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Les
membres de la Convention avaient été nommés à la suite d'un double scrutin,
qui avait à sa base le suffrage universel. Presque partout la grande majorité
des citoyens s'était abstenue de se rendre dans les assemblées primaires. Il
en sera de même pour les élections qui se feront de 1796 à 1799 ; pas
plus que la Législative, la Convention et les assemblées du Directoire n'ont
vraiment représenté la France. Après avoir voté, le 21 septembre, l'abolition
de la royauté, la Convention décide le lendemain que les actes du pouvoir
seront datés de l'an Ier de la République. La République, qui va être pendant
sept (douze) ans le gouvernement légal de la
France, ne sera qu'une fiction. La souveraineté du peuple, base de ce régime,
sera constamment méconnue de 93 à 99. Non-seulement le peuple de Paris fera
des journées dirigées contre l'Assemblée, mais la Convention laissera
proscrire ou proscrira elle-même, à diverses reprises, plusieurs de ses
membres ; en outre, non contente de décider que les assemblées locales ne se
renouvelleront plus par l'élection, elle les fera épurer par les
représentants en mission, que seconderont les sociétés populaires. Si, de 95
à 99, les insurrections parisiennes prennent fin, le Directoire procède par
coups d'Etat contre les conseils ; il casse également les élections
départementales ou municipales. Quant aux trois grands principes de liberté,
d'égalité et de fraternité, ils ne seront pas mieux respectés par les
gouvernants. Point de liberté politique : la presse est muselée, on ne peut,
ni dans une conversation, ni dans une lettre, exprimer ses opinions, si elles
sont défavorables aux détenteurs du pouvoir. Point de liberté religieuse non
plus, sauf au début de 1796 et en 1797. Les citoyens sont-ils au moins égaux
entre eux ? En aucune façon, car certains Français, rangés en raison de leur
naissance, de leur parenté, de leurs opinions, dans la catégorie des
suspects, ne sont que des citoyens de second ordre, privés d'une partie de
leurs droits. Parlerons-nous de la fraternité ? Jamais il n'y eut plus
de haines, plus de dénonciations, plus de proscriptions. On a reproché
justement à l'Ancien Régime ses tribunaux d'exception et la rigueur excessive
de ses pénalités. Mais la période révolutionnaire encourt les mêmes
critiques. Le tribunal révolutionnaire de Paris n'offrait aux accusés aucune
garantie de justice impartiale ; combien de victimes innocentes n'a-t-il pas
envoyées à l'échafaud ! Combien d'autres méritaient la prison, mais non pas
la mort, à laquelle il les avait condamnées ! Le soi-disant régime
républicain, auquel la France a été soumise de 92 à 99, a donc été, surtout
durant la Terreur, arbitraire et tyrannique. Il ressuscitait, en les
aggravant, les abus et les violences de l'ancienne monarchie. On a dit, pour
justifier les dirigeants de cette époque, qu'il leur fallait défendre la
Révolution contre tous ceux qui s'efforçaient de restaurer l'ordre de choses
aboli en 1789. Que des mesures de salut public aient été nécessaires en 93 et
en 94' cela ne fait pas l'ombre d'un doute. Seulement, il importait de ne pas
tomber dans des exagérations inutiles ou odieuses, de ne pas aggraver des
fautes antérieures comme les tracasseries religieuses, et de n'en pas
commettre de nouvelles : en condamnant Louis XVI à mort, la Convention n'a fait
qu'accroître à l'intérieur et au dehors le nombre de ses ennemis ; en
proscrivant les girondins, elle a provoqué les prises d'armes de plusieurs
départements. Dans les deux cas, elle a augmenté les difficultés contre
lesquelles elle se débattait. En réalité, c'est aux bonnes mesures
militaires, dont l'honneur revient surtout à Carnot, c'est aux talents
militaires de ses généraux, à l'héroïsme de ses soldats, c'est encore à
l'insuffisance et à la désunion de ses ennemis que la France révolutionnaire
est redevable des victoires qu'elle a remportées. La
province se montra, pour les raisons que nous avons indiquées, impuissante à
faire respecter ses droits. On esquissa en 93, dans la région lorraine, une
timide résistance contre le 31 mai et le 2 juin, et ce fut tout. Les coups
d'Etat du Directoire ne provoquèrent même pas de protestations de la part de
nos ancêtres. Si beaucoup, parmi ces derniers, subirent sans révolte les
gouvernants et les mesures extraordinaires de la Révolution, c'est parce
qu'ils redoutaient la restauration de l'Ancien Régime et les représailles qui
l'auraient accompagnée. D'ailleurs, ils surent gré à la Convention des
mesures utiles et durables qu'elle avait votées. I. — LA RÉGION LORRAINE A L'ÉPOQUE DE LA CONVENTION (1792-1795).
1° Les sentiments et les événements dans
la région lorraine.
Sentiments et attitude
de la population. — Les événements de la réunion de la Convention à la chute
des girondins ; — de la chute des girondins à la création du gouvernement
révolutionnaire (2 juin-décembre 1798) ; — delà création du gouvernement révolutionnaire au 9 thermidor
(4
décembre 1793-27 juillet 1794). — La réaction thermidorienne. - La constitution de l'an III. —
Lorrains guillotinés de 1793 à 1794.
Ni les
habitants, ni les corps constitués des départements lorrains ne protestèrent
contre la proclamation de la République. Le directoire de la Meurthe envoya
même à la Convention une adresse d'adhésion, dans laquelle il recommandait à
l'assemblée le calme et l'union. D'assez nombreuses municipalités votèrent
aussi des adresses, quelques-unes d'ailleurs sans la moindre hâte. Celle de
Sarreguemines ne s'y décida qu'après avoir reçu une formule de son ancien
maire, Blaux, élu à la Convention. En revanche, on chanta, le 25 octobre, à
Sarreguemines, un Te Deum pour célébrer l'abolition de la royauté.
D'après divers témoignages, la proclamation de la République à Epinal, le 26
septembre, aurait excité un réel enthousiasme. Quant aux sociétés populaires,
elles gardèrent, semble-t-il, le silence. Quoique
la République fût acceptée par nos ancêtres, beaucoup d'entre eux restaient,
sans en avoir conscience, attachés à la monarchie. Même parmi les partisans
sincères de la République, bien peu avaient la mentalité et les mœurs
républicaines. Comment des hommes habitués à un régime d'absolutisme
auraient-ils acquis en quelques mois les sentiments et les vertus de citoyens
libres, capables de donner l'impulsion au gouvernement, au lieu de la
recevoir de lui ? Ne soyons donc pas surpris que les Lorrains de l'époque
révolutionnaire aient souvent manqué soit de clairvoyance dans le choix de
leurs représentants, soit de courage civique pour défendre et pour faire
respecter leurs opinions ou leurs mandataires. Il est triste de voir nos
ancêtres étaler des sentiments exagérés qui n'étaient pas les leurs, changer
d'opinions chaque fois que se modifiait le gouvernement et se laisser
conduire pendant la Terreur, comme ce fut le casa Nancy, par une poignée
d'énergumènes ou de coquins, pour la plupart étrangers au pays. Nous
croyons que, dans la région lorraine, montagnards, girondins et royalistes ne
formaient que des minorités. La masse des habitants, inerte, sans opinions
politiques arrêtées, voulait, en même temps que le maintien de la plupart des
réformes opérées par la Constituante, un régime qui assurât l'ordre et la
tranquillité. Peu de
temps après la reprise de Verdun par nos troupes, le gouvernement avait
ordonné une enquête sur les faits dont celte ville avait été le théâtre
pendant le siège et durant l'occupation étrangère. Elle aboutit à
l'arrestation et à l'emprisonnement de quelques personnes compromises, qui n'avaient
pas pris la précaution de quitter la ville avec les alliés. Le 22
septembre, la Convention avait ordonné le renouvellement de tous les corps
administratifs et judiciaires. Les élections, qui eurent lieu dans le courant
de novembre ou de décembre, furent les dernières jusqu'à l'automne de 1795.
Il semble que partout le nombre des abstentionnistes ait •été très supérieur
à celui des votants. A Verdun, par exemple, moins de 300 citoyens prirent
part au scrutin. Beaucoup d'hommes nouveaux entrèrent alors dans les
assemblées locales ou dans les tribunaux. Administrateurs et juges étaient —
ou du moins se prétendaient— républicains, mais tous ne comprenaient pas la
République de la même façon. Parmi eux, comme parmi les conventionnels, on
trouvait des montagnards, des girondins et des gens delà Plaine. Tandis que,
dans la Moselle, l'administration du département et celles de plusieurs
districts étaient montagnardes, celle delà Meurthe était nettement girondine,
celle de la Meuse penchait aussi du côté de la Gironde ; celle des Vosges,
longtemps hésitante, finira, après le 31 mai et le 2 juin, par se rallier à
la Montagne. Les girondins dominent dans les municipalités de Nancy et de
Verdun, les montagnards dans celles de Toul et de Metz. Le conseil général de
la commune messine comprenait, entre autres membres, un curé constitutionnel
et un israélite. Les
nouveaux corps administratifs qui, plus encore que leurs prédécesseurs,
avaient à s'acquitter de besognes multiples, devaient assurer la subsistance
des habitants, fournir aux armées de la République des hommes et des vivres,
surveiller enfin ou faire arrêter les prêtres réfractaires, les émigrés et
les suspects. Les autorités locales trouvèrent des auxiliaires dans les
sociétés populaires. Celles-ci, après avoir subi, à la suite du 10 août, une
crise qui se traduisit, pour celle de Toul, par la cessation des réunions,
finirent par se réorganiser sous le nom de sociétés des Amis de la Liberté et
de l'Egalité. En outre, des sociétés se formèrent dans de petites villes ou
même dans des villages qui n'en avaient pas possédé jusqu'alors. Ce fut le
cas de Lunéville (avril 90),
de Commercy (novembre 93),
de Dun et de Stenay (fin de 93 ou début de 94), de Sarreguemines (janvier 93), de Rambervillers (novembre 93). Les plus importantes, surtout
les plus anciennes, étaient affiliées à la Société des Jacobins de Paris,
dont elles subissaient l'influence. On les voit également en correspondance
avec les députés de leur département. Formées en majorité de bourgeois, elles
comprenaient, à la fin de 92 et au début de 93, des montagnards, des
girondins et des modérés ; mais les forces respectives des différents partis
augmentent ou diminuent à la suite d'épurations, opérées tantôt dans un sens,
tantôt dans un autre. Les rapports des sociétés populaires avec les autorités
locales ont été amicaux ou hostiles, suivant que les unes et les autres
appartenaient ou non au même parti. Bien que n'ayant aucun caractère
officiel, les sociétés populaires interviennent dans toutes les affaires
locales, s'occupent des subsistances, des levées de troupes, des
réquisitions, des prêtres réfractaires, des émigrés, des suspects,
surveillent les corps constitués, secondent enfin avec zèle les représentants
en mission. Les
premiers de ces représentants, Couturier, Rühl et Dentzel, arrivèrent à Nancy
en décembre 92. Les membres du directoire de la Meurthe se plaignirent aux
trois conventionnels des factions qui divisaient l'assemblée et ils vantèrent
le calme dont jouissait le pays, ainsi que le bon esprit des habitants. Par
contre, à la société populaire, on dénonça aux députés la présence dans la
ville d'un grand nombre d'aristocrates et de prêtres insermentés. Sous la
pression de Couturier et de ses deux collègues, le directoire de la Meurthe
dut prendre des mesures, d'abord contre les émigrés (1er et 2
janvier 93), puis
contre les réfractaires (6 février). Les discours par lesquels le président de
l'administration départementale et le procureur-général-syndic de la Meurthe,
Perrin et Mourer, avaient accueilli les trois représentants, prouvaient que
le pays voyait d'un mauvais œil les rivalités qui déchiraient la Convention.
