le ministère Martignac destitua ou déplaça les préfets qui s'étaient
trop compromis par leurs agissements illégaux lors des élections de 1827. Le
ministère Polignac, arrivé au pouvoir en 1829, nomma presque partout de
nouveaux préfets. En dépit de leurs efforts pour assurer aux élections
générales de 1830 le succès des amis du gouvernement, ceux-ci furent presque
tous, sauf deux ou trois, battus par des royalistes modérés ou par des libéraux
Citons parmi les vainqueurs le baron Louis, le général Mouton, comte de
Lobau, Thouvenel et Marchai, élus dans la Meurthe, Etienne dans la Meuse, le
lieutenant-général Semelle et le colonel Paixhans dans la Moselle ; les
Vosges avaient nommé ou renommé le colonel Jacqueminot, Boula de Colombier et
un autre ancien préfet du département, Nau de Champlouis, qui avait donné sa démission
à l'avènement du ministère Polignac. Les
députés de la droite et de l'extrême droite, pour la plupart officiers,
fonctionnaires ou riches propriétaires, appartenaient en grande majorité à la
noblesse. C'était au contraire dans la bourgeoisie que se recrutaient les
députés de l'opposition. On rencontrait parmi eux des avocats, d'anciens
officiers et d'anciens fonctionnaires de l'Empire. Les députés de la droite
n'ont joué qu'un rôle très effacé, et les opposants eux-mêmes sont restés au
second plan. Deux ministériels, le baron Saladin et le baron de Jankovicz
firent preuve de quelque indépendance, le premier en combattant la
septennalité, le second en demandant que tout député nommé à une fonction fût
soumis à la réélection. En 1823 Etienne parla contre l'expulsion de Manuel.
En 1829 le projet présenté par M. de Martignac sur les conseils généraux fut
attaqué par Thouvenel, Etienne et Jacqueminot. Le général Grenier prit en
1818 la parole en faveur du projet de loi sur le recrutement. En 1822, à
propos du budget de la guerre, le général Semelle eut une altercation
violente avec un de ses collègues, le général Lafond, qu'il traita « d'être
vil ». Ce fut Etienne qui rédigea l'adresse dite des 221. Plusieurs
Lorrains furent ministres sous la Restauration. Un Messin, Barbé-Marbois, qui
avait déjà joué un rôle politique pendant la Révolution, le Consulat et
l'Empire, remplit dans le premier ministère Richelieu les fonctions de garde
des sceaux ; mais les ultras de la Chambre introuvable, qui jugeaient
Barbé-Marbois trop modéré, lui firent essuyer plusieurs échecs et
l'obligèrent en quelque sorte à donner sa démission. Un autre garde des
sceaux de la Restauration est le comte de Serre, qui, dans le premier cabinet
Decazes, dans le cabinet Dessoles-Decazes et dans le deuxième ministère
Richelieu, joua un rôle considérable. On sait que c'est M. de Serre qui fit
voter en 1819 une loi assez Libérale sur la presse. Le baron Louis, qui avait
déjà été ministre des finances en 1814> reçut de nouveau ce portefeuille
en 1818, dans le premier ministère Decazes. Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr
faisait partie de ce même cabinet, en qualité de ministre de la guerre ; on
lui doit la loi de recrutement qui, avec quelques remaniements, subsistera
jusqu'en 1868. Villèle confia au maréchal Victor le portefeuille de la guerre
; mais le duc de Bellune se montra médiocre administrateur, ne sut pas faire
les préparatifs que réclamait l'expédition d'Espagne, signa avec le fournisseur
Ouvrard des marchés désavantageux pour l'Etat et s'attira l'hostilité du duc
d'Angoulême, si bien qu'en décembre 1823 il dut donner sa démission.
