HISTOIRE DE LORRAINE

TOME PREMIER. — DES ORIGINES À 1552

QUATRIÈME PARTIE

LIVRE PREMIER. — PREMIÈRE PÉRIODE D'INFLUENCE FRANÇAISE (1270-1552).

 

CHAPITRE VII. — L'ÉGLISE ET LES MŒURS DU XIIe AU XVIe SIÈCLE.

 

 

Sous l'action démoralisante de ses richesses, de son pouvoir temporel, des privilèges dont elle jouit, l'Eglise voit la décadence qui l'avait atteinte se poursuivre d'une façon lente, mais continue. Ses dignitaires, mal recrutés en général, sont trop souvent inférieurs à la tâche qu'ils ont à remplir ; les préoccupations temporelles les absorbent au détriment de leurs devoirs spirituels. Les papes, dont l'autorité en matière de nomination des prélats et de juridiction est devenue prépondérante, ne réussissent pas à détruire les abus ; quelquefois même ils les tolèrent ou en font naître de nouveaux. Les conciles du XVe siècle sont impuissants à arrêter le mal, dont ils ne voient d'ailleurs pas l'origine. Aussi qu'arrivera-t-il ? C'est qu'au XVIe siècle des hommes hardis, non contents d'entreprendre la réforme des abus, prétendront modifier les dogmes et la discipline et finalement rompront avec l'Eglise ; ils entraîneront dans leur révolte des millions d'hommes, qu'animaient des aspirations et des mobiles très divers.

Le protestantisme, qui ne prendra pas naissance dans la région lorraine, n'y fera qu'un petit nombre d'adeptes, et la masse de la population restera fidèle à l'ancienne foi.

 

I. — L'ÉGLISE SÉCULIÈRE.

1° L'épiscopat.

Durant cette période, tous les archevêques de Trêves et presque tous les évêques des trois autres diocèses de la province sont issus de familles nobles ; comme roturiers nous ne pouvons mentionner que Conrad Probus et Jean de Heu à Toul, Jacques de Revigny et Nicolas Psaulme à Verdun ; Guillaume Fillastre sortait d'une famille d'anoblis.

Quelle est d'autre part la nationalité des membres de notre épiscopat du XIIIe au XVIe siècle ? Si la plupart d'entre eux appartiennent à des familles de la région lorraine, beaucoup viennent de la France ou du royaume d'Arles. Les pays rhénans et l'Allemagne proprement dite n'ont fourni qu'un petit nombre d'évêques, Conrad Probus, Thierry et Conrad Bayer de Boppart, enfin Georges de Bade, le premier à Toul, les trois autres à Metz. Sur le siège de Trêves, il n'est monté que des prélats lorrains ou rhénans, surtout rhénans.

Le droit de nommer les évêques continue d'appartenir aux chapitres. Celui de Trêves a conservé à peu près intacte cette importante prérogative, tandis que, moins heureux, les chanoines de Metz, de Toul et de Verdun s'en voient fréquemment dépouillés. Au XIIIe et au XIVe siècle on trouve encore quelques prélats régulièrement élus, comme Renaud de Bar à Metz, Jean d'Arzillières, Thomas de Bourlémont et Philippe de Ville à Toul, Thomas de Blâmont à Verdun. Mais dans la suite, les élections, quand elles ont lieu, sont presque toujours faussées par une pression extérieure, séculière : tantôt c'est le roi de France qui intervient, tantôt le duc de Lorraine. Jean de Sarrebruck devient, grâce à Charles VI, évêque de Verdun, tandis qu'Henri de Vaudémont et Jean de Lorraine à Metz, Olry de Blâmont et Hugues des Hazards à Toul, Wary de Dommartin et Louis de Lorraine à Verdun doivent à René II la possession de leur siège épiscopal. Mais c'est le pape surtout qui se substitue dans bien des cas au chapitre. Dès le XIIIe siècle, il se réserve le droit de désigner le successeur d'un évêque mort en cour de Rome, et au XIVe siècle le nombre des cas où le souverain pontife nomme les prélats ne cesse d'augmenter. C'est encore lui qui autorise un évêque à quitter son siège pour aller en occuper un autre, ou deux prélats à permuter entre eux. Au XIVe siècle, presque tous les évêques de Metz, de Toul et de Verdun ont été choisis par le pape dans l'une ou l'autre de ces conditions. Aussi n'y a-t-il pas lieu d'être surpris que, dans le courant du XIVe siècle, les prélats aient pris peu à peu l'habitude de s'intituler « évêques par la grâce de Dieu et du Saint-Siège de Rome ».

Quelques-uns des évêques du XVe ou du XVIe siècle se donnent un coadjuteur : le chapitre et le souverain pontife interviennent aussi en cette circonstance. Au XVIe siècle, il arrive que des prélats cèdent à un parent ou à un protégé tel ou tel des nombreux évêchés dont ils sont pourvus, mais en se réservant une partie des revenus de cet évêché et le droit de le reprendre à la mort ou à la résignation du nouveau titulaire ; c'est ce qu'à trois reprises fera Jean de Lorraine à Toul. Dans ce cas encore, l'autorisation pontificale est nécessaire.

Au XVe siècle, le concile de Bâle et les souverains laïcs tentèrent de sérieux efforts en vue de réduire cette influence excessive de la papauté et de rendre aux chapitres les droits qu'ils avaient perdus. En ce qui concerne l'Empire, le concordat de Vienne de 1448 stipulait que le pape pourrait nommer aux évêchés et aux autres bénéfices ecclésiastiques six mois de l'année ; les vacances qui se produiraient durant les six autres mois seraient pourvues par les chapitres ou par les collateurs ordinaires. Mais ce concordat, qui fut appliqué tout de suite à Trêves et dès 1456 à Metz, ne le sera qu'en 1519 à Verdun, qu'en 1544 à Toul.

Une pratique, qui se constate à Trêves dès 1286, ne semble pas s'être étendue aux autres diocèses lorrains : les chanoines contraignent les candidats qui sollicitent leurs suffrages à prendre vis-à-vis d'eux certains engagements.

Quelques évêques, dès le XIVe siècle, et un plus grand nombre encore au XVe et au XVIe, ne sont pas engagés dans les ordres : ce sera par exemple le cas de prélats appartenant à la maison de Lorraine, Jean, Louis et Nicolas. On voit même des enfants nommés évêques, comme Jean de Lorraine, qui fut élu à l'âge de sept ans par le chapitre de Metz, A ces prélats grands seigneurs le savoir, et en particulier les connaissances théologiques, font défaut. Possèdent-ils au moins les vertus de leur état ? Trop souvent on trouve en eux les défauts habituels des féodaux, amour du plaisir et de la guerre, âpreté à défendre leur autorité princière. Du reste, il faut bien reconnaître que des évêques roturiers, supérieurs, sous le double rapport de l'intelligence et de l'instruction, aux cadets de noblesse, ne montrent pas moins d'intransigeance qu'eux lorsqu'il s'agit de leurs intérêts temporels : Conrad Probus et Guillaume Fillastre soutinrent de longues luttes contre les bourgeois de Toul. Quelques-uns de ces prélats, peu zélés pour les affaires religieuses, ont un si médiocre souci de leurs devoirs qu'il leur arrive de passer une partie de leur existence, quelquefois même, comme Henri de Vaudémont, leur épiscopat entier, loin de leur diocèse. Seul Pierre de Luxembourg, évêque de Metz et cardinal, se montra, quoique à peine sorti de l'enfance, digne par son ardente piété, par ses vertus, des hautes fonctions auxquelles Clément VII l'avait appelé.

2° Les auxiliaires de l’évêque.

Tous les évêques ont besoin d'auxiliaires ; cette nécessite s'impose plus encore aux prélats ignorants, à ceux qui vivent loin de leur diocèse, à ceux enfin, le cas est fréquent au XVe et au XVIe siècle, qui n'ont pas reçu les ordres sacrés : incapables de remplir les devoirs spirituels de leur charge, ce sont en quelque sorte des évêques commendataires. On les voit se faire suppléer, dès le XIVe siècle, dans l’accomplissement de leurs devoirs épiscopaux, par un dignitaire qui porte le titre, d'ailleurs inexact, de suffragant. C'est en général à des carmes, à des franciscains ou à des dominicains que l'en confie ces fonctions. A Toul, les suffragants sont d'habitude évêques in partibus de Chrysopolis. En étudiant la situation de l'Eglise lorraine durant la période germanique, nous avons parlé de l'official, qui apparaît au XIIIe siècle dans les quatre diocèses de la province de Trêves. L'institution des vicaires généraux se place à une date postérieure ; on constate leur existence à Toul au XIVe siècle. Quelquefois le même personnage cumule les fonctions d'official et de vicaire général.

