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Le
règne de Stanislas forme pour les duchés une transition entre la période de
l'indépendance et celle où ils deviennent province française. Ils ne gardent
qu'un semblant d'autonomie, et malgré la bonté, l'humanité de Stanislas, ils
sont soumis, de la part de l'intendant français qui les gouverne
effectivement et des agents de la Ferme générale, à des vexations et à des
charges qu'ils ne supportent qu'avec peine. La mort
de Stanislas (23 février 1766) fait de la Lorraine et du Barrois une province, ou plus
exactement, une généralité du royaume de France. Pourtant quelques-unes des
anciennes institutions continuent de subsister ; même au point de vue
douanier, les duchés forment une province d'étranger effectif. Les causes de
mécontentement que nous avions signalées sous le règne de Stanislas, ne
disparaissent pas, tout au contraire, après 1766. Les fonctionnaires
français, les employés de la Ferme générale se comportent à l'égard des
habitants avec une raideur, une dureté, à laquelle ne les avaient pas
habitués les anciens officiers ducaux. Les quelques changements apportés aux
institutions sont mal vus de la population. Celle-ci a surtout à souffrir de
la lourdeur de plus en plus accablante des impôts et du poids des charges
militaires. Tout naturellement, les Lorrains mettent en parallèle l'état de
choses présent avec celui sous lequel eux-mêmes ou leurs pères ont vécu, et
cette comparaison est tout à l'avantage du passé. Le règne de Léopold prend
aux yeux des sujets de Stanislas, de Louis XV et de Louis XVI l’aspect d'un
âge d'or entre deux âges de fer. Pourtant Lorrains et Barrois n'étaient pas
soumis à un régime d'exception. Aux regrets de l'ancienne indépendance se
mêlait, au fur et à mesure que l'on s'avançait dans le XVIIIe siècle, le
désir d'améliorations conformes à la raison-et à l'équité. Le
souhait de voir réformer les institutions, nous le constatons aussi chez les
habitants des Trois-Evêchés, qui, sans avoir des points de comparaison aussi
rapprochés que leurs voisins des duchés, trouvent bien lourdes, bien
inégalement réparties les charges qu'ils ont à supporter, bien tracassiers ou
fonctionnant mal, certains services administratifs. Ajoutons que le souvenir
du passé n'était pas mort à Metz, et qu'il se raviva même dans cette ville à
la veille de la Révolution. Ainsi
partout, dans les évêchés comme dans la Lorraine et. le Barrois, régnait,
avec le mécontentement du présent, le désir ardent de voir apporter des
remèdes aux maux dont on souffrait. A cet égard, les sentiments des Barrois,
des Lorrains et des Evêchois ne différaient pas de ceux des autres habitants
du royaume. Ils salueront avec joie, avec des espérances pleines d'illusions,
la réunion des Etats généraux. La mort
de Stanislas en 1766 sépare naturellement cette période en deux phases. I. — LA RÉGION LORRAINE DE 1737 À 1766.
De 1737
à 1766 les duchés continuent d'avoir une autonomie, plus apparente que
réelle, sous l'autorité nominale de Stanislas. A regarder les choses de près,
l'ancien roi de Pologne ne possède qu'une ombre de pouvoir. C'est le roi de
France qui est, par l'intermédiaire du chancelier de La Galaizière, le
véritable maître de la Lorraine et du Barrois J les institutions françaises
commencent à s'introduire dans les duchés. - . Les
Trois-Evêchés ne présentent, en dehors de la visite de Louis XV à Metz, aucun
événement notable à signaler. 1°
Histoire intérieure de la région lorraine.
Duchés. — Trois-Evêchés.
