HISTOIRE DU ROYAUME D'AUSTRASIE

TOME TROISIÈME

 

CHAPITRE XII. — CLOTAIRE II (613-622). - DAGOBERT Ier (622-634).

 

 

L'extinction totale de la famille de Sigisbert II laissa Clotaire seul et paisible maître des trois royaumes qui composaient la monarchie mérovingienne ; mais il eut bientôt à compter avec les seigneurs et les évêques dont la défection lui avait permis de réaliser enfin les rêves de son ambition. Ceux-ci réclamaient l'augmentation, ou du moins le respect de leurs droits et de leurs privilèges ; tous voulaient restreindre l'autorité royale. Clotaire, de son côté, n'entendait céder que le moins possible ; toutefois, comme il était très-prudent, il résolut d'accorder d'abord, et même avec une apparence d'empressement, ce qu'il ne pouvait refuser, sauf à reprendre, plus tard et en détail, les prérogatives dont il se serait dépouillé.

Avec son assentiment, on convoqua à Paris, dans le mois d'octobre 614, un concile, auquel furent appelés tous les évêques de la Gaule. Ceux d'Austrasie s'y rendirent, comme les autres, et l'assemblée se composa de soixante-et-dix-neuf prélats. Ils déclarèrent nulles, suivant les anciens canons, les ordinations épiscopales faites par force, par cabale, par argent, ou sans le consentement du métropolitain, des évêques de la province, du clergé et du peuple du diocèse. Ils prononcèrent des peines contre les clercs qui, méprisant l'autorité épiscopale, auraient recours aux rois ou aux seigneurs ; et ils défendirent de recevoir ces clercs avant qu'ils eussent obtenu le pardon de leur évêque. Les prélats déclarèrent aussi que les juges séculiers, c'est-à-dire les comtes et les vicaires, ne pourraient, sans encourir les peines fixées par les canons, juger ni condamner les prêtres, les diacres et même les simples clercs. Ils mirent sous la protection spéciale des évêques les individus affranchis devant l'Eglise. Ils prononcèrent l'excommunication contre les usurpateurs des propriétés ecclésiastiques, et contre les séculiers qui, avec ou sans la permission du roi ou des juges, s'empareraient des biens laissés par les évêques et les clercs. Ils statuèrent que les donations faites à l'Eglise par les membres du clergé seraient toujours valides, même lorsque le titre serait défectueux. Ils enjoignirent à ceux d'entr'eux qui auraient ensemble quelque différend de s'adresser à leur métropolitain, et ils portèrent une peine sévère contre les évêques qui recourraient aux juges séculiers. Enfin, et pour nous borner aux dispositions les plus importantes, ils prohibèrent certains mariages comme incestueux, interdirent aux Juifs de réclamer en justice le paiement de ce qu'ils prétendaient leur être dû, et demandèrent qu'ils ne fussent plus employés dans la perception des impôts[1].

Clotaire fut obligé de sanctionner les canons du concile, et il publia, à cet effet, en 615, un edictum, dans lequel il eut soin d'introduire diverses explications qui dénaturaient ou atténuaient notablement le sens et la portée des résolutions prises par les prélats. Ainsi, en donnant force de loi au canon 16r, qui rétablissait la liberté des élections épiscopales, le roi ajouta un paragraphe ayant pour objet d'assurer, en une foule de circonstances, le choix du clerc désigné par le prince. Clotaire promit expressément de ne pas établir de nouveaux impôts et de supprimer ceux qui avaient été créés, dans les trois royaumes d'Austrasie, de Neustrie et de Bourgogne, depuis la mort des rois Sigisbert II, Chilpéric et Gontran. Il défendit aux Juifs d'intenter des actions publiques contre les Chrétiens ; ne permit plus de les employer à la perception des contributions ; interdit d'enlever pour les épouser, môme avec l'autorisation royale, des veuves, des filles et des religieuses ; commanda aux évêques et aux seigneurs qui avaient des possessions lointaines de n'y plus envoyer, comme receveurs ou intendants, des individus qui ne fussent pas de la province, et disposa que les ingenui et même les esclaves accusés de vol, mais que l'on n'aurait pas saisis porteurs des objets dérobés, ne seraient pas exécutés avant d'avoir été entendus. Il prononça enfin la peine de mort contre tout individu qui se permettrait d'enfreindre quelqu'une des dispositions contenues dans l'edictum[2].

Plusieurs historiens ont cru voir dans cette pièce l'expression et le résultat d'une sorte de révolution qui se serait opérée alors dans l'organisation de la monarchie mérovingienne, et on ne peut nier que Clotaire II n'ait cru prudent de mettre lui-même quelques limites à la puissance royale. C'est ainsi que l'article 22 de l'edictum qui ordonna d'écouter la défense des individus accusés de vol, mais non saisis en flagrant délit, apporta un adoucissement notable aux articles 7 et 8 du decretum de Childebert Ier, dont nous avons parlé dans notre second volume. D'un autre côté, les conciles tenus vers 625, dans un lieu inconnu, et en 630, dans la ville de Reims, veillèrent avec sollicitude, et autant que les circonstances le permettaient, au maintien des sages mesures décrétées par le concile de 614[3] ; mais leurs précautions mêmes démontrent combien les résultats de la prétendue révolution de l'année 613 étaient menacés et amoindris par les rois.

Clotaire n'avait, en effet, pas perdu un instant pour revenir, d'abord avec astuce, ensuite d'une manière ouverte, sur les concessions qu'il avait faites. En voici la preuve. Après la mort de Brunehaut, il reconnut comme maire du palais de Bourgogne Warnacharius-le-Jeune, un des principaux auteurs de la révolution qui lui avait livré toute la monarchie des Francs, et il lui promit avec serment de ne le destituer jamais. La mairie d'Austrasie fut donnée, probablement avec la même garantie, à un leude jusqu'alors assez obscur et nommé Rado[4]. La mairie fut donc regardée comme viagère, et même comme élective[5] ; mais, prévoyant combien un magistrat aussi puissant que le major domus lui causerait d'embarras, s'il demeurait en quelque sorte indépendant, Clotaire résolut de détruire son propre ouvrage. A cet effet, il gagna par des promesses ou intimida par des menaces les seigneurs du royaume de Bourgogne, et Warnacharius étant mort au bout d'un petit nombre d'années, il réunit dans la ville de Troyes tous les leudes qui avaient le droit de nommer le nouveau maire du palais, et il fit si bien qu'ils renoncèrent à en choisir un et laissèrent Clotaire II maître absolu du pouvoir[6]. Il est vraisemblable, quoique l'histoire n'en dise rien, que les choses se passèrent à peu près de même en Austrasie, et le roi, débarrassé du contrepoids que les leudes avaient voulu mettre à son autorité, les traita avec autant de hauteur et de despotisme que ses prédécesseurs avaient pu le faire. Le fils de Warnacharius lui-même, le leude Godinus, fut un des premiers qui éprouvèrent les effets du ressentiment du roi. Il eut, comme nous l'avons dit, l'indignité et l'imprudence d'épouser Berta ou Bertanis, seconde femme de son père, et Clotaire, instruit de ce crime, proscrivit Godinus, qui fut obligé de chercher un asile dans l'église abbatiale de Saint-Epvre, près de Toul ; il feignit ensuite de lui pardonner et le fit mettre à mort, peu de temps après, sous prétexte que ce leude avait voulu l'assassiner ; mais plus probablement parce qu'il cherchait à soulever les seigneurs bourguignons contre l'autorité royale[7]. Aletheus, patrice de Bourgogne, qui avait trahi Brunehaut, sa bienfaitrice, ne fut pas mieux traité que Godinus. Clotaire l'accusa d'avoir conspiré contre lui, l'attira, sous quelque prétexte, dans le palais de Massolacum, où il résidait alors, et le fit tuer[8]. Quelque temps auparavant, il avait aussi condamné à mort plusieurs leudes bourguignons, compromis dans l'assassinat du duc Herpinus[9], et il se débarrassa ainsi d'une foule d'hommes remuants et dangereux[10]. Dagobert Ier, fils de Clotaire, ne tint pas une autre conduite, et on le vit également traiter les grands avec un despotisme superbe. Un jour, il ordonna, comme nous l'avons raconté, de mettre à mort, sans aucune forme de procès, un seigneur, nommé Chrodoaldus, qui avait commis quelques rapines[11], et, un autre jour, il dépouilla de tous leurs biens, en vertu de la loi romaine, les fils du duc Sadregisilus, lesquels avaient négligé, disait-il, de venger la mort de leur père, assassiné quelques mois auparavant[12].

