HISTOIRE DE NAPOLÉON IER

TOME PREMIER

 

CHAPITRE VIII. — OCCUPATION DE VENISE. - LE 18 FRUCTIDOR.

 

 

Cependant la crise qui travaillait depuis si longtemps les États vénitiens, grâce aux aliments de tout genre que notre politique avait jetés sur l'incendie sous prétexte de l'éteindre, marchait à grands pas vers son dénouement. Contenues pendant près d'une année entière, malgré l'état d'exaspération auquel les avait amenées tant d'humiliations et de mesures spoliatrices ou vexatoires, les passions populaires devaient forcément éclater aussitôt que la crainte serait moins forte que les ressentiments. Elles firent explosion par des événements à jamais déplorables. Le 15 avril 1797, Junot avait présenté au sénat de Venise le message foudroyant de Bonaparte. L'aide de camp le lut en personne avec une affectation de rudesse militaire au milieu de cette assemblée frappée de stupeur et de consternation. La réponse du doge fut humble, soumise et résignée, plus qu'il ne convenait au représentant d'une République autrefois si fière. Quelque déchue que Venise fiât aujourd'hui, il était tenu en cette occasion de se souvenir de sa dignité passée. Le sénat s'associa par un vote aux paroles du doge et décida en outre que deux députés iraient vers le général. Le gouvernement vénitien savait à n'en pas douter que les négociations engagées entre la France et l'Autriche étaient sur le point d'aboutir ; il n'ignorait pas non plus qu'on y devait discuter le partage .de ses provinces ; il avait donc tout intérêt à ne plus mécontenter personne, et il attendait avec une anxiété voisine de la terreur le résultat des démarches de son ambassadeur à Paris et celui de la députation envoyée au général Bonaparte, lorsque la nouvelle de l'insurrection de Vérone vint renverser ses dernières espérances.

Le général Kilmaine, au reçu de la dépêche de Bonaparte, avait ordonné le désarmement immédiat, non plus des insurgés, mais de tout ce qui restait de garnisons vénitiennes dans les provinces de terre ferme. Cette opération s'exécuta sans coup férir à Peschiera, à Castelnovo et dans plusieurs autres places. Mais à Vérone, où les Vénitiens étaient plus nombreux que les Français et se sentaient forts de l'appui de la population, on fut contraint d'ajourner le désarmement. Les deux garnisons restèrent en présence, défiantes, irritées et pour ainsi dire l'arme au bras au milieu d'une population qui, se trouvant placée sur le point stratégique le plus disputé depuis le commencement de la guerre, était aussi plus qu'aucune autre surexcitée par le souvenir de tous !es maux que nous lui avions apportés.

Dans un tel état de choses, il suffisait d'une étincelle pour produire l'explosion. Le 17 avril, un renfort français étant entré dans la ville, on le considéra naturellement comme destiné à appuyer des mesures de compression semblables â celles qui avaient été prises dans les places environnantes ; il fut aussitôt entouré par le peuple et put à grand' peine rejoindre notre garnison. La lutte s'étant alors engagée entre deux patrouilles, le peuple se souleva tout entier en criant vengeance contre les Français. Tout ce qui ne parvint pas à se réfugier dans les forts fut massacré ce jour-là et les jours suivants par une multitude en délire. Vérone fut souillée de toutes les horreurs qui accompagnent les emportements populaires. Pendant tout ce temps, nos soldats, enfermés dans la citadelle, bombardèrent la ville. Ils ne tardèrent pas à être dégagés par des forces supérieures qui cernèrent la ville et écrasèrent l'insurrection. Il y eut de notre côté environ trois cents victimes. Telles furent les Pâques véronaises, manifestation spontanée et furieuse de ressentiments longtemps dévorés en silence. Les vengeances, mal assouvies le premier jour, atteignirent à leur paroxysme dans la journée du 18 avril, comme si la haine populaire, plus clairvoyante que la politique des hommes d'État, avait deviné que, dans ce moment n'Aine, Bonaparte signait les préliminaires de Leoben et abandonnait à l'Autriche les dépouilles de Venise.

Deux jours après, la France eut un nouveau grief à faire valoir. Un bâtiment français, commandé par le capitaine Laugier, était venu mouiller à côté de la poudrière située près du Lido. Une loi antique, à laquelle la marine anglaise elle-même se conformait scrupuleusement[1], interdisant l'entrée du port à tout bâtiment armé, Laugier reçut d'un officier vénitien l'ordre d'appareiller. Le capitaine s'y étant refusé d'un ton plus propre à faire croire à une bravade qu'a une méprise, les forts le canonnèrent. Quelques hommes furent tués, les autres furent pris ; malheur qui excluait jusqu'à l'idée d'un calcul, tant il aggravait, sans aucune compensation, les dangers de la République. Il était dû en partie à la jactance du capitaine français, en partie à l'aveugle et brutale précipitation de l'officier vénitien.

Les députés du sénat rejoignirent le général -en chef à Gratz. Il connaissait déjà les événements de Vérone. Les deux envoyés ne tardèrent pas à s'apercevoir que son parti au sujet de Venise était irrévocablement pris et qu'il était décidé à ne rien écouter ; mais ils ne purent pénétrer au juste le motif de l'inflexibilité qu'il leur opposait, la substance des préliminaires de Leoben étant tenue secrète. Aucune des satisfactions qu'ils lui offraient ne pouvait lui suffire, ce qu'il voulait, c'était leur faire la loi ; il parla en maitre : (c J'ai quatre-vingt mille hommes, j'ai des barques canonnières. Je ne veux plus d'inquisition, plus de sénat, je serai un Attila pour Venise... Je ne veux plus d'alliance avec vous,' je ne veux plus de vos projets, je veux vous donner la loi... Il ne s'agit plus de me tromper pour gagner du temps. Les nobles de' vos provinces, qui n'étaient que vos esclaves, doivent, comme les autres, avoir part au gouvernement ; mais déjà ce gouvernement est vieux, il faut qu'il s'écroule ! »

Dans ces je veux, formulés d'un ton si despotique, il y avait bien autre chose encore que la ruine de la République de Venise ! Et pourtant malgré cette volonté si impérieuse, que de dissimulation dans ses paroles ! Qu'eussent-ils dit, ces nobles de province dont il semblait épouser si chaleureusement la cause, s'ils avaient su que celui qui s'indignait ainsi de voir en eux les esclaves de Venise avait déjà fait d'eux les sujets de l'Autriche ?

En terminant le rapport dans lequel ils avaient consigné cet entretien, les députés ajoutaient : « Nous avons le regret de ne pouvoir encore vous donner des détails positifs sur le traité de paix, le secret des conditions est impénétrable. Dieu veuille que ce mystère ne cache pas le partage des États de la République ![2] »

Malgré l'irritation dont témoignaient ses paroles, le général avait, après tout, reçu et écouté les envoyés du sénat ; il n'avait pas rompu avec eux, il n'avait pas déclaré la guerre ; tout espoir de l'apaiser ne leur paraissait donc pas perdu. Mais le surlendemain de cette entrevue arriva la nouvelle de la mort du capitaine Laugier, événement qui tombait si bien à point pour fournir des prétextes à notre agression, qu'on a été jusqu'à le croire calculé. Bonaparte ne voulut plus rien entendre ; il écrivit aux députés « qu'il ne pouvait les recevoir tout dégouttants du sang français. » Puis il publia, à Palma-Nova, le manifeste qui contenait notre déclaration de guerre à la République de Venise.

Le manifeste de Palma-Nova était rédigé à l'adresse de l'Europe et surtout des Conseils législatifs de Paris. Il contenait l'exposé de tous les torts que le général imputait à la République. Ils étaient développés, groupés avec beaucoup d'art et présentés sous le jour qui convenait à sa politique. Les petits combats partiels des insurgés vénitiens avec nos troupes étaient démesurément grossis ; des faits tout fortuits, ou évidemment contraires à la volonté du gouvernement vénitien qui avait intérêt à les empêcher, étaient transformés en une conspiration longuement méditée ; ils étaient isolés de toutes les circonstances qui les avaient préparés ou provoqués.

La publication de cette déclaration de guerre fut aussitôt suivie d'une révolution complète dans les États vénitiens de terre ferme. Le lion de Saint-Marc fut abattu dans toutes les villes et remplacé par l'arbre de liberté. Ce changement s'opéra avec d'autant plus de facilité que ces provinces se sentaient sous la menace du retour d'une armée triomphante et irritée. Elles renfermaient d'ailleurs un parti que notre présence encourageait et qui tendait chaque jour à s'accroître, grâce à une active et incessante propagande.

Le général Bonaparte se porta directement sur les lagunes. Retranchée dans ce dernier asile qui avait été le berceau de sa puissance, la République pouvait encore lui opposer une longue et sérieuse résistance. Quoi qu'il en eût dit, en effet, aux envoyés vénitiens pour les frapper d'épouvante, nos troupes manquaient non-seulement de chaloupes canonnières, mais de presque tout moyen de transport. Venise possédait au contraire une quantité de vaisseaux de tout bord, et tous les passages étaient fermés par d'innombrables batteries. La garnison, qui montait à près de treize mille hommes, était composée en partie d'italiens, en partie d' Esclavons ; mais ces derniers n'avaient pour la République que ce genre d'attachement que les mercenaires ont pour ceux qui les payent.

Cependant, quelque mauvais que fussent ces éléments, sous l'impulsion d'un commandement énergique et décidé, ils eussent pu devenir redoutables. Mais la démoralisation était dans toutes les âmes et presque personne n'osa envisager l'idée d'une défense contre l'armée qui venait de vaincre l'empire. Ceux que le découragement n'avait pas entièrement abattus se livraient à des sentiments qui n'étaient pas moins dangereux. Dans les grands périls publics, l'espérance est parfois plus funeste encore que la crainte. L'espoir de désarmer le général par un abandon de toutes les concessions qu'il réclamait s'était emparé de beaucoup d'esprits crédules, car le grand nombre, toujours avide d'embrasser les illusions qui le flattent, était loin de soupçonner les desseins que couvrait une colère d'autant plus difficile à apaiser qu'elle était calculée. Leur aveugle confiance contribua puissamment à paralyser la minorité qui se montrait disposée aux résolutions énergiques. Les membres du gouvernement se réunirent chez le doge et convoquèrent le grand conseil. Cette assemblée, composée en grande partie de vieillards gagnés par la consternation générale, et ne trouvant en elle-même que les inspirations de la faiblesse et de la sénilité, décida que deux commissaires seraient envoyés au général et s'entendraient avec lui pour tous les changements qu'il lui conviendrait d'introduire dans la constitution de Venise : abdication à peine voilée par la réserve que le grand conseil faisait de son droit de ratifier les propositions de Bonaparte.

Les commissaires trouvèrent Bonaparte à Marghera. Il prit connaissance de la délibération du grand conseil et aussitôt il s'écria « qu'il n'y avait pas de traité possible tant qu'on n'aurait pas remis entre ses mains les trois inquisiteurs d'État et le commandant du Lido. Les lagunes ne pouvaient l'arrêter : avant quinze jours il serait à Venise et chasserait les nobles vénitiens comme on avait chassé les émigrés français. » Sur leurs supplications, il consentit à leur accorder un armistice de six jours.

