HISTOIRE DE LORRAINE

TOME DEUXIÈME. — DE 1552 À 1789

QUATRIÈME PARTIE (suite). — LIVRE DEUXIÈME

PREMIÈRE SECTION. — LA RÉGION LORRAINE DE 1552 À 1789

 

CHAPITRE VII. — LA VIE MATÉRIELLE, LES DISTRACTIONS ET LA VIE ÉCONOMIQUE.

 

 

La région lorraine a naturellement souffert, dans sa vie matérielle et dans sa vie économique, des calamités sans nombre qui se sont abattues sur elle au XVIIe siècle. Guerres famines et maladies épidémiques dépeuplent alors nos malheureuses contrées, y paralysent toute activité agricole industrielle et commerciale. Au XVIIIe siècle, une renaissance industrielle, d'ailleurs incomplète et partielle, se produisit dans les duchés.

On peut constater durant cette période l'influence grandissante de la France dans les duchés comme dans les évêchés, et l'intervention de plus en plus fréquente des pouvoirs publics dans la vie économique du pays. Cette action des gouvernements présente un caractère à la fois tutélaire et vexatoire.

 

I. — LA VIE MATÉRIELLE.

Alimentation. —- Habillement. — Chauffage. — Distractions. — Misère et mendicité. — Médecins, assistance publique, épidémies.

 

La pomme de terre, peut-être importée d'Alsace, s'introduisit dans les Vosges sous le règne de Charles IV et se répandit en Lorraine à l'époque de Léopold. Mais ce fut beaucoup plus tard, vers 1779, 1ue les habitants du pays messin essayèrent, d’ailleurs avec succès j de cultiver le précieux tubercule. A la fin du XVIIe siècle, on découvrit aux environs de Pont-à-Mousson un procédé pour extraire l'eau-de-vie des marcs de raisins. C'est peut-être au coûtent des bénédictines du Saint-Sacrement de Nancy que furent fabriqués les premiers macarons. Enfin, on doit à Un lorrain, originaire de Dieuze, cuisinier du maréchal de Contades, l'invention à Strasbourg du pâté de foie gras. A Bar-le-Duc on fabrique des pâtés de truites, à Bar et à Ligny des confitures, à Verdun des dragées, etc.

Les pouvoirs publies taxaient le pain et surveillaient le débit de la viande de boucherie. Il leur arrivait même d'aller encore plus loin. Ainsi, en 1583, Charles III publia un édit sur les repas et interdit en même temps à ses sujets de fréquenter les cabarets. On aimait alors les repas de corps, les beuveries où l’on dépensait beaucoup d'argent. Il y avait ans les villes des hôtelleries, dans les bourgs des auberges ou l'on faisait bonne chère.

 

La cour de Lorraine suivait depuis longtemps les modes françaises. L'occupation des villes de Metz, de Toul et de Verdun par Henri II ne pouvait que favoriser l'introduction de celles-ci dans la région. Toutefois, si la noblesse et la riche bourgeoisie s'habillaient à la française, le reste de la population, fidèle à ses habitudes, ne variait que peu la forme de ses vêtements, confectionnés avec des étoffes solides et d'un long usage. L'habillement des habitants de la montagne vosgienne et de la Lorraine allemande subissait l'influence de l'Alsace.

 

On ne brûlait que du bois pour se chauffer, mais ce combustible était devenu très cher au XVIIIe siècle, par suite de l'énorme consommation qu'en faisaient les usines à feu. Les poêles de faïence destinés au chauffage des appartements ne devinrent dans le pays d'un usage courant qu'au XVIIIe siècle. Des lampes à huile, des chandelles ou des torches de résine fournissaient à nos ancêtres la lumière dont ils avaient besoin. Les rues de Nancy et de Meta furent éclairées par des lanternes au cours de cette période.

 

Les baptêmes ou les mariages des membres de la famille ducale, les réceptions des princes étrangers donnaient naturellement lieu dans la Lorraine à de somptueuses réjouissances. Les fêtes par lesquelles Charles IV célébra la visite de la belle duchesse de Chevreuse furent accompagnées de joutes, dont le Combat à la barrière, de J. Callot (1627), nous a conservé le souvenir. La cour de Léopold et celle de Stanislas étaient égayées en tout temps par des bals, par des représentations théâtrales. La vie à Lunéville fut particulièrement animée durant les séjours de Voltaire à la cour de Stanislas en 1748 et en 1749. Le roi fit jouer quelques-unes des tragédies du poète, qui ne dédaigna pas d'y remplir différents rôles. Le jeu était un des plaisirs favoris de Léopold, qui perdit, à plusieurs reprises, des sommes importantes.

Dans les Trois-Evêchés, c'est à Metz que se donnaient les fêtes les plus magnifiques. Les splendeurs de celles qui célébrèrent en 1626 l'entrée delà duchesse de La Valette, fille naturelle d'Henri IV et femme du gouverneur de la ville, se trouvent décrites en grand détail dans le Combat d'honneur des quatre éléments. Des réjouissances, parfois très brillantes, mais très onéreuses pour les habitants, marquèrent à Metz les baptêmes ou les mariages des membres de la famille royale, ainsi que les événements heureux arrivés au gouverneur ou à l'intendant. On les vit se multiplier à l’époque où Metz avait pour gouverneur le maréchal de Belle-Isle. Le Parlement de Metz crut devoir interdire en 1707 le pharaon, la bassette et d'autres jeux de hasard, dont le goût s'était répandu dans la cité. Metz n'eut de salle de spectacle qu'en 1762 ; celle de Nancy, terminée trois ans plus tard, fut inaugurée avec le Cercle ou les Originaux, comédie de Palissot.

Dans les campagnes, la fête patronale était un prétexte à des distractions, que le pouvoir ducal et l'Eglise jugèrent boa de réglementer. En 1586, Charles III interdit les festins de communautés et de confréries, mais il autorisa les danses. De son côté, clergé s'élevait contre les beuveries excessives et contre d'autres infractions aux lois morales. De la Toussaint au Carême, « les loures » réunissaient tous les soirs les paysans chez l'un ou chez l'autre d'entre eux.

 

Au XVIIe siècle la guerre de Trente ans, qui accabla les duchés et les évêchés de calamités sans nombre, y fit régner une effroyable misère. Les mendiants, très nombreux durant cette période, l'étaient encore au siècle suivant. Même eu 1787, un membre de l'assemblée provinciale des Trois-Evêchés prétendit qu'il y avait dans les duchés et dans les évêchés relativement plus de pauvres que dans les autres généralités du royaume. L'Eglise, les pouvoirs publics et les particuliers s'efforçaient de soulager la misère et de réprimer la mendicité. Léopold créa en. 1727 un bureau de l'aumône publique, et peut-être l'institution s’étendit-elle à d'autres villes des duchés. Bar-le-Duc avait depuis 1697 une maison de charité, tenue par les sœurs de Saint-Vincent de Paul. Nous trouvons à Metz un bureau des pauvres, institué en 1562 ou 1563, la charité du bouillon, qui daté de 1658-1659, une association de dames de charité (1785), qui donnaient de l'instruction et du travail aux enfants pauvres. La Maison-Dieu de Toul recueillait les indigents et les enfants trouvés. A Verdun, où l'évêque Psaulme avait en 1558 établi un règlement pour les hospices de la ville, l'hôpital Sainte-Catherine était destiné aux pauvres. Une maison de charité, créée dans la même ville en 16g5 secourait les indigents à domicile.

Les pouvoirs publies prirent à diverses reprises des mesures pour réprimer les abus de la mendicité. Ce fut le cas en particulier de Charles III, qui ordonna en 1670 l'expulsion des mendiants étrangers, d'Henri II, de Charles IV, de Léopold, qui créa en 1727 une maison de force. Des dépôts de mendicité furent établis à Metz en 1768, à Nancy deux ans plus tard ; les indigents qu'on y recueillait étaient astreints au travail.

Les monts-de-piété avaient pour objet de venir en aide aux gens qui se trouvaient dans la gêne. Celui qu'avait fondé Charles IV à Nancy en 1630 n'eut qu'une existence éphémère. Metz fut doté au XVIIIe siècle d'un mont-de-piété, dont l'organisation définitive remonte à 1781.

Des famines sont mentionnées au XVIe siècle, par exemple en 1576 et en 1587. On peut dire que, de 1623 à I65Q, elles se succédèrent à des intervalles très rapprochés. Elles avaient pour causes les intempéries, les dévastations delà soldatesque ou l'abandon des terres, qui restaient en friche. On peut citer parmi les plus mauvaises années 1623. 1628, 1635, 1636, 1642. Au XVIIIe siècle 1742, 1749 et 1753 furent des années de disette. L'Eglise et les associations charitables déjà mentionnées s'efforçaient de venir en aide aux populations que décimait la famine. Pendant la guerre de Trente ans, Lorrains, Barrois et Evêchois furent, à partir de 1637, secourus par saint Vincent de Paul, qui leur fit distribuer par des prêtres de la Mission des vivres, des vêtements et de l'argent. En 164o le Sénat de Verdun lui adressa des remerciements officiels. De leur côté les pouvoirs publics prenaient différentes mesures pour assister les populations éprouvées par la famine. Tout d'abord ils interdisaient l'exportation des grains ; Charles IV en 1626, 1628 et 163o, Léopold en 1708, le Parlement de Metz en 1770 employèrent ce procédé, les premiers pour les duchés, le dernier pour les Trois-Evêchés. Un autre moyen consistait à fixer le prix des vivres ; on y recourut dans les duchés et dans les évêchés. Enfin le gouvernement ducal ou les municipalités achetaient du blé, revendu ensuite au prix coûtant ou transformé en pain, qui était distribué aux indigents. En 1698, 1709, 1710, Léopold fit venir du blé d'Allemagne. On doit au même prince l'institution en 1725 des greniers d'abondance, que Stanislas réorganisa en 1760. De 1757 à 1763, en 1770, en 1771, la municipalité de Metz se procura du blé en Allemagne.

Pour combattre les incendies, il y eut des corps de pompiers créés au XVIIIe siècle ; mentionnons aussi les bureaux des incendies, sortes de caisses d'assurance, qui datent de la fin de l'Ancien Régime à Nancy et à Toul.