En même temps, ces deux princes recommandèrent aux comtes de n'assembler le mallum que le plus rarement possible, afin de ne pas fournir aux mécontents les moyens de se voir et de s'entendre, et ils continuèrent, sous bien des rapports, à tenir chacun dans la même dépendance qu'autrefois. Saint Wandregisilus ou Wandrille fut inquiété par Dagobert Ier, pour avoir embrassé la vie monastique sans sa permission[13]. Sainte Salaberga ayant, après deux années de veuvage, formé la résolution d'entrer dans le monastère d'Habendum, le leude Gundoinus, son père, s'y opposa, dans la crainte d'offenser le prince, et Salaberga fut obligée de se remarier avec un Franc nommé Blandinus[14]. La biographie de sainte Godeberta nous offre un exemple semblable[15]. Vers la même époque, saint Germanus de Trèves, ayant exprimé à saint Modoaldus, métropolitain de cette ville, le désir qu'il éprouvait de se retirer dans la solitude, le prélat lui représenta qu'il avait besoin de l'autorisation du roi[16] ; saint Geremarus la demanda également, avant de renoncer au monde[17], et, dans le siècle suivant, nous voyons encore saint Hermenlandus solliciter une permission de ce genre[18].

Les Gallo-Romains, que la prétendue révolution de 613 semblait avoir dû reléguer sur le second plan, jouissent, sous les règnes de Clotaire II et de Dagobert Ier, d'autant de pouvoir que pendant la régence de Brunehaut[19].

Ce ne fut pas sans peine que Clotaire II vint à bout de ressaisir la part d'autorité qu'il avait été obligé d'abandonner d'abord, mais enfin il réussit, et on doit ajouter, pour attribuer à chacun ce qui lui est dû, qu'il fut grandement secondé dans cette entreprise par sa seconde femme, la reine Bertethrudis, laquelle, à force de douceur, parvint, en 'mainte circonstance, à rendre supportables les manières et les procédés parfois rudes et despotiques de son mari[20]. Les seigneurs néanmoins ne surent pas toujours étouffer leurs murmures ; mais, en général, ils s'en tinrent là, et le roi, satisfait d'être le maitre, les laissa dire[21]. Il eut soin, d'ailleurs, de prendre, dès son avènement aux trônes d'Austrasie et de Bourgogne, quelques-unes de ces mesures qui contentent surtout la multitude, quoiqu'elle n'en tire ordinairement aucun profit. Etabli, avec sa cour, dans le palais de Marilegium ou Marlenheim, situé au centre de ses nouveaux états, et d'où il pouvait aisément surveiller tous les mouvements des Austrasiens, des Germains et des Bourguignons, il commença par ordonner le supplice d'une foule d'individus, que l'on accusait, à tort ou à raison, d'avoir commis des violences sous les règnes des derniers princes[22]. Il annula toutes les confiscations qui avaient été la conséquence des guerres civiles. Il chargea saint Eustasius, qui avait remplacé saint Colomban comme abbé de Luxeuil, de se rendre en Italie, en usant de la poste ou du cursus velox, et de prier saint Colomban de revenir dans les Gaules. Le saint refusa, et le roi affecta de recevoir sa réponse avec la plus grande douleur[23]. En même temps, et pour montrer au clergé qu'il le respecterait toujours, il accorda à saint Eustasius la grâce de Leudemundus évêque de Sedunum ou Sion, qui était entré dans une conspiration[24]. Enfin, il publia, vers l'année 620, un nouvel edictum, dans lequel il ratifia quelques-unes des concessions faites en 615. Ainsi, tout en confirmant, dans cet acte de l'autorité souveraine, les ordonnances antérieures attribuant aux juges royaux le droit de punir, même du dernier supplice, les individus accusés d'un crime, sans s'inquiéter de leur origine ; ce qui bouleversait le système pénal des compositions pécuniaires ; tout en maintenant la législation romaine, avec injonction aux juges de l'appliquer dans les procès entre gallo-romains ; Clotaire décida que les accusés seraient entendus dans leur défense ; que les grands ne pourraient se prévaloir d'une autorisation royale pour forcer de riches héritières à se marier malgré elles ; que les évêques contrôleraient et, au besoin, réformeraient les sentences des comtes et des vicaires, et que le bénéfice de la prescription trentenaire serait assuré à l'Eglise, comme aux particuliers[25].

Clotaire gouverna la monarchie des Francs tout entière pendant neuf ans, de 615 à 622, et c'est à cette période qu'il faut rapporter deux évènements qui touchent à la politique étrangère. Le premier est la remise du tribut de douze mille solidi aurei que les Lombards payaient aux Francs depuis le règne de Childebert Ier. Ce tribut, à la fois humiliant et onéreux, déplaisait fort à la nation des Lombards, et, en 617, on vit arriver à la cour de Clotaire trois envoyés du roi Adaloaldus, fils et successeur d'Agilulfus. Les envoyés, qui se nommaient Agiulfus, Gauto et Pompegius (ou plutôt Pompeïus), craignant de ne pas réussir dans leur mission, achetèrent, pour trois mille solidi, la protection de Warnacharius, maire du palais de Bourgogne, et des ducs Gundelandus et Chenus. Ces trois personnages engagèrent Clotaire à céder, en lui représentant qu'Adaloaldus était fils d'une femme de race Franque ou plutôt Bavaroise, la célèbre Theodelindis, qui gouvernait même encore le royaume des Lombards, à cause de la jeunesse du roi, et que celui-ci deviendrait un allié précieux si l'on avait plus tard quelque différend avec l'empereur. Ils ajoutèrent qu'il valait mieux accepter, comme indemnité, une somme de trente-six mille solidi, que les envoyés offraient de payer immédiatement, que d'exiger durement un tribut, dont la rentrée deviendrait bientôt difficile, peut-être même impossible ; et Clotaire, cédant à leurs représentations intéressées, reçut les trente-six mille solidi et déclara solennellement qu'il faisait remise du tribut[26].

La seconde affaire dont nous avons parlé ne s'arrangea pas d'une manière aussi pacifique. Les Saxons, instruits des troubles et des révolutions qui avaient ensanglanté et affaibli la monarchie des Francs, crurent que le moment était venu de quitter les contrées froides et stériles qu'ils occupaient depuis longtemps, pour aller conquérir les plus belles provinces de la Gaule. Leur roi Bertoaldus envoya à Clotaire II, vers l'année 620, un message à la fois audacieux et extravagant, dans lequel, après avoir fait observer au roi des Francs qu'il n'était pas en état de résister aux Saxons, il lui notifiait que ceux-ci allaient entrer dans la Gaule, sans la dévaster, puisqu'ils s'en regardaient déjà comme les maîtres. Il finissait en l'invitant à leur servir de guide. Clotaire fut tellement exaspéré, qu'il voulait faire mettre à mort immédiatement les porteurs du message ; mais un de ses favoris, saint Faro ou Faron, qui fut plus tard' évêque de Meaux, obtint de lui que l'exécution serait remise au lendemain, et il profita de la nuit pour engager les envoyés saxons à recevoir le baptême, protestant que le roi n'oserait plus les faire périr. En effet, le lendemain matin, Clotaire, instruit de ce qui s'était passé, les renvoya sains et saufs, et même après leur avoir fait des présents destinés à les confirmer dans leur nouvelle croyance, précaution qui n'était assurément pas superflue. Il rassembla ensuite l'armée des Francs, pénétra dans le pays des Saxons, le ravagea, et, si l'on peut s'en rapporter au biographe de saint Faro et à un autre écrivain, il fit massacrer tous les prisonniers qui étaient plus grands que son glaive, c'est-à-dire tous les malheureux dont il s'empara ; car on sait que les glaives des Francs n'étaient pas fort longs[27].

Les menaces des Saxons avaient répandu dans la Gaule un certain effroi, et l'on fut tellement soulagé en apprenant leur prompte défaite, que l'on composa, pour célébrer la victoire de Clotaire, une sorte d'hymne, que tout le monde chantait, et dont sept vers nous ont été conservés par le biographe de saint Faron.