3° Les chapitres.

Le chapitre est, dans une certaine mesure, l'auxiliaire de l'évêque. Les familles nobles le remplissent de leurs cadets. Sur 378 chanoines que le chapitre de Trêves a comptés durant le XIVe et le XVe siècle, trois seulement étaient roturiers, quatre-vingt-un appartenaient à des familles comtales, quatre-vingt-trois à des familles baronales, cent quatre-vingt-dix à des familles de petite noblesse. Les chapitres de Metz, de Toul et de Verdun contenaient, à ce que nous croyons, une proportion de roturiers plus forte. La chose s'explique facilement pour Metz : les paraiges, maîtres incontestés du pouvoir, faisaient entrer dans le chapitre quelques-uns de leurs membres.

Le chapitre se recrutait par cooptation ; seulement, le droit de pourvoir aux vacances était exercé non par le chapitre tout entier, mais à tour de rôle par chacun des chanoines, qui s'appelait pour cette raison chanoine tournaire. Le chapitre avait son organisation, ses dignitaires, princier, trésorier, coûtre, écolâtre. La principale de ses prérogatives qui, nous l'avons vu, lui échappait quelquefois, était l'élection de l'évêque. Mais il avait en outre l'administration de la mense capitulaire, souvent très importante. Les chanoines de Toul et ceux de Verdun possédaient, nous l'avons dit, un véritable temporel, formé d'assez nombreux villages répartis entre plusieurs prévôtés. Les chapitres jouissaient à l'égard de leur évêque d'une grande indépendance, au spirituel comme au temporel. Sous le rapport de l'instruction et de la moralité, les chanoines, surtout quand ils appartenaient à la noblesse, donnaient prise à la critique. Ceux-là mêmes qui avaient fréquenté les universités pouvaient y avoir acquis des connaissances étendues, mais non les vertus de leur état. Nous savons qu'à Metz plusieurs chanoines furent au XVe siècle les héros d'aventures scandaleuses. D'ailleurs les chanoines se montraient fort jaloux de leurs prérogatives, très âpres à défendre — envers et contre tous — leurs intérêts temporels.

On pourrait, à propos des autres chapitres, de celui de Saint-Dié par exemple, et des collégiales, répéter ce que nous venons de dire des chapitres épiscopaux.

4° Le clergé paroissial.

Les membres du clergé paroissial, surtout dans les campagnes, recrutés dans la bourgeoisie et dans le peuple, ne possèdent, faute de séminaires, qu'une instruction médiocre. Leur moralité n'est pas toujours supérieure à leur savoir. Les ducs de Lorraine avaient à certains endroits le droit de revendiquer, comme étant leurs sujets, les bâtards de prêtres. Le poète Jean Baudouin de Rosières trace un portrait peu flatteur des gens d'Église de son temps, qu'il représente comme adonnés à toutes sortes de plaisirs peu canoniques, et ne se mettant nullement en peine des devoirs de leur état. Il y a plus : les lettres de rémission des ducs de Lorraine nous font connaître des membres du clergé brutaux et querelleurs, qui n'hésitent pas à jouer de la dague ou de l'épée et qui se rendent coupables d'homicides.

Les curés des paroisses ne sont en grande majorité nommés que pour la forme par l'évêque du diocèse. Dans la plupart des cas, la cure a un patron, établissement religieux ou seigneur laïc, qui, lorsqu'elle devient vacante, a le droit de présenter à l'évêque le candidat destiné à la desservir ; presque toujours celui-ci est accepté, quand bien même les qualités nécessaires à un bon curé lui font défaut.

5° Rapport des évêques avec les chapitres et avec le clergé paroissial.

Bien que l'évêque soit le chef spirituel du diocèse, il s'en faut de beaucoup qu'il obtienne toujours l'obéissance de son clergé. De fréquents conflits éclatent entre lui et les chanoines ou les curés, surtout à propos d'intérêts temporels, redevances ou juridiction. A Metz, Thierry Bayer de Boppart et Conrad Bayer de Boppart, à Toul Philippe de Ville, Guillaume Fillastre, Antoine de Neuchâtel, Antoine Pellegrin, à Verdun Guillaume Fillastre et Wary de Dommartin eurent à lutter, pour une cause ou pour une autre, contre leur chapitre. Jean de Vienne eut des difficultés avec les curés de Metz, Antoine de Pellegrin avec le clergé du diocèse de Toul.

 

II. — L'EGLISE RÉGULIÈRE.

1° Les ordres anciens.

La décadence dont est frappé le clergé séculier n'épargne pas les moines. Si nous considérons les ordres anciens, nous constatons d'abord qu'ils ne s'étendent plus par la création d'abbayes nouvelles et que, dans les anciennes, le nombre des moines a beaucoup diminué ; ainsi en 1420, Senones ne compte plus que six religieux. Relâchement de la discipline, instruction et moralité médiocres, grand attachement aux biens temporels, voilà le spectacle qu'offrent les abbayes durant cette période. On voit la papauté porter atteinte aux droits d'élection des religieux aussi bien qu'à ceux des chanoines, et imposer aux monastères comme abbés des membres du clergé séculier, qui se contentent de toucher les revenus de la mense abbatiale. C'est déjà le régime de la commende.

La décadence n'épargne pas davantage les abbayes de femmes. Nous avons mentionné, en étudiant la période précédente, la transformation de Remiremont, d'Epinal, de Poussay, de Bouxières, en chapitres de chanoinesses. Au XIVe siècle, sinon avant, ces chapitres se ferment aux roturières ; au lieu de protester contre leurs tendances antichrétiennes, la papauté les tolère ; Benoît XIII autorise, en 1394, les chanoinesses de Remiremont à n'admettre parmi elles que des filles justifiant de quatre quartiers de noblesse du côté paternel et d'autant du côté maternel !

2° Les ordres nouveaux.

Pour ce qui est des ordres nouveaux, cisterciens, prémontrés, ils appelleraient les mêmes observations. Pourtant Jean Louviat, riche bourgeois de Metz, fonda, en 1320, dans cette ville, l'abbaye cistercienne de Pontiffroy.

On constate dans les ordres mendiants une vie plus intense, qu'attestent d'assez nombreuses fondations de couvents dans les villes et dans les bourgs de la région. D'ailleurs, ils n'échappent pas aux abus que nous avons signalés dans les autres ordres. La discipline se relâche, la moralité aussi ; on attache aux biens de ce monde une importance excessive, qu'eussent formellement condamnée saint François ou saint Dominique ; on recherche les donations et les héritages. La discorde trouble l'ordre des frères mineurs, divisés en conventuels et en observants.

Les templiers lorrains n'eurent pas à souffrir les persécutions odieuses que fit subir Philippe le Bel à leurs frères de France. Lorsque le concile de Vienne et le pape Clément V eurent, en 1312, supprimé l'ordre du Temple, les maisons et les biens qu'il possédait en Lorraine furent attribués aux hospitaliers-.

 

III. — RAPPORTS ENTRE LES DEUX CLERGÉS.

La bonne harmonie ne régnait pas toujours en Lorraine, non plus qu'ailleurs, entre séculiers et réguliers. Au XVe et au XVIe siècle, les évêques) prétendent exercer un droit de visite sur une partie des monastères, non sans rencontrer de la part des moines une assez vive résistance. Il y a d'ailleurs rivalité entre les évêques ou les curés d'une part, et les ordres mendiants de l'autre. Les prélats voient d'un mauvais œil les privilèges accordés par les papes aux franciscains, aux dominicains, aux carmes, aux augustins, privilèges qui rendent ces religieux, presque indépendants de l'autorité épiscopale. Dans les villes où les moines mendiants ont des couvents, la population court à leurs chapelles et les comble d'aumônes, au préjudice et à la grande indignation du clergé paroissial.

