HISTOIRE DE LORRAINE

TOME TROISIÈME. — DE 1789 À 1919

QUATRIÈME PARTIE (suite) — LIVRE DEUXIÈME (suite)

DEUXIÈME SECTION. — LA RÉGION LORRAINE DE 1789 À 1812

 

CHAPITRE III. — LA RÉGION LORRAINE DE 1792 À 1799.

 

 

Les membres de la Convention avaient été nommés à la suite d'un double scrutin, qui avait à sa base le suffrage universel. Presque partout la grande majorité des citoyens s'était abstenue de se rendre dans les assemblées primaires. Il en sera de même pour les élections qui se feront de 1796 à 1799 ; pas plus que la Législative, la Convention et les assemblées du Directoire n'ont vraiment représenté la France. Après avoir voté, le 21 septembre, l'abolition de la royauté, la Convention décide le lendemain que les actes du pouvoir seront datés de l'an Ier de la République. La République, qui va être pendant sept (douze) ans le gouvernement légal de la France, ne sera qu'une fiction. La souveraineté du peuple, base de ce régime, sera constamment méconnue de 93 à 99. Non-seulement le peuple de Paris fera des journées dirigées contre l'Assemblée, mais la Convention laissera proscrire ou proscrira elle-même, à diverses reprises, plusieurs de ses membres ; en outre, non contente de décider que les assemblées locales ne se renouvelleront plus par l'élection, elle les fera épurer par les représentants en mission, que seconderont les sociétés populaires. Si, de 95 à 99, les insurrections parisiennes prennent fin, le Directoire procède par coups d'Etat contre les conseils ; il casse également les élections départementales ou municipales. Quant aux trois grands principes de liberté, d'égalité et de fraternité, ils ne seront pas mieux respectés par les gouvernants. Point de liberté politique : la presse est muselée, on ne peut, ni dans une conversation, ni dans une lettre, exprimer ses opinions, si elles sont défavorables aux détenteurs du pouvoir. Point de liberté religieuse non plus, sauf au début de 1796 et en 1797. Les citoyens sont-ils au moins égaux entre eux ? En aucune façon, car certains Français, rangés en raison de leur naissance, de leur parenté, de leurs opinions, dans la catégorie des suspects, ne sont que des citoyens de second ordre, privés d'une partie de leurs droits. Parlerons-nous de la fraternité ? Jamais il n'y eut plus de haines, plus de dénonciations, plus de proscriptions. On a reproché justement à l'Ancien Régime ses tribunaux d'exception et la rigueur excessive de ses pénalités. Mais la période révolutionnaire encourt les mêmes critiques. Le tribunal révolutionnaire de Paris n'offrait aux accusés aucune garantie de justice impartiale ; combien de victimes innocentes n'a-t-il pas envoyées à l'échafaud ! Combien d'autres méritaient la prison, mais non pas la mort, à laquelle il les avait condamnées ! Le soi-disant régime républicain, auquel la France a été soumise de 92 à 99, a donc été, surtout durant la Terreur, arbitraire et tyrannique. Il ressuscitait, en les aggravant, les abus et les violences de l'ancienne monarchie. On a dit, pour justifier les dirigeants de cette époque, qu'il leur fallait défendre la Révolution contre tous ceux qui s'efforçaient de restaurer l'ordre de choses aboli en 1789. Que des mesures de salut public aient été nécessaires en 93 et en 94' cela ne fait pas l'ombre d'un doute. Seulement, il importait de ne pas tomber dans des exagérations inutiles ou odieuses, de ne pas aggraver des fautes antérieures comme les tracasseries religieuses, et de n'en pas commettre de nouvelles : en condamnant Louis XVI à mort, la Convention n'a fait qu'accroître à l'intérieur et au dehors le nombre de ses ennemis ; en proscrivant les girondins, elle a provoqué les prises d'armes de plusieurs départements. Dans les deux cas, elle a augmenté les difficultés contre lesquelles elle se débattait. En réalité, c'est aux bonnes mesures militaires, dont l'honneur revient surtout à Carnot, c'est aux talents militaires de ses généraux, à l'héroïsme de ses soldats, c'est encore à l'insuffisance et à la désunion de ses ennemis que la France révolutionnaire est redevable des victoires qu'elle a remportées.

La province se montra, pour les raisons que nous avons indiquées, impuissante à faire respecter ses droits. On esquissa en 93, dans la région lorraine, une timide résistance contre le 31 mai et le 2 juin, et ce fut tout. Les coups d'Etat du Directoire ne provoquèrent même pas de protestations de la part de nos ancêtres. Si beaucoup, parmi ces derniers, subirent sans révolte les gouvernants et les mesures extraordinaires de la Révolution, c'est parce qu'ils redoutaient la restauration de l'Ancien Régime et les représailles qui l'auraient accompagnée. D'ailleurs, ils surent gré à la Convention des mesures utiles et durables qu'elle avait votées.

 

I. — LA RÉGION LORRAINE A L'ÉPOQUE DE LA CONVENTION (1792-1795).

1° Les sentiments et les événements dans la région lorraine.

Sentiments et attitude de la population. — Les événements de la réunion de la Convention à la chute des girondins ; — de la chute des girondins à la création du gouvernement révolutionnaire (2 juin-décembre 1798) ; — delà création du gouvernement révolutionnaire au 9 thermidor (4 décembre 1793-27 juillet 1794). — La réaction thermidorienne. - La constitution de l'an III. — Lorrains guillotinés de 1793 à 1794.

 

Ni les habitants, ni les corps constitués des départements lorrains ne protestèrent contre la proclamation de la République. Le directoire de la Meurthe envoya même à la Convention une adresse d'adhésion, dans laquelle il recommandait à l'assemblée le calme et l'union. D'assez nombreuses municipalités votèrent aussi des adresses, quelques-unes d'ailleurs sans la moindre hâte. Celle de Sarreguemines ne s'y décida qu'après avoir reçu une formule de son ancien maire, Blaux, élu à la Convention. En revanche, on chanta, le 25 octobre, à Sarreguemines, un Te Deum pour célébrer l'abolition de la royauté. D'après divers témoignages, la proclamation de la République à Epinal, le 26 septembre, aurait excité un réel enthousiasme. Quant aux sociétés populaires, elles gardèrent, semble-t-il, le silence.

Quoique la République fût acceptée par nos ancêtres, beaucoup d'entre eux restaient, sans en avoir conscience, attachés à la monarchie. Même parmi les partisans sincères de la République, bien peu avaient la mentalité et les mœurs républicaines. Comment des hommes habitués à un régime d'absolutisme auraient-ils acquis en quelques mois les sentiments et les vertus de citoyens libres, capables de donner l'impulsion au gouvernement, au lieu de la recevoir de lui ? Ne soyons donc pas surpris que les Lorrains de l'époque révolutionnaire aient souvent manqué soit de clairvoyance dans le choix de leurs représentants, soit de courage civique pour défendre et pour faire respecter leurs opinions ou leurs mandataires. Il est triste de voir nos ancêtres étaler des sentiments exagérés qui n'étaient pas les leurs, changer d'opinions chaque fois que se modifiait le gouvernement et se laisser conduire pendant la Terreur, comme ce fut le casa Nancy, par une poignée d'énergumènes ou de coquins, pour la plupart étrangers au pays.

Nous croyons que, dans la région lorraine, montagnards, girondins et royalistes ne formaient que des minorités. La masse des habitants, inerte, sans opinions politiques arrêtées, voulait, en même temps que le maintien de la plupart des réformes opérées par la Constituante, un régime qui assurât l'ordre et la tranquillité.

Peu de temps après la reprise de Verdun par nos troupes, le gouvernement avait ordonné une enquête sur les faits dont celte ville avait été le théâtre pendant le siège et durant l'occupation étrangère. Elle aboutit à l'arrestation et à l'emprisonnement de quelques personnes compromises, qui n'avaient pas pris la précaution de quitter la ville avec les alliés.

Le 22 septembre, la Convention avait ordonné le renouvellement de tous les corps administratifs et judiciaires. Les élections, qui eurent lieu dans le courant de novembre ou de décembre, furent les dernières jusqu'à l'automne de 1795. Il semble que partout le nombre des abstentionnistes ait •été très supérieur à celui des votants. A Verdun, par exemple, moins de 300 citoyens prirent part au scrutin. Beaucoup d'hommes nouveaux entrèrent alors dans les assemblées locales ou dans les tribunaux. Administrateurs et juges étaient — ou du moins se prétendaient— républicains, mais tous ne comprenaient pas la République de la même façon. Parmi eux, comme parmi les conventionnels, on trouvait des montagnards, des girondins et des gens delà Plaine. Tandis que, dans la Moselle, l'administration du département et celles de plusieurs districts étaient montagnardes, celle delà Meurthe était nettement girondine, celle de la Meuse penchait aussi du côté de la Gironde ; celle des Vosges, longtemps hésitante, finira, après le 31 mai et le 2 juin, par se rallier à la Montagne. Les girondins dominent dans les municipalités de Nancy et de Verdun, les montagnards dans celles de Toul et de Metz. Le conseil général de la commune messine comprenait, entre autres membres, un curé constitutionnel et un israélite.

Les nouveaux corps administratifs qui, plus encore que leurs prédécesseurs, avaient à s'acquitter de besognes multiples, devaient assurer la subsistance des habitants, fournir aux armées de la République des hommes et des vivres, surveiller enfin ou faire arrêter les prêtres réfractaires, les émigrés et les suspects. Les autorités locales trouvèrent des auxiliaires dans les sociétés populaires. Celles-ci, après avoir subi, à la suite du 10 août, une crise qui se traduisit, pour celle de Toul, par la cessation des réunions, finirent par se réorganiser sous le nom de sociétés des Amis de la Liberté et de l'Egalité. En outre, des sociétés se formèrent dans de petites villes ou même dans des villages qui n'en avaient pas possédé jusqu'alors. Ce fut le cas de Lunéville (avril 90), de Commercy (novembre 93), de Dun et de Stenay (fin de 93 ou début de 94), de Sarreguemines (janvier 93), de Rambervillers (novembre 93). Les plus importantes, surtout les plus anciennes, étaient affiliées à la Société des Jacobins de Paris, dont elles subissaient l'influence. On les voit également en correspondance avec les députés de leur département. Formées en majorité de bourgeois, elles comprenaient, à la fin de 92 et au début de 93, des montagnards, des girondins et des modérés ; mais les forces respectives des différents partis augmentent ou diminuent à la suite d'épurations, opérées tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. Les rapports des sociétés populaires avec les autorités locales ont été amicaux ou hostiles, suivant que les unes et les autres appartenaient ou non au même parti. Bien que n'ayant aucun caractère officiel, les sociétés populaires interviennent dans toutes les affaires locales, s'occupent des subsistances, des levées de troupes, des réquisitions, des prêtres réfractaires, des émigrés, des suspects, surveillent les corps constitués, secondent enfin avec zèle les représentants en mission.