L'attitude du Club des Jacobins et de quelques-unes des sections parisiennes
décida en janvier les assemblées départementales de la Meurthe et de la
Meuse, en février celle des Vosges, à voter la levée de corps chargés de
défendre la Convention contre les factieux. Il est vrai que le directoire de
la Meuse annulait le 30 janvier l'arrêté qu'il avait pris le 16. Par contre,
le conseil général montagnard de la Moselle s'élevait, à la fin de janvier,
contre le projet de faire quitter Paris à la Convention ou d'appeler dans la
capitale une force destinée à protéger l'assemblée. L'exécution
de Louis XVI fut diversement appréciée dans nos départements. Mandel, membre
du directoire de la Meurthe, protestait le 26 janvier contre la condamnation
à mort du roi. Le conseil général de la Moselle, à la fin de janvier, le
directoire des Vosges, le 15 février, enfin plusieurs sociétés populaires,
entre autres celle d'Epinal, félicitèrent la Convention de l'acte de justice
qu'elle venait d'accomplir. Le directoire des Vosges réclamait en même temps
le vote d'une constitution et se plaignait des factions. Allant encore plus
loin que les sociétés qui avaient approuvé le régicide, celle de
Sarreguemines, nouvellement créée, adressa, le 24 février, à l'assemblée une
pétition demandant l'expulsion des députés qui n'avaient pas voté la mort de
Louis XVI ! La société de Nancy, qu'elle avait priée d'appuyer sa requête,
s'y refusa par une lettre très sensée (17 mars). En
faisant exécuter Louis XVI, la Convention n'avait fait qu'augmenter, au
dedans comme au dehors, le nombre de ses adversaires. Pour combattre
l'étranger, elle décrétait, le 24 février, la levée de 300.000 hommes ;
contre les mécontents de l'intérieur elle votait, le 21 mars, la création de
comités de surveillance. Un certain nombre de ses membres reçurent la mission de se rendre
dans les départements pour assurer la prompte exécution de ces décrets,
faire arrêter les personnes suspectes, destituer enfin les administrateurs et
les fonctionnaires coupables de tiédeur ou d'incivisme. Arrivés
en mars dans la Moselle, Hentz, Laporte et Blaux suspendirent et remplacèrent
plusieurs membres du conseil général de la commune de Metz. Le mois suivant,
Anthoine et Levasseur procédaient, dans le même département, à des épurations
et faisaient prêter serment à la République par les membres des corps
constitués. En mai Levasseur, Maignet, Maribon-Montaut et Soubrany
organisèrent les comités de surveillance de la Moselle. A les en croire, les
membres des corps constitués et des sociétés populaires étaient si des tièdes
ou même des malveillants. Delà Moselle Anthoine et Levasseur se rendirent
dans la Meurthe, où les avait précédés une dénonciation de leur collègue
Salle. Ils s'occupèrent d'organiser les comités de surveillance, de prendre
des mesures contre les suspects et contre divers fonctionnaires. Les Vosges
reçurent, à la fin de mars, la visite de Perrin et de Roux ; ces
représentants se montrèrent satisfaits de l'esprit qui régnait dans le
département. Dans la Meuse Verdun attire surtout l'attention. Si la
Convention avait rapporté, le 9 février 1790, les décrets que la Législative
avait rendus en septembre 1792 contre celle ville, elle avait ordonné le même
jour l'arrestation de plusieurs Verdunois et déclaré exclus de toutes
fonctions, jusqu'à la fin de la guerre, ceux de leurs concitoyens qui, au
moment delà capitulation, appartenaient au directoire du district ou à la
municipalité. Verdun élut en mars 93 une nouvelle municipalité, qui entra,
comme la précédente, en conflit avec l'administration départementale delà
Meuse ; la lutte persista, malgré l'intervention du ministre de l'intérieur,
Roland. En avril le directoire de la Meuse envoyait un de ses membres,
Baudin, procéder à une nouvelle enquête sur les événements de septembre 92,
et Baudin ordonnait, en dépit des protestations de la municipalité,
l'arrestation de plusieurs Verdunois. Le 2 juin le directoire de la Meuse
destituait le maire de la ville. Ce furent probablement les représentants
Pons et Thuriot qui dirigèrent dans la Meuse la création des comités de
surveillance. Celui de Verdun fut constitué le 14 avril, à la suite d'une
élection, où le nombre des votants n'atteignit pas 300. Le
conflit entre la Gironde et la Montagne, qu'aviva encore la trahison de
Dumouriez, ne laissait pas indifférents les corps constitués de nos départements,
qui prirent position dans un sens ou dans un autre. En mai le directoire de
la Meurthe et la société populaire de Nancy nommèrent des commissaires
chargés d'aller s'entendre avec les directoires des départements voisins sur
les moyens à employer pour résister à la faction parisienne. L'insuccès de
cette tentative ne découragea pas les hommes qui l'avaient conçue. Le 7 juin
le directoire delà Meurthe, la municipalité et la société populaire de Nancy
s'unissaient pour constituer une sorte de comité de salut publie. Le 20 juin
Mourer, procureur-général-syndic de la Meurthe, invitait le directoire à
voter une adresse demandant la dissolution de la Convention et la convocation
des électeurs pour nommer une autre assemblée. Tandis que les directoires des
districts de Pont-à-Mousson et de Vézelise protestaient contre la tyrannie
montagnarde, celui de Sarrebourg repoussait le projet d'adresse à la
Convention, réclamé par Mourer. Le directoire de la Meuse avait paru vouloir
s'engager dans la même voie que celui de la Meurthe. Le 28 mars il prenait
des mesures de sûreté générale ; le 17 mai, il votait la création d'un comité
de salut publie. Mais, quelques semaines plus tard, faisant volteface, il
approuvait les événements du 31 mai et du 2 juin. A Verdun, au contraire, on
s'affirmait hautement girondin. Le 30 mai, puis le 2 juin, Délayant
prononçait de véhéments discours contre la Montagne. D'autres assemblées se
tinrent à Verdun le 30 juin et le 7 juillet : enfin, le 20 juillet, la
société populaire de Verdun lançait un manifeste girondin. Le directoire des
Vosges devait avoir une attitude hésitante. Le 14 mai, il avait envoyé à la
Convention une adresse pour inviter les partis à la concorde et pour réclamer
encore une fois le vote d'une constitution. Le 26 mai, il désigna deux de ses
membres pour s'entendre avec les deux commissaires envoyés par le directoire
de la Meurthe, qui venaient d'arriver à Épinal ; mais le lendemain, le
procureur-général-syndic, Dieudonné, obtint par ses instances le retrait de
ce vote. Lorsqu'il eut connaissance des événements du 31 mai et du 2 juin, le
directoire des Vosges envoya à la Convention une adresse où il se contentait
de demander une fois de plus le vote d'une constitution. A Saint-Dié, on
éprouva un vif mécontentement à la nouvelle du 31 mai et du 2 juin, mais
aucune protestation ne s'éleva. Le 9 juin, le directoire montagnard delà
Moselle félicita la Convention d'avoir proscrit les girondins. Son exemple
fut suivi par le directoire du district de Metz et par la municipalité de
cette ville. Le 21 juin, la société populaire de Sarreguemines repoussait une
adresse envoyée de Saint-Quentin, et proposant de marcher sur Paris. Enfin,
le 19 juillet, les sections de Metz invitaient les départements qui s'étaient
levés pour la défense des girondins à déposer les armes. On le
voit, c'est uniquement par des discours et par des votes que se manifesta
l'activité des girondins de notre région. Nulle part dans l'Est, il ne
s'organisa, comme dans d'autres parties de la France, de résistance sérieuse
à la tyrannie montagnarde. Les
montagnards, une fois maîtres de la situation, exercèrent des représailles
contre leurs adversaires. Le 27 juin, la Convention suspendit Mourer et les
membres du directoire de la Meurthe ; le conseil général du département nomma
un autre directoire, qui envoya, le k juillet, une adresse do dévouement à la
Convention. Le 27 juillet, la société populaire de Nancy fut épurée. Quant à
Délayant et aux girondins de Verdun, ils attendirent jusqu'au mois d'avril
1794 le châtiment qui leur était réservé. En
juillet les citoyens français furent appelés à ratifier la constitution, que
la Convention s'était décidée à bâcler. Il y aurait eu dans la Meurthe 27.201
oui, 24.766 dans la Meuse, 31.348 dans la Moselle et 16.599 dans Ies Vosges.
Partout la majorité des citoyens s'abstint de prendre part au scrutin. C'est
dans la Moselle qu'il y eut le plus de votants, environ 46 %, et dans les
Vosges qu'on en constate le moins, 28 %. Vers la
fin de l'été, des représentants arrivèrent dans les départements pour veiller
à l'exécution delà levée en masse (16 et 23 août), des lois du maximum (3 mai, 11 et
29 septembre, etc.),
et pour procéder à l'épuration des corps constitués. Les sociétés populaires
aidèrent les conventionnels à s'acquitter de ces multiples besognes. D'août
à novembre, la ville de Nancy allait être troublée par les agissements d'un
commissaire du pouvoir exécutif, Leduc, dit Mauger, ou Marat-Mauger, un
ambitieux sans scrupules et sans moralité. Aidé de quelques membres de la
société populaire de Nancy, Glasson-Brisse, Arsant, Febvé, Philip, gens
étrangers au pays et que le montagnard B. Faure qualifiait un peu plus tard «
d'intrigants, d'anarchistes, de dilapidateurs et de coquins », il entra
en lutte avec les corps constitués de Nancy et du département, restés
d'opinions modérées. Son premier soin fut d'épurer la société populaire. Mais
le conseil général de la commune de Nancy fit arrêter, le 17 août, Manger qui
l'avait bravé. Par malheur, il fut remis en liberté le 24, sur l'ordre des
représentants Ehrmann, Richaud et Soubrany, qui réorganisèrent en outre le
directoire du département ; le même jour, la Convention avait, de son côté,
décrété l'élargissement de Mauger et destitué le conseil général de Nancy.
