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Nos
ancêtres voient leur sort s'améliorer un peu vers la fin du XVe siècle et le
début du XVIe ; alors la Lorraine et le Barrois, définitivement unis,
paraissent assurés de leur indépendance, il n'y a plus de luttes féodales et
la sécurité est devenue plus grande. La rivalité de François Ier et de Charles-Quint,
puis les guerres de religion ramèneront dans ; le pays des armées ou des
bandes, qui par leurs dévastations causeront un grave préjudice à sa
prospérité économique, I. — LA VIE MATÉRIELLE.
Les
chroniques, les romans, les poèmes, les œuvres d'art nous font mieux
connaître, parce que plus détaillés et plus' nombreux, la vie matérielle du
XVe et du XVIe siècle. 1°
L'alimentation.
Les
communications devenues plus rapides, la découverte de l'Amérique et de
l'archipel malais permettent aux gens riches de varier davantage leur
nourriture. Voici, d'après Volcyr de Serrouville, à qui nous devons un récit
détaillé des fêtes auxquelles donna lieu en 1624 le baptême de Nicolas,
second fils d'Antoine et de Renée, le menu d'un des festins offerts par le
duc de Lorraine à ses nobles convives : «
Premièrement, de la panneterie sailloit le premier service, assçavoir
lrypocras blanc avec rosties, le deuxiesme service, hérons froitz ; de
l'eschançonnerie vin de Bourgogne, clarey viel et nouveau, vin d'Ay nouveau,
vin blanc de Bar-sur-Aube nouveau, vin clarey de Bar viel et nouveau, vin
bastard et Malvoisie ; de la cuisine, premier service, les saulcisses, les
coustellettes de porc, les perdrix aux choulx, pastelz d'assiète ; second
service, les chappons bouilliz, le menger blanc, ventre de veau, pastelz à la
saulce chaude, cuisses de chevreux chaudes, les perdrix à l'orenge ;
troisiesme service, connins à la trimollette, les gellinettes de bois, les
cochons rostiz, les oyes sauvaiges, cuisses dechevreux froides, pastelz de
longes de chevreux tèdes [tiedes] avec olives et câpres ; quatriesme service,
hérons et buttors, les cannartz à la dodine, les chappons à la cameline, les
bescasses et vanneaux, pastelz de venaison ; cinquiesme service, le bœuf sallé,
haultz costez de mouton, pastelz de cannartz, la gellée de cochon, la gellée
de court en deux sortes, rouge et jaulne, piedz, groingz et oreilles de porcz
au son. Or est que à ohascun service que les maistres d'hostels venoient querre,
trompettes et clérons menoient si grandz bruitz que l'on y oyoit goutte. Puis
de la fruicterie furent apportées tartes d'Angleterre, tartes de cresmes,
tartes de pruneaux, chastaignes et poires cuites. Encormais la panneterie
délivra fromage plasantin, fromage de gayn. Apres tout cecy yavoit hypocras
avec le mestier[1]. » Nos
pères continuaient d'observer rigoureusement les jours d'abstinence. Quatre
archers, qui tenaient durant le carême de 14u garnison au château de
Pierrefort, avaient comme principale nourriture des harengs, des pois et de
l'huile de noix, qui devait sans doute leur servir à assaisonner de la
salade. On
buvait alors, outre les vins du pays, rouge, blanc ou claret, c'est-à-dire
gris, des vins d'Alsace, d'Arbois, de Beaune. Le passage de Volcyr que nous
venons de reproduire nous montre des vins du Rhin, de Champagne (non mousseux), de Malvoisie, etc., servis aux
fêtes du baptême du prince Nicolas. Nos ancêtres buvaient sec ; les quatre
archers de Pierrefort ont absorbé en moyenne quatre litres de vin par homme
et par jour ; les harengs altéraient sans doute les gosiers de ces braves.
Comme boissons accessoires, citons la bière et l'hydromel ; les Messins
consommaient aussi du cidre. On
trouve déjà des spécialités culinaires ; ainsi Gondrecourt, dans le Barrois,
était renommé pour ses pâtés de truites. 2° Les maladies et
l'assistance publique.
Des
famines causées par les mauvaises récoltes, enfin des épidémies décimaient la
population. Pour se protéger contre les pestes et contre les maladies
ordinaires, nos ancêtres n'avaient à leur disposition que des médecins peu nombreux,
ignorants, empiriques dangereux, plus capables d'abréger les jours de leurs
clients que de les prolonger. Citons pourtant Symphorien Champier, de Lyon,
qui fut attaché au service d'Antoine. Au XVIe
siècle, sinon plus tôt, on recommence à tirer parti, pour guérir quelques
maladies, des propriétés curatives de certaines eaux, dont les Romains
avaient déjà connu et mis à profit l'efficacité. Plombières par exemple est
une station thermale, que fréquentent les ducs Antoine et François Ier, les
habitants de la région lorraine, et même de nombreux étrangers venus de
France ou d'Allemagne. En ce
qui concernait l'assistance publique, les gouvernements, en particulier les
autorités municipales, prenaient de plus en plus en main cet important
service, dont autrefois l'Eglise était seule à se charger. Nous l'avons déjà
dit, le plus grand des hôpitaux messins, celui de Saint-Nicolas, échappait
entièrement à la direction du clergé pour ne dépendre que des ! magistrats de
la cité. Il en allait de même à Saint-Julien de Nancy, bien que cette maison
eût été fondée en 1336 par le prêtre Warnier, à l'hôpital de Mirecourt, dans
d'autres hospices encore, ainsi que dans la plupart des léproseries. Pourtant
parmi les établissements d'assistance que la région lorraine vit naître du XIIIe
au XVIe siècle, beaucoup furent confiés à des frères ou à des sœurs. Ainsi
Waultrin Bertrand unit à l'hôpital de Toul, dirigé par les Pères du
Saint-Esprit, l'hospice qu'il avait fondé en 1419 à Marville. On ne crée plus
alors de nouvelles maladreries ; même les anciennes se vident petit à petit,
la lèpre faisant en Lorraine, comme dans toute l'Europe occidentale, des
victimes de moins en moins nombreuses. 3° Les vêtements.
Les
modes varient, surtout pour les classes riches, celles des femmes aussi bien
que celles du sexe masculin ; le luxe ne cesse de croître au XVe et au XVIe
siècle. Le jour de son mariage avec le comte de Saarwerden, Barbe de
Fénétrange portait une robe enrichie d'or, d'argent, de pierres précieuses.