Les premiers de ces représentants, Couturier, Rühl et Dentzel, arrivèrent à Nancy en décembre 92. Les membres du directoire de la Meurthe se plaignirent aux trois conventionnels des factions qui divisaient l'assemblée et ils vantèrent le calme dont jouissait le pays, ainsi que le bon esprit des habitants. Par contre, à la société populaire, on dénonça aux députés la présence dans la ville d'un grand nombre d'aristocrates et de prêtres insermentés. Sous la pression de Couturier et de ses deux collègues, le directoire de la Meurthe dut prendre des mesures, d'abord contre les émigrés (1er et 2 janvier 93), puis contre les réfractaires (6 février). Les discours par lesquels le président de l'administration départementale et le procureur-général-syndic de la Meurthe, Perrin et Mourer, avaient accueilli les trois représentants, prouvaient que le pays voyait d'un mauvais œil les rivalités qui déchiraient la Convention. L'attitude du Club des Jacobins et de quelques-unes des sections parisiennes décida en janvier les assemblées départementales de la Meurthe et de la Meuse, en février celle des Vosges, à voter la levée de corps chargés de défendre la Convention contre les factieux. Il est vrai que le directoire de la Meuse annulait le 30 janvier l'arrêté qu'il avait pris le 16. Par contre, le conseil général montagnard de la Moselle s'élevait, à la fin de janvier, contre le projet de faire quitter Paris à la Convention ou d'appeler dans la capitale une force destinée à protéger l'assemblée.

L'exécution de Louis XVI fut diversement appréciée dans nos départements. Mandel, membre du directoire de la Meurthe, protestait le 26 janvier contre la condamnation à mort du roi. Le conseil général de la Moselle, à la fin de janvier, le directoire des Vosges, le 15 février, enfin plusieurs sociétés populaires, entre autres celle d'Epinal, félicitèrent la Convention de l'acte de justice qu'elle venait d'accomplir. Le directoire des Vosges réclamait en même temps le vote d'une constitution et se plaignait des factions. Allant encore plus loin que les sociétés qui avaient approuvé le régicide, celle de Sarreguemines, nouvellement créée, adressa, le 24 février, à l'assemblée une pétition demandant l'expulsion des députés qui n'avaient pas voté la mort de Louis XVI ! La société de Nancy, qu'elle avait priée d'appuyer sa requête, s'y refusa par une lettre très sensée (17 mars).

En faisant exécuter Louis XVI, la Convention n'avait fait qu'augmenter, au dedans comme au dehors, le nombre de ses adversaires. Pour combattre l'étranger, elle décrétait, le 24 février, la levée de 300.000 hommes ; contre les mécontents de l'intérieur elle votait, le 21 mars, la création de comités de surveillance. Un certain nombre de ses membres reçurent la mission de se rendre dans les départements pour assurer la prompte exécution de ces décrets, faire arrêter les personnes suspectes, destituer enfin les administrateurs et les fonctionnaires coupables de tiédeur ou d'incivisme.

Arrivés en mars dans la Moselle, Hentz, Laporte et Blaux suspendirent et remplacèrent plusieurs membres du conseil général de la commune de Metz. Le mois suivant, Anthoine et Levasseur procédaient, dans le même département, à des épurations et faisaient prêter serment à la République par les membres des corps constitués. En mai Levasseur, Maignet, Maribon-Montaut et Soubrany organisèrent les comités de surveillance de la Moselle. A les en croire, les membres des corps constitués et des sociétés populaires étaient si des tièdes ou même des malveillants. Delà Moselle Anthoine et Levasseur se rendirent dans la Meurthe, où les avait précédés une dénonciation de leur collègue Salle. Ils s'occupèrent d'organiser les comités de surveillance, de prendre des mesures contre les suspects et contre divers fonctionnaires. Les Vosges reçurent, à la fin de mars, la visite de Perrin et de Roux ; ces représentants se montrèrent satisfaits de l'esprit qui régnait dans le département. Dans la Meuse Verdun attire surtout l'attention. Si la Convention avait rapporté, le 9 février 1790, les décrets que la Législative avait rendus en septembre 1792 contre celle ville, elle avait ordonné le même jour l'arrestation de plusieurs Verdunois et déclaré exclus de toutes fonctions, jusqu'à la fin de la guerre, ceux de leurs concitoyens qui, au moment delà capitulation, appartenaient au directoire du district ou à la municipalité. Verdun élut en mars 93 une nouvelle municipalité, qui entra, comme la précédente, en conflit avec l'administration départementale delà Meuse ; la lutte persista, malgré l'intervention du ministre de l'intérieur, Roland. En avril le directoire de la Meuse envoyait un de ses membres, Baudin, procéder à une nouvelle enquête sur les événements de septembre 92, et Baudin ordonnait, en dépit des protestations de la municipalité, l'arrestation de plusieurs Verdunois. Le 2 juin le directoire de la Meuse destituait le maire de la ville. Ce furent probablement les représentants Pons et Thuriot qui dirigèrent dans la Meuse la création des comités de surveillance. Celui de Verdun fut constitué le 14 avril, à la suite d'une élection, où le nombre des votants n'atteignit pas 300.

Le conflit entre la Gironde et la Montagne, qu'aviva encore la trahison de Dumouriez, ne laissait pas indifférents les corps constitués de nos départements, qui prirent position dans un sens ou dans un autre. En mai le directoire de la Meurthe et la société populaire de Nancy nommèrent des commissaires chargés d'aller s'entendre avec les directoires des départements voisins sur les moyens à employer pour résister à la faction parisienne. L'insuccès de cette tentative ne découragea pas les hommes qui l'avaient conçue. Le 7 juin le directoire delà Meurthe, la municipalité et la société populaire de Nancy s'unissaient pour constituer une sorte de comité de salut publie. Le 20 juin Mourer, procureur-général-syndic de la Meurthe, invitait le directoire à voter une adresse demandant la dissolution de la Convention et la convocation des électeurs pour nommer une autre assemblée. Tandis que les directoires des districts de Pont-à-Mousson et de Vézelise protestaient contre la tyrannie montagnarde, celui de Sarrebourg repoussait le projet d'adresse à la Convention, réclamé par Mourer. Le directoire de la Meuse avait paru vouloir s'engager dans la même voie que celui de la Meurthe. Le 28 mars il prenait des mesures de sûreté générale ; le 17 mai, il votait la création d'un comité de salut publie. Mais, quelques semaines plus tard, faisant volteface, il approuvait les événements du 31 mai et du 2 juin. A Verdun, au contraire, on s'affirmait hautement girondin. Le 30 mai, puis le 2 juin, Délayant prononçait de véhéments discours contre la Montagne. D'autres assemblées se tinrent à Verdun le 30 juin et le 7 juillet : enfin, le 20 juillet, la société populaire de Verdun lançait un manifeste girondin. Le directoire des Vosges devait avoir une attitude hésitante. Le 14 mai, il avait envoyé à la Convention une adresse pour inviter les partis à la concorde et pour réclamer encore une fois le vote d'une constitution. Le 26 mai, il désigna deux de ses membres pour s'entendre avec les deux commissaires envoyés par le directoire de la Meurthe, qui venaient d'arriver à Épinal ; mais le lendemain, le procureur-général-syndic, Dieudonné, obtint par ses instances le retrait de ce vote. Lorsqu'il eut connaissance des événements du 31 mai et du 2 juin, le directoire des Vosges envoya à la Convention une adresse où il se contentait de demander une fois de plus le vote d'une constitution. A Saint-Dié, on éprouva un vif mécontentement à la nouvelle du 31 mai et du 2 juin, mais aucune protestation ne s'éleva. Le 9 juin, le directoire montagnard delà Moselle félicita la Convention d'avoir proscrit les girondins. Son exemple fut suivi par le directoire du district de Metz et par la municipalité de cette ville. Le 21 juin, la société populaire de Sarreguemines repoussait une adresse envoyée de Saint-Quentin, et proposant de marcher sur Paris. Enfin, le 19 juillet, les sections de Metz invitaient les départements qui s'étaient levés pour la défense des girondins à déposer les armes.

On le voit, c'est uniquement par des discours et par des votes que se manifesta l'activité des girondins de notre région. Nulle part dans l'Est, il ne s'organisa, comme dans d'autres parties de la France, de résistance sérieuse à la tyrannie montagnarde.

 

Les montagnards, une fois maîtres de la situation, exercèrent des représailles contre leurs adversaires. Le 27 juin, la Convention suspendit Mourer et les membres du directoire de la Meurthe ; le conseil général du département nomma un autre directoire, qui envoya, le k juillet, une adresse do dévouement à la Convention. Le 27 juillet, la société populaire de Nancy fut épurée. Quant à Délayant et aux girondins de Verdun, ils attendirent jusqu'au mois d'avril 1794 le châtiment qui leur était réservé.

En juillet les citoyens français furent appelés à ratifier la constitution, que la Convention s'était décidée à bâcler. Il y aurait eu dans la Meurthe 27.201 oui, 24.766 dans la Meuse, 31.348 dans la Moselle et 16.599 dans Ies Vosges. Partout la majorité des citoyens s'abstint de prendre part au scrutin. C'est dans la Moselle qu'il y eut le plus de votants, environ 46 %, et dans les Vosges qu'on en constate le moins, 28 %.

Vers la fin de l'été, des représentants arrivèrent dans les départements pour veiller à l'exécution delà levée en masse (16 et 23 août), des lois du maximum (3 mai, 11 et 29 septembre, etc.), et pour procéder à l'épuration des corps constitués. Les sociétés populaires aidèrent les conventionnels à s'acquitter de ces multiples besognes.

