HISTOIRE DE LORRAINE

TOME DEUXIÈME. — DE 1552 À 1789

QUATRIÈME PARTIE (suite). — LIVRE DEUXIÈME

PREMIÈRE SECTION. — LA RÉGION LORRAINE DE 1552 À 1789

 

CHAPITRE PREMIER. — LA RÉGION LORRAINE DE 1552 A 1624.

 

 

Dans les duchés l'événement le plus intéressant à relever durant cette période est la tentative faite par Charles III pour gouverner en souverain absolu. Elle échoua devant la résistance des Lorrains, et le duc continua, comme ses prédécesseurs, de convoquer les Etats généraux. Toutefois, on voit l'autorité ducale accomplir sous le règne de Charles de nouveaux progrès. Les villes épiscopales se trouvent depuis 1552 dans une situation ambiguë et fausse, puisque, tout en étant soumises au protectorat du roi de France, elles ne cessent pas de faire partie de l'Empire. La cité de Metz, où le protestantisme comptait de nombreux adeptes, fut à plusieurs reprises en proie à des luttes religieuses. Quant à l'autorité royale, contre laquelle il ne s'éleva aucune révolte sérieuse, si elle s'affaiblit sous Henri III, Henri IV, la raffermit sur des bases trop solides pour qu'elle pût jamais à l'avenir être contestée. Mais, des conflits mettent souvent aux prises les représentants du roi, gouverneur et président, avec les magistrats municipaux, défenseurs des libertés de leurs concitoyens.

Après avoir réussi à sauvegarder leurs droits de princes temporels contre les empiétements du roi, du gouverneur et : du président, les évêques sévirent, vers la fin de notre période, dépouillés d'une partie de leur autorité. Le roi de France ne permit plus aux villes, ni même aux prélats, d'avoir une politique extérieure.

Les ducs lorrains, tout en restant fidèles aux traditions de leurs ancêtres, portent plus haut que ceux-ci leurs visées, au moins du côté de la France, que les guerres de religion troublent et paralysent de 1559 à 1598. Rien loin d'avoir à craindre l'ambition de sa voisine, Charles III songe à s'emparer de Metz, de Toul et de Verdun, et même à ceindre, après l'extinction des Valois, la couronne que ces derniers laissent sans maître.

Non seulement le duc ne réussit pas plus à monter sur le trône de France qu'à s'assurer la possession de Metz, de Toul et de Verdun, mais il resta, pour la moitié occidentale du Barrois, le vassal de son ancien adversaire, le Bourbon Henri IV. Le mariage, si mal assorti, de Catherine de Bourbon, sœur du roi, avec le duc de Bar, fils aîné de Charles III, plaçait la Lorraine dans la dépendance de la France. Plus tard le projet d'union entre le dauphin Louis, lé futur Louis XIII, et Nicole, fille aînée et héritière présomptive d'Henri II, menaça les duchés d'être un jour incorporés au royaume voisin. L'assassinat d'Henri IV fit évanouir le projet, en même temps qu'il affranchissait l'Europe des craintes que lui faisait concevoir la politique ambitieuse de ce prince.

Charles III et son fils n'entretinrent que de bons rapports avec l'Empire. Des mariages allièrent la famille ducale aux maisons princières de Brunswick, de Bavière et de Clèves. D'ailleurs, l'Empire, de plus en plus incapable d'agir à l'extérieur, ne put pas profiter des embarras où les guerres de religion plongeaient le royaume des Valois, pour chasser les garnisons françaises de Metz, .de Toul et de Verdun.

La mort d'Henri II de France (1559), la paix de Vervins (1598) et l'assassinat d'Henri IV (1610) marquent les limites auxquelles commencent ou s'arrêtent les principales ; phases de cette période.

 

I. — LA RÉGION LORRAINE DE 1552 A 1559.

Histoire intérieure. — Le siège de Metz par Charles-Quint.

 

Une transformation des institutions de Metz et de Verdun et le siège de Metz par Charles-Quint, voilà les principaux événements qui se sont produits de 1552 à 1559.

Aucun fait de quelque importance n'a marqué la régence de Nicolas de Vaudémont, qui exerça le pouvoir durant la minorité et l'absence de Charles III. Les paraiges et les lignages perdent le pouvoir, les premiers à Metz, les seconds à Verdun. La tentative faite par le cardinal de Lenoncourt pour restaurer à Metz l'autorité dont ses prédécesseurs avaient joui avant la révolution communale du XIIIe siècle, échoua devant la résistance du gouverneur français, M. de Vieilleville, qui agissait dans la ville en maître presque absolu. Les événements de 1552 devaient avoir pour Metz des conséquences désastreuses, qu'on peut ainsi résumer : exode d'une partie des habitants, destruction et perte de quelques-uns des plus anciens monuments de la cité, ruine de sa prospérité économique.

 

La région lorraine reste un des théâtres de la lutte qui, de 1552 à 1559, se poursuit entre Valois et Habsbourg. Nicolas de Vaudémont fit admettre par les deux belligérants à neutralité de la Lorraine et du Barrois, ce qui n'empêcha as les duchés d'être pillés par les Français et par les impériaux. Le grand événement de cette période est le siégé de Metz par Charles-Quint. L'empereur ne pouvait abandonner à la France la possession tranquille des trois villes épiscopales, que les troubles dont l'Empire était le théâtre avaient permis à Henri II d'occuper par surprise. La paix qu'il signa, le 2 août 1552, à Passau avec les princes protestants d'Allemagne permit à l'empereur de réunir une puissante armée d'Allemands, de Wallons, de Flamands, d'Italiens et d'Espagnols, destinée à reconquérir les trois villes perdues. Mais les troupes mirent beaucoup de temps à se rassembler ; leur chef, le duc d'Albe, arriva seulement le 19 octobre devant Metz ; et Charles-Quint lui-même, que des infirmités douloureuses avaient prématurément vieilli., ne rejoignit ses soldats que le 20 novembre.

Le soin de défendre Metz contre l'arrière-petit-fils du Téméraire, avait été confié par le roi de France au duc François de Guise, petit-fils de René IL Secondé par de bons ingénieurs, Guise mit la ville en état de défense, fît réparer les anciennes fortifications, élever de nouveaux ouvrages, raser les faubourgs ainsi que plusieurs églises et abbayes qui se trouvaient en dehors de l'enceinte ; c'est ainsi que disparut Saint-Arnoul, qui rappelait tant de glorieux souvenirs. La garnison fut portée à l'effectif de 6.000, peut-être même de 8.000 hommes. Des vivres furent réunis en abondance. Désireux de n'avoir pas à nourrir de bouches inutiles et redoutant un soulèvement des Messins, le duc expulsa de la ville presque toute la population civile, à l'exception de quelques centaines d'ouvriers.

Les Impériaux ne menèrent le siège qu'avec beaucoup d'indécision et de mollesse A trois reprises le point d'attaque fut changé. En décembre les gros canons de l'assiégeant avaient ouvert sur plusieurs points des brèches dans les murailles de la ville. Mais, à la suite de pluies ininterrompues, des épidémies s'étaient déclarées dans les troupes impériales, qu'elles avaient sérieusement décimées. L'affaiblissement de leur armée et la ferme contenance de la garnison française firent croire aux généraux de Charles-Quint qu'il n'était pas possible de tenter l'assaut avec quelques chances de succès ; L'empereur finit par se laisser convaincre et il se décida ; bien malgré lui, à ordonner la retraite, qui commença le 26 décembre ; lui-même partit pour Thionville le 1e 1 janvier 1553, laissant sous les murs de Metz des milliers de cadavres, qui n'avaient pas encore reçu la sépulture, et de nombreux blessés, qu'il n'avait pu faire emmener.

Ainsi finit ce siège mémorable, aussi glorieux pour le duc de Guise, dont le courage, la prévoyance et l'habileté avaient assuré le succès de la défense, que honteux pour l'empereur et pour le duc d'Albe, qui n'avaient su tirer aucun parti des forces considérables rassemblées devant Metz.

