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Nous
l'avons déjà dit, les habitants de la région lorraine ne protestèrent pas
plus contre le 18 brumaire que contre les précédents coups d'État. Les
constitutions de l'an VIII, de l'an X, de l'an XII et le despotisme impérial
furent acceptés par eux ; ils fournirent en grand nombre des fonctionnaires
et des soldats au premier consul et à l'empereur. L'on vit même d'anciens
constituants lorrains, Régnier, Marquis, Emmery, Rœderer, se faire les
serviteurs et les collaborateurs d'un régime qui était le contrepied de celui
qu'ils avaient essayé de fonder dix ans auparavant. Que de lassitude, que de
désillusions pareille attitude ne laisse-t-elle pas supposer ! Le
rétablissement de l'ordre, les succès de nos armées, succès auxquels
contribuèrent, pour une bonne part, des maréchaux, des généraux, des
officiers et des soldats originaires de la région lorraine et qui semblaient
mettre celle-ci à l'abri de toute invasion étrangère, consolaient nos
ancêtres des libertés qu'ils avaient proclamées en 1789, et dont ils n'avaient
pas su assurer le maintien. Mais leur confiance dans la durée du régime
napoléonien sera démentie par les événements ; les catastrophes de 1812-1815
devaient leur prouver combien étaient grandes leurs illusions. I. — LE CONSULAT (1799-184).
1° Les événements intérieurs.
La
France subit un remaniement profond sous le Consulat ; ses institutions
furent transformées, son personnel administratif en partie renouvelé. Ou
constate alors une restauration partielle de l'Ancien Régime, restauration
dissimulée sous des noms nouveaux, empruntés à L'antiquité romaine. Alors que
la Constituante avait conféré aux citoyens le droit d'élire tous les membres
des corps constitués et tous les fonctionnaires, sous le Consulat les
Français perdirent complètement, en ce qui concernait ces derniers, les
droits dont ils avaient joui au début de la Révolution, et ils n'eurent plus,
à l'égard des membres des assemblées politiques, départementales ou
communales, que des prérogatives illusoires. S'ils désignent ceux d'entre eux
qui figureront sur les listes des notabilités ou qui feront partie des
collèges d'arrondissement et de département, c'est au pouvoir central ou à
ses agents qu'il appartient de choisir parmi ces notabilités ou parmi les
membres de ces collèges les fonctionnaires de tout ordre, ainsi que les
membres de tous les corps constitués. Marquis,
préfet de la Meurthe, était Meusien, tandis que son collègue delà Meuse,
Saulnier, était né dans la Meurthe ; la Moselle avait pour préfet Colchen, un
Messin. Marquis avait successivement représenté le bailliage de Bar aux États
généraux et la Meuse à la Convention ; en 1799 le Directoire lui avait confié
les fonctions de commissaire du gouvernement dans les quatre nouveaux
départements de la rive gauche du Rhin. Saulnier occupait, avant de devenir
préfet de la Meuse, les fonctions de commissaire du pouvoir exécutif dans son
département natal. Seul, Desgouttes, préfet des Vosges, était étranger au
pays. Les
collaborateurs des préfets, conseillers de préfecture et sous-préfets,
appartenaient par leur naissance au département où ils exerçaient leurs
fonctions. L'un d'eux, Garez, sous-préfet de Toul, avait représenté la
Meurthe à l'assemblée législative. Les autres avaient été soit membres
d'administrations de départements ou de districts, soit commissaires du
pouvoir exécutif. Quant aux magistrats, le gouvernement les prit parmi les
hommes qui, avant ou après 178g, avaient rempli des fonctions judiciaires ou
administratives. De même que tous les agents des services publics, les
magistrats furent, sous le Consulat, recrutés sur place. La
plupart des nouveaux fonctionnaires étaient d'opinions modérées. Les jacobins
qui trouvèrent place dans les administrations consulaires furent pourvus de
postes subalternes ; citons en particulier Clément Pons, sous-préfet de
Montmédy, Poullain-Grandpré, président du tribunal civil de Neufchâteau, J.
