HISTOIRE DE LORRAINE

TOME TROISIÈME. — DE 1789 À 1919

QUATRIÈME PARTIE (suite) — LIVRE DEUXIÈME (suite)

DEUXIÈME SECTION. — LA RÉGION LORRAINE DE 1789 À 1812

 

CHAPITRE IV. — LA RÉGION LORRAINE SOUS LE CONSULAT ET L'EMPIRE.

 

 

Nous l'avons déjà dit, les habitants de la région lorraine ne protestèrent pas plus contre le 18 brumaire que contre les précédents coups d'État. Les constitutions de l'an VIII, de l'an X, de l'an XII et le despotisme impérial furent acceptés par eux ; ils fournirent en grand nombre des fonctionnaires et des soldats au premier consul et à l'empereur. L'on vit même d'anciens constituants lorrains, Régnier, Marquis, Emmery, Rœderer, se faire les serviteurs et les collaborateurs d'un régime qui était le contrepied de celui qu'ils avaient essayé de fonder dix ans auparavant. Que de lassitude, que de désillusions pareille attitude ne laisse-t-elle pas supposer ! Le rétablissement de l'ordre, les succès de nos armées, succès auxquels contribuèrent, pour une bonne part, des maréchaux, des généraux, des officiers et des soldats originaires de la région lorraine et qui semblaient mettre celle-ci à l'abri de toute invasion étrangère, consolaient nos ancêtres des libertés qu'ils avaient proclamées en 1789, et dont ils n'avaient pas su assurer le maintien. Mais leur confiance dans la durée du régime napoléonien sera démentie par les événements ; les catastrophes de 1812-1815 devaient leur prouver combien étaient grandes leurs illusions.

 

I. — LE CONSULAT (1799-184).

1° Les événements intérieurs.

 

La France subit un remaniement profond sous le Consulat ; ses institutions furent transformées, son personnel administratif en partie renouvelé. Ou constate alors une restauration partielle de l'Ancien Régime, restauration dissimulée sous des noms nouveaux, empruntés à L'antiquité romaine. Alors que la Constituante avait conféré aux citoyens le droit d'élire tous les membres des corps constitués et tous les fonctionnaires, sous le Consulat les Français perdirent complètement, en ce qui concernait ces derniers, les droits dont ils avaient joui au début de la Révolution, et ils n'eurent plus, à l'égard des membres des assemblées politiques, départementales ou communales, que des prérogatives illusoires. S'ils désignent ceux d'entre eux qui figureront sur les listes des notabilités ou qui feront partie des collèges d'arrondissement et de département, c'est au pouvoir central ou à ses agents qu'il appartient de choisir parmi ces notabilités ou parmi les membres de ces collèges les fonctionnaires de tout ordre, ainsi que les membres de tous les corps constitués.

Marquis, préfet de la Meurthe, était Meusien, tandis que son collègue delà Meuse, Saulnier, était né dans la Meurthe ; la Moselle avait pour préfet Colchen, un Messin. Marquis avait successivement représenté le bailliage de Bar aux États généraux et la Meuse à la Convention ; en 1799 le Directoire lui avait confié les fonctions de commissaire du gouvernement dans les quatre nouveaux départements de la rive gauche du Rhin. Saulnier occupait, avant de devenir préfet de la Meuse, les fonctions de commissaire du pouvoir exécutif dans son département natal. Seul, Desgouttes, préfet des Vosges, était étranger au pays.

Les collaborateurs des préfets, conseillers de préfecture et sous-préfets, appartenaient par leur naissance au département où ils exerçaient leurs fonctions. L'un d'eux, Garez, sous-préfet de Toul, avait représenté la Meurthe à l'assemblée législative. Les autres avaient été soit membres d'administrations de départements ou de districts, soit commissaires du pouvoir exécutif. Quant aux magistrats, le gouvernement les prit parmi les hommes qui, avant ou après 178g, avaient rempli des fonctions judiciaires ou administratives. De même que tous les agents des services publics, les magistrats furent, sous le Consulat, recrutés sur place.

