HISTOIRE DE LORRAINE

TOME PREMIER. — DES ORIGINES À 1552

QUATRIÈME PARTIE

LIVRE PREMIER. — PREMIÈRE PÉRIODE D'INFLUENCE FRANÇAISE (1270-1552).

 

CHAPITRE V. — LA VIE MATÉRIELLE, LES DISTRACTIONS ET LA VIE ÉCONOMIQUE DU XIIIe AU XVIe SIÈCLE.

 

 

Nos ancêtres voient leur sort s'améliorer un peu vers la fin du XVe siècle et le début du XVIe ; alors la Lorraine et le Barrois, définitivement unis, paraissent assurés de leur indépendance, il n'y a plus de luttes féodales et la sécurité est devenue plus grande. La rivalité de François Ier et de Charles-Quint, puis les guerres de religion ramèneront dans ; le pays des armées ou des bandes, qui par leurs dévastations causeront un grave préjudice à sa prospérité économique,

 

I. — LA VIE MATÉRIELLE.

Les chroniques, les romans, les poèmes, les œuvres d'art nous font mieux connaître, parce que plus détaillés et plus' nombreux, la vie matérielle du XVe et du XVIe siècle.

1° L'alimentation.

Les communications devenues plus rapides, la découverte de l'Amérique et de l'archipel malais permettent aux gens riches de varier davantage leur nourriture. Voici, d'après Volcyr de Serrouville, à qui nous devons un récit détaillé des fêtes auxquelles donna lieu en 1624 le baptême de Nicolas, second fils d'Antoine et de Renée, le menu d'un des festins offerts par le duc de Lorraine à ses nobles convives :

« Premièrement, de la panneterie sailloit le premier service, assçavoir lrypocras blanc avec rosties, le deuxiesme service, hérons froitz ; de l'eschançonnerie vin de Bourgogne, clarey viel et nouveau, vin d'Ay nouveau, vin blanc de Bar-sur-Aube nouveau, vin clarey de Bar viel et nouveau, vin bastard et Malvoisie ; de la cuisine, premier service, les saulcisses, les coustellettes de porc, les perdrix aux choulx, pastelz d'assiète ; second service, les chappons bouilliz, le menger blanc, ventre de veau, pastelz à la saulce chaude, cuisses de chevreux chaudes, les perdrix à l'orenge ; troisiesme service, connins à la trimollette, les gellinettes de bois, les cochons rostiz, les oyes sauvaiges, cuisses dechevreux froides, pastelz de longes de chevreux tèdes [tiedes] avec olives et câpres ; quatriesme service, hérons et buttors, les cannartz à la dodine, les chappons à la cameline, les bescasses et vanneaux, pastelz de venaison ; cinquiesme service, le bœuf sallé, haultz costez de mouton, pastelz de cannartz, la gellée de cochon, la gellée de court en deux sortes, rouge et jaulne, piedz, groingz et oreilles de porcz au son. Or est que à ohascun service que les maistres d'hostels venoient querre, trompettes et clérons menoient si grandz bruitz que l'on y oyoit goutte. Puis de la fruicterie furent apportées tartes d'Angleterre, tartes de cresmes, tartes de pruneaux, chastaignes et poires cuites. Encormais la panneterie délivra fromage plasantin, fromage de gayn. Apres tout cecy yavoit hypocras avec le mestier[1]. »

 

Nos pères continuaient d'observer rigoureusement les jours d'abstinence. Quatre archers, qui tenaient durant le carême de 14u garnison au château de Pierrefort, avaient comme principale nourriture des harengs, des pois et de l'huile de noix, qui devait sans doute leur servir à assaisonner de la salade.

On buvait alors, outre les vins du pays, rouge, blanc ou claret, c'est-à-dire gris, des vins d'Alsace, d'Arbois, de Beaune. Le passage de Volcyr que nous venons de reproduire nous montre des vins du Rhin, de Champagne (non mousseux), de Malvoisie, etc., servis aux fêtes du baptême du prince Nicolas. Nos ancêtres buvaient sec ; les quatre archers de Pierrefort ont absorbé en moyenne quatre litres de vin par homme et par jour ; les harengs altéraient sans doute les gosiers de ces braves. Comme boissons accessoires, citons la bière et l'hydromel ; les Messins consommaient aussi du cidre.

On trouve déjà des spécialités culinaires ; ainsi Gondrecourt, dans le Barrois, était renommé pour ses pâtés de truites.

2° Les maladies et l'assistance publique.

Des famines causées par les mauvaises récoltes, enfin des épidémies décimaient la population. Pour se protéger contre les pestes et contre les maladies ordinaires, nos ancêtres n'avaient à leur disposition que des médecins peu nombreux, ignorants, empiriques dangereux, plus capables d'abréger les jours de leurs clients que de les prolonger. Citons pourtant Symphorien Champier, de Lyon, qui fut attaché au service d'Antoine.

Au XVIe siècle, sinon plus tôt, on recommence à tirer parti, pour guérir quelques maladies, des propriétés curatives de certaines eaux, dont les Romains avaient déjà connu et mis à profit l'efficacité. Plombières par exemple est une station thermale, que fréquentent les ducs Antoine et François Ier, les habitants de la région lorraine, et même de nombreux étrangers venus de France ou d'Allemagne.

En ce qui concernait l'assistance publique, les gouvernements, en particulier les autorités municipales, prenaient de plus en plus en main cet important service, dont autrefois l'Eglise était seule à se charger. Nous l'avons déjà dit, le plus grand des hôpitaux messins, celui de Saint-Nicolas, échappait entièrement à la direction du clergé pour ne dépendre que des ! magistrats de la cité. Il en allait de même à Saint-Julien de Nancy, bien que cette maison eût été fondée en 1336 par le prêtre Warnier, à l'hôpital de Mirecourt, dans d'autres hospices encore, ainsi que dans la plupart des léproseries. Pourtant parmi les établissements d'assistance que la région lorraine vit naître du XIIIe au XVIe siècle, beaucoup furent confiés à des frères ou à des sœurs. Ainsi Waultrin Bertrand unit à l'hôpital de Toul, dirigé par les Pères du Saint-Esprit, l'hospice qu'il avait fondé en 1419 à Marville. On ne crée plus alors de nouvelles maladreries ; même les anciennes se vident petit à petit, la lèpre faisant en Lorraine, comme dans toute l'Europe occidentale, des victimes de moins en moins nombreuses.

