HISTOIRE DE LORRAINE

TOME TROISIÈME. — DE 1789 À 1919

CINQUIÈME PARTIE

LIVRE UNIQUE. — LE RECUL DE LA FRANCE (1812-1914)

 

CHAPITRE PREMIER. — LA RÉGION LORRAINE DE 1812 À 1815.

 

 

Les trois années qui s'écoulent depuis la campagne de Russie jusqu'à la seconde Restauration ont été remplies d'événements qui ont eu pour la région lorraine les plus graves conséquences. Dans l'espace de moins d'un an et demi, la France a changé par trois fois de régime, et chacune de ces révolutions, sans modifier profondément les institutions, devait entraîner une orientation différente de la politique et la destitution de nombreux fonctionnaires. Chose encore plus grave, la région lorraine a subi une première fois en 1814, de nouveau l'année suivante, l'invasion étrangère, avec tous les maux qui en sont les conséquences.

Enfin, les coalisés victorieux, non contents d'enlever à la France toutes ses conquêtes de la Révolution et de l'Empire, l'ont ramenée, dans la vallée de la Sarre, en deçà des frontières qu'elle avait en 1792. Nous payions chèrement l'ambition insensée de Napoléon Ier, qui avait fini par exaspérer et par armer contre nous une grande partie de l'Europe. Toutefois, il est juste d'ajouter que, par leur imprévoyance et par leur maladresse, les Bourbons ont une part de responsabilité dans les calamités qui fondirent alors sur notre pays.

 

I. — L'EFFONDREMENT DE L'EMPIRE (1812-1814).

Opérations militaires. — Les alliés dans la région lorraine. — Organisation du territoire occupé. — Attitude des habitants. — Le comte d'Artois à Nancy.

 

Comme nous avons eu précédemment l'occasion de le dire, l'absolutisme impérial pesait à la bourgeoisie, et le clergé en voulait à Napoléon d'être entré en conflit avec le pape. Tout le monde trouvait les impôts écrasants, tout le monde était fatigué de la guerre, mais le mécontentement populaire n'osait pas se manifester ouvertement, tant était grande la crainte qu'inspirait Napoléon. D'ailleurs, personne sans doute ne prévoyait les conséquences funestes que devait entraîner la campagne de Russie. La situation de l'Empire paraissait encore très bonne : la frontière n'était-elle pas fort loin de la Lorraine ? Quelque profonde que fût l'impression causée par la nouvelle du désastre de Russie, la population ne perdit pas encore sa confiance dans la solidité du régime impérial ; pourtant les jours de celui-ci étaient comptés. En 1813, la plupart des États allemands allaient se tourner contre Napoléon et faire cause commune avec l'Angleterre et avec la Russie. La lutte prenait dans ces pays le caractère d'une guerre nationale, d'une guerre de libération. Vaincu à Leipzig, l'empereur dut abandonner à ses adversaires l'Allemagne, où il ne gardait que quelques places fortes.

Tandis qu'il rentrait en France, pour y réunir, non sans peine, de nouvelles troupes, il laissait à ses lieutenants le soin d'arrêter ou tout au moins de retarder la marche en avant des coalisés. Malheureusement, les maréchaux Marmont et Victor ne surent ou ne purent, en raison de la faiblesse de leurs forces, interdire à l'ennemi le passage du Rhin.

En 1813, un général d'origine lorraine, Haxo, avait donné à Napoléon le conseil de mettre en état les places fortes de la frontière française, mais l'empereur le regarda comme un homme privé de raison. Les événements de 1814 allaient prouver combien avaient été sages les conseils de Haxo. Des 10 places de guerre que comptait la région lorraine — 5 dans la Moselle, 3 dans la Meurthe, 2 dans la Meuse —, Metz était à peu près la seule qui possédât des fortifications en bon état, une garnison suffisante, ainsi que des approvisionnements en bouches à feu, en munitions et en vivres. Pour comble de malheur, les hôpitaux, dans la plupart de ces villes, étaient encombrés de blessés et de malades, dont beaucoup étaient atteints du typhus. Cette terrible maladie gagna la population civile, où elle fit de nombreuses victimes.

