HISTOIRE DU ROYAUME D'AUSTRASIE

TOME DEUXIÈME

 

CHAPITRE VII. — THÉODEBERT II (596-612). - THIERRY II (612 et 613). - SIGISBERT III (613).

 

 

En assurant à Childebert la possession de ses états, Gontran avait stipulé qu'après la mort de ce prince, évènement qui devait alors paraître fort éloigné, les royaumes d'Austrasie et de Bourgogne seraient séparés de nouveau ; que Théodebert régnerait sur le premier, et que le second appartiendrait à Théodoric ou Thierry. La fin prématurée de Childebert donna ouverture à cette espèce de partage. Théodebert devint roi d'Austrasie et fut, conduit 41ans le palais de Metz ; Thierry fut proclamé roi de Bourgogne, et la ville d'Orléans obtint le titre de capitale, quoique Gontran eut ordinairement résidé dans le palais de Châlons-sur-Saône ; mais l'extension considérable prise par le royaume de Bourgogne vers l'ouest et vers le nord-ouest avait rendu ce changement nécessaire.

Aucun document contemporain ne nous apprend quelles furent, au juste, les bases du partage ; mais on sait toutefois que les frontières des deux royaumes ne demeurèrent pas telles qu'elles étaient pendant la vie de Gontran et de Childebert. Ainsi, la civitas d'Argentoratum, qui avait jusqu'alors dépendu de l'Austrasie, fut en tout ou partie attribuée à la Bourgogne[1]. Ainsi, une portion de la Maxima Sequanorum, qui avait été occupée par les Alamanni, fut également donnée à Thierry, dont les prédécesseurs possédaient le reste de cette province[2]. Il parait que l'on attribua semblablement au second fils de Childebert le diocèse de Châlons-sur-Marne, trois pagi de celui de Toul[3], et les civitates situées à l'ouest de Reims et de Laon, qui avaient appartenu, en dernier lieu, au royaume d'Austrasie. Enfin, Thierry fut mis en possession de tous les pays qui bordaient la Méditerranée depuis la Septimanie jusqu'aux frontières de l'Italie[4]. Cependant Théodebert conserva quelques-unes des cités les plus voisines des Alpes, comme le prouve une lettre que le pape saint Grégoire adressa aux deux fils de Childebert, pour les prier de réparer les dommages qui avaient été commis dans plusieurs paroisses du diocèse de Turin, lesquelles dépendaient de leurs états[5].

Brunehaut, ne pouvant garder près d'elle ses deux petits-fils, demeura dans le royaume d'Austrasie, où elle résidait depuis si longtemps, et qui jouissait, ainsi que nous l'avons démontré, d'une sorte de suprématie sur les autres royaumes Francs, et comme Thierry était encore un enfant[6], elle chargea du gouvernement de la Bourgogne le maire du palais Warnacharius et Syagrius évêque d'Autun. Au reste, elle jouissait d'une égale autorité dans les deux états, et l'on n'y prenait aucune mesure importante sans son autorisation.

Ces arrangements étaient à peine terminés, lorsque Frédégonde, espérant profiter des embarras inséparables d'un changement de rois et d'une régence, assembla l'armée de Neustrie ; puis, sans se donner la peine de déclarer la guerre, elle envahit les pays les plus rapprochés du royaume de son fils et s'empara de la ville de Paris[7]. Rien n'était préparé pour repousser une pareille attaque, et les progrès des Neustriens furent extrêmement rapides. Brunehaut finit cependant par réunir une partie des forces de la Bourgogne et de l'Austrasie, et les deux armées se rencontrèrent près d'un lieu qui dans les manuscrits et les éditions de Frédégaire porte le nom de Latofao, mais qui s'appelait plus probablement Lucofao (ou le bois des hêtres). Quelques historiens ont cru qu'il fallait chercher ce lieu dans le diocèse de Sens. D'autres écrivains, dont l'opinion a été adoptée par les auteurs de l'Art de vérifier les dates[8], ont soutenu que Latofao, Lucofao ou Leucofao n'est autre que le village de Lafaux, près de Chavignon, entre les villes de Laon et de Soissons. Mais nous préférons nous ranger à l'avis de l'abbé le Beuf, qui prétend retrouver Lueofao (par abréviation Lufao) dans le bourg de Li Fou, autrefois Lufaus[9], situé au sud-ouest de Neufchâteau, entre cette ville et Chaumont-en-Bassigny[10]. Il est une observation qu'il ne faut jamais perdre de vue quand on recherche le lieu où se choquèrent deux armées : c'est que toutes les batailles importantes ont été livrées à proximité d'une grande route, parce que les armées, si légers que soient leurs bagages, ne peuvent pas marcher à travers champs, ni même sur de simples chemins. On a vu que, d'après Frédégaire, les troupes neustriennes avaient occupé plusieurs civitates appartenant soit à la Bourgogne, soit à l'Austrasie, notamment la cité de Paris, et il faut par conséquent chercher Latofao ou Lucofao au midi ou à l'est de cette ville. Frédégaire ne dit pas que l'armée de Neustrie ait pris le parti de la retraite, après avoir obtenu d'aussi remarquables succès, ni qu'elle ait reculé jusqu'au-delà de Soissons. D'un autre côté, elle eut le temps de faire de nouveaux progrès et de s'avancer plus loin, avant que les armées de Brunehaut fussent prêtes à combattre. Cela posé, il ne nous semble pas impossible d'admettre que les généraux de Frédégonde aient formé le projet d'empêcher la jonction des Austrasiens, lesquels devaient s'assembler près de Metz ou de Toul, et des Bourguignons, dont l'armée se réunissait probablement dans la vallée de la Saône, et qu'ils aient, à cet effet, marché vers le sud-est, suivant d'abord la grande voie qui conduisait de Reims à Metz et traversait les villes de Nasium et de Toul, puis prenant une route secondaire, laquelle se détachait de la précédente à Nasium, passait à Grandesina et se rattachait, près de Noviomagus (Neufchâteau), à la voie de Langres à Metz. C'était sur cette dernière que la jonction des Austrasiens et des Bourguignons devait s'opérer, soit entre Mosa (Meuvy) et Noviomagus, soit entre cette ville et la cité de Toul, et Li Fou se trouve précisément dans le voisinage de Noviomagus, et dans le lieu où l'on pouvait plus facilement entraver cette jonction. Cl semble toutefois résulter du texte de Frédégaire qu'elle s'effectua, car il dit que les troupes de Théodebert et de Thierry en vinrent aux mains avec celles de Clotaire, et qu'elles furent défaites comme à Trucciacum[11]. Aucune tradition n'a conservé de renseignements précis sur la position du champ de bataille ; mais il existe à l'ouest de la Meuse, entre Li Fou et la voie de Langres à Metz, une vaste plaine, où des armées considérables pouvaient manœuvrer à l'aise, et tout porte à croire que le choc des Austrasiens, des Bourguignons et des Neustriens eut lieu dans cette plaine et un peu au midi de Li Fou.

L'historien qui nous fait connaître l'issue de ce choc ne nous apprend pas quels furent les résultats de la guerre. Il est vraisemblable qu'après la bataille de Latofao, comme après celle de Trucciacum, les Neustriens vainqueurs furent déconcertés par la supériorité numérique de l'ennemi, et qu'ils ne poussèrent pas plus loin leur invasion en Austrasie. On ne voit, en effet, nulle part qu'ils se soient avancés au-delà de Latofao, et nous présumons qu'ils retournèrent sur leurs pas et regagnèrent leur pays par Grandesina, Nasium, Caturices, Fanum Minervœ et Reims. Néanmoins, ils restèrent en possession des villes qu'ils avaient conquises dans les vallées de l'Isara (l'Oise) et de la Seine, et ils les conservèrent jusqu'à l'année 600[12].

Frédégonde ne survécut pas longtemps à sa victoire : elle mourut en 597 et fut inhumée dans l'église de Saint-Germain-des-Prés, qui était alors sous le vocable de saint Vincent. Brunehaut, délivrée enfin d'une ennemie aussi implacable, songea à tirer parti de cet évènement et à reprendre le terrain qu'elle avait perdu ; mais d'autres soins absorbèrent d'abord son attention, et, comme nous venons de le dire, les choses demeurèrent dans le même état jusqu'à la dernière année du VI° siècle.

Brunehaut avait plus d'un embarras à surmonter. Le khan des Abares avait voulu, comme Frédégonde, profiter de la mort de Childebert, et son innombrable cavalerie avait fait des courses dans la Grande Germanie. La reine d'Austrasie, qui jugeait-impossible, pour le moment, de lutter avec avantage contre le prince barbare, traita avec lui et en obtint la paix à des conditions qui ne nous sont pas connues. Elle traita aussi avec le roi des Lombards et renouvela ou confirma la convention conclue par Childebert, peu d'années auparavant.

Mais, si les difficultés étaient grandes à l'extérieur, elles étaient plus menaçantes encore à l'intérieur. Les leudes austrasiens, qui vivaient courbés depuis longtemps sous la main de fer de la régente, supportaient avec impatience un pareil état de choses et complotaient continuellement pour ressaisir leur ancienne autorité. Brunehaut, de son côté, ne tenait pas assez de compte de la disposition des esprits et redoublait de rigueur pour étouffer tout germe de révolte. C'est alors qu'elle fit périr Winthrio, duc de Campania[13]. Les prétextes ne manquaient pas. On pouvait, en effet, accuser Winthrio d'avoir laissé surprendre son armée à Trucciacum, et si, comme la chose est probable, il commandait encore les Austrasiens à Latofao, le résultat de la bataille n'était pas de nature à effacer le souvenir de sa première faute.

On rapporte la mort de Winthrio à l'année 598[14], et le supplice de ce malheureux duc, loin de retarder l'explosion que Brunehaut redoutait, ne servit qu'à la rendre plus prompte. Les seigneurs d'origine Franque comprirent qu'il fallait soit périr comme Winthrio, soit obéir à toutes les volontés de la régente. Plusieurs d'entr'eux étaient offusqués de la prédilection qu'elle montrait pour les mœurs et l'administration romaines, et ils redoutaient, non sans raison, de voir les rois s'arroger à l'égard des Francs l'autorité qu'ils avaient déjà sur les Gallo-Romains, comme lieutenants des empereurs. Dès lors, on mit tout en œuvre pour perdre Brunehaut, et on alla jusqu'à répandre une prétendue prophétie des sibylles, que Frédégaire rend en latin de la manière suivante : Veniet Bruna de partibus Spaniœ, ante cujus conspectum mulles gentes peribunt[15]. Enfin, l'année 599 vit éclater en Austrasie une révolte, sur laquelle l'histoire ne nous a laissé aucun renseignement. Frédégaire nous apprend seulement que Brunehaut fut abandonnée de tout le monde, et qu'elle errait seule dans la Campania Arciacensis, c'est-à-dire dans tes plaines voisines d'Arcis, cherchant probablement à rejoindre son fils Thierry, lorsqu'elle fut rencontrée par un pauvre homme, qui en eut compassion et la conduisit dans le lieu où le roi de Bourgogne résidait alors. Thierry accueillit sa mère avec le plus grand empressement, et la princesse parvint immédiatement à reprendre en Bourgogne la position qu'elle venait de perdre en Austrasie. Aussi reconnaissante que vindicative, elle procura à l'individu qui l'avait menée près de son fils l'évêché d'Auxerre, lequel devint vacant peu de temps après[16] ; et par conséquent cet évêque improvisé doit être Desiderius, qui remplaça Aunacharius, dont il a été parlé plus haut[17].

L'expulsion de Brunehaut n'entraîna heureusement pas de rupture entre les deux royaumes. Aïeule des rois de Bourgogne et d'Austrasie, la princesse sentit qu'il était nécessaire de dissimuler momentanément la colère que lui causait un pareil affront. D'un autre côté, les Austrasiens avaient, après cette espèce de révolution, confié les fonctions de maire du palais à Gundulfus, homme de mérite et d'expérience, que nous avons déjà mentionné plus d'une fois, et qui sentit combien l'union et la concorde importaient à la grandeur des deux états[18].

L'histoire de l'administration de Brunehaut depuis sa retraite en Bourgogne n'appartient pas à notre sujet ; mais nous ne pouvons nous dispenser de dire que cette administration fut aussi heureuse qu'habile. La régente rétablit quelques institutions d'origine romaine que le malheur des temps avait détruites ; elle répara les voies, les ponts et les forteresses, et, vers la fin du Xe siècle, le chroniqueur Aimoin s'émerveillait en considérant le nombre et la grandeur des travaux que l'on attribuait à cette femme, tant en Austrasie qu'en Bourgogne[19]. Plusieurs portent même encore son nom[20].

Saint Grégoire n'était que l'écho de l'opinion publique, lorsqu'il décernait à Brunehaut les louanges que divers écrivains se sont étonnés de rencontrer dans les lettres de l'illustre pontife[21]. Elle profita de l'estime que le pape lui accordait pour terminer, par son entremise, une affaire dont la conclusion était devenue difficile depuis que Childebert avait manqué de parole à Maurice. Il s'agissait d'engager l'empereur à concéder définitivement au roi de Bourgogne la propriété de certaines villes situées sur le versant méridional des Alpes, et qui, faisant partie de l'ancienne préfecture d'Italie, n'avaient jamais été comprises dans les cessions territoriales consenties au profit des Mérovingiens[22].

