HISTOIRE DE LORRAINE

TOME DEUXIÈME. — DE 1552 À 1789

QUATRIÈME PARTIE (suite). — LIVRE DEUXIÈME

PREMIÈRE SECTION. — LA RÉGION LORRAINE DE 1552 À 1789

 

CHAPITRE III. — LA RÉGION LORRAINE DE 1697 À 1737.

 

 

Nous avons fait ressortir, à. la fin du précédent chapitre, combien était précaire l'indépendance rendue aux duchés en 1697. Enserrés de trois côtés et demi par des territoires appartenant à la France, menacés par les grandes places de Metz, de Toul et de Verdun, qui s'élevaient en plein cœur du pays, la Lorraine et le Barrois restaient à la merci de leur puissante voisine, qui était libre de les occuper de : nouveau et de les annexer, quand elle le jugerait conforme à ses intérêts. Il s'écoulera pourtant plus d'un tiers de siècle, avant que cette éventualité se produise. Le règne de Léopold devait, malgré les fautes Commises par. Ce prince, être favorable à la prospérité des duchés, qui Se relèveront petit à petit de la misère où les avaient plongés les guerres et les occupations étrangères. On peut toutefois reprocher, au fils de Charles V de n'avoir pas restauré les anciennes institutions de la Lorraine et du Barrois, d'avoir, à l'exemple de son grand-oncle Charles IV, pris pour modèle le gouvernement français et d'avoir régné en souverain absolu. Ce régime, il est vrai, avait le caractère d'un despotisme éclairé, paternel, que les habitants des duchés acceptèrent sans protestation. La guerre de la succession de Pologne et le mariage de François III, fils de Léopold, avec Marie-Thérèse, fille et héritière présomptive de Charles VI, mirent fin à l'indépendance de la Lorraine. Le troisième traité de Vienne (1735-1738) attribua au roi détrôné de Pologne, Stanislas Leszczinski, la Lorraine elle Barrois, qui devaient, à la mort de ce prince, revenir à la France. La Toscane dédommageait François III delà perte de ses Etats héréditaires.

La situation des Trois-Evêchés n'appelle, durant cette période, aucune observation particulière. Soumis au même régime que les autres provinces de la France, ils jouissent des mêmes avantages, supportent les mêmes charges et souffrent des mêmes abus ; toutefois, placés à la >frontière, ils subissent les conséquences fâcheuses de cette situation.

1° Histoire intérieure de la région lorraine.
Duchés. — Trois-Evêchés.

Pendant quarante années les duchés, qui ont retrouvé leur indépendance, vont revivre des jours plus heureux que ceux qui les avaient précédés, que ceux aussi qui les suivront, jours trop vite écoulés, et dont le souvenir ne s'effacera pas de la mémoire du peuple lorrain. Léopold, fils de. /Charles V et de Marie-Eléonore, était né à Innsbruck en septembre 167g. Son intelligence était vive, son esprit cultivé ; on lui avait fait apprendre plusieurs langues. Il était aimable, bon, généreux, trop généreux même, car il se laissa entraîner à des dépenses exagérées. Malgré sa piété, il ne se montra point, à la différence de son père, un mari exemplaire. Si l'on est fondé à reprocher au souverain d'avoir nourri des projets trop ambitieux, sa prudence l'empêcha de commettre des fautes irréparables. Il n'eut pas, comme son grand-oncle Charles IV, la passion des armes, bien qu'il eût honorablement figuré dans la guerre de la ligue d'Augsbourg.