Une démonstration militaire faite contre Toul, à la même époque, par un des généraux de l'empereur, n'avait produit aucun résultat.

Au cours des années suivantes, les gouverneurs du Luxembourg essayèrent à plusieurs reprises d'entrer dans Metz par surprise ; la principale de ces tentatives, qui se place en 1555, la conspiration des cordeliers, n'eut pas plus de succès que les autres.

Avant d'abdiquer, Charles-Quint avait signé à Vaucelles, en 1556, une trêve avec la France. La guerre reprit dès l'année suivante entre Henri II et Philipe II, fils de Charles-Quint, héritier de l'Espagne, des Pays-Bas, de la Franche-Comté, du Milanais, de Naples et de l'Amérique. L'oncle du nouveau roi d'Espagne, Ferdinand, qui avait recueilli, avec la couronne impériale, les domaines allemands des Habsbourg, se tint à l'écart de la lutte. On ne se battit ni dans les duchés, ni dans les Trois-Evêchés. Mais François de Guise s'empara en 1558 de Thionville, dans le Luxembourg, en chassa la population indigène, qui fut remplacée par des Français. Quelque temps après s'engageaient entre la France et l'Espagne des négociations, que dirigèrent, du côté d'Henri II François de Guise et son frère le cardinal, pour Philipe II Granvelle et Christine de Danemark, mère de Charles III. La paix signée en 1559 au Gâteau-Cambrésis rendait à Philippe II Thionville, où rentrèrent les anciens habitants, tandis que les nouveaux venus retournèrent en France. Ce traité, ne parlait pas des trois villes épiscopales, pour lesquelles Philipe II n'avait rien à réclamer, puisqu'il était roi d'Espagne et non empereur.

C'est en vain qu'en 1559 les protestants messins prièrent la Diète germanique de réclamer la restitution à l'Empire de Metz, de Toul et de Verdun. Leur demande n'obtint pas de résultat.

Une période historique se termine avec le traité du Cateau-Cambrésis ; c'est alors que prennent fin les premières luttes entre les maisons de France et d'Autriche. La France, en proie à des conflits religieux, renonce à s'étendre au dehors. Bien loin d'inquiéter et d'attaquer ses voisins, c'est elle qui subira, jusqu'à la fin du XVIe siècle, leur intervention dans ses affaires intérieures.

 

II. — LA RÉGION LORRAINE DE 1559 À 1598.

La tentative de Charles III pour gouverner en souverain absolu, ses projets sur Ta couronne de France et sur les Trois-Evêchés, les guerres religieuses dont la région lorraine subit les contre-coups, voilà résumés en quelques mots les événements qui se déroulent entre le traité du Cateau-Cambrésis et celui de Vervins.

1° Histoire intérieure de la région lorraine.
Duchés. — Villes et évêchés.

En 1559 commence le règne personnel de Charles III. Sans être beau, le nouveau duc était bien fait de sa personne, adroit aux exercices du corps. La cour des Valois, où il avait été élevé, eut une grande influence sur la formation de son esprit, sur ses conceptions politiques, mais ne le déprava pas. Esprit cultivé, il aimait les lettres, les arts, les fêtes brillantes. Si, après la mort de sa femme, il se laissa entraîner dans quelques aventures galantes, il n'eut point de maîtresse en titre. Jaloux de son autorité et désireux de l'accroître, ambitieux jusqu'à porter les yeux sur le trône de France, il ne manquait pourtant ni de clairvoyance, ni de réflexion, ni de prudence ; chez lui l'esprit de suite et la ténacité n'allaient pas jusqu'à l'obstination ; il abandonnait ses projets quand il avait perdu l'espoir de les faire aboutir. S'il nous est permis de trouver exagéré le surnom de grand qu'on lui a donné, nous n'en devons pas moins le placer, avec son grand-père Antoine et son arrière-petit-fils Charles V, parmi les princes les plus remarquables qu'ait produits la maison de Lorraine.

Pour mieux enchaîner Charles III, Henri II lui avait fait épouser Claude, la seconde de ses filles. Très différente de la reine Margot, sa plus jeune sœur, la duchesse de Lorraine se montra épouse fidèle et mère féconde, trop féconde même, car on peut attribuer à des maternités trop nombreuses la mort prématurée de Claude, qui fut enlevée le 20 février 1575 à l'affection de son époux. Des enfants que la duchesse avait donnés à son mari sept seulement vécurent, trois fils et quatre filles. L'aîné Henri, marquis de Pont, puis duc de Bar, monta en 1608 sur le trône de Lorraine ; Charles, évêque de Metz et de Strasbourg, cardinal, semble avoir été le fils préféré de Charles III ; le plus jeune, François, comte de Vaudémont, sera lui-même pendant quelques jours duc de Lorraine en 1625. Des quatre filles trois se marièrent : l'aînée, Christine, épousa le grand-duc Ferdinand de Toscane ; la seconde. Elisabeth, le duc de Bavière, Maximilien Ier ; la troisième, Antoinette, le duc de Clèves. Catherine, la personnalité la plus accusée peut être des filles et même de tous les enfants de Charles III, fut abbesse de Remiremont.

Les naissances et les mariages de ses nombreux enfants, ainsi que les visites de princes étrangers ou de grands personnages, fournirent à Charles III l'occasion de satisfaire son goût pour les fêtes somptueuses, sans toutefois que ce prince, qui n'était pas un prodigue, se laissât entraîner à des folies.

L'usage voulait, depuis René Ier, que tout nouveau duc de Lorraine jurât, lors de son entrée à Nancy, de respecter les privilèges de ses sujets. Charles désirait gouverner, comme son beau-père Henri II, en souverain absolu. Pour ne point se lier les mains, pour réserver sa liberté d'action, le jeune duc évita, lorsqu'il vint dans ses Etats en 1559, puis en 1502, de faire dans la capitale de la Lorraine une entrée solennelle. Pourtant, lorsqu'il eut besoin d'argent, il se résigna, n'osant pas lever une taxe de sa propre autorité, à convoquer les Etats généraux ; mais ceux-ci refusèrent de voter l'aide que le duc réclamait d'eux. Force fut donc à Charles III, pour obtenir des subsides, de se conformer, le 18 mai 1502, aux cérémonies et aux obligations que l'usage avait consacrées. Seulement, le procureur-général Bertrand le Hongre protesta par-devant notaire, au nom de son maître, contre la violence dont le duc se prétendait victime de la part de ses sujets. Le sens politique qui distinguait Charles lui fît prendre le parti de ne point heurter de front ses sujets et de réunir régulièrement les Etats généraux ; mais ce prince n'en sut pas moins accroître petit à petit son autorité et celle de ses agents, saper lentement l'influence et réduire les droits de l'ancienne chevalerie. Toutefois, les gentilshommes lorrains ne laissaient pas facilement porter atteinte à leurs prérogatives et ne manquaient pas, dans les sessions d'Etats, de protester contre les empiétements que se permettaient à leurs dépens les fonctionnaires ducaux.

Charles ne se montra pas uniquement préoccupé d'augmenter son pouvoir, il eut encore le souci de bien gouverner. Peu de princes ont promulgué autant que lui d'édits et d'ordonnances, dans le but d'améliorer la plupart des services publics. On doit à Charles la rédaction ou la refonte des coutumes des différents bailliages de ses Etats. Le mouvement, économique, l'enseignement, les lettres et les arts, la vie religieuse et morale de ses sujets furent de sa part l'objet d’une constante sollicitude. Il s'efforça de développer l'agriculture, l'industrie et le commerce, fonda l'Université de Pont-à-Mousson, autant pour assurer la défense du catholicisme que pour répandre l'instruction, protégea et fit travailler les artistes, construisit, à côté du vieux Nancy, une ville nouvelle aux rues bien alignées, entoura enfin les deux cités d'une enceinte, que les contemporains regardèrent comme une des merveilles de l'Europe. On doit regretter pourtant que le duc ait eu recours, pour peupler la ville qu'il avait fondée, à des moyens coercitifs, que nous ne pouvons aujourd'hui ni comprendre ni approuver. Charles voulut enfin améliorer les mœurs de ses sujets, et se montra favorable à la réforme ecclésiastique qui, surtout vers la fin de son règne, fit dans les duchés de grands progrès.