Dès le
30 septembre 1736, Stanislas avait été obligé de signer avec le gouvernement
français la convention de Meudon, qui fut quelque temps tenue secrète :
l'ancien roi de Pologne devait recevoir de son gendre une pension annuelle de
2.000.000 de livres. En retour la France toucherait le produit des impôts
levés sur les habitants des duchés, et ceux-ci seraient administrés par un
intendant français, qui prendrait le titre de chancelier. La convention de
Meudon attribuait à Stanislas une situation plus brillante et mieux rémunérée
que celle d'un gouverneur de province, mais ne lui accordait pas beaucoup
plus d'autorité. Le 18 janvier 1737, Stanislas fit choix, pour le poste de
chancelier, de l'ancien intendant de Soissons, M. Chaumont de La Galaizière,
beau-frère du contrôleur-général Ory. M. de
Là Galaizière, administrateur instruit et expérimenté, avait le grave défaut
d'être dur, cassant, incapable d'entourer de formes aimables l'exercice de
son autorité. Il eut en outre à cœur de faire disparaître les souvenirs du
passé. On peut enfin lui reprocher d'avoir, à plus d'une reprise, abusé de
son pouvoir au mieux de ses intérêts personnels. Aussi n'est-il pas étonnant
que les Lorrains l'aient détesté. M. de
La Galaizière et le baron de Meszek, le premier au nom de Louis XV, le second
pour Stanislas, prirent possession du Barrois le 8 février 1737, de la
Lorraine le 21 mars. Le mois suivant Stanislas arriva dans les duchés. Bon et
généreux, l'ancien roi de Pologne était animé des intentions les plus
bienveillantes à l'égard de ses nouveaux sujets. Par malheur, la convention
de, Meudon le mettait dans une situation très difficile et lui liait en
quelque sorte les mains. Plus d'une fois il dut faire exécuter des ordres du
gouvernement français, qu'au fond du cœur il désapprouvait, et prendre contre
ses sujets des mesures de rigueur qui lui répugnaient. Les Lorrains, qui au
début accueillirent le roi de Pologne avec défiance et hostilité, se
laissèrent peu à peu gagner par ses manières affables et par sa bonté. Ils
surent distinguer le roi-duc de son chancelier. La
Galaizière avait reçu l’ordre — ou s'était donné pour tâche — de faire la
guerre aux souvenirs du passé, à tout ce qui rappelait aux Lorrains leur
dynastie nationale et leur indépendance. Les duchés devaient être assimilés
peu à peu aux provinces du royaume, leurs habitants soumis aux mêmes charges
que les Français. Parmi
les mesures qu'il prit, on peut citer la substitution des galères au
bannissement (1737),
l'interdiction aux Lorrains qui n'étaient pas gentilshommes de porter les
armes (1739), la réorganisation du service
judiciaire (1751),
des levées de soldats et de miliciens à propos des guerres que la France eut
à soutenir durant cette période. En outre, La Galaizière exigea de nos
ancêtres des contributions nouvelles (1749 et 1757). Les
Lorrains voyaient avec chagrin leurs institutions bouleversées, leurs charges
s'aggraver à propos de luttes sans intérêt pour eux. Dans les duchés le
mécontentement s'étendait à toutes les classes de la population, également
irritées, quoique pour des causes différentes, contre le chancelier. A
plusieurs reprises, la Cour souveraine, interprète des sentiments du peuple
lorrain, fit entendre d'énergiques remontrances, refusa même d'enregistrer
les édits. Elle dut céder devant les ordres de Stanislas, obligé, bon gré mal
gré, de soutenir La Galaizière. Pourtant, en 1757, quand il s'agit
d'enregistrer l'édit qui ordonnait la levée d'un second vingtième, l'affaire
prit un réel caractère de gravité. L'opposition de la Cour souveraine en vint
à ce point que le chancelier fit exiler plusieurs des conseillers, parmi eux
M. d'Aristay de Châteaufort, qui s'était signalé par l'indépendance de son
attitude. Ces coups de force ne faisaient qu'accroître l'irritation. La Cour
souveraine et une partie de la noblesse s'adressèrent aux ministres de Louis
XV, qui se montrèrent plus conciliants que le chancelier. Grâce à leur
médiation, un accord intervint entre La Galaizière et les magistrats lorrains
: moyennant le rappel de Châteaufort et de ses collègues, la Cour souveraine
consentit à enregistrer l'édit qui instituait un second vingtième. Des fêtes,
des manifestations populaires marquèrent le retour à Nancy des conseillers
exilés. D'autres
conflits, dans le détail desquels nous ne pouvons entrer, mirent aux prises
la Cour souveraine et le chancelier. L'un d'eux eut pour origine un mandement
de Mgr Bégon, évêque de Toul ; nous y reviendrons plus tard. Stanislas
ne fit à Nancy que de courts séjours. A l'ancienne capitale il préférait Lunéville,
où Léopold avait résidé durant une grande partie de son règne. Einville, là
Malgrange et Commercy, dont les châteaux furent construits ou embellis par le
roi de Pologne, reçurent fréquemment la visite de ce prince. Comme Léopold,
Stanislas entretint une cour nombreuse et brillante, mais où ne régnait pas
comme à Versailles une étiquette minutieuse. Affable et d'une grande
simplicité de mœurs, l'ancien roi de Pologne recevait à sa cour des
bourgeois. Parmi les personnages illustres qui furent ses hôtes à Lunéville
et à Commercy, citons Voltaire et son amie, la marquise du Châtelet. ; La
reine de Pologne, Catherine Opalinska, qui n'avait joué à la cour qu'un rôle
très effacé, mourut : le 19 mars 1747. Elle fut en quelque sorte remplacée
par la marquise de Boufflers, fille du prince et de la princesse de Beauvau.
