|
Les
trois derniers quarts du XVIIe siècle constituent pour les duchés l'une des
périodes les plus douloureuses, les plus tragiques de leur existence, celle
peut-être dont un Lorrain a le plus de répugnance à retracer l'histoire. Il
lui est pénible d'évoquer le souvenir des calamités et des affronts infligés
à sa patrie. Le pays, en proie à toutes les horreurs de la guerre, à toutes
les humiliations de l'occupation étrangère, la population décimée et ruinée
au point que des villages disparaissaient ou restaient déserts, les habitants
encore en vie réduits à la plus atroce misère, les animaux domestiques
détruits, l'agriculture et l'industrie ruinées, le commerce paralysé, la vie
intellectuelle et la vie artistique anéanties, le clergé lui-même atteint,
proscrit, la population livrée à elle-même et retournant presque à l'état
sauvage, voilà ce que voit et doit montrer l'historien des duchés au XVIIe
siècle. Si Metz, Toul et Verdun, tout en souffrant beaucoup de la guerre, ne
connurent pas les mêmes maux que les villes ducales, les campagnes évêchoises
furent presque aussi maltraitées que celles de la Lorraine et du Barrois.
L'histoire des duchés et celle des évêchés présentent durant cette période
bien des analogies. Il se
trouva que, l'année même où Charles IV ceignit la couronne ducale, Richelieu
devint le principal ministre de Louis XIII. Bien que très différents l'un de
l'autre à beaucoup d'égards, ils se ressemblaient dans leur conception du
pouvoir et dans la façon de l'exercer : absolutisme et centralisation, telle
a été, à l'intérieur, la politique qu'ils ont poursuivie. Le cardinal, qui
s'efforçait d'abaisser dans l'ancienne France tout ce qui était en mesure de
contrecarrer l'autorité royale, avait encore plus d'intérêt à supprimer ce
qui subsistait des pouvoirs locaux dans les Trois-Evêchés, qui faisaient
toujours nominalement partie du Saint-Empire ; les intendants et le Parlement
établi à Metz en 1633 furent les instruments dont se servit Richelieu pour mater
toutes les résistances. Les traités de Westphalie (1648), en rompant les
liens qui unissaient à l'Empire les villes de Metz, de Toul et de Verdun, en
faisant d'elles et des évêchés des terres françaises, ne purent que faciliter
l'œuvre-déjà bien avancée de la francisation. S'il était douloureux pour les
habitants de Metz, de Toul et de Verdun de perdre leurs libertés et de
descendre au niveau des bourgeois des villes françaises, on doit reconnaître
d'autre part que, dans leur politique à l'égard des trois cités, les Bourbons
restaient fidèles aux traditions de la royauté française. Au
contraire, quand Charles IV cessait de réunir les Etats généraux, quand il
remplaçait les Assises par une Cour souveraine, il commettait, lui, le duc
national, une lourde faute ; et quel moment choisissait-il pour adopter cette
politique absolutiste, pour briser les liens qui jusqu'alors, avaient uni
étroitement les ducs lorrains à leurs sujets ? Celui où, menacé d'être
dépouillé de ses Etats par la France, il' aurait eu le plus grand besoin de
conserver l'affection des Lorrains, de se maintenir en contact intime avec
eux ! Les
duchés courent en effet le danger de perdre leur indépendance. Si Richelieu
tend les ressorts du gouvernement, c'est en vue d'agir au dehors. A partir de
1552, la France avait intérêt à s'emparer de la Lorraine et du Barrois ; cet
intérêt devait augmenter en 1648, quand elle devint maîtresse de l'Alsace.
Henri IV, reprenant la politique d'agrandissement qui avait sommeillé de 1559
à 1598, avait tenté de préparer par des mariages l'annexion ; des duchés à la
France. Très différents du Béarnais, politique adroit, Richelieu et Louis XIV
sont des partisans de la manière forte, de celle qui provoque les
résistances. Nous ne contestons pas que Richelieu, Mazarin et Louis XIV aient
suivi une politique conforme aux intérêts ; comme aux traditions de la
France. Mais les ducs Charles IV et Charles V n'avaient-ils pas le droit,
disons même le devoir, de défendre leur bien contre les prétentions
injustifiées des Bourbons ? Comment s'est-il trouvé des gens qui ont osé leur
reprocher de ne s'être pas laissé dépouiller sans résistance ? Si l'on peut
juger sévèrement Charles IV, c'est non point pour avoir contrecarré les
projets de la France, mais bien pour l'avoir fait de façon maladroite.
D'ailleurs, n'oublions pas que le peuple lorrain tenait à conserver son
indépendance ; il y avait plein accord entre la maison régnante et ses
sujets. Ceux qui ne règlent pas leur jugement d'après le succès ; ceux qui ne
voient pas dans les vaincus des coupables, ceux qui n'ont pas le culte ni le
respect de la force, doivent rendre hommage à nos ancêtres, qui ont lutté
durant le XVIIe siècle pour sauvegarder leur existence de petite nation.
L'attachement qu'ils ont montré à leur pays et à leur souverain, incarnation
de la patrie, devait malheureusement attirer sur eux les maux les plus
cruels. L'année 1697 vit la fin de ces calamités. Les habitants de la région
lorraine connaîtront encore de mauvais jours, mais, sauf au cours de la
dernière guerre, ils n'en ont plus vécu d'aussi affreux que leurs pères du
XVIIe siècle. La
prise de Nancy par Louis XIII, qui coïncide, ou peu s'en faut, avec la
création du Parlement de Metz (1633), la paix de Westphalie (1648), celle des Pyrénées (1659), la seconde occupation
française (1670),
marquent les points de séparation entre les différentes phases de cette
période, I. — LA RÉGION LORRAINE DE 1624 À 1633.
Dans
les duchés, Charles IV substitue son autorité à celle de sa femme et tend à
établir l'absolutisme. Au dehors, c'est une période de tranquillité relative
pour la région lorraine, quoique, dès 1632, la situation se gâte et que les
nuages s'amoncellent à l'horizon. 1°
Histoire intérieure de la région lorraine.
Duchés. — Villes et évêchés.
A Henri
II succédaient sa fille aînée Nicole et son gendre Charles IV. Ce prince,
alors âgé de vingt ans, avait une figure agréable, une taille élancée ; il
était adroit aux exercices du corps, excellent cavalier, d'ailleurs dur à la
fatigue et aux intempéries. Son esprit était vif, primesautier, prompt à la
repartie, avec un penchant à la raillerie qui l'entraînait parfois trop loin.
Dépourvu de clairvoyance, de pénétration, de réflexion, de sens politique, il
devait attirer sur lui, ainsi que sur son peuple, les plus grands malheurs ;
combien de fois ne s'est-il pas mépris sur lui-même, sur ses alliés, sur ses
adversaires ! Combien de fois n'a-t-il pas cru follement à des succès, qu'un
prince plus avisé n'aurait jamais espérés ! Il avait comme général du coup
d'œil, de la prudence ; d'ailleurs très brave et payant de sa personne quand
il le fallait. Mais au moral que de défauts ! Versatilité, duplicité,
égoïsme, dureté, rancune, voilà les vilains côtés de son caractère ; ils
apparaissent aussi bien dans la vie privée que dans la politique du prince
lorrain. Il avait — ou tout au moins il affectait —- une grande piété, que
l'on concilie difficilement avec ses mœurs relâchées. Tel était le personnage
qui allait gouverner la Lorraine et le Barrois durant un demi-siècle. Les portraits
que - nous possédons de la duchesse Nicole donnent une idée, médiocre de ses
avantages physiques. D'intelligence bornée, elle était au moral bonne et
pieuse, mais sa mollesse et son indécision la mettaient sous la dépendance de
son entourage. Nous
avons dit que l'union de Charles et de Nicole n'avait été rien moins qu'un
mariage d'inclination. Trop insignifiante pour conquérir le cœur de son
époux, la jeune duchesse eut le-malheur de rester stérile, perdant ainsi le
seul moyen qui lui restât d'obliger Charles à respecter ses droits de
souveraine et d'épouse. Dès lors Charles IV ne songea plus qu'à écarter
Nicole du pouvoir qu'elle partageait avec lui, en attendant qu'il la rejetât
comme femme. Supprimer l'hérédité féminine, lui substituer l'a loi salique,
tel est le plan de Charles IV et de son père. Il se trouva, pour en favoriser
l'exécution, que l'on découvrit dans les archives des Guises une expédition
du testament par lequel, René II n'admettait les femmes à monter sur le trône
ducal qu'après l'extinction complète des mâles de la dynastie. Ce testament
va servir de base aux revendications de Charles, ou plutôt de son père ; car,
si les femmes sont écartées, c'est, au comte de Vaudémont, non à son fils,
que doit revenir la couronne. Toutefois, il fut entendu entre François et
Charles IV que celui-ci, après avoir cédé la couronne à son père, la
reprendrait au bout de quelques jours. Pour
assurer le succès de l'entreprise, Charles IV destitua les officiers et les
fonctionnaires qui auraient pu défendre les droits de Nicole, et les remplaça
par clés hommes à sa dévotion, Enfin, quand tout fut préparé, le duc réunit
en novembre 1625 les Etats généraux. Le comte de Vaudémont parut devant les
députés, produisit une copie du testament de René II et somma son fils de lui
laisser le trône ducal. Charles reconnut fondées les revendications de son
père et déclara lui céder la couronne, François prit le pouvoir, mais il ne
l'exerça que durant quelques jours. Après quoi il abdiqua en faveur de son
fils, ne gardant de son court passage sur le trône que le titre de duc. Nicole
ne protesta pas contre le coup de force qui la dépouillait ; à l'intérieur des
duchés, personne, semble-t-il, n'éleva la voix pour défendre les droits de la
fille d'Henri II. En mars
1626, avant de tenir une nouvelle réunion des États généraux, Charles IV fit
dans Nancy l'entrée solennelle qu'il avait différée jusqu'alors ; à cette
occasion il prêta les serments d'usage, que, dans son for intérieur, il
songeait peut-être à violer. Les Etats approuvèrent le coup d'Etat que les
Vaudémont avaient accompli l'année précédente. Gomment expliquer cette
attitude ? II ne suffit pas de mettre en avant l'inertie des Lorrains pour
rendre compte de leur conduite en la circonstance. Nul doute qu'alors nos
ancêtres n'aient entrevu les dangers qu'offrait, pour le maintien de leur
indépendance, le principe de l'hérédité féminine ; que Nicole eût épousé un
Bourbon, comme Henri IV en avait formé le projet, et la Lorraine était
menacée de devenir une province française. L'attitude de Louis XIII, dont
nous, parlerons bientôt, prouva combien étaient fondées les appréhensions des
Lorrains. Charles
IV, qui n'avait pas voulu que Nicole restât associée au trône ducal,
n'entendait pas davantage partager le pouvoir avec ses sujets. Les serments
solennels qu'il a prêtés, il n'en tiendra nul compte. Dès 1627, il supprime
les Assises du bailliage de Vôge. Si, en 1629, il convoque encore les Etats généraux,
ce sera la dernière, session qu'ils tiendront. En 1633, ayant besoin
d'argent, et n'osant encore lever des subsides de sa seule autorité, ; il en
demande aux Assises du bailliage de Nancy, promettant de faire bientôt
ratifier par les Etats cette irrégularité. Les circonstances ne lui
permettront pas de les réunir et, l'eût-il pu, qu'il ne l'aurait probablement
pas fait. Charles
IV, qui aimait comme son grand-père les fêtes somptueuses, eut l’occasion
d'en donner lors des visites faites à la cour de Lorraine par la duchesse de Chevreuse
en 1626, par Gaston d'Orléans en 1629 et en 1630. Le Combat à la barrière,
dont J. Callot a dessiné et gravé les illustrations, nous offre une idée de
ces magnificences. Pendant qu'il séjournait à la cour ducale, Gaston s'éprit
de la plus jeune sœur de Charles IV, Marguerite, qu'il épousa le 3 janvier 1632.
Mais, bien loin de célébrer ce mariage avec la solennité convenable, on se
vit au contraire obligé de le tenir secret. Dans
les villes et dans les évêchés, le gouvernement français continuait la lutte
qu'il avait depuis longtemps engagée contre les libertés locales. Il avait à
cette politique un double motif : accroître son autorité dans les pays
de protectorat comme dans le royaume lui-même et prévenir toute entente entre
les Trois-Evêchés et l'Empire. Bien qu'en 1626 l'évêque de Metz, Henri de Bourbon-Verneuil,
bâtard d'Henri IV, eût prêté foi et hommage à Ferdinand II, l'autorité du roi
de France sur le temporel du prélat ne s'en trouva pas amoindrie. C'est à
Verdun que Richelieu rencontra la plus vive résistance de la part de l’évêque,
François de Lorraine-Chaligny. Henri II d'abord, plus tard Henri IV avaient
projeté de pourvoir la ville d'une citadelle, destinée à la protéger contre
un ennemi du dehors, mais aussi bien à tenir en respect les bourgeois.
Quelques travaux, mais incomplets, avaient été exécutés ; Richelieu résolut
de les reprendre et de les mener à terme. On serait à l'œuvre en 1626.
L'inquiétude et le mécontentement se répandirent dans la population, mais
personne ne fut plus irrité que l'évêque, qui comprenait les intentions de la
France. Gomme la citadelle devait occuper une partie du mont où s'élevait l’abbaye
de Saint-Vanne, l'entrepreneur disposa de terrains appartenant au célèbre
monastère ; cette usurpation fournit à François de Lorraine-Chaligny l’occasion
de manifester sa mauvaise humeur. Il fulmina l’excommunication d'abord contre
les violateurs de la propriété ecclésiastique, puis contre le lieutenant du
roi à Verdun, Gillet, qui avait pris leur parti. Le supérieur de Gillet, le
président de Metz, Charpentier, intervint à son tour, et dans la crainte de
mesures de rigueur, l'évêque, qui ne se sentait pas de force à lutter plus
longtemps, se retira d'abord à la cour de Lorraine, puis à Cologne. Le
président Charpentier fit saisir le temporel de François, qui protesta auprès
de l'empereur et des électeurs contre la violence dont il avait été l'objet.
Quant aux Verdunois, ils se partageaient en deux camps ; l'évêque comptait
parmi eux des partisans, mais ils gardaient prudemment le silence. La France
avait des amis, qui, eux, ne craignaient pas d'élever la voix. Des adresses,
dont les signataires reconnaissaient en Louis XIII non plus seulement leur
protecteur, mais leur roi, furent envoyées à ce prince par des nobles, par
des bourgeois et par les membres de la commission qu'il avait nommée en
remplacement du corps municipal. L'évêque, comprenant qu'il ne recevrait de
l'Empire aucun secours effectif, finit par se résigner à la soumission en 1629
; Louis XIIÏ lui rendit alors son temporel. Le
prince de Condé, venu à Verdun en 1632, fit disparaître de la cité tous les
souvenirs qui rappelaient son ancienne autonomie et les liens qui
l'unissaient au Saint-Empire. L'année
suivante, Richelieu allait enfin mettre, à exécution un projet qu'Henri IV
avait en vain essayé de faire aboutir. En 1632, Hersent, chancelier du
chapitre de la cathédrale de Metz, avait, à l'instigation du cardinal, fait
paraître un livre, De la souveraineté du roi à Metz, qui devait
préparer les esprits aux innovations que méditait le gouvernement de Louis
XIII. L'ouvrage souleva dans la cité messine une émotion très vive et des
appréhensions, que l'événement ne devait pas tarder à justifier. Le 15
janvier 1633, Louis XIII publia un édit qui supprimait les anciennes cours de
justice : et qui créait un Parlement, avec juridiction sur les villes et les
évêchés, de Metz, de Toul et de Verdun. Le mécontentement, comme on pouvait
le prévoir, fut général parmi les bourgeois et parmi ceux des membres du
clergé dont ces mesures menaçaient gravement les privilèges. Mais ils ne
furent pas les seuls à se plaindre. Le duc de La Valette, gouverneur de Metz,
ne vit pas d'un œil moins jaloux la création du Parlement, se doutant bien
que ce corps judiciaire ferait : échec à sa propre autorité. Ainsi, de tous
côtés arrivèrent au roi des protestations, dont il ne tint nul compte ; elles
lui fournissaient la preuve que la mesure avait sa raison d'être. L'avenir
montrera que le roi et son ministre avaient vu juste, au moins en ce qui
concernait raffermissement du pouvoir royal. 2° Histoire extérieure
de la région lorraine.
