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Si
Louis XVI avait été doué de clairvoyance et de sens politique, il aurait tenu
à connaître, avant la réunion des États généraux, les plaintes et les vœux
contenus dans les cahiers de doléances. Une fois renseigné, il aurait compris
la nécessité impérieuse, qui s'imposait à lui, de se présenter devant les
députés des trois ordres, réunis en une seule assemblée, avec un programme de
réformes capables de recueillir l'adhésion de la majorité d'entre eux. La
grande œuvre de la régénération de la France aurait pu s'opérer avec une sage
méthode. Peut-être notre pays n'aurait-il pas connu l'ivresse des succès
militaires, des conquêtes de la Révolution et de l'Empire, mais grâce à
l'établissement d'un régime de liberté stable, bien des secousses, bien des
malheurs lui eussent été épargnés. Seulement Louis XVI, prince d'esprit
borné, et sans énergie, n'était pas le souverain que réclamaient les
circonstances. Marie-Antoinette, très supérieure comme intelligence et comme
volonté à son mari, ne se rendait pas compte que la situation était grave,
que le roi lui-même et tous les privilégiés devaient se résigner à de grands
sacrifices. Necker, financier probe et habile, n'avait pas l'envergure d'un
ministre réformateur. Les courtisans, qui ne comprenaient rien aux événements,
poussaient le roi à la résistance. Louis XVI, livré à lui-même ou mal
conseillé, va commettre fautes sur fautes. Son premier mouvement sera de
tenir tête aux États généraux, d'esquisser même des coups d'État ; bientôt,
effrayé de l'opposition qu'il rencontrera, il battra en retraite et finira
par capituler. Ses velléités de résistance provoqueront là défiance et
l'hostilité, tandis que, par ses reculades, il perdra toute autorité et tout
prestige. Son incapacité aura pour lui-même, pour l'assemblée et pour la
France des conséquences désastreuses. L'attitude inconsidérée et les menaces
d'une partie de la noblesse exciteront autant de colère que d'inquiétude dans
la population française. L'Assemblée
constituante ne trouva malheureusement pas dans son sein d'homme capable de
la diriger, de jouer le rôle qui aurait dû revenir à Louis XVI, ou à l'un des
ministres. Mirabeau, qui possédait quelques-unes des qualités de l'homme
d'État, était dépourvu, en raison des désordres de sa vie passée, de
l'autorité morale nécessaire. Les députés de la Constituante, pour la plupart
intelligents, instruits, pleins de bonne volonté, se faisaient
malheureusement des illusions sur eux-mêmes et sur leurs concitoyens. Aussi
commettront-ils des fautes très graves, dont les effets se feront sentir tout
de suite et se prolongeront même jusqu'à nos jours. Depuis
le mois d'octobre l'Assemblée est en quelque sorte prisonnière du peuple de
la capitale, dont le rôle va être considérable pendant plusieurs années.
Après avoir fait échouer, le 14 juillet, le coup d'État que préparait le roi,
les Parisiens obligèrent trois mois plus tard Louis XVI et sa famille, ainsi
que l'Assemblée, à quitter Versailles pour venir se fixer à Paris. Dès lors
ni le roi ni les députés ne possèdent plus leur entière liberté d'action.
Assiste qui veut aux séances de l'Assemblée, et le publie des tribunes
s'efforce, par ses manifestations, d'influencer les députés. Ceux-ci, même en
dehors des séances, se voient en, butte aux menaces de la populace, parfois
même à ses violences. Enfin et surtout, les Parisiens font des journées
contre le roi, comme ce fut le cas en 92. Ni la Constituante, ni la
Législative ne furent vraiment maîtresses d'elles-mêmes. La
province ne pouvait pas plus faire échec aux insurrections parisiennes qu'aux
coups de force du pouvoir central, et cela grâce à la malencontreuse
réorganisation administrative de 1790. Divisée en 83 petits départements,
d'une population moyenne de 300.000 à 350.000 habitants, d'ailleurs sans lien
entre eux, elle ne fera entendre, après le 20 juin et le 10 août, que des
protestations impuissantes. Dans la
région lorraine, nous voyons l'opinion publique hésitante, timorée. Un
voyageur anglais, Arthur Young, nous fournit un témoignage précieux de l'état
d'esprit des Nancéiens, à la veille du 14 juillet. Les gens qu'il
questionnait sur la répercussion qu'auraient à Nancy des événements tels que
le renvoi de Necker, lui répondent : « Nous ne sommes qu'une ville de
province ; il faut voir ce que l'on fera à Paris. » Incapables de prendre une
initiative et de se faire respecter, comment nos ancêtres ne seraient-ils pas
devenus la proie de meneurs audacieux et sans scrupules ? La très
grande majorité de la population lorraine, qui n'ose pas engager la lutte
contre les brouillons et les violents, se réfugiera dans l'abstention. C'est
là un des faits les plus graves de la période révolutionnaire. Tandis qu'en
1790 très nombreux avaient été les citoyens actifs qui avaient pris part aux
premières élections municipales et départementales, ils semblent par la suite
se désintéresser de plus en plus des affaires publiques. On constate que les
abstentionnistes forment la majorité du corps électoral ; sur dix citoyens,
il y en a au plus quatre, trois ou deux qui votent, parfois moins encore.
Aussi les conseils des villes, des districts et des départements, ainsi que
les assemblées politiques elles-mêmes, ne représentent-ils qu'une minorité de
la population. Les citoyens qui se tiennent à l'écart des luttes politiques
ne sont pas nécessairement des adversaires delà Révolution ; il y a parmi eux
des indifférents ou des gens qui ne comprennent rien aux affaires publiques. I. — L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE (1789-1791).
1° Les événements dans la région lorraine.
De 1789 à 1790. — De
1790 à la fuite du roi. — De la fuite du roi à la fin de la Constituante.
Quand
s'ouvrirent les États généraux, on était dans notre pays plein d'espérances
et d'illusions. Bientôt les inquiétudes se firent jour, causées par le
conflit entre le roi et le tiers, puis par le renvoi de Necker. Toutefois, le
serment du Jeu de Paume, le 14 juillet, le 4 août ranimèrent la confiance et
l'enthousiasme. D'autre
part, il existait des causes locales, d'ailleurs durables, de mécontentement.
La cherté des vivres, conséquence des mauvaises récoltes de 1788 et de la
rigueur de l'hiver 1788-1789, provoqua des émeutes dans différentes villes,
en particulier à Metz et à Bar-le-Duc, où la populace massacra, le 27 juillet
1789, un marchand de grains, nommé Pellicier, accusé d'accaparement. A
Thionville, les mouvements populaires du 22 et du 25 du même mois étaient
dirigés contre les agents de la Ferme générale ; à Verdun, le 25, on
manifestait à la fois contre les employés de l'octroi et contre le gouverneur
des Trois-Évêchés, maréchal de Broglie, que son attitude avant le 14 juillet
avait rendu très impopulaire. Dans
les campagnes, c'était contre les droits féodaux que protestait la
population. Le 23 juillet, les habitants du Val d'Ajol se portèrent en armes
sur Remiremont ; le 26, Fontenoy-le-Château fut troublé par les paysans des
villages d'alentour ; les abbayes de Morizécourt et de Flabémont se virent
menacées de pillage par les habitants des localités voisines ; celle de
Haute-Seille fut mise à sac par les paysans des environs. Comme
les anciens pouvoirs, représentants du gouvernement central ou corps
municipaux, étaient impuissants à se faire obéir, ; on ; vit naître des
comités municipaux et des milices bourgeoises, qui se chargèrent de combattre
les ennemis, de l'ordre et ceux- de la Révolution. Les
comités municipaux, qui s'organisent dans le courant de juillet ou d'août 1789,
comprennent soit les électeurs qui ont désigné les députés du tiers aux États
généraux, soit des membres des Trois-Ordres élus par les habitants. Use forme
à Nancy, le 24 juillet, un comité permanent, que remplace, à la fin de
septembre, une assemblée des représentants de la commune, élue par les
habitants de la ville, et où figurent des ecclésiastiques, des nobles et des
bourgeois. A Toul, c'est en août que se constitue le comité municipal. A
Bar-le-Duc, le comité patriotique date du 14 août. Le comité patriotique de
Metz, formé du 20 au 25 juillet, à l'instigation de Rœderer, et composé
surtout d'éléments avancés, entre tout.de suite en lutte avec le corps
municipal et avec les Trois-Ordres. Il finit par obtenir du gouvernement
l'élection par les habitants, le 24 et le 25 septembre, d'un comité municipal
de 80 membres, qui se substitue aux anciennes autorités. Le comité de sûreté,
qui prend naissance à Saint-Dié, le 27 juillet 1789, comprend des officiers
municipaux et des électeurs. Les habitants de Remiremont nomment, les 1er et
7 août, un comité municipal, où entrent des membres des Trois-Ordres. Enfin,
à Mirecourt, on élit le 9 août un comité permanent. C'est à
la même époque que s'organisent les milices ou gardes citoyennes, à Nancy du 14
juillet au 19 août, à Lunéville vers la fin de juillet, à Bar-le-Duc et à
Verdun en août, à Metz et à Thionville en juillet, à Epinal, à Mirecourt, à
Neufchâteau, à Remiremont et à Saint-Dié en juillet ou en août. Enfin,
dans quelques villes, en particulier à Nancy et à Metz, on voit se
constituer, vers la fin de l'année 1789, des sociétés populaires, qui, au
début, s'intitulent Sociétés des Amis de la Constitution. Comme
on pouvait le prévoir, il s'éleva des conflits entre les autorités anciennes
et les nouvelles ; ce fut, comme nous l'avons déjà dit, le cas à Metz, où le
corps municipal et les Trois-Ordrés finirent par disparaître. Ailleurs il y a
lutte entre deux pouvoirs de formation récente ; à Nancy, par exemple,
l'assemblée des représentants, de tendances conservatrices, se trouve en
opposition avec la garde nationale, formée d'éléments plus avancés. Les
organismes nouveaux se donnent pour mission de maintenir l'ordre, de fournira
la population les vivres qu'elle réclame, de défendre enfin les intérêts
locaux, lorsqu'ils se trouvent menacés. A Nancy, nous voyons l'assemblée des
représentants protester, le 12 octobre 1789, contre certains décrets de
l'assemblée. A Metz, comme le Parlement avait protesté, tout en
l'enregistrant, contre le décret de l'Assemblée, du 3 novembre, qui
maintenait les Parlements en vacances, la Constituante manda les magistrats messins
à sa barre. On signa, le 22 novembre, une pétition en faveur des conseillers.
