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Le
système qui nous a guidé dans la composition de l'Histoire d'Austrasie
diffère notablement de celui que l'on trouve exposé dans les livres
élémentaires, et même dans la plupart des grandes histoires de France.
Plusieurs aperçus de notre ouvrage paraitront, sans doute, non seulement
nouveaux, mais encore étranges aux personnes qui ne sont pas
très-familiarisées avec les études historiques. Aussi nous prions les
lecteurs de ne juger qu'après avoir bien examiné nos preuves, et de ne pas
prendre comme point de départ les idées qu'ils ont puisées dans d'autres
livres. Les auteurs qui ont écrit les premiers sur l'histoire des
Mérovingiens ont vu les choses d'une certaine manière et ont trouvé
d'innombrables copistes ; mais il ne faut pas croire que les opinions par eux
accréditées reposent sur des raisons invincibles, et quantité de textes
peuvent recevoir une interprétation nouvelle, beaucoup plus satisfaisante que
l'ancienne. Il y a déjà cent trente années cependant que l'abbé Du Bos était
entré dans une autre voie, guidé peut-être par deux hommes peu connus :
Gabriel Trivorius, historiographe du roi Louis XIII[1], et Menson Alting, savant
hollandais[2], qui avaient précédemment
énoncé la même thèse, mais sans y joindre les développements nécessaires.
L'ouvrage de Du Bos jouit d'abord d'une réputation extraordinaire, et il est
difficile de le parcourir sans être convaincu. « J'avais parfois entendu
citer, dans ma jeunesse, écrit un de mes amis, l'Histoire critique de
l'établissement de la monarchie Françoise dans les Gaules comme un livre
savant et bien fait ; mais je ne l'avais jamais rencontré, et j'avais étudié
l'histoire de notre pays dans des écrits où le système contraire était
préconisé de toutes les façons. Devenu enfin possesseur d'un exemplaire de
cet ouvrage, je le dévorai, et je n'oublierai de ma vie l'impression que me
causa sa lecture. Lorsque je parcourus ces chapitres si pleins de faits et de
réflexions profondes, lorsque je fus habitué à ces longues déductions, si
justes qu'elles ont presque la rigueur des démonstrations mathématiques, je
compris que la vérité était là, et je ne m'étonnai plus de voir Dom Bouquet
et d'autres hommes illustres donner leur assentiment aux, conclusions de Du Bos.
» Son livre obtint, en effet, l'approbation des plus doctes bénédictins : Dom
Bouquet, qui vient d'être nommé[3] ; Dom Rivet, auquel on doit, en
partie, l'Histoire littéraire de la France[4] ; les auteurs de l'Art de
vérifier les dates, et ceux de l'Histoire de Metz. L'opinion des
critiques les plus versés dans la connaissance des sources de notre histoire
n'arrêta pas Montesquieu, et quelques pages bien écrites de l'Esprit des
Lois avaient semblé aux hommes superficiels avoir renversé pour toujours
le système de l'abbé Du Bos. Néanmoins, sa thèse a été reprise, il y a peu
d'années, avec des arguments nouveaux, par deux écrivains enlevés trop tôt à
la science, qu'ils cultivaient avec tant de succès : M. de Pétigny et M. le Huërou
; et nous devons ajouter que plusieurs savants anglais et allemands
soutiennent aujourd'hui cette même thèse, d'une manière plus ou moins
complète[5]. On
peut, du reste, se déclarer pour elle aujourd'hui sans s'exposer à autre
chose qu'à des critiques. Mais il n'en a pas toujours été de même. On
n'aurait osé, sous le règne de Louis XIV, démontrer que les monnaies frappées
dans la Gaule pendant la période mérovingienne nous offrent les images des
empereurs, et non pas les visages sacrez de nos rois, comme le disait
Bouterouë[6] ; on sait que Fréret fut mis à
la Bastille, pendant quelque temps, sur la dénonciation de l'abbé de Vertot,
pour s'être avisé de lire à l'académie des inscriptions un Discours sur
l'origine des François, dans lequel il avait émis quelques-unes des idées
que l'on devait retrouver, un peu plus tard, dans l'ouvrage de l'abbé Du Bos
; et l'on se serait exposé au même désagrément si l'on avait soutenu que
Clovis et ses descendants avaient reconnu la suprématie impériale. La
question était à moitié politique, et même à moitié sociale, au siècle
dernier, comme le prouvent les luttes de Boulainvilliers, de Du Bos, de
Montesquieu et de Mably. Mais elle est aujourd'hui purement historique ; ce
qui en rend la solution beaucoup plus facile. Le public est également, à
raison de la même circonstance, plus disposé à admettre un système différent