C'est la
crainte de la France et de ses entreprises qui dicte à Charles IV son
attitude dans les affaires extérieures. Richelieu revenait à cette politique
d'agrandissements et de conquêtes que Philippe le Bel avait inaugurée et qui,
depuis lors, avait été continuée par ses successeurs, quoique les circonstances
eussent à plusieurs reprises empêché les Valois ou les Bourbons de la suivre.
La décadence de l'Espagne, qui n'arrivait pas à triompher des
Provinces-Unies, et la guerre intestine qui désolait F Allemagne depuis 1618 rendaient
facile à la France l'accomplissement de ses projets ambitieux. Toutefois,
l'entreprise ne laissait pas que de se heurter à un sérieux obstacle. Les
populations des pays convoités par les Bourbons ne désiraient nullement
devenir françaises. Si les habitants des Pays-Bas ne souhaitaient pas
d'échanger contre la domination de la France celle de l'Espagne, qui avait
cependant pesé lourdement sur eux, à plus forte raison les Lorrains ne
voulaient pas perdre leur indépendance pour devenir les sujets du roi
Très-Chrétien. Richelieu, bien que désireux d'annexer au royaume la Lorraine
et le Barrois, se garda bien d'en manifester l'intention. Il prétendit faire
de Charles IV le serviteur docile de sa politique ; seulement, au lieu de recourir
à la séduction pour gagner le prince lorrain, il employa tout de suite la
manière forte, les procédés d'intimidation ; c'était le meilleur moyen de
s'aliéner un homme du caractère de Charles IV et de se faire de lui un ennemi
irréconciliable. Exaspérer le duc de Lorraine, le pousser à prendre des
mesures compromettantes, à fournir des prétextes pour l'attaquer et le
dépouiller, telle a été, semble-t-il, la politique de Richelieu. Tout de
suite, le cardinal s'efforça d'intimider ou plutôt d'irriter Charles IV. Le
maître des requêtes Cardin Le Bret fut envoyé par lui dans les Trois-Evêchés,
avec mission de rechercher les dépendances des villes et des évêchés de Metz,
de Toul et de Verdun. Le Bret exécuta ponctuellement sa mission et décida que
certains villages, qui faisaient depuis longtemps partie de la Lorraine,
avaient été indûment séparés du temporel des évêques de Metz, de Toul et de
Verdun. Ses arrêts de réunion, affichés jusque dans Nancy, excitèrent la
colère de Charles IV. Le duc
devait l'hommage au roi de France pour le Barrois mouvant, mais, quand il
voulut satisfaire à ce devoir, le gouvernement français déclara que le
serment d'hommage devait être prêté au nom de la duchesse Nicole. Louis XIII
refusait ainsi de reconnaître le coup d'Etat de 1625 et prétendait maintenir
le principe de la succession féminine, au moins pour la partie occidentale du
Barrois. C'était là pour le duc un gros ennui et la source de graves
difficultés. La
saisie du temporel de François de Lorraine-Chaligny, puis l'arrestation en
territoire lorrain de Montagu, envoyé du roi d'Angleterre Charles Ier, ne
firent qu'augmenter la colère et les inquiétudes de Charles IV. Si le duc
avait commis quelques imprudences en recevant à sa cour (1626) la duchesse de Chevreuse et
Montagu, il ne manquait pas de griefs légitimes contre le gouvernement
français, dont les actes étaient de nature à lui inspirer les plus légitimes
défiances. Il avait le droit de prendre ses précautions et de se chercher des
alliés ; ils s'offraient en grand nombre : en France même c'étaient les
mécontents, la reine douairière, Marie de Médicis, son fils cadet, Gaston
d'Orléans, la noblesse, en particulier les Guises, au dehors le roi d'Angleterre,
l'empereur, le duc de Bavière et Philippe IV d'Espagne. Toutefois, Charles IV
pouvait-il compter sur le concours effectif des uns et des autres ? Marie de
Médicis et surtout Gaston, qui était l'héritier naturel de Louis XIII,
auraient été pour le cardinal dé très redoutables adversaires, pour le duc
des alliés précieux, s'ils avaient eu plus de sens politique. Charles Ier
d'Angleterre ne tardait pas à se réconcilier avec Louis XIII. Ferdinand II et
Maximilien, après avoir vaincu les Bohémiens et Frédéric V, avaient en 1627
triomphé du roi de Danemark, Christian IV, qui était venu défendre en
Allemagne la cause du protestantisme. Enorgueilli de ses succès, l'empereur
ordonna aux protestants de restituer les biens ecclésiastiques qu'ils avaient
usurpés ; il se proposait d'affermir son pouvoir dans l'Empire, en abaissant
les princes, de faire échec à la France, de soutenir contre elle Charles IV
et de reprendre les Trois-Evêchés. Le colonel Gratz, qu'il envoya cette année-là
en Alsace, fit occuper Moyenvic, l'une des villes du temporel de l'évêché de
Metz ; l'année suivante, Ferdinand II protesta, mais sans aucun succès,
contre la saisie du temporel de François de Lorraine-Chaligny. L'Espagne,
nous l'avons dit, avait le plus grand intérêt à maintenir l'indépendance des
duchés, qui formaient trait d'union entre le Luxembourg et la Franche-Comté,
mais elle était bien affaiblie, tout en conservant encore une grande
apparence. Les
alliés ne manquaient donc pas au duc de Lorraine. Seulement, était-il en
droit d'espérer les voir accourir à son aide en toutes circonstances ? Dans
bien des cas l'éloignement ou des affaires urgentes pouvaient paralyser leur
bonne volonté. Un prince décidé à défendre ses droits, mais clairvoyant et
réfléchi, aurait adopté vis-à-vis de la France une attitude réservée,
expectante, jusqu'au jour où il aurait eu la certitude d'être soutenu. Au lieu
de cela, Charles IV, imprévoyant et aveugle, entassera imprudences sur
maladresses, se brouillera avec la France à des moments où personne n'était
en état de lui venir en aide. Une fois compromis, une fois attaqué ; il ne
saura pas opposer à l'ennemi une résistance opiniâtre, qui aurait donné le
temps à ses alliés de lui envoyer des secours, il capitulera et signera des
traités aussi humiliants qu'onéreux. Rappelons
quelques-unes des fautes de Charles IV : il accueille des mécontents de
France, des adversaires du cardinal, Mme de Chevreuse (1626), Gaston d'Orléans (1629 et 1630), il accepte Gaston pour
beau-frère et lui laisse épouser sa sœur Marguerite (1632). Cette dernière imprudence
était la plus grave. Le duc ne pouvait ignorer que le roi et Richelieu,
absolument hostiles à ce mariage, lui en voudraient de ne s'y être pas
opposé. La
faute était, d'autant plus lourde qu'à ce moment Charles IV n'avait plus à
compter sur l'appui de l'empereur. Nous avons dit plus haut quelles étaient
les intentions de Ferdinand II à l'égard des protestants, des princes de
l'Empire et de la France. Tous ceux que ces projets menaçaient devaient
s'efforcer d'y faire obstacle. Richelieu ne manqua pas d'aviver le
mécontentement que la politique de Ferdinand inspirait aux électeurs de
l'Empire, qu'ils fussent protestants ou catholiques. Quand
l'empereur réunit en 163o une diète à Ratisbonne, les électeurs le sommèrent
de renvoyer Waldstein. Il se soumit à leurs exigences, dans l'espoir qu'ils
éliraient son fils ; Ferdinand roi des Romains. Sacrifice inutile, faute
capitale ! Le jeune Ferdinand n'obtint pas la couronné de roi des Romains.
D'autre part, Richelieu désavoua le traité que ses plénipotentiaires avaient
signé le 10 octobre à Ratisbonne avec l'empereur, traité qui sauvegardait
expressément les intérêts de Charles IV. Non seulement le duc no pouvait
plus, dès 163i, invoquer cette convention, mais l'empereur, dont les troupes
étaient licenciées, était désormais impuissant aie secourir. Il allait en
outre cire attaqué par un redoutable adversaire, le roi de Suède,
Gustave-Adolphe, que lui suscitait la France. Le traité de Bärwald (23 janvier 1631) avait fait du roi de Suède le
mercenaire de Louis XIII. Le 17 septembre de la même année, la grande
victoire de Gustave-Adolphe sur Tilly, général de l'armée de la Ligue
catholique, permettait aux Suédois de conquérir la Franconie. Ces succès
foudroyants inspirèrent aux catholiques allemands les plus vives inquiétudes.
Charles IV, neveu de Maximilien de Bavière, leva aussitôt une armée et passa
le Rhin pour venir, au secours de son oncle II était à peine parti depuis
deux mois, que son père, à qui il avait confié la régence, le rappela en
toute hâte. Gustave-Adolphe avait protesté auprès de Louis XIII contre
l'agression de Charles IV ; il ne comprenait pas que le roi eût laissé un
prince qui était son vassal attaquer le roi de Suède, allié de la France.
Cette réclamation fournissait à Louis XIII et à Richelieu un excellent
prétexte pour intervenir en Lorraine. Le roi et le cardinal conduisirent une
armée dans les Trois-Evêchés, ostensiblement pour reprendre Moyen vie, cette
ville du temporel de l'évêché de Metz, qu'une garnison impériale occupait
depuis 1627, en réalité pour contraindre le duc de Lorraine à subir les
volontés de la France. Charles, revenu en toute hâte dans ses Etats, alla trouvera
Metz Louis XIII et Richelieu, s'entendit faire des reproches, auxquels il
répliqua par des plaintes. Mais, étant le plus faible, il dut se soumettre
aux exigences, du cardinal et signer, le 6 janvier 1632, le traité de Vie,
par lequel il remettait Marsal entre les mains du roi et prenait divers
engagements relatifs à Gaston et aux adversaires de Louis XIII. Or trois
jours auparavant, le duc d'Orléans avait épousé à Nancy Marguerite, sœur de
Charles IV ! Ce
mariage et ce traité allaient être pour le duc une nouvelle source de
difficultés. Sans être rendu plus circonspect par l'humiliation qu'il venait
de subir, Charles, qui ne se regardait pas comme lié par des engagements
extorqués, se livra derechef, avec les ennemis de Louis XIII et de Richelieu,
à des intrigues qu'il croyait secrètes. Il fondait les plus grandes
espérances sur les projets de son beau-frère Gaston d'Orléans, il attendait
beaucoup de Waldstein, qui venait, à la prière de l'empereur, de reformer une
puissante armée. De nouvelles et plus amères déceptions attendaient Charles
IV. Gaston réunit bien quelques troupes dans les Pays-Bas, traversa la
Lorraine et gagna le Languedoc, où Montmorency s'était déclaré pour lui.
Mais, sans se mettre à sa poursuite, Louis XIII et Richelieu prirent de
nouveau le chemin de la Lorraine et imposèrent le 26 juin au due le traité de
Liverdun, non moins humiliant et plus onéreux encore que celui de Vie. Le duc
abandonnait à la France Clermont-en-Argonne, Dun, Stenay, Jametz et
renouvelait les engagements qu'il avait pris six mois auparavant. En
septembre, Gaston et Montmorency se faisaient battre à Castelnaudary. Après
s'être humilié devant son frère, le duc d'Orléans s'enfuyait peu de temps
après dans les Pays-Bas. Waldstein lui-même était vaincu, le 16 novembre 1632,
à Lützen par Gustave-Adolphe, qui périssait, il est vrai, dans son triomphe.
Sans profiler de cette mort, qui équivalait pour les Suédois à une défaite,
Waldstein se renfermait dans une immobilité mystérieuse. Aucun
secours extérieur ne pouvait venir à Charles IV, alors que la situation de ce
prince devenait de plus en plus critique. Profitant de l'inaction de
Waldstein, les Suédois se répandirent dans l'Ouest de l'Allemagne,
pénétrèrent en Alsace et assiégèrent Haguenau, ville impériale, que Ferdinand
II avait promise au duc de Lorraine. La petite armée que Charles envoya pour
débloquer la place se fit battre le 10 août 1633 à Pfaffenhoven. Cette prise
d'armes eut une double et fâcheuse conséquence. Des partis suédois
pénétrèrent en Lorraine, où ils Commirent toutes sortes de ravagés. D'autre
part, prenant prétexte des armements de Charles IV, Louis XIII et Richelieu,
qui avaient encore d'autres griefs contre le duc, reprirent le chemin des
duchés. Ils avaient d'abord fait prononcer par le Parlement de Paris, le 30
juillet 1633, la saisie du Barrois mouvant pour défaut d'hommage. En vain
Charles, à l'annonce du péril qui le menaçait, envoya-t-il au roi et à
Richelieu son frère, le cardinal Nicolas-François, évêque de Toul, pour
essayer de les apaiser. Richelieu se montra inexorable ; il exigea l'abandon
par le due de sa capitale et la remise entre les mains du roi de la duchesse
d'Orléans, Marguerite, qui n'avait pas encore rejoint son mari d'ans-les-.
Pays-Bas. Charles IV, né pouvant se résoudre à subir des conditions aussi
rigoureuses qu'humiliantes, dépêcha de nouveau son frère à Louis XIII, qui ne
se laissa pas fléchir. Par contre, Nicolas-François réussit à tirer sa sœur
Marguerite, déguisée en page, de la ville de Nancy, que les troupes
françaises avaient commencé d'investir ; Marguerite put gagner Thionville,
puis Bruxelles, résidence de Gaston. Nancy avait pour la défendre des troupes
braves, mais insuffisantes en nombre, que les bourgeois, il est vrai,
pouvaient seconder, Charles IV, qui négociait quand il fallait combattre,
laissa Nicolas-François poursuivre les pourparlers avec Richelieu et signer,
le"6 septembre, un traité qui accordait au roi satisfaction, au moins en
ce qui concernait Nancy. Mais le gouverneur de la place, marquis de Mouy,
refusa d'ouvrir les portes de la ville sans un ordre exprès de son maître. Leduc,
qui cherchait à duper le cardinal, lui demanda une entrevue, le rencontra à
Charmes, où il signa, le 20 septembre, un nouveau traité, peu différent de
celui que Nicolas-François avait conclu. Il commit l'imprudence de se laisser
entraîner par Richelieu à Laneuveville-devant-Nancy, où le roi avait installé
son quartier général. Bien que traité avec les plus grands honneurs, le
prince lorrain ne tarda pas à constater qu'en fait il était le prisonnier de
Louis XIII. Force lui fut d'ordonner au marquis de Mouy d'ouvrir les portes
de sa capitale, où le roi fit, le 21 septembre, son entrée solennelle. Les
Français étaient donc maîtres de Nancy ; ils y restèrent jusqu'au mois d'août
1663, c'est-à-dire pendant trente arts. L'occupation de Nancy par les troupes
françaises est l'un des événements les plus pénibles et les plus humiliants
de notre histoire. Ainsi était tombée, sans avoir opposé pour ainsi dire de
résistance, une ville qui passait pour l'une des plus fortes de l'Europe !
