LA JEUNESSE DE NAPOLÉON

TOME PREMIER — BRIENNE

 

CHAPITRE III. — BRIENNE.

 

 

Enfance de Napoléon. — Légendes. — Giacominetta. — Le fermier des Bonaparte. — Joseph. — La classe de l'abbé Recco. — Départ pour le continent (15 décembre 1778). — Napoléon et Joseph au collège d'Autun. — Admission à l'École royale militaire. — Recommandation de Marbeuf. — Preuves de noblesse. — Séjour de Napoléon à Thoisy-le-Désert, chez les Champeaux. — L'abbé Hemey d'Auberive. — Départ pour Brienne (12 mai 1779). — Les Écoles militaires. — Règlements. — Instructions de Saint-Germain. — Concours. — Le sous-inspecteur général. — Keralio. — Reynaud de Monts. — Ses rapports. — Pont-à-Mousson, Sorèze, Pontlevoy, Rebais, Tiron, Auxerre, Beaumont, Tournon, Effiat, Vendôme, La Flèche. — L'établissement des Minimes de Brienne. — L'enseignement. — Les Berton. — Patrauld. — Pichegru. — Daboval. — Bar et Javilliers. — Courtalon et Léon. La religion. — Bonaparte à Brienne. — Accès de nostalgie. — Mortification d'amour-propre. — Patriotisme corse. — Paolisme. — Solitude. — Châtiments et dégradation. — Jeux. — Forteresse de neige. — Les pétards de la Saint-Louis. — Caractère de Napoléon. — Ses études. — Les exercices publics. — Les Barrai. — Mme de Montessori. — Les Rouillé d'Orfeuil. — Dégoût du latin. — Mathématiques, géographie, histoire. — PIntarque. — Visite de Charles Bonaparte (21 juin 1784) et arrivée de Lucien. — Résolution de Joseph. — Lettre curieuse de Napoléon à Fesch (25 juin 1784). — Son goût pour la marine. — Reynaud de Monts à Brienne en 1783. — Démarches d'Arrighi. Napoléon se voue à — Ses plans. — Reynaud le désigne pour l'École militaire de Paris. — Prétendue note de Reynaud. — Montarby de Dampierre, Castres de Vaux, Laugier de Bellecour, Cominges nommés avec Bonaparte (22 octobre 1785). — Départ de Brienne (30 octobre 1784). — Banquet des anciens élèves (21 août 1800). — Napoléon revoit Brienne (3-4 avril 1805, 29 janvier, 1er février 1814). — Poncet. — Hauté. — Dupré, Istasse, Le Clerc. — Dupuy, Charles, Geoffroy, — Ce que devinrent Patrauld, Bouquet et les deux Berton. — Les camarades. — Les Mailly, Calvet, Jessaint, Bruneteau de Sainte-Suzanne. — Bourrienne. — Nansouty, Gudin, Laplanche-Mortières, Balathier de Bragelonne. — Bonnay de Breuille, d'Hautpoul, Picot de Moras. — Gaillet de Vauquelin, les Courlet de Vregille, d'Aboville, Lombard de Combles, Jean de Saint-Marcel. — Les Lepère. — La Personne, Den de Montigny et Villelongue de Novion. — Vaubercey et Boisjoly. — Les émigrés de l'armée de Condé. — Marguenat. — Signier. — Labretesche. — Tressemanes de Brunet. — Montrond. — D'Orcomte. — Protégés de Napoléon : Bey, Longeaux, Champmilon, Béraud de Courville, les Le Lieur de Ville-sur-Arce, La Colombiere, Balay de la Chasnée, Bosquillon de Bouchoir, Bétous. — Deux figures curieuses : d'Argeavel et Jean-Charles Bouquet. — La veuve de Keralio. — Le maréchal de Ségur.

 

L'enfance de Napoléon fourmille d'anecdotes mensongères. Se peut-il qu'il son baptême, moins de cieux ans après sa naissance, le 21 juillet 1771, il ait voulu s'agenouiller pendant que le prêtre prononçait sur lui les prières d'usage, et qu'il se soit écrié en voyant l'eau bénite que sa tête allait recevoir : « Ne me mouillez pas ? » Les historiettes abondent sur ses goûts militaires. Il désirait avoir tout ce qu'avaient les soldats, plumet au chapeau, éperons, épaulettes, sabre, tambour, fusil. Un jour il revint joyeux à la maison avec une moustache superbe qu'un sergent lui avait collée au-dessus des lèvres ; il fit donner un écu à ce militaire : « Acceptez, camarade, disait-il, vous boirez à ma santé. » Lorsque passaient les soldats, il courait se placer dans leurs rangs avec une épée et un petit fusil. Il les suivait au champ de manœuvre. Une fois, au grand amusement des officiers, il tint tête il na grenadier qui faisait semblant de se fâcher, lui demanda raison, ôta son habit, se mit en garde ; l'autre reculait, comme s'il avait peur, et l'enfant fondait sur lui en criant qu'il avait un sabre pour punir les offenses. Il possédait, ajoute un de ses biographes, un grand et un petit uniforme d'officier. On lui donna même un canon en fonte avec un affût, et Napoléon, escorté de ses camarades qui le reconnaissaient pour chef, promenait sa pièce à travers la ville. Il commandait les enfants d'Ajaccio et les conduisait souvent contre les borghigiani ou enfants du faubourg. Ce ne furent pendant plusieurs mois que défis, que combats, qu'embuscades, que brusques attaques sur les flancs et par derrière. Napoléon ne cessait d'inventer des stratagèmes et il avait projeté d'attirer ses adversaires du côté des salines, sur le sable, où, en certains endroits, il aurait caché des pierres.

Faut-il croire à ces légendes que le bon Nasica raconte sérieusement ? Mme Letizia donner un écu de pourboire, acheter de ses deniers un grand et un petit uniforme, un canon, une épée et des jouets coûteux ! Il vaut mieux la laisser parler elle-même sur ces premières années de Napoléon. Elle avait, dit-elle, démeublé une vaste chambre où ses enfants s'amusaient à leur gré dans les heures de récréation ou de mauvais temps. Les autres sautaient, dansaient et barbouillaient des pantins sur le mur ; Napoléon battait du tambour, maniait un sabre de bois, dessinait des soldats rangés en ordre de bataille. Il aimait le travail par-dessus tout et avait déjà le goût des chiffres. Les sœurs ou béguines qui lui apprirent à lire et à compter, le nommaient le mathématicien. Elles affectionnaient le bambin et le régalaient de confitures. Un jour qu'il les rencontra sur la place Saint-François, il courut vers elles, en criant « Qui veut savoir où est mon cœur, le trouvera dans le sein des sœurs n, et la grosse sœur Orto dut, pour le faire taire, lui donner des douceurs. Il fut mis ensuite à l'école dite des jésuites. Tous les matins, il emportait un morceau de pain blanc pour son déjeuner ; mais il fit connaissance d'un soldat et chaque jour échangea son pain blanc contre du pain de munition. Sa mère le réprimanda : « J'aime mieux le pain de munition, répondit-il, et je dois en prendre l'habitude puisque je serai soldat. » A l'âge de huit ans, ajoute Letizia, il avait une telle passion pour l'arithmétique qu'on lui bâtit sur le derrière de la maison une espèce de chambrette en planelles où il se retirait tout le jour pour n'être pas troublé dans ses calculs. Sur le soir, il sortait et marchait par les rues, distrait, négligé dans sa toilette, oubliant de remonter ses bas qui lui tombaient sur les talons, et, comme il avait une petite amie nominée Giacominetta, ses camarades l'accompagnaient en fredonnant :

Napoleone di mezza calzetta

Fa l'amore a Giacominetta.

« Napoléon à mi-chaussette fait l'amour à Jacquelinette ». Il se fâchait parfois et se jetait sur les railleurs, leur lançant des cailloux ou les menaçant d'un bâton et ne comptant jamais ses adversaires ; heureusement il se trouvait toujours quelqu'un pour mettre le holà. En 1777, à la fête du 5 mai, le fermier des Bonaparte vint à la ville avec deux jeunes et vigoureux chevaux. Lorsqu'il partit, Napoléon enfourcha l'une des bêtes et, prenant le galop, devança le paysan, qui lui criait vainement de s'arrêter. Il arriva de la sorte chez le fermier et descendit de sa monture en riant de la frayeur qu'il avait causée. Avant de rebrousser chemin, il examina très attentivement le mécanisme d'un moulin, questionna le bonhomme, lui demanda quelle était la quantité de blé moulu pendant une heure, et, après un instant de réflexion, lui dit que le moulin devait moudre tant en un jour et tant en une semaine. Le calcul était exact, et, lorsque le fermier ramena Napoléon à sa mère, il déclara que le monsieur deviendrait le premier homme du monde si Dieu lui faisait longue vie.

Au témoignage de Letizia se joignent les témoignages de ses fils.

Napoléon avoue que son caractère impérieux perçait déjà et qu'il avait l'humeur turbulente, querelleuse, agressive. Il ne craignait personne, frappant l'un, égratignant l'antre, insupportable à tous par ses algarades. Joseph était son souffre-douleur. Napoléon s'amusait à le mordre, il le battre, et l'aîné avait à peine eu le temps de se remettre et de se reconnaître que le cadet, vif, alerte, extrêmement preste, se plaignait à sa mère, accusait son frère d'avoir commencé.

Joseph, de son côté, raconte que les deux enfants allèrent, avant de partir pour le continent, dans une classe tenue par un abbé Recco, à qui Napoléon devait léguer une somme de 20.000 francs. Les élèves, divisés en Romains et en Carthaginois, étaient assis vis-à-vis les uns des autres sous un immense drapeau, ici, le drapeau de Carthage, là, le drapeau de Rome, qui portait les initiales 8. P. Q. R. Joseph, comme rainé, était à côté du professeur, sous le drapeau romain. Napoléon, dépité de se trouver sous le drapeau de Carthage, qui n'était pas celui du vainqueur, obtint â force d'instances de passer dans le parti contraire, et Joseph se prêta de bon cœur au changement.

 

Charles Bonaparte avait, non sans raison, décidé que Joseph serait prêtre et Napoléon soldat. Marbeuf lui promettait pour le cadet nue bourse dans une École royale militaire et pour l'aîné un des bénéfices ecclésiastiques dont disposait son neveu Yves-Alexandre de Marbeuf, évêque d'Autan et depuis 1777 ministre de la feuille. Sur le conseil de son protecteur, Charles résolut de placer les deux enfants au collège d'Autun : Joseph y ferait ses études classiques ; Napoléon y resterait quelques mois pour apprendre un peu de français.

Le 15 décembre 1778, l'élégant gentilhomme, qui se rendait en cour, comme on disait, et portait à Versailles les vœux de la noblesse corse, s'embarquait pour Marseille. Il emmenait, outre Joseph et Napoléon, son beau-frère Fesch, qui venait compléter ses études de théologie au séminaire d'Aix, et le cousin Aurèle Varese, nommé sous-diacre de l'évêque Marbeuf. Quinze jours plus tard, le 1er janvier 1779, les deux Bonaparte entraient au collège d'Autun.

Cette école était, depuis l'abolition de l'ordre des Jésuites, dirigée par des prêtres séculiers. Les deux frères furent confiés à l'abbé Chardon, qui se chargea de leur donner des leçons de français et qui devait recevoir de Joseph, avec le titre de chanoine du roi d'Espagne, une pension annuelle de 4.000 francs. L'aîné fit sur les professeurs de l'établissement une favorable impression ; doux et un peu timide, reconnaissant envers ses maîtres, prévenant, dépourvu d'ambition, gai, mais d'une gaieté tranquille et nullement tapageuse. Napoléon au contraire était pensif et sombre ; il avait l'air d'un mécontent ; il ne se mêlait guère aux divertissements, et presque toujours il se promenait seul. On le taquina ; on lui assura que les Corses étaient lâches puisqu'ils se laissaient asservir ; il essuya le propos avec flegme, puis tout à coup, allongeant le bras et gesticulant : « Si les Français avaient été quatre contre un, répondit-il, ils n'auraient jamais eu la Corse ; mais ils étaient dix contre un. » Il avait de meilleures dispositions que Joseph. On trouva qu'il apprenait et comprenait avec facilité. En trois mois il sut assez de français pour converser avec aisance et traduire sans trop de fautes de petits exercices. Lorsque l'abbé Chardon lui donnait une explication, il le regardait les yeux grands ouverts et la bouche béante ; mais si l'ecclésiastique revenait sur la leçon pour la résumer et la récapituler, Napoléon ne l'écoutait plus, et aux reproches que lui valait son inattention, il répliquait froidement : « Monsieur, je sais déjà cela. » Le ton impérieux qu'il avait parfois, faisait dire qu'il était et serait ambitieux.

 

Pendant que Napoléon s'exerçait au collège d'Autun à lire et à écrire en français, mon père obtenait son admission à l'École royale militaire de Brienne. D'après la déclaration du 21 août 1760 et le règlement du 28 mars 1776, les parents qui proposaient leurs enfants aux écoles militaires, devaient prouver qu'ils ne pouvaient se passer des secours du roi, et envoyer un certificat de pauvreté, signé par l'intendant de la généralité ou par le premier juge royal, par cieux gentilshommes voisins de leur domicile, par le gouverneur ou le commandant de la province et par l'évêque diocésain. Dès 1776, Charles Bonaparte avait fourni cette attestation, signée par deux nobles ajacciens, Annibal Folacci et Pierre Colonna d'Ornano, par l'avocat Demetrio Stephanopoli, faisant fonction de juge, et par le subdélégué Ponte. Ces quatre personnages certifiaient que Charles, quoique gentilhomme, était pauvre, qu'il n'avait guère d'autre fortune que ses appointements d'assesseur et ne pouvait donner à ses enfants l'éducation proportionnée à sa naissance.

Mais à ce certificat devait s'ajouter une recommandation puissante. Sur les listes qu'ils soumettaient à la signature du ministre, les bureaux notaient toujours avec soin le nom du personnage influent qui appuyait la requête, et le ministre ne manquait jamais de faire écrire à ce personnage une lettre ainsi conçue : « Le roi a bien voulu comprendre M. que vous m'aviez recommandé, dans le nombre des jeunes gentilshommes qui doivent être admis cette année dans les Écoles royales militaires et je vous prie de croire que c'est avec bien du plaisir que j'ai concouru au succès d'une demande à laquelle vous preniez intérêt. » C'est ainsi que devinrent élèves du roi ou boursiers Souchet d'Alvimart, Gassot de Rochefort, Charrier de Fléchac, Foucault de Malambert, Duroc, recommandés l'un par Monsieur, l'autre par la comtesse de Flamarens, le troisième par la comtesse d'Adhémar, le quatrième par le comte de Jumilhac, le cinquième par le comte de Schomberg. Des camarades de Napoléon à Brienne et à Paris avaient pareillement un patron : le comte de Stainville sollicitait pour Laugier de Bellecour ; la maréchale de Richelieu, pour Montarby de Dampierre ; le ministre Vergennes, pour Belchamp et Vangrigneuse ; le marquis de Courtenveaux, pour Pierre-Joseph de Villelongue ; le comte de Vintimille ainsi que le marquis de Vogüé, pour Gautier de Saint-Paulet ; le comte d'Haussonville, pour Legras de Vanbercey ; le maréchal de Broglie, pour Gréaume. Les enfants de l'ile de Corse qui fuirent portés, comme on disait, sur la feuille du roi et reçus après Bonaparte dans un des collèges militaires, eurent besoin des mêmes protections, et les « états des élèves admis au prochain travail des écoles n marquent que Buttafoco était particulièrement recommandé par M. de Narbonne-Fritzlar ; Matra, par le comte de Marbeuf, le marquis d'Arcambal et l'évêque d'Autun ; Balathier de Bragelonne, par Marbeuf et Boucheporn ; Ornano, par le comte d'Angiviller et le maréchal de camp d'Ornano ; Arrighi, par le ministre de la guerre et Mine la maréchale de Castries.

Ce fut le comte de Marbeuf qui recommanda Napoléon au ministre de la guerre. Par deux fois, en 1775, il écrit en faveur de l'enfant. Une première fois, — dans une lettre qui prouve manifestement que Charles Bonaparte n'a pas commis de faux et n'avait aucun intérêt à intervertir les dates de naissance de ses enfants — il prie le ministre de bien remarquer que l'aîné des Bonaparte paraît se destiner à l'état ecclésiastique, que c'est le cadet, Napoléon, qui doit être agréé de préférence pour les Écoles militaires, et on lui répond le 19 juillet qu'on a « tenu note » de son observation. Une seconde fois, il demande si le jeune Napoléon est nommé, et on lui répond le 29 octobre « qu'il n'y a pas eu de nomination pour les Écoles militaires depuis qu'on lui a écrit au sujet du fils de M. Bonaparte ».

Mais la recommandation de Marbeuf était d'un grand poids. Le 31 décembre 1778, la veille du jour où il entrait à Autun, Napoléon de Bonaparte fut inscrit sur l'état des élèves que le ministre proposait d'admettre dans les Écoles royales militaires. A côté de son nom, quatre mots : trois enfants, sans fortune, résumaient les titres de son père à la faveur du roi. Sur la même liste se trouvaient trois enfants, Le Picard de Phélipeaux, Alexandre Desmazis, Le Lieur de Ville-sur-Arce, qui furent depuis les condisciples de Napoléon. Ils étaient notés ainsi : Phélipeaux, un enfant, cinq cents francs de rente ; Desmazis, deux enfants, sans revenu ; Le Lieur, cinq enfants, sans revenu.

Nommé par Sa Majesté pour être reçu aux Écoles militaires, Napoléon devait encore faire ses preuves de noblesse par devant d'Hozier de Sérigny, généalogiste et historiographe des ordres du roi. Présenter, comme on disait, quatre degrés du côté du père, telle était la règle stricte, absolue, inviolable, et Sénarmont, le grand artilleur, le héros de Friedland, dut payer pension à l'École militaire de Vendôme, et malgré la recommandation du prince de Condé, n'obtint pas la bourse, parce qu'il ne put prouver les quatre degrés. Charles Bonaparte produisit un certificat des principaux nobles d'Ajaccio qui témoignait que la famille Bonaparte avait toujours été au nombre des plus nobles, un arrêt du Conseil supérieur de Corse qui la déclarait noble de noblesse prouvée au-delà de deux cents ans, des lettres patentes de l'archevêque de Pise qui reconnaissaient à Charles Bonaparte le titre de noble et de patrice. Le 8 mars 1779, une correspondance s'engageait entre d'Hozier et le gentilhomme corse. Le nom de Ramolino, demandait le juge d'armes de France, était-il nom de famille ou de baptême ? Charles Bonaparte portait-il aussi le prénom de Marie ? Pourquoi employait-il dans sa signature la particule de qui ne se trouvait pas dans les actes ? Pourquoi signait-il Buonaparte et non, comme dans l'arrêté du Conseil supérieur de Corse, Bonaparte ? Enfin, comment pouvait-on traduire Napoleone en français ? Charles répondit aussitôt à ces questions : Ramolino était le nom de famille de sa femme ; lui-même avait pour prénoms Charles-Marie ; il employait la particule, mais ce n'était pas l'usage en Italie ; il écrivait son nom Buonaparte ; enfin il ne pouvait traduire en français le prénom Napoleone, qui était italien.

Sur ces entrefaites, le 23 janvier 1779, Napoléon avait été désigné par les bureaux de la guerre pour l'École royale militaire de 'Piron, où deux années auparavant étaient entrés cieux autres enfants corses, Galloni d'Istria et César-Joseph-Balthazar de Petrieoni. Mais bientôt, soit sur les instances de Charles Bonaparte, soit parce que de nouvelles vacances s'étaient produites, cette désignation fut changée et Napoléon admis à Brienne.

Il partit d'Autun le 21 avril, après y avoir passé trois mois et vingt jours. Sa pension coûta 111 livres 12 sols 5 deniers. Il devait se séparer de son aîné, qui demeura cinq ans encore au collège d'Autun pour achever ses humanités. Joseph était tout en pleurs. Napoléon ne versa qu'une larme, qu'il tâcha vainement de dissimuler ; mais, comme disait le préfet des études, l'abbé Simon — que Joseph fit nommer plus tard évêque de Grenoble — cette larme de Napoléon prouvait sa douleur autant que toutes les larmes de Joseph.

L'enfant fut confié à M. de Champeaux, ancien capitaine au régiment de Nice et seigneur de Thoisy-le-Désert. Ce M. de Champeaux avait obtenu, grâce à l'évêque Marbeuf, une bourse à l'École royale militaire de Brienne pour son troisième fils, Jean-Baptiste-Lazare, qui faisait, comme Napoléon, ses premières classes à Autun. Il emmena Bonaparte avec son fils.

Qu'advint-il ensuite ? Les uns disent que M. de Champeaux conduisit les deux élèves à Brienne, qu'il y trouva Charles Bonaparte qui depuis cinq ou six jours attendait Napoléon, que l'entrée du jeune Corse à l'École royale militaire date du 25 avril 1779. Les autres assurent que Napoléon resta trois semaines chez M. de Champeaux, au château de Thoisy-le-Désert. D'autres ajoutent que ce fut le grand vicaire de l'évêque Marbeuf, l'abbé Hemey d'Auberive, qui mena Bonaparte à Brienne.

Le mieux est de croire sur ce point Napoléon, qui, dans une note intime de son adolescence, écrit qu'il est parti pour Brienne le 12 mai. Il a donc été reçu le 14 ou le 15 mai à l'École royale militaire, et cette date paraît d'autant plus certaine que deux de ses condisciples, deux boursiers, La Colombière et Frasans, entrent le 10 mai à Brienne. Du 21 avril au 12 niai Napoléon a passé son temps à Thoisy-le-Désert. Son compagnon, Jean-Baptiste-Lazare de Champeaux, qui ne laisse plus aucune trace, est sans doute tombé malade. Il a fallu, pour mener Napoléon à Brienne, que l'abbé Hemey d'Auberive vînt exprès d'Autun à Thoisy-le-Désert.

Bonaparte se rappelait l'abbé Hemey. Lorsqu'il fit le Concordat, il offrit à Hemey l'évêché de Digne, puis l'évêché d'Agen. L'abbé refusa pour se consacrer entièrement à l'étude : la magie, la verrerie, l'histoire ecclésiastique, la grande édition de Bossuet qu'il préparait avec l'abbé Caron, tout cela l'intéressait plus que l'administration d'un diocèse.

Quant aux Champeaux, royalistes fervents, ils ne voulurent rien devoir à Napoléon. On connaît deux frères aînés de Jean-Baptiste-Lazare de Champeaux. L'un, Louis-Philibert, qui sortit de l'école de Brienne en 1779, fut lieutenant au régiment de Rouergue, servit durant l'émigration aux mousquetaires de la garde du roi, dans la cavalerie noble, dans le régiment des grenadiers de Bourbon, et obtint de la Restauration la retraite de chef de bataillon. L'autre, Étienne, capitaine au régiment de Rouergue, s'enrôla, comme son cadet Louis-Philibert, à l'armée de Condé, et reçut le 18 mars 1797 la croix de Saint-Louis. Il se signala pendant les Cent-Jours. Dès qu'il sut le débarquement de Napoléon, il quitta ses foyers, arrêta de sa main à Auxerre le général Ameil, gagna Paris, où il se fit inscrire à la compagnie écossaise des gardes du corps, escorta Louis XVIII jusqu'à Gand, revint en Bourgogne, et, au bout de quinze jours, émigra, dit-il, « pour la seconde fois, au milieu des baïonnettes de l'usurpateur ». En 1816, il était lieutenant de roi à Nancy.

 

Louis XVI avait, sur le conseil du ministre de la guerre Saint-Germain, chargé spécialement douze collèges ou pensions, Sorèze, Pontlevoy, Rebais, "Piron, Auxerre, Beaumont, Tournon, Effiat, Vendôme, La Flèche, Pont-à-Mousson et Brienne, d'élever une portion de ses sujets. Les Bénédictins dirigeaient les écoles de Sorèze, de Pontlevoy, de Rebais, de 'Piron, d'Auxerre et de Beaumont-sur-Auge ; les Oratoriens, les écoles de Tournon, d'Effiat, de Vendôme et de La Flèche ; les chanoines réguliers du Sauveur, l'école de Pont-à-Mousson ; les Minimes, l'école de Brienne. Le règlement du 28 mars 1776 déterminait la disposition et la formation de ces collèges. Ils dépendaient du ministre de la guerre, qui en exerçait la surintendance. 600 enfants de la pauvre noblesse y recevaient leur instruction aux frais du roi. Il y en avait 50 au moins et GO au plus dans chaque établissement. Le monarque payait pour chacun une pension annuelle de 700 livres, versée d'avance par trimestre. Moyennant ces 700 livres, les ordres et congrégations s'engageaient fi loger les élèves chacun dans une chambre ou cellule séparée, à leur affecter pour les surveiller plus facilement un bâtiment ou une partie de bâtiment qu'ils occuperaient seuls, à les nourrir, à les habiller, à leur enseigner l'écriture, les langues française, latine et allemande, l'histoire et la géographie, les mathématiques, le dessin, la musique, la danse, l'escrime. N'étaient exceptés de la dépense des collèges que la première fourniture des effets, les frais d'arrivée et le port des lettres adressées aux élèves. Le reste était à la charge de l'école : livres, papier et plumes, encre et poudre, instruments de mathématiques et de musique, fleurets, prix, récompenses, et même les menus plaisirs, fixés à vingt ou quarante sous par mois selon que l'élève avait moins ou plus de douze ans ; — il est vrai qu'une décision du 27 juin 1783 supprima ce dernier article comme inutile et interdit tout argent de poche ou de petite dépense.

Le règlement portait que le roi voulait donner aux enfants de la noblesse le plus précieux avantage de l'éducation publique, les mêler avec les enfants des autres classes, ployer leur caractère, étouffer l'orgueil qu'ils confondaient trop aisément avec l'élévation, leur apprendre à considérer sous un point de vue plus juste tous les ordres de la société. Aussi les supérieurs de ces douze collèges devaient-ils recevoir au moins autant de pensionnaires que de boursiers, et envoyer chaque trimestre au ministre de la guerre, en même temps que l'état de situation des élèves du roi, un état du nombre des pensionnaires. Boursiers et pensionnaires vivaient ensemble, sans qu'il y eût entre eux aucune différence ; ils avaient le même uniforme ; ils étaient soumis à la même discipline, aux mêmes règles, aux mêmes méthodes d'instruction.

Les élèves du roi entraient dans les collèges à l'âge de huit ou neuf ans. Ils n'étaient reçus que s'ils savaient lire et écrire, et, le jour même de leur arrivée, ils subissaient un examen sur ces deux points. Ils devaient rester au moins six années à l'École militaire, et durant ce temps ils ne pouvaient, sous quelque prétexte que ce fût, aller chez leurs parents, même dans le voisinage. Pareille loi était imposée aux pensionnaires. Une fois inscrits sur les registres, ils ne sortaient plus du collège, à moins que leur instruction ne fût terminée ou que leur famille ne voulût les reprendre tout à fait.

Mais les règlements ne sont pas inflexibles. Dans des cas d'extrême nécessité, ou sur les pressantes recommandations de personnages influents, le ministre accordait un congé. Au mois de juin 1783, il autorisait un élève du roi, camarade de Bonaparte, Rigollot, dont le père, maréchal de camp, était sur le point de mourir, à quitter l'établissement : « La défense, disait-il, ne peut subsister en pareille circonstance. » La même année, à la fin du cours d'études, il donnait des congés à d'Hennezel, de Pont-à-Mousson, à Pasquier, de La Flèche, Vesc, de Tournon, et il des pensionnaires de Sorèze, Carrière, d'Espagne, La Sabathie, Du Laurens, Marin, qui devaient, par ordonnance des médecins, vivre quelque temps en pleine campagne ou prendre les eaux de Cauterets ou de Barèges. Il permettait au neveu du comte de Puységur d’aller chez son père, au fils du comte de La Salle chez sa nièce, au fils de Mme de Grivel, chez son parent, l'évêque du Mans, durant une partie des vacances. Un pensionnaire de Vendôme, Quinemont, passait huit jours chez sa tante, Mme du Vernage, « pour y faire les remèdes dont il avait besoin ». Un autre pensionnaire de Vendôme, Sourdon, sortait toutes les fois qu'il était demandé par sa tante, Mme de Monestié, amie de la comtesse de Rochambeau. Mais le ministre était avare de semblables faveurs. Dès qu'il sut que le jeune Vese n'était pas malade, il déclara sa permission non avenue, et lorsque Casabianca exprima le désir que son fils Luce pût quitter Effiat pour respirer l'air natal, on lui répondit que l'enfant se portait très bien et resterait à l'École.

En somme, les élèves des Écoles militaires ne jouissaient d'aucun congé. Mais pendant les vacances, du 15 septembre au jour de la Toussaint, ils n'avaient chaque jour qu'une seule classe, qu'ils employaient à revoir les matières de l'année ; leurs récréations étaient longues, et leurs études courtes ; ils faisaient des excursions qu'on nommait les grandes promenades et qui duraient du matin jusqu'au soir.