Aimable et spirituelle, Mme de Boufflers donna de la vie et de l'entrain à la
cour de Stanislas. Les séjours de Voltaire en 1748 et en 1749 marquèrent une
recrudescence d'animation. Des représentations théâtrales, des fêtes, le, jeu
occupaient et charmaient les loisirs des hôtes et des courtisans dé Stanislas.
La mort de Mme du Châtelet (1749) mit un terme à la période brillante du règne. Une
autre fête mérite une mention, celle qui fut célébrée à Nancy, le 26 novembre
1755, pour l'inauguration de la statue de Louis XV. A
certains égards, et toutes proportions gardées, M. de Belle-Isle, gouverneur
des Trois-Evêchés (1733-1753 et 1758-1761), joua à Metz le même rôle que
Stanislas dans les duchés. C'est à son initiative que l'on doit la
construction à Metz de divers monuments, l'exécution de travaux destinés à
l'embellissement delà ville et la création d'une Académie. M. de Belle-Isle
était un personnage très important, qui rejetait dans l'ombre le Parlement.
Celui-ci, adoptant une attitude toute différente de celle qu'il avait
observée durant le premier siècle de son existence, cherche la popularité en
protestant à diverses reprises (1756, 1761, 1763) contre les charges accablantes
qui pèsent sur le peuple. Il ne faisait du reste que suivre le mouvement qui
entraînait alors tous les Parlements du royaume. En 1744
Metz reçut la visite de Louis XV, qu'appelait dans la région lorraine
l'approche du prince Charles-Alexandre. Le roi tomba dans cette ville malade
de la petite vérole, et pendant quelque temps on le crut perdu. Nous
connaissons dans le détail les prières qui furent dites à Metz : pour
demander à Dieu la guérison de Louis XV, les réjouissances et les cérémonies
religieuses célébrées lorsqu'il fut entré en convalescence. La population
messine manifesta en cette circonstance l'amour qu'elle portait à son
souverain, et l'on peut dire que, dans une certaine mesure, M. Josset,
chanoine de la cathédrale, se fit l'interprète des Messins, lorsque, le 25
août 1744, à la fin d'un sermon, il appela le roi « Louis le Bienaimé ». 2° Affaires
extérieures.
Deux
longues guerres occupent une grande partie de cette période. La première est
celle delà succession d'Autriche. Charles VI s'était fait de grandes
illusions, s'il avait cru par sa Pragmatique Sanction, qu'avaient souscrite
tous ceux qui pouvaient aspirer à sa succession, ainsi que toutes les
puissances de l'Europe, assurer la paisible possession de ses Etats
héréditaires à sa fille aînée, Marie-Thérèse. Alors comme aujourd'hui, les
traités les plus solennels n'avaient i que la valeur de chiffons de papier
pour ceux, qui avaient intérêt à les violer. L'électeur de Bavière, gendre de
Joseph Ier, Frédéric II, Louis XV, d'autres encore allaient oublier les engagements
qu'ils avaient pris et s'efforcer de dépouiller Marie-Thérèse. Le cardinal de
Fleur y aurait voulu que Louis XV se tînt à l'écart du conflit que
provoquaient les ambitions du roi de Prusse et de l'électeur de Bavière. Mais
la politique d'intervention l'emporta. Parmi ceux qui la firent triompher à
la cour de France se trouvait le maréchal de Belle-Isle, gouverneur des
Trois-Evêchés. Une fois la lutte engagée, Belle-Isle conduisit une armée
française en Bohême, s'empara de Prague, mais des troupes autrichiennes, plus
nombreuses, l'obligèrent d'évacuer le pays et de se replier sur le Rhin. Le
Verdunois Chevert, que le maréchal avait laissé dans Prague, obtint la
capitulation la plus honorable (1742). La
Lorraine et le Barrois auraient dû rester étrangers à cette guerre. Le
gouvernement de Louis XV en décida autrement. Force fut à nos ancêtres de
fournir des vivres, des fourrages, et ce qui était plus grave, des soldats.