La plupart des nouveaux fonctionnaires étaient d'opinions modérées. Les jacobins qui trouvèrent place dans les administrations consulaires furent pourvus de postes subalternes ; citons en particulier Clément Pons, sous-préfet de Montmédy, Poullain-Grandpré, président du tribunal civil de Neufchâteau, J. Souhait, receveur des contributions dans le Nord, Mallarmé, receveur des contributions indirectes à Nancy ; les autres furent laissés à l'écart. Les girondins ne reçurent pas un traitement plus favorable : Mollevaut devint proviseur du lycée de Nancy, Bresson entra dans les bureaux du ministère des affaires étrangères.

Ajoutons que la région lorraine fournit, en grand nombre, des fonctionnaires et des magistrats aux quatre départements formés, sur la rive gauche du Rhin, avec les territoires d'Empire qu'avaient annexés à la France les traités de Campo-Formio et de Lunéville. Il était habile de procéder ainsi, les Lorrains connaissant assez bien les hommes et les choses de ce pays, que tant de liens unissaient au leur.

La population de nos départements avait accueilli sans protestations le 18 brumaire. Par malheur, nous ne possédons que pour la Meurthe le résultat du plébiscite sur la constitution de l'an VIII. Dans ce département il y eut 37.893 oui et seulement 12 non. Les opposants s'abstinrent, pour ne pas attirer sur eux l'attention, d'aller signer sur le registre des non. Dans la Meuse un dixième seulement des citoyens se serait dérangé pour voter.

La constitution de l'an VIII, nous l'avons dit, ne permettait aux citoyens de prendre qu'une part dérisoire aux affaires publiques. S'ils élisaient les membres des listes de notabilités, remplacées plus tard par les collèges de département et d'arrondissement, s'ils présentaient des candidats au tribunat et au corps législatif, c'était le sénat qui nommait les membres de ces deux assemblées. Les conseillers généraux, les conseillers d'arrondissement, les maires et les conseillers municipaux étaient désignés soit par le premier consul, soit par le préfet du département.

La nouvelle constitution, qui rétablissait, en l'aggravant, la centralisation de l'ancienne monarchie, investissait les préfets, héritiers des intendants, de pouvoirs très étendus. La tâche le ces hauts fonctionnaires ne laissait pas que d'être fort lourde ; il leur fallait ramener la paix dans les esprits, mettre en mouvement la nouvelle machine administrative ; ils durent, en outre, après la signature du Concordat, en assurer l'application, de concert avec les évêques.

Les nouveaux préfets se virent parfois mal secondés paires collaborateurs que leur avait imposés le gouvernement. Saulnier se plaignait vivement des sous-préfets de Verdun et de Montmédy, Cl. Pons et Gérard, ainsi que d'un des conseillers de préfecture de la Meuse, Humbert.

Marquis laissa dans la Meurthe, où il passa huit années, le souvenir d'un administrateur honnête, bienveillant et vigilant. Saulnier dans la Meuse et Colchen satisfirent également la population de leur département et le gouvernement consulaire. Il n'en fut pas de même de Desgouttes, à qui - ses administrés reprochèrent d'être hautain et de s'entourer d'ennemis de la Révolution. Le Faucheux, qui le remplaça en 1801, sut gagner à ce point les sympathies des Vosgiens que ceux-ci le désignèrent en 1803 comme candidat au corps législatif. Le sénat l'ayant nommé, il fut remplacé, a la préfecture des Vosges, par M. Himbert de Flégny, qui devait occuper, ces fonctions jusqu'en 1814.