Souhait, receveur des contributions dans le Nord, Mallarmé, receveur des
contributions indirectes à Nancy ; les autres furent laissés à l'écart. Les
girondins ne reçurent pas un traitement plus favorable : Mollevaut devint
proviseur du lycée de Nancy, Bresson entra dans les bureaux du ministère des
affaires étrangères. Ajoutons
que la région lorraine fournit, en grand nombre, des fonctionnaires et des
magistrats aux quatre départements formés, sur la rive gauche du Rhin, avec
les territoires d'Empire qu'avaient annexés à la France les traités de
Campo-Formio et de Lunéville. Il était habile de procéder ainsi, les Lorrains
connaissant assez bien les hommes et les choses de ce pays, que tant de liens
unissaient au leur. La
population de nos départements avait accueilli sans protestations le 18
brumaire. Par malheur, nous ne possédons que pour la Meurthe le résultat du
plébiscite sur la constitution de l'an VIII. Dans ce département il y eut
37.893 oui et seulement 12 non. Les opposants s'abstinrent, pour ne pas
attirer sur eux l'attention, d'aller signer sur le registre des non. Dans la
Meuse un dixième seulement des citoyens se serait dérangé pour voter. La
constitution de l'an VIII, nous l'avons dit, ne permettait aux citoyens de
prendre qu'une part dérisoire aux affaires publiques. S'ils élisaient les
membres des listes de notabilités, remplacées plus tard par les collèges de
département et d'arrondissement, s'ils présentaient des candidats au tribunat
et au corps législatif, c'était le sénat qui nommait les membres de ces deux
assemblées. Les conseillers généraux, les conseillers d'arrondissement, les
maires et les conseillers municipaux étaient désignés soit par le premier
consul, soit par le préfet du département. La
nouvelle constitution, qui rétablissait, en l'aggravant, la centralisation de
l'ancienne monarchie, investissait les préfets, héritiers des intendants, de
pouvoirs très étendus. La tâche le ces hauts fonctionnaires ne laissait pas
que d'être fort lourde ; il leur fallait ramener la paix dans les esprits,
mettre en mouvement la nouvelle machine administrative ; ils durent, en
outre, après la signature du Concordat, en assurer l'application, de concert
avec les évêques. Les
nouveaux préfets se virent parfois mal secondés paires collaborateurs que
leur avait imposés le gouvernement. Saulnier se plaignait vivement des
sous-préfets de Verdun et de Montmédy, Cl. Pons et Gérard, ainsi que d'un des
conseillers de préfecture de la Meuse, Humbert. Marquis
laissa dans la Meurthe, où il passa huit années, le souvenir d'un
administrateur honnête, bienveillant et vigilant. Saulnier dans la Meuse et Colchen
satisfirent également la population de leur département et le gouvernement
consulaire. Il n'en fut pas de même de Desgouttes, à qui - ses administrés
reprochèrent d'être hautain et de s'entourer d'ennemis de la Révolution. Le
Faucheux, qui le remplaça en 1801, sut gagner à ce point les sympathies des
Vosgiens que ceux-ci le désignèrent en 1803 comme candidat au corps
législatif. Le sénat l'ayant nommé, il fut remplacé, a
la préfecture des Vosges, par M. Himbert de Flégny, qui devait occuper, ces fonctions jusqu'en 1814. Les
préfets n'eurent pas à surmonter de trop grandes difficultés dans nos
départements, dont la population, toujours respectueuse de l'autorité, était
en outre lasse des agitations politiques, avide de tranquillité et de
sécurité. Le gouvernement consulaire donna satisfaction aux désirs et aux
vœux de nos ancêtres. L'ordre fut rétabli à l'intérieur du pays, les brigands
disparurent, les traités de Lunéville et d'Amiens mirent fin à la guerre
étrangère. Si, dès 1803, le conflit se ralluma avec l'Angleterre, l'opinion
publique en rejeta sur elle la responsabilité. Nous
nous gardons de prétendre que tout le monde était satisfait. Il y avait
encore des jacobins et des royalistes, mais ils se taisaient, sachant trop
bien que le premier consul leur ferait payer cher des manifestations
hostiles. 2° Les hauts dignitaires lorrains du
Consulat.