Gouvion-Saint-Cyr remplit par intérim, de 1817 à 1818, les fonctions de
ministre de la marine. En 1829, le vice-amiral de Rigny, après avoir accepté
tout d'abord le portefeuille de la marine dans le ministère Polignac, y
renonça ensuite, pour ne pas siéger à côté de Bourmont, qui avait trahi son
pays en 1815. Deux Lorrains, du Houx de Vioménil, tin survivant de l'Ancien
Régime, et Molitor, l'un des bons généraux de Napoléon Ier, obtinrent, sous
la Restauration, le bâton de maréchal de France. Quelques-uns
de nos compatriotes se distinguèrent à cette époque, soit en intervenant de
leur propre initiative dans les révoltes, d'un caractère libéral ou national,
qui éclatèrent alors, soit en prenant part à des expéditions dirigées par le
gouvernement français. Le général Guillaume de Vaudoneourt, condamné à mort
en r8i6 par la cour d'assises de la Moselle, sous l'inculpation de complot
contre la sûreté de l'État, alla mettre son épée au service des libéraux du
royaume de Naples et du Piémont, lorsque ceux-ci essayèrent de modifier les
institutions de leur pays. Le colonel Fabvier, impliqué avec deux autres
officiers d'origine lorraine, Brice et Ordener, dans une conspiration
libérale qui devait éclatera Paris en 1820, fut mis hors de cause par la cour
des pairs, mais il jugea prudent de se réfugier en Espagne, 011 il entra au
service des libéraux qui, à la suite d'un pronunciamiento, avaient pris le
pouvoir dans ce pays. Lorsqu'en 1823 une armée française, commandée par le
duc d'Angoulême, pénétra en Espagne pour y restaurer le pouvoir absolu de
Ferdinand VII, Fabvier, à la tête d'une petite troupe d'anciens soldats du
premier Empire, essaya, mais vainement, d'arrêter l'armée française et de la
soulever contre ses chefs. Ala suite de son échec, Fabvier partit pour la
Grèce, qui s'était révoltée contre la domination turque ; il organisa des
troupes régulières, avec lesquelles il lutta pour l'indépendance hellénique. L'armée
française dont Fabvier avait essayé d'arrêter la marche était commandée, sous
l'autorité nominale du duc d'Angoulême, par deux Lorrains, le maréchal
Oudinot et le général Molitor, qui reçut, à la suite de cette expédition, le
bâton de maréchal. Le gouvernement français devait finalement intervenir en
faveur des Grecs. L'escadre française, qui prit en 1827 une part glorieuse à
la bataille de Navarin, était commandée par un Lorrain, le contre-amiral de
Rigny, à' qui ce fait d'armes valut d'être nommé vice-amiral. Lorsque
le ministère Polignac se fut décidé tardivement à convoquer les Chambres, il
se heurta tout de suite à l'hostilité de la majorité des députés. L'adresse
en réponse au discours du trône, que volèrent 221 représentants, manifestait
hautement leur défiance à l'endroit de Polignac et de ses collègues. Sur les
21 députés des quatre départements lorrains. 10 seulement avaient voté
l'adresse, tandis que 11 s'étaient prononcés contre elle. Nous avons déjà
dit, en parlant des élections de 1830, que l'opposition avait triomphé dans
nos départements. Dans le reste de la France, les libéraux remportèrent des
succès analogues. On sait comment le ministère Polignac répondit à ce
verdict. Lorsque
les ordonnances de Juillet parvinrent à la cour d'appel de Nancy, l'un des
conseillers, M. Boyard, ne craignit pas de les qualifier d'illégales. Pendant
la lutte qui ensanglanta Paris du 27 au 29 juillet, plusieurs Lorrains
prirent aux événements une part importante. Les généraux Gérard et Lobau
faisaient partie d'une députation, qui alla trouver, le 28 juillet, le
maréchal Marmont, pour le prier d'intervenir auprès du roi. Gérard devait
bientôt après prendre le commandement des troupes de ligne qui avaient refusé
de combattre en faveur du ministère. Le colonel Jacqueminot combina, avec le
général Pajol, l'expédition dirigée contre Charles X, alors réfugié à
Rambouillet. Lorsque le vieux roi et sa famille partirent pour Cherbourg, un
Mosellan, M. de Schonen, député de la Seine, fut un des commissaires chargés
de les accompagner. Ainsi
tombait la Restauration, victime de ses propres fautes, beaucoup plus que des
attaques de ses adversaires. Les tentatives maladroites qu'elle avait faites
pour rendre au clergé et à la noblesse une partie des avantages que leur
avait enlevés la Révolution, ou pour exercer une pression sur les consciences
avaient indisposé contre elle la population lorraine, qui vit s'écrouler sans
regrets le trône de Charles X. D'ailleurs, si l'on songe aux maux sans nombre
que Louis XIII, Louis XIV et Louis XV avaient infligés à la Lorraine, on doit
reconnaître que nos ancêtres pouvaient voir d'un œil sec les descendants de
ces souverains prendre pour la dernière fois le chemin de l'exil. II. — LA RÉGION LORRAINE PENDANT LA MONARCHIE DE JUILLET (1830-1848).