Léopold eut le malheur de perdre sa mère, qui mourut prématurément le 17 décembre 1697. Avant de s'éteindre, la reine-duchesse avait préparé pour son fils un mariage dicté par des considérations politiques. Elle avait demandé et obtenu pour Léopold la main d'Elisabeth-Charlotte d'Orléans, fille de Philippe d'Orléans et de cette palatine, si célèbre par sa correspondance. La jeune princesse, intelligente, instruite, aimable, était au, moral très différente de son frère, le futur régent. Elle se montrera aussi fidèle épouse que mère dévouée ; ses qualités et ses vertus lui gagneront l'affection des Lorrains. De nombreux enfants naîtront du mariage de Léopold avec Elisabeth-Charlotte. Les troupes françaises, qui occupaient les duchés depuis 1670, ne partirent qu'au printemps de 1698 ; nos ancêtres eurent  encore à subir, durant l'hiver de 1697-1698 ; des logements de troupes et des réquisitions militaires. En attendant que le départ des soldats français lui permît de rentrer dans ses Etats, le duc s'était fait précéder par le comte Taafe de Carlingford, qui commença la réorganisation du pays. Ce fut en mai 1698 que, suivi d'une escorte nombreuse et brillante, Léopold arriva en Lorraine. Il fut accueilli avec enthousiasme par les Lorrains, heureux de retrouver leur prince national et leur indépendance. Les sentiments étaient plus mêlés dans le Barrois mouvant, où certaines gens regrettaient la domination française. Après avoir attendu quelque temps à Lunéville que les soldats de Louis XIV eussent achevé de détruire les fortifications de Nancy, Léopold fit enfin son entrée solennelle dans sa capitale, le 16 août 1698. Par malheur, rompant avec le passé, le duc-ne prêta pas les serments auxquels ses prédécesseurs s'étaient soumis depuis plus de deux siècles et demi. C'était de sa part manifester l'intention de gouverner en souverain absolu. Il s'abstint en effet de convoquer les Etats généraux et de réunir les Assises. Nous avons déjà dit, à propos de Charles IV, qui avait inauguré la politique absolutiste, combien étaient mal inspirés les ducs de Lorraine en prenant les Bourbons pour modèles. Quelques gentilshommes firent entendre de timides réclamations, dont Léopold ne tint aucun compte. Du reste, la noblesse obtenait en compensation des charges de cour et se domestiquait comme l'aristocratie française. De nombreux anoblissements devaient affaiblir l’importance de l'ancienne chevalerie. La suppression des Etats généraux semble avoir laissé indifférents la bourgeoisie et le peuplé des campagnes, qui d'ailleurs n'avait jamais été représenté à ces assemblées. En fin de compte, tout le monde accepta le despotisme paternel du prince lorrain.

Dans son gouvernement Léopold s'entoura de collaborateurs instruits, honnêtes, dévoués, parmi lesquels on peut citer le procureur-général Bourcier de Monthureux, qui fut le véritable chef de la magistrature lorraine, le président Lefebvre, le chancelier Le Bègue de Germiny et le baron de Mahuet.

Aidé de ces conseillers, le duc réorganisa les services administratifs, reconstitua la Cour souveraine et les Cours des comptes. On lui doit le code Léopold (1701), de bonnes mesures en faveur soit de la repopulation des duchés, soit de leur relèvement économique. Si les constructions qu'il fit élever embellirent Nancy ou Lunéville, on doit regretter qu'il ait ordonné de démolir des monuments anciens, que tout lui commandait de respecter. Contestables aussi sont les très nombreux titres de noblesse qu'il prodigua durant son règne. Ses constructions, sa maîtresse et sa politique extérieure, qui lui coûtèrent beaucoup d'argent, l'entraînèrent à des expédients financiers fâcheux. A l'exemple d'autres princes, Léopold eut une politique mercantile, et il crut trouver dans la création de compagnies de commerce le moyen de procurer des ressources à son trésor. Le domaine ducal s'accrût à diverses reprises de 1697 à 1737. En 1707 Léopold fit l'acquisition de la principauté de Commercy, qu'il échangea ensuite contre les seigneuries de Fénétrange et de Falckenstein. Des questions territoriales litigieuses restaient en suspens entre la France et la Lorraine. Ce fut seulement en 1718 que le traité dé Paris les régla — de façon plutôt avantageuse pour Léopold. Le duc acquit encore le comté de Ligny en 1720, la baronnie d'Ancerville l'année suivante ; enfin, quand son cousin Charles de Vaudémont mourut, en 1723, Léopold réunit au domaine la principauté de Commercy.