Parmi
les membres des commissions législatives chargées de doter la France d'une
nouvelle constitution, nous trouvons Régnier, Perrin, Boulay de la Meurthe et
Jacqueminot, Ce fut Boulay qui joua le rôle le plus important. Joignons à
Boulay Rœderer, devenu l'un des conseillers écoulés de Bonaparte. Tous deux
s'employèrent en particulier à concilier les idées, assez différentes et même
opposées, de Bonaparte et de Sieyès. Boulay proposa de substituer un premier
consul au grand électeur que Sieyès voulait placer à la tête du gouvernement.
Quant à Rœderer, il défendit dans le Journal de Paris le projet de constitution,
et plus spécialement les dispositions qui enlevaient aux citoyens le droit
d'élire les députés. On peut dire que Boulay fut un des principaux auteurs de
la constitution de l'an VIII. A Rœderer revint le soin de rédiger la
proclamation que Bonaparte adressa aux Français, lorsqu'il fut devenu le
premier consul de la République. Plusieurs Lorrains allaient entrer, à un
titre ou à un autre, dans le gouvernement consulaire. Barbé-Marbois fut
appelé aux fonctions de ministre du trésor, le 27 septembre 1801, Régnier à
celles de grand-juge et de ministre de la justice, le 14 septembre 1802. Au
nombre des sénateurs nommés le 25 décembre 1799, nous trouvons François de
Neufcbâteau et Jacqueminot ; Grégoire entrera au sénat en 1801, Rœderer en
1802, Emmery en 1803. Lorsque seront créées les sénatoreries, François de
Neufchâteau recevra celle de Dijon, Jacqueminot celle de Douai, Rœderer celle
de Caen. Le conseil d'État compta parmi ses membres Boulay de la Meurthe, qui
prendra une part importante à la rédaction du code civil et qui défendra
devant le corps législatif les deux premiers projets de ce code, Dubois, des
Vosges, Emmery, l'un des rédacteurs du code civil, Régnier, Rœderer enfin,
qui fit adopter, le 10 mai 1802, par le conseil d'État, un avis portant que « serait
soumise au peuple la question de savoir si Napoléon Bonaparte serait nommé
consul à vie ». Régnier, Emmery et Rœderer quittèrent le conseil d'État pour
occuper d'autres fonctions. Au tribunat siégèrent Cl.-Fr. Mallarmé delà
Meurthe, Delpierre jeune et Dubois des Vosges ; ce dernier sortit en 1803 du
tribunat pour devenir préfet. Il nous paraît utile de faire observer que, de
tous ces hauts dignitaires, un seul, Grégoire, avait appartenu au parti
jacobin et qu'on ne trouvait aucun girondin parmi eux. La
région lorraine fournit à Bonaparte un grand nombre de préfets ; Saulnier, le
premier des préfets de la Meuse, était un Meurthois ; trois Meusiens,
Marquis, Harmand et Le Faucheux, furent chargés d'administrer le premier la
Meurthe, le deuxième le Haut Rhin, le dernier la Vendée, d'où il passera
l'année suivante dans les Vosges. Colchen, Bexon d'Ormescheville ; Dupin et
de Ladoucette, qui reçurent respectivement les
préfectures de la Moselle, de la Sarre, des Deux-Sèvres et des Hautes-Alpes,
étaient originaires de la Moselle. Deux Vosgiens, Dieudonné et Dubois, furent
nommés, le premier dans le Nord, le second dans la Gironde en 1803. 3° La paix de Lunéville.