Les instructions confidentielles données par Saint-Germain aux supérieurs des Écoles royales militaires étaient très sages, et on les lit volontiers, avec une curiosité sympathique, à notre époque où s'ébauchent tant de programmes d'éducation et où sévit, comme au dernier siècle, la manie enseignante. Que l'élève, dit le ministre, s'accoutume s'habiller lui-même, tenir ses effets en ordre et à se passer de toute espèce de service domestique ; qu'il ait jusqu'à douze ans les cheveux coupés ras, qu'il les laisse croître ensuite et les arrange en queue, non en bourse, qu'il les fasse poudrer seulement les dimanches et fêtes. Qu'il ait une simple couchette avec une paillasse et un matelas, et même dans la saison la plus rigoureuse, à moins qu'il ne soit d'une constitution très délicate, une seule couverture. Puisque la plupart des élèves du roi se préparent au métier des armes et passeront par les grades subalternes, puisqu'ils vivront nécessairement dans une médiocre aisance, ne faut-il pas leur dominer une éducation vigoureuse et rude qui leur fera paraître le reste de leur carrière doux et facile ? Qu'on façonne donc des corps robustes. Que les élèves cultivent les jeux et surtout ceux qui sont propres à augmenter la force et l'agilité. Qu'ils aient dans leurs mouvements la plus grande liberté. N'ont-ils pas, à leur âge, besoin d'exercice, et resteront-ils, les pauvres petits, assis plusieurs heures de suite ? La France, qui veut former des hommes d'action, doit-elle contraindre leur enfance ? Pourtant, Saint-Germain ne juge pas hi danse, l'escrime et la musique très utiles. Il les regarde comme des objets de dissipation et souhaite qu'on les enseigne pendant les récréations : doit-on faire une occupation sérieuse de choses qui ne seront dans la vie de l'homme qu'un délassement, et ne convient-il pas de montrer d'abord aux enfants la différence entre les études de devoir et les études d'agrément ? Ayons avant tout des esprits éclairés et des cœurs honnêtes. Saint-Germain désire donc que tous les collèges adoptent le catéchisme de l'abbé Fleury. Il désire que l'enseignement de la langue allemande soit plus usuel que logique, que les élèves aient des domestiques d'outre-Rhin, qu'ils parlent entre eux l'idiome germanique. Il désire qu'ils apprennent le latin, mais qu'ils se bornent à comprendre les auteurs classiques et n'aillent pas plus loin, qu'ils ne perdent pas leur temps aux vers et aux amplifications de rhétorique. Il désire que les enfants « lient ensemble et mènent de front » l'étude de l'histoire et celle de la géographie, qu'ils se servent de globes et de cartes pour savoir la géographie, qu'ils aient chacun le petit atlas portatif de Robert de Vaugondr, qu'ils lisent fréquemment les biographies des grands hommes et notamment les Vies de Plutarque, qu'ils nourrissent leur mémoire des « belles scènes historiques » du théâtre français. Il désire que les disciples des Oratoriens, des Bénédictins et des Minimes connaissent les mathématiques, mais qu'ils ne sachent que l'essentiel, ce qui est nécessaire à l'intelligence de l'art militaire. Qu'on les mette au dessin ; mais, dès qu'ils auront acquis l'habitude de manier le crayon et fait quelques progrès en géométrie, qu'on les dirige aussitôt vers le paysage, la fortification, la castramétation et la topographie militaire. Qu'on leur enseigne la morale et la logique, mais eu débarrassant l'une et l'autre des superfluités métaphysiques. Qu'on les punisse parfois, mais qu'on ne les frappe pas : les coups dérangent la santé, flétrissent l'âme et dépravent le caractère. Qu'on les prive de leurs plaisirs, qu'on les empêche de jouer, d'aller en promenade, de manger avec leurs camarades ; qu'on leur inflige quelque marque humiliante sans abuser pourtant de ces moyens de mortification pour ne pas les familiariser avec la honte.

 

Lorsqu'ils avaient passé six ans au collège et terminé leur éducation, les élèves du roi étaient placés en qualité de cadets-gentilshommes dans les troupes de Sa Majesté, et destinés à remplir les emplois de sous-lieutenant qui viendraient à vaquer. Saint-Germain avait résolu de ne les nommer qu'après un concours annuel. Ce concours se ferait dans les premiers jours de septembre, au collège de Brienne, le plus central du royaume, en présence d'un inspecteur ou d'un sous-inspecteur des Écoles militaires, aidé de deux examinateurs. Les boursiers qui ne mériteraient pas d'être admis cadets-gentilshommes, resteraient il Brienne pour v subir l'année suivante une seconde épreuve. Les quatre premiers auraient une pension de 150 ou de 100 livres jusqu'à ce qu'ils fussent capitaines. Des médailles seraient distribuées aux maitres selon le succès de leurs disciples. Mais ce concours n'eut jamais lieu, et l'instruction annoncée par le roi sur la méthode des examens ne parut pas. Il sembla sans doute difficile, sinon impraticable, de conduire il Brienne les élèves des autres collèges, de les y loger pendant les concours et de les répartir ensuite dans l'armée. Les boursiers sortirent donc des Écoles militaires sans examen. Mais on remarqua bientôt qu'il l'exception de ceux qui se vouaient à la marine, au génie et à l'artillerie, ils étaient tous des sujets médiocres on passables. Pourquoi auraient-ils étudié, puisqu'ils étaient certains d'être placés à leur quinzième année ? Un règlement du 4 novembre 1780 décida qu'ils seraient très sévèrement examinés sur tous les objets d'enseignement et qu'ils ne recevraient leurs lettres de cadet-gentilhomme que sur le l'apport d'un inspecteur ; s'ils n'étaient pas dignes de cette grâce, ils resteraient au collège un an de plus pour continuer leurs études et se préparer à un second examen ; s'ils étaient jugés incapables, ils seraient rendus à leur famille, qui viendrait les chercher à ses propres frais.

 

Les Écoles militaires devaient être, suivant une ordonnance du 25 mars 1776, visitées an moins une lois chaque année par des officiers que distinguaient leur rang et leur mérite. Le roi avait donc créé un inspecteur général et un sous-inspecteur général des Écoles. La première place ne pouvait être donnée qu'à un officier général, et la seconde qu'il un colonel ou lieutenant-colonel. L'inspecteur fut, jusqu'à la Révolution, le marquis de Timbrune-Valence ; mais sa grandeur l'attachait à Paris. Le sous-inspecteur faisait la tournée, qui durait du mois de mai au mois de septembre. Il suivait chaque année le même itinéraire : de Paris à Beaumont, de Beaumont à La Flèche, de La Flèche à Tiron, de Tiron à Vendôme, de Vendôme à Pontlevoy, de Pontlevoy à Sorèze, de Sorèze à Tournon, de Tournon à Effiat, d'Effiat à Auxerre, d'Auxerre à Robais, de Rebais à Brienne, de Brienne à Pont-à-Mousson, de Pont-à-Mousson à Paris. Dix jours étaient consacrés à la visite de chaque établissement.

Deux hommes, le chevalier de Keralio, puis le chevalier Reynaud de Monts, remplirent les fonctions de sous-inspecteur. Tous deux, lorsqu'ils reçurent leur nomination, avaient rang de colonel ; tons cieux devinrent ensuite brigadiers et maréchaux de camp, et purent être regardés comme des officiers généraux de fortune ; mais, remarquait Reynaud, eût-on trouvé des colonels de grand nom ou de riche patrimoine qui se seraient dévoués à ce travail pénible et assujettissant de l'inspection ?

Agathon de Guynement, chevalier de Keralio, s'était signalé par sa bravoure au siège de Prague et à la bataille de Coni ainsi que par le zèle qu'il déploya dans la levée et l'instruction d'un bataillon d'Anjou. II avait trois frères : Auguste-Guy, colonel et gouverneur de l'infant de Parme Ferdinand dont Condillac fut le malheureux précepteur, et deux cadets, l'un, Alexis-Célestin, lieutenant-colonel du régiment d'Auvergne, et l'autre, Louis-Félix, major, traducteur des règlements de l'infanterie prussienne, auteur de Principes de tactique, membre de l'Académie des inscriptions. Lorsqu'en 1761 le duc de Deux-Ponts pria Choiseul de lui donner un Français pour éduquer son neveu, le choix du ministre tomba sur Agathon de Keralio. A son retour, en 1773, Keralio reçut la place de sous-inspecteur des Écoles royales militaires. Il fut quelquefois sévère envers des élèves du roi qu'il trouvait moins avancés que les plus jeunes de leurs camarades. Après son inspection de 1782, il l'envoyait de La Flèche La Lobbe et Bectée, et remplaçait Bellot à Pontlevoy par un antre Bellot plus studieux que son frère. Mais c'était un très brave homme, qu'on avait surnommé le bon chevalier. Il ne cachait pas son émotion lorsqu'il assistait à une distribution de prix, et Napoléon conte qu'il aimait les enfants, jouait avec eux après les avoir interrogés et retenait à sa table ceux qui lui avaient plu davantage.

Reynaud de Monts était plus rude. Après avoir dirigé l'École de cavalerie de Metz, il commandait les dragons de Penthièvre comme mestre de camp en second, et il se piquait de n'avoir jamais fait que son métier, d'exercer lui-même son régiment, de ne profiter d'aucun semestre, 'et d'être un des rares officiers qui fussent toujours présents à leur corps, d'un bout de l'année à l'autre. Le Pr juin 1783, il remplaçait Keralio et devenait sous-inspecteur des Écoles militaires dont il ignorait jusqu'alors l'existence. Mais il passait pour « vertueux » et « instruit ». On disait qu'il avait « beaucoup travaillé et cherché à être utile ». Le ministre Ségur le déclarait « digne de cette place de confiance, par son mérite et ses talents », et un élève des Écoles militaires rapporte que Reynaud était un officier loyal qui devait son avancement à ses propres qualités et à la réputation universelle d'une conduite irréprochable.

Le sous-inspecteur général s'assurait de la vocation des élèves du roi. Il envoyait an collège de La Flèche ceux qui, vers l'âge de quatorze ou de quinze ans, désiraient devenir prêtres ou magistrats, et c'est ainsi que des boursiers de Brienne, camarades de Bonaparte, Courlet de Vrégille cadet, Aymar de Franchelins de Montval, Thumery, Charles-François d'Hennezel de Gemmelaincourt furent transférés à La Flèche parce qu'ils annonçaient des dispositions pour l'état ecclésiastique ; c'est ainsi que le père d'un grand poète, Musset de Patay, fils d'un ancien major du régiment de Chartres-infanterie et élève du roi à Vendôme, fut admis à La Flèche parce qu'il montrait un goût décidé pour le métier de prêtre. Il signalait au ministre ceux qui avaient la vue trop basse pour être officiers. Il désignait ceux qui lui semblaient capables, au bout de six ans d'études, d'être placés dans les régiments. Il faisait passer plusieurs élèves des Écoles militaires de province ou des petites écoles à la grande École de Paris, où ils entraient comme cadets-gentilshommes, recevaient leur brevet de sous-lieutenant et complétaient leur éducation.

C'était donc lui qui donnait aux boursiers les notes de sortie. Keralio les faisait brèves et un peu sommaires. Reynaud les rédigeait longuement et avec détail. Quelle est la taille de l'écolier ? Est-il d'un physique gracieux ? Sa figure a-t-elle été maltraitée par la petite vérole ? Sa tournure n'est-elle pas trop commune ? A-t-il une santé constante, un corps robuste et qui n'est pas trop fluet ? Son caractère est-il lion, docile ou léger ? Sa conduite est-elle réglée ? Ses mœurs sont-elles excellentes ou laissent-elles à désirer ? Est-il né avec un génie très ordinaire, extrêmement borné, ou ses aptitudes naturelles ont-elles secondé son travail ? 8'est-il toujours acquitté de ses devoirs de religion ? A-t-il suivi son cours de mathématiques avec succès ? Est-il en état de répondre sur l'arithmétique, la géographie, l'algèbre ? Que connaît-il de son Bézout ? Fait-il de grands progrès dans les belles-lettres, ou remplit-il faiblement les objets classiques ? A-t-il des notions d'histoire et de géographie ? Est-il avancé pour l'allemand ? Écrit-il correctement ? Sait-il dessiner ? A-t-il de la facilité ou de la difficulté à s'énoncer ? bien profité des exercices d'agrément ?

Reynaud ne se contentait pas de dresser ces certificats de sortie. Il examinait tous les boursiers ou les faisait examiner en sa présence sur les diverses parties de l'enseignement — à moins qu'ils ne fussent malades — et quelques-uns, craignant de comparaître devant lui, passaient prudemment à l'infirmerie le temps de l'inspection. Il jugeait s'ils avaient progressé depuis sa précédente visite. Il demandait au supérieur un compte exact de la conduite qu'ils avaient tenue pendant l'année. A plusieurs reprises, il constate dans ses rapports qu'il a trouvé tel ou tel « au même point », que tel autre promet de s'amender et n'est pas absolument « hors d'espérance », que tel autre a « changé à son avantage ». Il prêchait aux élèves du roi l'amour du travail, leur répétait avec insistance qu'il venait les choisir par ordre de mérite, qu'il avait mission de récompenser les bons et de punir les mauvais qui ne pourraient, quel que fût leur âge, participer aux grâces de Sa Majesté.

Toutefois il ne laissait pas de s'attrister. Il n'avait pas le pouvoir de réformer les abus, et, comme il disait, le seul remède qu'il mit, c'était une exhortation passagère. Il avait beau renvoyer des enfants incorrigibles comme Balathier de Bragelonne, ou tancer, menacer d'autres élèves de Brienne, Antoine-Camille de Hédouville, Bosquillon de Bouchoir, Den de Montigny. Un grand nombre de jeunes gens, insouciants, inappliqués, apathiques, végétaient, écrit-il, sans faire ni bien ni mal, et vainement il souhaitait que le ministre établît le concours général proposé par Saint-Germain pour « balayer cette vieille jeunesse ignorante ». Était-il possible d'user de rigueur et de retenir la plupart des sujets dans les Écoles militaires un ou deux ans de plus ? Les parents ne jetteraient-ils pas les hauts cris ? Ne serait-ce pas un tollé universel ? Les familles n'étaient-elles pas persuadées que leur enfant devait être officier puisqu'il savait lire ? Ne les votait-on pas intriguer et u presser de toutes parts n pour le mettre dans un régiment ? Le ministre pouvait-il le refuser au colonel qui le demandait ? Médiocres ou brillants, les élèves du roi étaient donc placés à tour d'ancienneté, et parfois, au grand regret de Reynaud et malgré ses notes, les plus instruits n'avaient pas la préférence.

La fonction de Reynaud était ainsi, pour parler comme lui, d'un détail immense. Dorant l'hiver, il surveillait la maison de Paris, correspondait avec les maisons de province, écrivait aux parents des élèves, mettait au net le compte qu'il devait rendre au ministre. Pendant l'été, il faisait huit à neuf cents lieues pour visiter les Écoles. Aussi déclarait-il, au bout de cinq ans de ce métier, qu'il succombait à la tâche, et il demandait un collègue, un auxiliaire indispensable, un homme compétent qui fût chargé d'examiner les élèves et lui laisserait le soin d'inspecter l'organisation intérieure des établissements. Il eut satisfaction et, dans ses dernières tournées, il était accompagné de l'abbé Charbonnet et de Legendre, qui devaient interroger les boursiers, l'un sur le cours d'études classiques, l'autre sur les mathématiques. Mais, même avec ces deux aides, il assurait qu'il voulait dételer, se tirer d'une galère où il ne pouvait plus ramer, et en 1789 il obtint que l'inspection serait confiée à Charbonnet et il Legendre, qui verraient chacun six Écoles.

En réalité, ces écoles ne méritaient nullement le nom d'École militaire qui brillait sur leur grande porte. C'étaient des pensionnats, de simples collèges, tout comme ceux du Plessis et d'Harcourt, et Reynaud de Monts désirait avec raison la suppression du mot militaire : il n'y avait, disait-il, et il ne saurait y avoir qu'une École militaire, celle de Paris ; les autres établissements ne devaient porter que le titre d'École royale et n'étaient guère utiles que pour une première éducation : les jeunes gens qui, au sortir de ces institutions de religieux et de congréganistes, passaient de plein saut dans un régiment, étaient absolument déroutés, et il fallait, pour qu'ils acquissent les connaissances et les usages qui leur manquaient, les soumettre aussitôt à une règle, les confier à un officier expérimenté, les assujettir à un noviciat militaire qui les « débourrait ».

Si du moins l'enseignement de ces écoles royales avait été uniforme ! Mais le roi abandonnait aux ordres et congrégations dont dépendaient les collèges, le choix des principaux et des maîtres, tous les détails intérieurs de la discipline, la division de l'emploi des journées et les méthodes d'instruction.

Pourtant, Saint-Germain, désireux de mettre les élèves des différentes écoles en état de concourir ensemble aux mêmes épreuves, avait chargé l'abbé Batteux de publier, sons le titre de Cours d'études, une série de volumes destinés à simplifier l'enseignement et à faciliter les examens. Aidé de Monchablon, de Vauvilliers, de l'abbé Millot, de Bouchaud, de Goulin et d'autres, Batteux fit paraître ce Cours d'études chez l'éditeur parisien Nyon. Ce compendium renfermait tout ce qu'il était possible de savoir, et même davantage, des grammaires, des principes de littérature, des extraits d'auteurs latins et grecs en six parties, une logique et grammaire générale, un Specimen methodi scholasticae philosophicae, une arithmétique et algèbre, une géométrie et sphère, une histoire naturelle, le catéchisme de Fleury. Il comptait quarante-neuf volumes ! lin seul exemplaire coûtait 131 livres 10 sous !

Saint-Germain prescrivit aux supérieurs des collèges de se pourvoir de ces « livres élémentaires de toutes les sciences » et de les employer à l'exclusion de tous les autres ouvrages. Mais le Cours d'études était si mauvais, si dénué de mérite, qu'il souleva l'indignation. On cria de toutes parts que I3atteux et ses coopérateurs n'avaient pas mis à cette publication l'attention et la sagacité qu'elle exigeait. D'un commun accord les supérieurs des collèges déclarèrent le Cours « absolument insuffisant et même vicieux ». Le Conseil de l'École militaire de Paris protesta que les vues du ministre n'avaient été remplies à aucun égard et que la pension obtenue par Batteux sur les fonds de l'École, l'argent distribué à ses collaborateurs, les sommes considérables reçues par l'éditeur Nyon étaient « en pure perte ». Le Cours d'études fut proscrit par le public, les établissements refusèrent de se servir de cette compilation indigeste, et en 1782, Ségur, appuyé par le garde des sceaux, décida que Nyon supprimerait sur le frontispice les mots : à l'usage des élèves de l'École royale militaire. Ce spéculateur devait-il laisser sur la couverture des volumes ces mots si contraires à la vérité ? Un libraire sans scrupules pouvait-il en imposer de la sorte aux lecteurs, tromper par cette étiquette la nation et l'étranger tout ensemble, donner une idée avantageuse de l'ouvrage à ceux qui ne le connaissaient pas, laisser croire à ceux qui savaient l'apprécier qu'il était toujours en usage dans les Écoles militaires, et que plus de 2.400 jeunes gens y puisaient leurs leçons ? Mais Nyon, quoique averti par le ministre de la guerre et réprimandé par le chancelier, refusa de rayer les mots ; il objecta qu'il éprouverait un immense préjudice, et — ce qui était vrai — que la publication avait été rédigée et imprimée par ordre du roi ; il exigea du gouvernement une indemnité de 18.000 livres, ou seulement de 9.000, avec la promesse écrite d'être chargé, préférablement aux autres éditeurs, du nouveau Cours d'études que le ministre ferait composer pour les élèves des Écoles militaires. Personne n'insista plus. Après tout, qu'importait le titre d'un ouvrage que les collèges ne voulaient pas employer ?

Les Écoles royales militaires étaient donc maîtresses d'elles-mêmes et agissaient librement et à leur guise. Aussi se laissaient-elles gagner par cet esprit d'indépendance qui se répandait alors dans tons les états et qui, selon Reynaud de Monts, semblait avoir fait plus de progrès encore parmi les ordres religieux. Que de fois l'inspecteur déplore l'anarchie qui règne dans les Écoles ! Il juge que les supérieurs ont une fonction bien difficile, et se plaint qu'ils consacrent leur temps moins à la jeunesse qu'il leurs propres collaborateurs qui n'en font qu'il leur tête, sans souci du règlement et de la discipline. Après sa tournée de 1785, il assure que les ordres religieux auxquels sont confiées les Écoles royales militaires, déplacent à leur gré les supérieurs et les professeurs, que les maîtres sont en guerre ouverte avec le principal, que de cette insubordination et de ce manque d'harmonie résultent « l'engourdissement » des instituts et une insouciance qui rejette sur les élèves les fautes du personnel enseignant. Il conclut que la plupart des Écoles militaires ont donné trop d'importance aux arts d'agrément, qu'elles négligent les études classiques, que la tenue extérieure des élèves est assez bonne, mais qu'on ne veille pas suffisamment à leur propreté intérieure, qu'ils ne changent pas assez souvent de bas et de chemise, qu'ils sont dévorés en été par les puces et les punaises, que leurs aliments, si sains qu'ils soient, ne sont pas préparés avec assez d'attention, que les pensionnaires dont les parents habitent le voisinage sont mieux soignés que les pauvres boursiers dont la famille est loin.

 

De toutes les Écoles militaires la meilleure était incontestablement celle de Pont-à-Mousson. Elle méritait des éloges sans réserve. Son supérieur, Rüell, homme de savoir et de tact, n'avait pas cessé de la diriger ; il animait, stimulait son monde, faisait de temps à autre sur quelque point de morale des conférences instructives semées d'anecdotes, et Reynaud de Monts le proclamait « bien précieux à la patrie ». Les salles de classe, les réfectoires, ou les chanoines mangeaient à la même table que les enfants, les cours de récréation, les dortoirs excitaient l'admiration de l'inspecteur. Les élèves avaient une excellente tenue et une politesse parfaite. Ils s'appliquaient à leurs études avec tout le soin et l'intelligence qu'on pouvait désirer. Les professeurs de mathématiques recevaient les louanges de l'examinateur Laplace. Au concours de 1784, trois sujets de Pont-à-Mousson, Corner, I3igault de Grandrupt et Léonard de Saint-Cyr, étaient nominés élèves d'artillerie. Aussi, lorsque le roi supprima l'École militaire de Paris en 1787, les cadets-gentilshommes qui se destinaient à l'artillerie furent-ils envoyés à Pont-à-Mousson. « L'inspection, disait Reynaud de Monts, serait inutile si toutes les écoles étaient gouvernées comme celle-là ; c'est une jouissance réelle que de passer une dizaine de jours en si bonne et si instruite compagnie. »

Après l'École de Pont-à-Mousson, venait celle de Sorèze, dont la réputation était si grande. Elle ne devait toutefois sa célébrité, suivant Reynaud, qu'il son éloignement et à l'habileté du supérieur, dom Despaulx, qui possédait « l'art magique d'endoctriner les étrangers et de ne leur faire voir que ce qu'il voulait ». Elle avait pour professeur de mathématiques et de fortification un savant homme, Pantin, le père du futur général, et pour professeur d'art militaire le beau-frère de ce Pauli'', Nicolas Sanson, qui rendit en Italie et en Égypte, comme chef de bataillon, puis comme chef de brigade du génie, d'essentiels services et qui devint comte de l'Empire, général de division et directeur du dépôt de la guerre. Elle avait un cours d'équitation, et un ancien maréchal des logis de dragons, Jean Laugier, auquel succéda un M. de Goursat, y dirigeait le manège. Mais elle regorgeait de pensionnaires et attachait aux exercices d'agrément trop d'importance. Reynaud de Monts jugeait que l'enseignement n'était que passable et que les élèves du roi ne recevaient pas à Sorèze aussi largement qu'ailleurs les soins physiques et moraux, ne se trouvaient pas à Sorèze comme les fils aînés. Dom Despaulx possédait, et au-delà, les qualités nécessaires ; néanmoins il avait tort de tenir toutes les clefs dans ses seules mains ; il ne pouvait prévenir les abus et imposer l'obéissance à ses trop nombreux collaborateurs.

Pontlevoy avait un très bon supérieur, dom Marquet, un de ces hommes rares, disait-on, dont les plans solides et suivis auraient pu servir de modèle aux autres maisons. Malheureusement, il y avait trop d'élèves, les études restaient faibles, les exercices d'agrément prédominaient, et les religieux étaient si insouciants, si insoumis que dom Marquet déclarait, après avoir quitté l'école, que rien au monde ne lui ferait plus reprendre une supériorité.

Rebais, dans la Brie, à trois lieues de Coulommiers, était moins un collège qu'une mauvaise académie de musique, de dessin et d'escrime, un e oratorio d'Italie ». Le supérieur, dom Grandidier n'avait ni la fermeté ni les talents qu'exige le maniement d'un établissement d'éducation. Reynaud de Monts le traitait de bonhomme et lui souhaitait un successeur énergique et instruit. Les religieux étaient plus distraits, plus dissipés que les gens du monde, parce que la maison, trop voisine de Paris, ne désemplissait pas de parents des deux sexes qui venaient voir leurs enfants. Enfin les élèves avaient peu de subordination.

Tiron, situé dans le Perche, au milieu des bois, semblait ne pas communiquer avec les vivants, et les jeunes gens qui en sortaient, passaient pour grossiers et sauvages. Le supérieur, dom Huit, était doué de qualités vraiment paternelles, et, quoiqu'il n'eût pas de talents extraordinaires, il parvint par son exemple, par son exactitude et sa surveillance, à faire de Tiron une maison bien ordonnée et sagement administrée, où régnaient le calme et la concorde. Mais les professeurs ne le secondaient qu'avec mollesse, et beaucoup d'entre eux n'étaient pas grands clercs. Le seul avantage qu'eussent à Tiron les élèves du roi, c'était d'égaler en nombre Ies pensionnaires et de participer avec eux à tous les exercices.

L'École d'Auxerre compta parmi ses boursiers le maréchal Davout. Elle fut d'abord la meilleure de toutes et devint ensuite la plus mauvaise parce qu'elle souffrit des troubles et des divisions de la congrégation de Saint-Maur. Dom Rosman, qui la dirigeait avec fermeté, fut destitué en 1783, puis réintégré en 1788. Ces cinq années suffirent. Le collège tombait et serait entièrement tombé sans le sous-directeur, l'actif et dévoué dont La Porte. Il y avait eu tant de changements dans le personnel des religieux que les élèves ne savaient pas s'ils auraient le soir le même professeur que le matin.

L'École de Beaumont-sur-Auge où étudièrent Caulaincourt, le général Evain et le géomètre Laplace, était mal située, sur une éminence, en un endroit privé d'eau et si resserré que les enfants n'étaient pas, dans les récréations, séparés des grands garçons. Le désordre y régnait, et Reynaud de Monts ne pouvait s'y rendre sans un déchirement de cœur. Le supérieur, le Père Cardon, avait la réputation d'un honnête homme et ne manquait ni de connaissances ni de résolution. Mais il n'avait pas assez de souplesse. Les régents lui désobéissaient ouvertement., au vu et su des élèves, qu'ils excitaient contre lui. A la fin de mai 1787 il dut appeler la maréchaussée à son secours. Il partit, et l'École alla de mal en pis. L'année suivante, Reynaud observait que « tout avait bon air, mais que tout venait d'être réparé pour le moment de l'inspection ». En 1789, les jeunes gens, de nouveau mutinés, se donnèrent congé et passèrent un jour entier dans les bois du voisinage. Outré de cet acte scandaleux d'indiscipline et de mauvaise administration, le ministre de la guerre fit transférer les boursiers à La Flèche. Mais n'était-ce pas à Beaumont que Reynaud avait découvert, non sans surprise, un élève du roi, La Frapinière, qui ne savait pas écrire... et qui avait dix-huit ans ? En pleine assemblée, Reynaud lui dicta trois lignes : « C'est avec bien de la bonté, Monsieur, que je suis forcé d'avouer que, de tous les élèves du roi depuis la création de cet établissement, je suis le premier qui, en sept années, n'ait pu parvenir à lire et à écrire couramment. » L'infortuné mit une demi-heure à tracer cette phrase : elle fourmillait de fautes incroyables.

L'École de Tournon, dans un emplacement « de toute beauté », était la meilleure des Oratoriens. Les études classiques y furent toujours suivies avec zèle. Le goût du travail y régnait ainsi que la discipline. Le grand-préfet, le P. Verdet, traitait avec affection tons les élèves d'un bon caractère et d'heureuses dispositions. Le professeur de rhétorique, doux, calme, méthodique, était le P. Massias, qui fut tour à tour militaire, diplomate et littérateur, d'abord officier d'artillerie, colonel, aide de camp de Lannes, puis chargé d'affaires près du margrave de Bade à l'époque de l'arrestation du duc d'Enghien, et consul général à Danzig, enfin auteur d'ouvrages de philosophie et de politique. Mais la partie des mathématiques était en souffrance, et le supérieur, le P. d'Anglade, galant homme, et toutefois affaibli par les ans, aurait dû vivre dans la maison comme émérite et laisser la direction à un Oratorien qui fût dans la vigueur de l'âge.