En 1700, le duc fit ramener la dépouille mortelle de son père Charles V d'Innsbrück à Nancy, où elle trouva place dans les caveaux de la Chapelle ronde. Les restes de Charles IV ne furent transférés qu'en 1717 à la chartreuse de Bosservilie, que ce prince avait fondée. Léopold ne tint sa cour à Nancy que durant une partie de son règne. L'occupation de sa capitale, en 1702, par les troupes françaises l'obligea d'aller s'installer à Lunéville, où il resta jusqu'en 1714. Il retourna encore dans cette ville vers la fin de sa vie. Lunéville devenait le Versailles de la Lorraine.

Elisabeth-Charlotte avait donné à son mari huit enfants, quatre fils et quatre filles. De nombreux deuils attristèrent la famille ducale. Léopold perdit en 1711 trois de ses enfants de la petite vérole, douze ans plus tard son fils aîné Léopold-Clément. Un de ses frères mourut en 1705, les deux derniers en 1715. Le prince Léopold-Clément était sur le point de partir pour Vienne au moment où il mourut. Ce fut le second fils de Léopold, François-Etienne, qui alla tenir la place de son frère à la cour impériale. Il ne resta auprès de Léopold et de sa femme, en dehors de deux princesses, que leur dernier fils, Charles-Alexandre.

Léopold, qui avait pris Louis XIV pour modèle, devait avoir, lui aussi, une maîtresse, Mme de Beauvau-Craon, née de Ligniville. Cette belle personne inspira une passion profonde à Léopold ; nous ignorons quels sentiments elle éprouvait pour le duc, mais elle sut exploiter l'affection de ce prince au mieux de ses intérêts et de ceux de sa famille. M. de Beauvau, qui se montra le plus complaisant des maris, fut récompensé de son aveuglement volontaire par le titre de prince du Saint-Empire, que Charles VI lui accorda, à la prière de Léopold. Le duc prodigua bien d'autres faveurs aux Beauvau. Elisabeth-Charlotte, profondément blessée dans son affection par la passion de son mari pour Mme de Beauvau, garda néanmoins le silence et s'abstint de tout éclat.

On s'amusait à la cour de Léopold ; des bals, des représentations théâtrales, lé jeu, la chasse occupaient les loisirs de la famille ducale et de la noblesse qui vivait autour d'elle.

Une mort prématurée enleva Léopold le 27 mars 1729 ; il n'avait que 49 ans. Dans le Siècle de Louis XIV, Voltaire a porté sur le prince lorrain un jugement que nous croyons devoir reproduire :

« Il est à souhaiter que la dernière postérité apprenne qu'un des moins grands souverains de l'Europe a été celui qui a fait le plus de bien à son peuple. Léopold trouva la Lorraine désolée et déserte : il la repeupla, il l'enrichit. Il l'a conservée toujours en paix pendant que le reste de l'Europe a été ravagé par la guerre. Il a eu la prudence d'être toujours bien avec la France et d'être aimé dans l'Empire, tenant heureusement ce juste milieu qu'un prince sans pouvoir n'a presque jamais pu garder entre deux grandes puissances. Il a procuré à ses peu-, pies l'abondance qu'ils ne connaissaient plus. Sa noblesse, réduite à la dernière misère, a été mise dans l'opulence par ses seuls bienfaits. Voyait-il la maison d'un gentilhomme en ruine, il la faisait rebâtir à ses dépens ; il payait leurs dettes ; il mariait leurs filles ; il prodiguait des présents avec cet art de donner qui est encore au-dessus des bienfaits : il mettait dans ses dons la magnificence d'un prince et la politesse d'un ami. Les arts, en honneur dans sa petite province, produisaient une circulation nouvelle qui fait la richesse des Etats. Sa cour était formée sur le modèle de celle de France ; on ne croyait presque pas avoir changé de lieu quand on passait de Versailles à Lunéville. A. l'exemple de Louis XIV, il faisait fleurir les belles-lettres. Il a établi dans Lunéville une espèce d'université sans pédantisme, où la jeune noblesse d'Allemagne venait se former ; on y apprenait de véritables sciences dans des écoles où la physique était démontrée aux yeux par des machines admirables. Il a cherché les talents jusque dans les boutiques et dans les forêts, pour les mettre au jour et les encourager. Enfin, pendant tout son règne, il ne s'est occupé que du soin de procurer à sa nation de la tranquillité, des richesses, des connaissances et des plaisirs. « Je quitterais demain ma souveraineté, disait-il, si je ne pouvais faire du bien. » Aussi a-t-il goûté le bonheur d'être aimé ; et j'ai vu, longtemps après sa mort, ses sujets verser des larmes en prononçant son nom. Il a laissé, en mourant, son exemple à suivre aux plus grands rois, et il n'a pas peu servi à préparer à son fils le chemin du trône de l'Empire[1]. »