Les deux années suivantes furent tranquilles ; mais sur la fin de 622 il y eut ou l'on craignit quelques mouvements en Austrasie. Les Ripuaires, qui avaient eu pendant si longtemps leurs rois particuliers, et qui se regardaient cd-me égaux, sinon comme supérieurs, aux Bourguignons et aux Saliens, s'irritèrent d'obéir à un prince pour ainsi dire étranger, et qu'ils voyaient rarement. Clotaire avait d'ailleurs perdu, en 619, la reine Bertethrudis, dont la douceur n'avait pas peu contribué, ainsi que nous l'avons remarqué, à calmer les ressentiments et les inimitiés qui survivent toujours aux guerres civiles. Il prit, peu de temps après, une nouvelle épouse, nommée Sichildis, qui lui donna bientôt un fils, que l'on appela Charibertus ou Charibert. Mais il avait eu de sa première femme, vers l'année 600, un autre fils nommé Dagobert, qui avait par conséquent vingt-deux ans ou à peu près. Clotaire avait eu le plus grand soin de son éducation, et il avait chargé saint Arnulfus, qui était devenu évêque de Metz en 614, de lui enseigner les lettres et de le former à la vertu. Il veilla, en même temps, à ce que Dagobert apprit tous les exercices du corps, nécessaires à un roi Franc, et quand le jeune prince eut convenable, son père lui confia le gouvernement d'une espèce de royaume, formé des anciennes provinces d'Aquitania Prima, d'Aquitania Secunda, et même de quelques civitates de la Narbonensis Prima. Ce grand gouvernement, dont nous aurons à parler plus d'une fois dans la suite, reçut alors le nom générique d'Aquitania. Dagobert s'y montra, ce qu'il fut pendant la première moitié de sa carrière, pieux, réglé dans ses mœurs, ami de la justice, actif et infatigable au travail ; aussi les Austrasiens, qui voulaient avoir un. roi particulier, supplièrent-ils Clotaire de leur donner pour chef un prince aussi accompli. Clotaire aurait mieux aimé ne pas disloquer encore une fois la monarchie des Francs ; mais il n'osa se refuser aux vœux des Austrasiens, et il leur accorda ce qu'ils demandaient. Néanmoins, il ne rendit pas à l'Austrasie tout ce qu'elle avait possédé autrefois ; il réunit aux royaumes de Neustrie et de Bourgogne les territoires qu'elle avait précédemment dans le centre, l'occident et le midi de la Gaule, et il lui enleva les civitates placées à l'ouest des Vosges et des Ardennes, c'est-à-dire les diocèses de Châlons-sur-Marne, de Laon, de Reims, peut-être même le diocèse de Trajectum-ad-Mosam et une partie de celui de Toul[28]. Un pareil démembrement irrita les Austrasiens ; mais ils furent obligés de se résigner momentanément ; ils accueillirent leur nouveau roi avec un empressement flatteur, et pendant trois années rien ne troubla la paix entre Clotaire et son fils. Celui-ci dut, comme ses prédécesseurs, habiter de préférence la ville de Metz, où l'on voyait un palais superbe ; cependant on sait qu'il résidait quelquefois à Trèves[29], dont le palais était entretenu avec soin. Il y était notamment en 625, lorsque son père l'invita à venir le trouver dans la maison royale de Clippiacum ou Clichy, près de Paris, afin d'épouser Gomathrudis, sœur de la reine Sichildis. Dagobert se rendit à Clippiacum, avec un cortège magnifique, dans lequel on remarquait un grand nombre de ducs ; le mariage fut célébré, et il y eut des fêtes splendides. Mais le troisième jour, et probablement à la suite d'un festin un peu trop copieux, il s'éleva entre les deux rois une dispute violente. Dagobert demandait, vraisemblablement à l'instigation des seigneurs dont il était accompagné, que son père lui cédât tous les territoires qui avaient autrefois dépendu de l'Austrasie, et Clotaire ne voulait rien abandonner. Enfin, les deux princes consentirent à remettre la décision de l'affaire à un tribunal arbitral, composé de douze personnes. Chaque roi en désigna apparemment la moitié, et saint Arnulfus figura parmi les commissaires austrasiens. Grâce à ses conseils, à ceux de quelques autres prélats et à l'intervention de certains seigneurs, on arrêta les termes d'une transaction : Dagobert renonça à toutes les civitates du centre, de l'ouest et du midi ; Clotaire consentit à lui rendre celles qui faisaient partie de l'Austrasie propre, c'est-à-dire les diocèses que nous avons mentionnés plus haut[30], et il est probable que le territoire restitué comprenait même la civitas la plus occidentale : celle de Laon ; car nous la retrouvons unie au royaume d'Austrasie sous le règne de Childéric II[31].

Dagobert, de retour dans ses états, s'occupa du gouvernement avec activité. Pépin de Landen fut élevé aux fonctions de maire du palais, après la mort de Rado, et saint Arnulfus, son ami, continua à jouir de toute la confiance du prince.

Nous parlerons dans un des chapitres suivants de l'origine de la famille à laquelle Pépin appartenait, et nous dirons seulement ici qu'il ne porta jamais de son vivant le surnom qu'on lui donne aujourd'hui. Ce surnom lui a été imposé par les historiens modernes, pour le distinguer de ses homonymes, et parce qu'il possédait une villa à Landen, dans la civitas de Trajectum-ad-Mosam. Nous ajouterons qu'il avait épousé Itta ou Idaburga, sœur de saint Modoaldus, lequel occupa le siège métropolitain de Trèves de 622 à 636 environ, et que cette alliance lui fut d'une grande utilité.

Quant à saint Arnulfus, il devait le jour à un ripuaire[32], qui remplissait les fonctions de domesticus ou intendant sous les règnes de Childebert Ier et de Théodebert II. Il naquit, vers l'année 580, dans une villa appelée Layum, qui est devenue le village de Lay-Saint-Christophe, situé à huit kilomètres de Nancy, sur une colline abrupte, à l'entrée du vallon de l'Amesule. On n'en sait pas davantage sur sa naissance et sa famille ; mais lorsque ses descendants furent malices de la puissance souveraine, on leur chercha des aïeux illustres, 'et on tenta d'établir qu'ils appartenaient à la race des Mérovingiens. La critique a fait justice depuis deux siècles de cette généalogie forgée par la flatterie et l'ignorance, et ce serait perdre son temps que la soumettre à un nouvel examen[33]. Le premier biographe d'Arnulfus rapporte qu'un solitaire, nommé Stephanus, dont la retraite était voisine de Layum, prédit la sainteté future de cet enfant. Ses parents, étant fort riches, lui firent donner une éducation libérale et obtinrent ensuite qu'il entrerait dans l'espèce d'école administrative établie dans le palais même, et qui, placée sous la direction du major domus, avait pour but de former des fonctionnaires probes et capables. Quand cet apprentissage fut terminé, Arnulfus occupa différents emplois dans le palais, finit par embrasser la même carrière que son père et devint domesticus de première classe[34]. Il avait épousé une jeune fille de race noble, appelée Doda, et il en eut deux fils, qu'il nomma Ansegisus et Chlodulfus, et dont nous aurons occasion de parler plus tard[35]. Sur ces entrefaites, arrivèrent les révolutions qui livrèrent toute la monarchie des Francs à Clotaire II, et Arnulfus, dévoué comme il l'était à Théodebert, prit une grande part aux évènements que nous avons racontés. Aussi Papolus évêque de Metz étant mort le 21 novembre 614, Clotaire favorisa, de tout son pouvoir, l'élection d'Arnulfus. Celui-ci quitta alors sa femme, qui se retira dans un monastère de Trèves[36], et il prit l'administration du diocèse de Metz. Son épiscopat ne fut qu'une suite de bonnes œuvres ; mais il voulut bientôt quitter une position dans laquelle il craignait, par une humilité exagérée, de ne pouvoir faire son salut. Il était lié depuis longtemps avec saint Romaricus, que nous avons déjà mentionné, et ils avaient formé, de concert, le projet de tout abandonner pour se retirer dans une solitude ou dans un monastère. Arnulfus était, dès sa jeunesse, tellement effrayé de la crainte des jugements divins, que, passant un jour un des ponts de Metz, il jeta son anneau dans la Moselle, en disant : « Quand je le retrouverai, je croirai que Dieu m'a pardonné mes fautes Quelque temps après sa promotion à l'épiscopat, son cuisinier lui présenta cet anneau qu'il venait de découvrir dans les entrailles d'un poisson[37], et le prélat put croire que ses vœux étaient exaucés. Il reprit néanmoins la résolution de se retirer dans un monastère ; il supplia même plusieurs fois Clotaire de lui en accorder l'autorisation, et nous possédons encore une lettre que le prince lui écrivit pour le dissuader de ce projet[38]. Bien plus, lorsqu'il eut cédé l'Austrasie à son fils Dagobert, il pria saint Arnulfus d'aider le jeune roi de ses conseils, et ce fut seulement en 630, et après la tenue du concile de Reims, auquel il tut présent, que l'évêque de Metz put songer sérieusement à exécuter la résolution qu'il avait prise. Dagobert Ier refusa d'abord de le laisser partir, lui fit les menaces tes plus atroces et tira même son glaive, comme pour l'en percer ; mais les assistants et la reine intervinrent, et le roi, honteux lui-même de l'emportement auquel il venait de se livrer, accorda enfin au prélat l'autorisation qu'il demandait. Le bruit de son départ se répandit aussitôt dans la ville de Metz, et tous les misérables qu'il nourrissait de ses aumônes accoururent devant la demeure royale, pour le retenir, ou du moins pour lui faire leurs adieux. Saint Arnulfus recommanda au clergé et au peuple de choisir pour évêque saint Goëricus, dont il connaissait le mérite, et il fit ses préparatifs de départ. La nuit même qui précéda sa sortie de Metz, un incendie terrible éclata dans les dépendances du palais et menaça la ville entière. Le saint homme arrêta, par ses prières, la violence du feu et partit, avec son ami Romaricus, non pour se fixer dans une des villœ où il avait pris l'habitude d'aller de temps en temps chercher la paix et le silence[39], mais dans le monastère que son compagnon venait de fonder au milieu des Vosges, et où nous ne tarderons pas à les retrouver tous deux[40].