Ainsi, on les contraignait d'aller se faire tuer pour aider Louis XV,
Frédéric IL et Charles-Albert à dépouiller la femme de leur dernier duc
national ! Odieux abus de la force ! Mais le duc de Noailles s'étant
fait battre à Dettingen (1743), le prince Charles-Alexandre de Lorraine put franchir le Rhin et
pénétrer en Alsace (1743-1744). Le peuple lorrain s'agita, de grands feux
s'allumèrent sur les sommets des Vosges, et un soulèvement aurait éclaté, si
Charles-Alexandre, resté très populaire en Lorraine, avait réussi à pénétrer
dans le pays. Fort inquiet, Stanislas quitta Lunéville, tandis que Louis XV
se rendait de Versailles à Metz, où, comme nous l'avons dit, la petite vérole
faillit l'enlever. Ni les espérances, ni les craintes qu'avait fait naître
l'approche de Charles-Alexandre ne devaient se réaliser. Le prince lorrain
dut repasser le Rhin pour aller combattre Frédéric II, qui venait de rentrer
en scène. Le 23
décembre de cette année, mourait la duchesse Elisabeth-Charlotte d'Orléans
qui, depuis 1787, vivait très retirée à Commercy. L'affection de ses anciens
sujets était restée jusqu'au bout fidèle à la veuve de Léopold. Si elle avait
prolongé de quelques mois son existence, elle aurait eu la joie de voir élire
empereur, le 13 juin 1745, son fils aîné, François III[1]. Ce n'étaient point assurément
les mérites personnels de l'ancien duc de Lorraine qui justifiaient cette
distinction. Les électeurs de l'Empire voyaient surtout dans François le
gendre de Charles VI, l'époux de Marie-Thérèse. Mais on peut ajouter qu'ils
payaient à la maison de Lorraine la dette qu'avait contractée l'Empire à
l'égard de Charles V, du prince qui avait combattu la France et les Turcs.
Les Lorrains saluèrent avec joie le traité d'Aix-la-Chapelle, qui mit fin à
la première guerre de Sept ans (1748). Le
mécontentement qu'éprouvait le gouvernement de Louis XV à l'égard de Frédéric
II qui, par deux fois, avait abandonné la France pour conclure avec
Marie-Thérèse une paix séparée, allait provoquer un renversement des
alliances. L'Autriche, désireuse de recouvrer la Silésie, mit tout en œuvré
pour se rapprocher de la France et pour obtenir son appui. La nouvelle de
l'alliance conclue par Frédéric II avec l'Angleterre leva les derniers
scrupules de Louis XV, qui n'hésita plus à traiter avec Marie-Thérèse. Un
gentilhomme lorrain, ou plutôt barrois, le comte de Stainville, plus tard duc
de Choiseul, né à Nancy en 1719, devait, d'abord comme ambassadeur de France
à Vienne, plus tard comme secrétaire d'Etat des affaires étrangères,
travailler à rendre plus étroits les liens qui unissaient la France à
l'Autriche. S'il y eut un pays où la nouvelle alliance reçut un accueil
favorable, ce fut la Lorraine. Un monument, qui subsiste encore aujourd'hui,
fut élevé sur une des places de Nancy[2] pour rappeler cet heureux
événement. Les habitants des duchés trouvèrent encore très lourdes les
charges que leur imposa la guerre de Sept ans, mais au moins n'avaient-ils
aucune répugnance à combattre Frédéric IL Chevert
se distingua par de nouveaux exploits ; bien qu'il eût remporté, le 10
octobre 1758, la victoire de Lutzemberg, il n'obtint pourtant pas le bâton de
maréchal de France, que reçut l'incapable Soubise. Au cours de la lutte,
Stanislas avait offert sa médiation aux puissances belligérantes, et il leur
avait proposé en 1760 de recevoir à Nancy les plénipotentiaires chargés de
discuter les conditions delà paix. L'Angleterre et la Prusse refusèrent
d'accueillir les ouvertures de Stanislas. La mort
d'Auguste III (1763)
fit concevoir, à l'ancien roi de Pologne des espérances, que les événements
firent écrouler. Il ressentit très vivement la mort prématurée du dauphin,
son petit-fils (1765).