D'août à novembre, la ville de Nancy allait être troublée par les agissements d'un commissaire du pouvoir exécutif, Leduc, dit Mauger, ou Marat-Mauger, un ambitieux sans scrupules et sans moralité. Aidé de quelques membres de la société populaire de Nancy, Glasson-Brisse, Arsant, Febvé, Philip, gens étrangers au pays et que le montagnard B. Faure qualifiait un peu plus tard « d'intrigants, d'anarchistes, de dilapidateurs et de coquins », il entra en lutte avec les corps constitués de Nancy et du département, restés d'opinions modérées. Son premier soin fut d'épurer la société populaire. Mais le conseil général de la commune de Nancy fit arrêter, le 17 août, Manger qui l'avait bravé. Par malheur, il fut remis en liberté le 24, sur l'ordre des représentants Ehrmann, Richaud et Soubrany, qui réorganisèrent en outre le directoire du département ; le même jour, la Convention avait, de son côté, décrété l'élargissement de Mauger et destitué le conseil général de Nancy. Mauger et ses amis, devenus les maîtres de la situation, en profitent pour procéder à des arrestations arbitraires. Ils accusent le directoire de la Meurthe de n'avoir pas fourni le blé que Saint-Just et Lebas avaient requis du département ; les deux représentants écoutent cette dénonciation et renvoient, le 12 novembre, les membres du directoire de la Meurthe devant le comité de sûreté générale de la Convention. Ils frappent en même temps les riches du département d'une taxe de 6 millions. Cependant l'arrivée à Nancy du représentant B. Faure, un montagnard affligé de la manie antireligieuse, d'ailleurs honnête homme, venu pour une réquisition de chevaux, donnait à Mauger de nouvelles espérances. Pour décider Faure, qui s'y était tout d'abord refusé, à sévir contre les modérés, Mauger et ses amis le firent investir, le 4 novembre, par la Convention des pouvoirs illimités attribués aux représentants en mission. Chargé spécialement « d'opérer la régénération des corps constitués », B. Faure se servit de sa nouvelle autorité contre Mauger lui-même, qu'il avait fini par percer à jour. Le 19 novembre, il faisait arrêter et conduire à Paris l'agitateur, qui mourut avant d'avoir comparu devant le tribunal révolutionnaire. Celui-ci acquitta, le 10 frimaire (30 novembre 93), les complices de Mauger, dont Faure avait ordonné l'arrestation. Après le départ de Mauger, Faure réorganisa la commission provisoire, qui remplaçait le directoire destitué ; la société populaire, épurée par ses soins, prit le titre de société révolutionnaire.

Dans la Meuse le conventionnel Massieu, un ancien évoque constitutionnel devenu terroriste, épura les corps constitués du département, ainsi que la société populaire de Bar-le-Duc, à laquelle il imposa Regnault-Warin pour président. Sur la plainte d'Harmand, député de la Meuse, Regnault fut décrété d'accusation par le comité de sûreté générale, mais cette mesure ne semble pas avoir été suivie d'effet. A Verdun le comité de surveillance avait fait arrêter en septembre et en octobre quelques personnes qui s'étaient compromises durant l'occupation prussienne. Au mois de novembre, le conventionnel Bô, de passage à Verdun, épura la municipalité, le tribunal et la société populaire.

Plusieurs représentants procèdent dans la Moselle à des opérations de même nature. En novembre, Lacoste et Mallarmé renouvellent le conseil général de la commune de Metz. Le mois suivant, c'est Faure qui régénère les autorités de Sarreguemines, qui nomme le maire et les officiers municipaux de Bitche, qui prend enfin des mesures contre les prêtres.

Le représentant Guyardin, après avoir destitué quelques-uns des officiers municipaux d'Epinal, sur les dénonciations de la société populaire, les réintégra ensuite à la requête de cette même société, qui avait fini par reconnaître l'injustice de ses accusations. Lors du passage à Saint-Dié des réquisitionnaires vosgiens de la levée en masse, des troubles graves éclatèrent dans celte ville. Les émeutiers massacrèrent le 1er septembre un gentilhomme, Hugo de Spitzemberg et, le surlendemain, le lieutenant de gendarmerie Ribeaucourt. Guyardin, arrivé le 4 septembre à Saint-Dié, y rétablit l'ordre, mais il ne fit rien pour assurer le châtiment des coupables. Le 3 novembre 93, Mirecourt eut sa journée des cloches, épisode curieux de la lutte entre modérés et montagnards. Sur la dénonciation de ces derniers, le représentant B. Faure destitua les membres des corps constitués de Mirecourt et les envoya devant le tribunal révolutionnaire. La présence dans ce tribunal de deux de leurs concitoyens, Nicolas et Penaudin, sauva d'une mort certaine les malheureux accusés.

 

Le 4 décembre 93, la Convention avait modifié le régime administratif de la France et institué ce que l'on appelle le gouvernement révolutionnaire. D'abord pleins pouvoirs étaient attribués au comité de salut public sur tous les corps constitués des départements et sur tous les fonctionnaires. Le conseil général et le procureur-général-syndic des départements étaient supprimés ; le directoire seul subsistait, mais réduit à des pouvoirs limités, se rapportant aux affaires locales.

Par contre, les assemblées et les directoires des districts se voyaient chargés de l'exécution des lois révolutionnaires et autorisés à correspondre directement avec le pouvoir central. Le procureur-syndic était supprimé et remplacé par un agent national, représentant du gouvernement. C'était un retour à la centralisa lion, par conséquent un recul, qu'opérait le décret du 4 décembre 93. Des représentants furent envoyés dans les départements pour assurer le fonctionnement de la nouvelle organisation administrative.

Dans la Meurthe arrivèrent Bar, J.-B. Lacoste et Baudot. Lacoste, ennemi personnel de B. Faure, s'entendit avec les amis de Manger, que les hébertistes avaient fait acquitter, en décembre 93, par le tribunal révolutionnaire. Le directoire du département, celui du district de Nancy et la municipalité furent épurés et remplis de terroristes. A la société révolutionnaire, qu'avait créée B. Faure, Lacoste substitua une société réintégrée, que dominaient Philip et les autres acolytes de Manger. Bar continua seul dans la Meurthe, à Toul en particulier, l'œuvre d'épuration et d'organisation que ses collègues et lui-même avaient commencée au chef-lieu du département. A Nancy Philip et ses amis restèrent maîtres du terrain, jusqu'au mois de juillet 1794, malgré la chute des hébertistes leurs protecteurs, et l'hostilité du représentant Pflieger, qui, chargé d'une- mission particulière, séjourna dans notre ville du mois de mars au mois d'août 94. Pflieger, homme clairvoyant et sensé, jugea à leur valeur les terroristes qui faisaient marcher à leur fantaisie les corps constitués du département et de son chef-lieu. Dans une lettre du 4 juin 1794 au Comité : de salut public, il les accusait de « troubler le pays, de vilipender la Convention et d'entraver la vente des biens nationaux ». Lorsque Philip eut été arrêté à Paris en messidor, sur la plainte de Mallarmé, Pflieger, devenu plus hardi, fit emprisonner six de ses amis comme hébertistes ; après le 9 thermidor, il les accusa d'être robespierristes.

Mallarmé, de la Meurthe, fut chargé d'organiser le gouvernement révolutionnaire dans la Meuse et dans la Moselle. Après avoir épuré les corps constitués de Bar-le-Duc et rétabli la concorde entre les deux sociétés révolutionnaires de cette ville, ils se rendit dans les différents chefs-lieux de district de la Meuse. Il est intéressant de relever les appréciations qu'il formule dans sa correspondance avec le comité de salut public sur les habitants de ce département. Les termes de « tiédeur » et de « modérantisme » reviennent fréquemment sous sa plume, en particulier à propos de Commercy, de Clermont-en-Argonne, de Varennes, de Dun et de Stenay. En outre, à Varennes, il y a des « aristocrates » et des « fanatiques » ; les gens de Dun et de Stenay sont « superstitieux ». A Étain les autorités sont « esclaves de l'Autriche ; « des charlatans et des fripons oppriment les patriotes de cette ville ». Les habitants de Montmédy sont « des automates stupides imprégnés d'une morgue hautaine ». A Verdun, non content d'épurer les corps constitués, de destituer ceux des membres du directoire et du conseil général de la ville qui avaient signé l'année précédente une adresse girondine, Mallarmé renvoya devant le tribunal criminel de la Meuse, jugeant révolutionnairement, Délayant, sa mère et plusieurs autres fédéralistes Verdunois. Cinq des accusés, au nombre desquels se trouvaient Délayant et sa mère, furent condamnés à mort et exécutés à Verdun le 25 avril 1794.

L'organisation du gouvernement révolutionnaire, commencée dans la Moselle par Faure, fut achevée par Mallarmé. En janvier 94, Faure épura les autorités de Bitche et de Sarrelouis. D'ailleurs, dans une de ses lettres au Comité de salut public, Faure déclarait qu'il n'y avait pas de meilleur peuple que le Lorrain. Moins optimiste, Mallarmé, qui séjourna dans la Moselle du mois de mars au mois de mai 94, ne trouve l'esprit public bon qu'à Longuyon et à Sarrelibre (Sarrelouis) ; il le juge assez bon à Faulquemont, mauvais à Longwy. A l'en croire, les Thionvillois sont coupables de « modérantisme et de tiédeur », les Briotais « d'égoïsme et de lâcheté », les gens de Boulay de « modérantisme, de superstition et d'ivrognerie », ceux de Morhange de « tiédeur et de fanatisme », ceux de Bouzonville de « modérantisme », ceux de Bitche de « mollesse et de tiédeur ». A Sarreguemines, il s'est produit des changements d'opinion, et le conflit entre les représentants Lacoste et Faure a jeté le désarroi dans les esprits ; les autorités sont faibles. Inutile de dire que, presque partout, Mallarmé procède à des épurations. Faute de trouver à Bitche des gens capables de remplacer les autorités qu'il a destituées, il fait venir des patriotes de Metz et même de Bar-le-Duc. A l'époque où Mallarmé fonctionnait dans la Moselle, un de ses collègues, Duquesnoy, de passage à Metz, se livrait à des excentricités, qui provoquèrent les plaintes de la société populaire de cette ville.

Après avoir commencé la réorganisation administrative des Vosges, B. Faure, qui ne pouvait se rendre dans ce département, chargea les agents nationaux d'épurer les corps constitués des districts de Saint-Dié, de Bruyères, de Darney, de Lamarche et de Mouzon-Meuse (Neufchâteau). Foussedoire, arrivé en février 94 dans le département, épura, lui aussi, à Epinal, à Saint-Dié et à Remiremont, rétablit à Epinal la tranquillité, troublée par des questions religieuses, supprima à Remiremont une nouvelle société populaire, qui venait de se créer en opposition avec l'ancienne. D'ailleurs Foussedoire se félicite de l'esprit public, qu'il trouve excellent dans les Vosges. Après la condamnation des hébertistes, un mannequin représentant Hébert fut brûlé publiquement à Remiremont. Malheureusement des actes et des litres féodaux déposés au tribunal du district de Mirecourt subirent un sort analogue vers la même époque.

 

Le 9 thermidor fut accueilli avec joie dans la région, sauf peut-être à Metz, où il y aurait eu un mouvement populaire en faveur de Robespierre. A en croire une lettre de Pflieger, du 3 août 94, la population de Nancy n'aurait pas caché la satisfaction qu'elle éprouvait ; des adresses de félicitations furent envoyées à la Convention, le 31 juillet par la société populaire de Toul, le 1er août par la municipalité de Verdun, le 5 août par le directoire des Vosges ; l'assemblée, disait ce dernier, avait délivré la République de « tyrans avides de domination, de nouveaux Catilinas ». Pourtant, ce même directoire qualifiait, le 3 juin, dans une adresse à la Convention, Robespierre de « citoyen vertueux ». La société populaire d'Épinal crut devoir, elle aussi, féliciter la Convention à propos du 9 thermidor.