Lorsque saint Arnulfus quitta ainsi la ville de Metz, Clotaire II avait cessé de vivre, et Dagobert I possédait seul la monarchie des Francs. Trois ans seulement séparèrent le mariage de Dagobert du jour où il recueillit l'héritage paternel, et ces trois années n'offrent à l'historien qu'un seul fait important : une nouvelle guerre contre les Saxons. Leur chef Bertoaldus supportait impatiemment l'humiliation que Clotaire lui avait fait éprouver quelques années auparavant, et la honte de payer un tribut au roi d'Austrasie ; il croyait, d'ailleurs, que les circonstances étaient favorables, et que le jeune Dagobert n'avait ni la prudence, ni le courage, ni les talents militaires du roi de Neustrie. Il rassembla donc tous les guerriers de sa nation, et même des peuplades voisines, et pénétra dans la Thuringe et dans l'ancien pays des Ripuaires. Dagobert, de son côté, renouvela sagement la manœuvre des anciens généraux romains, qui n'attendaient pas les Barbares sur la ligne du Rhin et allaient souvent les chercher jusque chez eux. Il marcha au-devant de Bertoaldus et lui livra bataille, dans un lieu dont l'histoire n'a pas conservé le nom. Sa bravoure faillit lui être funeste ; car, s'étant engagé trop avant dans la mêlée, il reçut sur son casque un coup de sabre qui abattit une partie de la longue chevelure qu'il portait, selon l'usage des Mérovingiens. Son spatharius, qui était près de lui, se hâta de ramasser les cheveux du roi, et Dagobert, voyant ses troupes plier, lui dit : « Va trouver mon père ; porte-lui mes cheveux, et conjure-le de venir promptement à notre secours ». Clotaire, qui se défiait de la témérité de sou fils, n'avait pas attendu le message pour se mettre en route. Le spatharius le rencontra dans la maison royale de Longolarium ou Longolare[41], située au centre de la forêt des Ardennes. Le roi de Neustrie pressa alors sa marche, opéra sa jonction avec Dagobert et s'avança vers l'armée saxonne, dont on n'était séparé que par le cours du fleuve appelé alors Wisera (maintenant le Weser). Bertoaldus renonça subitement aux idées d'arrangement que l'approche de Clotaire lui avait inspirées, et, fier de l'avantage qu'il avait récemment obtenu contre Dagobert, il provoqua les Francs au combat. Clotaire ôta son casque, afin que les Saxons pussent le reconnaître ; mais Bertoaldus l'insulta lui-même. Aussitôt, le roi de Neustrie se jette dans le fleuve, le traverse à la nage, avec toute sa cavalerie, atteint le chef des Saxons, le tue et fait éprouver à l'ennemi une sanglante défaite[42]. Il semble résulter du texte du Gesta Dagoberti que ce serait seulement alors que Clotaire aurait ordonné de mettre à mort les prisonniers saxons dont la taille dépassait la longueur de son glaive, mais il nous parait que cet acte de cruauté, si jamais il fut commis, doit appartenir à la première campagne de Clotaire II contre les Saxons. Nous ne pouvons non plus nous joindre aux historiens qui parlent de la longue chevelure blanche que le roi de Neustrie déploya devant l'ennemi. Que ce prince eût de longs cheveux, la chose est incontestable ; mais il est impossible d'admettre qu'ils fussent blancs, car il n'avait alors que quarante-trois ans, si, comme tout porte à le croire, la seconde guerre contre les Saxons fut commencée et terminée en 627. Ce doit être à la suite de cette campagne heureuse, et après la dévastation de la Saxe, que Dagobert parcourut la Thuringe, avec saint Arnulftis, évêque de Metz[43]. Ce qui est certain, c'est que le roi d'Austrasie était à Mayence le 2 ou le 41 avant les calendes d'octobre (30 ou 21 septembre) 627, et que, probablement comme témoignage de sa reconnaissance envers Dieu, il céda à la cathédrale de Worms tout ce qu'il possédait dans le pagus Laudemburgensis, à l'exception d'une maison royale située à Laudemburgum ou Lobedunbourg[44].

Clotaire II mourut l'année suivante (628), à l'âge de quarante-quatre ans, et après un règne qui avait duré à peu près autant que sa vie. Il n'était donc pas senex et plenus dierum, comme s'exprime le Gesta regum Francorum[45], et il fut assez peu regretté de ses sujets, principalement des leudes, qui lui reprochaient d'avoir retiré peu-à-peu toutes les concessions qu'il leur avait faites d'abord, et d'avoir trop écouté les conseils et suivi les caprices des concubines, dont il paraît avoir été entouré pendant les dernières années de sa vie[46].

Il aurait désiré laisser les royaumes de Neustrie et de Bourgogne à son dernier fils, Charibert, qu'il avait eu de sa troisième femme, et il avait même pris quelques mesures en conséquence ; mais Dagobert les déjoua facilement. Dès qu'il connut la mort de son père, il rassembla l'armée austrasienne et prit le chemin de la Neustrie. Il ne fut pas même obligé de tirer l'épée : arrivé à Reims, il y rencontra les évêques et les leudes de Bourgogne, qui venaient l'assurer de leur soumission ; à Soissons, il fut rejoint par la plupart des prélats et des leudes neustriens, lesquels ne montrèrent pas moins d'empressement, et Charibert, qui n'était qu'un enfant, se trouva trop heureux de recevoir de son frère une sorte de principauté, composée des civitates de Toulouse, de Cahors, d'Agen, de Saintes et de Périgueux. On sait toutefois qu'un de ses oncles maternels, nommé Brudulfus, fit quelques efforts pour lui conserver l'héritage de son père ; mais ces efforts n'eurent aucun résultat et coûtèrent la vie à leur auteur[47].

Une fois maitre des trois royaumes Francs, Dagobert songea naturellement à notifier son élévation à l'empereur, et, dès l'année 628, il ordonna aux gallo-romains Servatus et Paternus de se rendre à Constantinople. Ces deux envoyés n'avaient pas pour mission, comme Frédégaire semble l'insinuer, de confirmer la paix entre l'Empire et la monarchie des Francs, mais bien de faire connaître à l'empereur l'avènement de Dagobert Ier, et de lui demander l'approbation ou la ratification des traités aux termes desquels les Mérovingiens possédaient la Gaule et quelques contrées voisines. Héraclius, qui régnait alors et qui venait de terminer contre les Perses une longue guerre signalée par les victoires les plus éclatantes, reçut parfaitement les ambassadeurs de Dagobert et leur accorda tout ce qu'ils demandaient[48] ; mais il les chargea, en même temps, pour celui-ci d'une invitation ou, pour mieux dire, d'un ordre formel. Irrité de la conduite que les Juifs avaient tenue pendant la guerre contre la Perse et des cruautés qu'ils avaient commises à Jérusalem, à Antioche et dans plusieurs autres villes, Héraclius avait résolu de les forcer à embrasser la religion chrétienne, non seulement dans les vastes régions qui reconnaissaient encore son autorité directe, mais aussi dans les royaumes des Barbares fédérés. Dagobert se hâta de se conformer à l'injonction impériale, et, après avoir pris, pour la forme, l'avis des prélats et des seigneurs principaux, il ordonna que les juifs habitant la Gaule seraient invités à recevoir le baptême, et que ceux qui s'y refuseraient seraient expulsés immédiatement[49]. Frédégaire fait observer que le roi obéit avec empressement (protinus) ; et il est si vrai que la mesure s'étendait à toutes les contrées renfermées dans le partage d'Occident, que Sisebut roi des Wisigoths traita les juifs d'Espagne comme Héraclius les avait traités lui-même dans le partage d'Orient, en Afrique et en Italie. Sisebut venait cependant de combattre dans la Lusitanie les lieutenants d'Héraclius ; mais ces hostilités n'avaient pas le caractère d'une guerre entre deux puissances indépendantes et ennemies ; les Wisigoths voulaient seulement reprendre possession des parties de l'Espagne que Justinien leur avait enlevées, malgré les conventions qui leur assuraient la jouissance de cette contrée tout entière ; et, dès que les troupes impériales eurent abandonné la plupart des villes qu'elles occupaient encore, Sisebut se hâta de rendre la liberté aux prisonniers romains, et d'envoyer des ambassadeurs à Héraclius pour obtenir de lui la ratification ou la confirmation des traités[50].