Enfin, le 23 février 1766, Stanislas termina sa longue vie dans de cruelles
souffrances ; il avait, quelques jours auparavant, reçu de graves brûlures en
tombant dans sa cheminée. Ce
prince, trop exalté par les uns, a trouvé un juge trop sévère dans son
dernier historien. Ses défauts, vanité, légèreté, ne peuvent faire oublier
ses qualités de bonté, de générosité. Les monuments qu'il a fait construire, les
œuvres de bienfaisance qu'il a dotées, les écoles et l'Académie qu'il a
fondées, la protection qu'il a accordée à des hommes de lettres et à des
artistes feront toujours vivre son nom dans la mémoire des Lorrains. II. — LA RÉGION LORRAINE DE 1766 À 1789.
Voilà
donc la Lorraine et le Barrois réduits à l'état de province ou plutôt de
généralité française. Ils ont pour souverain le Bourbon Louis XV, prince
indifférent, égoïste et débauché. Il est vrai que le principal ministre du
roi de France était alors un gentilhomme d'origine barroise, Choiseul, né à
Nancy en 1719. Après la démission de Bernis (fin de 1758), Louis XV avait confié à
Choiseul la direction de la politique extérieure de la France ; trois ans
plus tard notre concitoyen devenait secrétaire d'Etat de la guerre et
secrétaire d'Etat de la marine. Il ne garda que jusqu'en. 1786 ces dernières
fonctions, qu'il fit donner à l'un de ses cousins, M. de Choiseul-Praslin. On
reconnaît en général à Choiseul une intelligence vive, ouverte et brillante,
ainsi que la compréhension et le souci des intérêts de sa nouvelle patrie.
Après 1763, ce ministre s'efforça de reconstituer l'armée et la marine, en
vue d'une guerre de revanche contre l'Angleterre. Impuissants à soumettre la.
Corse, les Génois vendirent, en 1768, cette île à Choiseul, qui réussit à
briser la résistance de Paoli et des patriotes. Au dehors, Choiseul restera
fidèle à l'alliance autrichienne et fera conclure en 1770 le mariage du jeune
dauphin et de l'archiduchesse Marie-Antoinette. Quelques mois plus tard, le
ministre tombera en disgrâce et se verra reléguer dans son château de Chanteloup.
Plusieurs causes expliquent sa chute : sa politique antianglaise que le roi
désapprouvait, son attitude équivoque dans la lutte que soutenait alors le
gouvernement contre les Parlements, l'hostilité du chancelier Maupeou, du
contrôleur-général Terray et la rancune de la nouvelle favorite de Louis XV,
la comtesse Du Barry[3], que des familiers ou des
agents de Choiseul n'avaient pas ménagée dans leurs pamphlets ou dans leurs
vers satiriques. Malgré
la présence de Choiseul au ministère, nos ancêtres continuaient de regretter
le passé, de rester attachés à ce qui subsistait de leurs vieilles
institutions nationales et, de plus en plus, ils désiraient voir apporter des
améliorations au régime qu'ils subissaient. Les habitants des Trois-Evêchés
souhaitaient, comme leurs voisins, des réformes dans les institutions. Comme
les duchés font maintenant partie de la France, nous n'avons plus de raison
de séparer leur histoire de celle des Trois-Evêchés. La
Lorraine et le Barrois forment, comme les Trois-Evêchés, une généralité
financière, administrée par un intendant et un gouvernement militaire. Le