 

Cette appréciation élogieuse a naturellement influencé la plupart des auteurs qui ont eu, au XVIIIe et au XIXe siècle, à s'occuper de notre avant-dernier duc national. Sans aller aussi loin que le plus récent historien de Léopold, M. Baumont, qui est tombé dans un excès contraire, nous devons confesser que Voltaire a forcé la note. Si Léopold a mérité, par ses qualités, par d'heureuses mesurés, de vivre dans la mémoire des Lorrains, on doit quand même, et nous n'y avons pas manqué, faire plus d'une réserve en ce qui concerne le souverain ou l'homme privé.

 

Le successeur de Léopold, son fils François III, avait atteint l'âge de la majorité, mais comme il vivait à Vienne, une régence était nécessaire jusqu'au moment où il reviendrait dans ses Etats. Par un codicille, qu'il avait fait ajouter en 1726 à son testament, Léopold avait décidé, pour le cas où son héritier serait absent lorsque s'ouvrirait la succession au trône ducal, qu'un conseil de régence, dont il désignait les membres, gouvernerait les duchés. Le testament de Léopold n'eut pas meilleure fortune que ceux de Louis XIII et de Louis XIV. Mécontente des dispositions testamentaires de son mari, Elisabeth-Charlotte les fit casser par un conseil, qu'elle réunit après la mort de Léopold ; ce conseil lui attribua lé titre de régente avec des pouvoirs illimités. Quelques-uns des hommes qui avaient joui de la confiance de Léopold avaient déplu à la duchesse, qui les frappa de disgrâce.

Vers la fin de novembre 1729 arriva le nouveau duc. Ceux qui l'avaient connu autrefois ne retrouvaient plus dans le prince froid et compassé qui venait régner sur eux le jeune homme vif, aimable, qui était parti six ans auparavant pour la couv de Vienne., C'est en somme une personnalité assez effacée que celle de François III. On peut dire à sa décharge qu'il n'a jamais été en situation de donner sa mesure ; son règne personnel en Lorraine n'a duré qu'un peu plus d'une année. Plus tard, comme empereur, il ne possédait aucune autorité effective, et sa femme Marie-Thérèse se réservait le gouvernement de ses Etats héréditaires. Nous croyons cependant qu'il était, à bien des égards, inférieur à son père et surtout à son grand-père. Reconnaissons d'ailleurs qu'il prit quelques bonnes mesures, qu'il rendit sa confiance à plusieurs des anciens serviteurs de son père, disgraciés par la régente. Dès 1731, il quittait ses Etats héréditaires, qu'il ne devait plus jamais revoir, laissant le pouvoir à sa mère. Il épousa, le 12 février 1736, Marie-Thérèse, fille aînée et héritière de Charles VI. Un an plus tard, le 5 mars, on célébrait à Lunéville le mariage d'Elisabeth-Thérèse, sœur de François III, avec Charles-Emmanuel III, roi de Sardaigne. Le lendemain, Elisabeth-Charlotte, ses filles et son plus jeune fils, Charles-Alexandre, quittaient Lunéville, au milieu de l'explosion de la douleur des habitants : le troisième traité de Vienne venait d'enlever à la Lorraine son souverain légitime et de la dépouiller de son indépendance !