Le pape, de son côté, se prévalait des services qu'il rendait à Brunehaut pour travailler, avec plus d'autorité, au rétablissement de la discipline ecclésiastique dans les Gaules. C'est ainsi que, en lui annonçant qu'il vient, sur sa demande, d'accorder le pallium à Syagrius, évêque d'Autun et un des ministres de la princesse, il la prie de détruire jusqu'aux derniers vestiges de la simonie et de surveiller de très-près les schismatiques et les idolâtres[23]. Dans une autre circonstance, il la supplie de ne plus permettre que de simples laïques soient élevés à l'épiscopat ; il revient sur ses recommandations relativement à la simonie, et il appelle l'attention de la régente sur la situation des esclaves chrétiens qui appartenaient à des juifs[24]. Plus tard, il renouvelle ses exhortations au sujet des poursuites à exercer contre les simoniaques ; il invite Brunehaut à faire assembler un concile[25], et il la conjure de châtier les prêtres ou, pour mieux dire, les évêques (sacerdotes) qui menaient une vie indigne de leur caractère sacré[26]. Quelquefois il lui parle d'autres sujets : il lui annonce l'envoi de reliques des saints apôtres Pierre et Paul[27] ; il lui recommande tantôt le moine Augustin, qu'il envoyait dans la Bretagne pour travailler à la conversion des Anglo-Saxons, lesquels avaient conquis la plus grande partie de cette île[28] ; tantôt un individu nommé Hilarius, qui craignait d'avoir encouru la colère royale[29].

Les lettres que le saint pontife écrivit aux rois Théodebert et Thierry sont moins nombreuses, et, comme les précédentes, elles ont pour but d'engager les deux princes à protéger le moine Augustin et l'économe Candidus, à poursuivre les simoniaques, à ne plus donner les évêchés à des laïques, et à interdire aux juifs de posséder des esclaves chrétiens[30]. Une seule de ces épîtres est relative à la politique : c'est la lettre neuvième du livre onzième, dans laquelle saint Grégoire loue Thierry de son respect pour l'Empire, lui affirme que c'est le moyen le plus sûr de régner en paix et lui promet de l'avertir, en temps convenable, de ce qui pourra lui être utile[31]. Mais, tout en recommandant aux rois de Bourgogne et d'Austrasie de cultiver l'amitié de l'empereur, tout en leur rappelant la position secondaire des rois fédérés, il n'hésite pas à leur dire, comme il l'avait précédemment déclaré à Childebert et à Brunehaut[32], que leurs royaumes sont les premiers parmi les royaumes barbares[33].

L'Austrasie était, en effet, parvenue, vers la fin du règne de Childebert, à un haut degré de puissance et de gloire. Malgré les défaites que l'armée de ce royaume avait éprouvées à Trucciacum et à Latofao, on le regardait généralement comme investi d'une sorte de primauté sur la Neustrie et la Bourgogne, et les monarchies des Wisigoths et des Lombards ne pouvaient lui être comparées. Les deux défaites que nous venons de rappeler avaient cependant jeté quelque nuage sur cette gloire, et la fierté des Austrasiens exigeait une revanche éclatante. Ce sentiment se trouvait trop d'accord avec les vues ambitieuses de Brunehaut et la soif de vengeance dont elle était dévorée, pour que la paix régnât longtemps dans la Gaule. La princesse, malgré son ressentiment contre les leudes austrasiens, s'entendit avec eux, et, au printemps de l'année 600, les armées des deux royaumes s'avancèrent vers les frontières de la Neustrie. L'attente des peuples était vivement excitée par les prodiges qui avaient été vus dans le ciel. Des signes de cette nature et une comète avaient déjà répandu une sorte de terreur en 595 ; mais, en 599 et en 600, on aperçut des globes de feu, qui parcouraient le ciel, et l'occident parut comme hérissé d'une forêt de lances[34].

Malgré les expressions ambiguës de Frédégaire, on peut être assuré que les deux rois ne conduisaient pas eux-mêmes leurs armées ; car Théodebert avait seulement quatorze ans, et Thierry était plus jeune d'une année. Clotaire II, qui avait près de seize ans, paraît avoir lui-même commandé les Neustriens[35]. Il prit position dans la civitas de Sens, et probablement près du palais royal de Massolacus, Mansolacum ou Mansolagum, situé à une lieue de cette ville[36] ; ce qui démontre que, depuis la bataille de Latofao, il était resté maître des cités du centre qu'il avait alors enlevées à l'Austrasie et à la Bourgogne.

L'armée de Théodebert et de Thierry suivit la grande voie qui conduisait de Sens à Paris, par Condate (Montereau), où l'on traversait la Seine, et par Melodunum (Melun). Clotaire, effrayé à la vue des troupes nombreuses qui marchaient contre lui, prit le parti de reculer. Prévenu par l'ennemi au passage de Condate, il se jeta à gauche, afin de franchir la Lupa (le Loing), dans les environs de Moret, et d'opérer sa retraite sur Paris, en côtoyant la rive gauche de la Seine ; mais les Austrasiens et les Bourguignons le suivirent de près, l'atteignirent dans le vallon qu'arrose la petite rivière d'Orvanne et le forcèrent à combattre, avant qu'il eût eu le temps de mettre le Loing entr'eux et lui. Un coup-d'œil jeté sur une carte un peu détaillée suffit pour rendre compte de ces divers mouvements. La rivière d'Orvanne[37], qui portait alors le nom d'Aroanna, coule d'abord presque parallèlement à la Seine, dont elle est très-peu éloignée, et elle se jette dans le Loing, à une faible distance du lieu où celui-ci mêle lui-même ses eaux avec celles du fleuve. Sur la rive méridionale de l'Aroanna s'élevait un vicus appelé Doromellum, qui est maintenant un village nommé Dormelle ou Dormeilles. Le choc des deux armées eut lieu dans une plaine assez vaste, qui s'étend vers l'orient et vers le nord[38]. Les Neustriens essuyèrent une défaite complète, et le carnage fut si grand, que, au témoignage de l'auteur du Gesta regum Francorum, le lit de l'Aroanna fut encombré par les cadavres, et que les eaux ne trouvèrent plus un passage que très-difficilement[39]. Clotaire s'enfuit avec les débris de son armée, passa le Loing, parvint à franchir la Seine, vis-à-vis de Melun, traversa rapidement cette ville et gagna Paris. Il n'y fut pas longtemps tranquille : les Austrasiens et les Bourguignons s'avançaient avec rapidité le long de la Seine, ravageant tout sur leur route, pour punir, disaient-ils, les habitants des cités du centre de s'être déclarés en faveur de Clotaire, quelques années auparavant. A l'approche de l'ennemi, Paris fut évacué, et le roi de Neustrie, suivant la rive droite de la Seine, chercha un refuge dans la vaste forêt d'Arelaunum, qui se trouvait près de l'embouchure du fleuve, et qu'il ne faut pas confondre avec celle dont nous avons parlé précédemment[40]. Clotaire s'y fortifia au moyen d'abatis, qui ôtèrent à l'ennemi l'envie de l'attaquer ; mais il laissait de la sorte tout son royaume à la merci de ses adversaires. Une pareille situation ne pouvait durer, et Clotaire fut obligé de demander la paix. Il l'obtint aux conditions les plus dures. Il céda à Thierry toutes les civitates comprises entre la Loire et la Seine jusqu'à la mer et au pays des Bretons, et il abandonna à Théodobert II le ducatus Dentelini, qui s'étendait dans la vallée de l'Isara (l'Oise), dans celle de la Seine jusqu'à son embouchure, et contenait cinq diocèses, plus ou moins vastes[41]. Grâce à toutes ces cessions, le royaume de Clotaire se trouva extrêmement réduit, et Frédégaire assure qu'il ne se composait que de douze pagi, enfermés entre la mer, la Seine et l'Isara[42]. Nous pensons que par le mot pagi l'historien n'a pas voulu désigner des civitates[43] ou diocèses, mais de simples subdivisions, et, si notre conjecture est fondée, les douze pagi devaient former les six diocèses de Bellovaci (Beauvais), Ambiani (Amiens), Noviomagus (Noyon), Airebates (Arras), Taruenna (Térouanne) et Camaracum (Cambray), et encore une portion de ce dernier diocèse pouvait bien appartenir à l'Austrasie.

L'heureuse issue de la guerre que les deux fils de Childebert venaient de faire à la Neustrie leur révéla leur force, et, s'ils avaient su demeurer unis, personne n'aurait pu leur résister. Les Wascones ou Gascons, lesquels ne voulaient reconnaitre l'autorité ni des Mérovingiens, ni des rois wisigoths, ne tardèrent pas à en faire l'expérience. Non contents de rester libres dans leurs montagnes, où l'on ne pensait pas à les attaquer, ils voulurent s'étendre dans la plaine et s'emparèrent des villes les plus voisines des Pyrénées. Leur audace fut punie, et, en 602, une armée nombreuse, formée d'austrasiens et de bourguignons, les attaqua, les battit et les força à reculer. Théodebert et Thierry leur accordèrent cependant la paix ; mais ils les soumirent à un tribut annuel et leur imposèrent pour chef, sous le titre de dux, un gallo-romain nommé Genialis[44].

La même année, les deux rois songèrent à tourner leurs armes contre le khan des Abares, et ils cherchèrent, par l'entremise du pape saint Grégoire-le-Grand, à s'entendre, dans ce but, avec l'empereur Maurice, qui n'avait pas moins à se plaindre qu'eux-mêmes des entreprises et des incursions de ces barbares. Mais la mort de Maurice, qui arriva le 27 novembre 602, interrompit la négociation.

En 604, la guerre recommença avec la Neustrie ; Clotaire ne pouvait se résigner à la position secondaire où il se trouvait depuis la bataille de Doromellum, et il faisait en secret Vites préparatifs belliqueux. Son royaume était, à la vérité, extrêmement réduit, par suite des cessions territoriales auxquelles ses cousins l'avaient obligé de consentir ; mais la plupart des Saliens habitaient les civitates qu'il avait gardées, et cette nation était alors en état de fournir un contingent considérable et d'une bravoure éprouvée. H fut même en mesure de former deux armées : l'une s'établit sur les frontières de l'Austrasie, pour surveiller les mouvements de Théodebert ; l'autre, traversant le ducatus Dentelini, franchit la Seine et se jeta sur les civitates situées entre ce fleuve et la Loire, et qui appartenaient à Thierry. Bertoaldus, maire du palais de Bourgogne, parcourait alors ce pays, mais il n'avait avec lui qu'une escorte de trois cents hommes, et il était par conséquent incapable de rien entreprendre. L'armée ennemie était commandée par Landericus, maire du palais de Neustrie, et cet habile générai s'était fait accompagner de Mérovée, fils de Clotaire, qui était encore un petit enfant, mais que l'on voulait montrer aux peuples. Landericus ne rencontra pour ainsi dire aucune résistance, et Bertoaldus eut à peine le temps de chercher un refuge dans la ville d'Orléans, où il fut accueilli par l'évêque, saint Austrinus. Landericus investit la cité, et, tous les jours, il engageait le maire de Bourgogne à sortir avec ses soldats et à en venir aux mains. Mais Bertoaldus ne voulait consentir qu'à un combat singulier, et, comme Landericus refusait à son tour, son adversaire lui dit : « L'armée du roi mon maitre ne tardera pas à arriver et à te livrer bataille. Ce jour-là, revêtons tous deux des habits rouges ; il nous sera facile de nous reconnaître au milieu de la mêlée, et l'on verra quel est le plus brave. »

Thierry avait appris, en effet, le 44 novembre, l'invasion des Neustriens, et il n'avait pas perdu un instant pour réunir ses troupes. Mais quelques-uns des contingents devaient venir de fort loin, et ce fut seulement le 25 décembre qu'il atteignit, près du vicus de Stampœ (Etampes), l'armée neustrienne, qui avait levé le siège d'Orléans et opérait sa retraite par la grande voie conduisant de cette ville à Paris. Il fallait, près de Stampœ, traverser la petite rivière de Loa (le Loë) sur un pont fort étroit. Landericus, ayant laissé passer environ le tiers de l'armée bourguignonne, commença le combat. Bertoaldus, vêtu de rouge, comme il l'avait promis, se tenait au premier rang, appelant à grands cris Landericus, qui se garda de lui répondre, et le maire de Bourgogne tut accablé par le nombre[45]. Néanmoins, sa mort ne procura pas la victoire aux Neustriens. Thierry acheva de faire défiler ses troupes et força Landericus à chercher son salut dans la fuite. Le petit Mérovée tomba entre les mains du vainqueur, et le champ de bataille fut jonché des cadavres des Neustriens. Thierry entra à Paris sans coup férir, et Landericus se retira précipitamment du côté de la Somme[46].

Pendant ce temps, Théodebert rassemblait l'armée d'Austrasie et marchait du côté de Soissons. Il aurait pu facilement écraser les troupes, évidemment inférieures en nombre, que Clotaire Il avait envoyées de ce côté, et couper la retraite à Landericus ; mais, obéissant à un sentiment de jalousie et d'animosité contre son frère, il se contenta d'observer les Neustriens. Il eut même une entrevue avec Clotaire dans le palais de Compendium (Compiègne), lequel était situé sur la frontière du ducatus Dentelini. La paix fut conclue dans l'entrevue des deux rois, et l'armée austrasienne s'en retourna[47].

Frédégaire, qui rapporte parfois tant de particularités inutiles, ne nous dit pas quelle conduite tint le roi de Bourgogne, après sa victoire, ni à quelles conditions il accorda la paix à Clotaire. On est donc réduit à former des conjectures, et, si l'on ajoute foi à un récit du biographe de saint Salvius, on doit admettre que Thierry II obligea son cousin à lui céder les civitates de Noyon et d'Amiens. Le biographe rapporte, en effet, que, après la mort de saint Honoratus, évêque d'Amiens, le roi de Bourgogne envoya dans cette ville Hautcarius évêque de Noyon, pour présider à l'élection du successeur d'Honoratus, et saint Salvius fut alors élevé à la dignité épiscopale, sous les auspices et en quelque façon par les ordres de Thierry II[48].

La jalousie que Théodebert avait montrée contre son frère eut les plus tristes résultats. Brunehaut avait, par politique, dissimulé, pendant quelque temps, le ressentiment qu'elle éprouvait non seulement contre les Austrasiens, mais encore contre leur roi, à qui elle reprochait de n'avoir pas châtié les ennemis de son aïeule. Elle ne cessait d'engager Thierry à dépouiller son frère, et, pour le déterminer, elle lui disait souvent que Théodebert ne devait pas le jour à Childebert, mais à un jardinier du palais auquel la femme de ce prince s'était abandonnée. La vieille reine était fortement secondée dans ses manœuvres par un gallo-romain, appelé Protadius ; auquel elle venait de faire donner les fonctions de major de-mus que la mort de Bertoaldus avait rendues vacantes. Il était tout dévoué à Brunehaut, qui l'avait nommé patrice dès l'année 602, en remplacement d'Ægila, qu'elle avait fait périr injustement, et Frédégaire assure même qu'elle avait envoyé Bertoaldus à l'extrémité du royaume de Bourgogne avec une escorte insuffisante, dans l'espérance qu'il y trouverait la mort, et qu'elle pourrait procurer à son protégé la première place de l'état.