A la fin de 1813, ou au début de 1814, le gouvernement impérial, se rendant compte, mais un peu tard, des fautes commises, essaya de parer tant bien que mal aux difficultés delà situation. Napoléon, qui se rappelait les conventionnels envoyés en mission aux armées, dépêcha sur les frontières des commissaires extraordinaires, chargés de prendre des mesures de salut public. La Lorraine vit arriver le sénateur comte Colchen, un Messin, qui lança des proclamations vibrantes, où il appelait aux armes toute la population valide, et plus spécialement les gardes nationaux, qu'il s'agissait de transformer en défenseurs du pays. Seulement, faute d'armes dans les arsenaux, les hommes qui avaient répondu en assez grand nombre à la convocation de Golchen furent obligés de rentrer, pour la plupart, dans leurs foyers. Les corps de partisans qui se formèrent sur différents points de la Lorraine n'étaient pas assez forts pour être en état de jouer un rôle quelque peu important.

Durant les premiers jours de janvier 1814, Marmont et Victor évacuèrent, le premier le Palatinat, le second l'Alsace et ils battirent en retraite sur la Lorraine, sans chercher à défendre la ligne des Vosges. Après avoir livré, au milieu de janvier, quelques combats sur la Sarre, sur la Meurthe et sur la Moselle, ils allèrent, vers la fin du mois, rejoindre Napoléon en Champagne. Avec eux partirent la plupart des fonctionnaires, à l'exception pourtant du préfet des Vosges, le baron Himbert de Flegny, qui fut enlevé par les Cosaques, et du préfet de la Moselle, Vaublanc, qui resta dans Metz.

La région lorraine se trouvait donc abandonnée à elle-même ; elle n'avait plus, pour la protéger, que les faibles garnisons de ses places fortes et des corps de partisans. L'action de ces derniers se réduisit en somme à peu de chose. Nous n'avons à signaler que la défense de Rothau contre une compagnie badoise par Nicolas Wolff, qui avait groupé autour de lui d'anciens militaires et quelques hommes de bonne volonté.

Toul fut la seule place qui se rendit à l'ennemi après un simulacre de défense. Phalsbourg, Verdun, Montmédy, Metz, Longwy, Thionville, Sarrelouis, Bitche, que les alliés n'attaquèrent pas sérieusement, refusèrent de capituler. Ces places évitèrent ainsi l'humiliation et les désagréments de l'occupation étrangère. Le général Durutle, qui commandait à Metz, avait sous ses ordres une garnison forte de plus de 9.000 hommes. Les troupes russes campées autour de la place furent à plusieurs reprises attaquées avec succès par Durutte, qui put même, vers la fin de mars, faire une sorte de promenade militaire, en passant par Thionville, Sarrelouis, Longwy, Montmédy et Verdun, sans que l'ennemi osât l'inquiéter sérieusement ; c'était avec la pensée de rejoindre Napoléon que le gouverneur de Metz avait opéré celte sortie, qui l'avait mené jusque dans la vallée de la Meuse ; mais l'empereur dut renoncer au projet qu'il avait formé de rallier les garnisons des forteresses lorraines. Apprenant la marche des alliés sur Paris, il rebroussa chemin, revint à Fontainebleau, où il se vit contraint, à la suite d'événements que nous n'avons pas à raconter ici, de signer son abdication. Dans le courant d'avril, les différentes places fortes de la région lorraine reconnurent Louis XVIII et arborèrent le drapeau blanc.

 

Tout le reste delà Lorraine avait été occupé en janvier par les troupes alliées, formées de Russes, de Prussiens et de Bavarois. Les premiers Cosaques firent leur apparition à Nancy le 14 janvier, et Blucher arriva trois jours plus tard. A la fin d'un discours qu'il adressa à la municipalité nancéienne, il jugea bon de rappeler le temps où le pays était gouverné par ses ducs. Reconnaissons que, d'une façon générale, l'ennemi se conduisit avec une modération relative dans notre pays. Le fait, croyons-nous, s'explique par le peu de résistance que rencontrèrent les alliés lors de l'occupation de la Lorraine. Au surplus, les troupes de la coalition dont la région reçut la visite ne se comportèrent pas toutes de la même façon. Quelques-uns des généraux russes firent preuve d'humanité et de courtoisie, maintinrent la discipline parmi leurs soldats, frappèrent de peines très rigoureuses, pouvant aller jusqu'à la mort, ceux de leurs hommes qui avaient maltraité les habitants. Les Prussiens se montrèrent plus raides, plus brutaux que les Russes. D'autre part la population eut à loger les troupes ennemies, à payer de fortes contributions de guerre, à satisfaire aux réquisitions de toute nature qu'exigeaient les envahisseurs. En définitive, des charges très lourdes pesèrent alors sur nos départements.