Les médecins, longtemps rares dans la région lorraine, y deviennent plus nombreux à la fin du XVIe siècle ou au début du XVIIe. L'occupation de Metz, de Toul et de Verdun par Henri II amena plusieurs jeunes gens de ces trois villes à faire leurs études médicales dans des Universités françaises. D'autres jeunes Évêchois, ainsi que leurs voisins des duchés, fréquentèrent, la faculté de médecine organisée en 1698 à l'Université lorraine de Pont-à-Mousson. Stanislas fonda en 1752 à Nancy le collège royal de médecine, qui se posa en rival de la faculté de médecine mussipontaine. Parmi les médecins illustres originaires de la région lorraine citons Ch. Lepois de Nancy, G. Alliot de Bar-le-Duc, Cachet de Neufchâteau, Buchoz, Antoine, Louis et Michel du Tennetar de Metz. Toutefois, si les villes avaient presque toutes au moins un médecin au XVIIIe siècle, les campagnes restaient malheureusement livrées aux empiriques.

Les chirurgiens-barbiers constituaient une corporation d'artisans, qui n'avaient point fait d'études médicales et qui n’étaient que des empiriques. Charles IV, pour relever cette profession, créa une charge de chirurgien ducal. Non content de la ressusciter, Léopold fonda en 1707, à la faculté de médecine de Pont-à-Mousson, une chaire de chirurgie. En 1770 fut institué à Nancy Un collège royal de chirurgie, qui organisa l'année suivante, dans la capitale de la Lorraine, renseignement de Cet art. Comme chirurgiens célèbres oit peut citer Dominique La Flizé de Nancy, Saucerotte de Lunéville et Denis Rivard de Neufchâteau, que ses opérations de la taille rendirent célèbre. En 1776 une sage-femme de Paris avait fait à Nancy un cours d'accouchement. A partir de 1786 un cours gratuit annuel d'accouchement fut créé à Nancy par les soins de l'évêque et de l'intendant. Certains empiriques méritent de ne pas être oubliés, tels les Fleuriot du Val-d'Ajol, habiles à remettre les entorses, les luxations, et les fractures des bras ou des jambes ; ils possédaient des connaissances anatomiques, qu'ils se transmettaient de père en fils. Leur désintéressement et leur charité, autant que leur adresse, leur avaient valu l'estime et la reconnaissance de tous ceux qui avaient eu recours à eux. Les pharmaciens, nommés apothicaires, formaient une corporation qui Comptait des hommes intelligents et instruits. La station thermale la plus fréquentée au XVIIe siècle était celle de Plombières, qui reçut des hôtes illustres, Voltaire, puis Mesdames Adélaïde et Victoire, filles de Louis XV et petites-filles de Stanislas.

Médecins et chirurgiens trouvaient, pour les seconder, les membres de congrégations religieuses d'hommes ou de femmes, les unes lorraines, les autres françaises. La plus célèbre des congrégations lorraines de femmes est celle de Saint-Charles, fondée en 1652 par Chauvenel, approuvée et organisée par plusieurs évêques de Toul, Mgr du Saussay, Mgr de Fieux et Mgr Blouet de Camilly. Les filles de la Charité ou sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, du nom de leur fondateur, rivalisaient de zèle avec les sœurs de Saint-Charles. Stanislas introduisit à Nancy en 1760 les frères de Saint-Jean-de-Dieu.

Le nombre des hôpitaux s'accrut durant cette période. L'hôpital Saint-Charles de Nancy, fondé en 1626, fut reconstitué en 1662. C'est à la fin du XVIIe siècle que s'élevèrent deux des hôpitaux de Metz, Saint-Georges, destiné aux hommes, Bon-Secours, réservé aux femmes, L'hôpital Saint-Charles de Toul date de 1725. Un prélat verdunois, Mgr de Béthune, fonda en 1707 dans sa ville épiscopale l'hôpital Saint-Hippolyte. Mentionnons encore les hôpitaux créés à Vie en 1698, à Longwy en 1774-1775.

Le service était assuré dans ces établissements ou par des religieux, c'était le cas de Saint-Georges de Metz, ou par des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, comme à Bon-Secours de la même ville, ou par des sœurs de Saint-Charles, que l'on trouve à Saint-Julien et à Saint-Charles de Nancy, à Saint-Maur de Lunéville, ainsi que dans les hôpitaux de Mirecourt, de Saint-Mihiel, etc.

La nomination des administrateurs de ces établissements appartenait le plus souvent aux magistrats municipaux. En outre ceux-ci avaient créé des médecins des pauvres. Cette institution, qui est à Metz antérieure à 1552, se répandit et se développa au XVIIIe siècle ; Metz et Nancy possèdent alors, outre des médecins, des chirurgiens et des apothicaires stipendiés. II en est de même de Verdun à partir de 1742.

Une mention spéciale doit être accordée aux maladies infectieuses, aux épidémies, qui exercèrent, à diverses reprises durant cette période, de terribles ravages sur les populations de la région lorraine. La plus meurtrière était la peste, variété du typhus, qui désola nos contrées en 1569, 1623-1625, 1630-1633, 1635-1636. C'est en partie à la peste qu'il faut attribuer la dépopulation dès duchés durant le XVIIe siècle. Comme autres maladies épidémiques, citons une angine pestilentielle en 1566-1567, une diarrhée en 1617-1618, une dysenterie en 1621-1622, une fièvre pourpre en 1690-1691, une coqueluche en 1729, une grippe ou follet en 1732-1733, une dysenterie en 1783 ; enfin la petite vérole fit au XVIIe et au XVIIIe siècle de nombreuses victimes. Nous avons déjà dit que médecins, religieux et sœurs de charité prodiguaient leurs soins aux malheureux atteints de ces maladies. En outré les gouvernements ou les municipalités prenaient diverses mesures pour enrayer le fléau. Ils interdisaient aux étrangers l'entrée du pays, établissaient un cordon sanitaire autour des villes ou même de la province ; c'est ce que fit Léopold en 1720, pour empêcher que la peste, qui sévissait à Marseille, ne pénétrât dans ses Etats. Le gouvernement ordonnait encore l'isolement des malades. Ainsi Charles IV fit transporter en 163o et en I63I à Sainte-Anne les pestiférés de Nancy. Les pouvoirs publics prescrivaient l'emploi de certains remèdes, ordonnaient des mesures hygiéniques. Henri II en 1610, Léopold en 1720, Stanislas en 1745 publièrent des édits indiquant aux habitants des duchés les précautions qu'ils avaient à prendre pour se préserver des maladies épidémiques. On faisait enfin enlever les ordures qui encombraient et empestaient les rues des villes. La lèpre disparut vers le milieu du XVIIe siècle. Les maladreries ou léproseries reçurent en conséquence une autre affectation.

 

II. — LA VIE ÉCONOMIQUE.

1° L'agriculture.
Régime de la propriété. — Fermage et métayage. — Cultures-, — Pâturages et Prairies. — Elevage. —- Forêts. — Chasse et pêche. — Situation des propriétaires et des paysans. — Valeur des terres. — Intervention des pouvoirs publics. — Etat stationnaire de l'agriculture.

 

Dans les duchés, la population agricole, si l'on entend par là celle des localités de moins de 500 âmes, comprend les 4/5 de la population totale. La proportion est moindre dans les évêchés, qui possèdent des villes en plus grand nombre et plus populeuses.

La grande propriété appartient toujours dans les duchés au duc, au clergé, à la noblesse ; dans les évêchés, c'est le clergé et la bourgeoisie qui la détiennent. Si les petits propriétaires deviennent de plus en plus nombreux, ils ne jouissent pas de droits complets. On voit en effet la petite propriété grevée, au profit des seigneurs, de diverses redevances, qui sont bien souvent le rachat de l'ancienne servitude.

 

Le métayage, encore fréquent au XVIIe siècle, disparaît petit à petit au siècle suivant, pour des raisons mal connues ; il se maintient pourtant dans la Lorraine allemande. Ailleurs, on n'y recourt plus que pour la culture de la vigne,

C'est donc le régime du fermage qui prédomine au XVIIIe siècle. Les baux ont d'habitude une durée de neuf années ; les fermiers paient leurs canons soit en un terme, soit en deux ; ils s'acquittent tantôt en argent, tantôt en nature, parfois partie en argent, partie en nature. Après avoir haussé jusqu'au deuxième tiers du XVIIe siècle, ils baissèrent ensuite en raison des misères du pays, mais remontèrent au XVIIIe d'une façon à peu près constante. Cette élévation du taux des fermages provoqua des plaintes de la population agricole, qui les fit entendre en 89 dans ses cahiers de doléances.

 

La culture des céréales reste comme auparavant la plus importante. Aux anciennes plantes légumineuses vient s'ajouter, à la fin du XVIIe siècle, la pomme de terre, qui entrera de plus en plus, au siècle suivant, dans l'alimentation des paysans. On tenta, mais sans aucun succès, d'acclimater le riz en Lorraine. Parmi les plantes industrielles introduites dans le pays, citons le tabac, qui fit son apparition vers 1625, mais dont la culture se vit interdite trois ans plus tard en Lorraine parle pouvoir ducal, entravée dans le pays messin, vers la même époque, par les paysans, qui attribuaient au tabac les mauvaises récoltes d'une ou de plusieurs années. Des plantations de mûrier furent faites en Lorraine durant le premier quart du XVIIe siècle (1603, 1605, 1625), derechef sous Léopold (1725), et quelque temps avant la Révolution dans le pays messin. C'est vers 1680 que l'on commença de cultiver la navette dans la région lorraine. Les procédés et les instruments agricoles n'ont fait durant notre période aucun progrès. On reste fidèle, au régime de l'assolement triennal. Le finage d'une communauté rurale est partagé en trois saisons, et toutes les terres d'une saison reçoivent la même culture ou se reposent en même temps. C'est dans le pays messin que l'on trouvait toujours les meilleurs arbres fruitiers. Léopold dota les duchés de plants choisis parmi les meilleures espèces pour remplacer les arbres détruits pendant "les guerres du XVIIe siècle ; il introduisit en outre dans le pays l'abricotier et le prunier à quetsche, originaire d'Allemagne. Les arbres fruitiers souffrirent beaucoup de l'hiver de 1708-1709 et de celui de 1788-1789.