Effiat, où Desaix fit, sous le nom de Veygoux, ses humanités, avait été pendant quelques années très bien tenu. Mais l'enseignement ne tarda pas il fléchir et à s'abaisser. Les mathématiques, d'abord cultivées avec succès, v furent à peu près nulles. Les études d'agrément y prirent le dessus sur les études sérieuses. Le supérieur, le P. de Lombois, avait d'excellentes qualités, et Reynaud de Monts louait un jour 'son attention et son ardeur patriotique. Toutefois il était trop indulgent pour les professeurs qui ne l'aidaient pas dans sa tâche.

Vendôme avait trop d'élèves et voulait trop en avoir par « appât du gain » et « cupidité du numéraire ». En 1783 cette Ecole avait 130 enfants ; cinq ans plus tard, elle en avait 233, outre une soixantaine d'externes. L'enseignement des mathématiques y était d'une faiblesse extrême. Dans la plupart des matières, les maîtres se montraient insuffisants. Le supérieur, le P. Olivier, n'était pas et ne serait jamais « l'homme propre à la chose ».

Comme Vendôme, l'Ecole de La Flèche, qui n'était pas, à vrai dire, une école militaire — bien qu'elle ait eu pour élèves Clarke, Champagny, Bourmont et les frères Chappe — et que Reynaud de Monts proposait d'appeler la maison royale et ecclésiastique de La Flèche, semblait ne se préoccuper que du chiffre de ses élèves et ne tenir qu'au nombre. Cependant, aussi longtemps qu'elle eut à sa tête le P. Corbin, les enfants furent bien instruits, bien gouvernés, et Reynaud voyait dans toutes les classes une « belle vigueur d'émulation et de travail ». Mais Corbin fut nommé précepteur du dauphin. Son successeur, le P. de Villars, homme distingué, n'avait pas assez de nerf pour mener à la fois une aussi grande maison et un corps aussi considérable de professeurs pour brider et maîtriser plus de quatre cents écoliers et plus de cinquante doctrinaires dont une partie était encore jeune.

 

La maison des Minimes de Brienne, un des treize couvents que l'ordre possédait en Champagne dans la première moitié du XVIIIe siècle, avait été bâtie à l'entrée de la ville, an pied de la colline sur laquelle se dresse le château — ce château qui domine tout, a écrit Napoléon, — et elle était tenue par la fondation de desservir la chapelle des seigneurs du lieu lorsqu'ils étaient présents et de dire la messe à la paroisse de l'endroit tous les dimanches et mercredis. Elle devint collège en 1730. Mais elle n'avait que des classes élémentaires et ne comptait, comme le couvent, que six religieux profès et un frère convers. Le règlement du 28 mars 1776 en fit une École royale militaire. C'était le seul établissement de ce genre qui fût confié aux Minimes, et il n'avait que 2 149 livres de revenus. Il fallait faire des dépenses pour recevoir les élèves du roi. Mais, sur un arrêt du 19 août 1768 qui sommait les Minimes de supprimer plusieurs de leurs maisons, une assemblée composée des provinciaux de chaque province et de députés des chapitres avait, au mois de mai 1769, résolu d'évacuer quatre couvents, Méchineix, Doulevant-le-Château, Villiers et Notre-Dame de l'Épine. Le 14 septembre 1778, le chapitre de la province de Champagne décidait que les biens et revenus de Doulevant-le-Château seraient affectés au couvent de Brienne. Dès lors les frais d'établissement de l'École étaient en partie couverts. De nouveaux bâtiments s'élevèrent à côté du couvent, et les Minimes se vantaient d'avoir donné des preuves signalées de leur zèle en construisant des locaux qui leur coûtaient plus de 158.000 livres.

Les élèves étaient au nombre de 100 à 150. Ils couchaient dans deux corridors qui contenaient chacun 70 chambres ou cellules. Chaque d'ambre, de six pieds en carré, n'avait guère d'autre ameublement qu'un lit de sangle, un pot eau et une cuvette. Le soir, elle était fermée au verrou. L'écolier n'entrait dans sa cellule que pour y dormir et il en sortait dès qu'il était levé. En cas de besoin, une sonnette placée à côté de son lit avertissait un domestique qui veillait la nuit dans les corridors. Tout se passait ou devait se passer sous les yeux des Minimes, qui ne le perdaient pas de vue.

Les salles où les enfants travaillaient servaient à la fois aux études et aux classes.

Ils prenaient leurs repas dans un réfectoire commun qui pouvait contenir cent quatre-vingts personnes. Le menu était suffisant : à déjeuner et à goûter, du pain et, selon la saison, des fruits avec de l'eau ; à dîner, la soupe, le bouilli, une entrée et un dessert ; à souper, le rôti, et, outre le dessert, une entrée ou une salade ; pour boisson, du vin mélangé d'un tiers d'eau, ou, comme on disait déjà, de l'abondance.

Les écoliers changeaient de linge deux fois par semaine. Ils portaient un habit de drap bleu aux parements, revers et collet rouges, avec boutons blancs aux armes de l'Ecole militaire, une veste bleue à doublure blanche, et, suivant les circonstances, une culotte bleue ou noire, en serge ou en cadis. En hiver, ils avaient un surtout de même étoffe que l'habit, aux mêmes parements et au même collet, mais à doublure bleue.

Le cours littéraire comprenait la septième ou classe de grammaire, la sixième, la cinquième, la quatrième, la troisième et la seconde. Pas de grec. Le latin était l'étude essentielle, et, entre autres morceaux de poésie française, les élèves récitaient les fables de La Fontaine analogues à celles de Phèdre, et l'épisode d'Aristée traduit par Delille.

Ils expliquaient dans les classes inférieures l'Appendix de diis, le Selectæ, les Colloques choisis d'Érasme, l'Histoire romaine d'Eutrope, les fables de Phèdre, les Vies de Cornelius Nepos, les églogues de Virgile, il l'exception de la huitième, et dans les classes supérieures, les Commentaires de César, le Jugurtha et le Catilina de Salluste, le premier et le vingt et unième livres de Tite-Live, les Catilinaires de Cicéron et ses plaidoyers en faveur de Milon et de Marcellus, les odes et les satires d'Horace, le premier, le deuxième et le sixième livres de l'Énéide, le quatrième livre des Géorgiques.

Il y avait toutefois dans chaque classe un cours de langue française et dans les classes supérieures un cours de littérature. On enseignait aux élèves avancés les éléments ou les principales parties de la rhétorique, invention, disposition, élocution. On leur énumérait les figures de mots et de pensées. On leur apprenait qu'il y a trois genres d'éloquence, le genre judiciaire, le genre démonstratif, le genre délibératif, et trois espèces de style, le style simple, plus difficile à attraper qu'on ne se l'imagine et dont La Bruyère offre un exemple dans son portrait du petit-maitre ; le style sublime, dont l'écueil est l'enflure « fatras pompeux de paroles stériles », le style tempéré, dont le modèle était, selon les Minimes, une scène du Télémaque, les adieux de Philoclès à la grotte de Samos. On leur définissait, leur caractérisait les différentes sortes de poèmes, l'épopée et ses principaux représentants, Homère, Virgile, Lucain, le Trissin, Camoëns, le Tasse, Ercilla, Milton et Voltaire ; l'apologue et les plus remarquables fabulistes, Ésope, Phèdre, La Fontaine, La Mothe... et l'abbé Le Monnier ; la poésie pastorale et les plus admirables poètes bucoliques, Théocrite, Virgile, Racan, Segrais, Mme des Houlières et... Fontenelle ; l'ode avec ses écarts, ses digressions et son beau désordre qui n'interdit pas l'unité dans le sentiment ; le satire et l'épître, l'épigramme et le madrigal, le sonnet et le rondeau, — et les Minimes ne manquaient pas de citer la pièce de Voiture qui contient en forme de rondeau les règles mêmes du rondeau. Les moines ne dédaignaient pas les auteurs contemporains. Ils lisaient à leurs élèves l'Essai de Voltaire sur la poésie épique, des passages de la Mort de César et les meilleurs morceaux de la Henriade, l'assassinat de Coligny et le discours de Mornay à Henri IV. Mais leurs préférences étaient pour le XVIIe siècle, pour Corneille et Racine, pour Fénelon et Bossuet, Fléchier, Massillon, Boileau. Ils recommandaient le Télémaque et, dans ce livre, la description de la grotte de Calypso, l'oraison funèbre du prince de Condé, celle de Turenne et celle de Montausier ; ils louaient l'hyperbole dont se sert Fléchier, lorsqu'il décrit le deuil des Juifs à la mort de Judas Macchabée, les imprécations de Camille dans Horace, les reproches de Clytemnestre à Agamemnon dans Iphigénie, le récit des meurtres d'Athalie et l'enthousiasme prophétique de Joad. Leur oracle était Boileau : ils lui empruntaient ses préceptes sur la pureté du langage et sur la façon de mettre de l'ordre dans le discours, son appréciation d'Homère, d'Horace et de Malherbe ; ils vantaient son bon sens, sa fine raillerie des mauvais écrivains, l'éloge délicat de Louis XIV qu'il prête à la Mollesse dans le deuxième chant du Lutrin ; ils assuraient qu'on ne pouvait que gagner à suivre un aussi grand maître.

Ils regardaient l'Histoire des chevaliers de Malte comme un livre classique, et leurs disciples devaient apprendre par cœur ou résumer le texte de l'abbé de Vertot. Mais ils exposaient, outre l'histoire de Rome et d'Athènes, celle de la France depuis l'origine de la monarchie, et ils racontaient, dans les classes supérieures, le règne des derniers rois, d'Henri IV, de Louis XIII, de Louis XIV, de Louis XV, la guerre de Sept Ans et ses « désastres », les « alliances singulières » de la France, les « conquêtes prodigieuses » des Anglais dans les Indes, et les commencements de Louis XVI, qui « montait sur le trône pour faire le bonheur de la nation ».

Ils ne négligeaient pas la géographie. Les différents systèmes, la sphère, l'usage du globe, l'Asie, l'Afrique, l'Amérique, l'Europe, et, dans l'Europe, les Iles Britanniques, la Russie ou Grande Russie, ce « vaste état » tiré naguère d'une espèce de néant et devenu florissant et policé, l'Allemagne, qui « faisait autrefois partie de l'empire français », la France, ses quatre fleuves, ses rivières, ses ports et ses eaux minérales, ses gouvernements civils et militaires, ses divisions et sous-divisions particulières, les archevêchés et évêchés, les universités et académies, les généralités, pays d'États, parlements, conseils souverains, duchés-pairies, tels étaient les sujets traités par les Minimes. Mais ils se bornaient trop souvent à la nomenclature, et les élèves, doués d'une heureuse mémoire, leur récitaient les cinquante-deux comtés de l'Angleterre et du pays de Galles, les trente-cinq provinces de l'Écosse, les trente-deux comtés de l'Irlande, les principales villes des provinces de la Suède et des gouvernements de la Russie, les capitales des cercles de la Prusse !

A Brienne, comme dans les autres Écoles, les cours de physique et d'histoire naturelle n'existaient pas. On dictait parfois des explications, des théories, et un démonstrateur ambulant venait faire quelques expériences dans le vide, montrer des phénomènes électriques on magnétiques, un microscope qui grossissait les objets, le sang qui circulait dans le mésentère d'une grenouille.

Les élèves étudiaient en commun les mathématiques et la langue allemande. Ils apprenaient de même le dessin de figure et surtout le dessin de paysage : un militaire ne doit-il pas crayonner pendant la guerre les endroits qu'il veut se rappeler et se mettre dans la tête ? De même, la danse : ne fallait-il pas qu'un officier du roi pût briller aux redoutes et dans les assemblées ? De même, l'escrime : de futurs militaires ne devaient-ils pas s'exercer de bonne heure à manier l'épée ?

Ils avaient même, sous la direction de deux maîtres, Frédéric et Morizot, des leçons de musique vocale et instrumentale. Un talent musical ne flattait-il pas l'amour-propre et n'ouvrait-il pas les meilleures maisons ? Aux exercices publics de 1782, quinze écoliers de Brienne exécutaient une entrée à grand orchestre : deux chantaient un duo, et un troisième, une ariette ; quatre jouaient un quatuor, et deux autres, le menuet de Mannheim. Mais le 27 juin 1783 le ministre Ségur déclara qu'il serait utile de remplacer le maître de musique par un second maitre de langues. Les Minimes établirent aussitôt un maître d'anglais, le sieur Calonne, et les élèves apprirent désormais deux langues vivantes.

L'École t'ovale militaire de Brienne, ainsi outillée et pourvue de professeurs de toute sorte, soufrait malheureusement des mêmes vices que les autres établissements. Les maîtres, à peine installés, étaient envoyés ailleurs. « Voilà bien des fois, écrit Reynaud de Monts en 1787, que le corps enseignant change. » Ils manquaient d'expérience, et l'inspecteur se plaignait que des religieux qui n'avaient pas la vocation pédagogique, fissent leur apprentissage aux dépens de la jeunesse de Brienne. Enfin, la plupart étaient, sinon bornés, au moins trop portés à l'indulgence et au laisser-aller. Les élèves travaillaient à leur guise et ne faisaient que les devoirs qui leur plaisaient, ne pratiquaient que les exercices dont ils avaient le goût. Le système a du bon ; mais de pareils maitres étaient vraiment trop souples et accommodants ; s'ils s'étaient montrés plus raides, Napoléon aurait fait moins de fautes d'orthographe. « Cette partie de l'éducation de mon grand frère, a dit Lucien, avait été fort négligée ; il semble qu'à l'École militaire on n'y attachait pas grande importance, et j'ai connu plusieurs condisciples de Napoléon qui n'y étaient pas plus forts que lui. » Aussi prétend-on que Napoléon finit par adopter une écriture illisible pour voiler son ignorance de la langue. On ne songe pas qu'il écrivait presque aussi vite qu'il pensait ; que, lorsqu'il devint homme d'action, il ne prenait la plume qu'il contre-cœur ; que quiconque arrive aux grandes affaires, change naturellement d'écriture à cause de la quantité de pièces qu'il faut lire, annoter et signer.

Les Minimes sentaient leur faiblesse. 8'ils avaient un instant réussi, s'ils avaient, comme on disait, à peu près coulé à fond tous les religieux de la province de Champagne, ils avouèrent bientôt qu'ils ne pourraient longtemps « non seulement pour le temporel, mais plus encore pour l'enseignement », tenir et soutenir l'Ecole. En 1785, après le départ de Bonaparte, et sans nul doute auparavant, Reynaud de Monts y signalait une sorte d'insouciance et le dégoût du travail : les professeurs n'aimaient pas leur besogne ; les enfants ne faisaient pas de progrès décidés. Il se fâcha, et en 1786 il vit avec surprise que tout avait changé : il trouvait, disait-il, « infiniment d'objets mieux soignés qu'aux années précédentes », il remarquait une « active émulation », et il assurait avec satisfaction que Brienne « cheminait vers le vrai but que tout établissement de ce genre doit se proposer ». Son illusion dura peu. En 1787, en 1788, l'École était en décadence et en désarroi ; le gouvernement l'offrit aux Prémontrés, qui la refusèrent.

La faute incombait surtout aux administrateurs. Lorsque Bonaparte entra dans la maison, le supérieur ou le principal était le Père Lélue. Mais ce Minime n'avait aucune des qualités de l'emploi. Dès le mois de juillet 1777, le ministre de la guerre lui reprochait sa mauvaise gestion et lui prescrivait d'établir une meilleure discipline. Lélue promit de s'amender, et, en dépit de la semonce des bureaux, retomba dans ses négligences et ses erreurs. Il fallut le remplacer. On lui donna pour successeur un Rémois d'origine, le Père Louis Berton. Ce Berton accepta volontiers la mission de remettre l'ordre dans l'École que le père Lélue avait complètement désorganisée : sa haute taille et sa figure rébarbative imposaient à la jeunesse. Valait-il mieux que son devancier ? Au sortir d'un premier entretien, un intelligent élève de Tournon s'étonnait de la différence de ton et de manières entre le principal des Minimes et le supérieur des Oratoriens. « Berton, a de la morgue, de l'emphase, au lieu de la noble simplicité du Père d'Anglade. » Un homme fait, l'inspecteur Reynaud de Monts, confirme le témoignage de l'écolier. Il souhaite que l'établissement soit en de meilleures mains, et constate que la direction manque, que Berton, avec de la volonté, n'est pas préparé par sa carrière antérieure à sa tâche malaisée, et ne connaît pas les ressorts de la machine : « Tout tient au chef. Berton fait ce qu'il peut. Mais est-il toujours secondé ? A-t-il le liant, le ton et les manières qui attachent ? C'est ce qu'on croit avoir aperçu lui manquer. » Il est trop dur, disait plus tard Napoléon, et Berton était, en effet, dur de façons, dur de caractère, et, malgré sa rudesse et ses airs de fermeté, ne savait pas se faire obéir.

Le sous-principal, Jean-Baptiste Berton, était le frère du principal. On le surnommait le moine en ique parce qu'il avait, dans une certaine circonstance, employé ridiculement une quantité de mots terminés en ique. Il avait été, disait-on, grenadier au régiment d'Auvergne, et il gardait le ton de son ancien métier. A Reims, dans les dernières années de sa vie, il était le boute-en-train de la société, faisait des plaisanteries, composait des chansons, débitait des couplets aux repas de noces, et par sa verve, par sa grosse gaîté, attirait nombre de jeunes gens à la loge des francs-maçons, où il était connu sous le nom de frère Jean. Lorsqu'en 1788 le sous-aide-major M. de Pernon vint commander à Brienne la première division des cadets-gentilshommes, on prétendit que pendant les récréations et tandis qu'il surveillait les élèves, Mme de Pernon se laissait distraire et consoler par le Père sons-principal. « Ce bruit, dit un ancien élève de Brienne en une page spirituelle, bien qu'un peu longuette, de ses Mémoires, ce bruit était-il on n'était-il pas fondé ? Ce qui se passait entre le moine en ique et Mme de Pernon était-il innocent ? Ou bien méritait-il l'appellation employée, je crois, officiellement et juridiquement en Angleterre, de conversation criminelle ? Je l'ignore. S'il y avait péché entre eux, il était bien gros ; ce n'était pas de la fornication simple ; il y avait adultère et sacrilège. Bien des années après, M. de Pernon étant mort depuis très longtemps, je rencontrai à Bruxelles M. Berton, habitant, demeurant avec Mme de Pernon. M. Berton, qui n'était plus le moine en ique, n'avait pas renoncé il la prêtrise, mais il ne l'exerçait plus. S'il avait autrefois exercé certaines fonctions auprès de Mme de Pernon, il est bien probable qu'il ne les exerçait plus aussi, car ils étaient bien vieux l'un et l'autre. Au reste, pourquoi croire qu'il s'était jamais passé rien de mal entre eux ? M. Berton ne pouvait-il pas, à Brienne, aller chercher auprès de Mme de Pernon les seuls agréments de la conversation ? Et plus tard, bouleversés tous deux par la tempête révolutionnaire, et Mme de Pernon séparée de son mari par la mort, ne peuvent-ils pas s'être réunis pour vivre chastement ensemble, à l'abri du caractère sacré dont M. Berton était revêtu ? Dans le doute, il faut toujours supposer le bien plutôt que le mal. » Et, après tout, c'est le bien qu'il faut supposer. Lorsque Pernon mourut, le 27 janvier 1794, il laissait une veuve et quatre enfants. Berton pourvut à leurs besoins ; il entra dans les services civils de l'armée et devint inspecteur des hôpitaux militaires. L'aîné des Pernon, volontaire au 1er bataillon des chasseurs de Reims, et plus tard maréchal des logis au 12e régiment de chasseurs à cheval, sollicitait en 1807 une lieutenance pour ne pas être à charge, disait-il, au généreux et bienfaisant Berton, qui l'avait recueilli « lui, sa malheureuse mère, ses frères et sœur. » Berton, demandant en 1825 à Charles X et en 1826 au dauphin, la croix de la Légion d'honneur, rappelait « qu'au mois d'octobre 1793, dépouillé de son état, il s'était jeté dans les hôpitaux militaires, dans l'espoir bien l'ondé de venir au secours d'une famille malheureuse qu'il avait adoptée. »

Les maîtres de mathématiques, le Père Patrauld, le Père Kehl, Alsacien de naissance, qui donnait en même temps les leçons de langue allemande, peut-être le Père Lémery, qui devait émigrer en Russie, où il fut employé à l'Institut de l'abbé Nicolle, étaient les meilleurs oui fussent à l'École. On a prétendu qu'ils s'acquittaient assez mal de leur fonction, que c'étaient des ignorants en froc, qu'il fallut, lorsque Patrauld devint procureur de la maison, appeler de Paris un professeur laïque, que, si les moines avaient mieux possédé les sciences, Bonaparte aurait certainement tourné sur ce point toute son invention et tout son génie. Mais Napoléon regardait le Père Patrauld comme un excellent maître, et Reynaud de Monts disait que les mathématiques professées par les religieux allaient bien. Le Père Louis Berton attachait une grande importance à cette partie de l'enseignement. Au mois de mars 1783, il annonçait l'intention d'ouvrir un cours particulier pour les jeunes gens qui se destinaient au génie, et ce cours valut au principal les félicitations du ministre, et à l'École de Brienne la faveur de recevoir en 1788 les aspirants ingénieurs.

Des répétiteurs secondaient ou suppléaient les professeurs de mathématiques. L'un d'eux, Pichegru, fut sans doute chargé de la classe élémentaire et donna des leçons à Bonaparte dans le dernier semestre de 1779 ou dans les premiers mois de 1780. Élevé, grâce à des personnes charitables, au collège d'Arbois, poussé par les Minimes, qui remarquèrent son goût pour les sciences exactes, amené à Brienne par sa tante, sœur de charité, qui vint tenir l'infirmerie de l'École, Pichegru acheva d'apprendre les mathématiques en les enseignant. Il avait alors le petit collet et la soutane du surveillant ; il voulut porter la robe du Minime et entrer dans l'ordre. Mais Patrauld lui remontra que cette profession n'était pas du siècle : « Vous êtes, lui disait-il, fait pour quelque chose de mieux. » Le 30 juin 1780, Pichegru s'engageait dans le régiment d'artillerie. La Révolution le promut officier. Le club de Besançon le choisit pour président. Les volontaires du Gard, séduits par son civisme, l'élurent lieutenant-colonel. En août 1793, Pichegru se rend à Paris. Il rencontre au ministère de la guerre, dans les bureaux de l'artillerie, le chef de bataillon Goffard, son ancien lieutenant en troisième. Goffard le recommande à Bouchotte, qui le nomme le 22 août général de brigade et le lendemain général de division. En deux jours Pichegru enlève dans le cabinet du ministre ces deux brevets que d'autres avaient tant de peine à conquérir sur les champs de bataille ! Un mois plus tard, il est à la tête de l'armée du Rhin ! Napoléon se le rappelait confusément comme un homme grand et haut en couleurs. Mais est-il vrai que le répétiteur se soit mieux souvenu de son élève et qu'il ait dit aux royalistes que Napoléon avait le caractère in flexible et ne changerait pas de parti ?

On ne sait rien ou presque rien des autres professeurs de Bonaparte.

Le Père Bouquet fut sûrement un de ses maîtres, ainsi que le Père Hanrion.

Le Père Dupuy lui enseigna la grammaire française, et Napoléon conservait un bon souvenir de son jugement et de sa critique puisqu'il lui soumit ses Lettres sur la Corse.

Le maitre d'escrime Daboval était un Picard, ancien soldat aux gardes françaises. Après avoir servi huit années dans la compagnie de Bombelles, il fut envoyé à Brienne en 1770, par le ministre de la guerre, pour apprendre aux élèves du roi il tirer des armes. Il quitta l'École lorsqu'elle finit, en 1703, entra dans la gendarmerie du département de l'Aube, devint brigadier, obtint sa retraite en 1810 et mourut au mois de février 1834, à l'âge de quatre-vingt-deux ans.

Le maître de danse avait été d'abord le Parisien Jean-Baptiste Bar, qui devait sa place à Mgr de Brienne, l'archevêque de Toulouse ; mais, lorsqu'entra le jeune Corse, Bar quittait l'École pour professer son art à l'Académie royale d'équitation d'Angers. Son successeur fut M. Javilliers, qui s'intitulait académiste, c'est-à-dire directeur d'une académie. Napoléon profita des cours de Javilliers. Aux exercices publies de 1781, il était des trente-sept élèves qui prirent la leçon de marche et de révérences, puis des dix-sept qui exécutèrent ensemble des pas de contre-danse et formèrent par leur réunion une jolie figure pour le plaisir des yeux de l'assistance. Il dansait donc, et il dansa plus tard passablement, bien qu'avec un peu de gaucherie. « Comment trouvez-vous que je danse ?» disait-il en 1807 à la comtesse Potocki. « Sire, lui répondait-elle, pour un grand homme, vous dansez parfaitement. » Sous le Consulat, dans les petits bals qui suivaient les représentations ou les concerts de la Malmaison, il dansait quelques minutes, très gaiement, non sans demander les airs déjà vieillis qui lui rappelaient sa première jeunesse. « Nous aimons tous beaucoup la danse, écrit Lucien, et Napoléon aime la danse, et sait aussi bien danser, et, s'il le faut, sauter-lui-même qu'il aime à faire danser, ou, s'il le veut, sauter son bénéfice personnel et, qui mieux est, à celui de ses frères naturels, nos seigneurs les rois, ses nouveaux frères en souveraineté. »

Le maître de dessin était M. Courtalon. Mais peut-être Napoléon connut-il le successeur de M. Courtalon, M. Léon, jeune homme élégant et très recherché dans sa mise. Quelque temps qu'il fit, et bien que les rues de Brienne n'eussent pas de pavé, M. Léon venait à l'École en bas de soie blancs et en escarpins minces aux boucles d'argent. Il avait une culotte de satin bleu de ciel, une veste de satin queue de serin, un habit de drap écarlate, une coiffure à grandes ailes de pigeon poudrée à frimas, et un chapeau à trois cornes qu'il tenait constamment sous le bras pour ne pas endommager sa coiffure.

Telle est l'École de Brienne, à l'époque où Bonaparte y fait ses études, et pour la bien apprécier, il faut revenir au jugement de l'inspecteur Reynaud de Monts. Les élèves ont une tenue passable ; leur nourriture est bonne ; les salles de classe et les cours de récréations ne sont pas mal ; mais, en tout, excepté peut-être en mathématiques, l'enseignement est faible, et les exercices d'agrément, quoique cultivés aux dépens du reste, sont très médiocres. Reynaud se tait sur l'article des mœurs. Il y avait néanmoins à Brienne certains écarts qui n'échappaient pas à l'œil perçant de Bonaparte. Malgré la surveillance, les élèves avaient des habitudes de honteuse dépravation, et les « nymphes » de Brienne étaient aussi réputées dans le monde des écoles royales militaires pour leurs immodesties que les « indécents » de Tournon. Quant aux maîtres, quelques-uns avaient évidemment une conduite déshonnête. Napoléon ne dit-il pas qu'élevé parmi les moines, il avait eu l'occasion de connaître les vices et les désordres des couvents ? Un autre n'écrit-il pas qu'il était difficile de scandaliser les Minimes ? Les enfants suivaient assidûment les exercices religieux. Ils assistaient matin et soir à la prière et allaient à la messe tous les jours, après la première étude. Les dimanches et fêtes, à la grand'messe, après l'Évangile, ils écoutaient une instruction, et après vêpres, une conférence sur la partie du catéchisme qu'ils avaient apprise dans la semaine. Ils se confessaient une fois par mois. Ceux mêmes qui touchaient au terme de leur éducation, avaient un catéchisme particulier, conforme à leur âge et à leurs dispositions. Les autres, divisés en deux classes, avaient soit le grand catéchisme du diocèse, soit un abrégé qui traitait des premiers principes de la religion. Mais, si Napoléon était pieux lorsqu'il entra chez les Minimes, il ne l'était plus lorsqu'il les quitta, et il avait été touché par le souffle d'incrédulité qui circulait dans l'École. Les élèves des classes supérieures se piquaient de mépriser les pratiques du culte. Ils remarquaient avec malignité le temps que les divers prêtres consacraient à l'office quotidien, et assuraient en riant que le hasard avait réuni dans l'établissement de Brienne les diseurs de messes les plus expéditifs. Quatre minutes et demie suffisaient au Père Château, qui ne disait que des messes de mort où il n'y a ni Gloria, ni Credo, ni autres longueurs. Il fallait neuf à dix minutes au Père Berton, sous-principal, et treize minutes au Père Genin, si vieux qu'il fût. Aussi le Père Avia, qui incitait dix-huit ou vingt minutes à sa besogne, semblait-il ennuyeux et insupportable.