3° Les vêtements.

Les modes varient, surtout pour les classes riches, celles des femmes aussi bien que celles du sexe masculin ; le luxe ne cesse de croître au XVe et au XVIe siècle. Le jour de son mariage avec le comte de Saarwerden, Barbe de Fénétrange portait une robe enrichie d'or, d'argent, de pierres précieuses. Quoique la France exerçât déjà en Lorraine une grande influence sur les modes, les vêtements de nos ancêtres présentaient pourtant des particularités, qui pouvaient du reste varier d'une contrée à l'autre. Les façons de porter la barbe et les cheveux ont également changé au cours de cette période.

4° L'armement.

L'armement se modifie : aux lances, aux épées, aux haches d'armes, dont on continue de se servir, s'ajoutent depuis le XIVe siècle les armes à feu, canons, puis arquebuses. Le haubert en mailles, incapable de résister aux nouveaux projectiles, disparaît et fait place à une armure plus lourde, plus résistante, en plaques de fer juxtaposées et reliées les unes aux autres de manière à ne pas trop gêner la liberté des mouvements des bras et des jambes.

5° L'habitation.

Nous connaissons bien les demeures de cette période, que nous représentent des miniatures et dont plusieurs subsistent encore. D'une façon générale, au moins pour les châteaux et pour les maisons bourgeoises, on constate un réel progrès. Le château perd peu à peu l'aspect rébarbatif qu'il avait autrefois, tout en conservant sa valeur défensive ; les chambres sont mieux éclairées, mieux décorées, meublées avec plus d'élégance ; d'ailleurs elles laissent encore à désirer sous le rapport du confort. Les chaumières des paysans restent petites, basses, sombres, dépourvues de plancher, à peine meublées ; parfois la même pièce sert de chambre aux habitants, d'étable ou d'écurie à leurs bêtes.

6° Usages particuliers aux baptêmes, aux mariages et aux funérailles.

Baptêmes et mariages se célèbrent, même dans le peuple, avec une certaine solennité. On y observe d'ailleurs des usages, des rites particuliers, souvent entachés de pratiques superstitieuses ; ils varient d'une contrée à l'autre, et chaque classe sociale a les siens. On doit, par exemple, prononcer telle ou telle parole, accomplir tel ou tel acte, s'abstenir au contraire de certains propos, de certains gestes. Baptêmes, mariages, funérailles même sont suivis de grands repas, à la fin desquels règne une gaîté qui n'est pas, dans le cas d'un enterrement, en harmonie avec les circonstances. Quand il s'agit de grands personnages, même de gentilshommes ou de riches bourgeois, ces événements sont accompagnés de fêtes somptueuses ; citons en particulier le baptême de Robert Baudoche (1507), celui de Nicolas de Lorraine (1524), les noces de Barbe de Fénétrange et du comte de Saarwerden, de Nicolas de Heu et de Catherine de Gournay (1489), d'Antoine et de Renée de Bourbon (1515), enfin les obsèques de Philippe de Raigecourt (1499), d'Antoine et de son fils François (1545).

7° Les distractions.

Malgré les guerres, malgré les famines, malgré les épidémies, on trouve le loisir et le courage de se divertir. Nous connaissons les distractions de "la noblesse mieux que celles, des autres classes de la société. Ce sont d'abord les tournois, qui prennent avec le temps un caractère de moins en moins sanglant. Le poète Bretex, qui assista en 1285 au tournoi de Chauvency-le-Château, dans le comté de Chiny, nous a laissé de la fête une description détaillée. De nombreux seigneurs venus de la Lorraine, du Barrois, du Luxembourg, du Hainaut et du Brabant joutèrent les uns contre les autres, sans que, à ce qu'il semble, aucun d'eux ait été tué ni grièvement blessé. René Ier donna à Nancy, au mois de février 1445, durant le séjour de Charles VII dans cette ville, un tournoi, où se distingua Jacques de Lalaing. Les chroniqueurs mentionnent plusieurs tournois à Metz au XVe et au XVIe siècle, un à Nancy en 1539. Il appartenait, selon les cas, au duc, au comte ou à des gentilshommes de prendre l'initiative de la fête, d'en fixer le lieu et la date, de lancer enfin les invitations. Le tournoi était présidé par une daine, autant que possible jeune et jolie, proche parente de l'organisateur de la fête. Elle prenait place, ainsi que les principaux spectateurs ou spectatrices, sur des échafauds ou dans des tribunes. Le peuple restait debout en dehors de la lice. Des hérauts appelaient tour à tour les chevaliers, des trompettes sonnaient au commencement et à la fin de chaque joute. Ai-je besoin d'ajouter que dames et demoiselles accouraient en foule aux tournois, et que le désir de leur plaire, de se faire admirer d'elles excitait les seigneurs à rivaliser d'adresse et de courage ? Bourgeois et paysans ne prenaient guère moins de plaisir à ces spectacles.

On connaissait, à Metz tout au moins, les courses de chevaux, qui avaient lieu dans le courant de mai. En 1617, un gentilhomme messin battit dans un exercice de ce genre le duc de Suffolk, seigneur anglais, alors en résidence à Metz.

Si, durant un tournoi, les journées étaient remplies par des joutes, des bals occupaient les soirées. A Chauvency, en 1286, on dansa la robardelle et le chapelet, danses compliquées, composées de figures nombreuses et accompagnées de dialogues en vers improvisés ; il fallait, pour y prendre part, avoir l'esprit prompt et cultivé. Les bourgeois et les gens du peuple avaient sans doute des danses plus simples.

La chasse à courre avec des chiens et la chasse au faucon comptaient parmi les passe-temps favoris de la noblesse. Les roturiers, dans certaines contrées, avaient conservé le droit de chasser. Ce droit constituait même une nécessité pour les montagnards vosgiens, qui avaient à se protéger contre les bêtes sauvages, encore très nombreuses dans les forêts. Les bourgeois de Gondrecourt prétendaient aussi avoir le droit de chasser dans une forêt voisine de la ville ; ils n'y renoncèrent qu'au XVIe siècle.

Malgré les progrès de la civilisation, les combats de bêtes persistaient encore. En 1497, on voit René II mettre aux prises à Nancy des lions, un sanglier et un taureau. Des acrobates, des jongleurs, des bateleurs amusaient aussi la population ; en 1504, celle de Metz admira tour à tour un Picard, un Italien et des Hongrois qui montraient des ours dressés.