C'est encore le pays messin, c'est aussi le Barrois qui possèdent les meilleures vignes. On les cultive de la même manière que par le passé. Des ceps provenant de vignes françaises furent plantés dans le pays messin vers la fin du XVIIe siècle (1680). Les mauvaises récoltes sont fréquentes, conséquence des hivers rigoureux, des gelées printanières ou de la grêle. On cite comme années très bonnes 1622 et 1719.

 

Les sommets dénudés des Vosges ou chaumes formaient deux groupes principaux, l'un appelé le grand pâturage, entre Gérardmer et Munster, l'autre, un peu au nord, dans le comté de Salm. Les Hautes-Chaumes de Gérardmer, qui, tout d'abord, appartenaient aux ducs de Lorraine et au chapitre noble de Remiremont, devinrent en 1579 la propriété exclusive des premiers. Engagées en 1564à la communauté alsacienne de Munster, rachetées en 1671, elles furent louées en 158o aux habitants de Gérardmer, qui en sous-louèrent une partie à des gens de Munster. Une nouvelle location se fit en 1603, une mise aux enchères en 1626. Les guerres du XVIIe siècle amenèrent presque l'abandon des Hautes-Chaumes, qui retrouvèrent, à partir du règne de Léopold, une situation normale. Après avoir été pendant quelque temps administrées par les agents des eaux et forêts, les Hautes-Chaumes furent, en 1750, réunies à la Ferme générale. Celle-ci les louait par morceaux à des Lorrains ou à des Alsaciens. Quant aux Hautes-Chaumes du comté de Salm, elles furent longtemps l'objet de contestations entre les comtes et l'abbaye de Senones. Celle-ci dut, en 1673, renoncer définitivement' à ses prétentions sur les chaumes, qui furent partagées en 15g8 entre les deux branches de la maison de Salm.

Le pays ne possédait en 1789 qu'un petit nombre de prairies artificielles, plantées en trèfle ou en sainfoin. Parfois les terres recevaient du trèfle durant l'année où elles auraient dû rester en friche.

 

Les guerres du XVIIe siècle firent périr en grand nombre les bestiaux des cultivateurs lorrains ou évêchois. Léopold fit venir des chevaux de Hongrie, de Turquie et d'Allemagne. Des épiz00ties au XVIIIe siècle ne furent guère moins funestes que les guerres au bétail de nos contrées ; on en signale en 1714, 1701, 1735, 1742-1744- Celle de 1714 aurait enlevé, rien que dans les évêchés, 18.000 chevaux, 32.000 bœufs et 25.000 moutons. En raison de ces maladies, en raison aussi de l'insuffisance ou de la mauvaise qualité du foin, de la trop grande cherté du sel, on n'élevait pas assez de bétail dans la région lorraine, et ce bétail était chétif. L'élevage ne faisait donc que peu ou point de progrès. Désireux d'améliorer la race chevaline, le gouvernement français établit en 1768 des haras à Metz et à Rosières. Par malheur le mauvais choix des étalons placés dans ces haras provoqua des critiques très vives de la part des éleveurs lorrains ou évêchois. Les délibérations des assemblées provinciales, ainsi que de nombreux cahiers de doléances ont enregistré ces plaintes.

Après la première coupe de l'herbe, les prés devenaient accessibles au bétail, en vertu du droit de vaine pâture. L'édit de 1768 permit aux propriétaires d'enclore leurs prés de haies et d'en interdire l'accès. Celte restriction apportée à la vaine pâture souleva de nombreuses plaintes, surtout de la part des habitants les moins aisés. Quant au droit de mener le bétail dans les bois à certaines époques de l'année, il subit de la part des propriétaires forestiers d'importante restrictions dans le courant du XVIIIe siècle. D'habitude les bestiaux d'un village étaient réunis en un seul troupeau, confié a la garde d'un berger communal. Le seigneur jouissait du droit de troupeau à part.

L'élevage des abeilles ou mouchettes ne se développa guère au XVIIIe siècle.

 

La Lorraine et le Barrois restaient, beaucoup plus que les évêchés, un pays forestier. Les bois, appartenaient aux ducs, au clergé, à la noblesse, aux communautés rurales, rarement à des bourgeois. Le régime auquel ont été soumises les forêts a subi, durant cette période, des fluctuations, dans le détail desquels nous ne pouvons entrer. L'exploitation des forêts lorraines prit une grande extension au XVIIIe siècle, par suite delà consommation énorme de bois que faisaient les salines et les usines à feu, forges, verreries, faïenceries. Le gouvernement se réservait certains arbres pour la construction des vaisseaux de guerre.

 

La chasse restait réservée à la noblesse, sauf toutefois dans les Vosges, où la présence de carnassiers, ours et loups, obligeait les habitants à porter des armes. En outre, comme, durant la guerre de Trente ans, les bêtes sauvages s'étaient prodigieusement multipliées en Lorraine, Charles IV permit en 1664 à ses sujets de porter des armes à feu pour les détruire. Par contre, en 1738, M. de la Galaizière interdit à tous les roturiers d'avoir des armes. Le dernier ours des Vosges ne sera tiré qu'au XVIIIe siècle. Souvent les seigneurs obligeaient les paysans de leurs domaines à ne laisser sortir leurs chiens que tenus en laisse, ou munis d'un billot attaché à leur cou, et cela pour empêcher ces animaux de courir après le gibier. La pêche, sans être interdite, restait soumise aux mêmes restrictions qu'autrefois, sous le double rapport des engins et de l'emploi du poisson pris.

Quelle était la situation des gens de la campagne ? Il faut naturellement distinguer les grands propriétaires, les petits, les fermiers et les manœuvres. Les premiers, qui subirent de graves préjudices au XVIIe siècle, reprirent leurs avantages au siècle suivant, comme le montre le taux sans cesse croissant des fermages. Si la situation de quelques fermiers de la noblesse et du clergé n'était en définitive pas mauvaise, il en allait tout autrement de la grande majorité des laboureurs, cultivant pour leur compte ou faisant valoir les domaines d'autrui. De nombreux documents[1] nous parlent de leur situation misérable, qui est attestée on outre par leur diminution. De 1738 à 1780 le nombre des laboureurs serait tombé de 22.718 à 18.321, dans la généralité de Nancy. Si l'on prend certains villages, on constate que la réduction atteint des proportions encore plus fortes. Cette détresse avait pour causes l'élévation, des fermages, les guerres, les réquisitions, la milice, le poids écrasant des charges fiscales qui pesaient sur les paysans, impôts d'Etat, redevances seigneuriales et dîme, les intempéries, enfin la difficulté de vendre les produits agricoles[2]. La condition des vignerons était peut-être encore moins bonne que celle des laboureurs. Quant aux manœuvres, ils ne touchaient que de faibles salaires : lorsque l’homme était nourri, il recevait 8 sous ; quand on ne lui fournissait pas les aliments, 18 sous ; la femme avait 6 sous dans le premier cas, 13 dans le second ; les gages annuels d'un garçon de labour ne dépassaient pas 100 livres, ceux d'une servante 50. Pourtant ils avaient haussé vers le milieu du XVIIIe siècle, la milice enlevant à la terre bon nombre de garçons.

 

Le prix de la terre variait d'une région à une autre et, dans une même localité, était plus ou moins élevé, suivant qu'il s'agissait de champs, de prairies ou de jardins ; un jour de terre labourable, était estimé, à la fin de l'Ancien Régime, 120 livres à Deycimont, 168 à Pierrepont, 700 à Lépanges ; une fauchée de pré 258 livres à Gugnécourt, 300 à Deycimont ; un jour de chenevière 300 livres à Deycimont ; un jour de jardin 800 livres à Lépanges.

 

Le gouvernement intervenait de diverses façons au profit ou au détriment de l'agriculture, surtout dans le cours du XVIIIe siècle. En mars 1664, Charles IV défendit de mettre le feu aux buissons qui couvraient des terres jadis cultivées, mais abandonnées durant les guerres. Le Parlement de Metz ordonna en 1680 de défricher des terres incultes. Nous avons déjà dit qu'en 1628 Charles IV proscrivit la culture du tabac. A diverses reprises, en 1670, 1672,1670, de 1722 à 1726, le Parlement de Metz enjoignit aux vignerons d'arracher les nouveaux plants, qui produisaient un vin médiocre, et de les remplacer par des ceps venus de France ; l'ordonnance de police de 1679 défendait en outre de fumer les vignes. On doit à François III la défense de planter des vignes dans les terres jusqu'alors réservées aux céréales ; Stanislas renouvela cette interdiction en 1739, En 1666, Charles IV permit aux propriétaires, s'ils ne trouvaient pas à employer des gens du pays, de faire venir des étrangers pour cultiver leurs terres ; mais d'un autre côté, les fermiers lui durent la réduction de leurs canons, ramenés à la moitié de ce qu'ils étaient avant la guerre. En cas d'épiz00ties, les pouvoirs intervenaient encore ; ainsi en 1704 le Parlement de Metz prescrivit des mesures relatives à une épidémie qui sévissait sur les chevaux, et en 1728 il ordonna d'enfouir les bestiaux morts de maladie.

 

Il ne semble pas que l'agriculture ait fait des progrès sensibles au cours de cette période. Les paysans sont ignorants, pleins de défiance à l'égard des améliorations, d'ailleurs trop misérables, accablés de trop de charges pour être en état de faire les frais d'innovations souvent coûteuses. A la différence de ce qui se passe dans d'autres provinces, la plupart des propriétaires se désintéressent des questions agricoles ; il leur suffit de toucher leurs fermages. Enfin le gibier, que le paysan n'a pas le droit de tuer, et les seigneurs eux-mêmes, quand ils chassent, détruisent ou gâtent les récoltes.

Il y a pourtant, à la fin de l'Ancien Régime, des hommes, qui se préoccupent des progrès de l'agriculture ; tels le P. Duqueshoy, curé de Vouxey de 1773 à 1789, promoteur des comices agricoles et des expositions, et M. de Commerell, curé de Puttelange, qui s'efforça de développer les prairies artificielles.