 

Les alliés s'étaient empressés de donner au pays occupé une organisation provisoire. Un haut fonctionnaire russe, d'origine finlandaise, le comte d'Alopeus, grand seigneur poli, mais exigeant et raide, fut nommé gouverneur général de la Lorraine, du Barrais et du pays de Luxembourg. Toutefois, il n'avait sous son autorité, dans la région lorraine, que les départements de la Meurthe, de la Meuse et de la Moselle, dont chacun était administré par un intendant. M. d'Alopeus destitua des fonctionnaires connus pour leur attachement à l'Empire, et il les remplaça, ainsi que ceux qui étaient partis à l'approche des envahisseurs, par de nouveaux agents. Quant au département des Vosges, il formait un gouvernement particulier, à la tête duquel fut placé un Bavarois, M. d'Armansberg, qui se montra plus modéré et plus conciliant que le comte d'Alopeus[1].

 

L'attitude des municipalités et delà population a varié suivant les dispositions des habitants, suivant aussi la conduite des commandants et des soldats ennemis. D'une façon générale, nos ancêtres se sont tenus sur une réserve froide ou même hostile. Comment auraient-ils vu des libérateurs dans ces étrangers qui faisaient peser sur eux des charges très lourdes ? L'animosité des habitants se traduisit parfois par des rixes avec les soldats étrangers ou par le massacre d'isolés et de traînards.

 

Il y avait pourtant des prêtres, des nobles et même des bourgeois qui souhaitaient, à n'importe quel prix, la fin du régime impérial. Ces mécontents allaient trouver leur interprète dans un officier alors en disgrâce, M. Perrin de Brichambeau, originaire de Nancy ; l'ancienne capitale de la Lorraine ne tarda pas à devenir l'un des centres où se prépara la restauration de Louis XVIII. Le comte d'Artois, arrivé à Vesoul dans le courant de mars, y reçut la visite de Perrin de Brichambeau, qui, parlant au nom des adversaires de l'Empire, invita le prince à se rendre à Nancy, l'assurant qu'un accueil favorable l'y attendait. Séduit par les offres de Perrin de Brichambeau, Monsieur quitta Vesoul et partit pour la Lorraine. A Epinal M. d'Armansberg refusa de lui donner audience ; par contre, lorsqu'il arriva le 19 mars à Nancy, M. d'Alopeus envoya au-devant de lui un détachement de cavalerie ; en outre, sur l'invitation, ou plutôt sur l'ordre du gouverneur, la municipalité se rendit à Bonsecours, pour recevoir le comte d'Artois. Un bourgeois notable, Joseph Mique, donna l'hospitalité au prince. Le 21 mars. Monsieur rédigea une proclamation aux Français, qui ne devait être publiée que le mois suivant ; le même jour ou le lendemain arrivait à Nancy le baron de Vitrolles qui, au nom du prince de Talleyrand, fit concevoir au comte d'Artois les plus brillantes espérances. La situation de Monsieur n'en restait pas moins assez précaire ; les fonctionnaires et la plupart des habitants observaient à son égard une attitude très réservée.

Cependant les événements se précipitaient ; le 3 avril le sénat prononçait la déchéance de Napoléon, qui après avoir essayé de céder la couronne à son fils, fut obligé le 6 de signer son abdication sans conditions ; le même jour le sénat appelait au trône le comte de Provence. Informé sans retard de ce grand événement, Monsieur quitta aussitôt la maison de Richard Mique, pour aller s'installer au palais du gouvernement. Le lendemain soir, il partait pour Paris, après avoir pris le titre de lieutenant-général du royaume.