Lorsque Dagobert prit contre les Juifs les mesures dont nous venons de parler, il résidait en Austrasie. Après avoir passé plus d'un an dans la Neustrie, pour y affermir son autorité, il avait voulu revoir ses anciens sujets, qui probablement murmuraient déjà de son absence. Il était au milieu d'eux dès les premiers mois de l'année 630 ; car le 6 avant les ides d'avril (8 avril), il confirma, étant en Austrasie, l'élection que le clergé et le peuple de Cahors venaient de faire comme évêque de Desiderius, qui remplissait alors les fonctions de trésorier du roi[51]. C'est un peu auparavant, c'est-à-dire en janvier ou février, que se tint dans la ville de Reims le concile, dont nous avons déjà dit un mot. Comme les actes n'en sont pas datés, il y a eu entre les critiques de grandes divergences d'opinion relativement à l'époque de l'ouverture de l'assemblée, et plusieurs savants ont cru qu'on devait la faire remonter à 625. Mais l'argument que l'on tire de la présence au concile de saint Arnulfos, évêque de Metz, et de Jean évêque de Poitiers est absolument sans force ; car 1° il est très-probable que saint Arnulfus n'a quitté son évêché que dans le courant de l'année 630 ; et 2° le biographe de saint Leodegarius ou Léger, évêque d'Autun, qui a écrit que Diddo avait été nommé évêque de Poitiers, en remplacement de Jean, par Clotaire II lui-même[52], a commis une erreur grossière[53]. D'un autre côté, Clotaire, si jaloux de son fils, et qui venait de lui abandonner avec tant de regrets les civitates austrasiennes qu'il avait gardées de 622 à 625, Clotaire n'aurait pas souffert que l'on eût tenu à Reims, c'est-à-dire en Austrasie, une assemblée à laquelle étaient appelés tous les évêques de la Neustrie et de la Bourgogne, et où se trouvèrent seulement huit prélats austrasiens. Ces raisons nous déterminent donc à placer, comme Sirmond, le concile de Reims à la date de 630, et non en 628, ainsi que le pensait Hadrien de Valois, ou en 625, selon l'opinion d'autres critiques. Quant aux canons promulgués par cette assemblée, nous nous dispenserons de les énumérer ici[54] ; car, ainsi que nous l'avons fait observer plus haut, on n'y rencontre que la confirmation et le développement des décisions prises, en 644, par les Pères du concile de Paris et dans quelques conciles antérieurs.

C'est encore à l'année 630 qu'il faut fixer, de l'aveu de tous les critiques, une révision des codes qui régissaient plusieurs peuples barbares soumis à l'autorité des rois Francs. Nous avons parlé précédemment de ce travail et des principes qui en dirigèrent les auteurs ; nous ajouterons seulement que les codes des Bajuvarii et des Alamanni subirent encore dans la suite de nouvelles retouches. Celles que l'on remarque dans le premier furent l'œuvre des ducs qui gouvernèrent les Bajuvarii pendant le VIIIe siècle. Celles qui modifièrent la loi des Alamanni furent probablement aussi prescrites par leurs ducs ; toutefois les jurisconsultes et les historiens ne sont pas d'accord entr'eux sur ce point de critique. M. Merkel, qui s'est chargé de publier le code des Alamanni dans la collection de M. Pertz, accorde une grande importance à la révision exécutée, au VIIIe siècle, par ordre du duc Lanfredus[55] ; mais M. Pardessus[56] et M. de Rozière[57] regardent les titres I à XXXVI comme l'ouvrage exclusif des rois d'Austrasie et ne consentent à voir des retouches que dans les derniers titres, et encore se borneraient-elles à quelques dispositions relatives aux privilèges du clergé ; car le code des Alamanni est, de tous les codes barbares, celui qui a fait le moins d'emprunts à la législation romaine, et on n'y trouve guère d'autre trace de cette dernière qu'un article relatif aux prohibitions de mariage[58].

Dagobert ne parait avoir pris personnellement aucune part aux travaux législatifs que nous venons de rappeler. Il commençait à préférer les plaisirs aux affaires. En 629, il avait répudié, pour cause de stérilité, son épouse Gemathrudis. En 630, pendant son voyage en Austrasie, il congédia, sous un prétexte quelconque, Nantechildis, qui avait remplacé la reine, et il prit pour femme, en lui donnant peut-être même le titre de reine, une jeune austrasienne appelée Ragnethrudis, qui mit au monde, avant la fin de l'année 630, un fils, auquel Dagobert donna le nom de Sigisbert toujours cher aux Austrasiens. Il y a lieu de croire que Ragnethrudis ne survécut guère à la naissance de son fils ; car Dagobert reprit bientôt après Nantechildis, qu'il avait délaissée pour elle, et on ne voit pas figurer la mère de Sigisbert dans la liste des femmes composant l'espèce de harem que le roi des Francs traînait partout avec lui, pendant les dernières années de son règne.

Il n'était plus en Austrasie lorsque Ragnethrudis accoucha de Sigisbert, et celui-ci fut baptisé à Orléans, quarante jours après sa naissance, par saint Amandus, ancien évêque de Strasbourg. Charibert, frère du roi, tint l'enfant sur les fonts, et l'auteur du Gesta Dagoberti rapporte sérieusement que les assistants ayant oublié de répondre amen, à la fin d'une oraison, Sigisbert prononça ce mot très-distinctement ; ce qui remplit tout le monde d'admiration : et fut regardé comme un présage certain de la sainteté future du jeune prince[59].

Pépin, en sa qualité de maire du palais d'Austrasie, s'était rendu dans la cité d'Orléans, pour assister à la cérémonie, et il espérait peut-être que le roi lui confierait l'éducation de Sigisbert et l'autoriserait à le conduire à Metz ; ce qui aurait beaucoup plu aux Austrasiens, lesquels commençaient derechef à murmurer de ce que le roi ne résidait plus au milieu d'eux. Mais Dagobert chargea saint Amandus d'élever le prince, lui donnant ainsi une preuve bien éclatante de confiance, à laquelle le saint ne devait plus guère s'attendre. En effet, à l'époque où il était évêque de Strasbourg, il avait vu fréquemment le roi lui demander ses conseils, et, prenant au sérieux l'apparente docilité du prince, il avait osé lui faire les représentations les plus fortes au sujet de quelques mauvaises actions (facinora), dont il s'était rendu coupable. Mais Dagobert l'avait envoyé en exil, après l'avoir forcé à renoncer à son siège épiscopal. Saint Amandus avait alors traversé le Rhin et était allé prêcher l'Evangile aux barbares de la Grande Germanie. Cependant, le roi, qui était plus emporté que vindicatif, ne tarda pas à se repentir de sa violence, et, enchanté d'avoir un fils, qu'il avait longtemps désiré en vain, il résolut de rappeler saint Amandus. Il envoya à sa recherche quelques fonctionnaires de sa cour. Ce ne fut pas sans peine qu'ils le découvrirent au milieu des forêts de la Germanie, et ils le conduisirent à Dagobert, qui se trouvait dans le palais de Clippiacum, où il résidait momentanément, après avoir visité l'Austrasie. Le roi, passant d'un excès à un autre, se jeta aux pieds de saint Amandus et le conjura de lui pardonner, de baptiser son fils et de se charger de l'élever. Le saint, craignant de se mêler des affaires de la terre et d'encourir une lourde responsabilité, refusa d'abord avec douceur et sortit même du palais. Mais le roi dépêcha à sa poursuite saint Eligius ou Eloy et Audanus ou Dado (saint Ouën), qui parvint plus tard aux honneurs de l'épiscopat et qui remplissait alors des fonctions à la cour. Saint Amandus se rendit à leurs prières, et consentit à baptiser l'enfant et à entreprendre son éducation[60]. Quelques historiens ont ajouté que le roi voulut, pour lui témoigner sa reconnaissance, qu'il tilt élevé sur le siège épiscopal de Trajectum-ad-Mosam ; mais c'est une erreur, et saint Amandus ne devint évêque de cette ville qu'après la mort de Dagobert.

Nous venons de tracer les noms de saint Ouën et de saint Eloy, qui jouissaient de la confiance du prince, et si nous nous rappelons qu'il avait eu ou qu'il avait encore pour principaux conseillers Pépin de Landen, saint Arnulfus, saint Desiderius nommé récemment évêque de Cahors, saint Chunibertus évêque de Cologne, et le leude neustrien Ega[61], nous ne serons plus étonnés de ce que, malgré ses défauts et même ses vices, Dagobert fut regardé comme un des meilleurs princes du VIIe siècle. Il aimait la justice, et il ne craignait pas de châtier les hommes les plus puissants. On a vu plus haut qu'il fit mettre à mort, vers 625, un seigneur nommé Chrodoaldus, que l'on accusait de diverses rapines[62]. Quelques années plus tard, il traita de même un autre seigneur, appelé Noddo, et son fils, auxquels on reprochait plusieurs crimes[63]. Il parcourut le royaume de Bourgogne, et sans doute encore d'autres contrées, rendant la justice à chacun, sans partialité, sans acception de personnes, avec une assiduité qui faisait l'admiration de tout le monde[64].