Comme distractions populaires, citons les barres, les quilles, les boules, etc. Les réjouissances publiques du carnaval rappelaient parfois celles des villes flamandes ; en 1497, on promena dans Metz deux géants d'osier, dont on célébra ensuite le mariage ; en 1510 et en 1511, des cortèges costumés parcoururent les rues de la même ville. Un peu partout la Saint-Jean d'été s'accompagnait de feux et de danses, souvenir des fêtes païennes du solstice. A Toul, les enfants de chœur célébraient, le jour de la septuagésime, une cérémonie burlesque, l'enterrement de l'alléluia ; Toul avait également sa fête des fous, que marquaient bien entendu de nombreux désordres.

Les représentations théâtrales plaisaient à toutes les classes de la population. La plus ancienne dont l'histoire ait gardé le souvenir eut lieu à Metz en 1405 ; beaucoup d'autres suivirent. Dans les autres localités de la région lorraine, nous trouvons des représentations mentionnées pour la première fois à Verdun en 1449, à Saint-Mihiel en 1459, à Bar-le-Duc en 1463, à Nancy en 1474, à Saint-Nicolas en 1477. Il n'existait point à cette époque de salle de spectacles. On jouait les pièces en plein air ; les acteurs allaient et venaient sur une plate-forme ; des échafauds ou des gradins recevaient les spectateurs. Les représentations étaient organisées soit par le gouvernement ducal ou municipal, soit par des particuliers, auxquels les pouvoirs publics accordaient des subventions. Les spectateurs payaient leurs places. Ni en Lorraine, ni dans les villes épiscopales on ne trouvait alors d'acteurs de profession ; les rôles étaient tenus par des amateurs, artisans, bourgeois, gens d'Eglise même, ce qui s'explique par le caractère religieux de la plupart des pièces. On représentait des mystères, des moralités, des farces. Les mystères mettaient en action un épisode de l'histoire sainte, de la vie de Notre-Seigneur ou des saints ; on joua le mystère de la Résurrection à Nancy en 1512, le Jeu et révélation de l'Apocalypse de saint Jean à Metz en 1412, le miracle de saint Michel archange à Metz en 1480, les mystères de sainte Barbe, de sainte Catherine à Metz, à Nancy et à Verdun, celui de saint Nicolas à Saint-Nicolas-de-Port et à Verdun. Dans les moralités, les vertus et les vices remplaçaient les personnages réels. Très différentes des mystères et des moralités, les farces étaient des pièces libres, ^grossières, souvent satiriques, où l'on s'attaquait aux vivants. Ainsi une farce jouée à Verdun en 1520 mit en scène et couvrit de ridicule les minimes de la ville. On donna en latin des pièces de Térence à Verdun et à Metz au commencement du XVIe siècle, mais dans la dernière de ces villes, comme les gens des métiers et les vignerons, présents à la représentation, ne comprenaient pas la langue latine, ils crurent que l'on se moquait d'eux et faillirent faire aux acteurs un mauvais parti. C'était probablement une troupe française que celle de Jehan, dit Songe-Creux, qui vint jouer à Nancy en 1515, à Bar-le-Duc en 1524, à la demande d'Antoine.

On a lieu de croire que le poète Gringore, qui fut héraut d'armes de Lorraine, a fait jouer dans le pays des pièces de sa composition.

8° Les sépultures.

Comme à l'époque antérieure, les personnages de quelque importance se font enterrer dans les églises, où on leur élève des monuments dont nous reparlerons en étudiant les beaux-arts.

 

II. LA VIE ÉCONOMIQUE.

L'activité économique, si longtemps paralysée par l'anarchie féodale, bénéficie autant de l'accalmie qui suit les guerres de Bourgogne que de l'union de la Lorraine et du Barrois. Les industries extractives, métallurgiques et textiles, ainsi que celle de la verrerie se développent alors. Le commerce devient plus actif ; Metz continue d'occuper le premier rang au point de vue industriel et commercial.

1° L'agriculture.

Si la grande propriété prédomine toujours, elle se transforme. Depuis la fin du XVe siècle on constate le morcellement de l'ancien mansus indominicatus ; une partie en est acensée, c'est-à-dire louée pour un temps assez long contre des redevances en argent ou en nature, quelquefois en argent et en nature. D'habitude, elles sont modérées, et ne constituent qu'une charge assez faible pour le locataire. C'est surtout dans les Vosges que les acensements se constatent en grand nombre. L'abbaye de Remiremont et le duc son avoué, qui possédaient dans la montagne — quelquefois séparément, quelquefois en commun, — des terrains boisés ou incultes, les louent à des colons venus de la plaine, qui défrichent le sol et y construisent des maisons ; les granges qui s'élèvent au milieu des terres de ces petits domaines sont isolées les unes des autres et ne constituent pas d'agglomérations. Les colons ne paient que des redevances modiques à leur propriétaire et seigneur, abbesse de Remiremont ou duc de Lorraine. Ainsi s'accroît la superficie des terres cultivées.

D'une façon générale, la condition des paysans s'améliore ; c'est la conséquence des affranchissements et de la suppression progressive des guerres privées. A cette époque apparaissent les manouvriers agricoles. Le grand propriétaire, qui ne peut plus avoir à sa disposition de serfs corvéables pour cultiver ses terres, est obligé de recourir à des paysans libres, qui souvent possèdent eux-mêmes quelques champs, mais pas assez pour vivre. Ces manouvriers sont payés à la journée. D'après les calculs de M. Guyot, les salaires, durant le second quart du XVIe siècle, étaient les suivants dans le duché de Lorraine : manouvrier 0 fr. 75, faneur 0 fr. 67, faucheur 0 fr. 92, batteur 0 fr. 76, vigneron 0 fr. 93, manouvrière 0 fr. 45, faneuse 0 fr. 41. Ainsi le salaire des hommes est de beaucoup supérieur à celui des femmes ; de tous les ouvriers, le vigneron est le mieux rétribué. La seule intervention des pouvoirs publics pour fixer les salaires se constate à Metz en 1355, quelques années après la grande peste qui avait fait tant de victimes et amené une hausse des prix de la main-d'œuvre ; un atour détermina le salaire maximum des vignerons.