 

2° L'industrie.
Les principales industries : Industries extractives. Industries métallurgiques. Verreries et faïenceries. Industries textiles. Industries diverses. Industries alimentaires. — Organisation du travail. — Intervention des pouvoirs publics. — Situation matérielle des patrons et des ouvriers.

 

En ce qui concerne l'industrie, les périodes de prospérité ou de décadence ne coïncident pas toujours pour les duchés et pour les évêchés. Il arrive en effet que l'influence de certains événements, très active dans un des deux pays, a été nulle dans l'autre. La fin du XVIe siècle et le début du XVIIe sont des époques d'essor industriel pour la Lorraine et le Barrois, tandis que les guerres de l'époque suivante amènent la ruine de presque toutes les industries ; quelques-unes de ces dernières se relèveront au XVIIIe siècle et connaîtront même une réelle prospérité. L'industrie messine, la seule qui fût développée dans la région évêchoise avant 1552, souffrira de l'occupation française, des guerres du XVIIe siècle et surtout de la Révocation de l'édit de Nantes. Elle se relèvera au XVIIIe siècle, en partie grâce à la présence de nombreuses troupes, pour lesquelles elle travaillera. On constate à la même époque la création de diverses industries dans plusieurs localités des Trois-Evêchés. Les mesures prises par les gouvernements produiront tantôt de bons effets, tantôt — et plus souvent — de mauvais pour le développement de l'industrie. Enfin la situation de provinces d'étranger effectif, faite aux duchés et aux évêchés, exercera aussi au XVIIIe siècle une influence heureuse ou funeste sur les industries de ces deux généralités.

 

Les carrières de Nancy, de Viterne, de Colombey fournissaient de la pierre à bâtir ordinaire, celles de Savonnières-en-Perthois une pierre plus fine ; on extrayait de la pierre à chaux sur le ban d'Art-sur-Meurthe, de la pierre à plâtre à Bainville-aux-Miroirs et à Lunéville. Des gisements de houille avaient été découverts dans Je cours du XVIIIe siècle à Saint-Hippolyte, petite, ville alsacienne qui dépendait des ducs de Lorraine (1747), à Grisborn, non loin de Sarrelouis (1770), enfin à Créhange-Puttelange. Par malheur les usines lorraines ou évêchoises n'employaient la houille qu'en, très petite quantité.

Nous avons dit que Charles III avait achevé de mettre sous la dépendance de l'autorité ducale les salines du Saulnois, évêchoises ou lorraines, et qu'en interdisant l'entrée du sel étranger dans ses Etats, il avait constitué un véritable monopole de la vente du sel. Il y eut jusqu'au deuxième tiers du XVIIe siècle six salines en exercice : celles de Marsal et de Moyenvic dans les évêchés, celles de Salone, de Château-Salins, de Dieuze et de Rosières en Lorraine. Mais sous l'influence de différentes causes, trois de ces salines furent fermées, celle de Salone en 1633, celle de Marsal en 1699, celle de Rosières en 1760. Dieuze était de beaucoup la plus importante des trois salines qui fonctionnaient encore en 1789. Un nombreux personnel était charge de l'exécution ou de la surveillance des opérations multiples qu'exigeait la formation du sel. Les populations lorraines et évêchoises se plaignaient du prix élevé et de la mauvaise qualité du sel qu'on leur délivrait, alors que le sel de premier choix, vendu aux étrangers, se payait deux ou trois fois moins cher.

Les mines de plomb argentifère et de cuivre des Vosges, d'azurite de Vaudrevange dans la Lorraine allemande, déjà tombées en décadence à la fin du XVIe siècle, cessèrent d'être 'exploitées quand survinrent les malheurs du XVIIe siècle., Le travail fut repris par les soins de Léopold, qui recourut a différents systèmes., Finalement, J. J. Saur, entrepreneur et directeur-général des mines lorraines, obtint en 1723, pour trente années, l'exploitation des mines vosgiennes, en 1746 celle des mines de la Lorraine allemande. Par malheur les résultats ne répondirent pas aux espérances de Saur. L'exploitation fut abandonnée en 1760 à Vaudrevange, en 1761 au Thillot ; même à Sainte-Marie-aux-Mines, elle ne cessa de perdre de son importance, si bien qu'en 1785 on ne trouvait plus qu'environ 150 ouvriers occupés à exploiter les mines de : plomb argentifère de cette localité. En 1761 la mine de la Croix avait fourni 1.269 livres de rosette ; l'année suivante les mines de la Croix et de Müsloch donnèrent 271 marcs d'argent et 400.000 marcs de plomb.

Les principaux gisements de fer exploités étaient pour la Lorraine et le Barrois ceux d'Ottange, de Villerupt, de Longuyon, de Moyeuvre, de Ligny-en-Barrois, d'Abainville, de Montiers-sur-Saulx ; pour les Trois-Evêchés ceux de Hayange, de Hombourg l'Evêque et de Kreutzwald.

 

Près des mines de fer que nous venons de mentionner se trouvent des hauts fourneaux, dont les plus importants sont ceux de Moyeuvre dans le Barrois et de Hayange dans les évêchés. Les forges domaniales de Moyeuvre, de Naix et de Montiers-sur-Saulx étaient affermées, la première pour h,000 livres, la deuxième pour 17.000, la troisième pour 8.400. Des forges furent établies en 1762 à Cirey-sur-Vezouse. Comme les forges des Vosges ne trouvaient dans le pays que peu ou point de fer, elles en faisaient venir de Frânche-Comté. Mais en 1764, l'établissement d'une taxe élevée sur l'exportation des fers de Franche-Comté en Lorraine porta un coup sensible à la prospérité des forges vosgiennes.

Dans les duchés, on trouvait à Muterhausen une taillanderie, à Egelshardt une platinerie, fondée en 1734 et devenue en 1766 une manufacture de tôle de fer battu et étamé, à Plombières une tréfilerie, qui datait de 1605. Longuyon possédait depuis 1705 des forges, qui reçurent en 1710 l'autorisation de fabriquer des canons de fusil et de pistolet ; elles arrivèrent, sous le règne de Stanislas, à une grande prospérité. A Saint-Avold on fabriquait des sabres et des couteaux. La forge de la Hutte, près de Darney, fut transformée vers 1745 en une fabrique d'acier, grâce à l'embauchage d'ouvriers tyroliens et styriens et devint, quatre ans plus tard, une manufacture royale. Une fabrique de fer-blanc, créée à Bains en 1733, ne tarda pas à prendre un grand développement. Le gouvernement la protégea et lui permit, à partir de 1766, de faire entrer librement ses produits en France. Dans les Trois-Evêchés, le principal établissement métallurgique était celui de Hayange, où l'on travaillait pour les arsenaux de l'Etat ; il appartenait à la famille de Wendel depuis 1711.

Les seules usines où l'on mit en œuvre un métal autre que le fer étaient les fourneaux à plomb de Merten et de Kreutzwald, enfin une manufacture de plomb laminé créée à Nancy en 1758.

 

L'industrie de la verrerie, ancienne dans le pays, comme nous avons eu l'occasion de le dire, se développa sous les règnes de Charles III et d'Henri II. En 1694 la manufacture de Saint-Quirin fabrique pour le palais ducal des miroirs bombés ou concaves. En 1600, Barthélémy Jacquemincréa une manufacture, qui fut transportée dix-neuf ans plus tard à Hattigny. On doit au même Jacquemin la reconstruction d'une manufacture de glaces, voisine de Blâmont, qu'un incendie avait détruite ; Henri II lui fournit de l'argent pour ce travail. La guerre de Trente ans porta un coup mortel à l'industrie du verre. Plusieurs fabriques disparurent à tout jamais, les autres végétèrent. Une renaissance se produisit dès le règne de Léopold. Une fabrique, établie d'abord à Tonnoy vers 1690, transférée en 170& à Portieux, était appelée à un grand avenir. Dans le bail-, liage de Darney, trois verreries sont créées, l'une à la Planchette (1722), une autre à Clairefontaine (1730), une dernière à Belrupt (1730).

La Lorraine allemande devint à la même époque un centre verrier. Des fabriques s'élevèrent à Meisenfhal (1702), à Kreutzwald (1705), à Goetzenbrück (1721), à Dannelbourg (1723). Stanislas s'intéressa comme Léopold à l'industrie du verre. Par malheur les droits élevés dont le gouvernement français frappa, de 1746 à 1759, les produits des manufactures lorraines à leur entrée en France, paralysèrent celles-ci. Enfin en 1769, La Galaizière fils, qui avait succédé à son père comme intendant de la Lorraine et du Barrois, obtint que les droits sur les bouteilles seraient abaissés de 10 à 2 livres par quintal, ceux qui atteignaient les autres verres de 20 à 7 livres. En 1762, La Galaizière fils prit des mesures pour empêcher une hausse du prix du salin, produit nécessaire à la confection du verre. A cette époque furent créées les fabriques de Dilling, près de Forbach (1760), de Vannes-le-Châtel (1766), de Münzthal-Saint-Louis (1767) ; cette dernière fut autorisée à se qualifier de verrerie royale. Dans les Trois-Evêchés, citons la manufacture de Saint-Quirin, reconstituée en 1738, devenue en 1756 une manufacture royale, et celle de Baccarat (1764 ou 1765), appelée à une célébrité mondiale.

Tous ces établissements marchaient au bois, sauf celui de Dilling, qui employait de la houille.

Les verreries du Clermontois fabriquaient surtout des bouteilles ; ailleurs on faisait de la gobeletterie ; Saint-Louis imitait les verres de Bohême.