Il se concilia également la faveur du clergé, en protégeant la religion et en augmentant les domaines des églises. Il construisit à ses frais de superbes basiliques et en répara plusieurs autres[65]. Quelques-unes des églises austrasiennes eurent grande part à ses libéralités. Nous avons mentionné la riche donation qu'il fit à la cathédrale de Worms[66]. La métropole de Trèves et l'abbaye de Saint-Maximin, qui était située près de la même ville, reconnaissaient devoir à Dagobert la confirmation et l'accroissement de leurs domaines, et, bien que les deux diplômes attribués à ce prince soient faux, ils suffisent pour établir ce que nous alléguons, parce qu'ils ont remplacé des diplômes authentiques[67]. On a perdu depuis longtemps celui qu'il avait accordé à la cathédrale de Toul ; mais un diplôme d'Arnoul roi de Germanie en a conservé la substance[68]. Adso, abbé de Montiérender, qui a écrit, au Xe siècle, une histoire des évêques de Toul, a consigné dans son petit livre les traditions de cette église[69], et nous apprenons, en le lisant, qu'elle posséda dès le VIIe siècle Liberdunum (Liverdun), Novientum (Void), Viskerium (Vicherey), et plusieurs autres domaines considérables. Mabillon, se prévalant d'une assertion d'Adso, qui donne Himnechildis (Chimechildis) pour la mère de Dagobert, a cru qu'il fallait faire honneur de ces donations non pas au fils de Clotaire, mais à Dagobert II, son arrière-petit-fils[70] : conjecture ingénieuse, mais qui ne peut se soutenir, parce que toutes les traditions touloises attribuent tes générosités du roi à l'amitié qu'il portait à l'évêque Theudefridus, dont l'épiscopat finit longtemps avant le règne de Dagobert II[71].

Ce n'est pas seulement aux églises que Dagobert Ier fit de grandes largesses ; il répandit aussi d'abondantes aumônes sur les pauvres[72] ; mais ses contemporains lui reprochèrent 1° d'avoir, pour subvenir à ses profusions, augmenté les impôts précédemment établis, et 2° d'avoir dépouillé certaines églises pour en enrichir d'autres[73], notamment l'abbaye de Saint-Denys, dont il était en quelque sorte le fondateur, et à laquelle il donna les magnifiques portes en bronze de la basilique Saint-Hilaire de Poitiers, qu'il enleva, malgré les murmures des peuples.

Néanmoins, les justes plaintes que sa conduite et ses mœurs soulevèrent trop souvent furent comme étouffées plus tard par le concert des louanges que lui décernèrent les historiens et les hagiographes. Frédégaire[74], l'auteur du Gesta Dagoberti[75] et celui du Gesta regum Francorum[76] vantent sa douceur, sa justice, sa magnificence et ses victoires. Les biographes de saint Filibert, fondateur de l'abbaye de Gemmeticm ou Jumièges[77] ; de sainte Austreberta, première abbesse de Pauliacum ou Pavilly[78] ; du prêtre saint Richarius ou Riquier[79] ; de sainte Ricthrudis, abbesse de Marchiennes[80] ; de saint Geremarus ou Germer[81], et plusieurs autres ne parlent qu'avec une sorte d'enthousiasme du règne de Dagobert Ier et comparent ordinairement ce prince au roi Salomon, en ayant soin toutefois de faire observer qu'il l'imita dans son amour désordonné pour les femmes.

A ne considérer, en effet, que les apparences, le fils de Clotaire II était le plus redoutable et le premier non seulement des rois barbares fédérés, mais de tous les princes de sa race[82], et son pouvoir ne tarda pas à s'accroître encore. Ce n'était pas sans une vive répugnance qu'il avait consenti à céder plusieurs civitates du midi à son frère Charibert. Ses sages ministres l'y avaient forcé en quelque manière[83], et il n'attendait que le moment de reprendre ce qu'il avait abandonné. La mort de Charibert, arrivée en 631, lui fournit l'occasion qu'il cherchait. Charibert laissait un fils nommé Chilpéric, lequel fut proclamé roi à Toulouse ; mais Dagobert, qui avait, quelques années auparavant, ordonné la mort de Brudulfus, oncle maternel de son frère, dont il redoutait la capacité et l'énergie[84], Dagobert fit secrètement empoisonner le jeune Chilpéric et s'empara de son royaume. Il le retrouva plus grand qu'il ne l'avait donné, parce que Charibert était parvenu à chasser les Wascones ou Basques, qui avaient profité des troubles dont les royaumes Francs avaient été agités, pour descendre des Pyrénées et se mettre en possession des civitates formant autrefois la province de Novempopulania[85].

Après la suppression du royaume de Charibert, les états de Dagobert s'étendaient des Pyrénées à l'embouchure de l'Elbe, des côtes de l'Océan aux montagnes de la Bohème et de l'Autriche actuelles. Les peuples slaves qui occupaient ces deux contrées reconnurent même, au moins nominalement, son autorité[86]. Il exerça également une grande influence dans les royaumes des Lombards et des Wisigoths. Les premiers lui permirent, plus d'une fois, de se mêler de leurs affaires intérieures. Il prit sous sa protection leur reine Gundoberga, princesse de race bavaroise, qui avait élevé au trône, après la mort d'Ariovaldus, Rotharis, duc de Brescia, et qui avait été victime de l'ingratitude de ce dernier[87]. Quelques années auparavant, le roi des Lombards lui-même, malgré toute sa fierté, n'avait osé refuser de prendre les armes pour aider Dagobert, dans une guerre dont nous parlerons bientôt. En Espagne, la protection du puissant roi des Francs fit élever sur le trône Sisenandus à la place de Swintilla. Deux gallo-romains, les ducs Abundantius et Venerandus, conduisirent le nouveau roi jusqu'à Saragosse, et il consentit à payer une somme de deux cent mille solidi aurei, pour prix de l'assistance qu'il avait reçue[88]. Ajoutons qu'il est bien permis de voir dans cette prépondérance du roi des Francs un effet non seulement de sa puissance, mais encore du prestige attaché à la délégation impériale, que les chefs lombards n'avaient jamais eue, et que les rois wisigoths avaient peut-être omis de faire renouveler.

L'interruption des guerres civiles pendant un quart de siècle et une sage administration, successivement dirigée par deux rois parvenus à la force de l'âge, et par des conseillers à la fois probes et habiles, avaient effacé dans la Gaule presque toutes les traces des calamités antérieures. Cette vaste contrée devenait, de jour, en jour, plus riche et plus florissante, et il n'est pas étonnant que les Mérovingiens, enivrés de leur propre puissance et frappés de la décadence prématurée des Wisigoths et des Lombards, aient songé à reprendre les projets de Théodebert Ier et à rétablir en leur faveur l'empire d'Occident, dont ils semblaient seuls en état de soutenir la dignité et la grandeur.

Mais ces projets n'étaient pas encore réalisables, et nous allons voir se dérouler dans les chapitres suivants des événements graves, qui retardèrent pendant plus d'un siècle et demi l'exécution des desseins formés par Clotaire II et par Dagobert Ier.

C'est sur la frontière orientale de leurs états que les Mérovingiens rencontrèrent d'abord des obstacles de nature à décourager leur ambition. Les Abares, qui avaient occupé depuis longtemps la Pannonie et les contrées voisines et qui avaient soumis la nation des Bulgares, virent un de ces derniers aspirer à l'autorité suprême ; ils réussirent cependant à l'écarter, et les Bulgares, vaincus, furent contraints de s'éloigner. Neuf mille guerriers, traînant avec eux leurs femmes et leurs enfants, cherchèrent un refuge, vers la fin de l'année 630, sur le territoire des Bajuvarii et conjurèrent Dagobert de leur assigner, quelque part, un canton désert, dans lequel ils pourraient s'établir. Mais, loin d'imiter l'adroite politique des empereurs, qui avaient souvent repeuplé des pays ravagés en y fixant des troupes de barbares, chez lesquels ils avaient trouvé d'excellents soldats, le roi résolut de se défaire de ces étrangers. En conséquence, il enjoignit aux Bajuvarii de les recevoir et de les garder jusqu'à la fin de l'hiver ; puis, un jour, il envoya l'ordre de les massacrer tous, et cette prescription fut exécutée avec tant de secret et de diligence, que sept cents Bulgares seulement parvinrent à se soustraire à la mort et à se retirer, avec leurs familles, dans le pays des Slaves Winides, où ils obtinrent un asile[89].

Cet évènement, qui s'accomplit dans les premiers jours de l'année 631, fut bientôt suivi d'une guerre sanglante. Les Winides avaient alors pour chef, ou pour roi si l'on aime mieux, un Franc nommé Samo, originaire du pagus Senonagus, que divers écrivains ont confondu avec la civitas Senonensis, mais qu'il faut reconnaître dans la contrée appelée, au moyen-âge, Sonegia ou Seunonegia. Cette contrée, dans laquelle on rencontre la ville et la forêt de Soignes ou Soignies, et qui a fait partie du Hainaut, se trouvait comprise, au Vile siècle, dans la civitas dont Camaracum ou Cambray était le chef-lieu. Quoiqu'il en soit, Samo exerçait la profession de marchand, et, s'étant joint à une troupe de négociants gallo-romains, il se rendit, pour y. trafiquer, chez les Winides, qui habitaient la. Bohème et la partie orientale de l'ancien Norique. Lorsqu'il y arriva, tout le pays était en feu. Les Winides avaient été subjugués antérieurement par les Abares, qui faisaient peser sur eux la servitude la plus dure et la plus humiliante, les forçant à les suivre, ou, pour mieux dire, à les précéder dans toutes les guerres qu'ils entreprenaient, leur enlevant leurs femmes et leurs filles, et les contraignant même à payer un tribut bien lourd. Les Winides, poussés à bout par tant d'indignités, venaient de secouer le joug, au moment où Samo pénétrait sur leur territoire. Cet homme, naturellement audacieux, et qui avait sans doute servi dans les armées Franques, offrit aux Winides de combattre avec eux et de leur apprendre le métier de la guerre. Sa proposition fut acceptée avec empressement. Il se mit à la tête des insurgés, fit subir aux Abares des échecs considérables et les contraignit à rentrer dans leur pays. Les Winides reconnaissants lui décernèrent le titre de roi, en 624 ou 625, et lui donnèrent une autorité à peu près absolue. Samo, qui était probablement païen, adopta les mœurs de ses sujets et prit douze femmes de leur nation, dont il eut vingt-deux fils et quinze filles[90]. Il n'oublia pas, de reste, son origine et il reconnut, au moins d'une manière nominale, la suprématie du roi des Francs.