Ceux-ci, ayant fini par se soumettre, furent dispensés de comparaître. Le 20
novembre, les habitants de Remiremont demandent à l'assemblée de maintenir
dans leur cité le chapitre de chanoinesses nobles qui les faisait vivre. Une
nouvelle période commence avec l'élection des municipalités dont la
Constituante avait voté la création. Partout, à ce qu'il semble, il y eut un
assez grand nombre de citoyens actifs qui prirent part au scrutin : à Nancy,
2.200 votants sur 3.200 inscrits ; à Lunéville, 700 sur 2.000 ; à Verdun, 905
sur 1.887 ; à Metz, 2.300 sur près de 4.000. La composition des municipalités
nouvelles varie d'une ville à l'autre. Quelques-unes d'entre elles
comprennent des prêtres et des nobles, choisis parmi ceux qui s'étaient
prononcés en faveur des réformes. Metz et Nancy se donnèrent pour maires des
gentilshommes, le baron de Pou te t et M. de Custine d'Aufflance. Remiremont
conserva l'ancien maire seigneurial. Par contre, à Sarreguemines, on écarta
ecclésiastiques, nobles et membres du bailliage, pour ne nommer que des
hommes nouveaux, commerçants ou petits patrons. Les
séances de quelques municipalités devinrent publiques dans le courant de
1790, à Nancy au mois d'août, à Metz quelque temps auparavant. Les
nouvelles municipalités se voient chargées de besognes multiples, pour
lesquelles plusieurs d'entre elles ne sont guère préparées. Il leur faut
d'abord dresser le budget, assurer la nourriture de la population, organiser
les gardes nationales, les fêtes et les fédérations, veiller à ce que les
intérêts de la ville ne soient pas sacrifiés. Elles doivent en outre
s'occuper de questions d'ordre général : répartir et percevoir les impôts,
procéder à l'inventaire des biens du clergé, en surveiller la vente. A côté
des municipalités, il se crée de nouvelles sociétés populaires. Si, à Metz,
la municipalité vit en bon accord avec la société populaire et la garde
nationale, il n'en va pas de même à Nancy. Les
municipalités organisèrent les fêtes de la Fédération, destinées à resserrer
les liens de fraternité entre les habitants d'un département, d'une région et
de la France entière. Le département des Vosges célébra sa fête de la
Fédération à Épinal le 7 mars, celui de la Meurthe, le 19 avril, près de
Nancy, sur la butte Sainte-Geneviève, celui de la Moselle à Metz, le 4 mai,
enfin celui delà Meuse à Bar, le 24 mai. Les gardes nationales du
département, ainsi que les délégations des gardes nationales des départements
voisins assistaient à ces fêtes, qui attiraient en outre un grand nombre de
curieux. Elles furent partout célébrées avec une très grande solennité et
accompagnées de cérémonies religieuses. Enfin les quatre départements
lorrains envoyèrent des délégations de gardes nationaux à Paris, où eut lieu,
pour la France entière, une grande fête de la Fédération, le 14 juillet 1790,
jour anniversaire de la prise de la Bastille. À ce
moment, de nouveaux organismes fonctionnaient déjà. Les départements et les
districts étaient les uns et les autres pourvus de conseils nommés, en mai et
en juin, par les électeurs qu'avaient désignés les citoyens actifs. D'une façon
générale, ces consultations populaires tournèrent au profit des partisans
modérés de la Révolution, comme le prouvent et l'élection des
procureurs-généraux-syndics et la nomination par les assemblées
départementales de leur président. Les fonctions de procureur-général-syndic
furent confiées dans la Moselle au baron de Poutet, précédemment maire de
Metz, dans les Vosges à Poullain-Grandpré, qui professait des opinions assez
avancées. Les présidents des conseils départementaux furent pour la Meurthe
M. Collenel, ancien président au Parlement de Nancy, pour la Meuse M. de
Longeau, pour la Moselle le baron d'Hunolstein, pour les Vosges M. Vosgien. Les
conseils des départements et des districts, surtout les premiers, jouissaient
d'attributions très étendues, et ils n'étaient plus gênés, comme les
anciennes assemblées provinciales, par les représentants du pouvoir central.
Les intendants elles subdélégués avaient disparu, sans avoir de successeurs.
C'était, comme d'ailleurs l'avaient demandé les cahiers, l'administration de
la province par ses élus. Il a
failli aux membres de ces assemblées, surtout à ceux qui composaient les
directoires chargés du pouvoir exécutif, beaucoup de bonne volonté et
d'activité pour faire face aux multiples tâches dont ils avaient à
s'acquitter. D'abord
le maintien de l'ordre appelait toute leur attention. L'agitation, que nous
signalions en 1789, n'avait pas complètement cessé. Calmée un moment, elle
renaissait quelques mois plus tard ; apaisée à un endroit, elle se
manifestait ailleurs. Les causes des troubles ? D'abord la rareté et la
cherté des subsistances, puis les défiances excitées par l'attitude de la
cour et d'une partie des privilégiés, qui émigraient à l'étranger, la crainte
des brigands, dont on racontait les violences, enfin et surtout le
mécontentement des soldats. Il se répandit dans nos campagnes, vers la fin de
juillet ou le début du mois d'août 1790, des bruits nés on ne sait où,
d'après lesquels des bandes de brigands allaient arriver et mettre le pays au
pillage. Parfois même ces rumeurs prenaient de la consistance ; on assurait
que tel ou tel village avait été la proie des brigands ; des nouvelles
alarmantes de ce genre circulèrent dans la Meurthe à Vézelise (juillet) et à Thiaucourt (août) ; dans la Meuse aux environs de
Verdun et de Clermont-en-Argonne (août) ; dans la Moselle près de Metz (août) ; dans les Vosges aux environs
de Lamarche (fin de juillet), de Dompaire et de Mirecourt (début d'août). Dès que les brigands étaient
signalés quelque part, les gardes nationaux des villages voisins prenaient
les armes, se rendaient au point où les bandes étaient censées avoir commis
leurs déprédations, constataient qu'ils avaient été trompés et rentraient
chez eux. Sur
certains points il y eut des violences commises, non par les brigands, mais
par les paysans eux-mêmes ; ceux de Forcelles-Saint-Gorgon essayèrent de
piller les châteaux du voisinage, sous prétexte que c'étaient les nobles qui
avaient répandu le bruit mensonger de l'arrivée des brigands. Beaucoup plus
sérieuse fut l'agitation militaire. Dans l'armée, comme dans l'Église, les
roturiers étaient exclus des hautes charges ; tandis que les officiers se
recrutaient dans la noblesse, les bas-officiers et les soldats sortaient du
peuple. Les idées nouvelles, les décrets de l'assemblée étaient naturellement
accueillis avec autant de faveur par ceux-ci que d'hostilité par ceux-là.
Bas-officiers et soldats ne tardèrent pas à tenir des conciliabules et même à
former des sociétés, où l'on s'entretenait des réformes, surtout de celles
qui intéressaient l'armée ; ils réclamaient un adoucissement de la discipline
et la restitution des sommes qu'ils prétendaient leur être dues parleurs
officiers. Dans
quelques villes, en particulier à Metz et à Nancy, les soldats trouvèrent
l'appui des sociétés populaires et des gardes nationales. Beaucoup plus
réservée, plus hésitante, fut l'attitude des corps constitués, pris entre la
sympathie que leur inspiraient les revendications de la troupe et la crainte,
s'ils la manifestaient, de provoquer des mutineries. Pourtant,
à Épinal, la municipalité sut jouer un rôle qui lui fait le plus grand
honneur. Elle s'entremit entre les dragons du régiment d'Angoulême et leurs
officiers, qui finirent par rendre aux soldats les comptes que ceux-ci
réclamaient. Par malheur, les difficultés ne s'aplanirent avec la même
aisance ni à Metz, ni surtout à Nancy. M. de Bouille, qui commandait les
troupes de la région, était aussi dévoué au roi que peu favorable aux idées
nouvelles, qu'il croyait subversives de la discipline militaire. Quand, vers
la fin de juillet 90, le régiment de Salm-Salm, en garnison à Metz, demanda
des comptes à ses officiers, Bouille ne put, malgré son intervention, calmer
l'agitation ; les officiers durent verser à leurs soldats l'argent que
ceux-ci exigeaient Les autres corps de la garnison de Metz suivirent
l'exemple de Salm-Salm. Il y eut le 4 août une émeute, à laquelle prirent
part soldats et gens du peuple. L'ancien intendant des Trois-Evêchés, M.
Depont, menacé de mort, ne dut son salut qu'au jeune fils de M. de Bouille.