Après avoir provoqué par des armements intempestifs les soupçons et la colère
du roi de France, le duc ne s'était pas trouvé prêt à résister avec vigueur,
le jour où Louis XIII l'attaqua. En prévision d'un siège, n'aurait-il pas dû,
munir Nancy de troupes, de munitions et de vivres, prescrire au marquis de
Mouy détenir jusqu'à la dernière extrémité, puis une fois sa capitale investie,
inquiéter l'armée française, appeler à l'aide l'empereur et le roi d'Espagne,
qui avaient tous deux le plus grand intérêt à ce qu'une place forte comme
Nancy ne tombât pas au pouvoir de Louis XIII ? Justement on annonçait
l'arrivée d'un général espagnol, le duc de Feria, qui venait du Milanais dans
les Pays-Bas avec une forte armée. Averti du danger qui menaçait Nancy, il
n'aurait pas manqué d'accélérer sa marche, pour obliger Louis XIII à lever le
siège de la ville. Quelle
tournure différente les événements n'auraient-ils pas prise au cas où Charles
IV serait demeuré maître de sa capitale 1 Et combien on doit déplorer qu'en
cette circonstance il ait manqué à la fois de prévoyance, de décision et' de
constance ! II. — LA RÉGION LORRAINE DE 1633 À 1648.
Ces
quinze années comptent parmi les plus mauvaises : qu'ait connues : notre
pays. La guerre, la peste et la famine, se sont unies, pour dépeupler, nos
contrées, les ruiner et les ramener à la barbarie. 1° Histoire intérieure
de la région lorraine.
Duchés. — Villes et
évêchés.
Au
lendemain de l'occupation de ; sa capitale par les troupes françaises,
Charles IV se trouvait dans une situation très difficile. Il ne se sentait
plus et n'était plus en effet maître chez lui. Un nouvel affront allait lui
être infligé par le roi, qui fit ouvrir contre lui une procédure devant le
Parlement de Paris, sous prétexte de rapt sur la personne de Gaston
d'Orléans. Le mariage de Gaston et de Marguerite n'était pas régulier, on
doit le reconnaître, puisque le jeune prince avait négligé de consulter au
préalable son frère aîné, le roi Louis XIII, chef de la maison de Bourbon ; mais
le duc d'Orléans, majeur et veuf de Marie de Montpensier, ne s'en était pas
moins marié de son plein gré, sans qu'il eût subi de la part de Charles IV la
moindre contrainte. L'instance ouverte contre le prince lorrain était donc
aussi offensante à son égard que ridicule en elle-même. Découragé, sentant
que le gouvernement français lui devenait de plus en plus hostile, Charles
prit le parti d'abandonner un pouvoir qui lui échappait des mains, ou plutôt
qu'on lui arrachait petit à petit. Le 19 janvier 1634, il abdiquait en faveur
de son frère Nicolas-François et quittait ses Etats, avec l'intention d'aller
guerroyer en Allemagne pour la cause catholique ; il lui restait au cœur
l'espoir secret de rentrer un jour en vainqueur dans la Lorraine et de la reconquérir
à la pointe de l'épée. Charles laissait derrière lui, et c'était là une faute
grave, la duchesse Nicole. Le
nouveau duc ne ressemblait en rien à son frère. Homme sage, circonspect, de
mœurs douces et régulières, il avait de belles vertus privées, mais il ne
possédait pas les dons, bien nécessaires dans les circonstances où il se
trouvait placé, de l'homme d'Etat et du capitaine. La situation de
Nicolas-François n'était pas, à bien des égards, meilleure que celle de son
frère. Tandis que les officiers lorrains prétendaient n'obéir qu'à l'ancien
duc, le gouvernement français, qui suspectait la sincérité de l'abdication de
Charles IV, ne voyait dans Nicolas-François qu'un homme de paille. Richelieu
et Louis XIII se proposaient de faire conduire en France Nicolas-François, la
duchesse Nicole et sa sœur Claude. Gomme ils admettaient la succession
féminine, Nicole était la seule héritière de son père, et son mariage étant
demeuré stérile, les duchés devaient revenir un jour à sa sœur. En faisant
épouser à Claude un prince français, on préparerait la réduction de la
Lorraine et du Barrois en provinces françaises. Le cardinal-duc et ses
cousines pressentirent, s'ils n'en eurent pas connaissance, les projets de
Richelieu. L'envoi du maréchal de La Force et d'une petite armée sur
Lunéville, où se trouvaient alors les princesses et leur cousin, indiquait
que le gouvernement français nourrissait à l'égard des membres de la dynastie
ducale de mauvais desseins. Nicolas-François prit alors un grand parti. Bien
qu'évêque de Toul et cardinal, il n'avait point reçu les ordres sacrés ; il
pouvait donc quitter l'Eglise et prendre femme. Qu'il épousât sa cousine
Claude, et les desseins de Richelieu étaient ruinés, la maison ducale et la
Lorraine sauvées de l'étreinte française. Seulement Nicolas-François devait
demander au pape d'abord l'autorisation de quitter l'Eglise et de se marier,
puis une dispense pour épouser sa cousine-germaine. Les projets du
cardinal-duc ne rencontrèrent aucune opposition de la part de Claude, qui
avait pour lui de l'affection, mais la jeune princesse éprouvait des
scrupules à épouser son cousin avant que la situation de celui-ci eût été
régularisée. Cependant le temps pressait, les troupes françaises allaient
bientôt arriver aux portes de Luné ville. Le 18 février, Nicolas-François,
après avoir consulté des théologiens appartenant à l'a congrégation des
chanoines réguliers de Nôtre-Sauveur, se donna par provision, comme évêque de
Toul, toutes les autorisations et les dispenses nécessaires et, triomphant-
des derniers scrupules de Claude, il l'épousa dans la soirée et consomma le
mariage la même nuit. Quand La Force arriva de lendemain, Nicolas-François
était le mari de Claude, et le pape Urbain VIII, à qui le cardinal-duc avait
envoyé un exprès, accorda toutes les dispenses nécessaires. L'union fut de
nouveau célébrée à Nancy, où le maréchal, sur l'ordre de Louis XIII, avait
conduit le duc, sa femme. et Nicole. Si Richelieu avait subi un premier et
grave échec, il n'en restait pas moins le maître de la famille ducale,
prisonnière clans le palais de Nancy. Mais les oiseaux ne tardèrent pas à
s'envoler. D'abord Henriette, veuve depuis deux ans du prince de Phalsbourg,
réussit à s'échapper dans le courant de mars. Un peu plus tard, le 1er avril,
Nicolas-François et Claude sortaient déguisés du palais d'abord, puis de
Nancy, et gagnaient la Franche-Comté, d'où ils se rendirent en Toscane,
ensuite à Vienne ; c'est dans cette ville qu'ils vécurent de longues années. De
toute la maison ducale, il ne restait plus à Nancy que la triste Nicole, qui
ne semble avoir rien tenté pour recouvrer sa liberté. Pourtant, de crainte
qu'elle ne songeât à s'enfuir, Louis XIII décida de la faire conduire à
Paris, où elle mena dans l'isolement une existence retirée jusqu'à sa mort. L'année
même où ces événements se passaient, la France, comme- nous le verrons
bientôt, réduisait les places lorraines qui tenaient encore ; maîtresse des
duchés, elle pouvait les traiter à sa guise. Un des premiers soins de
Richelieu fut de supprimer les anciennes-institutions, Assises et Grands
Jours de Saint-Mihiel. Un gouverneur et un intendant furent chargés
d'administrer le pays, de surveiller les Lorrains, de les empêcher d'aller
rejoindre leur prince légitime ou de préparer son retour. Parmi les gouverneurs
delà Lorraine, citons M. de Brassac, M. du Hallier, devenu plus tard le
maréchal de l'Hôpital, M. de Lenoncourt, un, de ces Lorrains renégats, comme
l'ancienne chevalerie en ; avait déjà fourni lors de l'occupation du pays par
Charles le Téméraire, enfin le maréchal de La Ferté Senectère, homme dur et
avide, qui pressura la Lorraine durant dix-huit années (1643-1661). En 1634, Louis XIII avait créé
un Conseil souverain, qui devait, de concert avec le gouverneur et
l'intendant, travailler à la francisation du pays, Trois ans plus tard, ce
Conseil fut supprimé ; la Lorraine et le Barrois non mouvant passèrent alors
sous la juridiction du Parlement de Metz. En 1634,
Louis XIII avait imposé aux fonctionnaires lorrains un serment de fidélité à
sa personne ; ceux qui refusèrent de le prêter furent destitués. L'année
suivante, Richelieu ordonna la destruction de tous les châteaux du pays, qui
pouvaient servir de centres de résistance aux Lorrains. C'est ainsi que
disparurent la plupart de nos anciennes forteresses. La guerre, la famine et
la peste qui s'abattirent cette année-là sur le pays, le réduisirent à lapins
atroce misère. Cependant
Charles IV avait effectivement repris le pouvoir, après que son frère eut
quitté la Lorraine au début d'avril 1634. Au Conseil souverain, qu'avait créé
Louis XIII, le duc opposa une Cour souveraine, dont il nomma les membres et
qui devait remplacer à la fois les Assises et les Grands Jours. La Cour
suivit Charles IV, se déplaçant avec lui et siégeant en pays étranger, quand
les circonstances l'y obligeaient. Ce tribunal avait eu sa raison d'être
pendant l'occupation des duchés par la France. Mais quand le traité de
Saint-Germain (1641)
eut remis Charles eu possession de ses Etats, il maintint et réorganisa la
Cour souveraine, montrant parla qu'il entendait supprimera tout jamais les
Assises. Il ne convoqua pas non plus les Etats, généraux. C'était, nous le
répétons, de la part de Charles IV, une faute très grave. La France avait
supprimé les anciennes institutions du pays ; il eût été habile au duc de les
rétablir, pour mieux faire sentir à ses sujets la différence entre le
gouvernement du prince national et la domination étrangère, pour faire aimer
davantage celui-là et pour rendre celle-ci plus odieuse. Charles
allait commettre une faute d'un autre genre, mais non moins grave. Il avait
rencontré à Besançon en 1634 Béatrice de Gusance, dont la beauté le séduisit
; lorsqu'il la retrouva deux ans plus tard, veuve du jeune prince de
Cantecroix, il sentit se rallumer dans son cœur la passion qu'elle lui avait
inspirée et il lui proposa de l'épouser. Mais le duc n'avait-il pas une femme
légitime ? Charles soutint que son mariage avec Nicole n'était pas
valable ; il demanda au pape de le déclarer nul. On sait que la cour de Rome
ne met aucune hâte à rendre ses arrêts. Impatient et faisant partager son
impatience à Béatrice, qui voulait être duchesse, Charles l'épousa en 1637,
après avoir pris l'avis de quelques théologiens complaisants, qui déclarèrent
sans valeur sa première union avec Nicole. Deux enfants, une fille et un
fils, naîtront de cette union. Charles allait se trouver pour longtemps dans
la situation la plus fausse. Nicole, qui n'acceptait pas d'être dépouillée de
ses droits d'épouse, protesta en cour de Rome. Nicolas-François, Claude, et,
d'une façon générale, tous les membres de la famille ducale désapprouvèrent
le second mariage de Charles IV ; il y eut de ce fait refroidissement, sinon
brouille, entre le duc et les siens. Ce n'est pas tout. Irrité de ce que le
prince lorrain eût contracté une nouvelle union, avant que lui-même eût
annulé la première, et sans attendre que la congrégation chargée d'examiner
la demande en nullité de Charles IV eût rendu son jugement, Urbain VIII
fulmina, le 23 avril 1642, une bulle d'excommunication contre le duc et
contre Béatrice. Pour être relevés de cette sentence, Charles et sa maîtresse
durent se séparer l'un de l'autre. En 1647, les membres de la famille ducale
négocièrent un rapprochement entre Charles et Nicole ; les lenteurs et les
scrupules de la duchesse empêchèrent la réconciliation de se faire ; le duc
revint à sa maîtresse, qui lui donna un fils en 1649. L'union
de Nicolas-François et de Claude semble avoir été heureuse. La princesse mit
au monde deux fils, Ferdinand et Charles, le futur Charles V. Une mort
prématurée l'enleva à l'affection de son mari, le 2 août 1648 ; c'est à
Vienne qu'elle termina sa vie. Dans
les Trois-Evêchés, nous constatons une situation troublée, moins désespérée
toutefois que dans-la Lorraine ; et le Barrois. La création du Parlement, mal
vue à Metz ; de tout le monde, provoqua des conflits entre cette Gourde
justice, les autorités municipales et le gouverneur, due de La Valette. Le
mécontentement de ce haut personnage fut tel qu'en 1635 il résigna ses
fonctions en faveur de son frère le cardinal, bien en cour auprès de
Richelieu. Le nouveau gouverneur, qui n'était pas moins hostile que le duc
son, frère au Parlement, eut l'adresse d'invoquer, pour le faire partir de
Metz, des raisons d'ordre militaire ; à l'en croire, les procès jugés par
cette Cour attiraient dans la ville toutes sortes de gens, parmi lesquels se
trouvaient des espions, Ses discours et ses lettres firent assez d'impression
pour décider en 1637 le roi et Richelieu à transférer le Parlement dans la
ville de Toul. Les magistrats, peu satisfaits de cette sorte d'exil,
n'obéirent que malgré eux, et après bien des retards, aux ordres de Louis
XIII. Pour calmer leur mécontentement, le roi leur attribua la haute
juridiction sur la Lorraine et le Barrois non mouvant, lorsqu'eut été
supprimé le Conseil souverain de Nancy. Les sujets de Charles IV ne
montrèrent aucun empressement à porter leurs causes en appel devant des
magistrats français ; ils préférèrent s'adresser à la Cour souveraine de
Charles IV, malgré son éloignement et malgré les périls auxquels eux-mêmes
s'exposaient. La
lutte entre le gouvernement français et l'évêque de Verdun se ralluma en
1635. François de Lorraine-Chaligny, croyant le moment venu de secouer le
joug de la France, prit ouvertement le parti de son cousin Charles IV et
entra en campagne. Pour la seconde fois le roi- ordonna la saisie du temporel
du prélat. Les
misères de la guerre, moindres à Metz, à Toul et à Verdun que dans les villes
ducales, s'y firent pourtant cruellement sentir. D'autre part, le poids des
charges allait en s'accroissant. Il n'y a donc pas lieu d'être surpris que des
levées d'impôts aient provoqué en 1640 à Verdun, en 1646 à Metz, des
soulèvements populaires. Par les
traités de Liverdun (1632) et de Saint-Germain (1641) Charles IV avait été contraint de céder à la
France Clermont et sa prévôté, Dun, Stenay, Jametz. L'ensemble de ces
territoires, qui constitua dès lors le Clermontais, fut donné en 1648 par
Anne d'Autriche au grand Gondé, pour le récompenser des services que ce
prince avait rendus à l'Etat durant la guerre de Trente ans. 2° Histoire extérieure
de la région lorraine.