C'était une coalition de montagnards, de girondins et de modérés de la Plaine qui avait renversé Robespierre. Tandis que les premiers ne songeaient nullement à modifier le régime de la Terreur, leurs collègues entendaient y mettre fin. L'influence de ces derniers ne devint prépondérante que quelques mois après le 9 thermidor. Aussi peut-on distinguer deux phases dans la réaction thermidorienne : dans l'une on ne procède que lentement à débarrasser le pays des terroristes, dans l'autre, l'œuvre révolutionnaire est détruite, ses défenseurs arrêtés, ou tout au moins réduits à l'impuissance. Michaud, un montagnard que la Convention envoya dans la Meurthe et dans les Vosges, subit l'influence de la coterie terroriste, qui était maîtresse delà société populaire de Nancy. En même temps qu'à des détenus appartenant à des partis d'opposition, il rendit la liberté à quelques-uns des terroristes, dont Pflieger avait ordonné l'arrestation, et s'il fit rentrer plusieurs modérés dans les corps constitués, il y maintint aussi des montagnards.

En octobre Michaud procéda aussi dans les Vosges à des épurations, et il renouvela des corps coupables de tiédeur. Charles Delacroix épura le directoire de la Meuse et ceux des districts, délivra la population de Bar du joug que faisaient peser sur elle les intrigants à opinions exagérées qui dominaient la société populaire et prit des mesures en faveur des prêtres âgés ou infirmes. Michaud et Delacroix s'étaient occupés en outre de l'organisation des comités révolutionnaires de district, conformément au décret voté par la Convention le 7 fructidor an II (24 août 1794). Dans la Moselle, c'est à cette dernière tâche que semble s'être borné le rôle du représentant Loysel.

Vers la fin de 94, le mouvement de réaction allait s'accentuer. Dès le 16 octobre, la Convention avait interdit aux sociétés populaires de correspondre entre elles et d'envoyer des pétitions. Le 12 novembre, elle ordonnait la fermeture du Club des Jacobins. Par un décret du 8 décembre, les 75 girondins étaient autorisés à reprendre leur siège à l'assemblée, le 8 mars 95 c'était le tour des quelques proscrits du 31 mai et du 2 juin, qui avaient échappé à la guillotine. Le 19 et le 21 février 95 (1er et 3 ventôse an III), la Convention votait la liberté des cultes, et le 17 avril elle réorganisait les administrations départementales. C'était la fin, au moins apparente, du gouvernement révolutionnaire. Des représentants furent encore chargés d'assurer l'exécution de ces différents décrets et d'expulser définitivement les montagnards des corps constitués et des sociétés populaires.

Dans la Meurthe et dans la Moselle, le girondin Genevois épura les corps constitués et les sociétés populaires, d'où il chassa les terroristes, pour les remplacer par des modérés. Un grand nombre de détenus politiques lui durent leur liberté. Enfin, le 23 janvier 95, il prononça à Metz un discours, d'où nous extrayons le passage suivant :

« J'ai considéré avec un frémissement d'horreur l'affreuse tyrannie qui opprimait alors (avant le 9 thermidor) ma patrie, Le sol de la France couvert de bastilles et d'échafauds ; la moitié de la génération présente précipitée, engloutie dans des cachots ; des milliers de Français, les meilleurs citoyens, confondus avec les conspirateurs et les scélérats, proscrits au nom de la liberté, assassinés au nom de la loi ; la fortune publique devenue la proie d'un brigandage effréné ; la délation ténébreuse, la cruauté érigées en vertus civiques. Tel est le hideux tableau que présentent ces temps malheureux de notre Révolution.

« Quelques hommes s'étaient arrogé le droit exclusif de tout faire avec impunité ; ils se disaient les amis, les soutiens du peuple, ils lui parlaient souvent de sa souveraineté, et ils lui avaient enlevé, par la terreur, jusqu'à la faculté de penser. »

 

Pourquoi Genevois n'a-t-il pas prononcé un an plus tôt ce discours ? Mazade suivit et accentua la même politique, Dans une proclamation qu'il lança le 13 février 95, il flétrit les « tyrans à bonnet rouge ». Le 28 février, une nouvelle proclamation de Mazade expliqua le décret-loi du 21 qui établissait la liberté des cultes. Ce décret fut accueilli avec faveur par l'opinion publique. Le Ier mars, quand Barbé-Marbois prit possession des fonctions de maire de Metz, que Genevois lui avait confiées avant son départ, il célébra, dans un grand discours, le 9 thermidor, le réveil de la liberté en général et de la liberté religieuse en particulier. Cependant la rareté et la cherté des vivres provoquèrent, du mois de février au mois d'avril, des mouvements populaires à Metz et à Nancy. D'une part, Mazade annula des mesures maladroites prises par les municipalités de ces deux villes, mesures qui avaient irrité les indigents ; d'autre part, il fit désarmer d'abord, puis incarcérer, des terroristes, qu'il soupçonnait d'avoir attisé le mécontentement populaire. Vers la fin d'avril, Mazade réorganisa les administrations départementales, conformément au décret de la Convention du 17 avril 95. Les insurrections parisiennes du 12 germinal (1er avril) et du 1er prairial (20 mai) n'eurent d'écho ni à Metz, ni à Nancy. Plusieurs corps constitués, plusieurs sociétés populaires envoyèrent, après le 1er prairial, des adresses de félicitations à la Convention.

A la fin de 94 et au début de 95, les modérés de la Meuse relèvent la tête et profèrent des menaces contre les terroristes et contre les acquéreurs de biens nationaux ; on voit même reparaître des prêtres insermentés. Le mouvement de réaction fut plus vif à Verdun qu'ailleurs. Le 25 avril, on célèbre une cérémonie expiatoire en l'honneur de Délayant. Les Pons et quelques autres terroristes furent mis en prison. Mais, grâce à l'intervention de son frère le conventionnel, Joseph Pons fut relâché le 8 juin, sur l'ordre du comité de sûreté générale. Le représentant Gantois, qui séjourna dans la Meuse de février à mai, épura les corps constitués et les sociétés populaires et organisa en avril la nouvelle administration départementale.

La réaction semble avoir été moins forte dans les Vosges ; Bailly, arrivé en novembre 94 dans ce département, épura les corps constitués et les sociétés populaires. A Mirecourt, non content de briser le joug que faisaient peser sur la population les intrigants de la société populaire et du tribunal criminel, il ordonna d'enlever la guillotine, qui était en permanence sur l'une des places de la ville. À l'exemple de Foussedoire, Bailly se déclara satisfait de l'esprit du département. Comme il n'y avait pas en avril de représentant dans les Vosges, ce fut le comité de législation de la Convention qui nomma les membres de la nouvelle administration départementale.

La Convention, jugeant en 95 inapplicable la constitution qu'elle avait votée deux ans plus tôt, en rédigea une nouvelle, qui rappelait par certains articles celle de 91. Bien qu'elle supprimât le suffrage universel, tous les Français âgés d'au moins 21 ans furent appelés, en septembre 95, à la ratifier, ainsi que les décrets par lesquels la Convention avait décidé que cinq cents de ses membres feraient partie du nouveau corps législatif. Cette dernière mesure avait excité partout un très vif mécontentement. Si, dans les départements lorrains, il n'y eut point de 13 vendémiaire, la réprobation s'y traduisit par des abstentions nombreuses ; il y eut beaucoup moins de votants en 95 qu'en 93, comme l'indique le tableau suivant.

CONSTITUTION

 DÉCRETS

Oui

Non

Oui

Non

Meurthe

10.898

507

2.972

1.498

Meuse

8.530

394

1.633

624

Moselle

11.765

874

485

1.468

Dans la Meurthe et dans la Moselle ce sont les districts de langue allemande qui fournissent le plus grand nombre des opposants. Nous n'avons pas trouvé les chiffres des votants pour les Vosges ; tout ce que nous savons, c'est que les opposants se rencontrèrent surtout dans la partie occidentale du département.

Depuis qu'il leur avait été interdit de correspondre entre elles, surtout depuis la fermeture du Club des Jacobins, les sociétés populaires n'avaient fait que végéter. Mazade avait invité celles de la Meurthe et de la Moselle à s'occuper d'instruction publique, mais cette question ne passionnait pas, au i même titre que les affaires politiques, les membres des sociétés. Aussi les séances furent-elles de moins en moins fréquentées. Même, vers le milieu de l'année, les sociétés de Nancy, de Toul, d'Epinal, d'autres villes encore, cessent de se réunir. On peut donc dire que le décret du 6 fructidor an III (23 août 95), qui supprima les sociétés populaires, ne tua, au moins dans la région lorraine, que des organismes qui avaient depuis longtemps cessé de vivre.

 

Beaucoup de nos concitoyens furent, de 93 à 94, victimes du régime arbitraire et tyrannique auquel la France était soumise. Prêtres, nobles, bourgeois ou gens du peuple, administrateurs de départements, de districts, de communes, juges et généraux, royalistes, girondins, modérés et terroristes, montèrent tour à tour sur l'échafaud. Les uns furent condamnés par les tribunaux criminels de la Meuse ou des Vosges ; le premier fit guillotiner Délayant et quelques Verdunois, le second plusieurs prêtres insermentés et leurs domestiques. Beaucoup plus nombreuses furent les victimes du tribunal révolutionnaire. Citons pour la Meurthe deux Nancéiens, Labbé et Lemonnier, coupables d'avoir signé, le 2 septembre 92, une pétition pour la conservation de la statue de Louis XV, Mlle de Rutant, qui avait écrit à son frère émigré, Saint-Mihiel qui, dans une lettre privée, s'était exprimé en termes assez vifs sur le compte des volontaires ; dans la Meuse le procureur-général-syndic Gossin, 35 Verdunois ou Verdunoises, compromis lors de l'occupation prussienne ou du mouvement fédéraliste (24 avril 1794). La Moselle a fourni un fort contingent de victimes : le baron de Poutet, procureur-général-syndic et douze administrateurs ou anciens administrateurs du département, payèrent de leur tête le triple crime d'être royalistes, d'avoir protesté contre le 20 juin, d'avoir par surcroît désobéi aux ordres de la Législative prescrivant de faire vendre les biens de l'abbaye de Wadgasse. Ce sont encore quatre membres du directoire du district de Bitche et douze habitants de Sarrelouis (25 février 1794), accusés les uns et les autres d'intelligence avec l'ennemi. Citons enfin le patriote lorrain Mory d'Elvange et son fils. Pour les Vosges nous avons à mentionner le conventionnel Noël et deux jurés du tribunal révolutionnaire, Nicolas et Renaudin. Deux généraux originaires du pays, Custine, le conquérant de Mayence, Houchard, le vainqueur de ' Hondsch00te, le duc du Châtelet, fils de l'amie de Voltaire, beaucoup de prêtres et de nobles subirent également, en 90 ou en 94, la peine capitale.

