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Dans la
région lorraine, l'Eglise, après avoir ressenti les heureux effets de. la
Contre-Réforme, devait souffrir des malheurs delà guerre de Trente ans et
plus tard des progrès de l'irréligion. C'est au début du XVIIe siècle que la
ferveur est le plus intense dans les ordres religieux, tandis que le
relèvement du clergé paroissial date surtout du XVIIIe siècle, lorsque les
séminaires eurent fonctionné pendant un certain temps. Si la population des
campagnes retourna presque à l'état sauvage, à la suite des calamités de la
guerre de Trente ans, les mœurs s'adoucirent et se polirent au XVIIIe siècle,
tandis que la foi diminuait, surtout dans les hautes classes, sous
l'influence des écrits des philosophes. I. — LA CONTRE-RÉFORME CATHOLIQUE
Les
progrès du protestantisme finirent par décider la papauté à entreprendre la
réforme de l'Eglise. Ni les conciles de Constance et de Bâle, ni les pontifes
de la seconde moitié du XVe siècle n'avaient su opérer cette œuvre nécessaire
assez tôt pour prévenir la scission que provoquèrent Luther et Calvin. Paul
III convoqua en 1545 à Trente un concile œcuménique qui, après avoir dû par
deux fois interrompre ses travaux, ne les termina qu'en décembre 1563. Seuls
les cardinaux, les archevêques, les évoques, les généraux d'ordre et les
abbés eurent voix délibérative dans l'assemblée ; enfin l'on Vota par tête et
non par nation. Le cardinal Charles (Ier) de Lorraine-Guise et l'évêque de Verdun, N.
Psaulme, prirent part au concile. A Trente on définit, à l'encontre des
novateurs, les dogmes de l'Eglise, on formula des règles en ce qui concernait
la formation du clergé paroissial, la nomination des dignitaires
ecclésiastiques, la réforme des ordres religieux. N. Psaulme proclama à
Verdun les décrets du concile ; il est possible qu'une pareille formalité ait
eu lieu à Toul, tandis qu'on ne sait rien à l'égard de Metz. Amélioration
dans le recrutement des évêques, relèvement du clergé paroissial, réforme de
plusieurs ordres religieux, tels furent les résultats que l'on put constater
dans la région lorraine de la fin du XVIe siècle à la Révolution. Toutefois,
là comme ailleurs, les abus ne disparurent pas. C'est que le concile n'avait
ni supprimé la richesse du clergé, ni sa puissance temporelle, ni l'union
trop étroite de l'Eglise et de l'Etat. Aussi a-t-on le regret de constater
qu'en 1789 un trop grand nombre d'abus subsistaient encore. Us ne
disparaîtront petit à petit qu'à la suite des réformes accomplies dans la
société civile par la Révolution française. II. — L'ÉGLISE SÉCULIÈRE.
Les circonscriptions
ecclésiastiques. — Les évêques. — Les chapitres. Chapitres cathédraux.
Chapitres ordinaires et collégiales. — Le clergé paroissial. — Rapports des
évêques avec leur clergé.
Nous
avons déjà dit quelques mots des tentatives faites par Charles III et par
deux de ses successeurs pour créer, aux dépens du diocèse de Toul, un nouveau
diocèse, ayant Nancy ou Saint-Dié pour chef-lieu, des motifs qui expliquent
la conduite de nos ducs, et de l'opposition que ces projets rencontrèrent de
la part des Bourbons. Les rois de France ne voulaient pas de cette
innovation, et justement pour les raisons qui déterminaient les princes
lorrains à la réclamer. C'est
en 1598 que Charles III demanda au pape de créer un diocèse qui aurait eu son
propre fils, le cardinal Charles, pour évêque, et dont Nancy aurait été le
chef-lieu. Clément VIII aurait fait droit à la requête, si Henri IV, malgré
les bons rapports qu'il entretenait alors avec Charles III, dont le fils
aîné, Henri, était devenu son beau-frère, n'avait cru devoir contrecarrer le
projet. Le pape, en conséquence, déclara en 1602, ne pouvoir donner
satisfaction à Charles III, mais désireux de lui accorder un dédommagement,
il créa, en 1603, à Nancy, une église primatiale, dont le dignitaire le plus
élevé, appelé primat, devait jouir, vis-à-vis des membres de l'a famille
ducale, de quelques-unes des prérogatives réservées aux évêques. En 1627
Charles IV voulut reprendre le projet de son grand-père ; il comptait, pour
le faire aboutir, sur l'appui de son frère, Nicolas-François, monté sur le
siège épiscopal de Toul en 1624. Mais le chapitre manifesta une opposition
tellement vive que le duc n'osa passer outre. Un
siècle plus tard, Léopold essaya de créer un diocèse, dont Saint-Dié aurait
été le chef-lieu, et qui aurait compris les- territoires de la montagne
vosgienne, sur lesquels le grand-prévôt du chapitre de Saint-Dié, les abbés
d'Etival de Moyenmoutier, de Senones et de Domèvre exerçaient une autorité
quasi épiscopale. Le projet, bien accueilli par Clément XI, finit par échouer
devant Imposition du gouvernement français, qui agit en partie de son propre
mouvement, en partie à l'instigation de Mgr Rlouet de Camilly, évêque de
Toul. En 1720 le pape déclara qu'il renvoyait à plus tard la solution de
cette affaire. A
partir de 1787 les Bourbons n'avaient plus les mêmes raisons de s'opposer au
démembrement du diocèse de Toul. Déjà en 1761 M. de La Galaizière tenta de
faire ériger en siège épiscopal Saint-Dié, où son fils cadet venait d'être
nommé grand-prévôt. Le projet n'aboutit pas. II fut repris quelques années
plus tard par le gouvernement français. Lorsqu'en 1774 mourut Mgr Drouas,
évêque de Toul, son successeur, Mgr de Champorcin, dut ratifier, par avance
le démembrement du diocèse qu'il était appelé à gouverner. Malgré
l'opposition du métropolitain de Trêves, du chapitre et des bourgeois de
Toul, le pape Pie VI finit par accéder aux vues de la France ; il fulmina en
1777 les bulles qui instituaient, aux dépens du diocèse de Toul qui
subsistait, mais bien réduit, deux diocèses nouveaux, ayant respective-, ment
Nancy et Saint-Dié pour chefs-lieux. La province.de Trêves comptait désormais
six diocèses au lieu de quatre, et le métropolitain cinq suffragants au lieu
de trois. Le
diocèse de Saint-Dié fut subdivisé en archidiaconés et en doyennés, mais non
celui de Nancy. En ce
qui concerne la nomination des évêques, il faut distinguer deux périodes. De
1552 à 1664 c'est en principe au chapitre, et à lui seul, qu'appartient
l'élection des évêques, mais ce droit est combattu, le plus souvent avec
succès, par le pape, par le roi de France, ou par le duc de Lorraine ; les
chapitres ne trouvent d'appui qu'auprès de l'empereur, appui toujours
insuffisant. Tantôt le pape désigne lui-même le nouvel évêque, surtout
lorsqu'il s'agit de remplacer un cardinal, tantôt il intervient contre le
chapitre en faveur du roi ou du duc. A Metz Henri IV réussit en 1607 à faire
élire par le chapitre un de ses bâtards, Henri de Bourbon-Verneuil. ; par
contre les tentatives des -gouverneurs de Toul pour s'immiscer dans les
élections épiscopales n'eurent aucun succès. Mais ce furent les ducs lorrains
qui jouèrent le principal rôle. A Metz, Charles, fils de Charles III, à Toul
Pierre du Châtelet, Charles de Lorraine-Vaudémont, Christophe de La Vallée,
Jean des Porcelets de Maillane et Nicolas-François de Lorraine furent élus, à
la demande ou sous la pression de Charles III, d'Henri II ou de Charles IV.
Nos ducs intervinrent également à Verdun, lors de la nomination de trois de
leurs cousins, Erric, Charles et François, delà branche de Lorraine-Chaligny.
Durant le second tiers du XVIIe siècle, la désignation des évêques suscita
des conflits assez graves à Metz et à Toul, soit entre le roi et le chapitre,
soit entre le roi et le chapitre d'une part, le pape de l'autre. C'est ainsi
qu'à Metz, de 1652 à 1664, à. Toul, de 1634 à 1664 le siège resta vacant
presque sans interruption, parce que le pape, le roi de France et le chapitre
n'arrivaient pas à se mettre d'accord. Par exemple, en 1652, le pape Innocent
X refusa d'admettre Mazarin comme évêque de Metz, tandis qu'en 1658 Louis XIV
ne voulut pas reconnaître François Egon de Furstemberg, que le chapitre
messin avait élu. On peut rappeler que plusieurs des nominations faites,
durant cette période n'étaient pas régulières, les candidats n'ayant pas
atteint l'âge requis par les canons pour obtenir la dignité épiscopale ; ce
fut par exemple à Metz le cas de Charles (II) de Lorraine et d'Henri de Bourbon-Verneuil, à Toul
celui de Nicolas-François de Lorraine, à Verdun celui de François de
Lorraine-Chaligny. Une
deuxième période commence en 1664. Le droit accordé alors par Alexandre VII à
Louis XIV de nommer les évêques de Metz, de Toul et de Verdun, fut étendu en
1668 par Clément IX à tous les successeurs de ce prince. Nos trois diocèses
se trouvaient désormais soumis aux dispositions du concordat que Léon X et
François Ier avaient conclu à Bologne en 1516 ; leurs évêques étaient nommés
par le roi de France et recevaient du pape l'investiture canonique. Dans
quelles classes de la société les prélats messins, toulois et verdunois se
sont-ils recrutés de 1552 à 1664 ? On trouve parmi eux des cadets de
différentes branches de la maison de Lorraine, des nobles et même des
roturiers comme Nicolas Bousmard et Nicolas Boucher, qui se succédèrent à
Verdun. Depuis 166/i, non seulement les princes lorrains, mais les cadets de
l'aristocratie lorraine, barroise et même évêchoise sont systématiquement
écartés des sièges épiscopaux de nos trois villes. On ne trouve pas non plus
de roturiers par*mi nos prélats, qui appartiendront tous à la noblesse
française. Ajoutons que l'évêché le plus riche, celui de Metz, est presque
toujours donné à des membres de très anciennes familles ; c'est ainsi qu'au
XVIIIe siècle un Coislin, un Saint-Simon, un Montmorency s'assirent sur le
siège de saint Clément. Les prélats toulois et verdunois sortaient de maisons
moins considérables. Cinq de
nos prélats, dont quatre appartenaient à la maison de Lorraine, reçurent au
XVIe, au XVIIe ou au XVIIIe siècle, le chapeau de cardinal. Trois d'entre
eux, Charles (Ier)
de Lorraine-Guise, Charles (II) de Lorraine et Mgr de Montmorency-Laval occupaient le siège de
Metz, les deux autres, Charles de Vaudémont et Nicolas-François de Lorraine-Vaudémont,
étaient évêques de Toul. Ajoutons que le cardinal Charles (II) de Lorraine remplit les
fonctions de légat pontifical dans les trois diocèses lorrains. Les
évêques de Metz, de Toul et de Verdun ont été, de 1552 à 1789, très inégaux
quant à leur valeur personnelle. On en compte de bons, tels que Charles (II) de Lorraine et Coislin à Metz,
Charles de Lorraine-Vaudémont et Bégon à Toul, Nicolas Psaulme et Desnos à
Verdun. Saint-Simon à Metz, Thiard de Bissy et Champorcin à Toul, Erric de
Lorraine-Chaligny à Verdun furent plutôt médiocres. Enfin l'on doit
considérer comme franchement mauvais des prélats tels qu'Henri de
Bourbon-Verneuil, qui ne vint jamais dans son diocèse, et François de
Lorraine-Chaligny, prélat remuant et batailleur, plus propre à commander une
armée qu'à diriger un diocèse ; d'ailleurs, ni l'un ni l'autre n'avaient reçu
les ordres sacrés. Plusieurs