Mauger et ses amis, devenus les maîtres de la situation, en profitent pour
procéder à des arrestations arbitraires. Ils accusent le directoire de la
Meurthe de n'avoir pas fourni le blé que Saint-Just et Lebas avaient requis
du département ; les deux représentants écoutent cette dénonciation et renvoient,
le 12 novembre, les membres du directoire de la Meurthe devant le comité de
sûreté générale de la Convention. Ils frappent en même temps les riches du
département d'une taxe de 6 millions. Cependant l'arrivée à Nancy du
représentant B. Faure, un montagnard affligé de la manie antireligieuse,
d'ailleurs honnête homme, venu pour une réquisition de chevaux, donnait à
Mauger de nouvelles espérances. Pour décider Faure, qui s'y était tout
d'abord refusé, à sévir contre les modérés, Mauger et ses amis le firent
investir, le 4 novembre, par la Convention des pouvoirs illimités attribués
aux représentants en mission. Chargé spécialement « d'opérer la régénération
des corps constitués », B. Faure se servit de sa nouvelle autorité contre
Mauger lui-même, qu'il avait fini par percer à jour. Le 19 novembre, il
faisait arrêter et conduire à Paris l'agitateur, qui mourut avant d'avoir
comparu devant le tribunal révolutionnaire. Celui-ci acquitta, le 10 frimaire
(30
novembre 93), les
complices de Mauger, dont Faure avait ordonné l'arrestation. Après le départ
de Mauger, Faure réorganisa la commission provisoire, qui remplaçait le
directoire destitué ; la société populaire, épurée par ses soins, prit le
titre de société révolutionnaire. Dans la
Meuse le conventionnel Massieu, un ancien évoque constitutionnel devenu
terroriste, épura les corps constitués du département, ainsi que la société
populaire de Bar-le-Duc, à laquelle il imposa Regnault-Warin pour président.
Sur la plainte d'Harmand, député de la Meuse, Regnault fut décrété
d'accusation par le comité de sûreté générale, mais cette mesure ne semble
pas avoir été suivie d'effet. A Verdun le comité de surveillance avait fait
arrêter en septembre et en octobre quelques personnes qui s'étaient
compromises durant l'occupation prussienne. Au mois de novembre, le
conventionnel Bô, de passage à Verdun, épura la municipalité, le tribunal et
la société populaire. Plusieurs
représentants procèdent dans la Moselle à des opérations de même nature. En
novembre, Lacoste et Mallarmé renouvellent le conseil général de la commune
de Metz. Le mois suivant, c'est Faure qui régénère les autorités de
Sarreguemines, qui nomme le maire et les officiers municipaux de Bitche, qui
prend enfin des mesures contre les prêtres. Le
représentant Guyardin, après avoir destitué quelques-uns des officiers
municipaux d'Epinal, sur les dénonciations de la société populaire, les
réintégra ensuite à la requête de cette même société, qui avait fini par
reconnaître l'injustice de ses accusations. Lors du passage à Saint-Dié des
réquisitionnaires vosgiens de la levée en masse, des troubles graves
éclatèrent dans celte ville. Les émeutiers massacrèrent le 1er septembre un
gentilhomme, Hugo de Spitzemberg et, le surlendemain, le lieutenant de gendarmerie
Ribeaucourt. Guyardin, arrivé le 4 septembre à Saint-Dié, y rétablit l'ordre,
mais il ne fit rien pour assurer le châtiment des coupables. Le 3 novembre 93,
Mirecourt eut sa journée des cloches, épisode curieux de la lutte entre
modérés et montagnards. Sur la dénonciation de ces derniers, le représentant
B. Faure destitua les membres des corps constitués de Mirecourt et les envoya
devant le tribunal révolutionnaire. La présence dans ce tribunal de deux de
leurs concitoyens, Nicolas et Penaudin, sauva d'une mort certaine les
malheureux accusés. Le 4
décembre 93, la Convention avait modifié le régime administratif de la France
et institué ce que l'on appelle le gouvernement révolutionnaire. D'abord
pleins pouvoirs étaient attribués au comité de salut public sur tous les
corps constitués des départements et sur tous les fonctionnaires. Le conseil
général et le procureur-général-syndic des départements étaient supprimés ;
le directoire seul subsistait, mais réduit à des pouvoirs limités, se
rapportant aux affaires locales. Par
contre, les assemblées et les directoires des districts se voyaient chargés
de l'exécution des lois révolutionnaires et autorisés à correspondre
directement avec le pouvoir central. Le procureur-syndic était supprimé et
remplacé par un agent national, représentant du gouvernement. C'était un retour
à la centralisa lion, par conséquent un recul, qu'opérait le décret du 4
décembre 93. Des représentants furent envoyés dans les départements pour
assurer le fonctionnement de la nouvelle organisation administrative. Dans la
Meurthe arrivèrent Bar, J.-B. Lacoste et Baudot. Lacoste, ennemi personnel de
B. Faure, s'entendit avec les amis de Manger, que les hébertistes avaient
fait acquitter, en décembre 93, par le tribunal révolutionnaire. Le
directoire du département, celui du district de Nancy et la municipalité
furent épurés et remplis de terroristes. A la société révolutionnaire,
qu'avait créée B. Faure, Lacoste substitua une société réintégrée, que
dominaient Philip et les autres acolytes de Manger. Bar continua seul dans la
Meurthe, à Toul en particulier, l'œuvre d'épuration et d'organisation que ses
collègues et lui-même avaient commencée au chef-lieu du département. A Nancy
Philip et ses amis restèrent maîtres du terrain, jusqu'au mois de juillet
1794, malgré la chute des hébertistes leurs protecteurs, et l'hostilité du
représentant Pflieger, qui, chargé d'une- mission particulière, séjourna dans
notre ville du mois de mars au mois d'août 94. Pflieger, homme clairvoyant et
sensé, jugea à leur valeur les terroristes qui faisaient marcher à leur
fantaisie les corps constitués du département et de son chef-lieu. Dans une
lettre du 4 juin 1794 au Comité : de salut public, il les accusait de «
troubler le pays, de vilipender la Convention et d'entraver la vente des
biens nationaux ». Lorsque Philip eut été arrêté à Paris en messidor, sur la
plainte de Mallarmé, Pflieger, devenu plus hardi, fit emprisonner six de ses
amis comme hébertistes ; après le 9 thermidor, il les accusa d'être
robespierristes. Mallarmé,
de la Meurthe, fut chargé d'organiser le gouvernement révolutionnaire dans la
Meuse et dans la Moselle. Après avoir épuré les corps constitués de Bar-le-Duc
et rétabli la concorde entre les deux sociétés révolutionnaires de cette
ville, ils se rendit dans les différents chefs-lieux de district de la Meuse.
Il est intéressant de relever les appréciations qu'il formule dans sa
correspondance avec le comité de salut public sur les habitants de ce
département. Les termes de « tiédeur » et de « modérantisme » reviennent fréquemment
sous sa plume, en particulier à propos de Commercy, de Clermont-en-Argonne,
de Varennes, de Dun et de Stenay. En outre, à Varennes, il y a des «
aristocrates » et des « fanatiques » ; les gens de Dun et de Stenay sont
« superstitieux ». A Étain les autorités sont « esclaves de l'Autriche
; « des charlatans et des fripons oppriment les patriotes de cette ville ».
Les habitants de Montmédy sont « des automates stupides imprégnés d'une
morgue hautaine ». A Verdun, non content d'épurer les corps constitués, de
destituer ceux des membres du directoire et du conseil général de la ville
qui avaient signé l'année précédente une adresse girondine, Mallarmé renvoya
devant le tribunal criminel de la Meuse, jugeant révolutionnairement,
Délayant, sa mère et plusieurs autres fédéralistes Verdunois. Cinq des
accusés, au nombre desquels se trouvaient Délayant et sa mère, furent
condamnés à mort et exécutés à Verdun le 25 avril 1794. L'organisation
du gouvernement révolutionnaire, commencée dans la Moselle par Faure, fut
achevée par Mallarmé. En janvier 94, Faure épura les autorités de Bitche et
de Sarrelouis. D'ailleurs, dans une de ses lettres au Comité de salut public,
Faure déclarait qu'il n'y avait pas de meilleur peuple que le Lorrain. Moins
optimiste, Mallarmé, qui séjourna dans la Moselle du mois de mars au mois de
mai 94, ne trouve l'esprit public bon qu'à Longuyon et à Sarrelibre (Sarrelouis) ; il le juge assez bon à
Faulquemont, mauvais à Longwy. A l'en croire, les Thionvillois sont coupables
de « modérantisme et de tiédeur », les Briotais « d'égoïsme et de
lâcheté », les gens de Boulay de « modérantisme, de superstition et
d'ivrognerie », ceux de Morhange de « tiédeur et de fanatisme », ceux de
Bouzonville de « modérantisme », ceux de Bitche de « mollesse et de tiédeur ».
A Sarreguemines, il s'est produit des changements d'opinion, et le conflit
entre les représentants Lacoste et Faure a jeté le désarroi dans les esprits
; les autorités sont faibles. Inutile de dire que, presque partout, Mallarmé
procède à des épurations. Faute de trouver à Bitche des gens capables de
remplacer les autorités qu'il a destituées, il fait venir des patriotes de
Metz et même de Bar-le-Duc. A l'époque où Mallarmé fonctionnait dans la
Moselle, un de ses collègues, Duquesnoy, de passage à Metz, se livrait à des
excentricités, qui provoquèrent les plaintes de la société populaire de cette
ville. Après
avoir commencé la réorganisation administrative des Vosges, B. Faure, qui ne
pouvait se rendre dans ce département, chargea les agents nationaux d'épurer
les corps constitués des districts de Saint-Dié, de Bruyères, de Darney, de
Lamarche et de Mouzon-Meuse (Neufchâteau). Foussedoire, arrivé en février 94 dans le
département, épura, lui aussi, à Epinal, à Saint-Dié et à Remiremont,
rétablit à Epinal la tranquillité, troublée par des questions religieuses,
supprima à Remiremont une nouvelle société populaire, qui venait de se créer
en opposition avec l'ancienne. D'ailleurs Foussedoire se félicite de l'esprit
public, qu'il trouve excellent dans les Vosges. Après la condamnation des
hébertistes, un mannequin représentant Hébert fut brûlé publiquement à Remiremont.
Malheureusement des actes et des litres féodaux déposés au tribunal du
district de Mirecourt subirent un sort analogue vers la même époque. Le 9
thermidor fut accueilli avec joie dans la région, sauf peut-être à Metz, où
il y aurait eu un mouvement populaire en faveur de Robespierre. A en croire
une lettre de Pflieger, du 3 août 94, la population de Nancy n'aurait pas
caché la satisfaction qu'elle éprouvait ; des adresses de félicitations
furent envoyées à la Convention, le 31 juillet par la société populaire de Toul,
le 1er août par la municipalité de Verdun, le 5 août par le directoire des
Vosges ; l'assemblée, disait ce dernier, avait délivré la République de « tyrans
avides de domination, de nouveaux Catilinas ». Pourtant, ce même directoire
qualifiait, le 3 juin, dans une adresse à la Convention, Robespierre de «
citoyen vertueux ». La société populaire d'Épinal crut devoir, elle aussi,
féliciter la Convention à propos du 9 thermidor. C'était
une coalition de montagnards, de girondins et de modérés de la Plaine qui
avait renversé Robespierre. Tandis que les premiers ne songeaient nullement à
modifier le régime de la Terreur, leurs collègues entendaient y mettre fin.