L'Empire avait donc pris fin, tombant, non à la suite d'une révolution, mais sous les coups de l'étranger. La dynastie des Bourbons était restaurée en la personne du comte de Provence, qui devenait le roi Louis XVIII.

 

II. — LA PREMIÈRE RESTAURATION (1814-1815).

Défiance et hostilité des Lorrains à l'égard de la Restauration. — Durbach, le baron Louis.

 

L'immense majorité de la population lorraine était en 1814 lasse du régime impérial. Tout le monde désirait ardemment jouir des bienfaits de la paix. Il y avait, en outre, dans une partie de la bourgeoisie, des aspirations libérales, comprimées par le despotisme de Napoléon. D'autre part, bourgeois, paysans et gens du peuple entendaient conserver les conquêtes civiles de la Révolution. Toute tentative de faire revivre les abus de l'Ancien Régime devait rencontrer de leur part une vive opposition. Seuls quelques membres du clergé et de la noblesse jetaient des regards de regret vers le passé, et c'étaient eux justement qui se prononçaient le plus catégoriquement en faveur des Bourbons. Il n'en fallait pas davantage pour que la Restauration excitât delà défiance dans la masse de la population ; n'oublions pas d'ailleurs que, pour les habitants de l'ancien duché de Lorraine, les Bourbons étaient presque des étrangers.

On ne peut le nier, Louis XVIII se trouvait en 1814 dans une situation des plus difficiles. Il lui fallait à la fois satisfaire les ambitions ou les rancunes des émigrés et s'abstenir de mécontenter le peuple français. Si la déclaration de Saint-Ouen et l'octroi de la Charte étaient de nature à rassurer les esprits, le nouveau gouvernement et quelques-uns de ses partisans trop zélés allaient accumuler fautes sur fautes. Une des premières maladresses fut la substitution du drapeau blanc au drapeau tricolore ; la destitution d'un grand nombre de généraux, d'officiers et de fonctionnaires provoqua une irritation d'autant plus vive que les places devenues vacantes furent accordées à des émigrés, dont beaucoup avaient servi dans les armées étrangères contre la France. Quelques amis du gouvernement, encore plus maladroits que lui, inquiétaient la population par des discours ou par des écrits favorables à l'Ancien Régime ou hostiles à l'œuvre de la Révolution. Ils ne craignaient pas de proférer des menaces contre les acquéreurs de biens nationaux. Les choses allèrent si loin que le nouveau préfet des Vosges, comte de Montlivault, crut devoir déclarer dans une proclamation que le roi ne rétablirait ni la dîme, ni les droits féodaux et qu'il laisserait tranquilles les acquéreurs de biens nationaux. Louis XVIII, qui se rendait vaguement compte que la majorité des Français ne se ralliait pas franchement au nouveau régime, crut habile, afin de se concilier l'esprit des populations, d'envoyer son frère et ses neveux se montrer dans les provinces. C'est ainsi que l'on vit se succéder dans la région lorraine le duc de Berry et son père, le comte d'Artois. Mal élevé, violent, presque grossier, le duc de Berry ne possédait pas les qualités propres à lui gagner les cœurs. Monsieur, au contraire, fil un grand étalage d'amabilité et de bienfaisance ; aussi semble-t-il avoir été mieux accueilli que ne l'avait été son fils cadet. Toutefois, malgré ces visites princières, la population et l'armée restaient hostiles à la Restauration.

 

Si Louis XVIII avait substitué au sénat une chambre des pairs, il avait maintenu en fondions le corps législatif de l'Empire. Au cours delà session de 1814, un des députés de la Moselle, Durbach, se distingua par son attitude franchement libérale. Membre de l'administration départementale de la Moselle en 1791-1792, il avait avec ses collègues protesté contre la journée insurrectionnelle du 20 juin. Le tribunal révolutionnaire l'avait condamné à mort par contumace, car il avait réussi à trouver un refuge à l'étranger. Bien que, sous l'Empire, il fût entré au corps législatif, il n'en restait pas moins partisan d'un régime de liberté. On le voit protester, au début de la Restauration, contre le terme « octroyé », que Louis XVIII avait employé à propos de la Charte. Il défendit ensuite la liberté de la presse et demanda un peu plus tard que l'Etat ne rendît pas aux émigrés ceux de leurs biens qui n'avaient pas encore été vendus. Parmi les ministres du nouveau régime se trouvait un Toulois l'abbé ou le baron Louis, qui, après une existence assez agitée sous la Révolution, avait accepté de servir l'Empire et qui s'était finalement rallié à Louis XVIII. Comme ministre des finances, le baron Louis rendit à la France les plus grands services. On a dit de lui qu'il avait assis les bases du crédit public, en déclarant que la Restauration reconnaissait les dettes contractées par les régimes précédents.