Les faïenceries, inconnues, semble-t-il, dans notre pays jusqu'à la fin du XVIIe siècle, prirent naissance en Lorraine sous le règne de Léopold, et dans les Trois-Evêchés cinquante ans plus tard. Successivement s'élevèrent les fabriques de Champigneulles (1711), de Pexonne (1720), de Badonviller (1724), où l'on faisait de la faïence ordinaire. Jacques Chambrette, qui avait fondé en 1724 la faïencerie de Lunéville, commença au début du règne de Stanislas ! employer la terre de pipe, qui donnait des produits à pâte blanche, opaque et sonore. La porcelaine en biscuit, fabriquée avec un mélange de terre de pipe et de phosphate de chaux, est une invention du sculpteur Cyfflé, qui avait fondé en 1768 une manufacture à Lunéville. Stanislas et La Galaizière avaient cherché à favoriser les progrès de cette intéressante industrie. Son développement se vit contrarié d'un côté par les droits élevés dont le gouvernement français frappait ses produits à leur entrée dans le royaume, de l'autre par la concurrence des faïenceries évêchoises, auxquelles le tarif douanier de la France se montrait beaucoup plus doux. Dans les évêchés on fabriquait de la faïence ordinaire à Bellevue, près de Toul, à Niederwiller (1754), à Saint-Clément (1768), à Moyen (1763) ; à Niederwiller depuis 1785, on travaillait la terre de pipe comme à Lunéville. Enfin, depuis 176D, la manufacture de Niederwiller fabriquait de la porcelaine.

 

Les fabriques de toiles fines, dont on constate l'existence à Epinal et à Châtel au temps de Charles III et d'Henri II, disparurent pendant la guerre de Trente ans. Au XVIIIe siècle la confection des toiles avait surtout le caractère d'une industrie familiale, pratiquée dans la montagne vosgienne et dans la Lorraine allemande, où l'on fabriquait 700.000 aunes (de Paris) de tissus. Comme fabriques, nous ne pouvons citer que la blanchisserie de fil d'Etain et les petites manufactures de Gerbéviller, de Ramberviller et de Neufchâteau. En 1761, fut créée à Metz une fabrique de mousseline de toile, qui employait 3.000 (?) ouvriers. L'industrie de la dentelle prospérait dans la région de Mirecourt, où elle donnait du travail à un millier d'ouvrières au XVIIIe siècle.

C'est sous le règne de Stanislas que l'industrie cotonnière fit ses débuts en Lorraine. La manufacture de Lunéville date de 1769 ; la maison où elle fut établie porte encore aujourd'hui le nom de « colon » ; d'autres fabriques furent fondées à Vézelise (1764) et à Bar-le-Duc (1765). Vers la même époque, on commença de filer et de tisser le coton dans beaucoup de familles de la montagne vosgienne.

L'industrie drapière, qui prospérait avant 1552 dans la région lorraine, continua de se développer dans les duchés jusqu'à la guerre de Trente ans, surtout à Saint-Mihiel et à Saint-Nicolas. Charles III la réglementa à plusieurs reprises, en 1682, 1696 et 1696. Ruinée par les guerres du XVII 0 siècle, elle se releva sous Léopold, qui fit de grands efforts pour la rendre prospère. Il dota de grands privilèges les établissements créés à Nancy ou près de cette ville. On n'en trouve pas moins de trois : la fabrique établie à Saint-Jean eu 1698 subit toute une série de transformations en 1712, 1719, 1726, 1701 ; elle végétait en 1737. La manufacture de Saint-Thiébaut date de 1718, celle de Maréville de 1716. La Galaizière se montra, lui aussi, favorable à l'industrie drapière. Il créa en 1749 un inspecteur, qui fit preuve d'intelligence et d'activité. Grâce au chancelier, les fabriques do Saint-Jean et de Saint-Thiébaut s'unirent en. 1750 et reprirent une vie nouvelle. La manufacture de Maréville, transférée en 1760 à Nancy dans les bâtiments de l'ancienne vénerie ducale, connut aussi quelques années de prospérité. Mais à partir de 1766, la plupart des manufactures tombèrent en décadence.

À Metz, l'industrie de la draperie reçut une première atteinte de l'occupation française, une seconde plus grave de la Révocation de l'édit de Nantes (1685). Pourtant le travail que lui fournissaient les troupes françaises en garnison dans le pays lui permit de se soutenir. En 1768, la création à Metz d'une renfermerie pour femmes, où l'on fabriquait du drap à bon marché, causa un grave préjudice aux manufactures de la ville ; six de ces dernières firent faillite en 1780 ; il en subsistait quinze à la veille de la Révolution, fabriquant des draperies grossières. On faisait à Metz, à Toul et à Verdun des bas de laine. Melz comptait de nombreux chapeliers, qui produisaient annuellement vers 1789 56.800 chapeaux.

De même que l'on essaya, sous Charles III et sous Léopold, d'acclimater la culture du mûrier en Lorraine, on tenta aussi de fabriquer des soieries ; mais cette industrie ne prospéra pas.

Au temps de Léopold, Nancy possédait des manufactures de tapisseries.

 

Les nombreuses tanneries qui prospéraient avant 1633 dans les villes de la Lorraine et du Barrois furent pour la plupart ruinées par les guerres du XVIIe siècle. L'industrie du cuir se releva au XVIIIe siècle, en partie grâce à la venue d'ouvriers liégeois, qui apportèrent en Lorraine les procédés de leur pays. On trouvait également des tanneries à Metz, à Verdun et dans d'autres villes évêchoises. Metz n'en comptait pas moins de 61 en 1756. Toutefois l'industrie de la tannerie périclita du jour où fut établi l'impôt de la marque des cuirs (1760-1764).

La Lorraine et le Barrois avaient, bien avant 1552, des papeteries, dont le nombre s'accrut au début du XVIIe siècle ; il s'en établit alors une à Champigneulles (1605), une autre entre Blénod et Jezainville. Charles III édicta en 1699 un règlement pour cette industrie. Après avoir souffert, elle aussi, des guerres du XVIIe siècle, la papeterie lorraine connut une renaissance à partir du règne de Léopold. Une ordonnance rendue par Louis XV en 1789 fut applicable aux papeteries des duchés, dont les produits devinrent dès lors plus soignés, plus élégants. En 1753 on trouvait 12 papeteries en activité aux environs d'Epinal. Les plus importantes étaient celles d'Arches, d'Archettes, de Dinozé et de Docelles. Dans les Trois-Evêchés, des papeteries existaient à Metz, à Ars-sur-Moselle, à Marly. Des fabriques de cartes prospéraient déjà au temps de Charles III ; l'une d'elles fut créée à Nancy en 1699. Cette industrie, en décadence au XVIIe siècle, connut de meilleurs jours au XVIIIe. Mais en 1751, une ordonnance ne laissa subsister que les fabriques de Nancy et d'Epinal.

L'imprimerie passa par des phases diverses de 1552 à 1789, connut tantôt le régime de la liberté, tantôt celui des restrictions imposées par l'Etat. En 1552, aucun imprimeur ne travaillait dans les duchés. Des imprimeries s'établirent sous Charles III à Nancy, à Pont-à-Mousson et dans d'autres villes de la Lorraine ou du Barrois. Le nombre de, ces établissements, après avoir diminué au XVIIe siècle, s'accrut de nouveau sous Léopold, qui n'imposait aucune condition à ceux qui voulaient s'établir imprimeurs. Ces beaux jours ne durèrent pas longtemps. La Galaizière décida qu'on ne pourrait exercer le métier d'imprimeur sans avoir subi un examen. Pourtant en 1766, les duchés comptaient encore 22 imprimeries, dont 10 à Nancy. Mais après la mort de Stanislas, le gouvernement français réduisit à 9 le nombre des imprimeries lorraines et barroises.

Metz était en 1552 la seule ville des Trois-Evêchés qui possédât des imprimeries ; il s'en créa à Toul et à Verdun dans la seconde moitié du XVIe siècle. Au XVIIe ou au XVIIIe siècle, les règlements auxquels étaient soumises les imprimeries de la France furent étendus à celles des Trois-Evêchés. En 1704, le nombre des imprimeurs messins fut réduit de 4 à 2. Une troisième imprimerie fut créée en 1784 ; il y avait en outre à Metz une imprimerie hébraïque.

L'industrie de l'imagerie naquit et se développa au XVIIIe siècle dans les villes de Nancy et d'Epinal.

Mentionnons encore l'industrie des chandelles, prospère à Nancy et à Mirecourt au XVIIIe siècle.

 

On ne connaît bien les industries alimentaires qu'au XVIIIe siècle. Dans les duchés, citons les fromages de Gérardmer et de Void, les confitures de Bar et de Ligny, les liqueurs de Lunéville, l'eau-de-vie de marcs de Pont-à-Mousson. L'industrie de la brasserie n'était pas libre, à l'origine, dans les duchés ; Henri II l'avait affermée. Une brasserie fut établie en 1702 à Nancy. Dans les Trois-Evêchés, Metz était renommée pour ses confitures sèches, ses eaux-de-vie, sa bière, Verdun pour ses dragées, ses confitures, ses liqueurs, Longwy pour son lard et pour ses jambons, Thionville et Dieulouard pour leur bière. On estimait tout particulièrement la bière de Dieulouard, fabriquée par des bénédictins d'origine anglaise, d'après les procédés en usage dans leur patrie.

 

Dans la Lorraine et le Barrois le régime des corporations ou hans, bien antérieur à 1552, continue de subsister. Toutefois les salines, les industries extractives, les forges, les verreries et les faïenceries n'y ont jamais été soumises. Il n'y a pas de corporations dans les villages, où le travail est libre. En définitive, le régime corporatif ne fonctionne que dans les villes et ne s'applique qu'à certaines industries.

Charles III et Henri II créent de nouvelles corporations ou confirment les statuts des anciennes. Les hans, plus ou moins désorganisés durant le XVIIe siècle, se reconstituent sous Léopold. Toutefois les ducs se montrent animés d'un esprit assez libéral. En 1665 Charles IV suspendit les hans et permit à tout ouvrier pourvu d'un certificat de bonne vie et mœurs d'exercer un métier. Eu 1698, en 1703, en 1709 Léopold autorisa les artisans à travailler librement, sans apprentissage ni chef-d'œuvre. La Galaizière, peu favorable aux hans, prit diverses mesures qui diminuaient leur importance. En 1760, il interdit aux jurés des corporations urbaines d'inspecter les artisans des villages ; ces derniers furent à la même époque dispensés d'apprentissage et de chef-d'œuvre. 55 villes seulement continuèrent d'avoir des hans ; enfin ceux-ci furent disloqués, c'est à dire que des métiers, précédemment groupés en une seule corporation, se séparèrent les uns des autres, pour former autant de hans distincts. En 1766 Nancy en comptait 46.

