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La
région lorraine a naturellement souffert, dans sa vie matérielle et dans sa
vie économique, des calamités sans nombre qui se sont abattues sur elle au XVIIe
siècle. Guerres famines et maladies épidémiques dépeuplent alors nos
malheureuses contrées, y paralysent toute activité agricole industrielle et
commerciale. Au XVIIIe siècle, une renaissance industrielle, d'ailleurs
incomplète et partielle, se produisit dans les duchés. On peut
constater durant cette période l'influence grandissante de la France dans les
duchés comme dans les évêchés, et l'intervention de plus en plus fréquente
des pouvoirs publics dans la vie économique du pays. Cette action des
gouvernements présente un caractère à la fois tutélaire et vexatoire. I. — LA VIE MATÉRIELLE.
Alimentation. —-
Habillement. — Chauffage. — Distractions. — Misère et mendicité. — Médecins,
assistance publique, épidémies.
La
pomme de terre, peut-être importée d'Alsace, s'introduisit dans les Vosges
sous le règne de Charles IV et se répandit en Lorraine à l'époque de Léopold.
Mais ce fut beaucoup plus tard, vers 1779, 1ue les habitants du pays messin
essayèrent, d’ailleurs avec succès j de cultiver le précieux tubercule. A la
fin du XVIIe siècle, on découvrit aux environs de Pont-à-Mousson un procédé
pour extraire l'eau-de-vie des marcs de raisins. C'est peut-être au coûtent
des bénédictines du Saint-Sacrement de Nancy que furent fabriqués les
premiers macarons. Enfin, on doit à Un lorrain, originaire de Dieuze,
cuisinier du maréchal de Contades, l'invention à Strasbourg du pâté de foie
gras. A Bar-le-Duc on fabrique des pâtés de truites, à Bar et à Ligny des
confitures, à Verdun des dragées, etc. Les
pouvoirs publies taxaient le pain et surveillaient le débit de la viande de
boucherie. Il leur arrivait même d'aller encore plus loin. Ainsi, en 1583,
Charles III publia un édit sur les repas et interdit en même temps à ses
sujets de fréquenter les cabarets. On aimait alors les repas de corps, les
beuveries où l’on dépensait beaucoup d'argent. Il y avait ans les villes des
hôtelleries, dans les bourgs des auberges ou l'on faisait bonne chère. La cour
de Lorraine suivait depuis longtemps les modes françaises. L'occupation des
villes de Metz, de Toul et de Verdun par Henri II ne pouvait que favoriser
l'introduction de celles-ci dans la région. Toutefois, si la noblesse et la riche
bourgeoisie s'habillaient à la française, le reste de la population, fidèle à
ses habitudes, ne variait que peu la forme de ses vêtements, confectionnés
avec des étoffes solides et d'un long usage. L'habillement des habitants de
la montagne vosgienne et de la Lorraine allemande subissait l'influence de
l'Alsace. On ne
brûlait que du bois pour se chauffer, mais ce combustible était devenu très
cher au XVIIIe siècle, par suite de l'énorme consommation qu'en faisaient les
usines à feu. Les poêles de faïence destinés au chauffage des appartements ne
devinrent dans le pays d'un usage courant qu'au XVIIIe siècle. Des lampes à
huile, des chandelles ou des torches de résine fournissaient à nos ancêtres
la lumière dont ils avaient besoin. Les rues de Nancy et de Meta furent
éclairées par des lanternes au cours de cette période. Les
baptêmes ou les mariages des membres de la famille ducale, les réceptions des
princes étrangers donnaient naturellement lieu dans la Lorraine à de
somptueuses réjouissances. Les fêtes par lesquelles Charles IV célébra la
visite de la belle duchesse de Chevreuse furent accompagnées de joutes, dont
le Combat à la barrière, de J. Callot (1627), nous a conservé le souvenir.
La cour de Léopold et celle de Stanislas étaient égayées en tout temps par des
bals, par des représentations théâtrales. La vie à Lunéville fut
particulièrement animée durant les séjours de Voltaire à la cour de Stanislas
en 1748 et en 1749. Le roi fit jouer quelques-unes des tragédies du poète,
qui ne dédaigna pas d'y remplir différents rôles. Le jeu était un des
plaisirs favoris de Léopold, qui perdit, à plusieurs reprises, des sommes
importantes. Dans
les Trois-Evêchés, c'est à Metz que se donnaient les fêtes les plus
magnifiques. Les splendeurs de celles qui célébrèrent en 1626 l'entrée delà
duchesse de La Valette, fille naturelle d'Henri IV et femme du gouverneur de
la ville, se trouvent décrites en grand détail dans le Combat d'honneur
des quatre éléments. Des réjouissances, parfois très brillantes, mais
très onéreuses pour les habitants, marquèrent à Metz les baptêmes ou les
mariages des membres de la famille royale, ainsi que les événements heureux
arrivés au gouverneur ou à l'intendant. On les vit se multiplier à l’époque
où Metz avait pour gouverneur le maréchal de Belle-Isle. Le Parlement de Metz
crut devoir interdire en 1707 le pharaon, la bassette et d'autres jeux de
hasard, dont le goût s'était répandu dans la cité. Metz n'eut de salle de
spectacle qu'en 1762 ; celle de Nancy, terminée trois ans plus tard, fut
inaugurée avec le Cercle ou les Originaux, comédie de Palissot. Dans
les campagnes, la fête patronale était un prétexte à des distractions, que le
pouvoir ducal et l'Eglise jugèrent boa de réglementer. En 1586, Charles III
interdit les festins de communautés et de confréries, mais il autorisa les
danses. De son côté, lé clergé s'élevait contre les
beuveries excessives et contre d'autres infractions aux lois morales. De la
Toussaint au Carême, « les loures »
réunissaient tous les soirs les paysans chez l'un ou chez l'autre d'entre
eux. Au
XVIIe siècle la guerre de Trente ans, qui accabla les duchés et les évêchés
de calamités sans nombre, y fit régner une effroyable misère. Les mendiants,
très nombreux durant cette période, l'étaient encore au siècle suivant. Même
eu 1787, un membre de l'assemblée provinciale des Trois-Evêchés prétendit
qu'il y avait dans les duchés et dans les évêchés relativement plus de
pauvres que dans les autres généralités du royaume. L'Eglise, les pouvoirs
publics et les particuliers s'efforçaient de soulager la misère et de
réprimer la mendicité. Léopold créa en. 1727 un bureau de l'aumône publique,
et peut-être l'institution s’étendit-elle à d'autres villes des duchés.
Bar-le-Duc avait depuis 1697 une maison de charité, tenue par les sœurs de
Saint-Vincent de Paul. Nous trouvons à Metz un bureau des pauvres, institué
en 1562 ou 1563, la charité du bouillon, qui daté de 1658-1659, une
association de dames de charité (1785), qui donnaient de l'instruction et du travail aux
enfants pauvres. La Maison-Dieu de Toul recueillait les indigents et les
enfants trouvés. A Verdun, où l'évêque Psaulme avait en 1558 établi un
règlement pour les hospices de la ville, l'hôpital Sainte-Catherine était
destiné aux pauvres. Une maison de charité, créée dans la même ville en 16g5
secourait les indigents à domicile. Les
pouvoirs publies prirent à diverses reprises des mesures pour réprimer les
abus de la mendicité. Ce fut le cas en particulier de Charles III, qui
ordonna en 1670 l'expulsion des mendiants étrangers, d'Henri II, de Charles
IV, de Léopold, qui créa en 1727 une maison de force. Des dépôts de mendicité
furent établis à Metz en 1768, à Nancy deux ans plus tard ; les indigents
qu'on y recueillait étaient astreints au travail. Les
monts-de-piété avaient pour objet de venir en aide aux gens qui se trouvaient
dans la gêne. Celui qu'avait fondé Charles IV à Nancy en 1630 n'eut qu'une
existence éphémère. Metz fut doté au XVIIIe siècle d'un mont-de-piété, dont
l'organisation définitive remonte à 1781. Des
famines sont mentionnées au XVIe siècle, par exemple en 1576 et en 1587. On
peut dire que, de 1623 à I65Q, elles se succédèrent à des intervalles très
rapprochés. Elles avaient pour causes les intempéries, les dévastations delà
soldatesque ou l'abandon des terres, qui restaient en friche. On peut citer
parmi les plus mauvaises années 1623. 1628, 1635, 1636, 1642. Au XVIIIe
siècle 1742, 1749 et 1753 furent des années de disette. L'Eglise et les
associations charitables déjà mentionnées s'efforçaient de venir en aide aux
populations que décimait la famine. Pendant la guerre de Trente ans,
Lorrains, Barrois et Evêchois furent, à partir de 1637, secourus par saint
Vincent de Paul, qui leur fit distribuer par des prêtres de la Mission des
vivres, des vêtements et de l'argent. En 164o le Sénat de Verdun lui adressa
des remerciements officiels. De leur côté les pouvoirs publics prenaient
différentes mesures pour assister les populations éprouvées par la famine.
Tout d'abord ils interdisaient l'exportation des grains ; Charles IV en 1626,
1628 et 163o, Léopold en 1708, le Parlement de Metz en 1770 employèrent ce procédé, les premiers pour les duchés, le
dernier pour les Trois-Evêchés. Un autre moyen consistait à fixer le prix des
vivres ; on y recourut dans les duchés et dans les évêchés. Enfin le
gouvernement ducal ou les municipalités achetaient du blé, revendu ensuite au
prix coûtant ou transformé en pain, qui était distribué aux indigents. En
1698, 1709, 1710, Léopold fit venir du blé d'Allemagne. On doit au même
prince l'institution en 1725 des greniers d'abondance, que Stanislas
réorganisa en 1760. De 1757 à 1763, en 1770, en 1771, la municipalité de Metz
se procura du blé en Allemagne. Pour
combattre les incendies, il y eut des corps de pompiers créés au XVIIIe
siècle ; mentionnons aussi les bureaux des incendies, sortes de caisses
d'assurance, qui datent de la fin de l'Ancien Régime à Nancy et à Toul. Les
médecins, longtemps rares dans la région lorraine, y deviennent plus nombreux
à la fin du XVIe siècle ou au début du XVIIe. L'occupation de Metz, de Toul
et de Verdun par Henri II amena plusieurs jeunes gens de ces trois villes à
faire leurs études médicales dans des Universités françaises. D'autres jeunes
Évêchois, ainsi que leurs voisins des duchés, fréquentèrent, la faculté de
médecine organisée en 1698 à l'Université lorraine de Pont-à-Mousson.