 

On a dit que les camarades de Napoléon, riches pour la plupart, humilièrent sa fierté ; qu'en se payant des douceurs, ils le regardaient avec arrogance et le mettaient au défi d'en faire autant ; qu'il rougissait d'être pauvre et que, dans un transport de douleur, il pria son père de le rappeler sur-le-champ en Corse, de lui donner au besoin un état mécanique. Cette lettre, où Napoléon se déclare « las d'afficher l'indigence » et d'être « le plastron de quelques paltoquets », serait du 5 avril I7S1. Elle n'est pas authentique. Non seulement un enfant de douze ans ne parle pas ainsi ; mais le faussaire se trahit par un simple détail : les élèves du roi, ne recevant pas du dehors de l'argent pour leurs menus plaisirs, n'avaient pas des « amusements dispendieux ». Vaublanc raconte qu'il n'a jamais possédé, durant neuf années d'Ecole militaire, qu'un écu de trois livres — que son oncle lui glissa dans la main —, qu'il en était fort embarrassé et finit par en gratifier un domestique.

On a dit encore que les camarades de Napoléon lançaient des quolibets soit contre sa mère Letizia, qu'ils nommaient Madame La Joie, soit contre son père, qu'ils qualifiaient d'huissier ou de sergent. A la suite d'une querelle avec un condisciple, Pougin des Ilets, et d'une provocation en duel, Napoléon aurait été mis à la chambre de discipline ; mais il aurait écrit à M. de Marbeuf, qui se trouvait près de là, en congé, avouant qu'il avait été vif et violent, mais ajoutant qu'il était déterminé par un motif sacré, qu'il ne pouvait laisser traîner dans la boue son respectable père, qu'il aimait mieux quitter Brienne que de souffrir de tels outrages sans les punir. Cette lettre, datée du 8 octobre 1783, est aussi finisse que la précédente. De mémo que la précédente, elle a été fabriquée par un libelliste obscur qui s'intitule tantôt le comte Charles d'Og., tantôt le baron de B., et qui n'a fait dans ses élucubrations, comme les Mémoires sur la vie de Bonaparte et l'Écolier de Brienne, qu'entasser à plaisir les erreurs et les mensonges.

La vérité, c'est que Napoléon eut, surtout au commencement de son séjour à Brienne, des accès de nostalgie. Ne reconnaissait-il pas dans les années suivantes, lorsqu'il s'ouvrait sur son caractère, qu'il avait toujours été mélancolique ? Il regrettait la Corse, la beauté de son ciel, la douce chaleur de son climat. Dépaysé, déporté dans la triste et rude Champagne, il songeait avec douleur qu'il avait quitté pour six années au moins cette chère Corse qui restait gravée dans son cœur. Il se disait désespérément qu'il n'avait plus de patrie : « Être privé de sa chambre natale et du jardin qu'on a parcouru dans son enfance, n'avoir pas l'habitation paternelle, c'est n'avoir point de patrie ! » Il comprenait que des Groenlandais, transplantés en Danemark, se fussent consumés de langueur : « On leur prodigue en vain tout ce que la cour de Copenhague peut offrir ; l'anxiété de la patrie, de la famille les conduit à la mélancolie et de lit à la mort. » Il lut avec attendrissement dans les Jardins de Delille le célèbre passage oui le poète représente un Tahitien qui reconnaît un arbre de son île et croit pour un instant retrouver Tahiti : « Potaveri, écrit-il dans le Discours de Lyon, est arraché à Tahiti ; conduit en Europe, il est accablé de soins ; l'on n'oublie rien pour le distraire ; un seul objet le frappe, lui arrache les larmes de la douleur, c'est le mûrier à papier ; il l'embrasse avec transport en s'écriant : « Arbre de mon pays, arbre de mon pays ! »

Il eut aussi des mortifications d'amour-propre. Joseph de Montfort raconte qu'il son entrée à l'École royale militaire de Tournon, quelques-uns de ses camarades se plurent à le railler et à le tourmenter. Comme Montfort, comme tous les nouveaux, Napoléon fut d'abord en butte à des sarcasmes. Il prononçait son prénom Napollione ; ses condisciples l'appelèrent la paille au nez, et, au lieu de rire de ce sobriquet et de dédaigner les taquineries, Napoléon bouda, se fâcha, se prit à détester ses compagnons d'études.

Mais élèves et professeurs le qualifiaient-ils de Francais ? Ses maîtres de géographie faisaient de son île une dépendance de l'Italie, et ne parlaient d'elle qu'après avoir décrit la péninsule, après avoir énuméré successivement les États de la maison de Savoie et de la maison d'Autriche, les seigneuries de Gênes et de Venise, les duchés de Parme et de Modène, le grand-duché de Toscane, l'État de l'Église, le royaume de Naples, la Sicile, la Sardaigne : les Minimes enseignaient, après la conquête de 1709, que la Corse était, non pas terre française, mais pays étranger !

Si parfois des camarades traitaient Napoléon de compatriote, c'était pour le plaisanter, et ils disaient en le narguant qu'il était sujet, non pas de la République de Gènes, mais du roi de France. Lorsqu'au mois de juin 1782, Balathier de Bragelonne, fils du commandant de Bastia, fut admis à l'École des Minimes, des malins imaginèrent, pour faire pièce à Napoléon, de lui présenter le nouveau venu comme un Génois. On endoctrine Balathier. On le mène à Bonaparte. Au seul mot de Génois, Napoléon, furieux, s'écrie en italien : « Serais-tu de cette nation maudite ? » et Balathier avait à peine eu le temps de répondre Si, signor, que l'Ajaccien le saisissait par les cheveux : on parvint à lui arracher sa victime, mais il fallut plus de quinze jours pour lui persuader que Balathier de Bragelonne était Bastiais.

Ces niches et moqueries de son entourage ne faisaient qu'affermir et enfoncer dans son cœur ses sentiments de patriotisme corse. Il prit l'attitude d'un vaincu qui ne désarme pas et ne cesse de penser à la revanche. A-t-il proféré la menace que lui prêtent les Mémoires de Bourrienne : « Je ferai à tes Français tout le mal que je pourrai » ? Le mot, venant d'une semblable compilation, ne peut être regardé comme authentique. Mais il louait l'intrépidité des Corses, assurait qu'ils n'avaient été soumis que par des « forces majeures », et lorsqu'on lui disait que sa patrie était esclave, « j'espère, répliquait-il sur le ton de l'indignation, j'espère la rendre un jour à la liberté ! Que sait-on ? Le destin d'un empire tient souvent à un homme ! »

Si l'on parlait de Paoli, il s'échauffait, s'enflammait. Que de fois ce nom avait frappé ses oreilles dans ses premières années ! Que de fois, et avec quel frémissement, il avait écouté des vétérans de la guerre de l'indépendance regrettant de ne plus porter le fusil, contant avec fierté leurs aventures, leurs marches sourdes à travers la montagne, leurs soudaines attaques, leurs fuites prudentes, leurs retours, leurs volte-faces, et mêlant à ces dramatiques récits l'éloge de leur chef et de son inébranlable énergie ! Que de fois il avait entendu dans la maison d'Ajaccio Charles et Letizia rappeler avec émotion leur liaison avec le grand Pasquale ! Ces discours avaient exalté l'imagination de l'enfant. Il aspirait à la gloire de Paoli. Il ne souffrait pas qu'un maitre, un camarade fit la moindre critique, le moindre reproche à son idole. « Pourquoi, lui disait à Autun l'abbé Chardon, avez-vous été battus ? Vous aviez Paoli, et Paoli passait pour un bon général. — Oui, monsieur, répondait Napoléon, et je voudrais lui ressembler ! » Il s'exprimait à Brienne avec la même chaleur sur le compte du vaincu de Ponte-Novo. « Paoli reviendra, s'écriait-il un jour, et s'il ne peut rompre nos chaînes, j'irai l'aider sitôt que j'aurai assez de force, et peut-être à nous deux saurons-nous délivrer la Corse du joug odieux qu'elle supporte ! » Paoli, dit un élève, était son dieu. Un autre écrit en 1797 que Paoli est parrain de Bonaparte, lui a donné sur les fonts baptismaux le nom de Napoléon — et, ce qui paraîtra singulier, Lucien reproduit cette erreur dans ses Mémoires et assure sérieusement que son frère est filleul de Paoli !

Il resta donc à l'écart, et ceux qui le connurent alors, le représentent sombre, farouche, renfermé en lui-même, semblable à l'homme qui sort d'une forêt et qui, jusque-là, soustrait aux regards d'autrui, ressent pour la première fois les impressions de la surprise et de la méfiance. Le principal avait distribué entre les élèves une grande étendue de terrain qu'ils pouvaient remuer et cultiver à leur guise. Bonaparte décida, força deux de ses camarades à lui céder leur part, et, du sol dont il était maitre, il fit un jardin. Il employa l'argent qu'il recevait pour ses menues dépenses à l'achat -de piquets, et une forte palissade défendit l'accès de son petit domaine. Il planta des arbrisseaux, les entoura de soins extrêmes et ils donnèrent au bout de deux ans à son enclos l'aspect d'un cabinet de verdure, d'une tonnelle ou, comme on disait, d'un ermitage. Là Bonaparte passait le temps de ses récréations à lire ou à rêver, et malheur, raconte un élève, malheur à ceux qui, par curiosité ou par malveillance, ou par badinage, osaient le troubler dans son repos ! Il s'élançait furieux de sa retraite pour les repousser, sans s'effrayer de leur nombre. Il ne prenait aucune part aux amusements. On ne le voyait ni rire ni manifester cette joie bruyante que font éclater les écoliers lâchés dans une cour. 8'il s'entretenait avec ses condisciples, c'était pour les gronder ou les désapprouver par des paroles aigres et piquantes. Ceux qu'il tançait ainsi, se fâchaient, se jetaient sur lui il coups de poing ; il les attendait de pied fertile et ripostait à tous avec le plus grand sang-froid.

Aussi était-il détesté. « Mes camarades ne m'aimaient guère », avouait-il plus tard. Deux élèves, élus par leurs pairs, étaient chargés de l'administration de la bibliothèque et du prêt des ouvrages. L'un d'eux ne pouvait souffrir Bonaparte. Il l'accueillait avec rudesse, et à diverses reprises remarqua sur un ton de mauvaise humeur que Napoléon n'avait d'autre but, en lui demandant des livres, que de l'ennuyer et de l'importuner. Mais, dit-il, « Bonaparte n'était ni plus patient ni moins entêté que depuis, et il me fit fréquemment sentir que c'était toujours dangereux de le provoquer ».

Dans ces querelles avec ses compagnons Napoléon eut quelquefois le dessous. Il ne se plaignait jamais aux Minimes. A ses yens, le maître, c'était l'ennemi. Il haïssait, assure un élève, le despotisme des moines. Quand Berton fut envoyé Brienne pour remplacer Lélue, Napoléon fut un de ceux qui, le soir, allèrent chanter des chansons sous la fenêtre du non-veau principal ; Berton les surprit, saisit le « petit Corse » au collet et le mit aux arrêts pour trois jours. Mais le « petit Corse » ne s'amenda pas. Lorsqu'éclataient des révoltes contre les régents, il était à la tête des mécontents et les haranguait. La crainte de la férule ramenait bientôt les mutins au devoir, et Napoléon était le premier châtié. Mais il supportait la correction sans se plaindre et traitait de lâches les camarades auxquels la douleur arrachait des cris ou des larmes. Une seule fois, il fit preuve d’une très vive sensibilité. Puni pour une faute légère par le maître de quartier, il dut dîner à genoux devant la porte du réfectoire, endosser l'habit de bure, mettre un pantalon de l'étoffe la plus grossière, chausser de rudes et informes souliers. II eut une violente attaque de nerfs a rendit tout ce qu'il avait pris. Le supérieur, averti, leva la punition.

Maîtres et élèves finirent par avoir la même antipathie pour cet enfant bizarre qui vivait dans une sorte d'isolement sauvage et répondait aux remontrances et aux railleries par un silence méprisant ou par des bourrades. On résolut de l'humilier, de le blesser au vif dans son orgueil. Le principal avait imaginé d'organiser militairement l'École et de former de tout son monde un bataillon à plusieurs compagnies. Cette imitation de la vie de régiment amusait les élèves, les habituait à l'obéissance et à la subordination, les accoutumait à prendre leurs rangs et à s'aligner en un clin d'œil, à se rendre aux différents exercices sans tumulte ni confusion. Il y avait, comme à l'École militaire de Paris et comme dans les troupes du roi, des grades et des marques de distinction. Napoléon était capitaine d'une des compagnies. Un conseil de guerre, tenu selon toutes les règles par l'état-major des élèves, déclara que Bonaparte était indigne de commander ses camarades, dont il dédaignait l'affection. On lui lut la sentence qui le dégradait, on le dépouilla de ses insignes, et il fut renvoyé au dernier rang du bataillon. Mais il partit insensible à l'affront, et la fermeté qu'il montra lui conquit l'amitié de l'École. Comme dans un mouvement de repentir et par un revirement naturel à cet âge qui n'est pas sans pitié, boursiers et pensionnaires lui prodiguèrent les témoignages de bienveillance qu'ils lui refusaient naguère. Bien qu'il ne crût pas avoir besoin de consolation, Bonaparte fut touché de leur généreux retour. Il devint plus sociable, il se mêla parfois à leurs parties, il dirigea leurs jeux.

Les divertissements qu'il mit en train répondaient à son caractère, et, selon le mot d'un de ses condisciples, joignaient l'utilité au plaisir. Il proposa d'imiter les courses d'Olympie on les luttes du cirque romain. Il fit livrer des batailles où les uns représentaient les Grecs ou les Romains, les autres, les Perses ou les Carthaginois. Mais les combattants se jetaient des pierres ; quelques-uns furent blessés ; le supérieur défendit ces périlleuses distractions et réprimanda sévèrement Bonaparte. L'enfant rentra dans son jardin et reprit pendant les récréations le genre de vie qu'il avait auparavant.

Vint l'hiver mémorable de 1783, où la neige s'amoncela dans la cour de l'Ecole. Les élèves recevaient alors des leçons sommaires de fortification, et un professeur leur enseignait comment on trace une enceinte, ce que c'est que le rempart, le parapet, le fossé, le chemin couvert, la place d'armes, le glacis, et ce qu'on nomme une demi-lune, une lunette, une contre-garde, un ouvrage à corne ou à couronne. Napoléon ouvrit, dit un de ses compagnons, une seconde campagne, engagea des hostilités d'autre sorte, fit succéder la guerre moderne à la guerre antique. Il proposa d'élever un petit fort en neige suivant les principes de l'art. Il traça d'abord l'enceinte. Le lendemain, il dut la recommencer parce que la neige tombée pendant la nuit l'avait effacée. Mais, pour reconnaître ses lignes, il planta des jalons. Ses camarades le secondèrent activement. Ils se servirent des brouettes, des bêches, des pioches qu'ils employaient pour cultiver leurs jardinets. Bonaparte conduisait les travaux et réussit à former un carré parfait, flanqué de quatre bastions et pourvu d'un rempart de trois pieds et demi de longueur. Ce carré fut attaqué et défendit à coups de boules de neige. Napoléon dictait les mouvements. Il menait tantôt l'un, tantôt l'autre des deux partis. Les Minimes encourageaient ces simulacres de combats et applaudissaient les élèves qui se distinguaient par leur ardeur, leur adresse ou l'invention de quelque stratagème. Bonaparte était le plus fécond en expédients et trouvait constamment le moyen d'éveiller l'intérêt des spectateurs en imaginant chaque jour une manœuvre nouvelle. D'avance, disait plus tard un de ceux qui jouaient en 17S3 dans la cour de Brienne,

D'avance nous savions très bien

Qu'il serait quelque jour l'émule d'Alexandre.

Dans les combats les plus fameux

8'il fixa toujours la victoire,

Tel il s'offrit dans tous nos jeux ;

Il sut nous présager sa gloire.

Sans peine il nous fit deviner

Par les plaisirs de son enfance

Qu'il était né pour étonner

Et captiver le moude au gré de sa puissance.

Le soleil de mars mit fin ces amusements, et l'administration n'en fut pas fâchée à cause des rhumes que les élèves attrapaient en piétinant dans la neige. Mais le renom de la forteresse construite par Bonaparte avait franchi les murs de l'Ecole, et les habitants de Brienne qui venaient la voir par curiosité, admiraient l'intelligence de l'ingénieur.

Un dernier épisode de la période briennoise de Napoléon se place au 25 août 1784. C'était le jour de la Saint-Louis, jour marqué d'une pierre blanche par tous les élèves de France, et regardé comme le plus heureux de la vie scolastique, célébré dans les Écoles militaires de province par des réjouissances et à l'École militaire de Paris par un feu d'artifice qui coûtait 400 livres. A Brienne, la jeunesse s'abandonnait impunément aux démonstrations de joie les plus bruyantes. Quiconque avait quatorze ans, pouvait acheter de la poudre, et les Minimes autorisaient l'usage de petites pièces de canon, de fusils, de pistolets. Durant les quinze jours qui précédaient le 25 août, on ne parlait d'autre chose que de la fête, on nettoyait les armes, on fabriquait des pétards en mettant de la poudre dans une carte qu'on nouait ensuite avec une ficelle fortement enduite de gomme, et le 25, tandis qu'au-dessus de la grande porte du collège, sur la façade qui regardait la ville, un transparent façonné par un élève et revêtu de l'inscription A Louis XVI, notre père, représentait le roi appuyé sur la Justice et la Vérité, ce n'était au dedans de l'École, dans les corridors et les cours, que cris, que chants et que détonations. Bonaparte ne prit aucune part à la Saint-Louis de 1784. Assis dans son jardin, il semblait indifférent l'allégresse commune et insensible à tout ce beau bruit d'artillerie. Mais, au soir, à neuf heures, le propriétaire d'un jardin adjacent réunit une vingtaine de ses amis pour tirer un feu d'artifice. Des étincelles tombèrent sur une boite qui contenait quelques livres de poudre. Il y eut une explosion. Les élèves, épouvantés, s'enfuirent dans le jardin de Bonaparte, renversèrent les palissades, foulèrent aux pieds les arbustes. Napoléon voyait détruit son berceau de verdure. Outré, pensant au dégât que faisaient ses camarades, et non au danger qu'ils couraient, il se jette au-devant d'eux et les repousse à coups de pioche : il était enraged, dit l'un de ses condisciples, émigré plus tard en Angleterre. On le traita d'égoïste et de brutal ; on lui reprocha sa dureté de cœur. Mais peut-être était-il encore exaspéré par les éclats d'une joie qu'il ne partageait pas. « Nos réjouissances en l'honneur du roi, ajoute l'émigré, avaient sans doute excité la mauvaise humeur du républicain. »

C'est ainsi que Napoléon se formait à l'école des Minimes. Il restait court de taille. Son inaction physique dans les premières années de son séjour à Brienne et l'application soutenue de son esprit avaient retardé le développement de ses organes. Bien qu'il fût naturellement vigoureux et dur à la fatigue, et qu'il eût les épaules larges, il semblait de santé faible et délicate, à cause de sa mince stature et de son teint olivâtre que le climat de la France n'avait pas encore altéré. Mais pour qui l'observait de près, il était quelqu'un. Son regard vif, perçant et investigateur, son front large et proéminent, ses lèvres fines et nerveusement contractées, sa physionomie entière, tout en lui trahissait l'ardeur et l'énergie. Son éducation n'avait presque rien adouci de sa rudesse native ; le sauvage corse ne s'était pas apprivoisé ; il demeurait fougueux, passionné, et il eut à Brienne des accès de colère, des transports de fureur. Ses camarades le trouvaient si différent d'eux-mêmes qu'ils ressentaient en sa présence une sorte de crainte. Son fière Lucien, qui passa quatre mois avec lui dans l'établissement des Minimes, affirme qu'il était très sérieux de son naturel et n'avait rien d'aimable dans les manières ; il m'accueillit, écrit Lucien, « sans la moindre démonstration de tendresse, et je dois à ces premières impressions la répugnance que j'ai toujours éprouvée à fléchir devant lui. » Mais, comme Rousseau disait à Boswell en parlant des Corses, ce sont là des caractères oh il y a de l'étoffe. La culture française que Napoléon reçut à Brienne n'a pas fait de lui un être passif ; en réagissant contre elle, il a gardé sa trempe, et il est de ces rares élèves des Écoles militaires qui, selon le mot de Vaublanc, se formèrent eux-mêmes, puisèrent leurs pensées en eux-mêmes sans être esclaves des pensées d'autrui, et déployèrent dans la Révolution décision et fermeté. Une fois que Napoléon regimbait sous le coup d'une injuste réprimande, le professeur lui dit d'un ton piqué : « Qui êtes-vous donc, monsieur, pour me répondre ainsi ? » — « Un homme », répliqua Bonaparte.

Il était déjà homme. Il avait conscience de ses aptitudes guerrières, déclarait sa vocation irrésistible, assurait que « l'état militaire est le plus beau de tous les corps », et remerciait Dieu « le grand moteur des choses humaines » de lui avoir donné une inclination manifeste pour le métier des armes. Des grades élevés, de grands commandements, le gouvernement de la Corse, voilà ce qu'il entrevoyait dans l'avenir. Il se sentait fait pour entraîner et mener ses semblables. Lorsqu'il rappelait plus tard comment il gardait et défendait son coin de terre, « j'avais l'instinct, disait-il, que ma volonté devait l'emporter sur celle des autres et que ce qui me plaisait devait m'appartenir. »

 

Nous connaissons moins les études de Bonaparte et ses progrès scolaires que le développement de son caractère. Il vit, de 1779 à 178'1, six de ces distributions de prix éclatantes et pompeuses que la bourgeoisie de Brienne et la noblesse des environs honoraient de leur présence, six de ces cérémonies qui, selon le mot du bon Keralio, excitaient les vainqueurs à poursuivre leurs succès et les vaincus à prendre leur revanche. Il entendit ces messes solennelles qu'on chantait le lendemain de la distribution et ce Te Deum après lequel les triomphateurs déposaient leurs couronnes, comme un hommage de gratitude, entre les mains du célébrant. Il prit part à ces Exercices publics où, durant plusieurs jours, pour l'édification des familles, les assistants, munis de programmes imprimés, interrogeaient les élèves sur les matières enseignées dans l'année. Ces exercices furent présidés en 1780 par l'évêque de Troyes et abbé-comte d'Aurillac, Barrai, en 1781 par le duc d'Orléans, qui venait souvent passer quelques jours chez le comte de Brienne, en 1782 par le duc du Châtelet, en 1783 par l'intendant de Champagne, Rouillé d'Orfeuil.

Le nom de Barral dut en 1781 frapper le jeune insulaire. Il y avait en Corse un Barrai, inspecteur des ponts et chaussées, qui, selon Marbeuf, joignait à l'entente de son métier beaucoup de connaissances particulières sur différents objets, et ce Barrai est le même que Bonaparte chargeait en 1796 de construire des ponts sur le Pô et l'Adige, le môme qu'il nommait la fin de 1797 chef de brigade du génie et commandant du corps des ingénieurs des ponts et chaussées à l'avinée d'Italie, le Barrai qui lui communiquait en 1801 d'importantes observations sur l'avantage que la France pouvait tirer des bois de la Corse et des mines de fer de l'île d'Elbe, le Barrai à qui le premier consul offrait la préfecture du Liamone. Cet homme de savoir et de talent appartient d'ailleurs à la famille de l'évêque de Troyes qui présidait en 1_780 les Exercices publics de Brienne, et trois neveux du prélat furent plus tard au service de Napoléon : l'aîné, président de la cour impériale de Grenoble ; le cadet, préfet du Cher ; le plus jeune, sénateur, comte de l'Empire, premier aumônier de l'impératrice et archevêque de Tours. Mais ces trois Barrai ne durent pas leur fortune au souvenir de leur oncle. Le mariage du cadet, Horace de Barrai, avec une fille de Fanny de Beauharnais, leur valait la protection de Joséphine. Avant d'administrer un département, Horace de Barral avait aisément obtenu sa radiation de la liste des émigrés ainsi que le traitement de réforme affecté il son grade de général, et dans une lettre au premier consul, il rappelait à la fois ses campagnes et « la détresse à laquelle étaient réduits ses enfants, neveux de Mme Bonaparte ».

La légende s'est attachée aux distributions de prix des années 1781 et 1783. M de Montesson aurait en 1781 couronné Napoléon en lui disant : « Puisse cette couronne vous porter bonheur ! » De la viendraient les grâces qu'il fit pleuvoir sur elle et les siens. On oublie que Mme de Montesson tenait à Paris un salon dont Bonaparte appréciait l'influence, qu'elle connaissait les usages et l'étiquette de l'ancienne cour, et qu'elle fut ainsi, suivant l'expression de Lucien, un oracle du génie. « Songez, avait-elle dit à Joséphine, qui répéta cette flatterie délicate à son mari, songez que vous êtes la femme d'un grand homme. »

On prétend encore qu'en 1783, Napoléon, chargé de faire un compliment à Rouillé d'Orfeuil, l'aurait harangué avec violence ; que Rouillé, furieux, aurait essayé d'empêcher l'admission du hardi discoureur à l'École militaire de Paris ; que le Père Berton aurait dû courir à Versailles et présenter Bonaparte au roi. Comme si Bonaparte avait été reçu en 1783 à l'École militaire de Paris ! Comme s'il avait pu jouer ce personnage d'orateur qui revenait évidemment au premier du collège et que Berton n'aurait eu garde de confier à un Corse, à un étranger ! Comme si le pauvre Minime eût obtenu si facilement une audience du monarque ! Du reste, Napoléon a été bienveillant pour Rouillé d'Orfeuil ; il le fit baron de l'Empire en 1810 ; il maria l'une de ses filles à un Tascher ; il nomma son fils aîné préfet d'Eure-et-Loir et de l'Eure, un antre fils, chef d'escadron, deux autres, capitaines d'infanterie.

Eut-il des accessits et des prix ? Eut-il un prix de mathématiques que partagea Bourrienne ? Reçut-il un de ces volumes uniformément reliés en veau fauve dont la couverture portait l’écusson royal entouré des insignes de l'ordre du Saint-Esprit et surmonté de la couronne de France avec la légende circulaire : Praemium et incitamentum laboris ? Non, sans doute, car lui-même dans ses conversations et ses camarades dans le banquet qu'ils donnèrent en son honneur, n'auraient pas manqué de faire allusion à ses succès scolaires. On a dit que le futur roi de Bavière, alors duc de Deux-Ponts, avait, dans une visite à l'école de Brienne, demandé quels étaient les meilleurs élèves ; que Berton lui présenta le jeune Bonaparte comme le plus distingué de tous, et que le prince donna sa montre à Napoléon, qui la conserva longtemps et qui fit plus tard de la Bavière un royaume : l'anecdote ne mérite pas créance.

Soit par insouciance, soit par dégoût, Bonaparte, dit un de Ses camarades, ne s'appliqua pas à l'étude du latin. Les Exercices publics, où il eut son bout de rôle, prouvent en effet que le latin était sa partie faible. En 1780, il doit réciter des fables du premier livre de Phèdre. Mais dans les années suivantes il n'est plus examiné sur le latin. En 1782, des élèves entrés à Brienne soit un an après lui, comme Cominges, soit en même temps que lui, comme La Colombière et Frasans, répondent, ainsi que lui, sur l'histoire ancienne ; mais Bonaparte n'explique pas, comme Cominges, La Colombière et Frasans, les deux premiers livres de Phèdre, l'histoire de David dans la seconde partie du Selectae et les Colloques choisis d'Érasme.

C'est que Bonaparte, étranger et traité d'abord en étranger, moins strictement assujetti que les autres aux devoirs de la classe, préfère apprendre le français, et ses progrès dans cette langue sont assez marqués pour qu'il soit, aux Exercices publics de 1780, interrogé sur la syntaxe de la petite grammaire de Wailly. Ses condisciples n'assurent-ils pas qu'il avait un peu de difficulté à s'exprimer, mais qu'il parlait avec feu, que tout ce qu'il disait était concis et vigoureux, que son nouvel idiome n'avait pas assez d'énergie pour rendre ce que son esprit sentait vivement ?

C'est que Bonaparte a été à Brienne, comme Vaublanc La Flèche, rebuté par les règles de la grammaire et par ces classifications de verbes qu'il fallait apprendre par cœur et réciter niaisement. « Que m'importait, raconte Vaublanc, que emare fut de la première ou de la seconde conjugaison ? Mon bon sens me disait que tout cela avait été imaginé par des pédagogues qui ne voyaient que les mots, et non la beauté des pensées. » Napoléon refuse de se plier à des exercices qui lui paraissent stériles, et il regimbe lorsque les Minimes lui commandent de « rendre la raison grammaticale des mots ». Il ne comprend pas qu'on écrive dans une langue morte et qu'on abaisse les classiques de l'ancienne Rome à n'are plus, comme disent les moines de Brienne, que des « sources d'élégance pour la diction latine ». 8'il lit les Latins, il se contente de traductions. Pourquoi expliquer, déchiffrer longuement un auteur dans l'original ? Ne vaut-il pas mieux le lire rapidement dans la version française ? Le latin sert-il à un homme d'épée ? N'est-il pas exclu des cours de l'École militaire de Paris ? Quelques pensionnaires des écoles provinciales n'en sont-ils pas dispensés, sur le désir des parents, malgré les supérieurs qui prient Reynaud de Monts d'obtenir un ordre du ministre et d'obliger tous les élèves à l'étude du latin jusqu'à la fin de la seconde ? Dans le règlement de son Prytanée, Napoléon distingue avec soin entre ceux qui seront soldats et ceux qui se destinent à la carrière civile ; ces derniers seuls « apprendront particulièrement le latin ».