La culture de la vigne continue de prospérer dans le Toulois et surtout dans le pays messin. L'atour de 1355 énumère les différentes façons que l'on donnait alors à la vigne ; ce sont à peu près les mêmes qu'aujourd'hui. Le gouvernement messin témoignait un grand intérêt à cette culture, qui faisait la gloire et la richesse du pays. Pour empêcher l'avilissement du prix du vin, il défendit en 1393 de planter de nouvelles vignes, et deux ans plus tard, non content de renouveler cette prohibition, il donna l'ordre d'arracher toutes les vignes dont les plants donnaient des produits de qualité inférieure. Quand un étranger de distinction venait à Metz, la cité ne manquait pas de lui offrir un ou plusieurs tonneaux des différentes espèces de vin rouge, blanc et claret (gris), que produisait la contrée.

Les gens du pays messin pratiquaient avec non moins de succès l'arboriculture. D'après le chroniqueur Philippe de Vigneulles, le prêtre François du Temple, qu'il mentionne à l'année 1512, était un maître dans l'art de la greffe ; ses contemporains estimaient qu'il avait accompli de véritables tours de force, en faisant venir, par exemple, des raisins sur un prunier ou sur un cerisier.

Les mauvaises récoltes entraînaient de véritables famines, tout au moins un renchérissement excessif des vivres. Comme à notre époque, les gelées tardives étaient alors funestes aux vignes : ce fut le cas en 1426, 1446, 1448, 1481, 1517, etc. Par contre, les chroniqueurs signalent quelques années exceptionnellement bonnes : en 1420, on aurait à Magny fait en juillet la vendange et bu, le 22 de ce mois, du vin nouveau ; en 1473, on aurait vendangé en août dans le pays messin. Les gens du Barrois élevaient beaucoup de bêtes à cornes et de chevaux ; un haras est mentionné à Gondrecourt en 1507. On trouvait de nombreux moutons dans le pays messin, des porcs partout. C'étaient des Alsaciens de la vallée de Munster ou du val d'Orbey qui, au XVIe siècle, menaient pâturer sur les Hautes-Chaumes des troupeaux de bœufs et de vaches.

Les forêts, jusqu'à la fin du moyen âge, appartiennent au duc, aux gentilshommes de l'ancienne chevalerie, aux églises, aux abbayes, plus rarement aux communautés villageoises. Des bourgeois propriétaires de bois se rencontrent au début du XVIe siècle, d'autres bois sont acensés à des communautés rurales ou à des particuliers. Les sujets d'un seigneur jouissent toujours dans ses forêts des droits d'usage dont nous avons déjà parlé. Pourtant, au XVIe siècle, quelques seigneurs rachètent ces droits d'usage aux communautés de villages qui dépendent d'eux ; ils leur abandonnent en toute propriété une partie de leurs forêts, se réservant la jouissance exclusive du reste.

Nous avons dit qu'au XVe et au XVIe siècle on avait défriché une partie des forêts vosgiennes. Le bois, qui continue d'être le principal, sinon le seul combustible en usage, est de plus en plus employé dans l'industrie ; on s'en sert pour étançonner les puits et les galeries des mines, pour transformer le minerai en métal.

A la fin du XVe siècle, il existe dans la montagne vosgienne des scieries nombreuses.

Le bois descend dans la plaine par trains qui flottent sur la Meurthe, la Moselle ou la Sarre. René II, par un traité conclu en 1507 avec les Messins, obtint de la république qu'elle autorisât les trains de bois à traverser la ville et son territoire. Ces trains ou voiles descendaient la Moselle jusqu'à Coblentz. Les cours d'eau fournissaient en outre la force motrice qui faisait marcher scieries et moulins.

2° L'industrie.

 

Abstraction faite des industries extractives et textiles, des verreries, des papeteries, l'industrie est médiocrement active dans la région lorraine.

A. — Les industries extractives et métallurgiques.

 

Le sel est extrait, durant cette période à Lindre-Basse, à Dieuze, à Marsal, à Moyenvic, à Vie jusqu'en 1402, à Salone, à Château-Salins, à Rosières. On remarque d'autre part que les ducs tendent à se rendre acquéreurs des salines qui continuent de fonctionner ; à la fin du XVe siècle, celles de Dieuze, de Salone, de Château-Salins et de Rosières leur appartiennent ; ils louent à plusieurs reprises aux évêques de Metz les salines épiscopales de Marsal et de Moyenvic, dont ils deviendront propriétaires en 1571. A ce moment, toutes les salines du pays seront en leur pouvoir. La fabrication du sel se fait toujours d'après les mêmes procédés.

Il en est des mines métalliques comme des salines ; les ducs en possèdent ou en revendiquent pour eux seuls la propriété, comme le montrent une ordonnance promulguée en 1530par le duc Antoine et la façon dont les ducs agissent en matière d'exploitation minière. Les gisements de fer exploités à Framont dans les Vosges appartiennent en commun à l'abbaye de Senones et au comte de Salm ; on extrait encore le fer en différents points du plateau de Haye, à Chavigny, à Chaligny, à Sexey, à Champigneulles, dans le Barrois mouvant à Gondrecourt, dans le Barrois non mouvant à Hayange, à Moyeuvre, à Ranguevaux. Les forges où se traite le minerai de fer marchent au bois.

Près de Vaudrevange, il y avait une mine d'azur, c'est-à-dire de cuivre, dont l'exploitation avait été, en 1520, l'objet d'un règlement, par malheur perdu, de la part du duc Antoine.