Stanislas fonda en 1752 à Nancy le collège royal de médecine, qui se posa en
rival de la faculté de médecine mussipontaine. Parmi les médecins illustres
originaires de la région lorraine citons Ch. Lepois
de Nancy, G. Alliot de Bar-le-Duc, Cachet de Neufchâteau, Buchoz,
Antoine, Louis et Michel du Tennetar de Metz.
Toutefois, si les villes avaient presque toutes au moins un médecin au XVIIIe
siècle, les campagnes restaient malheureusement livrées aux empiriques. Les
chirurgiens-barbiers constituaient une corporation d'artisans, qui n'avaient
point fait d'études médicales et qui n’étaient que des empiriques. Charles
IV, pour relever cette profession, créa une charge de chirurgien ducal. Non
content de la ressusciter, Léopold fonda en 1707, à la faculté de médecine de
Pont-à-Mousson, une chaire de chirurgie. En 1770 fut institué à Nancy Un
collège royal de chirurgie, qui organisa l'année suivante, dans la capitale de
la Lorraine, renseignement de Cet art. Comme chirurgiens célèbres oit peut citer Dominique La Flizé de Nancy, Saucerotte de
Lunéville et Denis Rivard de Neufchâteau, que ses opérations de la taille
rendirent célèbre. En 1776 une sage-femme de Paris avait fait à Nancy un
cours d'accouchement. A partir de 1786 un cours gratuit annuel d'accouchement
fut créé à Nancy par les soins de l'évêque et de l'intendant. Certains
empiriques méritent de ne pas être oubliés, tels les Fleuriot du Val-d'Ajol, habiles à remettre les entorses, les
luxations, et les fractures des bras ou des jambes ; ils possédaient des
connaissances anatomiques, qu'ils se transmettaient de père en fils. Leur
désintéressement et leur charité, autant que leur adresse, leur avaient valu
l'estime et la reconnaissance de tous ceux qui avaient eu recours à eux. Les
pharmaciens, nommés apothicaires, formaient une corporation qui Comptait des
hommes intelligents et instruits. La station thermale la plus fréquentée au XVIIe
siècle était celle de Plombières, qui reçut des hôtes illustres, Voltaire,
puis Mesdames Adélaïde et Victoire, filles de Louis XV et petites-filles de
Stanislas. Médecins
et chirurgiens trouvaient, pour les seconder, les membres de congrégations
religieuses d'hommes ou de femmes, les unes lorraines, les autres françaises.
La plus célèbre des congrégations lorraines de femmes est celle de
Saint-Charles, fondée en 1652 par Chauvenel,
approuvée et organisée par plusieurs évêques de Toul, Mgr du Saussay, Mgr de
Fieux et Mgr Blouet de Camilly. Les filles de la Charité ou sœurs de
Saint-Vincent-de-Paul, du nom de leur fondateur, rivalisaient de zèle avec
les sœurs de Saint-Charles. Stanislas introduisit à Nancy en 1760 les frères
de Saint-Jean-de-Dieu. Le
nombre des hôpitaux s'accrut durant cette période. L'hôpital Saint-Charles de
Nancy, fondé en 1626, fut reconstitué en 1662. C'est à la fin du XVIIe siècle
que s'élevèrent deux des hôpitaux de Metz, Saint-Georges, destiné aux hommes,
Bon-Secours, réservé aux femmes, L'hôpital Saint-Charles de Toul date de
1725. Un prélat verdunois, Mgr de Béthune, fonda en 1707 dans sa ville épiscopale
l'hôpital Saint-Hippolyte. Mentionnons encore les hôpitaux créés à Vie en
1698, à Longwy en 1774-1775. Le
service était assuré dans ces établissements ou par des religieux, c'était le
cas de Saint-Georges de Metz, ou par des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul,
comme à Bon-Secours de la même ville, ou par des sœurs de Saint-Charles, que
l'on trouve à Saint-Julien et à Saint-Charles de Nancy, à Saint-Maur de
Lunéville, ainsi que dans les hôpitaux de Mirecourt, de Saint-Mihiel, etc. La
nomination des administrateurs de ces établissements appartenait le plus
souvent aux magistrats municipaux. En outre ceux-ci avaient créé des médecins
des pauvres. Cette institution, qui est à Metz antérieure à 1552, se répandit
et se développa au XVIIIe siècle ; Metz et Nancy possèdent alors, outre des
médecins, des chirurgiens et des apothicaires stipendiés. II en est de même
de Verdun à partir de 1742. Une
mention spéciale doit être accordée aux maladies infectieuses, aux épidémies,
qui exercèrent, à diverses reprises durant cette période, de terribles
ravages sur les populations de la région lorraine. La plus meurtrière était
la peste, variété du typhus, qui désola nos contrées en 1569, 1623-1625, 1630-1633,
1635-1636. C'est en partie à la peste qu'il faut attribuer la dépopulation
dès duchés durant le XVIIe siècle. Comme autres maladies épidémiques, citons
une angine pestilentielle en 1566-1567, une diarrhée en 1617-1618, une
dysenterie en 1621-1622, une fièvre pourpre en 1690-1691, une coqueluche en
1729, une grippe ou follet en 1732-1733, une dysenterie en 1783 ; enfin la
petite vérole fit au XVIIe et au XVIIIe siècle de nombreuses victimes. Nous
avons déjà dit que médecins, religieux et sœurs de charité prodiguaient leurs
soins aux malheureux atteints de ces maladies. En outré les gouvernements ou
les municipalités prenaient diverses mesures pour enrayer le fléau. Ils
interdisaient aux étrangers l'entrée du pays, établissaient un cordon
sanitaire autour des villes ou même de la province ; c'est ce que fit Léopold
en 1720, pour empêcher que la peste, qui sévissait à Marseille, ne pénétrât
dans ses Etats. Le gouvernement ordonnait encore l'isolement des malades.
Ainsi Charles IV fit transporter en 163o et en I63I à Sainte-Anne les
pestiférés de Nancy. Les pouvoirs publics prescrivaient l'emploi de certains
remèdes, ordonnaient des mesures hygiéniques. Henri II en 1610, Léopold en
1720, Stanislas en 1745 publièrent des édits
indiquant aux habitants des duchés les précautions qu'ils avaient à prendre
pour se préserver des maladies épidémiques. On faisait enfin enlever les
ordures qui encombraient et empestaient les rues des villes. La lèpre
disparut vers le milieu du XVIIe siècle. Les maladreries ou léproseries
reçurent en conséquence une autre affectation. II. — LA VIE ÉCONOMIQUE.
1°
L'agriculture.
Régime de la
propriété. — Fermage et métayage. — Cultures-, — Pâturages et Prairies. —
Elevage. —- Forêts. — Chasse et pêche. — Situation des propriétaires et des
paysans. — Valeur des terres. — Intervention des pouvoirs publics. — Etat
stationnaire de l'agriculture.
Dans
les duchés, la population agricole, si l'on entend par là celle des localités
de moins de 500 âmes, comprend les 4/5 de la population totale. La proportion
est moindre dans les évêchés, qui possèdent des villes en plus grand nombre
et plus populeuses. La
grande propriété appartient toujours dans les duchés au duc, au clergé, à la
noblesse ; dans les évêchés, c'est le clergé et la bourgeoisie qui la
détiennent. Si les petits propriétaires deviennent de plus en plus nombreux,
ils ne jouissent pas de droits complets. On voit en effet la petite propriété
grevée, au profit des seigneurs, de diverses redevances, qui sont bien
souvent le rachat de l'ancienne servitude. Le
métayage, encore fréquent au XVIIe siècle, disparaît petit à petit au siècle
suivant, pour des raisons mal connues ; il se maintient pourtant dans la
Lorraine allemande. Ailleurs, on n'y recourt plus que pour la culture de la
vigne, C'est donc
le régime du fermage qui prédomine au XVIIIe siècle. Les baux ont d'habitude
une durée de neuf années ; les fermiers paient leurs canons soit en un terme,
soit en deux ; ils s'acquittent tantôt en argent, tantôt en nature, parfois
partie en argent, partie en nature. Après avoir haussé jusqu'au deuxième
tiers du XVIIe siècle, ils baissèrent ensuite en raison des misères du pays,
mais remontèrent au XVIIIe d'une façon à peu près constante. Cette élévation
du taux des fermages provoqua des plaintes de la population agricole, qui les
fit entendre en 89 dans ses cahiers de doléances. La
culture des céréales reste comme auparavant la plus importante. Aux anciennes
plantes légumineuses vient s'ajouter, à la fin du
XVIIe siècle, la pomme de terre, qui entrera de plus en plus, au siècle
suivant, dans l'alimentation des paysans. On tenta, mais sans aucun succès,
d'acclimater le riz en Lorraine. Parmi les plantes industrielles introduites
dans le pays, citons le tabac, qui fit son apparition vers 1625, mais dont la
culture se vit interdite trois ans plus tard en Lorraine parle pouvoir ducal,
entravée dans le pays messin, vers la même époque, par les paysans, qui
attribuaient au tabac les mauvaises récoltes d'une ou de plusieurs années.
Des plantations de mûrier furent faites en Lorraine durant le premier quart
du XVIIe siècle (1603, 1605, 1625), derechef sous Léopold (1725), et quelque temps avant la Révolution dans le pays
messin. C'est vers 1680 que l'on commença de cultiver la navette dans la
région lorraine. Les procédés et les instruments agricoles n'ont fait durant
notre période aucun progrès. On reste fidèle, au régime de l'assolement
triennal. Le finage d'une communauté rurale est partagé en trois saisons, et
toutes les terres d'une saison reçoivent la même culture ou se reposent en
même temps. C'est dans le pays messin que l'on trouvait toujours les
meilleurs arbres fruitiers. Léopold dota les duchés de plants choisis parmi les
meilleures espèces pour remplacer les arbres détruits pendant "les
guerres du XVIIe siècle ; il introduisit en outre dans le pays l'abricotier
et le prunier à quetsche, originaire d'Allemagne. Les arbres fruitiers
souffrirent beaucoup de l'hiver de 1708-1709 et de celui de 1788-1789. C'est
encore le pays messin, c'est aussi le Barrois qui possèdent
les meilleures vignes. On les cultive de la même manière que par le passé.