Et de la sorte, quoique élevé dans un collège, Napoléon n'a pas reçu l'éducation du collège. Il n'a pas fait, à proprement parler, ses études classiques, et il s'est trouvé libre de toute tradition, garanti contre toute imitation. Il écrira comme de source, et n'aura pas à s'inspirer des auteurs, sinon, dans ses années de garnison, de Rousseau et de Raynal. La netteté, la résolution de son esprit et sa précision tranchante se marqueront dans son style, car, bien qu'il ne sente pas, de son aveu, ce qu'on nomme le style, il aura un style, sans y songer, un style qui est à lui, un style au tour bref, vif, impérieux ; il ne sentait, dit-il encore, que la force de la pensée, et la force de sa pensée s'empreint dans sa parole.

Son génie, rapporte un disciple des Minimes, s'était tourné vers les branches des connaissances humaines qui devaient être les instruments de sa gloire. Il saisissait avidement les vérités des sciences exactes. Les élèves de 13rienne ne commençaient l'étude des mathématiques que lorsqu'ils approchaient de leur douzième année. Mais ceux qui, comme Bonaparte, annonçaient des dispositions prématurées, avaient la permission de suivre le cours, malgré leur âge. Il se fit aussitôt remarquer dans cette matière par son intelligence et son assiduité. Tout le monde disait de lui : « C'est un enfant qui ne sera propre qu'à la géométrie. » Le Père Patrauld faisait son éloge. D'année en année, il avance et progresse en mathématiques : il répond aux Exercices publics d'abord sur l'arithmétique, puis sur la géométrie et l'algèbre, puis sur l'application de l'algèbre l'arithmétique et à la géométrie, sur la trigonométrie, sur les sections coniques.

La géographie attirait également Napoléon. Il a la mémoire topographique, la mémoire des localités comme celle des faits. Avec quel dédain superbe, en 1S09, il parle de ces messieurs de la cour d'Autriche qui n'ont aucune notion de géographie ! Aux Exercices publics, il est interrogé, en 1780, sur la mappemonde et les divisions des quatre parties du monde, en 1782 sur la géographie ancienne et sur la nomenclature de la France, des Pays-Bas, de l'Allemagne, de l'Espagne, du Portugal et de l'Italie.

Mais son étude favorite, c'est l'histoire. Il passait pour le plus infatigable liseur de l'École, empruntait livres sur livres, et l'on disait qu'il eût été plus apte qu'aucun autre à l'emploi de bibliothécaire, mais qu'il était trop avare de son temps et qu'il aurait cru ravir à sa propre instruction les instants qui seraient consacrés aux minutieux détails de cette fonction. Or, les ouvrages qu'il lit sans relâche sont des livres d'histoire, surtout des biographies d'hommes illustres, et ces Tries que le ministre Saint-Germain avait chaleureusement recommandées aux supérieurs des Écoles militaires, ces Vies de Plutarque qui firent une si profonde impression au XVIIIe siècle, qui tournaient la tête au marquis d'Argenson, tiraient il Vauvenargues des larmes de joie, guérissaient Rousseau des romans. Bonaparte dévora Plutarque avec enthousiasme. Il y prit ou mieux y fortifia cet esprit républicain, ce caractère indépendant qu'il déployait au début de sa carrière. Ce fut en lisant Plutarque qu'il sentit croître et se développer l'ambition qu'il avait reçue de la nature, le désir de faire grand, l'envie d'avoir un nom et de fixer sur lui les regards de ses contemporains. Le bibliothécaire de l'École des Minimes ne dit-il pas que Napoléon se proposait déjà pour modèles les généraux célèbres de l'antiquité ? Le jeune Corse s'engoua donc à Brienne des Léonidas et des Dion, des Curtius et des Decius, des Caton et des Brutus, qui ont « émerveillé le monde ». Né dans un pays qui venait d'être une république, aimant son île natale avec passion, brûlant de se dévouer pour elle, il comprend et admire les généreuses actions que l'amour de la patrie inspirait aux citoyens des vieilles républiques. Oui, c'est alors que « les sentiments se sont agrandis », alors que « l'âme, dégagée des entraves de l'égoïsme, a pris son essor ». Le courage, la vigueur, l'héroïsme des anciens le frappent et l'attachent. Ses camarades le surnommaient le Spartiate. Il méritait l'épithète non seulement parce qu'il était taciturne et monosyllabique, mais parce qu'il adorait Lacédémone. Les palpitations d'un Spartiate, disait-il peu de temps après, étaient celles de l'homme fort, et il rappelait que les femmes de Sparte se montraient triomphantes et couronnées de myrte dans les temples et sur les places lorsque leurs proches étaient tombés pour la patrie, que les trois cents Spartiates des Thermopyles « premier soutien de la liberté, avaient affronté les forces réunies de l'Orient et couru à la mort » ; il rappelait Argileonis, la mère de Brasidas, s'écriant, lorsqu'elle sait le trépas de son fils, que Sparte compte encore soixante-dix citoyens plus dignes d'elle ; il rappelait Pædaretos exclu du Conseil des Trois Cents et félicitant Sparte d'avoir trois cents citoyens meilleurs que lui ; il assurait que chaque trait, chaque mot des Spartiates peint le sublime patriotisme qui les embrasait. Lorsqu'il écrivait ces lignes, il était encore sous l'influence des lectures de Brienne, et le levain de fière énergie et d'ardeur martiale que la Révolution fit fermenter dans son cœur, y avait été déposé par le Plutarque qu'il feuilletait avec émotion à l'école champenoise.

 

Cinq ans s'étaient écoulés depuis l'entrée de Napoléon Brienne lorsque, le 21 juin 1784, son père, arrivant de Corse, le fit mander au parloir. Charles Bonaparte venait présenter des mémoires au contrôleur général et notamment solliciter des secours pour dessécher le dernier tiers du marais des Salines. Il venait consulter des médecins de Paris sur sa santé, qui commençait à languir : depuis quelque temps il se plaignait de violentes douleurs d'estomac, surtout après qu'il avait dîné. Il venait conduire à Saint-Cyr sa fille Marianna et deux autres demoiselles, cousines des Bonaparte, Mlles Casabianca et Colonna. Il venait chercher son troisième fils, Lucien, au collège d'Autun et le mener à l'École des Minimes.

Cette visite de Charles Bonaparte est la seule visite que Napoléon ait reçue de sa famille, et ce fut la seule grande joie et comme la seule bouffée d'air corse qui traversa son enfance. Il n'eut même pas la satisfaction de revoir son père et de l'embrasser une fois encore. Après être resté plus de deux mois à Paris, Charles, pressé de regagner son île, de régler ses affaires domestiques et surtout de prendre les eaux d'Orezza, ne put repasser par Brienne. Il informa Napoléon de cette résolution qui contait à son cœur, et le fils, triste, mais résigné, écrivit à son père : « Votre lettre, comme vous pensez bien, ne m'a pas fait beaucoup de plaisir ; mais hi raison et les intérêts de votre santé et de la famille qui me sont fort chers, m'ont fait louer votre prompt retour en Corse et m'ont consolé tout à fait. »

Il se consola d'autant mieux que son frère Lucien était avec lui. Conduit l'année précédente au collège d'Autun par l'oncle Fesch, Lucien y avait appris le français, et venait maintenant à l'École de Brienne pour achever ses études. Son père avait essayé d'obtenir une bourse pour lui, comme pour Napoléon, et demandé au ministre Ségur que Lucien fût nominé élève du roi dans une des maisons où Sa Majesté faisait élever les enfants de la pauvre noblesse. Mais, dès la fin de L782, le ministre avait déclaré que le roi, désireux de répartir ses grâces sur les familles avec égalité, refusait d'admettre en même temps cieux frères dans ses écoles militaires, et le règlement du 26 juillet 1783 portait que les parents ne devaient jamais proposer qu'un seul enfant, et que, cet enfant agréé, ils ne pourraient solliciter semblable faveur pour un second que lorsque l'éducation du premier serait terminée. Le cardinal de Bernis demandait au même instant une bourse pour le fils cadet du marquis d'Agrain ; le ministre lui exprima son grand regret de ne pouvoir le satisfaire, parce que l'aîné des d'Agrain était encore à La Flèche. Il répondit pareillement à Charles Bonaparte : Lucien n'aurait sa bourse que lorsque Napoléon aurait quitté Brienne.

Lucien, ou le chevalier de Bonaparte, ainsi qu'il se nommait selon l'usage des écoles et des régiments où étaient deux frères de famille noble, entra donc à Brienne comme pensionnaire, et sa pétulance, la vivacité de son esprit, son amour de la poésie firent impression dans l'établissement des Minimes. Un de ses condisciples, Duval, disait en 1800, après avoir célébré Napoléon :

Non moins prompt à se déceler,

Le frère dans le plus jeune âge

S'empressa de nous révéler

La profonde raison d'un sage.

Amant studieux des neuf sieurs,

Il obtint l'honneur de leur plaire.

Et, pour prix de tant de faveurs,

Il leur montrait déjà la tendresse d'un père.

Duval se souvenait que Lucien était frère du premier consul et ministre de l'intérieur ; mais il n'eût pas tenu ce langage si Lucien avait été mauvais élève, et ses louanges exagérées renfermaient un peu de vérité. Le témoignage de Napoléon est toutefois plus probant. « Le chevalier, écrivait-il à son père et if l'oncle Fesch, est âgé de neuf ans, et grand de trois pieds onze pouces six lignes. Il est en sixième pour le latin, va apprendre toutes les différentes parties de l'enseignement. Il marque beaucoup de dispositions et de bonne volonté. Il faut espérer que ce sera un bon sujet. Il se porte bien, est gros, vif et étourdi, et pour le commencement, on est content de lui. Il sait très bien le français et a oublié l'italien tout à fait. »

Napoléon n'était pas aussi content de son frère aîné. Au parloir de Brienne, Charles Bonaparte n'avait pu dissimuler son fils cadet que Joseph lui causait un très vif déplaisir. Non que Joseph fût médiocre écolier. Il avait eu des succès dans ses classes, depuis la sixième jusqu'à la rhétorique. C'était un optimus adolescens, il qui ses professeurs donnaient fréquemment comme témoignages de satisfaction de belles images de saints. Il remportait des prix, et parmi les livres qu'il recevait en récompense étaient le Télémaque de Fénelon et les Saisons de Saint-Lambert, qu'il ne cessait de feuilleter. Grâce aux lectures qu'il faisait if l'insu des maîtres pendant les récréations, il obtenait la première place en composition française. Le principal d’Autun lui attribuait le rôle le plus remarquable, celui de Dorante, dans une pièce scolaire des Fâcheux, le chargeait de réciter un compliment en vers au prince de Condé, et assurait qu'il n'y avait dans le collège « ni physicien, ni rhétoricien, ni philosophe qui eût tant de talents que Joseph et qui fit si bien une version ». Charles Bonaparte avait raconté ces détails à Napoléon, tout en se plaignant un peu de la paresse de Joseph. Quel dommage que Joseph ne fût pas plus appliqué ! Ne serait-il pas hors de pair s'il travaillait ? Par malheur, il était insouciant ; à peine s'il envoyait de ses nouvelles à sa famille d'Ajaccio, et ses lettres n'avaient que deux lignes. « Je suis persuadé, répondait Napoléon, qu'il n'écrit pas davantage à l'oncle Fesch ; pourtant il m'écrit très souvent. » Mais quelle fut la surprise de Napoléon lorsque son père lui confia que Joseph voulait être soldat et, malgré toutes les remontrances, quitter la soutane pour l'épée ! Pourrait-il, s'écriait Charles Bonaparte, se tirer d'un combat et avait-il assez de hardiesse pour affronter les périls d'une action ?

Comme son père, Napoléon désapprouva Joseph, et, le 25 juin 1784, dans une lettre à Fesch, il blâmait vertement son frère qui n'avait plus aucun penchant pour le séminaire et l'Église. Quoi ! Joseph avait déjà commencé ses études de théologie, et il allait se démentir ! Monseigneur d'Autun l'exhortait à persister, lui promettait un gros bénéfice, et Joseph, sûr de devenir évêque, sûr d'être un jour le soutien de sa famille et de procurer aux siens mille avantages, renonçait soudainement à « prendre le bon parti » ! Il désirait être militaire ! Mais avait-il le courage ? Saurait-il endurer les fatigues d’une campagne ? Sans doute, il serait un bon officier de garnison ; il était fort bien fait ; il avait des talents de société et l'esprit propre aux futiles compliments. Mais, ajoutait Napoléon,

Qu'importe à des guerriers ce frivole avantage ?

Que sont tous ces trésors sans celui du courage ?

A ce prix, fussiez-vous aussi beau qu'Adonis,

Du dieu même du Pinde eussiez-vous l'éloquence,

Que sont tous ces dons sans celui de la vaillance ?

Dans quel corps entrerait Joseph ? Dans la marine ? Il lui faudrait deux ans pour apprendre les mathématiques, et il ne pouvait supporter la mer. Dans le génie ? Il n'aurait les connaissances nécessaires que dans quatre ou cinq ans, et ne serait alors qu'élève il l'école de Mézières. Dans l'artillerie ? Il travaillerait dix-huit mois pour être élève et autant pour être officier, et l'étude n'était pas compatible avec la légèreté de son caractère. Dans l'infanterie ? Ah ! vraiment, c'était l'arme qui convenait à Joseph et qui flattait ses goûts : ne rien faire, battre le pavé toute la journée, être un mauvais sujet, comme le sont les trois quarts de ces « minces » officiers d'infanterie ! Non, Joseph avait déjà quelques tours sur la conscience ; il était frivole et prodigue ; on devait tenter un dernier effort pour l'engager à l'état ecclésiastique, et, s'il tenait bon, le l'appeler en Corse, le mettre sous les veux de son père, et le faire entrer au barreau.

Voilà sur quel ton s'exprimait alors Napoléon Bonaparte. Cette lettre est-elle d'un enfant ou plutôt à d'un homme et d'un maitre ? Quel verbe d'autorité ! Quel accent impérieux ! Quelle expérience précoce ! Napoléon commit à fond le caractère indolent et léger de son aîné, qui, de la vie militaire, ne goûte et ne goûtera que le laisser-aller, l'oisiveté, les mœurs faciles de garnison. D'une façon vive, serrée, très nette et très précise, un peu sèche néanmoins, il expose, énumère les divers partis que peut prendre Joseph. Il combat résolument son changement de carrière. Pratique, positif, et comme s'il avait dots ses heures de solitude médité longuement sur la situation et l'avenir des siens, comme s'il devinait la plaie d'argent dont souffrent les Bonaparte, il conclut que Joseph doit être prêtre, doit être évêque : quels avantages pour la famille !

Mais Joseph s'entêta. Ni son frère Napoléon ni son oncle Fesch ne purent le dissuader. Il déclara qu'il porterait l'uniforme, et pour mieux montrer qu'il voulait se donner de la peine et faire preuve de mérite dans sa profession, il jura de se vouer à l'artillerie ou au génie, les deux corps que les familles préféraient à tout autre parce qu'ils obligeaient l'officier à travailler sa vie entière. Son père céda. Durant son séjour à Paris, dans une lettre datée du 18 juillet 1784, il sollicita le ministre Ségur de placer Joseph dans le génie ou l'artillerie. Joseph, écrivait-il, avait, selon le certificat du principal, fini ses classes avec distinction au collège d'Autun, et ne pouvait retourner en Corse pour perdre le fruit de son éducation. Il se disait destitué de toute protection, se jetait avec confiance aux pieds de Ségur, invoquait le cœur paternel de Ségur en faveur d'une famille nombreuse et dévouée au monarque, priait Dieu d'accorder à Ségur une parfaite santé, de le conserver longtemps aux siens et à la France.

Le ministre répondit à Charles Bonaparte qu'il fallait, pour être admis dans l'artillerie ou le génie, se présenter à un concours et que le candidat ne pouvait comparaître devant son juge, soit Laplace, soit Bosse, sans être agréé ou avoir une lettre d'examen. Or, Joseph, qui venait d'opter décidément pour l'artillerie, était certain d'être agréé : il n'avait qu'à faire preuve de quatre degrés de noblesse, comme Napoléon avant sa réception à Brienne. Mais encore devait-il se munir d'un certificat de bonne conduite et d'instruction qu'il présenterait au commandant de l'école d'artillerie à Metz, où avait lieu le concours. Encore devait-il subir une interrogation qui ne roulerait que sur les mathématiques. Après mûre réflexion, Charles Bonaparte tira Joseph du collège d'Autun et l'emmena en Corse : le jeune homme n'avait pas vu sa mère depuis cinq ans ; il passerait quelques semaines à Ajaccio ; après ce temps de vacances il reviendrait sur le continent pour se préparer, comme Napoléon, à l'examen de l'artillerie.

Napoléon n'avait pas d'abord choisi l'arme de l'artillerie. Sur le conseil du comte de Marbeuf, il avait résolu d'être marin. C'était alors une mode d'entrer au service de mer. La réputation d'un corps qui se prétendait, depuis le règne de Louis XIV, le premier corps militaire du royaume, les progrès de l'art de la navigation, le voyage de Bougainville, les campagnes de Verdun de la Crenne, de Fleurieu et de Borda, le rôle glorieux des flottes françaises dans la guerre de l'indépendance américaine qui venait de finir, l'attente d'une lutte nouvelle que l'Angleterre ne manquerait pas de rallumer pour reprendre sa revanche, tout excitait les jeunes gentilshommes à briguer un gracie sur les bâtiments de Sa Majesté. Un Corse, le futur conventionnel Luce Casabianca, qui commanda l'Orient dans l'expédition d'Égypte et périt à la bataille d'Aboukir, n'avait-il pas été, en 1778, à sa sortie de l'École royale militaire de lichais, nominé par M. de Sartines aspirant garde de la marine au département de Toulon ? Un autre Corse, César-Joseph-Balthazar de Petrieoni, n'était-il pas, en 1782, envoyé, lui aussi, à Toulon comme aspirant ? Napoléon voulait courir la même carrière que ses compatriotes Casablanca et Petrieoni. Il comptait être employé, lui aussi, sur les côtes de Provence, trouver des occasions fréquentes de revoir la Corse, son île native, connue dit Lucien, à laquelle il donnait la préférence sur toute autre localité ; il supportait la mer ; il était leste, agile, et sa vivacité, sa prestesse, sa petite taille le prédisposaient à la vie maritime. Le Corse, lisons-nous dans un mémoire du temps, « est fait pour être bon matelot ; pendant la guerre de l'indépendance américaine, des bergers, des montagnards ont servi sur les vaisseaux du roi ; ils sont aussi braves que les marins des autres nations tant pour le feu que pour les manœuvres. » Napoléon s'intéressa toujours aux choses de la marine. Sa correspondance avec l'amiral Bruix et le ministre Decrès témoigne de connaissances techniques, et, en se rendant à l'île d'Elbe sur une frégate anglaise, il étonna, confondit le capitaine, les officiers et l'équipage par sa profonde entente des moindres détails du métier.

Le sous-inspecteur général des écoles militaires, Keralio, destinait Napoléon à la marine. Il l'avait remarqué en 1781 et en 1782 dans ses visites à Brienne, et se plaisait à l'exciter de toutes manières ; il croyait voir en lui les étincelles d'un véritable mérite et il désirait l'envoyer aussi tôt que possible à l'École militaire de Paris, dans la compagnie des cadets-gentilshommes où entraient les meilleurs boursiers des collèges de province. Mais Keralio fut remplacé le 1er juin 1783 par Reynaud de Monts, et, bien qu'il eût ordre d'accompagner son successeur dans une partie de la première tournée, pour lui donner les renseignements nécessaires et lui faire connaître la manière de procéder, il ne vint pas chez les Minimes. Ce fut Reynaud de Monts qui, en 1783, inspecta Brienne. Il ne désigna pour l'École militaire de Paris que deux élèves, Le Lieur de Ville-sur-Arce et Picot de Moras, qui, nés tous cieux au mois de janvier 1768, avaient un an de plus que Bonaparte, et il ne jugea pas que Napoléon prit être placé dans la marine : le jeune Corse n'avait encore passé que quatre ans et quatre mois à Brienne, et son éducation devait, selon le règlement, durer au moins six années complètes.

Cette nouvelle consterna Charles Bonaparte, qui comptait que Napoléon quitterait Brienne en 1783. Aussi en 1784 pendant son séjour à Paris, rédigeait-il ou nouveau mémoire au ministre. Napoléon n'avait-il pas tourné ses études vers la marine, à l'instigation de M. de Marbeuf ? Ne s'était-il pas comporté d'une manière distinguée ? N'avait-il pas si bien réussi dans ses examens que M. de Keralio voulait l'envoyer d'abord à l'École de Paris, puis au département de Toulon ? Le père attribuait l'ajournement de Napoléon à la retraite de Keralio. « Elle a, disait-il, changé la destinée de mon fils, qui n'a plus de classe au collège à la réserve des mathématiques et qui se trouve à la tête d'un peloton, avec le suffrage de tous ses supérieurs. » Et il assurait à Ségur qu'on ne pouvait faire une plus grande charité que de soulager une famille abandonnée, une famille nombreuse qui servirait le roi comme elle l'avait servi jusqu'alors et qui redoublerait de zèle pour le bien public. Il le priait de placer Napoléon, c'est-à-dire de le recommander au ministre de la marine et de donner sa bourse il Lucien : c'était à ses propres frais, ajoutait-il, qu'il avait mis son troisième fils à Brienne, et les moyens de payer la pension lui faisaient défunt. On lui répondit, comme naguère, que Lucien n'aurait de bourse qu'après le départ de Napoléon. Il n'insista pas. Mais il chargea son cousin Hyacinthe Arrighi de Casanova, alors député des États de Corse à la cour, d'agir en sa faveur, et Napoléon exprimait bientôt « sa reconnaissance des démarches qu'Arrighi avait faites pour le placer ». Arrighi, alléguant qu'il avait deux enfants et ne possédait que trois cents livres de rente, obtint alors que son fils Jean-Thomas serait inscrit sur la feuille du roi et admis dans une des écoles militaires de province. Mais peut-être avait-il parlé du jeune Bonaparte au ministre, à Monseigneur, comme on disait, ou à l'inspecteur général Timbrune ou au sous-inspecteur général Reynaud de Monts. En 1779, l'abbé de Luker priait le ministre d'admettre un élève de Pontlevoy, son parent, M. d'Apchon, dans la compagnie des cadets-gentilshommes ; le ministre lui répondit que d'Apchon paraissait digne de cette grâce et « qu'on s'en occuperait volontiers dans le temps ». Bonaparte fut sans cloute recommandé par Arrighi comme d'Apchon par l'abbé de Luker.

Mais sur ces entrefaites Napoléon avait abandonné la marine pour l'artillerie. Letizia s'effrayait des dangers qu'il courrait sur nier, et lui faisait dire qu'il aurait à combattre le feu et l'eau tout ensemble ; Joseph, qui ne rêvait plus que de canons, représentait à son frère que le corps royal de l'artillerie l'emportait sur les autres corps de l'armée par la distinction et le savoir.

Napoléon n'eut pas de peine à prendre ce parti. L'artillerie avait, selon l'expression du temps, le plus d'analogie avec la marine. De même que la marine, elle était à la mode, et les bureaux se plaignaient déjà de la « surabondance » des candidats. Elle passait pour la première de l'Europe. On la nommait un « corps à talents » et l'on disait, comme le prince de Ligne, que cette partie était en France portée au suprême. Elle occupait dans l'infanterie le rang du 6/10 régiment ; mais elle déclarait fièrement qu'elle n'était ni infanterie ni cavalerie ; qu'elle ne devait pas figurer dans l'infanterie ; que, si la valeur des services et leur multiplicité décidaient du pas, la première place lui appartenait sans conteste ; que l'ancienneté seule lui donnait la préséance ; qu'elle avait pris le rang de ses soldats créés en 1671 au lieu de prendre le rang de ses officiers, dont l'origine remontait, par une succession ininterrompue, jusqu'au XIIe siècle, où il y avait déjà des maîtres de l’artillerie.

A la vérité, il était assez malaisé d'y entrer ; il fallait s'appliquer aux mathématiques, rester sur les bancs de l'école deux ou trois années de plus que les autres, courir le risque d'un échec, et combien de sujets, comme le chevalier de Mau-tort, renonçaient à l'artillerie coutre le vœu de leurs parents en alléguant leur répugnance pour les sciences abstraites, la chance des examens, la honte qu'ils auraient s'ils étaient refusés une ou cieux fois, la difficulté de trouver ailleurs une sous-lieutenance s'ils arrivaient à l'âge de dix-neuf ou vingt ans sans avoir été reçus au corps royal dont M. de Gribeauval était le premier inspecteur !

Mais les officiers de l'artillerie avançaient sûrement, quoiqu’avec lenteur. Lieutenant en second, lieutenant en premier, lieutenant en premier avec commission du capitaine, capitaine en second, capitaine en premier, capitaine en premier avec rang de major, major ou chef de brigade, lieutenant-colonel, colonel, commandant d'école, inspecteur général, telle était la série ascendante des gracies. On sauvegardait les droits de l'ancienneté, et, par exemple, le plus ancien capitaine en second devenait capitaine de sapeurs ; le plus ancien capitaine de sapeurs, capitaine de bombardiers ; le plus ancien capitaine de bombardiers, capitaine de canonniers. Toutefois un officier pouvait être, pour inconduite ou incapacité, borné ou retardé dans son avancement, et en 1789, trois capitaines « bornés à leur état » se plaignent inutilement que dix de leurs cadets aient été nommés chefs de brigade. Trois emplois de chef de brigade, sur cinq, et un emploi de capitaine en second et de lieutenant en premier, sur trois, étaient donnés au choix. Chaque année, dans chaque garnison de l'artillerie, le commandant de l'école, le colonel, le lieutenant-colonel, les chefs de brigade et le major désignaient à la pluralité des voix, parmi les capitaines en premier et les lieutenants, les trois sujets les plus clignes d'avancer, et leurs votes, écrits et signés, étaient transmis à Gribeauval. Chaque année, le comité on, comme on disait, l'assemblée des inspecteurs généraux de l'arme décidait si les capitaines en premier étaient propres à la majorité ou à la brigade, si les majors, chefs de brigade et lieutenants-colonels étaient bons pour un régiment, si les colonels étaient bons pour les directions d'artillerie ou les commandements d'école, si les commandants d'école étaient bons il l'inspection.

Les jeunes gens de petite noblesse et de petite fortune se vouaient donc à l'artillerie ou au génie, lorsqu'ils avaient le goût de l'étude et du travail. Ces deux armes étaient les seules où la faveur et la richesse ne pouvaient prendre la place due au mérite, les seules où les plus instruits avaient la préférence et montraient leur valeur réelle sans craindre de passe-droit, les seules où un gentilhomme pauvre et laborieux eût des chances certaines d'arriver aux grades supérieurs, s'il acquérait les lumières indispensables à son métier et remplissait avec intelligence les commissions dont il était chargé. Et lors même que les officiers quittaient le corps royal pour le service de l'état-major ou pour toute autre fonction, ne possédaient-ils pas des connaissances dont ils tiraient grand profit dans quelque emploi que ce fût ?

Napoléon savait qu’il pouvait encore être admis à l'École militaire de Paris, où plusieurs jeunes gens se préparaient il l'examen d'artillerie. Mais, se souvenant que Reynaud de Monts n'avait, l'année précédente, envoyé au corps des cadets-gentilshommes que deux élèves des Minimes, croyant que, malgré sa force en mathématiques, sa faiblesse dans les objets classiques ferait obstacle à son admission, il avait abandonné, ce semble, l'idée d'être, comme on disait, tiré par distinction de son école provinciale pour être amené à Paris.

Il pensait se présenter en 1785 à l'examen d'élève d'artillerie et, après s'être préparé dans une des écoles de l'arme, subir en 1786 l'examen d'officier. Un pensionnaire de Brienne, David-François Gondallier de Tugny, ne fut-il pas admis en 1785 au concours des élèves d'artillerie, le douzième sur quarante-neuf ? Au mois de septembre 1784, quelques jours avant l'arrivée du sous-inspecteur général, Napoléon écrivait donc à son père qu'il resterait encore un an à Brienne, que Joseph devait le rejoindre, que non seulement les trois frères Bonaparte, Joseph, Napoléon, Lucien, auraient ainsi la consolation d'être ensemble, mais que Joseph pourrait aller avec lui à l'examen de l'artillerie. Comme élève du roi, Napoléon n'avait aucune démarche à faire pour concourir ; comme pensionnaire, Joseph aurait à solliciter la faveur d'âtre compris dans l'état des sujets agréés ; ruais, ajoutait Napoléon, « puisque vous avez pour lui une lettre (c'est-à-dire une lettre d'examen), tout est dit ». Il est vrai que Joseph ne savait encore rien en mathématiques. Mais, au lieu de l'envoyer, comme voulait Charles Bonaparte, à Metz, à l'un des collèges des Bénédictins, oh il serait dans une classe d'enfants, ne valait-il pas mieux le mettre à Brienne, où son cadet le guiderait et le conseillerait, où le Père Patrauld s'engageait à lui donner ses soins, où le supérieur Berton l'assurait d'un très bon accueil et l'invitait à venir en toute confiance' Napoléon comptait avoir l'assentiment de son père, et il espérait que Joseph, partant de Corse vers le 26 ou le 27 octobre, serait à Brienne le 12 ou le 13 novembre. Il ne croyait donc pas quitter le collège des Minimes, ne soupçonnait nullement les intentions du sous-inspecteur Reynaud de Monts.