Cependant, le tableau est obscurci par des ombres, qu'il convient de ne pas dissimuler : intolérant comme la plupart des princes de son temps, Charles III n'a pas permis à ses sujets de pratiquer un autre culte que le catholicisme. D'autre part, une épidémie de sorcellerie, qui s'est produite sous le règne, de ce prince, indique une sorte d'esprit morbide dans la population lorraine.

Si le duc n'a pas réussi à parfaire l'unification de la région lorraine en incorporant aux duchés Metz, Toul et Verdun, il a tout de même agrandi ses Etats du comté de Bitche, de Phalsbourg, que le palatin Jean-Georges de Veldenz lui céda tout d'abord en gage et qu'il finit par lui abandonner en toute propriété, de Marsal enfin, qui fut séparé du temporel des évêques de Metz.

 

Les institutions dans les Trois-Evêchés ne subissent pas de nouveaux changements, sauf à Verdun, où en 1574 l'évêque Psaulme donne à la ville une nouvelle constitution. La situation dans les Trois-Evêchés est loin d'être bonne durant cette période. Metz, Toul et Verdun continuent de subir les conséquences fâcheuses de la position ambiguë où elles se trouvent ; elles souffrent également des guerres de religion. Les représentants du roi, gouverneur dans chacune des trois cités et président à Metz, n'ont en général qu'une pensée, accroître leur autorité et Celle de leur maître aux dépens des libertés municipales. Leurs tentatives provoquent des conflits. De plus, certains gouverneurs comme Gonnor, ou des lieutenants de gouverneurs comme Saubolle, se permirent ou tolérèrent de la part de leurs soldats des exactions et des actes de violence, qui trop souvent restèrent impunis. Pour beaucoup de raisons les gouverneurs, surtout ceux de Metz, jouirent durant toute cette période de pouvoirs presque illimités, non seulement dans les questions militaires et dans l'administration de la ville, mais clans les affaires religieuses. Tandis que Toul et Verdun comptaient très peu de protestants, les idées nouvelles avaient à Metz des adhérents nombreux. Catholiques et réformés se détestaient dans cette ville comme partout ailleurs, et leurs querelles troublaient souvent la cité. Aucun édit, aucun statut ne garantissait la situation des calvinistes messins ; il fallait un ordre exprès des souverains français pour que leurs édits fussent applicables à Metz, ville qui, tout en étant placée sous la protection des Valois, ne faisait point partie du royaume. D'ailleurs, ou point de vue religieux, les protestants messins dépendaient du gouverneur autant, sinon plus, que du souverain lui-même. Ménagés par Vieilleville, 'qui se montra tolérant à leur égard, ils se virent persécutés par Gondi, l'un des fauteurs de la Saint-Barthélemy. En 1585, lorsque Henri III, obligé de se soumettre aux injonctions de la Ligue, prit des mesures rigoureuses contre les réformés, ceux de Metz furent mis dans l'alternative d'apostasier ou de renoncer aux charges qu'ils occupaient. Tandis que la Ligue trouvait un accueil favorable à Toul et à Verdun, où les catholiques formaient la presque totalité de la population, elle ne recruta dans Metz qu'un petit nombre d'adhérents ; c'est que la Sainte-Union avait à sa tête les princes lorrains, dans lesquels les Messins, même quand ils étaient catholiques, voyaient toujours des ennemis de leur cité. Quelques-unes des clauses de Ledit rendu à Nantes en 1598 par Henri IV furent appliquées aux protestants messins.

2° Histoire extérieure de la région lorraine.

Les querelles religieuses qui troublent la France de 1559 à 1598 l'empêchent d'exercer aucune action durable au, dehors. Si, à de certains moments, elle cherche à profiter, du soulèvement des Pays-Bas contre la domination espagnole, elle ne tente pas de s'agrandir aux dépens de la Lorraine. C'est au contraire le duc qui va intervenir dans les affaires du royaume. La parenté de Charles III avec les Valois d'une part, avec les Guises de l'autre, son profond attachement au catholicisme, le désir d'arrondir ses Etats, l'espoir enfin démonter lui-même sur le trône de France où d'y faire asseoir son fils aîné, telles sont les considérations variées, parfois en opposition les unes avec les autres, qui inspirent la politique extérieure de ce prince.

Il y a plusieurs moments à distinguer dans l'histoire extérieure de la région lorraine entre les années 1559 et 1598. De 1559 à 1580 le duc entretient en général des rapports amicaux avec les fils d'Henri II, dont il a épousé une sœur, et qui eux-mêmes ont pris pour femmes des parentes de Charles III Marie Stuart, Elisabeth d'Autriche et Louise de Lorraine-Vaudémont. Charles III donne à ses beaux-frères des preuves de ses bonnes dispositions, soit en prêtant de l'argent à Charles IX (1568), soit en se portant garant d'engagements qu'Henri III a contractés (1576).

A partir du massacre de Wassy (1562), dont la responsabilité semble devoir retomber sur François de Guise, les guerres de religion vont ensanglanter la France pendant plus d'un tiers de siècle. Charles III n'y prit tout d'abord aucune part. Trois-Evêchés et duchés n'en subirent pas moins le contre-coup des luttes qui désolaient le royaume des Valois. A cette époque où la religion formait un lien plus fort que la patrie, catholiques et protestants ne se faisaient aucun scrupule d'invoquer le secours de leurs coreligionnaires étrangers. Tandis que l'Espagne soutenait les catholiques, les réformés pouvaient compter sur l'appui de l'Angleterre et des princes protestants allemands. Les troupes de reîtres et de lansquenets levées- en Allemagne, surtout dans les Etats de l'électeur palatin, qui professait le calvinisme, devaient traverser la région lorraine pour aller rejoindre les armées de Coligny, de Condé ou d'Henri de Béarn. Ce fut en particulier le cas en 1562, 1567, 1568, 1572, 1573, 1576 ; inutile de dire que ces bandes commirent dans notre pays toutes sortes de violences. Elles ne se contentèrent pas toujours de piller et d'incendier ; plus d'une fois leurs chefs projetèrent de conquérir, non point les duchés, mais telle ou telle des villes épiscopales. En 1562, sans la vigilance de l’évêque Psaulme, Verdun serait tombée au pouvoir des protestants allemands. L'un des fils de l'électeur palatin Frédéric III, Jean-Casimir, qui conduisit à plusieurs-reprises en France des armées protestantes, songea en 1667 et en 1576 à se faire donner, pour prix de ses services, le gouvernement des Trois-Evêchés, ou tout au moins celui de Metz. De leur côté les réformés de cette ville songèrent, particulièrement en 1567, à secouer le joug de la France et à faire de leur cité une république protestante. Aucun de ces projets ne put aboutir.

Si, jusqu'en 1580, Charles III entretint avec ses beaux-frères de bons rapports, sans aller du reste jusqu'à leur fournir des troupes pour combattre leurs sujets protestants révoltés, il y eut pourtant entre les Valois et le duc lorrain quelques conflits, ou tout au moins des froissements à propos du Barrois mouvant. En 1662, lors d'une visite faite-par Charles IX à Charles III dans la ville de Bar, le grand-aumônier du roi, Jacques Amiot, crut pouvoir faire élargir les prisonniers, comme s'il se trouvait dans une ville française ; Charles III ne manqua pas de protester énergiquement contre cette atteinte à ses droits de souveraineté. Les questions de juridiction soulevaient aussi de fréquentes difficultés. Pour mettre un terme à ces querelles, pour déterminer exactement quels étaient les droits dont jouissaient respectivement le roi et le duc dans le Barrois mouvant, Charles IX et son beau-frère réunirent en 1569 une conférence, dont les travaux aboutirent deux ans plus tard à la conclusion d'un concordat, que des édits rendus en 1673 par Charles IX, en 1575 et en 1578 par Henri III, commentèrent et précisèrent.