L'influence de ces derniers ne devint prépondérante que quelques mois après
le 9 thermidor. Aussi peut-on distinguer deux phases dans la réaction
thermidorienne : dans l'une on ne procède que lentement à débarrasser le pays
des terroristes, dans l'autre, l'œuvre révolutionnaire est détruite, ses
défenseurs arrêtés, ou tout au moins réduits à l'impuissance. Michaud, un
montagnard que la Convention envoya dans la Meurthe et dans les Vosges, subit
l'influence de la coterie terroriste, qui était maîtresse delà société
populaire de Nancy. En même temps qu'à des détenus appartenant à des partis
d'opposition, il rendit la liberté à quelques-uns des terroristes, dont Pflieger
avait ordonné l'arrestation, et s'il fit rentrer plusieurs modérés dans les
corps constitués, il y maintint aussi des montagnards. En
octobre Michaud procéda aussi dans les Vosges à des épurations, et il
renouvela des corps coupables de tiédeur. Charles Delacroix épura le
directoire de la Meuse et ceux des districts, délivra la population de Bar du
joug que faisaient peser sur elle les intrigants à opinions exagérées qui
dominaient la société populaire et prit des mesures en faveur des prêtres
âgés ou infirmes. Michaud et Delacroix s'étaient occupés en outre de
l'organisation des comités révolutionnaires de district, conformément au décret
voté par la Convention le 7 fructidor an II (24 août 1794). Dans la Moselle, c'est à cette
dernière tâche que semble s'être borné le rôle du représentant Loysel. Vers la
fin de 94, le mouvement de réaction allait s'accentuer. Dès le 16 octobre, la
Convention avait interdit aux sociétés populaires de correspondre entre elles
et d'envoyer des pétitions. Le 12 novembre, elle ordonnait la fermeture du
Club des Jacobins. Par un décret du 8 décembre, les 75 girondins étaient
autorisés à reprendre leur siège à l'assemblée, le 8 mars 95 c'était le tour
des quelques proscrits du 31 mai et du 2 juin, qui avaient échappé à la
guillotine. Le 19 et le 21 février 95 (1er et 3 ventôse an III), la Convention votait la
liberté des cultes, et le 17 avril elle réorganisait les administrations
départementales. C'était la fin, au moins apparente, du gouvernement
révolutionnaire. Des représentants furent encore chargés d'assurer
l'exécution de ces différents décrets et d'expulser définitivement les
montagnards des corps constitués et des sociétés populaires. Dans la
Meurthe et dans la Moselle, le girondin Genevois épura les corps constitués
et les sociétés populaires, d'où il chassa les terroristes, pour les
remplacer par des modérés. Un grand nombre de détenus politiques lui durent
leur liberté. Enfin, le 23 janvier 95, il prononça à Metz un discours, d'où
nous extrayons le passage suivant : « J'ai
considéré avec un frémissement d'horreur l'affreuse tyrannie qui opprimait
alors (avant le 9 thermidor) ma patrie, Le sol de la France couvert de
bastilles et d'échafauds ; la moitié de la génération présente précipitée,
engloutie dans des cachots ; des milliers de Français, les meilleurs
citoyens, confondus avec les conspirateurs et les scélérats, proscrits au nom
de la liberté, assassinés au nom de la loi ; la fortune publique devenue la
proie d'un brigandage effréné ; la délation ténébreuse, la cruauté érigées en
vertus civiques. Tel est le hideux tableau que présentent ces temps
malheureux de notre Révolution. «
Quelques hommes s'étaient arrogé le droit exclusif de tout faire avec
impunité ; ils se disaient les amis, les soutiens du peuple, ils lui
parlaient souvent de sa souveraineté, et ils lui avaient enlevé, par la
terreur, jusqu'à la faculté de penser. » Pourquoi
Genevois n'a-t-il pas prononcé un an plus tôt ce discours ? Mazade suivit et
accentua la même politique, Dans une proclamation qu'il lança le 13 février 95,
il flétrit les « tyrans à bonnet rouge ». Le 28 février, une nouvelle
proclamation de Mazade expliqua le décret-loi du 21 qui établissait la
liberté des cultes. Ce décret fut accueilli avec faveur par l'opinion
publique. Le Ier mars, quand Barbé-Marbois prit possession des fonctions de
maire de Metz, que Genevois lui avait confiées avant son départ, il célébra, dans
un grand discours, le 9 thermidor, le réveil de la liberté en général et de
la liberté religieuse en particulier. Cependant la rareté et la cherté des
vivres provoquèrent, du mois de février au mois d'avril, des mouvements
populaires à Metz et à Nancy. D'une part, Mazade annula des mesures
maladroites prises par les municipalités de ces deux villes, mesures qui
avaient irrité les indigents ; d'autre part, il fit désarmer d'abord, puis
incarcérer, des terroristes, qu'il soupçonnait d'avoir attisé le
mécontentement populaire. Vers la fin d'avril, Mazade réorganisa les
administrations départementales, conformément au décret de la Convention du
17 avril 95. Les insurrections parisiennes du 12 germinal (1er avril) et du 1er prairial (20 mai) n'eurent d'écho ni à Metz, ni à
Nancy. Plusieurs corps constitués, plusieurs sociétés populaires envoyèrent,
après le 1er prairial, des adresses de félicitations à la Convention. A la
fin de 94 et au début de 95, les modérés de la Meuse relèvent la tête et
profèrent des menaces contre les terroristes et contre les acquéreurs de
biens nationaux ; on voit même reparaître des prêtres insermentés. Le
mouvement de réaction fut plus vif à Verdun qu'ailleurs. Le 25 avril, on
célèbre une cérémonie expiatoire en l'honneur de Délayant. Les Pons et
quelques autres terroristes furent mis en prison. Mais, grâce à
l'intervention de son frère le conventionnel, Joseph Pons fut relâché le 8
juin, sur l'ordre du comité de sûreté générale. Le représentant Gantois, qui
séjourna dans la Meuse de février à mai, épura les corps constitués et les
sociétés populaires et organisa en avril la nouvelle administration
départementale. La
réaction semble avoir été moins forte dans les Vosges ; Bailly, arrivé en
novembre 94 dans ce département, épura les corps constitués et les sociétés
populaires. A Mirecourt, non content de briser le joug que faisaient peser
sur la population les intrigants de la société populaire et du tribunal
criminel, il ordonna d'enlever la guillotine, qui était en permanence sur
l'une des places de la ville. À l'exemple de Foussedoire, Bailly se déclara
satisfait de l'esprit du département. Comme il n'y avait pas en avril de
représentant dans les Vosges, ce fut le comité de législation de la
Convention qui nomma les membres de la nouvelle administration
départementale. La
Convention, jugeant en 95 inapplicable la constitution qu'elle avait votée
deux ans plus tôt, en rédigea une nouvelle, qui rappelait par certains
articles celle de 91. Bien qu'elle supprimât le suffrage universel, tous les
Français âgés d'au moins 21 ans furent appelés, en septembre 95, à la
ratifier, ainsi que les décrets par lesquels la Convention avait décidé que
cinq cents de ses membres feraient partie du nouveau corps législatif. Cette
dernière mesure avait excité partout un très vif mécontentement. Si, dans les
départements lorrains, il n'y eut point de 13 vendémiaire, la réprobation s'y
traduisit par des abstentions nombreuses ; il y eut beaucoup moins de votants
en 95 qu'en 93, comme l'indique le tableau suivant.
Dans la
Meurthe et dans la Moselle ce sont les districts de langue allemande qui
fournissent le plus grand nombre des opposants. Nous n'avons pas trouvé les
chiffres des votants pour les Vosges ; tout ce que nous savons, c'est que les
opposants se rencontrèrent surtout dans la partie occidentale du département. Depuis
qu'il leur avait été interdit de correspondre entre elles, surtout depuis la
fermeture du Club des Jacobins, les sociétés populaires n'avaient fait que
végéter. Mazade avait invité celles de la Meurthe et de la Moselle à
s'occuper d'instruction publique, mais cette question ne passionnait pas, au
i même titre que les affaires politiques, les membres des sociétés. Aussi les
séances furent-elles de moins en moins fréquentées. Même, vers le milieu de
l'année, les sociétés de Nancy, de Toul, d'Epinal, d'autres villes encore,
cessent de se réunir. On peut donc dire que le décret du 6 fructidor an III (23 août 95), qui supprima les sociétés
populaires, ne tua, au moins dans la région lorraine, que des organismes qui
avaient depuis longtemps cessé de vivre. Beaucoup
de nos concitoyens furent, de 93 à 94, victimes du régime arbitraire et
tyrannique auquel la France était soumise. Prêtres, nobles, bourgeois ou gens
du peuple, administrateurs de départements, de districts, de communes, juges
et généraux, royalistes, girondins, modérés et terroristes, montèrent tour à
tour sur l'échafaud. Les uns furent condamnés par les tribunaux criminels de
la Meuse ou des Vosges ; le premier fit guillotiner Délayant et quelques
Verdunois, le second plusieurs prêtres insermentés et leurs domestiques.
Beaucoup plus nombreuses furent les victimes du tribunal révolutionnaire.
Citons pour la Meurthe deux Nancéiens, Labbé et Lemonnier, coupables d'avoir
signé, le 2 septembre 92, une pétition pour la conservation de la statue de
Louis XV, Mlle de Rutant, qui avait écrit à son frère émigré, Saint-Mihiel
qui, dans une lettre privée, s'était exprimé en termes assez vifs sur le
compte des volontaires ; dans la Meuse le procureur-général-syndic Gossin, 35
Verdunois ou Verdunoises, compromis lors de l'occupation prussienne ou du
mouvement fédéraliste (24 avril 1794). La Moselle a fourni un fort contingent de
victimes : le baron de Poutet, procureur-général-syndic et douze
administrateurs ou anciens administrateurs du département, payèrent de leur tête
le triple crime d'être royalistes, d'avoir protesté contre le 20 juin,
d'avoir par surcroît désobéi aux ordres de la Législative prescrivant de
faire vendre les biens de l'abbaye de Wadgasse. Ce sont encore quatre membres
du directoire du district de Bitche et douze habitants de Sarrelouis (25 février
1794), accusés les
uns et les autres d'intelligence avec l'ennemi. Citons enfin le patriote
lorrain Mory d'Elvange et son fils. Pour les Vosges nous avons à mentionner
le conventionnel Noël et deux jurés du tribunal révolutionnaire, Nicolas et
Renaudin. Deux généraux originaires du pays, Custine, le conquérant de
Mayence, Houchard, le vainqueur de ' Hondsch00te, le duc du Châtelet, fils de
l'amie de Voltaire, beaucoup de prêtres et de nobles subirent également, en
90 ou en 94, la peine capitale. 2° Rôle des
conventionnels lorrains.