Séduit par les discours de Brunehaut et de son perfide confident, importuné, d'ailleurs, par les réclamations de Théodebert, qui prétendait avoir été lésé dans le partage opéré après la mort de Childebert, Thierry déclara la guerre au roi d'Austrasie, en 606, et vint camper dans un lieu que Frédégaire appelle Caraciacum, et que plusieurs historiens croient être le palais de Carisiacum, situé près de l'Oise, au nord-nord-ouest de Soissons. Si l'on se range à l'opinion de ces écrivains, il faut admettre que les hostilités étaient commencées ; car le palais dont il s'agit appartenait à la civitas de Soissons, au ducatus Dentelini, et par conséquent au royaume d'Austrasie. Théodebert se trouvait à peu de distance, et les deux armées devaient se choquer prochainement, lorsque les seigneurs bourguignons, fatigués de la tyrannie de Protadius, s'assemblèrent et s'écrièrent d'une voix unanime : « Il vaut mieux qu'un homme périsse que d'en exposer tant d'autres à la mort ! » Protadius était dans la tente du roi et jouait aux dés avec Petrus archiater ou premier-médecin. Les leudes s'approchent du prince et le retiennent pour l'empêcher de porter secours au maire du palais, pendant que la multitude entourait la tente, en poussant des cris de mort. Thierry chargea alors un seigneur nommé Uncilenus d'aller haranguer les soldats, et de leur ordonner de se retirer. Mais Uncilenus, au lieu de s'acquitter de sa commission, s'écria : « Le roi consent à la punition de Protadius ! » A ces mots, les soldats se précipitent sur le pavillon royal, fendent les tapisseries avec leurs sabres, saisissent le maire et l'égorgent immédiatement. Les leudes contraignirent ensuite Thierry il se réconcilier avec Théodebert, et les deux armées se dispersèrent[49].

Thierry dévora en silence l'outrage qui venait de lui être fait ; mais il résolut d'en châtier cruellement les auteurs, et il fut affermi dans ce projet par Brunehaut, qui regrettait dans Protadius non seulement un ministre dévoué, mais un amant, s'il faut ajouter foi à des bruits dont Frédégaire s'est rendu l'écho[50]. Ils commencèrent par confier les importantes fonctions de maire du palais à un autre gallo-romain, appelé Claudius, qui était, sans doute, entièrement à leur discrétion[51]. Puis, ils punirent, les uns après les autres, les leudes qui avaient joué le principal rôle dans le tumulte dont Protadius était devenu la victime. Uncilenus eut un pied coupé et fut dépouillé de tous ses biens, et le patrice de Bourgogne lui-même, Wlfus, reçut la mort, par ordre de Thierry, et fut remplacé par un gallo-romain[52].

Ce prince était alors arrivé à l'âge viril, et il n'entendait plus subir le contrôle des seigneurs bourguignons. D'après le Gesta regum Francorum[53], il avait un extérieur majestueux, un brillant courage et un esprit fertile en ruses. Il continuait cependant à montrer beaucoup de déférence pour Brunehaut, et cette princesse l'engagea à ne pas se marier, dans la crainte que ta jeune reine ne parvînt à la supplanter dans l'esprit de Thierry. Afin de l'empêcher de songer au mariage, elle l'entoura de concubines, qui lui donnèrent plusieurs fils. L'aîné reçut le nom de Sigisbert, qu'avait porté son bisaïeul. Thierry imposa au second, né en 604, le nom de Childebert, si cher aux Austrasiens ; et, bien que les deux frères fussent encore en assez bonne intelligence, on peut croire que le roi de Bourgogne songeait dès lors à placer cet enfant sur le trône d'Austrasie. En 605, il eut un troisième fils, qu'il appela Corbus, et en 608 naquit un quatrième enfant, qui fut nommé Mérovée[54].

La conduite de Théodebert fut d'abord plus décente que celle de Thierry. Il avait épousé, étant encore très-jeune, une étrangère d'une beauté remarquable. Cette femme s'appelait Belichildis ou Bilichildis, et Brunehaut, qui l'avait achetée de marchands d'esclaves, l'avait donnée pour femme à son fils aîné, espérant que la nouvelle reine, lui devant une fortune aussi étonnante, n'aurait jamais d'autres vues, ni d'autres volontés que celles de sa bienfaitrice. Mais Brunehaut ne tarda pas à reconnaitre qu'elle s'était complètement trompée, et Bilichildis, profitant de l'ascendant que son esprit et ses charmes exerçaient non seulement sur Théodebert, mais encore sur les Austrasiens, méprisa ouvertement les conseils et les menaces de la reine-mère[55].

La capacité du roi d'Austrasie était des plus bornées. Il avait des mœurs et même une sorte de dévotion[56] ; mais il était brutal et emporté au-delà de toute expression, et ce fut, probablement, dans un des accès de fureur qui lui étaient habituels qu'il fit tuer le duc Cautinus, dont Frédégaire[57] mentionne la mort, sans nous en apprendre les motifs.

La bonne intelligence, si péniblement rétablie entre ce prince et son frère, dura jusqu'en 608. A cette époque, Brunehaut, voulant procurer des appuis à Thierry II, lui conseilla de rechercher en mariage Ermenberga, fille de Wittericus roi des Wisigoths. La demande fut agréée, et la princesse envoyée en Bourgogne, avec une dot considérable. Mais, dans l'intervalle, Brunehaut avait changé d'idée, et, à son instigation, Thierry, agissant en véritable barbare, renvoya honteusement la princesse, en ayant soin toutefois de garder la dot. Wittericus, furieux d'un pareil procédé, résolut de chercher partout des ennemis au roi de Bourgogne. Dans ce but, il dépêcha un envoyé à Clotaire II, qu'il regardait comme le principal adversaire de Thierry. Le roi de Neustrie écouta avec joie la proposition du prince wisigoth ; mais il n'était pas en état de commencer les hostilités sans avoir de puissants auxiliaires, et il engagea l'envoyé de Wittericus à se rendre, avec un seigneur neustrien qu'il lui adjoignit, près de Théodebert et à voir si l'on ne pourrait pas déterminer ce dernier à prendre part à une ligue contre son frère. Le roi d'Austrasie accueillit avec empressement le projet qu'on lui communiquait, et, afin que le succès fût certain, il invita les ambassadeurs de Wittericus et de Clotaire à gagner l'Italie et à proposer à Agilulfus, roi des Lombards, de s'associer avec les rois des Wisigoths, de Neustrie et d'Austrasie, de fondre tous quatre sur le royaume de Bourgogne, de le partager et de faire périr Thierry II. Il adjoignit lui-même un envoyé aux deux ambassadeurs, et son animosité était si grande, que, pour s'assurer le concours des Lombards, il termina, à leur satisfaction, les différends qu'il avait avec eux, et promit d'accorder la main de sa fille, qui était encore une enfant, à Adaloalfus fils de leur roi[58]. La proposition fut agréée par Agilulfus, et l'envoyé de Wittericus prit le chemin de la mer — car Thierry était possesseur des côtes de la Provincia — pour aller annoncer à son maître la conclusion d'une négociation aussi épineuse. Le danger que courait le roi de Bourgogne était, du reste, plus apparent que réel ; la coalition formée contre lui se dissipa, avant même que la guerre fût déclarée, et Thierry, qui fut instruit plus tard de tout ce qui avait eu lieu, ne témoigna que du dédain pour ses adversaires. Brunehaut, plus prudente que lui, craignait toutefois que tant d'ennemis ne parvinssent à triompher des forces de la Bourgogne, si considérables qu'elles fussent alors, et, surmontant sa répugnance, elle offrit, en 609, à Bilichildis d'avoir une entrevue avec elle dans un endroit qui serait désigné, et où elles tâcheraient de prendre les mesures nécessaires pour réconcilier les deux frères. Bilichildis accepta la proposition, et il fut réglé que l'entrevue aurait lieu dans un palais ou un vicus que Frédégaire ne désigne pas, mais qu'il dit avoir été situé entre le pagus Colerensis et le pagus Suentensis, où nous n'hésitons pas à reconnaître les pagi Solocensis et Suentensis ou Sugintinsis[59], lesquels appartenaient à la civitas de Toul et confinaient à la civitas de Langres. Tout était préparé pour la tenue de la conférence ; mais les seigneurs austrasiens, craignant les industries de Brunehaut, engagèrent Bilichildis à ne pas partir, et tout projet d'accommodement fut abandonné pour quelques mois[60]. Mais, avant de rapporter les évènements qui amenèrent entre l'Austrasie et la Bourgogne une rupture définitive et irrémédiable, il est nécessaire de revenir sur nos pas et de parler brièvement de l'arrivée et des établissements de saint Colomban dans le nord-est de la Gaule. Les fondations de ce célèbre religieux eurent, à la vérité, la Bourgogne pour théâtre ; mais Childebert Ier aida le saint de ses libéralités, et l'ordre des Colombanistes exerça une telle influence dans le royaume d'Austrasie, qu'il est indispensable d'en retracer la naissance et les progrès.

Saint Colomban naquit en Irlande, vers l'an 560. Il parcourut, avec avidité, le cercle des sciences que l'on enseignait alors ; il étudia même l'Ecriture Sainte, sous la direction d'un habile maitre, appelé Silenes. Il embrassa ensuite la vie monastique dans l'abbaye de Bangor, que gouvernait le bienheureux Commogellus ou Comgall, qui l'avait fondée, selon le témoignage de plusieurs écrivains. Mais l'imagination fougueuse du jeune moine se sentit bientôt à l'étroit dans cette communauté ; il aspira, peut-être imprudemment, à l'honneur d'établir sur le continent un nouvel ordre religieux, et il s'embarqua pour la Gaule, avec douze compagnons, au nombre desquels se trouvaient deux religieux, Magnovaldus et Sigisbertus, dont les noms indiquent suffisamment l'origine germanique. C'était en l'année 590. Colomban alla voir successivement les rois Childebert[61] et Gontran, et leur demanda l'autorisation de se fixer dans leurs royaumes. Cette permission lui fut accordée, et le moine irlandais se dirigea, avec ses compagnons, vers une vaste solitude qui était comprise dans la civitas de Besançon, et par conséquent dans la Bourgogne[62].

Deux opinions, presque diamétralement opposées, se sont produites au sujet de l'état dans lequel se trouvait la chaîne des Vosges, au moment où les religieux irlandais y pénétrèrent et y formèrent leurs premiers établissements. Quelques écrivains ont prétendu que ces montagnes étaient entièrement incultes et inhabitées ; d'autres, au contraire, ont soutenu que les Vosges avaient conservé une population assez considérable. La vérité est entre ces deux assertions. Il est certain que les montagnes dont il s'agit n'avaient jamais possédé de nombreux habitants ; et comme la chaîne du mons Vosagus était sillonnée par des voies plus ou moins importantes, et que les Barbares purent y pénétrer, comme dans les autres provinces de la Gaule, leurs incursions, si fréquentes pendant le IV° siècle, eurent pour résultat de diminuer la population, laquelle décrut encore sous l'influence des diverses causes qui tendaient à l'affaiblir dans toutes les parties de l'Empire. Néanmoins, les Vosges n'étaient pas désertes à la fin du VI° siècle, et, malgré le désir bien naturel qu'ils éprouvaient de rehausser la gloire d'hommes à qui cette contrée doit sa prospérité actuelle, les biographes des premiers solitaires ont rapporté plusieurs circonstances desquelles il résulte que les principales vallées n'étaient pas complètement dépourvues d'habitants et de culture[63]. Ainsi, nous verrons bientôt que saint Romaricus, fondateur de l'abbaye de Remiremont, possédait dans ce lieu même une propriété considérable, nommée Habendum ; que Bodo-Leudinus, évêque de Toul, établit un autre monastère sur un domaine qui lui appartenait et portait le nom de Stivagium, et que saint Deicolus bâtit l'abbaye de Lure (Lutra) sur la propriété d'un leude bourguignon appelé Weifhar. Ainsi, Jonas, que nous avons déjà cité plus d'une fois, mentionne des pêcheurs qui vivaient près des sources de la Moselle[64]. Ainsi, les voies d'origine romaine étaient entretenues, et les forêts domaniales soigneusement délimitées et gardées. Ainsi, dans la vallée supérieure de la Meurthe, les cours d'eau et les divers cantons avaient des dénominations bien connues. Ainsi enfin, si l'on ajoute foi au récit d'un chroniqueur du XIIIe siècle, Richer moine de Senones, il y avait une basilique et des cabanes près du confluent de la Meurthe et du Rabodeau, lorsque saint Gondelbert vint y fonder le monastère que Dom Calmet devait illustrer, onze siècles plus tard[65].

