HISTOIRE DE LORRAINE

TOME TROISIÈME. — DE 1789 À 1919

QUATRIÈME PARTIE (suite) — LIVRE DEUXIÈME (suite)

DEUXIÈME SECTION. — LA RÉGION LORRAINE DE 1789 À 1812

 

CHAPITRE V. — L'APPLICATION À LA RÉGION LORRAINE DES INSTITUTIONS DE LA RÉVOLUTION, DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.

 

 

De 1789 à 1804 les institutions politiques, administratives, judiciaires, militaires et financières de la France vont être modifiées, bouleversées même, à plusieurs reprises. Rom pant avec le passé, la Constituante avait remplacé le roi par le peuple, pour la désignation des fonctionnaires de tout ordre, désormais nommés à l'élection ; de plus, elle avait assuré aux autorités locales, avec des attributions très étendues, la plus grande indépendance à l'égard du pouvoir central. C'était le triomphe de la décentralisation. Mais, les dangers intérieurs et extérieurs amènent la Convention à replacer les administrations locales sous la surveillance du gouvernement ; elle les subordonne à ses comités ou à ceux de ses membres qui sont envoyés en mission dans les départements, elle installe auprès d'elles des agents nationaux, qui représentent le pouvoir central ; sous le Directoire ces agents se transforment en commissaires du pouvoir exécutif. Avec Bonaparte nous assistons aune véritable restauration du passé ; seulement, le premier consul eut l'adresse de la déguiser, en donnant des noms nouveaux aux institutions qu'il ressuscitait. Tous les membres des assemblées locales, tous les fonctionnaires sont à la nomination directe ou indirecte du gouvernement, qui concentre entre ses mains tous les pouvoirs. Une centralisation plus lourde, plus oppressive encore que celle de l'Ancien Régime, s'établit alors pour le malheur de la France.

Voyons maintenant par quelles phases successives passa l'organisation des services publics de 1789 à 1812.

 

I. — L'ADMINISTRATION.

La Constituante. — La Convention. — Le Directoire. — Le Consulat et l'Empire. — Mouvement de la population.

 

Nos ancêtres avaient réclamé, dans leurs cahiers de doléances, le maintien des provinces et de leurs franchises, la création ou le rétablissement des Etats provinciaux, la suppression des intendants et des subdélégués, l'attribution aux Etats de l'administration des provinces, la substitution de l'élection à la vénalité pour le recrutement des municipalités urbaines.

La Constituante ne donna que partiellement satisfaction à ces vœux. Elle supprima les provinces, et l'on, a lieu d'être surpris que ni les députés, ni les habitants de la Lorraine, du Barrois et des Trois-Évêchés, n'aient protesté contre une mesure qui devait si profondément blesser leur patriotisme local.

Les généralités de Metz et de Nancy furent amalgamées pour former quatre départements, dont l'organisation ne se fit pas sans difficultés, sans tâtonnements. Après avoir songé Toul d'abord à constituer un département avec le Barrais, à réunir le Verdunois et le pays messin, la Lorraine allemande et la Vôge, on finit par laisser de côté ces projets. Le département de la Meurthe comprit des morceaux du grand bailliage de Nancy, de la Lorraine allemande, du Toulois, du temporel de l'évêché de Metz ; la Meuse la plus grande partie du Barrois et du Verdunois, le Clermontois, ainsi qu'une partie du Luxembourg français ; la Moselle, le pays messin, des fragments importants du temporel de l'évêché de Metz, le reste du Luxembourg français et de la Lorraine allemande ; enfin les Vosges le grand bailliage de Mirecourt, le reste du temporel des évoques de Metz et la partie méridionale du Barrois. Toutefois, la sénéchaussée barroise de Bourmont fut rattachée au département champenois de la Haute-Marne. On doit d'autant plus le regretter que l'ancienne forteresse de La Mothe, qui évoquait de si glorieux souvenirs, s'élevait jadis sur le territoire de deux des communes annexées à la Haute-Marne.

Ce furent les députés des trois ordres des bailliages lorrains, barrois et évêchois qui reçurent la mission de délimiter les nouveaux départements. Chacun de ces derniers se divisait en districts, chaque district en cantons ; le canton lui-même comprenait un certain nombre de communes. Nos départements avaient 8 ou 9 districts et de 70 à 80 cantons. Dans la Meurthe Nancy et Lunéville, dans la Meuse Bar-le-Duc, Saint-Mihiel et Verdun, dans les Vosges Épinal, Mirecourt et Saint-Dié se disputèrent l'honneur d'être le chef-lieu du département. Nancy, Bar et Épinal l'emportèrent sur leurs rivales, qui presque toutes reçurent des compensations. Rien de semblable ne se produisit dans la Moselle, où Metz ne rencontra la concurrence d'aucune des villes du département. Il y eut également des rivalités entre les petites villes qui aspiraient au titre de chef-lieu de district.

Conformément à ce qu'avaient réclamé nos cahiers, le gouvernement n'a de représentant ni dans le département, ni dans le district, ni dans la commune. Intendant, subdélégué, maire royal disparaissent et ne sont pas remplacés. A : la tête du département, du district et de la commune nous trouvons des autorités nommées ou par les citoyens actifs ou par les électeurs, et jouissant d'attributions très étendues ; elles devaient gérer l'es affaires locales, répartir et percevoir les impôts, procéder à la levée des volontaires, à la vente des biens nationaux.

L'absence complète de représentant du pouvoir central ne laissait pas que d'entraîner des inconvénients pour l'exécution des lois. D'autre part, les membres de nos municipalités rurales n'étaient, le plus souvent, pas préparés à s'acquitter des besognes multiples, et parfois assez délicates, qu'on leur imposait.

 

Sous la Convention, quelques changements furent apportés au nombre ou à l'étendue des circonscriptions. La principauté de Salm, unie en 1793 à la France, forma un district, qui s'accrut en 1796 du canton de Schirmeck, enlevé au Bas-Rhin. Par contre, ce fut, non à la Moselle, comme il eût été naturel, mais au Bas-Rhin, que la Convention rattacha en 1793 l'ancien comté de Saarwerden, dont elle fit un district, avec Neu-Saarwerden pour chef-lieu. Dans la Moselle Faulquemont remplaça Morhange comme chef-lieu de district.

Nous avons déjà dit que, par le décret du 4 décembre 1793, la Convention avait organisé le gouvernement révolutionnaire et cherché à rétablir l'action du pouvoir central sur les autorités locales. Les administrations départementales, désorganisées en décembre 1793, furent reconstituées au mois d'avril 1795.