Nous
avons dit que les conventionnels avaient été nommés soit à la fin d'août,
soit au début de septembre. De même qu'en gi pour la désignation des- membres
de l'assemblée législative, il n'y eut point de comités électoraux
constitués, et les candidats ne firent pas de professions de foi. Si, en
raison de l'établissement du suffrage universelles assemblées primaires
furent alors plus fréquentées qu'elles ne l'avaient été en 1791, il y eut
quand même beaucoup plus d'abstentionnistes que de volants. A Nancy par
exemple, sur plus de 5.000 citoyens inscrits, i.300 seulement prirent part au
scrutin. La crainte de se compromettre, l'indifférence, l'hostilité à l'égard
du nouvel ordre de choses expliquent les abstentions trop nombreuses que l'on
constate à ce moment. Les événements des derniers mois agirent de façons
différentes et même opposées sur les citoyens et sur les électeurs. Si le 20
juin et le 10 août leur causaient des inquiétudes, le manifeste de Brunswick
et l'invasion prussienne dans la Moselle et dans la Meuse leur faisaient
craindre une restauration de l'Ancien Régime. On ne
rencontrait plus de royalistes parmi les députés envoyés à la Convention par
les départements lorrains ; tous étaient ou se disaient républicains, mais
ils ne comprenaient pas tous la République de la même façon. Ils se rangeront
à la Convention dans les trois grands partis de la Montagne, de la Gironde et
de la Plaine. On constate avec surprise que la députation n'offre
d'homogénéité dans aucun de nos départements ; tous ont nommé des députés
d'opinions opposées et qui vont se combattre. Comment d'autre part expliquer
que les Lorrains, gens modérés et sensés, aient choisi pour représentants des
exaltés, des violents, comme le girondin Salle, et surtout comme les
montagnards Mallarmé, Couturier, Hentz et Thirion ? Deux girondins,
Salle et Mollevaut, trois montagnards, Mallarmé, Bonneval et Levasseur, enfin
trois modérés formaient la députation de la Meurthe. Celle de la Meuse, moins
panachée, comprenait six modérés, d'ailleurs obscurs, un montagnard Pons (de Verdun), un caméléon Harmand. Un
girondin, Blaux, deux modérés, Becker et Karcher, enfin six montagnards,
Anthoine, Bar, Couturier, Hentz, Merlin de Thionville et Thirion avaient été
envoyés par la Moselle à la Convention[1]. Il est paradoxal qu'un
département qui possédait une nombreuse population allemande, très attachée
au catholicisme, ait pris les deux tiers de ses députés parmi des sectaires
antireligieux. Nulle part dans la région lorraine on ne voit mieux que dans la
Moselle combien les opinions des représentants étaient peu en harmonie avec
celles des habitants du pays. Le grand nombre des abstentions, l'influence de
Metz, enfin l'invasion prussienne peuvent expliquer cette anomalie. Les
Vosges nommèrent trois girondins, Bresson, Couhey et Noël, trois montagnards,
Perrin, Poullain-Grandpré et Souhait, enfin deux modérés. Plusieurs
conventionnels de nos départements avaient appartenu soit à la Constituante,
soit à la Législative. Les représentants de la région comprenaient, outre des
gens de loi, un huilier, Bonneval, un fabricant, Karcher, un médecin, Salle,
un évêque constitutionnel, Lalande, un ancien oratorien, Thirion. Rappelons
enfin que Grégoire fut envoyé à la Convention par le département du
Loir-et-Cher, dont il était évêque constitutionnel. Merlin
de Thionville se signala par son ardeur à réclamer la mise en jugement de
Louis XVI. Salle demanda que le jugement fût soumis à l'appel au peuple. Tous
les députés lorrains, sauf Noël qui se récusa, se prononcèrent pour la
culpabilité du roi. Onze d'entre eux votèrent la mort : Bonneval, Levasseur
et Mallarmé, delà Meurthe ; Pons, de la Meuse ; Anthoine, Bar, Hentz et
Thirion, de la Moselle ; Perrin, Poullain-Grandpré et Souhait, des
Vosges. Couturier et Merlin se seraient joints à eux, s'ils n'avaient alors
été en mission. Ajoutons que Poullain-Grandpré et Souhait ne votèrent la
peine capitale qu'avec sursis. Tous les autres représentants des départements
lorrains se prononcèrent ou pour la prison, ou pour le bannissement. La
lutte entre girondins et montagnards, commencée dès le début de la
Convention, interrompue pendant le procès de Louis XVI, reprit avec plus d'âpreté
après l'exécution du roi. Quelques-uns de nos représentants y prirent une
part active. Une lettre, dans laquelle Salle avait mis en garde les
administrateurs de la Meurthe contre deux de ses collègues montagnards, Anthonie
de la Moselle et Levasseur de la Meurthe, chargés d'une mission dans ces deux
départements, provoqua, le 30 mars, à la Convention, un vif débat, qui
n'aboutit à rien. Le girondin Mollevaut, de la Meurthe, devint président de
la commission des Douze, dont son parti avait fait voter la création. Le 8
avril, Mallarmé attaqua les girondins. La mise en accusation de Marat fut
votée par la majorité des députés lorrains présents à la séance ; Pons, Bar
et Thirion s'abstinrent, tandis que Mallarmé se prononçait contre la mesure. A la
suite des insurrections parisiennes du 31 mai et du 2 juin 1793, trois
girondins lorrains, Noël, Salle et Mollevaut furent décrétés d'accusation.
Noël périt sur l'échafaud le 8 décembre 93, Salle le 19 juin 94. Plus heureux
que ses collègues, Mollevaut réussit à se cacher jusqu'au 9 thermidor. Couhey
passa quelques mois enfermé à l'Abbaye. Enfin, Blaux et Bresson, qui avaient
signé la protestation des 75 contre le 31 mai et le 2 juin, durent, jusqu'au
8 décembre 94, s'abstenir de siéger à la Convention. Parmi
les montagnards lorrains qui se signalèrent par leurs excès de langage ou par
leurs violences, on doit mentionner en première ligne Mallarmé et Hentz. Plusieurs
de nos représentants, appartenant à la Montagne, furent en 93 et durant les
premiers mois de 94 envoyés en mission soit aux armées, soit dans les
départements, pour activer les levées de soldats, les réquisitions de vivres
et de fourrages, pour y organiser enfin le gouvernement révolutionnaire.
Mallarmé, de la Meurthe, fut chargé de surveiller la levée en masse dans la
Meurthe, les Vosges et la Haute-Saône. Un peu plus tard, on le trouve à
1-armée du Rhin, où il entre en conflit avec ses puissants collègues,
Saint-Just et Lebas, qui le font rappeler. Au début de 94, Mallarmé organise
le gouvernement révolutionnaire dans la Meuse et dans la Moselle[2]. Tandis
qu'aucun des représentants de la Meuse ne reçut de mission avant le 9
thermidor, presque tous ceux de la Moselle en furent chargés. Anthoine activa
la levée de 300.000 hommes dans la Moselle et dans la Meurthe. Hentz passa la
plus grande partie des années 93 et 94 aux armées du Rhin, des Ardennes, du
Nord et de l'Ouest. Dénonciateur infatigable, il fit destituer et traduire
devant le tribunal révolutionnaire Houchard, commandant de l'armée du Nord.
Enfin ce fut lui qui ordonna, le 25 juillet 94, alors qu'il se trouvait en
mission à l'armée du Rhin, de livrer aux flammes le bourg de Kusel, où avait
été établie une fabrique de faux assignats. Merlin de Thionville, en mission
à l'armée du Rhin, de décembre 92 à juillet 93, se signala au siège de
Mayence. Malgré le brillant courage qu'il y avait déployé, il fut l'objet, de
la part de Robespierre et d'autres députés, d'accusations calomnieuses ; on
alla jusqu'à prétendre qu'il avait vendu la place à l'ennemi ! Perrin
des Vosges fut, lui aussi, chargé de missions aux armées. Il est
prouvé qu'avant sa chute Robespierre se proposait d'envoyer à l'échafaud
quelques-uns de ses collègues. Mallarmé était, on ne sait trop pourquoi,
l'une des victimes désignées du dictateur. Quelles que fussent leurs
opinions, tous les députés lorrains firent cause commune avec les adversaires
de Robespierre. Thirion eut le courage de l'attaquer le 8 thermidor. Le
lendemain, sans monter à la tribune, Merlin de Thionville prit une part
active à l'organisation des "mesures de défense qu'avait décrétées la
Convention. Une des
conséquences du 9 thermidor fut de permettre aux 75 d'abord, puis aux
proscrits, de rentrer à la Convention. Blaux et Bresson, plus tard Mollevaut,
reprirent leur place à l'assemblée. Deux de
nos députés. Harmand et surtout Merlin, joueront un rôle dans la réaction
thermidorienne. Le second fut de ceux qui réclamèrent la fermeture du Club
des Jacobins. En mars 95 il rappela les violences dont Hentz s'était
autrefois rendu coupable, Hentz fut décrété d'accusation. Toutefois,
quelques-uns des montagnards lorrains, bien qu'ayant renversé Robespierre,
restaient fidèles à leurs opinions révolutionnaires. Pons, Thirion et
Couturier défendirent, le premier les Jacobins, le second Collot d'Herbois,
le troisième Carrier. Thirion et Mallarmé, compromis dans l'insurrection du 1er
prairial, que Merlin et Perrin combattirent, furent décrétés d'accusation par
la Convention. Mais ils bénéficièrent, ainsi que Hentz, de l'amnistie du 25
octobre 1790. Après le 9 thermidor, la Convention-envoya encore des
représentants, jacobins, girondins ou députés de la Plaine, soit aux armées,
soit à l'intérieur pour défaire l'œuvre de leurs prédécesseurs montagnards.
Harmand, de la Meuse, chargé en février 95 d'aller aux Indes orientales,
attendit vainement à Brest une occasion favorable pour s'embarquer. Merlin de
Thionville reçut une mission à l'armée de Rhin-et-Moselle, vers la fin
d'octobre 94. Perrin prit des mesures réparatrices dans le Gard et dans
d'autres départements du midi, où il avait été envoyé. Poullain-Grandpré agit
de même, en mars o5, dans l'Ain, l'Isère et le Rhône ; Cherrier accentua la
réaction à la même époque dans la Haute-Vienne, l'Indre et le Cher. L'œuvre
législative de nos députés n'a pas été considérable. Notons pourtant qu'en 95
Souhait, des Vosges, protesta contre la suppression du suffrage universel et
que Garnier-Anthoine, de la Meuse, défendit le décret de réélection des deux
tiers. On a des discours de Pons sur les successions, de Hentz sur les
donations entre vifs. Le 26 septembre 93, Hentz avait demandé que les nobles
fussent tous exclus de l'armée. Mallarmé aborda les questions financières,
assignats, emprunts, levées de taxes. Poullain-Grandpré fit adopter par la
Convention un code forestier. L'assemblée entendit souvent Grégoire dans les
discussions qui avaient trait à l'enseignement. Elle vota, sur sa
proposition, la suppression des Académies ; il lui présenta des rapports sur
les livres élémentaires, l'abolition progressive des patois, les fermes-écoles,
le Conservatoire des Arts et Métiers ; il parla également sur le Bureau des
Longitudes et sur l'Institut. Grégoire qui, à aucun moment, ne cessa de
porter l'habit sacerdotal, s'intéressait toujours aux questions religieuses.