Il y avait déjà plusieurs années qu'il régnait sur les Winides, harcelé de temps en temps par les Abares, mais repoussant toujours victorieusement leurs attaques, lorsqu'une caravane de commerçants gallo-romains, qui étaient venus trafiquer avec ses sujets, fut assaillie à l'improviste par la multitude. Les négociants et leurs serviteurs furent tués, et les Winides s'emparèrent des marchandises et se les partagèrent. Cet évènement eut lieu vers le printemps de l'année 651, et on peut conjecturer qu'il eut pour cause le ressentiment qu'avait inspiré aux Winides le massacre des Bulgares récemment ordonné par Dagobert. Les sujets de Samo avaient vu des alliés dans les Bulgares, et ceux de ces infortunés qui avaient échappé aux armes des Bajuvarii attisaient la colère, des Winides. Le roi des Francs, informé de ce qui s'était passé, envoya un leude, nommé Sicharius, demander la restitution des marchandises volées et une forte indemnité pécuniaire pour les familles des négociants gallo-romains. Samo refusa de voir Sicharius ; alors celui-ci, prenant, ainsi que les gens de sa suite, le costume des Slaves, se présenta inopinément devant le chef barbare et lui notifia les demandes de Dagobert. Samo ne voulut pas y faire droit et offrit seulement d'ouvrir une conférence, dans laquelle on examinerait les griefs réciproques des Francs et des Winides. Sicharius, perdant le sang-froid, nécessaire à un diplomate, rejeta avec hauteur la proposition du roi, s'emporta en menaces et en invectives, et accusa Samo de manquer à la fidélité qu'il devait à Dagobert. « Mes sujets, répondit Samo, sont prêts, comme moi, à reconnaître son autorité, pourvu que, de son côté, il ne fasse rien contre l'amitié qu'il nous a promise. — Quelle amitié, s'écria Sicharius, peut-il y avoir entre des chrétiens, serviteurs du vrai Dieu, et des chiens comme vous ? — Si vous êtes les serviteurs de Dieu, répliqua Samo, et nous ses chiens, nous avons reçu de lui le pouvoir de vous mordre pour VOUS punir de vos fautes. » Et cela dit, il chassa honteusement l'ambassadeur. Une pareille réponse ne laissait plus aucune ouverture aux négociations, et Dagobert résolut d'employer la force des armes ; mais, énervé par la mollesse et la débauche, il ne voulut pas mener lui-même ses troupes et il confia à d'autres la conduite de la guerre. Par une tactique habile, il décida que l'ennemi serait attaqué sur trois points différents. Un corps d'armée, entièrement composé de lombards, traversa les Alpes Juliennes, franchit la Drave et pénétra dans le Norique. Une seconde armée, formée des Bajuvarii et des Alamanni, et commandée par Chrodebertus duc de ce dernier peuple, suivit la vallée du Danube et attaqua la Bohème du côté du midi. Enfin, l'armée des Austrasiens, à laquelle, si l'on doit interpréter littéralement certaines expressions assez obscures de Frédégaire et de l'auteur du Gesta Dagoberti, le roi avait joint trois anciennes légions romaines qui existaient encore, l'armée ou l'exercitus des Austrasiens traversa la Thuringe et envahit la partie septentrionale de la Bohême. Le succès de ces attaques combinées ne fut pas aussi grand que Dagobert l'espérait. Les Lombards, les Alamanni et les Bajuvarii ne rencontrèrent qu'un petit nombre de guerriers winides, ravagèrent les pays qu'ils parcoururent et revinrent chez eux, avec une multitude de captifs. Samo avait réservé le gros de ses forces pour résister aux Austrasiens, dont il redoutait la valeur. Les deux armées se rencontrèrent devant une espèce de forteresse, que Frédégaire appelle Wogastisburc, et dans laquelle les Winides se renfermèrent. Les Francs dressèrent leurs tentes, enveloppèrent la forteresse et se disposèrent à l'assiéger. Samo n'attendait que ce moment pour les attaquer lui-même. Le combat se renouvela trois jours de suite. Enfin, les Austrasiens, qui avaient perdu beaucoup de monde, oublièrent leur ancienne renommée, abandonnèrent leur camp et se retirèrent en désordre.

Les suites de ce désastre furent extrêmement fâcheuses. Les Winides, poursuivant les vaincus, pénétrèrent dans la Thuringe, la dévastèrent et poussèrent même jusque dans les environs du Rhin, en commettant mille ravages. En même temps, Dervan chef d'une autre tribu slave, à laquelle Frédégaire donne le nom d'Urbii, et que le Père le Cointe suppose être le même peuple que les Sorabes, Dervan rompit une sorte de traité aux termes duquel il reconnaissait la suzeraineté des rois Francs, et se plaça sous la protection de Samo, dont il augmenta considérablement les forces[91].

A la nouvelle de ces malheurs, Dagobert comprit la faute qu'il avait commise en laissant à ses généraux la charge d'une guerre aussi dangereuse, et il résolut de marcher lui-même contre les Winides. Au commencement de l'année 632, il réunit à Metz une nombreuse armée, composée d'austrasiens, de neustriens et de bourguignons, et, après avoir traversé le prolongement septentrional de la chaîne des Vosges, il entra dans la cité de Mayence, d'où il se préparait à pénétrer dans la Grande Germanie, lorsqu'il vit arriver une députation des Saxons. Ceux-ci lui offraient de mettre la partie orientale du royaume des Francs à l'abri des incursions des Winides, si Dagobert voulait leur faire remise du tribut de cinq cents vaches qu'ils étaient obligés de livrer tous les ans. Le roi y consentit, et l'armée fut congédiée, après que les députés saxons eurent juré sur leurs armes, selon l'usage de cette nation, de tenir fidèlement la promesse qu'ils venaient de faire[92].

 

 

 



[1] V. les canons 1, 3-7, 10-11, 14 et 15, dans Sirmond, Concilia antiqua Galliœ, t. I, p. 470-474.

[2] V. l'edictum, dans Sirmond, ibid., p. 474-476, ou dans Pardessus, t. I, p. 195-197.

[3] V. les actes de ces deux conciles, dans Labbe, Concilia, t. V, col. 1655-1657 et 1688-1693.

[4] V. Frédégaire, Chronic., c. 42.

[5] V. idem, ibid., c. 54.

[6] V. idem, ibid.

[7] V. idem, ibid.

[8] V. idem, ibid., c. 42, 43 et 44.

[9] V. idem, ibid., c. 43.

[10] V. notamment idem, ibid., c. 54.

[11] V. idem, ibid., c. 52.

[12] V. Gesta Dagoberti regis, n° 6 et suiv. et 35, dans Du Chesne, t. I, p. 575 et 582.

[13] V. Vita sancti Wandrogisili, abbatis Fontanellensis, n° 7, dans Mabillon, Acta ss., sæc. II.

[14] V. Vita sanctœ Salabergœ, abbatisso Laudunensis, n° 8 et 9, ibid.

[15] V. Vita sanctœ Godebertœ, virginis, dans les Bollandistes, au 11 avril.

[16] V. Vita sancti Germani, abbatis Grandivallensis, n° 4, dans Mabillon, ibid.

[17] V. Vita sancti Geremari, abbatis Flaviacensis, n° 10 et 12, ibid.

[18] V. Vita sancti Hermenlandi, abbatis Antrensis, n° 5, ibid., sæc. III, part. I.

[19] V. notamment Vita sancti Germani, abbatis Grandivallensis, n° 2, ibid., sæc.

[20] V. Frédégaire, Chronic., c. 46 ; Gesta Dagoberti regis, n° 5, dans Du Chesne, t. I, p. 575.

[21] V. Frédégaire, ibid., c. 42.

[22] V. idem, ibid., c. 43.

[23] V. Vita sancti Columbani, auctore Jona, n° 26, dans Mabillon, Acta ss., sæc. II.

[24] V. Frédégaire, Chronic., c. 44.

[25] V., dans Pardessus, t. I. p. 420-122, cet edictum, qui est qualifié constitutio generalis, et que l'on a longtemps attribué, par erreur, à Clotaire Ier.

[26] V. Frédégaire, Chronic., c. 45 ; v. aussi c. 54.