 

IV. — ACTION DU CLERGÉ.

Nous avons déjà vu quel rôle politique le clergé avait joué, quelle influence, d'ailleurs moins grande qu'autrefois, il avait exercée sur l'agriculture, sur l'enseignement, sur les lettres et sur les arts. L'action proprement religieuse des évêques se réduit à peu de chose. Le clergé paroissial et les moines mendiants auraient pu, par la prédication, éclairer les fidèles sur leurs devoirs ; seulement les sermons, dont par malheur aucun ne nous est parvenu, devaient parfois, si nous en croyons les chroniqueurs, être bien bizarres, bien peu propres à toucher les cœurs. Ainsi, en 1512, à propos d'un chapitre tenu à Metz par les dominicains, l'un de ceux-ci loua la cité en interprétant chacune des lettres de Métis, nom latin de la ville. En 1514, un prédicateur du carême à Metz fit représenter la Passion sous les yeux de ses auditeurs. Les moines mendiants, en particulier les franciscains de l'Observance ou Cordeliers, attaquaient, parfois avec une virulence extraordinaire, les défauts et les vices de la société laïque, ou même du clergé séculier. Les sermons de l'observant Guillaume Josseaume, en 1429, produisirent une vive émotion dans Metz, et peu s'en fallut que le petit peuple, excité par ses harangues enflammées, ne tentât une nouvelle révolution.

Le clergé possédait un autre moyen d'action, les confréries. Outre celles qui étaient adjointes aux corporations, il en existait d'autres, recrutées dans toute la population. Ainsi, en 1356, les dominicains fondèrent à Toul la confrérie de Saint-Nicolas des Clercs, qui englobait des femmes aussi bien que des hommes ; doit-on en considérer les membres comme des tertiaires ? On sait que, chez les dominicains et chez les franciscains, à côté des religieux et des religieuses, il existait un troisième ordre ou tiers ordre, qui comprenait des laïcs des deux sexes.

Durant celle période, il-s'est tenu plusieurs conciles œcuméniques, ceux de Lyon (1274), de Vienne (1311), de Constance (1414), de Bâle (1431), de Latran (1512). Nous reviendrons plus loin sur quelques-uns d'entre eux. Si les évêques lorrains assistèrent ou envoyèrent des représentants à ces grandes assemblées de l'Eglise, aucun d'eux ne s'y fit remarquer. Mentionnons le rôle important que jouèrent au concile de Bâle deux clercs originaires de la région, Nicolas de Cusa, et Guillaume Huin d'Etain. L'un et l'autre abandonnèrent le concile pour se rallier au pape Eugène Ier, l'un et l'autre devinrent cardinaux. Il ne se tint en Allemagne que peu de conciles nationaux. Citons pourtant en 1287 celui de Würzbourg, auquel se rendirent les évêques de Metz et de Toul, Bouchard d'Avesnes et Conrad Probus. Celui-ci combattit très vivement une demande du légat pontifical, qui proposait au clergé allemand d'abandonner au pape durant quatre ans un quart de ses revenus. Irrité, le légat parla de déposer Conrad, sans toutefois aller jusqu'à exécuter sa menace. A différentes reprises, en 1310, en 1423, en 1549, nous voyons se réunir encore des conciles de la province de Trêves. Le plus important est celui de 1310, qu'avait convoqué l'archevêque Baudouin de Luxembourg ; il ne vota pas moins de cent cinquante-six canons, qui se rapportent à la discipline et aux mœurs. Rappelons encore qu'au concile provincial tenu à Trêves en 1549 Nicolas Psaulme, évêque de- Verdun, réclama vainement la restitution des décanats wallons, qui, d'après une tradition ancienne, auraient été injustement enlevés à son diocèse et rattachés à celui de Trêves. Enfin chaque évêque était tenu, mais la règle fut violée plus d'une fois, de convoquer à un synode soit tous les ans, soit tous les six mois comme à Toul, les principaux membres de son clergé.

Dans les diocèses lorrains l'officialité épiscopale finit par triompher des officialités secondaires. Mais elle eut moins de bonheur dans la lutte qu'avaient engagée contre elle les tribunaux séculiers. Dès le XIVe siècle la république messine travaille avec succès à réduire la compétence de l'official de l'évêque. Dans la Lorraine et dans le Barrois on voit apparaître un peu plus tard, surtout au XVIe siècle, les mêmes tendances.

Assez rares, à ce qu'il semble, ont été les conflits entre l'officialité diocésaine et l'Inquisition. Jusqu'au XVIe siècle, la région lorraine ne connut pour ainsi dire pas d'hérétiques. Ce fut plutôt le jugement des sorciers que se disputèrent parfois les deux principaux tribunaux ecclésiastiques. En 1310, le concile provincial de Trêves parle de femmes qui feignent de sortir la nuit pour aller chevaucher avec la déesse païenne Diane ou avec Hérodiade : ce sont évidemment' des sorcières. La première condamnation de sorcière que nous connaissions fut prononcée à Metz en 1372. Depuis lors, on en compte beaucoup dans les duchés, aussi bien que dans l'es cités épiscopales. On attribuait volontiers aux sorciers ou aux sorcières 1 les intempéries, telles que la grêle ou les gelées tardives.

Comme nous l'avons dit, en matière d'assistance publique, le rôle du clergé n avait' plus la même importance qu'autrefois ; beaucoup d'hôpitaux échappaient à la direction de l'Eglise, et se trouvaient placés sous la tutelle des magistrats municipaux.

 

V. — SITUATION MATÉRIELLE DU CLERGÉ.

Sur l'a situation matérielle du clergé, il y aurait plus d'une observation à faire. Le clergé possède encore de nombreux domaines, malgré les usurpations des seigneurs laïcs ; pourtant il ne cesse, chaque fois qu'on lui demande de l'argent, de crier misère. En fait, la fortune de beaucoup d'établissements religieux se trouve réduite par la mauvaise administration, par l'es dilapidations de supérieurs imprévoyants ou prodigues, qui ont engagé, quelquefois même aliéné, l'es domaines de leur église ou de leur abbaye. Malgré tout, l'Eglise reste riche, beaucoup trop riche.

L'institution de l'avouerie n'a pas entièrement disparu de la région lorraine ; ; elle se maintiendra même, d'ailleurs réduite d'importance, jusqu'à la fin de l'ancien régime. Ducs de Lorraine et comtes de Salm poursuivent, avec une persévérance couronnée de succès, leur politique d'annexion à l'égard du temporel de Saint-Dié, de Remiremont ou de Senones. Par contre, beaucoup d'abbayes réussissent à se débarrasser de leur avoué, qu'elles remplacent par un gardien. Celui-ci doit, moyennant une redevance, défendre ses protégées contre leurs ennemis, mais sans intervenir dans leur administration intérieure. On trouve comme gardiens des princes puissants, les rois de France, les ducs de Lorraine ; si les premiers essayèrent plus d'une fois dé transformer en souveraineté leurs droits de gardé, il semble que les ducs lorrains aient montré une discrétion, que ne faisaient pas prévoir les usurpations dont ils s'étaient rendus coupables comme avoués de Remiremont ou de Saint-Dié.

Nous pourrions répéter ici, à propos de la dîme, ce que nous avons déjà dit en étudiant l'époque germanique ; bien loin de s'améliorer, la situation aurait plutôt empiré durant les derniers siècles du moyen âge.

 

VI. — L'EGLISE LORRAINE ET LA PAPAUTÉ.

Nous avons vu, à propos de la période précédente, que la constitution de l'Eglise, d'aristocratique était devenue monarchique du XIe au XIIIe siècle. Les pouvoirs des papes vont en croissant au XIVe siècle, et malgré le grand schisme, malgré les conciles de Constance et de Bâle, ils ne diminuent pas. Nous ne reviendrons pas sur l'intervention des papes dans la désignation des évêques. La juridiction pontificale ne cesse de s'étendre non seulement en appel, mais en première instance, au détriment des archevêques, des évêques et des plaideurs, et non sans de graves inconvénients pour la papauté elle-même.