Des ceps provenant de vignes françaises furent plantés dans le pays messin
vers la fin du XVIIe siècle (1680). Les mauvaises récoltes sont fréquentes, conséquence des hivers
rigoureux, des gelées printanières ou de la grêle. On cite comme années très
bonnes 1622 et 1719. Les
sommets dénudés des Vosges ou chaumes formaient deux groupes principaux, l'un
appelé le grand pâturage, entre Gérardmer et Munster, l'autre, un peu au
nord, dans le comté de Salm. Les Hautes-Chaumes de Gérardmer, qui, tout
d'abord, appartenaient aux ducs de Lorraine et au chapitre noble de
Remiremont, devinrent en 1579 la propriété exclusive des premiers. Engagées
en 1564à la communauté alsacienne de Munster, rachetées en 1671, elles furent
louées en 158o aux habitants de Gérardmer, qui en sous-louèrent une partie à
des gens de Munster. Une nouvelle location se fit en 1603, une mise aux
enchères en 1626. Les guerres du XVIIe siècle amenèrent presque l'abandon des
Hautes-Chaumes, qui retrouvèrent, à partir du règne de Léopold, une situation
normale. Après avoir été pendant quelque temps administrées par les agents
des eaux et forêts, les Hautes-Chaumes furent, en 1750, réunies à la Ferme
générale. Celle-ci les louait par morceaux à des Lorrains ou à des Alsaciens.
Quant aux Hautes-Chaumes du comté de Salm, elles furent longtemps l'objet de
contestations entre les comtes et l'abbaye de Senones. Celle-ci dut, en 1673,
renoncer définitivement' à ses prétentions sur les chaumes, qui furent
partagées en 15g8 entre les deux branches de la maison de Salm. Le pays
ne possédait en 1789 qu'un petit nombre de prairies artificielles, plantées
en trèfle ou en sainfoin. Parfois les terres recevaient du trèfle durant
l'année où elles auraient dû rester en friche. Les
guerres du XVIIe siècle firent périr en grand nombre les bestiaux des
cultivateurs lorrains ou évêchois. Léopold fit venir des chevaux de Hongrie,
de Turquie et d'Allemagne. Des épiz00ties au XVIIIe siècle ne furent guère
moins funestes que les guerres au bétail de nos contrées ; on en signale en
1714, 1701, 1735, 1742-1744- Celle de 1714 aurait enlevé, rien que dans les
évêchés, 18.000 chevaux, 32.000 bœufs et 25.000 moutons. En raison de ces
maladies, en raison aussi de l'insuffisance ou de la mauvaise qualité du
foin, de la trop grande cherté du sel, on n'élevait pas assez de bétail dans
la région lorraine, et ce bétail était chétif. L'élevage ne faisait donc que
peu ou point de progrès. Désireux d'améliorer la race chevaline, le
gouvernement français établit en 1768 des haras à Metz et à Rosières. Par
malheur le mauvais choix des étalons placés dans ces haras provoqua des
critiques très vives de la part des éleveurs lorrains ou évêchois. Les
délibérations des assemblées provinciales, ainsi que de nombreux cahiers de
doléances ont enregistré ces plaintes. Après
la première coupe de l'herbe, les prés devenaient accessibles au bétail, en
vertu du droit de vaine pâture. L'édit de 1768 permit aux propriétaires
d'enclore leurs prés de haies et d'en interdire l'accès. Celte restriction
apportée à la vaine pâture souleva de nombreuses plaintes, surtout de la part
des habitants les moins aisés. Quant au droit de mener le bétail dans les
bois à certaines époques de l'année, il subit de la part des propriétaires
forestiers d'importante restrictions dans le courant du XVIIIe siècle.
D'habitude les bestiaux d'un village étaient réunis en un seul troupeau,
confié a la garde d'un berger communal. Le seigneur
jouissait du droit de troupeau à part. L'élevage
des abeilles ou mouchettes ne se développa guère au XVIIIe siècle. La
Lorraine et le Barrois restaient, beaucoup plus que les évêchés, un pays
forestier. Les bois, appartenaient aux ducs, au clergé, à la noblesse, aux
communautés rurales, rarement à des bourgeois. Le régime auquel ont été
soumises les forêts a subi, durant cette période, des fluctuations, dans le
détail desquels nous ne pouvons entrer. L'exploitation des forêts lorraines
prit une grande extension au XVIIIe siècle, par suite delà consommation
énorme de bois que faisaient les salines et les usines à feu, forges,
verreries, faïenceries. Le gouvernement se réservait certains arbres pour la
construction des vaisseaux de guerre. La
chasse restait réservée à la noblesse, sauf toutefois dans les Vosges, où la
présence de carnassiers, ours et loups, obligeait les habitants à porter des armes.
En outre, comme, durant la guerre de Trente ans, les bêtes sauvages s'étaient
prodigieusement multipliées en Lorraine, Charles IV permit en 1664 à ses
sujets de porter des armes à feu pour les détruire. Par contre, en 1738, M.
de la Galaizière interdit à tous les roturiers d'avoir des armes. Le dernier
ours des Vosges ne sera tiré qu'au XVIIIe siècle. Souvent les seigneurs
obligeaient les paysans de leurs domaines à ne laisser sortir leurs chiens
que tenus en laisse, ou munis d'un billot attaché à leur cou, et cela pour
empêcher ces animaux de courir après le gibier. La pêche, sans être interdite,
restait soumise aux mêmes restrictions qu'autrefois, sous le double rapport
des engins et de l'emploi du poisson pris. Quelle
était la situation des gens de la campagne ? Il faut naturellement distinguer
les grands propriétaires, les petits, les fermiers et les manœuvres. Les
premiers, qui subirent de graves préjudices au XVIIe siècle, reprirent leurs
avantages au siècle suivant, comme le montre le taux sans cesse croissant des
fermages. Si la situation de quelques fermiers de la noblesse et du clergé
n'était en définitive pas mauvaise, il en allait tout autrement de la grande
majorité des laboureurs, cultivant pour leur compte ou faisant valoir les
domaines d'autrui. De nombreux documents[1] nous parlent de leur situation
misérable, qui est attestée on outre par leur diminution. De 1738 à 1780 le
nombre des laboureurs serait tombé de 22.718 à 18.321, dans la généralité de
Nancy. Si l'on prend certains villages, on constate que la réduction atteint
des proportions encore plus fortes. Cette détresse avait pour causes
l'élévation, des fermages, les guerres, les réquisitions, la milice, le poids
écrasant des charges fiscales qui pesaient sur les paysans, impôts d'Etat,
redevances seigneuriales et dîme, les intempéries, enfin la difficulté de
vendre les produits agricoles[2]. La condition des vignerons
était peut-être encore moins bonne que celle des laboureurs. Quant aux
manœuvres, ils ne touchaient que de faibles salaires : lorsque l’homme était
nourri, il recevait 8 sous ; quand on ne lui fournissait pas les aliments, 18
sous ; la femme avait 6 sous dans le premier cas, 13 dans le second ; les
gages annuels d'un garçon de labour ne dépassaient pas 100 livres, ceux d'une
servante 50. Pourtant ils avaient haussé vers le milieu du XVIIIe siècle, la
milice enlevant à la terre bon nombre de garçons. Le prix
de la terre variait d'une région à une autre et, dans une même localité,
était plus ou moins élevé, suivant qu'il s'agissait de champs, de prairies ou
de jardins ; un jour de terre labourable, était estimé, à la fin de l'Ancien
Régime, 120 livres à Deycimont, 168 à Pierrepont, 700 à Lépanges ; une
fauchée de pré 258 livres à Gugnécourt, 300 à Deycimont ; un jour de chenevière 300 livres à Deycimont ; un jour de jardin 800
livres à Lépanges. Le
gouvernement intervenait de diverses façons au profit ou au détriment de
l'agriculture, surtout dans le cours du XVIIIe siècle. En mars 1664, Charles
IV défendit de mettre le feu aux buissons qui couvraient des terres jadis
cultivées, mais abandonnées durant les guerres. Le Parlement de Metz ordonna
en 1680 de défricher des terres incultes. Nous avons déjà dit qu'en 1628
Charles IV proscrivit la culture du tabac. A diverses reprises, en 1670,
1672,1670, de 1722 à 1726, le Parlement de Metz enjoignit aux vignerons
d'arracher les nouveaux plants, qui produisaient un vin médiocre, et de les
remplacer par des ceps venus de France ; l'ordonnance de police de 1679
défendait en outre de fumer les vignes. On doit à François III la défense de
planter des vignes dans les terres jusqu'alors réservées aux céréales ;
Stanislas renouvela cette interdiction en 1739, En 1666, Charles IV permit
aux propriétaires, s'ils ne trouvaient pas à employer des gens du pays, de
faire venir des étrangers pour cultiver leurs terres ; mais d'un autre côté,
les fermiers lui durent la réduction de leurs canons, ramenés à la moitié de
ce qu'ils étaient avant la guerre. En cas d'épiz00ties, les pouvoirs
intervenaient encore ; ainsi en 1704 le Parlement de Metz prescrivit des
mesures relatives à une épidémie qui sévissait sur les chevaux, et en 1728 il
ordonna d'enfouir les bestiaux morts de maladie. Il ne
semble pas que l'agriculture ait fait des progrès sensibles au cours de cette
période. Les paysans sont ignorants, pleins de défiance à l'égard des
améliorations, d'ailleurs trop misérables, accablés de trop de charges pour
être en état de faire les frais d'innovations souvent coûteuses. A la
différence de ce qui se passe dans d'autres provinces, la plupart des
propriétaires se désintéressent des questions agricoles ; il leur suffit de
toucher leurs fermages. Enfin le gibier, que le paysan n'a pas le droit de
tuer, et les seigneurs eux-mêmes, quand ils chassent, détruisent ou gâtent
les récoltes. Il y a
pourtant, à la fin de l'Ancien Régime, des hommes, qui se préoccupent des
progrès de l'agriculture ; tels le P. Duqueshoy, curé de Vouxey de 1773 à
1789, promoteur des comices agricoles et des expositions, et M. de Commerell, curé de Puttelange, qui s'efforça de
développer les prairies artificielles. 2°
L'industrie.
Les principales
industries : Industries extractives. Industries métallurgiques. Verreries et
faïenceries. Industries textiles. Industries diverses. Industries
alimentaires. — Organisation du travail. — Intervention des pouvoirs publics.