Malheureusement pour Louis XVIII, tous les ministres n'inspiraient pas la même confiance que celui des finances. Les mesures inopportunes, les propos ou les écrits au moins imprudents dont nous avons déjà parlé entretenaient dans le peuple et dans l'armée un mécontentement dont Napoléon allait tirer parti pour remonter sur le trône.

 

III. — LES CENT-JOURS.

Rétablissement de l'Empire. — Plébiscite et élections. — Nouvelle occupation étrangère.

 

Napoléon Ier, qui s'était tenu au courant de l'état des esprits en France, crut, en février 1815, le moment venu de reprendre le pouvoir. Il quitta l'île d'Elbe, débarqua en Provence, puis, par Grenoble et Lyon, se dirigea sur Paris, où il arriva le soir du 20 mars, sans avoir rencontré sur sa route de résistance sérieuse.

Lorsque parvint dans la région lorraine la nouvelle du débarquement de l'empereur en Provence, la population civile garda tout d'abord une attitude très réservée ; il n'en fut pas de même des troupes, parmi lesquelles une vive agitation ne tarda pas à se produire. Elles arborèrent la cocarde tricolore, malgré quelques-uns de leurs chefs, malgré le maréchal Oudinot, qui s'était franchement rallié à la Restauration. Une fois que l'on sut Napoléon à Paris et Louis XVIII en fuite vers la Belgique, une grande partie de la population lorraine manifesta la satisfaction que lui causait le changement de régime Les généraux et les fonctionnaires attachés à Louis XVIII s'en allèrent d'eux-mêmes ou furent destitués. L'empereur changea les préfets des quatre départements lorrains ; à Nancy M. Bouvier-Dumolard remplaça Richard Mique ; à Metz, M de Vaublanc eut pour successeur le baron de Ladoucette. Napoléon s'était rendu compte que, pour se faite accepter, il avait besoin d'adopter une attitude et un langage très différents de ceux qui avaient caractérisé son règne avant 1814. On le vit afficher le libéralisme et charger Benjamin Constant de rédiger un acte additionnel aux constitutions de l'Empire, qui dotait la France d'un véritable régime parlementaire.

 

Comme les constitutions de l'an VIII, de l'an X et de l'an XII, l'acte additionnel fut soumis à un plébiscite. Un million et demi de citoyens se prononcèrent en faveur de l'acte additionnel, tandis que les constitutions précédentes avaient été approuvées par plus de trois millions de Français ; dans la Meurthe il y aurait eu 43.492 votes affirmatifs contre 24 négatifs. Si l'on songe qu'en 1800 le même département n'avait donné que 37.861 oui et en 1804 que 32.316, on peut se demander si les chiffres indiqués en 1815 pour la Meurthe sont exacts. Dans la Meuse il y aurait eu 23.918 oui contre 18 non.

Après le plébiscite eurent lieu les élections à la Chambre. Les collèges électoraux d'arrondissement et de département eurent pour mission de nommer les députés ; c'est donc un régime censitaire qui fonctionna en 1810. D'une façon générale nos départements élurent soit des fonctionnaires ou des généraux, partisans de l'Empire, soit des libéraux qui, sans être hostiles à Napoléon, gardaient tout de même quelque défiance à son égard. Parmi les fonctionnaires on peut citer Vallet-Merville et Parmentier dans la Meurthe, Vivenot dans la Meuse, Bouvier-Dumolard dans la Moselle, Poullain-Grandpré dans les Vosges, parmi les généraux, Grenier dans la Moselle et Buquet dans les Vosges. Antoine Bertier dans la Meurthe, Durbach et Rolland dans la Moselle, représentaient l'élément libéral.