Quoique la France exerçât déjà en Lorraine une grande influence sur les
modes, les vêtements de nos ancêtres présentaient pourtant des
particularités, qui pouvaient du reste varier d'une contrée à l'autre. Les façons
de porter la barbe et les cheveux ont également changé au cours de cette
période. 4° L'armement.
L'armement
se modifie : aux lances, aux épées, aux haches d'armes, dont on continue de
se servir, s'ajoutent depuis le XIVe siècle les armes à feu, canons, puis
arquebuses. Le haubert en mailles, incapable de résister aux nouveaux
projectiles, disparaît et fait place à une armure plus lourde, plus
résistante, en plaques de fer juxtaposées et reliées les unes aux autres de manière
à ne pas trop gêner la liberté des mouvements des bras et des jambes. 5° L'habitation.
Nous
connaissons bien les demeures de cette période, que nous représentent des
miniatures et dont plusieurs subsistent encore. D'une façon générale, au
moins pour les châteaux et pour les maisons bourgeoises, on constate un réel
progrès. Le château perd peu à peu l'aspect rébarbatif qu'il avait autrefois,
tout en conservant sa valeur défensive ; les chambres sont mieux éclairées,
mieux décorées, meublées avec plus d'élégance ; d'ailleurs elles laissent
encore à désirer sous le rapport du confort. Les chaumières des paysans
restent petites, basses, sombres, dépourvues de plancher, à peine meublées ;
parfois la même pièce sert de chambre aux habitants, d'étable ou d'écurie à
leurs bêtes. 6° Usages particuliers
aux baptêmes, aux mariages et aux funérailles.
Baptêmes
et mariages se célèbrent, même dans le peuple, avec une certaine solennité.
On y observe d'ailleurs des usages, des rites particuliers, souvent entachés
de pratiques superstitieuses ; ils varient d'une contrée à l'autre, et chaque
classe sociale a les siens. On doit, par exemple, prononcer telle ou telle
parole, accomplir tel ou tel acte, s'abstenir au contraire de certains
propos, de certains gestes. Baptêmes, mariages, funérailles même sont suivis
de grands repas, à la fin desquels règne une gaîté qui n'est pas, dans le cas
d'un enterrement, en harmonie avec les circonstances. Quand il s'agit de
grands personnages, même de gentilshommes ou de riches bourgeois, ces
événements sont accompagnés de fêtes somptueuses ; citons en particulier le
baptême de Robert Baudoche (1507), celui de Nicolas de Lorraine (1524), les noces de Barbe de
Fénétrange et du comte de Saarwerden, de Nicolas de Heu et de Catherine de
Gournay (1489), d'Antoine et de Renée de
Bourbon (1515), enfin les obsèques de Philippe
de Raigecourt (1499),
d'Antoine et de son fils François (1545). 7° Les distractions.
Malgré
les guerres, malgré les famines, malgré les épidémies, on trouve le loisir et
le courage de se divertir. Nous connaissons les distractions de "la
noblesse mieux que celles, des autres classes de la société. Ce sont d'abord
les tournois, qui prennent avec le temps un caractère de moins en moins
sanglant. Le poète Bretex, qui assista en 1285 au tournoi de
Chauvency-le-Château, dans le comté de Chiny, nous a laissé de la fête une
description détaillée. De nombreux seigneurs venus de la Lorraine, du Barrois,
du Luxembourg, du Hainaut et du Brabant joutèrent les uns contre les autres,
sans que, à ce qu'il semble, aucun d'eux ait été tué ni grièvement blessé.
René Ier donna à Nancy, au mois de février 1445, durant le séjour de Charles
VII dans cette ville, un tournoi, où se distingua Jacques de Lalaing. Les
chroniqueurs mentionnent plusieurs tournois à Metz au XVe et au XVIe siècle,
un à Nancy en 1539. Il appartenait, selon les cas, au duc, au comte ou à des
gentilshommes de prendre l'initiative de la fête, d'en fixer le lieu et la
date, de lancer enfin les invitations. Le tournoi était présidé par une
daine, autant que possible jeune et jolie, proche parente de l'organisateur
de la fête. Elle prenait place, ainsi que les principaux spectateurs ou
spectatrices, sur des échafauds ou dans des tribunes. Le peuple restait
debout en dehors de la lice. Des hérauts appelaient tour à tour les
chevaliers, des trompettes sonnaient au commencement et à la fin de chaque
joute. Ai-je besoin d'ajouter que dames et demoiselles accouraient en foule
aux tournois, et que le désir de leur plaire, de se faire admirer d'elles
excitait les seigneurs à rivaliser d'adresse et de courage ? Bourgeois et
paysans ne prenaient guère moins de plaisir à ces spectacles. On
connaissait, à Metz tout au moins, les courses de chevaux, qui avaient lieu
dans le courant de mai. En 1617, un gentilhomme messin battit dans un
exercice de ce genre le duc de Suffolk, seigneur anglais, alors en résidence
à Metz. Si,
durant un tournoi, les journées étaient remplies par des joutes, des bals
occupaient les soirées. A Chauvency, en 1286, on dansa la robardelle et le
chapelet, danses compliquées, composées de figures nombreuses et accompagnées
de dialogues en vers improvisés ; il fallait, pour y prendre part, avoir
l'esprit prompt et cultivé. Les bourgeois et les gens du peuple avaient sans
doute des danses plus simples. La
chasse à courre avec des chiens et la chasse au faucon comptaient parmi les
passe-temps favoris de la noblesse. Les roturiers, dans certaines contrées,
avaient conservé le droit de chasser. Ce droit constituait même une nécessité
pour les montagnards vosgiens, qui avaient à se protéger contre les bêtes
sauvages, encore très nombreuses dans les forêts. Les bourgeois de
Gondrecourt prétendaient aussi avoir le droit de chasser dans une forêt
voisine de la ville ; ils n'y renoncèrent qu'au XVIe siècle. Malgré
les progrès de la civilisation, les combats de bêtes persistaient encore. En
1497, on voit René II mettre aux prises à Nancy des lions, un sanglier et un
taureau. Des acrobates, des jongleurs, des bateleurs amusaient aussi la
population ; en 1504, celle de Metz admira tour à tour un Picard, un Italien
et des Hongrois qui montraient des ours dressés. Comme
distractions populaires, citons les barres, les quilles, les boules, etc. Les
réjouissances publiques du carnaval rappelaient parfois celles des villes
flamandes ; en 1497, on promena dans Metz deux géants d'osier, dont on
célébra ensuite le mariage ; en 1510 et en 1511, des cortèges costumés
parcoururent les rues de la même ville. Un peu partout la Saint-Jean d'été
s'accompagnait de feux et de danses, souvenir des fêtes païennes du solstice.