Il faut un personnel considérable pour juger les innombrables procès portés en cour de Rome, et ce personnel coûte cher ; les papes se trouvent ainsi dans la nécessité, les revenus des domaines pontificaux ne leur suffisant pas, de recourir, depuis le XIIIe siècle ou le XIVe, à des ressources extraordinaires ; le clergé leur paie des impôts très variés, communs services, dispenses, droits de chancellerie, dont le montant est versé directement à la cour de Rome ou d'Avignon, décimes que lèvent des collecteurs spéciaux — après qu'à la fin du XIIIe siècle des agents du Saint-Siège eussent évalué les revenus des églises et des abbayes —, annates, dépouilles, vacants, etc. Tous ceux, archevêques, évêques, chanoines, abbés, collateurs laïcs, dont les droits ouïes intérêts se trouvent lésés par les nouvelles exigences pontificales, protestent, adressent des réclamations, demandent, quand il s'agit de taxes, des réductions et vont même jusqu'à refuser de payer. Pour contraindre les récalcitrants à se soumettre, les papes les menacent ou même les frappent d'excommunication.

Les abus ne diminuèrent pas durant le grand schisme, bien au contraire. Chacun des papes, celui d'Avignon comme celui de Rome, exigeait des pays soumis à son obédience autant d'argent qu'en prélevaient avant 1378 les souverains pontifes sur l'ensemble de la chrétienté.

Les conciles de Constance et de Bâle tentèrent la réforme de la papauté, mais le premier se sépara sans l'avoir accomplie, le second se brouilla avec Eugène IV, tomba dans le schisme et n'aboutit à rien. Ce que n'avaient pu les conciles, certains souverains laïcs, Charles VII en France, Frédéric III dans l'Empire, tentèrent de l'accomplir. Le concordat de Vienne, de 1448, limitait les droits pontificaux, surtout en matière de nomination aux bénéfices.

Nous venons de mentionner le grand schisme qui, à partir de 1.378 et pendant un tiers de siècle, divisa et troubla si profondément la société chrétienne. Le grand schisme eut pour résultat de couper en deux la province de Trèves et de manifester au grand jour les influences différentes qui se disputaient l'ancienne Mosellane. Tandis que l'archevêque électeur de Trêves, comme Wenceslas et la plus grande partie des princes allemands, se prononçait pour le pape de Rome, dans les trois autres diocèses les évêques, la grande majorité du clergé, le duc de Lorraine, le duc de Bar, une partie de la bourgeoisie des cités épiscopales se déclaraient, à la suite de la France, en faveur du pape d'Avignon. Pourtant, à Toul et à Verdun, de nombreux bourgeois penchaient pour le pape de Rome. Chacun des deux pontifes s'efforça de gagner les diocèses qui n'avaient pas voulu le reconnaître, Clément VII celui de Trêves, Urbain V ceux de Metz, de Toul et de Verdun. A un moment donné, il y eut deux évêques à Toul, deux aussi à Verdun, où l'urbaniste Roland de Rodemach combattit, d'ailleurs sans aucun succès, le clémentin Liébaud de Cusance. Finalement chacun des deux partis garda dans la région lorraine ses premières positions. On vit évêques et ducs, dociles aux impulsions de la France, se soustraire comme elle en 1398 à l'obédience du pape Benoît XIII, puis y revenir quelques années plus tard. Les uns et les autres allèrent ou se firent représenter en 1409 au concile de Pise, en 1414 à celui de Constance, qui rétablit l'unité dans l'Eglise et dans la province de Trêves. Lors du conflit d'Eugène IV et du concile de Bâle, évêques et princes laïcs se rangèrent au parti du pape. L'un d'eux, René Ier, ne pouvait d'ailleurs adopter une autre conduite : prétendant au trône de Naples, il avait besoin de l'appui du souverain pontife, suzerain de l'ancien royaume normand.

Une diète tenue à Mayence en 1441 réclama la réunion à Metz d'un nouveau concile œcuménique, qui aurait eu pour mission de mettre fin au schisme qu'avait provoqué le concile de Bâle, en opposant à Eugène IV l'antipape Félix V. Quoiqu'aucune suite n'eût été donnée au vœu du Reichstag de Mayence, Félix et ses adhérents finirent par se soumettre à Nicolas V en 1449.

 

VII. — L'ÉGLISE ET L'ÉTAT.

Nous avons déjà dit que, si l'Eglise retirait de son étroite union avec l'Etat de grands avantages matériels, sa liberté d'action s'en trouvait gênée, son activité et son zèle ralentis ; elle comptait, en effet, pour le maintien de son autorité, moins sur la valeur de sa doctrine et sur les vertus de ses ministres, que sur la force matérielle mise à sa disposition par le pouvoir séculier.

Pourtant, en ce qui concerne les rapports des deux sociétés, il y a lieu de distinguer les duchés d'une part, les cités épiscopales de l'autre. Dans la Lorraine et dans le Barrois, le clergé jouit de privilèges judiciaires et' financiers ; ses membres, par exemple, ne sont pas justiciables des tribunaux séculiers et ne paient pas lies aides extraordinaires. On constate pourtant chez l'es ducs du XVe' et du XVIe siècle une tendance à diminuer là juridiction ecclésiastique. Antoine obtint de Léon X un induit qui interdisait de citer en première instance ses sujets en cour de Rome. Lui-même défendit de publier aucune bulle pontificale, aucun bref, sans son autorisation. Enfin les ducs s'efforcèrent, comme auparavant, d'e réduire à leur profit, sinon d'absorber, le temporel des abbayes ou des collégiales, telles que Remiremont ou Saint-Dié, et d'empiéter sur le domaine des évêques. Quoique ces usurpations du pouvoir ducal aient provoqué de graves conflits, les rapports restèrent en général amicaux entre les ducs et le clergé.

Dans les cités épiscopales et plus particulièrement à Metz, il en allait autrement. Les luttes qu'avaient soutenues les bourgeois pour s'affranchir du pouvoir temporel des prélats avaient développé en eux un véritable esprit anticlérical, qui se traduisit par une série de mesures contre l'es privilèges du clergé. A Toul, les chanoines réussirent à se faire exempter des taxes municipales, tandis qu'à Metz tous les gens d'Eglise sans exception y étaient astreints ; si l'on n'exigeait pas d'eux le service militaire personnel, on les soumettait à des corvées quand il s'agissait de travaux relatifs à la défense de la ville. En 1325, l'évêque Henri Dauphin avait conclu avec la cité un traité, qui déterminait dans quelles conditions fonctionnerait la juridiction ecclésiastique. Mais il semble que les Messins n'aient pas observé cette convention, et que la juridiction séculière ait sans cesse empiété sur sa voisine. Dans une foule de cas, les clercs étaient justiciables, au criminel comme au civil, des tribunaux laïcs. Pour n'avoir pas voulu se soumettre à la juridiction civile, les chartreux se virent expulser de Metz en 1332. Non contente de limiter ou de supprimer les privilèges de l'Eglise, la république messine intervient dans ses affaires temporelles. Redoutant l'extension exagérée des biens ecclésiastiques, elle interdit, en 1304, aux religieux >6t aux religieuses de recueillir l'héritage de leurs parents, en 1323 de remplir les fonctions d'exécuteurs testamentaires. C'est jusque dans des questions d'ordre purement ecclésiastique que s'ingère le gouvernement messin. En 1308, il limite le nombre des religieux et des novices que pourra compter chaque couvent, un atour de 1322 prétend réformer les abbayes bénédictines de Metz, un autre de 1338 interdit au clergé dé refuser les derniers sacrements aux malades qui s'étaient confessés et la sépulture chrétienne à ceux qui avaient reçu la communion. En 1349, lors de la grande peste qui fit tant de victimes, les Treize durent rappeler à ses devoirs le clergé paroissial, qui élevait à propos des sépultures clés exigences déplacées. Plus d'une fois clés conflits sérieux mirent aux -prises le gouvernement messin et les chanoines : ainsi en 1340, à l'occasion des dîmes de Plantières, en 1462 à propos des attitudes différentes qu'avaient prises la ville et le chapitre vis-à-vis de deux candidats au siège archiépiscopal de Mayence.

Le clergé de Metz se voyait donc limité dans ses privilèges et surveillé par le pouvoir civil, comme il ne l'était pas dans les duchés. On trouve à Metz un esprit laïc, pour me servir d'une expression à la mode aujourd'hui, beaucoup plus développé et plus fort que partout ailleurs dans la région lorraine. A cet égard encore, Metz se distingue nettement du reste du pays.