Les préfets n'eurent pas à surmonter de trop grandes difficultés dans nos départements, dont la population, toujours respectueuse de l'autorité, était en outre lasse des agitations politiques, avide de tranquillité et de sécurité. Le gouvernement consulaire donna satisfaction aux désirs et aux vœux de nos ancêtres. L'ordre fut rétabli à l'intérieur du pays, les brigands disparurent, les traités de Lunéville et d'Amiens mirent fin à la guerre étrangère. Si, dès 1803, le conflit se ralluma avec l'Angleterre, l'opinion publique en rejeta sur elle la responsabilité.

Nous nous gardons de prétendre que tout le monde était satisfait. Il y avait encore des jacobins et des royalistes, mais ils se taisaient, sachant trop bien que le premier consul leur ferait payer cher des manifestations hostiles.

 

2° Les hauts dignitaires lorrains du Consulat.

 

Parmi les membres des commissions législatives chargées de doter la France d'une nouvelle constitution, nous trouvons Régnier, Perrin, Boulay de la Meurthe et Jacqueminot, Ce fut Boulay qui joua le rôle le plus important. Joignons à Boulay Rœderer, devenu l'un des conseillers écoulés de Bonaparte. Tous deux s'employèrent en particulier à concilier les idées, assez différentes et même opposées, de Bonaparte et de Sieyès. Boulay proposa de substituer un premier consul au grand électeur que Sieyès voulait placer à la tête du gouvernement. Quant à Rœderer, il défendit dans le Journal de Paris le projet de constitution, et plus spécialement les dispositions qui enlevaient aux citoyens le droit d'élire les députés. On peut dire que Boulay fut un des principaux auteurs de la constitution de l'an VIII. A Rœderer revint le soin de rédiger la proclamation que Bonaparte adressa aux Français, lorsqu'il fut devenu le premier consul de la République. Plusieurs Lorrains allaient entrer, à un titre ou à un autre, dans le gouvernement consulaire. Barbé-Marbois fut appelé aux fonctions de ministre du trésor, le 27 septembre 1801, Régnier à celles de grand-juge et de ministre de la justice, le 14 septembre 1802. Au nombre des sénateurs nommés le 25 décembre 1799, nous trouvons François de Neufcbâteau et Jacqueminot ; Grégoire entrera au sénat en 1801, Rœderer en 1802, Emmery en 1803. Lorsque seront créées les sénatoreries, François de Neufchâteau recevra celle de Dijon, Jacqueminot celle de Douai, Rœderer celle de Caen. Le conseil d'État compta parmi ses membres Boulay de la Meurthe, qui prendra une part importante à la rédaction du code civil et qui défendra devant le corps législatif les deux premiers projets de ce code, Dubois, des Vosges, Emmery, l'un des rédacteurs du code civil, Régnier, Rœderer enfin, qui fit adopter, le 10 mai 1802, par le conseil d'État, un avis portant que « serait soumise au peuple la question de savoir si Napoléon Bonaparte serait nommé consul à vie ». Régnier, Emmery et Rœderer quittèrent le conseil d'État pour occuper d'autres fonctions. Au tribunat siégèrent Cl.-Fr. Mallarmé delà Meurthe, Delpierre jeune et Dubois des Vosges ; ce dernier sortit en 1803 du tribunat pour devenir préfet. Il nous paraît utile de faire observer que, de tous ces hauts dignitaires, un seul, Grégoire, avait appartenu au parti jacobin et qu'on ne trouvait aucun girondin parmi eux.

La région lorraine fournit à Bonaparte un grand nombre de préfets ; Saulnier, le premier des préfets de la Meuse, était un Meurthois ; trois Meusiens, Marquis, Harmand et Le Faucheux, furent chargés d'administrer le premier la Meurthe, le deuxième le Haut Rhin, le dernier la Vendée, d'où il passera l'année suivante dans les Vosges. Colchen, Bexon d'Ormescheville ; Dupin et de Ladoucette, qui reçurent respectivement les préfectures de la Moselle, de la Sarre, des Deux-Sèvres et des Hautes-Alpes, étaient originaires de la Moselle. Deux Vosgiens, Dieudonné et Dubois, furent nommés, le premier dans le Nord, le second dans la Gironde en 1803.