A Toul, les enfants de chœur célébraient, le jour de la septuagésime, une
cérémonie burlesque, l'enterrement de l'alléluia ; Toul avait également sa
fête des fous, que marquaient bien entendu de nombreux désordres. Les
représentations théâtrales plaisaient à toutes les classes de la population.
La plus ancienne dont l'histoire ait gardé le souvenir eut lieu à Metz en 1405
; beaucoup d'autres suivirent. Dans les autres localités de la région
lorraine, nous trouvons des représentations mentionnées pour la première fois
à Verdun en 1449, à Saint-Mihiel en 1459, à Bar-le-Duc en 1463, à Nancy en
1474, à Saint-Nicolas en 1477. Il n'existait point à cette époque de salle de
spectacles. On jouait les pièces en plein air ; les acteurs allaient et
venaient sur une plate-forme ; des échafauds ou des gradins recevaient les
spectateurs. Les représentations étaient organisées soit par le gouvernement
ducal ou municipal, soit par des particuliers, auxquels les pouvoirs publics
accordaient des subventions. Les spectateurs payaient leurs places. Ni en
Lorraine, ni dans les villes épiscopales on ne trouvait alors d'acteurs de
profession ; les rôles étaient tenus par des amateurs, artisans, bourgeois,
gens d'Eglise même, ce qui s'explique par le caractère religieux de la
plupart des pièces. On représentait des mystères, des moralités, des farces.
Les mystères mettaient en action un épisode de l'histoire sainte, de la vie
de Notre-Seigneur ou des saints ; on joua le mystère de la Résurrection à
Nancy en 1512, le Jeu et révélation de l'Apocalypse de saint Jean à Metz en
1412, le miracle de saint Michel archange à Metz en 1480, les mystères de
sainte Barbe, de sainte Catherine à Metz, à Nancy et à Verdun, celui de saint
Nicolas à Saint-Nicolas-de-Port et à Verdun. Dans les moralités, les vertus
et les vices remplaçaient les personnages réels. Très différentes des
mystères et des moralités, les farces étaient des pièces libres, ^grossières,
souvent satiriques, où l'on s'attaquait aux vivants. Ainsi une farce jouée à
Verdun en 1520 mit en scène et couvrit de ridicule les minimes de la ville.
On donna en latin des pièces de Térence à Verdun et à Metz au commencement du
XVIe siècle, mais dans la dernière de ces villes, comme les gens des métiers
et les vignerons, présents à la représentation, ne comprenaient pas la langue
latine, ils crurent que l'on se moquait d'eux et faillirent faire aux acteurs
un mauvais parti. C'était probablement une troupe française que celle de
Jehan, dit Songe-Creux, qui vint jouer à Nancy en 1515, à Bar-le-Duc en 1524,
à la demande d'Antoine. On a
lieu de croire que le poète Gringore, qui fut héraut d'armes de Lorraine, a
fait jouer dans le pays des pièces de sa composition. 8° Les sépultures.
Comme à
l'époque antérieure, les personnages de quelque importance se font enterrer
dans les églises, où on leur élève des monuments dont nous reparlerons en
étudiant les beaux-arts. II. LA VIE ÉCONOMIQUE.
L'activité
économique, si longtemps paralysée par l'anarchie féodale, bénéficie autant
de l'accalmie qui suit les guerres de Bourgogne que de l'union de la Lorraine
et du Barrois. Les industries extractives, métallurgiques et textiles, ainsi
que celle de la verrerie se développent alors. Le commerce devient plus actif
; Metz continue d'occuper le premier rang au point de vue industriel et
commercial. 1° L'agriculture.
Si la
grande propriété prédomine toujours, elle se transforme. Depuis la fin du XVe
siècle on constate le morcellement de l'ancien mansus indominicatus ;
une partie en est acensée, c'est-à-dire louée pour un temps assez long contre
des redevances en argent ou en nature, quelquefois en argent et en nature.
D'habitude, elles sont modérées, et ne constituent qu'une charge assez faible
pour le locataire. C'est surtout dans les Vosges que les acensements se
constatent en grand nombre. L'abbaye de Remiremont et le duc son avoué, qui
possédaient dans la montagne — quelquefois séparément, quelquefois en commun,
— des terrains boisés ou incultes, les louent à des colons venus de la
plaine, qui défrichent le sol et y construisent des maisons ; les granges qui
s'élèvent au milieu des terres de ces petits domaines sont isolées les unes
des autres et ne constituent pas d'agglomérations. Les colons ne paient que
des redevances modiques à leur propriétaire et seigneur, abbesse de
Remiremont ou duc de Lorraine. Ainsi s'accroît la superficie des terres
cultivées. D'une
façon générale, la condition des paysans s'améliore ; c'est la conséquence
des affranchissements et de la suppression progressive des guerres privées. A
cette époque apparaissent les manouvriers agricoles. Le grand propriétaire,
qui ne peut plus avoir à sa disposition de serfs corvéables pour cultiver ses
terres, est obligé de recourir à des paysans libres, qui souvent possèdent
eux-mêmes quelques champs, mais pas assez pour vivre. Ces manouvriers sont
payés à la journée. D'après les calculs de M. Guyot, les salaires, durant le
second quart du XVIe siècle, étaient les suivants dans le duché de Lorraine :
manouvrier 0 fr. 75, faneur 0 fr. 67, faucheur 0 fr. 92, batteur 0 fr. 76,
vigneron 0 fr. 93, manouvrière 0 fr. 45, faneuse 0 fr. 41. Ainsi le salaire
des hommes est de beaucoup supérieur à celui des femmes ; de tous les
ouvriers, le vigneron est le mieux rétribué. La seule intervention des
pouvoirs publics pour fixer les salaires se constate à Metz en 1355, quelques
années après la grande peste qui avait fait tant de victimes et amené une
hausse des prix de la main-d'œuvre ; un atour détermina le salaire maximum des
vignerons. La
culture de la vigne continue de prospérer dans le Toulois et surtout dans le
pays messin. L'atour de 1355 énumère les différentes façons que l'on donnait
alors à la vigne ; ce sont à peu près les mêmes qu'aujourd'hui. Le
gouvernement messin témoignait un grand intérêt à cette culture, qui faisait
la gloire et la richesse du pays. Pour empêcher l'avilissement du prix du
vin, il défendit en 1393 de planter de nouvelles vignes, et deux ans plus
tard, non content de renouveler cette prohibition, il donna l'ordre
d'arracher toutes les vignes dont les plants donnaient des produits de
qualité inférieure. Quand un étranger de distinction venait à Metz, la cité
ne manquait pas de lui offrir un ou plusieurs tonneaux des différentes
espèces de vin rouge, blanc et claret (gris), que produisait la contrée. Les
gens du pays messin pratiquaient avec non moins de succès l'arboriculture.