 

Malgré la satisfaction donnée à Charles III par cette convention, malgré le mariage qu'une de ses cousines-germaines, Louise de Lorraine-Vaudémont, avait contracté avec Henri III, le duc, à partir de 1580, commence à modifier son attitude, à s'éloigner de son beau-frère. Il est vrai qu'en 1676 la princesse Claude était morte et qu'avec elle disparaissait le principal des liens qui unissaient l'un à l'autre le roi de France et le duc de Lorraine. Mais d'autres raisons, nous nous occuperons tout à l'heure de la principale, expliquent le revirement de Charles III.

Toujours est-il que le duc se rapproche des mécontents de France, de plus en plus nombreux, aussi bien parmi les catholiques que parmi les protestants. La politique vacillante, inconsistante, d'Henri III ne donne satisfaction à personne. En 1580 se tient à Nancy, dans la propre capitale de Charles III, une réunion de chefs catholiques et réformés : nous y trouvons le duc de Mayenne, second fils de François de Guise et l'un des fils de l'électeur palatin, ce Jean-Casimir qui, par deux fois déjà, avait conduit en France des bandes de reîtres et de lansquenets. Nous sommes assez mal renseigné sur les questions que discutèrent Charles III et ses hôtes.

En tout cas rien ne sortit des délibérations du congrès tenu à Nancy en 1580. La même année le duc de Lorraine envoyait à son cousin, Philipe II, M. de Pange, qui devait entretenir le roi d'Espagne de différentes questions politiques ou religieuses. En 158i, Charles III assistait au mariage de sa cousine, Marguerite de Lorraine-Vaudémont, sœur de la reine Louise, avec le duc de Joyeuse, l'un des favoris d'Henri III. On a prétendu, mais sans en donner de preuves, et contre toute vraisemblance, que le duc avait trempé dans la conjuration qu'un aventurier, Salcède, avait ourdie contre le roi de- France. Un peu plus tard, nous le voyons intervenir auprès d'Henri III en faveur d'un archidiacre de Toul, François de Rosières, qui, dans ses Stemmata Lotharingiæ ac Barri ducum, avait essayé de prouver, à grand renfort de documents faux, que la maison de Lorraine descendait de Charlemagne. Poursuivi devant le Parlement de Paris, Rosières en fut quitte, grâce à l'intercession de Catherine de Médicis et de Charles III, pour faire au roi amende honorable (1583).

En 1584 le duc va définitivement accentuer la nouvelle attitude qu'il avait esquissée quatre ans auparavant. Le 10 juin de cette année mourut prématurément le dernier des fils d'Henri II, François, duc d'Anjou, qui n'avait jamais été marié. Louise de Lorraine n'avait donné et ne devait, selon toute vraisemblance, donner aucun enfant à Henri III. A qui donc reviendrait la couronne après la mort du dernier des Valois ? La maison de Bourbon, qui descendait de Robert de Clermont, sixième fils de saint Louis, pouvait élever des prétentions au trône, mais elle avait alors pour chef un protestant, Henri, roi de Navarre. En un temps où la religion avait aux yeux de tous une importance capitale, les catholiques français, qui formaient l'immense majorité de la population du royaume, ne pouvaient accepter un souverain calviniste. Choisiraient-ils leur roi parmi les descendants catholiques de Robert de Clermont, ou le prendraient-ils dans une autre famille ? Justement il y en avait une qui prétendait avoir été injustement dépouillée de la couronne de France en 987 par Hugues Capet, l'ancêtre des Capétiens, des Valois et des Bourbons : nous avons nommé la maison de Lorraine. Dès la première moitié du XVIe siècle, alors que rien ne donnait lieu de prévoir l'extinction masculine des Valois, divers auteurs, dont quelques-uns étaient Français, avaient tenté de prouver que la famille ducale se rattachait par les mâles aux Carolingiens. Il s'agissait alors de rehausser le prestige d'Antoine et de sa dynastie, nullement de leur trouver des titres à la succession des Valois. Mais, quand Rosières écrivait ses Stemmata, il avait comme ses patrons, les princes lorrains, qui avaient peut-être inspiré son livre, il avait certainement des arrière-pensées, et nous pouvons admettre qu'il envisageait pour la famille ducale la perspective du trône de France. A partir de 1584, la maison de Lorraine va prétendre à la couronne de France, dont Henri de Navarre doit être écarté comme hérétique, et c'est justement sur sa parenté avec la dynastie carolingienne qu'elle appuie ses revendications. Ses partisans proclament que Hugues Capet, le fondateur de la troisième race, a usurpé, sans aucun droit, le trône sur Charles de Lorraine, de qui descendent les ducs lorrains ; ceux-ci doivent profiter de l'extinction des Valois pour reprendre la couronne dont leur ancêtre a été injustement dépouillé. Les prétentions de la maison de Lorraine une fois admises, qui les ferait valoir ?

Le chef de la branche aînée, c'est-à-dire Charles III, pensait naturellement ce prince, qui considérait en outre comme un titre sérieux sa qualité de gendre d'Henri II ; le duc n'aurait du reste fait aucune difficulté de s'effacer devant son fils aîné, Henri, héritier des droits éventuels de sa mère Claude de France. Au XIVe siècle la loi salique avait, il est vrai, écarté du trône les femmes et leurs descendants, mais ne pouvait-on l'abolir ? La solution qui aurait fait d'Henri de Lorraine l'héritier de ses oncles maternels semble avoir eu pour elle Catherine de Médicis, qui préférait de beaucoup son petit-fils à son gendre, le roi de Navarre.

Mais à la branche aînée de la maison de Lorraine s'op- v posait l'une des branches cadettes. Les Guises, forts de la popularité qu'avaient acquise les chefs de leur famille, François, le défenseur de Metz, et son fils Henri le Balafré, l'idole des catholiques français, n'entendaient pas s'effacer devant le chef de la maison ducale.

Seulement, à supposer que l'on admît les droits des femmes et de leurs descendants, le roi d'Espagne, Philippe II, était en mesure de revendiquer la couronne de France ; pour sa fille Isabelle-Claire-Eugénie, qu'il avait eue de sa troisième femme, Elisabeth, fille aînée d'Henri IL Gomme nous le verrons, le roi d'Espagne n'y manquera pas.

La situation de Charles III ne laissait pas que d'être très délicate. Si, pour faciliter l'accession au trône de son fils, il se rapprochait de Catherine de Médicis et d'Henri III, il risquait de se brouiller avec les Guises et avec Philipe II ; d'un autre côté, en faisant cause commune avec le Balafré et avec l'Espagne, il s'exposait à voir Henri III se réconcilier avec Henri de Bourbon, et le déclarer son héritier. Tout en portant ses vues vers le trône de France, le duc de Lorraine n'abandonnait pas l'espoir, toujours caressé, jamais réalisé par ses ancêtres, de réunir à ses Etats les villes et les évêchés de Metz, de Toul et de Verdun.

Pour avoir visé deux buts à la fois, Charles III finit par n'en atteindre aucun. Combien il eût été mieux avisé en se contentant de mettre à profit les embarras des Valois pour s'emparer des Trois-Evêchés !

En 1584 une deuxième assemblée politique se tinta Nancy ; on y vil figurer le duc de Guise, Henri le Balafré et son frère le duc de Mayenne, d'autres personnalités marquantes du parti catholique, ainsi qu'un représentant du roi d'Espagne. Charles III essaya, mais sans aucun succès, d'obtenir des membres de la réunion la reconnaissance des droits de son fils à la couronne de France. Peu de temps après, les chefs catholiques se retrouvaient à Joinville, où ils reconstituèrent sur de nouvelles bases la Ligue ou Sainte-Union, dont les débuts remontaient à l'année 1575.