Petit à petit l'ordre se rétablit à Metz, quand les soldats eurent obtenu
satisfaction. A
Nancy, les événements prirent une tournure plus grave, un peu par la faute
des corps constitués, de M. de Noue, commandant des troupes de la garnison,
et de M. de Malseigne, chargé de veiller à la reddition des comptes. Trois
régiments tenaient garnison à Nancy, un de cavalerie, Mestre de Camp, et deux
d'infanterie, celui du Roi et celui des Suisses de Châteauvieux[1]. La garde nationale de Nancy et
la Société des Amis de la Constitution entretenaient de bons rapports avec
les soldats de ces régiments, et probablement propageaient parmi eux des
idées d'indépendance. Le régiment du Roi devait le premier réclamer des
comptes à ses officiers ; de plus, quelques-uns des soldats et des
bas-officiers de ce corps formèrent, en juillet 1790, un comité des Amis de
la Paix et de la Constitution. Le colonel en prononça, le 19 juillet, la
dissolution. Cependant la Constituante, informée des réclamations des
soldats, décréta, le 6 août, sur la proposition d'Emmery, que l'on
procéderait au règlement des comptes dans tous les corps de troupes. Les
soldats du régiment du Roi, qui eurent, dès le 9, connaissance de ce décret,
obligèrent le trésorier à leur verser 150.000 livres. M. de Noue, très
inquiet, demanda vainement à la municipalité de Nancy de proclamer la loi
martiale. Enhardis
par le succès qu'avait obtenu le régiment du Roi, les Suisses de Châteauvieux
firent présenter, le 11 août, par deux d'entre eux, leurs doléances au corps
d'officiers. Le châtiment sévère infligea leurs délégués provoqua parmi les
Suisses une vive agitation, qui se propagea dans la population civile. La
municipalité, intervenant auprès de M. de Noue, l'obligea en quelque sorte à
faire lire, le 12 août, le décret du 6 à toute la garnison réunie en armes.
Pourtant le calme ne se rétablissait pas. Le 13 août, les Suisses se
faisaient verser 27.000 livres par leurs officiers, et le lendemain le
régiment du Roi s'emparait de la caisse du corps. Enfin, le 15 août, les
cavaliers de Mestre de Camp exigeaient qu'on leur remboursât 45.000 livres. La
tournure que prenaient les événements inquiétait d'une part M. de Noue et les
officiers, de l'autre le directoire de la Meurthe et la municipalité de Nancy
; tandis que les premiers rendaient compte de la situation au ministre de la
guerre, les seconds en informaient l'Assemblée. Celle-ci, émue des nouvelles
officielles qui lui parvenaient, rendit, le 16 août, contre la garnison de
Nancy un décret, qui ne fut connu dans la ville que le 21. Cependant
le maréchal de camp de Malseigne, arrivé le 24 août à Nancy, où l'envoyait le
ministre de la guerre, pour procéder à la liquidation des comptes, irritait
par ses manières cassantes les Suisses, qui refusèrent, le 26, d'obéir à
l'ordre qu'il leur donna de quitter la ville. A ce moment Nancy reçut la
visite d'un aide de camp de La Fayette, commandant général des gardes
nationales du royaume ; le directoire de la Meurthe s'entendit avec lui pour
convoquer les gardes du département, en vue de rétablir l'ordre. L'arrivée
dans la ville, le 27 août, d'une partie des gardes nationaux ne fit
qu'augmenter l'agitation. Malseigne échoua dans la tentative qu'il fit pour
entraînera Nancy les deux régiments de carabiniers de Lunéville. Ramené de
force, le 30 août, à Nancy, il y fut, ainsi que M. de Noue, consigné par les
soldats. Mais M.
de Bouille, dont Malseigne avait réclamé l'intervention, allait mettre promptement
fin aux succès des mutins. Dès le 29, il était arrivé à Toul, accompagné de
quelques régiments de la garnison de Metz et d'une partie des gardes
nationales de la Moselle et de la Meurthe. Une fois assuré de la fidélité des
uns et des autres, il tint un langage sévère aux députations que lui
envoyèrent, le 30, à Toul, les régiments de Nancy. Les conditions qu'il leur
posait, soumission complète des hommes et châtiment sévère des meneurs,
furent tout d'abord rejetées par les soldats. Toutefois ceux-ci prirent le
parti de rentrer dans le devoir, quand une nouvelle députation, envoyée par
eux à Frouard, le 31, leur eut appris que Bouille maintenait ses exigences.
MM. de Noue et de Malseigne furent remis en liberté, puis deux des trois
régiments se rendirent dans la prairie de Tomblaine ; par malheur, les
Suisses étaient restés à "l'intérieur de la ville et ils avaient établi
à la porte Stainville et à la porte Stanislas des postes assez forts, grossis
de gardes nationaux de Nancy et de gens du peuple. Lorsque l'une des colonnes
de l'armée de Bouille arriva par la route de Metz, près de la porte Stainville,
un coup de feu provoqua un combat, qu'un jeune officier du régiment du Roi,
Désilles, essaya vainement d'arrêter ; grièvement blessé, il devait mourir le
16 octobre II y eut un autre engagement entre le poste de la porte Stanislas
et la deuxième colonne de Bouille, qui avait suivi la route de Toul.
Finalement les rebelles eurent le dessous et furent obligés de mettre bas les
armes. Dans la nuit du 31 août au 1er septembre, Bouille fit partir le
régiment du Roi et Mestre de Camp. Un traitement beaucoup plus rigoureux
attendait les Suisses ; quelques-uns des meneurs, traduits devant un conseil
de guerre, furent condamnés les uns à la mort, les autres aux galères. Enfin
le club des Amis de la Constitution fut fermé, la garde nationale de Nancy
dissoute. Informée
aussitôt de ce qui venait de se passer, la Constituante vota, le 3 septembre,
des félicitations à Bouille, à son armée, ainsi qu'aux gardes nationales qui
avaient pris part à la répression de l'émeute. Toutefois, elle chargea deux
de ses membres, Cahier et Duveyrier, d'aller faire une enquête à Nancy. Les
deux députés estimant que, dans leurs rapports et dans leurs lettres,
généraux et corps constitués avaient altéré la physionomie des événements,
rouvrirent le club des Amis de la Constitution et adressèrent un blâme
indirect tant au directoire de la Meurthe qu'à la municipalité de Nancy. Sur
le rapport que lui présenta Sillery, le 6 et le 7 décembre 1790, la
Constituante révoqua les félicitations qu'elle aurait votées le 3 septembre.
Enfin, au début de 1792, les Suisses condamnés aux galères furent remis en
liberté, et l'on célébra, le 15 avril, à Paris, une grande fêle en leur
honneur. L'affaire
de Nancy laissa dans la ville des ressentiments très vifs. La société des
Amis de la Constitution devait bientôt prendre sa revanche de l'humiliation
qui lui avait été infligée. Les citoyens actifs de Nancy choisirent, au mois
de novembre 1790, son président, Etienne Mollevaut, pour maire en
remplacement de M. de Custine d'Aufflance, démissionnaire. Le renouvellement
partiel des municipalités, qui eut lieu alors dans toute la France, fit
entrer dans ces assemblées, en Lorraine comme ailleurs, des hommes nouveaux,
d'idées plus avancées que leurs prédécesseurs ; d'autre part, ou constate à
peu près partout une augmentation très sensible du nombre des abstentions. A
Nancy, par exemple, le chiffre des votants, qui était en février de 2.200,
descendit à 967. Dès cette époque, les assemblées ne représentent plus qu'une
minorité du corps électoral. Les municipalités, en partie renouvelées, ainsi
que les assemblées de département et de district allaient avoir plus de
besognes encore et déplus délicates qu'auparavant. La
suppression des octrois, qui privait les villes de leur principale ressource,
jetait les municipalités dans le plus grand embarras. Pour suppléer à la
disparition du numéraire et à l'absence d'assignats au-dessous de 50 livres,
les municipalités s'entendirent avec les sociétés populaires et les districts
pour créer une monnaie fiduciaire en papier, les billets de confiance. Les
affaires religieuses donnaient encore plus de soucis peut-être aux corps
constitués. Les inventaires n'avaient pas été faits partout à l'époque
prescrite. C'est ainsi qu'à Remiremont la municipalité et le district avaient
sans cesse trouvé d'excellentes raisons pour se dispenser de procéder à cette
formalité. Il fallut qu'en décembre le directoire députât à Remiremont deux
de ses membres, dont le procureur-général-syndic, Poullain-Grandpré, pour que
l'inventaire fût enfin dressé. Nous verrons dans un autre chapitre comment la
Constitution civile du clergé fut appliquée dans la région lorraine ; si les
corps constitués n'opposèrent aucune résistance aux décrets ecclésiastiques
de la Constituante, s'ils firent élire de nouveaux évêques et de nouveaux
curés, pour remplacer ceux qui n'avaient pas prêté le serment civique, le
clergé et la population se divisèrent. Tous les prélats et de nombreux
prêtres refusèrent le serment. La grande majorité des catholiques pratiquants
manifestèrent une hostilité — naturelle et légitime — à l'égard des mesures illégales qu'avait votées l'assemblée, tandis que les incroyants et
les tièdes s'y montrèrent favorables ; encore parmi ceux des fidèles qui
acceptèrent la Constitution civile y en avait-il qui n'en comprenaient.ni le
sens, ni la gravité. L'application des décrets ecclésiastiques provoqua en
plusieurs endroits des manifestations, soit, comme à Mirecourt, contre les
prêtres insermentés, soit, comme à Nancy, à Sarralbe, à Rambervillers et à
Châtel, contre les prêtres jureurs. Le pays se trouva, au point de vue
religieux, divisé en deux camps. Au
cours de cette année, il se forma de nouvelles sociétés populaires, en
particulier à Epinal, à Mirecourt, à Neufchâteau, à Remiremont et à
Saint-Dié. En général, les sociétés populaires vécurent en bonne intelligence
avec les municipalités ; ce fut le casa Nancy et à Metz. Dans la première de
ces deux villes, le maire, Etienne Mollevaut, ayant donné sa démission, les
citoyens actifs choisirent pour lui succéder M. Thieriet ; le nombre des
votants tomba celte fois à 755. D'autre part un conflit assez grave éclata
entre le directoire de la Moselle et la société populaire de Metz. La