Le 4 mai, les commissaires furent introduits dans le grand conseil, qui, cédant sur tous les points, accorda toutes les arrestations demandées, confirma à ses mandataires le droit de consentir les modifications constitutionnelles, et, allant même au-delà de ce qu'on exigeait de lui, autorisa, malgré les protestations désespérées de plusieurs sénateurs, le commandant des lagunes à traiter de la capitulation. Bonaparte était retourné à Milan. C'est là que les commissaires devaient se rendre pour le rejoindre, ce qui retarda et ralentit les négociations. Pendant ce temps, la fermentation allait croissant dans Venise. On y avait appris les résolutions du grand conseil ; le gouvernement y était annihilé par l'arrestation des inquisiteurs, et ces événements y avaient porté au comble le trouble, la stupeur et l'agitation. Un parti démocratique, jusque-là presque inaperçu, mais qui s'était recruté rapidement de tous ceux que l'incertitude, l'intérêt ou la peur poussaient au-devant de la France, prenait son mot d'ordre chez Villetard, notre chargé d'affaires, qui venait de succéder à Lallement à la suite de la déclaration de guerre. Il espérait, qu'en devançant tous les désirs du général et en satisfaisant à toutes ses demandes, on l'intéresserait infailliblement en faveur de la nouvelle organisation, qui allait succéder à la vieille aristocratie vénitienne. Villetard, qui avait reçu ses instructions en prévision de ce fait, stimula leur impatience par des promesses d'autant plus persuasives que, pour sa part, il était de bonne foi. Il devint en peu de jours le centre, le chef réel du mouvement, il lui traça de point en point son programme, qui fut populaire aussitôt qu'on le connut, parce qu'on le savait dicté par le général Bonaparte. L'abolition du gouvernement aristocratique, l'adoption d'un gouvernement municipal, le renvoi des Esclavons, l'institution d'une garde nationale, l'introduction dans Venise de quatre mille Français, telles étaient les mesures que Villetard conseilla aux démocrates vénitiens. Le peuple les adopta avidement comme l'unique moyen de salut. Ce parti se trouvait en ce moment le seul qui eût une direction, une volonté, un programme nettement défini ; il rassurait les uns comme une sauvegarde, il faisait trembler les autres comme une complicité assurée d'avance à l'ennemi, Les alarmes de ceux-ci croissant en même temps que l'exaltation de ceux-là, et une révolte partielle des Esclavons qu'on "renvoyait en Dalmatie faisant craindre que le massacre et le pillage ne vinssent se joindre au désarroi universel, le grand conseil fut convoqué une dernière fois. 11 accepta, sans même les discuter, les propositions de Villetard, et prononça sa propre déchéance, au milieu d'un tumulte indescriptible. Il déclarait se démettre du pouvoir en faveur d'une administration provisoire, en tant qu'elle serait conforme aux vues du général en chef, et se rendait le témoignage de n'avoir agi que dans le but d'assurer le salut de la patrie, de la religion et des propriétés. Tel fut le dernier acte de ce gouvernement, que Bonaparte appelait « atroce, perfide et sanguinaire », et qui aurait sans doute prolongé son existence s'il avait mérité ce reproche. L'histoire blâmera à plus juste titre son inertie, sa pusillanimité et sa confiance puérile dans les vieilles routines diplomatiques.

A la nouvelle de cette résolution extraordinaire, une réaction se produisit parmi le peuple en faveur du gouvernement national. On sentit d'instinct que ces vieilles institutions, quelque usées et surannées qu'elles fussent, n'en représentaient pas moins l'indépendance de la patrie vis-à-vis de l'étranger. La guerre civile éclata un instant dans Venise, dernière palpitation de l'antique orgueil et du patriotisme expirant. Lorsque cette agitation fut calmée, on nomma d'urgence une municipalité provisoire. La flottille vénitienne alla ensuite elle-même chercher la garnison française pour l'introduire dans les lagunes, et nos soldats vinrent prendre possession de Venise au milieu d'un morne silence, avec lequel contrastait la joie indécente de quelques groupes. (16 mai 1797.)

Pendant que ces événements s'accomplissaient à Venise, avec cette rapidité qui accompagne les grandes Paniques populaires, les deux commissaires, envoyés par le grand conseil auprès de Bonaparte signaient à Milan avec le général un traité de paix, dont les stipulations étaient de tout point pareilles au programme formulé et réalisé par Villetard. L'article ter portait qu'il y aurait à l'avenir « paix et amitié entre la République française et la République de Venise. » Les articles suivants réglaient les conditions de cette paix, l'abdication de l'aristocratie, la souveraineté du peuple, l'occupation française qui devrait cesser « aussitôt que le nouveau gouvernement serait établi et déclarerait n'avoir plus besoin de cette assistance » ; enfin, le procès des inquisiteurs et du commandant du Lido. Par des articles secrets, il était stipulé « que la République française et celle de Venise s'entendraient entre elles pour l'échange de divers territoires » ; clause qui avait trait aux compensations que les préliminaires de Leoben avaient offertes aux. Vénitiens dans les États du pape. La République de Venise s'engageait enfin à nous payer plusieurs millions, à nous céder trois vaisseaux, deux frégates, des approvisionnements de tout genre, et pour terminer, selon l'usage déjà consacré en Italie, « vingt tableaux et cinq cents manuscrits à notre choix. »

Ce traité fut conclu et signé à Milan avec toutes les formalités d'usage par le général Bonaparte et notre ministre Lallement d'une part, de l'autre par les représentants de la République de Venise. Il fut ratifié, je dirai tout à l'heure comment, par le gouvernement provisoire. Malgré ce qu'il avait de cruel et d'impitoyable, malgré le criant abus de la force dont il était l'expression, ce traité laissait subsister le nom et le souvenir de cette grande République ; l'âme de ce peuple resterait après tout vivante, il pourrait guérir de ses blessures et se retremper dans des institutions nouvelles, rester uni à l'Italie, aider par ses propres efforts à la renaissance à laquelle la nation tout entière paraissait appelée, et ce serait là le prix des sacrifices écrasants qu'on venait de lui imposer. Tel fut te sentiment qui s'empara un instant de tous les cœurs vénitiens et qui leur fit accueillir avec joie ce traité. Quelque douloureux qu'il fût, il mettait fin à de longues angoisses et leur garantissait du moins une existence politique.

Ces illusions ne devaient pas être de longue durée. Voici en quels termes le général s'exprimait avec le Directoire, au sujet de ce traité auquel venaient de se rattacher tant d'espérances :

« J'ai eu plusieurs buts en concluant ce traité 1° d'entrer dans la ville sans difficultés, d'avoir l'arsenal et tout en notre possession et de pouvoir en tirer ce qui nous convient sous prétexte des articles secrets ; 2° de nous trouver à même, si le traité de paix avec l'empereur ne s'exécutait pas, de rallier à nous et de faire tourner à notre avantage tous les efforts du territoire vénitien ; 3° de ne pas attirer sur nous l'espèce d'odieux de l'exécution des préliminaires et en même temps de donner des prétextes et de faciliter leur exécution. » (10 mai 1797.)

Il exposait ensuite son intention d'annexer Venise, comme « ville de province », à la Cispadane à laquelle il venait déjà d'adjoindre ces mêmes légations qu'il avait promises aux Vénitiens à titre d'indemnité.

Les vues du général Bonaparte se manifestaient avec plus de clarté encore dans les instructions qu'il donna au général Baraguey-d’Hilliers, commandant du corps d'occupation à Venise, et surtout au général Gentili, qu'il chargea d'aller prendre possession de la flotte vénitienne et des îles Ioniennes, en attendant que l'amiral Brueys pût venir les occuper définitivement. L'histoire doit noter avec le même soin les explications qu'il donna au gouvernement provisoire pour motiver cette mesure. Les prétextes qu'il avait invoqués jusque-là lui faisant défaut, depuis que la République s'était soumise à toutes ses volontés, il mit en avant son désir de la défendre contre des agresseurs imaginaires.

« — Vous partirez, écrivait-il à Gentili, le plus promptement et le plus secrètement possible pour vous rendre à Corfou et vous emparer de tous les établissements vénitiens du Levant. Vous aurez soin de n'agir que comme auxiliaire de la République de Venise et de concert avec les commissaires que le nouveau gouvernement aurait envoyés, enfin de faire l'impossible pour nous captiver les peuples, ayant besoin de nous maintenir les maîtres... A Corfou ou en mer, vous vous emparerez, si cela est possible, de tous les vaisseaux de guerre vénitiens qui seraient encore incertains du parti qu'ils doivent prendre... Si les habitants du pays étaient portés à l'indépendance, vous flatteriez leur goût et vous ne manqueriez pas, dans tes différentes proclamations que vous ferez, de parler rie la Grèce, de Sparte et d'Athènes. » (26 mai.)

Ces dernières paroles, qui sont des plus significatives que Bonaparte ait jamais écrites, et qui éclairent cette âme jusque dans ses derniers replis, résumaient en un trait toute la tactique qu'il avait suivie jusque-là envers l'Italie. Par le reste des instructions, il indiquait comment il entendait interpréter le traité par lequel il venait de stipule' « qu'il y aurait paix et amitié entre la République française et la République de Venise. » Ce traité, auquel il ne reconnaissait dès lors aucune validité, reçut une exécution immédiate en tout ce qui concernait la spoliation de Venise ; il ne laissa de côté que les clauses qui assuraient à la République un reste d'existence. En même temps qu'on mettait la main sur les richesses de Venise, Gentili remplissait sa mission avec une duplicité digne de celui qu'il représentait. Il parut le 18 juin devant Corfou, se présenta comme l'agent du nouveau gouvernement ; puis, introduit dans la forteresse, il parla en maître, s'empara de toute la marine, de cinq cents canons et d'immenses magasins.

Le jour même où Gentili recevait ces étranges instructions, Bonaparte écrivait à la municipalité de Venise pour la rassurer au sujet de ses propres intentions et l'encourager à compter sur lui. L'expédition sur les îles du Levant n'avait d'autre but que de « seconder les commissaires vénitiens et d'empêcher que les ennemis de la patrie et de la liberté ne profitassent des circonstances pour s'emparer des îles et les soumettre à l'esclavage de quelque puissance étrangère. » Il engageait même la municipalité à envoyer aussi quelques troupes. Enfin pour l’endormir tout à fait, il revenait de lui-même sur ce traité, qu'en ce moment même il déchirait si outrageusement, et il invitait la Municipalité à le confirmer de nouveau en le revêtant de sa ratification, par où l'on voit le cas qu'on doit faire de ces historiens qui ont osé soutenir que ce traité n'engageait pas Bonaparte, parce qu'il avait été ratifié par la municipalité, au lieu de l'être par le grand conseil ; comme si les traités conclus avec une nation pouvaient être infirmés par les changements qui s'opèrent dans le gouvernement de cette nation ; et comme si d'ailleurs les événements survenus à Venise pendant la signature du traité avaient été autre chose qu'une exécution anticipée de toutes ses stipulations ! « Le traité, disait-il, qui a été conclu à Milan avec les députés du grand conseil, peut être en attendant ratifié par la municipalité, et les articles secrets par un comité de trois membres. » Et il ajoutait : « Dans toutes les circonstances, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous donner des preuves du désir que j'ai de voir se consolider votre liberté et de voir la misérable Italie se placer enfin avec gloire, libre et indépendante des étrangers, sur la scène du monde et reprendre parmi les grandes nations le rang auquel l'appellent sa nature, sa position et le destin. »

Ces dernières paroles faisaient appel à de nobles sentiments, qui étaient restés plus vivants à Venise que dans aucune autre partie de l'Italie, malgré la catastrophe au milieu de laquelle venait de sombrer la République. Elles y furent accueillies avec transport, car elles constituaient de la part du général une sorte d'engagement personnel qui inspirait plus de confiance que les déclarations d'un être collectif abstrait et lointain, comme était le gouvernement français. C'est pour le même motif que les Vénitiens reçurent avec des fêtes magnifiques Mine Bonaparte, que le général leur envoya comme un autre lui-même et pour leur donner un gage irrécusable de sa vive amitié. Mais « les preuves de son désir de voir se consolider leur liberté » répondaient mal à ces rassurantes promesses. Ces belles paroles à l'adresse de la municipalité étaient écrites le 26 mai, et le lendemain 27, à une heure du matin, le général Bonaparte écrivait au Directoire :

Nous avons eu aujourd'hui avec M. de Gallo la première conférence sur le traité de paix définitif. Nous nous sommes résumés et nous sommes convenus d'écrire réciproquement pour présenter le projet suivant :

La ligne du Rhin à la France ; 2° Salzbourg, Passau à l'empereur ; 3° au roi de Prusse l'équivalent du duché de Clèves ou la restitution dudit duché ; h° le maintien du corps germanique ; 5° la garantie réciproque desdits articles.