 

3° La paix de Lunéville.

 

Vaincu en Italie et en Allemagne, François II s'était décidé, après Marengo, à ouvrir avec le premier consul des négociations. C'est à Lunéville que Joseph Bonaparte et M. de Gobenzl discutèrent les conditions de la paix. Les pourparlers, commencés dès le mois de novembre 1800, traînèrent en longueur jusqu'à ce que la grande victoire remportée à Hohenlinden, le 3 décembre 1800, par Moreau et Richepanse, eût enfin décidé l'empereur à disjoindre sa cause de celle de l'Angleterre et à conclure une paix séparée. Le traité ne fut pourtant signé à Lunéville que le 9 février 1801 ; il confirmait et même étendait les clauses du traité de Campo-Formio, en ce qui concernait les territoires d'Empire delà rive gauche du Rhin, qui furent alors tous rattachés à la France. Quelques jours après la signature du traité, les deux plénipotentiaires quittèrent Lunéville, qui retomba dans le calme somnolent où elle vivait depuis la mort de Stanislas.

 

II — L'EMPIRE (1804-1812).

1° Les événements intérieurs.

 

L'établissement de l'Empire en 1804 fut soumis à un plébiscite, le troisième depuis le 18 brumaire. Dans la Meurthe 32.000 citoyens, dans la Meuse 21,000, dans la Moselle près de 55.000, dans les Vosges de 20.000 à 21.000 se prononcèrent en faveur du changement de régime. A Mirecourt, les abstentionnistes auraient été si nombreux que le maire, gourmande par le préfet, crut devoir rouvrir les registres et inviter ses concitoyens à venir y faire inscrire leur vote.

Un ancien conventionnel des Vosges, J. Souhait, qui, après avoir fait de l'opposition au 18 brumaire, avait fini par accepter une place de receveur des finances, eut le courage de voter contre l'établissement de l'Empire. Une destitution ne tarda pas à le punir de son attitude indépendante.

Trois de nos départements changèrent de préfet de 1804 à 1812. Dans la Meurthe Marquis dut, pour raison de santé, résigner ses fonctions en 1808. Napoléon lui donna pour successeur Riouffe, ancien membre du tribunat, qui avait attiré en 1800 l'attention sur lui par un discours, où il encensait le premier consul. Il en fut récompensé par la préfecture de la Côte-d'Or, plus tard par celle de la Vienne, qu'il refusa, enfin par celle de la Meurthe. Riouffe ne sut pas, comme son prédécesseur, gagner les sympathies de nos ancêtres, qui firent courir sur lui le bon mot suivant : « M. Riouffe pourra devenir un jour baron, il ne sera jamais marquis. » Le préfet de la Meuse, Saulnier, fut nommé en 1804 secrétaire général du ministre' de la police. Le gouvernement le remplaça par Leclerc, frère du général qui trouva la mort à Saint-Domingue en 1803. Dans la Moselle Colchen, entré au sénat en 1805, eut pour successeur M. de Vaublanc, ancien membre delà Législative et du conseil des Cinq-Cents l'une des victimes du 18 fructidor.

Nous ne pouvons relever ici les changements qui se produisirent dans le personnel des conseillers de préfecture et des sous-préfets. En règle générale, le gouvernement impérial élimina petit à pétilles hommes dont le nom rappelait les violences de la période révolutionnaire.