L'association se proposait comme but principal d'empêcher un protestant de monter sur le trône de France. Comme il était impossible de concilier les prétentions rivales des princes lorrains et de Philippe II, les uns et les autres crurent très habile de saluer comme successeur d'Henri III le cardinal de Bourbon, oncle d'Henri de Navarre. En réalité, c'était de leur part une faute capitale que de reconnaître ainsi formellement les droits des Bourbons, droits qu'ils auraient dû nier à tout prix.

Pour des raisons diverses, mécontentement de n'avoir pas obtenu la reconnaissance des droits de son fils, désir de ménager encore Henri III, Charles IIÎ ne mit pas son nom au bas du pacte de Joinville.

Le roi de France, qu'effrayait à juste titre la coalition des catholiques français et de Philippe II, jugea bon de plier, de faire des concessions, et il chercha un médiateur entre lui et les Guises ; comme le duc de Lorraine n'avait pas officiellement adhéré à la Ligue, c'est à lui qu'Henri III s'adressa. Charles consentit à jouer le rôle qu'on lui offrait, ménagea un accommodement entre ses cousins et son beau-frère qui, par le traité de Nemours, donna pleine satisfaction à ses sujets catholiques et à leurs chefs. Ceux-ci avaient eu soin de ne pas se laisser oublier ; Henri de Guise reçut comme places de sûreté Toul et Verdun. Il ne put obtenir Metz, dont le roi avait confié le gouvernement à l'un de ses favoris, d'Epernon, adversaire des Lorrains. Enfin, un édit rigoureux fut publié à Nemours contre les protestants ; ceux de Metz, nous l'avons dit, durent en subir les clauses.

Cet édit allait provoquer une nouvelle guerre de religion, qui aura pour la région lorraine de terribles conséquences. Henri de Navarre et les réformés avaient repris les armes et fait appel à leurs coreligionnaires d'Allemagne. En 1587 une armée de 30.000 hommes, Allemands, Suisses et Français, se réunit en Alsace, sous les ordres d'un seigneur allemand, le burgrave de Dohna, qui n'avait aucun talent militaire. Mécontent de Charles III, qui marchait d'accord avec la Ligue, quoique n'y ayant pas adhéré, Henri de Bourbon désirait voir ses alliés ravager la Lorraine et le Barrois. Averti du péril qui le menaçait, le duc essaya de le conjurer, d'une part en négociant avec les chefs de l'armée protestante, de l'autre en réunissant des troupes et en appelant à son aide le duc de Guise. Les pourparlers ne donnèrent pas de résultats ; même renforcés par le Balafré, les chefs de l'armée lorraine ne se crurent pas en mesure de livrer bataille aux protestants, qui dévastèrent horriblement la Lorraine et le Barrois, sur une ligne allant de Sarrebourg à Echenay, en passant par Lorquin, Domèvre, Gerbéviller, Bayou, Vézelise, Colombey et Vaucouleurs, Guise et le marquis de Pont suivirent les protestants, qui se firent battre à Vimory et à Auneau, puis ils leur donnèrent la chasse, lorsqu'ils se retirèrent par la Bourgogne et la Comté. Guise et son cousin pénétrèrent ensuite dans le comté de Montbéliard, pays protestant qui dépendait du duc de Vurtemberg, et le ravagèrent en représailles du pillage des duchés par l'armée de Dohna.

Au début de 1588, le Balafré, son frère Mayenne et d'autres chefs catholiques se retrouvèrent à Nancy, auprès de Charles III. Le manifeste qu'ils rédigèrent et qu'ils signèrent contenait leurs revendications et leurs desiderata. Il était dirigé aussi bien contre le roi, soupçonné de mollesse et de mauvais vouloir, que contre les réformés. Henri III se trouvait dans une situation des plus critiques ; pris entre les ligueurs et les calvinistes, il désirait ne se livrer ni aux uns ni aux autres, et il pouvait craindre, en mécontentant les deux partis, de les voir se réunir contre lui. Négocier, gagner du temps, employer la ruse et l'assassinat, voilà par quels moyens le Valois essaya de se tirer d'affaire. Il réussit bien à sortir de Paris, après la journée des Barricades, à se débarrasser par un meurtre du Balafré et de son frère le cardinal de Guise (23-24 décembre 1588). Mais quelques jours après, il perdait sa mère, Catherine de Médicis, qui pouvait encore lui rendre de grands services. Les ligueurs, que la mort de leur principal chef n'avait nullement abattus, se préparaient à engager, sous la direction de Mayenne, une lutte acharnée contre Henri III. Le roi tenta de se rapprocher d'eux, demanda La médiation de Charles III, qu'il obtint en offrant au duc, s'il réussissait dans ses négociations, de lui céder les Trois-Evêchés. Mayenne ayant repoussé tout accommodement avec le meurtrier de ses frères, Henri III se réconcilia avec Henri de Navarre ; Les deux rois réunirent leurs forces pour aller assiéger Paris, dont la population, ardemment ligueuse, s'était soulevée contre le Valois. Le 3r juillet 1589, celui-ci tombait sous le poignard d'un jeune dominicain, Jacques Clément, qui vengeait ainsi l'assassinat du Balafré.

 

Quel serait le successeur d'Henri III ? Henri de Bourbon prit le titre de roi de France, mais les ligueurs et même la plupart des catholiques restés fidèles à Henri III lui étaient nettement hostiles. Dans les Trois-Evêchés, Toul et Verdun, qui avaient adhéré à la Ligue, refusèrent de le reconnaître. Il en fut autrement à Metz, où protestants et catholiques, ceux-ci en haine des princes lorrains, se soumirent au nouveau roi.

L'attitude de Charles III va désormais devenir plus franche. Il combat ouvertement Henri IV, aide les ligueurs de ses troupes et de sou argent, essaie en même temps de faire reconnaître ses droits ou ceux de son fils Henri à la couronne de France et de réunir à ses Etats les Trois-Evêchés. Au début, il obtint quelques succès. Eh 1589, Toul et Verdun se mirent sous sa protection et consentirent à recevoir une garnison lorraine, dont le duc nomma le gouverneur. Par contre, Metz voulut et sut échapper à Charles III ; quel que fût l'antagonisme des catholiques et des protestants de cette ville, un même sentiment les réunissait, la haine des Lorrains. Le duc recueillait ainsi le fruit des maladresses que prédécesseurs et lui-même avaient commises dans leur politique à l'égard des Messins. Saubolle, lieutenant de d'Epernon à Metz, soutenu par les habitants de cette ville, fit la guerre à Charles III, qui perdit, puis reprit Marsal. La lutte se continuait entre là Lorraine et le duché de Bouillon, avec des alternatives de succès et de revers. Le dernier duc de la maison de La Marck était mort au début de 1588 ; Henri IV fit épouser, en novembre 1591, à l'héritière de Bouillon, l'un de ses lieutenants, le vicomte de Turenne, qui fut pour Charles III un redoutable adversaire. Déjà pendant les mois d'août et de septembre de la même année, Turenne et le prince d'Anhalt avaient dévasté une partie dé : la Lorraine allemande et la prévôté de Briey. En France, Lorrains et ligueurs n'essuyèrent que des revers et se firent battre par Henri de Navarre à Arques en 1589, à Ivry l'année suivante. Les ennemis du Béarnais s'étaient entendus pour reconnaître comme souverain le cardinal de Bourbon, qui était d'ailleurs prisonnier de son neveu. Mais quand Te roi de la Ligue, Charles X, mourut en mai 1590, il fallut lui chercher un successeur.

