Enfance de Napoléon. —
Légendes. — Giacominetta. — Le fermier des Bonaparte. — Joseph. — La classe
de l'abbé Recco. — Départ pour le continent (15 décembre 1778). — Napoléon et
Joseph au collège d'Autun. — Admission à l'École royale militaire. — Recommandation
de Marbeuf. — Preuves de noblesse. — Séjour de Napoléon à Thoisy-le-Désert,
chez les Champeaux. — L'abbé Hemey d'Auberive. — Départ pour Brienne (12 mai
1779). — Les Écoles militaires. — Règlements. — Instructions de
Saint-Germain. — Concours. — Le sous-inspecteur général. — Keralio. — Reynaud
de Monts. — Ses rapports. — Pont-à-Mousson, Sorèze, Pontlevoy, Rebais, Tiron,
Auxerre, Beaumont, Tournon, Effiat, Vendôme, La Flèche. — L'établissement des
Minimes de Brienne. — L'enseignement. — Les Berton. — Patrauld. — Pichegru. —
Daboval. — Bar et Javilliers. — Courtalon et Léon. La religion. — Bonaparte à
Brienne. — Accès de nostalgie. — Mortification d'amour-propre. — Patriotisme
corse. — Paolisme. — Solitude. — Châtiments et dégradation. — Jeux. — Forteresse
de neige. — Les pétards de la Saint-Louis. — Caractère de Napoléon. — Ses
études. — Les exercices publics. — Les Barrai. — Mme de Montessori. — Les
Rouillé d'Orfeuil. — Dégoût du latin. — Mathématiques, géographie, histoire.
— PIntarque. — Visite de Charles Bonaparte (21 juin 1784) et arrivée de
Lucien. — Résolution de Joseph. — Lettre curieuse de Napoléon à Fesch (25
juin 1784). — Son goût pour la marine. — Reynaud de Monts à Brienne en 1783.
— Démarches d'Arrighi. Napoléon se voue à — Ses plans. — Reynaud le désigne
pour l'École militaire de Paris. — Prétendue note de Reynaud. — Montarby de
Dampierre, Castres de Vaux, Laugier de Bellecour, Cominges nommés avec
Bonaparte (22 octobre 1785). — Départ de Brienne (30 octobre 1784). — Banquet
des anciens élèves (21 août 1800). — Napoléon revoit Brienne (3-4 avril 1805,
29 janvier, 1er février 1814). — Poncet. — Hauté. — Dupré, Istasse, Le Clerc.
— Dupuy, Charles, Geoffroy, — Ce que devinrent Patrauld, Bouquet et les deux
Berton. — Les camarades. — Les Mailly, Calvet, Jessaint, Bruneteau de
Sainte-Suzanne. — Bourrienne. — Nansouty, Gudin, Laplanche-Mortières,
Balathier de Bragelonne. — Bonnay de Breuille, d'Hautpoul, Picot de Moras. —
Gaillet de Vauquelin, les Courlet de Vregille, d'Aboville, Lombard de Combles,
Jean de Saint-Marcel. — Les Lepère. — La Personne, Den de Montigny et
Villelongue de Novion. — Vaubercey et Boisjoly. — Les émigrés de l'armée de
Condé. — Marguenat. — Signier. — Labretesche. — Tressemanes de Brunet. —
Montrond. — D'Orcomte. — Protégés de Napoléon : Bey, Longeaux, Champmilon,
Béraud de Courville, les Le Lieur de Ville-sur-Arce, La Colombiere, Balay de
la Chasnée, Bosquillon de Bouchoir, Bétous. — Deux figures curieuses :
d'Argeavel et Jean-Charles Bouquet. — La veuve de Keralio. — Le maréchal de
Ségur.
L'enfance
de Napoléon fourmille d'anecdotes mensongères. Se peut-il qu'il son baptême,
moins de cieux ans après sa naissance, le 21 juillet 1771, il ait voulu
s'agenouiller pendant que le prêtre prononçait sur lui les prières d'usage,
et qu'il se soit écrié en voyant l'eau bénite que sa tête allait recevoir : «
Ne me mouillez pas ? » Les historiettes abondent sur ses goûts militaires. Il
désirait avoir tout ce qu'avaient les soldats, plumet au chapeau, éperons,
épaulettes, sabre, tambour, fusil. Un jour il revint joyeux à la maison avec
une moustache superbe qu'un sergent lui avait collée au-dessus des lèvres ;
il fit donner un écu à ce militaire : « Acceptez, camarade, disait-il, vous
boirez à ma santé. » Lorsque passaient les soldats, il courait se placer dans
leurs rangs avec une épée et un petit fusil. Il les suivait au champ de
manœuvre. Une fois, au grand amusement des officiers, il tint tête il na
grenadier qui faisait semblant de se fâcher, lui demanda raison, ôta son
habit, se mit en garde ; l'autre reculait, comme s'il avait peur, et l'enfant
fondait sur lui en criant qu'il avait un sabre pour punir les offenses. Il
possédait, ajoute un de ses biographes, un grand et un petit uniforme
d'officier. On lui donna même un canon en fonte avec un affût, et Napoléon,
escorté de ses camarades qui le reconnaissaient pour chef, promenait sa pièce
à travers la ville. Il commandait les enfants d'Ajaccio et les conduisait
souvent contre les borghigiani ou enfants du faubourg. Ce ne furent
pendant plusieurs mois que défis, que combats, qu'embuscades, que brusques
attaques sur les flancs et par derrière. Napoléon ne cessait d'inventer des
stratagèmes et il avait projeté d'attirer ses adversaires du côté des
salines, sur le sable, où, en certains endroits, il aurait caché des pierres. Faut-il
croire à ces légendes que le bon Nasica raconte sérieusement ? Mme Letizia
donner un écu de pourboire, acheter de ses deniers un grand et un petit
uniforme, un canon, une épée et des jouets coûteux ! Il vaut mieux la laisser
parler elle-même sur ces premières années de Napoléon. Elle avait, dit-elle,
démeublé une vaste chambre où ses enfants s'amusaient à leur gré dans les
heures de récréation ou de mauvais temps. Les autres sautaient, dansaient et
barbouillaient des pantins sur le mur ; Napoléon battait du tambour, maniait
un sabre de bois, dessinait des soldats rangés en ordre de bataille. Il
aimait le travail par-dessus tout et avait déjà le goût des chiffres. Les
sœurs ou béguines qui lui apprirent à lire et à compter, le nommaient le
mathématicien. Elles affectionnaient le bambin et le régalaient de
confitures. Un jour qu'il les rencontra sur la place Saint-François, il
courut vers elles, en criant « Qui veut savoir où est mon cœur, le trouvera
dans le sein des sœurs n, et la grosse sœur Orto dut, pour le faire taire,
lui donner des douceurs. Il fut mis ensuite à l'école dite des jésuites. Tous
les matins, il emportait un morceau de pain blanc pour son déjeuner ; mais il
fit connaissance d'un soldat et chaque jour échangea son pain blanc contre du
pain de munition. Sa mère le réprimanda : « J'aime mieux le pain de munition,
répondit-il, et je dois en prendre l'habitude puisque je serai soldat. »
A l'âge de huit ans, ajoute Letizia, il avait une telle passion pour
l'arithmétique qu'on lui bâtit sur le derrière de la maison une espèce de
chambrette en planelles où il se retirait tout le jour pour n'être pas
troublé dans ses calculs. Sur le soir, il sortait et marchait par les rues,
distrait, négligé dans sa toilette, oubliant de remonter ses bas qui lui
tombaient sur les talons, et, comme il avait une petite amie nominée
Giacominetta, ses camarades l'accompagnaient en fredonnant : Napoleone
di mezza calzetta Fa
l'amore a Giacominetta. «
Napoléon à mi-chaussette fait l'amour à Jacquelinette ». Il se fâchait
parfois et se jetait sur les railleurs, leur lançant des cailloux ou les
menaçant d'un bâton et ne comptant jamais ses adversaires ; heureusement il
se trouvait toujours quelqu'un pour mettre le holà. En 1777, à la fête du 5
mai, le fermier des Bonaparte vint à la ville avec deux jeunes et vigoureux
chevaux. Lorsqu'il partit, Napoléon enfourcha l'une des bêtes et, prenant le
galop, devança le paysan, qui lui criait vainement de s'arrêter. Il arriva de
la sorte chez le fermier et descendit de sa monture en riant de la frayeur
qu'il avait causée. Avant de rebrousser chemin, il examina très attentivement
le mécanisme d'un moulin, questionna le bonhomme, lui demanda quelle était la
quantité de blé moulu pendant une heure, et, après un instant de réflexion,
lui dit que le moulin devait moudre tant en un jour et tant en une semaine.