Néanmoins, on peut dire que la chaine des Vosges était presqu'inhabitée lorsque saint Colomban arriva dans les Gaules et obtint l'autorisation d'y construire un monastère. Son biographe, Jonas moine de Bobbio, qui tenait tous ces détails de Colomban lui-même, s'exprime ainsi : c Il y avait alors un vaste désert appelé Vosagus, dans lequel se trouvaient les ruines d'un castrum détruit depuis longtemps, et qui, d'après la tradition des vieillards, portait le nom d'Anagrates. Malgré la profondeur de cette âpre solitude et les rochers dont elle était hérissée, le saint homme s'y fixa avec ses disciples, contents de la chétive nourriture qu'ils y rencontraient... Mais, comme le nombre de ses moines augmentait, il commença à chercher dans le même désert un lieu plus commode pour y construire un monastère. Il découvrit un castrum jadis très-bien fortifié, éloigné d'Anagrates d'environ huit milles, et appelé anciennement Luxovium. Des eaux thermales y étaient recueillies 'avec beaucoup d'art, et la forêt voisine était remplie d'idoles en pierre, auxquelles les païens avaient autrefois rendu un culte profane[66]. »

Plusieurs autres faits rapportés dans le même livre fournissent des renseignements précieux sur l'état des Vosges, à la fin du VIe siècle. Caramtocus, abbé du monastère de Salicis ou de Salinis, ayant appris la détresse dans laquelle se trouvaient saint Colomban et ses disciples, ordonna au cellérier Marculfus[67] de charger quelques chariots de provisions et de les conduire dans la solitude où demeuraient les religieux. Or, Jonas raconte que les forêts étaient si épaisses et le pays tellement sauvage, que Marculfus ne put découvrir un chemin pour arriver jusqu'à saint Colomban[68]. Le biographe rappelle souvent les promenades de son maitre dans l'épaisseur des forêts[69]. Il rapporte que le saint abandonna ses disciples pendant quelque temps et se retira dans une caverne, et les expressions qu'il emploie font voir combien le pays était encore sauvage : Rursumque recessit à cellula, longiori que via vasta eremi penetrans, reperit saxum immane, prœruptaque rupis latera, aspera scopulis terga avia hominibus[70]. Les mots désert (eremus) et solitude (solitudo) reviennent sans cesse sous la plume de Jonas, qui se bornait, comme nous l'avons fait observer, à raconter ce qu'il avait appris de saint Colomban lui-même ou de quelques-uns de ses disciples[71]. Le moine contemporain qui a écrit la vie de saint Amatus (saint Amé) s'exprime dans les mêmes termes, en indiquant l'état des Vosges au moment où ce solitaire y pénétra[72]. Le biographe de sainte Salaberge se sert des mots Vosagus saltus lorsqu'il mentionne cette chaîne de montagnes[73]. Enfin, comme il est permis, en pareille matière, de raisonner par analogie, nous rappellerons que, à la même époque, les montagnes du Jura étaient complètement incultes et inhabitées, et que Grégoire de Tours emploie, en en parlant, les mots eremus et desertum, qui servaient alors à désigner les Vosges[74]. Les vastes forêts dont ces dernières étaient couvertes servaient de repaire à une multitude d'animaux sauvages ou féroces. On y trouvait encore des aurochs[75], des chamois, des élans[76]. Dans la vie de saint Colomban, il est plusieurs fois question de loups et d'ours[77], et nous avons déjà fait observer que les ours ne disparurent tout-à-fait dans les Vosges que vers la fin du XVIIe siècle.

Ce fut sur la frontière méridionale de ce pays sauvage que Colomban construisit[78] les Monastères d'Anagrates (Ainegray), de Luxovium (Luxeuil) et de Fontanœ (Fontaines). Nous avons même peut-être tort d'employer le mot construisit ; car le biographe de saint Germain de Grandval semble dire que, à Luxent au moins, les disciples de Colomban s'installèrent dans les ruines des édifices élevés pendant la période gallo-romaine[79]. Leur nombre ne tarda pas à devenir très- considérable. Une foule pieuse, qui accourait souvent de tort loin, assiégeait presque continuellement les portés des trois monastères colombanistes[80], et venait se recommander aux prières du fondateur. Au nombre de ces suppliants, l'histoire mentionne Waldalenus, qui gouvernait, avec le titre de dire, une partie de la Maxima Sequanorum. Ce seigneur avait épousé une gallo-romaine, nommée Flavia, dont il n'avait pas d'enfants ; mais ayant obtenu de Dieu, par l'intercession de Colomban, deux fils, dont l'un, appelé Donatus, devint métropolitain de Besançon, il céda au monastère de Luxeuil des domaines immenses[81].

L'empressement des peuples s'explique, quand on se rappelle que tes monastères étaient encore très-rares dans le nord-est de la Gaule. Mabillon a compté toutes les abbayes fondées, pendant le VIe siècle, dans les pays qui s'étendent du Rhin à la Loire ; il n'en a trouvé que cinquante-quatre, et, sur ce nombre, dix seulement appartenaient au royaume d'Austrasie. D'un autre côté, les monastères colombanistes ne ressemblaient pas entièrement à ceux que l'on avait vus jusqu'alors dans la Gaule. Les moines qui habitaient ceux-ci avaient, en général, adopté les usages des solitaires orientaux, et les institutions de la Thébaïde avaient été mises en vigueur à Trèves, à Lérins, à Marseille, dans l'île Barbe, en Auvergne et dans les montagnes du Jura. Plus tard, la règle de saint Benoît avait été introduite dans les Gaules ; mais elle n'y avait fait que peu de progrès, et, malgré les sages tempéraments qu'elle avait apportés aux anciennes prescriptions monastiques, elle ne semblait pas alors destinée à remplacer les règles antérieures.

Celle que saint Colomban rédigea pendant son séjour à Luxeuil, et qui fut successivement adoptée dans nombre de monastères, était, il faut le reconnaître, empruntée en partie aux institutions de la Thébaïde, transportées en Irlande par saint Patrice, qui les avait étudiées dans l'île de Lérins et dans les écrits de Cassien. Colomban avait été formé à la vie religieuse sous l'empire de ces institutions, et on doit certainement assigner une origine égyptienne à différentes coutumes que nous retrouverons chez ses disciples. Ainsi, les fondateurs de monastères doubles, c'est-à-dire de communautés d'hommes et de communautés de femmes vivant sous l'autorité du même supérieur, s'appuyaient de l'exemple de saint Pacôme, qui avait permis à sa sœur de bâtir une cellule à peu de distance de la sienne, mais de l'autre côté du Nil. Ainsi encore, la laus perennis ou psalmodie perpétuelle, exécutée par sept chœurs d'hommes ou de femmes, qui se succédaient dans l'église ou chantaient dans des basiliques différentes, était empruntée à une congrégation de moines orientaux que l'on nommait acémètes ou άκοίμητοι[82]. Mais, à côté de ces usages que l'on rencontrait déjà en Irlande, et même dans quelques-uns des monastères gaulois, la règle de saint Colomban offrait des particularités singulières, dont la plupart tiraient leur origine de coutumes propres à l'église irlandaise ou aux communautés de ce pays. Telle était la couleur blanche des vêtements que portaient les moines colombanistes ; telle était la forme bizarre de leur tonsure ; tel était l'usage de célébrer la fête de pâques le quatorzième jour de la lune lorsque ce jour tombait un dimanche ; telle était enfin la prescription de se livrer une partie de la journée aux travaux de l'agriculture. Saint Colomban appréciait et recommandait la science ; ses productions ne sont pas dépourvues de mérite ; l'érudition abonde dans ses écrits en prose, dont le style est nerveux, quoique rude ; ses poésies valent presque celles de Fortunat, et il composa lui-même une grammaire latine destinée à l'instruction de ses religieux[83] ; néanmoins, la règle recommandait de préférence le travail des mains. Il n'était pas inconnu dans les anciens monastères gaulois : le biographe de saint Launomarus (saint Lomer) dit que les disciples de cet illustre abbé s'occupaient eux-mêmes de la culture de leurs domaines[84] ; et on lit dans la vie de saint Theodulfus, troisième abbé de Saint-Thierry de Reims, que, après la mort du saint, on suspendit sa charrue dans l'église de la villa Colobrosa[85], où elle opéra des miracles[86] ; mais la règle de saint Colomban exigeait que l'on consacrât journellement douze heures aux travaux manuels, et l'ouvrage de Jonas fournit un grand nombre de détails relatifs à ce genre d'occupation. Les colombanistes de Luxovium, d'Anagrates et de Fontanœ exécutèrent dans les environs de ces monastères de vastes défrichements, et mirent en culture beaucoup de terrains jusqu'alors improductifs. Jonas, en racontant un miracle de saint Colomban, parle de la riche moisson qu'avait produite un champ nouvellement défriché : ubi et messium copiam novus ager locupletem dederat ; et, un jour, le fondateur, arrivant à l'abbaye de Fontanœ, trouva soixante moines occupés à sarcler : reperitgue fratres sexaginta serculo terram excolere et semini futuro, confectis glebis, arva parure[87]. »

Ce saint homme et ses disciples ne se bornaient pas à pratiquer leur règle dans le désert qu'ils avaient choisi pour demeure ; ils prêchaient dans les villes et dans les campagnes, travaillaient à la réforme des mœurs et combattaient le paganisme, qui se maintenait encore opiniâtrement dans certains lieux[88].

La nourriture des premiers colombanistes était aussi simple que leur vie était laborieuse. Plus d'une fois, ils furent obligés de se contenter d'écorces bouillies et d'herbes sauvages, qu'ils allaient ramasser dans les forêts[89]. Plus tard, et après qu'ils eurent reçu des donations, leur régime ne cessa pas d'être extrêmement modeste et même grossier. Ils buvaient habituellement de la cervoise ou cervisia, qu'ils brassaient eux-mêmes, et dont Jonas, qui écrivait en Italie, a jugé convenable de conserver la recette dans son livre, bien que l'usage de cette boisson fût alors très-répandu dans le nord de la Gaule, la Germanie, l'Irlande et l'Île de Bretagne[90] ; ainsi que l'attestent un grand nombre de documents, qu'il serait superflu de rapporter ici[91].

La vie austère et laborieuse des Colombanistes fit une grande impression sur les habitants du nord-est de la Gaule ; les novices se présentèrent en foule, et lorsque les premières abbayes créées sur le revers méridional des Vosges se trouvèrent trop remplies, le fondateur envoya des colonies dans les contrées voisines. C'est peut-être à une de ces colonies, conduite par un religieux nommé Leobardus ou Leopardus, qu'il faut attribuer le rétablissement du monastère connu plus tard sous le nom de Marmoutier[92] ; et ce rétablissement est certainement antérieur à l'année 596, puisque l'abbaye fut en partie dotée par le roi Childebert Ier, qui résidait souvent dans le palais de Marilegium ou Marlenheim, situé à peu de distance.

Ce prince était, comme ses sujets, émerveillé du spectacle qu'offraient les communautés colombanistes, et il contribua, avec générosité, à la fondation des abbayes d'Anagrates, de Luxovium et de Fontanœ, ainsi que l'assure formellement l'auteur de la vie de sainte Salaberge, lequel vivait au VIIe siècle, c'est-à-dire à une époque où la mémoire de ce fait était encore vivante[93].

Brunehaut et son petit-fils Thierry auraient tenu la mémé conduite que Childebert et comblé Colomban de leurs bienfaits, si ce grand homme avait consenti à fermer les yeux sur les désordres du roi de Bourgogne, désordres autorisés et même provoqués par la vieille reine. Elle ne voulait pas que l'on engageât Thierry à faire cesser un état de choses sur lequel reposait sa propre autorité[94], et les tentatives que saint Desiderius (saint Didier), métropolitain de Vienne, avaient faites pour porter le roi de Bourgogne à se marier avaient été punies par la déposition et par un exil de quatre ans. Au bout de ce temps, il avait été rappelé ; mais comme il ne montrait pas plus de complaisance qu'auparavant, Brunehaut se concerta avec Aridius métropolitain de Lyon, qui était devenu son principal confident, et ils accrurent tellement, par leurs rapports mensongers, le mécontentement de Thierry qu'il fit mettre à mort le saint évêque[95].

Cet exemple n'effraya pas saint Colomban. Il ne craignit pas d'écrire une sorte de pamphlet dirigé contre le roi de Bourgogne, et intitulé : Contra regem adulterum[96], et il ne cessait de l'exhorter à congédier ses concubines. A la suite de plusieurs incidents et de diverses négociations, dont le récit n'appartient pas à notre sujet, Thierry ordonna de saisir le fondateur de Luxeuil et de le mener, comme prisonnier, dans la ville de Besançon[97]. Le roi ne s'en tint pas là, et, à l'instigation de sa mère, il décida que le saint homme serait reconduit en Irlande, avec les religieux de sa nation. Les gardes qu'on lui avait donnés l'accompagnèrent jusqu'à Nantes. Mais, comme les vents étaient contraires, les gardes ne voulurent pas attendre davantage et l'abandonnèrent dans cette ville[98]. Cet évènement eut lieu en 610 selon Mabillon[99], et en 609, selon l'Art de vérifier les dates (2)[100].

Saint Colomban, se trouvant libre plutôt qu'il ne l'avait espéré, gagna le royaume de Neustrie et fut parfaitement accueilli par Clotaire II, qui le retint quelque temps près de lui. Sur tes entrefaites, Théodebert et Thierry, de plus en plus irrités l'un contre l'autre, se préparèrent à la guerre, et tous deux entamèrent secrètement des négociations avec le roi de Neustrie, dont la coopération pouvait faire pencher la balance en faveur de celui pour lequel il se déclarerait. Clotaire consulta saint Colomban au sujet de ces propositions d'alliance, et le solitaire lui conseilla de rester neutre, lui prédisant que, dans trois années, il serait paisible possesseur des royaumes de Bourgogne et d'Austrasie. Clotaire suivit d'abord l'avis de Colomban et eut confiance dans sa prédiction[101], qui n'était, au surplus, que l'expression de l'opinion publique. Les persécutions exercées contre les Colombanistes, l'expulsion de leur chef, et surtout le martyre de saint Desiderius avaient révolté les peuples, qui s'attendaient à voir la colère divine éclater sur le roi de Bourgogne[102].

Théodebert ne leur semblait pas plus digne de régner. Simple jusqu'à la sottise[103], il était sujet à des accès de fureur, dont les suites devenaient parfois funestes à ceux qui l'entouraient. C'est dans un de ces accès, qu'il ordonna, en 610, la mort de son épouse, dont les hauteurs et l'arrogance le révoltaient. Cette malheureuse fut étouffée, et, peu de mois après, Théodebert épousa une jeune fille nommée Theodechildis, dont l'origine est tout-à-fait inconnue[104].