plus célèbre des commandants militaires de la Lorraine fut le maréchal de
Stainville, frère du ministre Choiseul. M. de Belle-Isle eut dans le
gouvernement des Trois-Evêchés des successeurs, qui ne jouèrent pas à Metz un
rôle aussi considérable que lui ; le dernier d'entre eux fut le maréchal de
Broglie. De La
Galaizière fils et M. de La Porte se montrèrent dans les duchés des
administrateurs sages et probes. Un des intendants de Metz, M. de Calonne,
devint plus tard célèbre comme contrôleur-général des finances. Durant cette
période, ce sont les Parlements qui tiennent le premier rôle. L'attitude
indépendante du Parlement de Metz devait lui attirer des -désagréments et
même amener pour quelque \temps sa suppression. M. de Galonné ayant, lors du
conflit entre le duc d'Aiguillon et le Parlement de Rennes, accusé plusieurs
membres de cette cour d'avoir mal parlé du roi, le Parlement de Metz décida
que l'intendant n'aurait plus le droit de siéger dans son sein, tant qu'il ne
se serait pas justifié de ces imputations calomnieuses. Le gouvernement prit
fort mal cette initiative et chargea le gouverneur, maréchal d'Armentières,
de tenir une sorte de lit de justice, pour obliger le Parlement de Metz à
rayer la délibération qui concernait Galonné (1771). Le chancelier Maupeou devait
aller plus loin, et profiter de la réorganisation judiciaire qu'il avait
entreprise, pour supprimer le Parlement de Metz ; le 21 octobre 1771, le
maréchal d'Armentières reparut devant cette Cour, pour lui donner
connaissance d'un édit qui la dissolvait et qui ordonnait aux conseillers de
quitter la ville. Le coup d'autorité de Maupeou excita un très vif
mécontentement à Metz et à Verdun. Il blessa d'autant plus les Messins que le
ressort du Parlement de Metz fut attribué à la Cour souveraine de Lorraine.
Quelques conseillers de Metz furent envoyés à Nancy, où ils reçurent un
accueil plutôt froid ; le vieil antagonisme entre Lorrains d'une - part,
Messins et Français de l'autre, subsistait encore. De plus les Nancéiens
n'oubliaient pas que, cinq ans auparavant, après la mort de Stanislas, le
Parlement de Metz avait demandé la suppression de la Cour souveraine. Louis
XV mourut le 10 mai 1774, ne laissant de regrets ni à ses anciens, ni à ses
nouveaux sujets ; l'homme, pas plus que le souverain, n'était digne d'en inspirer.
Nous avons déjà dit que le dauphin, petit-fils de Stanislas, avait été enlevé
en 1765 par une mort prématurée. À Louis XV succéda l'aîné de ses petits-fils,
qui portait, lui aussi, le nom de Louis. De belles vertus privées le distinguaient,
comme son père, de Louis XIV et de Louis XV. Par malheur, le souverain
n'était pas chez lui à la hauteur du chrétien. D'intelligence moyenne et peu
cultivée, connaissant mal le pays qu'il avait à gouverner et les abus dont
souffraient ses sujets, aussi dépourvu d'énergie que de clairvoyance,
l'infortuné Louis XVI n'était pas, malgré ses bonnes intentions, l'homme que
réclamaient les circonstances ; Il se perdra et perdra la monarchie, qu'avec
plus de sens politique et de fermeté il aurait pu sauver de la ruine.