des évêques de cette période se sont occupés activement du clergé et des
fidèles confiés à leurs soins. Ils ont créé des séminaires destinés à former
le clergé paroissial, nous en reparlerons bientôt. En 1674 Louis XIV avait
établi le concours pour la désignation aux cures des Trois-Evêchés ; en 1724
Mgr Bégon le rétablit pour le diocèse de Toul. Un de ses successeurs, Mgr
Drouas, institua en 1755 des retraites ecclésiastiques, qui réunissaient les
membres de son clergé, et en 1766 des examens pour les jeunes vicaires. Les
évêques publièrent aussi durant cette période des livres liturgiques,
bréviaires, missels, rituels, ainsi que des statuts diocésains, à l'usage de
leur clergé. On peut regretter que, d'une façon générale, les prélats aient
sacrifié beaucoup d'anciens usages particuliers à leur diocèse. En ce
qui concerne les fidèles, les évêques rédigent des catéchismes destinés à
l'instruction des enfants, lancent des mandements qui s'adressent aux grandes
personnes. En 1743, Mgr de Saint-Simon, en 1758 Mgr Drouas supprimèrent un
certain nombre de jours fériés. En 1767 Mgr Drouas décida que les fêtes
patronales des paroisses seraient partout célébrées le dimanche qui suivait
les Quatre-Temps de septembre ; mais cette mesure, qui souleva des
protestations unanimes, ne reçut aucun effet. Un
évêque qui n'a pas encore reçu les Ordres sacrés, enfant ou homme fait, est
suppléé, pour les fonctions spirituelles de sa charge, soit par un
administrateur spirituel, évêque lui-même, soit par un suffragant, qui est
évêque in partibus. C'est ainsi que, de 1607 à 1613, le cardinal de Givry
remplit à Metz les fonctions d'administrateur spirituel du diocèse, alors
qu'Henri de Bourbon-Verneuil n'était encore qu'un enfant ; comme ce bâtard
d'Henri IV ne reçut jamais les ordres, on dut lui donner plus tard des
suffragants, dont le plus célèbre, Meurisse, évêque de Madaure, se fit
connaître par des ouvrages d'histoire religieuse. Au
chapitre revenait l'administration du temporel de l'évêché, quand le prélat
n'était qu'un enfant. C'était le chapitre qui, pendant la vacance du siège
épiscopal, désignait le vicaire capitulaire chargé de l'administration du
diocèse. L'archidiacre Jean Midot remplit ces fonctions à Toul durant les
longues vacances du siège de saint Mansuy au XVIIe siècle. L'évêque
était assisté, comme auparavant, par le chapitre cathédral, dont nous allons
parler, par les grands vicaires et par les officiaux. A deux reprises, sous
Charles IV et sous Léopold, la Cour souveraine de Lorraine réclama, mais sans
aucun succès, des évêques de Metz, de Toul et de Verdun, la création
d'officiaux, qui auraient fonctionné spécialement pour les territoires
lorrains de ces diocèses. Au
début du XVIIe siècle, un édit d'Henri IV décida que seuls les protégés où
les sujets du roi de France pourraient entrer dans les chapitres de Metz, de
Toul et de Verdun, comme d'ailleurs dans les collégiales et dans les abbayes
des Trois-Evêchés. Les chapitres se recrutaient en partie dans la noblesse,
en partie dans la bourgeoisie ; mais en 1777 Pie VI érigea ceux de Metz et de
Toul en chapitres nobles, innovation qui provoqua de vives protestations de
la part des bourgeois de Toul. Nous avons déjà mentionné les attributions des
chapitres. La principale, la désignation des évêques, contestée de 1552 à
1664, disparut à cette dernière date. Certains
chapitres ou collégiales sont supprimés au XVIIIe siècle et leurs revenus
affectés à des abbayes, à d'autres chapitres, à des séminaires ; ce fut le
cas des chapitres de Liverdun et de Bourmont au diocèse de Toul, de Hombourg
l'Evêque à celui de Metz. Il y a des unions : ainsi en 1742 la collégiale
Saint-Georges de Nancy fut unie au chapitre de la Primatiale. En 1777 ce
dernier chapitre et celui de Saint-Dié furent élevés à la dignité de
chapitres cathédraux, lorsque Pie VI ; eut créé les diocèse - de Nancy et de
Saint-Dié. Au
Moyen Age le clergé paroissial, trop souvent ignorant et de mœurs relâchées,
n'était pas à la hauteur de la tâche qu'il avait à remplir. Les pères du
concile de Trente, qui connaissaient le mal, voulurent y porter remède, en
décidant là création de séminaires, où les futurs pasteurs recevraient
l'instruction et l'éducation qui les prépareraient à s'acquitter de leur
mission. Tout d'abord les évêques de Metz et de Toul se contentèrent de
fonder, pour, les jeunes clercs de leur diocèse, des séminaires dans la ville
universitaire de Pont-à-Mousson. Mais, durant la seconde moitié du XVIIe
siècle, on sentit la nécessité d'avoir dans chaque diocèse un séminaire. A
Metz les commencements du séminaire datent de 1661 ; ce fut seulement de 1743
à 1745 que Mgr de Saint-Simon lui donna une organisation définitive et lui
attribua les revenus de la collégiale de Hombourg l'Evêque. En 1726 Mgr de
Coislin avait fondé à ses frais un petit séminaire pour vingt pauvres
étudiants en théologie. Le séminaire de Toul fut constitué, de 1673 à 1678
par Mgr du Saussay. En 1738 son directeur, M. Abgrail, promulgua un
règlement, qui fixait à deux années la durée des cours. En 1769 Mgr Drouas
créa à Toul le petit séminaire de Saint-Claude. Le grand, séminaire de Verdun
fut fondé de 1678 à 1682 par Mgr d'Hocquincourt. Pour
maintenir le clergé dans la bonne voie, les évêques instituèrent au XVIIIe
siècle des conférences, puis des retraites, qui réunissaient les prêtres du
diocèse. Dès la
fin du XVIe siècle, on constate un véritable relèvement moral du clergé
paroissial, dû à l'Université de Pont-à-Mousson. Cette amélioration,
compromise par les malheureux événements du XVIIe siècle, devait reprendre et
s'accentuer au XVIIIe siècle. S'il y a encore quelques mauvais pasteurs, on
en compte un beaucoup plus grand nombre de bons et même d'excellents qui, non
contents de remplir avec zèle les devoirs de leur charge, s'occupent, soit de
relever le niveau intellectuel de leurs paroissiens en créant des écoles,
soit de faire adopter à ceux-ci de meilleures méthodes agricoles. Le mode
de nomination des curés est le même qu'avant 1552. Les
évêques eurent à plus d'une reprise des conflits, dont quelques-uns assez
graves, avec leur clergé, pour des questions d'ordre spirituel ou d'ordre
temporel. Le plus souvent c'était entre le prélat et le chapitre cathédral
que naissaient des différends à propos de droits honorifiques, de nomination
à des bénéfices ou encore de juridiction. Ainsi, de 1713 à 1717, Mgr Blouet
de Camilly se trouva en opposition avec son chapitre pour la nomination
d'archidiacres. Un des conflits des plus longs fut celui qu'eurent à soutenir
deux prélats toulois, Mgr Thiard de Bissy et Mgr Blouet de Camilly contre le
chapitre Saint-Euchaire de Liverdun, qu'ils voulaient supprimer, pour en
attribuer les revenus au grand séminaire. Pendant vingt ans les chanoines de
Liverdun résistèrent, s'adressant à toutes les juridictions, ecclésiastiques
ou laïques. Ce ne fut qu'avec peine que Mgr Blouet de Camilly réussit à
triompher de ses opiniâtres adversaires. De 1772 à 1774 Mgr Drouas vit
s'élever contre lui tous les prêtres de son diocèse, pour avoir prescrit une
enquête sur les revenus des bénéfices ecclésiastiques, en vue d'obtenir une
répartition plus équitable du don gratuit qu'avait à supporter son clergé. Un
peu plus tard, l'évêque de Nancy, Mgr de La Tour du Pin, se heurta, quand il
voulut diviser son diocèse en archidiaconés et en doyennés, à une opposition
très vive de la part de son clergé. D'une
façon générale, à la fin de l'Ancien Régime, il y avait antagonisme entre les
évêques et leur clergé. Il s'explique par différentes raisons, dont la
première est que les prélats appartenaient tous à la noblesse, les curés à la
roture. Beaucoup de prêtres ne -pouvaient comprendre, surtout quand ils se
reportaient aux premiers temps de l'Eglise, pourquoi la dignité épiscopale
était exclusivement réservée à des cadets de noblesse, que rien d'ailleurs ne
recommandait, alors que des roturiers, distingués par leur intelligence, par
leur savoir et par leurs vertus, se voyaient' écartés des hautes fonctions
ecclésiastiques. Ajoutez à cela les absences fréquentes et prolongées de
beaucoup d'évêques, qui passaient à Versailles plus de temps que dans leur
diocèse. Plusieurs d'entre eux se montraient autoritaires et cassants. Enfin
les allures de leurs grands-vicaires, jeu des nobles étrangers au diocèse,
froissaient et blessaient le clergé paroissial. Aussi n'y a-t-il pas lieu de
s'étonner que quelques-unes des idées de réforme, émises par les philosophes,
aient trouvé faveur auprès de certains membres du bas clergé. C'était
un fait très grave que cet antagonisme entre l'épiscopat et les curés ; il
rendra possible la constitution civile du clergé et le schisme qui en
sortira. III. — L'EGLISE RÉGULIÈRE.
Hommes. Ordres
anciens. Ordres nouveaux. — Femmes. Ordres anciens. Ordres nouveaux. —
Recrutement du clergé régulier.
Le
cardinal Charles (II) de
Lorraine, fils de Charles III, très zélé pour la réforme de l'Eglise en
général et des ordres religieux en particulier, essaya en 1595, mais sans
résultat, de restaurer la règle dans les abbayes bénédictines et dans celles
des chanoines réguliers de Saint-Augustin. La tentative devait être reprise
un peu plus tard et aboutir non seulement pour ces deux ordres, mais encore
pour celui des prémontrés. Dom
Didier de La Cour, né en 1550 à Montzéville, devenu en 1598 prieur claustral
de Saint-Vanne de Verdun, réforma en 1600 cette abbaye, avec l'appui de l’évêque
Erric, qui en était l'abbé commendataire. L’année suivante, quelques
religieux de Saint-Vanne, envoyés par Erric à Moyenmoutier, entreprirent d'y
restaurer la règle. Là, comme auparavant à Saint-Vanne, la plupart des
anciens moines opposèrent à la réforme une vive résistance. En 1604 le pape
Clément VIII érigea, par une bulle, la congrégation de Saint-Vanne et de Saint-Hidulphe,
instituée l'année précédente. Aux deux premières abbayes dont nous avons
parlé vinrent s'ajouter petit à petit dans la congrégation la plupart des
abbayes bénédictines des diocèses de Metz, de Toul et de Verdun,
Saint-Mihiel, Saint-Avold, Longeville, Senones, etc. En 1612 dom Didier de La
Cour entreprit la réforme des abbayes bénédictines françaises, qui devaient
former plus tard la congrégation de Saint-Maur. Pourtant,
il y eut des monastères bénédictins de la Champagne et de la Franche-Comté
qui entrèrent, non dans cette dernière congrégation, mais dans celle de
Saint-Vanne. On sait qu'au XVIIe, et surtout au XVIIIe siècle, les vannistes
se distinguèrent par leurs travaux historiques. Qu'il nous suffise de
rappeler ici les noms de dom Calmet et de dom Ceillier. La
réforme des prémontrés lorrains fût l'œuvre de Servais de Lairuels. Né en 1552
à Soignies, dans le Hainaut, entré dans l'ordre de Prémontré, il avait été en
1599 chargé de visiter la circarerie de Lorraine. D. Picart, abbé de Sainte-Marie-aux-Bois,
le pria de rester auprès de lui et de l'aider à rétablir la règle dans son monastère.