Empêché, le. 21 décembre 94, par les murmures et par les clameurs de ses
collègues de réclamer la liberté des cultes, il dut se contenter de publier
son discours. Enfin, Harmand, de la Meuse, se prononça contre l'annexion de
la Belgique à la France, annexion qu'il estimait, non sans raison, impolitique
et dangereuse. François
de Neufchâteau, qui avait donné sa démission de député à la Convention, avant
même d'avoir siégé, refusa en octobre 92 le portefeuille de la justice, que
Danton venait d'abandonner. Le 4 avril 93, un Messin, le colonel Bouchotte,
fut élu par la Convention ministre de la guerre. Malgré les démêlés qu'il eut
avec plusieurs généraux, il conserva ses fonctions durant vingt mois. Traduit
par la Convention devant un tribunal, il fut relâché en septembre 95, aucune
accusation précise n'ayant été formulée contre lui. 3° La conquête
de la rive, gauche du Rhin.
Si, à
la fin de 92, les victoires de Valmy et de Jemmapes, la conquête d'une partie
de la rive gauche du Rhin par Custine, des Pays-Bas autrichiens par
Dumouriez, avaient transporté la guerre en dehors du territoire français, la
trahison de Dumouriez, la retraite de Gustine en Alsace, la reprise de
Mayence et des Pays-Bas par les alliés, allaient ramener l'ennemi sur nos
frontières. Plus heureux que le département du Nord, ceux de la Moselle et
delà Meuse, menacés par les Prussiens et les Autrichiens en 1793, n'eurent
pas à subir une nouvelle invasion. Au mois de novembre de celte année, les
Prussiens tentèrent sur Bitche une attaque, qui fut repoussée par la garnison
de la place. La victoire de Hoche à Wissembourg écarta pour longtemps tout
péril d'invasion. L'armée de Rhin-et-Moselle s'empara de Trêves en 94 ;
l'année suivante, elle fit capituler Luxembourg, et de concert avec celle de
Sambre-et-Meuse, elle conquit toute la rive gauche du Rhin, à l'exception de
Mayence. Ces
succès décidèrent la Prusse à signer à Bâle avec la France un traité, par
lequel elle renonçait pour elle-même à ses possessions de Clèves et de
Haute-Gueldre et prenait l'engagement de soutenir, à la diète germanique, les
prétentions de la France sur tous les territoires d'Empire situés à l'ouest
du Rhin, lorsque l'empereur lui-même traiterait avec la République. Les
bataillons de volontaires levés dans la région lorraine et quelques généraux
originaires de notre pays, Ney, Richepanse, Gouvion-Saint-Cyr, avaient
contribué à ces triomphes, à ces conquêtes. La vaillance dont nos ancêtres
avaient fait preuve en combattant l'ennemi du dehors, contraste avec la
pusillanimité qu'ils montrèrent à l'égard des terroristes. Le courage civique
n'allait pas chez eux de pair avec la bravoure militaire. II. — LA RÉGION LORRAINE À L’ÉPOQUE DU DIRECTOIRE (1795-1799).
De 1795
à 1799 les Parisiens ne s'insurgent plus, mais le Directoire exécutif recourt
à des coups de force contre les conseils ; le 18 fructidor, il frappe les
modérés, le 22 floréal, les jacobins. Ni les corps constitués, ni les
habitants de nos départements n'élevèrent de protestations contre ces
attentats à la souveraineté populaire. Pourtant ces violences, les
tracasseries dont les catholiques restaient l'objet, l'insécurité générale,
l'aggravation delà crise économique et financière, enfin, la reprise de la
guerre continentale en 1799 devaient accroître le nombre des mécontents et
frapper de discrédit le Directoire, qui ne laissera que peu de regrets, quand
le 18 brumaire mettra fin à son existence. 1° Les
événements et les élections à l'intérieur de la région lorraine.
Les événements de 1795
à 1797. — 1797. — La réaction fructidorienne. — 1799. — Le 18 brumaire.
Le
conseil des Anciens et celui des Cinq-Cents devaient être élus, comme les
assemblées antérieures, à deux degrés et d'après le système censitaire.
Toutefois, lors des premières élections, celles de 95, tous les Français âgés
de 21 ans eurent le droit de participer aux élections du premier degré. Dans
la région lorraine, la grande majorité des citoyens s'abstint de venir aux
assemblées primaires. Trois de nos départements, la Meurthe, la Meuse et la
Moselle, nommèrent en général des modérés. Nous avons déjà dit que les deux
tiers des nouveaux législateurs devaient être pris parmi les membres de la
Convention ; les électeurs de la Meurthe choisirent trois députés sortants du
département, Mollevaut, Michel et Zangiacomi, puis Boissy d'Anglas,
Lanjuinais, Grégoire, Genevois, Pflieger et B. Faure ; ces trois derniers,
venus en mission dans la Meurthe, y avaient laissé de bons souvenirs. Les
membres du nouveau tiers nommés dans la Meurthe furent l'ex-constituant
Régnier et le procureur-général-syndic du département, Claude-François
Mallarmé. Gomme anciens conventionnels la Meuse choisit Harmand, trois autres
députés sortants du département et des représentants étrangers au pays,
girondins ou hommes de la Plaine ; pour le nouveau tiers les électeurs
meusiens avaient nommé deux modérés, Grison et Paillot. Six députés sortants
du département, Merlin de Thionville, Blaux, Becker, Karcher, Bar et
Couturier, des girondins étrangers à la Moselle, Boissy d'Anglas, Lanjuinais,
Larivière, Defermont, représentaient les anciens membres de la Convention
désignés par la Moselle. On est surpris de rencontrer les montagnards Bar et
Couturier à côté du thermidorien Merlin de Thionville, de Blaux, l'un des 75,
de Becker et de Karcher, deux modérés ; on l'est plus encore quand on constate
que, parmi les trois nouveaux députés, se trouvait Barbé-Marbois. Même manque
d'homogénéité dans la députation des Vosges. Pour les deux tiers nous
trouvons six conventionnels vosgiens, trois montagnards, Perrin,
Poullain-Grandpré et Souhait, trois modérés, Balland, Fricot et Couhey, des
girondins ou des modérés étrangers aux Vosges et, parmi eux, Mollevaut,
député sortant delà Meurthe ; les membres du nouveau tiers, Dubois et
Lepaige, étaient plutôt des modérés. Trois conventionnels lorrains furent nommés
ailleurs, Collombel (de la Meurthe) dans la Haute-Garonne, Pons (de la Meuse) dans le Nord et dans le
Puy-de-Dôme ; enfin Marquis (de la Meuse) fut, en quelque sorte, repêché par l'assemblée
électorale française, formée de tous les conventionnels élus dans les
départements. Si l'on excepte Bar, Couturier et Souhait, les terroristes
avaient été écartés par les électeurs lorrains. Quant aux membres du nouveau
tiers, ils étaient tous, malgré des divergences d'opinions, nettement
hostiles au régime de la Terreur. A la
fin de 95, on élut les membres des administrations départementales et des
municipalités cantonales. Très nombreuses encore furent les abstentions. A
Verdun 324 citoyens seulement, sur 2.288 inscrits, prirent part au scrutin.
D'une façon générale, les élus appartenaient à l'opinion modérée. C'est ainsi
qu'un girondin, Mourer, entra dans l'administration départementale de la.
Meurthe. Le Directoire destitua et remplaça de sa propre autorité trois
membres de la nouvelle municipalité verdunoise, que la Convention avait
déclarés inéligibles jusqu'à la fin de la guerre. Les
administrations départementales et les municipalités cantonales avaient,
outre l'expédition des-affaires courantes ; à satisfaire aux réquisitions,
que réclamait l'entretien des armées. En 96 François de Neufchâteau, alors
commissaire du pouvoir exécutif auprès de l'administration centrale des
Vosges, se plaignit que le département fût écrasé de réquisitions.
Administrations départementales et municipalités cantonales devaient en outre
arrêter les déserteurs, toujours nombreux, les prêtres réfractaires et les
agents royalistes. Quand le Directoire eut décidé, le 10 décembre 95, la
levée d'une contribution extraordinaire de 600 millions, administrations
départementales et municipalités cantonales furent chargées d'en assurer la
répartition et le recouvrement. A deux reprises, le 4 et le 22 janvier 96,
l'administration centrale des Vosges protesta contre cet impôt, dont la
perception, disait-elle, présentait de grandes difficultés. Pourtant les
contribuables des Vosges, ainsi que ceux des autres départements lorrains,
finirent par s'exécuter. Le pays
restait troublé, agile par les menées des agents royalistes ou par les
prédications des prêtres insermentés, qui commençaient à reparaître dans la
Meuse et dans la Lorraine allemande. L'administration centrale du département
des Vosges constatait que les mécontents étaient nombreux. Les commissaires
du pouvoir exécutif auprès des municipalités cantonales se plaignaient
souvent de la tiédeur ou du mauvais vouloir que montraient celles-ci, quand
il s'agissait d'appliquer les lois portées contre les prêtres réfractaires. Sur la
dénonciation du commissaire du pouvoir exécutif auprès de l'administration
départementale de la Moselle, le Directoire destitua les membres delà
municipalité messine au début de 1797. Mais les Messins réélurent, le 5
prairial an V (24 mai 1797),
cinq sur sept des agents municipaux frappés ; s'il n'en fut pas de même des
deux autres, c'est qu'ils avaient accepté d'autres' fonctions. Il y eut 2.636
volants à Metz, chiffre relativement élevé. Ce scrutin prouvait qu'à Metz les
modérés n'entendaient pas s'incliner devant les coups de force du Directoire. Le
courant modéré que nous avons constaté en 95 n'était point enrayé en 97,
lorsque eut lieu le premier renouvellement des deux conseils. A l'exception
de Poullain-Grandpré, aucun des membres sortants, qui étaient tous d'anciens
conventionnels, ne fut réélu. La Meurthe nomma Jacqueminot et Boulay de la
Meurthe, la Meuse Champion et Vallée, la Moselle Trotyanne, persécuté sous la
Terreur, Hannaire-Tréville et Lemaire, les Vosges Poullain-Grandpré et
Delpierre jeune. Ce dernier, ainsi que Boulay, se rangeaient parmi les
gouvernementaux ; Poullain-Grandpré, nous le savons, appartenait au parti
jacobin, les autres députés étaient des républicains modérés. Un ancien
constituant, Emmery, envoyé aux Etats généraux par le tiers du bailliage de
Metz, fut élu dans la Seine. Les
élections départementales de l'an V avaient été, comme les élections
législatives, favorables aux modérés dans la Meurthe, la Meuse et la Moselle.