Ce fut néanmoins près d'un prince aussi brutal et aussi emporté que Colomban chercha un asile, après avoir quitté le royaume de Clotaire II. Il retrouva en Austrasie plusieurs moines de Luxeuil, que Thierry avait chassés de leur monastère, ou qui en étaient sortis volontairement, et auxquels Théodebert avait généreusement accordé l'hospitalité. Le roi d'Austrasie accueillit saint Colomban avec un empressement égal, lui permit de s'établir partout où il le jugerait à propos et l'engagea à prêcher l'évangile aux païens encore bien nombreux parmi les Alamanni. Une partie de cette nation avait cependant déjà embrassé le christianisme, ainsi que le démontrent 1° la vie de saint Lenogisilus, qui était alamannus d'origine et vivait sous le règne de Clotaire II[105], et 2° l'exploration d'un cimetière récemment découvert dans l'Helvétie, et contenant les restes d'une multitude d'alamanni. On y a trouvé, en effet, au milieu d'innombrables ossements, des bracelets, des colliers, des fermoirs, chargés de symboles chrétiens, tels que des croix et des figures dans l'attitude de la prière. Une agrafe de baudrier a même offert un sujet souvent répété dans les peintures des catacombes : Daniel debout, les mains étendues, entre deux lions, plus une inscription présentant le nom du propriétaire de cet objet : NASVALDVS NANSA VIVAT : DEO VTERE FELIX DANIHIL[106]. Saint Colomban alla demeurer vers l'extrémité orientale du lac de Zurich, non loin du bourg actuel de Tuggen ; mais les alamanni qui occupaient ce canton refusèrent d'écouter les prédications du saint homme, lequel fixa momentanément sa résidence près de l'ancien vicus d'Arbor Felix, qui se nommait alors Arbona, puis dans un oppidum appelé Brigantia (aujourd'hui Brégentz), situé à la pointe orientale du lac de Constance, et appartenant à la Vindélicie[107]. Il travailla activement à la conversion des païens et en baptisa un certain nombre, notamment plusieurs suevi, qu'il surprit au moment où ils allaient offrir en sacrifice à Wodap une cuve de cervoise. Il ramena à la pratique des devoirs du christianisme, les alamanni qui avaient antérieurement reçu le baptême, mais auxquels la fréquentation continuelle des idolâtres n'avaient guère laissé que le nom de chrétiens[108] ; et il aurait probablement fini sa carrière dans la Germanie méridionale, si des bruits de guerre ne l'avaient troublé sans cesse. Théodebert venait de commettre une action qui avait porté A son comble le mécontentement de Thierry. Le roi d'Austrasie avait été élevé dans le palais de Marilegium ; il aimait beaucoup le séjour de l'Alsace, et il ne pouvait se consoler de voir cette riche province comprise dans le royaume de son frère. Il n'eut pas la prudence de respecter les dispositions du partage, et, en 610, il envahit le diocèse de Strasbourg, sans aucune déclaration de guerre. Thierry allait rassembler ses troupes et repousser la force par la force, lorsque des hommes prudents l'engagèrent à tenter d'abord la voie de la conciliation. Il fut réglé que les deux frères auraient une entrevue dans un castrum que Frédégaire nomme Saloissa, et qui doit être l'ancien vicus de Saletio (aujourd'hui Seltz), sur la limite des diocèses de Spire et de Strasbourg. Thierry amena avec lui un corps de dix mille hommes d'élite, qu'il jugeait suffisant pour le mettre à l'abri de toute tentative d'enlèvement ; mais il ne fut pas plutôt arrivé qu'une immense armée, dont Théodebert avait dissimulé la présence, entoura les Bourguignons. Le roi d'Austrasie parut alors, et Thierry intimidé consentit à faire la paix et à céder à son frère le diocèse de Strasbourg, le pagus Campanensis[109], et les pagi Solocensis, Segintensis et Tullensis, qui formaient la partie occidentale de la civitas de Toul[110].

Ce malheur ne fut pas le seul que Thierry éprouva dans cette circonstance. Les alamanni fixés dans la vallée du Danube et sur la rive droite du Rhin avaient pris les armes, à l'ordre de Théodebert, et, sans tenir aucun compte de la paix qui venait d'être conclue, ils franchirent ce dernier fleuve. Ils envahirent le diocèse d'Aventicum (Avenche), défirent les comtes Abbelinus et Herpinus, qui avaient marché à leur rencontre avec des forces inférieures, ravagèrent toute la partie du diocèse placée à l'est du Jura et retournèrent chez eux, chargés d'un immense butin et traînant une multitude de captifs[111].

Thierry furieux jura de tirer de ces attentats une vengeance terrible et en fit immédiatement les préparatifs. Ne voulant, autant que possible, rien donner au hasard, il s'adressa secrètement à Clotaire, dans le courant de l'année 611, lui communiqua ses projets et promit, en cas de victoire, de lui céder le ducatus Dentelini, s'il consentait à rester neutre. Clotaire accepta avec empressement, et, dès le mois de mai de l'année 612, le roi de Bourgogne mit en mouvement la nombreuse armée qu'il avait réunie[112].

A cette nouvelle ; saint Colomban, à qui, d'après son biographe, Dieu avait daigné révéler l'issue de la lutte fratricide dont la Gaule allait être témoin, quitta son désert, vint trouver le roi d'Austrasie, et l'engagea vivement à renoncer à toute idée de domination terrestre et à prendre l'habit monastique, afin qu'il ne perdit pas la vie en même temps que le trône. Cette démarche et ces conseils excitèrent les risées du prince et de tous les assistants. « On n'a jamais ouï, disaient-ils, qu'un mérovingien élevé au trône ait revêtu l'habit monastique sans y être forcé. » « Si le roi, reprit saint Colomban, ne veut pas le faire volontairement, il le fera bientôt malgré lui. » Il retourna ensuite dans sa retraite[113].

Sur ces entrefaites, l'armée bourguignonne pénétrait en Austrasie. Laissant sur sa droite la grande voie qui conduisait de Langres à Toul, par Mosa, Noviomagus et Solimariaca, elle avait pris une route secondaire, laquelle se dirigeait d'Andelaus (Andelot) sur Nasium, en passant par Grandesina. La ville de Nasium, quoique fortifiée, n'opposa qu'une faible résistance, et Thierry, tournant alors vers l'est, suivit la grande voie de Reims à Toul. Ce fut seulement près de cette dernière ville qu'il rencontra les Austrasiens. Frédégaire dit que la bataille s'engagea dans la campania Tullensis, ce que l'on ne peut guère interpréter autrement que par la plaine de Toul ; et il n'est pas facile de déterminer l'emplacement du combat, parce qu'il existe au midi et à l'est de cette ville, sur les rives de la Moselle, deux plaines assez vastes, où des armées considérables manœuvreraient très-aisément.

Quoiqu'il en soit, les Austrasiens furent vaincus, après un horrible carnage. Théodebert, prenant la fuite avec précipitation, gagna Metz, et, ne s'y croyant pas en sûreté, franchit le rameau des Vosges qui se dirige vers le nord, et se rendit dans la ville de Cologne, où il s'occupa à réunir une nouvelle armée. A son invitation, les Alamanni, les Bajuvarii, les Suèves, les Thuringiens, les Saxons mêmes accoururent en foule sous ses drapeaux, et on doit croire que, pour entraîner à sa suite tant de nations barbares imparfaitement domptées, Théodebert leur avait fait des promesses bien séduisantes, et peut-être celle de reconnaître leur indépendance. Thierry, instruit des préparatifs que faisait son frère, ne lui laissa pas le temps de les achever. Traversant rapidement la Belgica Prima, en suivant la grande voie de Metz à Cologne, il alla camper devant le viens de Tulbiacum ou Tulbiacum, dont les environs avaient déjà été le théâtre d'un combat, plus de cent ans auparavant. Théodebert s'avança, de son côté, avec les contingents des nations germaniques et les débris de l'armée vaincue près de Toul. La lutte fut terrible. Les Germains, animés par des haines héréditaires, par les promesses du roi d'Austrasie et par le désir de redevenir libres, montrèrent un acharnement incroyable. Le carnage fut tel, au rapport de Frédégaire, que beaucoup de soldats tués restèrent debout, parce qu'ils étaient entourés d'énormes monceaux de morts. Tout porte à croire que le chroniqueur n'a pas exagéré ; car on trouve dans la vie de saint Faron, évêque de. Meaux, une description de cette bataille, qui, pour être écrite d'une manière épique et presque virgilienne, n'en prouve pas moins combien une aussi immense destruction d'hommes avait frappé l'imagination des peuples[114].

Jonas assure que saint Colomban eut une vision au moment de la bataille, qu'il connut le carnage qui avait eu lieu, et le désastre de Théodebert, et qu'il l'annonça dans le moment à Chagnoaldus, son compagnon ou, pour mieux dire, son serviteur[115]. Le roi d'Austrasie venait, en effet, d'éprouver une nouvelle et irrémédiable défaite, et les Bourguignons pourchassèrent les débris de son armée jusqu'à Cologne, dont ils s'emparèrent le même jour[116].

Théodebert traversa le Rhin et s'enfonça dans les solitudes de la forêt Buchonia, où il espérait trouver un asile, en attendant qu'il pût se réfugier à Constantinople. Mais Thierry, après être entré à Cologne et s'être mis en possession de tous les trésors de son frère, envoya à sa poursuite le cubicularius Bcrtharius, qui l'atteignit, dissipa les serviteurs peu nombreux dont ce malheureux prince était encore entouré, le fit prisonnier, le dépouilla des habits royaux et le conduisit devant le vainqueur. Thierry donna pour récompense à Bertharius le costume et le magnifique cheval du roi d'Austrasie, et délibéra ensuite pour savoir ce qu'il ferait du prince captif. Son embarras était grand. Quelques jours avant la bataille de Tolbiacum, et au moment où son armée traversait la forêt des Ardennes, Thierry avait vu arriver près de lui Leonisius évêque ou métropolitain de Mayence, qui, pressentant l'issue de la guerre, avait jugé prudent de se déclarer en faveur du roi de Bourgogne. Après l'avoir engagé à poursuivre son entreprise, il lui raconta la fable suivante : Un loup monta, un jour, sur une colline, et, voyant que ses petits se mettaient à chasser, il les appela près de lui et leur dit : « Aussi loin que votre vue peut s'étendre du haut de cette colline, vous n'apercevrez que des ennemis, à l'exception de quelques êtres de votre espèce. Continuez donc ce que vous avez commencé. » Thierry crut voir dans cet apologue le conseil de se défaire de son frère et de ses neveux. En conséquence, Théodebert, chargé de chaînes, fut mené à Châlons-sur-Saône. Brunehaut, qui ne pouvait oublier que ce prince était son petit-fils, engagea d'abord le roi de Bourgogne à lui faire prendre l'habit monastique, et la prédiction de saint Colomban se trouva accomplie à la lettre. Mais, peu de jours après, la vieille reine changea d'idée et conseilla à Thierry d'ordonner la mort de son frère. Ce qui fut exécuté[117].

L'auteur du Gesta regum Francorum[118] raconte d'une manière bien différente la catastrophe qui termina le règne de Théodebert. Selon cet écrivain, auquel nous préférons Frédégaire auteur contemporain, le roi d'Austrasie se serait réfugié à Cologne, après la bataille de Tolbiacum, et le roi de Bourgogne aurait dévasté le pagus Ripuarius, dont cette ville était le chef-lieu. Les Ripuaires vinrent alors le trouver et le supplier d'épargner leurs possessions. Thierry leur dit : « Je vous accorderai ce que vous désirez, si vous m'amenez Théodebert vivant ou si vous m'apportez sa tête ». Les premiers de la nation entrèrent dans Cologne et représentèrent au roi que son frère réclamait seulement le trésor de Childebert, et que, si on le lui livrait, il s'en retournerait avec son armée. Théodebert les conduisit immédiatement dans le lieu où le trésor était conservé, mais l'un d'eux frappa le roi par derrière avec son glaive, lui coupa la tête et la jeta du haut de la muraille.

Ces détails sont évidemment romanesques, et on ne doit peut-être pas accorder plus de confiance à la suite du récit. Frédégaire laisse entendre que toute résistance cessa après que Théodebert eut été fait prisonnier, et Jonas dit seulement que Thierry soumit la Gaule et la Germanie[119] : ce qu'on doit entendre de l'Austrasie proprement dite et des provinces de la Grande. Germanie qui avaient obéi à Théodebert. L'auteur du Gesta regum ajoute que le roi de Bourgogne assembla les principaux ripuaires dans la basilique de Saint-Géréon pour recevoir leur serinent de fidélité, et que, pendant la cérémonie, l'un d'eux lui porta un coup dans le côté. Thierry s'écria aussitôt : « Gardez les issues de la basilique, car un de ces ripuaires parjures vient de me blesser » ; on se hâta de dépouiller le prince de ses vêtements, mais on ne remarqua sur lui qu'une légère tache rouge, et l'auteur ne dit pas que le coupable ait été découvert[120].

Les historiens ne sont pas d'accord non plus relativement au sort des enfants de Théodebert ; toutefois, ici il y a plutôt omission que contradiction. Il paraît que le roi d'Austrasie avait eu de ses deux femmes une fille et quatre fils, nommés Sigisbert, Gontran, Clotaire et Mérovée. Le sort des deux premiers est resté inconnu, et on peut supposer que, sauvés par des serviteurs fidèles après la ruine de leur père, ils vécurent dans l'obscurité et donnèrent probablement naissance à quelques branches de ces mérovingiens réduits à la condition de simples particuliers, et dont les hagiographes signalent si fréquemment l'existence. L'auteur du Gesta regum Francorum dit que Thierry amena avec lui à Metz, où se trouvait Brunehaut, deux des fils de son frère et qu'il les fit mettre à mort[121]. Frédégaire ne parle que de Mérovée et raconte que le roi de Bourgogne ordonna de saisir par les pieds ce petit enfant (parvulus) et de lui briser la tête contre une pierre[122] ; mais plus loin il assure que l'on accusa Brunehaut d'avoir fait périr un fils de Théodebert, et il le nomme Clotaire[123] ; ce qui nous suffit pour établir qu'il a voulu mentionner ici l'avant-dernier fils du roi d'Austrasie. Eitfin, on lit dans l'appendix à la chronique de Marius que, avent le meurtre de Théodebert, un de ses enfants, encore revêtu de la robe blanche que l'on recevait au moment du baptême, fut brisé contre une pierre, par ordre de Thierry[124] ; et il est évident que le chroniqueur a entendu désigner Mérovée, lequel était encore au berceau.