Le calcul était exact, et, lorsque le fermier ramena Napoléon à sa mère, il
déclara que le monsieur deviendrait le premier homme du monde si Dieu lui
faisait longue vie. Au
témoignage de Letizia se joignent les témoignages de ses fils. Napoléon
avoue que son caractère impérieux perçait déjà et qu'il avait l'humeur
turbulente, querelleuse, agressive. Il ne craignait personne, frappant l'un,
égratignant l'antre, insupportable à tous par ses algarades. Joseph était son
souffre-douleur. Napoléon s'amusait à le mordre, il le battre, et l'aîné
avait à peine eu le temps de se remettre et de se reconnaître que le cadet,
vif, alerte, extrêmement preste, se plaignait à sa mère, accusait son frère
d'avoir commencé. Joseph,
de son côté, raconte que les deux enfants allèrent, avant de partir pour le
continent, dans une classe tenue par un abbé Recco, à qui Napoléon devait
léguer une somme de 20.000 francs. Les élèves, divisés en Romains et en
Carthaginois, étaient assis vis-à-vis les uns des autres sous un immense
drapeau, ici, le drapeau de Carthage, là, le drapeau de Rome, qui portait les
initiales 8. P. Q. R. Joseph, comme rainé, était à côté du professeur, sous
le drapeau romain. Napoléon, dépité de se trouver sous le drapeau de
Carthage, qui n'était pas celui du vainqueur, obtint â force d'instances de
passer dans le parti contraire, et Joseph se prêta de bon cœur au changement. Charles
Bonaparte avait, non sans raison, décidé que Joseph serait prêtre et Napoléon
soldat. Marbeuf lui promettait pour le cadet nue bourse dans une École royale
militaire et pour l'aîné un des bénéfices ecclésiastiques dont disposait son
neveu Yves-Alexandre de Marbeuf, évêque d'Autan et depuis 1777 ministre de la
feuille. Sur le conseil de son protecteur, Charles résolut de placer les deux
enfants au collège d'Autun : Joseph y ferait ses études classiques ; Napoléon
y resterait quelques mois pour apprendre un peu de français. Le 15
décembre 1778, l'élégant gentilhomme, qui se rendait en cour, comme on
disait, et portait à Versailles les vœux de la noblesse corse, s'embarquait
pour Marseille. Il emmenait, outre Joseph et Napoléon, son beau-frère Fesch,
qui venait compléter ses études de théologie au séminaire d'Aix, et le cousin
Aurèle Varese, nommé sous-diacre de l'évêque Marbeuf. Quinze jours plus tard,
le 1er janvier 1779, les deux Bonaparte entraient au collège d'Autun. Cette
école était, depuis l'abolition de l'ordre des Jésuites, dirigée par des
prêtres séculiers. Les deux frères furent confiés à l'abbé Chardon, qui se
chargea de leur donner des leçons de français et qui devait recevoir de
Joseph, avec le titre de chanoine du roi d'Espagne, une pension annuelle de
4.000 francs. L'aîné fit sur les professeurs de l'établissement une favorable
impression ; doux et un peu timide, reconnaissant envers ses maîtres,
prévenant, dépourvu d'ambition, gai, mais d'une gaieté tranquille et
nullement tapageuse. Napoléon au contraire était pensif et sombre ; il avait
l'air d'un mécontent ; il ne se mêlait guère aux divertissements, et presque
toujours il se promenait seul. On le taquina ; on lui assura que les Corses
étaient lâches puisqu'ils se laissaient asservir ; il essuya le propos avec
flegme, puis tout à coup, allongeant le bras et gesticulant : « Si les
Français avaient été quatre contre un, répondit-il, ils n'auraient jamais eu
la Corse ; mais ils étaient dix contre un. » Il avait de meilleures
dispositions que Joseph. On trouva qu'il apprenait et comprenait avec
facilité. En trois mois il sut assez de français pour converser avec aisance
et traduire sans trop de fautes de petits exercices. Lorsque l'abbé Chardon
lui donnait une explication, il le regardait les yeux grands ouverts et la
bouche béante ; mais si l'ecclésiastique revenait sur la leçon pour la
résumer et la récapituler, Napoléon ne l'écoutait plus, et aux reproches que
lui valait son inattention, il répliquait froidement : « Monsieur, je
sais déjà cela. » Le ton impérieux qu'il avait parfois, faisait dire qu'il
était et serait ambitieux. Pendant
que Napoléon s'exerçait au collège d'Autun à lire et à écrire en français,
mon père obtenait son admission à l'École royale militaire de Brienne.
D'après la déclaration du 21 août 1760 et le règlement du 28 mars 1776, les
parents qui proposaient leurs enfants aux écoles militaires, devaient prouver
qu'ils ne pouvaient se passer des secours du roi, et envoyer un certificat de
pauvreté, signé par l'intendant de la généralité ou par le premier juge
royal, par cieux gentilshommes voisins de leur domicile, par le gouverneur ou
le commandant de la province et par l'évêque diocésain. Dès 1776, Charles
Bonaparte avait fourni cette attestation, signée par deux nobles ajacciens,
Annibal Folacci et Pierre Colonna d'Ornano, par l'avocat Demetrio
Stephanopoli, faisant fonction de juge, et par le subdélégué Ponte. Ces
quatre personnages certifiaient que Charles, quoique gentilhomme, était
pauvre, qu'il n'avait guère d'autre fortune que ses appointements d'assesseur
et ne pouvait donner à ses enfants l'éducation proportionnée à sa naissance. Mais à
ce certificat devait s'ajouter une recommandation puissante. Sur les listes
qu'ils soumettaient à la signature du ministre, les bureaux notaient toujours
avec soin le nom du personnage influent qui appuyait la requête, et le
ministre ne manquait jamais de faire écrire à ce personnage une lettre ainsi
conçue : « Le roi a bien voulu comprendre M. que vous m'aviez recommandé,
dans le nombre des jeunes gentilshommes qui doivent être admis cette année
dans les Écoles royales militaires et je vous prie de croire que c'est avec
bien du plaisir que j'ai concouru au succès d'une demande à laquelle vous
preniez intérêt. » C'est ainsi que devinrent élèves du roi ou boursiers
Souchet d'Alvimart, Gassot de Rochefort, Charrier de Fléchac, Foucault de
Malambert, Duroc, recommandés l'un par Monsieur, l'autre par la comtesse de
Flamarens, le troisième par la comtesse d'Adhémar, le quatrième par le comte
de Jumilhac, le cinquième par le comte de Schomberg. Des camarades de
Napoléon à Brienne et à Paris avaient pareillement un patron : le comte de
Stainville sollicitait pour Laugier de Bellecour ; la maréchale de Richelieu,
pour Montarby de Dampierre ; le ministre Vergennes, pour Belchamp et
Vangrigneuse ; le marquis de Courtenveaux, pour Pierre-Joseph de Villelongue
; le comte de Vintimille ainsi que le marquis de Vogüé, pour Gautier de
Saint-Paulet ; le comte d'Haussonville, pour Legras de Vanbercey ; le
maréchal de Broglie, pour Gréaume. Les enfants de l'ile de Corse qui fuirent
portés, comme on disait, sur la feuille du roi et reçus après Bonaparte dans
un des collèges militaires, eurent besoin des mêmes protections, et les «
états des élèves admis au prochain travail des écoles n marquent que
Buttafoco était particulièrement recommandé par M. de Narbonne-Fritzlar ;
Matra, par le comte de Marbeuf, le marquis d'Arcambal et l'évêque d'Autun ;
Balathier de Bragelonne, par Marbeuf et Boucheporn ; Ornano, par le comte
d'Angiviller et le maréchal de camp d'Ornano ; Arrighi, par le ministre de la
guerre et Mine la maréchale de Castries. Ce fut
le comte de Marbeuf qui recommanda Napoléon au ministre de la guerre. Par
deux fois, en 1775, il écrit en faveur de l'enfant. Une première fois, — dans
une lettre qui prouve manifestement que Charles Bonaparte n'a pas commis de
faux et n'avait aucun intérêt à intervertir les dates de naissance de ses
enfants — il prie le ministre de bien remarquer que l'aîné des Bonaparte
paraît se destiner à l'état ecclésiastique, que c'est le cadet, Napoléon, qui
doit être agréé de préférence pour les Écoles militaires, et on lui répond le
19 juillet qu'on a « tenu note » de son observation. Une seconde fois,
il demande si le jeune Napoléon est nommé, et on lui répond le 29 octobre « qu'il
n'y a pas eu de nomination pour les Écoles militaires depuis qu'on lui a
écrit au sujet du fils de M. Bonaparte ». Mais la
recommandation de Marbeuf était d'un grand poids. Le 31 décembre 1778, la
veille du jour où il entrait à Autun, Napoléon de Bonaparte fut inscrit sur
l'état des élèves que le ministre proposait d'admettre dans les Écoles
royales militaires. A côté de son nom, quatre mots : trois enfants, sans
fortune, résumaient les titres de son père à la faveur du roi. Sur la même
liste se trouvaient trois enfants, Le Picard de Phélipeaux, Alexandre
Desmazis, Le Lieur de Ville-sur-Arce, qui furent depuis les condisciples de
Napoléon. Ils étaient notés ainsi : Phélipeaux, un enfant, cinq cents
francs de rente ; Desmazis, deux enfants, sans revenu ; Le Lieur, cinq
enfants, sans revenu. Nommé
par Sa Majesté pour être reçu aux Écoles militaires, Napoléon devait encore
faire ses preuves de noblesse par devant d'Hozier de Sérigny, généalogiste et
historiographe des ordres du roi. Présenter, comme on disait, quatre degrés
du côté du père, telle était la règle stricte, absolue, inviolable, et Sénarmont,
le grand artilleur, le héros de Friedland, dut payer pension à l'École
militaire de Vendôme, et malgré la recommandation du prince de Condé,
n'obtint pas la bourse, parce qu'il ne put prouver les quatre degrés. Charles
Bonaparte produisit un certificat des principaux nobles d'Ajaccio qui
témoignait que la famille Bonaparte avait toujours été au nombre des plus
nobles, un arrêt du Conseil supérieur de Corse qui la déclarait noble de
noblesse prouvée au-delà de deux cents ans, des lettres patentes de
l'archevêque de Pise qui reconnaissaient à Charles Bonaparte le titre de
noble et de patrice. Le 8 mars 1779, une correspondance s'engageait entre d'Hozier
et le gentilhomme corse. Le nom de Ramolino, demandait le juge d'armes de
France, était-il nom de famille ou de baptême ? Charles Bonaparte portait-il
aussi le prénom de Marie ? Pourquoi employait-il dans sa signature la
particule de qui ne se trouvait pas dans les actes ? Pourquoi signait-il
Buonaparte et non, comme dans l'arrêté du Conseil supérieur de Corse,
Bonaparte ? Enfin, comment pouvait-on traduire Napoleone en français ?
Charles répondit aussitôt à ces questions : Ramolino était le nom de famille
de sa femme ; lui-même avait pour prénoms Charles-Marie ; il employait la
particule, mais ce n'était pas l'usage en Italie ; il écrivait son nom
Buonaparte ; enfin il ne pouvait traduire en français le prénom Napoleone,
qui était italien. Sur ces
entrefaites, le 23 janvier 1779, Napoléon avait été désigné par les bureaux
de la guerre pour l'École royale militaire de 'Piron, où deux années
auparavant étaient entrés cieux autres enfants corses, Galloni d'Istria et
César-Joseph-Balthazar de Petrieoni. Mais bientôt, soit sur les instances de
Charles Bonaparte, soit parce que de nouvelles vacances s'étaient produites,
cette désignation fut changée et Napoléon admis à Brienne. Il
partit d'Autun le 21 avril, après y avoir passé trois mois et vingt jours. Sa
pension coûta 111 livres 12 sols 5 deniers. Il devait se séparer de son aîné,
qui demeura cinq ans encore au collège d'Autun pour achever ses humanités.