Pendant
toute cette période, nous assistons aux efforts malheureux, et parfois maladroits,
de Charles IV pour recouvrer ses duchés. L'empereur et le roi d'Espagne, dont
il est l'allié et le mercenaire, le secondent, mais mollement, dans cette
tâche. Eux-mêmes sont impuissants à défendre leurs propres Etats contre les
attaques de la France et de ses alliés. Epuisé, Ferdinand III met bas les
armes en 1648 et renonce non seulement aux Trois-Evêchés, mais à presque
toute l'Alsace, cession qui rendait encore plus difficile et plus critique la
situation de la Lorraine et du Barrois. En 1634
les troupes de Louis XIII achevèrent la conquête des duchés. Bitche et La Mothe,
celle-ci vaillamment défendue par sa garnison et par ses bourgeois, sous les
ordres d'Antoine de Choiseul, marquis d'Ische, se rendirent au maréchal de La
Force. Seule des places lorraines, Sierck restait au pouvoir de Charles IV ;
elle ne fut prise par les Français qu'en 1643. Quand
Charles IV quitta la Lorraine, au début de 1634, il se proposait de mettre
son épée au service de Philippe IV et de Ferdinand IL afin d'obtenir plus
tard leur appui, le jour où il voudrait reconquérir ses Etats. De 1634 à-'163o
le duc servit avec beaucoup de zèle et de dévouement la cause denses alliés.
Malgré la bonne volonté incontestable des souverains, en particulier de
Ferdinand II et de Ferdinand III, Charles IV ne trouva pas toujours de la
part de leurs ministres et de leurs généraux le concours que ses services
lui, : donnaient le droit d'espérer. Aussi, à partir de 1639, son attitude changea-t-elle
; il se montra plus hésitant, plus capricieux et finit par se rendre suspect
à ses alliés. La mort
de Gustave Adolphe, à la bataille de Lützen, avait porté un coup terrible aux
Suédois, que Waldstein, malgré sa défaite, aurait facilement écrasés, s'il
avait continué la lutte. Inquiet de l'attitude équivoque de son
généralissime, Ferdinand II le fit assassiner à Eger, en 1634, par quelques-uns
de ses officiers, gagna les lieutenants de Waldstein, s'assura l'armée que
celui-ci avait formée et mit à sa tête Piccolomini. Le nouveau généralissime,
renforcé par le cardinal-infant, qui arrivait du Milanais à la tête de bonnes
troupes espagnoles, et de Charles IV, à qui son oncle Maximilien avait donné
le commandement de l'armée de la Ligue catholique, attaquèrent le 5 septembre
1634, à Nordlingen, les Germano-Suédois, qui avaient pour chefs le comte de
Horn et le duc Bernard de Saxe-Weimar. Après deux jours d'une lutte acharnée,
où le duc de Lorraine fit preuve de bravoure et de coup d'œil, la victoire
resta aux troupes catholiques. L'armée protestante fut mise en déroute,
laissant de nombreux cadavres sur le champ de bataille et beaucoup de
prisonniers entre les mains des vainqueurs : La cause qu'elle défendait
semblait perdue. Mais, malgré les grands services qu'avait rendus Charles IV
et les preuves de talents militaires qu'il venait de donner, l'empereur et le
cardinal-infant n'écoutèrent pas ses conseils et ne surent pas faire rendre à
leur victoire les conséquences que de plus habiles n'auraient pas manqué d'en
tirer ; par leur faute, ils donnèrent à la France le temps d'intervenir. La
défaite des Germano-Suédois à Nordlingen était un grave échec pour Louis
XIII, qui avait lieu, de craindre que l'empereur, après avoir chassé les
Suédois de l'Allemagne et soumis les princes protestants, ne tentât de rendre
à Charles IV ses Etats agrandis des Trois-Evêchés. Pour prévenir cette
éventualité menaçante, le roi et son ministre résolurent de ne pas différer
plus longtemps leur intervention directe dans la guerre européenne.
Jusqu'alors ils n'avaient combattu l'empereur que par l'intermédiaire des
protestants allemands, du Danemark et surtout delà Suède. La défaite de leurs
alliés leur faisait une nécessité d'agir par eux-mêmes. En 1635 Louis XIII
déclara la guerre à l'Espagne. Bien que la même formalité n'eût pas été
remplie à l'égard de l'empereur, la France allait engager les hostilités
contre Ferdinand II en même temps que contre Philippe IV. Le cardinal de La
Valette, dont Richelieu prétendait faire un général d'armée, partit au
secours de Bernard de Saxe-Weimar qui, après avoir réuni les débris des
troupes germano-suédoises, luttait sur le Rhin contre les Impériaux de
Gallas. Mais celui-ci rejeta sur la Sarre Français et Suédois, tandis que
Charles IV, après une campagne malheureuse en Franche-Comté, avait réussi à
franchir les Vosges et à reconquérir le Sud-Est de la Lorraine. Pour soutenir
le maréchal de La Force, qui tenait la campagne contre Charles, Louis XIII
lui dépêcha le duc d'Angoulême, fils naturel de Charles IX et de Marie
Touchet. La
victoire de Nordlingen, vite connue en Lorraine, y avait excité une grande
joie ; elle semblait annoncer à nos ancêtres la délivrance prochaine du joug
de l'étranger. Quand Charles IV reparut dans les hautes vallées de la Meurthe
et de la Moselle, des soulèvements éclatèrent sur plusieurs points de la
Lorraine et du Barrois. Les Français furent chassés de Saint-Mihiel, et
l'évêque de Verdun leva des troupes pour défendre la cause de l'empereur et
de Charles IV. La jonction de Gallas et du prince lorrain qui disposaient,
une fois réunis, de forces Supérieures à celles de l'adversaire, permettait
aux Lorrains les plus grandes espérances. Par malheur, le mauvais vouloir ou
l'incapacité de Gallas devait les faire évanouir. Le seul résultat de cette
concentration de troupes nombreuses dans les duchés et les évêchés fut de les
ruiner et de les dévaster. En butte à toutes les violences de la soldatesque,
décimés par la peste et par la famine, les malheureux habitants des campagnes
connurent des jours horribles. L'un des épisodes les plus tristement célèbres
de cette campagne fut le sac de Saint-Nicolas ; du-Port. Pillée tour à tour
par les Lorrains, les Impériaux, les Français, elle reçut en dernier lieu la
visite des Suédois, qui se montrèrent les plus féroces. Cette ville, que le
commerce avait portée à un haut degré de prospérité, se trouva ruinée. Jamais
elle ne put se relever du coup qu'elle avait reçu en 1635. Louis
XIII, venu en personne dans le Barrois, fit le siège de Saint-Mihiel ; irrité
de la résistance que cette ville lui avait opposée, il envoya, en violation
du droit des gens, le gouverneur, M. de Lenoncourt, à la Bastille et les
soldats de la garnison aux galères. En 1636
Charles IV commença par obliger le prince de Condé à lever le siège de Dôle,
puis, accompagné par Gallas, qui l'avait rejoint, il envahit la Bourgogne.
Mais le général impérial ne montra pas plus d'activité que l'année
précédente, et l'expédition se termina par un échec ; Impériaux et Lorrains
durent regagner la Franche-Comté. Quant à la : Lorraine, elle n'est plus
qu'un des théâtres secondaires de la grande guerre européenne. Ni cette
année, ni les suivantes, Charles n'essaya sérieusement de reconquérir ses
Etats, laissant à ses lieutenants le soin d'opérer des coups de main. En 1638,
la ville de Remiremont repoussa victorieusement une attaque de Turenne. La
même année, M. de Ville enleva Lunéville aux Français, qui reprirent la place
quelques mois plus tard. La garnison fut, comme celle de Saint-Mihiel,
envoyée aux galères. C'est ainsi que Louis XIII traitait des hommes qui ne
faisaient que défendre leur pays ! Tandis
que ses lieutenants guerroyaient en Lorraine, le duc lui-même se battait en
Franche-Comté contre les Français, en Alsace contre les Germano-Suédois de
Weimar. Vainqueur à Poligny, le 19 juin 1638, du duc de Longueville, il fut
battu, le 15 octobre de la même année, entré Thann et Cernay par Bernard.
Cette fois encore l'inaction d'un des généraux impériaux, Gœtz, causa la
défaite du prince lorrain. Brisach,
défendue héroïquement par le baron de Reinach, dut enfin se rendre en i'6'38
au duc de Weimar. Mais l'année suivante Bernard mourait à l'âge de 35 ans. La
disparition de ce redoutable adversaire ne compensait pas pour Ferdinand III
la perte de Brisach. La France avait acheté, en effet, les lieutenants de
Bernard, et faisait sienne farinée qu'il avait commandée. Pourtant en mai 1639,
un succès vint réconforter l'empereur. Le marquis de Feuquières, qui
assiégeait Thionville, se gardait avec beaucoup de négligence. Piccolomini le
surprit et lui infligea une sanglante défaite. Toutefois cette victoire ne
devait entraîner pour la Lorraine aucun résultat heureux. A la fin
de 1639 la situation de Charles IV n'était donc pas devenue meilleure., Il
s'était dépensé presque sans compter pour l'Espagne et pour l'empereur, mais
il n'avait retiré lui-même aucun profit de ses efforts. Assurément, on ne
saurait mettre en doute la bonne volonté à son égard de Ferdinand II et de
Ferdinand III. Quand le premier signa en 1635 le traité de Prague avec
l'électeur de Saxe, il eut soin d'y faire insérer une clause relative au
rétablissement de Charles IV dans ses Etats. L'année suivante, à
l'instigation de l'empereur, les électeurs émirent à Ratisbonne un vœu dans
le même sens. Par contre, les chefs des armées impériales, nous l'avons vu à
propos de Gallas et de Gœtz, avaient semblé prendre à tâche de contrecarrer
les efforts du prince lorrain. A
partir de 1640, l'attitude de Charles IV va se modifier. Sans doute, il reste
l'allié de l'empereur et du roi d'Espagne, l'ennemi de la France ; mais' il
ne sert plus avec le même zèle ni la même constance qu'autrefois Ferdinand
III et Philippe IV ; il négocie avec Louis XIII, sans beaucoup de sincérité,
à ce qu'il semble. La lassitude, le décourage- : ment, le désir de faire
régulariser l'union qu'il a conclue ; avec-la princesse de Cantecroix, lui
inspirent des résolutions changeantes et parfois contradictoires. Sa conduite
présente dès lors des bizarreries, que l'on a peine à comprendre. Ses
revirements, ses intrigues, son manque de foi le rendent suspect à tout le
monde, à ses amis comme à ses ennemis ; par sa conduite équivoque il
n'inspire plus ni confiance ni estime. On doit reprocher en outre à Charles
IV d'avoir de plus en plus laissé prendre à ses troupes des habitudes
d'indiscipline et de maraudage. Peu ou point payés par leur maître, les
soldats lorrains rançonnaient sans merci les malheureux habitants des
villages où ils se trouvaient cantonnés. Des
pourparlers, d'ailleurs peu sérieux, avaient commencé en 1638 entre Charles IV
et Louis XIII ; un Français, l'abbé de Goursan, plus tard des officiers
lorrains faits prisonniers servirent d'intermédiaires. Les négociations
continuèrent, sans beaucoup plus de succès, en 1640. Puis, au début de 1641,
le duc se montra désireux de traiter. Muni d'un sauf-conduit, il se rendit en
personne à Paris, et signa, le 29 mars 1641, le traité de
Saint-Germain-en-Laye, qui lui restituait ses duchés, moins Nancy, et qui lui
imposait l'obligation de mettre ses troupes à la disposition de Louis XIII En
outre, le duc se vit contraint de rendre hommage au roi pour le Barrois
mouvant. La France se décidait enfin à reconnaître les droits de Charles sur
cette partie du Barrois, à sanctionner ainsi le principe de l'hérédité en
ligne masculine. Il est probable qu'en signant le traité de Saint-Germain, «
la petite paix », comme on l'appela, ni Charles IV, ni Richelieu n'étaient
sincères. Chacun d'eux avait la ferme intention de tromper l'autre et de
l'exploiter. A peine rentré dans ses Etats, le duc protestait secrètement, par-devant
notaire, contre la violence dont il avait été victime à Paris ; à l'entendre,
le traité de Saint-Germain lui aurait été extorqué, comme, huit ans
auparavant, celui de Charmes-Laneuveville. Toujours est-il que Charles
différa l'exécution de certaines clauses du traité, et tenta d'obtenir des
conditions meilleures. Finalement il quitta ses Etats et reprit la campagne.
On peut supposer qu'il avait fondé de grandes espérances sur la révolte du
comte de Soissons ; mais si le prince fut victorieux à la Marfée du maréchal
de Châtillon, il périt au cours de l'action. L'année
suivante une petite armée française alla bloquer La Mothe, que Charles IV
avait recouvrée par le traité, de Saint-Germain. Le duc marcha au secours
delà place, joignit et battit du Hallier près de Liffol-le-Grand (3 septembre
1642). Le 4
décembre 1642, Richelieu mourait, suivi quelques, mois plus tard dans la
tombe par son maître (14 mai 1643). C'étaient deux ennemis de Charles IV qui
disparaissaient delà scène. L'arrivée au pouvoir d'Anne d'Autriche, qui avait
toujours montré au prince lorrain des sentiments favorables, du cardinal
Mazarin, qui avait jadis été envoyé en France par Urbain VIII pour défendre
les intérêts de la maison de Lorraine, pouvait faire espérer au duc un
traitement beaucoup plus équitable que celui dont il avait eu à souffrir
depuis dix ans. A sa grande déception, et d'ailleurs a la surprise générale,
la régente et son conseiller intime allaient suivre au dehors la même
politique que Louis XIII et Richelieu. A l'égard de Charles IV en particulier
ils ne se montrèrent pas disposés à changer d'attitude. La situation allait
même se modifier de façon désavantageuse pour le duc. La victoire que
remporta le duc d'Enghien à Rocroi, le 19 mai 1643, permit à ce prince de
prendre Thionville, puis Sierck, de fortifier ainsi la position de la France
dans la région lorraine. De l'autre côté du Rhin, Guébriant, qui commandait
l'ancienne armée weimarienne, remportait aussi des succès ; mais blessé
mortellement au siège de Rottweil, il dut abandonner son commandement. Ses
lieutenants se laissèrent surprendre à Tüttlingen, le 25 novembre 1643, par
Charles IV et par un gentilhomme lorrain, ou plutôt bar- ; rois, le baron de
Mercy, qui était à la tête de l'armée de la Li-, gue. La victoire des
Lorrains et des Bavarois fut complète, Charles IV en profita pour ouvrir avec
la France de nouvelles négociations, qui aboutirent au traité mort-né de Gemünd
(Sarreguemines). Tandis
que Charles IV, se séparant de Mercy, allait guerroyer aux Pays-Bas, Mercy
continuait la lutte sur la rive droite du Rhin. Turenne et d'Enghien
réussirent, après trois jours de lutte opiniâtre, à le battre à
Fribourg-en-Brisgau (3-5 août 1644). Mais quelques mois plus tard, Mercy surprenait
Turenne à Mergentheim et dispersait son armée (mai 1645). D'Enghien vint au secours de
Turenne, elles deux généraux français livrèrent à Mercy, près de Nordlingen,
une nouvelle bataille, qui resta longtemps indécise. Une fausse manœuvre de
Jean de Weert et la mort de Mercy assurèrent enfin la victoire aux Français (3 août 1645). Le baron de Mercy, que l'on
représente d'habitude, bien à tort, comme un Bavarois, est un des plus grands
capitaines qu'ait produits notre pays. L'année
même où mourait Mercy, un compatriote et un protégé de Mazarin, Magalotti,
allait de nouveau assiéger La Mothe. La place, dont le colonel Cliquot était
gouverneur, se défendit vaillamment pendant six mois. Magalotti trouva la
mort dans un des assauts donnés à la place. Villeroi, qui le remplaça dans le
commandement de l'armée assiégeante, réussit enfin à obliger Cliquot de
rendre La Mothe. Si les conditions de la Capitulation signée le 5 juillet
i'645 furent observées, à l'égard de la garnison lorraine, il n'en fut pas de
même de celles qui concernaient la ville et les habitants. Villeroi avait
promis à ceux-ci la vie sauve, ainsi que la conservation de leurs maisons et
de leurs biens. Mazarin refusa de tenir les engagements qu'avait pris le
général français, obligea les malheureux bourgeois de La Mothe à s'expatrier,
et fit détruire de fond en comble l'héroïque cité. Le cardinal était de ceux
pour qui les conventions n'ont que la valeur de chiffons de papier. Le duc
de Lorraine n'avait pas fait de tentative sérieuse pour débloquer une place
qu'il avait pourtant le plus grand intérêt à conserver. Nous ne nous
occuperons pas des Campagnes de Charles IV aux Pays-Bas ; plus d'une fois il
resta lui-même dans l'inaction, laissant le commandement de ses troupes à ses
lieutenants, en particulier au comte Philippe de Ligniville. C'est M. de
Ligniville qui se trouvait à la tête de l'armée lorraine, lorsque celle-ci et
les Espagnols se firent battre par Condé, le 20 août 1648, dans les plaines
de Lens. Des
négociations, en vue de rendre la paix à l'Europe, avaient commencé en 1644 à
Munster et à Osnabrück en Westphalie. Charles IV se tint longtemps à l'écart
de ces pourparlers, et lorsqu'il voulut y prendre part, il ne put obtenir,
malgré l'appui de l'Espagne et de l'empereur, que la France l'autorisât à
envoyer un plénipotentiaire aux conférences. Les négociateurs impériaux et
espagnols défendirent d'ailleurs de leur mieux les intérêts de Charles IV ;
mais les princes allemands les soutinrent mal. En février 1641 à Nuremberg,
et plus tard encore, ils ne voulurent prendre aucun engagement en ce qui
concernait le duc de Lorraine. Au mois de janvier 1648, l'Espagne conclut la
paix avec la Hollande, qui séparait ainsi sa cause de celle de la France ;
elle rompit au contraire les pourparlers avec le gouvernement de Louis XIV,
en donnant pour motif de sa conduite le refus des plénipotentiaires français
de restituer au duc de Lorraine ses Etats. L'Espagne parlait ainsi afin de
garder à sa disposition un prince qui lui avait rendu et qui pouvait encore
lui rendre de très grands services. En réalité, le commencement de la Fronde
donnait à Philippe IV lieu d'espérer qu'il pourrait facilement regagner les
provinces perdues depuis, dix ans et traiter avec la France à des conditions
avantageuses pour lui. A la
différence de Philippe IV, Ferdinand III dut se résigner à mettre bas les
armes ; le 24 octobre 1648, ses plénipotentiaires signèrent la paix.