Quelques-uns des gisements de plomb argentifère que recelaient les Vosges se trouvaient en Alsace, dans la vallée de Sainte-Marie-aux-Mines ; la rive gauche de la Lepvrette appartenait au duc de Lorraine. En 1526, le duc Antoine conclut avec l'archiduc Ferdinand d'Autriche un accord relatif aux mines de cette région. Sur le versant lorrain le plomb argentifère se rencontrait à la Croix-aux-Mines, où il n'y avait pas moins de trois mines, celles de Saint-Nicolas, de Saint-Jean et de Saint-Marc (le Chipal), à Anozel, commune actuelle du Saulcy, à Laveline, à Lubine. Les ducs lorrains, après avoir partagé la possession de quelques-unes de ces mines avec la collégiale de Saint-Dié, finirent par en rester les seuls propriétaires. Toutefois, au lieu d'en entreprendre directement l'exploitation, ils la concédaient à des sociétés fermières. L'une d'elles se constitua en 1486, une autre en 1512 ; il y entrait de hauts dignitaires, tels que le comte Oswald de Thierstein et Jean Lud, le secrétaire de René II. Les sociétés jouissaient de prérogatives nombreuses et importantes, pouvaient en particulier faire couper dans les forêts domaniales le bois nécessaire à l'étançonnage des puits ou des galeries, ainsi qu'à la fusion du minerai. Elles étaient tenues de verser au duc le dixième du métal produit, qu'elles faisaient transporter à Nancy. Le duc avait en outre un représentant, le justicier ou Forweser, investi de pouvoirs étendus. C'était à lui que s'adressaient les ouvriers de la société concessionnaire qui voulaient rechercher du minerai ; ils lui indiquaient l'endroit où ils se proposaient de creuser un puits, et le justicier leur fixait les limites qu'ils ne devaient pas dépasser ; il portait mention de ces concessions sur un registre. Quand le justicier jugeait les mineurs, il devait, d'après le règlement de 1518, prendre pour assesseurs huit d'entre eux, dont quatre parlaient l'allemand ; c'est que beaucoup d'ouvriers venaient de l'Alsace ou des pays d'outre-Rhin. Parmi les privilèges dont ils jouissaient figurait l'exemption de certaines charges. Il leur était interdit en revanche de descendre avec des armes dans la mine, de peur que les querelles ne dégénérassent en véritables batailles, où le sang aurait coulé.

Les puits creusés par les mineurs se reliaient entre eux par une série de galeries superposées ; des pièces de bois étançonnaient puits et galeries, empêchant ainsi les éboulements de terres. De petits chariots, roulant sur des planches, transportaient à travers les galeries le minerai jusqu'aux puits ; il était ensuite monté par des bennes jusqu'à la surface du sol, où d'autres chariots le prenaient pour le conduire au martinet. On employait le bois ou le charbon de bois pour fondre le minerai et pour en extraire le métal.

Une industrie déjà prospère en Lorraine dès le XVe siècle était celle des fondeurs de cloches ; elle devait prendre, au cours du XVIe, un très grand essor. Les fondeurs de cloches lorrains, qui n'avaient pas d'atelier fixe, se transportaient partout où l'on avait besoin de leurs services.

B. — Les verreries.

L'industrie de la verrerie prospérait en Lorraine et en Barrois à la fin du moyen âge. Il aurait existé, dès 1373, des verreries dans la région de la Vôge. En 1448, Jean de Calabre, qui gouvernait alors la Lorraine au nom de son père René alors absent, accorda aux verriers de Darney une première charte, qu'il confirma en 1469, alors qu'il était duc de Lorraine. Au XVe siècle et au XVIe, il se crée de nombreuses verreries dans la Vôge et plus particulièrement dans les prévôtés de Darney et de Lamarche. Les verriers pouvaient prendre dans les forêts domaniales le bois nécessaire à leur industrie. Les chartes de Jean II leur accordaient le droit de chasse, et quelques-uns des privilèges réserves d'habitude aux gentilshommes. Aussi en vinrent-ils à se considérer comme de véritables nobles, et leurs prétentions finirent par être admises par le gouvernement ducal. 11 en fut de même des verriers de l'Argonne, dont les établissements datent au moins du début du XVIe siècle ; peut-être sont-ils plus anciens. D'autres verreries s'élevèrent à Saint-Quirin, à Bainville-aux-Miroirs et dans une des localités qui portent le nom de Raon ; celle de Bainville n'existait plus quand Volcyr écrivait vers 1520 son Parc d'honneur. Ces verreries avaient le gros inconvénient de consommer d'énormes quantités de bois.

C. — Les industries textiles, la papeterie, l'imprimerie.

Plus anciennes étaient les industries textiles ; dès le XIIe ou le XIIIe siècle on fabrique des étoffes de laine dans les cités épiscopales, ainsi qu'à Saint-Mihiel et à Neuf château. Mais ces deux dernières villes ont une avance considérable sur leurs sœurs des duchés ; on ne constate l'existence de la draperie à Bar et à Gondrecourt, dans le Barrois, qu'au XIVe siècle, à Saint-Nicolas, à Nancy, et à Mirecourt, dans la Lorraine, qu'au siècle suivant. Bar-le-Duc et Gondrecourt tissaient également des toiles.

La fabrication du papier semble avoir pris naissance dans le Barrois plus tôt que dans la Lorraine. En 1381, Ville-sur-Saulx possède un moulin à papier ; on trouve un parcheminier installé en 1456 à Saint-Mihiel. En 1473, un moulin à papier fonctionne à Frouard, d'autres sont signalés à Champigneulles, à Mangonville, à Pont-à-Mousson, à Epinal, soit vers la fin du XVe siècle, soit au début du XVIe. En 1547, mention est faite d'une papeterie dans la petite ville d'Arches, qui restera jusqu'à nos jours l'un des centres de la fabrication du papier.

Quant à l'imprimerie, elle apparaît pour la première fois dans la région lorraine vers la fin du XVe siècle. Il est curieux de constater que le clergé joua un rôle important dans la fondation de cette industrie, et qu'à l'origine quelques-uns des imprimeurs se recrutaient parmi les gens d'Eglise. C'est de Metz que sortirent les premiers livres imprimés dans notre pays ; le carme Jean Colini et Gérard de Villeneuve imprimèrent à Metz en 1482 un De imitatione Christi ; de 1498 (?) à 1516, un Allemand, originaire de Nuremberg, Gaspard ou Caspar Hochfelder, fit marcher ses presses à Metz. Dans le duché de Lorraine, le prêtre Pierre Jacobi imprimait à Saint-Nicolas, en 15oi, des ordonnances ducales sur les monnaies, en 1503 les Hore Virginis Marie ad usum Tullensis ecclesie, en 1518 le poème épique de Pierre de Blarru, le Liber Nanceidos. A Toul, où il transporta plusieurs fois ses presses, le même Jacobi donna en 1505, 1509 et 1521, trois éditions du De artificiali perspectiva, du chanoine Jean Pèlerin. A Saint-Dié, les membres du gymnase vosgien, humanistes alsaciens et chanoines de la collégiale, Mathias Ringmann, Waldseemuller, les Lud, etc., imprimèrent en 1507 la Cosmographiœ introductio, qu'ils firent suivre de plusieurs lettres d'Améric Vespuce, et, en 1509, la Grammatica figurata. Un autre homme d'Eglise, Martin Mourot, imprima à Longeville-devant-Bar en 1502 un Missale Tullense. Mais la naissance et les progrès de l'hérésie luthérienne allaient porter un coup à l'imprimerie dans notre pays. L'Eglise, qui avait d'abord favorisé la nouvelle industrie, s'y montra désormais hostile ainsi que le pouvoir ducal ; ils voyaient dans les livres des véhicules qui propageaient partout les idées nouvelles. A la fin de nota période on ne trouve plus d'imprimerie fonctionnant dans les duchés ; Metz seule en possède une, et c'est dans cette ville qu'en 1548 Pillard publia, chez Jean Palier, son poème de la Rusticiade.