Pour l'Italie : 1° Venise à l'empereur.

Et comme il fallait bien justifier cette nouvelle évolution aux yeux du Directoire, qui n'avait consenti jusque-là qu'à la cession des États de terre ferme, Bonaparte disait :

Venise, qui va en décadence depuis la découverte du cap de Bonne-Espérance et la naissance de Trieste et d'Ancône, peut difficilement survivre aux coups que nous venons de lui porter. Population inepte, lâche, nullement faite pour la liberté, sans terre, sans eaux, il paraît naturel qu'elle soit laissée à ceux à qui nous donnons le continent.

Nous prendrons tous les vaisseaux, nous dépouillerons l'arsenal, nous enlèverons tous les canons, nous détruirons la banque, nous garderons Corfou et Ancône pour nous. (27 mai 1797.)

 

Les accusations qu'il élevait contre le peuple vénitien n'étaient là que pour justifier le coup dont ii voulait le frapper, car on peut voir par la correspondance de Bonaparte qu'il s'est plus d'une fois exprimé à cette époque même, et au sujet de ce même peuple, en termes directement opposés, affirmant que les Vénitiens étaient la seule population d'Italie qui fût « digne de la liberté. »

Ainsi en quelques jours, c'est-à-dire du 16 au 27 mai, sans que les Vénitiens lui eussent donné aucun sujet de plainte, sans qu'il eût cédé à la moindre pression, même de la part des négociateurs autrichiens, sans qu'il eût un seul motif de croire que la paix fût à ce prix, sans qu'il eût même essayé d'un autre expédient moins cruel pour Venise et moins déshonorant pour nous, cet esprit effréné avait, dès la première conférence, franchi tout l'espace qui sépare les préliminaires de Leoben de la transaction de Campo-Formio. Il avait spontanément livré à l'Autriche, et sans rien faire pour la défendre, cette nouvelle République, fondée d'après ses conseils sur les ruines de l'aristocratie vénitienne, garantie par un traité signé de lui, et à laquelle il envoyait chaque jour de nouvelles assurances de sa protection ; et non content de la livrer, il s'en appropriait les dépouilles et ne voulait l'abandonner que ruinée et anéantie[3].

Tous ces changements opérés en si peu de temps par cette volonté déjà toute-puissante, tous ces actes par lesquels s'annonçait une ambition insatiable, -étrangère à tout scrupule, ne rencontrèrent aucune opposition sérieuse de la part des chefs du gouvernement. Il y avait eu quelques dissentiments parmi les Directeurs au sujet des préliminaires de Leoben. Selon Laréveillère et Rewbell, Bonaparte aurait pu obtenir des conditions plus avantageuses. Quirini, l'ambassadeur de Venise à Paris, était même parvenu à gagner à prix d'argent l'appui du vénal Barras en faveur de sa république ; il souscrivit des engagements pour une somme de 600.000 francs, à condition qu'on lui donnerait l'assurance écrite que Bonaparte recevrait l'ordre de réprimer les insurgés de terre ferme ; mais Bonaparte ayant intercepté à Milan leur correspondance avec la liste des sommes qui devaient être distribuées, toute opposition cessa et les préliminaires furent ratifiés sans difficulté. Il continua donc à agir par lui-même, ne consultant jamais le Directoire que sur des faits déjà accomplis ou tellement engagés qu'il n'était plus possible de revenir en arrière. ne suivant d'autre règle que ses propres inspirations, offrant enfin ce spectacle unique peut-être dans l'histoire, d'un général qui choisissait, toujours après coup, il est vrai, pour confident de ses pensées les plus machiavéliques le gouvernement même dont il usurpait tous les droits et auquel il imposait tous ses plans. On subissait passivement cet ascendant de plus en plus absolu, sans jamais se demander quelle place il faudrait faire plus tard à un homme habitué à exercer une telle autorité, ou plutôt on écartait volontairement ces prévisions pour se dispenser des remèdes, énergiques qui auraient pu prévenir le mal.

Le général Bonaparte avait établi sa résidence au château de Montebello ou Mombello, magnifique habitation située près de Milan, et il y était entouré d'une véritable cour. Il avait auprès de lui les députés de toutes les villes, les représentants de toutes les puissances italiennes, attendant de lui le mot qu’il allait décider de leurs nouvelles destinées. On voyait figurer dans son cortège non-seulement ses propres généraux, mais plusieurs de ceux des autres armées de la République, attirés par l'admiration et la curiosité qu'inspiraient ses exploits ; avec eux des savants, des lettrés, des artistes qu'il savait captiver par de gracieuses avances dont sa renommée devait profiter un jour. A côté des négociateurs de l'empereur d'Autriche étaient accourus des ministres des princes secondaires de l'Allemagne, qui prévoyaient que sa volonté serait d'un grand poids dans le règlement de la paix avec la confédération germanique. Mme Bonaparte, venue de Paris avec d'autres personnes de sa famille, tempérait par sa douceur et sa bonté ce que l'accueil du général avait de brusque ou d'impérieux ; elle faisait les honneurs de ses salons où de splendides fêtes réunissaient les femmes les plus distinguées de l'Italie. Il prenait ses repas en public comme un souverain de l'ancien régime, et pendant qu'il dînait on faisait entrer dans la salle des habitants du pays avides de contempler les traits du conquérant, naïfs hommages qu'il recevait avec la gravité d'un homme qu'on y eût habitué dès l'enfance[4]. Son pouvoir était à la fois plus réel et plus étendu que celui d'aucun autre souverain de l'Europe. Lui seul dans le monde en ce moment était investi du privilége de faire ou de défaire à son gré des souverainetés, de distribuer des peuples, de modifier des territoires, de créer des États nouveaux, — créer ! cet attribut des dieux, cette forme la plus flatteuse et la plus séduisante du pouvoir ! Et cette autorité il l'exerçait en chef militaire, c'est-à-dire en maître absolu. Tout aboutissait à lui comme au seul vrai centre des affaires.

En même temps qu'il négociait la paix avec les plénipotentiaires de l'empereur, il achevait l'organisation des deux républiques, qu'il considérait comme son ouvrage et qu'il projetait déjà de réunir en une seule, malgré l'opposition qu'il rencontrait dans les traditions locales. La Cisalpine, composée de la Lombardie, du Bergamasque et du Modénais, ne lui semblait pas pouvoir se maintenir par ses seules forces. Par l'adjonction de la Cispadane, c'est-à-dire du Bolonais, du Ferrarais, de la Romagne et du Trévisan, elle eût formé un noyau de près de quatre millions d'habitants, ce qui pouvait constituer un centre de résistance et d'attraction pour le reste de l'Italie. Il poussait donc insensiblement les deux républiques à s'unir, préparait ce résultat en leur donnant des institutions identiques, calquées sur la constitution de l'an ni, et en stimulant à sa manière le patriotisme de ces peuples. Il se flattait ainsi de créer au centre de l'Italie une république puissante et vivace qui irait en se développant à mesure que les anciens États achèveraient de tomber en dissolution. Cette illusion révélait en lui une singulière inintelligence de tout ce qui fait la force et la vitalité des nations libres ; car en même temps qu'il conviait les Italiens à une œuvre dont la réalisation impliquait les vertus les plus rares et les plus viriles, il les traitait avec un mépris qui en excluait jusqu'à l'idée, et qu'ils n'eussent pas supporté un instant s'ils avaient eu même l'a notion des qualités qu'il leur supposait. Les hommes qu'il appelait à la rude tâche de fonder la liberté, c'étaient les mêmes qui, depuis tant d'années, subissaient sans une plainte le joug des invasions étrangères, c'étaient les mêmes que nous avions foulés aux pieds, spoliés, avilis par nos exigences tyranniques, et dans le moment même où il proclamait leur indépendance, il entendait que le moindre de ses désirs fût pour eux un ordre, il exigeait d'eux l'obéissance la plus servile ; et il eût volontiers imité Charles XII menaçant le parlement suédois de lui envoyer une de ses bottes pour lui tenir lieu de président. Tels étaient les futurs citoyens de cette république, à la création de laquelle il avait subordonné tous ses plans depuis un an.

Ce qui contribuait à cette illusion, d'ailleurs plus souvent feinte que réelle, c'était, il faut le dire, la faiblesse croissante de tout ce qui restait des anciens États en Italie. Le roi de Sardaigne, désarmé, annihilé par le traité de paix avec la France, chancelait sur un trône désormais à la merci d'une émeute ; et les forces du parti d'abord imperceptible que notre propagande avait créé dans ses États tendaient sans cesse à s'accroître à mesure que la monarchie s'y affaiblissait. A Rome, le pape Pie VI était presque mourant, et le général Bonaparte consultait déjà le Directoire sur la question de savoir s'il fallait lui laisser élire un successeur. A Florence, le grand-duc de Toscane n'était qu'une ombre inoffensive. A Gênes, enfin, le terrain était tout préparé pour une révolution, grâce surtout à nos fréquents rapports avec cette république et au nombre considérable de Français qui y résidaient. Le général Bonaparte prévoyait avec d'autant plus de perspicacité la venue de cette révolution, qu'il y travaillait lui-même depuis longtemps, malgré le traité récent qu'il avait conclu avec la République 4ie Gênes. Il voulut que Gênes reçût une constitution analogue à celle de la Cisalpine, afin qu'elle devînt intéressée à défendre son ouvrage. « Gênes demande à grands cris la démocratie, écrivait-il le 19 mai au Directoire ; il est très-possible qu'avant dix ou douze jours l'aristocratie de Gênes subisse le même sort que celle de Venise. » Gênes demande à grands cris la démocratie, cela voulait dire que le général avait résolu de la lui imposer, et jugeait à propos de préparer le Directoire à ce qui allait suivre.

C'était là une prédiction faite à coup sûr, car l'événement était arrêté dans son esprit, et rien maintenant ne pouvait protéger Gênes contre une telle décision. II fallait qu'elle fût récompensée à son tour de la neutralité qu'elle avait observée envers nous. Au reste, ce n'était pas sans raison que la chute de cette république (car elle périt réellement le jour où elle perdit son indépendance) était comparée par Bonaparte à celle de Venise ; les procédés qu'il employa envers l'une et envers l'autre furent exactement les mêmes, et le surcroît de rigueurs qu'il déploya envers Venise ne fut déterminé que par la circonstance particulière qui le poussa à disposer du territoire de cette république.

Faypoult, notre ministre à Gênes, fut le meneur de cette révolution, comme Lallement et Villetard avaient été les instigateurs de celle de Venise. Comme ces deux ministres, Faypoult avait sous la main une petite minorité de mécontents, incapables de rien faire de sérieux par eux-mêmes, mais assez forts néanmoins pour provoquer des troubles et offrir un prétexte à l'intervention de Bonaparte. Vers le milieu de mai, Faypoult avait cru le moment d'agir venu, et avait écrit dans ce sens au général en chef : « Je pense comme vous que la chute de Venise amène celle de l'aristocratie de Gênes, lui répondit Bonaparte mais il faut pour cela encore quinze jours, pour que les affaires de Venise soient bien complètement terminées. » (Lettre du 15 mai.) Le mouvement éclata un peu plus tôt. Le club démocratique, composé en partie de Français, et secrètement dirigé par Faypoult, envoya au doge une sommation d'avoir à prononcer la déchéance de l'aristocratie, et, sur son refus d'y obtempérer, s'empara par un coup de main de l'arsenal et du port.