Dès le 21 mars 93, la Convention avait créé dans chaque commune un comité de surveillance, appelé aussi comité de sûreté et de salut public, ou comité révolutionnaire. Ces comités virent leurs pouvoirs accrus par les décrets du 17 septembre et du 4 décembre 90. Les douze membres dont se composait chacun- d'eux étaient en principe élus au scrutin secret par les citoyens ; mais en fait leur désignation fut bien souvent, surtout durant la Terreur, l'œuvre des représentants en mission, auxquels les sociétés populaires apportaient leur concours. Les comités avaient à surveiller l'application des lois révolutionnaires et des mesures de salut public. Réduits à un par district en vertu du décret du 24 août 94, ces comités disparurent de la région lorraine, à la suite d'un autre décret, rendu le 9 février 95, qui ne les maintenait que dans les villes d'une population supérieure à 50.000 habitants. Nous ne reviendrons pas sur le rôle considérable joué, surtout en 93, et en 94 jusqu'au 9 thermidor, par les sociétés populaires, qui n'avaient pourtant pas de caractère officiel.

Enfin on a vu au chapitre III que les conventionnels en mission dans les départements ont exercé une action énergique sur les pouvoirs locaux et que, dans, bien des cas, ils les ont épurés, réorganisés' dans un sens ou dans un autre.

Pendant la Révolution, mais surtout en 93 et en 94, plusieurs villes et villages de la région changèrent leur nom, celui-ci rappelant ou la religion catholique, ou la royauté, ou la féodalité'. Dans la Meurthe Château-Salins devint Salins-Libre, Villey-Saint-Etienne Villey-sur-Moselle, Royaumeix Libremeix ; dans la Meuse Bar-le-Duc Bar-sur-Ornain et Saint-Mihiel Roches-sur-Meuse ; dans la Moselle Kœnigsmachern Freimachern, Saint-Avold Rosselgène et Sarrelouis Sarrelibre ; dans les Vosges. Saint-Dié Ormont, Remiremont Librement et Neuf château Mouzon-Meuse. Sous-le Consulat, sous l'Empire ou sous la Restauration, toutes les localités que nous ; venons de mentionner reprirent leur ancien nom ; par contre quelques villages, gardèrent le nom qu'ils s'étaient donné pendant la période révolutionnaire.

 

La question du chef-lieu allait encore se poser dans la Meurthe et dans la Meuse à la fin de la Convention ou au début du Directoire. Lunéville n'avait pas renoncé à ses prétentions. Une pétition, que ses habitants adressèrent à la Convention, décida celle-ci à voter, les 11 et 13 octobre 1795, des décrets qui établissaient à Nancy le siège de l'administration centrale et à Lunéville le tribunal du département. Mais, en février 96, une loi votée par les deux conseils transporta le tribunal à Nancy et l'administration centrale à Lunéville, qui devenait le chef-lieu administratif de la Meurthe. Les habitants de Nancy, soutenus par l'administration centrale et par la majorité des députés du département, élevèrent contre cette mesure une protestation énergique, dont le gouvernement ne crut pas devoir tenir compte. Mais 50 municipalités cantonales, sur 72 que comptait le département, s'étant prononcées pour le maintien de l'administration centrale à Nancy, les députés de la Meurthe revinrent à la charge auprès du Directoire, qui se décida enfin à saisir, par un message, les conseils de la question. Daunou invita les Cinq-Cents à la trancher en faveur de Nancy ; cette ville, faisait-il observer, comptait 27.000 âmes, tandis que Lunéville en avait à peine 11.000. Les Cinq-Cents adoptèrent le projet, qui fut ensuite voté par les Anciens le 30 décembre 1796. Nancy reprenait donc sa situation de chef-lieu administratif de la Meurthe. Verdun éleva de nouveau, mais sans succès, en 1795, la prétention de supplanter Bar-le-Duc comme chef-lieu du département de la Meuse. Sarreguemines aurait voulu devenir en 97 le chef-lieu du nouveau département de la Sarre ; sa demande fut repoussée.

La constitution de l'an III avait maintenu les départements, à la tête desquels elle plaçait une administration centrale de cinq membres, supprimé les districts, enlevé aux communes de moins de 5.000 âmes leur autonomie et créé des municipalités cantonales, où toutes les communes d'un canton déléguaient un agent nommé à l'élection. Auprès de chaque administration départementale, de chaque municipalité cantonale, le Directoire était représenté par un commissaire du pouvoir exécutif. La constitution de l'an III consolidait ainsi le retour partiel à la centralisation, dont la création des agents nationaux avait été, le 4 décembre 1793, la première ébauche.

 

La constitution de l'an VIII rétablit les districts sous le nom d'arrondissements ; toutefois, le nombre des nouvelles circonscriptions fut beaucoup moins élevé que celui des anciennes. La Meurthe et les Vosges en comptèrent cinq, la Meuse et la Moselle quatre. Plus de la moitié des cantons fui supprimée : de 70 à 80 qu'ils étaient, ils tombèrent à 30 environ. Les municipalités cantonales disparurent, et les communes recouvrèrent leur autonomie.

Comme nous l'avons déjà dit, ce qui caractérise surtout l'organisation administrative de l'an VIII, c'est la création de nouveaux agents du gouvernement central et la concentration entre leurs mains de toute l'autorité. Le préfet en particulier avait des attributions illimitées, comme l'intendant de l'Ancien Régime ; le sous-préfet prenait la place du subdélégué ; le maire était lui-même un simple instrument du gouvernement. Les différents conseils, dont le préfet ou le premier consul nommait les membres, n'avaient que des pouvoirs strictement limités. L'Ancien Régime ressuscitait ; la province, prise dans les mailles étroites d'un filet, se voyait réduite à l'impuissance. Ce n'était pas la peine en vérité d'avoir fait la Révolution de 89 pour retomber aussi bas ! Que dire de nos ancêtres, qui acceptèrent sans protester en 1799 la servitude dont ils s'étaient affranchis dix ans auparavant ?

 

Terminons ces quelques observations sur l'organisation administrative par un exposé du mouvement de la population dans nos départements et dans leurs principales villes de 1789 à 1812.

DÉPARTEMENTS.

1790

1798

1799

1800 (1801)

1804

1810

Meurthe

320.000

340.000

338.000

365.000

Meuse

257.000

269.000

284.000

Moselle

326.000

356.000

413.000

Vosges

295.000

308.000

334.000

 

VILLES[1].

1789

1790

1796

1797

Nancy

27.000

Lunéville

> 12.000

11.000

Toul

> 8.000

Bar

9.200

Verdun

> 10.000

Metz

Thionville

5 .000

Epinal

> 7.000

Saint-Dié

> 5.000

Mirecourt

> 5.000

Remiremont

> 3.000

Neufchâteau

> 2 .000

1802

1804

1806

1810

Nancy

30.000

Lunéville

11.000

Toul

> 7.000

Bar

9.900

Verdun

< 10.000

Metz

< 34.000

Thionville

> 5.000

Epinal

> 7.000

Saint-Dié

> 6.000

On voit que, dans les quatre départements lorrains, la population n'avait pas cessé d'augmenter. La même observation peut se faire pour les villes, sauf pour celles de Lunéville, de Toul et de Verdun.

 

II. — LA LÉGISLATION ET LA JUSTICE.

1° La législation.