L'édit de février 1776, par lequel Louis XVI, à l'instigation de Turgot, supprima les corporations, ne fut pas appliqué à celles des duchés. On sait d'ailleurs que, dès le mois d'août de la même année, le roi le rapporta. Le nouvel édit qui reconstituait les corporations ne fut appliqué à celles de la Lorraine et du Barrois qu'en 1779. Le régime établi par cet édit était plus libéral que' l'ancien ; en outre, les droits de maîtrise étaient diminués, les- banquets supprimés. En 1781, le roi promulgua un règlement, qui déterminait les droits et les devoirs respectifs des maîtres et des ouvriers des manufactures.

Dans les Trois-Evêchés les corporations continuèrent de vivre d'après leurs anciens statuts, sans ingérence du pouvoir, jusqu'à la création du Parlement de Metz. Cette haute Cour de justice intervint dans la vie des corporations messines, soit pour homologuer leurs statuts, soit pour régler leurs modes de fabrication ou leur fonctionnement. A la fin du XVIIe siècle, Metz aurait possédé 41 corporations organisées. Les corporations des Trois-Evêchés, que n'atteignit pas l'édit de février 1776, furent réorganisées en 1780, comme l'avaient été l'année précédente celles des duchés.

En 1777 les officiers municipaux de Sierck avaient soumis au gouvernement d'intéressantes observations, d'où il ressortait que, dans les petites villes, le régime corporatif présentait de graves inconvénients pour les habitants, qui payaient fort cher des produits de mauvaise qualité.

Les pouvoirs publics s'occupent de l'industrie. Us se font eux-mêmes industriels, comme nous l'avons vu en parlant des salines. C'est le gouvernement aussi qui concède l'autorisation d'exploiter les mines métalliques, moyennant une redevance qui, à l'origine, était fixée à ¹/₁₀ des produits. On le voit aussi accorder des monopoles, le droit exclusif de fabriquer tel ou tel produit ; il concède enfin aux usines l'autorisation de prendre une certaine quantité de bois dans les forêts domaniales. Nous avons dit également qu'il augmentait ou diminuait le nombre des corporations, approuvait leurs statuts, réglementait leurs procédés de fabrication. La Galaizière, dans, les duchés, le Parlement de Metz dans les évêchés, exercèrent en particulier une action vexatoire ou tutélaire sur les corporations de la province soumise à leur autorité. On doit observer, à l'honneur de La Galaizière et de son fils l'intendant, que leur politique à l'égard des hans de la Lorraine et du Barrois s'inspirait d'un esprit de justice et de liberté.

 

La situation des patrons et des ouvriers a naturellement varié suivant les époques et les industries.

Prenons d'abord les patrons. Tandis qu'au temps de Charles III l'exploitation des mines de plomb argentifère donnait encore des bénéfices à ceux qui s'y livraient, elle ruinera J.-J. Saur au XVIIIe siècle. L'industrie du fer enrichira au XVIIIe siècle les de Wendel, propriétaires des forges de Hayange. Les verriers et les faïenciers de la Lorraine et du Barrois connaîtront à la même époque de bons ou de mauvais jours, suivant que le gouvernement français facilitera ou entravera par ses tarifs l'entrée de leurs produits dans le royaume. Malgré les privilèges accordés par Léopold à diverses manufactures de drap, aucun de ces établissements ne connaîtra une prospérité durable. En ce qui concerne Metz, nous avons dit que l'établissement d'une renfermerie avait causé un grave préjudice aux fabriques de la ville. On calculait cependant qu'en Lorraine une manufacture de serge ou de drap rapportait à l'entrepreneur 17 b/o d'intérêt du capital qu'il y avait mis. En 1777 la fabrique de fer-blanc de Bains fut achetée par M. Falatieu 1.120.575 livres, ce qui prouve que l'établissement prospérait et rapportait de beaux bénéfices à son propriétaire. Dans la petite industrie le patron noue les deux bouts, mais il végète.

La situation des ouvriers, sur laquelle on n'a de données qu'au XVIIIe siècle, semble avoir été pire encore. On parle du bas prix de la main-d'œuvre dans les duchés ; il faut en conclure que l'ouvrier vit dans la misère. En 1761, un ouvrier d'usine aurait gagné un demi-louis par mois ; avec ce maigre salaire il aurait pu, assure un contemporain, entretenir une famille de six personnes. A la même époque, une ouvrière fileuse en chambre aurait été payée à Nancy quatre sous par jour ; il est d'ailleurs assez difficile de savoir ce qu'on pouvait se procurer avec des salaires aussi peu élevés.

 

3° Le commerce.
Voies de communication. —Centres commerciaux, foires et marchés. — Mesures, poids et monnaies. — La banque et le prêt à intérêt. — Les barrières douanières et les traités de commerce. — Le commerce extérieur. — La juridiction consulaire. — Action du pouvoir. — Les commerçants.

 

Le commerce était favorisé par le développement du réseau routier, gêné par l'absence de voies navigables, par la diversité des monnaies, des poids et des mesures. Quant à la situation de provinces d'étranger effectif, faite aux généralités de Metz et de Nancy, il est difficile de dire si elle présentait plus d'avantages que d'inconvénients pour le développement des transactions commerciales.

Les rivières de la région continuent d'offrir peu de facilités à la navigation. Quelques-unes ne portent bateau que sur une partie de leur cours et qu'à certaines époques de l'année ; d'autres ne sont que flottables. La Meurthe devient navigable à Nancy, la Moselle à Metz, la Meuse à Verdun. Des digues viennent faire obstacle à la navigation sur la Moselle. Le pays est toujours dépourvu de canaux. Jean-Georges, palatin de Veldenz, avait proposé à Charles III d'en construire un, qui aurait relié la Sarre à la Moselle et celle-ci à la Meuse. On doit à Vauban le projet d'un canal analogue. Léopold avait eu la pensée d'unir par un canal la Saône à la Meuse, à la Moselle et à la Meurthe. Un carme français, le père Sébastien, donna une idée générale des travaux ; après qu'il eût examiné le terrain : Léopold confia l'exécution du canal à un autre Français, l'ingénieur Bavillier, qui lui soumit en 1720 un avant-projet ; mais le duc recula devant la dépense, dont le gouvernement français laissait retomber sur lui tout le poids.

Par contre, les routes firent l'objet, dans les duchés et dans les évêchés, de la sollicitude des gouvernements. Charles III en 1603 et en 1605, Charles IV en 1628, rendirent des ordonnances relatives, à l'entretien des chemins publics. Pendant l'occupation française apparaît la corvée royale pour la réfection des routes. Cette corvée royale ou ducale, qui n'a rien de commun avec la corvée seigneuriale, obligeait les paysans à venir travailler sur les voies de communication, pendant un nombre de jours plus, ou moins grand. Ils devaient amener avec eux des voitures, des chevaux et des outils. Léopold eut recours à la corvée pour construire de nouvelles routes dans les duchés. De nombreuses ordonnances furent promulguées par ce prince en 1699, 1705, 1715, 1724, 1725, 1727, une par François III en 1730. Ce fut surtout à partir de 1724 que Léopold fit procéder tant à la construction de routes nouvelles qu'à la réparation des anciennes. La Lorraine et le Barrois auraient possédé, à la fin du règne de notre avant-dernier duc national, deux cents lieues de grands chemins et quatre cents ponts. Stanislas s'occupa, lui aussi, des voies de communication, comme l'attestent ses ordonnances de 1737, 1738, 1748. La Galaizière, chargé d'en assurer l'exécution, recourut au système de la corvée, qu'il rendit odieuse à la population par l'abus qu'il en fit ou qu'il en laissa faire. C'est à l'aide de la corvée que furent comblés de 1745 à 1749 les ponts de Toul sur la route qui reliait cette dernière ville à Nancy, et construite la chaussée de Neuviller de 1756 à 1758. Ce dernier travail excita, plus encore que l'autre, le mécontentement de la population rurale, parce qu'il était exécuté uniquement dans l'intérêt du tout-puissant chancelier, que l'on avait surnommé « l'homme de Neuviller ». Les souffrances et les vexations, qu'avait values aux Lorrains le régime des corvées ordonnées par La Galaizière, ont touché Saint-Lambert lui-même ; ce poète, pourtant si froid, a, dans un chant des Saisons, trouvé des accents émus pour décrire les maux qu'avaient endurés ses compatriotes :

J'ai vu le magistrat qui régit ma[3] province,

L'esclave de la Cour et l'ennemi du prince,

Commander la corvée à de tristes cantons[4].

La Galaizière fils, plus humain que son père, ne pouvant, comme il l'aurait voulu, supprimer la corvée, s'efforça de l'adoucir. Enfin le 22 juin 1787, de Galonné remplaça la corvée par une redevance en argent. Mais cette mesure prise, semble-t-il, dans l'intérêt des paysans, souleva les protestations delà plupart d'entre eux.

A la veille de la Révolution, la Lorraine et le Barrois auraient possédé 624 lieues de routes.

Les Trois-Evêchés avaient, eux aussi, des routes nombreuses ; le gouvernement français en avait besoin pour la circulation des troupes. Aussi beaucoup de ces voies avaient-elles un caractère militaire, comme celle qui, partant de la Champagne, passait à Verdun, puis à Metz, pour, de là, rejoindre Strasbourg, C'est à partir de 1727, semble-t-il, que la corvée royale fit son apparition dans le pays messin. La suppression de la corvée en 1787 ne reçut pas de la population rurale un meilleur accueil dans les évêchés que dans les duchés. En 1787 le réseau des routes évêchoises s'étendait sur 277 lieues.