Il dut éprouver une joyeuse surprise. Reynaud de Monts le jugea digne d'entrer au corps des cadets-gentilshommes. Dès l'année précédente, à la fin de sa première tournée, le sous-inspecteur avait proposé d'envoyer à Paris les élèves du roi qui se vouaient à l'artillerie, au génie, à la marine, et qui ne pouvaient prendre le dernier degré d'instruction que dans un établissement de la capitale où les professeurs étaient fort au-dessus des professeurs de province, et il avait obtenu du ministre l'autorisation d'appeler à la grande École les boursiers des petites écoles qui se recommanderaient non seulement par leurs talents, leurs connaissances et leur conduite, mais par leur aptitude aux mathématiques. Muni de ce pouvoir, Reynaud, qui n'avait tiré de Brienne en 1.783 que, deux cadets-gentilshommes, choisit en 178'i cinq disciples des Minimes pour les placer dans la compagnie : un futur officier de cavalerie, Montarby de Dampierre ; un candidat an génie, Castres de Vaux ; trois candidats à l'artillerie, Laugier de Bellecour, Comines et Bonaparte.

L'État des élèves destinés à passer à l'École de Paris disparu. La note que le sous-inspecteur Reynaud aurait donnée à Bonaparte et que citent tous ses biographes, n'est pas authentique. Elle a sans doute le ton et le tour des bulletins de Reynaud, et l'auteur dit bien que M. de Buonaparte s'est toujours distingué par son application alla : mathématiques. Mais le reste du certificat dénonce le faussaire. Caractère soumis, doux, honnête et reconnaissant : Reynaud n'avait pas l'habitude d'accumuler ainsi les épithètes. Il sait très passablement son histoire et sa géographie : l'éloge n'est pas assez fort. Il est très faible dans les exercices d'agrément : Napoléon n'était pas « très faible » dans les exercices de la danse et des armes. Ce sera un excellent marin : Reynaud ne se prononçait pas si formellement sur la carrière des élèves du roi et il savait que Napoléon se destinait, non plus à la marine, mais à l'artillerie. Digne d'entrer à l'École de Paris : Reynaud aurait dit plutôt : Mérite de passer à l'École de Paris, et ces mots, du moins à cette époque, précèdent toujours la note au lieu de la terminer. Enfin, pourquoi le sous-inspecteur omet-il les « objets classiques », le latin, le français, le dessin, l'allemand, l'écriture ?

Une décision récente — elle datait du 23 juillet 1784 — prescrivait de n'admettre les cadets-gentilshommes à l'École militaire de Paris que dans le courant d'octobre. Les quatre élèves des Minimes, Montarby de Dampierre, Castres de Vaux, Laugier de Bellecour et Cominges, furent donc, ainsi que Bonaparte, nominés un mois après l'inspection, et c'est par une lettre du 22 octobre que Louis XVI leur donne « une place de cadet-gentilhomme dans la compagnie des cadets-gentilshommes établie en son École militaire » et prie l'inspecteur général, M. de Timbrune-Valence, de les « recevoir et faire reconnaître en ladite place ».

Ils eurent des fortunes diverses.

Montarby de Dampierre fut un des sujets les plus distingués de la compagnie des cadets-gentilshommes. L'administration le nomma commandant de la première division, et, lorsqu'il dut quitter l'École militaire, le 13 août 1787, elle lui donna comme témoignage de satisfaction, une épaulette, une contre-épaulette et une dragonne de sous-lieutenant, une paire de bottes molles, une paire d'éperons, deux paires de souliers. A la suppression de l'établissement, il eut, ainsi que trois autres, Davout, des Montis de la Chevallerie et Souchet d'Alvimart, un cheval du manège. Après avoir appartenu successivement au régiment de Royal-dragons et à la garde constitutionnelle du roi, Montarby émigra. Il fit les campagnes de l'armée de Condé, et, en 1800, regagna la France. Treize ans plus tard, il consentait à prendre du service sous son ancien camarade de Brienne, et, devenu capitaine au 4e régiment des gardes d'honneur, il combattait bravement à Leipzig et avec cinquante hommes se jetait, à Hanau, au milieu des escadrons ennemis. La Restauration le promut colonel d'infanterie et l'envoya à l'île Bourbon, où il lutta contre les Anglais, puis à la Martinique, où il mourut de la fièvre jaune.

Castres de Vaux émigra pareillement et servit au corps du duc de Bourbon, ensuite aux chasseurs de Le Loup et au régiment autrichien de 'Murray, enfin à l'armée de Condé, où il fut, comme lieutenant du génie, blessé d'une balle à la joue, le 1er décembre 1800, à la défense du pont de Rosenheim. De retour en France, il entra dans le corps des ingénieurs géographes et devint chef de bataillon. Davout, qui se rappelait son compagnon d'études de l'École militaire, le revit en 1809 et loua la façon dont Castres avait, après la campagne, aidé Pernety à tracer la nouvelle frontière de la Haute Autriche. Il le prit comme aide de camp et lui trouva d'excellentes qualités. Castres était aux côtés du maréchal durant le siège de Hambourg et se signala plus d'une fois, notamment au 31 mars 1814, où il retrancha la digue de Merkenfeld. Il avait le caractère droit, loyal, étranger à l'intrigue. En 1805, Suchet lui proposait de le présenter à Napoléon : « Vous êtes, lui disait-il, l'ancien condisciple de l'empereur ; réclamez-vous de lui ; demandez-lui le grade de capitaine, et vous serez mon aide de camp. » Castres refusa. Il ne voulut devoir son avancement qu'à lui-même et à sa propre conduite. On lui reprochait en 1815 d'avoir servi l'usurpateur coutre les alliés ; il répondit qu'il avait défendu la patrie lorsqu'il ne pouvait plus défendre le roi et qu'il s'était cru obligé de combattre des étrangers dont il avait, durant l'émigration et surtout à l'armée de Coudé, apprécié la mauvaise foi. La Restauration le fit, en L823, maréchal de camp.

Laugier de 13ellecour, né à la fin de 1770, était le plus jeune des cinq élèves de Brienne que Reynaud de Monts envoyait à l'École de Paris. Il avait à peine quatorze ans. Aussi eut-il d'excellentes notes, et peut-être passait-il pour meilleur mathématicien que Bonaparte. Mais, s'il avait l'intelligence vive, il était pétulant, dissipé. Il entra dans l'artillerie, émigra et fit les campagnes de l'armée de Condé. On ne sait s'il revint en France. Toutefois, il ne se rappela jamais au souvenir de Napoléon. Les deux jeunes gens s'étaient aimés ; le Corse, grave, sérieux, austère, finit par rompre avec le Lorrain d'humeur légère et de mœurs équivoques.

Cominges, officier d'artillerie, de même que Laugier de Bellecour et Bonaparte, eut une folle jeunesse. Le 8 août 1789, il disparut de Douai, sa garnison, parce que son colonel l'avait condamné à la prison pour dettes crapuleuses, et le 12 septembre suivant, l'inspecteur général Thiboutot, après avoir pris l'avis des lieutenants, capitaines et officiers supérieurs du régiment ainsi que du commandant en chef de l'École, proposait de le destituer : Cominges, disait-il, avait déjà quitté le régiment une première fois lorsqu'il était aux arrêts sous clef ; il faisait une dépense qui n'était pas en rapport avec ses moyens et il se livrait au jeu avec une incorrigible passion qui « compromettait son honneur et son habit » ; enfin, il avait reçu sans nulle déférence et avec un air d'insensibilité les laines que ses camarades lui adressaient en corps sur sa mauvaise conduite. Pourtant, Cominges reparut au régiment, et fut, sur l'ordre chi ministre, non pas destitué, mais incarcéré. Il émigra et prit part à la campagne de 1792, dans l'armée des princes. Mais cet effort lui suffit. Il revint en France et servit un an au 24e régiment de cavalerie, « pour se soustraire il la persécution ». On a dit qu'il était à Bide le 24 novembre 1797, lorsque Bonaparte passa par cette ville pour se rendre au congrès de Rastadt, qu'il se serait présenté sans façons, avec une grande inconvenance, et que Napoléon, piqué, lui aurait désormais refusé toute audience. D'autres rapportent qu'après le 18 brumaire, le premier consul fit à Cominges un accueil flatteur et l'admit à sa table, mais que, pendant le diner, Cominges parla politique sur un ton cavalier et en termes qui déplurent. D'autres, avec plus de vraisemblance, racontent que Bonaparte lui reprocha d'avoir si peu payé de sa personne dans les deux partis. Quoi qu'il en soit, Cominges obtint à Reims un emploi de finance : il fut directeur de l'octroi et il témoigna sa reconnaissance à Napoléon en acceptant le commandement de la garde d'honneur rémoise et en se battant à la tête des gardes nationales dans les premiers mois de 1814.

 

Napoléon et ses quatre condisciples partirent de Brienne le 30 octobre 178. Un Minime les conduisait, car les élèves qui se rendaient des collèges militaires à Paris, étaient toujours amenés par un religieux de la maison d'où ils sortaient. Le ministre recommandait expressément aux supérieurs « d'user de beaucoup de circonspection dans le choix de cette personne », et un arrêté du 26 septembre 1783 portait que les frais de route seraient payés sur les fonds de l'École militaire et que le « conducteur » recevrait vingt-six sols par lieue, toute dépense comprise. Le voyage des cinq élèves et de leur mentor coûta 338 livres. L'année précédente, lorsqu'un Minime avait amené Le Lieur de Ville-sur-Arce et Picot de Moras, le trésorier de l'École militaire lui avait déboursé 149 livres 10 sols.

Le jeune Corse pleurait-il comme firent quelques-uns de ses camarades, comme fit un candidat au génie en partant de Tournon ? « Je versais des larmes, écrit Montfort, en quittant cet asile où les cinq dernières années de fion enfance venaient de s'écouler dans la paix, l'insouciance, et, je puis dire, le bonheur. »

Son nom est désormais inséparable du nom de Brienne ; la ville s'appelle Brienne-Napoléon, et sur la place publique s'élève une statue de bronze qui représente Bonaparte penchant la tête et méditant, un livre à la main gauche et la droite dans 1c gilet mi-ouvert. Mais, de son vivant, les anciens élèves de Brienne rendaient à leur condisciple un hommage éclatant. « N'était-il pas naturel à ceux qui ont sucé les mêmes principes que Bonaparte, de payer un juste tribut de gloire au plus grand d'entre eux ? » Le 21 août 1800, à Paris, à l'établissement des Quatre-Marronniers, se réunissaient en un banquet quelques maîtres de 13rienne, les deux Berton, Patrauld, Bouquet, Avia, Deshayes, et des élèves, Fauvelet, Cominges, La Colombière, Bouquet jeune, etc. Un chemin de feuillage menait à une tente dressée sur l'eau. Le buste de Bonaparte couronné de lauriers se dressait sur un modèle de forteresse et rappelait è l'assistance de récents exploits : la prise du fort de Bard et la conquête de la Lombardie. Les toasts furent annoncés chacun par une salve d'artillerie. Le prunier était ainsi conçu : « Au général Bonaparte, premier consul, notre ami et notre camarade. » Bouquet jeune fit le panégyrique de celui qu'il nommait le nouvel Alexandre ; d'autres, Duval, Laforèt, Failly, chantèrent des couplets, et Cominges, s'adressant aux Minimes, les pria d'épargner à leurs élèves le reproche d'ingratitude :

Un seul pour tous vous a payés ;

Jouissez de sa gloire,

et il proposa de boire au héros français et à sa clémence. Quoiqu'invité par une députation de ses anciens camarades, Napoléon n'assistait pas au banquet, et il eut raison. Mais jamais il n'oublia l'école champenoise, la patrie de sa pensée, comme il l'appelait, l'endroit où il avait ressenti les premières impressions de l'homme. A Sainte-Hélène, il léguait à la ville de Brienne une somme d'un million de francs qui serait prélevée sur son domaine privé. Parfois, lorsqu'il entendait le son des cloches, il se reportait avec émotion à ses années de Brienne et il croyait éprouver de nouveau certaines sensations de son enfance. A sa visite au prytanée de Saint-Cyr, des souvenirs de l'école des Minimes lui reviennent en foule : il désire que les lits des élèves soient, comme à Brienne, séparés par des cloisons ; il insiste sur les facultés de l'enseignement qui lui sont chères, sur les sciences exactes, sur l'histoire, sur la géographie ; il conseille au directeur Crouzet d'inspirer aux écoliers le goût de la lecture ; la bibliothèque, dit-il, doit leur distribuer, sur leur demande et d'après un catalogue qui sera mis sous leurs yeux, des livres choisis et surtout des ouvrages d'histoire et des Vies particulières des grands hommes.

Il n'avait reçu des propriétaires du château de Brienne aucun bienfait. Mais le récit de leurs splendeurs et de leurs chasses avait frappé son imagination. Un jour, à la Saint-Louis, avec ses camarades de l'École, il avait visité le château, et les maîtres du logis l'avaient remarqué à cause de son nom étranger. Dans le parc, devenu pour la circonstance comme une sorte de Tivoli, il avait vu ces fêtes extraordinaires que les Brienne donnaient à la population d'alentour et où se rendaient avec Ralph, le Franconi de l'époque, une foule de saltimbanques et de chanteurs, d'opérateurs et de danseurs de corde, de marchands de coco et de pain d'épice. Il savait enfin que les Brienne avaient par leur crédit obtenu du ministre Saint-Germain l'établissement d'une école militaire à Brienne et qu'ils s'étaient toujours intéressés à la prospérité du collège. Le premier consul fit donc bon visage à Mme de Brienne, veuve de l'ancien ministre de la guerre. Toutes les fois qu'elle venait, en le nommant son fils on son dieu, invoquer l'ancien élève des Minimes, et si fatigant que fût le bavardage de la vieille châtelaine, il l'accueillait avec une affectueuse bienveillance. En 1805, lorsqu'il allait partir pour Milan, la bonne dame le pria de s'arrêter à Brienne. Il accepta, et, comme dit Norvins, avant de revoir l'Italie, berceau de sa gloire, revit Brienne, berceau de son éducation. Le 3 avril, au milieu de la multitude accourue de tous les villages des environs et poussant des vivats, il arrivait par la rampe qui conduit à l'esplanade où est assis le château, saluait Mme de Brienne sur le perron et prenait possession de l'appartement que le duc d'Orléans occupait autrefois. Il déjeuna dans la pièce où le savant Deparcieux faisait chaque année aux invités un cours d'électricité et de physique expérimentale. Lorsqu'après le repas, il passa dans le salon, un curé du voisinage, vêtu d'une redingote brune, s'approcha. C'était un des professeurs ou des condisciples de Napoléon. « Qui êtes-vous ? » lui dit l'empereur. Le curé, déconcerté, répondit qu'il était curé. « La soutane, lui répliqua Napoléon, a été donnée aux prêtres pour qu'on les reconnaisse toujours de près ou de loin, et je ne reconnais pas un curé en redingote ; allez-vous habiller. » Le curé courut changer de vêtements chez son confrère de Brienne et revint en soutane. « A présent, dit Napoléon, je vous reconnais et je suis très content de vous voir », et il s'entretint avec lui de l'École des Minimes.

Au soir, le dîner fut long ; le visage du souverain trahissait déjà l'impatience ; les convives restaient silencieux, embarrassés. Mais un accident se produisit. Dans son empressement, le maître d'hôtel répandit une saucière sur la nappe et presque sur les genoux de l'empereur. La figure de Mme de Brienne exprima le plus profond désespoir. Elle fut si piteuse que Napoléon éclata de rire ; sa gaîté mit les assistants à leur aise, et chacun sortit de table avec satisfaction.

Le lendemain, de très bonne heure, l'empereur, escorté de Louis de Canisy — neveu et filleul de Mme de Brienne, qu'il avait fait son écuyer et qu'il fit baron de l'Empire, — alla voir l'École militaire. Ce n'étaient plus que des ruines. Supprimée en 1793, devenue bien national, convertie en fabrique de caissons et, après la translation des ateliers à Sampigny, vendue à vil prix, militaire avait été totalement démolie en 1799. Il ne restait que le couvent, la Minimière, autrefois habitée par les moines et professeurs, et cette allée de tilleuls bientôt célèbre et consacrée dans la mémoire des hommes, l'allée où les soldats de l'Empire vinrent affiler leurs sabres an tronc des vieux arbres, l'allée qui fut longtemps un pèlerinage d'où les visiteurs emportaient pieusement des feuilles et des fragments d'écorce. Napoléon avait cru qu'il pourrait rétablir l'École et qu'il n'aurait à dépenser que quelques centaines de mille francs. Il jugea que cette restauration lui coûterait des millions. Cette pensée l'attrista, et, pour la chasser, il piqua des deux, sortit de Brienne par la route de Bar-sur-Aube, et se jetant à gauche, se laissant entraîner par la vitesse de son cheval arabe et par la rapidité de ses propres sensations, traversant les champs, les bois et les villages, saluant au passage certains endroits qu'il reconnaissait, goûtant la joie de revoir seul, sans gêne et sans contrainte, comme il lui plaisait, les lieux où il s'était promené jadis avec ses camarades sous la conduite des Minimes, se plaisant à pousser au-delà des horizons de l'écolier, courut durant trois heures au triple galop et fit près de 60 kilomètres. Caulaincourt, son grand-écuyer et aide de camp, Canisy et les officiers de sa suite avaient essayé de le joindre, de le traquer, mais ils l'eurent bientôt perdu de vue. Enfin, Caulaincourt un dans l'air un coup de pistolet. Napoléon entendit le signal de rappel et revint, tout heureux de la traite qu'il avait fournie, riant de la surprise qu'il avait causée à ses serviteurs, leur racontant qu'il était allé il ne savait où, et que le château de Brienne, aperçu dans le lointain, avait guidé son retour : son cheval, couvert de sueur, rendait le sang par les naseaux et demeura fourbu.

Rarement Napoléon se montra plus aimable qu'en ces cieux jours d'avril 1805. Il donna 12.000 francs au maire de Brienne pour payer les dettes que la commune avait contractées pendant la Révolution. On écrivait à Paris qu'il avait mis dans sa visite une grâce infinie. Tous ceux qui l'accompagnaient étaient enchantés, transportés. La joie faisait tourner la tête à Mme de Brienne. Elle refusa pourtant de vendre sa terre à l'empereur. « Je n'ai jamais vu, s'écriait Napoléon, une vieille femme plus opiniâtre : elle est veuve et n'a pas d'enfants ; que lui importe son château ? » Mais lorsqu'il disait à la comtesse : « Brienne, c'est beaucoup pour moi », elle lui répondait : « Pour moi, c'est tout. »

Il revit Brienne une seconde fois. « Cette plaine, avait-il dit en 1805, serait un beau champ de bataille. » Lorsqu'il revint à Brienne le 29 janvier 1814, la plaine était un champ de bataille. Il dut prendre et reprendre la ville ; il dut emporter de vive force le château et le défendre contre le retour de Blücher ; il dut, le soir, il la lueur des incendies, tirer l'épée contre un parti de Cosaques qui l'avait subitement chargé, et il aurait péri, si Gourgaud n'avait d'un coup de pistolet bridé la cervelle au Russe dont la lance effleurait déjà la poitrine impériale. Après avoir parcouru le monde, il était ainsi, contre toute attente, ramené dans les endroits où s'était formée sa jeunesse, et il ne manqua pas de raconter à son entourage des anecdotes de ses années d'études : « Pouvais-je croire alors que j'aurais à protéger ces mêmes lieux contre les Russes ? » Mais il fallut le lendemain lutter encore, nettoyer la plaine, établir au château le quartier général. Il fallut le surlendemain attendre Marmont, qui tardait. Il fallut le 1er février livrer une grande et décisive bataille : elle fut perdue, et c'était la première que Napoléon perdait sur le territoire français. Ainsi, remarque un de ses officiers, se rapprochaient les deux extrémités de sa vie, et sa fortune trouvait son terme là même où elle avait commencé !

 

Napoléon se rappelait tous ceux qu'il avait connus à Brienne. En 1805, il se ressouvenait d'un nominé Poncet, ancien domestique de l'École, qui depuis s'était fait boulanger, et il lui envoyait de l'argent par son écuyer de service. Hanté, concierge de la Malmaison, qui reçut de l'empereur, outre ses gages annuels de 600 francs, plusieurs gratifications, avait été portier de l'École de Brienne. C'est, dit-on, à la femme Hauté qu'un jour de réjouissance Napoléon refusa l'entrée de la salle des fêtes ; il commandait le poste, et la bonne dame, fort mécontente, se répandait en injures : « Qu'on éloigne, s'écria Bonaparte avec l'emphase d'un écolier nourri de l'histoire romaine, qu'on éloigne cette femme qui apporte ici la licence des camps ! »

Les maîtres, Daboval, Le Clerc, le P. Dupuy, le P. Charles, le P. Geoffroy, le P. Hanrion, le P. Bouquet, les deux Berton ne furent pas oubliés.

Daboval, le maitre d'armes, eut à diverses reprises des marques de la munificence impériale.

Sur le maître d'écriture, la tradition varie. Le Mémorial, qui le nomme Dupré, raconte qu'il vint à Saint-Cloud et obtint une audience par l'entremise de Duroc. « Le bel élève que vous avez fait là ! lui dit Napoléon, je vous en fais mon compliment », et il le renvoya avec le brevet d'une pension de 1.200 francs. Selon d'autres, le maître d'écriture de Bonaparte aurait été le Minime Istasse, qui vivait sous l'Empire à Sault-les-Rethel. Son ancienne profession lui avait valu le nom de frère Istasse. Il était devenu arpenteur-géomètre et ne sortait jamais sans son jalon d'équerre. Un jour, Napoléon passa par Rethel. Frère Istasse résolut de lui présenter une pétition, et il joignit à sa requête, comme pièces à l'appui, quatre petites tablettes d'ivoire, réunies en forme de memento, que le jeune Bonaparte avait apportées d'Ajaccio et laissées à son professeur. Mais il perdit contenance et à peine put-il remettre son placet à Berthier en balbutiant qu'il avait été le maître d'écriture de l'empereur. Berthier redit ces mots à Napoléon, qui gagnait sa voiture en bette : « Possible, répondit l'écolier de Brienne, mais il ne devrait pas s'en vanter. » Le frère Istasse reçut une gratification ; toutefois il ne put se consoler d'être resté coi devant l'empereur et surtout d'avoir donné ses tablettes d'ivoire, qui ne lui furent pas rendues. De pareilles anecdotes ne doivent être accueillies qu'avec défiance. Il vaut mieux croire que le professeur d'écriture est le sieur Le Clerc, qui faisait encore son métier à Brienne en 1787 et en 1788 ; ce Le Clerc, envoyé comme professeur d'écriture, dès la fondation de l'établissement, au collège de Saint-Cyr, logé dans la maison, pourvu d'un traitement annuel de 1.000 francs, reçoit sa nomination Officielle le 24 avril 1801.

Le P. Dupuy devint bibliothécaire de la Malmaison. Il touchait 3.000 francs par an, mais la Malmaison n'avait que très peu de livres, et ces livres étaient dans le cabinet de travail, où Dupuy n'avait pas accès. L'excellent homme se fit viticulteur. Il achetait à Garches et à Suresnes des carrés de vigiles sur pied, et manipulait les raisins, corrigeait leur verdeur et leur acidité, fabriquait un vin de Champagne pétillant et sucré qu'il vendait à bon prix. Lorsqu'il mourut, en 1807, Napoléon écrivit à Joséphine : « Parle-moi de la mort de ce pauvre Dupuy ; fais dire à son frère que je veux lui faire du bien. »

Le P. Charles, qui prépara l'enfant à sa première communion, reçut plusieurs fois dans sa retraite de Dôle la visite du lieutenant Bonaparte. Il obtint une pension de 1.000 francs, et le premier consul joignit, dit-on, au brevet un autographe : « Je n'ai point oublié que c'est à votre vertueux exemple et à vos sages leçons que je dois la haute fortune à laquelle je suis arrivé ; sans la religion, il n'est point de bonheur, point d'avenir possible ; je me recommande à vos prières. » En 1800, lorsqu'il traversait Dôle pour se rendre en Lombardie, il voulut revoir le P. Charles : il le fit appeler pendant le celai, et le- vieil ecclésiastique, touché de cette attention et versant des larmes, lui dit : Vale prosper et regna !

Le P. Geoffroy, curé de Brienne, avait fait faire à Bonaparte sa première communion. Non qu'il fût chargé de catéchiser les disciples des Minimes. Mais il avait revendiqué les élèves, pensionnaires et domestiques du collège comme ses paroissiens, et en 1777, dans un mémoire du ministre de la guerre, il réclamait le droit d'exercer sur l'École autant que sur la ville de Brienne ses fonctions pastorales. Malgré les Minimes, qui lui contestaient cette juridiction, il gagna sa cause devant l'évêque de Châlons et obtint, en reconnaissance de sa prérogative, que deux enfants de l'École militaire fissent chaque année leur première communion dans l'église paroissiale. Napoléon fut, dit-ou, de ces deux élèves et il eut l'heur, après avoir reçu le sacrement, de s'asseoir à la table du curé Geoffroy, qui lui servit un excellent repas. En 1805, il s'enquit de Geoffroy près du vicaire Legrand et le fit appeler. Mais le curé, déjà vieux, brisé par les fatigues de l'émigration, n'aimant plus que la solitude et le silence, répondit qu'il n'avait rien à demander. « C'est un brave homme, dit Napoléon, mais diablement sévère. Combien sa cure valait-elle autrefois ? Mille écus. — Les vaut-elle encore aujourd'hui ? — Non, il faudrait qu'elle ait élevée à la première classe. » Napoléon éleva la cure de Brienne à la première classe durant la vie de l'abbé Geoffroy.

Le P. Hanrion, qui mourut curé de Bercenay-le-Hayer, était en 1814 curé de Maizières lorsqu'il vit l'empereur traverser le village ; il vint se jeter à sa botte et la presser avec émotion. Napoléon le reconnut, l'accueillit affectueusement, et le bon prêtre, exalté, tout fier de se retrouver près de son élève, voulut lui servir de guide. Il enfourcha le cheval du mameluk Roustan et suivit l'empereur au milieu de la bataille jusque devant Brienne. Mais il reçut une balle au talon et, désarçonné, roula dans la boue. Il refusa de prendre une autre monture et se traîna jusqu'au presbytère. Après l'affaire, Napoléon le plaisanta sur sa chevauchée et le décora de la croix de la Légion d'honneur. Les curés du voisinage ne pardonnèrent jamais cette distinction à leur confrère.

Le P. Patrauld eut une carrière bizarre, et nombre de légendes ont couru sur son compte. On assure qu'il jeta le froc aux orties dès le commencement de la Révolution, qu'il aida le cardinal de Loménie à s'empoisonner, qu'il voulut faire des deux petites-nièces du prélat, Mlle de Canisy, de simples paysannes pour les marier à cieux de ses neveux, qu'il tint à Paris un magasin de porcelaines, qu'il projeta de louer avec Napoléon et Fesch, dans la rue des Marais, une maison en face de celle de Bourrienne, qu'il fut secrétaire de Bonaparte en Italie et écrivit les lettres du général à Pie VI. En réalité, Patrauld, devenu procureur de l'établissement des Minimes, chargé de se rendre à Paris en 1788 pour Opérer la translation des meubles et livres de l'École militaire, avait plu aux Brienne, à l'archevêque et au ministre de la guerre, par sa souplesse et son intelligence. En 1789, Loménie l'appelait Sens comme son agent et homme de confiance, et durant le voyage du cardinal en Italie, Patrauld, muni de sa procuration, régla les comptes des fermiers. En 1791, l'ancien Minime était secrétaire du nouvel évêché et vicaire épiscopal. En 1793 il se déprêtrisait pour se consacrer entièrement à la famille de Loménie, très gravement menacée. Il la servit, malgré les plus grands risques, avec alitant d'énergie que d'adresse, faisant la navette de Sens à Paris, sollicitant Danton et Barère, multipliant les démarches auprès du comité de sûreté générale et parvenant à soustraire des cartons une lettre compromettante, arrêté une première fois et relâché, plaçant après la catastrophe des Loménie les demoiselles de Canisy dans un pensionnat de Chaillot, suspecté, poursuivi de nouveau et se cachant dans un village de la Haute-Saône, rendant plus tard ses comptes et obligé d'engager un procès en l’an VIII pour obtenir la restitution de ses débours. En 1796 il rejoignit Bonaparte à l'armée d'Italie ; mais il aimait mieux calculer sur le papier la courbe des projectiles que d'en calculer les effets. Après avoir fait partie, avec Macrin et Reboul, de l'agence militaire qui remplaça provisoirement, au mois de mai, les autorités de Milan, il entra dans l'administration des domaines, gagna, dit-on, son million, revint en France, spécula, joua, eut hôtel à Paris, maison de campagne Suresnes, et finit par se ruiner. La seule ressource qui lui restait, c'était d'apitoyer le premier consul. « J’ai déjà payé vos dettes, répondit Napoléon à Patrauld, je ne peux plus rien pour vous, et ne saurais faire deux fois la fortune d'un homme. » Pourtant, il lui acheta ses orangers de Suresnes, qui furent transportés à la Malmaison, et il lui paya une pension.