Les seuls événements de quelque importance à signaler dans la région lorraine, de 1804 à 1812, sont les passages de l'empereur et des membres de sa famille. Napoléon ne fit jamais que traverser rapidement Verdun, Metz, Bar-le-Duc et Nancy. Au contraire, Joséphine ne manqua pas de s'arrêtera Nancy, chaque fois qu'elle se rendit aux eaux de Plombières, notamment en 1801, en 1802 et en 1805. Marie-Louise fit également un court séjour à Nancy, lorsqu'en 1810 elle arriva en France, où elle allait épouser l'empereur. Des fêtes brillantes avec discours, pavoisement des maisons, illuminations, feux d'artifices, constitution de gardes d'honneur, où entraient d'anciens soldats et des jeunes gens de la noblesse ou de la bourgeoisie, accompagnaient ces visites des membres de la famille impériale. Dans les discours prononcés lors du passage de Marie-Louise à Nancy, on ne manqua pas de rappeler que la nouvelle impératrice était l'arrière-petite-fille de Léopold. Des Te Deum étaient chantés dans les églises à l'occasion des victoires de nos armées. D'autres fêtes célébraient tous les ans la naissance de l'empereur (15 août) et son couronnement (2 décembre) ; le second mariage de Napoléon (1810) et la naissance du roi de Rome (1811) donnèrent, également lieu à des cérémonies et à des réjouissances publiques.

Les guerres de l'Empire amenèrent dans notre pays de nombreux officiers et soldats étrangers, tombés aux mains de nos troupes. À la fin de 1806 on comptait plus de 12.000 prisonniers, Prussiens pour la plupart, internés dans les départements de la Meurthe, de la Meuse et des Vosges. Nancy reçut en particulier des officiers prussiens, Lunéville des officiers russes, Pont-à-Mousson des officiers suédois, Phalsbourg des officiers espagnols. La ville de Verdun mérite une mention particulière ; Bonaparte y fit interner en 1803 les Anglais qui se trouvaient en France lors de la rupture de la paix d'Amiens. A ces Anglais, civils pour la plupart, vinrent s'ajouter par la suite des officiers de l'armée britannique, faits prisonniers en Espagne. En 1804 le nombre des Anglais internés à Verdun dépassait huit cents ; il atteignit le millier un peu plus tard. Ils jouissaient d'une liberté relative, et quelques-uns en profitèrent pour tenter de s'échapper. Ces Anglais avaient continué, autant qu'ils le pouvaient, le genre d'existence qu'ils menaient dans leur pays ; ils organisèrent des clubs, des courses, créèrent des écoles, donnèrent des bals, jouèrent gros jeu, bref menèrent grand train. Un moment vint où plusieurs d'entre eux se trouvèrent à court d'argent. Ils ne réduisirent pas pour cela leurs dépenses et ne tardèrent pas à s'endetter. Leurs créanciers, ne parvenant pas à se faire rembourser, les firent condamner à la prison[1]. Si quelques Anglais avaient pu faire venir à Verdun leur famille, les célibataires ne se refusaient pas des distractions illicites. Des femmes galantes et des gens interlopes étaient attirés à Verdun par les Anglais, non sans de graves dommages pour la moralité publique. Pourtant des relations plutôt amicales s'établirent entre les Anglais et la population de Verdun ; même quelques jeunes filles de cette ville épousèrent des officiers anglais ou irlandais. Enfin le 7 maïs 1806, on joua sur le théâtre de Verdun l'Anglais à Verdun, pièce à couplets, qu'avait composée Simonet, l'un des acteurs de la troupe municipale. La ville de Sarrelouis reçut, elle aussi, une centaine d'Anglais en 1804.

Quels étaient à l'égard de l'empereur les vrais sentiments de la population lorraine ? Devons-nous prendre au pied de la lettre les louanges hyperboliques que décernent au grand homme, dans leurs adresses ou dans leurs harangues, les membres des corps constitués ? Les acclamations dont on salue l'empereur, quand il traverse le pays, partent-elles du fond des cœurs ? Il n'est pas douteux qu'au début les Lorrains savaient gré à l'empereur d'avoir rétabli l'ordre à l'intérieur el d'avoir mis fin aux tracasseries religieuses. Les succès militaires de nos armées et les conquêtes qui en étaient la conséquence, flattaient le patriotisme de nos ancêtres et donnaient à ceux-ci une impression de sécurité.