 

Peu d'événements ont marqué l'histoire des Trois-Évêchés durant cette période. Parmi les gouverneurs de la province, on peut citer le célèbre maréchal de Villars (1710-1712) et le maréchal de Belle-Isle, d'abord lieutenant à Metz (1727), puis gouverneur (1733), dont nous reparlerons plus longuement. Le pays est tranquille. Le Parlement entra en conflit d'abord avec la municipalité messine en 1718, plus tard avec l'évêque de Metz, Mgr de Saint-Simon, qui se qualifiait de prince du Saint-Empire et de prince de Metz. Le Parlement eut beau protester contre ces titres, le prélat, bien en cour, eut raison de l'opposition parlementaire (1736). La municipalité s'efforçait, mais sans beaucoup de succès, d'obliger les privilégiés à payer certaines taxes. A Verdun, signalons de graves imputations dirigées contre la probité de plusieurs magistrats municipaux (1715), ainsi que des troubles provoqués par le jansénisme. Parmi les visites princières que reçut Metz, durant cette période, nous pouvons citer celle de Marie Leszczinska, qui se rendait à Versailles, où elle allait épouser Louis XV (1726).

2° Politique extérieure de Léopold.

Malgré sa prudence, malgré le sentiment très net qu'il avait de l'obligation où sa situation le mettait de garder une stricte neutralité, Léopold avait de l'ambition et le désir d'agrandir ses Etats. Quoiqu'il eût épousé une nièce de Louis XIV, c'est aux adversaires de la France qu'allaient plutôt ses sympathies. On le lui a reproché, à tort croyons-nous, et les sentiments qu'il éprouvait s'expliquent sans peine. Rappelons-nous en effet ses origines : fils de Charles V, d’un prince que Louis XIV avait dépouillé de ses Etats, et d'une princesse de la maison de Habsbourg, élevé en Autriche, comment aurait-il nourri des sentiments d'amitié pour la France ? Si Louis XIV, au traité de Rijswijck, lui avait rendu la Lorraine et le Barrois, le roi devait plus d'une fois par la suite traiter son neveu par alliance avec beaucoup de sans-gêne et lui témoigner un réel mauvais vouloir. Lorsque Louis XIV signa, quelque temps avant la mort de son beau-frère Charles II, le deuxième traité de partage de la monarchie espagnole, il se fit attribuer le Milanais, mais avec l'intention d'échanger cette province contre la Lorraine et le Barrois. Aussi Léopold vit-il arriver à sa cour en 1700 un plénipotentiaire français, qui le mit en demeure d'accepter le Milanais en retour des duchés. Force fut au duc de consentir. Bien que la négociation eût été tenue aussi secrète que possible, elle transpira et finit par être connue des Lorrains, chez qui elle excita autant d'inquiétude que de mécontentement.

On sait que Louis XIV, au lieu de s'en tenir au traité de partage qu'il avait signé, accepta pour son petit-fils, le duc d'Anjou, la succession de Charles II. Ainsi tombait à l'eau le projet d'échanger le Milanais contre la Lorraine et le Barrois. Non seulement le roi de France, allait avoir à lutter contre l'empereur, qui n'entendait pas renoncer J l'Espagne, mais par ses maladresses il se mit à dos l'Angleterre, les Provinces-Unies et plusieurs autres Etats, qui formèrent contre lui une nouvelle coalition. Bien que Léopold : eût fait reconnaître sa neutralité par tous les belligérants, ; Louis XIV ne l'en contraignit pas moins à recevoir dans : Nancy une garnison française (1702). C'était pour le duc un nouveau grief. Lors des démêlés que Léopold eut, à propos ; de son code, avec l'évêque de Toul et avec la cour de Rome, il se heurta, cette fois encore, au mauvais vouloir du gouvernement français.