Lorsque Picart eut été empoisonné par quelques-uns de ses moines, Servais fut
élu abbé à sa place et continua son œuvre, qu'il sut mener à bien.
L'Université qui fonctionnait à Pont-à-Mousson décida Servais à émigrer avec
ses moines dans cotte ville, où il fit élever de 1607 à 1612 Sainte-Marie-Majeure,
Les statuts qu'il avait donnés à son abbaye reçurent en 16r3 l'approbation du
chapitre conventuel de l'ordre de Prémontré ; Paul V les confirma en 1617, et
Par la même bulle, il institua, pour les abbayes qui avaient déjà reçu la
réforme et pour celles qui voudraient l'accepter, la congrégation de
l'Antique rigueur, soustraite à l'autorité du chapitre général de l'ordre, mais
soumise à celle de l'abbé de Prémontré. Lorsque Servais de Lairuels mourut en
1631, toutes les abbayes de prémontrés situées dans les diocèses de Metz, de
Toul et de Verdun avaient adopté la réforme. La
décadence des chanoines réguliers de Saint-Augustin était encore plus grande
que celle des bénédictins et des prémontrés. Aussi éprouva-t-on une vive
surprise dans l'entourage de Pierre Fourier, quand on vit celui-ci entrer en
1585 dans cet ordre décrié. Pierre Fourier, né à Mirecourt en 1565, est
certainement une des plus belles et des plus sympathiques figures du clergé
de notre pays. Il a personnifié le caractère lorrain dans ses beaux côtés,
sans avoir les défauts qu'on a pu justement nous reprocher. A une grande
piété, à une modestie, à une humilité et à une charité vraiment chrétiennes,
il joignait un savoir étendu, un grand bon sens et même un sens pratique
qu'il est rare de trouver chez les saints. On le voit s'intéresser non
seulement à la vie, intellectuelle et morale des religieux, des religieuses
ou des fidèles qui vivaient sous sa direction, mais aussi au bien-être
matériel des habitants de Mattaincourt, dont il fut longtemps le pasteur. Patriote
lorrain, il refusa de se soumettre à la domination étrangère et, pour ne pas
prêter le serment de fidélité à Louis XIII, il s'exila en Franche-Comté, où
il mourut le 9 décembre 1640. Après
de fortes études à l'Université de : Pont-à-Mousson (1578-1583), il entra en 1585 à l'abbaye de
Chaumousey et fut nommé en 1697 à la cure de Mattaincourt, qui était à la
collation des chanoines réguliers de Saint-Augustin. L'œuvre qu'il accomplit
fut, à tous égards, considérable. Mgr des Porcelets de Maillane, évêque de
Toul, chargé en 162r par Grégoire XV de visiter les abbayes des chanoines
réguliers de son diocèse, pria Fourier de "l'aider à réformer cet ordre.
L'année suivante Fourier avait fini de rédiger les statuts de la future
congrégation, où il se proposait de faire entrer les abbayes qui auraient
accepté de se soumettre à la règle. Après avoir réuni à Lunéville des
novices, qui prirent l'habit en 1623 et qui prononcèrent leurs vœux l'année
suivante, il obtint d'Urbain VIII en 1625 un bref et en 1628 une bulle qui
approuvaient la congrégation de Nôtre-Sauveur ; ainsi s'appelait la
congrégation réformée des chanoines réguliers de Saint-Augustin. Toutefois le
pape refusa d'autoriser les chanoines à instruire les enfants, quoique
Fourier l'en eût instamment prié. En 1627 Fourier avait créé à Pont-à-Mousson
un séminaire, destiné aux novices de sa congrégation. La même année il
refusait par modestie la charge de général, que lui avait offerte l'assemblée
générale des chanoines réguliers réformés, et il fit donner cette dignité au
père Nicolas Guinet. Lorsqu'une mort prématurée eut enlevé N. Guinet en 1632,
force fut à Fourier d'accepter le généralat. La congrégation de Nôtre-Sauveur
finit par englober toutes les abbayes de chanoines réguliers des diocèses de
Metz, de Toul et de Verdun. Nous avons, vu, dans un autre chapitre, que les
collèges lorrains, dont les jésuites avaient la direction avant 1768, furent,
en 1776, confiés aux fils spirituels de saint Pierre Fourier. Les
cisterciens de Lorraine ne furent pas réformés, non plus que les bénédictins
de Metlach et de Tholey au diocèse de Trêves. Les chartreux, qui possédaient
déjà une maison, à Rettel, au nord, de Sierck, furent installés par Charles
IV d'abord à Sainte-Anne, près de Nancy, puis en 1666 à Bosserville. Depuis
longtemps déjà, nous l'avons dit, la mense abbatiale avait été, dans les
monastères bénédictins, séparée de la mense conventuelle. Au XVIe siècle on
voit les papes conférer la dignité abbatiale à des membres du clergé
séculier, évêques, chanoines, etc. Ces abbayes étaient dites en commende et
l'abbé séculier était un abbé commendataire. Les abbés commendataires, qui ne
s'occupaient en aucune façon de la vie religieuse de leur monastère, se
contentaient de toucher les revenus de leur mense. La direction spirituelle
des moines appartenait à un prieur claustral. Cet abus, que l'on constate en
Lorraine dès le XVIe siècle, devait, malgré le concile de Trente, se propager
au XVIIe et au XVIIIe, sous l'influence de la France. L'extension aux
diocèses de Metz, de Toul et de Verdun des dispositions du concordat de
Bologne, permit aux Bourbons de nommer aux bénéfices consistoriaux dans les
Trois-Evêchés. Léopold donna lui-même des abbayes en commende ; enfin le mal
ne fit que s'accroître sous le règne de Stanislas, car en 1740 le pape
accorda à ce prince et à Louis XV le droit de nommer aux bénéfices :
consistoriaux de la Lorraine et du Barrois. Les pratiques qui avaient cours
dans le royaume s'étendirent alors aux duchés, non sans un grave préjudice
pour la vie religieuse des monastères mis en commende. Seules les abbayes
chefs d'ordre échappaient de plein droit à cet abus. En 1789, sur 25 abbayes
que comptaient duchés et évêchés, 17 étaient en commende. Les moines
opposèrent plus d'une fois une vive résistance aux tentatives faites pour
leur imposer un abbé commendataire. L'abbé régulier qu'ils avaient élu
réussit parfois à rester en possession de sa dignité, tandis que, dans
d'autres cas, ce fut le commendataire qui l'emporta. Sous le règne de
Léopold, Antoine de Lenoncourt, abbé commendataire de Saint-Mihiel, fut
condamné par la cour de Rome, après un long procès, à résigner sa dignité. Aucun
ordre nouveau d'hommes ne fut créé à cette époque dans la région lorraine.
Mais elle accueillit les jésuites, qui jouèrent un grand rôle dans notre
pays, comme prédicateurs, comme confesseurs des princes, comme instructeurs
et éducateurs de la jeunesse. C'est surtout dans les duchés que leur
influence se fit le plus fortement sentir. Nous avons vu dans un autre
chapitre ce qu'ils avaient fait pour l'enseignement. Le noviciat des
jésuites, d'abord établi en 1599 à Saint-Nicolas, fut, trois ans plus tard,
transféré à Nancy. Stanislas ne se montra pas moins favorable que ses
prédécesseurs à la compagnie de Jésus. C'est à elle qu'il confia la maison
des missions royales, fondée par lui en 1739. Il recueillit également de
nombreux pères expulsés de France en 1764. Mais deux ans après sa mort, les
jésuites devaient abandonner la Lorraine et laisser à d'autres les
établissements qu'ils dirigeaient. Quelques réserves qu'appellent les
intrigues auxquelles se livrèrent les jésuites, lorrains, on doit leur rendre
cette justice qu'aux mauvais jours du XVIIe siècle ils se montrèrent bons
patriotes ; ils refusèrent en masse de prêter au roi de France le serment que
Richelieu prétendit en 1635 exiger des fonctionnaires et des membres du
clergé de la Lorraine. Plus tard le père de La Chaise, confesseur de Louis
XIV, s'étonnait, dans une lettre au père de Jobal, de la persistance, chez
les jésuites lorrains, de ce patriotisme « si étranger, disait-il, à l'esprit
de l'ordre ». Rien n'est plus honorable pour les jésuites lorrains que cette
critique dont ils étaient l'objet de la part d'un de leurs confrères
français. Les
jésuites, installés dès 1570 par M. Psaulme dans le collège que ce prélat
avait fondé à Verdun, ne s'établirent à Metz qu'en 1605. Ce fut seulement 17
ans plus tard que l'évêque Henri de Bourbon-Verneuil leur Gonfla le collège
de cette ville. Dès 1761 le Parlement de Metz s'attaquait aux jésuites, alors
aux prises avec le Parlement de Paris, et les obligeait, l'année suivante, à
quitter leurs collèges. Enfin en 1764 les jésuites des Trois-Evêchés et du
Barrois mouvant durent s'exiler, comme ceux de toute la France. Mentionnons
encore les tiercelins, membres de la grande famille franciscaine, qui
reçurent, au XVIIe siècle, la garde de Notre-Dame de Sion, et les frères des
Ecoles chrétiennes, auxquels furent confiées les petites écoles dans
différentes villes de la Lorraine et des Trois-Evêchés. Il faut
bien le reconnaître, la ferveur religieuse devait, sous l'influence de causes
multiples, se relâcher, au cours du XVIIIe siècle, dans les abbayes et dans
les couvents d'hommes de la région lorraine. D'autre part, le spectacle des
nombreux abus dont souffraient l'Eglise et l'Etat inclina beaucoup de membres
du clergé régulier à bien accueillir les projets de réforme préconisés par
les philosophes. Catherine
de Lorraine, qui avait fondé à Nancy en 1625 une abbaye de bénédictines sous
le vocable de Notre-Dame de Consolation, projeta de créer une congrégation,
celle, de l'Etroite observance, qu'elle fit approuver en 1631 par le pape
Urbain VIII. L'œuvre compromise, arrêtée même par les malheurs du temps, fut
reprise en quelque sorte par Catherine de Bar, en religion mère Mechtilde,
qui fonda la congrégation des bénédictines du Saint-Sacrement, où elle fit
entrer en 1669 Notre-Dame de Consolation. Les
chapitres de chanoinesses nobles de Remiremont, d'Epinal, de Poussay et de
Bouxières, avaient été, à l'origine, des abbayes de religieuses bénédictines.
Catherine de Lorraine, devenue en 1611 abbesse de Remiremont, essaya de
ramener les chanoinesses à l'observance de la règle de saint Benoît. Les
commissaires enquêteurs que le souverain pontife avait, par deux fois,
envoyés à Remiremont à la demande de Catherine, se montrèrent favorables aux
projets de l'abbesse. Mais rien ne put vaincre l'obstination des chanoinesses
qui, non contentes de protester auprès du Saint-Siège, firent agir leurs
pères ou leurs frères, membres de l'ancienne chevalerie. Ceux-ci, aux
sessions d'Etats généraux de I6I4 et de 1619, s'élevèrent, avec beaucoup
d'énergie, contre les tentatives de Catherine. Henri II s'en émut, et pria sa
sœur de renoncer à ses projets de réforme.
Jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, les quatre chapitres de
chanoinesses resteront ce qu'ils étaient depuis des siècles, témoignage
vivant de l'impuissance de la papauté à faire disparaître un abus criant. La
région lorraine vit naître au XVIIe ou au XVIIIe siècle plusieurs
congrégations nouvelles, enseignantes ou hospitalières. La
première en date est la congrégation Notre-Dame, qui eut pour fondateur saint
Pierre Fourier. Nous avons vu qu'il n'avait pas réussi à faire des chanoines
réguliers de Nôtre-Sauveur des éducateurs de la jeunesse masculine. Il fut
plus heureux à l'égard des petites filles. En 1697 Alix Le Clerc et quelques
jeunes filles de Mattaincourt se groupèrent sous la direction de Fourier,
curé de la paroisse ; elles se vouaient à l'enseignement de leurs petites
sœurs des campagnes. Ce fut l'origine de,1a congrégation Notre-Dame, pour
laquelle Fourier obtint d'abord l'approbation du cardinal Charles (II) de Lorraine, puis celles des
papes Paul V (1615)
et Urbain VIII (1628).
Ce dernier autorisa les religieuses de la congrégation à instruire les jeunes
filles, mais il refusa, malgré les instances du fondateur, de mettre les
couvents de la congrégation sous l'autorité d'un visiteur, qui aurait veillé
à l'observance des statuts. Alix Le Clerc, devenue supérieure de la
congrégation, et Fourier lui-même fondèrent de nombreux couvents dans la
Lorraine, le Barrois, les Trois-Evêchés et jusqu'en France. Des dissensions
portèrent par malheur le trouble dans la congrégation, du vivant de Pierre
Fourier ; elles s'aggravèrent après la mort du fondateur, plusieurs des
couvents ayant refusé de reconnaître les constitutions qu'il, avait rédigées
à Gray avant de terminer sa longue et laborieuse carrière. Elles auraient été
certainement évitées si, comme l'avait demandé Fourier, Urbain VIII avait
autorisé la création d'un visiteur. Les couvents delà nouvelle congrégation
ouvrirent des pensionnats, qui recevaient des élèves payantes ; ils
permettaient aux religieuses de subsister et de donner gratuitement
l'instruction aux enfants des pauvres gens, conformément aux intentions de
Fourier. La
congrégation de Notre-Dame du Refuge, qu'Urbain VIII autorisa en 1634, eut
pour origine le couvent du Refuge, créé à Nancy pour les filles repenties par
Elisabeth de Ranfaing, une veuve, qu'on avait longtemps crue possédée du
démon. Le XVIIe
siècle vit également la fondation de la congrégation hospitalière de
Saint-Charles. Ses débuts remontent à 1652, et son premier fondateur est
Chauvenel, un laïc. C'est en 1662 que les religieuses furent établies à Saint-Charles.
En 1713 Mgr Blouet de Camilly, évêque de Toul, approuva les statuts des sœurs
de Saint-Charles, les compléta en 1720, réunit enfin les couvents de l'ordre
en une congrégation. On sait quels grands services les sœurs de Saint-Charles
ont rendus et rendent encore aujourd'hui dans les hôpitaux. Au XVIIIe
siècle trois congrégations enseignantes prirent naissance dans la région
lorraine. En 1712 M. Goize, chanoine de la cathédrale de Metz, fonda le
séminaire des Filles delà doctrine chrétienne pour l'instruction gratuite des
petites filles du peuple. M. Vatelot, d'abord prêtre sacristain attaché au
chapitre de Toul, plus tard chanoine de ce même chapitre, chargé de diriger
les écoles de filles qu'avait fondées l'écolâtre, M. Le Vacher, institua en
1720 un noviciat pour les jeunes filles qui se destinaient à l'enseignement.
C'est là l'origine d'une congrégation, qui reçut en 1760 un règlement de Mgr
Bégon, et à laquelle des lettres patentes de Louis XV conférèrent, deux ans
plus tard, une existence légale. M. Vatelot était mort en 1748, après avoir fourni
des maîtresses à un certain nombre d'écoles du diocèse. Les vatelottes, ainsi
appelait-on ces religieuses, prospérèrent jusqu'à la Révolution, se
reconstituèrent après la tourmenté et devinrent les sœurs de la Doctrine
chrétienne. Un
prêtre du diocèse de Metz, M. Moyë, fonda en 1762 à Vigy une congrégation de
sœurs enseignantes, celle de la Providence. Quand M. Moyë fut parti pour la
Chine, il confia à l'un de ses amis, M. Raulin, chanoine de Saint-Dié, le
soin de faire vivre et prospérer l'œuvre qu'il avait créée. Cette
congrégation, qui se reconstitua au XIXe siècle, se subdivisa en deux
branches, dont l'une, qui eut son centre à Portieux, se consacrait à
l'enseignement dans la Lorraine romane, tandis que l'autre, dite de Saint-Jean-de-Bassel,
remplissait le même rôle dans les communes lorraines de langue allemande. Les
ordres ou les congrégations ne se recrutaient pas de la même façon. Seules
les filles de la noblesse étaient admises dans les chapitres de chanoinesses.
On trouvait des nobles et des roturiers chez les bénédictins, les prémontrés,
les chanoines réguliers, les dominicains, les jésuites, les bénédictines, les
visitandines, les carmélites, les annonciades. La plupart des ordres
mendiants, cordeliers, capucins, carmes, ainsi que les congrégations de
femmes qui se vouaient au soin des malades ou à l'enseignement des petites
filles du peuple, se recrutaient presque exclusivement soit dans la
bourgeoisie, soit dans le peuple des villes ou des campagnes. Nous
avons déjà mentionné la décision prise par Henri IV en 1603 de ne conférer
dans les Trois-Evêchés les bénéfices qu'à des sujets ou à des protégés des
rois de France. Une première fois au XVIIe siècle, de nouveau en 1761, le
Parlement de Metz ordonna aux religieux allemands qui se trouvaient dans les
couvents de son ressort de quitter le pays. Il n'y eut pas de prescriptions
semblables prises à l'égard des couvents de la Lorraine. Il s'en
fallait de beaucoup que moines et nonnes eussent tous embrassé de leur plein
grêla vie religieuse. Les familles nobles, en vue d'avantager les fils,
surtout le fils aîné, contraignaient souvent les cadets et les filles à
entrer en religion. L'Eglise avait protesté souvent, mais sans beaucoup de
succès, contre l'abus des vocations forcées. L'Etat, de son côté, avait
cherché aie corriger par les édits de 1768 et de 1779, qui interdisaient aux
hommes avant 21 ans, aux femmes avant 17 ans, de prononcer des vœux. IV. — RAPPORTS ENTRE LES DEUX CLERGÉS.
L'harmonie
ne régnait pas toujours entre séculiers et réguliers. Comme auparavant, le
clergé paroissial jalouse les ordres religieux, tout au moins ceux qui se
livrent à la prédication et à la confession. En 1754, sur la plainte que lui
adressèrent les curés de Nancy, Mgr Drouas, évêque de Toul, défendit aux
religieux de cette ville de confesser les fidèles sans l'autorisation des
curés. Ce mandement mit aux prises la Cour souveraine de Lorraine, qui
l'avait annulé, et le conseil du roi de Pologne, qui avait cassé le décret de
la Cour. L'affaire ne s'apaisa qu'en 1755. D'autre
part, les évêques favorisèrent soit la réforme des ordres anciens, tels
Charles (II) de Lorraine, Erric de
Lorraine-Chaligny, Jean des Porcelets de Maillane, soit la fondation de
congrégations nouvelles, comme Mgr du Saussay, Mgr Blouet de Camilly, Mgr
Bégon. Tant au
XVIIe qu'au XVIIIe siècle, les évêques de Toul eurent à lutter contre les
abbés des monastères vosgiens. Ceux-ci prétendaient ou limiter les droits des
prélats toulois, ou même jouir, vis-à-vis de ces derniers, d'une complète
indépendance. En 1608 l'abbé de Senones soutint qu'il n'était pas soumis à
l'autorité spirituelle de Jean des Porcelets de Maillane, évêque de Toul, qui
voulait introduire la réforme dans cette abbaye. Après une longue période de
calme, les conflits vont se succéder, durant plus d'un demi-siècle, entre
prélats toulois et abbés vosgiens. En 1680, ceux-ci prétendent, à l'encontre
de Mgr de Fieux, à une juridiction quasi-épiscopale sur les territoires qui
dépendaient d'eux. L'année 1689 vit se produire un nouveau conflit entre les
mêmes et Mgr Thiardde Bissyr. En 1695 les abbés vosgiens protestèrent contre
la visite pastorale que ce prélat voulait faire dans les paroisses soumises à
leurs monastères, Quand, en 1706, Mgr Colin, abbé de Domèvre, eut créé un
official pour le territoire qui dépendait de son monastère, Mgr Blouet de
Camilly porta l'affaire devant le Parlement de Metz, qui en 1709 lui donna
gain de cause. En 1718, lorsque Léopold voulut, avec la connivence des abbés
vosgiens, créer un diocèse qui aurait compris les territoires dont se
composait leur temporel, Mgr Blouet de Camilly, évêque de Toul, adressa au
pape un mémoire, où il s'attachait à prouver les droits de l'Eglise de Toul
sur ces abbayes. Quelques années plus tard un dernier conflit, plus grave que
les précédents, allait mettre aux prises Mgr Bégon et deux abbés vosgiens, Ch.-L.
Hugo, abbé d'Etival depuis 1712, et J.-Cl. Sommier, nommé en 1725
grand-prévôt de Saint-Dié par Léopold, et archevêque in partibus de Césarée
par le pape. Non
content de donner, en qualité d'archevêque de Césarée, la confirmation aux
enfants des paroisses qui relevaient de Saint-Dié, d'Etival, de Moyenmoutier
et de Senones, Sommier lança en 1725 des mandements. La même année Hugo en
publia un, dont certaines assertions provoquèrent une réplique de Mgr Bégon.
L'ordonnance du prélat amena Hugo à riposter. En 1727, à l'instigation de
l'évêque, Brouilly publia sa Défense de l'Eglise de Toul. Tandis que
le pape nommait en 1726 dom Mathieu Petitdidier, abbé de Senones, évêque in
partibus de Macre, ce qui était une manière indirecte de se prononcer pour
les abbés vosgiens, Mgr Bégon obtenait l'appui du clergé de France, qui
obligeait l'abbé de Prémontré à lui présenter des excuses pour les écarts de
langage de Hugo. Ce dernier se voyait également désavoué par le chapitre de
la congrégation lorraine de l'Antique Rigueur. Enfin Léopold lui-même, bien
que favorable à la cause des abbés vosgiens, se croyait par politique obligé
d'envoyer à deux reprises Hugo en exil (1726 et 1727). Hugo pourtant revint à Etival
en 1728, et l'année suivante il fut nommé par Benoît XIII évêque in partibus
de Ptolémaïs. Cependant, dom Mathieu Petitdidier, mort en 1728, avait eu pour
successeur dom A. Calmet, qui se montra d'une extrême prudence. La même année
le pape avait chargé deux cardinaux, l'un français, l'autre italien,
d'examiner les prétentions respectives de l'évêque de Toul et des abbés
vosgiens. L'affaire ne reçut aucune solution de la cour de Rome, et le
conflit s'apaisa, avant même que les principaux protagonistes fussent
descendus dans la tombe. Sommier mourut en 1737, Hugo deux ans plus tard. Mgr
Bégon prit alors sa revanche. S'il échoua finalement, devant la résistance du
chapitre de Saint-Dié, dans la tentative qu'il fit pour obtenir la jouissance
de la mense prévôtale de ce chapitre, il fut plus heureux à Etival, dont la
mense abbatiale fut unie en 1747 par Benoît XIV à la mense épiscopale de
Toul. Nous avons vu précédemment que Saint-Dié, devenu en 1777 chef-lieu d'un
diocèse, finit ainsi par conquérir l'indépendance qu'on lui avait refusée un
demi-siècle auparavant. . . V. — SITUATION MATÉRIELLE DU CLERGÉ.