Vaincu
en Italie et en Allemagne, François II s'était décidé, après Marengo, à
ouvrir avec le premier consul des négociations. C'est à Lunéville que Joseph
Bonaparte et M. de Gobenzl discutèrent les conditions de la paix. Les
pourparlers, commencés dès le mois de novembre 1800, traînèrent en longueur
jusqu'à ce que la grande victoire remportée à Hohenlinden, le 3 décembre
1800, par Moreau et Richepanse, eût enfin décidé l'empereur à disjoindre sa
cause de celle de l'Angleterre et à conclure une paix séparée. Le traité ne
fut pourtant signé à Lunéville que le 9 février 1801 ; il confirmait et même
étendait les clauses du traité de Campo-Formio, en ce qui concernait les
territoires d'Empire delà rive gauche du Rhin, qui furent alors tous
rattachés à la France. Quelques jours après la signature du traité, les deux
plénipotentiaires quittèrent Lunéville, qui retomba dans le calme somnolent
où elle vivait depuis la mort de Stanislas. II — L'EMPIRE (1804-1812).
1° Les
événements intérieurs.
L'établissement
de l'Empire en 1804 fut soumis à un plébiscite, le troisième depuis le 18
brumaire. Dans la Meurthe 32.000 citoyens, dans la Meuse 21,000, dans la
Moselle près de 55.000, dans les Vosges de 20.000 à 21.000 se prononcèrent en
faveur du changement de régime. A Mirecourt, les abstentionnistes auraient
été si nombreux que le maire, gourmande par le préfet, crut devoir rouvrir
les registres et inviter ses concitoyens à venir y faire inscrire leur vote. Un
ancien conventionnel des Vosges, J. Souhait, qui, après avoir fait de
l'opposition au 18 brumaire, avait fini par accepter une place de receveur
des finances, eut le courage de voter contre l'établissement de l'Empire. Une
destitution ne tarda pas à le punir de son attitude indépendante. Trois
de nos départements changèrent de préfet de 1804 à 1812. Dans la Meurthe
Marquis dut, pour raison de santé, résigner ses fonctions en 1808. Napoléon
lui donna pour successeur Riouffe, ancien membre du tribunat, qui avait
attiré en 1800 l'attention sur lui par un discours, où il encensait le
premier consul. Il en fut récompensé par la préfecture de la Côte-d'Or, plus
tard par celle de la Vienne, qu'il refusa, enfin par celle de la Meurthe.
Riouffe ne sut pas, comme son prédécesseur, gagner les sympathies de nos
ancêtres, qui firent courir sur lui le bon mot suivant : « M. Riouffe pourra
devenir un jour baron, il ne sera jamais marquis. » Le préfet de la Meuse,
Saulnier, fut nommé en 1804 secrétaire général du ministre' de la police. Le
gouvernement le remplaça par Leclerc, frère du général qui trouva la mort à
Saint-Domingue en 1803. Dans la Moselle Colchen, entré au sénat en 1805, eut
pour successeur M. de Vaublanc, ancien membre delà Législative et du conseil
des Cinq-Cents l'une des victimes du 18 fructidor. Nous ne
pouvons relever ici les changements qui se produisirent dans le personnel des
conseillers de préfecture et des sous-préfets. En règle générale, le
gouvernement impérial élimina petit à pétilles hommes dont le nom rappelait
les violences de la période révolutionnaire. Les
seuls événements de quelque importance à signaler dans la région lorraine, de
1804 à 1812, sont les passages de l'empereur et des membres de sa famille.
Napoléon ne fit jamais que traverser rapidement Verdun, Metz, Bar-le-Duc et
Nancy. Au contraire, Joséphine ne manqua pas de s'arrêtera Nancy, chaque fois
qu'elle se rendit aux eaux de Plombières, notamment en 1801, en 1802 et en
1805. Marie-Louise fit également un court séjour à Nancy, lorsqu'en 1810 elle
arriva en France, où elle allait épouser l'empereur. Des fêtes brillantes
avec discours, pavoisement des maisons, illuminations, feux d'artifices,
constitution de gardes d'honneur, où entraient d'anciens soldats et des
jeunes gens de la noblesse ou de la bourgeoisie, accompagnaient ces visites
des membres de la famille impériale. Dans les discours prononcés lors du
passage de Marie-Louise à Nancy, on ne manqua pas de rappeler que la nouvelle
impératrice était l'arrière-petite-fille de Léopold. Des Te Deum
étaient chantés dans les églises à l'occasion des victoires de nos armées.