 

VIII. — L'ÉTAT MORAL DE LA SOCIÉTÉ.

Malgré la décadence du clergé, la religion exerce encore beaucoup d'influence sur les laïcs. On assiste aux offices, on reçoit les sacrements, on observe les jeûnes, on entre dans une confrérie, on va en pèlerinage à Saint-Nicolas, à Aix-la Chapelle, à Cologne, à Saint-Jacques de Compostelle, à Rome, à Jérusalem. L'évêque Hugues de Bar-Pierrefort meurt en Egypte en revenant de la Terre sainte ; en 1395, en 1446, en 1447, des Messins se rendent en Palestine : jusqu'en 1519-1520 on trouve des pèlerins qui vont à Jérusalem. Il y a des vocations sincères parmi ceux qui entrent dans le clergé séculier ou dans les ordres religieux : ainsi en 1479 un membre des paraiges, Jean de Gournay, entra aux cordeliers de Metz, et en 1519 Philippe de Gueldre se fit clarisse à Pont-à-Mousson. Toutefois les superstitions, restées vivaces, ont souvent plus d'empire que les préceptes évangéliques ; les mœurs sont relâchées à Metz, au XVIe siècle, plus peut-être qu'ailleurs ; les chroniqueurs messins constatent que beaucoup de mariages tournent mal. A l'exemple des rois et des princes, les nobles ou les riches bourgeois font maintenant casser leur mariage. En 1515, Pérette Baudoche obtient en cour de Rome, après y avoir dépensé 2.000 ducats, l'annulation de l'union qu'elle avait contractée avec Androuin Roussel, et l'année suivante elle prenait un nouvel époux ; on la vit même, le jour de ses secondes noces, aller à l'église les cheveux dénoués et la tête nue comme une jeune fille. Les maris entretiennent des concubines, les femmes ont des amants. En 144g-145o, Thiriat Quairel, un bourgeois de Metz, trouve en rentrant chez lui, le soir, sa femme en conversation intime avec un des chanoines de la cathédrale ; il tue sa femme et blesse le chanoine, qui s'enfuit à grand'peine. Après enquête, les Treize condamnèrent non point Quairel, mais le chanoine, qu'ils frappèrent d'une amende de cent livres. En 1619, la femme d'un orfèvre messin se laisse séduire par le duc de Suffolk ; d'après Philippe de Vigneulles, ce scandale finit par prendre les proportions d'une affaire d'Etat :

« En ce temps tout le monde, c'est assavoir chacun murmuroit de une jonne femme de Fournerue nommé Sebille, femme à Nicolais l'orfèvre et fille à Gaudin le bouchier. Et la cause estoit, que l'on voulloit dire, que le duc de Sciffort [Suffolk], nommé la Blanche-Rouse, l'entretenoit, comme vérité estoit ; car celle Sebille estoit alors l'une des belles jonnes femmes qui fût en la cité de Mets, haulte, droite et élancée et blanche comme la neige. Et avoit le dit duc pour parvenir à ce qu'il cherchoit, longuement devant entretenu le mari d'elle et lui faisoit ouvrer en vaixelle d'or et d'argent et le paioit tout à son dit, et de fait durant, que se faisoient les acointances, le envoiait à Paris à ses frais et coustanges pour acheter ce qu'il lui falloit et print par trop grande acointance à luy, et tellement alloit à la besoigne, que celle belle Sebille alloit aulcunes fois banequeter et faire la bonne chière en l'ostel du dit duc, lequel encor se tenoit en la maison seigneur Claude Baudoiche auprès du saint Esperit, et tant que chacun en parloit, pour ce que trop souvent venoit de nuit en l'ostel d'ung couturier voisin de la dite Sebille, nommé Mangenat de Nœroy, et il se oisoit [osait] alors trouver personne par les rues de nuit, que le dit duc ne vousist tuer ou haitre, car il lui sembloit que tout chacun l'espioit. »

L'orfèvre et sa femme sont mandés devant les magistrats messins :

« Quand Sibille vit que la besoigne se portoit mal, elle print l'airgent de son mari et fist ses fairdiaulx de ses roubes et juaulx [joyaux] et de toutes ses meilleures baigues et la nuit ensuiant à minuit se desroubait elle et sa servante et s'en allait à la Haultepierre chiés le dit duc... Aussy durant celle semaigne le dit orfèvre fut plusieurs fois en justice, afin de ravoir ses biens et sa femme et alloit toujours la main armée, tellement que le vendredi ensuiant XVIe jour du dit moix, le dit duc de Scifort passoit par Fornerue lui et ses gens et vit le dit Nicolas l'orfèvre apoyé [appuyé] sus l'estault d'aulcuns ses voisins et sans aultre parole dire il se aperçut, comme il fut dit, que le dit Nicolas le menaçoit par semblant de la teste ; par quoy le duc voiant ce ait dit : Non, non, tantost, tantost, en voulles-vous à moi ? Puis ce dit escriait à ses gens qu'ils se rangissent et ce fait tirait son dollequin [poignard] et en cuidoit férir le dit orfèvre ; niais il aperceust venir le copt [coup] et bien visle se mist en salveté dedans la maison du dit son voisin. Et alors la Blanche-Rouse voiant qu'il avait failli son copt ruait [lançait] le dit poignal après, par quoy ce fut une grande esclandre et grand rumeur par toute la cité[1]. »

 

Les magistrats de Metz, pour mettre fin au scandale, décidèrent-le duc de Suffolk à se séparer de Sibille et à la leur livrer ; toutefois, ils ne voulurent pas la rendre à son mari, parce que celui-ci refusait de s'engager à lui pardonner son inconduite. En fin de compte, le duc de Suffolk, que d'orfèvre avait tenté de faire assassiner, quitta le pays messin pour se rendre à Toul, où Sibille réussit à le rejoindre, trompant par un déguisement la surveillance dont elle était l'objet.

D'autre part, de fréquents attentats contre les personnes, qui nous sont connus en particulier par les lettres, de rémission des ducs lorrains, l'emploi de la question pour arracher des aveux aux inculpés, le recours à des supplices atroces comme la noyade ou le bûcher, les violences de toutes sortes que commettent les gens de guerre, prouvent combien, malgré quinze siècles de christianisme, les mœurs restaient dures et cruelles à la fin de la période que nous éludions.

 

IX. — LES TENTATIVES DE RÉFORME.

Un clergé peu instruit, de mœurs médiocres, très attaché à ses intérêts temporels, n'hésitant pas à employer la force là où il n'aurait dû recourir qu'à la douceur, bref, inférieur à sa haute mission, voilà ce que constatent au XVe siècle les esprits clairvoyants ; se rendant compte des dangers de cet état de choses pour l'Eglise et pour la société, ils réclament une réforme de l'Eglise dans son chef et dans ses membres. Pour rendre au clergé sa pureté et sa force, il fallait modifier l'enseignement ou plutôt le réorganiser, enlever à l'Eglise ses richesses, son pouvoir temporel et la protection de l'Etat, Le clergé aurait été moins nombreux, mais, plus instruit, plus désintéressé, plus zélé, il n’aurait fait appel, pour accomplir sa tâche, qu'à des moyens évangéliques.

Seulement, si le mal n'échappait pas à des observateurs attentifs, bien peu en voyaient l'origine. Il n'aurait du reste pas suffi, pour supprimer les abus, d'en connaître les causes profondes. Quand on réfléchit à la situation qu'occupait l'Eglise dans l'Etat, et en particulier dans l'Empire, on se rend compte qu'il ne fallait rien moins qu'une révolution politique et sociale pour rompre les liens qui unissaient les deux sociétés, pour rendre à chacune d'elles sa liberté et pour ramener l'Eglise à la simplicité des temps anciens.

Les conciles de Constance et de Bâle ne pouvaient à eux seuls exécuter une œuvre aussi grandiose. Nous avons déjà dit qu'ils se montrèrent hors d'état d'entreprendre une réforme, même incomplète, de l'Eglise. Les papes de la seconde moitié du XVe siècle et des premières années du XVIe, préoccupés d'intérêts temporels, de littérature et d'art, ne travaillèrent pas avec l'énergie nécessaire à supprimer les abus ; on peut même dire que leur tolérance contribua plutôt à les accroître. Le concile que Jules II réunit au Latran en 1512 ne produisit aucun résultat.