 

2° Rôle des conventionnels lorrains.

 

Nous avons dit que les conventionnels avaient été nommés soit à la fin d'août, soit au début de septembre. De même qu'en gi pour la désignation des- membres de l'assemblée législative, il n'y eut point de comités électoraux constitués, et les candidats ne firent pas de professions de foi.

Si, en raison de l'établissement du suffrage universelles assemblées primaires furent alors plus fréquentées qu'elles ne l'avaient été en 1791, il y eut quand même beaucoup plus d'abstentionnistes que de volants. A Nancy par exemple, sur plus de 5.000 citoyens inscrits, i.300 seulement prirent part au scrutin. La crainte de se compromettre, l'indifférence, l'hostilité à l'égard du nouvel ordre de choses expliquent les abstentions trop nombreuses que l'on constate à ce moment. Les événements des derniers mois agirent de façons différentes et même opposées sur les citoyens et sur les électeurs. Si le 20 juin et le 10 août leur causaient des inquiétudes, le manifeste de Brunswick et l'invasion prussienne dans la Moselle et dans la Meuse leur faisaient craindre une restauration de l'Ancien Régime.

On ne rencontrait plus de royalistes parmi les députés envoyés à la Convention par les départements lorrains ; tous étaient ou se disaient républicains, mais ils ne comprenaient pas tous la République de la même façon. Ils se rangeront à la Convention dans les trois grands partis de la Montagne, de la Gironde et de la Plaine. On constate avec surprise que la députation n'offre d'homogénéité dans aucun de nos départements ; tous ont nommé des députés d'opinions opposées et qui vont se combattre. Comment d'autre part expliquer que les Lorrains, gens modérés et sensés, aient choisi pour représentants des exaltés, des violents, comme le girondin Salle, et surtout comme les montagnards Mallarmé, Couturier, Hentz et Thirion ? Deux girondins, Salle et Mollevaut, trois montagnards, Mallarmé, Bonneval et Levasseur, enfin trois modérés formaient la députation de la Meurthe. Celle de la Meuse, moins panachée, comprenait six modérés, d'ailleurs obscurs, un montagnard Pons (de Verdun), un caméléon Harmand. Un girondin, Blaux, deux modérés, Becker et Karcher, enfin six montagnards, Anthoine, Bar, Couturier, Hentz, Merlin de Thionville et Thirion avaient été envoyés par la Moselle à la Convention[1]. Il est paradoxal qu'un département qui possédait une nombreuse population allemande, très attachée au catholicisme, ait pris les deux tiers de ses députés parmi des sectaires antireligieux. Nulle part dans la région lorraine on ne voit mieux que dans la Moselle combien les opinions des représentants étaient peu en harmonie avec celles des habitants du pays. Le grand nombre des abstentions, l'influence de Metz, enfin l'invasion prussienne peuvent expliquer cette anomalie. Les Vosges nommèrent trois girondins, Bresson, Couhey et Noël, trois montagnards, Perrin, Poullain-Grandpré et Souhait, enfin deux modérés. Plusieurs conventionnels de nos départements avaient appartenu soit à la Constituante, soit à la Législative. Les représentants de la région comprenaient, outre des gens de loi, un huilier, Bonneval, un fabricant, Karcher, un médecin, Salle, un évêque constitutionnel, Lalande, un ancien oratorien, Thirion.

Rappelons enfin que Grégoire fut envoyé à la Convention par le département du Loir-et-Cher, dont il était évêque constitutionnel.

Merlin de Thionville se signala par son ardeur à réclamer la mise en jugement de Louis XVI. Salle demanda que le jugement fût soumis à l'appel au peuple. Tous les députés lorrains, sauf Noël qui se récusa, se prononcèrent pour la culpabilité du roi. Onze d'entre eux votèrent la mort : Bonneval, Levasseur et Mallarmé, delà Meurthe ; Pons, de la Meuse ; Anthoine, Bar, Hentz et Thirion, de la Moselle ; Perrin, Poullain-Grandpré et Souhait, des Vosges. Couturier et Merlin se seraient joints à eux, s'ils n'avaient alors été en mission. Ajoutons que Poullain-Grandpré et Souhait ne votèrent la peine capitale qu'avec sursis. Tous les autres représentants des départements lorrains se prononcèrent ou pour la prison, ou pour le bannissement.

La lutte entre girondins et montagnards, commencée dès le début de la Convention, interrompue pendant le procès de Louis XVI, reprit avec plus d'âpreté après l'exécution du roi. Quelques-uns de nos représentants y prirent une part active. Une lettre, dans laquelle Salle avait mis en garde les administrateurs de la Meurthe contre deux de ses collègues montagnards, Anthonie de la Moselle et Levasseur de la Meurthe, chargés d'une mission dans ces deux départements, provoqua, le 30 mars, à la Convention, un vif débat, qui n'aboutit à rien. Le girondin Mollevaut, de la Meurthe, devint président de la commission des Douze, dont son parti avait fait voter la création. Le 8 avril, Mallarmé attaqua les girondins. La mise en accusation de Marat fut votée par la majorité des députés lorrains présents à la séance ; Pons, Bar et Thirion s'abstinrent, tandis que Mallarmé se prononçait contre la mesure.

A la suite des insurrections parisiennes du 31 mai et du 2 juin 1793, trois girondins lorrains, Noël, Salle et Mollevaut furent décrétés d'accusation. Noël périt sur l'échafaud le 8 décembre 93, Salle le 19 juin 94. Plus heureux que ses collègues, Mollevaut réussit à se cacher jusqu'au 9 thermidor. Couhey passa quelques mois enfermé à l'Abbaye. Enfin, Blaux et Bresson, qui avaient signé la protestation des 75 contre le 31 mai et le 2 juin, durent, jusqu'au 8 décembre 94, s'abstenir de siéger à la Convention.

Parmi les montagnards lorrains qui se signalèrent par leurs excès de langage ou par leurs violences, on doit mentionner en première ligne Mallarmé et Hentz.

Plusieurs de nos représentants, appartenant à la Montagne, furent en 93 et durant les premiers mois de 94 envoyés en mission soit aux armées, soit dans les départements, pour activer les levées de soldats, les réquisitions de vivres et de fourrages, pour y organiser enfin le gouvernement révolutionnaire. Mallarmé, de la Meurthe, fut chargé de surveiller la levée en masse dans la Meurthe, les Vosges et la Haute-Saône. Un peu plus tard, on le trouve à 1-armée du Rhin, où il entre en conflit avec ses puissants collègues, Saint-Just et Lebas, qui le font rappeler. Au début de 94, Mallarmé organise le gouvernement révolutionnaire dans la Meuse et dans la Moselle[2].

Tandis qu'aucun des représentants de la Meuse ne reçut de mission avant le 9 thermidor, presque tous ceux de la Moselle en furent chargés. Anthoine activa la levée de 300.000 hommes dans la Moselle et dans la Meurthe. Hentz passa la plus grande partie des années 93 et 94 aux armées du Rhin, des Ardennes, du Nord et de l'Ouest. Dénonciateur infatigable, il fit destituer et traduire devant le tribunal révolutionnaire Houchard, commandant de l'armée du Nord. Enfin ce fut lui qui ordonna, le 25 juillet 94, alors qu'il se trouvait en mission à l'armée du Rhin, de livrer aux flammes le bourg de Kusel, où avait été établie une fabrique de faux assignats. Merlin de Thionville, en mission à l'armée du Rhin, de décembre 92 à juillet 93, se signala au siège de Mayence. Malgré le brillant courage qu'il y avait déployé, il fut l'objet, de la part de Robespierre et d'autres députés, d'accusations calomnieuses ; on alla jusqu'à prétendre qu'il avait vendu la place à l'ennemi ! Perrin des Vosges fut, lui aussi, chargé de missions aux armées.

Il est prouvé qu'avant sa chute Robespierre se proposait d'envoyer à l'échafaud quelques-uns de ses collègues. Mallarmé était, on ne sait trop pourquoi, l'une des victimes désignées du dictateur. Quelles que fussent leurs opinions, tous les députés lorrains firent cause commune avec les adversaires de Robespierre. Thirion eut le courage de l'attaquer le 8 thermidor. Le lendemain, sans monter à la tribune, Merlin de Thionville prit une part active à l'organisation des "mesures de défense qu'avait décrétées la Convention.

Une des conséquences du 9 thermidor fut de permettre aux 75 d'abord, puis aux proscrits, de rentrer à la Convention. Blaux et Bresson, plus tard Mollevaut, reprirent leur place à l'assemblée.

Deux de nos députés. Harmand et surtout Merlin, joueront un rôle dans la réaction thermidorienne. Le second fut de ceux qui réclamèrent la fermeture du Club des Jacobins. En mars 95 il rappela les violences dont Hentz s'était autrefois rendu coupable, Hentz fut décrété d'accusation. Toutefois, quelques-uns des montagnards lorrains, bien qu'ayant renversé Robespierre, restaient fidèles à leurs opinions révolutionnaires. Pons, Thirion et Couturier défendirent, le premier les Jacobins, le second Collot d'Herbois, le troisième Carrier. Thirion et Mallarmé, compromis dans l'insurrection du 1er prairial, que Merlin et Perrin combattirent, furent décrétés d'accusation par la Convention. Mais ils bénéficièrent, ainsi que Hentz, de l'amnistie du 25 octobre 1790. Après le 9 thermidor, la Convention-envoya encore des représentants, jacobins, girondins ou députés de la Plaine, soit aux armées, soit à l'intérieur pour défaire l'œuvre de leurs prédécesseurs montagnards. Harmand, de la Meuse, chargé en février 95 d'aller aux Indes orientales, attendit vainement à Brest une occasion favorable pour s'embarquer. Merlin de Thionville reçut une mission à l'armée de Rhin-et-Moselle, vers la fin d'octobre 94. Perrin prit des mesures réparatrices dans le Gard et dans d'autres départements du midi, où il avait été envoyé. Poullain-Grandpré agit de même, en mars o5, dans l'Ain, l'Isère et le Rhône ; Cherrier accentua la réaction à la même époque dans la Haute-Vienne, l'Indre et le Cher.