Revenue de la première surprise que causa ce coup d'audace, la population se souleva en masse contre les clubistes, les chassa de toutes les positions qu'ils occupaient, en tua un certain nombre, jeta le reste dans les prisons, et pilla leurs maisons. Faypoult avait vainement interposé son autorité pour apaiser la lutte qu'il avait provoquée. Intimidé par la résistance inattendue que rencontraient ses projets, il n'eut pas même le mérite de soutenir son rôle jusqu'au bout ; il se troubla, perdit la tête, refusa le secours que lui offrait l'amiral Brueys. Ainsi qu'on devait s'y attendre, les Français qui s'étaient associés à la tentative des insurgés partagèrent leur sort et furent emprisonnés avec eux. Assurés d'avance de l'appui du général Bonaparte et se croyant certains du succès, les auteurs de ce soulèvement s'étaient comportés avec une souveraine maladresse, indisposant contre eux, par la témérité et l'insolence de leurs bravades, ceux même qui dans toute autre occasion seraient restés neutres. Bonaparte ne dissimula pas nu Directoire les fautes et l'ineptie de ses coopérateurs : « Le parti soi-disant patriote s'était extrêmement mal conduit ; il avait, par ses sottises et son imprudence, donné gain de cause aux aristocrates. » (25 mai.) Mais, tout en les blâmant, il ne renonça pas pour cela à profiter de ce qu'ils avaient fait sous son inspiration. Il envoya donc à Gênes son aide de camp Lavalette avec un message qui était une seconde édition de la lettre que Junot avait transmise au doge de Venise.

Lavalette avait ordre de la remettre au doge en plein sénat, ce qui ne s'était jamais vu jusque-là, mépris des formes calculé pour placer l'autorité du général au-dessus des usages comme au-dessus des lots. Lavalette répondit aux objections qui lui furent laites avec ce ton absolu et péremptoire que prenaient autrefois les envoyés de la République romaine. Il se présenta au sénat, et, sans prendre garde à l'indignation et au trouble que sa présence y provoquait, il donna lecture avec le plus grand sang-froid de la lettre de son général. Bonaparte y déclarait « n'intervenir que pour protéger la vie et les propriétés de ses compatriotes, et assurer ses propres communications. Il exigeait l'élargissement immédiat des Français arrêtés, le désarmement du peuple, l'arrestation des ennemis de la France. Si dans vingt-quatre heures ces mesures n'étaient pas exécutées, c'en était fait de l'aristocratie génoise, et les têtes des sénateurs lui répondraient de la sûreté des Français, comme les États entiers de la République lui répondraient de leurs propriétés. »

Bonaparte, dans cette lettre si dure, semblait ne plus rien exiger relativement au changement d'institutions dont il avait été question à Gênes. Il semblait à cet égard se séparer à dessein des meneurs de la révolution avortée, sans doute pour montrer qu'il n'avait été pour rien dans leur tentative ; il protestait ne vouloir s'immiscer en rien dans les affaires de la République : mais il entendait bien ne pas être pris au mot sur ce point, car il ne s'était abstenu d'agir que parce qu'il se croyait sûr que la chose se ferait d'elle-même. Cependant il n'en fut pas ainsi. D'abord irrité de ce ton de maître, le sénat s'apaisa promptement et se hâta d'acquiescer à toutes les demandes du général. Mais lorsque Faypoult, remis de ses alarmes, voulut lui imposer de nouveau sa constitution démocratique, il lui fut impossible de vaincre la résistance des sénateurs. Ce n'est que sur la menace de notre ministre de quitter la ville, que ces magistrats, devinant à cette opiniâtreté invincible qu'il y avait là-dessous autre chose que sa volonté, consentirent à envoyer auprès du général Bonaparte trois délégués chargés de s'informer quelles intentions réelles se cachaient sous cette protestation de respecter les institutions de la République. Les délégués se rendirent à Montebello, et là ils s'aperçurent tout d'abord que non-seulement il entendait y toucher, mais que le plan de la nouvelle constitution qu'il leur destinait était déjà fait de toutes pièces. Après d'inutiles instances pour le fléchir, ils comprirent qu'il fallait se soumettre, et Gênes reçut la loi comme son antique rivale venait de la subir dans des conditions mille fois plus cruelles.

Les négociations pour la paix avec l'Autriche suivaient régulièrement leur cours à Montebello ; mais les diplomates de l'empire y apportant l'arrière-pensée de traîner les choses en longueur, afin de se trouver à même de profiter à l'occasion des complications intérieures de la France, on avançait avec une extrême lenteur, à la grande impatience de Bonaparte, dont l'activité et l'inquiétude naturelles commençaient à ne plus trouver dans les loisirs de cette trêve un aliment suffisant. Il avait bien vite épuisé l'intérêt que pouvait lui offrir son rôle de législateur, d'ailleurs si étrangement simplifié par cette méthode toute militaire qui tranchait au lieu de résoudre. Chercher et découvrir les institutions les plus conformes aux traditions historiques et à l'esprit national des Italiens, les plus propres à les régénérer, était, certes, une tâche digne du plus grand génie ; mais il comprenait la politique, non comme un moyen de relever un peuple, mais comme un simple instrument de domination ; il la conduisait comme la guerre, et lors même qu'il eût essayé de se mesurer avec de telles difficultés, son intelligence, quelque merveilleuse qu'elle fût à certains égards, n'avait ni la maturité ni l'expérience nécessaires pour l'entreprendre avec succès. Ce grand objet écarté, les petits différends du roi de Sardaigne avec ses sujets, bu de la Valteline avec les Grisons, n'avaient guère de quoi assouvir la soif qui dévorait cette âme insatiable. Déjà de nouveaux projets remplissaient son esprit. Il vivait les yeux fixés sur Paris, où se préparaient de graves événements. Il prévoyait, comme tout le monde, que le pouvoir allait y passer dans de nouvelles mains, et s'efforçait de deviner dans quel sens s'accomplirait le changement, afin d'y marquer d'avance sa place. Il répétait à Miot son mot au prince Pignatelli : « Croyez-vous que ce soit pour faire la grandeur des avocats du Directoire, des Carnot et des Barras, que je triomphe en Italie ? » Mais reconnaissant que, selon son expression, la poire n'était pas encore mûre pour lui à Paris, et habitué à n'envisager la paix et la guerre qu'au point de vue de sa propre fortune, il n'était pas éloigné de l'idée de recommencer la guerre avec l'Autriche, pour y conquérir un surcroît de gloire et de popularité ; u car, disait-il encore, il ne pouvait quitter l'Italie que pour aller jouer en France un rôle à peu près semblable à celui qu'il jouait ici ; » parole qui était un commentaire éloquent de ce désir ardent de vivre dans la retraite, qu'il exprimait si souvent dans ses lettres au Directoire. Comme il n'observait les événements qu'en vue des facilités et des avantages qu'il y pourrait trouver pour son élévation, il n'était jamais embarrassé ni par un scrupule ni par un parti pris quelconque ; il ne perdait pas son temps à délibérer sur la portée morale des choses, entrave si gênante pour ceux qui s'y soumettent ; enfin, il ne se considérait jamais comme engagé, et les résolutions les plus opposées se présentaient à son esprit avec une force et une valeur égales. Avant de se décider, il se plaisait à mettre, pour ainsi dire, aux prises les chances diverses que lui offrait sa situation ; il les essayait, les encourageait, les examinait sous toutes leurs faces, puis se prononçait pour la plus avantageuse à ses intérêts.

 En même temps, par exemple, qu'il levait le bras comme pour anéantir la papauté, et qu'il soutenait contre elle la conspiration démocratique qui travaillait les États romains, il faisait remettre sous-main au ministre du pape une note (en date du 3 août 1797) dans laquelle il sollicitait le saint-père d'aider à la réconciliation du clergé avec le gouvernement, ce qui aurait le double avantage de consolider le gouvernement établi et de ramener à la vraie religion la majorité du peuple français. La France deviendrait ainsi l'alliée du Saint-Siège, et ce rapprochement serait infiniment heureux pour les deux. États. Bonaparte ne disait pas qu'il le serait surtout pour celui qui en faisait la proposition.

Pendant que cette première ébauche du Concordat s'achevait dans sa pensée, d'autres velléités et d'autres projets, qui s'emparaient de son imagination avec plus de puissance encore, révélaient dès lors l'infirmité de cet esprit sans mesure qui se figura plus tard fonder un édifice indestructible, lorsqu'il ne faisait que rassembler les matériaux d'une ruine gigantesque. La prise de possession des îles Ioniennes lui avait ouvert de nouvelles perspectives sur cet Orient prestigieux qu'il avait entrevu dans ses rêves de jeune homme, et auquel il ne se lassait pas de revenir. Elle l'avait mis en rapport avec quelques chefs influents des provinces de l'empire turc, et, selon son habitude innée de ne jamais considérer une conquête que comme un moyen d'en acquérir une plus grande encore, de Corfou son imagination s'était élancée à Constantinople. Il montrait du doigt au Directoire l'empire turc tombant en dissolution, et, devant cette magnifique proie, l'Italie ne lui semblait plus qu'un théâtre étroit et mesquin : « Les îles de Corfou, de Zante, de Céphalonie, sont plus intéressantes pour nous que toute l'Italie ensemble. Si nous étions obligés d'opter, il vaudrait mieux restituer l'Italie à l'empereur, et garder pour nous les quatre îles. » (16 août au Dir.) De ce poste fortifié, on pourrait en effet, à volonté, ou soutenir l'empire turc ou en prendre sa part, et, à travers l'empire turc, on atteindrait sûrement l'Angleterre. Mais, pour y parvenir, il faudrait d'abord mettre la main sur l'Égypte. Deinde Ægyptum, comme disait le roi Pyrrhus à son confident. « Les temps ne sont pas éloignés où nous sentirons que, pour détruire véritablement l'Angleterre, il faut nous emparer de l'Égypte. »

Cependant la docilité aveugle avec laquelle le Directoire se soumettait aux décisions du général, comme s'il n'avait eu d'autre rôle que celui d'enregistrer les décrets de cette volonté souveraine, n'avait pas été à Paris du goût de tout le monde. Malgré les efforts intéressés du Directoire pour jeter de l'équivoque et de l'obscurité sur les événements qui venaient de s'accomplir à Venise et à Gênes, ils apparaissaient peu à peu sous leur véritable jour, et soulevaient la réprobation de tous les hommes qui avaient gardé quelque attachement pour la liberté. Malheureusement la lutte acharnée dans laquelle les partis étaient engagés à Paris empêcha qu'on accordât à ces faits toute l'importance qu'ils méritaient. Leur iniquité frappa les esprits clairvoyants, mais ils en prirent leur parti avec une indifférence égoïste. Bien peu comprirent le danger dont ils menaçaient de loin la République française, et le grand nombre ne vit, dans la dénonciation dont ils furent l'objet, qu'une manœuvre inspirée par l'esprit de parti.

Le 23 juin, le représentant Dumolard, homme qui, sans avoir une grande consistance d'esprit et de caractère, montra du moins jusqu'à la fin de sa carrière une réelle générosité de sentiments et un sincère amour pour la liberté, monta à la tribune des Cinq-Cents pour y interpeller le Directoire au sujet des affaires d'Italie. Son langage fut, quoi qu'on en ait dit, d'une extrême modération. Non-seulement Dumolard ne nourrissait aucune animosité personnelle contre le général Bonaparte, mais il avait souvent parlé de lui avec admiration ; et tout récemment, lors de l'insurrection de Vérone, il avait loué publiquement l'énergie de ses mesures. Il ne voulait ni accuser ni blâmer le général, il s'adressait au Directoire et lui demandait, avant tout, des éclaircissements.