Dans la région lorraine on constate, du XIVe au XVIe siècle, quelques tentatives partielles de réforme. L'homme qui se distingua le plus par ses efforts pour relever l'Eglise fui Nicolas Krebs, fils d'un paysan de Cues sur la Moselle, qu'on appelle improprement Nicolas de Cusa ; créé cardinal par Nicolas V, puis légat pontifical, il s'occupa activement de l'Allemagne, mais laissa de côté les trois diocèses de Metz, de Toul et de Verdun.

Quelques prélats essaient de ramener leur clergé à la pratique de ses devoirs et publient des statuts diocésains : ainsi les évêques de Toul Bertrand de la Tour d'Auvergne en 1356, Hugues des Hazards en 1515, Hector d'Ailly en 1526, Antoine de Pellegrinen 1541, les évêques de Verdun Liébaud de Cusance en 1401 et Wary de Dommartin en 1507.

Le clergé régulier est aussi l'objet d'essais de réforme dus à des abbés ou à des évêques. En 1422, Hermann d'Ogéviller, abbé de Saint-Evre, promulgue des statuts pour son monastère et les fait adopter par vingt-deux abbés bénédictins qu'il avait réunis. La même année, soixante abbés bénédictins, parmi lesquels trois appartenaient au diocèse de Metz, quatre à celui de Toul, quatre à celui de Verdun, s'assemblèrent à Saint-Maximin de Trêves et adoptèrent des règlements pour la réforme des monastères bénédictins. En 1488, l'abbesse de Vergaville rétablissait la discipline dans son monastère. Deux évêques de Metz, Conrad Bayer de Boppart et Georges de Bade, l'évêque de Toul Guillaume Fillastre, entreprenaient également la réforme des abbayes bénédictines de leur diocèse, non sans rencontrer de la part de celles-ci une sérieuse résistance. Hugues des Hazards ramenait, de son côté, à l'observance de la règle, les cordeliers de Toul et de Neufchâteau. Toutefois, ces tentatives ne pouvaient aboutir à des résultats sérieux. Du moment qu'en haut de la hiérarchie les abus ne cessaient de croître, comment les aurait-on extirpés en bas ?

 

X. — LA RÉFORME PROTESTANTE.

Puisque l'Eglise n'avait pas accompli la réforme nécessaire, celle-ci allait être opérée sans elle et contre elle. Ce fut l'œuvre de Luther, de Zwingle, de Calvin, tous trois hommes d'Eglise, tous trois sincèrement religieux, mais qui, malgré leur prétention de ramener le monde à l'Evangile, n'en pratiquèrent pas toujours les vertus : la charité, la douceur et l'humilité ne leur ont-elles pas manqué P D'ailleurs, non contents de s'attaquer aux abus et à leurs causes, ils prétendirent modifier les dogmes et la hiérarchie, en vinrent ainsi à diviser la société chrétienne. Mais ils n'auraient pas réussi à fonder de nouvelles Eglises, si le clergé catholique avait donné l'exemple des vertus chrétiennes. Quand Richard de Wassebourg, un archidiacre de Verdun, déclare que « les vies infâmes, mœurs corrompues des chefs et supérieurs ecclésiastiques, sont causes certainement des hérésies luthériennes, schismes et divisions qui règnent aujourd'hui entre les chrétiens[2] », il exprime une opinion que nous croyons juste.

1° Le protestantisme dans les principautés laïques.

Comment les doctrines des novateurs allaient-elles être accueillies dans la région lorraine ? Distinguons encore ici les principautés laïques elles villes épiscopales. Dans les duchés la masse de la population, peu instruite, peu portée aux controverses théologiques, réfractaire aux nouveautés, ne pouvait accepter d'elle-même les idées de Luther. L'aurait-elle fait sous une pression extérieure ?

Les souverains des principautés de la Sarre embrasseront le luthéranisme et finiront par l'imposer à leurs sujets. Les événements suivront un tout autre cours dans la Lorraine et dans le Barrois. Bien qu'ayant à maintes reprises usurpé des terres d'Eglise, bien que convoitant toujours le temporel des évêchés, les ducs lorrains ne verront pas dans un changement de religion l'occasion de satisfaire leurs convoitises. Non contents de rester attachés au catholicisme, ils prétendront contraindre leurs sujets à ne pas le quitter et persécuteront les dissidents. Du reste, leur politique ne diffère pas de celle que suivent alors tous les princes, les protestants aussi bien que les catholiques. La religion est, comme dans l'antiquité païenne, une affaire d'Etat ; tout gouvernement s'arroge le droit d'intervenir dans les questions de conscience et d'employer la force pour imposer à ses sujets la croyance qu'il a lui-même adoptée.

Antoine montra sans tarder quelle ligne de conduite il suivrait. Il accueillit avec honneur Antoine de Saint-Chaumont, que Léon X envoyait dans la région lorraine en qualité de commissaire sur le fait de l'hérésie, et le seconda de tous ses efforts. Nous avons dit qu'en 1626 il avait écrasé les Rustauds. La même année, Antoine avait rendu une première ordonnance, qui frappait d'emprisonnement les propagateurs des erreurs luthériennes ; en 1539, une seconde ordonnance menaçait les hérétiques du bûcher ; en 1545, les régents Christine et Nicolas renouvelèrent ces prescriptions. D'ailleurs, bien avant 1539, les bûchers s'étaient allumés pour les luthériens. W. Schuch, curé de Saint-Hippolyte, ville alsacienne qui dépendait de la Lorraine, voulut, après s'être converti au luthéranisme, y amener ses ouailles ; il fut arrêté, conduit à Nancy, condamné et brûlé (1525). En 1545, même sort atteignit Martin Chobard, instituteur à Saint-Mihiel. D'autres adeptes des idées nouvelles, comme N. de Saussure, furent expulsés des duchés. En dépit des persécutions, la Réforme recruta plusieurs adhérents dans le peuple, un plus grand nombre dans la bourgeoisie et quelques-uns dans l'ancienne chevalerie ; il y eut des du Châtelet, des Haraucourt, qui se firent luthériens. Nous avons déjà parlé de Wolfgang Mœuslin (Musculus), théologien luthérien, originaire de Dieuze. Un Barrisien, A. Le Marlorat, de moine augustin devenu ministre luthérien à Rouen, périt sur le bûcher dans celte ville (1502).

2° Le protestantisme à Metz, à Toul et à Verdun.

Tout autre était la situation dans les cités épiscopales, où de longues luttes contre les prélats avaient développé un esprit anticlérical assez accentué. Toutefois, la réforme ne recruta que peu d'adeptes à Toul et à Verdun, où l'évêque avait conservé une autorité assez grande.

Elle trouva un meilleur accueil à Metz, tout en restant la religion d'une minorité. De 1524 à 1530, la population se montre favorable à la réforme de l'Eglise, sans accepter l'idée d'une rupture avec Rome. Le moine augustin Jean Châtelain de Tournai, rallié au luthéranisme, vint à Metz et y prêcha contre les mœurs relâchées du clergé. Ses philippiques reçurent de la population le même accueil favorable qu'un siècle auparavant celles de G. Josseaume. Attiré hors de Metz dans une sorte de guet-apens par les agents de l'inquisiteur épiscopal. Châtelain fut conduit à Vie, jugé, condamné et brûlé vif. La nouvelle de son supplice causa dans Metz une émeute. Les Treize, d'ailleurs, n'entendaient nullement laisser la religion luthérienne prendre pied à Metz. Un jeune chanoine, Pierre Toussaint, converti au luthéranisme, dut se réfugier à Strasbourg ; lorsqu'il revint à Metz, en compagnie du célèbre G. Farel, les Treize les obligèrent tous deux à quitter la ville ; moins heureux, un cardeur de laine de Meaux, Jean Leclerc, réfugié à Metz, se vit arrêter sur l'ordre des Treize pour avoir mutilé des statues de la Vierge ; ses juges le condamnèrent à un affreux supplice, qu'il subit avec un courage héroïque.