de celui que l'on trouve dans les livres élémentaires, et dans les histoires
de France écrites pour les gens du monde. H nous
serait impossible d'énumérer dans cette préface, sans lui donner une étendue
démesurée, tous les points traités dans l'ouvrage même. Voici néanmoins
quelques-unes des conclusions qui nous semblent ressortir des faits nombreux
que nous avons réunis : 1° les Francs en général, et les Ripuaires en
particulier, se sont établis sur le territoire de l'Empire, comme fédérés (fœderati), et avec l'autorisation des
empereurs ; 2° les Ripuaires, mieux connus sous le nom d'Austrasiens, ont
fondé le plus puissant et le plus redoutable des royaumes barbares qui se
formèrent au Ve siècle, dans les différentes provinces du partage d'Occident
; 3° leur roi Théodebert Ier, frappé de la décadence de l'Empire, voulut
jouer le même rôle que Théodoric-le-Grand, roi des Ostrogoths, et rétablir, à
son profit, l'empire d'Occident ; les revers de l'armée de Théodebert, la
mort de ce prince, et la résurrection inattendue de l'Empire, sous les règnes
de Justinien Ier, de Justin II, de Tibère, de Maurice et d'Héraclius, mirent
obstacle, pendant longtemps, à la réalisation de semblables projets ; 5° les
guerres civiles, les minorités et l'affaiblissement des royaumes Francs,
pendant le VIP siècle, ne permirent pas aux mérovingiens d'Austrasie de
reprendre l'exécution des desseins de Théodebert, et leur firent une loi de
reconnaître la suprématie impériale ; 6° ce fut seulement sous
l'administration de Charles Martel, et grâce à l'affaiblissement du partage
d'Orient, amoindri par les conquêtes des Arabes et divisé par l'hérésie des
Iconoclastes, que l'on songea sérieusement à rétablir l'empire d'Occident ;
enfin, 7° cette tâche, entreprise par Pépin-le-Bref, fut menée à bonne fin
par Charlemagne, lequel fut reconnu par l'empereur de Constantinople. A ces
thèses concernant l'histoire externe de 1'Austrasie, si l'on peut employer un
pareil terme, il faut ajouter les suivantes qui touchent à son histoire
interne : 1° la monarchie des Francs, qui finit par embrasser la Gaule
entière et la Grande Germanie, formait, en quelque sorte, un tout
indivisible, bien qu'elle fût quelquefois partagée en deux, trois et même
quatre sortes ou royaumes ; 2° les Mérovingiens ne commandaient aux
Gallo-Romains que comme magistri militiœ et délégués impériaux ; 3°
l'ancienne population conserva sa liberté et ses biens ; 4° les rois Francs
gardèrent l'administration impériale, moins quelques rouages peu utiles ; 5°
ils eurent constamment pour but d'étendre la civilisation romaine et
d'effacer le germanisme ; 6° pour atteindre ce but, ils protégèrent constamment
la religion catholique ; ils tâchèrent d'extirper le paganisme ; ils
modifièrent plusieurs lois des Barbares, de façon à les rapprocher de la
législation romaine ; ils en abrogèrent quelques autres d'une manière complète
; ils favorisèrent, autant que possible, la tendance que les Francs
montraient pour les mœurs des Romains ; ils imitèrent eux-mêmes dans leur
costume et dans leur entourage le luxe des empereurs, et ils parvinrent à
réaliser leurs desseins, malgré l'opposition, plus ou moins violente, d'un
certain nombre de Francs, lesquels comprenaient très-bien que le résultat de
cette politique devait être d'assurer à leurs rois une autorité despotique,
et de subordonner les Barbares aux Gallo-Romains. En un mot, et pour employer
une expression fort juste de M. de Pétigny, l'ère mérovingienne n'a été que
la continuation du Bas-Empire. Cette
manière d'envisager l'histoire des Ve, VIe, VIIe et VIIIe siècles permet
seule d'expliquer une foule de faits et de particularités, qui paraissaient
tout-à-fait incompréhensibles. On n'avait jamais pu comprendre notamment
comment la nation gauloise, si riche, si fière et si nombreuse, avait
consenti à se laisser subjuguer et dépouiller par quelques milliers de
barbares. Nous disons quelques milliers, car on prouvera, dans cet
ouvrage, que les deux tribus des Saliens et des Ripuaires étaient fort peu considérables
et ne comptaient pas plus de trente mille combattants ; ce qui représente une
population totale d'environ cent cinquante mille âmes. Cette petite troupe
d'étrangers a dû être rapidement noyée au milieu de la nation gauloise, qui
se composait de plusieurs millions d'individus ; et cela d'autant plus
facilement que beaucoup de Francs étaient livrés à ces vices qui détruisent
promptement un peuple barbare, surtout lorsqu'il est transplanté dans un pays