D'autres fêtes célébraient tous les ans la naissance de l'empereur (15 août) et son couronnement (2 décembre) ; le second mariage de Napoléon
(1810) et la naissance du roi de Rome (1811) donnèrent, également lieu à des
cérémonies et à des réjouissances publiques. Les
guerres de l'Empire amenèrent dans notre pays de nombreux officiers et
soldats étrangers, tombés aux mains de nos troupes. À la fin de 1806 on
comptait plus de 12.000 prisonniers, Prussiens pour la plupart, internés dans
les départements de la Meurthe, de la Meuse et des Vosges. Nancy reçut en
particulier des officiers prussiens, Lunéville des officiers russes,
Pont-à-Mousson des officiers suédois, Phalsbourg des officiers espagnols. La
ville de Verdun mérite une mention particulière ; Bonaparte y fit interner en
1803 les Anglais qui se trouvaient en France lors de la rupture de la paix
d'Amiens. A ces Anglais, civils pour la plupart, vinrent s'ajouter par la
suite des officiers de l'armée britannique, faits prisonniers en Espagne. En
1804 le nombre des Anglais internés à Verdun dépassait huit cents ; il
atteignit le millier un peu plus tard. Ils jouissaient d'une liberté relative,
et quelques-uns en profitèrent pour tenter de s'échapper. Ces Anglais avaient
continué, autant qu'ils le pouvaient, le genre d'existence qu'ils menaient
dans leur pays ; ils organisèrent des clubs, des courses, créèrent des
écoles, donnèrent des bals, jouèrent gros jeu, bref menèrent grand train. Un
moment vint où plusieurs d'entre eux se trouvèrent à court d'argent. Ils ne
réduisirent pas pour cela leurs dépenses et ne tardèrent pas à s'endetter.
Leurs créanciers, ne parvenant pas à se faire rembourser, les firent
condamner à la prison[1]. Si quelques Anglais avaient pu
faire venir à Verdun leur famille, les célibataires ne se refusaient pas des
distractions illicites. Des femmes galantes et des gens interlopes étaient
attirés à Verdun par les Anglais, non sans de graves dommages pour la
moralité publique. Pourtant des relations plutôt amicales s'établirent entre
les Anglais et la population de Verdun ; même quelques jeunes filles de cette
ville épousèrent des officiers anglais ou irlandais. Enfin le 7 maïs 1806, on
joua sur le théâtre de Verdun l'Anglais à Verdun, pièce à couplets,
qu'avait composée Simonet, l'un des acteurs de la troupe municipale. La ville
de Sarrelouis reçut, elle aussi, une centaine d'Anglais en 1804. Quels
étaient à l'égard de l'empereur les vrais sentiments de la population
lorraine ? Devons-nous prendre au pied de la lettre les louanges
hyperboliques que décernent au grand homme, dans leurs adresses ou dans leurs
harangues, les membres des corps constitués ? Les acclamations dont on
salue l'empereur, quand il traverse le pays, partent-elles du fond des cœurs
? Il n'est pas douteux qu'au début les Lorrains savaient gré à l'empereur
d'avoir rétabli l'ordre à l'intérieur el d'avoir mis fin aux tracasseries
religieuses. Les succès militaires de nos armées et les conquêtes qui en
étaient la conséquence, flattaient le patriotisme de nos ancêtres et
donnaient à ceux-ci une impression de sécurité. Petit à
petit les causes de mécontentement se firent jour. De 180/1 à 1808 Napoléon
rétablit, sous le nom de droits réunis, les aides de l'Ancien Régime, si
odieuses à nos populations rurales. Les guerres incessantes de l'Empire
enlèvent au pays ses jeunes gens ; il faut en outre satisfaire aux
réquisitions de vivres et de fourrage. La vie redevient chère et le nombre
des indigents ne cesse d'augmenter. Enfin la rupture de Napoléon avec le pape
(1809) inquiète les consciences des
ecclésiastiques et de nombreux fidèles ! Toutefois, la crainte de l'empereur
obligeait les mécontents à cacher leur mauvaise humeur ou à ne l'exhaler
qu'en petit comité. H faudra les désastres de 1812 et de 1813 pour que la
population commence à manifester la lassitude qu'elle ressentait du régime
impérial. 2° Les hauts
dignitaires lorrains de l'Empire.