— Situation matérielle des patrons et des ouvriers.
En ce
qui concerne l'industrie, les périodes de prospérité ou de décadence ne
coïncident pas toujours pour les duchés et pour les évêchés. Il arrive en
effet que l'influence de certains événements, très active dans un des deux
pays, a été nulle dans l'autre. La fin du XVIe siècle et le début du XVIIe
sont des époques d'essor industriel pour la Lorraine et le Barrois, tandis
que les guerres de l'époque suivante amènent la ruine de presque toutes les
industries ; quelques-unes de ces dernières se relèveront au XVIIIe siècle et
connaîtront même une réelle prospérité. L'industrie messine, la seule qui fût
développée dans la région évêchoise avant 1552, souffrira de l'occupation
française, des guerres du XVIIe siècle et surtout de la Révocation de l'édit
de Nantes. Elle se relèvera au XVIIIe siècle, en partie grâce à la présence de
nombreuses troupes, pour lesquelles elle travaillera. On constate à la même
époque la création de diverses industries dans plusieurs localités des
Trois-Evêchés. Les mesures prises par les gouvernements produiront tantôt de
bons effets, tantôt — et plus souvent — de mauvais pour le développement de
l'industrie. Enfin la situation de provinces d'étranger effectif, faite aux
duchés et aux évêchés, exercera aussi au XVIIIe siècle une influence heureuse
ou funeste sur les industries de ces deux généralités. Les
carrières de Nancy, de Viterne, de Colombey fournissaient de la pierre à
bâtir ordinaire, celles de Savonnières-en-Perthois une pierre plus fine ; on
extrayait de la pierre à chaux sur le ban d'Art-sur-Meurthe, de la pierre à
plâtre à Bainville-aux-Miroirs et à Lunéville. Des gisements de houille
avaient été découverts dans Je cours du XVIIIe siècle à Saint-Hippolyte,
petite, ville alsacienne qui dépendait des ducs de Lorraine (1747), à Grisborn,
non loin de Sarrelouis (1770), enfin à Créhange-Puttelange. Par malheur les usines lorraines
ou évêchoises n'employaient la houille qu'en, très petite quantité. Nous
avons dit que Charles III avait achevé de mettre sous la dépendance de
l'autorité ducale les salines du Saulnois, évêchoises ou lorraines, et qu'en
interdisant l'entrée du sel étranger dans ses Etats, il avait constitué un
véritable monopole de la vente du sel. Il y eut jusqu'au deuxième tiers du
XVIIe siècle six salines en exercice : celles de Marsal et de Moyenvic dans
les évêchés, celles de Salone, de Château-Salins, de Dieuze et de Rosières en
Lorraine. Mais sous l'influence de différentes causes, trois de ces salines
furent fermées, celle de Salone en 1633, celle de Marsal en 1699, celle de
Rosières en 1760. Dieuze était de beaucoup la plus importante des trois
salines qui fonctionnaient encore en 1789. Un nombreux personnel était charge
de l'exécution ou de la surveillance des opérations multiples qu'exigeait la
formation du sel. Les populations lorraines et évêchoises se plaignaient du
prix élevé et de la mauvaise qualité du sel qu'on leur délivrait, alors que
le sel de premier choix, vendu aux étrangers, se payait deux ou trois fois
moins cher. Les
mines de plomb argentifère et de cuivre des Vosges, d'azurite de Vaudrevange
dans la Lorraine allemande, déjà tombées en décadence à la fin du XVIe
siècle, cessèrent d'être 'exploitées quand survinrent les malheurs du XVIIe
siècle., Le travail fut repris par les soins de Léopold, qui recourut a
différents systèmes., Finalement, J. J. Saur, entrepreneur et directeur-général
des mines lorraines, obtint en 1723, pour trente années, l'exploitation des
mines vosgiennes, en 1746 celle des mines de la Lorraine allemande. Par malheur
les résultats ne répondirent pas aux espérances de Saur. L'exploitation fut
abandonnée en 1760 à Vaudrevange, en 1761 au Thillot ; même à
Sainte-Marie-aux-Mines, elle ne cessa de perdre de son importance, si bien
qu'en 1785 on ne trouvait plus qu'environ 150 ouvriers occupés à exploiter
les mines de : plomb argentifère de cette localité. En 1761 la mine de la
Croix avait fourni 1.269 livres de rosette ; l'année suivante les mines de la
Croix et de Müsloch donnèrent 271 marcs d'argent et
400.000 marcs de plomb. Les
principaux gisements de fer exploités étaient pour la Lorraine et le Barrois
ceux d'Ottange, de Villerupt, de Longuyon, de Moyeuvre, de Ligny-en-Barrois,
d'Abainville, de Montiers-sur-Saulx ; pour les Trois-Evêchés ceux de Hayange,
de Hombourg l'Evêque et de Kreutzwald. Près
des mines de fer que nous venons de mentionner se trouvent des hauts
fourneaux, dont les plus importants sont ceux de Moyeuvre dans le Barrois et
de Hayange dans les évêchés. Les forges domaniales de Moyeuvre, de Naix et de
Montiers-sur-Saulx étaient affermées, la première pour h,000 livres, la
deuxième pour 17.000, la troisième pour 8.400. Des forges furent établies en
1762 à Cirey-sur-Vezouse. Comme les forges des
Vosges ne trouvaient dans le pays que peu ou point de fer, elles en faisaient
venir de Frânche-Comté. Mais en 1764, l'établissement d'une taxe élevée sur
l'exportation des fers de Franche-Comté en Lorraine porta un coup sensible à
la prospérité des forges vosgiennes. Dans
les duchés, on trouvait à Muterhausen une
taillanderie, à Egelshardt une platinerie, fondée
en 1734 et devenue en 1766 une manufacture de tôle de fer battu et étamé, à
Plombières une tréfilerie, qui datait de 1605. Longuyon possédait depuis 1705
des forges, qui reçurent en 1710 l'autorisation de fabriquer des canons de
fusil et de pistolet ; elles arrivèrent, sous le règne de Stanislas, à une
grande prospérité. A Saint-Avold on fabriquait des sabres et des couteaux. La
forge de la Hutte, près de Darney, fut transformée vers 1745 en une fabrique
d'acier, grâce à l'embauchage d'ouvriers tyroliens et styriens et devint,
quatre ans plus tard, une manufacture royale. Une fabrique de fer-blanc,
créée à Bains en 1733, ne tarda pas à prendre un grand développement. Le
gouvernement la protégea et lui permit, à partir de 1766, de faire entrer
librement ses produits en France. Dans les Trois-Evêchés, le principal
établissement métallurgique était celui de Hayange, où l'on travaillait pour
les arsenaux de l'Etat ; il appartenait à la famille de Wendel depuis 1711. Les
seules usines où l'on mit en œuvre un métal autre que le fer étaient les
fourneaux à plomb de Merten et de Kreutzwald, enfin une manufacture de plomb
laminé créée à Nancy en 1758. L'industrie
de la verrerie, ancienne dans le pays, comme nous avons eu l'occasion de le
dire, se développa sous les règnes de Charles III et d'Henri II. En 1694 la
manufacture de Saint-Quirin fabrique pour le palais ducal des miroirs bombés
ou concaves. En 1600, Barthélémy Jacquemincréa une manufacture, qui fut
transportée dix-neuf ans plus tard à Hattigny. On doit au même Jacquemin la
reconstruction d'une manufacture de glaces, voisine de Blâmont, qu'un
incendie avait détruite ; Henri II lui fournit de l'argent pour ce travail.
La guerre de Trente ans porta un coup mortel à l'industrie du verre.