Choiseul, reste fidèle à l'alliance autrichienne, avait négocié le mariage du
jeune prince avec Marie-Antoinette de Lorraine, fille de François III et de
Marie-Thérèse. Jolie, spirituelle, aimable et vive, mais inconsidérée,
étourdie, Marie-Antoinette n'avait pas reçu à la cour de Vienne une éducation
qui la préparât à jouer le rôle de reine de France. Louis XVI n'avait aucune
des qualités qu'il lui aurait fallu posséder pour la former, pour prendre sur
elle une heureuse influence. L'union de Louis XVI et de Marie-Antoinette
était aussi mal assortie, quoique pour d'autres raisons, que celle de Louis
XV et de Marie Leszczinska. Les revers de la guerre de Sept ans avaient rendu
impopulaire en France l'alliance autrichienne. Marie-Antoinette souffrit de
l'hostilité que ses sujets, que beaucoup d'entre eux du moins, éprouvaient à
l'égard de son pays. Elle fut en butte à d'atroces calomnies, qui, après
l'avoir salie de son vivant, l'ont encore poursuivie après sa mort. Tout
autres étaient les sentiments des Lorrains, qui restaient profondément
attachés à la dynastie nationale. Aussi le mariage de Louis XVI et de Marie-Antoinette
fut-il très favorablement accueilli par nos ancêtres ; à leurs yeux il
légitimait en quelque sorte l'annexion de leur pays à la France. Ils
attendaient le jour où ils auraient pour souverain un descendant de Léopold
et de Charles III. Quand Marie-Antoinette traversa Nancy en 1770, pour se
rendre à Versailles, où elle allait épouser le petit-fils de Louis XV, elle
reçut de la population un accueil chaleureux. Deux de ses frères, Maximilien
en 1775 et Joseph en 1777, purent se convaincre, en entendant les acclamations
de la population lors de leur passage à Nancy, que l'on n'oubliait pas dans
cette ville l'ancienne maison régnante. Le
début du règne de Louis XVI vit naturellement se produire Une réaction contre
la politique des derniers ministres de ; Louis XV. L'œuvre du chancelier
Maupeou fut détruite, et le roi, sur la demande du gouverneur et de l'intendant
des Trois-Évêchés, ainsi que des Trois-Etats de Metz, rétablit le Parlement
supprimé en 1771. La population messine accueillit avec joie cette mesure,
qui fut célébrée par de grandes fêtes. Pour dédommager la Cour souveraine de
Nancy, réduite à son ancien ressort, le garde des sceaux lui conféra le titre
de Parlement. Le
démembrement du diocèse de Toul, réclamé durant près de deux siècles, mais en
vain, par les ducs de Lorraine, allait enfin s'opérer, cette fois à la
requête du gouvernement français, que des raisons politiques avaient
jusqu'alors rendu hostile à cette mesure. La demande du cabinet de
Versailles, favorablement accueillie par le pape Pie VI, rencontra des
adversaires dans les chanoines du chapitre et dans les magistrats municipaux
de Toul. On passa outre à leur opposition, et en 1777 une bulle pontificale partagea
le diocèse de Toul en trois, qui eurent respectivement pour chefs-lieux Toul,
Nancy, et Saint-Dié. L'ancien
intendant de Metz, M. de Calonne, devenu en 1783 contrôleur-général, gaspilla
sans compter les deniers publics. A bout d'expédients, il prit en 1787 le
parti de convoquer une assemblée de notables, où furent appelés des membres
du clergé, de la noblesse et delà bourgeoisie des duchés et des évêchés. Mgr
de La Fare, évêque de Nancy, fut désigné par le roi pour prendre part aux
travaux de cette assemblée. Elle accueillit si mal les propositions de
Calonne que le contrôleur-général des finances dut se retirer et céder la
place à l'archevêque de Sens, Mgr Loménie de Brienne. Le nouveau ministre
reprit un des projets de. Galonné : il s'agissait d'étendre-à toutes les
généralités du royaume les assemblées provinciales que Necker avait créées
dans le Berry (1778)
et dans la Haute-Guyenne (1779), Necker n'avait d'ailleurs fait qu'emprunter cette réforme au
plan de Turgot. Dans ces assemblées, qui comprenaient des représentants des
trois ordres, les bourgeois étaient aussi nombreux que les nobles et les gens
d'Eglise réunis. Au début, le roi nomma une partie des membres de ces
assemblées, qui choisirent ensuite eux-mêmes leurs collègues, Les assemblées
provinciales devaient plus tard se recruter par une série d'élections, sans
intervention du gouvernement. Il y
eut une assemblée provinciale pour la Lorraine et le Barrois, une autre pour
les Trois-Evêchés. La première, composée de 48 membres, eut successivement
pour présidents Mgr de Fontange, évêque de Nancy, puis, lorsqu'il fut parti,
son collègue de Saint-Dié, Mgr de La Galaizière. Citons parmi ses membres
l'abbé de Dombasle, oncle du célèbre agronome, M. de Custine, un des futurs
généraux de la Révolution, l'historien Durival et l'avocat Coster. L'assemblée,
qui avait en matière de finances des attributions moins étendues que celle
des Trois-Evêchés, s'occupa de questions économiques. La Lorraine et le
Barrois, restés jusqu'alors province d'étranger effectif, devraient-ils ;
désormais être soumis au même tarif douanier que le reste du royaume ?