Un des nouveaux administrateurs de la Meuse, Tocquot, avait été membre de la
Législative et de la Convention. Ni les
corps constitués, ni les habitants de la région lorraine ne protestèrent
contre le 18 fructidor. Le directoire avait pourtant cassé les élections
législatives de la Moselle : Nous le voyons en outre destituer les membres de
l'administration centrale de la Meurthe, dont il nomma lui-même les
successeurs. Les administrations départementales reçurent l'ordre de
poursuivre les émigrés et les prêtres réfractaires, de révoquer les
fonctionnaires et les membres des municipalités cantonales coupables de modérantisme.
Henriot, commissaire du pouvoir exécutif près de l'administration centrale de
la Meuse, fit arrêter M. de Rennel, agent du comte de Provence.
L'administration centrale des Vosges destitua plusieurs fonctionnaires de
Mirecourt. Les prêtres réfractaires furent traqués, et ceux que l'on put
saisir condamnés à mort. Le
traité de Campo-Formio
(17 octobre 1797), qui mettait fin à la guerre avec l'Autriche, causa dans le
pays une grande satisfaction. Toutefois, le mérite en fut attribué — non au Directoire — mais au général Bonaparte ; les manifestations dont fut
l'objet le conquérant de l'Italie, quand il traversa le pays en décembre 97, prouvèrent qu'il y était devenu très populaire[3]. Les
modérés, découragés par le coup d'Etat du 18 fructidor, s'abstinrent aux
élections de l'an VI, laissant le champ libre aux gouvernementaux et aux
jacobins. Le Directoire prit contre ces derniers des mesures pendant la
période qui s'écoula entre la nomination des électeurs et celle des députés ;
c'est ainsi que, le 11 prairial an VI (30 mai 1798), il prononça la dissolution du
cercle constitutionnel de Metz, composé « d'agitateurs et d'anarchistes ».
Sans obtenir un succès complet, les jacobins réussirent à faire nommer Collombel
dans la Meurthe, Pons dans la Meuse, Bar et Couturier dans la Moselle, Perrin
dans les Vosges. A ces revenants montagnards de la Convention étaient
associés des hommes incolores ou de tendances modérées. On remarquera aussi
que, dans la Moselle, ni Blaux, ni Becker, ni Merlin de Thionville, députés
sortants, ne furent réélus ; un échec significatif était celui de Merlin, qui
avait attaqué le 18 fructidor. Le coup d'Etat du 22 floréal, par lequel le
Directoire cassa les élections jacobines de 22 départements, n'atteignit
aucun de ceux de la région. La
situation restait troublée dans la région lorraine. Si d'assez nombreux
partisans du Directoire avaient été en l'an VI nommés membres des
administrations départementales, ils ne devaient leur élection qu'à
l'abstention de la grande majorité des citoyens. Il y avait toujours des
mécontents ; prêtres réfractaires et agents royalistes continuaient, bien
qu'en butte à des poursuites incessantes, de travailler le pays. Les jacobins
s'agitaient de leur côté. L'établissement de la conscription, votée le 19
fructidor an VI (5 septembre 98) ; vint ajouter une nouvelle cause de mécontentement à toutes
celles qui existaient déjà. Nous savons que cette loi fut mal accueillie dans
la région. La levée des conscrits apporta un surcroît de travail aux
administrations départementales et aux municipalités cantonales. Les unes et
les autres, qui continuaient de rechercher les déserteurs, les agents
royalistes et les prêtres réfractaires, procédaient, pour les découvrir, à
des visites domiciliaires. Elles s'efforçaient aussi de mettre en honneur, de
rendre populaires les fêtes décadaires. La
déclaration de guerre du Directoire à l'Autriche (12 mars 1799) n'était pas de nature à calmer
le mécontentement. Notre région avait en perspective, sinon une invasion
nouvelle, du moins de lourdes charges. On voit que les élections allaient se
faire au milieu de circonstances peu favorables pour le Directoire. Quelques
jours avant la déclaration de guerre à l'Autriche, le 13 ventôse an VII (3 mars 99), François de Neufchâteau,
ministre de l'intérieur, avait invité les commissaires du pouvoir exécutif auprès
des administrations départementales à user de leur influence sur les
électeurs pour leur faire, nommer des députés gouvernementaux. Nous savons
comment l'administration départementale de la Meuse obéit aux instructions
ministérielles. Les moyens, assez anodins du reste, auxquels recourut Tocquot
pour agir sur le corps électoral, n'obtinrent qu'un demi-succès. Il réussit à
empêcher la nomination d'Arnould, un fournisseur enrichi, qui tenait table
ouverte à Bar-le-Duc ; mais Henriot, commissaire du Directoire auprès de
l'administration départementale de la Meuse, essuya, lui aussi, un échec. Les
électeurs nommèrent un opposant, l'ancien conventionnel Harmand, et Chenet,
commissaire du gouvernement près du tribunal de Montmédy. Dans la Meurthe
Régnier et Mallarmé furent réélus sans opposition. Aucun des députés sortants
de la Moselle n'obtint le renouvellement de son mandat. Il se produisit ce
que l'on appelait alors une scission ; une partie des électeurs se réunit au
collège, l'autre au palais de justice. D'ailleurs il se trouva que deux des
trois députés de la Moselle, Rewbell et Husson, furent élus à la fois au
collège et au palais de justice. Mais, tandis que le collège nommait Thirion
pour le troisième siège, le palais de justice désignait Cherrier, ancien
conventionnel des Vosges. Thirion étant, en vertu de la loi du 3 brumaire an
IV (25
octobre 95),
inéligible comme parent d'émigrés, Cherrier fut validé. Les électeurs des
Vosges nommèrent, en remplacement de Dubois et de Lepaige, Dieudonné, un
ancien législateur, et Delpierre aîné, président de l'administration centrale
du département. Aux
élections départementales et municipales de l'an VII un certain nombre
d'opposants passèrent, malgré la pression exercée sur les électeurs. Lorsque
Jean de Bry, le seul des trois plénipotentiaires français à Rastadt échappé
au massacre, traversa la Lorraine pour se rendre à Paris, on lui fit à
Lunéville, le 14 mai, une réception solennelle, qui aurait eu à Nancy une
seconde édition, si Jean de Bry n'avait déclaré formellement qu'il n'en
voulait pas. Des
sociétés politiques s'étaient formées à Nancy et à Metz ; celle de Nancy
avait pour but de maintenir les droits de l'homme et la constitution de 95. A
celle de Metz on faisait, paraît-il, l'éloge de Robespierre et du régime
terroriste. L'une et l'autre société envoyèrent des adresses aux conseils
pour se plaindre des maux dont souffrait la République ou pour affirmer leur
foi républicaine. L'intervention de l'administration centrale dans les
élections de.la Meuse avait fait de nombreux mécontents ; ceux-ci demandèrent
au Directoire, après le 30 prairial, la destitution d'Henriot, qui leur fut
enfin accordée, le 6 fructidor (23 août 1799). Dans la
région lorraine, comme dans toute la France, régnaient le malaise,
l'inquiétude et le mécontentement. On reprochait au Directoire d'être
impuissant à prévenir les attentats contre les personnes et les propriétés,
de paralyser la vie économique par de mauvaises mesures financières ; les
catholiques se plaignaient de l'intolérance religieuse du gouvernement.
Enfin, on en voulait au Directoire d'avoir, par sa politique extérieure,
rallumé la guerre et d'imposer ainsi à la France de nouveaux sacrifices en
hommes, en argent et en subsistances. Notons à ce propos que le général Ney,
le futur maréchal d'Empire, fut insulté en traversant le département des
Vosges. Les
habitants de la région lorraine accueillirent le coup d'État du 18 brumaire
avec indifférence ou avec satisfaction. D'une
part, on était blasé sur les coups de force, de l'autre on espérait que le
gouvernement issu du 18 brumaire rétablirait l'ordre à l'intérieur et
mettrait fin à la guerre étrangère. Certains se faisaient du reste là-dessus
et sur d'autres points des illusions, dont témoigne une adresse envoyée, le
25 brumaire (16 novembre 1799), par les Spinaliens au député Perrin des Vosges ; ils y
déclaraient « avoir gagé sur leur tête que rien au monde ne pouvait détacher
le général Bonaparte de la cause de la liberté ! » Mentionnons
pourtant deux protestations contre le 18 brumaire, émanant l'une de la
société politique de Metz, l'autre de Barnabe, président du tribunal criminel
de l'Yonne, originaire de Foug (Meurthe), qui refusa d'enregistrer la loi du 19
brumaire. 2° Rôle des
députés et des ministres lorrains.
Députés. — Ministres.
À la
fin de 1796, dès le début de la session, Barbé-Marbois fut accusé au conseil
des Anciens, dont il était membre, d'avoir en 1791, alors qu'il était adjoint
à M. de Noailles, ambassadeur de France auprès de la diète germanique,
collaboré à la déclaration lancée de Pillnitz par Léopold II et par
Frédéric-Guillaume II. Barbé-Marbois n'eut pas de peine à démontrer la
fausseté de cette calomnie. A plusieurs reprises ce représentant réclama des
adoucissements à la loi du 3 brumaire an IV (25 octobre 95), qui excluait des fonctions
publiques les émigrés, ainsi que les parents ou les alliés d'émigrés. Aux
Cinq-Cents Mallarmé prit la parole sur des questions juridiques et Dubois sur
les finances. Lors
des débats auxquels donnèrent lieu en 1797 les sociétés populaires, celles-ci
furent attaquées par Thiébaut et défendues par Boulay de la Meurthe. Emmery
demanda l'abrogation de la loi du 3 brumaire an IV, dont il montra
l'injustice, Barbé-Marbois présenta aux Anciens un rapport lumineux sur la
situation financière de l'an IV ; aux Cinq-Cents Dubois réclama la création
d'inspecteurs généraux des finances. Un projet d'affermer les salines
domaniales, présenté par le Directoire et voté par les Cinq-Cents, fut rejeté
par les Anciens le 5 avril 97 ; Harmand l'avait défendu, tandis que
Barbé-Marbois l'avait attaqué vivement. La
majorité des conseils voulait en 97 rétablir en France la paix religieuse.
Une loi qui abolissait toutes les mesures persécutrices votées depuis 1792
contre les prêtres insermentés fut votée par les deux conseils. Boulay de la
Meurthe aux Cinq-Cents et Régnier aux Anciens l'avaient combattue. Elle ne
devait jamais être appliquée. Trois des directeurs. Barras, Lareveillère-Lépeaux
et Rewbell, restés fidèles aux idées d'intolérance jacobine, firent contre la
majorité des conseils le coup d'Etat du 18 fructidor an V (4 septembre
1797). Non contents
de casser les élections de 4g départements, ils proscrivirent, outre 53
membres des conseils, deux de leurs collègues, Barthélémy, le négociateur des
traités de Bâle, et l'illustre Carnot, qui comprenait que ce n'est pas avec
des coups de force que l'on fait vivre une République. Le 19
fructidor (5 septembre),
ce qui restait des Cinq-Cents et des Anciens approuvait ces mesures
illégales. Tandis que Barbé-Marbois se trouvait parmi les victimes du coup
d'État, Boulay de la Meurthe, nommé membre du comité de salut public
constitué pour la circonstance, demanda la proscription des conspirateurs.