Plusieurs fabriques disparurent à tout jamais, les autres végétèrent. Une
renaissance se produisit dès le règne de Léopold. Une fabrique, établie
d'abord à Tonnoy vers 1690, transférée en 170& à Portieux, était appelée
à un grand avenir. Dans le bail-, liage de Darney, trois verreries sont
créées, l'une à la Planchette (1722), une autre à Clairefontaine (1730), une dernière à Belrupt (1730). La
Lorraine allemande devint à la même époque un centre verrier. Des fabriques
s'élevèrent à Meisenfhal (1702), à Kreutzwald (1705), à Goetzenbrück
(1721), à Dannelbourg (1723). Stanislas s'intéressa comme
Léopold à l'industrie du verre. Par malheur les droits élevés dont le
gouvernement français frappa, de 1746 à 1759, les produits des manufactures
lorraines à leur entrée en France, paralysèrent celles-ci. Enfin en 1769, La
Galaizière fils, qui avait succédé à son père comme intendant de la Lorraine
et du Barrois, obtint que les droits sur les bouteilles seraient abaissés de
10 à 2 livres par quintal, ceux qui atteignaient les autres verres de 20 à 7
livres. En 1762, La Galaizière fils prit des mesures pour empêcher une hausse
du prix du salin, produit nécessaire à la confection du verre. A cette époque
furent créées les fabriques de Dilling, près de Forbach (1760), de Vannes-le-Châtel (1766), de Münzthal-Saint-Louis
(1767) ; cette dernière fut autorisée
à se qualifier de verrerie royale. Dans les Trois-Evêchés, citons la
manufacture de Saint-Quirin, reconstituée en 1738, devenue en 1756 une
manufacture royale, et celle de Baccarat (1764 ou 1765), appelée à une célébrité
mondiale. Tous
ces établissements marchaient au bois, sauf celui de Dilling, qui employait
de la houille. Les
verreries du Clermontois fabriquaient surtout des bouteilles ; ailleurs on
faisait de la gobeletterie ; Saint-Louis imitait
les verres de Bohême. Les
faïenceries, inconnues, semble-t-il, dans notre pays jusqu'à la fin du XVIIe
siècle, prirent naissance en Lorraine sous le règne de Léopold, et dans les
Trois-Evêchés cinquante ans plus tard. Successivement s'élevèrent les
fabriques de Champigneulles (1711), de Pexonne (1720), de Badonviller (1724), où l'on faisait de la faïence ordinaire. Jacques Chambrette,
qui avait fondé en 1724 la faïencerie de Lunéville, commença au début du règne
de Stanislas ! employer la terre de pipe, qui donnait des produits à pâte
blanche, opaque et sonore. La porcelaine en biscuit, fabriquée avec un
mélange de terre de pipe et de phosphate de chaux, est une invention du
sculpteur Cyfflé, qui avait fondé en 1768 une
manufacture à Lunéville. Stanislas et La Galaizière avaient cherché à
favoriser les progrès de cette intéressante industrie. Son développement se
vit contrarié d'un côté par les droits élevés dont le gouvernement français
frappait ses produits à leur entrée dans le royaume, de l'autre par la
concurrence des faïenceries évêchoises, auxquelles le tarif douanier de la
France se montrait beaucoup plus doux. Dans les évêchés on fabriquait de la
faïence ordinaire à Bellevue, près de Toul, à Niederwiller (1754), à Saint-Clément (1768), à Moyen (1763) ; à Niederwiller depuis 1785,
on travaillait la terre de pipe comme à Lunéville. Enfin, depuis 176D, la
manufacture de Niederwiller fabriquait de la porcelaine. Les
fabriques de toiles fines, dont on constate l'existence à Epinal et à Châtel
au temps de Charles III et d'Henri II, disparurent pendant la guerre de
Trente ans. Au XVIIIe siècle la confection des toiles avait surtout le
caractère d'une industrie familiale, pratiquée dans la montagne vosgienne et
dans la Lorraine allemande, où l'on fabriquait 700.000 aunes (de Paris) de tissus. Comme fabriques, nous
ne pouvons citer que la blanchisserie de fil d'Etain et les petites
manufactures de Gerbéviller, de Ramberviller et de
Neufchâteau. En 1761, fut créée à Metz une fabrique de mousseline de toile,
qui employait 3.000 (?) ouvriers. L'industrie de la dentelle prospérait dans la région
de Mirecourt, où elle donnait du travail à un millier d'ouvrières au XVIIIe
siècle. C'est
sous le règne de Stanislas que l'industrie cotonnière fit ses débuts en
Lorraine. La manufacture de Lunéville date de 1769 ; la maison où elle fut
établie porte encore aujourd'hui le nom de « colon » ; d'autres
fabriques furent fondées à Vézelise (1764) et à Bar-le-Duc (1765). Vers la même époque, on
commença de filer et de tisser le coton dans beaucoup de familles de la
montagne vosgienne. L'industrie
drapière, qui prospérait avant 1552 dans la région lorraine, continua de se
développer dans les duchés jusqu'à la guerre de Trente ans, surtout à
Saint-Mihiel et à Saint-Nicolas. Charles III la réglementa à plusieurs
reprises, en 1682, 1696 et 1696. Ruinée par les guerres du XVII 0 siècle,
elle se releva sous Léopold, qui fit de grands efforts pour la rendre
prospère. Il dota de grands privilèges les établissements créés à Nancy ou
près de cette ville. On n'en trouve pas moins de trois : la fabrique établie
à Saint-Jean eu 1698 subit toute une série de transformations en 1712, 1719,
1726, 1701 ; elle végétait en 1737. La manufacture de Saint-Thiébaut date de
1718, celle de Maréville de 1716. La Galaizière se montra, lui aussi,
favorable à l'industrie drapière. Il créa en 1749 un inspecteur, qui fit
preuve d'intelligence et d'activité. Grâce au chancelier, les fabriques do
Saint-Jean et de Saint-Thiébaut s'unirent en. 1750 et reprirent une vie
nouvelle. La manufacture de Maréville, transférée en 1760 à Nancy dans les
bâtiments de l'ancienne vénerie ducale, connut aussi quelques années de
prospérité. Mais à partir de 1766, la plupart des manufactures tombèrent en
décadence. À Metz,
l'industrie de la draperie reçut une première atteinte de l'occupation
française, une seconde plus grave de la Révocation de l'édit de Nantes (1685). Pourtant le travail que lui
fournissaient les troupes françaises en garnison dans le pays lui permit de
se soutenir. En 1768, la création à Metz d'une renfermerie
pour femmes, où l'on fabriquait du drap à bon marché, causa un grave
préjudice aux manufactures de la ville ; six de ces dernières firent faillite
en 1780 ; il en subsistait quinze à la veille de la Révolution, fabriquant
des draperies grossières. On faisait à Metz, à Toul et à Verdun des bas de
laine. Melz comptait de nombreux chapeliers, qui produisaient annuellement
vers 1789 56.800 chapeaux. De même
que l'on essaya, sous Charles III et sous Léopold, d'acclimater la culture du
mûrier en Lorraine, on tenta aussi de fabriquer des soieries ; mais cette
industrie ne prospéra pas. Au
temps de Léopold, Nancy possédait des manufactures de tapisseries. Les
nombreuses tanneries qui prospéraient avant 1633 dans les villes de la
Lorraine et du Barrois furent pour la plupart ruinées par les guerres du XVIIe
siècle. L'industrie du cuir se releva au XVIIIe siècle, en partie grâce à la
venue d'ouvriers liégeois, qui apportèrent en Lorraine les procédés de leur
pays. On trouvait également des tanneries à Metz, à Verdun et dans d'autres
villes évêchoises. Metz n'en comptait pas moins de 61 en 1756. Toutefois
l'industrie de la tannerie périclita du jour où fut établi l'impôt de la
marque des cuirs (1760-1764). La
Lorraine et le Barrois avaient, bien avant 1552, des papeteries, dont le
nombre s'accrut au début du XVIIe siècle ; il s'en établit alors une à Champigneulles
(1605), une autre entre Blénod et
Jezainville. Charles III édicta en 1699 un règlement pour cette industrie.
Après avoir souffert, elle aussi, des guerres du XVIIe siècle, la papeterie
lorraine connut une renaissance à partir du règne de Léopold. Une ordonnance
rendue par Louis XV en 1789 fut applicable aux papeteries des duchés, dont
les produits devinrent dès lors plus soignés, plus élégants. En 1753 on
trouvait 12 papeteries en activité aux environs d'Epinal. Les plus
importantes étaient celles d'Arches, d'Archettes, de Dinozé et de Docelles.
Dans les Trois-Evêchés, des papeteries existaient à Metz, à Ars-sur-Moselle,
à Marly. Des fabriques de cartes prospéraient déjà au temps de Charles III ;
l'une d'elles fut créée à Nancy en 1699. Cette industrie, en décadence au XVIIe
siècle, connut de meilleurs jours au XVIIIe. Mais en 1751, une ordonnance ne
laissa subsister que les fabriques de Nancy et d'Epinal. L'imprimerie
passa par des phases diverses de 1552 à 1789, connut tantôt le régime de la
liberté, tantôt celui des restrictions imposées par l'Etat. En 1552, aucun
imprimeur ne travaillait dans les duchés. Des imprimeries s'établirent sous
Charles III à Nancy, à Pont-à-Mousson et dans d'autres villes de la Lorraine
ou du Barrois. Le nombre de, ces établissements, après avoir diminué au XVIIe
siècle, s'accrut de nouveau sous Léopold, qui n'imposait aucune condition à
ceux qui voulaient s'établir imprimeurs. Ces beaux jours ne durèrent pas
longtemps. La Galaizière décida qu'on ne pourrait exercer le métier
d'imprimeur sans avoir subi un examen. Pourtant en 1766, les duchés
comptaient encore 22 imprimeries, dont 10 à Nancy. Mais après la mort de
Stanislas, le gouvernement français réduisit à 9 le nombre des imprimeries
lorraines et barroises. Metz
était en 1552 la seule ville des Trois-Evêchés qui possédât des imprimeries ;
il s'en créa à Toul et à Verdun dans la seconde moitié du XVIe siècle. Au XVIIe
ou au XVIIIe siècle, les règlements auxquels étaient soumises les imprimeries
de la France furent étendus à celles des Trois-Evêchés. En 1704, le nombre
des imprimeurs messins fut réduit de 4 à 2. Une troisième imprimerie fut
créée en 1784 ; il y avait en outre à Metz une imprimerie hébraïque. L'industrie
de l'imagerie naquit et se développa au XVIIIe siècle dans les villes de
Nancy et d'Epinal. Mentionnons
encore l'industrie des chandelles, prospère à Nancy et à Mirecourt au XVIIIe
siècle. On ne
connaît bien les industries alimentaires qu'au XVIIIe siècle. Dans les
duchés, citons les fromages de Gérardmer et de Void, les confitures de Bar et
de Ligny, les liqueurs de Lunéville, l'eau-de-vie de marcs de Pont-à-Mousson.