Mayenne, lieu tenant-général du royaume, réunit à Paris en 1593 des Etats généraux, où ne furent représentées que celles des provinces qui avaient adhéré à la Ligue. Le mémoire, que Charles III avait fait préparer par Thierry Alix pour soutenir ses prétentions à la couronne de France, ne semble pas avoir été soumis aux membres de cette assemblée ; les droits du prince lorrain ne furent même pas discutés. La rivalité des Guises et de Philippe II, les maladresses de l'Espagne, la répugnance des ligueurs à recevoir pour roi un prince étranger devaient empêcher les Etats d'aboutir. Ils se séparèrent sans avoir pris aucune décision.

 

Henri de Navarre avait fini par comprendre que la France catholique n'accepterait jamais un souverain calviniste ; le 25 juillet 1593, il abjura solennellement le protestantisme. Bien que la papauté attendît jusqu'en septembre 1595 pour le réconcilier avec l'Eglise romaine, la grande majorité des catholiques français et même la plupart des évêques se rallièrent sans tarder au Bourbon, qui devint vraiment Henri IV. La Ligue triomphait en ce sens qu'elle avait atteint son but, qui était d'empêcher un protestant de porter la couronne de saint Louis, mais ses chefs voyaient s'évanouir leurs espérances ambitieuses. Ils ne songèrent plus qu'à traiter avec Henri IV, en extorquant à leur ancien adversaire les conditions les plus avantageuses. Charles III fut l'un des premiers à engager des négociations. Sa fille Christine et son gendre, le grand-duc Ferdinand de Toscane, le pressaient depuis quelque temps déjà de s'accommoder avec le Bourbon. Dès le 2 août 1693, les deux princes signèrent la trêve de Saint-Denis. Des négociations qui suivirent sortaient successivement les préliminaires de Laon (31 juillet 1594), l'arrangement de Saint-Germain (16 novembre 1594), enfin le traité de Folembray (9 octobre 1595). Il est à remarquer que chacune de ces conventions réduisait les avantages que le roi de France accordait au duc de Lorraine. Finalement, celui-ci obtenait simplement, par le traité de Folembray, une indemnité en argent, la ville de Marsal, détachée du temporel des évêques de Metz, enfin la lieutenance de Toul et de Verdun pour l'un de ses fils. Charles avait encore revendiqué, mais sans aucun succès, l'héritage angevin ; combien il eût été mieux inspiré en exigeant du roi la renonciation à ses droits de suzeraineté sur le Barrois mouvant ! C'étaient là pour le prince lorrain des résultats bien médiocres, qui ne le dédommageaient nullement des grands sacrifices en hommes et en argent qu'il s'était imposés pour la défense des intérêts du catholicisme et des siens propres.

Les chefs ligueurs, Mayenne en 1596, Mercosur deux ans plus tard, firent la paix avec Henri IV ; en 1598 le roi signait le traité de Vervins avec Philippe II et promulguait l'Edit de Nantes. ; la France allait, au moins pendant quelque temps, jouir d'une tranquillité dont elle avait grand besoin. Charles III était resté neutre entre Henri IV et Philippe II.

 

Le duc de Lorraine avait entretenu de bons rapports avec Maximilien II et Rodolphe II, leur demandant et obtenant d'eux l'investiture des fiefs qui relevaient de l'Empire, se faisant représenter aux diètes, payant les subsides et fournissant les troupes que celles-ci lui réclamaient.

Quant aux villes épiscopales, elles se dispensent d'envoyer des députés aux diètes et de s'acquitter des taxes auxquelles elles sont imposées.

Les évêques continuent assez régulièrement, durant cette période, à se faire donner par l'empereur l'investiture des régales. Nous sommes mal renseignés sur la façon dont ils s'acquittent de leurs autres obligations, envoi de délégués aux diètes et paiement de subsides.

En définitive, l'Empire n'est pas en mesure de contraindre à l'obéissance ceux qui la lui refusent. A plusieurs reprises, eu 1570, en 1576 et en 1588, la diète s'occupa des trois cités épiscopales dont Henri II s'était emparé ; ses délibérations n'aboutirent à aucune action militaire. Pourtant la France, déchirée par les guerres de religion, semblait incapable de défendre Metz, Toul et Verdun. Rien ne montre mieux la faiblesse incurable de l'Empire que son abstention.

Les ducs lorrains, dont les Etats étaient contigus au Luxembourg et à la Comté, étaient amenés à entretenir des relations avec les rois d'Espagne, souverains de ces deux provinces depuis 1556. L'ardeur de leurs convictions catholiques était un autre motif de rapprochement entre Charles III et Philippe II. Si les prétentions des deux princes à la couronne de France les mettaient en opposition, elles ne réussirent pourtant pas à les brouiller. Ajoutons que, pour maintenir la liberté des communications entre le Luxembourg et la Comté, l'Espagne avait intérêt à protéger contre la France l'indépendance de la Lorraine et du Barrois.

 

III. — LA RÉGION LORRAINE DE 1598 À 1610.

Maintenir la paix et rendre par là quelque prospérité à leurs Etats, qu'avaient si cruellement éprouvés les guerres de religion, tel était le devoir impérieux qui s'imposait au roi de France comme au duc de Lorraine. De plus Henri IV avait à restaurer l'autorité royale dans les Trois-Evêchés. D'autre part, il tenta, par des mariages, d'abord de placer les duchés sous son influence, puis de les annexer, à son royaume. Ses vues se portaient même beaucoup plus loin, et il allait déchaîner sur l'Europe occidentale une guerre dont notre pays aurait subi le contre-coup, quand le couteau de Ravaillac mit fin à son existence.

1° Histoire intérieure des principautés lorraines.
Duchés. — Villes et évêchés.

L'influence française va faire en Lorraine de grands progrès, grâce à l'union de la sœur d'Henri IV avec le fils aîné de Charles III. En dehors de raisons politiques, faciles à comprendre de la part d'Henri IV, mais que l'on s'explique beaucoup moins chez le duc de Lorraine, tout se réunissait pour détourner les intéressés de ce mariage mal assorti : la différence de religion, la disproportion d'âge entre la princesse et son futur époux, plus jeune qu'elle, l'amour que Catherine gardait au fond du cœur pour un de ses cousins, le comte de Soissons, enfin l'opposition du pape, dont l'autorisation était nécessaire en raison de la parenté des futurs époux, cousins au 7e degré. Or, Clément VIII ne voulait pas la donner, mécontent qu'il était de voir le fils de Charles III épouser une princesse qui refusait d'abjurer le calvinisme. Mais le roi et le duc passèrent outre, et le 31 janvier 1599 l'archevêque de Rouen, frère naturel d'Henri IV, bénit dans le cabinet du roi le mariage de sa nièce et du marquis de Pont, que son père avait créé duc de Bar. Toutefois le pape ne désarmait pas ; son irritation avait été grande en apprenant que l'on n'avait pas tenu compte de son opposition. Le duc de Bar se rendit lui-même à Rome en i 600, pour essayer de fléchir le pape, qui ne se laissa pas attendrir. De nouvelles négociations s'engagèrent, qui ne parvinrent qu'en 1603 au résultat souhaité ; Clément-VIII se résigna enfin à donner les dispenses nécessaires au mariage. Mais, quand celles-ci arrivèrent en Lorraine, elles avaient perdu leur raison d'être ; Catherine était ; morte en février 1604. Si Henri la regretta, il n'en fut pas de même de la population lorraine, hostile au mariage de son futur souverain avec une calviniste, qui avait amené avec elle des ministres protestants. Deux ans plus tard, le duc de Bar contractait une nouvelle union avec Marguerite de Gonzague, nièce de Marie de Médicis ; le roi de France avait été l'entremetteur de ce mariage, qui devait dans sa pensée maintenir le futur souverain de la Lorraine dans la dépendance de la France.