L'assemblée se prononça pour le maintien du statu quo. La corvée fut
également l'objet de ses délibérations. On ne
comptait que 32 membres dans l'assemblée provinciale des Trois-Evêchés, que
présida Mgr de Montmorency-Laval, évêque de Metz. Parmi ses membres
figuraient MM. de Chérisey, de Tinseau et le maître-échevin de Metz, M.
Maujean. Les questions du tarif et de la corvée furent débattues à Metz comme
à Nancy ; la première reçut la même solution qu'en Lorraine et l'assemblée
demanda, elle aussi, le maintien de l'état de choses existant. Outré
des considérations d'ordre économique, le désir de conserver aux duchés et
aux évêchés une situation particulière, distincte de celle des autres
généralités du royaume, a probablement influé sur le vote des assemblées
provinciales de Nancy et de Metz. Ajoutons que celles-ci entretinrent l'une
avec l'autre des rapports courtois. Créées
dix ans plus tôt, les assemblées provinciales auraient pu rendre les plus
grands services, appeler l'attention du gouvernement sur les réformes
urgentes qu'il convenait d'opérer et obtenir de lui qu'il les exécutât. En
1787 il était trop tard. La Révolution supprima ces assemblées, avant
qu'elles eussent pu gagner la confiance populaire par un travail utile. Leur
disparition ne causa pas, à ce qu'il semble, de regrets. Sorties de
l'élection, elles auraient sans doute excité plus d'intérêt et gagné plus de
sympathies. En 1788
des projets de réforme judiciaire, préparés par le garde des sceaux
Lamoignon, allaient de nouveau mettre aux prises les Parlements et le
gouvernement royal. Menacé par ces projets, le Parlement de Paris refusa
d'enregistrer les édits qui les prescrivaient. Les Parlements provinciaux, en
particulier ceux de Metz et de Nancy, entendaient conformer leur attitude à
celle delà première des Cours de justice. Cérame d'ailleurs ils prévoyaient
que le gouvernement recourrait à la force pour obtenir l'enregistrement des
édits, ils avaient, dans des réunions tenues secrètes, protesté à l'avance
contre la violence qu'ils allaient subir. Leurs prévisions se réalisèrent. En
punition de leur résistance, les conseillers de Metz et de Nancy durent se
rendre dans leurs maisons de campagne ou partir en exil. Ces mesures
excitèrent dans les deux provinces, surtout dans les villes, une vive
agitation. Les magistrats des bailliages et des présidiaux, alors même que
les édits accroissaient leurs attributions, déclarèrent se solidariser avec
les Parlements, protestèrent contre les édits et refusèrent de siéger. Seuls
les membres du tribunal de Mirecourt eurent le tort de ne pas faire cause commune
avec leurs collègues. De la
Lorraine et des Trois-Evêchés partirent des protestations très vives contre la
réforme ; des députations les portèrent au roi ou aux ministres. Devant cette
agitation violente, le roi s'effraya, renvoya Loménie de Brienne, rendit le
contrôle-général des finances à Necker, resté populaire, et rappela les
Parlements. Les conseillers, de retour à Metz pu à Nancy, y furent accueillis
avec des démonstrations de joie ; on célébra leur rentrée par de véritables
fêtes. Cette capitulation du gouvernement devait plus tard être suivie de
beaucoup d'autres. Le peuple, qui prendra peu à peu conscience de sa force et
de la faiblesse du pouvoir royal, en Usera pour imposer ses volontés à ses
anciens maîtres. Loménie de Brienne, puis Necker avaient, ce qui était beaucoup plus grave, décidé le roi à convoquer les Etats généraux, qui n'avaient pas été réunis depuis I6I4. Cette nouvelle remplit de joie les habitants des duchés et des évêchés. Les regrets du passé, joints au désir de réforme qu'avaient fait naître les idées philosophiques, expliquent l'enthousiasme de nos ancêtres, quand ils apprirent que les Etats généraux allaient se réunir. On espérait la disparition des abus dont on souffrait, la création d'un ordre de choses appelé à faire le bonheur de tous, et l'en s'imaginait que ces changements pourraient s'opérer sans violence. Bref, on nourrissait des illusions généreuses, auxquelles les événements devaient par malheur infliger bientôt le plus cruel démenti. |