D. — L'organisation du travail. Les corporations.

Le travail n'est pas organisé de la même façon dans toutes les industries. On pourrait assimiler à des fonctionnaires les ouvriers des salines ducales. Nous avons dit que les mineurs et les verriers, les patrons tout au moins, se trouvaient en possession de privilèges considérables. Ni les uns ni les autres ne semblent avoir formé de corporations. Il en était de même des ouvriers qui travaillaient dans les bourgs ou dans les villages ; le travail y jouissait d'une plus grande liberté que dans les villes proprement dites.

C'est dans les cités épiscopales que se constatent les premiers groupements de patrons et d'ouvrier s, groupements qui avaient pour objet la défense des intérêts professionnels et peut-être aussi la conquête du pouvoir politique. Les corporations, mentionnées en bloc à Metz dès le XIIe siècle, le sont à Toul et à Verdun au siècle suivant ; elles n'apparaissent dans le Barrois qu'en 1377 et en Lorraine qu'en 1411 ; rappelons pourtant que, dès le XIIIe siècle, on en trouve à Neuf château. Les corporations des drapiers, les premières signalées, se rencontrent dans les villes épiscopales ainsi qu'à Neufchâteau au XIIIe siècle, à Gondrecourt dans le Barrois en 1377, dans la Lorraine en 1411 ; à cette date les drapiers de Saint-Nicolas, de Rosières et de Luné ville se réunissent en une seule corporation, dont Saint-Nicolas est le centre et le chef-lieu. Les tisserands de toile apparaissent formés en corporations à Bar en 1431, à Gondrecourt en 1491, les cordonniers et tanneurs à Bar en 1430, à Nomeny en 1456, à Dun en 1513, les fèvres, et par ce terme il faut entendre les forgerons, les maréchaux ferrants, etc., à Bar en 1407, à Nancy en 1442 ; les bouchers sont organisés à Bar dès 1392, à Saint-Mihiel en 1428, à Nancy en 14ig, à Saint-Nicolas en 1425, les pâtissiers à Saint-Nicolas en 1486. Si Metz possédait beaucoup plus de corporations que la Lorraine et le Barrois, une cinquantaine environ, c'est que des métiers, qui dans les duchés se groupaient en une seule corporation, formaient dans la grande cité impériale plusieurs corporations distinctes et qu'à Metz fonctionnaient des industries qui n'existaient nulle part ailleurs dans le pays.

En Lorraine, la corporation porte le nom de han, dérivé de l'allemand hanse, hansa (ligue, association). Dans les villes épiscopales, comme dans les duchés, la corporation comprenait des apprentis, des compagnons, des maîtres, était soumise à des règlements. Le patron pouvait engager autant d'apprentis qu'il le voulait ; il passait avec le père ou avec le tuteur de l'enfant ou du jeune homme qu'il prenait à son service un contrat, qui déterminait les droits et les devoirs de chacune des deux parties. Les usages, les règlements ou le contrat fixaient pour chaque corps de métier la durée de l'apprentissage. Le père ou le tuteur de l'apprenti payait une redevance au duc ou à la corporation.

Les ouvriers ou compagnons pouvaient être embauchés en nombre illimité par le patron ; quelquefois un contrat intervenait, réglant le nombre d'heures de travail que le compagnon aurait à fournir, le salaire qu'il recevrait, etc. Pour devenir maître, il fallait, dans quelques corps de métier, avoir été compagnon un certain nombre d'années. Si l'on excepte les barbiers de Bar-le-Duc, aucune corporation n'exigeait alors, pour l'obtention de la maîtrise, la confection d'Un chef-d'œuvre ; mais il fallait payer un droit de han au duc ou à la corporation, quelquefois à l'un et à l'autre. Cette redevance était réduite de moitié pour les fils de maîtres. Le nouveau maître devait prêter le serment de respecter les statuts de la corporation, quelquefois aussi offrir un banquet à ses confrères.

Les statuts ou règlements des corporations déterminaient d'une part les obligations professionnelles ou confraternelles des membres, d'autre part les procédés de fabrication. S'ils étaient rédigés par les intéressés, le duc en Lorraine, à Metz les paraiges avaient seuls le droit de les promulguer. Un maître et des eswardeurs veillaient dans chaque corporation à l'observation des statuts ; à Metz, les eswardeurs portaient le nom de jurés. Les uns et les autres étaient des patrons nommés pour un an par leurs collègues ; pourtant, à partir de René II, le pouvoir ducal intervient dans la désignation de ces dignitaires. Tandis qu'à Metz le maître et les jurés possèdent en commun la surveillance du travail et la connaissance des différends entre les membres de la corporation, en Lorraine et en Barrois la première n'appartient qu'aux eswardeurs, la seconde qu'au maître. Dans les duchés, maître et eswardeurs jouissaient de quelques privilèges.

La corporation avait sa caisse particulière, qu'alimentaient, outre divers droits payés par les membres, les amendes infligées aux délinquants. Chaque corporation se doublait dans les duchés d'une confrérie religieuse, qui avait son patron et sa fête annuelle ; quand un des membres mourait, ses confrères devaient assister à ses obsèques. A l'origine, on trouve à Metz de semblables confréries, mais le patriciat bourgeois les supprima en 1382, et il renouvela en 1406 l'interdiction aux artisans de constituer des associations religieuses. C'est la crainte de voir les gens des métiers qui, jusqu'au début du XVe siècle, disputèrent le pouvoir aux paraiges, profiter des réunions des confréries pour préparer des révolutions, qui dicta au gouvernement messin les mesures de rigueur dont nous venons de parler. Dans la Lorraine et le Barrois, les corporations ne se sont jamais occupées de politique.