D'après le chroniqueur Philippe de Vigneulles, le prêtre François du Temple,
qu'il mentionne à l'année 1512, était un maître dans l'art de la greffe ; ses
contemporains estimaient qu'il avait accompli de véritables tours de force,
en faisant venir, par exemple, des raisins sur un prunier ou sur un cerisier. Les
mauvaises récoltes entraînaient de véritables famines, tout au moins un
renchérissement excessif des vivres. Comme à notre époque, les gelées
tardives étaient alors funestes aux vignes : ce fut le cas en 1426, 1446,
1448, 1481, 1517, etc. Par contre, les chroniqueurs signalent quelques années
exceptionnellement bonnes : en 1420, on aurait à Magny fait en juillet la
vendange et bu, le 22 de ce mois, du vin nouveau ; en 1473, on aurait
vendangé en août dans le pays messin. Les gens du Barrois élevaient beaucoup
de bêtes à cornes et de chevaux ; un haras est mentionné à Gondrecourt en
1507. On trouvait de nombreux moutons dans le pays messin, des porcs partout.
C'étaient des Alsaciens de la vallée de Munster ou du val d'Orbey qui, au
XVIe siècle, menaient pâturer sur les Hautes-Chaumes des troupeaux de bœufs
et de vaches. Les
forêts, jusqu'à la fin du moyen âge, appartiennent au duc, aux gentilshommes
de l'ancienne chevalerie, aux églises, aux abbayes, plus rarement aux
communautés villageoises. Des bourgeois propriétaires de bois se rencontrent
au début du XVIe siècle, d'autres bois sont acensés à des communautés rurales
ou à des particuliers. Les sujets d'un seigneur jouissent toujours dans ses
forêts des droits d'usage dont nous avons déjà parlé. Pourtant, au XVIe
siècle, quelques seigneurs rachètent ces droits d'usage aux communautés de
villages qui dépendent d'eux ; ils leur abandonnent en toute propriété une
partie de leurs forêts, se réservant la jouissance exclusive du reste. Nous
avons dit qu'au XVe et au XVIe siècle on avait défriché une partie des forêts
vosgiennes. Le bois, qui continue d'être le principal, sinon le seul
combustible en usage, est de plus en plus employé dans l'industrie ; on s'en
sert pour étançonner les puits et les galeries des mines, pour transformer le
minerai en métal. A la
fin du XVe siècle, il existe dans la montagne vosgienne des scieries
nombreuses. Le bois
descend dans la plaine par trains qui flottent sur la Meurthe, la Moselle ou
la Sarre. René II, par un traité conclu en 1507 avec les Messins, obtint de
la république qu'elle autorisât les trains de bois à traverser la ville et
son territoire. Ces trains ou voiles descendaient la Moselle jusqu'à Coblentz.
Les cours d'eau fournissaient en outre la force motrice qui faisait marcher
scieries et moulins. 2° L'industrie.
Abstraction
faite des industries extractives et textiles, des verreries, des papeteries,
l'industrie est médiocrement active dans la région lorraine. A. — Les industries extractives et métallurgiques.
Le sel
est extrait, durant cette période à Lindre-Basse, à Dieuze, à Marsal, à
Moyenvic, à Vie jusqu'en 1402, à Salone, à Château-Salins, à Rosières. On
remarque d'autre part que les ducs tendent à se rendre acquéreurs des salines
qui continuent de fonctionner ; à la fin du XVe siècle, celles de Dieuze, de
Salone, de Château-Salins et de Rosières leur appartiennent ; ils louent à
plusieurs reprises aux évêques de Metz les salines épiscopales de Marsal et
de Moyenvic, dont ils deviendront propriétaires en 1571. A ce moment, toutes
les salines du pays seront en leur pouvoir. La fabrication du sel se fait
toujours d'après les mêmes procédés. Il en
est des mines métalliques comme des salines ; les ducs en possèdent ou en
revendiquent pour eux seuls la propriété, comme le montrent une ordonnance
promulguée en 1530par le duc Antoine et la façon dont les ducs agissent en
matière d'exploitation minière. Les gisements de fer exploités à Framont dans
les Vosges appartiennent en commun à l'abbaye de Senones et au comte de Salm
; on extrait encore le fer en différents points du plateau de Haye, à
Chavigny, à Chaligny, à Sexey, à Champigneulles, dans le Barrois mouvant à
Gondrecourt, dans le Barrois non mouvant à Hayange, à Moyeuvre, à Ranguevaux.