La politique du
Gouvernement de Juillet. — Les événements. — L'opinion publique et les
élections. — Les députés et les ministres lorrains. — Les Lorrains hors delà
France. — La révolution de Février 1848.
Le duc
d'Orléans, devenu le roi Louis-Philippe, inspirait de la sympathie par la
dignité de sa vie, par le rôle qu'il avait joué au début de la Révolution et
par les idées libérales qu'on lui connaissait. Avec le nouveau souverain il
n'y avait plus à craindre de tentative en vue de ressusciter les abus de
l'Ancien Régime. Le drapeau tricolore remplaça le drapeau blanc, les exilés
rentrèrent en France, des officiers et des généraux de l'ancienne armée
impériale, que la Restauration avait tenus à l'écart, furent rappelés à
l'activité. On abaissa le cens électoral de 300 à 200 francs, et la pairie
cessa d'être héréditaire. Les grandes charges de l'Etat et les hauts grades
de l'armée cessèrent d'être l'apanage à peu près exclusif de la noblesse. Au
lieu de favoriser le catholicisme, comme l'avait fait la Restauration, le
Gouvernement de Juillet lui témoigna, tout au moins durant les premières
années, de la froideur et de la défiance. Il semble, à en juger par les
renseignements que nous possédons, que les habitants de nos départements
accueillirent avec faveur l'avènement de Louis-Philippe. Vers la fin de son
règne, ce prince s'aliéna une partie de la bourgeoisie, qui reprochait au
roi, ainsi qu'à Guizot, leur conservatisme étroit, hostile à toutes les
réformes, et leur politique extérieure, jugée trop timide ou trop
réactionnaire. La
nouvelle delà révolution de Juillet provoqua, sur quelques points de la
région lorraine, en particulier à Metz et à Nancy, une très vive agitation.
Cette agitation se manifesta clans la population civile et dans l'armée. La
politique des Bourbons, trop favorable à l'Église catholique et les
manifestations imprudentes de certains membres du clergé avaient causé une
irritation très vive. Sur le bruit absurde qu'il y avait des armes cachées au
grand séminaire de Nancy, des gens du peuple envahirent cet établissement, où
ils commirent des dégâts. A la nouvelle de cette manifestation, Mgr de
Forbin-Janson, alors en tournée de confirmation dans le canton de Delme,
jugea prudent de chercher un refuge à l'étranger. Le 17 février 1831, la
populace de Nancy se porta de nouveau contre le grand séminaire. Celui de
Metz fut assailli par la foule le 6 octobre 1830. Les préfets crurent alors
devoir ordonner la fermeture de ces deux établissements, dont la réouverture
ne fut autorisée qu'en 1831. Les
têtes n'étaient pas moins échauffées chez les sous-officiers et chez les
soldats. Des officiers connus pour leur sévérité ou pour leurs opinions
légitimistes furent insultés, menacés par leurs subordonnés et finalement
obligés d'abandonner leur commandement. Ce fut en particulier le cas de M.
Etchegoyen, colonel d'un régiment d'artillerie en garnison à Metz. Il
s'écoula un certain temps avant que le calme se rétablît dans les esprits et que
l'ordre régnât de nouveau dans la rue. Vers la
fin de 1830, la France put croire un moment que le tsar Nicolas Ier se
préparait à restaurer par la force le trône de Charles X. La région lorraine
aurait été une des premières provinces envahies. Au début de 1831, des amis
du Régime de Juillet, qui appartenaient au parti du mouvement, fondèrent à
Metz une Association nationale pour la défense du territoire. Leur but
était de suppléer à ce qu'ils appelaient l'insuffisance du gouvernement.