L'industrie de la brasserie n'était pas libre, à l'origine, dans les duchés ;
Henri II l'avait affermée. Une brasserie fut établie en 1702 à Nancy. Dans
les Trois-Evêchés, Metz était renommée pour ses confitures sèches, ses eaux-de-vie,
sa bière, Verdun pour ses dragées, ses confitures, ses liqueurs, Longwy pour
son lard et pour ses jambons, Thionville et Dieulouard pour leur bière. On
estimait tout particulièrement la bière de Dieulouard, fabriquée par des
bénédictins d'origine anglaise, d'après les procédés en usage dans leur
patrie. Dans la
Lorraine et le Barrois le régime des corporations ou hans, bien antérieur à
1552, continue de subsister. Toutefois les salines, les industries
extractives, les forges, les verreries et les faïenceries n'y ont jamais été
soumises. Il n'y a pas de corporations dans les villages, où le travail est
libre. En définitive, le régime corporatif ne fonctionne que dans les villes
et ne s'applique qu'à certaines industries. Charles
III et Henri II créent de nouvelles corporations ou confirment les statuts
des anciennes. Les hans, plus ou moins désorganisés durant le XVIIe siècle,
se reconstituent sous Léopold. Toutefois les ducs se montrent animés d'un
esprit assez libéral. En 1665 Charles IV suspendit les hans et permit à tout
ouvrier pourvu d'un certificat de bonne vie et mœurs d'exercer un métier. Eu
1698, en 1703, en 1709 Léopold autorisa les artisans à travailler librement,
sans apprentissage ni chef-d'œuvre. La Galaizière, peu favorable aux hans,
prit diverses mesures qui diminuaient leur importance. En 1760, il interdit
aux jurés des corporations urbaines d'inspecter les artisans des villages ;
ces derniers furent à la même époque dispensés
d'apprentissage et de chef-d'œuvre. 55 villes seulement continuèrent d'avoir
des hans ; enfin ceux-ci furent disloqués, c'est à dire que des métiers,
précédemment groupés en une seule corporation, se séparèrent les uns des
autres, pour former autant de hans distincts. En 1766 Nancy en comptait 46. L'édit
de février 1776, par lequel Louis XVI, à l'instigation de Turgot, supprima
les corporations, ne fut pas appliqué à celles des duchés. On sait d'ailleurs
que, dès le mois d'août de la même année, le roi le rapporta. Le nouvel édit
qui reconstituait les corporations ne fut appliqué à celles de la Lorraine et
du Barrois qu'en 1779. Le régime établi par cet édit était plus libéral que'
l'ancien ; en outre, les droits de maîtrise étaient diminués, les- banquets
supprimés. En 1781, le roi promulgua un règlement, qui déterminait les droits
et les devoirs respectifs des maîtres et des ouvriers des manufactures. Dans
les Trois-Evêchés les corporations continuèrent de vivre d'après leurs
anciens statuts, sans ingérence du pouvoir, jusqu'à la création du Parlement
de Metz. Cette haute Cour de justice intervint dans la vie des corporations
messines, soit pour homologuer leurs statuts, soit pour régler leurs modes de
fabrication ou leur fonctionnement. A la fin du XVIIe siècle, Metz aurait
possédé 41 corporations organisées. Les corporations des Trois-Evêchés, que
n'atteignit pas l'édit de février 1776, furent réorganisées en 1780, comme
l'avaient été l'année précédente celles des duchés. En 1777
les officiers municipaux de Sierck avaient soumis au gouvernement
d'intéressantes observations, d'où il ressortait que, dans les petites
villes, le régime corporatif présentait de graves inconvénients pour les
habitants, qui payaient fort cher des produits de mauvaise qualité. Les
pouvoirs publics s'occupent de l'industrie. Us se font eux-mêmes industriels,
comme nous l'avons vu en parlant des salines. C'est le gouvernement aussi qui
concède l'autorisation d'exploiter les mines métalliques, moyennant une
redevance qui, à l'origine, était fixée à ¹/₁₀ des produits. On
le voit aussi accorder des monopoles, le droit exclusif de fabriquer tel ou
tel produit ; il concède enfin aux usines l'autorisation de prendre une
certaine quantité de bois dans les forêts domaniales. Nous avons dit
également qu'il augmentait ou diminuait le nombre des corporations,
approuvait leurs statuts, réglementait leurs procédés de fabrication. La
Galaizière, dans, les duchés, le Parlement de Metz dans les évêchés,
exercèrent en particulier une action vexatoire ou tutélaire sur les
corporations de la province soumise à leur autorité. On doit observer, à
l'honneur de La Galaizière et de son fils l'intendant, que leur politique à
l'égard des hans de la Lorraine et du Barrois s'inspirait d'un esprit de
justice et de liberté. La
situation des patrons et des ouvriers a naturellement varié suivant les
époques et les industries. Prenons
d'abord les patrons. Tandis qu'au temps de Charles III l'exploitation des
mines de plomb argentifère donnait encore des bénéfices à ceux qui s'y
livraient, elle ruinera J.-J. Saur au XVIIIe siècle. L'industrie du fer
enrichira au XVIIIe siècle les de Wendel, propriétaires des forges de
Hayange. Les verriers et les faïenciers de la Lorraine et du Barrois
connaîtront à la même époque de bons ou de mauvais jours, suivant que le
gouvernement français facilitera ou entravera par ses tarifs l'entrée de leurs
produits dans le royaume. Malgré les privilèges accordés par Léopold à
diverses manufactures de drap, aucun de ces établissements ne connaîtra une
prospérité durable. En ce qui concerne Metz, nous avons dit que
l'établissement d'une renfermerie avait causé un
grave préjudice aux fabriques de la ville. On calculait cependant qu'en
Lorraine une manufacture de serge ou de drap rapportait à l'entrepreneur 17
b/o d'intérêt du capital qu'il y avait mis. En 1777 la fabrique de fer-blanc
de Bains fut achetée par M. Falatieu 1.120.575
livres, ce qui prouve que l'établissement prospérait et rapportait de beaux
bénéfices à son propriétaire. Dans la petite industrie le patron noue les
deux bouts, mais il végète. La
situation des ouvriers, sur laquelle on n'a de données qu'au XVIIIe siècle,
semble avoir été pire encore. On parle du bas prix de la main-d'œuvre dans
les duchés ; il faut en conclure que l'ouvrier vit dans la misère. En 1761,
un ouvrier d'usine aurait gagné un demi-louis par mois ; avec ce maigre
salaire il aurait pu, assure un contemporain, entretenir une famille de six
personnes. A la même époque, une ouvrière fileuse en chambre aurait été payée
à Nancy quatre sous par jour ; il est d'ailleurs assez difficile de savoir ce
qu'on pouvait se procurer avec des salaires aussi peu élevés. 3° Le commerce.
Voies de
communication. —Centres commerciaux, foires et marchés. — Mesures, poids et
monnaies. — La banque et le prêt à intérêt. — Les barrières douanières et les
traités de commerce. — Le commerce extérieur. — La juridiction consulaire. —
Action du pouvoir. — Les commerçants.
Le
commerce était favorisé par le développement du réseau routier, gêné par
l'absence de voies navigables, par la diversité des monnaies, des poids et
des mesures. Quant à la situation de provinces d'étranger effectif, faite aux
généralités de Metz et de Nancy, il est difficile de dire si elle présentait
plus d'avantages que d'inconvénients pour le développement des transactions
commerciales. Les
rivières de la région continuent d'offrir peu de facilités à la navigation.
Quelques-unes ne portent bateau que sur une partie de leur cours et qu'à
certaines époques de l'année ; d'autres ne sont que flottables. La Meurthe
devient navigable à Nancy, la Moselle à Metz, la Meuse à Verdun. Des digues
viennent faire obstacle à la navigation sur la Moselle. Le pays est toujours
dépourvu de canaux. Jean-Georges, palatin de Veldenz,
avait proposé à Charles III d'en construire un, qui aurait relié la Sarre à la
Moselle et celle-ci à la Meuse. On doit à Vauban le projet d'un canal
analogue. Léopold avait eu la pensée d'unir par un canal la Saône à la Meuse,
à la Moselle et à la Meurthe. Un carme français, le père Sébastien, donna une
idée générale des travaux ; après qu'il eût examiné le terrain : Léopold
confia l'exécution du canal à un autre Français, l'ingénieur Bavillier, qui lui soumit en 1720 un avant-projet ; mais
le duc recula devant la dépense, dont le gouvernement français laissait
retomber sur lui tout le poids. Par
contre, les routes firent l'objet, dans les duchés et dans les évêchés, de la
sollicitude des gouvernements. Charles III en 1603 et en 1605, Charles IV en
1628, rendirent des ordonnances relatives, à l'entretien des chemins publics.
Pendant l'occupation française apparaît la corvée royale pour la réfection
des routes. Cette corvée royale ou ducale, qui n'a rien de commun avec la
corvée seigneuriale, obligeait les paysans à venir travailler sur les voies
de communication, pendant un nombre de jours plus, ou moins grand. Ils
devaient amener avec eux des voitures, des chevaux et des outils. Léopold eut
recours à la corvée pour construire de nouvelles routes dans les duchés. De
nombreuses ordonnances furent promulguées par ce prince en 1699, 1705, 1715,
1724, 1725, 1727, une par François III en 1730. Ce fut surtout à partir de
1724 que Léopold fit procéder tant à la construction de routes nouvelles qu'à
la réparation des anciennes. La Lorraine et le Barrois auraient possédé, à la
fin du règne de notre avant-dernier duc national, deux cents lieues de grands
chemins et quatre cents ponts. Stanislas s'occupa, lui aussi, des voies de
communication, comme l'attestent ses ordonnances de 1737, 1738, 1748. La
Galaizière, chargé d'en assurer l'exécution, recourut au système de la
corvée, qu'il rendit odieuse à la population par l'abus qu'il en fit ou qu'il
en laissa faire. C'est à l'aide de la corvée que furent comblés de 1745 à 1749
les ponts de Toul sur la route qui reliait cette dernière ville à Nancy, et
construite la chaussée de Neuviller de 1756 à 1758. Ce dernier travail
excita, plus encore que l'autre, le mécontentement de la population rurale,
parce qu'il était exécuté uniquement dans l'intérêt du tout-puissant
chancelier, que l'on avait surnommé « l'homme de Neuviller ». Les souffrances
et les vexations, qu'avait values aux Lorrains le régime des corvées
ordonnées par La Galaizière, ont touché Saint-Lambert lui-même ; ce poète,
pourtant si froid, a, dans un chant des Saisons, trouvé des accents émus pour
décrire les maux qu'avaient endurés ses compatriotes : J'ai
vu le magistrat qui régit ma[3] province, L'esclave
de la Cour et l'ennemi du prince, Commander
la corvée à de tristes cantons[4]. La
Galaizière fils, plus humain que son père, ne pouvant, comme il l'aurait
voulu, supprimer la corvée, s'efforça de l'adoucir. Enfin le 22 juin 1787, de
Galonné remplaça la corvée par une redevance en argent. Mais cette mesure
prise, semble-t-il, dans l'intérêt des paysans, souleva les protestations
delà plupart d'entre eux. A la
veille de la Révolution, la Lorraine et le Barrois auraient possédé 624
lieues de routes. Les
Trois-Evêchés avaient, eux aussi, des routes nombreuses ; le gouvernement
français en avait besoin pour la circulation des troupes. Aussi beaucoup de
ces voies avaient-elles un caractère militaire, comme celle qui, partant de
la Champagne, passait à Verdun, puis à Metz, pour, de là, rejoindre
Strasbourg, C'est à partir de 1727, semble-t-il, que la corvée royale fit son
apparition dans le pays messin. La suppression de la corvée en 1787 ne reçut
pas de la population rurale un meilleur accueil dans les évêchés que dans les
duchés. En 1787 le réseau des routes évêchoises s'étendait sur 277 lieues. Les
duchés possédaient, avant les malheurs de la guerre de Trente ans, quelques
centres, commerciaux, Bar et Saint-Mihiel pour le Barrois, Nancy et surtout
Saint-Nicolas pour la Lorraine. Charles. III et Henri II créèrent des foires
franches, le premier à Pont-à-Mousson (1579) et à Stenay (1602), le second à Sarreguemines (1622). En 1597, Charles III édicta un
règlement détaillé pour les foires de Saint-Nicolas, qui attiraient à cette
époque de nombreux commerçants étrangers. Ruinées par les guerres du XVIIe
siècle, ; ces foires ne purent, ni sous Léopold, ni sous Stanislas, qui
rétablit en 1760 celles de Saint-Nicolas, retrouver leur importance de jadis. L'occupation
française fit aux foires de Metz un tort dont elles n'arrivèrent jamais à se
relever. En 1565 les Messins obtinrent de Charles IX deux foires, mais
chacune d'elles ne devait durer que trois jours, et non quinze, comme ils
l'avaient demandé. Vers le milieu du XVIIIe siècle, la foire de Metz durait
du 1er au 15 mai ; Toul avait une foire de trois jours, Verdun une de quatre
jours ; à Longwy et à Montmédy il se tenait des foires franches. Pas plus
dans les évêchés que dans les duchés, les foires n'offraient de réelle
activité commerciale à la fin de l'Ancien Régime. Dans
les duchés et dans les évêchés les mesures linéaires sont pour les étoffes
l'aune, pour les terrains la toise, les mesures agraires le jour, qui
s'appelle fauchée quand il s'agit de prairies, arpent quand il est question
de bois. Pour les grains c'était le resal, la quarte et l'imal,
pour les liquides le setier, la chopine, la pinte, le pot, la mesure ou hotte,
la pièce, le vireli. Mais, remarquons-le, l'une de
ces mesures, l'aune par exemple, n'avait pas partout la même valeur, ici plus
courte, là plus longue. Les inconvénients qui
résultaient de ces différences pour les transactions commerciales avaient
frappé les populations, les marchands, les pouvoirs publics eux-mêmes.