Le principal Louis Berton et le professeur Bouquet furent employés par Napoléon dans l'instruction publique. Lorsqu'il créa dans l'ancienne maison de Saint-Cyr un collège qui formait une division du prytanée, il nomma Berton économe et Bouquet premier maître d'études. Lorsqu'il chargea Crouzet de la direction du collège de Saint-Cyr, il lui donna pour successeur au collège de Compiègne l'ex-directeur de l'École de Brienne. Lorsqu'il fonda le lycée de Reims, il appela de Compiègne le Rémois Berton et le mit à la tête du nouvel établissement. Berton fut proviseur et Bouquet censeur. Mais, quoiqu'il se fut vanté de faire le bien partout où il passait, et d'obtenir des succès par l'excellence des dispositions qu'il avait prises et par un règlement qu'il avait rédigé pour le régime intérieur de la maison et emprunté presque entièrement aux règlements de l'École royale utilitaire, Berton ne fit que des sottises. Reynaud de Monts l'avait deviné. Susceptible, impétueux, violent, incapable de supporter la contradiction et de raisonner juste, aigri par les désagréments qu'il s'attirait, malade et attribuant aux autres le dérangement de sa santé, s'imaginant qu'il avait des ennemis personnels et se livrant contre eux à de vives récriminations, s'absentant deux mois sans demander un congé, sans annoncer l'époque de son retour, tel fut Berton au lycée de Reims. Un jour, au grand étonnement du public, il déclarait qu'il ne donnerait pas de vacances, pas de prix, comme si ces mesures pouvaient dépendre de sa bonne ou mauvaise humeur. Pas de discipline. Les élèves, mal surveillés par de très jeunes maîtres qui finissaient il peine leurs études, agissaient à leur guise ; ils brisaient les ardoises du toit, enlevaient les plombs, arrachaient les planches, mettaient les murs à découvert ; ils sortaient trop souvent ; ils découchaient. Un bureau d'administration, composé du sous-préfet, du maire, du président et du procureur général de la cour de justice criminelle, devait vérifier la comptabilité du procureur-gérant : Berton, qui l'emplissait ces fonctions, refusa de soumettre ses livres au bureau d'administration et déclara qu'il n'était justiciable que du ministre. Le bureau lui remontra l'inconduite des élèves : Berton répliqua qu'il mandait au gouvernement tout ce qui se passait et qu'il n'avait aucune plainte à former. Fontanes dut intervenir : le lycée se désemplissait et, s'il n'avait pas eu de bons professeurs, il eût été désert. Au mois d'août 1808, Berton et Bouquet furent mis il la retraite : le premier eut une pension de 3.000 francs ; le second, une pension de 1.000 francs. Berton, assombri, désespéré, finit par perdre la raison. Lorsqu'il mourut, eu 1811, il ne mangeait plus depuis quarante-deux jours et ne buvait que de l'eau qu'il allait puiser à la rivière.

Son frère, Jean-Baptiste Berton, recourut, non sans succès, à la protection de Napoléon. En 1809, grâce à la recommandation de Bonaparte, il était nommé économe de l'hôpital militaire du Val-de-Grâce. Mais en janvier 1804, sur un rapport de Lacuée, les administrateurs de la maison fuient destitués et l'économe arrêté. Berton se justifia, rappela qu'il avait été « instituteur » de Bonaparte, écrivit au premier consul qu'il avait eu l'honneur de contribuer, avec les autres maîtres de 13rienne, à son éducation. Six mois plus tard, il partait pour l'Italie. Il y fut membre du conseil d'administration de l'hôpital militaire d'Alexandrie, exerça quelques jours à Milan les fonctions d'agent général des hôpitaux, alla reprendre possession de l'hôpital de Parme, fit réparer celui d'Acqui, se rendit plusieurs lois à Turin pour surveiller celui de Moncalieri. En 1805, durant le séjour de Napoléon à Alexandrie, il revit son ancien élève et eut, dit-il, le bonheur de le désabuser sur son compte dans une audience particulière. Lorsqu'il prit sa retraite, il était inspecteur de l'hôpital militaire de Bruxelles.

Les camarades furent, comme les maîtres, protégés, poussés, avancés, parfois comblés de faveurs.

Mailly, fils du bailli de Brienne, était desservant du petit village de Chalette et n'avait que 500 francs de traitement. En 1805 il fit appel, ainsi que son frère Théodore, au souvenir de l'empereur. Sur-le-champ Napoléon ordonna de le placer dans une cure. Quant à Théodore Mailly, qui semble avoir émigré, il le nomma sous-lieutenant au régiment d'Isembourg, puis lieutenant dans la légion hanovrienne.

Calvet de Madaillan, plus tard député de l'Ariège et questeur du Corps législatif, fut nommé, le 12 avril 1813, chevalier et baron de l'Empire.

Bourgeois de Jessaint était Champenois, et plus d'une fois les Minimes dirigèrent les promenades de leurs élèves vers la ferme que son père possédait à Crécy. Il avait été maire de Bar-sur-Aube lorsque Napoléon, se souvenant du fourrier Jessaint — Jessaint portait à l'École de Brienne les galons de fourrier — le bombarda préfet de la Marne. Ce fut un préfet légendaire. Il se maintint à son poste durant trente-huit ans, de 1500 à 1838. « Respectons en lui, disait Louis XVIII, le principe de la légitimité. » Napoléon l'avait créé baron de l'Empire et lui avait donné une dotation de 4.000 francs. Il nomma son fils sous-préfet, d'abord à Troyes, puis à Genève. Sur les instances de Jessaint, il établit à Châlons l'Ecole des arts et métiers : « Jessaint, dit-il au Conseil d'État, m'a fait une demande pour Châlons. » Sous tous les régimes, Jessaint fut probe, désintéressé. On ne lui reprochait que sa bonté, sa « paternité ». Il sut, à la levée des gardes d'honneur, ne composer le contingent que d'enrôlés volontaires. Le duc de Doudeauville le proclamait un brave homme, loyal, délicat, qui rendait mille services. Le gouvernement de Juillet lui prouva son estime d'une façon touchante : lorsque Jessaint quitta la préfecture, il eut pour successeur son petit-fils Bourlon.

Bruneteau de Sainte-Suzanne quitta Brienne pour se rendre a La Flèche et se vouer à l'état ecclésiastique. La Révolution le fit soldat, et, parce qu'il savait un peu de physiologie et d'anatomie, officier de santé, puis chirurgien. En 1802, il entrait dans l'administration. Sous-préfet de Saint-Hippolyte du Doubs, préfet de l'Ardèche, de la Sarre, du Tarn, baron de l'Empire, il servit Napoléon sous les Cent-Jours : la Restauration l'emprisonna six semaines et lui refusa toute pension.

Le plus fameux de ces camarades de Napoléon est Fauvelet de Bourrienne, qui faisait ses études à Brienne avec Villemont de Fauvelet, son frère aîné, et s'intitulait conséquemment le chevalier de Villemont de Fauvelet. Il ne fut pas à l'École des Minimes, comme disent ses prétendus Mémoires, l'intime ami de Bonaparte. Mais Bonaparte se sentit attiré vers lui par sa vive intelligence et peut-être par son nom, qui lui rappelait un Bourrienne, chirurgien-major des hôpitaux de Corse depuis de longues années. Il le revit une première fois en 1792 et une seconde fois en 1795. Arrêté comme émigré, Bourrienne fut sauvé par la recommandation toute-puissante du général en chef de l'armée de l'intérieur. Durant la campagne d'Italie, à plusieurs reprises et notamment lorsqu'il se préparait à entrer en Allemagne, Bonaparte manda Bourrienne près de lui. Il le savait actif, souple et versé dans la langue allemande : Bourrienne avait étudié le droit public u l'Université de Leipzig, rempli les fonctions de secrétaire à la légation de Stuttgart, et d'ailleurs il avait une belle main : il concourait à Brienne pour le prix d'écriture. L'ordre de Bonaparte le tira d'un terrible embarras ; il ne pouvait obtenir sa radiation de la liste des émigrés. Il est attaché dès lors à la personne du générai ; il le suit en Égypte, où il surveille et dirige l'imprimerie française ; il devient son secrétaire et son confident. Mais il aimait trop l'argent et n'avait d'autre pensée que de s'enrichir par tous les moyens. Napoléon lut bientôt dans son œil de pie d'indignes convoitises. Chaque fois qu'il parlait de millions, il voyait Bourrienne tressaillir, se lécher les lèvres, s'agiter sur sa chaise. Il le fit conseiller d'État : mais en 1802, Bourrienne était compromis dans l'énorme faillite des frères Coulon, à qui son influence avait valu l'équipement de la cavalerie. Napoléon le nomma chargé d'affaires à Hambourg. Là, Bourrienne tripota derechef et noua des relations avec les Bourbons. L'empereur ne le rappela qu'en 1812 : « S'il avait eu moins de cupidité, disait-il, je ne l'eusse jamais éloigné de moi. »

D'autres condisciples se signalèrent dans les guerres de la Révolution et de l'Empire, ceux-ci connue généraux, Nansouty, Gudin, Laplanche-Mortières, Balathier de Bragelonne, ; ceux-là comme colonels ou chefs de bataillon, Bonnay de Breuille, d'Hautpoul, Picot de Moras, Gaillet de Vauquelin ; comme capitaines, les Courlet de Vrégille, d'Aboville, Lombard de Combles, Jean de Saint-Marcel ; comme ingénieurs, les Lepère.

Nansouty, un des grands cavaliers du premier Empire, était fils d'un officier du régiment de Bourgogne à qui cinquante ans de services avaient valu la majorité du Château-Trompette. Après avoir fait ses études d'abord à Brienne, puis à Paris, dans la compagnie des cadets-gentilshommes, où il acquit la réputation d'un très bon sujet et reçut la plus haute distinction scolaire, la croix de l'Ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel, exclusivement réservée aux élèves de l'Ecole militaire, il entra comme sous-lieutenant au régiment de Bourgogne et à la fin de 1786 sollicita, sans payer de prix, la réforme de capitaine de cavalerie ou de dragons : il rappelait les services de son père ; il n'avait pas de fortune, ajoutait-il, et il était chef de famille ; le grade de capitaine seul lui permettrait de « servir utilement et d'employer le peu de talents que l'on avait bien voulu récompenser à l'École militaire et qui lui avait mérité l'approbation de ses supérieurs et même les bontés du maréchal de Ségur ». Recommandé par la duchesse de Brancas et par la maréchale de Beauvau, il obtint Fe grade qu'il désirait. Il n'émigra pas : adjoint aux adjudants généraux, à la prière de Valence, qui le présentait de la part de Mme de Mon tesson, aide de camp de Luckner, lieutenant-colonel, puis colonel, il était général de brigade lorsque Bonaparte le retrouva. Lui-même a dit qu'il avait fait toutes les campagnes de 1792 à 1814, assisté à toutes les batailles et contribué au gain de quelques-unes. Mais Napoléon se souvenait du camarade de Brienne : Nansouty fut général de division, premier chambellan de l'impératrice, premier écuyer de l'empereur, colonel-général des dragons, commandant de la cavalerie de la garde impériale, chargé, au mois de janvier 1814, de faire un rapport d'ensemble sur toutes les troupes il cheval. Il reçut des dotations, entre autres le domaine de Mlawa, en Pologne, estimé en capital il plus de 200000 francs, et une somme égale, moitié en argent, moitié en rentes sur l'État, il condition d'avoir un hôtel à Paris. Mais il avait épousé la saur de Mme de Rémusat, Alix de Vergennes, et, de même que les Rémusat, il souhaitait en 181 la chute de l'Empire et regardait le retour des Bourbons comme le retour du repos et de la liberté. Il quitta l'empereur en pleine bataille de Laon, revint à Paris, ci fut le premier des officiers généraux qui envoyèrent leur adhésion au gouvernement provisoire.

Gudin qui fut à Brienne en 1780 et en 1781, est-il le général qui, selon Philippe de Ségur, était, par un rare assemblage, à la fois probe et habile, intrépide, juste et doux ? On pourrait en douter, malgré les témoignages Contemporains, si Charbonnel, son gendre, n'affirmait qu'il fut disciple des Minimes. Napoléon le fit général de division, comte de l'Empire et gouverneur de Fontainebleau. Lorsque Gudin mourut à Smolensk, après avoir eu les deux jambes brisées à Valoutina, l'empereur écrivit à la veuve : « Je prends part à vos regrets ; la perte est grande pour vous ; elle l'est aussi pour moi. Vous et vos enfants aurez toujours des droits auprès de moi. Élevez-les dans des sentiments qui les rendront dignes de leur père. » Mme Gudin eut une pension de 12.000 francs sur le trésor de France, et chacun de ses enfants reçut une dotation de 4.000 francs sur le domaine extraordinaire. Un des fils du général était en 1815 page de l'empereur et il fut un de ceux qui, sur le champ de bataille de Ligny, secoururent et veillèrent les blessés prussiens. « Le jeune Gudin, dit Napoléon, se distingua par sa pitié. »

Laplanche-Mortières, un des hommes à la fois les plus aimables et les plus braves de l'armée française, page du roi à la grande écurie, officier au 9e régiment d'infanterie ci-devant Normandie, servit à Saint-Domingue et sur mer dans les premières années de la Révolution et reçut quatre blessures, sans quitter le banc de quart, à ce rude combat que la Sémillante engagea, le 27 mai 1793, à la hauteur du cap Finistère, contre une frégate anglaise. Il avait le commandement d'une demi-brigade lorsqu'il fut nommé par Bonaparte adjudant supérieur du palais des consuls. Il prit une brillante part aux divertissements de la Malmaison, et sur le théâtre de société, dans la troupe d'amateurs qu'avait enrôlée Hortense Beauharnais, il jouait les étourdis à la perfection, comme Bourrienne, les fripons, Savary, les valets, et Marmont, les traîtres. Il eut des missions importantes, et le premier consul l'envoyait à Charles IV et à Godoy, le chargeait de s'enquérir des forces militaires de l'Espagne. Promu général de brigade en 1803, Laplanehe-Mortières mourut de maladie trois ans plus tard, en Italie. Sa femme obtint de l'empereur, outre une somme de 15.000 francs, une pension de 3.000 francs, et sa mère, une pension de 1.500 francs.

Balathier de Bragelonne, fils du lieutenant de roi à Bastia, avait eu pour parrain Marbeuf et pour marraine Mme de Varese. Son père n'eut pas à se plaindre de Napoléon. Réformé sous la Révolution, il fut nommé en 1797, par le général de l'armée d'Italie, chef de bataillon et commandant d'armes de Bastia, et lorsque cette ville, devenue place de troisième classe, fut commandée par un chef de brigade, lorsque Balathier reçut du ministre l'ordre de se rendre au Mont-Cenis, le premier consul prescrivit de laisser le vieux soldat sous le ciel de la Corse et lui confia le commandement de Calvi. Le Balathier qui fut condisciple de Napoléon n'était pas un bon élève, et à la fin de 1786, l'inspecteur Reynaud de Monts, qui lui reprochait de donner le plus mauvais exemple, pria ses parents de le retirer sans esclandre. Balathier s'engagea dans le régiment provincial corse, et il eût peut-être végété toute sa vie si la Révolution n'eût éclaté. Emprisonné lors de l'insurrection de Bastia que Paoli réprima si durement, échappé de Corse, il rejoignit l'armée de Condé, puis regagna son île pour être sous-lieutenant à la solde anglaise, obtint de Gentili, après la reconquête du pays, le grade de lieutenant des sapeurs auxiliaires, réussit, grâce à Vignolles, à entrer comme capitaine au service de la république cisalpine, et s'élevant peu à peu, se signalant en Espagne à la tête des Italiens, sous Macdonald et Suchet, au passage du Guadalquivir, aux sièges de Sagonte et de Tarragone, devint général de brigade. Il avait revu Bonaparte en 1805 à Milan, et il disait plus tard bizarrement et à mots couverts qu'il avait eu avec son ancien camarade, en pleine audience, une vive altercation et une scène extrêmement remarquable. Chef d'état-major des troupes italiennes à la Grande Armée en 1813, il fut blessé à Bautzen et pris par les Russes, qui le reléguèrent à Grodno. La Restauration l'admit au service de France. Sous les Cent-Jours, Napoléon lui offrit le commandement de Strasbourg et voulut l'envoyer en Corse avec mission de rallier les royalistes au gouvernement impérial. Balathier accepta le département de l'Yonne, où il avait des parents ; mais il sut louvoyer, et les députés de la région, entre autres Bourrienne, son condisciple d'autrefois, attestaient à la fin de 1815 qu'il avait « paralysé les mesures de rigueur prescrites par l'usurpateur ». Il commandait à Arras en 1828 lorsqu'il tomba soudain en démence ; il se croyait lieutenant général à Lille et distribuait à tout venant des grades et des décorations.

Bonnay de Breuille, entré, au sortir de Brienne, à l'École militaire de Paris, était capitaine en 1792, et à Jemappes marchait à la tête de sa compagnie, qui faisait partie du 1er bataillon des grenadiers de l'avant-garde, lorsqu'il reçut à la jambe droite un coup de boulet qui lui emporta le mollet. Il fut dix-huit mois en danger de mort et resta boiteux. Suspendu comme noble et employé, malgré sa suspension, dans les commissions et tribunaux des Ardennes, adjudant de place à Hesdin, chef de bataillon d'une demi-brigade, il se rappela, le 7 octobre 1801, à son condisciple de Brienne et lui demanda deux choses : avancement et tranquillité, le grade de colonel et le commandement d'une place dans l'intérieur de la République. Quatre jours plus tard, le 11 octobre, un arrêté du premier consul le nommait chef de brigade et commandant d'armes de troisième classe. Mais le ministre tardait à lui donner un poste. Bonnay alla voir Bonaparte, qui lui renouvela verbalement sa promesse et chargea Duroc de l'exécuter ; il fit agir en sa faveur Lacuée, Kellermann et son parent Morland, chef d'escadron de la garde des consuls, et il eut le commandement de Neufbrisach, puis, grâce à Clarke, qui « voulut bien accorder sa protection spéciale à un ancien élève de l'École militaire », le commandement de Thionville. Il était à Nimègue lorsqu'il eut ordre, le 4 janvier 1814, d'évacuer la ville. Bonnay de Breuille se rendit à Maëstricht et, après avoir commandé quelques jours le fort de Wijk, remplit pendant le blocus les fonctions de chef d'état-major de la division militaire. Les Bourbons l'envoyèrent à Thionville comme lieutenant de roi. Sous les Cent-Jours, il acclama Napoléon : « L'empereur, écrivait-il, ne cloutera pas de l'entier dévouement d'un de ses collaborateurs dans les Écoles militaires. » Il est vrai qu'en 1S14, il avait assuré Louis XVIII du respectueux attachement d'un ancien cadet-gentilhomme et qu'après Waterloo il protesta que sa naissance, l'éducation qu'il avait reçue à l'École militaire, et une opinion qui ne dépendait pas des événements, l'engageaient à ne reconnaître que Louis XVIII comme souverain légitime.

D'Hautpoul, élève de l'École du génie à Mézières, où sa belle mine et son élégance lui valurent plusieurs bonnes fortunes, envoyé à Namur, puis à Valenciennes, où Tholosé l'employa comme adjoint durant le siège de 1793, fut destitué sur une lettre du conventionnel Ferry, son ancien professeur. Il était chevalier de Malte, et un jour, le 4 juin 1792, à Mézières, par une juvénile bravade, à la surprise du commandant Villelongue et de ses maîtres et camarades, il avait paru dans les salles d'instruction de l'École avec la croix de l'ordre ; Ferry refusa de le recevoir et, au mois de septembre 1793, le dénonça au ministre Bouchotte : « Sa réception était un attentat contre la constitution ; il ne pouvait être admis que comme étranger, et il fut reçu comme Français. » Retiré à Sens, où il exerça le métier de menuisier et reçut une blessure au bras dans une émeute, réintégré, regardé comme un excellent officier qui joignait de grandes connaissances à une éducation soignée, d'Hautpoul accompagna dans l'expédition d'Egypte son condisciple de Brienne, qui le fit chef de bataillon. Cc fut lui qui vint porter à Bonaparte, au nom de Belliard, la convention du Caire. Mais on aurait tort de croire que ce message lui ait nui. Bonaparte félicita sincèrement les officiers et soldats de l'armée d'Orient de la bravoure qu'ils avaient déployée pour conserver l'Égypte. D'Hautpoul fut confirmé dans le grade de chef de brigade que Kléber lui avait provisoirement conféré. 8'il n'a pas été général, c'est que le nombre des généraux du génie comme de l'artillerie était très limité, et s'il essuyait un refus en 1809, lorsqu'il servait Murat et désirait rentrer dans l'armée française, il obtenait en 1810 la direction de Grenoble et en 1811 l'autorisation de résider à Genève. Malade, souffrant de ses blessures, il prit sa retraite en 1816.

Jean-Louis Picot de Mons connut Bonaparte non seulement à Brienne, mais à l'École militaire de Paris. Chevalier de Malte, il fit de 1791 à 1793, sur les galères de l'ordre, ces trois caravanes ou campagnes qui n'étaient, selon le mot de Napoléon, que de ridicules promenades et qui n'avaient d'autre résultat que de donner des fêtes et des bals dans les ports de la péninsule. Il ne revint pas en France ; mais durant la guerre d'Italie, avant que Poussielgue se rendit à Malte, il quitta l'île pour dire à son ancien condisciple que les chevaliers de la langue française feraient bon marché de leur fidélité à l'ordre, que le grand-maître Hompesch n'était pas homme à se défendre vigoureusement, que le consul de Russie, O'Hara, actif et audacieux, était le seul qui fût à redouter. Il rentra dans l'arme du génie avec son grade, et Bonaparte certifia la légalité de son absence. « Ordre, écrivait le général le 6 octobre 1797, de réviser le jugement du citoyen Picot-Moras, officier du génie, dont l'absence légale de son corps a été depuis constatée. » Picot accompagna Bonaparte à Malte ; ce fut lui qui somma O'Hara de déguerpir. Il était chef de bataillon lorsqu'il reçut à Aboukir une blessure mortelle.

Un de ses frères, Henri, qui devait finir sa carrière comme ingénieur en chef de la place de Besançon, fut, ainsi que lui, élève des Minimes ; le comte de Brienne paya quelque temps sa pension, et il est le seul qui au mois de décembre 1788 ait été porté sur la feuille du roi. Il était capitaine de grenadiers lorsqu'à la prière de son frère Jean-Louis et pour rester avec lui, il obtint de Bonaparte l'autorisation de servir comme adjoint de première classe dans l'arme du génie. Plus tard, en sollicitant du consul un grade plus élevé, il invoquait l'estime et l'affection dont le général avait honoré son aîné : « Le premier consul se rappellera peut-être l'amitié qu'il eut pour son ancien camarade, le chef de bataillon du génie Picot, qui partagea ses périls et mourut glorieusement sous ses yeux dans les champs d'Aboukir. » Il fut admis comme lieutenant en second à l'École de Metz et, en raison de ses services, de ses talents distingués et du rang qu'il avait occupé dans la ligne, nommé extraordinairement au grade de capitaine. Le premi9r consul, disait l'arrêté, ne l'avait-il pas jugé digne de distinction eu lui faisant quitter la compagnie de grenadiers, et la mort de son frère ne lui donnait-elle pas des droits il la reconnaissance nationale ?

Un troisième frère de Picot de Boras, Joseph, lieutenant au 11e régiment de dragons, fut tué à Eylau. Le 6 mai 1807, du camp de Finkenstein, l'empereur accordait à sa veuve une pension de 600 francs.

Caulet de Vauquelin ne vit Napoléon à Brienne que de loin et durant une année, et ne se rappela jamais à son souvenir ; mais il combattit et mourut pour lui. Aide de camp de Rochambeau à Saint-Domingue, employé au quartier général de l'armée d'Espagne, gouverneur des forts de Rota et d'Arco, commandant d'armes au Mont-Cenis, ardent, valeureux, avide de se mesurer avec les Anglais, qui l'avaient pris deux fois, protégé par d'Hastrel, qui le jugeait animé du désir d'être utile, et par Soult, qui vantait son dévouement et sa brillante intrépidité dans toutes les affaires, Vauquelin était pendant les Cent-Jours chef de bataillon adjoint à l'état-major de Gérard, et périt à Ligny.

De même, les Courlet de Vrégille, d'Aboville, Lombard de Combles, Jean de Saint-Marcel ne semblent pas avoir eu recours à leur glorieux condisciple ou du moins on ne sait rien de leurs rapports avec lui.

Les Courlet de Vrégille furent tous deux capitaines du génie. Le cadet, Man suit, envoyé de Brienne à La Flèche, dut, sous la Révolution, renoncer à l'état ecclésiastique, essuya, comme il dit, des persécutions et notamment une détention de quatorze mois, entra tardivement dans le génie et fit plusieurs campagnes, entre autres celle de 1800, à la division Decaen, et celle de 1805, à la division Walther ; mais, à la fin de 1808, il donnait sa démission pour cause de mauvaise santé.

D'Aboville, Lombard de Combles et Jean de Saint-Marcel, à qui la Révolution donna très tôt le grade de capitaine, quittèrent le service en 1793 parce qu'ils étaient suspects ou craignaient de le devenir. Tous trois appartenaient à la caste des ci-devant, et Jean de Saint-Marcel était l'aide de camp de La Noue, qui fut, après le désastre d'Aix-la-Chapelle, accusé de trahison et traduit devant le tribunal révolutionnaire.

Quatre frères Lepère faisaient leurs études à Brienne avec Bonaparte, et trois d'entre eux le suivirent en Égypte : l'aîné, Jacques, comme ingénieur en chef des ponts et chaussées ; le cadet, Gratien, comme ingénieur ordinaire ; le troisième, Hyacinthe, comme commissaire des guerres. Jacques et Gratien, que Bonaparte avait en 1798 chargés d'une mission temporaire à Flessingue, rendirent de grands services la l'expédition. Bonaparte nomma Jacques membre de la commission des arts et de la section de mathématiques de l'Institut d'Égypte, le chargea plus tard des travaux du camp de Boulogne, le fit inspecteur divisionnaire des ponts et chaussées à Paris. C'est le Lepère auquel le rapport du 19 nivôse an IX décernait ce magnifique hommage : « Lepère retrouve le système de canaux qui fécondait l'Égypte et le canal de Suez qui unira le commerce de l'Europe au commerce de l'Asie. » Quant à Gratien, il fut attaché aux travaux de Cherbourg et de Paris, et, lorsqu'il désira servir l'empereur à l'armée d'Italie avec le même grade qu'en Égypte, il obtint les fonctions d'ingénieur en chef au port militaire de la Spezzia.

 

Napoléon a donc bien traité ses camarades de Brienne ; mais le plus grand nombre se souvinrent de la promesse qu'ils avaient faite aux Exercices publics, lorsqu'ils juraient au noble personnage qui les présidait, de défendre en gentilshommes français les droits et la personne sacrée de leur roi.

Un d'eux, La Personne, l'un des plus laborieux et des plus sages de l'École, eut une fin prématurée et tragique. Garde du corps de Monsieur, il avait émigré. En 1794, il regagna la Flandre, où habitait son père ; il fut arrêté et condamné à mort par le tribunal militaire de Lille.

Den de Montigny eut un destin aussi tragique. Il avait à Brienne de très mauvais bulletins, et ne s'appliquait à rien, n'avait de goût pour rien ; zéro ou peu de chose, telle était sa note en toutes les matières ; il ne « faisait » passablement qu'à l'escrime, et Jean-Baptiste Berton ne lui attribuait d'autre mérite que du physique et de la bonne conduite, une taille gigantesque et des mœurs. Il est, déclarait Reynaud de Monts, d'une ignorance crasse. Aussi le pauvre diable était-il encore à Brienne en 1790, et il assurait qu'il aimait mieux tirer la charrue que de rester six mois de plus au collège, qu'il se verrait forcé de prendre la fuite. Ses parents l'emmenèrent en émigration. Il revint, servit dans l'armée républicaine, et, reconnu, jeté à Reims dans la même prison que l'abbé Musart et le Père Loriquet, eut la tête tranchée.