Comment se faisait-il que la France se trouvât en état de guerre avec Venise, sans que le Directoire eût consulté le Corps législatif, ainsi que la Constitution lui en faisait un devoir ? De quel droit avait-on évité de lui soumettre cette déclaration de guerre ? Puis, arrivant aux actes qui avaient suivi notre entrée à Venise : « Ne sommes-nous donc plus, disait-il, ce peuple qui a proclamé en principe et soutenu par la force des armes qu'il n'appartient, sous aucun prétexte, à des puissances étrangères de s'immiscer dans la forme de gouvernement d'un autre État ? Outragés par les Vénitiens, était-ce à leurs institutions que nous avions le droit de déclarer la guerre ? vainqueurs ou conquérants, nous appartenait-il de prendre une part active à leur révolution en apparence inopinée ? Je ne rechercherai pas quel est le sort qu'on réserve à Venise, et surtout à ses provinces de terre ferme. Je n'examinerai pas si leur envahissement, médité peut-être avant les attentats qui lui servirent de motifs, n'est pas destiné à figurer dans l'histoire comme un digne pendant du partage de la Pologne. »

Ces paroles montrent combien Dumolard restait au-dessous de la vérité, puisqu'il osait à peine avancer, sous forme dubitative, des faits qui aujourd'hui sont mille fois acquis à l'histoire ; il passait ensuite à la révolution opérée par nous à Gênes, et stigmatisait cette triste manie qui, sous prétexte d'apporter la liberté aux peuples, commençait par détruire leur indépendance. Il ne pouvait sortir de là que des guerres sans fin, et la France voulait la paix. Arrivant enfin à l'objet de son discours, et à l'attitude de défiance du Directoire vis à vis des conseils, « Tout homme, disait-il, qui réfléchit sur la nature de notre gouvernement, se révolte à l'idée de la confiance aveugle et silencieuse qu'on exige de nous sur tout ce qui se rapporte à la paix et à la guerre. En Angleterre, où la Constitution ne donne aux deux chambres qu'une participation indirecte aux relations extérieures, on les voit néanmoins requérir et obtenir la communication des pièces les plus importantes ; et nous, républicains, à qui le peuple a délégué le droit de prononcer souverainement sur la paix et la guerre ; nous souffrons qu'on épaississe de plus en plus les voiles d'une politique ténébreuse ! »

Critique très-juste et très-frappante de la Constitution de l'an III, qui, à force de vouloir séparer le pouvoir législatif du pouvoir exécutif, pour leur épargner tout conflit, avait ôté au premier toute faculté efficace d'influer sur la marche du gouvernement, et même de contrôler ses actes, ce qui est pourtant la condition la plus essentielle de tout gouvernement libre. Dumolard concluait en demandant des explications exactes et précises sur tous les faits qui avaient accompagné et suivi notre intervention à Gênes, à Venise et dans la Valteline.

Les amis du Directoire ne répondirent que par de vagues fins de non-recevoir. Doulcet Pontécoulant, qui avait été le protecteur de Bonaparte, appuya la proposition de Dumolard. Il montra ce qu'il y avait d'injurieux pour le Corps législatif à ne recevoir d'informations, au sujet des affaires de la République, que par la voie de journaux plus ou moins clignes de foi, à ne jamais savoir au juste si nous étions en paix ou en guerre. Il fit surtout ressortir avec une évidence saisissante la -contradiction qu'il y avait à accuser Gênes et Venise de nous avoir déclaré la guerre, ou du moins d'avoir donné le signal des hostilités, comme on osait le dire : « Quoi ! lorsque la coalition nous menaçait, lorsqu'elle résistait aux efforts de nos soldats, Gênes et Venise étaient neutres ou alliées, et, au moment où l'Autriche vaincue demande la paix, Venise aurait voulu la guerre, Gênes aurait trahi ses intérêts les plus évidents ? nos fidèles alliés, les cantons helvétiques, auraient voulu rompre les liens d'une ancienne amitié ? C'est sur de tels événements, si difficiles à concevoir, que nous devons demander des renseignements au Directoire. »

La proposition de Dumolard fut renvoyée à l'examen d'une commission qui était chargée de présenter un rapport sur les droits du Corps législatif en matière de relations extérieures. Le Directoire n'y fit aucune attention. Telle fut cette célèbre motion dont il a été si longtemps de tradition de flétrir « l'audace et l'arrogance ». Cette inspiration de sagesse et de prévoyance demeura sans effet au milieu des dissensions funestes qui se disputaient alors notre pays, mais elle méritait un meilleur sort et sera de jour en jour mieux appréciée. Les deux buts qu'elle se proposait, à savoir : la fin des abus qui déshonoraient notre occupation en Italie, et la restitution au Corps législatif du contrôle sur la politique extérieure, étaient non-seulement légitimes, mais de la plus urgente nécessité. Et si les avertissements qu'on avait reçus à cet égard ne paraissaient pas assez concluants, l'effet que produisit la motion de Dumolard sur le général Bonaparte était fait pour dissiper toute illusion.

Il reçut la nouvelle à sa cour de Montebello au moment le plus brillant de cette souveraineté sans limite et sans contrôle, dont l'exercice avait tant de charmes pour lui. Insensible aux extrêmes ménagements dont sa gloire avait été l'objet, il ressentit comme un sanglant outrage la critique dirigée contre ses actes. Quoi ! un représentant obscur, un de ces avocats dont il parlait avec tant de mépris, avait osé le discuter, lui, le chef d'une armée de quatre-vingt mille hommes, le maitre de tant de peuples, le distributeur des États, l'arbitre des princes ! il avait osé le discuter aux applaudissements de la majorité législative ! il avait osé élever des doutes sur la sincérité des déclarations qui avaient servi de texte au manifeste contre Venise et motivé notre intervention, il avait osé soupçonner un plan préconçu, deviner les projets ultérieurs que Bonaparte avait déjà exposés au Directoire, mais qu'il croyait impénétrables ! Il écrivit sur-le-champ au Directoire (lettre du 30 juin), sous le coup d'une irritation qui, cette fois, n'était pas jouée, et dont l'explosion montrait assez ce qu'on devait attendre d'un tel homme, si jamais les vicissitudes de la République venaient à faire tomber le pouvoir en ses mains : « Ayant le droit, après avoir conclu cinq paix et donné le dernier coup de massue à la coalition, de s'attendre, sinon à des triomphes civiques, du moins à vivre tranquille, il se voyait dénoncé, persécuté, décrié par tous les moyens, bien que sa réputation appartint à la patrie. Il pouvait être indifférent à tout, mais il ne pouvait pas l'être à cette espèce d'opprobre dont cherchaient à le couvrir les premiers magistrats de la République... il ne pouvait pas s'attendre à ce que ce manifeste, inspiré par un émigré et soldé par l'Angleterre, acquit au conseil des Cinq-Cents plus de créance que le témoignage de quatre- vingt mille hommes et le sien. » Il joignait à sa lettre un stylet semblable à ceux dont s'étaient servis les assassins de Vérone, expédient de mélodrame, qui n'avait aucun 'rapport avec la question dont il s'agissait, et qu'il croyait propre à impressionner les imaginations parisiennes. Il terminait en offrant de nouveau sa démission, proposition qui n'avait rien de sérieux, et en se déclarant décidé à vivre tranquille, « si toutefois, disait-il, les poignards de Clichy voulaient bien le laisser vivre. »

Cette dénomination de poignards de Clichy faisait allusion à une réunion, composée en grande partie de députés opposants, qui tenait ses séances à Clichy, et dans laquelle Dumolard, si étrangement travesti en Catilina, avait annoncé son intention d'interpeller le Directoire. De là à poignarder le général Bonaparte il y avait encore du chemin. Le général écrivit ensuite diverses notes destinées à présenter les affaires d'Italie sous le jour qui lui convenait. Il suffira de dire, pour en caractériser l'esprit et la valeur historique, qu'il affirmait dans lesdites notes qu'il n'était entré à Venise que sur les supplications des députés, « mû par la compassion » et dans le but « d'empêcher le carnage et de sauver la ville de Venise de la dévastation, du meurtre et du pillage. » Il s'y répandait en menaces contre les membres du club de Clichy et les apostrophait ainsi : « Mais je vous le prédis, et je parle au nom de quatre-vingt mille soldats, le temps où de lâches avocats et de misérables bavards faisaient guillotiner les soldats est passé, et, si vous les y obligez, les soldats d'Italie viendront à la barrière de Clichy avec leur général ; mais malheur à vous ! »

 Quelle que fût la violence de ces récriminations, il n'était pas homme à s'en tenir à des paroles, et il s'occupa aussitôt d'en venir à des actes contre le parti dans lequel il venait de découvrir un obstacle pour son ambition. On aurait tort de croire d'ailleurs qu'il n'y fut décidé que par ce seul grief. Derrière le parti loyal et modéré qui désirait sincèrement le retour aux formes légales et aux garanties de la liberté, Bonaparte avait reconnu, avec sa vue perçante, un groupe de meneurs royalistes qui ne voyait dans ces honnêtes tendances qu'un moyen de faire rétrograder la révolution jusqu'à l'ancien régime et de ramener les Bourbons. Indifférent aux idées politiques, mais ayant l'esprit très-éveillé sur ses propres intérêts, son ambition avait déjà assez grandi pour qu'il considérât le retour des Bourbons comme incompatible avec l'avenir qu'il rêvait pour lui-même. Le parti constitutionnel lui inspirait une antipathie presque aussi profonde, car son triomphe eût consolidé les institutions libres et rendu impossible une dictature militaire. Quant aux- hommes du Directoire, le général les méprisait et les détestait profondément ; mais il les gouvernait à sa guise, il leur imposait un joug que jamais un autre gouvernement n'eût subi, il sentait que l'opinion publique le plaçait déjà beaucoup au - dessus d'eux, il savait qu'elle l'appellerait tôt ou tard à prendre leur succession. Mais pour qu'il pût recueillir cette succession, il fallait que le Directoire fût maintenu au pouvoir. Quels que fussent douce les torts du Directoire dans la scission chaque jour croissante qui se manifestait entre la majorité des directeurs et celle du Corps législatif, Bonaparte était depuis longtemps décidé à prendre parti pour le gouvernement contre la législature, à moins que les vainqueurs ne lui fissent une place exceptionnelle dans le pouvoir nouveau. Les attaques dirigées contre le rôle de conquérant et de dictateur, qu'il s'était arrogé en Italie, ne lui laissèrent aucune illusion à cet égard. L'opposition, qui blâmait à Paris les excès de, pouvoir du Directoire, ne pouvait accepter sans se renier elle-même les abus mille fois plus criants que le général avait commis en Italie. Ses intérêts se trouvèrent donc d'accord avec ses sentiments pour le pousser dans le parti du Directoire.

De son côté, le Directoire ne pouvait se dissimuler, en présence des succès que venaient de remporter ses adversaires dans le renouvellement partiel du Corps législatif, que la nation se prononçait en grande majorité en faveur de leurs idées, et ce fut de la part des directeurs un véritable crime que de songer à faire violence à cette souveraineté nationale, dont ils étaient les élus et à laquelle ils rendaient en théorie de si magnifiques hommages. Il n'y avait alors de salut que dans la légalité elle leur offrait une protection très-suffisante, car la Constitution de l'an tiI avait fait du pouvoir exécutif une sorte de position fortifiée, trop bien fortifiée, puisque c'était aux dépens de l'influence législative. Cette position, il était très-facile de la défendre et elle eût amplement suffi à leur sauvegarde ; mais ils n'y virent qu'une arme offensive contre leurs adversaires, et, à mesure qu'ils purent apprécier le terrain perdu dans les élections, ils s'accoutumèrent peu à peu à l'idée d'un coup d'État contre la nation, assurés qu'ils étaient de l'appui des armées. Dans leur détermination, quelque aventurée qu'elle fût, il y avait encore plus de peur que d'audace ; car ils étaient convaincus que le triomphe des Constitutionnels amènerait infailliblement une restauration royaliste et que selon le mot de Treilhard à Mathieu Dumas « leur tête était en jeu »[5].