Joseph était tout en pleurs. Napoléon ne versa qu'une larme, qu'il tâcha
vainement de dissimuler ; mais, comme disait le préfet des études, l'abbé
Simon — que Joseph fit nommer plus tard évêque de Grenoble — cette larme de
Napoléon prouvait sa douleur autant que toutes les larmes de Joseph. L'enfant
fut confié à M. de Champeaux, ancien capitaine au régiment de Nice et
seigneur de Thoisy-le-Désert. Ce M. de Champeaux avait obtenu, grâce à
l'évêque Marbeuf, une bourse à l'École royale militaire de Brienne pour son
troisième fils, Jean-Baptiste-Lazare, qui faisait, comme Napoléon, ses
premières classes à Autun. Il emmena Bonaparte avec son fils. Qu'advint-il
ensuite ? Les uns disent que M. de Champeaux conduisit les deux élèves à
Brienne, qu'il y trouva Charles Bonaparte qui depuis cinq ou six jours
attendait Napoléon, que l'entrée du jeune Corse à l'École royale militaire
date du 25 avril 1779. Les autres assurent que Napoléon resta trois semaines
chez M. de Champeaux, au château de Thoisy-le-Désert. D'autres ajoutent que
ce fut le grand vicaire de l'évêque Marbeuf, l'abbé Hemey d'Auberive, qui
mena Bonaparte à Brienne. Le
mieux est de croire sur ce point Napoléon, qui, dans une note intime de son
adolescence, écrit qu'il est parti pour Brienne le 12 mai. Il a donc été reçu
le 14 ou le 15 mai à l'École royale militaire, et cette date paraît d'autant
plus certaine que deux de ses condisciples, deux boursiers, La Colombière et
Frasans, entrent le 10 mai à Brienne. Du 21 avril au 12 niai Napoléon a passé
son temps à Thoisy-le-Désert. Son compagnon, Jean-Baptiste-Lazare de
Champeaux, qui ne laisse plus aucune trace, est sans doute tombé malade. Il a
fallu, pour mener Napoléon à Brienne, que l'abbé Hemey d'Auberive vînt exprès
d'Autun à Thoisy-le-Désert. Bonaparte
se rappelait l'abbé Hemey. Lorsqu'il fit le Concordat, il offrit à Hemey
l'évêché de Digne, puis l'évêché d'Agen. L'abbé refusa pour se consacrer
entièrement à l'étude : la magie, la verrerie, l'histoire ecclésiastique, la
grande édition de Bossuet qu'il préparait avec l'abbé Caron, tout cela
l'intéressait plus que l'administration d'un diocèse. Quant
aux Champeaux, royalistes fervents, ils ne voulurent rien devoir à Napoléon.
On connaît deux frères aînés de Jean-Baptiste-Lazare de Champeaux. L'un,
Louis-Philibert, qui sortit de l'école de Brienne en 1779, fut lieutenant au
régiment de Rouergue, servit durant l'émigration aux mousquetaires de la
garde du roi, dans la cavalerie noble, dans le régiment des grenadiers de
Bourbon, et obtint de la Restauration la retraite de chef de bataillon.
L'autre, Étienne, capitaine au régiment de Rouergue, s'enrôla, comme son
cadet Louis-Philibert, à l'armée de Condé, et reçut le 18 mars 1797 la croix
de Saint-Louis. Il se signala pendant les Cent-Jours. Dès qu'il sut le
débarquement de Napoléon, il quitta ses foyers, arrêta de sa main à Auxerre
le général Ameil, gagna Paris, où il se fit inscrire à la compagnie écossaise
des gardes du corps, escorta Louis XVIII jusqu'à Gand, revint en Bourgogne,
et, au bout de quinze jours, émigra, dit-il, « pour la seconde fois, au
milieu des baïonnettes de l'usurpateur ». En 1816, il était lieutenant de roi
à Nancy. Louis
XVI avait, sur le conseil du ministre de la guerre Saint-Germain, chargé
spécialement douze collèges ou pensions, Sorèze, Pontlevoy, Rebais,
"Piron, Auxerre, Beaumont, Tournon, Effiat, Vendôme, La Flèche,
Pont-à-Mousson et Brienne, d'élever une portion de ses sujets. Les
Bénédictins dirigeaient les écoles de Sorèze, de Pontlevoy, de Rebais, de
'Piron, d'Auxerre et de Beaumont-sur-Auge ; les Oratoriens, les écoles de
Tournon, d'Effiat, de Vendôme et de La Flèche ; les chanoines réguliers du Sauveur,
l'école de Pont-à-Mousson ; les Minimes, l'école de Brienne. Le règlement du 28
mars 1776 déterminait la disposition et la formation de ces collèges. Ils
dépendaient du ministre de la guerre, qui en exerçait la surintendance. 600
enfants de la pauvre noblesse y recevaient leur instruction aux frais du roi.
Il y en avait 50 au moins et GO au plus dans chaque établissement. Le
monarque payait pour chacun une pension annuelle de 700 livres, versée
d'avance par trimestre. Moyennant ces 700 livres, les ordres et congrégations
s'engageaient fi loger les élèves chacun dans une chambre ou cellule séparée,
à leur affecter pour les surveiller plus facilement un bâtiment ou une partie
de bâtiment qu'ils occuperaient seuls, à les nourrir, à les habiller, à leur
enseigner l'écriture, les langues française, latine et allemande, l'histoire
et la géographie, les mathématiques, le dessin, la musique, la danse,
l'escrime. N'étaient exceptés de la dépense des collèges que la première
fourniture des effets, les frais d'arrivée et le port des lettres adressées
aux élèves. Le reste était à la charge de l'école : livres, papier et plumes,
encre et poudre, instruments de mathématiques et de musique, fleurets, prix,
récompenses, et même les menus plaisirs, fixés à vingt ou quarante sous par
mois selon que l'élève avait moins ou plus de douze ans ; — il est vrai
qu'une décision du 27 juin 1783 supprima ce dernier article comme inutile et
interdit tout argent de poche ou de petite dépense. Le
règlement portait que le roi voulait donner aux enfants de la noblesse le
plus précieux avantage de l'éducation publique, les mêler avec les enfants
des autres classes, ployer leur caractère, étouffer l'orgueil qu'ils
confondaient trop aisément avec l'élévation, leur apprendre à considérer sous
un point de vue plus juste tous les ordres de la société. Aussi les
supérieurs de ces douze collèges devaient-ils recevoir au moins autant de
pensionnaires que de boursiers, et envoyer chaque trimestre au ministre de la
guerre, en même temps que l'état de situation des élèves du roi, un état du nombre des pensionnaires. Boursiers et
pensionnaires vivaient ensemble, sans qu'il y eût entre eux aucune différence ; ils avaient le même uniforme ; ils étaient soumis à la même discipline, aux mêmes règles, aux mêmes méthodes d'instruction. Les
élèves du roi entraient dans les collèges à l'âge de huit ou neuf ans. Ils
n'étaient reçus que s'ils savaient lire et écrire, et, le jour même de leur
arrivée, ils subissaient un examen sur ces deux points. Ils devaient rester
au moins six années à l'École militaire, et durant ce temps ils ne pouvaient,
sous quelque prétexte que ce fût, aller chez leurs parents, même dans le
voisinage. Pareille loi était imposée aux pensionnaires. Une fois inscrits
sur les registres, ils ne sortaient plus du collège, à moins que leur
instruction ne fût terminée ou que leur famille ne voulût les reprendre tout
à fait. Mais
les règlements ne sont pas inflexibles. Dans des cas d'extrême nécessité, ou
sur les pressantes recommandations de personnages influents, le ministre
accordait un congé. Au mois de juin 1783, il autorisait un élève du roi,
camarade de Bonaparte, Rigollot, dont le père, maréchal de camp, était sur le
point de mourir, à quitter l'établissement : « La défense, disait-il, ne peut
subsister en pareille circonstance. » La même année, à la fin du cours
d'études, il donnait des congés à d'Hennezel, de Pont-à-Mousson, à Pasquier,
de La Flèche, Vesc, de Tournon, et il des pensionnaires de Sorèze, Carrière,
d'Espagne, La Sabathie, Du Laurens, Marin, qui devaient, par ordonnance des
médecins, vivre quelque temps en pleine campagne ou prendre les eaux de
Cauterets ou de Barèges. Il permettait au neveu du comte de Puységur d’aller chez
son père, au fils du comte de La Salle chez sa nièce, au fils de Mme de
Grivel, chez son parent, l'évêque du Mans, durant une partie des vacances. Un
pensionnaire de Vendôme, Quinemont, passait huit jours chez sa tante, Mme du
Vernage, « pour y faire les remèdes dont il avait besoin ». Un autre
pensionnaire de Vendôme, Sourdon, sortait toutes les fois qu'il était demandé
par sa tante, Mme de Monestié, amie de la comtesse de Rochambeau. Mais le
ministre était avare de semblables faveurs. Dès qu'il sut que le jeune Vese
n'était pas malade, il déclara sa permission non avenue, et lorsque
Casabianca exprima le désir que son fils Luce pût quitter Effiat pour
respirer l'air natal, on lui répondit que l'enfant se portait très bien et
resterait à l'École. En
somme, les élèves des Écoles militaires ne jouissaient d'aucun congé. Mais
pendant les vacances, du 15 septembre au jour de la Toussaint, ils n'avaient
chaque jour qu'une seule classe, qu'ils employaient à revoir les matières de
l'année ; leurs récréations étaient longues, et leurs études courtes ; ils
faisaient des excursions qu'on nommait les grandes promenades et qui duraient
du matin jusqu'au soir. Les
instructions confidentielles données par Saint-Germain aux supérieurs des
Écoles royales militaires étaient très sages, et on les lit volontiers, avec
une curiosité sympathique, à notre époque où s'ébauchent tant de programmes