région lorraine, comme toute la France, allait être profondément troublée par
la fuite du roi. Mécontent de voir l'Assemblée réduire de plus en plus ses
prérogatives, blessé dans ses sentiments de chrétien par la Constitution
civile, qu'il n'avait sanctionnée qu'à contre-cœur, empêché en avril 1791
d'aller à Saint-Cloud recevoir la communion pascale d'un prêtre insermenté,
Louis XVI allait prendre la décision funeste de quitter Paris et de se rendre
à Montmédy, où le marquis de Bouille l'attendait avec ses troupes. Fort de
cet appui, le roi croyait pouvoir dicter ses conditions à l'Assemblée ; la
famille royale, trompant la vigilance de la garde qui veillait sur le Louvre
et que commandait un officier toulois, Gouvion, réussit à quitter Paris dans
la nuit du 20 au 21 juin et prit la route de Montmédy, par Châlons-sur-Marne,
Sainte-Menehould, Clermont-en-Argonne et Varennes. Mais, reconnu à
Sainte-Menehould par le fils du maître de poste, Drouet, le roi fut arrêté
dans la nuit du 21 au 22 à Varennes, gardé à vue, enfin ramené à Paris avec
sa femme et ses enfants. La
nouvelle du départ de Louis XVI avait excité dans la région lorraine, comme
dans toute la France, la surprise et la consternation. La population, qui
restait" encore très attachée à la monachise, se demandait avec angoisse
ce que deviendrait le pays une fois privé de son souverain. Le bruit s'étant
répandu tout d'abord que le roi avait été enlevé, les corps constitués des
départements lorrains prirent des mesures de sécurité et de défense. Les
gardes nationales de la région se dirigèrent en armes sur Varennes. Mais
lorsqu'on sut que Louis XVI était parti de son plein gré, beaucoup de gens
conçurent pour lui de la défiance et de l'hostilité ; cependant personne ne
songeait encore à la République. L'Assemblée
avait suspendu Louis XVI de ses fonctions jusqu'au jour où il aurait prêté
serment à la Constitution ; Bouille, qui avait été, dès le 23 juin, l'objet
d'un décret de la Constituante, s'empressa de se mettre en sûreté de l'autre
côté de la frontière. Beaucoup
d'autres l'avaient précédé dans la voie de l'émigration, gentilshommes
qu'avaient effrayés les journées du 14 juillet, du 4 août, du 5 et du 6
octobre et les soulèvements des paysans, ecclésiastiques, qu'avait
mécontentés la Constitution civile du clergé. Outre les cinq évêques de la
région lorraine, des chanoines, des curés, des vicaires, des religieux
avaient cherché un asile à l'étranger. Ce mouvement d'émigration,
qu'accélérèrent encore la fuite du roi et sa suspension par l'Assemblée,
inquiéta et irrita la population, qui se défiait de plus en plus du roi, des
nobles, des prêtres insermentés, en un mot de tous ceux qu'elle considérait
comme des ennemis de la Révolution. Même parmi les partisans du nouvel ordre
de choses, il se produisit des désaccords, qui s'accentuèrent après la fuite
du roi. Quelques sociétés populaires delà région lorraine se rallièrent au
club des Feuillants, fondé par des députés mécontents de l'attitude qu'avait
prise celui des Jacobins à la suite des événements du 20 juin ; mais la
majorité d'entre elles resta fidèle aux Jacobins ; celle de Metz, qui d'abord
s'était prononcée pour les Feuillants, revint, sur la demande de Rœderer, aux
Jacobins. Les dissensions entre partisans et adversaires de la Révolution
provoquèrent des troubles sur différents points. Le 14 et le 15 juillet 1791,
Remiremont fut en proie à des désordres. C'est à
cette époque que furent levés les premiers bataillons de volontaires. Comme
nous le verrons dans un autre chapitre, les quatre départements lorrains
fournirent 18 bataillons, soit 3 de plus que la Constituante ne leur en avait
demandé. Cependant
la Constituante allait disparaître, après avoir décidé qu'aucun de ses
membres ne siégerait dans la Législative. Désintéressement regrettable, car
il privait la future assemblée des lumières d'hommes qui, conscients de leurs
\ fautes passées, en auraient sans doute évité de nouvelles. Les
assemblées primaires, tenues en juin et en juillet, ; désignèrent les
électeurs, qui procédèrent, dans le courant : d'août et de septembre, à la
nomination des députés de la Législative, puis au renouvellement partiel des
corps constitués locaux. Beaucoup de ceux qui prirent place dans ces
dernières assemblées étaient des hommes nouveaux, d'idées plus avancées que
leurs prédécesseurs, d'ailleurs presque tous partisans de la constitution de
1791 ; maison vit aussi réélire des administrateurs sortants ; ainsi, dans la
Moselle, le baron de Poutet conserva ses fonctions de
procureur-général-syndic. Ailleurs des membres sortants de la Constituante
entrèrent dans le conseil général ou dans le directoire d'un j département ;
c'est ainsi que Gossin fut nommé procureur-général-syndic de la Meuse. La
proclamation de la constitution fut accueillie par nos ancêtres avec un
enthousiasme que les événements ne devaient pas tarder à refroidir. 2° Rôle des députés lorrains, barrois et évêchois.
Aucun
des députés envoyés par la région lorraine à la Constituante n'a joué un rôle
de premier plan, aucun, sauf peut-être Grégoire en matière de législation
ecclésiastique, n'a exercé une influence décisive. Grégoire
le 14 juin, puis Colson furent du nombre des membres du bas clergé qui se
rallièrent au tiers avant le 20 juin. Grégoire prêta le serment du Jeu de
Paume, ainsi que tous les députés du tiers de notre pays. Une
fois l'assemblée organisée, nos députés se classèrent dans les différents
partis. A l'extrême droite siégeaient Mgr de La Fare et la plupart des
députés de la noblesse ; à droite Boufflers, Gustine et plusieurs curés, tous
ceux en un mot qui admettaient une partie des réformes de la Constituante. Le
vote de la Constitution civile du clergé et d'autres mesures mécontentèrent à
ce point Mgr de La Fare, le baron de Pouilly et quelques-uns de leurs
collègues du clergé ou de la noblesse, qu'ils prirent le parti de se retirer.
A la gauche modérée on trouvait la majorité des représentants du tiers, entre
autres Régnier, Prugnon, Duquesnoy, Marquis, Gossin ; plus loin siégeaient
les Messins Emmery et Rœderer ; enfin à l'extrême gauche, ou peu s'en faut,
le curé Grégoire et le médecin Salle. Quelques
mots maintenant sur la part que prirent nos députés aux délibérations de la
Constituante. Le 4 août, Mgr de La Fare et le duc du Châtelet soutinrent la
proposition du duc de Noailles, relative à la suppression, avec ou sans
rachat, des droits seigneuriaux, ainsi qu'au paiement de l'impôt par tous les
Français, à proportion de leurs revenus. Le même soir, les députés delà
Lorraine « se déclarent heureux de renoncer aux privilèges de leur
province récemment unie à la couronne et d'entrer, avec le surplus des
citoyens, dans cette maison maternelle de la France, prête à refleurir sous
l'influence de la justice, de la paix et de l'affection cordiale de cette
immense et glorieuse famille ». Maillot,
député de Toul, demanda que la liberté religieuse fût l'objet d'une mention
expresse dans la Déclaration des droits de l'homme ; Grégoire ne put obtenir
que l'on ajoutât à celle-ci une déclaration des devoirs du citoyen. Régnier
et Rœderer entrèrent dans le comité de la constitution. Salle se prononça
contre le veto et demanda qu'on recourût à l'appel au peuple, en cas de
désaccord entre le souverain et l'Assemblée. Après Varennes, Grégoire demanda
la mise en jugement du roi. Le régime censitaire fut combattu par le même
Grégoire, qui l'estimait contraire à la Déclaration des droits de l'homme.
Toustain de Viray réclama un traitement pour les députés. Gossin, député du
bailliage de Bar-le-Duc, joua un rôle considérable dans l'organisation des
départements. Anthoine
proposa un projet de décret pour le tribunal de cassation ; l'institution du
jury pour les affaires civiles fut combattue par Régnier et par Gossin, qui
ne l'admettaient qu'en matière criminelle. Emmery réclama pour le jury le
droit de déclarer dans certains cas un prévenu excusable, ce qui permettrait
aux juges de réduire la peine ; Régnier se prononça pour l'allocation d'une
indemnité aux prévenus reconnus innocents. Emmery,
qui s'occupa très assidûment des questions militaires, demanda la création
d'une armée auxiliaire, et fit supprimer les régiments étrangers, à
l'exception de ceux que fournissait la Suisse. Rœderer,
membre du comité des impôts, rapporta les décrets sur le timbre, sur la
contribution mobilière, sur la contribution des patentes. La Constituante
supprima les octrois des villes, malgré Emmery, qui montra les dangers de
celle mesure. La mise
des biens du clergé à la disposition de la nation provoqua des réserves de la
part de Grégoire et fut combattue par MM. du Châtelet et de Custine. Les
ordres religieux trouvèrent un défenseur dans Mgr de La Fare, un adversaire
dans Rœderer ; si Grégoire en critiqua plusieurs, il rappela les grands
services que d'autres avaient rendus à l'agriculture, à l'enseignement, à la
science. Lorsque l'Assemblée, oubliant qu'elle n'était pas un concile,
prétendit modifier l'organisation de l'Eglise de France, Grégoire, Rœderer et
Duquesnoy se prononcèrent pour ces réformes imprudentes. Le 27 décembre 1790,
Grégoire et deux de ses confrères du clergé lorrain, Aubry, curé de Véel, et
Génot, curé de Moulin-lès-Metz, prêtèrent serment à la Constitution civile du
clergé ; deux autres curés, Pellegrin et Simon, ne tardèrent pas à suivre
leur exemple. II. — L'ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE (1791-1792).
L'Assemblée
législative a joué un rôle beaucoup moins important que la Constituante. En
lutte presque constante avec Louis XVI, elle a provoqué, le 10 août, la chute
de la royauté ; elle avait, quatre mois auparavant, le 20 avril, déclaré la
guerre au roi de Bohême et de Hongrie. 1° La vie dans les départements lorrains.
D'octobre 1791 au 20
avril 1792. — Du 20 avril au 10 août. — Du 10 août à la fin de la
Législative.