Qu'était-ce donc, en définitive que ce parti qui s'apprêtait si imperturbablement à disposer de la France comme d'un patrimoine qui lui appartenait en propre ? Il n'avait pas même l'unanimité dans le Directoire ; car s'il y possédait l'adhésion peu rassurante du vénal Barras' et l'appui plus sûr de Rewbell et du rhéteur guindé, qui était le pape de la théophilanthropie, il y avait contre lui la probité de Carnot, converti désormais à la pratique du gouvernement légal et la modération éclairée de Barthélemy. Partout ailleurs, dans les Conseils, dans l'opinion publique, dans le suffrage populaire, dans la nation entière, ce parti avait une infériorité manifeste et accablante. La plupart des mesures que le Corps législatif avait fait prévaloir contre lui, la liberté des cultes, devenue une réalité, l'adoucissement de la loi contre les émigrés, l'abrogation de la loi contre les prêtres insermentés, enfin la revendication, en partie réalisée, de la juste influence qui, dans tous les pays libres, appartient aux assemblées sur la gestion des finances, sur la conduite de la paix et de la guerre, sur tous les actes du pouvoir exécutif, avaient un caractère évident de légitimité et de sagesse. Que des passions haineuses, des provocations imprudentes, des exigences intempestives, se fussent mêlées à ces réclamations, c'est ce dont on n'avait pas le droit de s'étonner après nos tourmentes révolutionnaires. Le parti opposé au Directoire n'en avait pas moins pour lui l'immense majorité de la nation, il n'en était pas moins sincèrement constitutionnel, et les directeurs ne pouvaient pas même lui reprocher avec justice les deux ou trois conspirateurs royalistes qu'il abritait dans son sein sans les connaître ; car si les chefs du club de Clichy et du Cercle constitutionnel avaient derrière eux Pichegru et Imbert Colomès, les trois directeurs avaient derrière eux toute la survivance du terrorisme, qui, battue dans toutes les conspirations et récemment encore dans ]a tentative insensée de Babeuf, se ralliait autour de Barras, prête à tout lui pardonner s'il consentait à la mener au combat.

Se trouvant ainsi de plus en plus isolé au sein de la nation et forcé de renoncer à cette politique de bascule à l'aide de laquelle il avait alternativement frappé ses ennemis de toutes couleurs, le Directoire se trouva donc naturellement amené à rechercher l'appui de l'armée en même temps que l'alliance des passions révolutionnaires. L'armée était en général toute disposée à le seconder. Indifférente à la liberté, ou plutôt n'ayant pas même la notion de ce que ce mot représente, elle redoutait par-dessus tout une restauration de l'ancien régime. Elle ne voyait dans les constitutionnels que les instruments des Bourbons, et les Bourbons eux-mêmes lui étaient surtout odieux parce que leur retour compromettait forcément toutes les conquêtes de cette démocratie militaire. Les jeunes officiers qui étaient assurés de conquérir leur avancement par leur seul mérite, les généraux de vingt-cinq ans, auxquels la République avait confié les plus belles armées de l'Europe, ne se sentaient nullement disposés à résigner leur commandement entre les mains des émigrés, que les Bourbons ramèneraient avec eux ; sentiment mille fois légitime, mais égaré par la solidarité qu'il établissait entre les complots de quelques traîtres et un mouvement d'opinion plein de générosité qui, s'il avait abouti, aurait définitivement consolidé les institutions libres en France.

Aucune de ces circonstances n'avait échappé à l'œil pénétrant de Bonaparte, et il vit promptement le parti qu'il pouvait tirer des dispositions du Directoire. Il résolut donc d'en profiter pour envelopper l'opposition constitutionnelle, où se trouvaient ceux qu'il considérait comme ses ennemis personnels, dans le sort de conspirateurs jusque-là soupçonnés, mais non convaincus. Une circonstance vint l'y aider singulièrement. En envoyant un corps -d'occupation à Venise, son premier soin avait été d'ordonner l'arrestation du consul d'Angleterre et d'un des agents les plus actifs de l'émigration, le comte d'Antraigues. On saisit sur d'Antraigues des papiers qui prouvaient jusqu'à l'évidence l'existence des relations de Pichegru avec le prince de Condé. Loin de traiter d'Antraigues avec la rigueur qu'autorisait la législation contre les émigrés, Bonaparte usa envers lui d'une extrême douceur ; il eut avec lui de fréquentes entrevues et se mit ainsi au courant de tous les projets de la conspiration royaliste. Grâce à cet incident, il put mettre entre les mains du Directoire l'arme dont celui- ci allait se servir pour frapper ses ennemis.

Ce n'était pas assez pour lui ; il voulut donner aux directeurs un gage non équivoque, un témoignage éclatant de sa volonté de marcher avec eux et, au besoin, de les pousser en avant. En provoquant des manifestations de l'armée en faveur de la politique des directeurs, il était assuré de doubler leur audace et, en même temps, de jeter l'épouvante parmi leurs adversaires. Une loi interdisait, il est vrai, aux soldats de telles délibérations ; mais le général Bonaparte était déjà au-dessus des lois, il l'avait prouvé en mainte circonstance. Profitant donc de l'anniversaire du 14 juillet, il adressa à ses soldats une proclamation menaçante et irritée :

« Soldats ! je sais que vous êtes profondément affectés des malheurs qui menacent la patrie ; mais la patrie ne peut courir de dangers réels. Les mêmes hommes qui l'ont fait triompher de l'Europe coalisée sont là ; des montagnes nous séparent de la France : vous les franchiriez avec la rapidité de l'aigle, s'il le fallait, pour maintenir la Constitution, défendre la liberté, protéger le gouvernement et les républicains. Soldats le gouvernement veille sur le dépôt des lois, qui lui est confié. Les royalistes, dès l'instant qu'ils se montreront, auront vécu. Soyez sans inquiétude, et jurons par les mânes des héros qui sont morts à côté de nous pour la liberté, jurons sur nos nouveaux drapeaux : « Guerre implacable aux ennemis de la République et de la Constitution de l'an III ! »

La fête fut suivie d'un grand banquet, où de nombreux toasts furent portés au milieu d'une exaltation croissante. On but au Directoire exécutif et à l'anéantissement de ses ennemis, à la réémigration des émigrés, à la consolidation de la liberté par les soldats, à la destruction du club de Clichy. Les officiers et les soldats de chaque division signèrent ensuite des adresses dans lesquelles se reproduisaient les mêmes sentiments en termes d'une violence inouïe. L'armée d'Italie, recrutée parmi les populations du Midi, assaisonnait la phraséologie du terrorisme de l'emphase de langage qui leur est naturelle : étrangère pour ainsi dire à la France depuis le siège. de Toulon, elle avait en partie gardé l'exaltation révolutionnaire de ce moment de crise désespérée, et ne pouvait comprendre le sens du mouvement politique qui s'était accompli &puis lors. La division Augereau se fit remarquer particulièrement par le ton menaçant de son adresse. Ce général, dont la bravoure entraînante était incontestée, avait le langage, les opinions et la portée d'esprit d'un chef de club. La division de Bernadotte, venue de l'armée du Rhin, se distingua au contraire par la modération et la convenance de son tangage, indice d'une supériorité de tenue et d'intelligence qui la faisait haïr de l'armée, et lui attirait de fréquents duels.

En envoyant toutes ces adresses au Directoire, Bonaparte appuya énergiquement sur le parti qu'il con-vernit d'en tirer. Quinze jours s'étaient écoulés depuis qu'il avait pu lire la motion de Dumolard ; mais son irritation était encore devenue plus cuisante, ou du moins il croyait devoir feindre de la ressentir plus rivement que jamais, on est autorisé à le supposer par l'exagération à peine croyable qu'il mettait dans ses plaintes. Il s'en prenait d'abord aux journaux qui avaient commenté les discours prononcés aux Cinq-Cents :

L'armée reçoit une grande partie des journaux qu'on imprime à Paris, surtout les plus mauvais ; mais cela produit un effet tout contraire à celui qu'ils se promettent...

Mais si cet effet était si contraire à celui que cherchaient ces journaux, pourquoi donc écrire la veille à Berthier pour lui enjoindre d'arrêter les gazettes qui lui déplaisaient ?

L'indignation, poursuivait-il, est à son comble dans l'armée. Le soldat demande à grands cris si, pour prix de ses fatigues et de six ans de guerre, il doit être, à son retour dans ses foyers, assassiné comme sont menacés de l'être tous les patriotes. Les circonstances s'aggravent tous les jours, et je crois, citoyens directeurs, qu'il est imminent que vous preniez un parti...

Il revenait ensuite à la motion Dumolard :

Quant à moi, je suis accoutumé à une abdication totale de mes intérêts ; cependant, je ne puis pas être insensible à la perfidie et au tas d'atrocités contenues dans cette motion d'ordre imprimée par ordre du Conseil des Cinq-Cents. Je vois que le club de Clichy veut marcher sur mon cadavre pour arriver à la destruction de la République. N'est-il donc plus en France de républicains ? Après avoir vaincu l'Europe, serons-nous donc réduits à chercher quelque angle de la terre pour y finir nos tristes jours ?

Puis, passant des plaintes aux conseils, il précisait ainsi les mesures que le Directoire devait prendre selon lui :

Vous pouvez, d'un seul coup, sauver la République, deux cent mille têtes peut-être qui sont attachées à son sort, et conclure la paix en vingt-quatre heures. Faites arrêter les émigrés, détruisez l'influence des étrangers. Si vous avez besoin de force, appelez les armées. Faites briser les presses des journaux vendus à l'Angleterre, et plus sanguinaires que ne le fut jamais Marat.

 

Enfin, il réitérait l'offre dérisoire de sa démission, et envoyait au Directoire un second stylet pris sur les insurgés de Vérone (15 juillet 1797).

Deux jours plus tard, il revenait sur ce moyen facile et expéditif de trancher toutes les difficultés qui entravaient la marche du Directoire, en ajoutant à toutes les considérations qu'il avait fait valoir à l'appui de ce conseil, l'imminence d'une rupture avec l'Autriche, motivée par les espérances que nos divisions intestines donnaient à l'empereur :

Il est bien évident que la cour de Vienne n'est pas de bonne foi, et qu'elle trahie en longueur pour attendre la décision des affaires intérieures que toute l'Europe croit très-prochaine.

Voulez-vous épargner cinquante mille hommes de l'élite de la nation qui vont périr dans cette nouvelle campagne ? Faites briser avec quelque appareil les presses du Thé, du. Mémorial et de la Quotidienne, faites fermer le club de Clichy et faites faire cinq ou six bons journaux constitutionnels.

Cette crise, qui en réalité sera extrêmement légère, suffira pour faire voir à l'étranger qu'il n'a encore rien à espérer. Elle rétablira l'opinion et Ôtera aux soldats cette vive inquiétude qui anime toutes les têtes et qui finira par des explosions dont les conséquences ne peuvent pas se prévoir.

 

Il revint encore sur ce sujet dans ses communications suivantes. Le Directoire avait déjà pris son parti il avait choisi, pour exécuter son coup d'État, le général Hoche, dont rien n'avait terni jusque-là la pureté civique, et dont le nom était destiné à rassurer ceux qui pourraient craindre de voir cette tentative dégénérer en dictature militaire. Hoche était en effet un républicain ardent et sincère, et, comme la plupart de ses compagnons d'armes, il fut en cette occasion aveuglé par la répulsion que lui inspiraient les menées royalistes. Dans le mouvement d'opinion qui commençait à s'emparer de la France entière, il ne voyait que Pichegru, l'un des principaux meneurs de ce mouvement, Pichegru, qu'il considérait à bon droit comme un traître, et qui, de plus, était son ennemi personnel. Hoche vint à Paris, et, dans une entrevue avec Barras, il concerta tous les détails d'exécution du coup d'État. Mais, l'article 69 de la Constitution interdisant à tout corps militaire de passer dans un rayon de quinze lieues autour du local où le Corps législatif tenait ses séances, la difficulté était d'avoir des soldats sous la main. Il fut convenu que Hoche, sous prétexte de diriger une partie de son armée vers l'Océan, pour une expédition en Irlande, concentrerait des troupes autour de Paris, et les mettrait à la portée du Directoire. On le nomma ministre de la guerre, pour lui rendre la tâche plus facile.