En 1607, Charles III perdait son fils préféré, le cardinal Charles, évêque de Metz et de Strasbourg. Le chagrin qu'il en ressentit contribua sans doute à hâter sa fin ; le duc mourut le 14 mai 1608, à l'âge de 65 ans, après un règne qui en avait duré 63. Il ne fut pas un grand homme, mais par son œuvre, de législateur, par la construction de la ville neuve de Nancy, par la fondation de l'Université de Pont-à-Mousson, par les efforts, malheureux mais honorables, qu'il fit pour continuer l'œuvre nécessaire de l'unification de la région lorraine, il mérite de prendre rang parmi les meilleurs souverains qui aient gouverné notre pays. On fit à Charles III de magnifiques funérailles, dont la Pompe funèbre nous a laissé l'impérissable souvenir.

Son fils aîné, le duc de Bar, lui succéda sous le nom d'Henri II, bien qu'avant lui aucun duc lorrain ne se fût appelé Henri. D'intelligence médiocre et peu cultivée, il manquait d'énergie et de décision ; sa bonté dégénérait en faiblesse et sa générosité en prodigalité. La nouvelle duchesse, Marguerite de Gonzague, semble avoir été d'une insignifiance, complète, Le fils qu'elle avait donné à Henri II mourut très, jeune, et seules survécurent deux filles, Nicole, née en 1608, et Glande en 1612. La question de la succession au trône allait se poser presque dans les mêmes conditions qu'au XVe siècle. Qui hériterait de la couronne ducale, Nicole ou François de Vaudémont ? Dès 1609, Henri IV, qui espérait que la question serait résolue en faveur de Nicole, envoya Bassompierre, un gentilhomme lorrain qu'il avait pris à son service, demander à Henri II là main de la jeune princesse pour le dauphin Louis. Après bien des hésitations, le duc accepta, niais à contre-cœur, les offres du roi de France. Malgré le secret des négociations, le comte de Vaudémont, qui en avait eu vent, eut une explication très vive avec son frère, sans arriver à tirer de lui aucun éclaircissement.

 

L'autorité royale, qui n'avait cessé de péricliter dans les trois cités de Metz, de Toul et de Verdun, durant le dernier tiers du XVIe siècle, allait avec Henri IV non seulement recouvrer le terrain perdu, mais faire de très grands progrès. A Metz, Saubolle, lieutenant de d'Epernon, exerçait une véritable tyrannie, qui se prolongea durant bien des années, en dépit des plaintes adressées au roi par les Messins. Pourtant Henri IV finit par ouvrir les yeux ; d’Epernon, qu'il avait chargé de rétablir l'ordre, n'y ayant pas réussi, le roi vint lui-même à Metz (1603), priva Saubolle de ses fonctions, niais sans lui faire subir le châtiment qu'il avait mérité.

Henri IV voulait devenir le souverain des villes épiscopales, dont il n'était en droit que le protecteur. Pour arriver à ses fins, il était secondé par ses agents, gouverneurs des cités et président royal à Metz, celui-ci beaucoup moins indépendant, beaucoup plus soumis que ceux-là. Gouverneurs, et président s'efforcent d'accroître leurs attributions aux dépens des magistrats municipaux. Ces derniers adressent des plaintes au roi, qui désavoue pour la forme ses représentants. Lui-même prend des mesures destinées soit à rompre les liens qui Unissent à l'Empire les villes épiscopales, soit à en établir de nouveaux entre elles et la France. Si politiquement Metz, Toul et Verdun n'entretenaient plus de rapports avec l'Empire, au point de vue judiciaire, les habitants des deux dernières cités continuaient déporter en appel-leurs causes devant la chambre impériale de Spire. Par deux fois, en i6o4 et en 1607, Henri IV interdit aux Toulois et aux Verdunois d'aller à Spire et créa, pour recevoir les appels des juridictions municipales, un tribunal à la tête duquel il plaça le président de Metz. Mais ces mesures provoquèrent à Toul et à Verdun de très vives protestations. En 1609 une tentative du roi pour établir un Parlement à Metz échoua devant l'opposition des autorités municipales.

Henri IV s'efforçait par d'autres moyens d'attacher plus étroitement à sa personne les habitants des villes épiscopales. Sur son ordre, le président de Metz essaya d'imposer en 1601 aux Verdunois, en 1602 aux Toulois, un serment différent de celui qu'ils avaient l'habitude de prêter aux rois de France.

Des tentatives analogues d'Henri IV à l'égard des évêques et de leurs sujets se heurtèrent aux mêmes résistances. Les sièges épiscopaux de Metz, de Toul et de Verdun étaient depuis longtemps occupés ou par des princes ou par des clients de la maison de Lorraine, peu disposés les uns et les autres à favoriser les progrès de l'influence française. Henri IV devait, s'il voulait atteindre le but qu'il visait, modifier cet état de choses. Le cardinal Charles (II) de Lorraine étant mort en 1607, le roi fit élire par le chapitre un de ses bâtards, Henri de Bourbon-Verneuil, alors âgé de sept ans. Pour sanctionner celte élection peu canonique, le pape exigea que l'administration du diocèse et du temporel fût confiée au cardinal de Givry. Bien que sujet du roi de France, Givry refusa de seconder ses projets sur Metz ! Lorsqu'en 1609 Henri IV eut rendu un édit qui accordait au gouverneur de Metz les mêmes pouvoirs sur l'évêché que sur la ville, Givry ne craignit pas d'opposer à cette mesure une résistance, dans laquelle il persista jusqu'à sa mort.

A Verdun Erric de Lorraine-Chaligny, très jaloux de ses prérogatives, protesta eu 1608 contre les réformes judiciaires d'Henri IV, qu'il jugeait attentatoires à son autorité. C'est à Toul que le roi obtint le plus de succès. Si Christophe de La Vallée refusa de prêter au roi le serment dans les termes que le président prétendait lui imposer, Jean des Porcelets de Maillane, successeur de Christophe, se montra plus accommodant. En 1608, il accepta la formule de serment que lui fit présenter Henri IV ; nous ignorons s'il sollicita de Rodolphe II l'investiture de son temporel.

2° Histoire extérieure de la région lorraine.

En racontant les mariages d'Henri II, nous avons déjà parlé des rapports de la Lorraine avec la France Malgré la bonne volonté dont Charles III avait fait preuve dans l'affaire du premier mariage de son fils, il devait rencontrer l'opposition d'Henri IV dans une question qui lui tenait au cœur. Ses Etats étaient soumis à l'autorité ; spirituelle des évêques de Metz, de Toul et de Verdun ; craignant que ces prélats, désormais placés dans la dépendance des Bourbons, ne devinssent des agents de la France, des instruments' qu'elle emploierait pour s'annexer les duchés, Charles III désirait créer aux dépens du diocèse de Toul un nouveau diocèse, formé de territoires lorrains et dont Nancy serait le chef-lieu. Mais Henri IV devait se montrer hostile au projet pour les raisons qui avaient déterminé le duc à en souhaiter le succès. Clément VIII, d'abord bien disposé, n'osa pas passer outre à l'opposition de la France, et Charles dut se contenter de la création d'une primatiale à Nancy.

Charles III et son fils continuèrent, durant cette période, d'entretenir de bons rapports avec l'Empire et avec l'Espagne.

En 1609, le duc de Clèves et de Juliers mourut sans laisser de postérité. Bien que la seconde femme de ce prince fût une sœur d'Henri II, l'événement n'aurait eu pour notre pays aucun intérêt, si les compétitions entre les prétendants à la succession n'avaient provoqué l'intervention de l'empereur, qui devait elle-même amener celle de la France. La succession de Clèves et de Juliers, ainsi que la folle passion d'Henri IV pour la jeune princesse de Condé, réfugiée dans les Pays-Bas, menaçait l'Europe occidentale d'une guerre, aussi dangereuse pour la tranquillité de la Lorraine et du Barrois que le projet de mariage entre le dauphin et Nicole l'était pour l'indépendance des duchés. La mort tragique d'Henri IV fit évanouir pour un temps ces périls et permit au duc, ainsi qu'à ses sujets, de respirer un peu.