Napoléon
Ior rétablit les titres, les usages et les rites de l'ancienne monarchie.
Plusieurs de nos compatriotes allaient prendre rang dans la hiérarchie
nouvelle. Régnier, qui resta jusqu'en 1813 ministre de la justice et
grand-juge, fui créé en 1809 duc de Massa di Carrara ; Barbé-Marbois par
contre perdit en 1806 ses fonctions de ministre du trésor, à la suite d'une
mesure financière maladroite, qui lui attira de dures paroles de l'empereur.
Toutefois Napoléon le nomma en 1808 président de la cour des comptes ;
Barbé-Marbois devint en outre sénateur en 1813. Colchen entra au sénat en 1805,
Zangiacomi au conseil d'État en 1813. François de Neufchâteau, Emmery,
Colchen, Jacqueminot, Rœderer et Grégoire reçurent le titre de comte de
l'Empire. Grégoire est le seul qui ait fait preuve de quelque indépendance.
Il fut l'un des trois sénateurs qui votèrent contre l'établissement de
l'Empire. Plus tard on le voit se prononcer contre la création des titres
nobiliaires, et contre le divorce de Napoléon d'avec Joséphine. A Grégoire
s'oppose François de Neufchâteau, qui se révéla courtisan parfait. Président
du sénat, il encensa Napoléon dans les harangues qu'il prononça le 27 mai et
le 1er décembre 1804, le 24 mars 1805. Au cours de cette dernière année, il
proposa la création d'une ère impériale. En novembre 1806, François de
Neufchâteau et deux autres sénateurs allèrent à Berlin complimenter
l'empereur des succès qu'il venait de remporter sur la Prusse. Ils
rapportèrent à Paris, avec l'épée du grand Frédéric, 340 drapeaux enlevés à
l'ennemi. Ce qui est plus fort, c'est que François de Neufchâteau dut, le 30
novembre 1804, souhaiter, comme président du sénat, la bienvenue à Pie VII,
qui venait en France couronner Napoléon Ier. Il se tira à son honneur d'une
situation délicate pour un homme qui, à l'assemblée législative, en novembre
1791, avait réclamé des mesures de rigueur contre les prêtres insermentés et qui,
en plus d'une circonstance, avait hautement manifesté son hostilité à l'égard
de la religion catholique. Deux autres
Lorrains furent sous l'Empire nommés préfets : Cl.-Fr. Mallarmé reçut, lors
de la suppression du tribunat (1807), la préfecture de la Vienne ; Dumolard de la
Moselle eut celle du Finistère en 1810. 3° Les
Lorrains et les guerres de l'Empire.