L'article 6 du traité de Munster renvoyait à une date ultérieure le règlement
des affaires de Lorraine ; l'empereur, que n'avaient pas soutenu les princes
allemands, avait dû abandonner la cause de Charles IV. Par l'article 72 du
traité, il renonçait définitivement, en faveur de la France, aux droits de
l'Empire sur les villes et les évêchés de Metz, dé Toul et de Verdun, ainsi
que sur leurs dépendances ; c'est alors seulement que les Trois-Evêchés sont
légalement devenus une terre française., D'autre part, l'article 73
restituait à François de Lorraine-Chaligny le temporel de son évêché.
Ajoutons que le traité de Munster cédait à la France, sous une forme ou sous
une autre, presque toute l'Alsace. Bien
loin d'avoir rien obtenu, Charles IV voyait la France fortifier sa situation
dans la région lorraine par la cession définitive qui lui était faite des
Trois-Evêchés et de l'Alsace. Non seulement elle était reconnue maîtresse
incontestée des principales villes du pays, mais par la possession de
l'Alsace, elle fermait à Charles IV, du côté de l'Est, toutes communications
avec l'Empire. Enserrée entre la Champagne et l'Alsace, tenue en respect par
les forteresses de Metz, de Toul et de Verdun, la Lorraine, si elle était un
jour restituée à Charles IV, ne jouirait désormais que d'une, indépendance
précaire. Pourtant, ce n'est que longtemps après la paix de Westphalie que
les duchés seront réduits à la condition de province française. II. — LA RÉGION LORRAINE DE 1648 À 1659.
Si les
traités de Westphalie avaient mis fin à la lutte entre Louis XIV et
l'empereur, par contre, ainsi que nous l'avons dit, l'Espagne, qui n'avait
pas déposé les armes, continuera là guerre contre la France pendant onze ;
années. La région lorraine souffrira, surtout jusqu'en 1656, moins peut-être
des hostilités entre les deux Etats que des troubles delà Fronde et des
tentatives nouvelles faites par Charles IV pour recouvrer ses duchés. 1° Histoire intérieure
de la région lorraine.
Duchés. —
Trois-Evêchés.
Dans
les duchés, la situation reste troublée de 1648 à 1656. La Ferté-Senectère,
qui gardera les fonctions de j gouverneur jusqu'en 1661, s'efforce de
maintenir la discipline parmi les troupes qu'il commande, mais il se montre
avide et dur à l'égard des habitants des duchés. En 1651, après l'échec de
l'expédition de M. de Ligniville, le maréchal frappa impitoyablement ceux des
Lorrains qui avaient accueilli en libérateur, comme c'était leur droit et
leur devoir, le lieutenant de Charles IV. La situation de nos ancêtres
s'améliora un peu depuis 1656, après que Nicolas-François fut entré, avec ses
troupes, au service de la France. Il s'en
fallait de beaucoup que les rapports entre les membres de la famille ducale
fussent toujours amicaux. Charles restait tiraillé entre ses deux femmes,
Nicole et Béatrice. C'est en 1654 seulement que la cour de Rome rejeta la
demande en annulation de mariage qu'avait introduite Charles IV et déclara
valable l'union du prince lorrain avec Nicole. Cette sentence faisait des
enfants de Béatrice des bâtards, inhabiles à recueillir la succession de leur
père. Si le duc avait et conserva toujours pour eux une vive affection, par
contre il se détacha peu à peu de Mme de Cantecroix, à laquelle il
reprochait, sinon des infidélités, du moins des inconséquences de conduite.
L'attitude de Béatrice, durant la captivité de Charles IV à Tolède, très
différente de celle de Nicole, acheva de refroidir ce prince à l'égard de sa
maîtresse et amena même un rapprochement entre lui et sa femme légitime ;
Nicole mourut à Paris, en février 1657, deux ans avant la remise en liberté
de son mari. Malgré les instantes prières de Béatrice, Charles IV refusa
longtemps de demander à la cour de Rome l'autorisation d'épouser son ancienne
maîtresse et de régulariser ainsi la situation des enfants qu'elle lui avait
donnés. Nicolas-François
continua de vivre à Vienne, jusqu'au moment où il se mit à la tête de l'armée
lorraine (1654). Si l'union de Charles avec
Béatrice avait déjà tendu les rapports entre les deux frères, ce fut bien pis
encore, lorsque Nicolas-François eut pris, après l'emprisonnement de Charles
par les Espagnols, le commandement des troupes lorraines. D'autre part,
Nicolas-François avait eu de Claude deux fils, Ferdinand et Charles ; lorsque
l'aîné mourut prématurément des suites de l'opération de la pierre en 1650,
Charles, le futur Charles V, devint l'héritier du trône ducal. Charles IV lui
témoigna une hostilité sourde, mais cons ? tante, soit qu'il craignît qu'à un
moment donné on ne lui opposât son neveu, héritier des droits de sa mère,
Claude, soit qu'il songeât que Charles évincerait nécessairement le fils de
Béatrice, qui, vu l'illégitimité de sa naissance, ne pouvait porter la
couronne ducale. Si Nicolas-François avait toujours soutenu contre Béatrice
la duchesse Nicole, il y eut pourtant conflit entre lui et sa belle-sœur au
sujet de leurs droits respectifs au gouvernement des duchés, après
l'emprisonnement de Charles IV ; ce conflit ne s'apaisa qu'après l'entrée de
Nicolas-François au service delà France en 1656. Les
traités de Westphalie avaient fait des villes et des évêchés de Metz, de Toul
et de Verdun des territoires français. Les charges de la population n'en
devinrent pas moins lourdes ; après comme avant 1648, les habitants
continuèrent de loger des troupes et de payer des contributions. Les
questions d'impôts agitaient toujours les Verdunois, et mettaient en conflit
la riche bourgeoisie, maîtresse du pouvoir, et le reste de la population ; à
plusieurs reprises, particulièrement en 1650 et en 1658, Verdun fut le
théâtre de troubles, provoqués par des levées de contributions. Le Parlement,
qui se déplaisait à Toul, où il avait été transféré en 1637, demandait
instamment qu'on lui permît de rentrer à Metz. C'est en 1658 seulement que
Mazarin fit droit à ses prières ; encore les conseillers durent-ils verser au
gouvernement français une somme de 200.000 livres pour obtenir satisfaction,
De retour à Metz, les magistrats entrèrent plus d'une fois en conflit avec
les officiers de la garnison. En 1657
Metz et Verdun reçurent la visite de Louis XIV et de Mazarin. La nouvelle que
la paix venait d'être conclue avec l'Espagne causa dans toute la région
lorraine une grande joie, moindre pourtant dans les duchés que dans les Trois-Evêchés,
puisque Charles IV avait refusé de souscrire aux clauses du traité qui le
concernaient. 2° Histoire extérieure
de la région lorraine.
Après
la paix de Munster, Charles IV restait en lutte avec la France. Du moment que
sa cause, était liée à celle de Philippe IV, il devait garder une attitude
qui lui valût l'estime et la confiance du gouvernement espagnol et qui
obligeât celui-ci, le jour où l'on traiterait de la paix, à défendre les
intérêts de la Lorraine. Au lieu d'adopter une conduite habile et prudente,
le duc fit preuve de la plus grande maladresse. D'une part il blessait et
irritait les ministres espagnols par ses railleries, de l'autre il excitait
leurs défiances et leurs soupçons par ses négociations avec la France, par
ses menaces de traiter avec elle. La
France, malgré les victoires de ses généraux, malgré la signature de la paix
de Westphalie, se trouvait, à la fin de 1648, dans une situation très
critique. Les succès qu'avait remportés Mazarin dans sa politique étrangère
n'avaient pas réussi à lui gagner l'affection des Français. Sa qualité
d'étranger, ses concussions et celles de quelques-uns de ses subalternes
avaient excité contre lui l'envie et la haine de presque toutes les classes
de la nation. Les lourdes charges que la guerre faisait peser sur la
population du royaume ajoutaient encore au mécontentement de celle-ci, Bref,
sans la faveur d'Anne d'Autriche, devenue la femme ou la maîtresse du
cardinal, l'Italien eût été précipité du pouvoir. Ce fut l'attachement de là
régente à Mazarin qui poussa les mécontents à la rébellion et qui provoqua
les troubles de la Fronde. Les désordres, commencés avant la paix de
Westphalie, allaient continuer d'agiter le pays jusqu'en 1653 et donner aux
Espagnols toutes facilités pour reconquérir une partie des provinces qu'ils
avaient antérieurement perdues. La Fronde fournit également à Charles IV
l'occasion de rentrer en possession de ses Etats. D’abord en 1650, quand des
soulèvements éclatèrent sur plusieurs points de la France en faveur de Condé,
arrêté sur l'ordre de Mazarin, et que Turenne, par amour pour la belle
duchesse de Longueville, se fût déclaré pour le prince disgracié, la partie
s'offrait belle au duc de Lorraine. Au lieu de paraître lui-même dans les
duchés, il se contenta d'y envoyer son meilleur général, M. de Ligniville,
qui remporta d'abord de grands succès, reprit Bar, Epinal et quelques autres
places. La situation des Français en Lorraine devenait critique. Par malheur,
M. de Ligniville se laissa surprendre près de Lignières parle maréchal de La
Ferlé. Après avoir rejoint l'armée espagnole que commandait Turenne, il prit
part à la bataille de Rethel (Sommepy), où Lorrains et Espagnols se firent battre par le
maréchal du Plessis-Praslin (14 décembre 1650). Le maréchal de La Ferté et ses lieutenants rentrèrent
en possession des places lorraines qu'avait reconquises M. de Ligniville, et
le pays retomba sous la domination étrangère. Malgré
la victoire de Rethel, la situation de Mazarin devenait de plus en plus
difficile, à la suite de la coalition qu'avaient formée contre lui tous ses
adversaires, parlementaires et partisans des princes. Le cardinal jugea
prudent de laisser passer l'orage et de se retirer à Bruhl, sur les terres de
l'archevêque-électeur de Cologne. Condé, sorti de prison, prétendait exercer
le pouvoir, mais Anne, toujours fidèle à Mazarin, ne confia pas au prince la
charge de premier ministre. Une rupture se produisit entre la reine et Gondé,
qui se mit en révolte ouverte et fit alliance avec l'Espagne. Le duc de
Lorraine avait dissipé l'année 1651 à concevoir des projets chimériques ne se
proposait-il pas de soulever l'Irlande en faveur de son cousin Charles Smart,
fils aîné de Charles Ier ? L'année
1662 parut un moment devoir être décisive pour le duc de Lorraine, qui se
trouva dans la situation la plus favorable qu'il pût souhaiter ; Mazarin,
rentré en France, et les princes rebelles recherchèrent' en effet l'alliance
de Charles IV, qui pouvait la faire payer très cher. Qui, de Mazarin ou des
Frondeurs, le prince lorrain avait-il le plus d'avantages à soutenir P Nous
ne saurions le dire. En tout cas, Charles devait se prononcer franchement
pour l'un des deux partis et s'employer de son mieux aie faire triompher. Une
fois de plus il manqua, par son goût pour les intrigues tortueuses,
l'occasion qui s'offrait à lui. Négociant avec Mazarin en même temps qu'avec
les princes, il donnait des espérances aux uns et aux autres, semblant
n'avoir pour but que de se moquer de tout le monde. Au fond du cœur, il
penchait pour les Frondeurs. D'une part il n'avait eu à se louer ni de
Mazarin, continuateur de la politique de Richelieu à son égard, ni d'Anne
d'Autriche, qui n'avait nullement répondu aux espérances qu'il avait mises en
elle ; de l'autre il voyait dans le parti opposé son beau-frère, Gaston
d'Orléans. Par malheur, le principal des chefs de la Fronde était Condé, avec
lequel le duc se trouvait en rivalité à propos du Clermontois. Charles
voulait recouvrer ce territoire, que lui avaient enlevé les traités de
Liverdun et de Saint-Germain, tandis que Condé, à qui Anne d'Autriche l'avait
cédé en 1648, n'entendait nullement y renoncer. Sans cette malheureuse
question du Clermontois, peut-être le duc eût-il franchement soutenu la cause
des princes. Toujours est-il que Charles revint à deux reprises, en France
dans le courant de 1652, continuant de négocier avec les deux partis, ne se
prononçant pour aucun d'eux, bien qu'il vînt plutôt en aide aux Frondeurs.