Plusieurs de nos ducs s'efforcèrent d'y porter remède. Ainsi Charles- III
ordonna en 158 !4 que toutes les mesures à grains de la Lorraine seraient
réduites à celles de Nancy, en 1601 que les mesures ; du Barrois se
ramèneraient à celles, de Bar-le-Duc. En 1626 Charles IV décidait, sur la
demande des Etats généraux, que, pour les boissons, les mesures de Nancy
auraient seules cours dans ses Etats, et que l'aune aurait partout la même
longueur. Il ne semble pas que ces différentes prescriptions aient été mises
en vigueur. La livre, qui était l'unité de poids, se divisait en onces,
celles-ci en grains. La livre n'avait pas partout la même valeur. Les
complications n'étaient pas moindres en ce qui concernait les monnaies. Dans
les duchés comme dans les évêchés, il fallait distinguer d'une part les
espèces et de l'autre les monnaies de compte. Les ducs avaient seuls le droit
de frapper monnaie dans leurs Etats. Tous en usèrent. Les espèces au nom de
Charles III et de Léopold se recommandent par, leur bon aloi, et les
dernières par leur caractère artistique. Nous avons déjà dit que Léopold
avait imité le système monétaire français. Stanislas ne put, quoiqu'il en eût
exprimé le désir, obtenir de son gendre l'autorisation de battre monnaie. Les
anciennes espèces lorraines disparurent peu à peu de la circulation,
remplacées par les françaises. Comme monnaies de compte, les duchés
possédaient la livre de Lorraine, inférieure à la livre de France, et le
franc barrois, d’une valeur encore moindre. Bien qu'à partir de 1737 et
surtout de 1766 la livre de France eût officiellement remplacé les monnaies
de compte indigènes, on continuait pourtant dans les comptes privés de
recourir à celles-ci ; il en résultait des calculs longs et compliqués, quand
on voulait passer de l'une de celles-ci à la livre tournois, ou inversement. Metz,
la seule des trois villes épiscopales qui possédât un atelier monétaire en
1552, se vit tantôt retirer, tantôt restituer par les rois de France ou par
leurs agents le droit débattre monnaie. Finalement, sous le règne de Louis XIV
l'atelier de Metz devint un simple atelier royal, où la frappe continua, mais
de façon irrégulière, durant une partie du XVIIIe siècle. Les anciennes
espèces messines cessèrent d'avoir cours à la fin du XVIIe siècle. A Toul et
à Verdun, où circulaient les monnaies lorraines ou barroises, ordre fut donné
; par le gouvernement français d'y substituer les espèces françaises. Les
relations commerciales des duchés et des évêchés avec l'étranger
introduisaient dans le pays des monnaies allemandes ou espagnoles, malgré les
efforts des intendants et du Parlement de Metz pour les expulser. Metz
était en 1552 la seule ville du pays qui eût des banquiers ou changeurs.
Ceux-ci paraissent avoir peu à peu disparu, ruinés peut-être par la
concurrence des Juifs, qui finirent par concentrer entre leurs mains le
commerce de l'argent. Les Juifs qui avaient été chassés, vers la fin du Moyen
Age.de tous les Etats de la région lorraine, reparurent à Metz peu de temps
après l'occupation de la ville par Henri IL Les rois de France et les
gouverneurs, tout en s'appliquant à limiter le nombre des familles juives
autorisées à résider dans la ville, leur accordèrent, malgré l'hostilité de
la population, une protection constante, facile d'ailleurs à comprendre ; il
n'y avait en effet que les Juifs qui réussissaient, en temps de guerre, à
fournir de vivres et de fourrages les troupes françaises. A Thionville, comme
à Metz, les habitants manifestèrent une opposition constante aux Juifs, qu'un
gouverneur français avait, en 1656, autorisés à se fixer dans cette ville. Dans
les duchés les Juifs ne furent admis que sous Léopold, qui fit appel à
quelques-uns des membres de la communauté messine. L'un d'eux même, Samuel
Lévy, devint receveur-général des duchés. Peu à peu les Juifs se glissèrent
dans un certain nombre de localités, appartenant surtout à la région de
langue allemande. Plus d'une fois, comme à Sarrebourg en 1769, l'admission
des Juifs dans certaines villes souleva de vives protestations de la part des
habitants. Comme les Juifs étaient les seuls à faire le commerce de l'argent,
ils en profitaient pour exiger un intérêt usuraire de ceux qui leur
empruntaient. Pourtant, dans la Lorraine et le Barrois, le taux de l'intérêt
avait été fixé par Charles III à 7 % en 1571, par Charles IV à 5 % en 1667.
Dans les Trois-Evêchés, le taux de l'intérêt fut fixé en 1604 à 10 %, en 1624
à 16 % pour la première année, à 8 % pour les suivantes, en 1669 à 5 ½ %.
Toutefois, ces prescriptions étaient enfreintes ou tournées par les Juifs,
que les populations rurales détestaient pour cette raison, mais sans cesser
pourtant de recourir à eux. La législation
lorraine admettait, tout en le réglant, le prêt à intérêt. Il en était
autrement de l'Eglise, qui l'interdisait. Un évêque de Toul, Mgr de Fieux,
crut devoir le condamner de nouveau en 1679 ; mais un jurisconsulte lorrain,
François Guinet, en prit la défense l'année suivante. La controversé se
ralluma au XVIIIe siècle. En 1749 Stanislas mit 100.000 livres à la
disposition des commerçants de Nancy qui se trouvaient momentanément dans la
gêne et décida, trois ans plus tard, que ceux-ci paieraient un intérêt de 5
%. Le prêt à intérêt ne se pratiquait pas aussi facilement dans les
Trois-Evêchés que dans la Lorraine et le Barrois. Nous
avons déjà dit que, même après avoir été unis à la France, les évêchés et les
duchés se trouvaient, au point de vue des transactions commerciales, dans une
situation singulière. Les évêchés, après comme avant 1648, les duchés après
comme avant 1707 et 1766, voyaient leurs produits soumis au tarif douanier
français, comme ceux des Pays-Bas, de l'Allemagne et de l'Angleterre ; aussi
appelait-on provinces d'étranger effectif la Lorraine, le Barrois et les
Trois-Evêchés. Ce n'est pas tout : duchés et évêchés ne pouvaient commercer
librement entre eux. Des traités avaient bien été conclus à Nomeny en 1604
par Charles III avec la cité de Metz, par Léopold à Nancy en 1701 avec les
députés de la même ville ; enfin le traité de Paris (1718) réglait les rapports
commerciaux entre les Trois-Evêchés d'une part, la Lorraine et le Barrois de
l'autre. Mais ces traités n'avaient pas institué le régime du libre-échange ;
des droits, établis à diverses époques, frappaient à leur entrée dans les
duchés les produits des Trois-Evêchés, comme ceux de la Lorraine et du
Barrois quand ils pénétraient dans la généralité de Metz. L'ensemble de ces
droits portait le nom de foraine. Ils subirent une aggravation sérieuse à
partir de 1787, et la perception en fut confiée à la Ferme générale.
L'enchevêtrement des duchés et des évêchés obligeait commerçants ou paysans
qui avaient à faire un trajet de quelque longueur à passer plusieurs fois
d'une généralité dans une autre, d'où des droits à payer et des amendes pour
peu que l'on eût omis une des nombreuses formalités qu'il fallait remplir.