civilisé, où il trouve sans peine les moyens de satisfaire ses mauvais
penchants. Et l'on voudrait que ces deux petites tribus eussent seules
régénéré la Gaule et préparé les glorieuses destinées de notre pays ! Il
nous semble qu'il faut un peu rabattre de cet enthousiasme germanique ; et si
l'on nous objectait que beaucoup d'institutions modernes paraissent venir des
contrées situées au-delà du Rhin, nous pourrions répondre que l'origine de
plusieurs de ces institutions se perd dans la nuit des temps ; qu'elles
existaient, sans doute, dans la Gaule comme dans la Germanie, et que notre
ignorance seule nous porte à les croire exclusivement propres à cette
dernière région. ll est certain, toutefois, que si l'on compare l'état de la
Gaule septentrionale au commencement du Ve siècle avec le tableau que l'Austrasie
offrait à la fin du VIIIe, on y remarque de grandes différences ; mais elles
ne doivent pas être imputées uniquement à la présence des Barbares. Quatre
siècles suffisent pour modifier profondément une nation ; le changement en
question est l'œuvre du temps autant que celle des hommes ; et si l'empire
d'Occident n'avait pas donné accès aux Barbares fédérés, il n'aurait
peut-être pas présenté, à la fin du VIIIe siècle, une physionomie fort
différente de celle qu'il avait à l'avènement de Charlemagne. On
verra, d'ailleurs, en parcourant notre ouvrage, que la situation de la Gaule,
pendant les temps mérovingiens, n'était pas autre que celle de l'Empire, et
les révolutions y furent même moins nombreuses et moins sanglantes. Loin de
nous, au reste, l'intention d'écrire une diatribe contre les Césars de
Byzance. Les déclamations de ce genre sont devenues de véritables
lieux-communs, dont il est bon de s'abstenir. Tout n'était pas mal chez les
empereurs, ni à Constantinople, et nous ne pensons pas, comme un illustre
écrivain de notre temps[7], que les âmes basses
puissent seules admirer la constitution et les lois de l'empire romain. Notre
amour-propre national pourra souffrir un peu en voyant que les premiers rois
de France, dans lesquels on avait voulu trouver des autocrates et des
conquérants, étaient, jusqu'à un certain point, les subordonnés des
souverains de Constantinople, recherchaient avidement les titres de maitre de
la milice et de consul, et n'avaient pas même le droit de frapper des
monnaies à leur nom ; mais les choses étaient ainsi, et l'histoire doit
sacrifier tous les préjugés populaires à la recherche de la vérité. Au
surplus, la part de notre patrie dans les annales de l'humanité est assez
belle, et son rôle assez glorieux, pour qu'une triste vanité ne nous empêche
pas de reconnaître que les Francs se regardaient comme les hôtes de
l'Empire et les Mérovingiens comme les lieutenants des empereurs. Un pareil
aveu ne doit pas coûter beaucoup à un homme consciencieux et raisonnable. Il nous
est impossible de terminer cette courte préface sans dire un mot sur le plan
du livre lui-même, et sur les principes qui ont présidé à sa composition.
L'ouvrage est divisé en vingt-quatre chapitres assez étendus. Le premier
présente un aperçu de la partie septentrionale de la Gaule, au commencement
du Ve siècle, aperçu destiné à servir d'introduction. Chacun des chapitres
suivants offre l'histoire d'un, de deux ou de trois règnes, selon leur
importance et leur durée, et, à la fin de chaque siècle, on rencontre un
tableau, ordinairement fort détaillé, de la situation de l'Austrasie pendant
ce siècle. Nous avons rejeté à la fin des volumes, sous forme de notes, un
grand nombre de dissertations, qui n'auraient pu entrer dans le texte sans
ralentir considérablement la marche du récit. Nous ne nous sommes pas fait
scrupule néanmoins d'insérer quelques discussions au milieu de la narration
elle-même, et nous aurions pu donner à l'ouvrage le titre d'histoire
critique, si ce titre ne nous avait paru un peu prétentieux. Bien
que nous nous soyons principalement proposé de faire connaître les annales de
l'Austrasie, et que, à ce point de vue, notre livre soit une histoire
provinciale, la rareté des documents originaux nous a obligé, plus d'une
fois, à emprunter des détails aux autres royaumes Francs ; mais le lecteur
trouvera, nous l'espérons, que de pareils emprunts sont légitimes, attendu la
ressemblance qu'offraient ces divers royaumes, parties intégrantes d'un même
état. Nous
nous sommes fait une loi de n'employer, du moins en général, que les