Tout couvert du sang de ses proches, mais séduit par la beauté de la fille de Théodebert, et pensant peut-être qu'il serait mieux vu den Austrasiens s'il partageait le trône avec une descendante de leur dernier souverain, le roi de Bourgogne manifesta l'intention d'épouser la princesse, qui ne devait pas encore être nubile, puisque son père n'avait que vingt-sept ans. A cette nouvelle, Brunehaut, remplie d'horreur, dit à Thierry : « Comment pourras-tu te marier avec la fille de ton frère ? » « Ne m'avez-vous pas assuré, répondit-il, que Théodebert n'était pas fils de Childebert ? Pourquoi, femme détestable, m'avez-vous laissé me souiller du crime que j'ai commis en faisant périr mon frère et ses fils ? » Et, sa fureur croissent pendant qu'il parlait, il tira son glaive et voulut frapper Brunehaut, dont les témoins de cette scène parvinrent cependant à protéger la fuite[125].

Espérant ressaisir l'autorité dont elle avait joui si longtemps, ou méditant quelqu'atroce projet de vengeance, comme les créatures de Clotaire II l'ont écrit plus tard, la vieille reine continua à demeurer dans la ville de Metz, où elle était venue s'établir immédiatement après la bataille de Toul. Sa présence y est attestée non seulement par Frédégaire et l'auteur du Gesta regum, mais encore par le biographe de saint Romaricus. Cet écrivain rapporte que Brunehaut triomphante était arrivée à Metz, avec. Aridius métropolitain de Lyon, son principal confident et un des ministres de Thierry[126]. Ce prince et son aïeule avaient fait périr Romulfus, dont l'histoire ne nous apprend pas la qualité, mais qui était certainement un des hauts fonctionnaires du royaume d'Austrasie, et que nous supposons avoir appartenu à la famille de Lupus duc de Campania[127]. Tous les biens de ce malheureux furent confisqués. Son fils Romaricus[128] voulut implorer la clémence de Brunehaut, et obtint une audience d'Aridius, aux pieds duquel il eut même la, faiblesse de se prosterner ; mais le prélat le frappa de son pied à la figure, et Romaricus, sortant de la ville, se dirigea vers la basilique de Saint-Martin, où il adressa à Dieu et au saint évêque de Tours une fervente prière, à la suite de laquelle il se trouva plein de confiance[129].

Les vengeances de Brunehaut et de Thierry atteignirent, sans doute, un grand nombre d'autres personnages importants, et saint Colomban ne crut pas que la solitude dans laquelle il vivait pût le soustraire à la fureur de ses ennemis. En conséquence, il prit aussitôt la résolution de se réfugier en Italie, et, suivant une voie romaine qui partait d'Arbona (Arbor Felix) et traversait Curia (Coire), le désert nommé Sennia et le vicus appelé Quaradaves[130], il franchit les Alpes et demanda un asile au roi des Lombards. Agilulfus l'accueillit très-bien et lui donna une église à moitié ruinée et située dans une des gorges de l'Apennin. Saint Colomban alla s'y fixer et y fonda le célèbre monastère de Bobbio[131].

Les craintes du célèbre solitaire n'étaient pas chimériques. Cependant, Thierry n'aurait peut-être jamais songé à sa vengeance, et d'ailleurs la mort ne lui permit pas d'exécuter les divers projets qu'il avait formés. Celui auquel il attachait, et avec raison, le plus d'importance était de réunir sous son sceptre la Gaule tout entière, en dépouillant Clotaire II du petit royaume qu'il avait conservé jusqu'alors. Un prétexte n'était pas difficile à trouver. Le roi de Neustrie avait à peine attendu la ruine de Théodebert pour prendre possession du ducatus Dentelini, qui lui avait été promis pour prix de sa neutralité. Thierry, vainqueur et disposant désormais de toutes les forces de la Bourgogne et de l'Austrasie, jugea que le fils de Frédégonde ne lui avait rendu aucun service qui méritât une pareille récompense, et, alléguant probablement quelque raison que Frédégaire n'a pas jugé à propos de nous faire connaître, il intima à Clotaire l'ordre d'abandonner immédiatement le ducatus Dentelini, le menaçant, en cas de refus, de lui enlever son propre royaume[132].

La position de Clotaire était des plus difficiles. Résister à la demande qui lui était faite, c'était attirer dans le petit royaume de Neustrie les immenses armées de l'Austrasie et de la Bourgogne ; obéir, c'était avouer son infériorité et se reconnaître le serviteur et même l'esclave de Thierry. Après une mûre délibération, il prit le premier parti, et nous devons ajouter qu'il fut vivement encouragé dans ses idées de résistance par deux hommes dont les noms reviendront bien souvent dans la suite de notre récit.

L'un était Pippinus ou Pépin, surnommé de Landen à cause de son principal domaine, le Saint à cause des vertus, et le Vieux parce qu'il est le plus ancien membre de sa famille dont l'histoire ait conservé le souvenir. Nous supposons toutefois, sur des indices assez faibles, qu'il était petit-fils ou neveu du spatharius Grippo ou Griffo, que Childebert Ier avait chargé d'une mission pour l'empereur Maurice, et qui faillit être massacré dans la ville de Carthage. Doué de talents remarquables, Pépin de Landen avait occupé les emplois les plus importants ; mais il n'était pas maire du palais d'Austrasie, lorsque les deux fils de Childebert commencèrent la lutte fratricide qui devait être si funeste à l'aîné[133].

L'autre personnage qui engagea Clotaire II à ne pas céder aux injonctions de Thierry est Arnulfus, plus connu sous le nom de saint Arnoul. Il était issu d'une famille ripuaire, aussi considérée pour sa noblesse que pour son opulence[134], et, à l'époque où nous sommes arrivé, il exerçait les fonctions de domesticus, dont nous examinerons la nature dans un des chapitres suivants[135].

Arnulfus et Pépin étaient très-attachés à Théodebert Il, et, malgré les fautes de ce prince, ils avaient éprouvé un violent chagrin en assistant à une catastrophe que leurs conseils n'avaient pu prévenir. Leur maître mort, ils se hâtèrent de quitter l'Austrasie, soit qu'ils craignissent eux-mêmes la colère du roi de Bourgogne, soit qu'ils ne voulussent pas subir le joug de ce prince cruel. Mais ils conservèrent des relations dans leur pays. Ils encouragèrent, par des messages secrets, tous les hommes de cœur qui déploraient l'abaissement d'un état regardé, naguère encore, comme le premier des royaumes fédérés ; et leurs tentatives pour rallier les ennemis de Thierry furent si heureuses, que Frédégaire a jugé convenable d'employer le mot radio pour désigner le parti qu'ils avaient formé[136]. La diversion que leurs amis auraient pu faire n'eût cependant pas sauvé Clotaire II ; car Thierry avait réuni une armée si nombreuse que la Neustrie aurait été écrasée, sans aucun doute. Mais Dieu, qui se joue des desseins des hommes, ne permit pas que le roi de Bourgogne jouit du fruit de ses crimes. On était au printemps de l'année 613, et Thierry allait quitter Metz, pour prendre le commandement de ses troupes, lorsqu'une violente dysenterie l'enleva pour ainsi dire subitement. Il avait à peine accompli sa vingt–sixième année, et les contemporains, qui furent surpris d'une fin aussi prématurée, l'attribuèrent les uns au courroux céleste, et les autres à un crime de Brunehaut[137]. A entendre ceux-ci, la vieille reine craignait le ressentiment de Thierry, qui n'aurait pu lui pardonner de l'avoir trompé relativement à la naissance de Théodebert. Mais de pareilles suppositions sont démenties par un passage de la vie de saint Romaricus. En effet, c'est la veille de la mort de Thierry que ce seigneur eut une audience de l'évêque Aridius[138] ; par conséquent le prélat et Brunehaut étaient rentrés en faveur, si même il est vrai, comme le dit l'auteur du Gesta regum, que le roi ait songé un instant à faire périr son aïeule, et par conséquent à renverser Aridius, le principal ministre des volontés de cette dernière.

Avec Thierry finit la puissance du royaume de Bourgogne. L'armée que ce prince avait réunie se dispersa, à la nouvelle de sa mort. Brunehaut n'était pas en état de mener à bonne fin l'entreprise qu'il avait commencée, et elle jugea qu'elle devait sagement se borner à assurer aux fils de Thierry la riche succession de leur père. Comme ces quatre enfants étaient près d'elle, la vieille reine fit immédiatement proclamer roi l'aîné, lequel se nommait Sigisbert, et qui, étant né en 602[139], devait avoir onze ans à peu près. Le désir de garder toute l'autorité pour elle lui fit alors commettre une faute grave : celle de ne pas donner des rois particuliers aux Bourguignons et aux Austrasiens. Craignant de voir établir le siège de la monarchie dans quelqu'une de ces riches cités de la Bourgogne dont Brunehaut préférait le séjour, poussés, d'ailleurs, à la résistance par Pépin de Landen, Arnulfus et leurs partisans, les Austrasiens refusèrent de reconnaître Sigisbert III. La révolte éclata même dans la ville de Metz, malgré la présence de Brunehaut et de ses ministres, et le danger devint si pressant, que la régente fit appeler en toute hâte Romaricus, dont elle connaissait la popularité. Elle lui annonça qu'elle révoquait la confiscation de ses domaines paternels, et le supplia de lui fournir le moyen de sortir de la ville. Romaricus, oubliant son injure, lui rendit ce service[140], et Brunehaut se retira, avec ses arrière-petits-fils, dans la cité de Vangiones ou Wormatia (Worms), où se trouvait probablement un corps de bourguignons, et d'où elle pouvait communiquer aisément avec les anciens sujets de Thierry, sur la fidélité desquels elle n'avait encore aucun doute, et avec les turbulentes peuplades de la Grande Germanie, qu'elle se flattait d'entraîner à sa suite.

Pendant ce temps, Clotaire avait appris la mort de Thierry, la dispersion de son armée et la révolte d'une partie de l'Austrasie. Encouragé par Pépin et par Arnulfus, et se rappelant la prédiction de saint Colomban, qui lui avait annoncé que, en 613, il serait paisible possesseur de toute la monarchie des Francs[141], le roi de Neustrie, dont l'armée était toute prête à marcher, pénétra dans l'Austrasie septentrionale, en suivant la grande voie qui menait de Bagacum (Bavay) à Colonia Agrippina, par Trajectum-ad-Mosam, ville qu'entouraient les vastes domaines de Pépin, et où Clotaire devait trouver un grand nombre de partisans. Il remonta ensuite la rive gauche du Rhin et occupa la ville d'Antunnacum ou Antonnacum (Andernach), située dans la Germania Prima. De ce lieu, il pouvait à la fois surveiller les mouvements des nations germaniques et se porter facilement sur Worms, où Brunehaut cherchait à rassembler une armée. Cette princesse, qui connaissait le prix du temps, entama avec Clotaire une feinte négociation et chargea le leude. Chadoindus et Herpo ou Herpinus, comes stabuli du royaume de Bourgogne, de se rendre à Antunnacum et d'engager Clotaire à rentrer dans son royaume. Le roi de Neustrie, simulant un désintéressement qui n'était pas dans son cœur, répondit qu'il était disposé à se soumettre au jugement des Francs, et dépêcha lui-même des ambassadeurs à Brunehaut. Mais tous ces pourparlers lui firent perdre un temps précieux, et la régente en profita pour se mettre en état de défense. Elle reçut des renforts considérables du midi de la Gaule, et elle envoya Sigisbert lui-même dans le pays des Thuringiens, avec Warnacharius maire du palais de Bourgogne, le leude Alboënus ou Albanus et d'autres seigneurs, afin de déterminer cette nation barbare à marcher tout entière. Mais, sur ces entrefaites, elle apprit que Warnacharius s'était laissé gagner par Clotaire et prenait, dans le plus grand secret, des mesures pour amener une défection des Bourguignons. Elle envoya sur-le-champ à Alboinus l'ordre de s'entendre avec les leudes qui l'accompagnaient et de faire périr le maire du palais. Cet ordre était tracé, selon l'usage, sur une tablette de cire, et Alboinus, après l'avoir lue, la rompit et en jeta les morceaux à terre. Un serviteur de Warnacharius les recueillit, probablement par curiosité, les rapprocha les uns des autres, et, ayant ainsi reconstitué la tablette, la porta à son maître, qui garda le silence, mais résolut définitivement de perdre Brunehaut. Aussi, loin d'exhorter les peuples germains à prendre les armes, il fit tout ce qu'il put pour les engager à rester chez eux. Ses manœuvres n'eurent pas cependant tout le succès qu'il en espérait, et des contingents considérables furent fournis à la vieille reine par ces peuplades, qui l'année précédente, avaient combattu avec tant d'acharnement contre le père de Sigisbert III, mais qui cédaient toujours à l'attrait de l'indépendance, des aventures et du pillage[142].

Clotaire comprit alors quelle faute il avait faite en s'avançant aussi rapidement dans la vallée du Rhin, et, cette première imprudence une fois commise, en ne poursuivant pas Brunehaut à outrance et en lui laissant le temps de réunir une puissante armée. Il revint sur ses pas et alla prendre position, avec ses propres troupes grossies d'un certain nombre d'austrasiens, sur les frontières orientales de la Campania. Il est probable que, aussitôt après cette retraite, l'autorité de Brunehaut fut reconnue de nouveau dans la plupart des villes austrasiennes, notamment à Metz ; et c'est à ce moment que l'on a placé le prétendu projet de mariage entré Sigisbert III et Friediburga, fille de Guntzo duc des alamanni qui occupaient la Rhœtia[143]. Nous démontrerons plus loin que le roi qui voulut épouser Friediburga est Sigisbert IV et non Sigisbert III ; mais on s'explique l'erreur de plusieurs écrivains, qui ont pensé que Brunehaut, en arrangeant ce mariage tout politique, avait voulu rattacher à la cause de son arrière-petit-fils un des plus puissants princes de la Grande Germanie.