De 1530 à 1543, le luthéranisme fait à Metz des progrès ; quelques membres des paraiges appartenant aux familles de Heu et d'Aix embrassent la religion nouvelle, et les protestants messins trouvent un appui au dehors chez les princes luthériens de la ligue de Smalkalde. L'ordre donné en 1531, par le gouvernement messin, de dresser l'inventaire des biens du clergé semble secrètement inspiré par des adversaires du catholicisme. En 1535, quelques riches bourgeois demandent au chapitre d'admettre parmi ses membres un curé suspect d'hérésie.

Après qu'à la diète de Ratisbonne Charles-Quint eut fait d'importantes concessions aux luthériens (1541), ceux de Metz s'enhardirent : ils demandèrent en 1543, pour deux dominicains qui avaient apostasie, l'autorisation de prêcher dans la ville les nouvelles doctrines. Au mois de mars de celte même année, un luthérien, Gaspard de Heu, devint maître-échevin ; tout de suite les protestants messins redoublèrent d'efforts. De Heu s'adressa à la ligue de Smalkalde, qui fit partir pour Metz Guillaume de Furstemberg avec une troupe de soldats. De Heu introduisit Furstemberg dans la ville, mais il avait trop présumé des forces de son parti. Non seulement presque tous les Treize, mais la très grande majorité de la population restaient attachés au catholicisme. Les habitants coururent aux armes, quand ils virent Furstemberg entrer dans Metz, et l'expulsèrent de la ville. Furstemberg se plaignit de la violence dont il avait été l'objet et se relira dans le bourg de Gorze. Bientôt après, Farel arrivait à Metz, où les Treize ne lui permirent pas de résider ; il alla, lui aussi, se fixer à Gorze, qui devint dans le pays un foyer de luthéranisme. Cependant la ligue de Smalkalde intervenait encore une fois, à la demande de Furstemberg et de Heu. Ses députés n'ayant pas été admis à séjourner dans Metz, les négociations se poursuivirent hors de la cité entre eux et les Treize. Enfin, au mois de février 1543, on convint que Furstemberg obtiendrait une réparation, qu'un ministre luthérien aurait la permission de résider à Metz, et que des conférences s'ouvriraient à Strasbourg en vue de régler la situation des protestants messins. Dubois, l'un des dominicains convertis au protestantisme, s'installa tout de suite à Metz comme ministre. Ce demi-succès des réformés ne devait pas avoir de lendemain.

A de Heu succéda, en mars 1513, comme maître-échevin, un fervent catholique, Nicolas de Raigecourt ; depuis ce moment jusqu'en 1552, les catholiques gardèrent le pouvoir à Metz et firent perdre à leurs adversaires religieux le peu de terrain que ceux-ci venaient de gagner. Furstemberg quitte Gorze, et le détachement qu'il y avait laissé en est chassé bientôt après par des troupes qu'avait envoyées le duc de Guise ; quelques-uns des protestants de Gorze sont massacrés, Farel est obligé de s'enfuir. Les conférences de Strasbourg avaient enfin abouti : rappel des bannis à Metz, droit pour les protestants d'avoir dans cette ville un temple et trois ministres, expulsion du prédicateur catholique Caroly, voilà les principales clauses de l'accord. Mais les Treize ne ratifièrent que la première de ces dispositions. Pour mieux assurer le triomphe du catholicisme, ils firent appel à Charles-Quint, qui leur envoya l'un de ses conseillers. Nicolas Boizot. A l'instigation de celui-ci, Dubois fut chassé de la ville, une ordonnance interdit l'exercice du culte luthérien sous des peines rigoureuses. Les violences exercées contre les protestants messins déterminèrent plusieurs d'entre eux, qui craignaient pour leur vie, à s'expatrier. Les démarches de la ligue de Smalkalde (1545) et de la ville de Strasbourg (1546), en faveur des réformés de Metz, n'eurent aucun résultat. Les Treize répondirent à une requête que leur adressèrent les luthériens de Metz en 1550 en prenant contre eux de nouvelles mesures ; ils chassèrent.de la ville un gentilhomme lorrain, N. de Saussure, qui s'y était réfugié.

Exaspérés par ces persécutions, les protestants messins ne virent pour eux de salut que dans une révolution, qui modifierait le gouvernement. Dans l'espoir que l'occupation momentanée de Metz par la France vaudrait à lui et à ses coreligionnaires le libre exercice de leur culte, G. de Heu s'entendit avec le cardinal dé Lenoncourt pour favoriser l'entrée à Metz de Montmorency. La suite des événements se chargea de prouver aux protestants messins combien étaient grandes leurs illusions. Ils restèrent dans une situation très précaire jusqu'à ce qu'en 1598 l'édit de Nantes leur eût accordé le droit de pratiquer librement leur religion.

En définitive, si l'on excepte les principautés de la Sarre, l'immense majorité des habitants de la région lorraine restait attachée au catholicisme, les uns de leur plein gré, d'autres par crainte des persécutions. Les dissidents avaient dû en effet, pour éviter la prison ou le bûcher, s'exiler dans un pays où le protestantisme fût devenu la religion officielle. Metz est le seul endroit de la région lorraine où l'avenir ait sensiblement modifié cet état de choses.

 

D'autre part, les progrès de l'hérésie avaient enfin amené l'Eglise à reconnaître la nécessité d'une réforme. Le pape Paul III avait convoqué en 1545, à Trente, un concile œcuménique, dont les sessions ne se terminèrent qu'en 1563. Dès 1534, saint Ignace de Loyola fondait la Compagnie de Jésus. Toutefois, nous croyons devoir renvoyer à la période suivante l'étude de la Contre-Réforme catholique, des moyens qu'elle a employés pour combattre l'hérésie et des résultats qu'elle a obtenus.

 

RÉSUMÉ SUR LA PREMIÈRE PÉRIODE FRANÇAISE.

Le mariage de René et d'Isabelle met fin aux luttes séculaires de la Lorraine et du Barrois, et prépare l'union des deux duchés. Un peu plus tard, vers la fin du XVe siècle, cessent également les guerres entre les ducs, les évoques et les républiques municipales de Metz, de Toul et de Verdun. C'était là un progrès immense ; les populations rurales voyaient enfin le terme des misères dont elles avaient tant souffert pendant près de trois cents ans.

L'union définitive, sous René II, de la Lorraine, du Barrois et du comté de Vaudémont, semblait présager, dans un avenir plus ou moins rapproché, le groupement, sous l'autorité des ducs lorrains, des principautés ecclésiastiques et des républiques municipales, les unes et les autres affaiblies et frappées de décadence. Pour atteindre ce but, René II et ses successeurs feront asseoir des cadets de leur maison sur les sièges épiscopaux de Metz, de Toul et de Verdun. Pourtant, l'achèvement de l'œuvre d'unification ne laissait pas que de présenter de grandes difficultés ; on pouvait prévoir que les évêques d'une part, les villes de l'autre, ne se laisseraient pas absorber sans résistance. Toutefois les obstacles les plus sérieux devaient venir de l'extérieur, non pas de l'Empire, mais de la France.

Philippe le Bel avait, dès le début du XIVe siècle, pris pied dans la région lorraine en obligeant le comte de Bar Henri III à se reconnaître son vassal pour la partie de ses Etats située à l'ouest de la Meuse. Lui-même ou ses successeurs amenèrent de gré ou de force les évêques et les villes de Toul et de Verdun à se mettre sous la garde de la France. Si la guerre de Cent Ans arrêta pour un temps les Valois, ils reprirent au milieu du XVe siècle leur marche en avant. Seulement, ils se heurtèrent à leurs cousins, les descendants de Philippe le Hardi, qui, maîtres des Pays-Bas et des deux Bourgognes, désiraient relier l'un à l'autre ces deux groupes de possessions, en occupant tout ou partie de la région lorraine. En fin de compte, Charles VII ne réussit pas plus à s'emparer de Metz que Charles le Téméraire à garder la Lorraine et le Barrois non mouvant, sur lesquels il avait un instant mis la main ; Anne de Beaujeu rendit à René II le Barrois mouvant que Louis XI avait occupé. Les guerres d'Italie firent encore une diversion, qui détourna durant quelques dizaines d'années vers le sud-est l'attention et les efforts des Valois.