Aussi la foraine était-elle odieuse aux populations rurales de la Loraine, du
Barrois et des Trois-Evêchés. Si,
malgré les réclamations que soulevait la foraine, le gouvernement français ne
semble pas avoir songé à la supprimer, il en alla autrement des barrières
douanières entre les duchés, les évêchés et l'Alsace d'une part, le reste du
royaume de l'autre. Sans nul doute des considérations administratives et
fiscales, bien plutôt que l'intérêt même des populations, expliquent les
projets d'unification douanière que l'on voit éclore durant la seconde moitié
du XVIIIe siècle. C'est
en 1761 que le contrôleur-général Berlin de Vaux mit la question sur le
tapis. Avant de rien décider, il crut devoir, et l'on ne peut que l'en
féliciter, prendre l'avis des intéressés. Les intendants reçurent l'ordre de
consulter les commerçants des duchés et des évêchés-. En Lorraine les juges
consuls s auxquels s'adressa [La Galaizière, chargèrent un banquier de Nancy,
Fr. Coster, de répondre au contrôleur-général. Il se prononça nettement,
d'accord avec ceux qui lui avaient fait prendre la plume, pour le maintien de
l'étal de choses existant et contre le reculement des barrières. Son mémoire,
qui parut en 1762, avait pour titré : Lettre d'un
citoyen à un magistrat sur les raisons qui doivent affranchir le commerce des
duchés de Lorraine et de Bar du tarif général projeté pour le royaume de
France. Grand fut le mécontentement de l'intendant et du contrôleur-général,
qui espéraient une déclaration conçue dans un autre esprit, A la demande du
gouvernement français, l'abbé Morellet répondit au travail de Coster par un Mémoire
des fabricants de Lorraine et de Bar. D'autres écrits parurent sur la
question, les uns pour, les autres, plus nombreux, contre le recul des
barrières, Pas plus d'ailleurs que leurs confrères lorrains, les commerçants
évêchois ne se montrèrent favorables au projet de Bertin. Devant cette
attitude hostile, le Contrôleur-général ne crut pas pouvoir passer outre. En
1778, quand Necker parut vouloir reprendre le projet de Bertin, la polémique
se ralluma, Galonné présenta, en 1787, à l'assemblée des notables qu'il avait
réunie, un projet de tarif, d'après lequel les ^provinces d'étranger effectif
devaient être incorporées dans les limites douanières du royaume ; les
notables se montrèrent favorables à la proposition, mais avec cette réserve
pelé ministre consulterait les provinces intéressées, De nouveaux écrits
parurent encore sur la question. Enfin l'assemblée provinciale des duchés et
celle des évêchés se prononcèrent unanimement contre l'unification projetée. Quand
on lit les mémoires que publièrent les partisans ou les adversaires du reculement
des barrières, on a l'impression que les uns comme les autres défendent des
intérêts particuliers ; les premiers sont les champions du gouvernement, de
quelques industriels, maîtres de forges, verriers, faïenciers, qui ne
pouvaient, avec le régime en vigueur, importer librement leurs produits dans
le royaume ; les seconds se font les interprètes d'autres industriels et
surtout des négociants, en particulier de ceux qui faisaient le trafic
d'entrepôt. A aucun moment, semble-t-il, on n'a envisagé les intérêts
généraux des consommateurs. Pour connaître les sentiments de la masse de la
population, il faut consulter les cahiers de doléances de 89, d'où il ressort
qu'il n'y avait pas à cet égard unité de vues. Les opinions varient d'une
classe ou d'une région à une autre, des villes aux campagnes ; la majorité
pourtant semble plutôt, favorable au reculement des barrières. Ajoutons, pour
être juste, que ce n'étaient pas seulement des considérations intéressées qui
dictaient leur attitude aux partisans du statu quo. Ils étaient encore guidés
par un sentiment plus noble, le désir de garder à la petite patrie le seul
vestige qui lui restât de son ancienne indépendance. On
prétend quelquefois, mais à tort, que les duchés et les évêchés commerçaient
librement avec les Etats étrangers. Ceux-ci pouvaient fort bien fermer leurs
frontières aux produits venus de notre région. Parfois des conventions
réglaient les rapports commerciaux entre les duchés et tel ou tel pays
étranger ; c'était en particulier le cas pour le Luxembourg et pour le duché
de Deux-Ponts. Le traité de commerce conclu en 1786 entre la France et
l'Angleterre avait eu son contrecoup sur le commerce des duchés et des
évêchés. En
Lorraine on distinguait au XVIIIe siècle le commerce qui portait sur les
produits indigènes et le commerce d'entrepôt. Des négociants de Nancy par
exemple achetaient dans un pays des marchandises, qu'ils revendaient ensuite
dans un autre ; ou bien ils faisaient la commission pour des confrères de
Metz. Le commerce dit interlope consistait à introduire en fraude dans le
royaume des objets dont l'entrée y était prohibée. Avant 1769, ce trafic de
contrebande portait principalement sur les toiles peintes de Suisse qui,
jusqu'à cette date, ne pouvaient pénétrer en France. A la
fin du XVIIe siècle les exportations des duchés consistaient en blé, en
bétail, en fromages de Gérardmer, en vins du Barrois[5], en eaux-de-vie, en sel, en
bois, en laine, en dentelles de Mirecourt, en pelleteries. Au XVIIIe siècle
on trouve à l'exportation les mêmes produits, avec, en plus, des fers ouvrés,
de la quincaillerie, des verres, des faïences, des papiers et des étoffes
communes. En 1737 les exportations des duchés s'élevaient à 4.300.000 livres
; dix ans plus tard elles étaient descendues à 4.000.000. Les produits
agricoles ou industriels des duchés se dirigeaient sur la France, le
Luxembourg, la principauté de Liège, la Hollande, sur quelques Etats
allemands de la rive gauche du Rhin et sur la Suisse. Dans
les dernières années du XVIIe siècle, les Trois-Evêchés exportaient du
bétail, du vin, des eaux-de-vie, des confitures, des fusils, des pistolets,
etc. Vers la fin de l'Ancien Régime, à ces produits s'ajoutaient des légumes,
des fruits, des volailles, des liqueurs, des fers, des verreries, des
faïences, des draps, des toiles, des cuirs. On estimait en 1787 à 6.660.000
livres les exportations des Trois-Evêchés. Nous ne
savons ce qu'achetaient au dehors les duchés à la fin du XVIIe siècle. Avant
89 ils faisaient venir de France des vins, des objets de luxe, des modes, de
Suisse et d'Allemagne des étoffes, de Liège des cuirs, de Hollande du sucre
et des épices. En 1737 les importations des duchés s'élevaient à la somme de
4.550.000 livres, en 1747 à 4.900.000. A la
fin du XVIIe siècle les Trois-Evêchés importaient de la Lorraine et du
Barrois des céréales, du pays de Liège des cuirs tannés, de la Hollande des
harengs, de la morue, des saumons salés, de l'épicerie, du sucre, des
draperies et du bois de teinture. En 1787, outre ces denrées, les Trois-Évêchés
faisaient venir de France des étoffes et des articles de, modes, d'Allemagne
des bœufs, des moutons, des chevaux, de Suisse des draperies, des rubans et
des toiles peintes. A cette époque les importations évêchoises représentaient
un total de 6.084.000 livres. Dans
les duchés, la juridiction consulaire resta tout d'abord ce qu'elle était
depuis le XIVe siècle. En 1716 Léopold la réorganisa, et le nouveau régime
subsista jusqu'en 1789. Le tribunal, qui siégeait à Nancy, comprenait un
maître assisté de quatre confrères. A partir de 1707, le maître reçut le
titre de premier juge consul, ses collègues celui de juges consuls ou de
consuls. Le maître était désigné par les marchands et, à partir de 1737,
agréé par l'intendant. Il avait le droit de nommer ses collègues. La
juridiction des consuls s'étendait sur le territoire qui formait le ressort
de la Cour souveraine. Ils avaient pour mission de vérifier les poids et
mesures, de surveiller les corporations des marchands de la province, de
délivrer des lettres de han à ceux qui voulaient s'établir négociants. A Metz,
le tribunal consulaire, créé en 1716, comprenait un juge et deux consuls. L'Etat
fait dans les duchés, après comme avant 1737 et 1766, le commerce du sel. Il
vend cette denrée de première nécessité fort cher dans les duchés, à des prix
deux ou trois fois moins élevés dans les pays étrangers. L'Etat s'occupe de
la construction et de l'entretien des routes. A lui le soin de régler les
mesures, les poids, les monnaies, le taux de l'intérêt. Il conclut avec les
pays étrangers des traités de commerce, élève ou abaisse les tarifs
douaniers. S'il trouve que le pays s'appauvrit en métaux précieux, il
interdit, comme le fit en 1571. Charles III, l'exportation de l'or, Mais
c'est surtout le commerce des céréales qui provoque, son intervention. Une
famine s'annonce-t-elle ? Aussitôt le gouvernement interdit
l'exportation des grains. Ainsi procédèrent par exemple Charles IV en 1626,
1628, 1630, Léopold en 1708, pour les duchés, le Parlement de Metz en 1770
pour les Trois-Evêchés. Pourtant, en 1.754, le commerce des céréales fut
déclaré libre entré la France et les duchés. Enfin, en 1724, le Parlement de
Metz prohiba l'importation des vins étrangers dans les Trois-Evêchés. On le
voit, l'action de l'Etat se manifestait de bien des façons et, si parfois
elle produisait des effets bienfaisants, dans d'autres circonstances les
résultats allaient tout juste à F encontre des intentions gouvernementales. Dans
les duchés, le commerce au XVIIIe siècle se trouvait entre les mains de
nationaux ou d'étrangers, ceux-ci Vénus pour la plupart du Dauphiné ou de la
Savoie ; c'était le cas des Coster, des Bertier, des Villiez,
des Puton, qui prirent à Nancy Une place
prépondérante. En 1761, il y avait dans les duchés 946 commerçants, dont 223
pour Nancy, autant pour Bar et Lunéville, le reste pour les autres villes des
duchés, Toujours soumis au régime corporatif, les marchands avaient à leur
tête, comme autrefois, un roi des merciers ; quelques gros négociants, ceux
qui faisaient le commerce d'entrepôt, avaient acquis l'aisance ou la fortune.
Par contre, la plupart des petits marchands végétaient. A Metz, au début du XVIIe siècle, le commercé était surtout exercé par des protestants et par des Juifs ; ces derniers accaparaient en quelque sorte le trafic des céréales et des bestiaux. La Révocation de l'édit de Nantes obligea les marchands protestants de Metz à s'expatrier, et l'on ne trouva qu'avec peine des catholiques capables de prendre la place des exilés. Les négociants des villes évêchoises restèrent, comme leurs confrères des' duchés, groupés en corporations. A Metz on rencontrait, vers la fin de l'Ancien Régime, plusieurs commerçants aisés ou même riches et beaucoup d'autres qui n'arrivaient pas à sortir de la médiocrité. Nous savons qu'en 1759 les commerçants de Verdun se trouvaient dans une situation assez critique. |
[1]
En particulier l'enquête ordonnée en 1761 par la Cour souveraine de Lorraine et
les cahiers de doléances de 1780.
[2]
On constate pourtant que, pendant la Révolution, beaucoup de paysans lorrains,
barrois ou évêchois achetèrent des biens nationaux ; c’est donc qu'avant 1789
ils avaient pu mettre quelque argent de côté.
[3]
Dans les éditions des Saisons « la » a été substituée à « ma », que
portait le texte primitif du poème.
[4]
SAINT-LAMBERT, Les Saisons,
chant III, vers 509 et sqq.
[5]
À la fin du XVIe siècle on constatait déjà l'exportation des vins de Bar dans
les Pays-Bas.