[27] V. Vita sancti Faronis, Meldensis episcopi, n° 71-78, dans Mabillon, Acta ss., sæc. II ; Gesta Dagoberti regis, n° 1, dans Du Chesne, t. I, p. 574.

[28] V. Frédégaire, Chronic., c. 47 ; Gesta Dagoberti, n° 2, 5, 6 et 12, dans Du Chesne, t. I, p. 574-576 ; Gesta regum Francorum, ibid., p. 716.

[29] V. Frédégaire, Chronic., c. 52.

[30] V. Frédégaire, ibid., c. 55 ; Gesta Dagoberti, n° 15, dans Du Chesne, t. I, p. 576.

[31] V. deux diplômes de Childéric II et de saint Amandus, évêque de Trajectum-ad-Mosam, dans Pardessus, t. II, p. 118, 119, 133 et 134.

[32] V. Vita sancti Amalfi, Metensis episcopi, n° 2, dans Mabillon, Acta ss., sæc. II ; Vita mate Gertrudis, abbatissœ Nivialensis primœ, auctore monacho anonymo coœvo, c. 6, ibid. La vie de saint Arnulfus que nous citons dans la présente note est aussi l'ouvrage d'un écrivain contemporain, et il ne faut pas la confondre avec une autre biographie écrite, au IXe siècle, par le moine Umnon.

[33] On peut voir dans divers ouvrages, et notamment dans l'Histoire de Metz par deux bénédictins, t. I, p. 354-359, le résumé de toutes les discussions auxquelles a donné lieu cette généalogie fabuleuse.

[34] V. Vita sancti Arnulfi, n° 1-5, dans Mabillon, ibid.

[35] V. ibid., n° 5.

[36] V. Vita sancti Chlodulfi, episcopi Metensis, n° 2, ibid.

[37] Cet anneau existe encore dans le trésor de la cathédrale de Metz. Le chaton est une agate opaque, d'un blanc de lait, dont la couche inférieure est de quartz hyalin. On y voit un poisson à moitié engagé dans une nasse, vers laquelle se dirigent deux autres poissons, placés à droite et à gauche. C'est, comme on sait, un symbole chrétien, et la pierre parait avoir été gravée avant le VIIe siècle.

[38] V. Vita sancti Arnulfi, n° 46, ibid.

[39] Il se retirait ordinairement, dans ce but, soit à Calciacum, aujourd'hui Chaussy, près de Metz, soit dans la villa Dodiniaca, qui était dans le voisinage des Vosges.

[40] V. Vita sancti Arnulfi, n° 6-9, 11, 14-20, ibid.

[41] Longolarium ne peut être Galre, près de Liège, comme le voulait Mabillon. V. De re diplomatica, p. 295.

[42] V. Gesta Dagoberti, n° 14, dans Du Chesne, t. I, p. 576 et 577 ; Gesta regum Francorum, ibid., p. 716.

[43] V. Vita sancti Arnulfi, n° 12, dans Mabillon, Acta ss., sæc. II.

[44] V. le diplôme, dans Pardessus, t. I, p. 228 et 229.

[45] Dans Du Chesne, t. I, p. 716.

[46] V. Frédégaire, Chronic., c. 42.

[47] V. Frédégaire, ibid., c. 56 et 57 ; Gesta Dagoberti, n° 15, dans Du Chesne, t. I, p. 577.

[48] V. Frédégaire, ibid., c. 62 ; Gesta Dagoberti, n° 26, ibid., p. 580.

[49] V. Frédégaire, ibid., c. 65 ; Gesta Dagoberti, n° 25, ibid.

[50] V. Isidore de Séville, Gothorum Historia, n° 5 et 56 ; Mariana, Historia Hispaniœ, lib. VI, c. 3.

[51] Nous disons que le roi était en Austrasie, parce que le prœceptum dont il s'agit est daté de la huitième année du règne de Dagobert dans ce pays, et que le roi n'aurait pas employé cette manière de compter s'il s'était alors trouvé en Neustrie ou en Bourgogne. M. Pardessus a rapporté le diplôme au mois d'avril 629, en se basant sur ce que Dagobert aurait commencé à régner en Austrasie dès le mois de mars 622 ; mais comme, selon toutes les apparences, Clotaire n'a cédé l'Austrasie à son fils que vers la fin de 622, la huitième année de Dagobert a dû commencer vers octobre ou novembre 629, et le prœceptum est de 630. V. le diplôme, dans Pardessus, t. II, p. 5 et 4.

[52] V. Vita sancti Leodegarii, Augustodunensis episcopi, auctore Ursino, c. 1, dans les Bollandistes, au 2 octobre.

[53] La seule chose qui pourrait embarrasser est la présence au concile de Rusticus évêque de Cahors, auquel son frère Desiderius succéda dès le mois d'avril 630 ; mais il n'est pas impossible d'admettre que Rusticus soit mort immédiatement après la clôture du concile, c'est-à-dire en février, et que l'élection de Desiderius ait eu lieu au mois de mars. Ce qui est certain, c'est qu'elle ne fut pas confirmée par Dagobert avant le mois d'avril.

[54] On peut les voir dans Flodoard, Historia Remensis Ecclesiœ, lib. Il, c. 5, ou dans Sirmond, Concilia antiqua Galliœ, t. I, p. 479-484.

[55] V. De republica Alamannorum commentarii, Berlin, 1849, in-8°.

[56] V. Diplomata, t. II, p. 6.

[57] V. Recherches sur l'origine et les différentes rédactions de la loi des Allemands, dans la Revue historique de droit français et étranger, t. I, p. 69-85.

[58] V. tit. XXXIX.

[59] V. Frédégaire, Chronic., c. 59, 61 et 62 ; Gesta Dagoberti, n° 24, dans Du Chesne, t. I, p. 579 ; Vita sancti Amandi, Trajectensis episcopi, c. 4, dans les Bollandistes, au 6 février.

[60] V. Vita sancti Amandi, c. 2, 4 et 5, ibid. ; Vita sancti Remacli, Trajectensis episcopi, n° 3, dans le même recueil, au 3 septembre, ou dans Mabillon, Acta ss., sæc. II.

[61] V. Frédégaire, Chronic., c. 58 ; Gesta Dagoberti, n° 24, dans Du Chesne, t. I, p. 580.

[62] V. Frédégaire, ibid., c, 52.

[63] V. Vita sancti Metensis episcopi, n° 15, dans Mabillon, Acta ss., sæc. II.

[64] V. Frédégaire, ibid., c. 58.

[65] V. Gesta Dagoberti, n° 23, ibid., p. 579.

[66] V. son diplôme, dans Pardessus, t. I, p. 228 et 229.

[67] V. ces deux diplômes, ibid., t. II, p. 17, 18, 21 et 22.

[68] V. ce diplôme, dans le Gallia Christiana, instr., t. XIII, col. 452.

[69] V. c. 32, dans Calmet, Hist. de Lorraine, 1re édit., t. I, preuv., col. 126 et 127.

[70] V. Annales Benedictini, t. I, p. 555.

[71] V. Benoît Picart, Hist. de Toul, p. 257-260.

[72] V. Gesta Dagoberti, n° 23, dans Du Chesne, t. I, p. 379.

[73] V. Miracula et translatio sancti Martini, abbatis Vertavensis, n° 6, dans Mabillon, Acta ss., sæc. I.

[74] V. Chronic., c. 58.

[75] V. n° 22, dans Du Chesne, t. I, p. 579.

[76] V. ibid., p. 716.

[77] V. Vita sancti Filibera, abbatis, c. 2, dans les Bollandistes, au 20 août.

[78] V. Vita sanctœ Austrebertœ, abbatisso Pauliacensis, dans le même recueil, au 20 février.

[79] V. Vita sancti Richarii, abbatis Centulensis, n° 11, dans Mabillon, Acta ss., sæc. II. Cette vie a été écrite par Alcuin, mais d'après une biographie contemporaine.

[80] V. Vita sanctœ Rictrudis, abbatisœ Martianensis, dans les Bollandistes, au 12 mai.

[81] V. Vita sancti Geremari, abbatis Flaviacensis, dans le même recueil, au 24 septembre.

[82] V. Gesta Dagoberti, n° 22, dans Du Chesne, t. I, p. 579.

[83] V. Frédégaire, Chronic., c. 57.

[84] V. idem, ibid., c. 56.

[85] V. idem, ibid., c. 57 et 67.

[86] V. Gesta Dagoberti, n° 27, dans Du Chesne, t. I, p. 580.

[87] V. Frédégaire, ibid., c. 70 et 71.

[88] V. idem, ibid., c. 73 ; Gesta Dagoberti, n° 30, dans Du Chesne, t. I, p. 581.

[89] V. Frédégaire, ibid., c. 72 ; Gesta Dagoberti, n° 28, ibid.

[90] V. Frédégaire, ibid., c. 48.

[91] V. Frédégaire, ibid., c. 68 ; Gesta Dagoberti, n° 27, dans Du Chesne, t. I, p. 580.

[92] V. Frédégaire, ibid., c. 74 ; Gesta Dagoberti, n° 31, ibid., p. 581.