Cette association recruta dans la ville de Metz et dans toute la région un
assez grand nombre d'adhérents. Quoiqu'elle eût été créée dans un esprit de
défiance à l'égard des ministres, qu'elle semblait déclarer incapables de
protéger la France contre un ennemi extérieur, des fonctionnaires et même des
officiers n'hésitèrent pas à se faire inscrire dans la nouvelle société. Le
baron Sers, préfet de la Moselle, adressa aux maires de son département une
circulaire pour mettre ses administrés en garde contre l'Association
nationale. On ne sait quelles proportions aurait prises l'affaire, si
l'arrivée au pouvoir de Casimir Périer n'y avait mis bon ordre. Le maire de
Metz Bouchotte et l'avocat-général Woifhaye furent destitués ; le maréchal
Soult, ministre de la guerre, déplaça le général Barrois, qui, en la
circonstance, avait manqué de clairvoyance et d'énergie[4]. En mai
1831, Louis-Philippe fit dans l'Est de la France un voyage officiel ; deux de
ses fils, les ducs d'Orléans et de Nemours, l'accompagnaient. Le roi entendit
à Metz des discours malsonnants, que lui adressèrent les représentants du
conseil municipal et de la garde nationale. Louis-Philippe leur répondit que
le conseil avait à s'occuper, non des affaires politiques, mais des intérêts
de la cité, et que la garde nationale n'avait pas le droit de délibérer. Il
ne se produisit pas à Nancy d'incidents du même genre, quoique, dans son
discours, le maire Tardieu parût manifester quelque défiance à l'égard du
gouvernement. La ville d'Epinal reçut également la visite du roi. C'est au
cours-de cette année 1831 que fut inaugurée la lourde et disgracieuse statue
de Stanislas sur la place qui porte le nom du roi de Pologne. Après
l'échec de la révolution polonaise de 1800-1831, beaucoup de Polonais,
désireux d'échapper au joug delà domination russe, vinrent chercher un refuge
en France. Un grand nombre d'entre eux traversèrent la Lorraine, où ils
furent accueillis avec sympathie. Plusieurs même se fixèrent à Metz, à Nancy,
à Bar-le-Duc, ou dans d'autres villes de la région. Un
complot militaire fut ourdi, pendant les mois de mars et d'avril 1834, par
des sous-officiers de cavalerie en garnison à Lunéville. Un maréchal des
logis chef du 9° régiment de cuirassiers, Clément Thomas, résolut d'exploiter
le mécontentement qu'avait causé chez ses camarades une mesure du ministre de
la guerre. D'opinions républicaines, il crut qu'il pourrait entraîner une partie
de l'armée, renverser Louis-Philippe et proclamer la République. Clément
Thomas et ceux de ses camarades qu'il avait gagnés à ses vues jugèrent bon de
chercher des auxiliaires dans la population civile. Grâce à un camarade,
Thomas se rencontra avec un jeune médecin de Nancy, M. Béchet, qui se montra
disposé à le soutenir et qui le mit en relation avec le comte de Ludres,
député de Château-Salins. Quoique M. de Ludres lui eût montré la gravité des
conséquences qu'entraînerait l'exécution de la folle entreprise où il voulait
s’engager, Thomas résolut de tenter l'aventure, avec l'assistance de ses
camarades, dans la nuit du 16 au 17 avril. Mais dans la soirée le général
Geisler, qui commandait à Lunéville, mis quelques heures auparavant au
courant du complot, fit arrêter les conjurés. Ceux-ci, d'abord conduits à
Metz, puis transférés à Paris, furent jugés avec les insurgés parisiens et
lyonnais d'avril 1834. Le docteur Béchet fut, lui aussi, arrêté et emprisonné
à Paris. M. de Ludres aurait eu le même sort, s'il n'avait pris la précaution
de se réfugier en Suisse. Les accusés, traduits devant la cour des pairs,
choisirent comme défenseurs des libéraux avancés et des républicains, parmi
lesquels nous trouvons Laflize et Thouvenel de la Meurthe, Bouchotte, Dornès
et Woirhaye de la Moselle. La cour des pairs les frappa de peines
d'emprisonnement. L'amnistie du 8 mai 1807 leur rendit la liberté. On sait
quelle fut la fin tragique de Clément Thomas, qui tomba, le 18 mars 1871,
sous les balles des communards. Quant au docteur Béchet, dégoûté de la