 

Les assemblées révolutionnaires essayèrent de donner satisfaction aux vœux d'unifier la législation, que l'on trouve exprimés dans un certain nombre de nos cahiers. Mais celle grande œuvre ne fut terminée que sous le Consulat. Nous avons vu qu'Emmery et Boulay de la Meurthe y avaient collaboré.

 

2° Les tribunaux et les magistrats.

La Constituante. — La Convention. — Le Directoire. — Le Consulat et l'Empire.

 

Comme les deux services de la justice et de l'administration étaient étroitement liés l'un à l'autre, le premier fut remanié chaque fois que le second l'était.

Dans la Meuse et dans les Vosges, Saint-Mihiel et Mirecourt eurent respectivement le tribunal criminel du département.

Rœderer, député de la ville de Metz, avait combattu l'inamovibilité des magistrats. Le système de l'élection, tout mauvais qu'il était, donna au début dans notre pays de bons résultats ; citoyens actifs ou électeurs portèrent leurs suffrages soit sur d'anciens membres des parlements, des présidiaux ou des bailliages, soit sur des avocats estimés.

 

Outre le tribunal révolutionnaire qui siégeait à Paris, la Convention ou les représentants en mission en établirent d'autres dans les départements. Celui qu'avait créé B. Faure à Nancy disparut au bout de deux mois., sans avoir jugé personne. Durant la Terreur, le tribunal criminel de la Meuse et celui des Vosges jugèrent révolutionnairement, c'est-à-dire sommairement et sans donner aux inculpés les garanties d'une justice impartiale.

 

La suppression des districts entraîna tout naturellement celle des tribunaux qui siégeaient au chef-lieu de ces circonscriptions. Il n'y eut plus qu'un tribunal civil par département. Nous avons déjà dit que celui-de la Meurthe, attribué successivement à Lunéville, puis à Nancy, aurait dû finalement être installé dans la première de ces villes ; mais Nancy le garda, ainsi que l'administration centrale. Dans les Vosges, c'est à Epinal que fut installé le tribunal civil du département. En outre, la constitution de l'an III avait organisé des tribunaux de police correctionnelle dans trois ou quatre anciens chefs-lieux de district.

La criminalité avait, à l'époque révolutionnaire, fait d'effrayants progrès. Il faut en chercher les causes dans l'affaiblissement du sentiment religieux, dans la situation troublée de l'époque, dans l'interprétation abusive des principes révolutionnaires. C'est particulièrement sous le Directoire que l'on constate le plus d'attentats contre les personnes et contre les propriétés. Des brigands, connus sous le nom de chauffeurs, rançonnaient les paysans, surtout les habitants des fermes isolées ; plusieurs d'entre eux étaient des déserteurs. En 1798 le tribunal criminel de la Meurthe en condamne près d'une douzaine dans l'espace de quelques mois. La montagne vosgienne n'était pas plus sûre que le plat pays ; plus d'une fois des brigands arrêtèrent et dévalisèrent les voitures publiques qui faisaient le service entre la Lorraine et l'Alsace.

Bonaparte dota les chefs-lieux d'arrondissement d'un tribunal à la fois civil et correctionnel. Le tribunal criminel départemental, qui fut maintenu, prit sous l'Empire le nom de cour de justice criminelle, puis en 1810, celui de cour d'assises. Des tribunaux d'appel, devenus plus tard des cours d'appel, puis en 1810 des cours impériales, furent institués à Nancy pour la Meurthe, la Meuse et les Vosges, à Metz pour la Moselle, les Ardennes et les Forêts. Au lieu d'être élus, les magistrats furent désormais nommés par le pouvoir central ; ils jouirent de l'inamovibilité, après avoir accompli un stage destiné à prouver leur capacité et leur dévouement au régime établi.

 

III. — L'ARMÉE ET LA GARDE NATIONALE.

1° L'armée.

L'armée jusqu'à la levée de 300.000 hommes. — L'armée jusqu'à l'adoption de la conscription. — L'armée sous le régime de la conscription. — Circonscriptions militaires, garnisons, écoles.

 

Si la Constituante maintint l'ancienne armée royale, elle supprima la plupart des régiments étrangers et la milice, si impopulaire dans la région lorraine. Mais en juillet 1791, la crainte d'une guerre étrangère détermina l'assemblée à voter la création de bataillons de volontaires, pris parmi les gardes nationaux ; ce furent les lois des 3-9 juillet, 22-29 juillet et 17-28août 1791 qui organisèrent cette nouvelle force militaire. La Constituante avait fixé à 4 bataillons les contingents de la Meurthe, de la Moselle et des Vosges, à o celui delà Meuse. Les directoires des départements et des districts, ainsi que les officiers municipaux des communes, concouraient à, la formation des bataillons de volontaires. Les directoires de nos départements nommèrent des commissaires, dont la plupart étaient d'anciens officiers, pour surveiller et diriger dans les communes les opérations de l'enrôlement. En principe, les bataillons devaient se recruter par engagements volontaires parmi les gardes nationaux. Dans les villes et dans certains villages, jeunes gens et hommes mariés allèrent à l'envi se faire inscrire. Ailleurs on se montra plus froid. D'une façon générale, les engagements furent plus nombreux dans les villes que dans les campagnes, dans les territoires romans que dans ceux de dialecte germanique, dans la montagne que dans la plaine. Les bourgeois et les ouvriers s'engagèrent plus volontiers que les cultivateurs, et parmi ces derniers les acquéreurs de biens nationaux ou leurs fils montrèrent plus d'empressement que les autres. Là où il ne se présentait pas un nombre suffisant de volontaires, les officiers municipaux se procuraient les hommes nécessaires soit en offrant des primes, soit en recourant à l'élection ou au tirage au sort, procédés qui furent médiocrement goûtés, le dernier surtout, parce qu'il rappelait l'ancienne milice. La Moselle fournit les quatre bataillons qu'on lui demandait, les trois autres départements un de puisqu'on n'en exigeait d'eux, c'est-à-dire la Meurthe et les Vosges cinq, la Meuse quatre. En principe, les volontaires devaient s'habiller à leurs frais. Ceux d'entre eux qui n'avaient pas les cent cinquante francs qu'entraînait cette dépense trouvèrent dans les souscriptions ouvertes par les soins des municipalités l'argent nécessaire à l'achat de leurs effets militaires. Les armes furent fournies ou par les bataillons de gardes nationaux, ou par les arsenaux de l'Etat.

Officiers et sous-officiers étaient élus dans chaque compagnie par les volontaires qui la composaient, l'état-major du bataillon par les officiers et les sous-officiers du corps. Dans beaucoup de cas, les volontaires eurent le bon sens de choisir soit d'anciens officiers ou sous-officiers de l'armée active, que leur expérience militaire désignait aux suffrages de leurs camarades, soit des jeunes gens aptes, en raison de leur intelligence, de leur instruction, de leur caractère, à exercer le commandement. Sept maréchaux originaires de la Lorraine, du Barrois ou des évêchés étaient des volontaires de 1791 ou de 1792 ; Mouton, de Phalsbourg, Oudinot et Exelmans, de Bar-le-Duc, Gérard, de Damvillers, Molitor, de Hayange, s'engagèrent dans un des bataillons de leur département natal ; Victor Perrin, dit Victor, de Lamarche, s'enrôla dans un bataillon de la Drôme, et Gouvion-Saint-Cyr, de Toul, dans un bataillon de Paris. Oudinot et Victor étaient d'anciens soldats.