 

L'empereur, que les grandes puissances avaient refusé de reconnaître, reconstitua l'armée, leva des bataillons de gardes nationaux mobiles et fit appel aux partisans. Les départements lorrains fournirent en grand nombre des bataillons de gardes nationaux, qui furent chargés de défendre les places fortes du pays. Il se forma des corps francs dans la Moselle, sous les ordres de Franz ; ceux de la Meurthe et des Vosges avaient pour chefs le colonel Viriot et le chef d'escadrons Brice. Des fédérations s'organisèrent dans la Meurthe et dans la Moselle, en vue de défendre le pays. Mais la défaite de Waterloo (18 juin 1815) allait entraîner la chute de Napoléon et ramener Louis XVIII sur le trône.

La région lorraine fut de nouveau envahie par des troupes prussiennes et russes, qui sommèrent les places fortes de se rendre. Si Toul capitula tout de suite, Phalsbourg, Verdun et Metz refusèrent d'ouvrir leurs portes et ne furent pas occupées par l'ennemi. Montmédy et Longwy eurent à subir un siège et même un bombardement ; ces deux villes furent obligées de se rendre dans le courant de septembre. Quant aux partisans, ils ne jouèrent qu'un rôle insignifiant ; menacés d'être mis hors la loi et fusillés, ils furent obligés de se dissoudre et de mettre bas les armes.

Le pays vit reparaître M. d'Alopeus, qui se réinstalla à Nancy avec le titre de « gouverneur général des départements de la Moselle, de la Meurthe, de la Meuse, des Vosges et de la Marne » ; sous ses ordres un intendant administra chacun de ces départements.

Après Waterloo, la Chambre avait constitué un gouvernement provisoire, dans lequel entra un député de la Moselle, le général Grenier. Deux de nos députés, Boulay de la Meurthe et Vivenot, se joignirent à plusieurs de leurs collègues pour demander que Napoléon II fût proclamé empereur. Le 30 juin, Durbach demanda, dans un violent discours, que les Bourbons fussent déclarés ennemis publics.

Une fois entrés dans Paris, les alliés obligèrent la Chambre à se dissoudre. Quant au gouvernement provisoire, dirigé et dupé par Fouché, il se trouva réduit, malgré les sentiments de quelques-uns de ses membres, à rappeler sans conditions Louis XVIII.

 

IV. — LA SITUATION FAITE À LA LORRAINE PAR LES TRAITÉS DE PARIS ET PAR LE CONGRÈS DE VIENNE.

Mutilation de la Lorraine. — La Rhénanie attribuée à la Prusse.

 

Nous avons à rechercher maintenant quelles ont été pour la région lorraine les conséquences des deux traités de Paris et du congrès de Vienne.

Le comte d'Artois, agissant en qualité de lieutenant-général du royaume, avait signé, le 23 avril 1814J une convention et, le 30 mai suivant, le premier traité de Paris. La convention et le traité ramenaient la France aux frontières qu'elle avait au début de 1792. Notre pays perdait presque toutes les acquisitions qu'il avait faites pendant la Révolution sur la rive gauche du Rhin, à l'exception toutefois de la principauté de Salm-en-Vosges, de l'ancien comté de Saarwerden, de quelques autres seigneuries moins importantes et d'une partie de l'ancien comté de Nassau-Sarrebrück ; les cantons de Sarrebrück et d'Arneval (Saint-Arnual) qui, sous l'Empire, avaient fait partie du département de la Sarre, furent alors rattachés à celui de la Moselle.

Le deuxième traité de Paris, signé le 20 novembre 1815, enleva à la France, outre les cantons de Sarrebrück et d'Arneval, Sarrelouis, Vaudrevange et un certain nombre de localités qui appartenaient autrefois au duché de Lorraine. Si l'on tient compte de différentes conventions ultérieurement conclues avec la Prusse ou avec la Bavière, la France perdit, dans la région de la Sarre, en 1814 et en 1815, 108 communes, dont la population s'élevait alors à 32.673 habitants.