Jusqu'en 1336, dix des principaux métiers de Metz se trouvaient soumis à l'autorité d'un grand’maître des métiers. A cette date, les membres du gouvernement messin crurent devoir supprimer le grand-maître, non point, comme ils le prétendirent, parce que ce dignitaire opprimait les métiers, mais bien plutôt parce qu'ils craignaient de le voir devenir le chef de l'opposition des artisans contre le patriciat bourgeois.

En somme, si le régime corporatif permettait aux gens d'un même métier de défendre leurs intérêts, s'il assurait aux acheteurs des produits d'une fabrication soignée, il maintenait à un taux élevé le prix des denrées, développait un esprit égoïste, étroit chez les membres des corporations ; il favorisait en outre les maîtres et leurs fils, au détriment des ouvriers. Et pourtant le régime corporatif se montre en Lorraine plus libéral qu'il ne l'était en France à la même époque.

Partout le pouvoir politique exerce un contrôle sur les corporations. En Lorraine, à la différence de ce qui se passe à Metz, plusieurs corps de métier se groupent eu une seule corporation, et chaque corporation s'y double d'une confrérie religieuse.

3° Le commerce.

La sécurité devenue plus grande, l'accroissement de la population et le- développement de quelques industries ne pouvaient : qu'être favorables aux transactions commerciales. Ces dernières subissent en outre le contre-coup d'évènements extérieurs, tels que la décadence et la disparition des foires- de Champagne, la découverte de l'Amérique et d'une route de mer pour se rendre en Extrême-Orient.

Il ne semble pas qu'alors on ait créé de nouvelles voies de communication. Chaque province est tenue : d'entretenir en bon état celles qui traversent son territoire, et d'y assurer la sécurité. Celle-ci devient plus grande, du jour où un même prince gouverne la Lorraine, le Barrois, et lé comté de Vaudémont, du jour, où cessent les luttes des duchés contre les villes épiscopales. Pourtant, surtout dans la Lorraine allemande, il se trouve encore des seigneurs qui détroussent les marchands. Au XIVe siècle, les ducs continuent d'accorder des lettres de sauvegarde aux trafiquants étrangers : Ferry IV en délivre à des marchands de Milan qui traversent la Lorraine pour se rendre à Neufchâteau (1321) ; les mêmes obtiennent des magistrats de cette ville une lettre qui leur garantit toute sécurité pour leurs personnes et pour leurs marchandises à l'intérieur de Neufchâteau (1321). Les Messins agissent de même à l'égard des négociants de la Lombardie, de la Flandre, du Brabant, du Hainaut, de la Lorraine, du Barrois, de l'évêché de Metz et de la cité de Neufchâteau, qui viendront dans leur ville acheter de la laine (1356). Quand il s'agit d'une route qui passe à travers plusieurs principautés, les seigneurs se réunissent pour délivrer aux marchands des sauf-conduits collectifs : c'est ce que font Marie de Blois (1352), Jean Ier (1371) et Charles II (1394 et 1415), de concert avec les comtes de Sarrebrück, de Deux-Ponts et le seigneur de Lichtenberg pour la route qui allait du Luxembourg à Strasbourg par Sarrebrück, Sarreguemines, Remlingen et Ingweiler.

Les cités épiscopales, Metz en particulier, et parmi les villes lorraines Neufchâteau, puis Saint-Nicolas-de-Port sont les principaux centres commerciaux. Neufchâteau, grâce aux franchises politiques qu'elle avait obtenues au XIIIe siècle, avait développé son industrie et son commerce. Mais les violences injustifiées, que commirent contre ses bourgeois Jean Im et surtout Charles II, portèrent à sa prospérité un coup dont elle ne se releva pas. Saint-Nicolas, lieu de pèlerinage très fréquenté, devint au XVe et au XVIe siècle une grande : place de commerce, la première de la Lorraine.

Au dehors, Francfort, Anvers, les foires de Champagne jusqu'à leur déclin, puis au XVe siècle celles de Lyon attiraient les marchands de la région lorraine.

Mesures, poids et monnaies variaient d'une principauté à l'autre ; c'était là une source de difficultés et de conflits. Dans la région, les comtes ou ducs de Bar, les ducs de Lorraine, les comtes ou ducs de Luxembourg, les comtes de Vaudémont, les évêques des trois cités, enfin la ville de Metz avaient seuls le droit de battre monnaie ; toutefois, les évêques de Toul, de Metz et de Verdun avaient cessé, les premiers au XIVe siècle, les autres au XVe, d'user de cette prérogative, que les villes de Toul et de Verdun n'ont jamais possédée. Les monnayages les plus actifs étaient ceux des ducs lorrains et de la république messine. Les ducs substituent sur leurs monnaies au type équestre primitif leurs armoiries, en attendant qu'ils y mettent leur buste. De nouvelles monnaies sont émises à Metz et en Lorraine, en particulier les florins d'or, qui apparaissent au XVe siècle. Outre le numéraire frappé dans la région, circulaient des pièces venues de l'Allemagne, des Pays-Bas ou de la France.

Tout patron, tout chef d'industrie se doublait d'un commerçant, puisqu'il avait à écouler ses produits. On appelait merciers les négociants qui ne fabriquaient rien, qui se contentaient de vendre les produits des autres. Dès 1341, ceux de la Lorraine constituèrent une association, qui englobait les commerçants des principales villes du duché. Elle avait pour patron saint Georges, célébrait sa fête à la collégiale Saint-Georges de Nancy ; c'étaient en outre les chanoines de la collégiale qui nommaient, sur une liste de cinq candidats présentés par les merciers, le chef ou roi de la corporation. Le roi des merciers possédait une juridiction qu'il exerçait à l'intérieur de la collégiale. La Chambre des marchands, qui existait à Metz vers la fin du XIVe siècle et le début du XVe, avait à sa tête un prévôt et se composait, en 1420, de vingt membres ; c'est tout ce que l'on sait d'elle.