Lors de son second voyagé en France, il pouvait écraser l'armée de Turenne,
qui s'était imprudemment fourvoyée entre les troupes lorraines et celles de
la Fronde ; sa négligence permit à Turenne de sortir indemne de ce pas
dangereux. Finalement, au mois d'octobre 1662, le duc de Lorraine reprit le chemin
des Pays-Bas, n'ayant retiré de ses promenades et de ses négociations aucun
résultat avantageux pour lui-même ni pour les duchés. Sa duplicité avait déçu
et irrité tout le monde, Mazarin, les princes et les Espagnols, qui l'accusaient
presque de trahison. La méfiance et le mécontentement des ministres de
Philippe IV à l'égard de Charles IV allaient sans cesse croissant. Le prince
lorrain s'entendait de moins en moins avec Condé, qui ne voulait pas lui
restituer le Clermontois, et à qui d'autre part Charles refusait d'obéir. Le
gouvernement espagnol décida d'en finir avec un allié aussi gênant que peu
sûr. Le 25 février 1654, Charles IV fut arrêté à Bruxelles, conduit dans la
citadelle d'Anvers, puis transféré quelques mois plus tard dans celle de
Tolède, où il ne restera pas moins de cinq années. Cet
acte de violence souleva les protestations des parents et des sujets du
prince lorrain, qu'ils n'abandonnèrent pas dans son malheur. Nicole s'adressa
directement au roi d'Espagne et sollicita l'intervention de diverses
puissances étrangères. Quelques-uns des officiers et des sujets de Charles IV
tentèrent de le délivrer, mais leurs complots échouèrent ; le pape et la
république de Venise demandèrent, mais en vain, au roi d'Espagne d'élargir le
prisonnier de Tolède. Grande
avait été l'irritation des soldats lorrains en apprenant l'arrestation de
leur chef. Mais la dispersion des régiments dans des Cantonnements éloignés
les uns des autres et l'inaction dé M. de Ligniville ne leur permirent pas dé
se grouper pour réclamer la mise en liberté de Charles IV. Cependant
l'Espagne, qui tenait à garder les services de l'armée lorraine, pria
Nicolas-François d'en venir prendre le commandement. Peut-être le
cardinal-duc eut-il tort d'accepter les offres que lui faisait l'Espagne, ne
semblait-il pas trahir son frère et profiter du malheur qui l'avait frappé ?
D'un autre côté il avait intérêt à garder l'armée, qui constituait à elle
seule, les duchés étant occupés par la France, les Etats de la maison de
Lorraine. Nicolas-François,
qui n'était pas un homme de guerre, n’avait pas sur les officiers et les
soldats l'ascendant que valaient à son frère ses talents militaires. Aussi ne
put-il maintenir la cohésion dans l'armée dont il était le chef nominal. Dès le
début de 1655, deux colonels lorrains passèrent à la France avec leurs
régiments, ne voulant plus servir le roi d'Espagne, qui retenait leur maître
prisonnier. Mécontent de son frère et de Philippe IV, le duc avait envoyé à
Nicole, en 1655, un acte par lequel il lui accordait pleins pouvoirs pour
gouverner en son lieu et place ; c'était une faute de la part de Charles IV.
Nicole, prisonnière de la France, ne pouvait que servir d'instrument à
Mazarin ; en outre c'était rendre inévitables les conflits entre Nicole et
Nicolas-François. Ils se produisirent en effet, la duchesse invitant les
officiers et soldats lorrains à quitter le service de l'Espagne, son
beau-frère leur enjoignant dry rester. La cour souveraine, qui avait
d'ailleurs protesté contre l'emprisonnement de Charles IV et qui s'était
réfugiée à Trêves, ne s'en prononça pas moins en faveur de Nicolas-François. Bien
qu'il eût fait parvenir ses pouvoirs à Nicole, et sans réfléchir que
celle-ci, en raison de sa situation, se trouverait contrainte de travailler
au profit de la France, le duc de Lorraine continuait de négocier avec
Philippe IV. Nicolas-François
avait fait partir pour l'Espagne, dans le but de traiter de la libération de son
frère, MM. du Bois de Riocour et du Châtelet. Après avoir vu leur maître, ils
engagèrent avec les ministres de Philippe IV des pourparlers, qui aboutirent,
en septembre ou en octobre 1655, à la conclusion d'un traité. Charles IV
devait être relâché, moyennant l'abandon au roi d'Espagne de toute son armée,
à l'exception de quatre régiments qu'il se réservait. Ce
traité mécontenta Nicolas-François, qui allait perdre la situation qu'il
occupait, et, semble-t-il, les soldats lorrains, qui ne se souciaient pas
d'être incorporés dans l'armée espagnole. Quatre régiments lorrains,
passèrent en France au mois de novembre. Les Espagnols irrités de cette
désertion, en rendirent Nicolas-François responsable ; la situation de ce
prince devenait de plus en plus difficile. Pour en sortir, il résolut de
quitter le service de l'Espagne et de passer à celui de la France. Des opérations
militaires permirent au prince d'exécuter son projet. Seulement il avait pris
son parti tellement vite, qu'il n'avait pas eu le temps de traiter avec la
France et d'obtenir d'elle des conditions avantageuses pour lui-même et pour
les duchés. Arrivé en France presque en fugitif, il se trouvait à la merci du
cardinal, qui en profita pour lui imposer ses volontés. Les troupes lorraines
devaient combattre pour la France ; mais qui les commanderait ? Un
arrangement entre le cardinal-duc et sa belle-sœur mit fin au conflit qui
durait depuis une année. Nicole eut le pouvoir de régente en matière d’administration,
tandis que les troupes restèrent sous les ordres de son beau-frère. M. de
Ligniville continua de diriger effectivement l'armée lorraine qui, désormais,
se battit pour la France sous les ordres supérieurs de Turenne, et qui prit
part en 1658 à la bataille des Dunes. La
région lorraine n'avait pas cessé d'être un théâtre d'opérations militaires,
les lieutenants de Condé ayant continué la lutte dans le Clermontois. Le
siège dé Stenay (1654)
est l'épisode le plus marquant de cette guerre ; ce fut au Messin Fabert que
revint l'honneur défaire capituler la ville. La France, qui avait commencé
depuis longtemps la conquête du Luxembourg, où Condé avait enlevé Thionville
en 1643, la reprit à cette époque. En 1657, le maréchal de La Fer té finit
par s'emparer de Montmédy ; la place, vaillamment défendue par un gentilhomme
d'origine lorraine, Jean V d'Allamont, qui trouva une mort glorieuse durant
le siège, ne se rendit qu'après une longue et opiniâtre résistance. Le
passage de Nicolas-François et de l'armée lorraine au service de la France
avait rendu inexécutable le traité de Tolède et refermé sur le duc de
Lorraine les portes de sa prison. Il y eut encore de la part de Nicole, de
quelques gentilshommes lorrains et de plusieurs puissances étrangères des
démarches tentées en vue de rendre à Charles IV sa liberté ; elles
n'aboutirent pas. -Ce fut seulement en octobre 165g, quand Mazarin et don
Louis de Haro achevaient de débattre les clauses du traité des Pyrénées, que
Charles IV quitta*enfin la citadelle de Tolède, où il était resté cinq ans.
Il se hâta d'aller rejoindre sur la Bidassoa les deux ministres, français et
espagnol, qui avaient déjà réglé le sort des duchés : la France conserverait
le Barrois et ne restituerait que la Lorraine à Charles IV. Celui-ci protesta
vivement contre le sans-gêne des négociateurs, qui ne l'avaient même pas
consulté avant de disposer de ses Etats. Mais ni ses prières, ni ses
emportements ne produisirent de résultat. Mazarin ne voulut rien changer aux
conditions qui concernaient la Lorraine et le Barrois. Charles refusa donc de
souscrire à un traité qu'il jugeait trop désavantageux, gardant l'espoir
d'obtenir, dans des négociations particulières avec la France, des conditions
plus douces. Quelques-unes des clauses de la paix des Pyrénées intéressaient
directement notre pays. L'acquisition par la France de la partie méridionale
du Luxembourg, avec les places de Damvillers, de Montmédy et de Thionville,
enserrait encore davantage la Lorraine et le Barrois dans le réseau des
possessions de la France ; rendait plus difficile aux duchés le maintien de
leur indépendance, plus inévitable leur annexion au royaume des Bourbons. IV. — LA RÉGION LORRAINE DE 1659 À 1670.
1° Histoire intérieure
de la région lorraine.
Duchés. —
Trois-Evêchés.
La paix
des Pyrénées rendait la Lorraine à Charles IV ; toutefois, comme ce prince
avait refusé de souscrire au traité, la France resta en possession de ce
duché, aussi ; bien que du Barrois. Il s'agissait pour le duc de fléchir
Mazarin et de lui arracher la restitution intégrale de ses Etats. Pendant
plus d'une année ses intrigues et ses efforts demeurèrent stériles. Enfin le
28 février 1661, c'est-à-dire' peu de jours avant sa mort, Mazarin accorda au
prince lorrain ce qu'il désirait : le traité de Vincennes rendait à Charles
IV les deux duchés, mais diminués de Sarrebourg, de Phalsbourg et d'un assez
grand nombre de villages ; en outre, et cette clause n'était pas la moins
dure à l'orgueil de Charles IV, la ville de Nancy devait être démantelée. Il
semblait qu'après avoir obtenu-ces concessions inespérées le duc n'eût plus
qu'à rentrer dans ses Etats, pour réparer les maux dont ses sujets
souffraient depuis trente ans ; s'il ne se sentait pas d'humeur à gouverner
sagement la Lorraine et le Barrois, il devait avoir le courage d'abdiquer en
faveur de son neveu, le prince Charles. Par malheur, ni l'âge ni l'infortune
n'avaient assagi Charles IV, qui allait se montrer aussi inconséquent après
le traité de Vincennes qu'aux jours de sa jeunesse. Comme homme et comme
souverain, on le voit concevoir et commettre — ou essayer de commettre — les
pires folies. Puisque
Nicole était morte, l'affection qu'il avait pour ses enfants commandait au
duc d'épouser Mme de Cantecroix. La cour de Rome, de laquelle il sollicita
l'autorisation nécessaire, montra, semble-t-il, peu d'empressement à l'accorder
; aussi le duc finit-il par abandonner ce projet pour courir d'autres
lièvres. En 1660, désireux de se concilier les bonnes grâces de Mazarin, il
avait feint de vouloir épouser une des nièces du cardinal, Marie Mancini.
Plus tard, on le vit successivement s'amouracher de la fille d'un apothicaire
parisien, Marianne Pajot, puis de Mlle de Saint-Rémy, dont le père était
attaché à la maison de la duchesse d'Orléans. Par deux fois, Marguerite
intervint pour empêcher son frère de se mésallier. En même temps le duc,
toujours mal disposé pour son neveu, contrecarrait les projets de mariage du
jeune prince. Si ce ne fut point lui qui empêcha ce dernier d'épouser Marie
Mancini, Marguerite d'Orléans ou la grande Mademoiselle, il éleva mille
difficultés, lorsqu'il s'agit d'unir le fils de Nicolas-François à Mlle de
Nemours., L'antipathie qu'il éprouvait pour le prince Charles, jointe à
d'autres motifs, allait entraîner le duc à l'un des actes les plus coupables
dé sa vie, le traité de Montmartre. L'idée première en revient non point au
duc, mais à l'un des ministres du roi de France, Hugues de Lionne, secrétaire
d'État des affaires étrangères. Après
avoir, sur l'ordre de Louis XIV, essayé d'amener Charles IV à consentir au
mariage de son neveu avec Mlle de Nemours, de Lionne changea ses plans et
pressa le duc de céder ses Etats au roi de France, moyennant quelques
avantages pour lui et pour la maison de Lorraine. Charles hésita quelque
temps à commettre l'infamie qu'on lui proposait ; mais, dominé par son
antipathie pour le prince Charles, poussé par ses cousins de Guise,
intéressés à la conclusion du marché, Charles IV se décida, le 6 février 1662,
à signer le traité de Montmartre, par lequel il faisait cession de ses Etats
à Louis XIV, qui ne devait du reste en jouir qu'après la mort du vieux duc ;
une pension, différents avantages pour lui-même et pour ses enfants, enfin
l'assimilation des membres de la maison de Lorraine aux princes du sang de
France et le droit pour eux de monter sur le trône après l'extinction de
toutes les branches de la maison de Bourbon, voilà le prix dont Louis XIV
payait l'acquisition de la Lorraine et du Barrois. On peut dire que ce traité
est l'acte le plus honteux qu'ait commis Charles IV ; un homme de cœur
n'aurait jamais vendu, comme il le fit, des sujets qui avaient donné à leur
souverain tant de marques d'affection et de dévouement. On comprend qu'un
paysan, apprenant que Charles IV avait cédé ses sujets à la France, retourna
contre le mur le portrait de son maître, en disant « que, puisqu'il avait
renoncé son peuple, qui avait souffert le martire pour lui, il le fallait
aussi renoncer de même »[1]. Nicolas-François
et son fils protestèrent contre le traité de Montmartre ; la Cour souveraine,
que le duc venait de réorganiser, éleva aussi la voix contre ce marché
honteux. Mais cela ne suffisait pas ; si les Lorrains avaient été moins
patients, moins dociles, au lieu de se répandre en plaintes et en murmures,
ils auraient déclaré Charles IV déchu de ses droits et mis son neveu sur le
trône ducal. Ce
qu'il y a de curieux à constater, c'est que le traité de Montmartre ne
rencontra que désapprobation en France, aussi bien dans la famille royale
qu'à la cour et à la ville. On trouvait surtout exorbitante la prétention du
roi d'accorder aux membres de la maison de Lorraine la qualité et les
prérogatives de princes du sang. Le Parlement de Paris fit difficulté pour
enregistrer le traité, et il crut devoir y ajouter de nouvelles clauses,
contre lesquelles protesta le duc de Lorraine. Petit à
petit, Charles IV et Louis XIV lui-même s'apercevaient qu'ils avaient eu tort
de signer la convention de Montmartre. Finalement, le roi n'exigea de Charles
IV que l'exécution d'une seule des clauses du traité, celle qui concernait la
cession immédiate de Marsal. Après s'y être quelque temps refusé, le duc,
menacé d'une guerre, dut, par le traité de Nomeny (31 août 1663), subir la loi du plus fort. La
folie du mariage n'avait pas quitté le prince lorrain, arrivé pourtant à un
âge où d'habitude les passions sont calmées. Une jeune chanoinesse de
Poussay, Isabelle de Ludres, avait attiré les regards et enflammé le cœur
toujours jeune du vieux duc, qui promit par écrit de la prendre pour femme.
Cependant Béatrice de Gusance, retirée à Besançon, était tombée gravement
malade. Sur les instances de ses enfants, Charles IV consentit à l'épouser par
procuration. Quelques jours après, Mme de Cantecroix mourait, finissant
tristement une existence qui avait compté jadis des jours brillants. La
cérémonie in extremis à laquelle s'était résigné le duc ne changeait
rien à la situation du fils et de la fille que lui avait donnés Béatrice.