Léopold avait, du chef de sa mère, des droits à la succession du dernier duc de Mantoue. Lorsque ce prince : mourut, le duc fit occuper Arches et Charleville, qui avaient ; appartenu au défunt. Mais le Parlement de Paris adjugea ces localités à la princesse de Condé, qui les céda à Louis XIV (1708). De nouveau, le duc dut subir la loi du plus fort

Comment ces affronts répétés n'auraient-ils pas laissé dans le cœur de Léopold un vif ressentiment ? Ils expliquent son attitude pendant la guerre de la succession d'Espagne. La guerre, d'abord heureuse pour le roi de France, avait été, à partir de 1704, marquée par des revers en Allemagne, en Italie, en Espagne et aux Pays-Bas. Louis XIV dut s'humilier devant ses adversaires et leur faire des propositions de paix. Les échecs du grand roi causèrent delà satisfaction à Léopold, qui conçut l'espoir d'en tirer avantage pour agrandir ses Etats. En vue d'arriver à ses fins, il essaya de se faire des amis en Angleterre et en Autriche, de gagner en particulier le duc de Marlborough et M. de Zinzendorf. Les coalisés songeaient d'ailleurs à fortifier le duc de Lorraine. En 1709, il était question de lui donner Toul et Verdun, en 1710 l'Alsace. C'était plus que n'avaient jamais osé espérer les prédécesseurs de Léopold dans leurs rêves les plus ambitieux. Mais la fin de 1710 allait voir s'opérer un revirement, qui ne fit que s'accentuer au cours des années suivantes. En Angleterre, la chute des whigs, qui furent remplacés au pouvoir par les tories, partisans de la paix, la disgrâce de Marlborough, conséquence de cette révolution parlementaire, en Autriche la mort de Joseph Ier (1711), auquel succéda son frère Cadet, l'archiduc Charles, candidat au trône ' d'Espagne, allaient déterminer la Grande-Bretagne à sortir de la coalition. Des négociations s'ouvrirent en Hollande, à Utrecht. Léopold s'y fit représenter par le président Lé Bègue, le baron de Forstner, et le procureur-général Bourcier de Monthureux. A ce moment Léopold avait renoncé aux beaux rêves de 1709 et de 1710 ; il ne revendiquait plus qu'Arches et Charleville, avec quelques territoires qui devaient le dédommager de n'avoir pas obtenu le Montferrat. Mais, ni à Utrecht, ni à Rastadt, on ne fit droit aux réclamations, pourtant bien modestes, du prince lorrain.

Le duc avait, en 1712, donné à Bar l'hospitalité au prétendant Jacques Stuart, fils de Jacques II, Sur les représentations du gouvernement de Georges Ier, Léopold se préparait à prier son hôte de chercher un autre asile, quand dé lui-même son cousin partit pour Avignon, dans les Etats du pape. Après la mort de Louis XIV, ce fut, on le sait, le duc d'Orléans qui exerça la régence au nom de Louis XV, encore enfant. Ce prince était bien disposé pour son beau-frère, qui obtint en 1718, au traité de Paris, des avantages que certainement Louis XIV ne lui aurait jamais accordés. Ce n'est pas à dire pourtant que le gouvernement français eût renoncé aux mauvais procédés à l'égard de Léopold. Ainsi, en 1717, le Parlement de Paris accueillit une protestation qu'avaient élevée quelques ecclésiastiques du Barrois mouvant contre une taxe que le duc prétendait lever sur le clergé de ses Etats. En 1719-1720 Léopold reprenant, bien que dans des conditions différentes, un projet de Charles III, tenta de faire ériger un évêché à Saint-Dié. Le projet, bien accueilli par Je pape, échoua, comme le précédent, par suite de l'opposition de la France.

Le duc de Bourbon eut à l'égard de Léopold une politique hargneuse, tandis que le cardinal de Fleury se montra animé de dispositions conciliantes. Il consentit même, en 1729, à signer un traité, qui accordait aux duchés une paix perpétuelle, garantie plus illusoire que réelle.