Lorsqu'en juillet 1792 l'assemblée législative eut déclaré la patrie en danger, elle fit encore appel aux volontaires. Il se forma de nouveaux bataillons, cinq dans la Meurthe, un dans la Meuse, un dans la Moselle et jusqu'à huit dans les Vosges. Aussi l'assemblée déclara-t-elle que ce dernier département avait bien mérité de la patrie. Dans certaines localités, les volontaires affluèrent ; à Toul il s'en présenta 77, à Saint-Dié 140, alors que le contingent de ces deux villes était respectivement de 51 et de 80. Par contre, la municipalité de Bains dut offrir des primes pour arriver à trouver les 42 volontaires que la localité était tenue de fournir. Ailleurs c'est au tirage au sort que l'on recourut, les volontaires faisant défaut ou s'étant présentés en nombre insuffisant.

 

Le tirage au sort, qui n'avait été employé que de façon exceptionnelle en 1791-et en'1792, allait devenir d'un usage courant, lorsqu'en 1793 les nécessités de la guerre étrangère eurent obligé la Convention à lever de nouveaux soldats. Le 24 février l'assemblée décida la levée de S00.000 hommes. Le contingent de la Meurthe fut fixé à 2.967 hommes, celui de la Meuse à 3.306, celui de la Moselle à 4.000 et celui des Vosges à 1.500. Le gouvernement tint compte, à ce qu'il semble, et de la population des départements et des bataillons de volontaires que ceux-ci avaient déjà fournis. On trouva encore des volontaires, mais en petit nombre, à Verdun, par exemple, il n'y en eut que deux pour un contingent de 174 hommes ; à Lunéville et à Bains personne ne se présenta. Il fallut donc recourir au tirage au sort. Les hommes ainsi levés furent incorporés dans des bataillons déjà existants, qui faisaient partie de l'armée de la Moselle.

En août, lorsque le péril extérieur devint plus pressant, les représentants Lacoste et Guyardinavaientprescri.t de lever 1.200 hommes dans chacun de nos quatre départements. Puis les 16 et 23 août, la Convention vota la levée en masse et décida qu'il serait fait une première réquisition de 450.000 hommes, pris parmi les célibataires et les veufs sans enfants, de 18 à 26 ans. Ces réquisitionnaires formèrent des bataillons spéciaux, dits agricoles, affectés en principe à la défense des places fortes. Toutefois, ceux de la région furent envoyés tout de suite, les uns, ceux de la Meurthe et des Vosges, à l'armée du Rhin, les autres, ceux de la Meuse et delà Moselle, à l'armée de la Moselle. On reconnut bientôt qu'ils n'étaient pas aptes à faire campagne ; les désertions y furent très nombreuses.

On sait qu'en vertu de l'amalgame, voté par la Convention le 23 février, le 11 juin et le 12 août 93, le 8 janvier 1794, les bataillons de volontaires furent réunis aux régiments de l'ancienne armée royale, pour former les demi-brigades.

 

Ajoutons que les ouvriers employés dans les mines de fer, les forges et les usines, où l'on fabriquait des fusils et des canons, furent exemptés de la levée de 300.000 hommes et de la levée en masse. Cette mesure intéressait un certain nombre déjeunes gens de la Moselle et des Vosges.

Si les volontaires de 91 et de 92 étaient en général d'ardents patriotes, ils ne se plièrent que difficilement à la discipline ; parfois même ils quittaient leur bataillon pour rentrer chez eux, ou bien ils prolongeaient indûment les permissions régulières qui leur avaient été accordées. Le nombre des déserteurs à l'intérieur fut beaucoup plus considérable, chez les enrôlés de la levée de 300.000 hommes et chez les réquisitionnaires de la levée en masse, qu'il ne l'avait été chez les volontaires. Les autorités militaires et les corps constitués locaux s'efforçaient, avec plus ou moins de succès, d'obliger les déserteurs ou les permissionnaires, qui s'attardaient chez eux à rejoindre leur corps.

Les municipalités accordèrent, de leur propre mouvement ou sur l'ordre des représentants en mission, des allocations aux femmes, aux enfants ou aux parents des volontaires et des réquisitionnaires nécessiteux.

 

La loi établissant la conscription, votée en août 98, sur la proposition du général Jourdan, astreignait au service militaire les jeunes gens de ; 20 à 25 : ans. Il semble que, dans les départements lorrains, et particulièrement dans les Vosges, l'opinion ait mal accueilli cette mesure. En 99, lorsque la guerre recommença, le Directoire appela quatre classes sous les drapeaux. Les jeunes gens, avant d'être dirigés sur les dépôts de leurs corps, passèrent une visite devant des jurys de révision ; dans les Vosges ceux-ci exemptèrent du service un tiers des conscrits qu'ils examinèrent. Mécontente de celle indulgence excessive, l'administration centrale du département cassa les décisions des jurys et constitua un jury central, siégeant à Epinal, qui reconnut bons pour le service les trois quarts des jeunes gens précédemment réformés.

Il y eut, parmi les conscrits, des réfractaires ou des déserteurs, que les autorités locales eurent le devoir de rechercher, d'arrêter et d'obliger à rejoindre leur corps.

D'après les statistiques établies au début du Consulat par les préfets, la Meurthe aurait donné, depuis 1791, 27.000 volontaires, réquisitionnaires ou conscrits, la Meuse un peu plus de 20.000, la Moselle 30.000. Nous n'avons pas de chiffre pour les Vosges, mais si l'on songe que treize bataillons de volontaires avaient été formés dans ce département, on peut supposer qu'il avait fourni à l'armée au moins So.000 hommes. Les mêmes statistiques évaluent à 8.000 pour la Meurthe, à 17.000 pour la Moselle, le nombre des soldais morts ou disparus.