Les
espérances et les illusions qu'avait fait naître la proclamation de la
constitution ne tardèrent pas à s'évanouir. A chaque instant des conflits
éclataient entre le roi' et l'Assemblée. La question religieuse troublait
toujours le pays. Les nobles continuaient d'émigrer, et les rassemblements
armés qu'ils formaient sur le Rhin, ainsi que les réclamations de l'empereur
en faveur des princes possessionnés en Alsace ou en Lorraine, faisaient
craindre que la France ne fût engagée tôt ou tard dans une guerre extérieure.
Les causes d'inquiétude et d'agitation ne manquaient donc pas. Ajoutons que
l'harmonie régnait de moins en moins entre les partisans des idées nouvelles,
les uns voulant continuer la marche en avant, les autres s'arrêter ou même
reculer. Aussi, les corps constitués des départements et des districts,
d'opinions modérées, entraient-ils en conflit avec les municipalités elles
sociétés populaires, où dominaient les avancés. On
tente d'arrêter l'émigration en délivrant déplus en plus difficilement des
passeports. Dès la fin de 91, certaines municipalités commencent à dresser
des listes de suspects. Des troubles éclatent sur plusieurs points du
territoire, à Vézelise et à Vandeléville, dans la Meurthe, le 1er et le 2
novembre 1791, à Varennes vers la fin d'octobre et le début du mois suivant,
à Mirecourt en octobre. Dans le
courant de novembre eut lieu le renouvellement partiel des municipalités,
favorable en général aux hommes d'opinions avancées. On constate que le
nombre des abstentions augmente de plus en plus. Thieriet, réélu maire à
Nancy, obtient 642 voix ; Paquin, à Metz, a ses pouvoirs renouvelés par 657
suffrages ; à Lunéville moins de 500 citoyens actifs prennent part au
scrutin. Les modérés l'avaient emporté à Remiremont, le 13 novembre, Mais le
directoire des Vosges, ayant trouvé un prétexte pour casser les élections de
Remiremont, un nouveau scrutin assura, le 18 décembre, le triomphe du parti
avancé. La
société des Amis de la Constitution de Metz, émue des calomnies répandues
contre le patriotisme des habitants de cette ville, chargea l'ex-constituant Anthoine
de défendre ses concitoyens à l'Assemblée législative et aux Jacobins.
D'autre part, le conseil général de la Moselle dut, le 13 décembre, déclarer
fausse une adresse en son nom, lue à la Législative, le 5 du même mois ; ce
document apocryphe contenait une critique du principe même du veto et de
l'usage qu'en avait fait le roi à propos d'un décret contre les émigrés. Signalons
le passage à Metz, le 30 décembre, du ministre de la guerre, M. de Narbonne.
La Fayette, qui traversa Nancy, le 15 janvier 1792, reçut dans celte ville
l'accueil le plus flatteur. Le 6 du mois suivant, les citoyens actifs de
Nancy nommèrent un nouveau maire, en remplacement de Thieriet, démissionnaire
; l'ex-constituant Duquesnoy fut élu contre son ancien collègue Régnier. En
février 1792, l'administration départementale de la Moselle et la
municipalité de Metz se virent accuser par la société populaire de cette
ville de sentiments contre-révolutionnaires, parce qu'elles avaient interdit,
dans des arrêtés désobligeants pour la société, une souscription que celle-ci
avait ouverte pour acheter des piques aux citoyens dépourvus de fusil. Le
conflit devait se prolonger jusqu'au milieu de l'année. Le
directoire de la Meuse dut infliger un blâme à quelques officiers municipaux
du district de Clermont-en-Argonne, qui avaient eu le tort de s'associer à
des manifestations contre des prêtres insermentés. Il prit en outre des
mesures en vue de prévenir le retour de ces faits regrettables. La
question de l'émigration inquiétait et surexcitait de plus en plus les
esprits. Le directoire des Vosges ordonna de dresser, dans chaque commune, la
liste des personnes émigrées. On cherchait d'autre part à empêcher la sortie
du royaume des gens soupçonnés d'aller rejoindre les nobles qui se
rassemblaient en armes sur le Rhin. C'est ainsi que furent appréhendés près
de Sierck, au moment où ils allaient passer la frontière, MM. Chappes et de
Lasaulx, qui devaient être massacrés à Versailles en septembre 1792. Un peu
auparavant, l'Assemblée législative avait ordonné l'arrestation à Toul de MM.
Marc, Gauthier et Malvoisin, accusés, peut-être à tort, d'avoir favorisé
l'émigration. Un seul des trois prévenus, Gauthier, réussit à s'échapper. Lorsque,
le 20 avril 1792, l'Assemblée législative eut déclaré la guerre au roi de
Bohême et de Hongrie, François II, petit-fils de François de Lorraine et de
Marie-Thérèse, les sentiments patriotiques s'exaltèrent chez nos ancêtres,
qui ne prévoyaient pas les redoutables conséquences qu'entraînerait pour eux
la lutte où s'engageait la France. Les partisans les plus ardents de la
Révolution, les « patriotes », englobaient dans une même haine
l'Autriche, les émigrés et les prêtres réfractaires, en un mot tous les
ennemis du nouvel ordre de choses. On dresse des listes de suspects dans
plusieurs communes. Regnault-Warin, un jeune énergumène, agite Bar-le-Duc. A
Melz, l'abbé de Ficquelmont, accusé de propos et de menées anti-révolutionnaires,
est massacré en mai par la populace, alors qu'on le menait en prison. Des
troubles graves se produisirent dans les districts de Boulay et de Morhange.
Emu de ces violences, le directoire de la Moselle ordonna aux assemblées de
districts, ainsi qu'aux municipalités, de prendre toutes les mesures
nécessaires au maintien de l'ordre. Le
renvoi de Roland par Louis XVI provoqua une protestation de la part du
directoire de la Meurthe, le 19 juin. Par contre, les directoires de la Meuse
et de la Moselle, les districts de Commercy, de Verdun, de Mirecourt, ainsi
que la municipalité de Metz, s'élevèrent contre l'émeute du 20 juin ; même le
directoire de la Meuse invita l'Assemblée législative à frapper les factieux.
En revanche le conseil général de la ville de Toul envoyait à l'Assemblée, le
9 juillet, une adresse, qui contenait des menaces voilées contre le roi. Le directoire
des Vosges votait, le 22 juillet, une adresse à Louis XVI, où il prenait en
termes respectueux, mais fermes, la défense de la constitution contre le
souverain. La
société populaire de Metz restait en lutte avec le directoire de la Moselle
et la municipalité messine, qui l'accusaient de fomenter des troubles. Ces
querelles finirent par amener le maire de Metz, Paquin, à donner sa
démission. Il eut pour successeur l'ex-constituant Anthoine, que la société
populaire réussit à faire nommer le 29 juillet. Sans se laisser intimider, le
directoire de la Moselle cassa l'élection comme irrégulière et lança contre
Anthoine un mandat d'arrestation. Mais Anthoine partit pour Paris, où nous ne
tarderons pas à le retrouver. Lorsque
la Législative eut proclamé, le 11 juillet, la patrie en danger, les corps
constitués et les sociétés populaires de la région lorraine votèrent des
adresses patriotiques et rivalisèrent de zèle pour former de nouveaux bataillons
de volontaires ; la Meurthe en fournit cinq, la Moselle un et les Vosges
jusqu'à huit. Le
maladroit et insolent manifeste, lancé par le duc de Brunswick, excita
partout autant de colère que d'indignation. Le 6 août, on en brûla
solennellement un exemplaire à Remiremont. Bien loin de servir Louis XVI, il
n'eut d'autre effet que de précipiter sa chute. Anthoine, qui avait pris une
part active à la journée du 10 août, fut rétabli le 11 dans ses fonctions de
maire parla Législative. L'Assemblée cita le même jour, et derechef le 27, à
sa barre le président du directoire de la Moselle et le procureur-général-syndic,
accusés de n'avoir pas exécuté les décrets qui ordonnaient la vente des biens
de l'abbaye de Wadgasse. On leur en voulait surtout de la modération de leurs
opinions et de leur attachement à la monarchie constitutionnelle. Bien
que l'insurrection du 10 août et la suspension de Louis XVI, par l'Assemblée
législative, eussent mécontenté une partie de la population lorraine, peu de
corps constitués eurent le courage d'élever une protestation formelle ; on ne
peut guère citer que le directoire de Verdun. La même assemblée, ainsi que la
municipalité Verdunoise, essayèrent en vain de décider l'administration
départementale de la Meuse à se concerter avec celle des Ardennes sur les
mesures que comportait la situation nouvelle. Les conseils généraux de la
Meuse et delà Moselle, bien que peu favorables au 10 août, n'osèrent pas se
prononcer ouvertement. Par contre, les derniers événements reçurent
l'approbation du directoire des Vosges, des districts de Château-Salins et de
Sarrelouis, des municipalités de Nancy, de Toul, de Vézelise, de Montmédy et
de Metz. En
racontant l'invasion prussienne dans les départements de la Moselle et de la
Meuse, nous verrons quelles conséquences elle entraîna pour la population et
pour les corps constitués des territoires occupés par l'ennemi. Ce fut
en pleine invasion, à la fin d'août, que les assemblées primaires se
réunirent pour nommer les électeurs chargés de désigner les membres de la
Convention. Cette fois tous les Français, âgés de 21 ans au moins, furent, en
vertu d'un décret de la Législative, appelés à faire partie des assemblées
primaires ; il y eut beaucoup moins de votants que d'abstentionnistes. Pour
cette raison et pour d'autres encore, les députés des départements lorrains à
la Convention ne représentaient pas l'opinion moyenne de la population.