historiens et les diplômes antérieurs aux premières années du IXe siècle,
époque à partir de laquelle il s'opéra des changements notables dans la
physionomie de la Gaule ; et c'est pour avoir négligé cette sage précaution
que plusieurs historiens ont commis de si lourdes erreurs. Toutefois, nous
avons utilisé, et même avec confiance, des vies de saints écrites
postérieurement à la période mérovingienne, parce que beaucoup de ces biographies
ont été composées sur des vies plus anciennes, souvent même contemporaines,
mais dont le style paraissait trop barbare et l'était effectivement. Parfois,
les agio-graphes mentionnent l'existence de ces antiques biographies, et il
est assez facile de démêler, dans les vies que nous possédons aujourd'hui, ce
qui est ancien et ce qui est nouveau. Malgré
tous nos efforts, il ne nous a pas toujours été possible d'établir sur des
preuves irréfragables certaines assertions de notre livre, à cause du silence
ou du laconisme des écrivains originaux. « Les historiens, dit Lingard, n'ont
jamais songé qu'on pourrait, un jour, leur reprocher de n'avoir pas décrit
des institutions avec lesquelles ils étaient familiarisés depuis leur
enfance, et qu'ils jugeaient naturellement impérissables, comme leur
postérité. » Nous avons pensé avoir le droit, et tous les historiens en ont
usé, de recourir, dans ces cas exceptionnels, à des hypothèses et à des
inductions, en léchant de les rendre aussi rares que possible, et de les
tirer de documents authentiques. Un système ne perd rien de sa valeur,
quoiqu'il puisse rester des doutes à l'égard de deux ou trois points de
détail, et quand l'ensemble d'un ouvrage repose sur une masse de faits
incontestés et de déductions inattaquables, qui s'appuient et se soutiennent
réciproquement, il ne faut pas le juger sur quelques passages où l'on
désirerait que la démonstration fût plus rigoureuse. Nous
espérons que l'on voudra bien reconnaitre que nous publions un livre de
première main ; mais quant aux découvertes de monuments inédits, nous n'en
avons fait aucune ; aveu qui nous nuira peut-être auprès de plusieurs
lecteurs, habitués qu'ils sont à entendre certains écrivains se vanter
d'avoir trouvé dans les bibliothèques ou les archives des textes que tout le
monde connaissait. Nous avons tâché seulement de tirer bon parti de ce qui
était déjà imprimé. « Tout succès, a dit Savigny, dépend de l'étude des
sources ; mais on ne saurait croire combien de choses on découvre dans les
sources par cela seul que, d'avance, on a été averti de ce qu'il fallait y
chercher. » Quelques personnes nous blâmeront probablement d'avoir, pour les hommes, pour les lieux, et même pour les institutions et les dignités, employé de préférence les noms latins. Nous avons été guidé dans ce choix par différentes considérations, et nous avons trouvé notamment que les formes vulgaires de plusieurs noms d'hommes et de lieux étaient tellement bizarres et tellement éloignées des formes originelles, qu'il serait souvent fort difficile de rapprocher celles-ci de celles-là. Quant aux institutions et aux dignités, le péril était encore plus grand, et c'est principalement en semblable matière que les équivalents sont d'un emploi fâcheux. Inconvénient pour inconvénient, nous avons préféré les dénominations latines. On nous reprochera peut-être aussi de n'avoir pas multiplié davantage les citations. La chose eût été des plus faciles ; mais les citations trop nombreuses et trop longues détournent l'esprit du sujet lui-même, et il suffit de fournir les indications réellement indispensables. Quant au style, nous n'avons rien à en dire, sinon que nous avons écrit avec autant de simplicité qu'il a été possible. Nous prions, toutefois, les lecteurs de ne pas oublier cette observation de La Bruyère : « Quand le philosophe donne quelque tour à ses pensées, c'est moins par une vanité d'auteur, que pour mettre une vérité, qu'il a trouvée, dans tout le jour nécessaire pour faire l'impression qui doit servir à son dessein ». |
[1]
Il lui dédia son ouvrage, intitulé : Observatio apologetica ubi agitur de
vexa Francerum origine, etc.
[2]
Notitia Germaniœ Inferioris.
[3]
V. Scriptores rerum Gallicarum et Francicorum, t. I, præf., p. LIII.
[4]
V. cet ouvrage, t. IV, p. 54.
[5]
V. notamment Palgrave, Upon the Commonealth of the England.
[6]
V. Recherches curieuses des monnaies de France depuis le commencement de la
monarchie, épître dédicatoire.
[7]
M. le comte de Montalembert.