Les forges où se traite le minerai de fer marchent au bois. Près de
Vaudrevange, il y avait une mine d'azur, c'est-à-dire de cuivre, dont
l'exploitation avait été, en 1520, l'objet d'un règlement, par malheur perdu,
de la part du duc Antoine. Quelques-uns
des gisements de plomb argentifère que recelaient les Vosges se trouvaient en
Alsace, dans la vallée de Sainte-Marie-aux-Mines ; la rive gauche de la
Lepvrette appartenait au duc de Lorraine. En 1526, le duc Antoine conclut
avec l'archiduc Ferdinand d'Autriche un accord relatif aux mines de cette
région. Sur le versant lorrain le plomb argentifère se rencontrait à la
Croix-aux-Mines, où il n'y avait pas moins de trois mines, celles de
Saint-Nicolas, de Saint-Jean et de Saint-Marc (le Chipal), à Anozel, commune actuelle du
Saulcy, à Laveline, à Lubine. Les ducs lorrains, après avoir partagé la
possession de quelques-unes de ces mines avec la collégiale de Saint-Dié,
finirent par en rester les seuls propriétaires. Toutefois, au lieu d'en
entreprendre directement l'exploitation, ils la concédaient à des sociétés
fermières. L'une d'elles se constitua en 1486, une autre en 1512 ; il y
entrait de hauts dignitaires, tels que le comte Oswald de Thierstein et Jean
Lud, le secrétaire de René II. Les sociétés jouissaient de prérogatives
nombreuses et importantes, pouvaient en particulier faire couper dans les
forêts domaniales le bois nécessaire à l'étançonnage des puits ou des
galeries, ainsi qu'à la fusion du minerai. Elles étaient tenues de verser au
duc le dixième du métal produit, qu'elles faisaient transporter à Nancy. Le
duc avait en outre un représentant, le justicier ou Forweser, investi
de pouvoirs étendus. C'était à lui que s'adressaient les ouvriers de la
société concessionnaire qui voulaient rechercher du minerai ; ils lui
indiquaient l'endroit où ils se proposaient de creuser un puits, et le
justicier leur fixait les limites qu'ils ne devaient pas dépasser ; il
portait mention de ces concessions sur un registre. Quand le justicier
jugeait les mineurs, il devait, d'après le règlement de 1518, prendre pour
assesseurs huit d'entre eux, dont quatre parlaient l'allemand ; c'est que
beaucoup d'ouvriers venaient de l'Alsace ou des pays d'outre-Rhin. Parmi les
privilèges dont ils jouissaient figurait l'exemption de certaines charges. Il
leur était interdit en revanche de descendre avec des armes dans la mine, de
peur que les querelles ne dégénérassent en véritables batailles, où le sang
aurait coulé. Les
puits creusés par les mineurs se reliaient entre eux par une série de
galeries superposées ; des pièces de bois étançonnaient puits et galeries,
empêchant ainsi les éboulements de terres. De petits chariots, roulant sur
des planches, transportaient à travers les galeries le minerai jusqu'aux
puits ; il était ensuite monté par des bennes jusqu'à la surface du sol, où
d'autres chariots le prenaient pour le conduire au martinet. On employait le
bois ou le charbon de bois pour fondre le minerai et pour en extraire le
métal. Une
industrie déjà prospère en Lorraine dès le XVe siècle était celle des
fondeurs de cloches ; elle devait prendre, au cours du XVIe, un très grand
essor. Les fondeurs de cloches lorrains, qui n'avaient pas d'atelier fixe, se
transportaient partout où l'on avait besoin de leurs services. B. — Les verreries.
L'industrie
de la verrerie prospérait en Lorraine et en Barrois à la fin du moyen âge. Il
aurait existé, dès 1373, des verreries dans la région de la Vôge. En 1448,
Jean de Calabre, qui gouvernait alors la Lorraine au nom de son père René
alors absent, accorda aux verriers de Darney une première charte, qu'il
confirma en 1469, alors qu'il était duc de Lorraine. Au XVe siècle et au
XVIe, il se crée de nombreuses verreries dans la Vôge et plus
particulièrement dans les prévôtés de Darney et de Lamarche. Les verriers
pouvaient prendre dans les forêts domaniales le bois nécessaire à leur
industrie. Les chartes de Jean II leur accordaient le droit de chasse, et
quelques-uns des privilèges réserves d'habitude aux gentilshommes. Aussi en
vinrent-ils à se considérer comme de véritables nobles, et leurs prétentions
finirent par être admises par le gouvernement ducal. 11 en fut de même des
verriers de l'Argonne, dont les établissements datent au moins du début du
XVIe siècle ; peut-être sont-ils plus anciens. D'autres verreries s'élevèrent
à Saint-Quirin, à Bainville-aux-Miroirs et dans une des localités qui portent
le nom de Raon ; celle de Bainville n'existait plus quand Volcyr écrivait
vers 1520 son Parc d'honneur. Ces verreries avaient le gros inconvénient de
consommer d'énormes quantités de bois. C. — Les industries
textiles, la papeterie, l'imprimerie.
Plus
anciennes étaient les industries textiles ; dès le XIIe ou le XIIIe siècle on
fabrique des étoffes de laine dans les cités épiscopales, ainsi qu'à
Saint-Mihiel et à Neuf château. Mais ces deux dernières villes ont une avance
considérable sur leurs sœurs des duchés ; on ne constate l'existence de la
draperie à Bar et à Gondrecourt, dans le Barrois, qu'au XIVe siècle, à
Saint-Nicolas, à Nancy, et à Mirecourt, dans la Lorraine, qu'au siècle
suivant. Bar-le-Duc et Gondrecourt tissaient également des toiles. La
fabrication du papier semble avoir pris naissance dans le Barrois plus tôt
que dans la Lorraine. En 1381, Ville-sur-Saulx possède un moulin à papier ;
on trouve un parcheminier installé en 1456 à Saint-Mihiel. En 1473, un moulin
à papier fonctionne à Frouard, d'autres sont signalés à Champigneulles, à
Mangonville, à Pont-à-Mousson, à Epinal, soit vers la fin du XVe siècle, soit
au début du XVIe. En 1547, mention est faite d'une papeterie dans la petite
ville d'Arches, qui restera jusqu'à nos jours l'un des centres de la
fabrication du papier. Quant à
l'imprimerie, elle apparaît pour la première fois dans la région lorraine
vers la fin du XVe siècle. Il est curieux de constater que le clergé joua un
rôle important dans la fondation de cette industrie, et qu'à l'origine
quelques-uns des imprimeurs se recrutaient parmi les gens d'Eglise. C'est de
Metz que sortirent les premiers livres imprimés dans notre pays ; le carme
Jean Colini et Gérard de Villeneuve imprimèrent à Metz en 1482 un De imitatione
Christi ; de 1498 (?) à 1516, un Allemand, originaire de Nuremberg, Gaspard ou Caspar
Hochfelder, fit marcher ses presses à Metz. Dans le duché de Lorraine, le
prêtre Pierre Jacobi imprimait à Saint-Nicolas, en 15oi, des ordonnances
ducales sur les monnaies, en 1503 les Hore Virginis Marie ad usum
Tullensis ecclesie, en 1518 le poème épique de Pierre de Blarru, le Liber
Nanceidos. A Toul, où il transporta plusieurs fois ses presses, le même
Jacobi donna en 1505, 1509 et 1521, trois éditions du De artificiali
perspectiva, du chanoine Jean Pèlerin. A Saint-Dié, les membres du
gymnase vosgien, humanistes alsaciens et chanoines de la collégiale, Mathias
Ringmann, Waldseemuller, les Lud, etc., imprimèrent en 1507 la Cosmographiœ
introductio, qu'ils firent suivre de plusieurs lettres d'Améric Vespuce,
et, en 1509, la Grammatica figurata. Un autre homme d'Eglise, Martin
Mourot, imprima à Longeville-devant-Bar en 1502 un Missale Tullense.