d'éducation et où sévit, comme au dernier siècle, la manie enseignante. Que l'élève,
dit le ministre, s'accoutume s'habiller lui-même, tenir ses effets en ordre
et à se passer de toute espèce de service domestique ; qu'il ait jusqu'à
douze ans les cheveux coupés ras, qu'il les laisse croître ensuite et les
arrange en queue, non en bourse, qu'il les fasse poudrer seulement les
dimanches et fêtes. Qu'il ait une simple couchette avec une paillasse et un
matelas, et même dans la saison la plus rigoureuse, à moins qu'il ne soit
d'une constitution très délicate, une seule couverture. Puisque la plupart
des élèves du roi se préparent au métier des armes et passeront par
les grades subalternes, puisqu'ils vivront nécessairement dans une médiocre
aisance, ne faut-il pas leur dominer une éducation vigoureuse et rude qui
leur fera paraître le reste de leur carrière doux et facile ? Qu'on façonne
donc des corps robustes. Que les élèves cultivent les jeux et surtout ceux
qui sont propres à augmenter la force et l'agilité. Qu'ils aient dans leurs
mouvements la plus grande liberté. N'ont-ils pas, à leur âge, besoin
d'exercice, et resteront-ils, les pauvres petits, assis plusieurs heures de
suite ? La France, qui veut former des hommes d'action, doit-elle contraindre
leur enfance ? Pourtant, Saint-Germain ne juge pas hi danse, l'escrime et la
musique très utiles. Il les regarde comme des objets de dissipation et
souhaite qu'on les enseigne pendant les récréations : doit-on faire une
occupation sérieuse de choses qui ne seront dans la vie de l'homme qu'un
délassement, et ne convient-il pas de montrer d'abord aux enfants la
différence entre les études de devoir et les études d'agrément ? Ayons avant
tout des esprits éclairés et des cœurs honnêtes. Saint-Germain désire donc
que tous les collèges adoptent le catéchisme de l'abbé Fleury. Il désire que
l'enseignement de la langue allemande soit plus usuel que logique, que les
élèves aient des domestiques d'outre-Rhin, qu'ils parlent entre eux l'idiome
germanique. Il désire qu'ils apprennent le latin, mais qu'ils se bornent à
comprendre les auteurs classiques et n'aillent pas plus loin, qu'ils ne
perdent pas leur temps aux vers et aux amplifications de rhétorique. Il
désire que les enfants « lient ensemble et mènent de front » l'étude de
l'histoire et celle de la géographie, qu'ils se servent de globes et de
cartes pour savoir la géographie, qu'ils aient chacun le petit atlas portatif
de Robert de Vaugondr, qu'ils lisent fréquemment les biographies des grands
hommes et notamment les Vies de Plutarque, qu'ils nourrissent leur mémoire
des « belles scènes historiques » du théâtre français. Il désire que les
disciples des Oratoriens, des Bénédictins et des Minimes connaissent les
mathématiques, mais qu'ils ne sachent que l'essentiel, ce qui est nécessaire
à l'intelligence de l'art militaire. Qu'on les mette au dessin ; mais, dès
qu'ils auront acquis l'habitude de manier le crayon et fait quelques progrès
en géométrie, qu'on les dirige aussitôt vers le paysage, la fortification, la
castramétation et la topographie militaire. Qu'on leur enseigne la morale et
la logique, mais eu débarrassant l'une et l'autre des superfluités
métaphysiques. Qu'on les punisse parfois, mais qu'on ne les frappe pas : les
coups dérangent la santé, flétrissent l'âme et dépravent le caractère. Qu'on
les prive de leurs plaisirs, qu'on les empêche de jouer, d'aller en
promenade, de manger avec leurs camarades ; qu'on leur inflige quelque marque
humiliante sans abuser pourtant de ces moyens de mortification pour ne pas
les familiariser avec la honte. Lorsqu'ils
avaient passé six ans au collège et terminé leur éducation, les élèves du roi
étaient placés en qualité de cadets-gentilshommes dans les troupes de Sa
Majesté, et destinés à remplir les emplois de sous-lieutenant qui viendraient
à vaquer. Saint-Germain avait résolu de ne les nommer qu'après un concours
annuel. Ce concours se ferait dans les premiers jours de septembre, au
collège de Brienne, le plus central du royaume, en présence d'un inspecteur
ou d'un sous-inspecteur des Écoles militaires, aidé de deux examinateurs. Les
boursiers qui ne mériteraient pas d'être admis cadets-gentilshommes,
resteraient il Brienne pour v subir l'année suivante une seconde épreuve. Les
quatre premiers auraient une pension de 150 ou de 100 livres jusqu'à ce
qu'ils fussent capitaines. Des médailles seraient distribuées aux maitres selon
le succès de leurs disciples. Mais ce concours n'eut jamais lieu, et
l'instruction annoncée par le roi sur la méthode des examens ne parut pas. Il
sembla sans doute difficile, sinon impraticable, de conduire il Brienne les
élèves des autres collèges, de les y loger pendant les concours et de les
répartir ensuite dans l'armée. Les boursiers sortirent donc des Écoles
militaires sans examen. Mais on remarqua bientôt qu'il l'exception de ceux
qui se vouaient à la marine, au génie et à l'artillerie, ils étaient tous des
sujets médiocres on passables. Pourquoi auraient-ils étudié, puisqu'ils
étaient certains d'être placés à leur quinzième année ? Un règlement du 4
novembre 1780 décida qu'ils seraient très sévèrement examinés sur tous les
objets d'enseignement et qu'ils ne recevraient leurs lettres de
cadet-gentilhomme que sur le l'apport d'un inspecteur ; s'ils n'étaient pas
dignes de cette grâce, ils resteraient au collège un an de plus pour
continuer leurs études et se préparer à un second examen ; s'ils étaient
jugés incapables, ils seraient rendus à leur famille, qui viendrait les
chercher à ses propres frais. Les
Écoles militaires devaient être, suivant une ordonnance du 25 mars 1776,
visitées an moins une lois chaque année par des officiers que distinguaient
leur rang et leur mérite. Le roi avait donc créé un inspecteur général et un
sous-inspecteur général des Écoles. La première place ne pouvait être donnée
qu'à un officier général, et la seconde qu'il un colonel ou
lieutenant-colonel. L'inspecteur fut, jusqu'à la Révolution, le marquis de
Timbrune-Valence ; mais sa grandeur l'attachait à Paris. Le sous-inspecteur
faisait la tournée, qui durait du mois de mai au mois de septembre. Il
suivait chaque année le même itinéraire : de Paris à Beaumont, de Beaumont à
La Flèche, de La Flèche à Tiron, de Tiron à Vendôme, de Vendôme à Pontlevoy,
de Pontlevoy à Sorèze, de Sorèze à Tournon, de Tournon à Effiat, d'Effiat à
Auxerre, d'Auxerre à Robais, de Rebais à Brienne, de Brienne à
Pont-à-Mousson, de Pont-à-Mousson à Paris. Dix jours étaient consacrés à la
visite de chaque établissement. Deux
hommes, le chevalier de Keralio, puis le chevalier Reynaud de Monts,
remplirent les fonctions de sous-inspecteur. Tous deux, lorsqu'ils reçurent
leur nomination, avaient rang de colonel ; tons cieux devinrent ensuite
brigadiers et maréchaux de camp, et purent être regardés comme des officiers
généraux de fortune ; mais, remarquait Reynaud, eût-on trouvé des colonels de
grand nom ou de riche patrimoine qui se seraient dévoués à ce travail pénible
et assujettissant de l'inspection ? Agathon
de Guynement, chevalier de Keralio, s'était signalé par sa bravoure au siège
de Prague et à la bataille de Coni ainsi que par le zèle qu'il déploya dans
la levée et l'instruction d'un bataillon d'Anjou. II avait trois frères :
Auguste-Guy, colonel et gouverneur de l'infant de Parme Ferdinand dont
Condillac fut le malheureux précepteur, et deux cadets, l'un,
Alexis-Célestin, lieutenant-colonel du régiment d'Auvergne, et l'autre,
Louis-Félix, major, traducteur des règlements de l'infanterie prussienne,
auteur de Principes de tactique, membre de l'Académie des
inscriptions. Lorsqu'en 1761 le duc de Deux-Ponts pria Choiseul de lui donner
un Français pour éduquer son neveu, le choix du ministre tomba sur Agathon de
Keralio. A son retour, en 1773, Keralio reçut la place de sous-inspecteur des
Écoles royales militaires. Il fut quelquefois sévère envers des élèves du roi
qu'il trouvait moins avancés que les plus jeunes de leurs camarades. Après
son inspection de 1782, il l'envoyait de La Flèche La Lobbe et Bectée, et
remplaçait Bellot à Pontlevoy par un antre Bellot plus studieux que son
frère. Mais c'était un très brave homme, qu'on avait surnommé le bon
chevalier. Il ne cachait pas son émotion lorsqu'il assistait à une
distribution de prix, et Napoléon conte qu'il aimait les enfants, jouait avec
eux après les avoir interrogés et retenait à sa table ceux qui lui avaient
plu davantage. Reynaud
de Monts était plus rude. Après avoir dirigé l'École de cavalerie de Metz, il
commandait les dragons de Penthièvre comme mestre de camp en second, et il se
piquait de n'avoir jamais fait que son métier, d'exercer lui-même son
régiment, de ne profiter d'aucun semestre, 'et d'être un des rares officiers
qui fussent toujours présents à leur corps, d'un bout de l'année à l'autre.