Distinguons
dans le clergé trois groupes, qui comprennent le premier les évêques, les
chapitres et les abbayes, le deuxième les ordres mendiants, les congrégations
hospitalières ou enseignantes, le troisième enfin les curés, les desservants
et les vicaires. Evêques,
chapitres, collégiales et abbayes sont les mieux partagés. Aux revenus de
leurs propriétés s'ajoutent les redevances variées que leur paient les
habitants des villages dont ils sont les seigneurs, enfin les dîmes qu'ils
perçoivent dans un grand nombre de paroisses. Rappelons qu'à deux reprises,
en 1571 et en 1597, Charles III avait interdit aux communautés
ecclésiastiques d'aliéner leurs biens sans une autorisation ducale. A la fin
du XVIIe siècle, un intendant des Trois-Evêchés, Turgot, évaluait respectivement
à 45.000, 25.000 et 50.000 livres les revenus des évêques de Metz, de Toul et
de Verdun. D'après l'almanach royal, les mêmes prélats auraient en 1788
touché le premier 120.000 livres, le deuxième 37.000, le troisième 74.500 ;
l'évêque de Nancy aurait eu 50.000 livres et celui de Saint-Dié 30.000. Les
revenus des chapitres de Remiremont, de Poussay et d'Epinal n'auraient pas
été inférieurs à 300.000 livres pour la première de ces maisons, à 72.000
pour la seconde, à 63.000 pour la troisième. Les
ordres mendiants, les congrégations enseignantes ou hospitalières avaient une
situation beaucoup plus modeste. Quelques-uns des couvents de ces ordres ou
de ces congrégations possédaient des terres et des rentes ; beaucoup d'entre
eux vivaient surtout des dons et des aumônes que leur faisaient l'Etat ou des
particuliers. Le
clergé paroissial aurait dû percevoir les dîmes, mais une grande partie de
celles-ci lui échappait pour aller aux évêques, aux chapitres, aux abbayes ;
curés et desservants touchaient en outre le casuel, c'est-à-dire les sommes
versées par les fidèles pour les baptêmes, les mariages et les enterrements.
Enfin, dans un certain nombre de villages, lorrains ou évêchois, la cure
avait son temporel, le bouvrot, formé de terres arables, de prés et de
vignes. Mais dans plusieurs paroisses, l'évêque, un chapitre ou une abbaye
percevait la plus grosse part ou la totalité des dîmes, le casuel ne
rapportait que peu de chose, enfin il n'y avait point de bouvrot ; le curé ou
le desservant se trouvait alors réduit à la misère. Pour remédier à cet
inconvénient, le gouvernement français et le gouvernement lorrain décidèrent
que l'évêque, l'abbaye ou le chapitre à qui revenait l'ensemble des dîmes
devrait payer au curé ou au desservant une pension, que l'on nommait la
portion congrue. Louis XIV l'avait fixée à 300 livres pour les curés, à 150
pour les vicaires ; d'après un édit rendu en 1698 par Léopold, elle était de
700 livres pour les premiers, de 350 pour les seconds. On constate au XVIIIe
siècle des différences considérables, au point de vue des revenus, entre les
curés ou les desservants, des paroisses rurales. Tandis que ceux de Romelfing
et de Hacourt ne touchent que 400 livres, celui de Mousson en a 800, celui de
Benney 1.710, celui de Morhange 1.800, celui de Volmünster 3 ;200, celui de
Nomeny 3.500. En
1787, d'après le contrôleur-général des finances, les revenus du clergé des
Trois-Evêchés se seraient élevés à 1.900.000 livres. VI. — LA PAPAUTÉ ET LE CLERGÉ LORRAIN OU ÉVÊCHOIS.
Dans
les évêchés le rôle des papes n'est pas le même durant les deux périodes que
séparent l'une de l'autre les décisions prises en 1664 par Alexandre VII, et
quatre ans plus tard par Clément IX. De 1552 à 1664 les papes, bien loin de
soutenir les droits électoraux des chapitres cathédraux, les suppriment le
plus souvent, soit pour nommer eux-mêmes les évêques, soit pour soutenir les
candidats que favorisent le roi de France ou le duc de Lorraine. A Toul, de
1634 à 1664, à Metz en 1652, des conflits éclatèrent entre la papauté d'une
part, le roi de France et les chapitres de l'autre ; c'est ainsi que la
vacance de ces deux sièges se prolongea durant de longues années. A partir de
1664 la papauté n'a plus qu'à donner l'investiture canonique aux évêques nommés
par le roi de France. Un
évêque ne pouvait résigner ses fonctions qu'avec l'agrément du Saint-Siège.
Erric de Lorraine-Chaligny, qui avait sollicité en vain cette faveur de
Clément VIII en 1596, finit par l'obtenir en 1609 de Paul V. Urbain VIII
accorda sans peine en 1634 à Nicolas-François l'autorisation de quitter
l'Eglise. Nous
ayons vu plus haut que seul le souverain pontife avait le droit de démembrer
un diocèse ancien ou d'en créer un nouveau. Enfin évêques, chapitres, abbayes
étaient, pour les conflits qui s'élevaient entre eux, justiciables de la cour
de Rome. Toutefois, à cet égard, il n'y avait pas de règles précises ; dans
bien des cas les intéressés s'adressaient de préférence aux Parlements,
surtout quand : ils espéraient trouver ceux-ci plus disposés que la
juridiction pontificale à soutenir leurs prétentions. D'une façon générale,
les souverains pontifes se montrèrent favorables soit à la création de
congrégations nouvelles, soit à la réforme d'ordres anciens. VII. — LES DISSIDENTS.
Les jansénistes. — Les
protestants. — Les philosophes et les francs-maçons.
Le
jansénisme ne s'introduisit qu'assez tard dans la région lorraine. Les
premières luttes qu'il suscita vers le milieu du XVIIe siècle ne
trouvèrent-aucun écho dans lé pays, lien fut autrement cinquante ans plus
tard, lorsque le livre du père Quesnel eut rallumé la querelle. La faculté de
théologie de Pont-à-Mousson, qui, ne l'oublions pas, était aux mains des
jésuites, adhéra en 1706 à la bulle Vineam Domini, en 1714 a la bulle Unigenitus,
et confirma en 171.6 ses décisions antérieures. La Cour souveraine de Nancy
enregistra en 1705 la première des deux bulles, la seconde en 1714. Tandis
que Mgr Blouet de Camilly, évêque de Toul, promulguait en 1714 la bulle Unigenitus,
son collègue de Metz, Mgr de Coislin, ne la publiait qu'avec des commentaires
restrictifs. Allant encore plus loin, Mgr de Béthune, évêque de Verdun,
adhérait en 1718 à l'appel que le cardinal de Noailles, archevêque de Paris,
avait adressé au futur concile contre la célèbre bulle. Lorsque, le jour de
la Toussaint, on donna dans la cathédrale de Verdun lecture de la décision du
prélat, il s'éleva parmi les assistants un grand tumulte. En 1723 Mgr
d'Hallencourt, successeur de Mgr de Béthune, donna son adhésion à la bulle Unigenitus.
Pourtant, en 1744, Verdun passait encore pour être un foyer de jansénisme. En
1727 l'autorité religieuse et le pouvoir ducal s'entendirent pour contraindre
les cisterciens de Beaupré à souscrire aux bulles que les papes avaient
fulminées contre le jansénisme. Malgré diverses mesures prises pour empêcher
la propagation des doctrines jansénistes, elles s'infiltrèrent dans plusieurs
abbayes lorraines ou évêchoises, en particulier chez les bénédictins et chez
les chanoines réguliers de Notre-Sauveur. Tandis
que les ducs de Lorraine n'ont jamais cessé de proscrire la religion
protestante, les rois de France l'ont tour à tour tolérée ou persécutée,
aussi bien dans les Trois-Evêchés que dans leurs anciens Etats. Après
comme avant 1552, les princes lorrains interdirent le protestantisme dans les
duchés. Charles III, Henri II, Charles TV, Léopold.et Stanislas n'agirent pas
autrement qu'Antoine et que François Ier. Pendant la minorité et l'absence de
Charles III, le protestantisme avait fait quelques progrès à Saint-Nicolas, à
Pont-à-Mousson, à Saint-Mihiel. En 1562 les protestants de cette dernière
ville, au nombre desquels se trouvait le grand sculpteur Ligier Richier,
présentèrent à Charles III, qui venait de rentrer dans ses Etats, une
pétition le priant de les autoriser à pratiquer librement la religion
réformée ; Charles III refusa. Il ne fit pas meilleur accueil à une requête
du même genre, que lui adressèrent en 1564 quelques gentilshommes lorrains,
qui avaient embrassé le protestantisme. La même année, le duc répondit aux
ambassadeurs de plusieurs princes protestants, allemands ou français, venus
pour lui demander de permettre le libre exercice du culte réformé, qu'il ne
se mêlait pas de ce que faisaient les autres souverains, et qu'il entendait
être maître chez lui. En 1672 un édit de Charles III interdit de nouveau la
religion protestante. Toutefois, le duc fit preuve de quelque modération à
l'égard des réformés de ses Etats, qu'il n'envoya que rarement à la mort ; en
1585 il leur enjoignit de quitter les duchés dans un délai de vingt jours,
leur laissant en outre deux mois pour vendre leurs biens. En i 588 il fit
confisquer les biens de ceux- de ses sujets qui avaient favorisé, l'année
précédente, le passage de la grande armée protestante du burgrave de Dohna à
travers la Lorraine et le Barrois. En 1595 parut un nouvel édit de Charles
contre les protestants. Si, de 1598 à 1604, la présence en Lorraine de la
calviniste Catherine de Bourbon, duchesse de Bar, amena une détente, les
choses reprirent leur ancien cours après la mort de cette princesse.