Mais la naissance et les progrès de l'hérésie luthérienne allaient porter un
coup à l'imprimerie dans notre pays. L'Eglise, qui avait d'abord favorisé la
nouvelle industrie, s'y montra désormais hostile ainsi que le pouvoir ducal ;
ils voyaient dans les livres des véhicules qui propageaient partout les idées
nouvelles. A la fin de nota période on ne trouve plus d'imprimerie fonctionnant
dans les duchés ; Metz seule en possède une, et c'est dans cette ville qu'en
1548 Pillard publia, chez Jean Palier, son poème de la Rusticiade. D. — L'organisation du
travail. Les corporations.
Le
travail n'est pas organisé de la même façon dans toutes les industries. On
pourrait assimiler à des fonctionnaires les ouvriers des salines ducales.
Nous avons dit que les mineurs et les verriers, les patrons tout au moins, se
trouvaient en possession de privilèges considérables. Ni les uns ni les
autres ne semblent avoir formé de corporations. Il en était de même des
ouvriers qui travaillaient dans les bourgs ou dans les villages ; le travail
y jouissait d'une plus grande liberté que dans les villes proprement dites. C'est
dans les cités épiscopales que se constatent les premiers groupements de
patrons et d'ouvrier s, groupements qui avaient pour objet la défense des
intérêts professionnels et peut-être aussi la conquête du pouvoir politique.
Les corporations, mentionnées en bloc à Metz dès le XIIe siècle, le sont à
Toul et à Verdun au siècle suivant ; elles n'apparaissent dans le Barrois
qu'en 1377 et en Lorraine qu'en 1411 ; rappelons pourtant que, dès le XIIIe
siècle, on en trouve à Neuf château. Les corporations des drapiers, les
premières signalées, se rencontrent dans les villes épiscopales ainsi qu'à
Neufchâteau au XIIIe siècle, à Gondrecourt dans le Barrois en 1377, dans la
Lorraine en 1411 ; à cette date les drapiers de Saint-Nicolas, de Rosières et
de Luné ville se réunissent en une seule corporation, dont Saint-Nicolas est
le centre et le chef-lieu. Les tisserands de toile apparaissent formés en
corporations à Bar en 1431, à Gondrecourt en 1491, les cordonniers et
tanneurs à Bar en 1430, à Nomeny en 1456, à Dun en 1513, les fèvres, et par
ce terme il faut entendre les forgerons, les maréchaux ferrants, etc., à Bar
en 1407, à Nancy en 1442 ; les bouchers sont organisés à Bar dès 1392, à
Saint-Mihiel en 1428, à Nancy en 14ig, à Saint-Nicolas en 1425, les
pâtissiers à Saint-Nicolas en 1486. Si Metz possédait beaucoup plus de
corporations que la Lorraine et le Barrois, une cinquantaine environ, c'est
que des métiers, qui dans les duchés se groupaient en une seule corporation,
formaient dans la grande cité impériale plusieurs corporations distinctes et
qu'à Metz fonctionnaient des industries qui n'existaient nulle part ailleurs
dans le pays. En
Lorraine, la corporation porte le nom de han, dérivé de l'allemand hanse,
hansa (ligue, association). Dans les villes épiscopales, comme dans les duchés, la
corporation comprenait des apprentis, des compagnons, des maîtres, était
soumise à des règlements. Le patron pouvait engager autant d'apprentis qu'il
le voulait ; il passait avec le père ou avec le tuteur de l'enfant ou du
jeune homme qu'il prenait à son service un contrat, qui déterminait les
droits et les devoirs de chacune des deux parties. Les usages, les règlements
ou le contrat fixaient pour chaque corps de métier la durée de
l'apprentissage. Le père ou le tuteur de l'apprenti payait une redevance au
duc ou à la corporation. Les
ouvriers ou compagnons pouvaient être embauchés en nombre illimité par le
patron ; quelquefois un contrat intervenait, réglant le nombre d'heures de
travail que le compagnon aurait à fournir, le salaire qu'il recevrait, etc.
Pour devenir maître, il fallait, dans quelques corps de métier, avoir été
compagnon un certain nombre d'années. Si l'on excepte les barbiers de
Bar-le-Duc, aucune corporation n'exigeait alors, pour l'obtention de la
maîtrise, la confection d'Un chef-d'œuvre ; mais il fallait payer un droit de
han au duc ou à la corporation, quelquefois à l'un et à l'autre. Cette
redevance était réduite de moitié pour les fils de maîtres. Le nouveau maître
devait prêter le serment de respecter les statuts de la corporation,
quelquefois aussi offrir un banquet à ses confrères. Les
statuts ou règlements des corporations déterminaient d'une part les
obligations professionnelles ou confraternelles des membres, d'autre part les
procédés de fabrication. S'ils étaient rédigés par les intéressés, le duc en
Lorraine, à Metz les paraiges avaient seuls le droit de les promulguer. Un
maître et des eswardeurs veillaient dans chaque corporation à
l'observation des statuts ; à Metz, les eswardeurs portaient le nom de
jurés. Les uns et les autres étaient des patrons nommés pour un an par leurs collègues
; pourtant, à partir de René II, le pouvoir ducal intervient dans la
désignation de ces dignitaires. Tandis qu'à Metz le maître et les jurés
possèdent en commun la surveillance du travail et la connaissance des
différends entre les membres de la corporation, en Lorraine et en Barrois la
première n'appartient qu'aux eswardeurs, la seconde qu'au maître. Dans
les duchés, maître et eswardeurs jouissaient de quelques privilèges. La
corporation avait sa caisse particulière, qu'alimentaient, outre divers
droits payés par les membres, les amendes infligées aux délinquants. Chaque
corporation se doublait dans les duchés d'une confrérie religieuse, qui avait
son patron et sa fête annuelle ; quand un des membres mourait, ses confrères
devaient assister à ses obsèques. A l'origine, on trouve à Metz de semblables
confréries, mais le patriciat bourgeois les supprima en 1382, et il renouvela
en 1406 l'interdiction aux artisans de constituer des associations
religieuses. C'est la crainte de voir les gens des métiers qui, jusqu'au
début du XVe siècle, disputèrent le pouvoir aux paraiges, profiter des
réunions des confréries pour préparer des révolutions, qui dicta au
gouvernement messin les mesures de rigueur dont nous venons de parler. Dans
la Lorraine et le Barrois, les corporations ne se sont jamais occupées de
politique. Jusqu'en
1336, dix des principaux métiers de Metz se trouvaient soumis à l'autorité
d'un grand’maître des métiers. A cette date, les membres du gouvernement
messin crurent devoir supprimer le grand-maître, non point, comme ils le
prétendirent, parce que ce dignitaire opprimait les métiers, mais bien plutôt
parce qu'ils craignaient de le voir devenir le chef de l'opposition des
artisans contre le patriciat bourgeois. En
somme, si le régime corporatif permettait aux gens d'un même métier de
défendre leurs intérêts, s'il assurait aux acheteurs des produits d'une
fabrication soignée, il maintenait à un taux élevé le prix des denrées,
développait un esprit égoïste, étroit chez les membres des corporations ; il
favorisait en outre les maîtres et leurs fils, au détriment des ouvriers. Et
pourtant le régime corporatif se montre en Lorraine plus libéral qu'il ne
l'était en France à la même époque. Partout
le pouvoir politique exerce un contrôle sur les corporations. En Lorraine, à
la différence de ce qui se passe à Metz, plusieurs corps de métier se
groupent eu une seule corporation, et chaque corporation s'y double d'une
confrérie religieuse. 3° Le commerce.