politique, il fournit à Nancy une longue et honorable carrière médicale. Mentionnons
encore le passage à Metz et à Verdun, en 1837, de la princesse Hélène de
Mecklembourg, qui allait épouser le duc d'Orléans. Lorsque le général Drouot
mourut à Nancy en 1847, on lui fit de magnifiques funérailles, et le père
Lacordaire prononça l'oraison funèbre de l'illustre soldat. La même année les
conseils généraux de la Moselle et des Vosges demandèrent la réforme du
régime électoral, La mauvaise récolte de 1846 engendra une disette, qui
provoqua, l'année suivante, de l'agitation dans certaines villes, en
particulier à Nancy. A la fin de 1847 et au début de 1848, il y eut des
banquets réformistes à Bar-le-Duc et à Epinal ; on en organisait un à Nancy,
lorsque éclata la révolution de février. Bien
que le cens électoral eût été abaissé de 300 à 200 francs, le nombre des
électeurs restait encore très faible. À la fin du règne de Louis-Philippe, il
n'atteignait pas 2.000 dans la Meurthe, 1.400 dans la Meuse, 2.400 dans la
Moselle, 1.400 dans les Vosges. Ces 7.000 électeurs constituaient dans la
région lorraine ce que l'on appelât alors le « pays légal ». Au début du
régime, les électeurs acceptaient pour la plupart le gouvernement établi,
mais presque tout de suite, ils allaient se diviser en deux partis, celui des
réformes ou du « mouvement » et celui de l'immobilité ou de la «
résistance ». De bonne heure il se forma dans les villes de Metz[5] et de Nancy un parti
républicain, auquel adhérèrent les membres les plus avancés du parti du
mouvement. La politique ultra-conservatrice de Guizot amena de nouvelles
recrues au parti républicain, qui ne comprenait pourtant, au début de 1848,
qu'une minorité de la population urbaine. Les anciens soldats de Napoléon Ier
étaient bonapartistes. La branche aînée des Bourbons comptait encore des
partisans dans le clergé, dans la noblesse et dans la riche bourgeoisie. Le
gouvernement avait à sa disposition des journaux, comme le Journal de la
Meurthe et des Vosges à Nancy et l'Indépendant à Metz, organe créé
en 1831. Le Patriote de la Meurthe et le Courrier de la Moselle
étaient les organes du parti républicain. Préfets et sous-préfets
continuèrent, mais avec plus de retenue que sous la Restauration,
d'intervenir dans les élections et de travailler en faveur des amis du
gouvernement. Quelques préfets pouvaient d'autant mieux manier le corps
électoral qu'ils restaient, comme celui de la Meurthe, Arnault, durant de longues
années, à la tête du même département. Celait moins à l'intimidation qu'à la
corruption qu'ils avaient recours pour agir sur les électeurs. A six
reprises il y eut des élections générales sous le règne de Louis-Philippe, en
1831, 1834, 1837, 1839, 1842 et 1846[6]. Si, au début, le parti du
mouvement eut quelques succès dans les départements lorrains, à partir de
1834 ce fut le parti de la résistance qui l'emporta ; il arriva, même
quelquefois, comme en 1834 et en 1846, pour la Meurthe, en 1837, 1842 et 1846
pour la Moselle, que tous les députés de ces départements furent des
conservateurs. La Meuse eut régulièrement un député de l'opposition, tandis
que les Vosges en comptèrent trois, et même quatre en 1839, y compris un
député à tendances légitimistes. Il y a
peu de nobles parmi les députés lorrains de cette époque, et l'un d'eux, le
comte de Ludres, est un homme d’extrême gauche. La grande majorité de nos
députés appartenait à la riche bourgeoisie. Il y avait parmi eux quelques
propriétaires, des fonctionnaires civils et des officiers. Les fonctionnaires
et les officiers députés allèrent en nombre toujours croissant jusqu'à la fin
de la Monarchie de Juillet. En 1846, il n'y en avait pas moins de treize sur
vingt et un députés que comptaient les quatre départements lorrains. Aucun
d'entre eux ne joua un rôle considérable. Le danger que faisait courir au
régime parlementaire la présence dans la chambre des députés d'un grand
nombre de fonctionnaires, qui n'avaient pas assez d'indépendance vis-à-vis du
gouvernement, avait frappé de bonne heure tous les esprits libéraux.