Signalons de nouveaux édits -promulgués contre les protestants par Henri II
en 1617, par Charles IV en 1629. La première occupation française permit aux
protestants des duchés de respirer un peu. Rentré dans ses Etats, Charles IV
interdit de nouveau le culte réformé, expulsa les pasteurs, obligea enfin les
parents à élever leurs enfants dans le catholicisme. Durant la seconde
occupation française les protestants des duchés ne furent pas mieux traités
que ceux des Trois-Evêchés. Lorsque Léopold fut remonté sur le trône de ses
pères, la Cour souveraine déclara en 1698 que seule la religion catholique
était reconnue en Lorraine. C'est en vain que trois rois de Prusse, Frédéric
Ier, Frédéric-Guillaume Ier et Frédéric II intervinrent auprès de Léopold ou
de Stanislas en faveur des protestants de la Lorraine allemande. Dans
les principautés de la Sarre, à Phalsbourg, à Fénétrange et à Saarwerden, les
seigneurs avaient au XVIe siècle obligé leurs sujets à embrasser le
luthéranisme, qu'eux-mêmes avaient adopté. Il en alla un peu autrement dans
le comté de Salm, où l'action des comtes, passés au luthéranisme, était combattue
par celle des abbés de Senones. En vertu d'un accord conclu en 1673 entre les
comtes de Salm et l'abbé de Senones, les églises devaient être communes aux
deux cultes. Mais le retour au catholicisme d'une branche de la maison de
Salm, et le mariage de Christine, héritière d'une autre branche, avec
François de Vaudémont, fils cadet de Charles III, permirent au catholicisme
de regagner petit à petit le terrain qu'il avait perdu. François interdit en
1624 le protestantisme dans la portion du comté de Salm qui avait constitué
la dot de sa femme, et il y envoya l'année suivante un groupe de
missionnaires, dont faisait partie Pierre Fourier. On le voit procéder de
même en 1629 dans la partie du comté de Saarwerden que venait de lui adjuger
la Chambre impériale de Spire. A Phalsbourg, à Lixheim, à Fénétrange, les
habitants luthériens, dont les seigneurs étaient tantôt protestants, tantôt
catholiques, furent obligés ou de changer plusieurs fois de religion, ou de subir
des persécutions. Dans la partie du comté de Saarwerden échue aux Nassau-Saarbrück,
qui étaient protestants, le luthéranisme ne fut inquiété que durant
l'occupation du pays par la France, à la suite d'un édit de la chambre de
réunion siégeant à Metz. Aussi le protestantisme est-il encore aujourd'hui la
religion dominante dans les cantons de Drulingen et de Saar-Union. Le
protestantisme ne s'implanta ni à Toul, ni à Verdun. Les seuls réformés que
l'on rencontrait dans ces deux villes au XVIe et au XVIIe siècle
appartenaient à la garnison française. En 1660 le clergé et les magistrats de
Verdun obtinrent du gouvernement français que les officiers de la religion
réformée fussent expulsés de la cité. Tout
autre était la situation à Metz, dont la population comptait avant 1552 une
minorité assez forte de protestants. La situation de ceux-ci passera de 1552
à 1685 par bien des fluctuations. De 1552 à 1698 les derniers Valois et les
gouverneurs de Metz se montrent tour à tour favorables ou hostiles aux
protestants. Vieilleville, quoique bon catholique, fit par politique preuve
de tolérance à l'égard des réformés de Metz ; en 1570 il prit sur lui
d'adoucir les mesures que, l'année précédente, Charles IX avait édictées
contre les religionnaires, ou même d'en arrêter l'exécution. Un peu
auparavant, les Messins avaient abandonné le luthéranisme pour le calvinisme.
A la différence de Vieilleville, son successeur Retz persécuta les réformés
messins. Si la paix de Beaulieu (1576) fit à ces derniers une situation meilleure, par
contre, neuf ans plus tard, quand Henri III, obligé de subir les injonctions
de la Ligue, eut mis les protestants de Metz en demeure d'abjurer ou
d'abandonner les charges qu'ils exerçaient, presque tous adoptèrent ce
dernier parti. L'avènement d'un protestant, Henri de Navarre, au trône de
France, allait peu à peu améliorer la situation des calvinistes de Metz. Ils
obtinrent successivement la liberté du culte, le droit de faire entrer quelques-uns
des leurs au conseil des Treize (1592), puis celui d'avoir un temple à Metz (1594 ou 1597). Avec la
promulgation de l'Edit de Nantes (1598), qui accordait un consistoire spécial et des
droits bien définis aux protestants messins, commence pour ceux-ci une
période de prospérité matérielle et morale. A Metz, les principaux
représentants de l'industrie et du commerce appartiennent à la religion
réformée. Quelques-uns des ministres sont des hommes remarquables ; tel Paul
Ferry, historien et théologien, qui publia en 1654 un Catéchisme,
auquel Bossuet, alors chanoine de la cathédrale, opposa une Réfutation,
publiée l'année suivante. Des protestants siègent dans le conseil des Treize,
ainsi qu'au Parlement. En 1661 Metz aurait compté jusqu'à 18.000 réformés. Ce
n'est pas à dire que, durant la période qui va de l'Edit de Nantes à la mort
de Mazarin, les tracasseries aient toujours été épargnées aux protestants
messins. Le gouvernement prit à diverses reprises, et surtout à l'instigation
du Parlement, des mesures vexatoires à l'endroit des réformés. En 1635 Louis
XIII fait fermer le collège protestant de Metz ; en 1642 le temple protestant
de la rue de la Chèvre est donné aux jésuites. Défense aux protestants
d'exercer les professions d'imprimeur et de libraire. En 1667 Louis XIV
refuse aux réformés messins le droit d'avoir des maîtres de langues anciennes
de leur religion. En 1660 le Parlement de Metz décide que les fonctions de
maître-échevin ne pourront plus désormais être exercées par un protestant. A
partir de 1662 Louis XIV inaugure une politique nettement hostile aux
protestants ; ceux de Metz n'y échappent pas plus que leurs coreligionnaires
du reste de la France. Pourtant il y eut des accalmies. Au cours de l'Une
d'elles se place (1666-1667)
une tentative faite par Bossuet pour ramener les, protestants au catholicisme
; le futur historien des Variations des églises protestantes s'aboucha avec
son ancien adversaire, P. Ferry ; une correspondance s'engagea entre eux,
mais le projet, de réalisation difficile, on doit le reconnaître, ne devait
pas aboutir. Ce fut à partir de 1679 que la persécution reprit pour ne plus
se relâcher. Si, d'une façon générale, les protestants messins se virent
appliquer les mesures que Louis XIV édicta contre les calvinistes de ses Etats,
le roi n'osa pourtant pas tout d'abord leur infliger les traitements barbares
dont furent victimes les réformés du Poitou et du Languedoc ; il n'y eut
point de dragonnades à Metz avant 1685. Louis XIV comprenait en effet que des
violences, commises dans une ville frontière comme l'était Metz, seraient
bien vite connues dans l'Europe protestante. En 1679 le gouvernement fait
fermer le temple de la Horgne, l'année suivante celui de Courcelles-Chaussy.
En 1681 les fonctions publiques sont, sans exception, interdites aux
protestants ; au mépris des droits de l'autorité paternelle, les enfants de
parents protestants sont autorisés à se convertir dès l'âge de sept ans au
catholicisme. Toutes ces mesures décidèrent de nombreux protestants messins à
s'expatrier. Enfin Louis XÏV promulgua, le 17 septembre 1685, l'édit de
Fontainebleau, qui abolissait l'Edit de Nantes, et qui supprimait en France
le protestantisme. Louvois avait tout d'abord laissé croire aux protestants
messins que les dispositions du nouvel édit ne les atteindraient pas ; mais
c'était de sa part un mensonge. Les réformés de Metz ne tardèrent pas à
recevoir chez eux des soldats, et les malheureux n'eurent d'autre alternative
que d'embrasser, contraints et forcés, le catholicisme, ou d'aller chercher
une autre patrie. L'Allemagne et en particulier le Brandebourg recueillirent
la plupart de ces réfugiés, dont le nombre ne peut être exactement évalué ;
on l'a porté tantôt à 5.000, tantôt jusqu'à i3.000 personnes. La peine de la
confiscation frappait ceux qui s'étaient soustraits par la fuite à la honte
de l'apostasie. Malheur à celui qui revenait au calvinisme après l'avoir
abandonné ! Un conseiller au Parlement, P. de Chenevix, s'était converti au
catholicisme ; mais au moment de paraître devant Dieu, sa conscience parla
plus haut que la prudence, et il revint à la religion qu'il croyait la bonne.
Les conseillers au Parlement de Metz n'eurent pas honte d'ordonner que le
cadavre de leur ancien collègue fût traîné sur la claie à travers les rues de
la ville ; scandaleux exemple de l'intolérance religieuse qui régnait à cette
époque ! Le
protestantisme devait, grâce à ces mesures violentes, disparaître petit à
petit de Metz et du pays messin. A côté
des luthériens et des calvinistes on trouve, au XVIIIe siècle, des
anabaptistes dans les duchés et dans les évêchés. Des seigneurs laïcs,
parfois même des établissements religieux avaient appelé, pour faire valoir
leurs terres, ces dissidents, renommés pour leur probité et pour leur
expérience agricole. Les
abus de toutes sortes qui existaient dans l'Etat et dans l'Eglise devinrent
de plus en plus manifestes, de plus en plus choquants au XVIIIe siècle ; ils
furent signalés et dénoncés par les écrivains que l'on connaît sous le nom de
philosophes. Ceux-ci méritent notre reconnaissance pour avoir réclamé une
organisation de la société plus conforme à la raison et à l'équité. Mais on
doit leur reprocher d'avoir trop présumé du bon sens et des vertus de
l'homme. En outre, bien qu'empruntant à l'Evangile quelques-unes de leurs
idées, les philosophes se montrèrent injustes à l'égard du christianisme,
dont ils ne comprirent ni la grandeur, ni les bienfaits. A cet égard
l'influence de leurs écrits a eu des conséquences funestes. Leurs théories,
dans ce qu'elles ont de hasardé et de dangereux, appellent bien des réserves. Les
idées nouvelles, les idées de réforme, pénétrèrent en Lorraine comme dans
tous les pays de l'Europe. Leur infiltration se trouva d'ailleurs facilitée
tant par les événements de 1737 et de 1766 que par les relations personnelles
de quelques-uns des philosophes avec notre pays. Le plus célèbre d'entre eux,
Voltaire, vint en Lorraine sous les règnes de Léopold et de François III, fut
en 1748 et en 1749 l'hôte de Stanislas, reçut en 1754 à Senones l'hospitalité
de dom Calmet, et songea même à faire un peu plus tard l'acquisition du
château de Champigneulles, près de Nancy. Si Montesquieu ne semble pas avoir
fait de séjour en Lorraine, il appartint à la Société royale qu'avait fondée
Stanislas et il lui donna son Lysimaque. Un disciple et un ami des philosophes,
le comte de Tressan, gouverneur de Toul, fut membre, lui aussi, de la Société
royale, à laquelle il apporta un concours actif. Ce fut
naturellement dans la bourgeoisie que les idées nouvelles trouvèrent
l'accueil le plus favorable. Mais des nobles et même des gens d'Eglise y
donnèrent une adhésion au moins partielle. Si les philosophes s'attaquaient,
parfois avec autant de violence que de mauvaise foi, à la religion
catholique, ils se trouvaient par ailleurs d'accord, quand ils réclamaient la
suppression d'abus criants, avec ceux des membres du clergé qui n'oubliaient
pas que la justice est une vertu chrétienne, dont le respect s'impose aux
gouvernements, aussi bien qu'aux particuliers. Jusqu'à
quel point la franc-maçonnerie a-t-elle contribué à répandre les théories des
philosophes dans la région lorraine ? Il est assez difficile de le préciser.
Des loges furent créées à Metz et à Nancy durant la seconde moitié du XVIIIe
siècle. Bien loin de se montrer, comme aujourd'hui, intolérante et sectaire,
la maçonnerie témoignait alors un grand respect à la religion établie. Pour
n'en citer qu'un exemple, une des loges de Nancy fit célébrer, le 24 juin
1787, jour de la Saint-Jean, une messe à l'église des cordeliers. Aussi
apprendra-t-on sans trop de surprise qu'avant 1789 les loges de Metz et de
Nancy comptaient parmi leurs membres, outre des nobles et des bourgeois,
quelques prêtres séculiers et des religieux de différents ordres. VIII. — LES MŒURS ET LES CROYANCES.