L'œuvre législative de nos députés n'a pas été considérable. Notons pourtant qu'en 95 Souhait, des Vosges, protesta contre la suppression du suffrage universel et que Garnier-Anthoine, de la Meuse, défendit le décret de réélection des deux tiers. On a des discours de Pons sur les successions, de Hentz sur les donations entre vifs. Le 26 septembre 93, Hentz avait demandé que les nobles fussent tous exclus de l'armée. Mallarmé aborda les questions financières, assignats, emprunts, levées de taxes. Poullain-Grandpré fit adopter par la Convention un code forestier. L'assemblée entendit souvent Grégoire dans les discussions qui avaient trait à l'enseignement. Elle vota, sur sa proposition, la suppression des Académies ; il lui présenta des rapports sur les livres élémentaires, l'abolition progressive des patois, les fermes-écoles, le Conservatoire des Arts et Métiers ; il parla également sur le Bureau des Longitudes et sur l'Institut. Grégoire qui, à aucun moment, ne cessa de porter l'habit sacerdotal, s'intéressait toujours aux questions religieuses. Empêché, le. 21 décembre 94, par les murmures et par les clameurs de ses collègues de réclamer la liberté des cultes, il dut se contenter de publier son discours. Enfin, Harmand, de la Meuse, se prononça contre l'annexion de la Belgique à la France, annexion qu'il estimait, non sans raison, impolitique et dangereuse.

François de Neufchâteau, qui avait donné sa démission de député à la Convention, avant même d'avoir siégé, refusa en octobre 92 le portefeuille de la justice, que Danton venait d'abandonner. Le 4 avril 93, un Messin, le colonel Bouchotte, fut élu par la Convention ministre de la guerre. Malgré les démêlés qu'il eut avec plusieurs généraux, il conserva ses fonctions durant vingt mois. Traduit par la Convention devant un tribunal, il fut relâché en septembre 95, aucune accusation précise n'ayant été formulée contre lui.

 

3° La conquête de la rive, gauche du Rhin.

 

Si, à la fin de 92, les victoires de Valmy et de Jemmapes, la conquête d'une partie de la rive gauche du Rhin par Custine, des Pays-Bas autrichiens par Dumouriez, avaient transporté la guerre en dehors du territoire français, la trahison de Dumouriez, la retraite de Gustine en Alsace, la reprise de Mayence et des Pays-Bas par les alliés, allaient ramener l'ennemi sur nos frontières. Plus heureux que le département du Nord, ceux de la Moselle et delà Meuse, menacés par les Prussiens et les Autrichiens en 1793, n'eurent pas à subir une nouvelle invasion. Au mois de novembre de celte année, les Prussiens tentèrent sur Bitche une attaque, qui fut repoussée par la garnison de la place. La victoire de Hoche à Wissembourg écarta pour longtemps tout péril d'invasion. L'armée de Rhin-et-Moselle s'empara de Trêves en 94 ; l'année suivante, elle fit capituler Luxembourg, et de concert avec celle de Sambre-et-Meuse, elle conquit toute la rive gauche du Rhin, à l'exception de Mayence.

Ces succès décidèrent la Prusse à signer à Bâle avec la France un traité, par lequel elle renonçait pour elle-même à ses possessions de Clèves et de Haute-Gueldre et prenait l'engagement de soutenir, à la diète germanique, les prétentions de la France sur tous les territoires d'Empire situés à l'ouest du Rhin, lorsque l'empereur lui-même traiterait avec la République.

Les bataillons de volontaires levés dans la région lorraine et quelques généraux originaires de notre pays, Ney, Richepanse, Gouvion-Saint-Cyr, avaient contribué à ces triomphes, à ces conquêtes. La vaillance dont nos ancêtres avaient fait preuve en combattant l'ennemi du dehors, contraste avec la pusillanimité qu'ils montrèrent à l'égard des terroristes. Le courage civique n'allait pas chez eux de pair avec la bravoure militaire.

 

II. — LA RÉGION LORRAINE À L’ÉPOQUE DU DIRECTOIRE (1795-1799).

 

De 1795 à 1799 les Parisiens ne s'insurgent plus, mais le Directoire exécutif recourt à des coups de force contre les conseils ; le 18 fructidor, il frappe les modérés, le 22 floréal, les jacobins. Ni les corps constitués, ni les habitants de nos départements n'élevèrent de protestations contre ces attentats à la souveraineté populaire. Pourtant ces violences, les tracasseries dont les catholiques restaient l'objet, l'insécurité générale, l'aggravation delà crise économique et financière, enfin, la reprise de la guerre continentale en 1799 devaient accroître le nombre des mécontents et frapper de discrédit le Directoire, qui ne laissera que peu de regrets, quand le 18 brumaire mettra fin à son existence.

1° Les événements et les élections à l'intérieur de la région lorraine.

Les événements de 1795 à 1797. 1797. La réaction fructidorienne. 1799. Le 18 brumaire.

 

Le conseil des Anciens et celui des Cinq-Cents devaient être élus, comme les assemblées antérieures, à deux degrés et d'après le système censitaire. Toutefois, lors des premières élections, celles de 95, tous les Français âgés de 21 ans eurent le droit de participer aux élections du premier degré. Dans la région lorraine, la grande majorité des citoyens s'abstint de venir aux assemblées primaires. Trois de nos départements, la Meurthe, la Meuse et la Moselle, nommèrent en général des modérés. Nous avons déjà dit que les deux tiers des nouveaux législateurs devaient être pris parmi les membres de la Convention ; les électeurs de la Meurthe choisirent trois députés sortants du département, Mollevaut, Michel et Zangiacomi, puis Boissy d'Anglas, Lanjuinais, Grégoire, Genevois, Pflieger et B. Faure ; ces trois derniers, venus en mission dans la Meurthe, y avaient laissé de bons souvenirs. Les membres du nouveau tiers nommés dans la Meurthe furent l'ex-constituant Régnier et le procureur-général-syndic du département, Claude-François Mallarmé. Gomme anciens conventionnels la Meuse choisit Harmand, trois autres députés sortants du département et des représentants étrangers au pays, girondins ou hommes de la Plaine ; pour le nouveau tiers les électeurs meusiens avaient nommé deux modérés, Grison et Paillot. Six députés sortants du département, Merlin de Thionville, Blaux, Becker, Karcher, Bar et Couturier, des girondins étrangers à la Moselle, Boissy d'Anglas, Lanjuinais, Larivière, Defermont, représentaient les anciens membres de la Convention désignés par la Moselle. On est surpris de rencontrer les montagnards Bar et Couturier à côté du thermidorien Merlin de Thionville, de Blaux, l'un des 75, de Becker et de Karcher, deux modérés ; on l'est plus encore quand on constate que, parmi les trois nouveaux députés, se trouvait Barbé-Marbois. Même manque d'homogénéité dans la députation des Vosges. Pour les deux tiers nous trouvons six conventionnels vosgiens, trois montagnards, Perrin, Poullain-Grandpré et Souhait, trois modérés, Balland, Fricot et Couhey, des girondins ou des modérés étrangers aux Vosges et, parmi eux, Mollevaut, député sortant delà Meurthe ; les membres du nouveau tiers, Dubois et Lepaige, étaient plutôt des modérés. Trois conventionnels lorrains furent nommés ailleurs, Collombel (de la Meurthe) dans la Haute-Garonne, Pons (de la Meuse) dans le Nord et dans le Puy-de-Dôme ; enfin Marquis (de la Meuse) fut, en quelque sorte, repêché par l'assemblée électorale française, formée de tous les conventionnels élus dans les départements. Si l'on excepte Bar, Couturier et Souhait, les terroristes avaient été écartés par les électeurs lorrains. Quant aux membres du nouveau tiers, ils étaient tous, malgré des divergences d'opinions, nettement hostiles au régime de la Terreur.

A la fin de 95, on élut les membres des administrations départementales et des municipalités cantonales. Très nombreuses encore furent les abstentions. A Verdun 324 citoyens seulement, sur 2.288 inscrits, prirent part au scrutin. D'une façon générale, les élus appartenaient à l'opinion modérée. C'est ainsi qu'un girondin, Mourer, entra dans l'administration départementale de la. Meurthe. Le Directoire destitua et remplaça de sa propre autorité trois membres de la nouvelle municipalité verdunoise, que la Convention avait déclarés inéligibles jusqu'à la fin de la guerre.

Les administrations départementales et les municipalités cantonales avaient, outre l'expédition des-affaires courantes ; à satisfaire aux réquisitions, que réclamait l'entretien des armées. En 96 François de Neufchâteau, alors commissaire du pouvoir exécutif auprès de l'administration centrale des Vosges, se plaignit que le département fût écrasé de réquisitions. Administrations départementales et municipalités cantonales devaient en outre arrêter les déserteurs, toujours nombreux, les prêtres réfractaires et les agents royalistes. Quand le Directoire eut décidé, le 10 décembre 95, la levée d'une contribution extraordinaire de 600 millions, administrations départementales et municipalités cantonales furent chargées d'en assurer la répartition et le recouvrement. A deux reprises, le 4 et le 22 janvier 96, l'administration centrale des Vosges protesta contre cet impôt, dont la perception, disait-elle, présentait de grandes difficultés. Pourtant les contribuables des Vosges, ainsi que ceux des autres départements lorrains, finirent par s'exécuter.

Le pays restait troublé, agile par les menées des agents royalistes ou par les prédications des prêtres insermentés, qui commençaient à reparaître dans la Meuse et dans la Lorraine allemande. L'administration centrale du département des Vosges constatait que les mécontents étaient nombreux. Les commissaires du pouvoir exécutif auprès des municipalités cantonales se plaignaient souvent de la tiédeur ou du mauvais vouloir que montraient celles-ci, quand il s'agissait d'appliquer les lois portées contre les prêtres réfractaires.

 

Sur la dénonciation du commissaire du pouvoir exécutif auprès de l'administration départementale de la Moselle, le Directoire destitua les membres delà municipalité messine au début de 1797. Mais les Messins réélurent, le 5 prairial an V (24 mai 1797), cinq sur sept des agents municipaux frappés ; s'il n'en fut pas de même des deux autres, c'est qu'ils avaient accepté d'autres' fonctions. Il y eut 2.636 volants à Metz, chiffre relativement élevé. Ce scrutin prouvait qu'à Metz les modérés n'entendaient pas s'incliner devant les coups de force du Directoire.

Le courant modéré que nous avons constaté en 95 n'était point enrayé en 97, lorsque eut lieu le premier renouvellement des deux conseils. A l'exception de Poullain-Grandpré, aucun des membres sortants, qui étaient tous d'anciens conventionnels, ne fut réélu. La Meurthe nomma Jacqueminot et Boulay de la Meurthe, la Meuse Champion et Vallée, la Moselle Trotyanne, persécuté sous la Terreur, Hannaire-Tréville et Lemaire, les Vosges Poullain-Grandpré et Delpierre jeune. Ce dernier, ainsi que Boulay, se rangeaient parmi les gouvernementaux ; Poullain-Grandpré, nous le savons, appartenait au parti jacobin, les autres députés étaient des républicains modérés. Un ancien constituant, Emmery, envoyé aux Etats généraux par le tiers du bailliage de Metz, fut élu dans la Seine.