Un autre élève de Brienne, Villelongue, de Novion, désigné, par Reynaud de Monts en 1785 pour l'École militaire de Paris, entra dans l'infanterie après avoir préparé l'examen de l'artillerie et fut sous-lieutenant au régiment de Normandie ; il périt à Oberkamlach.

Vaubercey et Boisjolly défendirent Louis XVI au 10 août. Vaubercey, sous-lieutenant au régiment de Chartres, devenu simple garde du roi, reçut à l'attaque des Tuileries deux coups de feu, qui le mirent en danger de mort. Les Bourbons le nommèrent lieutenant de gendarmerie et adjudant de place Sedan.

Boisjolly, fils et neveu de trois chevaliers de Saint-Louis qui prirent leur retraite comme brigadiers des gardes de corps, neveu de ce Vouillers qui fut, chef d'état-major de Dumouriez dans lu campagne de l'Argonne, était lieutenant au régiment d'Auvergne au début de la Révolution. Le 29 juin 1791, il dut avec ses camarades céder à l'insurrection des soldats qui s'assemblaient en bataille sur la place de Phalsbourg et envoyaient leurs sergents-majors, accompagnés de deux fusiliers armés, signifier aux officiers d'évacuer la ville pour sept heures du soir. Il se rendit à Paris et il était au Château lorsque la royauté s'écroula dans la journée dite de la Saint-Laurent. Il fut incarcéré durant la Terreur et vécut dans la retraite sous le Consulat et l'Empire : « Appelé plusieurs fois, écrit-il, à servir encore sous un gouvernement qui ne me convenait pas, j'ai constamment refusé. »

Plusieurs se tinrent à l'écart. Gallois de Hautecourt, lieutenant au Royal-Hesse-Darmstadt, ne fit que la campagne de 1792, à l'armée du duc de Bourbon, et La Coudre, lieutenant au régiment d'Armagnac, s'éloigna de France sans avoir aucune part aux entreprises de l'émigration.

Mais beaucoup s'enrôlèrent dans l'armée de Condé, et male après le licenciement de 1801, lorsqu'ils revinrent dans leur pays natal, ne demandèrent rien au camarade de collège qui s'était saisi du pouvoir : Collinet de la Salle, capitaine au régiment de Languedoc, breveté chef de bataillon par la Restauration ; le chevalier de La Boulaye, sous-lieutenant au régiment d'Austrasie, un des blessés d'Oberkamlach ; La Roche-Poncié, lieutenant à la légion de Maillebois et gendarme de la garde ; Laval, sous-lieutenant an régiment de Perche ; Le Duchat, lieutenant au régiment de Normandie et, pendant l'émigration, au régiment des grenadiers de Bourbon, décoré de l'ordre de Saint-Louis lorsque Louis XVIII était à Mittau ; de Lor, sous-lieutenant au régiment de l'Ile-de-France ; Rigollot, lieutenant an régiment de La Marine ; Villelongue, lieutenant au régiment de Royal-Comtois.

Pareillement, Marguenat, Signier, Labretesche, Tressemanes de Brunet, Montrond, d'Orcomte s'obstinèrent dans leur foi bourbonienne.

Marguenat, capitaine de cuirassiers et aide de camp de son père, qui commanda l'établissement de Karikal et gouverna l'île de Tabago, passa vingt ans en Angleterre ; il avait quitté la France en 1787 et ne la revit qu'en 1815.

Signier, lieutenant au régiment de Condé en 1789, revint dans l'Aisne sans abjurer son attachement à la monarchie légitime, et, en 1815, il refusait de signer la nouvelle constitution et l'adresse de la ville de Laon à l'empereur, rejoignait l'armée royale à Cambrai, assistait au blocus de Bouchain. La Restauration le nomma chef de bataillon.

Le Laonnais Labretesche, compatriote de Signier, était en 1792 à l'armée des princes. Après le désastre, il s'engagea résolument dans les troupes autrichiennes pour la durée de la guerre. Le sous-lieutenant de Royal-Auvergne fut près de six ans simple soldat aux Vert-Laudon ! Il ne retourna dans sa patrie qu'en 1801, avec le grade d'enseigne. Les Bourbons lui donnèrent la croix de Saint-Louis et le brevet de capitaine.

Tressemanes de Brunet, qui fut, au sortir de Brienne, cadet-gentilhomme à l'École militaire de Paris, prit part à la campagne de 1792 dans l'armée du duc de Bourbon. Mais il était chevalier de Saint-Jean de Jérusalem ; il alla faire quatre caravanes sur les galères de l'ordre, regagna la France à la fin de 1799, après la capitulation de Malte, et devint maire de Grasse sous la Restauration.

Montrond, lieutenant en second au régiment de Vivarais, ne prêta pas à la Constituante un serment qu'il qualifiait de « serment d'infidélité ». En 1797, lorsque « l'esprit paraissait favorable au retour du bon ordre », il rentra sur le territoire français, mais le quitta derechef au 18 fructidor. Il revint en 1801 et renonça, dit-il, à tous les emplois « malgré les occasions qui lui furent offertes sous le gouvernement de l'usurpateur Bonaparte, dont il avait été le condisciple ». Aux Cent-Jours, ou, comme il s'exprime, « lors des cent jours de deuils et de crimes, à l'apparition du fléau de l'humanité », il suivit le duc d'Angoulême à Valence pour commander en second les gardes nationales de la Drôme, et, après Waterloo, marcha, à la tête des habitants de Carpentras, contre les fédérés assemblés à Avignon. Les Bourbons lui donnèrent la croix de Saint-Louis et un brevet de capitaine. Mais Montrond n'était pas content. Il recourut à Bourrienne, à la fois « bon camarade » et « digne soutien de la royauté » ; il demanda une lieutenance de roi, un commandement de place, un emploi de chef de bataillon dans la légion de la Drôme, une solde de retraite. Rien ne vint : il resta capitaine en disponibilité sans solde.

D'Orcomte, que Bonaparte devait revoir à l'École militaire de Paris, était lieutenant au régiment de Bresse lorsqu'il émigra. Il servit de 1792 à 1801 dans les rangs des émigrés. En 1815, il refusa le serinent à Napoléon, fit sous le duc d'Angoulême la campagne du Pont-Saint-Esprit, et reçut du comte Charles de Vogilé, inspecteur général des gardes nationales du Gard, la mission d'organiser et de commander la garde nationale de l'arrondissement d'Uzès.

 

Quelques émigrés n'ont cependant pas répudié les bienfaits de leur camarade de Brienne : De Ray, Longeaux, Champmilon, Béraud de Courville, les deux Le Lieur de Ville-sur-Arce, La Colombière, Balay de la Chasnée, Bosquillon de Bouchoir, Bétous.

On a prétendu que Ray alla voir Bonaparte après vendémiaire et le tutoya ; que le général, vexé, lui tourna le clos, et, dans mie seconde visite, ne lui adressa pas la parole. Pourtant Napoléon fit donner à Ray une place d'inspecteur aux vivres, et, si Ray ne put accepter cette fonction à cause d'une maladie de poitrine dont il mourut trois ans plus tard, faut-il accuser Napoléon et dire avec Mme de Bourrienne que l'emploi était misérable ? Ray, dévoué à la royauté, avait combattu la Convention au siège de Lyon, où son père, ancien cordon rouge, trouva la mort ; Napoléon n'avait-il pas fait pour ce jeune homme tout ce qu'il pouvait faire ?

Longeaux, barisien de naissance et de domicile, lieutenant au régiment de Royal-Roussillon, servit en 1792 à l'armée des princes et, durant trois ans, comme lieutenant, dans les rangs autrichiens, notamment aux chasseurs de Le Loup. Il fut si brave et reçut de telles blessures qu'il dut se retirer en 1796, après avoir obtenu des Bourbons la croix de Saint-Louis et, du gouvernement autrichien, la médaille d'or de Marie-Thérèse : aussi la Restauration lui donnait-elle la retraite de capitaine. Mais il dut à l'ancien condisciple de Brienne un emploi avantageux. Un jour, Napoléon passe il Bar-le-Duc. Il voit Longeaux à la portière de sa voiture, et avant que l'autre ait le temps d'ouvrir la bouche : « Vous êtes Longeaux, que faites-vous ? Que voulez-vous ? — Servir Votre Majesté. — Je penserai à vous. » Les chevaux l'entraînent. Six mois après, Longeant occupait une place dans l'administration.

Champmilon était capitaine au régiment de l'Ile-de-France lorsqu'il émigra. En 1810 il demanda du service. Napoléon le nomma capitaine au 4e régiment étranger, et cieux ans plus tard, Champmilon obtenait le grade de chef de bataillon.

Béraud de Courville, filleul du comte d'Artois, quitta l'École de Brienne pour être page de son parrain, puis un de ses gardes du corps, et fit toutes les campagnes de l'émigration jusqu'à l'année 1800. A son retour, il devint, grâce à Bonaparte, chef de bureau à l'administration des contributions indirectes. Mais il était aux yeux de Napoléon plus qu'un camarade de collège. Il était le beau-frère de son aide de camp Muiron, et, après Arcole, le général avait déjà fait un mensonge au Directoire pour que Béraud de Courville fut rayé de la liste des émigrés : « Ce jeune homme, écrivait-il, avait quatorze ans lorsqu'il a été mis sur la liste des émigrés, étant en pays étranger pour son éducation. » Lorsque Napoléon débarqua de l'île d'Elbe, Béraud de Courville prit le commandement d'une compagnie de volontaires royaux.

L'aîné des Le Lieur de Ville-sur-Arce, sous-lieutenant au régiment de l'Ile-de-France, devait, après l'émigration, se vouer à l'horticulture, et il a écrit sur la culture du rosier, du dahlia, du maïs et des arbres fruitiers des ouvrages qui n'ont trouvé, dit-il lui-même, qu'un petit nombre de lecteurs et qui ne donnent pas à l'auteur assez de réputation pour le dédommager de ses travaux. Napoléon le fit administrateur des parcs, jardins et pépinières de la Couronne. Le Lieur conserva cet emploi sous la Restauration et dédia sa Pomone française à la duchesse d'Angoulême comme il dédiait naguère son traité de la culture du rosier à Joséphine. Mais le ton des dédicaces est différent. Il remercie la duchesse de voir avec intérêt ses efforts ; il assure Joséphine qu'il a créé de nouvelles variétés de roses pour multiplier ses hommages, et ajoute galamment que la rose, reine des fleurs, est l'emblème de la souveraine que chérissent les Francais.

Le cadet des Le Lieur, un des plus intimes amis de Bonaparte, son camarade à Brienne et au régiment de La Fère, était capitaine-commandant d'artillerie à la veille de l'invasion austro-prussienne. Il émigra et, après avoir fait la campagne de 1792 à l'armée des princes, se rendit à Londres, où il n'eut, dit-il, d'existence que par les talents que lui avait valus l'éducation des Écoles militaires. Lorsque le comte d'Artois tenta de débarquer sue les côtes de France, Ville-sur-Arce appartint à l'expédition sous les ordres de l'ancien inspecteur marquis de Thiboutot. Mais Bonaparte se souvenait de lui, et Ville-sur-Arce, major dans l'artillerie de la République cisalpine, combattit en Italie sous Richepanse, Watrin, Miollis et Moreau. Il était chef d'escadron à Antibes lorsque le premier consul l'appela à Paris pour lui demander des renseignements sur l'artillerie cisalpine et voulut l'employer dans sa garde. Marmont, cousin germain de Ville-sur-Arce, l'attacha à son état-major. Après la campagne de 1800, l'émigré fut sous-commissaire des relations extérieures à Cronstadt. Au bout de deux ans, il reprit sa place, comme chef d'escadron, dans l'état-major de Marmont. En 1809, Napoléon le revit à Schœnbrünn et l'envoya sous-inspecteur aux revues à l'armée d'Espagne. Capturé par les Anglais à l'héroïque sortie d'Almeida, transféré il Lisbonne et de lit dans le Hampshire, à Alresford, délivré par cartel d'échange et grâce aux démarches de Marmont, qui l'avait recommandé chaudement à Wellington, Le Lieur de Ville-sur-Arce se maria, et reçut de l'empereur, par décret du 1er janvier 1812, une dotation de 4.000 francs constituée sur le domaine de l'Illyrie. Il rejoignait l'armée de Portugal lorsqu'il rencontra Marmont qui rebroussait chemin. Il revint à Bayonne et, dès lors, jusqu'à la chute de l'Empire, en Allemagne, en France, ne quitta plus Marmont : puisque ses fonctions de sous-inspecteur étaient nulles, disait-il, il resterait sur le champ de bataille et serait toujours prêt à servir si le maréchal, manquant de monde, avait des ordres à lui donner. Sous la première Restauration, Marmont, capitaine des gardes du corps, fit nommer son cousin sous-inspecteur aux revues de la compagnie de Raguse. Mais Ville-sur-Arce était fatigué, épuisé : lorsqu'au retour de l'île d'Elbe, il se présentait au lever de Napoléon, son ancien camarade le trouvait défait : « Sa Majesté, écrit alors Ville-sur-Arce, fut frappée de la manière dont j'avais changé, et eut la bonté infinie de m'en parler. » Employé à Besançon pendant les Cent-Jours, admis à la retraite au mois de septembre 1815, Ville-sur-Arce mourut en 1820.

La Colombière sortit de Brienne, comme Bonaparte, pour être cadet-gentilhomme à l'École militaire de Paris. Il émigra pendant que son régiment, le régiment d'Aunis, était aux Antilles, gagna la Trinité, de là l'Espagne, où il fut sous-lieutenant au régiment d'Hibernie, et revint en France sous le Consulat. Avec Fauvelet et Cominges, il invita Bonaparte, au mois d'août 1800, à la réunion des anciens élèves de Brienne. En 1804, le premier consul le nommait inspecteur principal des vivres à la Grande Armée. Quatre ans plus tard, La Colombière rentrait, comme lieutenant, au service de Sa Majesté Catholique, non plus de Charles IV, mais du roi Joseph, et Soult, qui l'attacha comme capitaine, puis comme chef de bataillon, à son état-major, le jugeait très zélé, très instruit et très bon officier. Après les revers d'Espagne, il fut réadmis an service de France et adjoint à l'inspecteur aux revues. La Restauration le fit chef du bureau de l'état civil au ministère de la guerre, et il fournit alors à des milliers de familles les renseignements qu'elles sollicitaient sur leurs enfants morts, blessés on captifs en Allemagne, en Russie, en Italie. Mais si le maréchal Sonit le protégeait, le duc de Feltre lui reprochait de n'avoir pas suivi Louis XVIII à Gand. Au bout de quinze mois, La Colombière dut (pater le ministère et, après avoir exercé les fonctions de sous-inspecteur aux revues à Tours et à I3esançon, prendre sa retraite.

Balay de la Chasnée fut désigné, comme La Colombière et Bonaparte, pour l'École militaire de Paris, et il était sous-lieutenant au régiment de Rouergue lorsqu'il émigra. Fut-ce en invoquant le nom de Napoléon qu'il devint quartier-maître du palais à la cour du roi Jérôme ? En 1814 il demandait la croix de Saint-Louis. Il ne l'obtint pas : commis d'un ancien capitaine de Royal-infanterie, M. de Marcellet, qui tenait à Hambourg un magasin de marchandises anglaises, Balay avait été mis en prison pour avoir volé 3.000 francs de dentelles à son patron.

Bosquillon de Bouchoir, que Reynaud de Monts jugeait fort ignorant, sous-lieutenant d'infanterie en 1789, soldat à l'armée de Condé durant huit ans, entra, comme Balay de la Chasnée, au service du roi Jérôme. Il était capitaine en 1808 dans un régiment westphalien et, en 1814, dans un régiment français. La Restauration le fit capitaine d'habillement d'une légion départementale.

Bétous, sous-lieutenant aux chasseurs cantahres, quitta le service en 1791 pour vivre sur son bien à Mézin, près Nérac. On sait sur lui une ou deux anecdotes. Le jardinet qu'il avait à Brienne dans la cour de l'école touchait à celui de son condisciple corse. Une palissade fut établie pour séparer les deux terrains. Pendant que Bétous tenait les piquets, Bonaparte les enfonçait à coups de serpe. Soudain, l'outil tombe à faux, et frappe la main de Bétous entre le pouce et l'index. Le sang jaillit. Napoléon, désolé, maudissant sa maladresse, embrasse son camarade : « Pardonne-moi, petit Gascon, pardonne-moi ». Toute l'école nomma dès lors Bétous le petit Gascon. En 1808, Napoléon passait à Agen. Bétous, qui commandait la garde d'honneur, obtint par l'intercession de Nansouty que son fils serait admis aux pages. L'empereur parlait quelquefois au jeune Bétous. « Petit Gascon, lui disait-il un jour, ton père n'a rien à me demander ? — Sire, répondit le page, vous avez comblé tous ses vœux en m'attachant à votre personne. » Devenu sous-lieutenant de cavalerie, le jeune Bétous disparut dans la campagne de Russie. Le vieux Bétous montrait souvent la cicatrice qu'il avait au doigt : « Napoléon, remarquait-il fièrement, n'a fait pendant vingt ans de guerre qu'une seule blessure, et c'est moi qui l'ai reçue ».

 

Une figure singulière est celle de D'Argeavel. Fils du directeur des aides de Bar-sur-Aube, D'Argeavel servit, au sortir de Brienne, trois années durant comme grenadier dans le régiment de Boulonnais-infanterie, puis entra dans les gardes du corps, à la compagnie de Villeroy. Mais il fit des dettes qu'il ne paya pas ; il dut eu 1787 quitter la compagnie, et gagna la Pologne. A son retour à Paris, sous la Révolution, il se surnomma le Sarmate, assura qu'il avait été l'aide de camp du général des urinées comte Rzewuski et se qualifia de lieutenant-colonel, Il connaissait le conventionnel Drouet, qui promettait de l'emmener à l'armée du Nord comme adjoint dans la nouvelle administration des charrois, lorsqu'il fut traduit devant le tribunal révolutionnaire. Le 1er septembre 1793, à l'Opéra, pendant la représentation de l'Offrande à la Liberté, tandis que les acteurs défilaient autour de la statue de la déesse et chantaient le couplet : Amour sacré de la patrie, D'Argeavel, dont le cerveau était travaillé par le punch et le vin de champagne, cria halte aux comédiens et, de sa loge, cracha plusieurs fois avec affectation vers la statue. Le parterre, indigné, le hua : « A bas ! à la guillotine ! » D'Argeavel fut arrêté ; mais il protesta qu'il avait commis une « étourderie involontaire », et les juges l'acquittèrent. Quelques années plus tard, il se rappelait au souvenir de son ancien condisciple, qui partait pour l'Égypte, et il assure que I3onaparte le manda par un ordre particulier, le nomma membre d'une commission, lui fit à diverses reprises témoigner sa satisfaction par Berthier. Et, en effet, D'Argeavel créa au Caire, près de la place Ezbekieh, dans le vaste palais d'un bey fugitif, en un jardin ombragé d'orangers et coupé de rigoles, le Tivoli égyptien : les abonnés s'y réunissaient pour causer, lire et jouer ; l'armée y venait aux jours de fête et y trouvait des plaisirs de toute sorte promis par les affiches de D'Argeavel : balançoires, danses, musique militaire, illuminations, jongleurs, psylles, almées. Ce fut D'Argeavel qui organisa, avec orchestre et rafraîchissements, le bal où Bonaparte vit et aima Mme Fourès. Depuis, il essaya de rentrer dans l'armée. Il voulait, en 1806, se rendre à Varsovie pour « reprendre son rang parmi les confédérés polonais », et il s'offrit en 1809, lorsque les Anglais débarquèrent il Flessingue. En 1813, il demandait un emploi de capitaine dans le régiment des gardes d'honneur qui se formait à Versailles ; mais il avait été dans cette ville commissaire de police, et sa nomination aux gardes d'honneur aurait produit un mauvais effet. Il sollicita le commandement d'une place de troisième classe ou d'un dépôt de prisonniers de guerre ; mais ses services en Pologne n'étaient pas constatés, et s'il pouvait prétendre au grade de lieutenant, et par suite à un emploi d'adjudant de place ou de secrétaire-écrivain, il manquait d'expérience et il avait depuis trop longtemps abandonné l'armée pour être de quelque utilité. D'Argeavel vécut de ses rentes et, dit-il, de la bienfaisance de Napoléon et de Murat, dont il était pensionnaire.

 

Mais le plus curieux personnage de cette galerie briennoise, et l'un des moins sympathiques, est Jean-Charles Bouquet, neveu d'un des Minimes. Lorsque éclata la Révolution, il était à Reims, sa ville natale, chez ses parents, et s'appliquait, dit-il, à l'étude des plantes et aux mathématiques. Volontaire au 1er bataillon de la Marne, puis lieutenant dans un bataillon belge, il se signala par l'ardeur de ses principes, par ses discours dans les clubs, par ses dénonciations : il dénonçait le maréchal de camp Fleury ; il dénonçait, après le 10 août, Lafayette à l'Assemblée législative ; il dénonçait aux Jacobins de Paris les trois généraux Houchard, Kilmaine et Tourville. Nommé sous-lieutenant dans un régiment d'infanterie et envoyé en Vendée, il conquit l'affection de Carrier, qui le fit commissaire des guerres, et Bouquet, qui prétendait plus tard qu'il avait dû se défendre des fureurs de Carrier, remerciait alors le représentant avec, effusion, lui conseillait de châtier impitoyablement les contre-révolutionnaires et de « se montrer féroce ». Il savait se faire des amis, s'insinuer dans leur confiance, exploiter leur crédit. Un instant, à l'armée du Nord, il avait obtenu, grâce à Achille Dampierre, fils aisé du général en chef et son camarade de Brienne, une place provisoire d'adjoint à l'état-major. Lorsqu'il écrivait à Bouchotte, il disait « bien des choses » au frère du ministre, son ancien compagnon d'armes. Dès qu'il apprit les premières victoires de son condisciple Bonaparte, il déclara que Fair salin et marécageux de la Bretagne lui devenait contraire, qu'il connaissait l'Italie, qu'il était lié d'une amitié de collège avec le général et désirait le rejoindre. Il se rendit en Lombardie, et Bonaparte l'accueillit avec faveur, le surnomma l'enfant gâté de la Révolution, le recommanda spécialement à l'ordonnateur en chef Denniée, le chargea d'approvisionner les troupes qui gardaient Vérone et Mantoue. Mais, si Bouquet déployait de l'activité, du talent, il n'avait guère de probité, et cet enfant, dit un officiel, parut aussi âpre au gain qu'un homme fait. Lorsqu'il apposa les scellés au mont-de-piété de Padoue, il enleva des bijoux, des effets précieux sans nulle vergogne, et offrit à Victor une part de son vol. Victor, indigné, signala sur-le-champ à Bonaparte cette dilapidation, qu'il qualifiait de monstrueuse ; « ce commissaire, ajoutait-il, a eu l'impudence de compromettre votre épouse en disant que ce dont il s'emparait était destiné pour elle ». Arrêté, traduit devant un conseil de guerre, convaincu, Bouquet fut condamné à cinq ans de fers. Il interjeta appel : le conseil de révision de la Lombardie cassa la sentence, et un second conseil militaire, qui siégeait à Milan, acquitta Bouquet : sur sept membres, trois le jugèrent innocent. Relâché selon la loi et renvoyé à Paris, au ministre, qui lui permit de rentrer dans ses foyers, il redemanda du service. Mais on annonçait de Reims et de Châlons qu'il n'avait rien pendant la Révolution et qu'il possédait actuellement des propriétés considérables. Le ministre le mit au traitement de réforme. Bouquet s'obstina. Il écrivit à Bonaparte qu'il avait besoin d'un emploi pour exister et faire exister son oncle ; il en appelait à Bonaparte, juste et impartial ; il voulait, disait-il, le forcer à tel prix que ce fût d'oublier une grande faute ; il le priait de n'être pas inexorable, de le placer en Égypte ou dans le fond de la Vendée. A deux reprises il crut avoir trouvé l'occasion de fléchir Bonaparte. Il organisa le 21 août l800 le banquet des anciens élèves de Brienne, y glorifia le 18 brumaire, « aurore d'un beau jour », et dans sa harangue, comme dans le Précis de la réunion qui vante la chaleur et le feu du jeune Bouquet, dépeignit sa disgrâce : « Vous, Bourrienne, s'écriait-il, fixez vos regards sur ceux de vos condisciples que le malheur et un sort aveugle n'ont cessé de poursuivre, sur ceux que quelques erreurs passagères et des persécutions tiennent dans une inaction qui tue et dessèche les âmes les plus fortes ! » Il était alors surveillant au collège de Compiègne, où son oncle était professeur et Louis Berton, directeur. Le 25 juin 1801, Bonaparte venait avec Joséphine déjeuner chez Berton. Au lieu de se cacher, Bouquet s'élance vers la voiture et offre la main à la femme du premier consul. Bonaparte le chasse. Mais Bouquet ne se rebuta point. Il se plaignit au ministre, réclama sa place de commissaire des guerres ou un brevet d'officier dans les troupes légères à cheval. Le ministre répondit qu'il était impossible de le réemployer. Par trois fois, Bouquet revint à la charge. Privé de son traitement de réforme parce qu'il n'avait pas le nombre légal d'années de service, il assurait à Lacuée de Cessac en 1811, puis en 1813, que Sa Majesté impériale « entendrait avec bonté le nom de celui qu'elle avait beaucoup aimé », faisait son propre éloge, prônait les talents qu'il avait reçus de la nature et d'une éducation soignée, son activité peu ordinaire, son imagination industrieuse dans les plus grands besoins d'une armée. En 1815, il implorait l'empereur : « Sire, vous aimiez beaucoup mon oncle à Brienne ; il est mort, et, avec lui, toutes mes ressources », et Bouquet suppliait Napoléon de l'admettre un seul instant en sa présence et de nommer le « compagnon chéri de son enfance » commissaire des guerres, on capitaine d'état-major, ou sous-préfet, ou secrétaire général de préfecture. Sous la Restauration, il sollicita la demi-solde, et sa requête fut appuyée par un ami de Brienne qu'il avait retrouvé, le maréchal de camp Berton, par le commissaire ordonnateur Aubernon, par le lieutenant général La Houssaye, par le marquis de Béthune-Sully qui le connaissait particulièrement. Mais il eut encore de retentissantes aventures. Il s'était marié trois fois : la première, par l'intermédiaire de l'adjudant général Landrieux, avec la citoyenne Champion de Cicé, autrement dite Mlle de Voisenon, qui redoutait pour sa famille l'effet de la loi des otages et qui ne tarda pas à se séparer de lui par le divorce ; la deuxième fois, avec une demoiselle Lecourt, sœur d'un agent d'affaires ; la troisième fois, avec une demoiselle Duperray. Au mois de mai 1830, il fut traduit devant la cour d'assises de la Seine : il était accusé d'avoir fait avaler des épingles à son enfant, d'avoir empoisonné sa seconde femme et tenté d'empoisonner la troisième. Après de vifs débats qui mirent tout Paris en émoi, il fut acquitté. Vécut-il, comme auparavant, d'expédients et d'emprunts ? Au mois d'août 1854, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, il postulait le secours annuel que le décret du 14 décembre 1851 accordait aux anciens militaires octogénaires de la République et de l'Empire, et il prétendait que Napoléon Ier lui donnait par an sur sa cassette une somme de 2.400 francs !

Deux noms purs et glorieux cloront la liste longue et pourtant incomplète des personnages que Napoléon a connus de près ou de loin durant son séjour à Brienne. Ce sont les noms de Keralio et de Ségur.

Marie-Nicole Rivet, veuve de Keralio, touchait sous la monarchie une pension de 2.000 livres qui fut supprimée sous la Révolution, remplacée par un secours annuel de 500 francs, et pli, soumise à la diminution légale des deux tiers, finit par se réduire à 166 francs. En 1808, elle sollicita le rétablissement de son ancienne pension. N'avait-elle pas, disait-elle, quelques droits à la générosité de Napoléon ? Et Keralio n'avait-il pas servi sa patrie durant un demi-siècle, inspecté pendant plusieurs années les écoles militaires, et, en cette qualité, présidé à l'éducation de l'empereur ? Le 11 janvier 1810, un décret particulier accordait à Mme de Keralio, en considération des services de son mari, une pension annuelle de 3.000 francs.

Napoléon ne fut pas moins reconnaissant envers le maréchal de Ségur qui signa le 22 octobre 1784 son brevet de cadet-gentilhomme. Il apprit, sous le Consulat, que l'ancien ministre vivait dans la misère. Par un arrêté du 5 mars 1800, qui ne fut pas imprimé, il décida que Ségur jouirait des appointements d'un général de division réformé. Ségur alla le remercier aux Tuileries. Le premier consul vint à la rencontre du vieux maréchal, l'entretint courtoisement et le reconduisit jusqu'à l'escalier. Là, Ségur eut une joie suprême : il reçut les honneurs décernés autrefois à son grade ; sur le perron du palais, la garde consulaire, formant la haie, lui présentait les armes, et les tambours battaient aux champs ; saisi d'émotion, se rappelant le passé, Ségur versa des larmes et crut défaillir.