Les banquiers et les prêteurs d'argent, toujours nombreux, étaient soit des étrangers, Lombards ou Juifs, soit des indigènes ; des membres des paraiges exerçaient à Metz, sous le nom de changeurs, cette profession lucrative où ils amassèrent de grosses fortunes ; la ville n'en comptait pas moins de soixante en 1406 : à leur tête se trouvait un maître des 'changeurs, qui était peut-être désigné par le gouvernement. Le métier rapportait de si beaux bénéfices que la république messine le faisait exercer à son profit par une sorte de fonctionnaire, le changeur de la ville. Metz possédait aussi au XVe siècle des Lombards, que le gouvernement expulsa de la cité, en 1492, à la suite des prédications violentes des cordeliers contre eux. Les Lombards ou les Juifs pratiquaient le prêt dans diverses localités du pays messin et dans quelques villes des duchés. Un simple village du Barrois, Essey-en-Woëvre, avait des Lombards au XIVe siècle. Les gouvernements ne laissaient pas que de contrôler le commerce de l'argent : en 1536, le duc Antoine fixa le taux de l'intérêt à 5 %.

Après avoir, à l'époque carolingienne, trouvé appui et protection auprès des souverains, les Juifs avaient été plus tard en butte, de la part des populations ou des seigneurs, à toutes sortes de tracasseries et de persécutions. On les haïssait comme usuriers et comme descendants des bourreaux du Christ. Ils n'étaient pas seulement obligés déporter sur leurs vêtements un signe distinctif et d'habiter un quartier spécial dans les villes où les pouvoirs publics les toléraient ; expulsions et massacres ne cessaient pour ainsi dire pas de les menacer. En 1332, les Juifs de Metz, accusés d'avoir excité les lépreux à empoisonner les fontaines, subirent le supplice du feu ; on les chassa de cette ville en 1365, à la suite d'un orage qui avait détruit une partie de leur quartier[2]. En 1477 René II expulsa les Juifs qui habitaient la Lorraine, sous prétexte qu'ils s'étaient montrés favorables aux Bourguignons. Par contre, un évêque de Metz, Conrad Bayer de Boppart, accorda en 1442 sa protection aux Juifs qui résidaient sur les terres de son temporel.

 

Les pouvoirs publics intervenaient également, soit pour faciliter, soit pour entraver les transactions commerciales. Nous avons parlé des sauvegardes que les ducs accordaient. Un document de 1304 (n. st.) nous apprend qu'en vertu de conventions particulières les négociants messins n'avaient pas à payer de taxes quand ils allaient trafiquer dans certaines villes de l'Empire, telles que Thionville, Aix-la-Chapelle, Saint-Trond, Cambrai, Francfort et Arles ; les marchands de ces différentes cités jouissaient des mêmes avantages quand ils venaient à Metz. Au XIVe siècle, des accords passés entre Côme, Metz et Neufchâteau permettaient aux marchands de ces deux dernières villes de payer dans la première, pour leurs laines, des droits moins élevés que leurs confrères des autres cités allemandes.

Dans les traités de paix on insérait parfois des clauses relatives au commerce. Celui que Metz conclut, en 1370, avec le duc Robert de Bar, stipulait, pour les marchands messins, le droit de circuler dans le Barrois. En 1507, René II obtint de Metz le libre passage, à travers le territoire de la république, des trains de bois venus des Vosges par la Moselle. Des conventions conclues en 1401 et en 1522 réglaient les rapports commerciaux de la Lorraine avec le Luxembourg. Dans d'autres cas, les gouvernements prennent des mesures pour empêcher ou la sortie des produits indigènes, ou l'entrée des produits étrangers. Tantôt ces prohibitions s'expliquent par des raisons économiques : ce fut le cas lorsque la république messine en 135o et René Ier au XVe siècle interdirent l'importation des vins étrangers ; tantôt elles ont le caractère de représailles politiques : quand René II par exemple défendit à ses sujets de rien vendre aux gens de Metz et que la république messine riposta par des mesures analogues, dirigées contre la Lorraine.

Quelquefois les gouvernements font du commerce, dans le but, il est vrai, de prévenir des accaparements, une hausse excessive des prix ; celui de Metz achète, eh 1482, quelques milliers de porcs, qu'il revend à un prix très modéré. Le pain est taxé au XVe siècle, aussi bien dans les duchés que dans les villes épiscopales. Parfois aussi d'autres denrées sont traitées comme le pain ; ainsi à Metz, en 1483, le gouvernement fixa les prix que ne devraient pas dépasser les harengs, les chandelles, le vin vieux, etc.

La région lorraine exporte du sel, des produits du sous-sol, de l'azur en particulier, des vins, des laines, des draps ; elle achète du blé, des vins, des épices, des étoffes, des vêtements, des armes.

Les marchands de Metz se rendent dans le nord de l'Italie, en Allemagne, en particulier à Francfort, dans les Pays-Bas (Anvers, 1480), en France (Lyon). Ceux de la Lorraine vont en Italie et en France. Les foires de Metz et de Saint-Nicolas sont fréquentées par des étrangers, venus des différents pays que nous venons de citer.

 

La situation économique de la région lorraine se présente donc sous un aspect favorable au début du XVIe siècle : tout est en progrès, de nouvelles industries se créent et prospèrent. Les diverses productions du pays suffisent à la consommation de ses habitants, mais elles ne sont pas assez abondantes pour fournir la matière d'une exportation considérable ; comme conséquence, les achats faits à l'étranger sont de médiocre importance.

De tout ce que nous avons dit dans ce chapitre, il résulte qu'à la fin du XVe siècle et au début du XVIe, la tranquillité plus grande, la sécurité mieux assurée, la diminution ou la fixation des redevances ont amené une amélioration générale de la situation des classes inférieures. Elles jouissent d'un bien-être très relatif, cela va sans dire, mais réel pourtant, si l'on compare l'existence des gens de cette époque à celle de leurs ancêtres du XIIe et du XIIIe siècle. On se tromperait d'ailleurs, si l'on s'imaginait que la misère avait disparu. Un chroniqueur messin rapporte qu'aux noces de Nicolas de Heu et de Catherine de Gournay (1489), douze cents pauvres reçurent des distributions de pain, de viande et de vin. Pourtant le mariage se célébrait dans la cité que l'on avait surnommée « Metz la riche » !

 

 

 



[1] VOLCYR (N.), le Baptesme de Nicolas monsieur reproduit par DIGOT (A.) Notice sur N. Volcyr (Mém. Acad. Stan., année 1848, p. 161-162).

[2] Le nom de « Jurue », que porte encore de nos jours une rue de Metz, rappelle qu'autrefois elle a été habitée par les Juifs.