Notons que l'assemblée primaire de Dieulouard (Meurthe) se prononça pour le maintien de
la constitution de 91. L'occupation, par les Prussiens, du nord delà Meuse
obligea les électeurs de ce département à se rendre à Châlons-sur-Marne !
pour nommer leurs députés à la Convention. L'invasion
prussienne et l'application des décrets votés par la Législative contre les
émigrés et contre les insermentés agitaient de plus en plus le pays. Sur un
soupçon, on incarcérait des nobles, des prêtres, des personnes suspectes. La
défiance était si grande que Desaix, le futur général des armées
républicaines, fut arrêté dans les Vosges, le 8 septembre, et retenu en
prison durant plusieurs semaines. Le directoire des Vosges destituait les
fonctionnaires qu'il jugeait coupables de mollesse ou de sentiments
contre-révolutionnaires. La
situation du pays était extrêmement grave au milieu de septembre 1792. Le
triomphe de l'ennemi pouvait faire craindre le rétablissement de l'Ancien
Régime et de cruelles représailles contre les patriotes. Dans le cas
contraire, ces derniers ne se vengeraient-ils pas de tous ceux qu'ils
soupçonnaient d'attachement au passé ? Les massacres qui venaient
d'ensanglanter Paris ne se reproduiraient-ils pas dans la région lorraine ? Que
d'illusions évanouies depuis le jour où se réunissaient les Etats généraux !
L'accord rêvé du roi et de la nation n'avait pu se faire. Si de grandes
réformes avaient été opérées, quelques-unes s'étaient heurtées à de vives
résistances ; les autres seraient-elles maintenues ? L'avenir semblait donc
gros de menaces et de dangers. Les responsables de la situation critique où
se trouvait la France étaient d'une part le roi et ceux des privilégiés qui
n'avaient pas voulu se résigner à faire des sacrifices, de l'autre certains
partisans delà Révolution, qui avaient eu le double tort d'aller trop vite et
de violer parfois les principes mêmes dont ils se réclamaient. 2° Rôle des députés lorrains.
Les
députés envoyés à la Législative par les départements lorrains ne
représentaient, par suite d'abstentions nombreuses, que la moindre partie des
citoyens actifs. C'étaient pour la plupart des hommes de loi. La majorité
d'entre eux professaient des opinions modérées, comme Carez et Foissey, delà
Meurthe ; Payot, Adam et Rolland, de la Moselle ; Dieudonné et Delpierre, des
Vosges. Pourtant les idées avancées avaient des adeptes : Mallarmé, delà
Meurthe ; Couturier et Merlin, de la Moselle. Parmi les députés lorrains,
dont aucun ne joua un rôle important, l'homme le plus en vue était François
de Neufchâteau, élu dans les Vosges. Merlin de Thionville, se fit remarquer
par ses attaques violentes et répétées contre Louis XVI et contre les émigrés
; c'était un déséquilibré, qui professa plus tard des opinions diamétralement
opposées à celles qu'il étalait en 92 et en 93. La
Législative s'occupa fréquemment des prêtres réfractaires. François de
Neufchâteau présenta contre eux un projet de décret, qui fut adopté le 29
novembre 1791. Le 23 avril 1792 Merlin de Thionville demanda la déportation
en Amérique des prêtres qui troublaient l'ordre. Un de ses collègues delà
Moselle, Couturier, proposa, le 13 mai, l'emprisonnement des prêtres qui
refuseraient le serment civique. Par contre, Carez s'opposa, le 18 mai, à un
projet de décret rigoureux destiné à frapper les insermentés. Ancien
imprimeur, il donna sur la fabrication des assignats d'utiles avis à ses
collègues. Quand il fut question d'aliéner les forêts de l'État, Cunin, de la
Meurthe, parla contre la proposition, qui avait soulevé une vive émotion dans
la région lorraine. On doit à François de Neufchâteau le décret qui
prescrivait de vendre par petits lots les biens nationaux, pour les rendre
plus accessibles aux paysans. En outre, quelques-uns de nos députés prenaient
part aux débats de la Société des Jacobins. Merlin de Thionville fut un des
promoteurs du 10 août. François de Neufchâteau se rendit dans les prisons, au
début de septembre et tenta, mais sans aucun succès, d'arracher aux égorgeurs
quelques-unes de leurs victimes. Ce fut lui qui, le 21 septembre, comme
président delà Législative, salua la Convention nationale entrant en
fonctions. Rappelons enfin que, le 10 août, un ancien constituant, Rœderer,
devenu procureur-syndic de la municipalité de Paris, décida Louis XVI à
quitter les Tuileries et à chercher un refuge dans l'Assemblée. 3° L'invasion prussienne de 1792.
Causes de la guerre. —
Forces des belligérants. — Opérations militaires. — Organisation du pays
occupé. — Echecs et retraite de l'ennemi. — Conséquences de l'invasion. — La
République remplace la monarchie constitutionnelle.
Nous
avons dit plus haut que, le 20 avril 1792, la Législative avait déclaré la
guerre à François II en tant que roi de Bohême et de Hongrie. Le conflit
avait eu pour origines la question des émigrés et celle des princes
possessionnés dans l'Est de la France. Quelques princes allemands possédaient
dans la région lorraine ou des seigneuries qui relevaient directement de
l'Empire, ou des fiefs dont le suzerain était le roi de France, héritier des
droits des ducs de Lorraine. A la première catégorie appartenaient les
Salm-Salm avec la principauté vosgienne de Salm, les Nassau avec l'ancien
comté de Saarwerden, les Wied- Rubel avec le comté de Créhange. Dans le
second groupe nous trouvons le prince de Lœwenstein-Wertheim, maître du comté
de Puttelange, la veuve morganatique de Christian IV, duc de Deux-Ponts,
détentrice du comté de Forbach, le comte de Helmstatt, possesseur du comté de
Morhange, etc. Ajoutons que le département de la Meurthe engloba, quand il
fut constitué, le comté alsacien de Dabo, fief relevant de la France, qui
avait pour seigneur le prince de Leiningen-Hartenburg. Les princes allemands,
détenteurs de fiefs d'Empire ou de fiefs français, lésés par les décrets de
la Constituante, qui abolissaient les droits seigneuriaux (4-11 août
1789), protestèrent
contre l'atteinte portée à leurs droits, que divers traités avaient garantis.
Repoussant l'indemnité que leur avait proposée la France, ils s'adressèrent à
la diète germanique et à l'empereur. La diète vota, en août 1791, une
protestation, que Léopold II transmit, en l'appuyant, le 10 décembre suivant,
à Louis XVI. Ni celte première démarche, ni une autre ne donnèrent de
résultats. La Constituante avait, le 23 septembre précédent, refusé
formellement d'accorder aux princes possessionnés les satisfactions qu'ils
réclamaient. La
situation se tendait de plus en plus entre la France et l'Empire. L'alliance
de l'Autriche et de la Prusse (7 février 1792), la mort prématurée de Léopold (1er mars 1792) et l'avènement de son fils
François II devaient rendre inévitable une guerre, que bien des gens
souhaitaient pour des motifs d'ailleurs très différents. En France, tandis
que les uns y voyaient une diversion aux dissensions intérieures, d'autres
voulaient, par ce moyen, propager en Europe les idées nouvelles. Dans
l'Empire et en Suède, on désirait venir en aide à Louis XVI, barrer la route
aux théories révolutionnaires ; l'Autriche et la Prusse avaient de plus
l'arrière-pensée de s'arrondir aux dépens de la France. Bien
qu'une réponse de François II à des propositions faites par la France eût le
caractère d'une provocation, on a peine à comprendre que ce soit notre pays
qui ait pris l'initiative de déclarer la guerre (20 avril 1792). Une armée numériquement trop
faible, désorganisée par l'émigration de nombreux officiers, en proie à
l'indiscipline, des forteresses en mauvais état, aucun allié en Europe, voilà
dans quelles conditions la France engageait la lutte. Comment nos ancêtres,
au lieu d'être écrasés, ont-ils pu vaincre l'ennemi ? Il ne suffit pas,
pour expliquer ce phénomène, de montrer les officiers et les soldats de la
Révolution enflammés du plus ardent patriotisme, nos troupes reconstituées
par l’amalgame des régiments de l'ancienne armée royale et des bataillons de
volontaires, nos généraux déroutant l'adversaire par les hardiesses d'une
tactique nouvelle. Les succès de la France ont été rendus possibles par la
médiocrité des souverains, des hommes d'Etat[2] et des généraux ennemis ; par
le défaut d'ardeur de leurs soldats, par la désunion de l'Autriche et de la
Prusse, enfin par le démembrement de la Pologne, qui préoccupait ces deux
puissances autant et plus que la lutte contre la France. Les
80.000 hommes qui envahirent en août la Lorraine se composaient, pour plus de
la moitié, de Prussiens, pour le reste, d'Autrichiens, de Hessois et
d'émigrés. Le duc de Brunswick, chef de l'armée prussienne, péchait par trop
de circonspection et devait être gêné par le roi Frédéric-Guillaume II. Deux
armées étaient opposées aux Austro-Prussiens, celle des Ardennes sous La Fayette,
celle du centre ou de Metz, sous Liickner (Montmédy-Bitche), Chacune d'elles, forte
d'environ 20.000 hommes, comprenait des régiments de l'ancienne armée, dont
les soldats étaient rompus au métier militaire, et des bataillons de
volontaires, braves mais inexpérimentés. Liickner était un vieux soudard sans
talents militaires, tandis que La Fayette se laissait trop absorber par les
événements de l'intérieur. Sept
places fortes défendaient la frontière lorraine. En première ligne, Montmédy,
Longwy, Thionville, Sarrelouis et Bitche, en arrière Verdun et Metz. Il
manquait à beaucoup de ces places, pour soutenir un siège en règle, soit des
remparts en bon état, soit une artillerie suffisante, soit une garnison assez
forte, soit un gouverneur énergique et capable. Les
émigrés avaient trompé les Prussiens et les Autrichiens, en leur assurant que
la masse de la population française les accueillerait comme des sauveurs. En
réalité bien peu de gens, dans la région lorraine, souhaitaient la
restauration de l'Ancien Régime. L'immense majorité était, d'une façon
générale, favorable aux idées de la Révolution. Seulement la Constitution
civile du clergé, les insurrections parisiennes du 20 juin et du 10 août et
la chute de la royauté avaient fait bien des mécontents. Si les modérés, les
royalistes constitutionnels, voyaient des ennemis dans les alliés et dans les
tenants de la monarchie absolue, les patriotes leur paraissaient également
des adversaires dangereux ; ils observèrent pour la plupart une attitude
réservée vis-à-vis des Austro-Prussiens ; par contre ces derniers se
heurtèrent à l'hostilité irréductible des révolutionnaires avancés, des
patriotes, qui se ralliaient à la République. Un
détachement prussien prit Sierck le 11 août, mais le gros de l'armée de
Frédéric-Guillaume n'entra dans le département de la Moselle que le 19, le
jour même où La Fayette quittait la France, après avoir vainement essayé
d'entraîner ses troupes sur Paris. Malgré
la défaite infligée par les hussards prussiens de Wolfrath à l'avant-garde de
Luckner, près de Fontoy, ce n'est pas sur Metz que se dirigea
Frédéric-Guillaume. Comme Paris était son objectif, il jugea nécessaire de
prendre les places qui se trouvaient sur son chemin, Longwy et Verdun. Le 20
août, Longwy fut investi par les Prussiens et par les Autrichiens de
Clerfayt, qui avaient pu, sans rencontrer d'obstacles, rejoindre leurs
alliés. Longwy, bien situé sur une hauteur, avait des remparts en mauvais
état. La garnison comprenait le 34e de ligne et trois bataillons de
volontaires ; mais le gouverneur, M. de Lavergne-Champlorier,
lieutenant-colonel de l'ancienne armée, manquait d'énergie et se trouvait en
butte à l'hostilité de son collègue Legrand, commandant du 34e. Il y avait
dans la population des parents et des amis d'émigrés, des royalistes
constitutionnels et des patriotes. Le 21, le gouverneur rejeta les
propositions que Clerfayt lui fit porter par un parlementaire. Mais les bombes,
que les alliés lancèrent à deux reprises sur la ville, dans la nuit du 21 au
22, abattirent le moral des habitants. Sous la pression des membres du
district et de la municipalité, Lavergne réunit le conseil de défense, qui se
prononça en grande majorité pour une capitulation. Le 23 août, à la suite
d'une entrevue entre Lavergne et Clerfayt, il fut décidé que la garnison
quitterait librement Longwy, mais en abandonnant ses armes et ses munitions
et en s'engageant à ne plus servir contre les alliés pendant toute la durée de
la campagne. Tandis que les volontaires prenaient le lendemain la route de
Verdun, le 34e se rendait à Metz ; son chef, Legrand, se noya dans la Chiers. Si
Autrichiens et Prussiens avaient eu quelques succès militaires, ils
constataient que, contrairement aux dires des émigrés, la population, sauf de
rares exceptions, se montrait à leur égard hostile ou réservée ; les paysans
de plusieurs villages avaient même pris la fuite à l'approche de l'ennemi.