 

Les duchés possédaient, avant les malheurs de la guerre de Trente ans, quelques centres, commerciaux, Bar et Saint-Mihiel pour le Barrois, Nancy et surtout Saint-Nicolas pour la Lorraine. Charles. III et Henri II créèrent des foires franches, le premier à Pont-à-Mousson (1579) et à Stenay (1602), le second à Sarreguemines (1622). En 1597, Charles III édicta un règlement détaillé pour les foires de Saint-Nicolas, qui attiraient à cette époque de nombreux commerçants étrangers. Ruinées par les guerres du XVIIe siècle, ; ces foires ne purent, ni sous Léopold, ni sous Stanislas, qui rétablit en 1760 celles de Saint-Nicolas, retrouver leur importance de jadis.

L'occupation française fit aux foires de Metz un tort dont elles n'arrivèrent jamais à se relever. En 1565 les Messins obtinrent de Charles IX deux foires, mais chacune d'elles ne devait durer que trois jours, et non quinze, comme ils l'avaient demandé. Vers le milieu du XVIIIe siècle, la foire de Metz durait du 1er au 15 mai ; Toul avait une foire de trois jours, Verdun une de quatre jours ; à Longwy et à Montmédy il se tenait des foires franches. Pas plus dans les évêchés que dans les duchés, les foires n'offraient de réelle activité commerciale à la fin de l'Ancien Régime.

 

Dans les duchés et dans les évêchés les mesures linéaires sont pour les étoffes l'aune, pour les terrains la toise, les mesures agraires le jour, qui s'appelle fauchée quand il s'agit de prairies, arpent quand il est question de bois. Pour les grains c'était le resal, la quarte et l'imal, pour les liquides le setier, la chopine, la pinte, le pot, la mesure ou hotte, la pièce, le vireli. Mais, remarquons-le, l'une de ces mesures, l'aune par exemple, n'avait pas partout la même valeur, ici plus courte, plus longue. Les inconvénients qui résultaient de ces différences pour les transactions commerciales avaient frappé les populations, les marchands, les pouvoirs publics eux-mêmes. Plusieurs de nos ducs s'efforcèrent d'y porter remède. Ainsi Charles- III ordonna en 158 !4 que toutes les mesures à grains de la Lorraine seraient réduites à celles de Nancy, en 1601 que les mesures ; du Barrois se ramèneraient à celles, de Bar-le-Duc. En 1626 Charles IV décidait, sur la demande des Etats généraux, que, pour les boissons, les mesures de Nancy auraient seules cours dans ses Etats, et que l'aune aurait partout la même longueur. Il ne semble pas que ces différentes prescriptions aient été mises en vigueur. La livre, qui était l'unité de poids, se divisait en onces, celles-ci en grains. La livre n'avait pas partout la même valeur.

Les complications n'étaient pas moindres en ce qui concernait les monnaies. Dans les duchés comme dans les évêchés, il fallait distinguer d'une part les espèces et de l'autre les monnaies de compte. Les ducs avaient seuls le droit de frapper monnaie dans leurs Etats. Tous en usèrent. Les espèces au nom de Charles III et de Léopold se recommandent par, leur bon aloi, et les dernières par leur caractère artistique. Nous avons déjà dit que Léopold avait imité le système monétaire français. Stanislas ne put, quoiqu'il en eût exprimé le désir, obtenir de son gendre l'autorisation de battre monnaie. Les anciennes espèces lorraines disparurent peu à peu de la circulation, remplacées par les françaises. Comme monnaies de compte, les duchés possédaient la livre de Lorraine, inférieure à la livre de France, et le franc barrois, d’une valeur encore moindre. Bien qu'à partir de 1737 et surtout de 1766 la livre de France eût officiellement remplacé les monnaies de compte indigènes, on continuait pourtant dans les comptes privés de recourir à celles-ci ; il en résultait des calculs longs et compliqués, quand on voulait passer de l'une de celles-ci à la livre tournois, ou inversement.

Metz, la seule des trois villes épiscopales qui possédât un atelier monétaire en 1552, se vit tantôt retirer, tantôt restituer par les rois de France ou par leurs agents le droit débattre monnaie. Finalement, sous le règne de Louis XIV l'atelier de Metz devint un simple atelier royal, où la frappe continua, mais de façon irrégulière, durant une partie du XVIIIe siècle. Les anciennes espèces messines cessèrent d'avoir cours à la fin du XVIIe siècle. A Toul et à Verdun, où circulaient les monnaies lorraines ou barroises, ordre fut donné ; par le gouvernement français d'y substituer les espèces françaises.

Les relations commerciales des duchés et des évêchés avec l'étranger introduisaient dans le pays des monnaies allemandes ou espagnoles, malgré les efforts des intendants et du Parlement de Metz pour les expulser.

 

Metz était en 1552 la seule ville du pays qui eût des banquiers ou changeurs. Ceux-ci paraissent avoir peu à peu disparu, ruinés peut-être par la concurrence des Juifs, qui finirent par concentrer entre leurs mains le commerce de l'argent. Les Juifs qui avaient été chassés, vers la fin du Moyen Age.de tous les Etats de la région lorraine, reparurent à Metz peu de temps après l'occupation de la ville par Henri IL Les rois de France et les gouverneurs, tout en s'appliquant à limiter le nombre des familles juives autorisées à résider dans la ville, leur accordèrent, malgré l'hostilité de la population, une protection constante, facile d'ailleurs à comprendre ; il n'y avait en effet que les Juifs qui réussissaient, en temps de guerre, à fournir de vivres et de fourrages les troupes françaises. A Thionville, comme à Metz, les habitants manifestèrent une opposition constante aux Juifs, qu'un gouverneur français avait, en 1656, autorisés à se fixer dans cette ville.

Dans les duchés les Juifs ne furent admis que sous Léopold, qui fit appel à quelques-uns des membres de la communauté messine. L'un d'eux même, Samuel Lévy, devint receveur-général des duchés. Peu à peu les Juifs se glissèrent dans un certain nombre de localités, appartenant surtout à la région de langue allemande. Plus d'une fois, comme à Sarrebourg en 1769, l'admission des Juifs dans certaines villes souleva de vives protestations de la part des habitants. Comme les Juifs étaient les seuls à faire le commerce de l'argent, ils en profitaient pour exiger un intérêt usuraire de ceux qui leur empruntaient. Pourtant, dans la Lorraine et le Barrois, le taux de l'intérêt avait été fixé par Charles III à 7 % en 1571, par Charles IV à 5 % en 1667. Dans les Trois-Evêchés, le taux de l'intérêt fut fixé en 1604 à 10 %, en 1624 à 16 % pour la première année, à 8 % pour les suivantes, en 1669 à 5 ½ %. Toutefois, ces prescriptions étaient enfreintes ou tournées par les Juifs, que les populations rurales détestaient pour cette raison, mais sans cesser pourtant de recourir à eux.

La législation lorraine admettait, tout en le réglant, le prêt à intérêt. Il en était autrement de l'Eglise, qui l'interdisait. Un évêque de Toul, Mgr de Fieux, crut devoir le condamner de nouveau en 1679 ; mais un jurisconsulte lorrain, François Guinet, en prit la défense l'année suivante. La controversé se ralluma au XVIIIe siècle. En 1749 Stanislas mit 100.000 livres à la disposition des commerçants de Nancy qui se trouvaient momentanément dans la gêne et décida, trois ans plus tard, que ceux-ci paieraient un intérêt de 5 %. Le prêt à intérêt ne se pratiquait pas aussi facilement dans les Trois-Evêchés que dans la Lorraine et le Barrois.

 

Nous avons déjà dit que, même après avoir été unis à la France, les évêchés et les duchés se trouvaient, au point de vue des transactions commerciales, dans une situation singulière. Les évêchés, après comme avant 1648, les duchés après comme avant 1707 et 1766, voyaient leurs produits soumis au tarif douanier français, comme ceux des Pays-Bas, de l'Allemagne et de l'Angleterre ; aussi appelait-on provinces d'étranger effectif la Lorraine, le Barrois et les Trois-Evêchés. Ce n'est pas tout : duchés et évêchés ne pouvaient commercer librement entre eux. Des traités avaient bien été conclus à Nomeny en 1604 par Charles III avec la cité de Metz, par Léopold à Nancy en 1701 avec les députés de la même ville ; enfin le traité de Paris (1718) réglait les rapports commerciaux entre les Trois-Evêchés d'une part, la Lorraine et le Barrois de l'autre. Mais ces traités n'avaient pas institué le régime du libre-échange ; des droits, établis à diverses époques, frappaient à leur entrée dans les duchés les produits des Trois-Evêchés, comme ceux de la Lorraine et du Barrois quand ils pénétraient dans la généralité de Metz. L'ensemble de ces droits portait le nom de foraine. Ils subirent une aggravation sérieuse à partir de 1787, et la perception en fut confiée à la Ferme générale. L'enchevêtrement des duchés et des évêchés obligeait commerçants ou paysans qui avaient à faire un trajet de quelque longueur à passer plusieurs fois d'une généralité dans une autre, d'où des droits à payer et des amendes pour peu que l'on eût omis une des nombreuses formalités qu'il fallait remplir. Aussi la foraine était-elle odieuse aux populations rurales de la Loraine, du Barrois et des Trois-Evêchés.

Si, malgré les réclamations que soulevait la foraine, le gouvernement français ne semble pas avoir songé à la supprimer, il en alla autrement des barrières douanières entre les duchés, les évêchés et l'Alsace d'une part, le reste du royaume de l'autre. Sans nul doute des considérations administratives et fiscales, bien plutôt que l'intérêt même des populations, expliquent les projets d'unification douanière que l'on voit éclore durant la seconde moitié du XVIIIe siècle.