Les
guerres étaient l'une des causes principales de cette lassitude que
ressentaient bourgeois et paysans vers la fin de l'Empire. Pour le
comprendre, il suffit de rappeler qu'elles duraient, sauf une courte
interruption de 1862 à 1803, depuis 1792. Notre pays avait fourni en grand
nombre à la République et à l'Empire des soldats et des officiers de tous
grades. Custine, Houchard, Landremont, Ney, Richepanse, Gouvion-Saint-Cyr,
Victor, s'étaient distingués de 92 à 99, les uns en commandant des armées,
les autres en servant sous les ordres de Bonaparte, de Hoche, de Jourdan ou
de Moreau. Quelques-uns d'entre eux avaient été nommés par Napoléon maréchaux
d'Empire, Ney en 1804, Victor en 1807, Oudinot en 1809, Gouvion-Saint-Cyr en
1812. Ney sera créé duc d'Elchingen, plus tard prince de la Moskowa, Oudinot
duc de Reggio, Victor duc de Bellune. D'autres généraux d'origine lorraine
s'illustreront à la même époque, fantassins comme Gérard, Molitor et Mouton[2], tous trois appelés à recevoir,
sous la Restauration ou sous le Gouvernement de Juillet, le bâton de maréchal
de France, cavaliers comme Lasalle, Kellermann fils, Exelmans, ce dernier,
lui aussi, futur maréchal de France, artilleurs comme Eblé et Drouot, le sage
de la grande armée, ingénieurs comme Haxo. Combien d'autres ne nous
faudrait-il pas citer, si nous voulions être complet ! Rappelons enfin que le
général Duroc fut nommé grand-maréchal du palais de Napoléon, et qu'il reçut
le titre de duc de Frioul. En
1791, puis de 1793 à 1794, la France avait mené une guerre défensive. De 1793
à 1801, c'est pour conquérir la rive gauche du Rhin ou pour la conserver que
nos armées luttent contre celles de l'Autriche. Après le traité de
Campo-Formio (1801),
toute la Mosellane, même la plus grande partie de l'ancienne Lotharingie, se
trouvait incorporée à la France. De 1805 à 1811 Napoléon étend son empire au-delà du Rhin par des annexions, par la création d'Étals vassaux, par l'obligation où il met les princes allemands de subir son alliance. En 1806, la confédération du Rhin, dont Napoléon est le protecteur, englobe toute l'Allemagne du sud. Deux États vassaux, le grand-duché de Berg et Je royaume de Westphalie, sont fondés, le premier pour Murat en 1806, le second au profit de Jérôme Bonaparte en 1807. En 1810, Napoléon annexe à l'Empire la Hollande, une partie du Hanovre, Brème et Hambourg ; en 1811, il forme un nouveau département français, celui de la Lippe, aux dépens du grand-duché de Berg. Enfin l'Autriche, la Saxe et la Prusse furent contraintes de mettre à la disposition de l'empereur une partie de leurs forces militaires pour la guerre qu'il allait entreprendre contre la Russie. Il semblait donc que les limites de l'Empire eussent été reportées, non pas à l'Elbe, mais à la Vistule ou au Niémen, fort loin de la Moselle et du Rhin. La région lorraine cessait d'être une province frontière ; située au centre de l'Empire français, elle paraissait désormais à l'abri des invasions qui, de 1792 à 1794, avaient menacé sa sécurité et son intégrité. Ce n'était là, hélas, qu'une apparence trompeuse. La folie des conquêtes napoléoniennes n'allait pas tarder à provoquer d'inévitables réactions. Le désastre de Russie portera au prestige et à la puissance de l'empereur un coup dont, malgré son génie, il ne réussira pas à se relever. Si en 1813 la lutte se livre encore au cœur de l'Allemagne, l'année suivante, c'est en Champagne que se terminera la tragédie, et notre Lorraine connaîtra une fois de plus les maux et les humiliations de l'occupation étrangère. Elle payera chèrement les violences et les excès de l'homme dont elle avait accueilli avec confiance l'avènement au pouvoir, de l'homme à l'ambition duquel elle avait sacrifié sans compter ses enfants et ses ressources. |
[1]
Lorsque les Anglais quittèrent Verdun au début de 1814, ils devaient encore de
grosses sommes à leurs créanciers ; ceux-ci pour se faire payer, engagèrent
avec le gouvernement britannique de longues négociations, qui, à ce que nous
croyons, restèrent infructueuses.
[2]
Napoléon créa Mouton comte de Lobau.