Gênés par la pluie, qui tombait avec violence, par la dysenterie, qui avait
fait son apparition dans l'armée prussienne, les alliés ne se remirent en
marche que le 29 août ; les Autrichiens se dirigèrent sur Stenay, dont ils
s'emparèrent sans peine, les Prussiens sur Verdun ; ils arrivèrent le 30 sous
les murs de cette ville. La
position de Verdun, au fond de la vallée de la Meuse, est par elle-même peu
favorable. On n'avait pas achevé de réparer les remparts, et l'artillerie qui
les garnissait était tout à fait insuffisante. Un bon esprit animait les
quatre bataillons de volontaires et les dépôts des régiments de l'armée
régulière auxquels était confiée la défense de la place. Le gouverneur,
Beaurepaire, ancien lieutenant de carabiniers, lieutenant-colonel des
volontaires de Mayenne-et-Loire, était très brave, bien résolu à faire son
devoir ; peut-être n'avait-il pas tout ce qu'il fallait pour s'acquitter
d'une tâche jugée trop difficile par son prédécesseur, le maréchal de camp
Galbaud, qui sortait de l'artillerie. La
population de Verdun, comme celle de Longwy, comprenait des parents et des
amis d'émigrés, d'assez nombreux partisans de la monarchie constitutionnelle
; les membres de la municipalité et ceux du district avaient protesté, le 14 août,
contre l'insurrection parisienne du 10. La masse des habitants, sans avoir
d'idées politiques arrêtées, était hostile à une restauration du passé ;
d'ailleurs le départ de La Fayette et la prise de Longwy avaient jeté
l'inquiétude et le découragement dans les esprits. Beaurepaire,
d'accord avec la municipalité de Verdun, repoussa les offres que Brunswick
lui fit porter dès le 3i août. Le généralissime prussien eut alors recours,
dans la nuit suivante, à un bombardement qui, tout en causant des dégâts
matériels importants, ne fit qu'une seule victime. Dans la journée du Ier
septembre, quelques bourgeois de Verdun, appuyés par des membres de la
municipalité, firent une manifestation en faveur de la reddition de la place.
Beaurepaire réunit alors le conseil de défense, où les avis furent partagés ;
les commandants de l'artillerie et du génie, Vercly et Bousmard, déclaraient
la situation désespérée. Sur ces entrefaites arriva un parlementaire
prussien, porteur de nouvelles propositions : la garnison pourrait quitter
Verdun avec les honneurs delà guerre. En attendant la réponse du gouverneur,
les hostilités seraient suspendues pendant 24 heures. Lorsque le conseil de
défense reprit sa délibération, seuls Beaurepaire, Lemoine et Marceau, alors
second lieutenant-colonel des volontaires d'Eure-et-Loir, se prononcèrent
contre la capitulation réclamée par les autres membres du conseil et par la
municipalité. Finalement, l'on se sépara, en remettant au lendemain la
décision suprême. Dans la nuit, Beaurepaire fit une tournée sur les remparts,
puis rentra vers deux heures et demie dans la chambre qu'il occupait à
l'hôtel de ville. Une demi-heure après, une détonation retentissait. Les
plantons, après quelques recherches infructueuses dans la mairie, se
décidèrent à pénétrer dans la chambre de Beaurepaire, qu'ils trouvèrent mort
sur le parquet, ses pistolets déchargés à côté de lui. Beaurepaire s'est-il
suicidé, pour ne pas assumer la honte d'une capitulation qu'il jugeait
inévitable ? N'a-t-il pas été assassiné par un Verdunois, décidé à faire
disparaître, même par 4un crime, l'homme qui s'opposait à la reddition de la
place ? Dans un cas comme dans l'autre, Beaurepaire reste le partisan de la
défense à outrance. De
Neyon, lieutenant-colonel du 2e bataillon des volontaires de la Meuse, qui
dut, à son corps défendant, prendre la succession de Beaurepaire, obtint du
général Kalkreuth, envoyé dans Verdun par le duc de Brunswick, une
capitulation honorable : la garnison quitterait la ville avec armes et
bagages ; les troupes de ligne se rendraient à Saint-Mihiel, les volontaires
à Clermont-en-Argonne. Le bataillon de Mayenne-et-Loire emmena avec lui le
corps de Beaurepaire, qui fut inhumé le 3 septembre à Sainte-Menehould. Des
désordres assez graves s'étant produits au moment du départ delà garnison
française, le général prussien de Courbière, nommé par Brunswick gouverneur
de Verdun, aurait mis la ville à sac, si Frédéric-Guillaume, à la prière de
la municipalité, ne l'en avait empêché. Les
alliés ayant déclaré qu'ils n'entraient en France que pour remettre Louis XVI
en possession de ses droits souverains, il eût semblé naturel que
l'administration des pays qu'ils avaient conquis fût reprise au comte de
Provence et au comte d'Artois, qui, à la tête d'un corps d'émigrés,
accompagnaient les Austro-Prussiens. Ce n'est pas tout à fait ainsi que se
passèrent les choses. M. de Calonne, -l'ancien contrôleur-général, fut nommé,
il est vrai, gouverneur-général civil des pays reconquis, poste qu'il devait
perdre dans le courant de septembre. On réorganisa bien à Longwy
l'administration financière d'avant 1789 ; mais à Verdun aucune mesure de ce
genre ne fut prise. Les municipalités et les conseils de district furent
maintenus, après avoir subi une épuration. D'autre part, une garnison
autrichienne occupa Longwy, une garnison prussienne Verdun. Le culte catholique
fut restauré dans la partie de la Lorraine qu'occupaient les alliés ; Mgr
Desnos reprit possession, le 16 septembre, de sa ville épiscopale, où
rentrèrent en grand nombre des prêtres et des religieux, qui avaient fui à
l'étranger les tracasseries auxquelles ils étaient en butte dans leur pays.