C'est en 1761 que le contrôleur-général Berlin de Vaux mit la question sur le tapis. Avant de rien décider, il crut devoir, et l'on ne peut que l'en féliciter, prendre l'avis des intéressés. Les intendants reçurent l'ordre de consulter les commerçants des duchés et des évêchés-. En Lorraine les juges consuls s auxquels s'adressa [La Galaizière, chargèrent un banquier de Nancy, Fr. Coster, de répondre au contrôleur-général. Il se prononça nettement, d'accord avec ceux qui lui avaient fait prendre la plume, pour le maintien de l'étal de choses existant et contre le reculement des barrières. Son mémoire, qui parut en 1762, avait pour titré : Lettre d'un citoyen à un magistrat sur les raisons qui doivent affranchir le commerce des duchés de Lorraine et de Bar du tarif général projeté pour le royaume de France. Grand fut le mécontentement de l'intendant et du contrôleur-général, qui espéraient une déclaration conçue dans un autre esprit, A la demande du gouvernement français, l'abbé Morellet répondit au travail de Coster par un Mémoire des fabricants de Lorraine et de Bar. D'autres écrits parurent sur la question, les uns pour, les autres, plus nombreux, contre le recul des barrières, Pas plus d'ailleurs que leurs confrères lorrains, les commerçants évêchois ne se montrèrent favorables au projet de Bertin. Devant cette attitude hostile, le Contrôleur-général ne crut pas pouvoir passer outre. En 1778, quand Necker parut vouloir reprendre le projet de Bertin, la polémique se ralluma, Galonné présenta, en 1787, à l'assemblée des notables qu'il avait réunie, un projet de tarif, d'après lequel les ^provinces d'étranger effectif devaient être incorporées dans les limites douanières du royaume ; les notables se montrèrent favorables à la proposition, mais avec cette réserve pelé ministre consulterait les provinces intéressées, De nouveaux écrits parurent encore sur la question. Enfin l'assemblée provinciale des duchés et celle des évêchés se prononcèrent unanimement contre l'unification projetée.

Quand on lit les mémoires que publièrent les partisans ou les adversaires du reculement des barrières, on a l'impression que les uns comme les autres défendent des intérêts particuliers ; les premiers sont les champions du gouvernement, de quelques industriels, maîtres de forges, verriers, faïenciers, qui ne pouvaient, avec le régime en vigueur, importer librement leurs produits dans le royaume ; les seconds se font les interprètes d'autres industriels et surtout des négociants, en particulier de ceux qui faisaient le trafic d'entrepôt. A aucun moment, semble-t-il, on n'a envisagé les intérêts généraux des consommateurs. Pour connaître les sentiments de la masse de la population, il faut consulter les cahiers de doléances de 89, d'où il ressort qu'il n'y avait pas à cet égard unité de vues. Les opinions varient d'une classe ou d'une région à une autre, des villes aux campagnes ; la majorité pourtant semble plutôt, favorable au reculement des barrières. Ajoutons, pour être juste, que ce n'étaient pas seulement des considérations intéressées qui dictaient leur attitude aux partisans du statu quo. Ils étaient encore guidés par un sentiment plus noble, le désir de garder à la petite patrie le seul vestige qui lui restât de son ancienne indépendance.

 

On prétend quelquefois, mais à tort, que les duchés et les évêchés commerçaient librement avec les Etats étrangers. Ceux-ci pouvaient fort bien fermer leurs frontières aux produits venus de notre région. Parfois des conventions réglaient les rapports commerciaux entre les duchés et tel ou tel pays étranger ; c'était en particulier le cas pour le Luxembourg et pour le duché de Deux-Ponts. Le traité de commerce conclu en 1786 entre la France et l'Angleterre avait eu son contrecoup sur le commerce des duchés et des évêchés.

En Lorraine on distinguait au XVIIIe siècle le commerce qui portait sur les produits indigènes et le commerce d'entrepôt. Des négociants de Nancy par exemple achetaient dans un pays des marchandises, qu'ils revendaient ensuite dans un autre ; ou bien ils faisaient la commission pour des confrères de Metz. Le commerce dit interlope consistait à introduire en fraude dans le royaume des objets dont l'entrée y était prohibée. Avant 1769, ce trafic de contrebande portait principalement sur les toiles peintes de Suisse qui, jusqu'à cette date, ne pouvaient pénétrer en France.

A la fin du XVIIe siècle les exportations des duchés consistaient en blé, en bétail, en fromages de Gérardmer, en vins du Barrois[5], en eaux-de-vie, en sel, en bois, en laine, en dentelles de Mirecourt, en pelleteries. Au XVIIIe siècle on trouve à l'exportation les mêmes produits, avec, en plus, des fers ouvrés, de la quincaillerie, des verres, des faïences, des papiers et des étoffes communes. En 1737 les exportations des duchés s'élevaient à 4.300.000 livres ; dix ans plus tard elles étaient descendues à 4.000.000. Les produits agricoles ou industriels des duchés se dirigeaient sur la France, le Luxembourg, la principauté de Liège, la Hollande, sur quelques Etats allemands de la rive gauche du Rhin et sur la Suisse.

Dans les dernières années du XVIIe siècle, les Trois-Evêchés exportaient du bétail, du vin, des eaux-de-vie, des confitures, des fusils, des pistolets, etc. Vers la fin de l'Ancien Régime, à ces produits s'ajoutaient des légumes, des fruits, des volailles, des liqueurs, des fers, des verreries, des faïences, des draps, des toiles, des cuirs. On estimait en 1787 à 6.660.000 livres les exportations des Trois-Evêchés.

Nous ne savons ce qu'achetaient au dehors les duchés à la fin du XVIIe siècle. Avant 89 ils faisaient venir de France des vins, des objets de luxe, des modes, de Suisse et d'Allemagne des étoffes, de Liège des cuirs, de Hollande du sucre et des épices. En 1737 les importations des duchés s'élevaient à la somme de 4.550.000 livres, en 1747 à 4.900.000.

A la fin du XVIIe siècle les Trois-Evêchés importaient de la Lorraine et du Barrois des céréales, du pays de Liège des cuirs tannés, de la Hollande des harengs, de la morue, des saumons salés, de l'épicerie, du sucre, des draperies et du bois de teinture. En 1787, outre ces denrées, les Trois-Évêchés faisaient venir de France des étoffes et des articles de, modes, d'Allemagne des bœufs, des moutons, des chevaux, de Suisse des draperies, des rubans et des toiles peintes. A cette époque les importations évêchoises représentaient un total de 6.084.000 livres.

 

Dans les duchés, la juridiction consulaire resta tout d'abord ce qu'elle était depuis le XIVe siècle. En 1716 Léopold la réorganisa, et le nouveau régime subsista jusqu'en 1789. Le tribunal, qui siégeait à Nancy, comprenait un maître assisté de quatre confrères. A partir de 1707, le maître reçut le titre de premier juge consul, ses collègues celui de juges consuls ou de consuls. Le maître était désigné par les marchands et, à partir de 1737, agréé par l'intendant. Il avait le droit de nommer ses collègues. La juridiction des consuls s'étendait sur le territoire qui formait le ressort de la Cour souveraine. Ils avaient pour mission de vérifier les poids et mesures, de surveiller les corporations des marchands de la province, de délivrer des lettres de han à ceux qui voulaient s'établir négociants.

A Metz, le tribunal consulaire, créé en 1716, comprenait un juge et deux consuls.

 

L'Etat fait dans les duchés, après comme avant 1737 et 1766, le commerce du sel. Il vend cette denrée de première nécessité fort cher dans les duchés, à des prix deux ou trois fois moins élevés dans les pays étrangers. L'Etat s'occupe de la construction et de l'entretien des routes. A lui le soin de régler les mesures, les poids, les monnaies, le taux de l'intérêt. Il conclut avec les pays étrangers des traités de commerce, élève ou abaisse les tarifs douaniers. S'il trouve que le pays s'appauvrit en métaux précieux, il interdit, comme le fit en 1571. Charles III, l'exportation de l'or, Mais c'est surtout le commerce des céréales qui provoque, son intervention. Une famine s'annonce-t-elle ? Aussitôt le gouvernement interdit l'exportation des grains. Ainsi procédèrent par exemple Charles IV en 1626, 1628, 1630, Léopold en 1708, pour les duchés, le Parlement de Metz en 1770 pour les Trois-Evêchés. Pourtant, en 1.754, le commerce des céréales fut déclaré libre entré la France et les duchés. Enfin, en 1724, le Parlement de Metz prohiba l'importation des vins étrangers dans les Trois-Evêchés.

On le voit, l'action de l'Etat se manifestait de bien des façons et, si parfois elle produisait des effets bienfaisants, dans d'autres circonstances les résultats allaient tout juste à F encontre des intentions gouvernementales.

 

Dans les duchés, le commerce au XVIIIe siècle se trouvait entre les mains de nationaux ou d'étrangers, ceux-ci Vénus pour la plupart du Dauphiné ou de la Savoie ; c'était le cas des Coster, des Bertier, des Villiez, des Puton, qui prirent à Nancy Une place prépondérante. En 1761, il y avait dans les duchés 946 commerçants, dont 223 pour Nancy, autant pour Bar et Lunéville, le reste pour les autres villes des duchés, Toujours soumis au régime corporatif, les marchands avaient à leur tête, comme autrefois, un roi des merciers ; quelques gros négociants, ceux qui faisaient le commerce d'entrepôt, avaient acquis l'aisance ou la fortune. Par contre, la plupart des petits marchands végétaient.

A Metz, au début du XVIIe siècle, le commercé était surtout exercé par des protestants et par des Juifs ; ces derniers accaparaient en quelque sorte le trafic des céréales et des bestiaux. La Révocation de l'édit de Nantes obligea les marchands protestants de Metz à s'expatrier, et l'on ne trouva qu'avec peine des catholiques capables de prendre la place des exilés. Les négociants des villes évêchoises restèrent, comme leurs confrères des' duchés, groupés en corporations. A Metz on rencontrait, vers la fin de l'Ancien Régime, plusieurs commerçants aisés ou même riches et beaucoup d'autres qui n'arrivaient pas à sortir de la médiocrité. Nous savons qu'en 1759 les commerçants de Verdun se trouvaient dans une situation assez critique.

 

 

 



[1] En particulier l'enquête ordonnée en 1761 par la Cour souveraine de Lorraine et les cahiers de doléances de 1780.

[2] On constate pourtant que, pendant la Révolution, beaucoup de paysans lorrains, barrois ou évêchois achetèrent des biens nationaux ; c’est donc qu'avant 1789 ils avaient pu mettre quelque argent de côté.

[3] Dans les éditions des Saisons « la » a été substituée à « ma », que portait le texte primitif du poème.

[4] SAINT-LAMBERT, Les Saisons, chant III, vers 509 et sqq.

[5] À la fin du XVIe siècle on constatait déjà l'exportation des vins de Bar dans les Pays-Bas.