Tous
les témoignages s'accordent à nous montrer que, de 155 2 à 1633, les mœurs
restent rudes et violentes, non seulement dans les classes inférieures delà
population, mais aussi dans la noblesse, où sévit la manie meurtrière des
duels, et jusque dans le clergé, dont certains membres, nous le savons par
les lettres de rémission qui leur furent accordées, se rendirent coupables de
meurtres. Si la foi est vive et profonde, elle est peu éclairée. La
superstition règne en maîtresse, et l'on croit fermement dans les duchés et
dans les évêchés, aussi bien d'ailleurs que dans toute l'Europe, catholique
ou protestante, qu'il existe des sorciers, c'est-à-dire des gens qui ont
commerce avec le diable. La sorcellerie, déjà ancienne, prit un développement
extraordinaire à la fin du XVIe siècle. Notons qu'il y a beaucoup plus de
sorcières que de sorciers, et que la plupart d'entre eux se rencontrent dans
le peuple, surtout dans celui des campagnes. Si des gens comme André
Desbordes, valet de chambre et favori d'Henri II, et comme le chantre de la
collégiale Saint-Georges, Melchior de La Vallée, furent accusés de
sorcellerie, c'est que Charles IV, qui leur en voulait, avait besoin d'un
prétexte pour les perdre. La
sorcellerie était alors considérée comme un crime justiciable des tribunaux
séculiers, et non de ceux de l'Eglise. C'étaient soit les villageois d'une
communauté de paroisse, soit les tribunaux ducaux ou seigneuriaux qui
connaissaient de la sorcellerie. Presque toujours ils entraient en action à
la suite d'une dénonciation. Parfois les accusés avouaient librement leur
prétendu crime, mais en général ils niaient ; l'on appliquait alors la
question aux prévenus, qui, le plus souvent, sous l'influence de la douleur,
déclaraient tout ce que l'on voulait. La seule peine infligée aux sorciers et
aux sorcières était la mort sur le bûcher. Toutefois, dans les duchés, la
procédure suivie devait être approuvée par le tribunal du maître-échevin et
des échevins de Nancy. D'ailleurs il était bien rare que ce tribunal ne
sanctionnât pas la condamnation prononcée. On a peine de nos jours à
comprendre cette épidémie qui fit, rien que dans la région lorraine,
plusieurs milliers de victimes. Que des villageois, ignorants et
superstitieux aient cru aux sorciers, que plusieurs même aient été persuadés
qu'ils étaient allés au sabbat, on peut encore l'admettre. Mais on reste
confondu de voir des hommes intelligents et instruits, magistrats ou
dignitaires du clergé, accepter comme vrais les témoignages dénonciateurs,
les aveux, même volontaires, des accusés, et surtout ceux qu'avait arrachés
la torture. Comment des doutes ne leur sont-ils pas venus à l'esprit ?
Comment n'ont-ils pas éprouvé des scrupules sur la cruauté des condamnations
prononcées contre les sorciers ? Comment n'ont-ils pas vu que ces malheureux
relevaient du médecin, et non du bourreau ? Magistrats et ecclésiastiques
n'ont montré à l'égard des sorciers ni clairvoyance, ni bon sens, ni
humanité. L'homme le plus dépourvu de ces qualités fut Nicolas Remy,
procureur-général de Lorraine, qui fit preuve d'un acharnement incroyable
contre les sorciers. Il se vantait en 1592 d'en avoir envoyé neuf cents au
supplice dans l'espace de quinze années ! Les
épouvantables malheurs de la guerre de Trente ans eurent des effets
désastreux sur la moralité de la population, surtout dans les campagnes. Les
paysans, sous l'influence de la guerre, de la peste et de la famine,
retournèrent, ou peu s'en faut, à l'état sauvage. On se livra sans scrupules
au vol, au meurtre, au cannibalisme. La situation s'améliora pourtant dans la
seconde moitié du XVIIe siècle. De plus on voit disparaître peu à peu les
sorciers. Le gouvernement français interdit de les condamner à mort, alors
qu'il occupait les duchés pour la seconde fois. Au XVIIIe siècle, sous la
double influence du clergé, dont le niveau se relève, et de la France, les
mœurs s'adoucissent, se polissent, La noblesse prend à la cour de Léopold ou
de Stanislas des manières élégantes et raffinées ; mais, à d'autres égards,
son niveau moral et sa foi religieuse tombent en décadence ; elle subit
la-contagion de la- corruption et de l'incrédulité qui règnent dans
l'aristocratie française. La bourgeoisie se maintient mieux ; on n'y constate
pas le même relâchement des mœurs, mais les idées irréligieuses font des
progrès dans cette classe de la société. Quant au peuple, plus instruit grâce
à la création de nombreuses écoles., mieux dirigé par des pasteurs éclairés
et zélés, il est à peine atteint par les opinions des philosophes du temps,
Pourtant, les abus qui règnent dans l'Eglise lui échappent d'autant moins
qu'il est le premier à en souffrir ; d'où une certaine hostilité à l'égard du
haut clergé, qui bénéficie de ces abus. IX. —- L'ÉGLISE ET L'ÉTAT.
Les ducs lorrains et
la papauté. — Le pouvoir ducal ou royal protecteur et tuteur de l'Eglise.
En
Lorraine, aucun concordat ne réglait les rapports de l'Eglise et de l'Etat.
Les papes considéraient les duchés comme une terre d'obédience, tandis que
les princes lorrains, au moins à l'époque, de Léopold, prétendaient que leurs
Etats formaient un pays d'usage. D'une façon générale, les souverains
pontifes témoignèrent une grande bienveillance à la maison de Lorraine ; sans
l'opposition de la France, ils auraient fait de Nancy, à la prière de Charles
III, de Saint-Dié, à la requête de Léopold, le chef-lieu d'un diocèse,
démembré de celui de Toul. En 1717 Clément XI permit à Léopold de lever des
décimes sur le clergé de ses Etats. Enfin ils firent monter sur les sièges
épiscopaux de Metz, de Toul et de Verdun plusieurs cadets de la maison de
Lorraine, et ils conférèrent à quelques-uns d'entre eux la pourpre
cardinalice. Pourtant,
à deux reprises, les rapports se tendirent entre la papauté et les ducs
lorrains. Clément VIII fut très mécontent de voir Charles III donner pour
femme à son fils' Catherine de Bourbon, malgré l'opposition du Saint-Siège ;
peu s'en fallut que le due de Bar n'encourût l'excommunication pour avoir
épousé une princesse hérétique. Plus grave encore fut le conflit qui s'éleva
à propos du code. Léopold, promulgué en 1701. Le procureur-général, Bourcier
de Monthureux, imbu de l'esprit parlementaire et gallican, avait introduit
dans cette ordonnance, dont il était l'auteur, des dispositions qui
limitaient la juridiction épiscopale et qui soustrayaient, dans de nombreux
cas, les membres du clergé à la juridiction ecclésiastique, pour les
soumettre aux tribunaux séculiers. L'évêque de Toul, Mgr Thiard de Bissy,
déjà mal disposé pour le duc de Lorraine, s'empressa de déférer au pape
plusieurs articles du code Léopold, comme attentatoires aux privilèges de
l'Eglise. En 1703 Clément XI censura quelques-uns des articles que lui avait
soumis le prélat toulois. Bourcier de Monthureux, ayant appelé comme d'abus
de cette décision pontificale à la Cour souveraine de Nancy, Clément XI
frappa de censure l'appel en février 1704 ; la même sentence atteignit une
ordonnance ampliative du code Léopold, publiée par le duc la même année. Des
conférences, qui se tinrent à la Malgrange, pendant une partie de l'été et de
l'automne de l'année 1704, entre les représentants de Léopold et ceux de
l'évêque de Toul, ne donnèrent aucun résultat. Le duc prit alors le parti
d'envoyer à Rome une ambassade, qui comprenait Bourcier de Monthureux et le
président Lefebvre. Ce dernier dirigea les négociations, au lieu et place du
procureur-général, qui était naturellement très mal vu de la cour de Rome.
L'entente n'était pas facile à réaliser, en raison des exigences élevées par
le souverain pontife, qui les formula en 1706 dans un bref, où il réclamait,
entre autres choses, l'annulation du code Léopold et de l'ordonnance
ampliative. Comme Léopold, qui sollicitait alors Un évêché pour l'un de ses
frères, avait besoin de se concilier le pape, il voulut donner à celui-ci une
satisfaction au moins apparente. En 1707 parut un nouveau code, qui ne
modifiait pas sensiblement les dispositions de l'ancien ; de plus il était
accompagné d'une préface, dont plusieurs passages déplurent à Clément XL Ce
fut seulement en 1710 que l'affaire reçut une solution définitive. En cette
année Léopold promulgua deux ordonnances dont l'une expliquait la préface de
1707 ; tandis que l'autre annulait l'appel comme d'abus interjeté par
Bourcier de. Monthureux. Toutefois les satisfactions données par le duc au
Saint Siège étaient plus apparentes que réelles ; en fait, l'Eglise se voyait
dépouillée d'une partie de sa juridiction et n'avait plus désormais à
connaître que des questions d'ordre purement spirituel. Dans
les duchés, comme dans les évêchés, l'Etat est à la fois le protecteur et le
tuteur de l'Eglise. En
Lorraine, aussi bien qu'en France, l'orthodoxie catholique est défendue par
le gouvernement contre les protestants et contre les jansénistes. Les ducs se
croient également tenus de veiller à l'observation des lois de l'Eglise. En
1582 Charles III ordonne à ses sujets de respecter le repos des dimanches et
des jours fériés. Un édit d'Henri II promulgua des peines contre les
blasphémateurs (1612).
En 1624, puis en 1664, les sujets de Charles IV reçurent de leur souverain
l'ordre de se confesser, quand ils étaient gravement malades. Mais,
d'un autre côté, les princes lorrains surveillent l'Eglise et interviennent
dans sa vie. En 1759 Stanislas décide, à l'imitation de Louis XV, qu'aucun
établissement religieux nouveau ne pourra se fonder sans l'autorisation du
prince. Nous avons déjà vu que nos ducs faisaient élire des évêques et qu'ils
nommaient des abbés commendataires. A trois reprises (1568, 1570,
1584), Charles III
interdit de conférer à des étrangers des bénéfices ecclésiastiques dans ses
Etats. D'autre part les ducs envoient en exil des abbés ou des religieux,
comme le fit Léopold en 1723, en 1726 et en 1727. Les mœurs du clergé et
l'exercice de ses fonctions spirituelles appellent également l'attention des
souverains delà Lorraine. En 1.583 Charles III interdit aux femmes de mauvaise
vie de fréquenter les ecclésiastiques ; le même prince avait prescrit en 1580
la résidence aux chanoines de ses Etats. En 1666 la Cour souveraine défend de
publier les monitoires avant qu'ils aient obtenu d'elle un pareatis ;
elle exige en 1669 que les ordonnances épiscopales soient revêtues de son
visa avant d'être exécutées. Nous venons de voir que le code Léopold
restreignait la juridiction ecclésiastique au profit des tribunaux ducaux. On ne
sera pas surpris de voir les ducs s'occuper des domaines de l'Eglise. En 1571
et en 1597 Charles III enjoint aux établissements religieux de ne pas aliéner
leurs biens avant d'avoir obtenu son autorisation. Le même prince, ainsi que
Charles IV (1626)
et Stanislas (1759)
leur imposent l'obligation de solliciter la permission du souverain, quand
ils veulent faire des acquisitions nouvelles. Enfin le clergé de la Lorraine
et du Barrois paie aux ducs diverses redevances, don de joyeux avènement (1729), décimes (1717), don gratuit (1569, 1572,
etc.). Depuis 1737
— ou 1766 — le clergé des duchés sera soumis, vis-à-vis de la royauté, aux
mêmes obligations que celui de l'ancienne France. Bien
que, jusqu'à 1664, les rois de France ne jouissent pas de droits définis à
l'égard du clergé des Trois-Evêchés, on les voit quand même intervenir avant
cette date dans ses affaires, soit pour faire élire des évêques, soit pour
interdire (1599, 1603)
la collation des bénéfices à des étrangers. A partir de 1664, les Bourbons jouissent
dans les évêchés des mêmes droits que dans le reste de leur royaume. Les
évêques, ainsi que les titulaires des bénéfices consistoriaux, sont à la
nomination du roi. En 1674 Louis XIV prescrit de donner au concours les cures
des Trois-Evêchés. En 1668 le Parlement de Metz fixe le nombre des religieux
ou des religieuses que pourrait recevoir chacun des couvents de Metz. Nous
avons déjà dit qu'il avait interdit aux Allemands l'accès des monastères
situés dans l'étendue de son ressort. De 1761a 1764, la même Cour fit aux
jésuites messins un procès analogue à celui que leur avait intenté le
Parlement de Paris. En ce qui concerne soit l'acquisition ou l'aliénation de
ses domaines, soit le don gratuit, le clergé des Trois-Evêchés se voit à
partir de 1664 mis sur le même pied que celui du reste de la France. X. — NÉCESSITÉ D'UNE RÉFORME.