Le Pr juin 1783, il remplaçait Keralio et devenait sous-inspecteur des Écoles
militaires dont il ignorait jusqu'alors l'existence. Mais il passait pour «
vertueux » et « instruit ». On disait qu'il avait « beaucoup travaillé et
cherché à être utile ». Le ministre Ségur le déclarait « digne de cette place
de confiance, par son mérite et ses talents », et un élève des Écoles militaires
rapporte que Reynaud était un officier loyal qui devait son avancement à ses
propres qualités et à la réputation universelle d'une conduite irréprochable. Le
sous-inspecteur général s'assurait de la vocation des élèves du roi. Il
envoyait an collège de La Flèche ceux qui, vers l'âge de quatorze ou de
quinze ans, désiraient devenir prêtres ou magistrats, et c'est ainsi que des
boursiers de Brienne, camarades de Bonaparte, Courlet de Vrégille cadet,
Aymar de Franchelins de Montval, Thumery, Charles-François d'Hennezel de Gemmelaincourt
furent transférés à La Flèche parce qu'ils annonçaient des dispositions pour
l'état ecclésiastique ; c'est ainsi que le père d'un grand poète, Musset de
Patay, fils d'un ancien major du régiment de Chartres-infanterie et élève du
roi à Vendôme, fut admis à La Flèche parce qu'il montrait un goût décidé pour
le métier de prêtre. Il signalait au ministre ceux qui avaient la vue trop
basse pour être officiers. Il désignait ceux qui lui semblaient capables, au
bout de six ans d'études, d'être placés dans les régiments. Il faisait passer
plusieurs élèves des Écoles militaires de province ou des petites écoles à la
grande École de Paris, où ils entraient comme cadets-gentilshommes,
recevaient leur brevet de sous-lieutenant et complétaient leur éducation. C'était
donc lui qui donnait aux boursiers les notes de sortie. Keralio les faisait
brèves et un peu sommaires. Reynaud les rédigeait longuement et avec détail.
Quelle est la taille de l'écolier ? Est-il d'un physique gracieux ? Sa figure
a-t-elle été maltraitée par la petite vérole ? Sa tournure n'est-elle pas
trop commune ? A-t-il une santé constante, un corps robuste et qui n'est pas trop
fluet ? Son caractère est-il lion, docile ou léger ? Sa conduite est-elle réglée ? Ses mœurs sont-elles excellentes ou laissent-elles à désirer ? Est-il né avec un génie très ordinaire, extrêmement borné, ou ses aptitudes naturelles
ont-elles secondé son travail ? 8'est-il toujours acquitté de ses devoirs de religion ?
A-t-il suivi son cours de mathématiques avec succès ? Est-il en état de répondre
sur l'arithmétique, la géographie, l'algèbre ? Que connaît-il de son Bézout ?
Fait-il de grands progrès dans les belles-lettres, ou remplit-il faiblement
les objets classiques ? A-t-il des notions d'histoire et de géographie ? Est-il
avancé pour l'allemand ? Écrit-il correctement ? Sait-il dessiner ? A-t-il de
la facilité ou de la difficulté à s'énoncer ? bien profité des exercices
d'agrément ? Reynaud
ne se contentait pas de dresser ces certificats de sortie. Il examinait tous
les boursiers ou les faisait examiner en sa présence sur les diverses parties
de l'enseignement — à moins qu'ils ne fussent malades — et quelques-uns,
craignant de comparaître devant lui, passaient prudemment à l'infirmerie le
temps de l'inspection. Il jugeait s'ils avaient progressé depuis sa
précédente visite. Il demandait au supérieur un compte exact de la conduite
qu'ils avaient tenue pendant l'année. A plusieurs reprises, il constate dans
ses rapports qu'il a trouvé tel ou tel « au même point », que tel autre
promet de s'amender et n'est pas absolument « hors d'espérance », que tel
autre a « changé à son avantage ». Il prêchait aux élèves du roi
l'amour du travail, leur répétait avec insistance qu'il venait les choisir
par ordre de mérite, qu'il avait mission de récompenser les bons et de punir
les mauvais qui ne pourraient, quel que fût leur âge, participer aux grâces
de Sa Majesté. Toutefois
il ne laissait pas de s'attrister. Il n'avait pas le pouvoir de réformer les
abus, et, comme il disait, le seul remède qu'il mit, c'était une exhortation
passagère. Il avait beau renvoyer des enfants incorrigibles comme Balathier
de Bragelonne, ou tancer, menacer d'autres élèves de Brienne, Antoine-Camille
de Hédouville, Bosquillon de Bouchoir, Den de Montigny. Un grand nombre de
jeunes gens, insouciants, inappliqués, apathiques, végétaient, écrit-il, sans
faire ni bien ni mal, et vainement il souhaitait que le ministre établît le
concours général proposé par Saint-Germain pour « balayer cette vieille
jeunesse ignorante ». Était-il possible d'user de rigueur et de retenir la plupart
des sujets dans les Écoles militaires un ou deux ans de plus ? Les parents ne
jetteraient-ils pas les hauts cris ? Ne serait-ce pas un tollé
universel ? Les familles n'étaient-elles pas persuadées que leur enfant
devait être officier puisqu'il savait lire ? Ne les votait-on pas intriguer
et u presser de toutes parts n pour le mettre dans un régiment ? Le ministre
pouvait-il le refuser au colonel qui le demandait ? Médiocres ou brillants,
les élèves du roi étaient donc placés à tour d'ancienneté, et parfois, au
grand regret de Reynaud et malgré ses notes, les plus instruits n'avaient pas
la préférence. La
fonction de Reynaud était ainsi, pour parler comme lui, d'un détail immense.
Dorant l'hiver, il surveillait la maison de Paris, correspondait avec les
maisons de province, écrivait aux parents des élèves, mettait au net le
compte qu'il devait rendre au ministre. Pendant l'été, il faisait huit à neuf
cents lieues pour visiter les Écoles. Aussi déclarait-il, au bout de cinq ans
de ce métier, qu'il succombait à la tâche, et il demandait un collègue, un
auxiliaire indispensable, un homme compétent qui fût chargé d'examiner les
élèves et lui laisserait le soin d'inspecter l'organisation intérieure des
établissements. Il eut satisfaction et, dans ses dernières tournées, il était
accompagné de l'abbé Charbonnet et de Legendre, qui devaient interroger les
boursiers, l'un sur le cours d'études classiques, l'autre sur les
mathématiques. Mais, même avec ces deux aides, il assurait qu'il voulait
dételer, se tirer d'une galère où il ne pouvait plus ramer, et en 1789 il
obtint que l'inspection serait confiée à Charbonnet et il Legendre, qui
verraient chacun six Écoles. En
réalité, ces écoles ne méritaient nullement le nom d'École militaire
qui brillait sur leur grande porte. C'étaient des pensionnats, de simples
collèges, tout comme ceux du Plessis et d'Harcourt, et Reynaud de Monts désirait avec raison la
suppression du mot militaire : il n'y avait, disait-il, et il ne saurait y
avoir qu'une École militaire, celle de Paris ; les autres établissements ne devaient porter
que le titre d'École royale et n'étaient guère utiles que pour une première éducation : les jeunes gens qui,
au sortir de ces institutions de religieux et de congréganistes, passaient de
plein saut dans un régiment, étaient absolument déroutés, et il fallait, pour
qu'ils acquissent les connaissances et les usages qui leur manquaient, les
soumettre aussitôt à une règle, les confier à un officier expérimenté, les
assujettir à un noviciat militaire qui les « débourrait ». Si du
moins l'enseignement de ces écoles royales avait été uniforme ! Mais le roi
abandonnait aux ordres et congrégations dont dépendaient les collèges, le
choix des principaux et des maîtres, tous les détails intérieurs de la
discipline, la division de l'emploi des journées et les méthodes
d'instruction. Pourtant,
Saint-Germain, désireux de mettre les élèves des différentes écoles en état
de concourir ensemble aux mêmes épreuves, avait chargé l'abbé Batteux de
publier, sons le titre de Cours d'études, une série de volumes
destinés à simplifier l'enseignement et à faciliter les examens. Aidé de
Monchablon, de Vauvilliers, de l'abbé Millot, de Bouchaud, de Goulin et
d'autres, Batteux fit paraître ce Cours d'études chez l'éditeur parisien
Nyon. Ce compendium renfermait tout ce qu'il était possible de savoir, et
même davantage, des grammaires, des principes de littérature, des extraits
d'auteurs latins et grecs en six parties, une logique et grammaire générale,
un Specimen methodi scholasticae philosophicae, une arithmétique et
algèbre, une géométrie et sphère, une histoire naturelle, le catéchisme de
Fleury. Il comptait quarante-neuf volumes ! lin seul exemplaire coûtait 131
livres 10 sous ! Saint-Germain
prescrivit aux supérieurs des collèges de se pourvoir de ces « livres
élémentaires de toutes les sciences » et de les employer à l'exclusion de
tous les autres ouvrages. Mais le Cours d'études était si mauvais, si dénué
de mérite, qu'il souleva l'indignation. On cria de toutes parts que I3atteux
et ses coopérateurs n'avaient pas mis à cette publication l'attention et la
sagacité qu'elle exigeait. D'un commun accord les supérieurs des collèges
déclarèrent le Cours « absolument insuffisant et même vicieux ». Le Conseil
de l'École militaire de Paris protesta que les vues du ministre n'avaient été
remplies à aucun égard et que la pension obtenue par Batteux sur les fonds de
l'École, l'argent distribué à ses collaborateurs, les sommes considérables
reçues par l'éditeur Nyon étaient « en pure perte ». Le Cours d'études
fut proscrit par le public, les établissements refusèrent de se servir de
cette compilation indigeste, et en 1782, Ségur, appuyé par le garde des
sceaux, décida que Nyon supprimerait sur le frontispice les mots : à
l'usage des élèves de l'École royale militaire. Ce spéculateur devait-il
laisser sur la couverture des volumes ces mots si contraires à la vérité ? Un
libraire sans scrupules pouvait-il en imposer de la sorte aux lecteurs,
tromper par cette étiquette la nation et l'étranger tout ensemble, donner une
idée avantageuse de l'ouvrage à ceux qui ne le connaissaient pas, laisser
croire à ceux qui savaient l'apprécier qu'il était toujours en usage dans les
Écoles militaires, et que plus de 2.400 jeunes gens y puisaient leurs leçons
? Mais Nyon, quoique averti par le ministre de la guerre et réprimandé par le
chancelier, refusa de rayer les mots ; il objecta qu'il éprouverait un
immense préjudice, et — ce qui était vrai — que la publication avait été
rédigée et imprimée par ordre du roi ; il exigea du gouvernement une
indemnité de 18.000 livres, ou seulement de 9.000, avec la promesse écrite
d'être chargé, préférablement aux autres éditeurs, du nouveau Cours
d'études que le ministre ferait composer pour les élèves des Écoles
militaires. Personne n'insista plus. Après tout, qu'importait le titre d'un
ouvrage que les collèges ne voulaient pas employer ? Les
Écoles royales militaires étaient donc maîtresses d'elles-mêmes et agissaient
librement et à leur guise. Aussi se laissaient-elles gagner par cet esprit
d'indépendance qui se répandait alors dans tons les états et qui, selon
Reynaud de Monts, semblait avoir fait plus de progrès encore parmi les ordres
religieux. Que de fois l'inspecteur déplore l'anarchie qui règne dans les
Écoles ! Il juge que les supérieurs ont une fonction bien difficile, et se
plaint qu'ils consacrent leur temps moins à la jeunesse qu'il leurs propres
collaborateurs qui n'en font qu'il leur tête, sans souci du règlement et de
la discipline. Après sa tournée de 1785, il assure que les ordres religieux
auxquels sont confiées les Écoles royales militaires, déplacent à leur gré
les supérieurs et les professeurs, que les maîtres sont en guerre ouverte
avec le principal, que de cette insubordination et de ce manque d'harmonie
résultent « l'engourdissement » des instituts et une insouciance qui rejette
sur les élèves les fautes du personnel enseignant. Il conclut que la plupart
des Écoles militaires ont donné trop d'importance aux arts d'agrément,
qu'elles négligent les études classiques, que la tenue extérieure des élèves
est assez bonne, mais qu'on ne veille pas suffisamment à leur propreté
intérieure, qu'ils ne changent pas assez souvent de bas et de chemise, qu'ils
sont dévorés en été par les puces et les punaises, que leurs aliments, si
sains qu'ils soient, ne sont pas préparés avec assez d'attention, que les
pensionnaires dont les parents habitent le voisinage sont mieux soignés que
les pauvres boursiers dont la famille est loin. De toutes
les Écoles militaires la meilleure était incontestablement celle de
Pont-à-Mousson. Elle méritait des éloges sans réserve. Son supérieur, Rüell,
homme de savoir et de tact, n'avait pas cessé de la diriger ; il animait,
stimulait son monde, faisait de temps à autre sur quelque point de morale des
conférences instructives semées d'anecdotes, et Reynaud de Monts le
proclamait « bien précieux à la patrie ». Les salles de classe, les
réfectoires, ou les chanoines mangeaient à la même table que les enfants, les
cours de récréation, les dortoirs excitaient l'admiration de l'inspecteur.