Petit à petit les causes de mécontentement se firent jour. De 180/1 à 1808 Napoléon rétablit, sous le nom de droits réunis, les aides de l'Ancien Régime, si odieuses à nos populations rurales. Les guerres incessantes de l'Empire enlèvent au pays ses jeunes gens ; il faut en outre satisfaire aux réquisitions de vivres et de fourrage. La vie redevient chère et le nombre des indigents ne cesse d'augmenter. Enfin la rupture de Napoléon avec le pape (1809) inquiète les consciences des ecclésiastiques et de nombreux fidèles ! Toutefois, la crainte de l'empereur obligeait les mécontents à cacher leur mauvaise humeur ou à ne l'exhaler qu'en petit comité. H faudra les désastres de 1812 et de 1813 pour que la population commence à manifester la lassitude qu'elle ressentait du régime impérial.

 

2° Les hauts dignitaires lorrains de l'Empire.

 

Napoléon Ior rétablit les titres, les usages et les rites de l'ancienne monarchie. Plusieurs de nos compatriotes allaient prendre rang dans la hiérarchie nouvelle. Régnier, qui resta jusqu'en 1813 ministre de la justice et grand-juge, fui créé en 1809 duc de Massa di Carrara ; Barbé-Marbois par contre perdit en 1806 ses fonctions de ministre du trésor, à la suite d'une mesure financière maladroite, qui lui attira de dures paroles de l'empereur. Toutefois Napoléon le nomma en 1808 président de la cour des comptes ; Barbé-Marbois devint en outre sénateur en 1813. Colchen entra au sénat en 1805, Zangiacomi au conseil d'État en 1813. François de Neufchâteau, Emmery, Colchen, Jacqueminot, Rœderer et Grégoire reçurent le titre de comte de l'Empire. Grégoire est le seul qui ait fait preuve de quelque indépendance. Il fut l'un des trois sénateurs qui votèrent contre l'établissement de l'Empire. Plus tard on le voit se prononcer contre la création des titres nobiliaires, et contre le divorce de Napoléon d'avec Joséphine. A Grégoire s'oppose François de Neufchâteau, qui se révéla courtisan parfait. Président du sénat, il encensa Napoléon dans les harangues qu'il prononça le 27 mai et le 1er décembre 1804, le 24 mars 1805. Au cours de cette dernière année, il proposa la création d'une ère impériale. En novembre 1806, François de Neufchâteau et deux autres sénateurs allèrent à Berlin complimenter l'empereur des succès qu'il venait de remporter sur la Prusse. Ils rapportèrent à Paris, avec l'épée du grand Frédéric, 340 drapeaux enlevés à l'ennemi. Ce qui est plus fort, c'est que François de Neufchâteau dut, le 30 novembre 1804, souhaiter, comme président du sénat, la bienvenue à Pie VII, qui venait en France couronner Napoléon Ier. Il se tira à son honneur d'une situation délicate pour un homme qui, à l'assemblée législative, en novembre 1791, avait réclamé des mesures de rigueur contre les prêtres insermentés et qui, en plus d'une circonstance, avait hautement manifesté son hostilité à l'égard de la religion catholique.

Deux autres Lorrains furent sous l'Empire nommés préfets : Cl.-Fr. Mallarmé reçut, lors de la suppression du tribunat (1807), la préfecture de la Vienne ; Dumolard de la Moselle eut celle du Finistère en 1810.

 

3° Les Lorrains et les guerres de l'Empire.