Bonaparte apporta quelques modifications au régime de la conscription ; en 1800 il institua le remplacement, en 1804 le tirage au sort. Les jeunes gens d'une classe que le sort avait désignés pour servir formaient le contingent, qui se divisait en deux fractions, l'active et la réserve ; d'ailleurs les hommes de la réserve étaient incorporés quelque temps après les autres. Le contingent était plus ou moins fort, selon les circonstances. Celui de l'an IX (1800-1801) est dans la Meurthe de 660 hommes, répartis également entre l'active et la réserve ; les deux années suivantes il en fut à peu près de même. Mais en 1806 le contingent s'élève à 780 hommes, dont 486 pour l'active et 294 pour la réserve. D'autre part, comme les guerres faisaient une énorme consommation de soldats, Napoléon se fit autoriser par le sénat, ce qui était du reste illégal, soit à lever par anticipation des classes ou des fractions de classe, soit à incorporer des hommes d'anciennes classes, d'abord libérés du service. En 1807, l'empereur appelle le contingent de 1808, en 1808 celui de 1809, en 1809 celui de 1810. En 1808 la Meurthe fournit 950 hommes des classes 1806, 1807, 1808 et 1809. L'année suivante, il y eut deux appels successifs, portant sur les mêmes classes et sur la classe 1810 ; le premier donna dans la Meurthe 524 hommes et le second 415. En 1811 les jeunes gens de quinze ans et au-dessus, originaires du même département, furent incorporés dans les pupilles delà garde. Les autres départements lorrains fournirent des soldats, au prorata de leur population. Ainsi en 1806, le contingent de la Meuse comprend 389 hommes affectés à l'active et 234 à la réserve, en 1808 466 hommes à l'active contre 156 à la réserve. Nous savons, en ce qui concerne les Vosges, combien il y eut de conscrits réformés sous le Consulat et sous l'Empire. Sur 5.350 jeunes gens examinés durant les années XI et XII, 2.130 furent reconnus impropres au service, dont 1.082 pour défaut de taille, 1.062 pour infirmités. En 1807, 1808 et 1809, 1.126, 1.416 et 1.376 réformes furent respectivement prononcées pour 3.392, 3.087 et 3.260 conscrits.

 

La Meurthe et les Vosges formaient la 4e division militaire, dont Nancy était le chef-lieu ; la Meuse était réunie aux Ardennes dans la 2e division ; la Moselle appartenait à la 3e, qui avait Metz pour chef-lieu. Un ou deux généraux résidaient dans la Meurthe, un dans la Meuse, un dans les Vosges ; la Moselle comptait un divisionnaire et trois généraux de brigade.

L'effectif des garnisons a beaucoup varié durant cette période. Les troupes étaient logées dans des casernes. On avait en général soin de ne pas laisser longtemps un régiment dans la même ville ; les graves inconvénients qu'entraînait une trop grande intimité entre les soldats et la population civile avaient été mis en pleine lumière par l'affaire de Nancy. Quelques années plus tard, on put faire la même constatation à Verdun, où deux régiments de chasseurs à cheval, les 11e et 20e, restèrent en garnison de 1793 à 1795. Des officiers, des sous-officiers et des soldats de ces deux corps avaient épousé des Verdunoises. Le 24 mars 95, une mutinerie écala parmi les soldats, dont la ration de pain avait été réduite de 24 à 20 onces ; le lendemain 700 femmes environ, dont plusieurs étaient mariées à des chasseurs, vinrent, en proférant des menaces, réclamer du pain à la municipalité. Le représentant Gantois, alors à Verdun, ordonna aussitôt à ces deux régiments de quitter la ville.

Les troupes de passage sont le plus souvent logées chez l'habitant. En outre, à plusieurs reprises, les régiments qui avaient fait campagne près de la frontière lorraine prirent leurs quartiers d'hiver dans la région. En janvier 97, l'armée de Bernadotte fut cantonnée dans la Moselle, entre Melz et Sarrelouis ; quelques régiments furent, pendant un temps assez court, logés chez les habitants de Metz. A la même époque, on trouve des régiments de cavalerie cantonnés dans les Vosges, entre Charmes, Mirecourt et Neufchâteau. Ces logements de troupes étaient mal vus de la population, qui s'en plaignit à plusieurs reprises.

Nous avons déjà parlé des prisonniers de guerre internés, surtout sous l'Empire, dans les villes de nos départements.

La région lorraine comptait dix places fortes, dont trois dans la Meurthe, Phalsbourg, Marsal et Toul, deux dans la Meuse, Montmédy et Verdun, et cinq dans la Moselle, Melz, Thionville, Longwy, Sarrelouis et Bitche.

Metz, la plus importante de beaucoup des places fortes du pays et chef-lieu de la 3e division militaire, possédait sous l'Empire une direction de l'artillerie, une direction du génie, une fonderie impériale, une sous-direction des forges, enfin une école impériale spéciale de l'artillerie et du génie, organisée en vertu d'un arrêté du gouvernement consulaire du 12 vendémiaire an XI (4 octobre 1802). Cette école, appelée plus tard école d'application de l'artillerie et du génie, réunissait l'ancienne école d'artillerie de Châlons-sur-Marne et l'école du génie, précédemment à Mézières. En 1808, les élèves de l'école s'étant permis de provoquer les habitants de Metz au théâtre et dans d'autres lieux publics, l'empereur les punit de deux mois d'arrêts et leur interdit d'aller au spectacle durant une année entière.

 

2° La garde nationale.

La période révolutionnaire. — La période consulaire et impériale.

 

Nous avons vu qu'en juillet et en août 1789 les gardes nationales s'étaient spontanément constituées. L'assemblée les organisa par le décret du 12 juin 1790 et par la loi du 27 seplembre-14 octobre 1791. Cette loi instituait dans chaque district une légion, qui comprenait un nombre plus ou moins grand de bataillons ; ceux-ci étaient divisés en compagnies.

Le département des Vosges avait 9 légions, 74 bataillons et 555 compagnies. L'effectif des gardes nationales des Vosges est évalué par les uns à 55.000 hommes, par les autres à 36.000. Les cadres étaient élus de la même façon que ceux des bataillons de volontaires. En principe, les citoyens actifs seuls devaient faire partie de la garde nationale ; mais cette disposition de la loi ne fut pas toujours appliquée, même au début. La loi du 29 septembre prescrivait des exercices, qui ne furent faits régulièrement que dans les villes.

Les gardes nationales eurent plus d'une fois à subir le contre-coup des événements politiques. Ainsi, au mois de septembre 1790, celle de Nancy fut dissoute, en punition de la part qu'avaient prise quelques-uns de ses hommes à l'insurrection des régiments de la garnison. La garde nationale de Verdun, désorganisée par le siège et par l'occupation prussienne, fut reconstituée en février et en mars 1793. Depuis le mois d'août 1792, tous les citoyens furent admis dans la garde nationale. Celle-ci, remaniée et épurée à diverses reprises en 1793 et en 1794, fut réorganisée par la loi du 28 prairial an III (16 juin 1795), qui en écarta les gens du peuple. Les bataillons de gardes nationaux devaient former des brigades, et celles-ci des divisions. Mais cette organisation ne se fit qu'avec lenteur, les paysans ne montrant aucun empressement à se conformer aux prescriptions de la loi.

Les gardes nationales avaient leur place marquée dans toutes les cérémonies civiles et religieuses. Elles devaient assurer le maintien de l'ordre dans la commune et pouvaient être requises par les corps constitués de se transporter en dehors du territoire de la localité à laquelle elles appartenaient. C'est ainsi qu'en go les gardes nationales de la Meurthe et de la Moselle intervinrent dans la répression de l'insurrection de Nancy. C'est d'elles que furent tirés les volontaires de 91 et la plupart de ceux de 92. Enfin elles participèrent à la défense du territoire. En août-septembre 92, le conseil général de la Meurthe mobilisa une partie des gardes nationales du département, pour repousser, si besoin était, l'invasion prussienne.