Les élèves avaient une excellente tenue et une politesse parfaite. Ils
s'appliquaient à leurs études avec tout le soin et l'intelligence qu'on
pouvait désirer. Les professeurs de mathématiques recevaient les louanges de
l'examinateur Laplace. Au concours de 1784, trois sujets de Pont-à-Mousson,
Corner, I3igault de Grandrupt et Léonard de Saint-Cyr, étaient nominés élèves
d'artillerie. Aussi, lorsque le roi supprima l'École militaire de Paris en
1787, les cadets-gentilshommes qui se destinaient à l'artillerie furent-ils
envoyés à Pont-à-Mousson. « L'inspection, disait Reynaud de Monts, serait
inutile si toutes les écoles étaient gouvernées comme celle-là ; c'est une
jouissance réelle que de passer une dizaine de jours en si bonne et si
instruite compagnie. » Après
l'École de Pont-à-Mousson, venait celle de Sorèze, dont la réputation était
si grande. Elle ne devait toutefois sa célébrité, suivant Reynaud, qu'il son
éloignement et à l'habileté du supérieur, dom Despaulx, qui possédait « l'art
magique d'endoctriner les étrangers et de ne leur faire voir que ce qu'il
voulait ». Elle avait pour professeur de mathématiques et de fortification un
savant homme, Pantin, le père du futur général, et pour professeur d'art
militaire le beau-frère de ce Pauli'', Nicolas Sanson, qui rendit en Italie
et en Égypte, comme chef de bataillon, puis comme chef de brigade du génie,
d'essentiels services et qui devint comte de l'Empire, général de division et
directeur du dépôt de la guerre. Elle avait un cours d'équitation, et un ancien
maréchal des logis de dragons, Jean Laugier, auquel succéda un M. de Goursat,
y dirigeait le manège. Mais elle regorgeait de pensionnaires et attachait aux
exercices d'agrément trop d'importance. Reynaud de Monts jugeait que
l'enseignement n'était que passable et que les élèves du roi ne recevaient
pas à Sorèze aussi largement qu'ailleurs les soins physiques et moraux, ne se
trouvaient pas à Sorèze comme les fils aînés. Dom Despaulx possédait, et
au-delà, les qualités nécessaires ; néanmoins il avait tort de tenir toutes
les clefs dans ses seules mains ; il ne pouvait prévenir les abus et imposer
l'obéissance à ses trop nombreux collaborateurs. Pontlevoy
avait un très bon supérieur, dom Marquet, un de ces hommes rares, disait-on,
dont les plans solides et suivis auraient pu servir de modèle aux autres
maisons. Malheureusement, il y avait trop d'élèves, les études restaient
faibles, les exercices d'agrément prédominaient, et les religieux étaient si
insouciants, si insoumis que dom Marquet déclarait, après avoir quitté
l'école, que rien au monde ne lui ferait plus reprendre une supériorité. Rebais,
dans la Brie, à trois lieues de Coulommiers, était moins un collège qu'une
mauvaise académie de musique, de dessin et d'escrime, un e oratorio d'Italie
». Le supérieur, dom Grandidier n'avait ni la fermeté ni les talents qu'exige
le maniement d'un établissement d'éducation. Reynaud de Monts le traitait de
bonhomme et lui souhaitait un successeur énergique et instruit. Les religieux
étaient plus distraits, plus dissipés que les gens du monde, parce que la
maison, trop voisine de Paris, ne désemplissait pas de parents des deux sexes
qui venaient voir leurs enfants. Enfin les élèves avaient peu de
subordination. Tiron,
situé dans le Perche, au milieu des bois, semblait ne pas communiquer avec
les vivants, et les jeunes gens qui en sortaient, passaient pour grossiers et
sauvages. Le supérieur, dom Huit, était doué de qualités vraiment
paternelles, et, quoiqu'il n'eût pas de talents extraordinaires, il parvint
par son exemple, par son exactitude et sa surveillance, à faire de Tiron une
maison bien ordonnée et sagement administrée, où régnaient le calme et la
concorde. Mais les professeurs ne le secondaient qu'avec mollesse, et
beaucoup d'entre eux n'étaient pas grands clercs. Le seul avantage qu'eussent
à Tiron les élèves du roi, c'était d'égaler en nombre Ies pensionnaires et de
participer avec eux à tous les exercices. L'École
d'Auxerre compta parmi ses boursiers le maréchal Davout. Elle fut d'abord la
meilleure de toutes et devint ensuite la plus mauvaise parce qu'elle souffrit
des troubles et des divisions de la congrégation de Saint-Maur. Dom Rosman,
qui la dirigeait avec fermeté, fut destitué en 1783, puis réintégré en 1788.
Ces cinq années suffirent. Le collège tombait et serait entièrement tombé
sans le sous-directeur, l'actif et dévoué dont La Porte. Il y avait eu tant
de changements dans le personnel des religieux que les élèves ne savaient pas
s'ils auraient le soir le même professeur que le matin. L'École
de Beaumont-sur-Auge où étudièrent Caulaincourt, le général Evain et le
géomètre Laplace, était mal située, sur une éminence, en un endroit privé
d'eau et si resserré que les enfants n'étaient pas, dans les récréations,
séparés des grands garçons. Le désordre y régnait, et Reynaud de Monts ne
pouvait s'y rendre sans un déchirement de cœur. Le supérieur, le Père Cardon,
avait la réputation d'un honnête homme et ne manquait ni de connaissances ni
de résolution. Mais il n'avait pas assez de souplesse. Les régents lui
désobéissaient ouvertement., au vu et su des élèves, qu'ils excitaient contre
lui. A la fin de mai 1787 il dut appeler la maréchaussée à son secours. Il
partit, et l'École alla de mal en pis. L'année suivante, Reynaud observait
que « tout avait bon air, mais que tout venait d'être réparé pour le moment
de l'inspection ». En 1789, les jeunes gens, de nouveau mutinés, se donnèrent
congé et passèrent un jour entier dans les bois du voisinage. Outré de cet
acte scandaleux d'indiscipline et de mauvaise administration, le ministre de
la guerre fit transférer les boursiers à La Flèche. Mais n'était-ce pas à Beaumont
que Reynaud avait découvert, non sans surprise, un élève du roi, La
Frapinière, qui ne savait pas écrire... et qui avait dix-huit ans ? En pleine
assemblée, Reynaud lui dicta trois lignes : « C'est avec bien de la bonté,
Monsieur, que je suis forcé d'avouer que, de tous les élèves du roi depuis la
création de cet établissement, je suis le premier qui, en sept années, n'ait
pu parvenir à lire et à écrire couramment. » L'infortuné mit une
demi-heure à tracer cette phrase : elle fourmillait de fautes incroyables. L'École
de Tournon, dans un emplacement « de toute beauté », était la meilleure des
Oratoriens. Les études classiques y furent toujours suivies avec zèle. Le
goût du travail y régnait ainsi que la discipline. Le grand-préfet, le P.
Verdet, traitait avec affection tons les élèves d'un bon caractère et
d'heureuses dispositions. Le professeur de rhétorique, doux, calme,
méthodique, était le P. Massias, qui fut tour à tour militaire, diplomate et
littérateur, d'abord officier d'artillerie, colonel, aide de camp de Lannes,
puis chargé d'affaires près du margrave de Bade à l'époque de l'arrestation
du duc d'Enghien, et consul général à Danzig, enfin auteur d'ouvrages de
philosophie et de politique. Mais la partie des mathématiques était en
souffrance, et le supérieur, le P. d'Anglade, galant homme, et toutefois
affaibli par les ans, aurait dû vivre dans la maison comme émérite et laisser
la direction à un Oratorien qui fût dans la vigueur de l'âge. Effiat,
où Desaix fit, sous le nom de Veygoux, ses humanités, avait été pendant
quelques années très bien tenu. Mais l'enseignement ne tarda pas il fléchir
et à s'abaisser. Les mathématiques, d'abord cultivées avec succès, v furent à
peu près nulles. Les études d'agrément y prirent le dessus sur les études
sérieuses. Le supérieur, le P. de Lombois, avait d'excellentes qualités, et
Reynaud de Monts louait un jour 'son attention et son ardeur patriotique.