 

IV. — LA RÉGION LORRAINE DE 1610 À 1624.

Ces quatorze années sont une période de troubles pour la France, de tranquillité pour la région lorraine. Pourtant c'est alors que commence cette terrible guerre de Trente ans, dont l'Europe centrale et nos contrées eurent cruellement à souffrir.

1° Histoire intérieure de la région lorraine.
Duchés. — Villes et évêchés.

Henri II, prince faible, ne renouvela pas la tentative qu'avait faite son père au début de son règne ; il avait donc prêté, sans se faire prier, le serment d'usage. Les Etats généraux furent régulièrement convoqués par le nouveau duc, qui dut à plusieurs reprises, bien qu'après avoir regimbé, se soumettre aux volontés des Etats. Dans les mains débiles d'Henri II, l'autorité ducale s'affaiblit, bien loin de faire des progrès. La principale affaire de ce règne est celle de la succession au trône. Marie de Médicis, désireuse de faire épouser à son fils une infante d'Espagne, avait renoncé au projet d'unir Louis XIII à l'aînée des filles d'Henri IL Personne en Lorraine ne regretta la décision de la régente, le comte de Vaudémont moins que tout autre. Il lui sembla que son fils aîné, Charles, était l'époux qui convenait le mieux à Nicole ; de cette façon la question, si délicate, des droits respectifs de la princesse et des Vaudémont trouverait sa solution la plus : simple et la plus pacifique Mais lorsque le comte s'ouvrit de ce projet à Henri II, celui-ci accueillit fort mal la proposition ; le duc gardait rancune à son frère de la scène que Vaudémont lui avait faite quelques années auparavant, lorsqu'il avait été question de marier Nicole au dauphin. Henri II entendait, à l'exemple de Charles II, laisser à sa fille aînée ses Etats. Afin d'assurer à Nicole un protecteur, il se proposait de l'unir à son favori, le baron d'Ancerville, fils naturel du cardinal de Guise assassiné en 1588, quoiqu'une grande différence d'âge séparât les deux futurs époux.

Lorsque Vaudémont eut connaissance des projets de son frère, il alla le trouver, eut avec lui une explication des plus violentes, qui n'eut d'autre résultat que de les brouiller. Le comte et son fils aîné se retirèrent alors auprès de Maximilien, duc de Bavière, gendre de Charles III. Henri II avait envoyé le baron de Lutzelbourg à Maximilien, pour lui expliquer sa conduite ; l'assassinat de ce gentilhomme par Riguet, capitaine des gardes de Vaudémont, sembla creuser un fossé infranchissable entre les deux frères. Mais le pape, l'empereur, le duc de Bavière intervinrent pour réconcilier Henri II et les Vaudémont : Le sentiment public en Lorraine, qui trouva son expression dans les Etats généraux, se prononçait contre l'union de Nicole et du baron d'Ancerville et pour le mariage de la princesse avec son cousin germain. Henri II finit par céder. Toutefois, le contrat de mariage de Charles et de Nicole stipulait que celle-ci était duchesse de son fait, et qu'elle et son époux régneraient conjointement. En outre, le duc exigea que le comte de Vaudémont donnât sa fille aînée au baron d'Ancerville. On célébra en 1621 ce double mariage, qui, chose bizarre, ne faisait que des mécontents, car aucune des quatre personnes qui s'unissaient n'avait d'affection pour celle qu'elle épousait. En vue de rehausser le prestige du baron d'Ancerville, le duc obtint de l'empereur que celui-ci érigeât en principauté, pour l'époux d'Henriette, la seigneurie de Phalsbourg (1624).

La mort enleva Henri II en 1624. Par son testament, il crut devoir rappeler à sa fille les droits qu'elle avait à la couronne ducale et lui recommanda delà façon lapins expresse de les faire respecter. Malgré sa faiblesse et ses prodigalités,' Henri laissait un Etat prospère. Sa bonté l'avait rendu populaire et les fautes de son successeur, qui entraînèrent le pays dans un abîme de maux, devaient faire plus encore regretter celui que les Lorrains appelaient « le bon duc Henri ».

 

Il semble qu'à cette époque la population des villes épiscopales se soit enfin résignée à la domination française. Toutefois l'attachement aux anciennes libertés reste profondément ancré dans les cœurs, et chaque nouvelle usurpation des représentants du roi de France se heurte à l'opposition des autorités municipales. En 1611, la régente renouvela l'interdiction, déjà formulée par son mari, de porter en appel les procès devant la chambre impériale de Spire C'est à cette époque que furent rédigées les coutumes de Metz.

Le gouvernement français fait des progrès dans les évêchés comme dans les villes. Quand mourut le cardinal de Givry (1613), d'Epernon estima le moment venu de mettre en vigueur l'édit de 1609, qui plaçait le temporel de Metz sous son autorité. C'était en quelque sorte prononcer l'annexion de l'évêché de Metz à la France. La protestation qu'éleva en 1614 l'empereur Mathias intimida Marie de Médicis ; la régente retira ou promit de retirer l'édit. A Verdun les évêques, qui appartenaient à une branche cadette de la maison de Lorraine, celle de Chaligny, continuèrent plus longtemps que leurs collègues de Metz et de Toul la lutte contre le gouvernement français. Charles, neveu et successeur d'Erric (1610), protesta contre les empiétements de la France ; il aurait voulu que celle-ci lui reconnût dans le royaume la situation d'un duc et pair ; la demande qu'il en fit ne fut pas accueillie. Il eut pour successeur, lorsqu'il eut renoncé à l’épiscopat, son frère François, homme énergique, jaloux de ses droits, d'ailleurs fort peu ecclésiastique et qui ne reçut jamais les ordres sacrés. On pouvait prévoir un, conflit entre ce prélat et la France, ; il éclatera au cours de la période suivante.

2° Histoire extérieure de la région lorraine.

Les révoltes des grands et des protestants troublèrent la France et affaiblirent le pouvoir royal jusqu'au jour où Richelieu prit en main le gouvernail des affaires. Le duc de Lorraine refusa, quoiqu'il en eût été sollicité-des deux côtés, d'intervenir dans ces guerres civiles. D’Epernon, en 1619, prit les armes en faveur de Marie de Médicis, alors en lutte avec son fils. Malgré ses efforts et ceux de son fils La Valette, les Messins ne voulurent pas se joindre à lui ni prendre part à cette petite guerre, que l'on appela par dérision « la guerre des parpaillots ».

L'Empire était encore plus agité que la France. Le soulèvement des Bohémiens contre Mathias et Ferdinand II allait donner lieu à une guerre générale, politique autant que religieuse, à laquelle prendront part, outre les Etats allemands, plusieurs puissances étrangères, Danemark, Suède, Espagne et France, Bien que fervent catholique, Henri II crut devoir se tenir à l'écart de cette lutte. Par contre, le comte de Vaudémont accepta, probablement à l'instigation de son beau-frère Maximilien de Bavière, chef de l'Union catholique allemande, le titre de général de l'Union sur la rive gauche du Rhin. Son fils aîné, Charles, prit part à la bataille de la Montagne-Blanche (1620), où Impériaux et Bavarois écrasèrent l'armée du palatin Frédéric V, que les Bohémiens s'étaient donné pour roi.

En 1622, l'un des aventuriers qui continuaient de soutenir la cause de Frédéric, le comte de Mansfeld, pénétra en Lorraine, malgré la défense que lui en avait faite Henri II, et traversa la région du sud-est au nord-ouest, depuis Saverne jusqu'au duché de Luxembourg. Il n'attaqua aucune place, mais ses bandes indisciplinées, peu ou point payées, pillèrent le pays et massacrèrent Ceux qui résistaient à leurs déprédations. En outre, elles apportaient la peste, qui, fit, dans les duchés et dans les évêchés, plus de victimes que les soudards de Mansfeld. Des gens avisés auraient pu voir là un présage des calamités sans nombre qui allaient, quelques années plus tard, fondre sur notre malheureux pays.