Gauguier, député des Vosges durant trois législatures, présenta chaque année
une proposition pour réduire le nombre des députés fonctionnaires, mais le
projet fut toujours repoussé. A la fin de 1845, le colonel de La Coste du
Vivier député du deuxième collège de Nancy, fut nommé maréchal de camp et dut
en conséquence se représenter devant ses électeurs. Cette promotion parut
tellement scandaleuse que Marchai, de l'opposition dynastique, qui représentait
alors le collège de Sarrebourg, se porta candidat, en guise de protestation,
contre le nouveau maréchal de camp. Celui-ci n'en fut pas moins réélu, et
Marchai, se sentant atteint par l'échec qu'il avait, subi, donna sa démission
de député. Les électeurs de Sarrebourg lui donnèrent pour successeur, au
début de 184<3, un ingénieur en chef des ponts et chaussées, M. Collignon,
qui, à la différence de Marchal, était un conservateur, un ministériel. Peu
de temps après, M. de Rémusat présentait à la Chambre un projet destiné,
comme celui de Gauguier, à réduire le nombre des députés fonctionnaires.
Thiers prit la parole, le 17 mars 1846, pour défendre celle proposition.
L'élection récente de M. Collignon lui fournit l'occasion de prononcer les
paroles suivantes : « Quand
nous voyons les électeurs d'opposition nommer un homme, d'ailleurs très
honorable, non pas à cause de son opinion politique, mais à cause de sa
position personnelle, pour avoir un député qui leur assureur ! chemin de fer
et un autre jour pour avoir un canal, nommer un ingénieur très distingué,
d'un grand savoir, pour lequel j'ai une grande considération, mais qui
assurément ne pourra vous dire qu'il était nommé pour son opinion
politique... Je serais désolé de dire quelque chose qui pût blesser M. Collignon,
il sait toute la considération que j'ai pour lui, mais enfin je ne puis
croire qu'il ait été nommé pour son opinion politique ». La
proposition de M. de Rémusat, qu'avait combattue le gouvernement, fut
repoussée par la Chambre. Seize députés lorrains, dont douze fonctionnaires,
votèrent avec la majorité ; parmi les quatre qui se prononcèrent pour le
projet, un seul, Etienne, fils de l'auteur dramatique, était fonctionnaire.
Un député de l'opposition, Doublat des Vosges, était absent lors du vote. Un
député de la Meuse, Jean-Landry Gillon, qui appartenait à la droite, joua un
rôle assez actif. Il fit voter la loi qui permettait aux jurés d'accorder à
un accusé reconnu coupable le bénéfice des circonstances atténuantes. On le
vit intervenir en 1833 dans les débats auxquels donna lieu la loi qui
organisait l'enseignement primaire, et il fut à quatre reprises rapporteur du
budget de l'instruction publique. Un député de la Moselle qui siégeait à
droite, le lieutenant-colonel Ardant, intervint dans les questions
économiques. Quelques
Lorrains furent ministres de 1830 à 1840. Un député de la Moselle, Parant,
eut le portefeuille de l’instruction publique dans le cabinet éphémère du 31
mars 1839. Le baron Louis dirigea nos finances à deux reprises, d'abord dans
le cabinet du ri août 1830, puis dans celui du 13 mars 1831. Casimir Périer
avait déclaré qu'il ne consentirait à former le cabinet que si le baron Louis
acceptait le portefeuille des finances. Le vice-amiral de Rigny fut nommé aux
affaires étrangères le 4 avril 1834. Nous trouvons à la guerre le maréchal
Gérard dans le cabinet du 11 août 1830 et dans celui du II juillet 1834 ; il
remplaça en même temps, comme président du conseil, le maréchal Soult,
démissionnaire. Lui-même devait se retirer quelques mois plus tard, ses
collègues ayant repoussé un projet d'amnistie dont il était partisan. Le
général Schneider, député de la Moselle, fut ministre de la guerre dans le
cabinet du 12 mai 1839. Enfin le vice-amiral de Rigny fut chargé de la marine
dans les cabinets du 13 mars 1831 et du 11 octobre 1832. Louis-Philippe
donna le bâton de maréchal de France à Gérard, le 17 août 1830, à Mouton le
30 juillet 1831. Trois Lorrains, Mouton, Gérard et Jacqueminot se succédèrent
de 1831 à 1848 en qualité de commandants delà garde nationale de Paris. Lors