Charles cependant, déjà dégoûté de la belle de Ludres, refusait de tenir les
promesses qu'il lui avait faites. Ce n'est pas d'ailleurs qu'il eût renoncé
au mariage. En fin de compte, ce fut la fille d'un gentilhomme ruiné, avec
lequel il était en procès, Marie-Louise d'Apremont, âgée de treize ans, que
le duc finit par épouser, en novembre 1665 ; cette union disproportionnée
devait rester stérile. Quand
il voulut établir les enfants qu'il avait eus de Béatrice, Charles IV alla
chercher son gendre et sa bru dans la maison d'Elbeuf, branche cadette de la
maison de Guise. Toujours préoccupé d'assurer à son fils naturel des
avantages, le duc rédigea une convention, qui prit le nom de paix de famille (1667). Elle démembrait la Lorraine au
profit de Charles de Vaudémont, qui devait recevoir, à la mort de son père,
une partie de la Lorraine allemande. Si Nicolas-François donna son adhésion à
ce pacte, il n'en fut pas de même de son fils Charles. Nicolas-François
mourut au mois de janvier 1670, assez tôt pour ne pas être le témoin- de la
seconde occupation française. Dans le
gouvernement de ses Etats, Charles IV montra aussi peu de sagesse que dans sa
vie privée. On peut lui reprocher des fautes nombreuses, dues à son amour de
l'absolutisme et à son égoïsme. Une
fois rentré en possession de ses duchés, Charles IV allait-il chercher à
faire oublier ses erreurs passées, à regagner l'affection de ses sujets par
une bonne, administration, par le respect de leurs traditions ? Se
proposait-il de convoquer les Etats généraux pour connaître les désirs et les
besoins des Lorrains ? Réunirait-il les Assises ? Telles n'étaient
malheureusement pas les intentions du vieux duc, qui avait au contraire la
ferme résolution de régner en souverain absolu. C'est ainsi qu'en 1661, lorsque
le traité de Vincennes l'eut remis en possession des duchés, au lieu de
réunir les Assises, il reconstitua la Cour souveraine, faisant d'elle le
tribunal d'appel delà Lorraine et du Barrois non mouvant. Très
vif fut le mécontentement de l'ancienne chevalerie. En février ou en mars
1662, plusieurs de ses membres tinrent conseil à Liverdun, en
terre-française, et protestèrent contre l'atteinte portée par le duc à leurs
prérogatives, Charles IV prit à leur égard des mesures de rigueur, qui
n'empêchèrent pas d'autres gentilshommes lorrains de se réunir à
Pont-à-Mousson en février 1663. La situation difficile où les menaces de
Louis XIV, qui exigeait la cession de Marsal, mettaient le duc de Lorraine,
rendait l'ancienne chevalerie plus hardie, son souverain plus conciliant. Le
duc fit de vagues promesses, bien résolu du reste à ne pas les tenir.
Ajoutons qu'à Pont-à-Mousson la noblesse commit une faute capitale, en
éconduisant les délégués que les bourgeois de Nancy lui avaient envoyés pour
s'entendre avec elle sur la conduite à tenir. La noblesse, en écartant la
bourgeoisie, se montrait aussi étroitement égoïste, aussi maladroite que
l'était Charles IV, lorsqu'il prétendait régner en prince absolu. Toujours
est-il que le duc finit par faire triompher ses projets absolutistes. Il
devait mécontenter davantage ses sujets enlevant sur : eux à plusieurs
reprises de lourdes contributions, en leur imposant le logement des troupes
qu'il s'obstinait à tenir sur pied, alors que : l'extrême misère des Lorrains
lui faisait un devoir strict de les ménager. Pourtant
Charles IV prit quelques bonnes mesures pour repeupler le pays et pour lui
rendre un peu de son ancienne prospérité. Nous en reparlerons, quand nous
étudierons les institutions ou la vie économique de la Lorraine et du
Barrois. Dans
les Trois-Evêchés il y a peu d'événements à signaler ; le pays, délivré des
maux de la guerre, se relève peu à peu. Le maréchal de La Ferté, qui avait
abandonné en 1661, après la paix de Vincennes, le gouvernement de la Lorraine
et du Barrois, reçut en échange celui des Trois-Evêchés, Mais le rôle du
gouverneur n'a plus alors la même importance qu'autrefois ; c'est, à ce qu'il
semble, le Parlement qui joue le principal rôle. Il ne songé point encore, ce
qui s'explique par ses origines et par la situation particulière qu'il
occupe, à faire de l'opposition ; c'est au contraire un agent, et très actif,
du gouvernement français. La puissance de cette cour s'accroît et se fait
sentir dans tous les domaines. Nous aurons l'occasion de le constater à plus
d'une reprise. François
de Lorraine-Chaligny, remis, après les traités de Westphalie, en possession
de l'évêché de Verdun, mourut en 1661, sans avoir jamais été consacré. Mgr
d'Hocquincourt, qui, après une longue vacance, sur laquelle nous reviendrons
plus tard, le remplaça sur le siège de saint Saintin, tenta en 1668 de faire
revivre les droits souverains dont avaient joui ses prédécesseurs. Mais ses
efforts n'obtinrent aucun succès. Pour lui, comme pour ses collègues de Metz
et de Toul, c'en était fait du pouvoir temporel. En 1662
mourut dans son gouvernement de Sedan le maréchal Fabert, un Messin, qui
s'était illustré par ses talents d'ingénieur militaire, par ses vertus, parla
droiture de son caractère. Il avait prouvé, de la façon la plus éclatante,
que le sentiment de l'honneur n'est pas l'apanage de la noblesse. 2° Histoire extérieure
de la région lorraine.
Rétabli
sur le trône ducal, Charles IV ne sut pas se résigner à suivre la politique
prudente qui convenait à son âge, à la situation de ses Etats, et
qu'imposaient de la façon la plus pressante la puissance de Louis XIV, comme
la faiblesse de l'Empire et de l'Espagne. Le duc ne cesse d'intriguer avec
les adversaires du roi de France. Général bien plus que souverain, il veut
entretenir des troupes, bien que Louis XIV ne lui permette pas d'en avoir, et
comme il s'obstine à en lever, des conflits le mettent aux prises avec son
redoutable voisin. De 1665 à 1669, Charles IV se trouva en lutte avec
l'électeur palatin, qui prétendait, en vertu du droit de Wildfang,
réduire en servitude des hommes nés dans ses Etats, mais sujets d'autres
princes. La
France et la Suède s'étaient interposées comme médiatrices entre les
belligérants. Louis XIV prétendait que le duc de Lorraine, fort de son appui,
n'avait rien à redouter du palatin et n'avait nul besoin de lever des
troupes. Charles soutenait qu'il lui fallait prendre des mesures de défense
contre un adversaire, dont les assurances pacifiques n'offraient aucune
garantie. Toujours est-il que la guerre, coupée par des trêves, traîna durant
quatre années, avec des alternatives de succès et de revers pour les
Lorrains. En 1668 le prince de Lillebonne, gendre de Charles IV et commandant
de ses troupes, battit l'armée du palatin près de Bingen. Pour punir Charles
IV d'entretenir une armée, le roi de France l'obligea en 1667, lors de la
guerre de Dévolution, de la mettre à sa disposition et de l'envoyer guerroyer
contre l'Espagne dans les Pays-Bas. En 1669, comme le duc n'avait pas encore
licencié ses troupes, Louis XIV, pour l'y contraindre, donna au duc de Créqui
l'ordre d'envahir la Lorraine ; force fut à Charles de se soumettre pour
échapper à l'invasion et à l'occupation de ses Etats. L'année suivante, un
nouveau conflit éclatait entre lui et la France à propos de droits de douane.
Charles, qui redoutait les projets de Louis XIV sur la Lorraine, au lieu de
les conjurer par une altitude soumise, ne voyait d'autre moyen, pour s'y
soustraire, que d'intriguer avec les ennemis du roi de France, l'empereur,
l'Espagne et la Hollande. Louis XIV, qui avait le dessein bien arrêté de
punir les Provinces-Unies de leur intervention en 1668 au profit de
l'Espagne, voulait, avant de les attaquer, prendre des mesures préparatoires,
tout d'abord s'emparer de la personne de Charles IV et occuper ses Etats. Le
chevalier de Fournie, suivi d'une troupe de cavaliers, arriva le 26 août 1670
dans Nancy, où il espérait surprendre Charles IV. Prévenu, quelques heures
avant l'arrivée des Français, de l'attentat dont il allait être la victime,
le duc eut le temps de monter à cheval, de s'enfuir de sa capitale et de
quitter la Lorraine. Aucune mesure n'avait été prise en vue d'une résistance.
Les quelques places, d'ailleurs mal fortifiées, que Charles possédait encore,
se rendirent à Créqui l'une après l'autre, si bien qu'à la fin de septembre
1670 les duchés étaient tombés au pouvoir de Louis XIV- La seconde occupation
française va durer près de 28 ans. V. — LA RÉGION LORRAINE DE 1670 À 1697
1° Histoire intérieure
de la région lorraine.
Duchés. —
Trois-Evêchés.
Maître
des Etats de Charles IV, Louis XIV supprima la Cour souveraine et la Cour des
comptes. Le pays fut placé sous l'autorité du gouverneur des Trois-Evêchés,
administré par un intendant et soumis à la juridiction du Parlement de Metz.
Comme la France eut à soutenir deux grandes guerres pendant cette période,
les habitants des duchés durent payer des contributions en argent, supporter
des réquisitions, le logement des gens de guerre, sans parler des violences
qui accompagnaient toujours à cette époque les passages de troupes. Ajoutons
qu'en 1672, puis en 1679, ; le gouvernement français prit des mesures de
rigueur contre les Lorrains qui avaient quitté le pays pour aller combattre
sous les ordres de leur souverain légitime. Pourtant le roi de France
s'occupa de repeupler le pays ; il fit venir dans, : les régions de la Seille
et de la Sarre, qu'avait ruinées la guerre de Trente ans, des colons de la
Picardie et du Vermandois. La ville de Nancy, dont les fortifications furent
relevées, reçut en 1673 la visite de Louis XIV. Les
Trois-Evêchés souffrent, un peu moins peut-être que les duchés, des
réquisitions militaires et des logements des gens de guerre. La ville de Metz
fut gravement atteinte : dans sa prospérité par la révocation de l'Edit de
Nantes (1685), qui lui fit perdre quelques
milliers de ses habitants les plus laborieux et les plus industrieux. A cette
époque, des conflits de juridiction s'élèvent encore entre les diverses
autorités, par exemple en 1687 entre la municipalité de Verdun et le
bailliage. C'est
en 1671 qu'à Metz la princesse palatine abjura le protestantisme et se maria
par procuration avec le duc Philippe d'Orléans, frère du roi, veuf
d'Henriette d'Angleterre. Une fille née de cette union, Elisabeth-Charlotte,
épousera eu 16g8 le duc Léopold de Lorraine. A
plusieurs reprises Louis XIV vint dans les Trois-Evêchés ; on le trouve à
Metz en 1673, 1678, 1681, 1683, à Verdun en 1683 et en 1687. Le grand dauphin
passa à Metz en 1688. 2° Histoire extérieure
de la région lorraine.
Charles
IV ne manqua pas de protester contre l'attentat à sa personne et contre la
spoliation dont il avait été la victime de la part de la France. Il réclama
l'intervention de l'empereur et de la diète. Le comte de Windischgrætz, que
Léopold envoya en France à la fin de 1670, né put obtenir ; de Louis XIV
qu'il restituât au duc de Lorraine ses Etats, Charles fit ensuite intervenir
quelques électeurs ecclésiastiques, clients de la France. Mais les
négociations, qui, à la demande de ces prélats, s'ouvrirent à Paris en 1672,
échouèrent devant les exigences de Louis XIV. La guerre seule pouvait rendre
au duc les Etats dont il avait été dépouillé. Elle venait justement d'éclater
et semblait devoir embraser presque toute l'Europe. La
responsabilité en retombait sur Louis XIV, et sur lui seul. Quand il prit le
pouvoir, à la mort de Mazarin, il n'avait, rien à redouter d'aucune
puissance. Ni l'Empire, ni l'Espagne, ni l'Angleterre n'avaient la pensée,
non plus que les moyens, de causer au roi de France la moindre inquiétude. Il
dépendait de lui d'assurer à ses sujets et à ses voisins, les bienfaits d'une
paix, dont la France n'eût pas moins profité que les autres Etats. Seulement
le rôle utile, mais modeste, d'un prince pacifique ne convenait pas à
l'orgueil de Louis XIV, qui ne rêvait que victoires et conquêtes. Il
entendait agrandir ses Etats par tous les moyens, briser tous les obstacles
qui s'opposaient à l'accomplissement de ses projets. Sa politique ambitieuse,
arrogante et brutale finit par exaspérer et par soulever contre lui une
partie de l'Europe. A trois reprises des coalitions se formèrent pour mettre
un terme à ses violences, et si ses adversaires avaient mieux su concerter
leurs efforts, ils auraient fini par lui infliger la plus méritée des leçons. L'invasion
de la Hollande et la conquête d'une partie de ce pays par la France en 1672
amenèrent, l'année suivante, la conclusion de la Triple-Alliance de La Haye
entre les Provinces-Unies, 'l'empereur et le roi d'Espagne. Charles IV
s'empressa d'adhérer à la ligue et de lever des troupes. Prévoyant que Louis
XIV ferait une tentative pour s'emparer de la Franche-Comté, qu'il avait déjà
conquise en 1668, le duc réclama pour lui la mission de défendre, cette
province, qu'il connaissait de longue date. On ne l'écouta pas, et l'on s'en
trouva mal ; la Franche-Comté, mal pourvue de troupes, tomba en 1674 au
pouvoir de Louis XIV. Quelques
mois plus tard, Charles IV et Caprara se firent battre le 16 juin par Turenne
à Sintzheim, sur l'Elsenz. Mais lorsque l'électeur de Brandebourg fut venu
renforcer l'armée des coalisés, celle-ci franchit le Rhin, pénétra en Alsace
et obligea Turenne, qui ne disposait pas de forces suffisantes, à battre en
retraite de l'autre côté des Vosges. Charles IV profita des progrès de ses
alliés pour envoyer lui-même en Lorraine des troupes, qui occupèrent
Saint-Dié et Epinal, Un détachement de cavalerie lorraine surprit, le 5
novembre, à Bénaménil, l'arrière-ban de la noblesse d'Anjou. Cependant
Turenne n'avait nullement pris ses quartiers d'hiver, comme le croyaient ses
adversaires. En décembre il mit son armée en marche et lui fit longer le
revers occidental des Vosges, avec l'intention de rentrer en Alsace par le
sud. Menacées par ce mouvement du maréchal, les troupes lorraines quittèrent
Epinal et Saint-Dié pour se replier en Alsace. Charles IV avertit aussitôt
ses alliés delà marche de Turenne et du danger qui les menaçait. Cette fois
encore ses avis ne furent pas écoutés. A la fin de décembre, le maréchal
débouchait dans la vallée de l'Ill, surprenant ses adversaires dispersés dans
leurs cantonnements. A Mulhouse, le 29 décembre, la cavalerie lorraine fit
des prodiges de valeur pour arrêter la marche des Français, mal secondée par
les Impériaux, elle dut battre en retraite. Enfin le 5janvier 1675, à Türckheim,
eut lieu une bataille décisive. Vaincus par Turenne, Lorrains, Impériaux et
Brandebourgeois durent évacuer l'Alsace et se replier sur la rive droite du
Rhin. C'était un grave échec pour la coalition. Le duc
de Lorraine ne resta pas en face de Turenne. Un peu plus tard, nous le
trouvons dans la vallée delà Moselle, où il commande une armée formée de ses
propres troupes et de celles des ducs de Lunebourg. Il avait mis le siège
devant Trêves, qu'une forte garnison française occupait. Le maréchal de
Créqui, venu pour débloquer la place, rencontra près de Conz, au confluent de
la Moselle et de la Sarre, l'armée de Charles IV, qui lui infligea, le 11
août, une sanglante défaite. Le maréchal se réfugia dans Trêves, qu'il aurait
voulu défendre. Mais une mutinerie de la garnison ne le lui permit/pas. La
ville se rendit, le 6 septembre, et Créqui, fait prisonnier, eut
l'humiliation de passer à travers les rangs de l'armée lorraine. Après ces
deux succès, Charles IV aurait voulu que l'on marchât sur Metz, mais ses
alliés s'y refusèrent. Quelques jours plus tard, Charles tombait malade d'une
fièvre, qui l'enlevait le 18 septembre. On ne
peut lui refuser d'avoir été un vaillant soldat et un habile capitaine. Mais
ce sont vraiment les seuls éloges que nous puissions lui accorder. Comme
homme et comme souverain, il ne mérite que des reproches ; léger,
imprévoyant, inconséquent, manquant de tenue, il n'a su remplir ni ses
devoirs d'époux, ni ceux de chef d'Etat, aussi incapable de tenir ses duchés
à l'écart des guerres que de les défendre quand ils étaient attaqués. Le
traité de Montmartre a marqué sa mémoire d'un opprobre que rien ne saurait
effacer. Dans les temps modernes, c'est le plus mauvais souverain qui ait
gouverné la Lorraine et le Barrois ; on doit même dire que c'est le seul. A
Charles IV succédait son neveu et homonyme qui, les talents militaires mis à
part, ne lui ressemblait en rien. Plus intelligent et plus cultivé que son
prédécesseur, le nouveau duc avait la clairvoyance, la sagesse, la dignité
qui avaient manqué à. Charles IV ; aussi inspirait-il autant de confiance à
ses amis que de respect à ses adversaires. Né à
Vienne le 3 avril 1643, élevé par le marquis de Beauvau, il prit part aux
dernières campagnes de la guerre contre l'Espagne, fut mis en 1659, par une
chute de cheval en tel danger que sa guérison parut miraculeuse. De 1660 à
1662, Charles nourrit des projets de mariage qui, s'ils avaient pu se
réaliser, l'auraient fixé en France ; successivement il rechercha Marie
Mancini, Marguerite d'Orléans, sa cousine-germaine, puis la grande Mademoiselle,
bien que plus âgée que lui, enfin Mlle de Nemours, qui serait devenue sa
femme, sans l'opposition de Charles IV, Le jeune prince : protesta, ainsi que
son père, contre le traité de Montmartre, puis, ne se sentant pas en sécurité
à la cour de Louis XIV, ? il la quitta secrètement, passa en Italie, puis à
Vienne, où l'empereur Léopold et l'impératrice douairière lui témoignèrent la
plus grande sympathie. L'impératrice douairière nourrissait le projet de lui
faire épouser sa fille Marie-Eléonore. La guerre, qui avait repris contre les
Turcs, permit à Charles de se distinguer ; à la bataille du Saint Gothard,
que Montecuculli gagna sur les Turcs, le 1er août 1664> le prince Charles
enleva de sa main un drapeau, qui fut envoyé plus tard à Notre-Dame de Bonsecours.