Les élections départementales de l'an V avaient été, comme les élections législatives, favorables aux modérés dans la Meurthe, la Meuse et la Moselle. Un des nouveaux administrateurs de la Meuse, Tocquot, avait été membre de la Législative et de la Convention.

 

Ni les corps constitués, ni les habitants de la région lorraine ne protestèrent contre le 18 fructidor. Le directoire avait pourtant cassé les élections législatives de la Moselle : Nous le voyons en outre destituer les membres de l'administration centrale de la Meurthe, dont il nomma lui-même les successeurs. Les administrations départementales reçurent l'ordre de poursuivre les émigrés et les prêtres réfractaires, de révoquer les fonctionnaires et les membres des municipalités cantonales coupables de modérantisme. Henriot, commissaire du pouvoir exécutif près de l'administration centrale de la Meuse, fit arrêter M. de Rennel, agent du comte de Provence. L'administration centrale des Vosges destitua plusieurs fonctionnaires de Mirecourt. Les prêtres réfractaires furent traqués, et ceux que l'on put saisir condamnés à mort.

Le traité de Campo-Formio (17 octobre 1797), qui mettait fin à la guerre avec l'Autriche, causa dans le pays une grande satisfaction. Toutefois, le mérite en fut attribué non au Directoire mais au général Bonaparte ; les manifestations dont fut l'objet le conquérant de l'Italie, quand il traversa le pays en décembre 97, prouvèrent qu'il y était devenu très populaire[3].

Les modérés, découragés par le coup d'Etat du 18 fructidor, s'abstinrent aux élections de l'an VI, laissant le champ libre aux gouvernementaux et aux jacobins. Le Directoire prit contre ces derniers des mesures pendant la période qui s'écoula entre la nomination des électeurs et celle des députés ; c'est ainsi que, le 11 prairial an VI (30 mai 1798), il prononça la dissolution du cercle constitutionnel de Metz, composé « d'agitateurs et d'anarchistes ». Sans obtenir un succès complet, les jacobins réussirent à faire nommer Collombel dans la Meurthe, Pons dans la Meuse, Bar et Couturier dans la Moselle, Perrin dans les Vosges. A ces revenants montagnards de la Convention étaient associés des hommes incolores ou de tendances modérées. On remarquera aussi que, dans la Moselle, ni Blaux, ni Becker, ni Merlin de Thionville, députés sortants, ne furent réélus ; un échec significatif était celui de Merlin, qui avait attaqué le 18 fructidor. Le coup d'Etat du 22 floréal, par lequel le Directoire cassa les élections jacobines de 22 départements, n'atteignit aucun de ceux de la région.

La situation restait troublée dans la région lorraine. Si d'assez nombreux partisans du Directoire avaient été en l'an VI nommés membres des administrations départementales, ils ne devaient leur élection qu'à l'abstention de la grande majorité des citoyens. Il y avait toujours des mécontents ; prêtres réfractaires et agents royalistes continuaient, bien qu'en butte à des poursuites incessantes, de travailler le pays. Les jacobins s'agitaient de leur côté. L'établissement de la conscription, votée le 19 fructidor an VI (5 septembre 98) ; vint ajouter une nouvelle cause de mécontentement à toutes celles qui existaient déjà. Nous savons que cette loi fut mal accueillie dans la région. La levée des conscrits apporta un surcroît de travail aux administrations départementales et aux municipalités cantonales. Les unes et les autres, qui continuaient de rechercher les déserteurs, les agents royalistes et les prêtres réfractaires, procédaient, pour les découvrir, à des visites domiciliaires. Elles s'efforçaient aussi de mettre en honneur, de rendre populaires les fêtes décadaires.

 

La déclaration de guerre du Directoire à l'Autriche (12 mars 1799) n'était pas de nature à calmer le mécontentement. Notre région avait en perspective, sinon une invasion nouvelle, du moins de lourdes charges. On voit que les élections allaient se faire au milieu de circonstances peu favorables pour le Directoire. Quelques jours avant la déclaration de guerre à l'Autriche, le 13 ventôse an VII (3 mars 99), François de Neufchâteau, ministre de l'intérieur, avait invité les commissaires du pouvoir exécutif auprès des administrations départementales à user de leur influence sur les électeurs pour leur faire, nommer des députés gouvernementaux. Nous savons comment l'administration départementale de la Meuse obéit aux instructions ministérielles. Les moyens, assez anodins du reste, auxquels recourut Tocquot pour agir sur le corps électoral, n'obtinrent qu'un demi-succès. Il réussit à empêcher la nomination d'Arnould, un fournisseur enrichi, qui tenait table ouverte à Bar-le-Duc ; mais Henriot, commissaire du Directoire auprès de l'administration départementale de la Meuse, essuya, lui aussi, un échec. Les électeurs nommèrent un opposant, l'ancien conventionnel Harmand, et Chenet, commissaire du gouvernement près du tribunal de Montmédy. Dans la Meurthe Régnier et Mallarmé furent réélus sans opposition. Aucun des députés sortants de la Moselle n'obtint le renouvellement de son mandat. Il se produisit ce que l'on appelait alors une scission ; une partie des électeurs se réunit au collège, l'autre au palais de justice. D'ailleurs il se trouva que deux des trois députés de la Moselle, Rewbell et Husson, furent élus à la fois au collège et au palais de justice. Mais, tandis que le collège nommait Thirion pour le troisième siège, le palais de justice désignait Cherrier, ancien conventionnel des Vosges. Thirion étant, en vertu de la loi du 3 brumaire an IV (25 octobre 95), inéligible comme parent d'émigrés, Cherrier fut validé. Les électeurs des Vosges nommèrent, en remplacement de Dubois et de Lepaige, Dieudonné, un ancien législateur, et Delpierre aîné, président de l'administration centrale du département.

Aux élections départementales et municipales de l'an VII un certain nombre d'opposants passèrent, malgré la pression exercée sur les électeurs. Lorsque Jean de Bry, le seul des trois plénipotentiaires français à Rastadt échappé au massacre, traversa la Lorraine pour se rendre à Paris, on lui fit à Lunéville, le 14 mai, une réception solennelle, qui aurait eu à Nancy une seconde édition, si Jean de Bry n'avait déclaré formellement qu'il n'en voulait pas.

Des sociétés politiques s'étaient formées à Nancy et à Metz ; celle de Nancy avait pour but de maintenir les droits de l'homme et la constitution de 95. A celle de Metz on faisait, paraît-il, l'éloge de Robespierre et du régime terroriste. L'une et l'autre société envoyèrent des adresses aux conseils pour se plaindre des maux dont souffrait la République ou pour affirmer leur foi républicaine. L'intervention de l'administration centrale dans les élections de.la Meuse avait fait de nombreux mécontents ; ceux-ci demandèrent au Directoire, après le 30 prairial, la destitution d'Henriot, qui leur fut enfin accordée, le 6 fructidor (23 août 1799).

 

Dans la région lorraine, comme dans toute la France, régnaient le malaise, l'inquiétude et le mécontentement. On reprochait au Directoire d'être impuissant à prévenir les attentats contre les personnes et les propriétés, de paralyser la vie économique par de mauvaises mesures financières ; les catholiques se plaignaient de l'intolérance religieuse du gouvernement. Enfin, on en voulait au Directoire d'avoir, par sa politique extérieure, rallumé la guerre et d'imposer ainsi à la France de nouveaux sacrifices en hommes, en argent et en subsistances. Notons à ce propos que le général Ney, le futur maréchal d'Empire, fut insulté en traversant le département des Vosges.

Les habitants de la région lorraine accueillirent le coup d'État du 18 brumaire avec indifférence ou avec satisfaction.

D'une part, on était blasé sur les coups de force, de l'autre on espérait que le gouvernement issu du 18 brumaire rétablirait l'ordre à l'intérieur et mettrait fin à la guerre étrangère. Certains se faisaient du reste là-dessus et sur d'autres points des illusions, dont témoigne une adresse envoyée, le 25 brumaire (16 novembre 1799), par les Spinaliens au député Perrin des Vosges ; ils y déclaraient « avoir gagé sur leur tête que rien au monde ne pouvait détacher le général Bonaparte de la cause de la liberté ! »

Mentionnons pourtant deux protestations contre le 18 brumaire, émanant l'une de la société politique de Metz, l'autre de Barnabe, président du tribunal criminel de l'Yonne, originaire de Foug (Meurthe), qui refusa d'enregistrer la loi du 19 brumaire.

 

2° Rôle des députés et des ministres lorrains.

Députés. — Ministres.

 

À la fin de 1796, dès le début de la session, Barbé-Marbois fut accusé au conseil des Anciens, dont il était membre, d'avoir en 1791, alors qu'il était adjoint à M. de Noailles, ambassadeur de France auprès de la diète germanique, collaboré à la déclaration lancée de Pillnitz par Léopold II et par Frédéric-Guillaume II. Barbé-Marbois n'eut pas de peine à démontrer la fausseté de cette calomnie. A plusieurs reprises ce représentant réclama des adoucissements à la loi du 3 brumaire an IV (25 octobre 95), qui excluait des fonctions publiques les émigrés, ainsi que les parents ou les alliés d'émigrés. Aux Cinq-Cents Mallarmé prit la parole sur des questions juridiques et Dubois sur les finances.

Lors des débats auxquels donnèrent lieu en 1797 les sociétés populaires, celles-ci furent attaquées par Thiébaut et défendues par Boulay de la Meurthe. Emmery demanda l'abrogation de la loi du 3 brumaire an IV, dont il montra l'injustice, Barbé-Marbois présenta aux Anciens un rapport lumineux sur la situation financière de l'an IV ; aux Cinq-Cents Dubois réclama la création d'inspecteurs généraux des finances. Un projet d'affermer les salines domaniales, présenté par le Directoire et voté par les Cinq-Cents, fut rejeté par les Anciens le 5 avril 97 ; Harmand l'avait défendu, tandis que Barbé-Marbois l'avait attaqué vivement.

La majorité des conseils voulait en 97 rétablir en France la paix religieuse. Une loi qui abolissait toutes les mesures persécutrices votées depuis 1792 contre les prêtres insermentés fut votée par les deux conseils. Boulay de la Meurthe aux Cinq-Cents et Régnier aux Anciens l'avaient combattue. Elle ne devait jamais être appliquée. Trois des directeurs. Barras, Lareveillère-Lépeaux et Rewbell, restés fidèles aux idées d'intolérance jacobine, firent contre la majorité des conseils le coup d'Etat du 18 fructidor an V (4 septembre 1797). Non contents de casser les élections de 4g départements, ils proscrivirent, outre 53 membres des conseils, deux de leurs collègues, Barthélémy, le négociateur des traités de Bâle, et l'illustre Carnot, qui comprenait que ce n'est pas avec des coups de force que l'on fait vivre une République.