 

Les guerres étaient l'une des causes principales de cette lassitude que ressentaient bourgeois et paysans vers la fin de l'Empire. Pour le comprendre, il suffit de rappeler qu'elles duraient, sauf une courte interruption de 1862 à 1803, depuis 1792. Notre pays avait fourni en grand nombre à la République et à l'Empire des soldats et des officiers de tous grades. Custine, Houchard, Landremont, Ney, Richepanse, Gouvion-Saint-Cyr, Victor, s'étaient distingués de 92 à 99, les uns en commandant des armées, les autres en servant sous les ordres de Bonaparte, de Hoche, de Jourdan ou de Moreau. Quelques-uns d'entre eux avaient été nommés par Napoléon maréchaux d'Empire, Ney en 1804, Victor en 1807, Oudinot en 1809, Gouvion-Saint-Cyr en 1812. Ney sera créé duc d'Elchingen, plus tard prince de la Moskowa, Oudinot duc de Reggio, Victor duc de Bellune. D'autres généraux d'origine lorraine s'illustreront à la même époque, fantassins comme Gérard, Molitor et Mouton[2], tous trois appelés à recevoir, sous la Restauration ou sous le Gouvernement de Juillet, le bâton de maréchal de France, cavaliers comme Lasalle, Kellermann fils, Exelmans, ce dernier, lui aussi, futur maréchal de France, artilleurs comme Eblé et Drouot, le sage de la grande armée, ingénieurs comme Haxo. Combien d'autres ne nous faudrait-il pas citer, si nous voulions être complet ! Rappelons enfin que le général Duroc fut nommé grand-maréchal du palais de Napoléon, et qu'il reçut le titre de duc de Frioul.

En 1791, puis de 1793 à 1794, la France avait mené une guerre défensive. De 1793 à 1801, c'est pour conquérir la rive gauche du Rhin ou pour la conserver que nos armées luttent contre celles de l'Autriche. Après le traité de Campo-Formio (1801), toute la Mosellane, même la plus grande partie de l'ancienne Lotharingie, se trouvait incorporée à la France.

De 1805 à 1811 Napoléon étend son empire au-delà du Rhin par des annexions, par la création d'Étals vassaux, par l'obligation où il met les princes allemands de subir son alliance. En 1806, la confédération du Rhin, dont Napoléon est le protecteur, englobe toute l'Allemagne du sud. Deux États vassaux, le grand-duché de Berg et Je royaume de Westphalie, sont fondés, le premier pour Murat en 1806, le second au profit de Jérôme Bonaparte en 1807. En 1810, Napoléon annexe à l'Empire la Hollande, une partie du Hanovre, Brème et Hambourg ; en 1811, il forme un nouveau département français, celui de la Lippe, aux dépens du grand-duché de Berg. Enfin l'Autriche, la Saxe et la Prusse furent contraintes de mettre à la disposition de l'empereur une partie de leurs forces militaires pour la guerre qu'il allait entreprendre contre la Russie. Il semblait donc que les limites de l'Empire eussent été reportées, non pas à l'Elbe, mais à la Vistule ou au Niémen, fort loin de la Moselle et du Rhin. La région lorraine cessait d'être une province frontière ; située au centre de l'Empire français, elle paraissait désormais à l'abri des invasions qui, de 1792 à 1794, avaient menacé sa sécurité et son intégrité. Ce n'était là, hélas, qu'une apparence trompeuse. La folie des conquêtes napoléoniennes n'allait pas tarder à provoquer d'inévitables réactions. Le désastre de Russie portera au prestige et à la puissance de l'empereur un coup dont, malgré son génie, il ne réussira pas à se relever. Si en 1813 la lutte se livre encore au cœur de l'Allemagne, l'année suivante, c'est en Champagne que se terminera la tragédie, et notre Lorraine connaîtra une fois de plus les maux et les humiliations de l'occupation étrangère. Elle payera chèrement les violences et les excès de l'homme dont elle avait accueilli avec confiance l'avènement au pouvoir, de l'homme à l'ambition duquel elle avait sacrifié sans compter ses enfants et ses ressources.

 

 

 



[1] Lorsque les Anglais quittèrent Verdun au début de 1814, ils devaient encore de grosses sommes à leurs créanciers ; ceux-ci pour se faire payer, engagèrent avec le gouvernement britannique de longues négociations, qui, à ce que nous croyons, restèrent infructueuses.

[2] Napoléon créa Mouton comte de Lobau.