Lorsqu'elle eut acquis la certitude que les contingents des peuples d'outre-Rhin étaient sur le point d'arriver, la reine dépêcha des messagers dans tous les districts de l'Austrasie pour ordonner aux milices .de prendre les armes et de se réunir. En même temps, elle se rendit en Bourgogne, avec les fils de Thierry, pour surveiller elle-même l'armement de ce royaume, montrant ainsi, nonobstant les glaces de l'Age, un esprit de ressources et une activité vraiment extraordinaires.

Malgré les menées de Warnacharius, qui ne cessait de tenir des conciliabules avec les évêques et les seigneurs ou farones bourguignons, les ordres de Brunehaut ne rencontrèrent aucune résistance dans l'ancien royaume de Thierry. Les Austrasiens obéirent de même, dissimulant le dépit qu'ils éprouvaient d'aller combattre pour un prince dont le père les avait vaincus et maltraités.

La reine et Sigisbert, ne connaissant pas la disposition générale des esprits, enjoignirent aux armées de Bourgogne et d'Austrasie et aux contingents germains d'opérer leur jonction sur la rive gauche de l'Aisne, dans le voisinage d'Axuentia ou Vienne-la-Ville[144]. Clotaire H campait sur l'autre rive, couvrant son royaume, le ducatus Dentelini, et même les diocèses de Reims, de Laon et de Châlons. Une bataille paraissait imminente ; mais Warnacharius et ses complices, parmi lesquels Frédégaire nomme le patrice Aletheus et les ducs Rocco, Sigoaldus et Eudelanus, avaient promis au roi de Neustrie de se retirer sans combattre. En effet, dès que les deux armées furent en présence, et à un signal convenu, les généraux bourguignons et austrasiens firent sonner la retraite et s'éloignèrent dans des directions opposées. Les Austrasiens, entraînant à leur suite les contingents allemands, qui n'osèrent attaquer seuls l'armée neustrienne, prirent[145], à Axuentia, la grande voie de Reims à Metz. Les Bourguignons choisirent celle qui conduisait de Reims à Langres. Clotaire les suivit de près, dépassa Langres, et, s'engageant sur, la voie qui menait de cette ville à Besançon, pénétra jusque dans la vallée de la Saône. Warnacharius lui livra alors trois des fils de Thierry : Sigisbert, Corbus et Mérovée ; le roi fit périr immédiatement les deux premiers, et chargea le comte Ingobodus de conduire en Neustrie Mérovée, qu'il avait tenu sur les fonts de baptême, et qui vécut encore plusieurs années. Quant au jeune Childebert, il fut sauvé par des serviteurs fidèles, mais on n'entendit plus jamais parler de lui.

Brunehaut, consternée de la trahison de ses généraux, s'était réfugiée, avec Theudelana, fille de Childebert Ier, dans une villa domaniale appelée Urba, qui est devenue la ville d'Orbe, près de l'extrémité méridionale du lac de Neufchâtel. Elle n'y resta pas longtemps, et, sur l'ordre des seigneurs bourguignons, le comes stabuli Herpinus vint la saisir et la mena devant Clotaire, qui s'était arrêté dans le vicus de Rionna ou Rionava (Renêve-le-Château), situé sur la petite rivière de Vincenna (Vingenne), un des affluents occidentaux de la Saône. Clotaire monta sur une espèce de tribunal, et, entouré des principaux seigneurs Francs et Bourguignons, fit traîner devant lui la malheureuse Brunehaut, alors âgée de soixante-et-dix ans. Le fils de Frédégonde ne rougit pas de lui reprocher d'avoir fait périr dix rois ou princes, quoiqu'il sût très-bien que trois d'entr'eux étaient tombés sous les coups de sa propre mère ; que la mort de deux autres avait été tout-à-fait naturelle, et que lui-même avait ordonné le meurtre de trois autres. Mais il n'y avait là personne pour le contredire, et Brunehaut ne daigna pas prendre la parole afin de se justifier. Après avoir demandé, pour la forme, l'avis des assistants, Clotaire prononça une sentence de mort contre la veuve de Sigisbert II, et il n'eut pas même la générosité de lui épargner des outrages indignes d'une reine. Par les ordres de Clotaire, elle fut couverte de haillons, attachée sur le dos d'un chameau, promenée pendant trois jours au milieu du camp neustrien et exposée à toutes les insultes de la soldatesque. Frédégaire et deux autres historiens assurent même qu'elle fut soumise à diverses tortures[146]. Enfin, on l'attacha par les cheveux, un bras et un pied à la queue d'un cheval indompté, qui la mit en pièces dans sa course furieuse[147]. Le continuateur de Marius d'Aventicum ajoute que les soldats tentèrent de brûler les misérables restes de Brunehaut. Ils furent cependant recueillis, probablement par quelques-uns de ses serviteurs, et inhumés dans l'église du monastère du Saint-Martin-lès-Autun. En 1632, on ouvrit le tombeau de la reine d'Austrasie, et on y trouva des ossements peu nombreux et mêlés à des charbons[148] ; ce qui semble prouver que le continuateur de Marius ne s'est pas trompé.

On plaça, sans doute après la mort de Clotaire, une inscription pompeuse sur le tombeau de la malheureuse princesse ; mais aucune hyperbole ne peut donner une idée plus vraie de l'opinion des contemporains qu'un des vers tracés sur la sépulture d'un moine d'Austrasie :

Tunc regionis erat Regina hujus Brunechildis[149].

Elle était bien, en effet, la reine d'Austrasie et de Bourgogne, et, quoique son mari Sigisbert II, son fils Childebert Ier, et son petit-fils Thierry II n'aient pas été des princes sans mérite, ils furent éclipsés par elle. Toutefois, la postérité l'a jugée sévèrement. Le triomphe du fils de Frédégonde ne permit pas aux rares historiens du VIIe siècle et du VIIIe de dire ce qu'ils pensaient, et nous n'apercevons plus Brunehaut qu'à travers les accusations de tout genre dont elle a été accablée sous les règnes de Clotaire II et de Dagobert Ier. Mais les hommes qui l'avaient vue à l'œuvre ne la traitaient pas de même. Grégoire de Tours, si dur à l'égard de Frédégonde, se montre plein d'estime et de respect pour Brunehaut ; le pape saint Grégoire-le-Grand, qui fut son contemporain, n'en parle jamais qu'avec éloge[150], et le peuple lui attribue, même de nos jours, une foule de grands ouvrages, dont beaucoup sont plus anciens ou plus récents que le VIe siècle. Quantité de fragments de voies romaines, que l'on voit encore dans le nord de la France et en Belgique, et que la reine d'Austrasie avait, probablement, fait réparer, portent aujourd'hui le nom de chaussées de Brunehaut, levées-Brunehaut ou chemins-la-reine. Il faut assigner le même sens aux mots chemins Bréa ou Béa et chemins de la reine Hondiatte, qui désignent d'anciennes routes dont les soins de cette princesse assurèrent la conservation[151]. Les monuments qui rappellent son nom ne sont pas moins nombreux[152] ; mais il suffit de citer le château de Brunehaut, près de Bourges ; la tour de Brunehaut, à Etampes ; la pierre de Brunehaut, près de Tournay ; le fort de Brunehaut (Bruniquel), aux environs de Cahors ; le château de la reine Hodias, dans la forêt de Rémilly (Moselle), et la tour de Brunehaut, non loin d'Izeel, sur la Semoy, dans le duché de Luxembourg[153]. Enfin, on donne le même nom à la grosse tour de Vaudémont, bien que ce curieux monument ne soit pas antérieur à la fin du XIe siècle. Telle est aussi l'origine des mots bain de la reine, qui étaient déjà usités au XIIIe siècle[154], et qui servent à désigner un des thermes de Plombières, qu'elle avait restauré ou embelli[155], quoique, selon toutes les apparences, ces thermes n'aient pas eu beaucoup à souffrir des incursions des Barbares[156]. Rappelons encore que l'on nomme forêts de la reine les grands bois voisins du village de Royaumeix, dont le vocable semble indiquer une habitation royale, du reste tout-à-fait oubliée. Mais, si quelques-uns des travaux connus sous ces dénominations populaires sont dus à d'autres qu'à elle, on ne peut, du moins, lui disputer ses fondations charitables, pour l'avenir desquelles elle prit tant de précautions, qu'elle supplia le pape saint Grégoire-le-Grand de prononcer d'avance la peine de la déposition contre les rois mérovingiens qui voudraient les détruire[157]. On sait également qu'elle répara, agrandit ou construisit avec magnificence plusieurs églises ; qu'elle dépensa des sommes considérables pour le rachat des captifs ou la délivrance des esclaves, et qu'elle favorisa, autant que possible, la propagation du christianisme chez les peuples barbares.

Aussi, à côté des nombreux historiens qui, copiant servilement les assertions des partisans de Clotaire II, se sont faits les échos de toutes les calomnies par lesquelles on a essayé de ternir la mémoire de Brunehaut, on peut citer d'autres écrivains qui ont pris sa défense, peut-être même avec trop de chaleur. Tel est l'illustre Mariana[158]. Tels sont Du Tillet[159], l'historiographe Paul Emile[160], Pasquier[161], Cordemoy[162], le Père le Cointe[163] et Dom Calmet[164]. Nous croyons en avoir dit assez pour mettre le lecteur en état de prononcer lui-même ; et, s'il a parcouru avec attention ce chapitre et les deux précédents, il pensera probablement, comme nous, que l'ambition et la vengeance ont fait commettre à Brunehaut des fautes et même des crimes ; mais que ses grandes actions ont, jusqu'à un certain point, racheté les faiblesses de la nature humaine.

 

 

 



[1] V. Frédégaire, Chronic., c. 35.

[2] V. Vita sancti Betharii, episcopi Carnotensis, dans les Bollandistes, au 2 août.

[3] V. la note XVI, à la fin du volume.

[4] Cela résulte d'un passage de Frédégaire (Cimente., c. 31), dans lequel on lit qu'un envoyé du roi des Wisigoths employé dans une négociation contre Thierry n'osa aborder sur les côtes de la Provincia.

[5] V. Epistolœ, lib. VII, 122.

[6] V. Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 714.

[7] V. Frédégaire, ibid., c. 17.

[8] V. t. I, p. 341.

[9] Il est ainsi nommé dans Héric, Gesta episcoporum Autissiodorensium, c. 28.

[10] V. Recueil de divers écrits pour servir d'éclaircissements à l'Histoire de France, et de supplément à la Notice des Gaules, t. 1, p. 38-43.

[11] V. Chronic., c. 17.

[12] V. Frédégaire, ibid., c. 20.

[13] V. Frédégaire, ibid., c. 18.

[14] V. Frédégaire, ibid., c. 18.

[15] V. Gregorii Turonensis historia Francorum epitomata, c. 59.

[16] V. Chronic., c. 19.

[17] Cette opinion est inconciliable, il est vrai, avec l'assertion d'Héric, qui écrivit, dans le IXe siècle, le livre intitulé Gesta episcoporum Autissiodorensium, et d'après lequel Desiderius aurait appartenu à la famille mérovingienne. Mais l'autorité d'Héric ne peut, selon nous, l'emporter sur celle de Frédégaire, qui était contemporain et de plus originaire du royaume de Bourgogne. Il n'est, d'ailleurs, pas absolument impossible que le quidam homo pauper qui servit de guide à Brunehaut ait lui-même été un mérovingien ; et nous prouverons, dans un des chapitres suivants, qu'il existait un assez grand nombre d'individus plus ou moins obscurs et pauvres, qui étaient toutefois parents ou alliés de la famille royale. V. Le Beuf, Mémoires pour servir à l'histoire civile et ecclésiastique d'Auxerre, nouv. édit., t. I, p. 137 et 138.

[18] V. Vita sancti Arnulf, Metensis episcopi, auctore monacho anonymo coœvo, n° 3, dans Mabillon, Acta ss., sæc, II. On conjecture, avec beaucoup de vraisemblance, que le village de Gondreville ou Gundulfi-villa, dans lequel il y avait une maison royale pendant les périodes mérovingienne et carlovingienne, doit son nom au maire Gundulfus. V. Valois, Notitia Galliarum, p. 238 et 239.

[19] V. Historia Francorum, lib. IV, n° 1.

[20] V. Valois, Notitia Galliarum, p. 102 ; M. Clouet, Hist. ecclésiastique de la province de Trêves, t. I, p. 461.

[21] V. Epistolœ, lib. V, 29, lib. VII, 5, 115, 123, lib. IX, 57, et lib. XI, 8.

[22] V. ibid., lib. XIII, 6, 7 et 47.

[23] V. ibid., lib. VII, 5.

[24] V. ibid., 115.

[25] V. ibid., lib. IX, 57.

[26] V. ibid., 64.

[27] V. ibid., lib. V, 51.

[28] V. ibid., lib. V, 59, lib. IX, 56.

[29] V. ibid., lib. VII, 123.

[30] V. ibid., lib. V, 58, lib. VII, 116, 122, et lib. IX, 54.

[31] Saint Grégoire écrivit aussi à Brunehaut, à la même occasion. V. ibid., lib. XI, 8. On peut également consulter, au sujet des relations de ce pape avec les royaumes Francs, des lettres qu'il adressa à divers personnages secondaires ; v. lib. V, 57, lib. VII, 117, 125, et lib. XII, 12.

[32] V. ibid., lib. V, 5 et 6.

[33] V. ibid., lib. VII, 116.

[34] V. Frédégaire, Chronic., c. 15 et 20.

[35] V. Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 714.

[36] Cet endroit se nomme aujourd'hui Maslay. V. Le Beuf, Recueil de divers écrits pour servir d'éclaircissements à l'Histoire de France, t. I, p. 50-62.

[37] Elle se nomme Ravanne dans la partie inférieure de son cours.