Mais Hoche apprit bientôt à ses dépens pour quels hommes il allait exposer sa vie et sa gloire. Ses troupes ayant opéré le mouvement convenu (le 8 juillet), il arriva, soit malentendu, soit imprudence, qu'un détachement franchit la limite constitutionnelle. Les Conseils, déjà avertis des projets du Directoire par des menaces fort transparentes et par des mesures qu'on ne prenait plus la peine de dissimuler, dénoncèrent la marche des troupes sur Paris, en invoquant la Constitution violée. Carnot, interrogé par ses amis au Corps législatif, répondit à qui voulut l'entendre que Floche avait agi sans ordre, ce qui était exact en ce qui le concernait, bien que Barras eût fait croire au général qu'il agissait d'accord avec tous ses collègues. Le jeune général fut appelé au sein du Directoire ; il y subit les plus amers reproches de la part de Carnot ; et Barras, n'osant encore braver ouvertement son collègue en avouant l'ordre qu'il avait donné, garda le silence. Hoche, qui pouvait tout rejeter sur Barras, lui garda néanmoins le secret ; mais il fut profondément blessé et repartit peu de jours après (26 juillet) pour l'armée, le cœur ulcéré, et après avoir donné sa démission du ministère de la guerre, poste qu'il ne pouvait conserver, parce qu'il n'avait pas encore l'âge fixé par la Constitution pour être ministre (trente ans).

L'éveil ayant été ainsi donné prématurément, et Hoche se trouvant à la fois compromis et mécontent, le coup d'État fut ajourné, et les trois directeurs résolurent de s'adresser à l'homme qui venait de leur prodiguer de si chauds encouragements, et qui avait provoqué une si puissante adhésion dans l'armée d'Italie. Depuis quelque temps déjà, Bonaparte avait envoyé à Paris, pour y observer la marche des choses et pour lui servir d'intermédiaire avec Barras et Carnot, son aide de camp Lavalette, esprit modéré, judicieux et perspicace. « Voyez tout le monde, lui avait-il dit, défendez-vous de l'esprit de parti, donnez-moi la vérité, et donnez-la-moi dégagée de toute passion. » Il l'avait un peu plus tard chargé d'offrir trois millions à Barras pour lui faciliter l'exécution du coup d'État, proposition que Barras avait acceptée avec empressement. Barras écrivit même plusieurs fois à Bonaparte pour lui rappeler cette promesse, qui ne fut peut-être pas étrangère au choix qu'allait faire le Directoire, bien qu'elle n'ait été remplie qu'après le 18 fructidor

Lavalette obéit aux instructions qu'il avait reçues et vit des hommes de tous les partis. Il eut surtout de nombreuses entrevues avec Barras. Il n'en fallut pas plus à cet esprit naturellement juste et libéral pour comprendre tout ce que les projets des triumvirs avaient de funeste. Il écrivit dans ce sens à son général il lui représenta[6] « qu'il ternirait sa gloire s'il paraissait donner de l'appui à des violences injustes et que la position du gouvernement ne justifiait pas ; qu'on ne lui pardonnerait pas de se lier avec le Directoire pour opérer le renversement de la Constitution et de la liberté, que des proscriptions allaient être dirigées contre la représentation nationale et contre des citoyens recommandables par leurs vertus, qu'on allait punir sans jugement, et que la haine qui sortirait d'une telle tyrannie se répandrait non-seulement sur le Directoire, mais sur le système de gouvernement républicain, qu'enfin il n'était pas démontré que le parti qu'on allait proscrire voulût le retour des Bourbons. »

Par ces avertissements et par un examen plus attentif de la situation de la France, Bonaparte commença à comprendre que la victoire des directeurs, à supposer qu'elle fût complète, serait bientôt suivie d'une inévitable réaction d'impopularité ; et sans rien faire pour empêcher une lutte fatale à la République, mais qu'il jugeait toujours devoir profiter à ses propres intérêts, il se retira dès lors peu à peu, pour ne pas se trouver compromis. Il envoya au Directoire le général Augereau, comme l'homme le plus propre à la fois à exécuter un coup de main et à entraîner le Directoire dans cette ornière démagogique où il lui convenait de le voir se souiller et perdre toute considération ; mais, en même temps, il écrivait à Lavalette : « Ne vous livrez pas à Augereau, c'est un factieux » Il recommandait à son aide de camp de ménager toutes les opinions, de tâter tous les partis, de caresser surtout Carnot qui, jusque-là son protecteur constant, maintenant commençait à devenir défiant ; il cessait d'écrire à Barras, il ne parlait plus au Directoire du projet de coup d'État, et n'avait avec lui que des communications rares et d'un caractère tout général, qui bientôt même cessèrent tout à fait.

Le général Bonaparte avait donc à Paris deux représentants à la fois ; l'un, Augereau, qui disait tout haut et publiquement : « Je suis envoyé pour tuer les royalistes. » (Lettre de Lavalette à Bonaparte, du 8 août 1797) ; l'autre Lavalette, d'opinions modérées, de manières aimables, qui était lui-même un ancien royaliste, et qui était lié ostensiblement avec tous les chefs de l'opposition des Conseils. Tous deux lui adressaient de fréquents rapports sur la marche des affaires. Augereau avait reçu le commandement de la 17e division militaire, dans le ressort de laquelle se trouvait Paris. Nul n'était mieux fait pour le rôle qu'on lui avait réservé. « Il a bien l'air d'un factieux, disait de lui Rewbell le jour de sa présentation au Directoire ; quel fier brigand ! » Il se montrait dans les réunions populaires et dans les fêtes publiques, vêtu d'un uniforme éclatant, couvert d'or et de diamants, portant des bagues à tous les doigts[7], alliant le langage d'un démagogue aux allures de la soldatesque, s'attribuant tout le mérite de nos victoires en Italie, parlant de son général d'un ton de suffisance et de protection, recevant les ovations avec cette jactance de bravache dont l'effet est infaillible sur le vulgaire. Il préparait ses mesures sans prendre la peine d'en déguiser le but, mais il était arrêté faute d'argent, et il écrivait lettre sur lettre à Bonaparte pour le presser d'envoyer les fonds qu'il avait promis. Le général ne répondait pas. Il voulait éviter de se compromettre avec un parti à l'avenir duquel il ne croyait plus, et surtout il savait que l'incertitude où il tenait tout le monde était ce qu'il y avait de plus propre à le grandir lui-même ; il laissait tout espérer et tout craindre. Il eut bientôt à Paris un troisième observateur en la personne du circonspect Bernadotte, qui confirma le témoignage de Lavalette. En conséquence, il se décida de plus en plus à s'abstenir et à attendre l'événement. Le mystère dont il s'entourait donnait lieu aux bruits les plus étranges. On disait à Paris qu'il voulait se faire roi d'Italie. Mme de Staël raconte[8] qu'ayant posé la question à Augereau, celui-ci lui répondit : < Non assurément, c'est un jeune homme trop bien élevé pour cela ! »

Pendant qu'on tramait leur perte sous leurs yeux, les Conseils s'agitaient, en proie à ce vertige et à cette irrésolution dont les assemblées ont donné tant d'exemples dans des situations analogues. ils dénonçaient incessamment les plans de leurs ennemis sans prendre aucune mesure efficace pour les déjouer. Ils se plaignirent amèrement de la présence des troupes et des adresses menaçantes qu'envoyaient les armées, présage assuré du règne de la force. Le Directoire, au lieu de se justifier, se fit accusateur et rejeta tous les torts de ces démonstrations, qu'il reconnaissait être illégales, sur ceux qui, selon lui, les avaient provoquées par leurs complots. Les Conseils n'osèrent rien de plus. Les paroles étaient plus irritées et plus agressives que jamais ; mais aussitôt qu'on en venait à la discussion des moyens d'exécution, leur impuissance se révélait sous les formes les plus accablantes. Ni Pichegru, ni Carnot, qui étaient les deux hommes d'action de ce parti, ne regardaient la résistance comme possible. Ils n'avaient pas même réussi à faire organiser la garde nationale. Ils en étaient réduits à ne plus compter que sur la faible garde du Corps législatif, sur quelques affidés accourus de la province à Paris, et surtout sur le hasard, cette ressource de ceux qui ne peuvent compter sur eux-mêmes. Le petit nombre des généraux qui, comme Bernadotte, leur étaient favorables par sentiment, ne tardèrent pas à se rallier au Directoire. Kléber seul, dont les convictions républicaines étaient à l'abri de tout soupçon, persista jusqu'à la fin à s'offrir aux constitutionnels. Si on pouvait, disait-il, lui garantir la fidélité de la garde législative et de quelques bataillons de la garde nationale, il se chargeait d'Augereau et de sa division. Mathieu Dumas, par qui furent transmises ces offres, fut le premier à lui conseiller de ne pas donner suite à ce projet. Ce découragement provenait moins encore d'un raisonnement que du sentiment intime de l'inutilité de ces efforts. On n'attendait plus rien d'un peuple blasé par tant de révolutions, et devenu si prodigieusement sceptique. Tout le prestige et toute la popularité qui s'attachaient autrefois à la cause de la liberté étaient maintenant du côté de la force militaire.

L'imminence du danger ne changea rien à cette immobilité. Le taciturne Pichegru attendait les événements avec une impassibilité de fataliste, opposant à ceux qui soupçonnaient sa trahison un visage impénétrable, et croyant qu'on n'oserait jamais toucher au vainqueur de la Hollande. Quant à Carnot, dépaysé entre ses anciens et ses nouveaux amis, craignant tout des uns, n'espérant rien des autres, il s'obstinait dans une sorte de neutralité sans issue, parlait de donner sa démission, et gardait cependant sa place au Directoire en 'continuant, selon sa vieille habitude, à contre-signer ceux des actes de ses collègues qui lui déplaisaient le plus, tels que la nomination d'Augereau. Il avait toutefois rompu avec Barras, qui avait conçu pour lui une haine implacable, dont les préliminaires de Leoben étaient le prétexte plutôt que l'origine. Il y eut entre eux une scène d'une violence inouïe, dans laquelle Barras accabla Carnot des plus grossières injures : « Tu as vendu la République, s'écria Barras, et tu veux égorger ceux qui la défendent ! Infâme brigand ! il n'y a pas un pou de ton corps qui ne soit en droit de te cracher au visage. — Je méprise vos provocations, lui répliqua froidement Carnot, mais un jour j'y répondrai. » (Lavalette à Bonaparte, 16 août.) Mais ses amis lui ayant proposé de faire mettre hors la loi par les Conseils ceux qu'on nommait les triumvirs, c'est-à-dire ses trois collègues Barras, Rewbell et Laréveillère, il s'y refusa énergiquement, alléguant que ce serait l'anéantissement de la Constitution. Par moments, il se flattait encore d'amener une réconciliation entre le Directoire et les Conseils. Il était secondé dans cette tentative par quelques-uns des amis du Directoire qui, malgré leur partialité pour lui, s'effrayaient des conséquences d'une telle latte. De ce nombre étaient Talleyrand, qui faisait depuis peu partie du ministère, Mine de Staël, dont le salon était une puissance et que Talleyrand avait entraînée dans le camp des directeurs ; enfin Benjamin Constant, alors à ses débuts, et dont la jeunesse excusait l'erreur. Ils reconnurent bientôt l'inanité de leurs efforts, trop tardifs pour être efficaces. Au moment où Carnot tendait la main aux amis de Barras, ceux-ci disaient déjà tout haut de lui : « Nous le tuerons. »

Au reste, ce moyen extrême et désespéré, qui est le plus grand signe de l'impuissance des partis, n'était pas discuté uniquement par les partisans du Directoire. Un jeune officier proposa à Carnot lui-même d'assassiner Barras pour tout terminer d'un seul coup ; un autre en offrit autant au général Mathieu Dumas, qui était connu comme un des chefs les plus influents des Conseils. Il est presque inutile d'ajouter que tous deux repoussèrent cette offre avec indignation. Plusieurs années après Mathieu Dumas racontait son refus à Napoléon : « Vous fûtes un imbécile, lui dit l'empereur, vous n'entendez rien aux révolutions[9]. »

Enfin, après de longues tergiversations, le Directoire résolut d'agir. Le 18 fructidor, vers une heure du matin (4 septembre 1797), Augereau investit avec douze mille hommes le palais des Tuileries, où siégeait le Corps législatif, et en occupa toutes les issues. Le palais n'était gardé que par une troupe d'environ mille hommes, les uns gagnés à l'avance, les autres irrésolus, incapables d'opposer une résistance sérieuse. A trois heures un ci3up de canon qui brisa toutes les vitres du quartier et épouvanta la population encore endormie, donna le signal, et Augereau s'empara du palais sans coup férir, malgré les courageuses protestations de Ramel, le commandant de la garde du Corps législatif, et de quelques représentants qui furent conduits au Temple. En même temps, au Luxembourg, une autre troupe envahissait les appartements de Barthélemy, qui fut mis eu arrestation, et de Carnot, qui, prévenu à temps, put s'échapper. A huit heures du matin tout était terminé.