En 1669, quand l'abdication de Jean-Casimir eut laissé vacant le trône de
Pologne, Charles brigua les suffrages de la noblesse polonaise. Soutenu par
l'empereur, il échoua devant l'opposition de la France. Le malheur voulut que
le roi élu par la diète, Michel Koribut, épousât cette archiduchesse
Marie-Eléonore que l'impératrice douairière destinait au prince lorrain. Cinq
ans après, quand Michel Koribut mourut, Charles se porta de nouveau candidat
; si Léopold et Marie-Eléonore s'employèrent de leur mieux pour assurer son
élection, l'hostilité de la France le fit encore écarter, La diète choisit un
Polonais, Jean Sobieski, dont la femme était Française. Cette
même année, Charles prit part à la bataille de Senef, où il fut blessé. La mort
de Charles IV faisait de son neveu un duc de Lorraine et de Bar, puisque
Charles de Vaudémont, le fils de Mme de Cantecroix, ne pouvait hériter de son
père. Salué par les acclamations de la petite armée qui constituait alors ses
Etats, il fut reconnu sans difficulté par toutes les puissances de l'Europe,
sauf par la France, qui détenait alors son patrimoine. En 1676 il enleva
Philipsbourg, L'année suivante, il pénétra en Lorraine jusqu'à la Seille,
mais le maréchal de Créqui le tint en échec et ne lui permit pas de
s'installer dans le pays. Charles dut battre en retraite. Des
conférences en vue de la paix s'étaient ouvertes dans la ville hollandaise de
Nimègue. La plupart des puissances signèrent la paix-en 1678 ; l'empereur ne
s'y résigna que l'année suivante. Quoiqu'il eût chaudement défendu les
intérêts de son allié, devenu son beau-frère, Léopold ne put obtenir pour lui
des conditions acceptables. Louis XIV consentait bien à restituer à Charles V
ses Etats, mais il prétendait garder Nancy ; La situation faite au duc eût
été à peine meilleure que celle d'un gouverneur de province. Charles ne
voulut pas souscrire à des conditions aussi onéreuses qu'humiliantes. Sommé
par Louis XIV de les accepter, il s'y refusa et protesta auprès du nonce du
pape contre les exigences du roi de France. Leduc licencia ensuite sa petite
armée et invita ceux des Lorrains, qui avaient combattu sous ses drapeaux, à
regagner leurs foyers, pour échapper aux mesures de rigueur dont les menaçait
le gouvernement français. Avant la paix de Nimègue, le 6 février 1678,
Charles avait enfin épousé Marie-Eléonore d'Autriche, la reine douairière de
Pologne ; les circonstances s'étaient en quelque sorte conjurées pour
retarder une union que le duc et la reine appelaient de tous leurs vœux. Le
bonheur des deux époux, scellé par la naissance de nombreux enfants, cinq
fils et une fille, devait être brisé par la fin prématurée de Charles V.
Nommé par son beau-frère gouverneur du Tyrol, Charles et Marie-Eléonore
s'installèrent à Innsbrück, où ils passèrent quelques années tranquilles, en
attendant que la guerre ramenât le duc sur les champs de bataille. Cependant
l'ambition de Louis XIV troubla de nouveau l'Europe, dès le lendemain delà
signature des traités de Nimègue. Trouvant que les guerres ne lui avaient pas
suffisamment rapporté de territoires, il allait, par une interprétation
abusive des traités, faire des conquêtes en pleine paix. La politique des
réunions, qu'il s'est contenté de développer, avait été esquissée par Henri IV
dans le temporel de l'évêque de Metz. Richelieu l'avait continuée en envoyant
le maître des requêtes Cardin Le Bret rechercher les dépendances des villes
et des évêchés de Metz, de Toul et de Verdun qui se trouvaient incorporées,
dans la Lorraine. Le Parlement de Metz, invité par Mazarin à faire des
enquêtes du même genre, nomma en 1660 une commission, dont les travaux se
prolongèrent jusqu'en 1679. Le rapport qu'elle rédigea suggéra à Louis XIV et
à Louvois l'idée de revendiquer non seulement les territoires qui jadis
avaient appartenu aux, cités ou aux évêchés de Metz, de Toul et de Verdun,
mais tous ceux qui avaient dépendu des villes ou des provinces qu'avaient
cédées à la France les traités de Westphalie, des, Pyrénées,
d'Aix-la-Chapelle et de Nimègue. Le gouvernement français forma, dès 1670, à
l'aide de membres du Parlement de Metz, une chambre de réunion, qui
fonctionna de 1680 à 1683. Elle-déclara fiefs, relevant du temporel des
évêques de Metz, de Toul et de Verdun, et par conséquent du roi de France ;
qui avait succédé aux droits de ces prélats, un grand nombre de seigneuries,
de villes et de villages. Les uns avaient-été, depuis un temps plus ou moins
long, cédés à la Lorraine ; ils furent annexés au domaine royal. D'autres,
comme le comté de Sarrebrück où le duché de Deux-Ponts, appartenaient à ; des
princes étrangers. Les détenteurs de ces seigneuries furent sommés de se
reconnaître vassaux du roi de France, de lui prêter foi et hommage, faute de
quoi les domaines furent saisis, déclarés unis au domaine royal et occupés
par des troupes françaises. En 1681 le Parlement de Besançon prononça des
arrêts de réunion, qui intéressaient la partie méridionale de la Lorraine et
du Barrois. Grande
fut l'irritation des puissances européennes, même de celles que
n'atteignaient pas les réunions, devant les agissements de Louis XIV. Le roi
d'Espagne et l'empereur, également lésés par les réunions, se trouvaient en
ce moment hors d'état de s'opposer aux entreprises du roi de France. Si, en 1683,
l'Espagne exaspérée finit par en appeler aux armes, l'empereur, alors aux
prises avec les Turcs, ne put la soutenir. L'année suivante, Charles II
d'Espagne et, Léopold signèrent le traité de Ratisbonne, par lequel ils
reconnaissaient au roi Très-Chrétien la possession des territoires qu'il
avait fait occuper ayant le 1er août 1681. Léopold
venait en effet de traverser l'une des périodes les plus critiques de son
existence. Tandis que Louis XIV s'agrandissait en pleine paix aux dépens de
ses voisins, l'empereur était en lutte avec les Hongrois révoltés contre son
autorité, et avec les Turcs, que Louis XIV avait excités à l'attaquer. En
1683 Mohammed IV envoyait à l'empereur un ultimatum, bientôt suivi de
l'entrée en Autriche d'une forte armée turque, que commandait le grand-vizir.
Elle arriva sous les murs de Vienne, dont elle fit le siège. Charges V,
généralissime des troupes impériales, ne disposait que de forces
insuffisantes pour se mesurer en bataille rangée avec les musulmans. Depuis
Soliman, jamais pareil danger n'avait menacé l'Europe chrétienne. Par
bonheur, le roi de Pologne, Jean Sobieski, répondit à l'appel pressant que
lui adressa le pape. Réunissant en hâte une armée, il courut se joindre à
Charles V, et tous deux écrasèrent l'armée turque sous les murs de Vienne (12 septembre
1683). Le duc de
Lorraine, prenant à son tour l'offensive, remporta sur les Turcs la victoire
de Barkan (1683),
enleva trois ans plus tard Bude, capitale de la Hongrie, que les infidèles
possédaient depuis cent cinquante ans, vengea, par la victoire de Mobaçz (12 août 1687), la défaite qu'en 1526 Soliman
le Magnifique avait infligée à Louis II, roi de Hongrie. La même année, il
obligeait Michel Apaffy, prince de Transylvanie, à reconnaître l'autorité de
l'empereur. Mais l’activité de Charles V allait se dérouler désormais sur un
autre théâtre. Toujours
inquiets de l'ambition de Louis XIV, plusieurs princes européens, l'empereur,
le roi d'Espagne, le roi de Suède avaient conclu en juillet 1686 la ligue
d'Augsbourg, Cette ligue devait bientôt trouver l'occasion d'affirmer sa
raison d'être. De 1685 à 1688 la politique française subit deux échecs en
Allemagne. Lors du règlement de la succession palatine, l'empereur ne tint
aucun compte des droits ou des prétentions de la duchesse d'Orléans. A
Cologne, où les chanoines n'avaient pu s'entendre sur le choix d'un
archevêque, Innocent XI, écartant le cardinal de Fürstenberg, candidat de S.
M. Très Chrétienne, attribua le siège ; vacant au prince Joseph-Clément de
Bavière. Très irrité, Louis XIV fit occuper par ses troupes, en septembre et
en : octobre 1688, la plupart des territoires d'Empire situés sur la rive
gauche du Rhin. Mais au mois de novembre ; suivant, Guillaume d'Orange
détrônait son beau-père, Jacques II, et se faisait reconnaître roi
d'Angleterre. Pour
terrifier ses ennemis, Louis XIV, poussé par Louvois, fit au printemps de
1689 détruire ou incendier quelques-unes des villes du Palatinat. Ces
violences excitèrent dans toute l'Allemagne une indignation générale. Un
traité fut signé à Vienne entre l'empereur et les Provinces-Unies ;
l'Angleterre, l'Espagne, la Savoie y adhérèrent successivement. Une des
clauses de ce pacte visait la restitution à Charles V de ses Etats. Il fut
décidé par les coalisés que le commandement de l'armée du Rhin serait confié
au duc de Lorraine. On ne mettait pas en doute qu'un général, qui avait donné
tant de preuves de ses talents, aiguillonné d'ailleurs par le désir de
reconquérir ses Etats, ferait tous ses efforts pour battre les Français. Dès
1689, le duc reprenait en effet les fortes places de Mayence et de Bonn.
C'était là une heureuse ' entrée en campagne. L'heure de la délivrance
n'allait-elle pas sonner pour les Lorrains ? Charles V n'allait-il pas tirer
une vengeance éclatante des maux et des humiliations sans nombre que Louis
XIII et Louis XIV avaient infligés à sa famille et à son peuple ? Mais,
ces espérances ne devaient point se réaliser. Le 18 avril 1690, au moment où
il allait rejoindre l'empereur, Charles V mourait à Wels, enlevé en deux
jours par une fièvre maligne ; il n'avait que 47 ans. C'était pour la
Lorraine et pour les alliés une perte irréparable. Comme homme et comme
général, Charles V mérite les plus grands éloges ; nul doute que, si là
fortune des armes lui avait rendu ses Etats, il n'eût montré qu'il était
aussi capable de les bien gouverner que de les reconquérir. C'est le plus
grand homme qu'ait produit dans les temps modernes la maison de Lorraine. Ses
ennemis eux-mêmes le regrettèrent. Louis XIV déclara, dit-on, qu'il « avait
perdu le plus grand, le plus sage et le plus généreux de ses ennemis »,
et La Bruyère, dans ses Caractères, a rendu à sa mémoire un hommage mérité[2]. Aussi vives avaient été les
espérances des Lorrains, aussi, profonde fut leur douleur quand ils apprirent
la mort d'un souverain qu'ils n'avaient pas eu le bonheur de voir, régner sur
eux. Le fils aîné du prince défunt, Léopold, n'était qu'un enfant de onze
ans. Les généraux qui prirent sur le Rhin, après la mort de Charles V, le
commandement des troupes impériales, n'avaient pas les talents militaires de
leur prédécesseur. Aucun événement de quelque importance n'est à signaler sur
ce théâtre des opérations. Bien que Louis XIV eût tenu en échec la coalition
qui s'était formée contre lui, ses plénipotentiaires se montrèrent à
Rijswijck, où des négociations s'ouvrirent en mai 1697, d'une modération
calculée, que l'on ne comprendrait pas, si l'approche de la mort de Charles
II d'Espagne et l'ouverture de sa succession n'expliquaient l'attitude si
nouvelle de la France. L'empereur, qui avait défendu les droits de son neveu,
obtint pour lui, par les articles 28-43 du traité signé à Rijswijck, le 30
octobre 1697, la restitution de la Lorraine et du Barrois, moins toutefois
Longwy et le territoire où la France avait élevé Sarrelouis. Les
fortifications dont Louis XIV avait entouré Nancy devaient être abattues. Ainsi la situation des duchés semblait redevenir en 1697 telle — ou à peu près — qu'elle se trouvait en 1624, à la mort d'Henri II. Mais, la réalité ne répondait pas à ces apparences trompeuses. Non seulement les villes et les évêchés de Metz, de Toul et de Verdun étaient devenus partie intégrante du royaume de France, mais les Bourbons avaient annexé à leurs Etats une partie du Luxembourg, l'Alsace et la Franche-Comté. Dans ces conditions, le souverain des deux duchés serait-il vraiment maître chez lui ? |
[1]
BEAUVAU (marquis
de), Mémoires, édition de 1691, p. 208.
[2]
« Un ennemi est mort qui était à la tête d'une armée formidable, destinée
à passer le Rhin ; il savait la guerre et son expérience pouvait être secondée
de la fortune : quels feux de joie a-t-on vus ? Quelles fêtes publiques ? » (LA BRUYÈRE, Œuvres,
éd. Hachette, t. II, 1865, p. 125.)