La
sécurité devenue plus grande, l'accroissement de la population et le-
développement de quelques industries ne pouvaient : qu'être favorables aux
transactions commerciales. Ces dernières subissent en outre le contre-coup
d'évènements extérieurs, tels que la décadence et la disparition des foires-
de Champagne, la découverte de l'Amérique et d'une route de mer pour se
rendre en Extrême-Orient. Il ne
semble pas qu'alors on ait créé de nouvelles voies de communication. Chaque
province est tenue : d'entretenir en bon état celles qui traversent son
territoire, et d'y assurer la sécurité. Celle-ci devient plus grande, du jour
où un même prince gouverne la Lorraine, le Barrois, et lé comté de Vaudémont,
du jour, où cessent les luttes des duchés contre les villes épiscopales.
Pourtant, surtout dans la Lorraine allemande, il se trouve encore des
seigneurs qui détroussent les marchands. Au XIVe siècle, les ducs continuent
d'accorder des lettres de sauvegarde aux trafiquants étrangers : Ferry IV en
délivre à des marchands de Milan qui traversent la Lorraine pour se rendre à
Neufchâteau (1321)
; les mêmes obtiennent des magistrats de cette ville une lettre qui leur
garantit toute sécurité pour leurs personnes et pour leurs marchandises à
l'intérieur de Neufchâteau (1321). Les Messins agissent de même à l'égard des négociants de la
Lombardie, de la Flandre, du Brabant, du Hainaut, de la Lorraine, du Barrois,
de l'évêché de Metz et de la cité de Neufchâteau, qui viendront dans leur
ville acheter de la laine (1356). Quand il s'agit d'une route qui passe à travers plusieurs
principautés, les seigneurs se réunissent pour délivrer aux marchands des
sauf-conduits collectifs : c'est ce que font Marie de Blois (1352), Jean Ier (1371) et Charles II (1394 et 1415), de concert avec les comtes de Sarrebrück,
de Deux-Ponts et le seigneur de Lichtenberg pour la route qui allait du
Luxembourg à Strasbourg par Sarrebrück, Sarreguemines, Remlingen et Ingweiler. Les
cités épiscopales, Metz en particulier, et parmi les villes lorraines
Neufchâteau, puis Saint-Nicolas-de-Port sont les principaux centres
commerciaux. Neufchâteau, grâce aux franchises politiques qu'elle avait
obtenues au XIIIe siècle, avait développé son industrie et son commerce. Mais
les violences injustifiées, que commirent contre ses bourgeois Jean Im et
surtout Charles II, portèrent à sa prospérité un coup dont elle ne se releva
pas. Saint-Nicolas, lieu de pèlerinage très fréquenté, devint au XVe et au
XVIe siècle une grande : place de commerce, la première de la Lorraine. Au
dehors, Francfort, Anvers, les foires de Champagne jusqu'à leur déclin, puis
au XVe siècle celles de Lyon attiraient les marchands de la région lorraine. Mesures,
poids et monnaies variaient d'une principauté à l'autre ; c'était là une
source de difficultés et de conflits. Dans la région, les comtes ou ducs de
Bar, les ducs de Lorraine, les comtes ou ducs de Luxembourg, les comtes de
Vaudémont, les évêques des trois cités, enfin la ville de Metz avaient seuls le
droit de battre monnaie ; toutefois, les évêques de Toul, de Metz et de
Verdun avaient cessé, les premiers au XIVe siècle, les autres au XVe, d'user
de cette prérogative, que les villes de Toul et de Verdun n'ont jamais
possédée. Les monnayages les plus actifs étaient ceux des ducs lorrains et de
la république messine. Les ducs substituent sur leurs monnaies au type
équestre primitif leurs armoiries, en attendant qu'ils y mettent leur buste.
