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La
Révolution et l'Empire n'abandonneront pas, en matière de politique
extérieure, les traditions d'expansion de l'ancienne monarchie. Les victoires
des armées de la République donneront à la France la frontière du Rhin. En
vue de protéger cette frontière, le Directoire imposera son protectorat à
divers pays voisins de la France. Quoique cette politique eût provoqué en
1799 la formation d'une nouvelle coalition contre la France, Napoléon la
reprendra, la développera même. C'est ainsi que la Hollande et que les pays
allemands riverains de la mer du Nord finiront par être absorbés dans
l'Empire français, que la plupart des Etats allemands deviendront, de gré ou
de force, les clients, les protégés ou les alliés de la France. Ces
agrandissements paraîtront assurer la tranquillité des anciennes provinces
frontières de la France, de la Lorraine en particulier. Qui aurait pu
supposer en 1812, au moment où Napoléon envahissait la Russie, que, dix-huit
mois plus tard, il se battrait en Lorraine et en Champagne ? Mais, bien loin
de consolider, comme il le croyait, ses conquêtes antérieures, il ne faisait
qu'augmenter les inquiétudes et le mécontentement des puissances européennes,
qui se demandaient où s'arrêteraient les agrandissements de la France.
Vaincues, forcées de subir les exigences de l'empereur, elles attendaient la
défaillance qui leur permettrait de prendre leur revanche, de ramener la
France à ses anciennes limites et de la mettre hors d'état de troubler la
paix de l'Europe. Le désastre de Russie fournira l'occasion espérée ;
l'édifice impérial s'écroulera plus vile qu'on n'aurait pu le supposer. La
Révolution et l'Empire avaient accompli en vingt ans plus de besogne que
l'ancienne monarchie en cinq siècles ; mais le temps ne consacre que les
œuvres pour lesquelles on a fait appel à sa collaboration. Les
institutions avaient subi de profondes modifications au cours du quart de
siècle qui s'écoula entre la réunion des Etats généraux et la campagne de
Russie. La Constituante avait fait table rase de celles de l'ancienne
monarchie, bien que les cahiers n'eussent pas réclamé un bouleversement aussi
radical. Du reste, de nouvelles transformations devaient se produire soit
durant la période révolutionnaire, soit pendant le Consulat et l'Empire. Cinq
et même six constitutions politiques, quatre régimes pour l'administration,
deux pour la justice, au moins trois pour les cultes, voilà le bilan des
changements qu'eut à subir, de 1789 à 1812, l'organisation de la France. La
Révolution, et c'est là son honneur, avait proclamé certains principes,
liberté, égalité, fraternité ; par malheur elle n'y resta pas toujours
fidèle. L'Empire rétablit le principe d'autorité et restaura, quoique sous
des formes nouvelles, quelques-unes des institutions de l'Ancien Régime.
Pourtant le principe de l'égalité des citoyens en matière d'impôt, de justice
et d'accession aux charges publiques, subsista, tout en étant plus d'une fois
violé dans la pratique. Nos
ancêtres acceptèrent sans protester tous ces changements, même ceux qui
allaient à l'encontre de leurs vœux. Une fois de plus, ils montrèrent Une
docilité, un respect de l'autorité qu'il est permis de trouver excessifs.
C'est en s'inclinant devant les décisions, même illégales, des gouvernants,
qu'on encourage ceux-ci à s'engager de plus en plus dans la voie de
l'arbitraire et du despotisme. Bien des fautes, bien des malheurs eussent été
évités, si nos ancêtres avaient apporté, dans la défense de leurs droits
légitimes, un peu plus d'ardeur et de ténacité. Durant la période révolutionnaire, les idées et les sentiments ont varié dans les départements lorrains ; à la même époque, ils n'étaient pas les mêmes dans toutes les parties du pays. D'une façon générale, les citadins se sont montrés plus accueillants aux nouveautés que les ruraux, ils ont évolué plus vite que ces derniers, toujours en défiance à l'égard des changements, quand ils ne voient pas tout de suite quels avantages ils pourront en retirer. Fait digne de remarque, le passé a exercé une influence incontestable sur les opinions des habitants de quelques villes. A Metz, jadis république municipale, on est plus avancé qu'à Nancy, ancienne capitale des ducs lorrains. Nous constaterons le même phénomène au XIXe siècle, surtout de 1815 à 1870. |