Merlin protesta contre le coup d'Etat, qui obtint l'approbation formelle ou
facile des autres députés de la région lorraine. Les élections de la Moselle
furent de celles qu'avait cassées le Directoire. Quelques-uns de nos députés
prirent" en 1798 une part active aux débats des conseils. Au premier
rang se place Boulay de la Meurthe, que l'on voit évoluer vers : les modérés et
se ranger dans l'opposition. Use prononça contre les scissions électorales,
fit rejeter deux projets, dont l'un attribuait au Directoire la destitution
des accusateurs publics, l'autre la nomination des juges au tribunal de
cassation. Deux autres représentants de la Meurthe, Collombel et Mourer,
défendirent la liberté de la presse. Couturier, de la Moselle, réclama des
économies et proposa un impôt sur les successions. Dubois des Vosges se
prononça dans son rapport pour l'adoption du projet qui autorisait le
Directoire à établir sur les routes des barrières avec péages. La question,
si importante pour notre région, des salines et du sel, devait encore occuper
nos législateurs en 1798-1799. Malgré le vote défavorable des Anciens, le
Directoire avait affermé les salines domaniales. Le 13 fructidor an VI (30 août 1798), Boulay protesta, mais en vain,
contre cette mesure illégale, qui avait eu pour conséquence de faire monter
le prix du sel. Couturier et Giral attaquèrent vivement la motion de
Bertrand, du Bas-Rhin, qui proposait de frapper le sel d'une taxe. Les
Cinq-Cents repoussèrent le projet. Le 11 vendémiaire an VII (2 octobre
1798), Bailleul
demanda qu'une taxe fut levée sur le sel extrait des marais salants :
Poullain-Grandpré et Jacqueminot défendirent le projet aux Cinq-Cents. Dubois
combattit un amendement de Soulhié, qui proposait l'extension de la taxe au
sel tiré des salines ; Boulay, après avoir réclamé l'ajournement du vote sur
cet amendement, proposa ensuite l'établissement d'une taxe uniforme sur le
sel, quelle qu'en fût l'origine. Le projet, adopté par les Cinq-Cents, fut
rejeté par les Anciens, malgré un discours favorable de Régnier. Delpierre
rapporta le projet sur le partage des biens communaux, que Boulay défendit et
que combattit Harmand. Les questions d'enseignement attirèrent aussi
l'attention de Boulay ; il fallait, selon lui, augmenter le nombre des écoles
et élever le traitement des instituteurs. Mourer réclama des adoucissements à
la législation très dure qui concernait les prêtres réfractaires. Couturier
fil voter une loi qui ordonnait la vente des biens du clergé protestant (pluviôse an VI
et ventôse an VII). La
circulaire de François de Neufcbàteau avait excité dans les conseils un vif
mécontentement ; dès le 17 avril 99, Marbot l'avait critiquée aux Anciens.
Après les élections, l'opposition, devenue de plus en plus hardie, s'en prit
non-seulement au ministre, mais aux membres du Directoire, en particulier à Lareveillère-Lépeaux
et à Merlin de Douai, Poullain-Grandpré attaque vivement le Directoire aux
Cinq-Cents le 23 mai. Le 5 juin, dans une séance secrète, Boulay fait voter
par les Cinq-Cents l'envoi d'un message au Directoire, pour l'inviter à
justifier sa politique. La réponse du Directoire se faisant attendre,
Poullain-Grandpré propose aux Cinq-Cents de se déclarer en permanence, et sa
motion est adoptée. Le 18 Boulay reprend l'attaque contre le Directoire, il
déclare qu'il faut frapper un grand coup pour obliger Lareveillère et Merlin
de Douai à donner leur démission ; il dépose contre eux une motion, en est
immédiatement nommé rapporteur et la fait voter séance tenante par les
Cinq-Cents ; le même jour les Anciens l'adoptaient. A la suite de ces votes
hostiles, les deux directeurs se résignèrent à donner leur démission ; c'est
ce que l'on appelle le coup d'Etat du 30 prairial an VII (18 juin 1799). Deux jours plus tard (20 juin), François de Neufchâteau
abandonnait le ministère de l'intérieur. Lorsque
le Directoire, toujours à court d'argent, eut proposé de lever sur les riches
un emprunt de cent millions, Poullain-Grandpré aux Cinq-Cents, et Dieudonné
aux Anciens, soutinrent le projet, qui fut adopté par les deux conseils. A la
fin de 1799, ce n'était pas seulement dans le pays que l'on rencontrait des
mécontents ; il s'en trouvait dans l'armée, dans les conseils et jusque dans
le Directoire. Du rapprochement de ces mécontents, en particulier de
l'alliance de Bonaparte et de Sieyès, sortit le coup d'Etat du 18 brumaire an
VIII (9
novembre 1799).
Nous n'avons pas à le raconter ici. Rappelons seulement le rôle que jouèrent
en la circonstance quelques hommes politiques originaires de notre pays.
Rœderer était devenu l'un des conseillers de Bonaparte. Le soir du 17
brumaire (8
novembre), Régnier
assistait à une réunion où l'on prépara le coup d'Etat. Le 18 au matin, il
appuya aux Anciens le décret qui, sous prétexte de conspiration, transférait
les conseils à Saint-Cloud. Toutefois, il y avait parmi nos représentants des
hommes qui n'avaient pas été mis dans la confidence. C'est ainsi que, le 19
brumaire (10
novembre),
Collombel protesta aux Anciens contre la translation des conseils à
Saint-Cloud et réclama des explications sur le prétendu complot qui avait
provoqué cette mesure. Dans la séance que tinrent, le 19 au soir, quelques
membres des conseils, approbateurs du coup d'État, Boulay de la Meurthe
présenta le rapport sur le projet qui organisait le consulat provisoire ; il
y déclarait qu'il fallait « nationaliser la République. » On voit que
l'ancien fructidorien avait parcouru du chemin depuis le jour où il réclamait
des proscriptions contre les conspirateurs. La plupart des députés des
départements lorrains, même d'anciens montagnards, comme Pons et Perrin,
devaient adhérer, de façon plus ou moins explicite, au coup d'État. On ne
peut citer comme opposants que Collombel, Souhait et Poullain-Grandpré ; ce
dernier devait même être interné, d'ailleurs pour un temps assez court, dans
une île de la Charente-Inférieure. François
de Neufchâteau fut à deux reprises ministre de l'intérieur pendant la période
directoriale. Appelé une première fois à ces fonctions le 28 messidor an V (16 juillet
1797), il fut, le
20 fructidor an V (9 septembre 1797), élu directeur en remplacement de Carnot, proscrit
quelques jours auparavant. Mais il ne garda pas longtemps cette situation.
Désigné par le sort, François de Neufchâteau sortit du Directoire le 1er
prairial an VI (20 mai 1798).
Ses anciens collègues l'envoyèrent à Seltz comme ministre plénipotentiaire,
pour y régler avec M. de Cobenzl le différend qu'avait provoqué l'injure
faite par la populace viennoise au drapeau français. Les conférences, qui se
prolongèrent du 30 mai au 7 juillet, ne donnèrent aucun résultat. Rentré à
Paris, François de Neufchâteau redevint, le 29 messidor an VI (17 juillet
1798), ministre de
l'intérieur, et déploya dans ces fonctions la plus grande activité. La
création des bibliothèques et des archives départementales est en partie son
œuvre ; il institua des concours entre les élèves des écoles centrales ; sa
sollicitude s'étendit à l'agriculture et à l'industrie. C'est lui qui
organisa la première exposition des produits de l'industrie française (septembre
1798). Nous avons
vu plus haut en quelles circonstances il avait dû donner sa démission. 3° La guerre
extérieure.
Les
défaites de Jourdan et de Moreau avaient ramené en 1796 les Autrichiens sur
les bords du Rhin, mais ils n'avaient pu franchir le fleuve. Les victoires de
Bonaparte obligèrent François II à déposer les armes. Le traité de
Campo-Formio (octobre 1797)
cédait à la France, outre les Pays-Bas, presque tous les territoires d'Empire
situés sur la rive gauche du Rhin. L'ancienne Mosellane se trouvait unie à la
France. Mais ces brillants résultats faillirent être compromis par la
politique imprudente du Directoire, qui provoqua en 1799 la formation d'une
nouvelle coalition contre la France. Nos troupes, vaincues en Allemagne et en
Italie, reculèrent jusqu'au Rhin et jusqu'aux Alpes. Par bonheur, la victoire
remportée à Zurich par Masséna (23 septembre-1er octobre 99), conjura le péril. Bien
que la République ait nominalement continué d'être, pendant quelques années
encore, le gouvernement légal de la France, le 18 brumaire lui a en fait
porté le coup de la mort. Au surplus, la France avait-elle connu, de 1792 à
1799, un véritable régime républicain ? Constamment la souveraineté du peuple
avait été tenue en échec par les insurrections parisiennes, par les mises
hors la loi de la Convention ou par les coups de force du Directoire ;
constamment les principes de liberté, d'égalité et de fraternité avaient été
violés. Comment
s'étonner que nos ancêtres, qui n'avaient pas su défendre leurs droits, aient
fini par se dégoûter d'un régime qui reniait ses principes et qui se montrait
aussi incapable de maintenir l'ordre à l'intérieur que d'assurer au pays les
bienfaits de la paix ? La région lorraine avait été, moins que d'autres parties de la France, ensanglantée par les violences de la Terreur. Cela tient autant à la modération naturelle qu'à la passivité des habitants du pays ; les terroristes étaient chez nous aussi peu nombreux que les partisans de l'Ancien Régime. Ceux-là même qui se disaient jacobins étaient plus violents en paroles qu'en actes ; on les voyait à l'occasion faire preuve d'humanité. Nous n'en devons pas moins regretter que la plupart des citoyens de nos départements aient montré autant de mollesse que de timidité dans la défense de leurs droits légitimes. Par leur inertie, par leur faiblesse, par leur impuissance à faire de la République un gouvernement vraiment national, nos ancêtres ont laissé une série de régimes despotiques, les uns plus réguliers, les autres plus violents, opprimer et exploiter la France de 1792 à 1799. |
|||||||||||||||||||||||||
[1]
Si Égalité fils (le futur Louis-Philippe) avait eu l'âge requis pour être nommé
député, les électeurs de la Moselle l'auraient envoyé à la Convention.
[2]
Voir ci-dessus ce que nous avons dit de son action.
[3]
L'accueil fait à Joséphine par les autorités et par la population des
départements lorrains, lorsque, dans l'été de 98, elle se rendit aux eaux de
Plombières, fournit une nouvelle preuve des sentiments d'admiration que
Bonaparte inspirait à nos ancêtres.