Aucun
homme de bonne foi ne peut le contester, à la fin du XVIIIe siècle, l'Eglise
avait besoin d'une réforme profonde. Il fallait qu'elle fût enfin délivrée
des abus trop nombreux que les conciles avaient jusqu'alors été impuissants à
extirper. Quelques pratiques mauvaises, comme la commende et l'attribution
des hautes dignités ecclésiastiques aux seuls membres de la noblesse, bien
loin de disparaître, n'avaient fait que s'aggraver dans les derniers temps de
l'Ancien Régime. Une partie, des abus à corriger avait pour origine soit les
institutions politiques défectueuses de la France, soit l'union trop étroite
de l'Eglise et de l'Etat, soit les trop nombreux privilèges et les trop
grandes richesses que possédait le clergé. Beaucoup de gens ne briguaient les
fonctions ecclésiastiques que pour jouir des avantages de toutes sortes
qu'ils comptaient en retirer. L'Eglise — pour son bien — devait donc
s'imposer elle-même des sacrifices matériels, ou accepter que l'Etat se
chargeât de lui en imposer. Non seulement elle avait besoin, pour s'amender,
du concours du gouvernement, mais il était nécessaire que l'Etat se réformât,
lui aussi. Tant que certains abus, communs au monde laïc et à la société
ecclésiastique, persisteraient dans le premier, il n'y avait pas lieu
d'espérer que la seconde réussît aies supprimer chez elle avec ses seules
forces. Combien il est regrettable que cette vérité ait été méconnue en 178g
! Si le tiers état et le clergé avaient alors compris la nécessité d'une
entente, ils auraient évité bien des fautes, dont les conséquences funestes
se font sentir encore aujourd'hui. RÉSUMÉ SUR LA PÉRIODE QUI VA DE 1552 A 1789.
L'époque
que nous venons d'étudier a été marquée par de grands événements. En 1648
l'Empire reconnaissait à la France la possession des villes et des évêchés de
Metz, de Toul et de Verdun. Moins d'un siècle plus tard, (1735-1738), Lorraine et Barrois étaient
cédés par l'empereur Charles VI, au nom de son gendre François III, à
Stanislas, beau-père de Louis XV ; après la mort de l'ancien roi de Pologne,
les duchés devaient revenir à la France. Avant de perdre leur indépendance,
la Lorraine et le Barrois avaient été dépouillés par un de leurs souverains,
Charles IV, de leurs Etats généraux. Le duc imprévoyant travaillait, sans
toute-., fois s'en douter, pour la France. Quant aux villes épiscopales,
elles furent privées petit à petit de leurs libertés, et finirent par tomber
au rang des anciennes villes du royaume. La vie
économique avait naturellement subi le contrecoup des événements politiques
et militaires dont la région lorraine avait été le théâtre depuis 1552 :
décadence au XVIIe siècle, relèvement partiel au siècle suivant. On peut dire
que l'agriculture est restée stationnaire. De nouvelles industries se sont
créées au cours du XVIIIe siècle, d'anciennes ont réussi à renaître et à
retrouver une prospérité que leur avaient fait perdre les malheurs de la
guerre de Trente ans. Au point de vue commercial, la situation des duchés et
des évêchés ne s'est pas modifiée très sensiblement. C'est que les uns comme
les autres ne furent pas englobés dans la zone douanière française ; ils
restèrent provinces d'étranger effectif. Cette situation anormale devait se
prolonger jusqu'à la Révolution, en dépit de plusieurs tentatives faites
depuis 1760 pour supprimer les barrières qui séparaient la Lorraine, le
Barrois et les Trois-Évêchés du reste du royaume. Elle présentait des
avantages et des inconvénients, sans que nous puissions dire si l'intérêt de
la masse des consommateurs demandait le maintien ou au contraire la
suppression, de l'ancien état de choses. L'enseignement,
qui s'était développé à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe, périclita
ensuite. L'Université de Pont-à-Mousson ne devait jamais retrouver la
prospérité que lui avait fait perdre la guerre de Trente ans. L'enseignement
secondaire avait accompli des progrès, grâce aux jésuites, qui fondèrent dans
la région de nombreux collèges. Quand ils eurent été expulsés, les prêtres
séculiers ou les membres de divers ordres religieux, qui les remplacèrent, ne
semblent pas avoir eu, au même degré qu'eux, les qualités d'instructeurs et
d'éducateurs. Les
écoles primaires de garçons avaient pour maîtres des laïcs, dont la situation
matérielle et le savoir laissaient beaucoup à désirer. Par contre, c'étaient
presque exclusivement des religieuses qui instruisaient les filles de la
bourgeoisie et du peuple. Il n'y eut pas moins de trois congrégations
enseignantes fondées dans la région lorraine, l'une au début du XVIIe siècle,
les deux autres durant le XVIIIe. La vie
littéraire n'est vraiment née dans la région lorraine qu'au XVIIIe siècle,
sous l'influence de la France. A l'exception de Gilbert, les écrivains
lorrains de cette période, s'ils ne se rattachent pas au parti philosophique,
sont tout au moins en coquetterie avec lui. Dans les arts, on remarque au
XVIe et au xvii 0 siècle l'influence de l'Italie, au XVIIIe celle de la
France. Des artistes lorrains vont alors répandre l'art français à
l'étranger. Malgré
les canons du concile de Trente, malgré la Contre-Réforme, bien des abus
continuèrent de subsister dans l'Eglise. A partir du XVIIe siècle, c'est
exclusivement dans la noblesse que se recrutèrent les évêques, et lorsque les
rois de France furent maîtres de la nomination des prélats, ils ne choisirent
que des Français. Les séminaires, créés vers la fin du XVIIe siècle, firent
bientôt sentir leur action, et le clergé lorrain ou évêchois compta au XVIIIe
siècle beaucoup de bons prêtres. Trois ordres religieux, ceux des
bénédictins, des prémontrés et des chanoines réguliers de Saint-Augustin,
furent réformés dans les diocèses de Metz, de Toul et de Verdun. Les
jésuites, introduits dans les duchés et dans les évêchés, eurent jusqu'à leur
expulsion la haute main sur l'Université de Pont-à-Mousson et sur les
collèges. Le jansénisme ne s'infiltra qu'au XVIIIe siècle dans la région
lorraine, où des évêques se montrèrent favorables à ses doctrines. Les ducs
lorrains interdirent toujours l'exercice du culte réformé dans leurs Etats. A
Metz, après avoir été successivement toléré ou persécuté de 1552 à 1598, puis
formellement autorisé en 1598 par l'Edit de Nantes, le protestantisme fut en
1685 définitivement proscrit par l'édit de Fontainebleau. Les idées de réforme,
qu'avaient propagées les philosophes français du XVIIIe siècle, trouvèrent
dans la région lorraine un accueil favorable auprès d'une partie de la
bourgeoisie, ainsi que de quelques membres de la noblesse et du clergé. L'abus
de la commende, que l'on constate en Lorraine dès le XVIe siècle, s'y
développa après la perte de l'indépendance, quand les duchés eurent été
soumis à l'autorité du roi de France. Tandis que, par suite des malheurs de
la guerre de Trente ans, la population rurale était presque retournée à
l'état sauvage, les mœurs s'adoucirent petit à petit durant le XVIIIe siècle. L'influence
de la France a donc été considérable, on peut même dire prépondérante, dans
la région lorraine durant la période que nous venons d'étudier, influence
politique, littéraire, artistique, économique même, malgré la situation de
provinces d'étranger effectif faite aux duchés et aux Trois-Évêchés. La
France a exercé une action directe suites villes et sur les évêchés, à partir
du jour où elle les eut occupés. En ce qui concerne les duchés, la France
agit d'abord par l'exemple ; nos ducs eurent le tort de prendre pour modèles
les rois de France et d'adopter une politique absolutiste, qu'ils réussirent
finalement à faire prévaloir. Après avoir à deux reprises, durant le XVIIe
siècle, modifié nos institutions, les Bourbons purent, à partir de 1737, les
transformer comme bon leur sembla. Les grands écrivains français du XVIIe
siècle et, plus encore, les philosophes du XVIIIe exercèrent une profonde
influence sur ceux des Lorrains qui s'adonnèrent aux lettres. Quand l'art
français fut devenu prédominant en Europe, il est naturel qu'en Lorraine on
en ait adopté les formules. En
somme, à la veille de la Révolution, les idées et les modes françaises
dominaient dans la Lorraine, à qui l'Allemagne avait fini par devenir
étrangère. Si, au point de vue commercial, les anciennes relations
subsistaient entre les duchés et les évêchés d'une part, les Pays-Bas,
l'Empire et la Suisse de l'autre, il ne semble pas qu'elles aient eu
d'influence sur les idées, non plus que sur les mœurs de nos ancêtres. Ce
serait une erreur de s'imaginer que, sous les règnes des derniers ducs
nationaux, la Lorraine et le Barrois aient joui d'un bonheur parfait, que
cette époque ait été une sorte d'âge d'or. Pendant cette période, notre pays
a souffert d'abus que l'on constate alors dans toute l'Europe occidentale.
Seulement les impôts n'étaient pas trop lourds, il n'y avait pas de service
militaire, et les agents de l'administration, recrutés dans le pays, se
montraient assez humains. L'annexion des duchés à la France eut pour
conséquence d'aggraver les impôts, d'y ajouter le service militaire, enfin
d'introduire dans le pays une administration étrangère, qui fit subir aux
malheureux habitants des duchés, surtout à ceux des campagnes, toutes sortes
de vexations. On comprend que, dans ces conditions, nos ancêtres aient fait
entre le présent et le passé des comparaisons, qui n'étaient pas à l'avantage
du régime bourbonien. Pour ce
qui est des institutions politiques, administratives, judiciaires, militaires
ou financières, duchés et évêchés n'avaient rien gagné à devenir provinces
françaises, bien que les Bourbons ne les eussent pas soumis à un régime
d'exception. En parlant ainsi, nous envisageons la masse de la population,
non la noblesse, qui, dans les duchés, trouva son avantage à l'annexion du
pays à la France. Pourtant,
un contact plus intime avec la France valut aux duchés et aux évêchés
quelques avantages qu'il convient de signaler : la langue se purifia, le
français se substitua dans les villes au dialecte que parlaient encore les
gens du peuple et même les bourgeois, une littérature naquit, des idées
nouvelles se répandirent, les mœurs enfin devinrent plus polies et plus
douces. Les
conditions d'existence de nos ancêtres, devenues beaucoup plus difficiles
depuis 1737, vont au contraire s'améliorer, et de façon très sensible, à
partir de 1789. En supprimant abus et privilèges, en créant un ordre de
choses plus conforme que l'ancien aux règles de l'équité, la Révolution
attachera fortement les Lorrains à la France, qui deviendra vraiment pour eux
une patrie. FIN DU DEUXIÈME VOLUME
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