De nouvelles monnaies sont émises à Metz et en Lorraine, en particulier les
florins d'or, qui apparaissent au XVe siècle. Outre le numéraire frappé dans
la région, circulaient des pièces venues de l'Allemagne, des Pays-Bas ou de
la France. Tout
patron, tout chef d'industrie se doublait d'un commerçant, puisqu'il avait à
écouler ses produits. On appelait merciers les négociants qui ne fabriquaient
rien, qui se contentaient de vendre les produits des autres. Dès 1341, ceux
de la Lorraine constituèrent une association, qui englobait les commerçants
des principales villes du duché. Elle avait pour patron saint Georges,
célébrait sa fête à la collégiale Saint-Georges de Nancy ; c'étaient en outre
les chanoines de la collégiale qui nommaient, sur une liste de cinq candidats
présentés par les merciers, le chef ou roi de la corporation. Le roi des
merciers possédait une juridiction qu'il exerçait à l'intérieur de la
collégiale. La Chambre des marchands, qui existait à Metz vers la fin du XIVe
siècle et le début du XVe, avait à sa tête un prévôt et se composait, en
1420, de vingt membres ; c'est tout ce que l'on sait d'elle. Les
banquiers et les prêteurs d'argent, toujours nombreux, étaient soit des
étrangers, Lombards ou Juifs, soit des indigènes ; des membres des paraiges
exerçaient à Metz, sous le nom de changeurs, cette profession lucrative où
ils amassèrent de grosses fortunes ; la ville n'en comptait pas moins de
soixante en 1406 : à leur tête se trouvait un maître des 'changeurs, qui
était peut-être désigné par le gouvernement. Le métier rapportait de si beaux
bénéfices que la république messine le faisait exercer à son profit par une
sorte de fonctionnaire, le changeur de la ville. Metz possédait aussi au XVe
siècle des Lombards, que le gouvernement expulsa de la cité, en 1492, à la
suite des prédications violentes des cordeliers contre eux. Les Lombards ou
les Juifs pratiquaient le prêt dans diverses localités du pays messin et dans
quelques villes des duchés. Un simple village du Barrois, Essey-en-Woëvre,
avait des Lombards au XIVe siècle. Les gouvernements ne laissaient pas que de
contrôler le commerce de l'argent : en 1536, le duc Antoine fixa le taux de
l'intérêt à 5 %. Après
avoir, à l'époque carolingienne, trouvé appui et protection auprès des
souverains, les Juifs avaient été plus tard en butte, de la part des
populations ou des seigneurs, à toutes sortes de tracasseries et de
persécutions. On les haïssait comme usuriers et comme descendants des
bourreaux du Christ. Ils n'étaient pas seulement obligés déporter sur leurs
vêtements un signe distinctif et d'habiter un quartier spécial dans les
villes où les pouvoirs publics les toléraient ; expulsions et massacres ne
cessaient pour ainsi dire pas de les menacer. En 1332, les Juifs de Metz,
accusés d'avoir excité les lépreux à empoisonner les fontaines, subirent le
supplice du feu ; on les chassa de cette ville en 1365, à la suite d'un orage
qui avait détruit une partie de leur quartier[2]. En 1477 René II expulsa les
Juifs qui habitaient la Lorraine, sous prétexte qu'ils s'étaient montrés
favorables aux Bourguignons. Par contre, un évêque de Metz, Conrad Bayer de
Boppart, accorda en 1442 sa protection aux Juifs qui résidaient sur les terres
de son temporel. Les
pouvoirs publics intervenaient également, soit pour faciliter, soit pour
entraver les transactions commerciales. Nous avons parlé des sauvegardes que
les ducs accordaient. Un document de 1304 (n. st.) nous apprend qu'en vertu de conventions
particulières les négociants messins n'avaient pas à payer de taxes quand ils
allaient trafiquer dans certaines villes de l'Empire, telles que Thionville,
Aix-la-Chapelle, Saint-Trond, Cambrai, Francfort et Arles ; les marchands de
ces différentes cités jouissaient des mêmes avantages quand ils venaient à
Metz. Au XIVe siècle, des accords passés entre Côme, Metz et Neufchâteau
permettaient aux marchands de ces deux dernières villes de payer dans la
première, pour leurs laines, des droits moins élevés que leurs confrères des
autres cités allemandes. Dans
les traités de paix on insérait parfois des clauses relatives au commerce.
Celui que Metz conclut, en 1370, avec le duc Robert de Bar, stipulait, pour
les marchands messins, le droit de circuler dans le Barrois. En 1507, René II
obtint de Metz le libre passage, à travers le territoire de la république,
des trains de bois venus des Vosges par la Moselle. Des conventions conclues
en 1401 et en 1522 réglaient les rapports commerciaux de la Lorraine avec le
Luxembourg. Dans d'autres cas, les gouvernements prennent des mesures pour
empêcher ou la sortie des produits indigènes, ou l'entrée des produits
étrangers. Tantôt ces prohibitions s'expliquent par des raisons économiques :
ce fut le cas lorsque la république messine en 135o et René Ier au XVe siècle
interdirent l'importation des vins étrangers ; tantôt elles ont le caractère
de représailles politiques : quand René II par exemple défendit à ses sujets
de rien vendre aux gens de Metz et que la république messine riposta par des
mesures analogues, dirigées contre la Lorraine. Quelquefois
les gouvernements font du commerce, dans le but, il est vrai, de prévenir des
accaparements, une hausse excessive des prix ; celui de Metz achète, eh 1482,
quelques milliers de porcs, qu'il revend à un prix très modéré. Le pain est
taxé au XVe siècle, aussi bien dans les duchés que dans les villes
épiscopales. Parfois aussi d'autres denrées sont traitées comme le pain ;
ainsi à Metz, en 1483, le gouvernement fixa les prix que ne devraient pas
dépasser les harengs, les chandelles, le vin vieux, etc. La
région lorraine exporte du sel, des produits du sous-sol, de l'azur en
particulier, des vins, des laines, des draps ; elle achète du blé, des vins,
des épices, des étoffes, des vêtements, des armes. Les
marchands de Metz se rendent dans le nord de l'Italie, en Allemagne, en
particulier à Francfort, dans les Pays-Bas (Anvers, 1480), en France (Lyon). Ceux de la Lorraine vont en
Italie et en France. Les foires de Metz et de Saint-Nicolas sont fréquentées
par des étrangers, venus des différents pays que nous venons de citer. La
situation économique de la région lorraine se présente donc sous un aspect
favorable au début du XVIe siècle : tout est en progrès, de nouvelles
industries se créent et prospèrent. Les diverses productions du pays
suffisent à la consommation de ses habitants, mais elles ne sont pas assez
abondantes pour fournir la matière d'une exportation considérable ; comme
conséquence, les achats faits à l'étranger sont de médiocre importance. De tout ce que nous avons dit dans ce chapitre, il résulte qu'à la fin du XVe siècle et au début du XVIe, la tranquillité plus grande, la sécurité mieux assurée, la diminution ou la fixation des redevances ont amené une amélioration générale de la situation des classes inférieures. Elles jouissent d'un bien-être très relatif, cela va sans dire, mais réel pourtant, si l'on compare l'existence des gens de cette époque à celle de leurs ancêtres du XIIe et du XIIIe siècle. On se tromperait d'ailleurs, si l'on s'imaginait que la misère avait disparu. Un chroniqueur messin rapporte qu'aux noces de Nicolas de Heu et de Catherine de Gournay (1489), douze cents pauvres reçurent des distributions de pain, de viande et de vin. Pourtant le mariage se célébrait dans la cité que l'on avait surnommée « Metz la riche » ! |