Cependant les citoyens sortent de leurs maisons ; le peuple remplit les rues, il apprend qu'une révolution vient de s'opérer, où, lui absent, on a disposé de la nation, et il reste immobile. Les députés les plus fermes des deux Conseils se rassemblent ; ils veulent éprouver si la représentation nationale n'aura pas gardé quelque chose de son ancien prestige ; ils marchent, leurs présidents en tête, ils traversent une foule indifférente et ne recueillent sur leur passage que des témoignages de curiosité. Arrivés à la porte du palais, où se tenaient leurs séances, ils sont reçus à la pointe des baïonnettes ; on les repousse, on les disperse, on arrête ceux qui sont portés sur les listes de proscription.

Les débris de cette représentation nationale, ainsi mutilée et avilie, furent ensuite réunis à l'Odéon et à l'École de médecine pour ratifier les volontés des triumvirs et enregistrer les décrets qui consacraient leur propre anéantissement politique et l'asservissement de la France. Après avoir entendu la lecture d'un message qui enveloppait tous les adversaires du Directoire dans la conspiration de Pichegru, ils votèrent coup sur coup la déportation d'un grand nombre de leurs collègues, parmi lesquels les citoyens les plus irréprochables de ce temps et trois royalistes seulement, la déportation des « auteurs, propriétaires, entrepreneurs, directeurs et rédacteurs[10]. » de quarante-deux journaux, l'annulation des élections de quarante - huit départements qui avaient osé nommer des députés opposés aux directeurs, le rétablissement des lois contre les prêtres et les émigrés qui avaient été abolies par les Conseils. Ils anéantirent toute liberté de la presse en accordant au Directoire le droit de supprimer à volonté les journaux ; ils détruisirent toute ombre du pouvoir judiciaire dans les quarante-huit départements déclarés factieux, en y attribuant aux directeurs la nomination de tous les juges et magistrats municipaux, qui furent destitués en masse ; ils leur reconnurent également la faculté d'organiser et de dissoudre à leur gré les sociétés politiques de proclamer l'état de siège, d'ajourner indéfiniment toute organisation de la garde nationale, enfin ils donnèrent aux triumvirs deux nouveaux collègues, d'avance désignés à leur suffrage : François, de Neufchâteau, et Merlin, de Douai. Cette double nomination se fit au grand désappointement d'Augereau, qu'on avait leurré de l'espoir d'obtenir un siège au Directoire. Les chefs de la dictature fructidorienne voulaient bien se servir des soldats, mais non partager avec eux. Illusion naïve et grossière. En politique, le pouvoir va toujours là où sont en réalité l'action et l'influence. C'étaient les soldats qui avaient fait Fructidor tout était prêt pour la dictature militaire.

« Le sang n'a pas coulé, » disait le Directoire dans sa proclamation ; « On a prévenu l'effusion du sang, » disait l'adresse du Corps législatif ; « Il n'en a pas coûté une goutte de sang, » répétait Augereau dans son compte rendu à Bonaparte ; et le philanthrope Laréveillère employait la même formule, en ajoutant « que c'était là un point de vue bien doux à considérer ! » Nul n'ignorait pourtant que la déportation à Cayenne équivalait à un arrêt de mort. Mais, par une hypocrisie qui a quelque chose de plus odieux encore que les cruautés de l'époque précédente, on voulait avoir les bénéfices du crime et les honneurs de la vertu ; jamais le style pastoral n'avait été plus à la mode. La proclamation même par laquelle le Directoire frappait ses adversaires était remplie des plus sentimentales effusions à l'adresse du peuple français ; il l'exhortait « à l'union conjugale, à la tendresse paternelle, à la piété filiale, » à toutes les vertus de famille. « Que le goût et la propreté, lui disait-il encore, président à tes vêtements, que l'aimable simplicité n'en soit jamais bannie, que la beauté douce et modeste, parée de sa pudeur, préfère pour ses ornements ceux qu'ont tissus des mains françaises, etc.[11] »

Pendant ce temps les condamnés à la déportation, dont le nombre avait été heureusement réduit, grâce à d'actives démarches, étaient jetés dans des espèces de cages de fer et conduits à Rochefort, puis de là embarqués pour les rivages empestés de la Guyane. Parmi eux était l'honnête Barthélémy, l'un des deux directeurs remplacés, Lafon-Ladebat, le président des Cinq-Cents, et plusieurs autres représentants connus par la pureté de leur vie politique, mais qui avaient commis le crime irrémissible de faire de l'opposition à Barras. Pichegru, Rovère et Lavilleheurnois étaient seuls des conspirateurs avérés. La moitié mourut promptement à Synamary, le reste parvint à s'évader. C'est dans ce sens que la journée du 18 fructidor n'avait pas coûté une seule goutte de sang.

Dans les jours qui suivirent le coup d'État, le Directoire saisit une lettre de Moreau[12], qui apportait de nouvelles preuves au sujet de la trahison de Pichegru. Ces preuves, Moreau les avait depuis longtemps entre les mains, mais, quoique sincèrement attaché aux institutions républicaines, ce général s'était abstenu d'en faire usage, soit égard pour une ancienne amitié, soit répugnance de fournir des armes à une politique qu'il désapprouvait, soit enfin que Pichegru ne lui parût plus à redouter depuis qu'il n'avait plus de commandement. Au reste Bonaparte qui lui a fait un crime d'avoir tenu secrète cette fameuse correspondance, saisie dans les fourgons du général Klinglin, n'avait lui-même pas agi autrement en ce qui concernait les révélations de d'Antraigues. Il ne les avait communiquées au Directoire que peu de temps avant le coup d'État, lors du voyage à Paris de Bernadotte, et par l'entremise de ce général. Mais Moreau eut le tort plus grave de ne se décider à sa révélation qu'après avoir reçu avis officieusement de l'imminence du coup d'État ; les motifs qui lui avaient dicté sa conduite durent céder devant l'impossibilité de garder un secret qui était connu de tout son état-major. Il fut puni de sa tardive complaisance par une mise en disponibilité, et son commandement fut donné à Hoche, qui eut sous ses ordres les armées de Sambre-et-Meuse et du Rhin. Mais Hoche ne jouit pas longtemps d'une position qui lui eût donné une influence prépondérante sur les affaires de la République, et qui peut-être eût changé le destin. Il mourut, à peu de temps de là, d'un mal inconnu qui laissa planer sur cette fin prématurée des bruits d'empoisonnement qui n'ont été depuis ni confirmés ni démentis. Par sa haute intelligence, par son ambition qui n'avait rien de vulgaire, par ses talents militaires, par les rares aptitudes politiques qu'il avait déployées dans la difficile pacification de la Vendée, par l'estime et la popularité qui s'attachaient à son nom, Hoche était le seul homme qui eût pu, à un moment donné, balancer la fortune de Bonaparte. Bien qu'il eût appuyé le 18 fructidor, il était sincèrement dévoué aux grands principes de la Révolution ; et il serait bientôt revenu de son erreur, car il possédait, sous un air d'impatience, un esprit maitre de ses propres entraînements. Il eût été amené, par une inévitable rivalité, à s'opposer aux projets de Bonaparte, et l'un de ces cieux hommes contenant et neutralisant l'autre, peut-être la France fût-elle parvenue à éviter les terribles épreuves qu'elle a subies.

Tel fut ce coup d'État célèbre qui acheva de démoraliser une nation déjà fatiguée de tant de changements et dégoûtée des partis qui l'avaient si souvent trompée. Ceux qui aiment à rechercher dans l'histoire des choses humaines les exemples trop rares des sanctions de la justice, peuvent s'en donner ici le spectacle. Le 18 fructidor fut en effet le contre-coup presque immédiat des violations du droit que nous venions de commettre à Venise. Les protestations législatives amenèrent les manifestations menaçantes de Bonaparte et de ses soldats ; l'irritation des armées fournit au Directoire l'arme sans laquelle il n'eût peut-être jamais réussi à triompher des Conseils ; et, par une juste expiation, la France vit sa liberté frappée du même coup qui avait détruit l'indépendance de Venise.

La principale force du régime républicain avait été, jusque-là, dans la sincérité même de son fanatisme. Du jour où_ il laissa voir qu'il ne croyait plus en lui-même, et tourna en dérision ses propres maximes en foulant ouvertement aux pieds la volonté nationale, il perdit toute sa valeur comme principe, et ne subsista plus que par les intérêts qu'il représentait et protégeait. Tout pouvoir qui apporterait une sauvegarde suffisante à ces intérêts était dès lors assuré d'être bien accueilli. Si, au lieu de proscrire tant d'innocents et de se mettre au-dessus des lois, le Directoire s'était borné à frapper la conspiration royaliste en jetant sur elle l'odieux de sa complicité avec l'étranger, s'il s'était en même temps montré disposé à adopter, dans ce qu'elle avait de conforme à la Constitution, une politique qui était évidemment le vœu de la majorité des citoyens, son autorité morale et les libertés publiques se seraient fortifiées dans cette crise, au lieu d'y périr.

 

 

 



[1] Botta, Storia d'Italia.

[2] La plupart de ces rapports sont reproduits dans l'Histoire de Venise, d'ailleurs partiale et peu exacte, de Daru.

[3] On voit par la correspondance de Napoléon que le 13 juin il n'avait pas encore réussi à s'approprier toute la marine vénitienne et jugeait encore le mensonge nécessaire. Voici les instructions qu'il donnait à. cette date au chef de division Perrée :

« ... Vous vous présenterez avec le général Baraguey-d’Hilliers et notre ministre au gouvernement provisoire de la République de Venise. Vous leur direz que la conformité de principes qui existe aujourd'hui entre la République française et la République de Venise exige qu'elle mette promptement ses forces 'maritimes sur un pied respectable, afin de pouvoir, de concert, nous maintenir maîtres de l'Adriatique et des îles du Levant ; protéger le commerce des deux Républiques ; que déjà, à cet effet, j'avais fait partir des troupes pour assurer la possession de Corfou à la République vénitienne ; que désormais il était indispensable de travailler à mettre .en bon état la marine de cette République.

« Vous vous emparerez de tout sous ce prétexte, ayant sans cesse à bouche l'unité des deux Républiques, et vous servant toujours du nota de marine vénitienne.

« ... Mon intention est de m'emparer pour la République de tous les vaisseaux vénitiens et de tous les approvisionnements possibles pour Toulon. »

[4] Mémoires de Miot de Melito, de Marmont, de Lavalette, Bourrienne, etc.

[5] Souvenirs de Mathieu Dumas.

[6] Mémoires de Lavalette.

[7] Carnot, Mémoire sur le 18 fructidor.

[8] Considérations sur la Révolution française.

[9] Souvenirs de Mathieu Dumas.

[10] Voir le Bulletin des lois.

[11] Bulletin des lois.

[12] Cette lettre était adressée au directeur Barthélémy.