En août 1793 plusieurs bataillons delà garde nationale de nos départements furent requis par les représentants de se porter à la frontière, que menaçaient les armées de Brunswick et de Wurmser ; cet appel se confondit avec celui des réquisitionnaires de la levée en masse. Mais les gardes nationaux qui ne rentraient pas dans la catégorie des hommes (18-25 ans) auxquels la loi du 23 août imposait le service furent renvoyés dans leurs foyers. Un peu plus tard, fin d'octobre et début de novembre, Lacoste et Mallarmé adressèrent un nouvel appel aux gardes nationaux. C'est alors que fut formé, à l'aide de contingents de gardes nationaux de Nancy, de Toul et de Lunéville, le bataillon des gardes nationales sans culottes de la Meurthe, qui, après avoir servi à l'armée du Rhin, fut renvoyé en décembre dans ses foyers. On emploie également les gardes nationaux à la défense des places fortes, nous le savons pour ceux de Metz et de Thionville en 93-94. Quand ils faisaient un service actif, les gardes nationaux recevaient une solde. Ainsi en mars 94, Mallarmé, alors en mission dans la Moselle, ordonna de payer une solde à ceux de Thionville.

Sous le Directoire, la garde nationale de nos régions concourut à la répression du brigandage.

 

Les gardes nationales subsistèrent sous le Consulat et l'Empire, mais elles ne jouèrent qu'un rôle très effacé. Nous savons pourtant qu'en 1809, lors du débarquement des Anglais dans l'île dé Walcheren, le général Glarke, ministre de la guerre, appela les gardes nationales de nos départements à la défense de la frontière maritime du Nord. C'est ainsi que deux bataillons de la Meurthe et un de la Meuse allèrent occuper différents points des côtes françaises ou belges. Quand le bataillon de la Meuse rentra dans ses foyers.au mois de janvier 1810, il reçut les félicitations du général Lamarque.

 

IV. — LES FINANCES.

1° Finances publiques, réquisitions.

Période révolutionnaire. — Période consulaire et impériale.

 

La Constituante supprima, selon les vœux de nos cahiers de doléances, tous les anciens impôts, à l'exception de l'enregistrement et des douanes. Les douanes intérieures disparurent, et les barrières furent reculées jusqu'à la frontière du royaume ; la Lorraine, le Barrois et les Trois-Evêchés cessaient d'être des provinces d'étranger effectif. La contribution foncière, la personnelle mobilière et la contribution des patentes, créées par la Constituante, répondaient bien aux désirs de nos ancêtres. Non content d'ajouter à ces contributions celle des portes et fenêtres, le Directoire frappa d'une taxe les voitures qui circulaient sur les routes. Celte taxe, qu'avaient demandée quelques-uns des cahiers de 89, souleva de très vives protestations, surtout de la part des paysans. La Constituante avait de même supprimé, conformément aux demandes des cahiers, les agents spéciaux chargés de répartir ou de percevoir les impôts. Désormais, cette double mission revenait aux pouvoirs locaux, en particulier aux municipalités.

La contribution foncière s'élevait dans la Meurthe en 93 à 2.247.000 livres, en l’an VII à 1.897.000, dans la Moselle en 93 à 3.529.000, dans les Vosges en 92 à 1.638.000 livres. La personnelle mobilière était pour la Meurthe en l'an YIII de 293.000 livres, pour la Moselle en 93 de 455.000, pour les Vosges en 92 de 315.000. En général, les contribuables ne montrèrent que peu d'empressement à s'acquitter de leur dette envers l'Etat, et les municipalités, obligées de ménager les citoyens qui les élisaient, n'arrivaient qu'avec peine à faire rentrer les cotes. Aussi, en novembre 1791, les conseils généraux de la Meurthe, de la Meuse et de la Moselle se plaignent-ils de la lenteur avec laquelle s'opère le paiement des contributions. Il y a pourtant des exceptions ; ainsi, le 20 juillet 92, la ville de Sarreguemines reçut de l'assemblée législative une mention honorable pour avoir acquitté ses contributions ordinaires de 89, de go et de 91, la contribution patriotique et celle des patentes.

Les finances publiques devaient, durant toute la période révolutionnaire, pâtir du mauvais vouloir des contribuables. La disparition du numéraire, la dépréciation des assignais, puis des mandats territoriaux, ne leur causèrent pas un moindre préjudice.

Outre les impôts ordinaires, nos ancêtres eurent à en supporter d'extraordinaires. Ce fut d'abord la contribution patriotique, que la Constituante établit le 19 octobre 1789. Volontaire à l'origine, cette contribution finit, à la suite de nouvelles lois votées dans le courant de 1790, par devenir un véritable impôt, avec déclaration du revenu et vérification de la déclaration par les municipalités. La Constituante revenait donc aux mauvaises pratiques de l'Ancien Régime. L'assiette et le recouvrement de la contribution patriotique se heurtèrent à de sérieuses difficultés ; il y eut même des troubles dans certaines localités, à Verdun par exemple. Dans la Meurthe, la contribution patriotique devait rapporter 1.375.000 livres, sur lesquelles il restait encore 121.000 livres à percevoir au mois de mai 1793. Comme chaque citoyen payait une contribution, égale en principe au quart de son revenu, le total des revenus des habitants de la Meurthe se serait élevé en 1790 à 5.500.000 livres, à supposer, ce qui n'est guère vraisemblable, que toutes les déclarations eussent été exactes.

La Convention et le Directoire levèrent sur les riches une série d'emprunts forcés, le premier d'un milliard le 20 mai 1793, le deuxième de six cents millions le 19 frimaire an IV (10 décembre 1795), le troisième décent millions le 10 messidor et le 19 thermidor an VII (28 juin et 6 août 1799). Nous possédons quelques renseignements sur le second de ces emprunts forcés[2]. La ville de Nancy avait été taxée à 34.800.000 livres en assignats, ce qui ne représentait guère que 348.000 livres en numéraire. Au 20 janvier 96, l'impôt n'avait encore produit, pour la Meurthe, que 24.626.000 livres en assignats et 248 livres en numéraire.

Nous avons déjà dit que l'administration centrale des Vosges avait protesté contre l'établissement de cet impôt. Malgré leur mécontentement, les Vosgiens, qui avaient été taxés à 3.540.000 livres, en calculant les assignais à leur valeur réelle, déboursèrent 3.633.000 livres. Seulement, plusieurs d'entre eux s'étaient vus obligés de vendre soit des meubles, soit même des maisons ou des terres.

Il y eut encore des taxes extraordinaires levées dans nos départements ou par les représentants en mission, ou par les autorités locales. L'une d'elles semble présenter le caractère d'un impôt d'Etal, celle de six millions de livres sur les riches de la Meurthe, ordonnée le 12 novembre 1793 par Saint-Just et Lebas ; deux millions devaient être payés par les seuls riches de Nancy. Le 19 brumaire an II (9 novembre 1793), Mallarmé et Lacoste ordonnèrent également la levée d'une taxe sur les riches.