Toutefois il était trop indulgent pour les professeurs qui ne l'aidaient pas
dans sa tâche. Vendôme
avait trop d'élèves et voulait trop en avoir par « appât du gain » et « cupidité
du numéraire ». En 1783 cette Ecole avait 130 enfants ; cinq ans plus tard,
elle en avait 233, outre une soixantaine d'externes. L'enseignement des
mathématiques y était d'une faiblesse extrême. Dans la plupart des matières,
les maîtres se montraient insuffisants. Le supérieur, le P. Olivier, n'était
pas et ne serait jamais « l'homme propre à la chose ». Comme
Vendôme, l'Ecole de La Flèche, qui n'était pas, à vrai dire, une école
militaire — bien qu'elle ait eu pour élèves Clarke, Champagny, Bourmont et
les frères Chappe — et que Reynaud de Monts proposait d'appeler la maison
royale et ecclésiastique de La Flèche, semblait ne se préoccuper que du chiffre
de ses élèves et ne tenir qu'au nombre. Cependant, aussi longtemps qu'elle
eut à sa tête le P. Corbin, les enfants furent bien instruits, bien
gouvernés, et Reynaud voyait dans toutes les classes une « belle vigueur
d'émulation et de travail ». Mais Corbin fut nommé précepteur du dauphin. Son
successeur, le P. de Villars, homme distingué, n'avait pas assez de nerf pour
mener à la fois une aussi grande maison et un corps aussi considérable de
professeurs pour brider et maîtriser plus de quatre cents écoliers et plus de
cinquante doctrinaires dont une partie était encore jeune. La
maison des Minimes de Brienne, un des treize couvents que l'ordre possédait
en Champagne dans la première moitié du XVIIIe siècle, avait été bâtie à
l'entrée de la ville, an pied de la colline sur laquelle se dresse le château
— ce château qui domine tout, a écrit Napoléon, — et elle était tenue par la
fondation de desservir la chapelle des seigneurs du lieu lorsqu'ils étaient
présents et de dire la messe à la paroisse de l'endroit tous les dimanches et
mercredis. Elle devint collège en 1730. Mais elle n'avait que des classes
élémentaires et ne comptait, comme le couvent, que six religieux profès et un
frère convers. Le règlement du 28 mars 1776 en fit une École royale
militaire. C'était le seul établissement de ce genre qui fût confié aux
Minimes, et il n'avait que 2 149 livres de revenus. Il fallait faire des
dépenses pour recevoir les élèves du roi. Mais, sur un arrêt du 19 août 1768
qui sommait les Minimes de supprimer plusieurs de leurs maisons, une
assemblée composée des provinciaux de chaque province et de députés des
chapitres avait, au mois de mai 1769, résolu d'évacuer quatre couvents,
Méchineix, Doulevant-le-Château, Villiers et Notre-Dame de l'Épine. Le 14
septembre 1778, le chapitre de la province de Champagne décidait que les
biens et revenus de Doulevant-le-Château seraient affectés au couvent de
Brienne. Dès lors les frais d'établissement de l'École étaient en partie
couverts. De nouveaux bâtiments s'élevèrent à côté du couvent, et les Minimes
se vantaient d'avoir donné des preuves signalées de leur zèle en construisant
des locaux qui leur coûtaient plus de 158.000 livres. Les
élèves étaient au nombre de 100 à 150. Ils couchaient dans deux corridors qui
contenaient chacun 70 chambres ou cellules. Chaque d'ambre, de six pieds en
carré, n'avait guère d'autre ameublement qu'un lit de sangle, un pot eau et
une cuvette. Le soir, elle était fermée au verrou. L'écolier n'entrait dans
sa cellule que pour y dormir et il en sortait dès qu'il était levé. En cas de
besoin, une sonnette placée à côté de son lit avertissait un domestique qui
veillait la nuit dans les corridors. Tout se passait ou devait se passer sous
les yeux des Minimes, qui ne le perdaient pas de vue. Les
salles où les enfants travaillaient servaient à la fois aux études et aux
classes. Ils
prenaient leurs repas dans un réfectoire commun qui pouvait contenir cent
quatre-vingts personnes. Le menu était suffisant : à déjeuner et à goûter, du
pain et, selon la saison, des fruits avec de l'eau ; à dîner, la soupe, le
bouilli, une entrée et un dessert ; à souper, le rôti, et, outre le dessert,
une entrée ou une salade ; pour boisson, du vin mélangé d'un tiers d'eau, ou,
comme on disait déjà, de l'abondance. Les
écoliers changeaient de linge deux fois par semaine. Ils portaient un habit
de drap bleu aux parements, revers et collet rouges, avec boutons blancs aux
armes de l'Ecole militaire, une veste bleue à doublure blanche, et, suivant
les circonstances, une culotte bleue ou noire, en serge ou en cadis. En
hiver, ils avaient un surtout de même étoffe que l'habit, aux mêmes parements
et au même collet, mais à doublure bleue. Le
cours littéraire comprenait la septième ou classe de grammaire, la sixième,
la cinquième, la quatrième, la troisième et la seconde. Pas de grec. Le latin
était l'étude essentielle, et, entre autres morceaux de poésie française, les
élèves récitaient les fables de La Fontaine analogues à celles de Phèdre, et
l'épisode d'Aristée traduit par Delille. Ils
expliquaient dans les classes inférieures l'Appendix de diis, le Selectæ,
les Colloques choisis d'Érasme, l'Histoire romaine d'Eutrope, les
fables de Phèdre, les Vies de Cornelius Nepos, les églogues de
Virgile, il l'exception de la huitième, et dans les classes supérieures, les Commentaires
de César, le Jugurtha et le Catilina de Salluste, le premier et
le vingt et unième livres de Tite-Live, les Catilinaires de Cicéron et
ses plaidoyers en faveur de Milon et de Marcellus, les odes et les satires
d'Horace, le premier, le deuxième et le sixième livres de l'Énéide, le
quatrième livre des Géorgiques. Il y
avait toutefois dans chaque classe un cours de langue française et dans les
classes supérieures un cours de littérature. On enseignait aux élèves avancés
les éléments ou les principales parties de la rhétorique, invention,
disposition, élocution. On leur énumérait les figures de mots et de pensées.
On leur apprenait qu'il y a trois genres d'éloquence, le genre judiciaire, le
genre démonstratif, le genre délibératif, et trois espèces de style, le style
simple, plus difficile à attraper qu'on ne se l'imagine et dont La Bruyère
offre un exemple dans son portrait du petit-maitre ; le style sublime, dont
l'écueil est l'enflure « fatras pompeux de paroles stériles », le style
tempéré, dont le modèle était, selon les Minimes, une scène du Télémaque,
les adieux de Philoclès à la grotte de Samos. On leur définissait, leur
caractérisait les différentes sortes de poèmes, l'épopée et ses principaux
représentants, Homère, Virgile, Lucain, le Trissin, Camoëns, le Tasse, Ercilla,
Milton et Voltaire ; l'apologue et les plus remarquables fabulistes, Ésope,
Phèdre, La Fontaine, La Mothe... et l'abbé Le Monnier ; la poésie pastorale
et les plus admirables poètes bucoliques, Théocrite, Virgile, Racan, Segrais,
Mme des Houlières et... Fontenelle ; l'ode avec ses écarts, ses digressions
et son beau désordre qui n'interdit pas l'unité dans le sentiment ; le satire
et l'épître, l'épigramme et le madrigal, le sonnet et le rondeau, — et les
Minimes ne manquaient pas de citer la pièce de Voiture qui contient en forme
de rondeau les règles mêmes du rondeau. Les moines ne dédaignaient pas les
auteurs contemporains. Ils lisaient à leurs élèves l'Essai de Voltaire sur la
poésie épique, des passages de la Mort de César et les meilleurs
morceaux de la Henriade, l'assassinat de Coligny et le discours de
Mornay à Henri IV. Mais leurs préférences étaient pour le XVIIe siècle, pour
Corneille et Racine, pour Fénelon et Bossuet, Fléchier, Massillon, Boileau.