Léopold avait, à deux reprises, prêté foi et hommage, pour le Barrois mouvant, d'abord à Louis XIV, puis à Louis XV. François III renouvela en 1780 cette formalité.

Le duc entretint des rapports amicaux, on peut même dire cordiaux, avec les Habsbourg, surtout avec Charles VI. Celui-ci soutint son cousin dans l'affaire de l'évêché de Saint-Dié. Il fit venir à Vienne François-Etienne, l'aîné des fils survivants de Léopold, avec l'intention de lui faire épouser un jour sa fille aînée, Marie-Thérèse. Pourtant, en ce qui concerne la succession de Mantoue, dont Léopold avait été évincé, le prince lorrain n'obtint de l'empereur qu'un bien faible dédommagement, le duché de Teschen.

 

La mort du roi de Pologne Auguste II (1733) et le conflit européen qui en sortit allaient avoir pour notre pays des conséquences désastreuses. Nancy eut à subir une nouvelle occupation par les troupes françaises, et les duchés furent encore une fois accablés de réquisitions. Mais de plus grands malheurs attendaient nos ancêtres. On allait, au troisième traité de Vienne, disposer d'eux sans les consulter. Comme Auguste III devait conserver la Pologne, il fallait accorder une compensation à son compétiteur, Stanislas Leszczinski, beau-père de Louis XV. La Lorraine et le Barrois parurent aux ministres français propres à dédommager le souverain détrôné, du royaume qu'il avait perdu. Ils ne voulaient du reste pas laisser les duchés à François III, à un prince appelé à devenir le gendre de Charles VI, et à ceindre probablement un jour la couronne impériale, L'Autriche vaincue fut obligée d'admettre les prétentions du cabinet de Versailles. En conséquence, les préliminaires de paix signés à Vienne, le 3 octobre 1735, stipulaient que Stanislas, qui renonçait à la Pologne en faveur d'Auguste III, aurait, sa vie durant, le gouvernement de la Lorraine et du Barrois, et qu'après sa mort les duchés seraient annexés à la France. François III serait dédommagé de la perte de ses Etats par la Toscane, dont il prendrait possession à la mort de Jean-Gaston, de Médicis, dernier représentant mâle de sa maison.

On juge des sentiments de surprise, de colère et de consternation qui animèrent les Lorrains quand ils apprirent que l'on avait disposé d'eux. La régente, le prince Charles-Alexandre, ainsi que des membres de la noblesse et de la-magistrature écrivirent lettres sur lettres au duc, pour le supplier de ne pas souscrire au traité qui le dépouillait. Il faut reconnaître que la situation de François III était des plus difficiles. S'il lui répugnait de renoncer à ses Etats, de sacrifier des sujets fidèles, n'avait-il pas à craindre de mécontenter l’empereur par une opposition, obstinée ? Pourtant, le 12 février 1736, eut lieu en grande pompe à Vienne le mariage de François et de Marie-Thérèse. Gomme il était à prévoir que la jeune duchesse userait de toute son influence pour faire accepter à son mari les conditions convenues entre les cabinets de Vienne et de Versailles, Elisabeth-Charlotte crut devoir dépêcher à son fils Bourcier de Monthureux, qui, secondé par d'autres Lorrains, fit les plus grands efforts pour empêcher son maître d'accéder aux clauses du traité qui le concernaient.

Le 13 avril 1736, la France et l'Autriche avaient signé une première convention, qui avait pour objet la cession des duchés à Stanislas. Le 22, François adressa à Charles VI une protestation contre cet arrangement. Le gouvernement impérial, sans en tenir compte, signa le 28 avril une nouvelle convention, qui complétait et précisait la précédente. Cédant aux instances de sa femme et de son beau-père, François finit par subir la loi du plus fort. Il renonça, le 13 décembre 1736, à ses droits sur le Barrois ; le 13 février 1737, il accomplit la même formalité en ce qui concernait la Lorraine, Le sacrifice était consommé !