Aux impôts, aux taxes extraordinaires nous croyons devoir joindre les réquisitions de céréales, de foin, de paille, de bestiaux, de chevaux et de voitures qui, à partir de 1790, pleuvront dru comme grêle sur nos ancêtres. La loi du 26 juin J792 avait attribué aux généraux le droit de réquisition. La Convention, par d'autres décrets, étendit ce droit aux représentants en mission. Les pouvoirs locaux étaient tenus d'obtempérer aux ordres des généraux ou des députés. Les producteurs et les marchands devaient déclarer les quantités de grains, de fourrages, etc., qu'ils avaient dans leurs greniers ou dans leurs magasins ; et comme on suspectait leur bonne foi, les municipalités opéraient chez eux des visites domiciliaires.

Ceux dont les déclarations étaient reconnues fausses, ceux qui refusaient de faire droit aux réquisitions ordonnées par l'autorité compétente, pouvaient être condamnés à la prison ou à l'amende, ainsi qu'à la confiscation des denrées qu'ils avaient omis de déclarer ou de fournir. Les ordres de réquisition étaient adressés par les généraux ou par les représentants aux administrations départementales. Celles-ci répartissaient entre les districts, du moins jusqu'à la fin de 95, les quantités de vivres ou de fourrages, auxquelles le département avait été taxé. Les districts procédaient de même à l'égard des communes. Enfin les officiers municipaux déterminaient la quote-part de chacun des habitants. En principe, c'était la dernière récolte que l'on prenait pour base de ces répartitions. Parfois ces différentes opérations n'étaient pas conduites avec la méthode et l'équité désirable. Ainsi dans les Vosges, on ne tenait pas suffisamment compte de la richesse ou de la pauvreté agricole des districts. On obligeait ceux de la montagne à fournir des grains, alors qu'ils n'en produisaient même pas assez pour leur subsistance. De plus, il n'y avait pas toujours entente entre les généraux et les représentants qui ordonnaient des réquisitions. En principe, la Meurthe, la Meuse et la Moselle devaient pourvoir de grains et de fourrages l'armée de la Moselle, les Vosges rendre le même service à l'armée du Rhin. On voit pourtant la Meurthe appelée, en juillet 93, à fournir des subsistances aux armées du Rhin et de la Moselle ; même observation en ce qui concerne les Vosges. Le 15 septembre 93, les représentants à l'armée de la Moselle réclament à ce département 200.000 quintaux de foin et 119.000 sacs d'avoine, exigence d'autant moins justifiée, d'autant plus difficile à satisfaire, que, depuis deux mois, Je même département avait dû envoyer des fourrages et de l'avoine à l'armée du Rhin. Aussi les représentants à cette dernière armée invitèrent-ils leurs collègues de l'armée de la Moselle à réduire de moitié le contingent des Vosges. Quoiqu'un décret du 20 juillet 96 eût supprimé les réquisitions pour les armées, elles continuèrent encore, ou elles reparurent en 1799. Ces réquisitions constituaient une charge fort lourde pour les propriétaires ruraux de nos départements.

Les propriétaires dont on réquisitionnait les grains et les fourrages étaient tenus de les faire charroyer, de fournir par conséquent des voitures, des chevaux et des conducteurs.

L'Etat payait les grains, les fourrages et les transports qu'il avait réquisitionnés, mais il ne mettait aucune hâte à s'acquitter de ses dettes envers les cultivateurs. En décembre 93, le district de Mirecourt se plaignait qu'il fût dû 400.000 livres aux communes de cette circonscription. En mars Q4, le représentant Foussedoire écrivait au comité de salut public que les Vosgiens étaient mécontents de voir l'État différer indéfiniment le paiement des subsistances qu'ils avaient fournies aux armées de la Moselle et du Rhin.

Quand le gouvernement contraignait les fournisseurs d'accepter les assignats au taux de leur valeur nominale, il en résultait pour eux une énorme perte. Enfin les cultivateurs n'obtenaient souvent aucune indemnité ni pour la détérioration de leurs voitures, ni pour la perte de leurs chevaux.

On voit combien cette charge pesait sur les populations rurales. Les administrations locales se font souvent l'écho des plaintes de ces dernières. Le 29 septembre 93, l'administration départementale des Vosges proteste contre les charges écrasantes qui pèsent sur le département. En 1796 François de Neufchâteau, commissaire du pouvoir exécutif auprès de l'administration centrale des Vosges, fait entendre les mêmes doléances.

Outre des subsistances, des chariots, des voituriers, on réquisitionnait également des travailleurs. Ainsi en 1799, sur l'ordre du général commandant l'armée du Rhin, la Meurthe dut fournir 1.000 hommes, qui allèrent travailler aux fortifications de Kehl. Celte corvée excita un mécontentement très vif.

Enfin l'État réquisitionna les forges, particulièrement celles de la Moselle et des Vosges. Nous savons que l'on fabriquait à Mortagne et à Framont des piques, des canons et des boulets, à Bains des bidons et d'autres ustensiles pour l'armée.

Les contributions créées par les assemblées de la Révolution subsistèrent sous le Consulat et l'Empire, excepté la taxe sur les routes, que Napoléon supprima en 1806.

Bonaparte s'efforça de réduire les contributions. Voici ce que nos départements eurent à payer les uns en l'an XI, les autres en l'an XII, pour la contribution foncière :

Meurthe : 1.690.000 (an XII).

Meuse : 1.650.000 (an XI).

Moselle : 2.325.000 (an XI).

Vosges : 1.700.000 (an XII).

Dès le début du Consulat, Bonaparte enleva aux municipalités la perception des impôts, pour la confier à l'administration des contributions directes, qu'il créa de toutes pièces. En septembre 1805, Napoléon ordonna la confection d'un cadastre parcellaire, pour asseoir l'impôt foncier sur des bases équitables.

Les contribuables s'acquittèrent de leurs dettes envers l'Etat avec plus de ponctualité qu'ils ne l'avaient fait pendant la Révolution. En 1800, le gouvernement consulaire opéra un classement des départements d'après le zèle qu'ils avaient mis à payer leurs contributions. Le département des Vosges obtint le premier rang ; c'est pour ce motif qu'à Paris l'ancienne place Royale reçut le nom de place des Vosges. Le département de la Meurthe fut classé deuxième.

Napoléon devait rétablir les aides, que la Constituante avait supprimées. Le 26 février 1804, il frappait d'un impôt les boissons et créait la régie des droits réunis, c'est-à-dire des droits qu'avaient à supporter les liquides, les distilleries et le tabac. Le 16 mars 1806, était rétabli l'impôt sur le sel ; le 24 avril le tabac était frappé d'un droit de vente, qui s'ajoutait au droit de fabrication. Enfin, le 29 décembre 1810, l'empereur reconstituait le monopole de la fabrication du tabac. Au point de vue financier, comme à d'autres égards, Napoléon ramenait la France à l'Ancien Régime. Cette politique réactionnaire en matière de contributions devait malheureusement se continuer jusqu'à nos jours. Le vote en 1914 de l'impôt global sur le revenu en est une des dernières manifestations.