Le 19 fructidor (5 septembre), ce qui restait des Cinq-Cents et des Anciens approuvait ces mesures illégales. Tandis que Barbé-Marbois se trouvait parmi les victimes du coup d'État, Boulay de la Meurthe, nommé membre du comité de salut public constitué pour la circonstance, demanda la proscription des conspirateurs. Merlin protesta contre le coup d'Etat, qui obtint l'approbation formelle ou facile des autres députés de la région lorraine. Les élections de la Moselle furent de celles qu'avait cassées le Directoire. Quelques-uns de nos députés prirent" en 1798 une part active aux débats des conseils. Au premier rang se place Boulay de la Meurthe, que l'on voit évoluer vers : les modérés et se ranger dans l'opposition. Use prononça contre les scissions électorales, fit rejeter deux projets, dont l'un attribuait au Directoire la destitution des accusateurs publics, l'autre la nomination des juges au tribunal de cassation. Deux autres représentants de la Meurthe, Collombel et Mourer, défendirent la liberté de la presse. Couturier, de la Moselle, réclama des économies et proposa un impôt sur les successions. Dubois des Vosges se prononça dans son rapport pour l'adoption du projet qui autorisait le Directoire à établir sur les routes des barrières avec péages. La question, si importante pour notre région, des salines et du sel, devait encore occuper nos législateurs en 1798-1799. Malgré le vote défavorable des Anciens, le Directoire avait affermé les salines domaniales. Le 13 fructidor an VI (30 août 1798), Boulay protesta, mais en vain, contre cette mesure illégale, qui avait eu pour conséquence de faire monter le prix du sel. Couturier et Giral attaquèrent vivement la motion de Bertrand, du Bas-Rhin, qui proposait de frapper le sel d'une taxe. Les Cinq-Cents repoussèrent le projet. Le 11 vendémiaire an VII (2 octobre 1798), Bailleul demanda qu'une taxe fut levée sur le sel extrait des marais salants : Poullain-Grandpré et Jacqueminot défendirent le projet aux Cinq-Cents. Dubois combattit un amendement de Soulhié, qui proposait l'extension de la taxe au sel tiré des salines ; Boulay, après avoir réclamé l'ajournement du vote sur cet amendement, proposa ensuite l'établissement d'une taxe uniforme sur le sel, quelle qu'en fût l'origine. Le projet, adopté par les Cinq-Cents, fut rejeté par les Anciens, malgré un discours favorable de Régnier. Delpierre rapporta le projet sur le partage des biens communaux, que Boulay défendit et que combattit Harmand. Les questions d'enseignement attirèrent aussi l'attention de Boulay ; il fallait, selon lui, augmenter le nombre des écoles et élever le traitement des instituteurs. Mourer réclama des adoucissements à la législation très dure qui concernait les prêtres réfractaires. Couturier fil voter une loi qui ordonnait la vente des biens du clergé protestant (pluviôse an VI et ventôse an VII).

La circulaire de François de Neufcbàteau avait excité dans les conseils un vif mécontentement ; dès le 17 avril 99, Marbot l'avait critiquée aux Anciens. Après les élections, l'opposition, devenue de plus en plus hardie, s'en prit non-seulement au ministre, mais aux membres du Directoire, en particulier à Lareveillère-Lépeaux et à Merlin de Douai, Poullain-Grandpré attaque vivement le Directoire aux Cinq-Cents le 23 mai. Le 5 juin, dans une séance secrète, Boulay fait voter par les Cinq-Cents l'envoi d'un message au Directoire, pour l'inviter à justifier sa politique. La réponse du Directoire se faisant attendre, Poullain-Grandpré propose aux Cinq-Cents de se déclarer en permanence, et sa motion est adoptée. Le 18 Boulay reprend l'attaque contre le Directoire, il déclare qu'il faut frapper un grand coup pour obliger Lareveillère et Merlin de Douai à donner leur démission ; il dépose contre eux une motion, en est immédiatement nommé rapporteur et la fait voter séance tenante par les Cinq-Cents ; le même jour les Anciens l'adoptaient. A la suite de ces votes hostiles, les deux directeurs se résignèrent à donner leur démission ; c'est ce que l'on appelle le coup d'Etat du 30 prairial an VII (18 juin 1799). Deux jours plus tard (20 juin), François de Neufchâteau abandonnait le ministère de l'intérieur.

Lorsque le Directoire, toujours à court d'argent, eut proposé de lever sur les riches un emprunt de cent millions, Poullain-Grandpré aux Cinq-Cents, et Dieudonné aux Anciens, soutinrent le projet, qui fut adopté par les deux conseils.

A la fin de 1799, ce n'était pas seulement dans le pays que l'on rencontrait des mécontents ; il s'en trouvait dans l'armée, dans les conseils et jusque dans le Directoire. Du rapprochement de ces mécontents, en particulier de l'alliance de Bonaparte et de Sieyès, sortit le coup d'Etat du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799). Nous n'avons pas à le raconter ici. Rappelons seulement le rôle que jouèrent en la circonstance quelques hommes politiques originaires de notre pays. Rœderer était devenu l'un des conseillers de Bonaparte. Le soir du 17 brumaire (8 novembre), Régnier assistait à une réunion où l'on prépara le coup d'Etat. Le 18 au matin, il appuya aux Anciens le décret qui, sous prétexte de conspiration, transférait les conseils à Saint-Cloud. Toutefois, il y avait parmi nos représentants des hommes qui n'avaient pas été mis dans la confidence. C'est ainsi que, le 19 brumaire (10 novembre), Collombel protesta aux Anciens contre la translation des conseils à Saint-Cloud et réclama des explications sur le prétendu complot qui avait provoqué cette mesure. Dans la séance que tinrent, le 19 au soir, quelques membres des conseils, approbateurs du coup d'État, Boulay de la Meurthe présenta le rapport sur le projet qui organisait le consulat provisoire ; il y déclarait qu'il fallait « nationaliser la République. » On voit que l'ancien fructidorien avait parcouru du chemin depuis le jour où il réclamait des proscriptions contre les conspirateurs. La plupart des députés des départements lorrains, même d'anciens montagnards, comme Pons et Perrin, devaient adhérer, de façon plus ou moins explicite, au coup d'État. On ne peut citer comme opposants que Collombel, Souhait et Poullain-Grandpré ; ce dernier devait même être interné, d'ailleurs pour un temps assez court, dans une île de la Charente-Inférieure.

 

François de Neufchâteau fut à deux reprises ministre de l'intérieur pendant la période directoriale. Appelé une première fois à ces fonctions le 28 messidor an V (16 juillet 1797), il fut, le 20 fructidor an V (9 septembre 1797), élu directeur en remplacement de Carnot, proscrit quelques jours auparavant. Mais il ne garda pas longtemps cette situation. Désigné par le sort, François de Neufchâteau sortit du Directoire le 1er prairial an VI (20 mai 1798). Ses anciens collègues l'envoyèrent à Seltz comme ministre plénipotentiaire, pour y régler avec M. de Cobenzl le différend qu'avait provoqué l'injure faite par la populace viennoise au drapeau français. Les conférences, qui se prolongèrent du 30 mai au 7 juillet, ne donnèrent aucun résultat. Rentré à Paris, François de Neufchâteau redevint, le 29 messidor an VI (17 juillet 1798), ministre de l'intérieur, et déploya dans ces fonctions la plus grande activité. La création des bibliothèques et des archives départementales est en partie son œuvre ; il institua des concours entre les élèves des écoles centrales ; sa sollicitude s'étendit à l'agriculture et à l'industrie. C'est lui qui organisa la première exposition des produits de l'industrie française (septembre 1798). Nous avons vu plus haut en quelles circonstances il avait dû donner sa démission.

 

3° La guerre extérieure.

 

Les défaites de Jourdan et de Moreau avaient ramené en 1796 les Autrichiens sur les bords du Rhin, mais ils n'avaient pu franchir le fleuve. Les victoires de Bonaparte obligèrent François II à déposer les armes. Le traité de Campo-Formio (octobre 1797) cédait à la France, outre les Pays-Bas, presque tous les territoires d'Empire situés sur la rive gauche du Rhin. L'ancienne Mosellane se trouvait unie à la France. Mais ces brillants résultats faillirent être compromis par la politique imprudente du Directoire, qui provoqua en 1799 la formation d'une nouvelle coalition contre la France. Nos troupes, vaincues en Allemagne et en Italie, reculèrent jusqu'au Rhin et jusqu'aux Alpes. Par bonheur, la victoire remportée à Zurich par Masséna (23 septembre-1er octobre 99), conjura le péril.

 

Bien que la République ait nominalement continué d'être, pendant quelques années encore, le gouvernement légal de la France, le 18 brumaire lui a en fait porté le coup de la mort. Au surplus, la France avait-elle connu, de 1792 à 1799, un véritable régime républicain ? Constamment la souveraineté du peuple avait été tenue en échec par les insurrections parisiennes, par les mises hors la loi de la Convention ou par les coups de force du Directoire ; constamment les principes de liberté, d'égalité et de fraternité avaient été violés.

Comment s'étonner que nos ancêtres, qui n'avaient pas su défendre leurs droits, aient fini par se dégoûter d'un régime qui reniait ses principes et qui se montrait aussi incapable de maintenir l'ordre à l'intérieur que d'assurer au pays les bienfaits de la paix ?

La région lorraine avait été, moins que d'autres parties de la France, ensanglantée par les violences de la Terreur. Cela tient autant à la modération naturelle qu'à la passivité des habitants du pays ; les terroristes étaient chez nous aussi peu nombreux que les partisans de l'Ancien Régime. Ceux-là même qui se disaient jacobins étaient plus violents en paroles qu'en actes ; on les voyait à l'occasion faire preuve d'humanité. Nous n'en devons pas moins regretter que la plupart des citoyens de nos départements aient montré autant de mollesse que de timidité dans la défense de leurs droits légitimes. Par leur inertie, par leur faiblesse, par leur impuissance à faire de la République un gouvernement vraiment national, nos ancêtres ont laissé une série de régimes despotiques, les uns plus réguliers, les autres plus violents, opprimer et exploiter la France de 1792 à 1799.

 

 

 



[1] Si Égalité fils (le futur Louis-Philippe) avait eu l'âge requis pour être nommé député, les électeurs de la Moselle l'auraient envoyé à la Convention.

[2] Voir ci-dessus ce que nous avons dit de son action.

[3] L'accueil fait à Joséphine par les autorités et par la population des départements lorrains, lorsque, dans l'été de 98, elle se rendit aux eaux de Plombières, fournit une nouvelle preuve des sentiments d'admiration que Bonaparte inspirait à nos ancêtres.