Bien entendu, les alliés élevèrent des exigences nombreuses dans les
territoires dont ils s'étaient rendus maîtres. Sommés par les Prussiens de
venir à Verdun, Ternaux, président du conseil général et Gossin,
procureur-général-syndic de la Meuse, eurent la faiblesse d'obéir à cet ordre
et de promettre à l'ennemi de lui fournir douze mille sacs de farine et
autant d'avoine. Les conseils des districts de Verdun et de Longwy, ainsi que
les municipalités de ces deux villes, se virent imposer des réquisitions en
argent et surtout en vivres. La population des villes et des villages occupés
eut à loger et à nourrir les soldats ennemis, à supporter enfin les actes de
violence et de pillage qu'ils commirent. Défense fut, faite aux habitants
d'avoir sur eux des armes et déporter la cocarde tricolore. A
Audun-le-Tiche et à Longwy, les habitants furent contraints d'envoyer aux
comtes de Provence et d'Artois des adresses de dévouement à Louis XVI ou de
repentir ; mais dès le lendemain, les Longoviciens protestèrent contre la
violence qui leur avait été faite. Les membres du conseil général de Longwy
durent, sur l'ordre du gouverneur autrichien de la place, aller faire la
révérence au comte de Provence, lorsqu'il traversa leur ville (26 août) ; toutefois, ils s'abstinrent
de le haranguer. Aucune cérémonie du même genre n'eut lieu quand Monsieur
fit, le 7 septembre, dans Verdun, une entrée dépourvue d'apparat. Tandis
que la population des territoires occupés se trouvait malmenée par les
vainqueurs, les émigrés reprochaient à leurs alliés de la traiter avec trop
d'indulgence. Quelle
fut à l'égard des frères du roi et des Austro-Prussiens l'attitude des
habitants de la Meuse ? Il y eut des nobles et des bourgeois qui se rendirent
à Verdun pour faire leur cour au comte de Provence. Beaucoup plus graves, si
elles avaient eu le caractère que leur a prêté la légende, seraient les
manifestations d'une partie de la bourgeoisie verdunoise en l'honneur du roi
de Prusse. Mais il est faux que des jeunes filles de Verdun, vêtues de blanc,
aient offert des dragées à Frédéric-Guillaume, que des dames de celte ville
soient allées danser avec les officiers prussiens au camp de Regret. La seule
chose vraie, c'est que, le 4 septembre, des dames et des jeunes filles de
Verdun vinrent au camp de Glorieux offrir des dragées à Frédéric-Guillaume
II. Cette démarche, d'ailleurs regrettable, ne méritait pas d'être prise au
tragique. Mais, au dire des Prussiens eux-mêmes, la grande majorité de la
population garda vis-à-vis d'eux une attitude réservée, sinon hostile. Ajoutons,
pour ne rien oublier, que la beauté, la bonne grâce et l'élégance des
Meusiennes frappèrent Gœthe, le lieutenant Minutoli et le prince royal de
Prusse, qui ébaucha à Verdun une idylle avec la plus jeune des demoiselles
Morland. Thionville,
que les alliés attaquèrent après avoir pris Longwy, avait des fortifications
en assez bon état, une garnison, forte de 5.000 à 6.000 hommes, formée du
100e régiment d'infanterie, de plusieurs dépôts, d'un bataillon de grenadiers
et de cinq bataillons de volontaires. Officiers et soldats étaient résolus à
se bien défendre ; le gros de la population paraissait animé des mêmes
sentiments. Quant au gouverneur, M. de Wimpffen, un royaliste, s'il ne rendit
pas la place, c'est que les circonstances ne s'y prêtèrent pas. Les Autrichiens
de Hohenlohe-Kirchberg, et les émigrés, sous les ordres des frères du roi,
arrivèrent devant Thionville, les premiers le 29 août, les seconds le 3
septembre. Après avoir vainement sommé, le 4 et le 5, le gouverneur de leur
rendre Thionville, les comtes de Provence et d'Artois firent subir à la
place, pendant la nuit du 5 au 6, un bombardement qui ne produisit aucun
effet. Quelques jours plus tard, Hohenlohe-Kirchberg et les princes allaient
rejoindre le gros des forces austro-prussiennes. Le corps d'investissement
qu'ils laissèrent devant Thionville était trop faible pour rien entreprendre
de sérieux. Il leva le siège le 16 octobre, quand les Austro-Prussiens
battirent en retraite. Les
alliés n'essayèrent pas de pénétrer plus au sud dans la région lorraine. Par
crainte d'une invasion, le conseil général de la Meurthe avait mobilisé les
gardes nationales du département et organisé un système de défense, qui n'eut
pas à l'aire ses preuves. C'est
que les Austro-Prussiens et les émigrés avaient pour objectif Paris, où Louis
XVI se trouvait détenu, Paris, centre et foyer principal de la Révolution.
Seulement, au lieu de précipiter leur marche sur la capitale, les alliés
perdirent un temps précieux. Plusieurs causes expliquent la faute qu'ils
commirent : les tiraillements entre l'ardent Frédéric-Guillaume II et le
circonspect duc de Brunswick, les ravages causés par la dysenterie dans
l'armée prussienne, enfin l'occupation de l'Argonne par les troupes de
Dumouriez. Au lieu de prendre la route de Bar-le-Duc, les alliés se
décidèrent à forcer les défilés de l'Argonne. Clerfayt ayant réussi à prendre,
le 14 septembre, celui delà Croix-au-Bois, ! Dumouriez crut prudent de
quitter son camp de Grandpré, pour se replier sur Sainte-Menehould.
Toutefois, A. Dillon, un de ses lieutenants, continua de résister
victorieusement, dans les défilés de la Chalade et des Mettes, aux
Autrichiens et aux Hessois. Les Prussiens, débouchant par la vallée de
l'Aire, culbutèrent à Montcheutin, le 15 septembre, la division du général
Chazot. Mais le 19, Dumouriez se voyait renforcé par Beurnonville, qui lui
amenait une partie de l'armée du Nord et par Kellermann, successeur de
Luckner, qui, parti de Metz, avait fait un grand détour par Toul et
Bar-le-Duc. Le 20 septembre, une attaque que les Prussiens menèrent,
d'ailleurs assez mollement, sur Valmy, fut repoussée par nos troupes. Cet
engagement, en apparence peu important, devait produire des résultats
considérables, remplir les Français de confiance, semer chez les alliés le
doute et l'inquiétude. Comme les Austro-Prussiens avaient d'ailleurs perdu
leur supériorité numérique, que la dysenterie décimait toujours leur armée,
il eût été possible à Dumouriez de les écraser. Mais, les croyant plus forts
qu'ils n'étaient en réalité, redoutant une nouvelle panique chez ses jeunes
soldats, persuadé en outre qu'il serait facile d'amener la Prusse à conclure
une paix séparée, Dumouriez, au lieu de pousser vigoureusement l'ennemi,
engagea des négociations avec lui. En vertu d'une convention secrète, signée
le Ier octobre, les Prussiens opérèrent, par un temps affreux, leur retraite
sur la Meuse, suivis à distance par les troupes françaises. Le 7 octobre,
Dumouriez, impatient de conquérir les Pays-Bas, repartit pour le Nord,
laissant à Kellermann, à Dillon et à Valence le soin d'observer et de suivre
l'ennemi, Sur leur chemin, les alliés et surtout les émigrés commirent de
nombreuses violences. De
nouvelles négociations, approuvées d'ailleurs par les commissaires de la
Convention et par le conseil exécutif, s'ouvrirent entre les généraux
français et les commandants des forces alliées, à propos de Verdun et de
Longwy, dont le sort fut réglé par les conventions que signèrent, le 12 et le
18 octobre, Kalkreuth et Kellermann. C'est ainsi que la première de ces
places fut remise à nos soldats le 14 octobre et la seconde le 22. Les
prêtres réfractaires et les émigrés, revenus à la suite de l'ennemi, ainsi
que ceux des habitants qui s'étaient compromis durant l'occupation austro-prussienne,
partirent en même temps que les étrangers. Une
fois les troupes prussiennes en sûreté dans le Luxembourg, les représentants
de Frédéric-Guillaume déclarèrent à Kellermann et à Valence, le 25 octobre,
que leur souverain ne traiterait avec la France que de concert avec son
allié, l'empereur François II. Ainsi
s'écroulaient les espérances chimériques qu'avaient nourries beaucoup de
Français sur les dispositions de la Prusse. Dumouriez avait, sans aucun
profit, laissé échapper l'occasion qui s'offrait à lui d'infliger un désastre
aux troupes de Frédéric-Guillaume. Au
point de vue politique, l'invasion de 1792 avait produit des résultats
opposés à ceux qu'en attendaient les Austro-Prussiens. La royauté avait fait
place à la République et Louis XVI était détenu au Temple ; d'autre part,
tandis que l'armée prussienne se trouvait gravement atteinte dans son
prestige, la France reprenait confiance dans ses troupes, victorieuses à
Valmy. Après avoir subi les violences qui accompagnent une invasion, Verdun
et Longwy sévirent en butte aux mesures de rigueur de la Législative et de la
Convention. La première de ces assemblées rendit, le 4 et le 14 septembre,
des décrets contre les habitants de ces deux villes ; ils devaient, il est
vrai, être rapportés par la Convention le g février 1793. Le 5 septembre, la
Législative destitua Gossin et Ternaux, coupables d'avoir obéi à la sommation
des Prussiens. Le 9 février 93, la Convention destituait ou traduisait devant
les tribunaux tous ceux, fonctionnaires civils, officiers et habitants, qui
n'avaient pas accompli leur devoir, ou qui avaient eu une altitude peu
patriotique. Le tribunal révolutionnaire envoya à l'échafaud Gossin, les
gouverneurs de Longwy et de Verdun, ainsi que plusieurs habitants ou
habitantes de celle dernière ville. La
peine capitale, que méritait peut-être Lavergne-Champlorier, car il avait
rendu trop tôt la place de Longwy, nous paraît d'une rigueur excessive à
l'égard de Gossin et de Neyon. Mais notre pitié va surtout aux malheureuses Verdunoises, qui
payèrent
de leur tête l'imprudence, le manque de dignité, dont elles avaient fait preuve
en offrant des dragées au roi de Prusse. Au cours de l'invasion prussienne, un nouveau régime politique s'était établi en France ; après une existence agitée, qui avait duré moins d'un an, la monarchie constitutionnelle avait fait place à la République. Si elle n'avait pu se maintenir, la faute en retombait sur la constitution de 1791, défectueuse à bien des égards, sur Louis XVI lui-même, qui ne se résignait pas à la perle du pouvoir absolu dont il jouissait avant 1789, sur la Législative enfin, assemblée inexpérimentée et brouillonne, dépourvue de sens politique, incapable de mesurer les conséquences de ses votes. Notre pays allait donc vivre en République ; seulement, était-il mûr pour un régime qui exige des citoyens des qualités et des vertus bien difficiles à rencontrer chez les Français de 1792. |
[1]
Mestre de Camp comptait 40 officiers et 500 hommes, le régiment du Roi 90
officiers et 4.000 hommes, Châteauvieux 50 officiers et 1.400 hommes.
[2]
Seule l'Angleterre possédait un grand ministre, le second Pitt et une flotte
puissante, qui lui assurait la maîtrise des mers. Par contre, son armée de
terre, peu nombreuse, ne devait jouer, au moins pendant la période
révolutionnaire, qu'un rôle médiocre.