Nous savons qu'en l'an XI les contributions indirectes avaient rapporté :

Dans la Meuse, 2.011.000 francs.

Dans la Moselle, 1.541.000 francs.

Sous le Consulat et l'Empire, nos départements continuèrent de subir des réquisitions de grains, de fourrages et de charrois pour l'armée. Mais elles furent ordonnées avec plus de méthode et payées plus régulièrement qu'à l'époque de la Révolution.

 

2° Finances départementales et communales.

Période révolutionnaire. — Période consulaire et impériale.

 

Le budget des départements s'alimentait à l'aide des revenus des propriétés départementales et surtout des centimes ou plutôt des sous additionnels au principal des contributions directes. Il en était de même des budgets des districts. En 1792 les dépenses montaient dans les Vosges à 293.100 livres pour le département et à 302.379 livres pour les neuf districts.

La Constituante désorganisa les finances des villes, en les privant du produit des octrois, supprimés à partir du Ier mai 1791. Les budgets municipaux n'avaient plus comme recettes que leurs revenus domaniaux, les sous additionnels au principal des contributions directes et un seizième du produit de la vente des biens nationaux, mais cette dernière ressource n'était que temporaire. Aussi les villes de la région se trouvèrent-elles, sous la Révolution, dans l'impossibilité d'équilibrer leur budget.

Nancy avait en en 1789 376.727 livres de recettes et 382.891 de dépenses ; en 1791, 78.665 en recettes, 128.624 de dépenses et 283.427 de dettes ; en 1796, 120.000 de dépenses

Toul avait en 1789, 3.500 livres de revenus domaniaux, 25.000 de droits d'octrois, et de 10.000 à 15.000 livres de droits de mouture.

La suppression de l'octroi et de la mouture réduisait Toul à ses 3.500 livres de revenus domaniaux, auxquelles s'ajoutait une annuité de 6.600 livres provenant de la vente des biens nationaux.

Le 26 janvier 96, Metz avait en caisse 6.328 livres. La ville devait à des employés ou à des fournisseurs 167.661 livres ; de plus elle avait besoin de 126.659 livres pour solder diverses dépenses du trimestre en cours ou du suivant.

En 1800 Sarreguemines avait 2.220 livres de recettes, et 4.274 de dépenses.

Comment les villes s'y prenaient-elles pour subvenir à leurs dépenses ? Il leur fallait recourir à divers expédients. Les unes vendaient leurs domaines patrimoniaux, comme Lunéville, Mirecourt et Remiremont. D'autres contractaient des emprunts. En 1800 Sarreguemines avait une dette de 31.911 livres. D'autres sollicitaient des prêts ou des secours du gouvernement, comme le fit, d'ailleurs sans succès, Metz en 1796. On augmentait le nombre des sous additionnels au principal des contributions ; c'est ainsi que procéda Metz pour l'an V.

Enfin, il y avait des contributions extraordinaires, ordonnées par les pouvoirs locaux. En octobre-novembre 93 la société populaire de Lunéville leva sur les riches une taxe qui produisit 101.000 livres. A la même époque, le comité révolutionnaire de Toul fit payer 50.000 livres aux suspects et aux riches de la ville, et des autres communes du district. L'argent ainsi obtenu fut employé aux dépenses de la levée en masse. En avril-mai 94, Duquesnoy frappa les riches de Metz d'une taxe de 40.000 livres. A la fin de 93 ou au début de 94, la municipalité de Mirecourt leva sur les riches de la ville une taxe de 50.000 livres.

Les budgets des communes rurales eurent de leur côté à souffrir du partage des biens communaux entre les habitants, partage qui fut opéré en vertu de la loi du 10 juin 1793.

En 91 et en 92, comme le numéraire disparaissait déplus en plus, et qu'il n'existait pas d'assignats au-dessous de 50 livres, beaucoup de municipalités urbaines émirent des billets de confiance, pour faciliter les transactions de détail. Mais en 92, la Législative ordonna la frappe de petits assignats et fit retirer de la circulation les billets de confiance.

 

Les départements ont, durant la période consulaire et impériale, les mêmes ressources qu'à l'époque révolutionnaire. En l'an XII, le budget de la Meuse s'élevait à 317.988 livres, celui des Vosges à 311.767.

Les budgets des communes urbaines allaient retrouver leur équilibre. La plupart des villes de la région, profitant de la loi du 5 ventôse an VIII (24 février 1800), demandèrent et obtinrent le rétablissement de l'octroi. En 1800 Lunéville restaurait l'octroi, l'affermait en régie l'année suivante pour 42.500 francs. A Metz, la régie intéressée de l'octroi rapportait en l'an XII 129.600 francs. Nous savons que, dans les Vosges, Epinal, les quatre sous-préfectures et quatre chefs-lieux de canton, Bruyères, Darney, Rambervillers et Senones avaient des octrois.

En ce qui concerne les communes rurales, la loi du 29 février 1804 abolit celle du 10 juin 1793, interdit à l'avenir les partages de biens communaux et ne maintint ceux qui avaient été faits que si un acte régulier en avait été dressé. Beaucoup de villages retrouvèrent ainsi une source, parfois assez importante, de revenus.

 

CONCLUSION.

 

La Constituante était allée, sur certains points, à rencontre des vœux des cahiers, par exemple quand elle avait supprimé les provinces. Au contraire, elle leur avait donné satisfaction, en supprimant les intendants et les subdélégués, en confiant à des autorités locales élues l'administration des nouvelles circonscriptions. L'abolition de la milice, des anciens impôts, de la Ferme, la création de contributions nouvelles, équitablement réparties entre tous les citoyens, la perception de ces contributions confiée aux municipalités, l'établissement de l'égalité de tous les citoyens devant la loi, le droit pour tous les citoyens d'être admis aux emplois publics étaient également des réformes demandées ou désirées par nos ancêtres.

Un retour à la centralisation se manifeste sous la Convention, se consolide sous le Directoire ; la levée en masse, puis la conscription rappellent la milice, si odieuse à nos ancêtres. Mais c'est à l'époque du Consulat et de l'Empire que l'on assiste à une véritable restauration du passé. Les citoyens n'ont plus le droit dénommer directement les membres des différentes assemblées, locales ou nationales. La centralisation ressuscite, plus étroite avec les préfets et les sous-préfets qu'elle ne l'était avec les intendants et les subdélégués de l'ancienne monarchie. Les impôts indirects et les monopoles qu'avait abolis la Constituante reparaissent, au grand mécontentement de nos ancêtres, qui se montrèrent plus sensibles à la création des droits réunis qu'à la perte des libertés politiques.

 

 

 



[1] Le signe > indique que la population est supérieure au chiffre indiqué, et < qu'elle est inférieure.

[2] Les citoyens pouvaient, pour les ¹⁹/₂₀ de la somme à laquelle ils avaient été taxés, s'acquitter en assignats, estimés au centième de leur valeur nominale.