[38] V. Le Beuf, ibid., p. 45-49.

[39] V. Frédégaire, Chronic., c. 20 ; Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 714 et 715.

[40] C'est aujourd'hui la forêt de Brotonne.

[41] V. la note XIII, à la fin du volume.

[42] V. Frédégaire, ibid. ; Gesta regum Francorum, ibid., p. 715.

[43] On employait quelquefois alors le mot pagus comme synonyme de civitas, et Frédégaire lui donne ce sens dans le chapitre 20 que nous venons de citer.

[44] V. Frédégaire, ibid., c. 21.

[45] D'après le biographe de saint Betharius, évêque de Chartres, la victoire fut fixée par la valeur des Alamanni qui se trouvaient dans l'armée de Thierry II. V. Vita sancti Betharii, episcopi Carnotensis, dans les Bollandistes, au 2 août.

[46] V. Frédégaire, ibid., c. 25 et 26.

[47] V. idem, ibid., c. 26.

[48] V. Vita sancti Salvii, episcopi Ambianensis, dans les Bollandistes, au 11 janvier ; v. aussi Gallia Christiana, t. X, col. 1133 et 1134.

[49] V. Frédégaire, ibid., c. 21, 24 et 27.

[50] V. ibid., c. 24.

[51] V. idem, ibid., c. 28.

[52] V. idem, ibid., c. 28 et 29.

[53] Dans Du Chesne, t. I, p. 714.

[54] V. Frédégaire, ibid., c. 21, 24 et 29.

[55] V. idem, ibid., c. 35.

[56] Les églises de Toul et de Metz et l'abbaye de Saint-Pierre (dans cette dernière ville) le regardaient comme un de leurs bienfaiteurs. V. Benoît Picart, Hist. de Toul, p. 250 ; le même, Hist. (manuscrite) de Metz, liv. III, c. 5 (Bibl. publ. de Metz et de Pont-à-Mousson) ; Dom Calmet, Hist. de Lorr., 1re édit., t. I, col. 366 et 369.

[57] V. ibid., c. 20.

[58] V. Paul Diacre, De gestis Langob., lib. IV, c. 31, dans Muratori, Script. rer. Ital., t. I, part. I, p. 463.

[59] V. la note XVI, à la fin du volume.

[60] V. Frédégaire, ibid., c. 30, 31 et 35.

[61] Le biographe de saint Colomban a substitué le nom de Sigisbert Ier à celui de Childebert Ier ; mais c'est une erreur facile à rectifier, puisque celui-là était mort depuis quinze ans.

[62] V. Vita sancti Columbani, auctore Jona, n° 6, 7 et 8, dans Mabillon, Acta ss., sæc. II.

[63] Récemment encore (juillet 1838) on a exhumé à Bruyères des fragments de statues, des cippes funéraires et d'autres objets antiques, révélant l'existence d'un vicus.

[64] V. ibid., n° 18.

[65] V. Chronicon Senoniense, lib. I, c. 4, dans Calmet, Hist. de Lorr., 1re édit., t. II, preuv., col. V.

[66] V. Vita sancti Columbani, n° 12 et 17, dans Mabillon, ibid.

[67] V. la note XIV, à la fin du volume.

[68] V. Vita s. Columbani, n° 14, ibid.

[69] V. ibid., n° 15 et passim.

[70] V. ibid., n° 15.

[71] V. ibid., n° 15 et passim.

[72] V. Vita sancti Amati, abbatis Habendensis, n° 3 et 20, dans Mabillon, ibid.

[73] V. Vita sanctœ Salabergœ, abbatissœ Laudunensis, auctore anonymo fere coœvo, n° 2, dans Mabillon, ibid.

[74] V. Vitœ Patrum, c. I, prol. et n° 1, 2 et 3.

[75] V. Grégoire de Tours, Hist. Franc., Lib. X, c. 10.

[76] V. Schœpflin, Alsatia illustrata, t. I, p. 10.

[77] V. Vita sancti Columbani, n° 15, 27 et passim.

[78] V. Vita sancti Columbani, n° 12 et 17.

[79] Le biographe dit, en parlant de l'abbaye de Luxeuil : monasterium antiquorum opere constructum. V. Vita sancti Germani, abbatis Grandivalleniis, auttore Boboleno, monacho fere æquali, n° 7, dans Mabillon, ibid.

[80] V. Vita sancti Columbani, n° 14 et 17.

[81] V. ibid., n° 22.

[82] V. Du Cange, Glossarium med. et inf. lat., v° Acœmeti. Le mot grec άκοίμητοι signifie ceux qui veillent toujours.

[83] La bibliothèque publique de Nancy possède une copie fort ancienne (IXe siècle) de cet ouvrage curieux, lequel est encore inédit.

[84] V. Vita sancti Launomari, abbatis Curbionensis, n° 8 et 9, dans Mabillon, Acta ss., sæc. I.

[85] V. la note XV, à la fin du volume.

[86] V. Vita sancti Theodulfi, abbatis Remensis, n° 7, ibid.

[87] V. Vita sancti Columbani, n° 20, 21, 23, 24 et 28.

[88] V. ibid., n° 11.

[89] V. ibid., n° 12, 13 et 14.

[90] V. ibid., n° 26. Voici le passage du biographe de saint Colomban : Cervisia... ex frumenti vel hordei succo excoquitur ; quamque prœ ceteris, in orbe terrarum, gentibus, prœter Scoticas et Barberas gentes quœ Oceanum incolunt, usitantur, id est Gallia, Britannia, Hibernia, Germania, ceterœque quœ ab eorum moribus non desciscunt. Jonas ne mentionne pas comme entrant dans la composition de la cervoise la cire, cera, à laquelle cette liqueur paraît devoir son nom. Cependant, on mettait infuser dans les chaudières où on la préparait les rayons dont on avait extrait le miel. Dans un autre passage de son livre (n° 45), l'hagiographe parle de la bracis, dont il n'indique pas la destination, mais qui devait être l'orge germé employé dans la fabrication de la cervoise.

[91] On peut voir notamment un passage de la Vita sancti Metensis episcopi, n° 25, dans Mabillon, ibid.

[92] V. Le Cointe, Annales ecclesiastici Francorum, t. I, p. 316 et 679.

[93] V. Vita sanctœ Salabergœ, abbatissœ Laudunensis, n° 7, dans Mabillon, ibid.

[94] V. Frédégaire, Chronic., c. 36 ; Vita sancti Columbani, n° 15.

[95] V. Frédégaire, ibid., c. 32 ; Vita sancti Desiderii, episcopi Viennensis, dans les Bollandistes, au 23 mai.

[96] V. Jean Baleus, Scriptorum illustrium majoris Britanniœ Catalogus, centuria XIV, 12.

[97] V. Frédégaire, ibid., c. 36 ; Vita sancti Columbani, n° 34 ; Vita sancti Nicetii, episcopi Vesontini, dans les Bollandistes, au 8 février.

[98] V. Vita sancti Columbani, n° 40, 48 ; Frédégaire, ibid.

[99] V. Annales Benedictini, lib. X, n° 47.

[100] V. t. I, p. 542.

[101] V. Vita sancti Columbani, n° 48.

[102] V. Frédégaire, ibid., c. 32.

[103] Frédégaire ne craint pas d'employer, en parlant de ce prince, les mots simplicitas et stultitia. V. ibid., c. 35 et 38.

[104] V. idem, ibid., c. 37.

[105] V. Vita sancti Lenogisili, confessoris, n° 2, dans les Bollandistes, au 13 janvier, in appendice.

[106] V. Mémoire sur des bracelets et des agrafes antiques trouvés dans le pays de Vaud, par M. Troyon, dans les Mémoires de la société des antiquaires de Zurich, t. II, p. 27-32, planche III, n° 1.

[107] Jonas dit que cet oppidum était diruptum ; ce qui ne signifie pas détruit, mais démantelé, et plus loin l'hagiographe donne même le titre d'urbs à la petite ville dont il s'agit. V. Vita sancti Columbani, n°, 51 et 54, dans Mabillon, ibid.

[108] V. ibid., n° 50, 51, 53 et 54 ; Vita sancti Galli, auctore Walarrido Strabone, c. 4, 5 et 6, dans Mabillon, ibid.

[109] Nous croyons que Frédégaire ne veut désigner par ces mots que le diocèse de Châlons-sur-Marne.

[110] V. la note XVI, à la fin du volume.

[111] V. Frédégaire, ibid., c. 37.

[112] V. idem, ibid.

[113] V. Jonas, Vita sancti Columbani, n° 54.

[114] Vita sancti Faronis, episcopi Meldensis, n° 20, dans Mabillon, Acta ss., sæc. II.

[115] V. Vita sancti Columbani, n° 57.

[116] V. Frédégaire, ibid., c. 38.

[117] V. Frédégaire, ibid. ; Vita sancti Columbani, n° 57 ; Appendice ad Marii Aventicensis chronicon, dans Du Chesne, t. I, p. 217.

[118] Dans Du Chesne, t. I, p. 715.

[119] V. Vita sancti Columbani, n° 59.

[120] V. Gesta regum Francorum, ibid.

[121] Dans Du Chesne, ibid.

[122] V. Chronic., c. 38.

[123] V. ibid., c. 42.

[124] V. Appendix ad Marii chronicon, dans Du Chesne, t. I, c. 217.

[125] V. Gesta regum Francorum, ibid., p. 715.

[126] Le Père le Comte (Annales ecclesiastici Francorum, t. II, p. 580-582) soutient que ce prélat n'a rien de commun avec Aridius métropolitain de Lyon, lequel serait mort dès l'année 611. Mais les savants sont, en général, d'un avis contraire à celui du docte oratorien.

[127] V. la note XVII, à la fin du volume.

[128] Nous ignorons quel était l'emploi de Romaricus, car nous ne pouvons croire qu'il soit le monétaire dont le nom se trouve sur des trient es frappés à Trajectum-ad-Mosam (TRIECTO) et à Wick (WICO). V. la table des monétaires n° 170 et 1096, dans la Revue numismatique.

[129] V. Vita sancti Romarici, abbatis Habendensis, auctore monacho anonymo subpari, n° 3, dans Mabillon, Acta ss., sæc. II.

[130] V. Vita sancti Galli, auctore Walafrido-Strabone, c. 15, dans Mabillon, ibid.

[131] V. Vita sancti Columbani, n° 59.

[132] V. Frédégaire, ibid., c. 38.

[133] V. Erchanberti fragmentum, dans Du Chesne, t. I, p. 780.

[134] D'après une tradition, qui n'a aucune valeur, son père s'appelait Arnoaldus-Bogis, et sa mère, qui aurait appartenu à la nation des Suevi, se nommait Oda.

[135] V. Vita sancti Arnulfi, auctore monacho anonymo coœvo, n° 2-5, dans Mabillon, ibid.

[136] V. Chronic., c. 40.

[137] V. Vita sancti Faronis episcopi Meldensis, n° 31, dans Mabillon, ibid. ; Gesta regum Francorum, dans Du Chesne, t. I, p. 715.

[138] V. Vita sancti Romarici, n° 3, dans Mabillon, ibid.

[139] V. Frédégaire, ibid., c. 21.

[140] V. Vita sancti Romarici, n° 3.

[141] V. Vita sancti Columbani, n° 48 ; Vita sancti Faronis, episcopi Meldensis, n° 31.

[142] V. Frédégaire, ibid., c. 39 et 40.

[143] V. notamment Baronius, Annales ecclesiastici, à l'an 614.

[144] C'est ce qui résulte du texte de Frédégaire, où l'on voit que la jonction des armées eut lieu sur l'Axona et dans le diocèse de Châlons, c'est-à-dire entre Axuentia (Vienne-la-Ville) et la source de la rivière.

[145] On lit cependant dans la Vita sancti Faronis (n° 31) qu'il y eut un combat très-vif ; mais cette assertion semble erronée.

[146] V. Appendiœ ad Marii chronicon, dans Du Chesne, t. I, p. 217 ; Gesta regum Francorum, ibid., p. 715 et 716.

[147] V. Frédégaire, ibid., c. 41 et 42 ; Appendiœ ad Marii chronicon, dans Du Chesne, ibid.

[148] V. Bertholet, Histoire ecclésiastique et civile du duché de Luxembourg, t. II, p. 62 et 63.

[149] V. Vita sancti Sindulfi, confessoris, auctore Almanno, monacho Altovillarensi, n° 10, dans Mabillon, Acta ss., sæc. I.

[150] V. Epistolœ, lib. V, 5 et 59, lib. VII, 5, 115 et 123, lib. IX, 54 et 57, et lib. XI, 8.

[151] V. Bulletin de la société d'archéologie et d'histoire de la Moselle, 1858, p. 10.

[152] Dès le Xe siècle, Aimoin s'étonnait de ce qu'une seule reine avait pu exécuter tant d'ouvrages importants. V. Hist. Franc., lib. IV, n° 1. L'observation d'Aimoin prouve l'antiquité des traditions dont il s'agit.

[153] V. Bertholet, ibid., t. II, p. 64.

[154] V. la transaction faite entre le duc de Lorraine Ferri III et le chapitre de Remiremont, le 18 juillet 9295 ; archives du département de la Meurthe, layette Remiremont, I, n° 46 et 47.

[155] V. Antiquités des eaux minérales de Vichy, Plombières, Bains et Niederbronn, par M. Beaulieu, p. 148.

[156] C'est ce qui parait résulter de découvertes faites en 1857, et décrites dans le journal l'Espérance (n° du 4 juillet 1857).

[157] V. Sancti Gregorii Magni Epistolœ, lib. XIII, 8.

[158] V. Historia Hispaniœ, lib. V, c. 10.

[159] V. Chronicon de regibus Francorum, sous l'année 616.

[160] V. De rebus Gallicis, lib. I.

[161] V. Recherches de la France, liv. V, c. 13.

[162] V. Histoire générale de France, t. II, p. V-XII.

[163] V. Annales ecclesiastici Francorum, t. II, p. 640 et suiv.

[164] V. Hist. de Lorraine, 1re édit., t. I, col. 377.