Rappelons brièvement quelle avait été l'œuvre accomplie par les prédécesseurs de François III. Nos ducs, qui ne possédaient à l'origine qu'une partie de la Mosellane, avaient regardé comme un de leurs devoirs principaux la réunion à leurs Etats du Barrois, ainsi que des villes et des évêchés de Metz, de Toul et de Verdun. L'occupation des trois cités épiscopales par Henri II n'avait pas seulement enlevé à Charles III et à ses descendants l'espoir d'unifier la région lorraine, elle constituait pour l'indépendance des duchés une menace qui finit par se réaliser en 1737. A l'intérieur, c'est contre l'ancienne chevalerie que la plupart de nos princes concentrèrent leurs efforts. Seulement ils ne trouvèrent pas dans la bourgeoisie l'appui nécessaire à leurs projets ; en outre, Isabelle et René Ier se virent contraints de faire à la noblesse des concessions importantes, de perdre ainsi une partie du terrain qu'avaient gagné leurs prédécesseurs. Charles III reprit la lutte contre la chevalerie, dont Charles IV et Léopold brisèrent les dernières résistances ; le triomphe de l'absolutisme ne devait d'ailleurs profiter ni aux souverains, ni à leurs sujets. L'acquisition par nos princes du Barrois et d'autres principautés laïques, ainsi que les progrès de l'autorité ducale eurent pour conséquence de mettre fin aux guerres féodales, qui avaient si longtemps désolé la région lorraine et d'assurer à celle-ci une tranquillité relative, favorable à son développement et à sa prospérité.

Vassaux des rois de France et des empereurs, les ducs lorrains fréquentèrent volontiers la cour des Capétiens et des Valois, se battirent avec eux contre les Anglais ; mais, bien loin de seconder les souverains français, quand ceux-ci entrèrent en lutte avec l'Empire, ils prirent, au XVIIe siècle, le parti des Habsbourg contre les Bourbons, dont l'ambition leur inspirait de légitimes inquiétudes :

Ou a le droit de juger sévèrement quelques-uns des princes lorrains, Charles II et surtout Charles IV. D'autres, en plus grand nombre, Mathieu II, Ferry III, René II, Antoine, Charles III, Charles V, Léopold, ont mérité, par leurs qualités d'homme bu de souverain, l'affection et la reconnaissance de leurs sujets. Des liens étroits avaient fini par unir l'une à l'autre la nation lorraine et la maison d'Alsace. Seule la force, une force étrangère, réussit à les briser. Si, en 1735, nos ancêtres avaient été consultés, nul doute qu'ils ne se fussent en très grande majorité prononcés pour le maintien du statu quo. Les gouvernements français et autrichien disposèrent arbitrairement du peuplé lorrain, qui perdit à la fois sa dynastie nationale et son indépendance.

Nos ancêtres n'oublièrent point la famille qui avait si longtemps gouverné leur patrie. Des manifestations de sympathie accueillirent les enfants et les petits-enfants de François III, quand ils traversèrent le pays. En outre, beaucoup de Lorrains devaient, au cours du XVIIIe siècle, aller prendre du service en Autriche ; d'autres encore suivirent leur exemple pendant la Révolution, et jusqu'au milieu du XIXe siècle. Parmi ces Lorrains qui restèrent fidèles à l'ancienne dynastie nationale, citons le feld-maréchal de Frimont, le comte de Bombelles, le baron de Vincent, qui, après avoir été l'un des plénipotentiaires de François II au congrès de Vienne, représenta l'Autriche à Paris, le lieutenant-général de Ficquelmont, premier ministre de François-Joseph en 185o, enfin le colonel de Pimodan. Mais il n'y eut pas que des membres de la noblesse lorraine qui prirent le chemin de l'Autriche. C'est ainsi que, pendant la Révolution, un oncle du général Loison et deux enfants de Bussang, fils de paysans, étaient officiers dans l'armée de François II.

 

 

 



[1] VOLTAIRE, Siècle de Louis XIV, ch. XVII.