d'un mouvement populaire, Mouton, au lieu de faire tirer sur la foule, fit
jouer les pompes à incendie ; les manifestants, abondamment arrosés, se
dispersèrent. Comme
nous l'avons dit précédemment, on put craindre un moment, à la fin de 1830 et
au début de 1831, que le tsar Nicolas Ier ne vînt nous attaquer. Peu de temps
après, le parti du mouvement demanda que la France vînt au secours de la
Pologne, alors soulevée contre la domination russe En 1840 les mêmes hommes
réclamèrent une intervention en faveur du pacha d'Egypte, Méhémet-Ali. Dans
les deux cas la France aurait eu à soutenir une guerre contre une coalition
des autres grandes puissances, et la région lorraine aurait de nouveau connu
les horreurs de l'invasion et de l'occupation étrangère. On doit se féliciter
que la sagesse de Louis-Philippe nous les ait épargnées. Par contre, la
France fit à deux reprises pénétrer ses troupes en Belgique, pour mettre les
Hollandais à la raison. Le maréchal Gérard, que Louis-Philippe chargea chaque
fois du commandement de l'armée, se contenta en octobre 1831 d'une simple
démonstration militaire ; mais en novembre 1832, il eut à faire le siège de
la citadelle d'Anvers, que défendait le général hollandais Chassé. Les
opérations du siège furent dirigées par le général Haxo, qui, lui aussi,
était Lorrain. On sait que la citadelle d'Anvers se rendit le 23 décembre
1832. La
Lorraine fournit à cette époque un diplomate qui, après une brillante
carrière, devait tristement finir ses jours. Bresson, originaire des Vosges,
remplit successivement les fonctions de chargé d'affaires à Berlin,
d'ambassadeur à Madrid, puis à Naples. Il négocia le mariage du duc d'Orléans
avec la princesse Hélène de Mecklembourg (1837) et, quelques années plus tard, ceux de la reine
Isabelle avec don François d'Assise et de sa sœur Louise-Fernande avec le duc
de Montpensier, le plus jeune des fils de Louis-Philippe. Des chagrins
domestiques le décidèrent, alors qu'il représentait la France à Naples, à se
couper la gorge avec un rasoir. La Monarchie de Juillet, comme la Restauration, devait précipiter sa chute. La politique extérieure de Guizot, estimée jusqu'en 1846 trop favorable à l'Angleterre, puis trop complaisante à l'égard de l'Autriche, irritait une partie de l'opinion publique, autant que l'obstination de cet homme d'État à repousser la réforme parlementaire et la réforme électorale. L'opposition commença en 1847 etpoursuivit.au début de 1848, une campagne de banquets, pour contraindre le gouvernement à capituler ou à se retirer. Des banquets eurent lieu à Épinal et à Bar-le-Duc ; dans celte dernière ville, Etienne fils le seul député de l'opposition delà Meuse, but « à la moralité du gouvernement ». L'interdiction d'un banquet qui devait avoir lieu à Paris fut la cause immédiate delà révolution des 23 et 24 février 1848. Le général- Jacqueminot, un Lorrain, qui commandait la garde nationale de Paris, ne sut pas montrer l'énergie que réclamaient les circonstances. Sa faiblesse a contribué, pour une part, à la chute de Louis-Philippe et à l'avènement de la République. |
[1]
Peu nombreux étaient les intellectuels qui figuraient sur les listes
électorales à la fin du règne de Louis-Philippe. En 1845, on trouvait dans
l'arrondissement de Lunéville, sur 412 électeurs, 1 ecclésiastique, 1
professeur, 8 magistrats, 21 autres fonctionnaires en activité ou en retraite,
13 officiers ou anciens officiers, 10 avocats, 1 avoué, 10 notaires, 8 médecins
ou officiers de santé, 1 pharmacien et 2 architectes.
[2]
Lettre de M. de Wendel, député de la Moselle, à de Serre (Ch. de LACOMBE, Le comte de
Serre, t. II, p. 390).
[3]
Lettre de M. Millet de Chevers, premier président de la cour de Colmar, à de
Serre (Ch. de LACOMBE,
Le comte de Serre, t. II, p. 390).
[4]
Ce général était originaire du Barrois. N'étant encore que lieutenant-colonel
ou colonel il avait siégé au conseil de guerre qui condamna le duc d'Enghien à
mort.
[5]
En 1833 le général Hulot déclarait qu'il y avait à Metz des républicains.
[6]
Les élections se faisaient au scrutin d'arrondissement.