Mais la rivalité des maisons de France et d'Autriche allait dé nouveau mettre les principautés lotharingiennes dans une situation d'autant plus critique que les luttes religieuses, qui ne tardèrent pas à déchirer l'Allemagne, procurèrent à François Ier et à son fils des alliés de l'autre côté du Rhin. Henri II put, avec le consentement formel des princes protestants allemands, occuper les villes de Metz, de Toul et de Verdun. Il s'empara en même temps du jeune duc Charles III de Lorraine, alors mineur, et le fit conduire en France pour qu'il fût élevé à sa cour. La mainmise des Valois sur les trois cités épiscopales de la région enlevait aux ducs lorrains tout espoir de jamais achever à leur profit la reconstitution de l'ancienne Mosellane. En outre, l'annexion de Metz, de Toul et de Verdun à la France aura cette fâcheuse conséquence de prolonger, d'aviver même les haines entre les habitants de ces trois villes et ceux des duchés, restés indépendants.

L'avènement de la maison d'Anjou dans le duché de Lorraine eut pour conséquence l'accroissement des prérogatives politiques et judiciaires de l'ancienne chevalerie et l'organisation d'un véritable régime parlementaire. Les Etats généraux deviennent une institution régulière des deux duchés. En ce qui concerne les rapports des ducs avec l'ancienne chevalerie, on constate deux faits qui semblent se contredire : groupée, la vieille noblesse lorraine est assez forte pour contrôler et limiter le pouvoir ducal, mais celui-ci prend sa revanche sur les gentilshommes, pris individuellement, dont il restreint peu à peu les privilèges : les guerres féodales sont interdites-et les juridictions seigneuriales réduites. Les ducs, fortifiés par la réunion de la Lorraine, du Barrois et du comté de Vaudémont, appuyés sur un corps de fonctionnaires dévoués et actifs, n'empiètent pas seulement sur les privilèges des nobles, ils s'attaquent aux franchises des villes et des villages mis à la loi de Beaumont, ils réduisent enfin la juridiction des tribunaux d'Eglise.

Les principautés ecclésiastiques, menacées par leurs propres vassaux et par les ducs lorrains, s'affaiblissent de plus en plus. Dans les républiques municipales de Metz, de Toul et de Verdun, le patriciat l'emporte sur les gens des métiers. A Metz, plus encore que dans les deux autres cités, il crée des institutions originales et assez compliquées, réduit les privilèges de l'Eglise et donne longtemps aux habitants sécurité et prospérité. Mais faute de se renouveler, la riche bourgeoisie diminue, s'étiole, entraînant les villes elles-mêmes dans sa décadence.

Le nombre des serfs diminue ; la condition de ceux qui n'ont pas été affranchis s'améliore peu à peu ; d'une part, les redevances qu'ils doivent payer ont été réduites ou précisées ; d'un autre côté, la suppression des guerres féodales apporte à leur condition une amélioration notable. Grâce à la tranquillité plus grande dont jouit le pays, l'agriculture fait quelques progrès, certaines industries se développent ou se créent, les transactions commerciales deviennent plus actives. Les corporations de gens de métier, dont on constate l'existence dans les républiques municipales dès le XIIIe siècle, s'organisent au XIVe et au XVe dans les duchés.

L'enseignement tombe en décadence, la littérature est peu cultivée. Si, du XIIIe au XVe siècle, la France impose les formes de l'art ogival à la région lorraine, celle-ci produit des architectes et des sculpteurs de talent ; peut-être la statuaire lorraine a-t-elle subi l'influence des artistes flamingo-bourguignons. Ni en littérature ni en art, la Renaissance italienne ne pénétra de bonne heure dans le pays qui, traditionnaliste et même routinier, resta longtemps fidèle aux modes anciennes.

L'Eglise, rongée d’abus, n'arrivait pas à se réformer ; clergé séculier et clergé régulier, alourdis par leurs richesses, préoccupés d'intérêts matériels, ne produisent plus en Lorraine d'hommes éminents parleur savoir, par leurs vertus, par leur zèle apostolique. Pourtant, conservateurs comme ils l'étaient, les Lorrains du XVIe siècle n'adoptèrent pas, sauf de rares exceptions, les idées nouvelles ; même dans les villes épiscopales, même à Metz où existait une sorte d'esprit anticlérical, le luthéranisme ne fit qu'un nombre restreint d'adeptes. La crainte des supplices et de l'exil empêcha d'ailleurs plus d'un habitant de nos contrées d'embrasser les doctrines des réformateurs.

Cherchons maintenant à résumer les rapports que la région lorraine a entretenus du XIIIe au XVIe siècle avec l'Allemagne et avec la France. La question, il faut en convenir, ne laisse pas que d'être fort complexe. Ce qui est vrai des principautés de langue romane peut ne pas l'être de celles où l'on parle un idiome germanique ; de plus, il y a lieu de considérer séparément les relations politiques, commerciales, littéraires, artistiques, enfin les affaires religieuses. Dans leur politique intérieure ni les duchés ni les villes ne suivent les exemples que leur, donne la France. Le régime parlementaire qui fonctionne en Lorraine et en Barrois au XVe et au XVIe siècle donne à ces pays une physionomie originale et les distingue — à leur avantage — de la monarchie des Valois, où le pouvoir royal tend à devenir absolu. Nous avons vu que duchés et républiques municipales cherchaient à couper ou tout au moins à relâcher les liens qui les unissaient à l'Empire. Mais l'on commet une grave erreur quand, égaré par des apparences trompeuses, on leur attribue le désir de se voir annexer à la France. C'est à l'indépendance complète qu'ils aspirent, non à leur absorption dans le puissant Etat voisin, qui les dépouillera, Metz, Toul et Verdun en feront après 1552 la triste expérience, des libertés auxquelles ils tiennent tant. Les archevêques électeurs de Trêves, est-il besoin de le dire, veulent garder la haute situation qu'ils occupent dans l'empire et dont la France ne leur donnerait pas l'équivalent.

Les relations commerciales n'appellent pas d'observations particulières ; principautés et villes en entretiennent aussi bien avec l'un qu'avec l'autre des deux grands Etats voisins.

En matière d'enseignement, de littérature et d'art, l'influence de la France est prépondérante chez les Mosellans de langue romane ; ils prennent de préférence le chemin de l'Université de Paris, et, s'ils sont écrivains, architectes, sculpteurs, ils s'inspirent des auteurs ou des artistes soit de la France, soit de la Bourgogne. Quant aux habitants des contrées de langue allemande, sans échapper à la force d'attraction de la France, ils vont plutôt chercher des leçons ou des modèles de l'autre côté du Rhin, où s'est produite au XVe siècle une brillante Renaissance.

Dans le domaine de la religion, nous voyons la région lorraine, surtout à l'époque du grand schisme, tiraillée entre des influences contraires. Tandis que les archevêques de Trêves, comme la plupart des princes allemands, reconnaissent le pape de Rome, leurs suffragants de Metz, de Toul et de Verdun, ainsi que les ducs de Lorraine et ceux de Bar, dociles aux impulsions de la France, se prononcent pour le pontife d'Avignon. Cependant le concordat germanique finira tôt ou tard par être appliqué à tous les diocèses de la province de Trêves. A l'égard du protestantisme, il en va de la région lorraine comme de la France : exception faite des principautés de la Sarre, les idées nouvelles n'y triompheront pas du catholicisme. D'autre part, le protestantisme causera moins de trouble dans notre pays que dans le royaume des Valois ; même les guerres de religion affaibliront à ce point la France que le duc Charles III de Lorraine pourra un moment nourrir l'espoir de lui enlever Metz, Toul et Verdun, pour les réunir à ses Etats, et de ; faire faire un pas décisif à l'unification de la région lorraine.

En définitive, pénétration de nos contrées, surtout dans les parties romanes, par les idées et par la civilisation de la France, mais en même temps profond attachement de nos ancêtres à leur autonomie, voilà ce que doit constater un observateur impartial. Si forte est la volonté qu'ont les Lorrains de conserver à tout prix leur existence de nation indépendante qu'ils ne craindront pas, au XVIIe siècle, de soutenir une lutte désespérée contre la France et de s'exposer aux malheurs les plus terribles qu'un peuple ait jamais subis.

 

FIN DU PREMIER VOLUME

 

 

 



[1] VIGNEULLES (Ph. de), Gedenkbuch (Mémoires), p. 365-367.

[2] WASSEBOURG (R. de), Premier volume des antiquités de la Gaule Belgique, f° VCXXXIIII, r°.