En outre, le second traité de Paris stipulait que les puissances alliées auraient le droit d'entretenir en France pendant cinq ans, une armée de 150.000 hommes et d'occuper quelques-unes des places fortes françaises voisines de la frontière, entre autres Montmédy dans le département de la Meuse, Longwy, Thionville et Bitche dans celui de la Moselle. Il était interdit au gouvernement français d'entretenir des troupes dans certains cantons de la Meurthe et des Vosges, tant que durerait la période d'occupation. Les garnisons de Phalsbourg, de Verdun et de Metz ne devaient pas dépasser un effectif déterminé.

 

A qui seraient attribués les territoires du Saint-Empire, situés à l'ouest du Rhin, que le premier traité de Paris avait enlevés à la France ? Ce fut, on le sait, le congrès de Vienne qui régla souverainement cette importante question, dont la solution intéressait au plus haut point la région lorraine. L'empereur de Russie et le roi de Prusse voulaient enlever à Frédéric-Auguste le grand-duché de Varsovie, qui aurait été attribué à la Russie, et le royaume de Saxe, que la Prusse devait s'annexer. Pour dédommager Frédéric-Auguste, on créerait en sa faveur un Etat formé des territoires d'Empire de la rive gauche du Rhin. Ce projet se heurta à l'opposition de l'Autriche et de l'Angleterre. Suivant que la France se prononcerait pour ou contre la combinaison russo-prussienne, celle-ci serait adoptée ou rejetée. L'intérêt bien entendu de la France aurait demandé que son gouvernement se ralliât aux vues d'Alexandre Ier et de Frédéric-Guillaume III. Nous aurions eu dans ce cas pour voisin un petit Etat, dont nous n'aurions rien eu à craindre. Mais Louis XVIII et son représentant au congrès de Vienne, le prince de Talleyrand, allaient se proclamer les champions de la légitimité et sacrifier à ce principe les vrais intérêts du pays. La France s'unit donc à l'Autriche et à l'Angleterre pour repousser la proposition de la Russie et de la Prusse. Finalement l'accord se fit sur le compromis suivant : la Russie reçut la plus grande partie du grand-duché de Varsovie, la Prusse la Posnanie, le nord du royaume de Saxe, et, comme cela ne lui suffisait pas, on lui donna en outre, avec Aix-la-Chapelle, les anciens électorats ecclésiastiques de Trêves et de Cologne. Après le second traité de Paris, elle s'agrandit encore de Sarrelouis et de Sarrebrück. Le congrès de Vienne attribua à la Bavière le Bas-Palatinat et le duché de Deux-Ponts, à la Hesse-Darmstadt Mayence et Worms. Ainsi Trêves, « la seconde Rome », Aix-la Chapelle, la ville de Charlemagne, Cologne, Sarrelouis, cette colonie française fondée par Louis XIV au nord de la Lorraine, devenaient des villes prussiennes ! Prussien aussi le bassin houiller de Sarrebrück, bientôt appelé à une grande prospérité. Enfin, au lieu d'avoir pour voisin un prince faible, qui aurait pu être à l'occasion un allié de la France, nous devenions, sur la Moselle et sur la Sarre, limitrophes de la Prusse, c'est-à-dire de l'Etat allemand le plus avide et le plus dépourvu de scrupules. Ce voisinage aura plus tard pour la région lorraine des conséquences désastreuses.

Qui est responsable des fautes et des malheurs que nous venons d'exposer ? Si notre pays a été envahi en 1814 et en 1815, s'il a perdu la rive gauche du Rhin, c'est à Napoléon — et à lui seul — qu'il doit s'en prendre. Par contre, c'est à la politique imprévoyante des Bourbons qu'il faut, pour une bonne part, attribuer l'installation des Hohenzollern à Sarrebrück, à Sarrelouis, à Trêves, à Aix-la-Chapelle et à Cologne.

 

 

 



[1] Si l'empereur François visita lui-même le pays qu'avaient gouverné ses aïeux, ses troupes ne traversèrent ni n'occupèrent la Lorraine ; ce ne fut pas non plus l'Autriche qui fournit les gouverneurs chargés d'administrer la province. Est-ce là simplement l'effet du hasard ?