Ils recommandaient le Télémaque et, dans ce livre, la description de
la grotte de Calypso, l'oraison funèbre du prince de Condé, celle de Turenne
et celle de Montausier ; ils louaient l'hyperbole dont se sert Fléchier,
lorsqu'il décrit le deuil des Juifs à la mort de Judas Macchabée, les
imprécations de Camille dans Horace, les reproches de Clytemnestre à
Agamemnon dans Iphigénie, le récit des meurtres d'Athalie et
l'enthousiasme prophétique de Joad. Leur oracle était Boileau : ils lui
empruntaient ses préceptes sur la pureté du langage et sur la façon de mettre
de l'ordre dans le discours, son appréciation d'Homère, d'Horace et de
Malherbe ; ils vantaient son bon sens, sa fine raillerie des mauvais
écrivains, l'éloge délicat de Louis XIV qu'il prête à la Mollesse dans le
deuxième chant du Lutrin ; ils assuraient qu'on ne pouvait que gagner
à suivre un aussi grand maître. Ils
regardaient l'Histoire des chevaliers de Malte comme un livre
classique, et leurs disciples devaient apprendre par cœur ou résumer le texte
de l'abbé de Vertot. Mais ils exposaient, outre l'histoire de Rome et
d'Athènes, celle de la France depuis l'origine de la monarchie, et ils
racontaient, dans les classes supérieures, le règne des derniers rois,
d'Henri IV, de Louis XIII, de Louis XIV, de Louis XV, la guerre de Sept Ans
et ses « désastres », les « alliances singulières » de la France,
les « conquêtes prodigieuses » des Anglais dans les Indes, et les
commencements de Louis XVI, qui « montait sur le trône pour faire le bonheur
de la nation ». Ils ne
négligeaient pas la géographie. Les différents systèmes, la sphère, l'usage
du globe, l'Asie, l'Afrique, l'Amérique, l'Europe, et, dans l'Europe, les
Iles Britanniques, la Russie ou Grande Russie, ce « vaste état » tiré naguère
d'une espèce de néant et devenu florissant et policé, l'Allemagne, qui « faisait
autrefois partie de l'empire français », la France, ses quatre fleuves, ses
rivières, ses ports et ses eaux minérales, ses gouvernements civils et
militaires, ses divisions et sous-divisions particulières, les archevêchés et
évêchés, les universités et académies, les généralités, pays d'États,
parlements, conseils souverains, duchés-pairies, tels étaient les sujets
traités par les Minimes. Mais ils se bornaient trop souvent à la
nomenclature, et les élèves, doués d'une heureuse mémoire, leur récitaient
les cinquante-deux comtés de l'Angleterre et du pays de Galles, les
trente-cinq provinces de l'Écosse, les trente-deux comtés de l'Irlande, les
principales villes des provinces de la Suède et des gouvernements de la
Russie, les capitales des cercles de la Prusse ! A
Brienne, comme dans les autres Écoles, les cours de physique et d'histoire
naturelle n'existaient pas. On dictait parfois des explications, des
théories, et un démonstrateur ambulant venait faire quelques expériences dans
le vide, montrer des phénomènes électriques on magnétiques, un microscope qui
grossissait les objets, le sang qui circulait dans le mésentère d'une
grenouille. Les
élèves étudiaient en commun les mathématiques et la langue allemande. Ils
apprenaient de même le dessin de figure et surtout le dessin de paysage : un
militaire ne doit-il pas crayonner pendant la guerre les endroits qu'il veut
se rappeler et se mettre dans la tête ? De même, la danse : ne fallait-il pas
qu'un officier du roi pût briller aux redoutes et dans les assemblées ? De
même, l'escrime : de futurs militaires ne devaient-ils pas s'exercer de bonne
heure à manier l'épée ? Ils
avaient même, sous la direction de deux maîtres, Frédéric et Morizot, des
leçons de musique vocale et instrumentale. Un talent musical ne flattait-il
pas l'amour-propre et n'ouvrait-il pas les meilleures maisons ? Aux exercices
publics de 1782, quinze écoliers de Brienne exécutaient une entrée à grand
orchestre : deux chantaient un duo, et un troisième, une ariette ; quatre
jouaient un quatuor, et deux autres, le menuet de Mannheim. Mais le 27 juin
1783 le ministre Ségur déclara qu'il serait utile de remplacer le maître de
musique par un second maitre de langues. Les Minimes établirent aussitôt un
maître d'anglais, le sieur Calonne, et les élèves apprirent désormais deux
langues vivantes. L'École
t'ovale militaire de Brienne, ainsi outillée et pourvue de professeurs de
toute sorte, soufrait malheureusement des mêmes vices que les autres
établissements. Les maîtres, à peine installés, étaient envoyés ailleurs. « Voilà
bien des fois, écrit Reynaud de Monts en 1787, que le corps enseignant
change. » Ils manquaient d'expérience, et l'inspecteur se plaignait que
des religieux qui n'avaient pas la vocation pédagogique, fissent leur
apprentissage aux dépens de la jeunesse de Brienne. Enfin, la plupart
étaient, sinon bornés, au moins trop portés à l'indulgence et au
laisser-aller. Les élèves travaillaient à leur guise et ne faisaient que les
devoirs qui leur plaisaient, ne pratiquaient que les exercices dont ils
avaient le goût. Le système a du bon ; mais de pareils maitres étaient
vraiment trop souples et accommodants ; s'ils s'étaient montrés plus raides,
Napoléon aurait fait moins de fautes d'orthographe. « Cette partie de
l'éducation de mon grand frère, a dit Lucien, avait été fort négligée ; il semble
qu'à l'École militaire on n'y attachait pas grande importance, et j'ai connu
plusieurs condisciples de Napoléon qui n'y étaient pas plus forts que lui. »
Aussi prétend-on que Napoléon finit par adopter une écriture illisible pour
voiler son ignorance de la langue. On ne songe pas qu'il écrivait presque
aussi vite qu'il pensait ; que, lorsqu'il devint homme d'action, il ne
prenait la plume qu'il contre-cœur ; que quiconque arrive aux grandes
affaires, change naturellement d'écriture à cause de la quantité de pièces
qu'il faut lire, annoter et signer. Les
Minimes sentaient leur faiblesse. 8'ils avaient un instant réussi, s'ils
avaient, comme on disait, à peu près coulé à fond tous les religieux de la
province de Champagne, ils avouèrent bientôt qu'ils ne pourraient longtemps « non
seulement pour le temporel, mais plus encore pour l'enseignement », tenir et
soutenir l'Ecole. En 1785, après le départ de Bonaparte, et sans nul doute
auparavant, Reynaud de Monts y signalait une sorte d'insouciance et le dégoût
du travail : les professeurs n'aimaient pas leur besogne ; les enfants ne
faisaient pas de progrès décidés. Il se fâcha, et en 1786 il vit avec
surprise que tout avait changé : il trouvait, disait-il, « infiniment
d'objets mieux soignés qu'aux années précédentes », il remarquait une «
active émulation », et il assurait avec satisfaction que Brienne « cheminait
vers le vrai but que tout établissement de ce genre doit se proposer ». Son
illusion dura peu. En 1787, en 1788, l'École était en décadence et en
désarroi ; le gouvernement l'offrit aux Prémontrés, qui la refusèrent. La
faute incombait surtout aux administrateurs. Lorsque Bonaparte entra dans la
maison, le supérieur ou le principal était le Père Lélue. Mais ce Minime
n'avait aucune des qualités de l'emploi. Dès le mois de juillet 1777, le
ministre de la guerre lui reprochait sa mauvaise gestion et lui prescrivait
d'établir une meilleure discipline. Lélue promit de s'amender, et, en dépit
de la semonce des bureaux, retomba dans ses négligences et ses erreurs. Il
fallut le remplacer. On lui donna pour successeur un Rémois d'origine, le
Père Louis Berton. Ce Berton accepta volontiers la mission de remettre
l'ordre dans l'École que le père Lélue avait complètement désorganisée : sa
haute taille et sa figure rébarbative imposaient à la jeunesse. Valait-il
mieux que son devancier ? Au sortir d'un premier entretien, un intelligent
élève de Tournon s'étonnait de la différence de ton et de manières entre le
principal des Minimes et le supérieur des Oratoriens. « Berton, a de la
morgue, de l'emphase, au lieu de la noble simplicité du Père d'Anglade. »
Un homme fait, l'inspecteur Reynaud de Monts, confirme le témoignage de
l'écolier. Il souhaite que l'établissement soit en de meilleures mains, et
constate que la direction manque, que Berton, avec de la volonté, n'est pas
préparé par sa carrière antérieure à sa tâche malaisée, et ne connaît pas les
ressorts de la machine : « Tout tient au chef. Berton fait ce qu'il peut.
Mais est-il toujours secondé ? A-t-il le liant, le ton et les manières qui
attachent ? C'est ce qu'on croit avoir aperçu lui manquer. » Il est trop
dur, disait plus tard Napoléon, et Berton était, en effet, dur de façons,
dur de caractère, et, malgré sa rudesse et ses airs de fermeté, ne savait pas
se faire obéir. Le
sous-principal, Jean-Baptiste Berton, était le frère du principal. On le
surnommait le moine en ique parce qu'il avait, dans une certaine
circonstance, employé ridiculement une quantité de mots terminés en ique.
Il avait été, disait-on, grenadier au régiment d'Auvergne, et il gardait le
ton de son ancien métier. A Reims, dans les dernières années de sa vie, il
était le boute-en-train de la société, faisait des plaisanteries, composait
des chansons, débitait des couplets aux repas de noces, et par sa verve, par
sa grosse gaîté, attirait nombre de jeunes gens à la loge des francs-maçons,
où il était connu sous le nom de frère Jean. Lorsqu'en 1788 le
sous-aide-major M. de Pernon vint commander à Brienne la première division
des cadets-gentilshommes, on prétendit que pendant les récréations et tandis
qu'il surveillait les élèves, Mme de Pernon se laissait distraire et consoler
par le Père sons-principal. « Ce bruit, dit un ancien élève de Brienne en une
page spirituelle, bien qu'un peu longuette, de ses Mémoires, ce bruit
était-il on n'était-il pas fondé ? Ce qui se passait entre le moine en ique
et Mme de Pernon était-il innocent ? Ou bien méritait-il l'appellation
employée, je crois, officiellement et juridiquement en Angleterre, de
conversation criminelle ? Je l'ignore. S'il y avait péché entre eux, il était
bien gros ; ce n'était pas de la fornication simple ; il y avait adultère et
sacrilège. Bien des années après, M. de Pernon étant mort depuis très
longtemps, je rencontrai à Bruxelles M. Berton, habitant, demeurant avec Mme
de Pernon. M. Berton, qui n'était plus le moine en ique, n'avait pas
renoncé il la prêtrise, mais il ne l'exerçait plus. S'il avait autrefois
exercé certaines fonctions auprès de Mme de Pernon, il est bien probable
qu'il ne les exerçait plus aussi, car ils étaient bien vieux l'un et l'autre.
Au reste, pourquoi croire qu'il s'était jamais passé rien de mal entre eux ?
M. Berton ne pouvait-il pas, à Brienne, aller chercher auprès de Mme de
Pernon les seuls agréments de la conversation ? Et plus tard,
bouleversés tous deux par la tempête révolutionnaire, et Mme de Pernon
séparée de son mari par la mort, ne peuvent-ils pas s'être réunis pour vivre
chastement ensemble, à l'abri du caractère sacré dont M. Berton était revêtu
? Dans le doute, il faut toujours supposer le bien plutôt que le mal. » Et,
après tout, c'est le bien qu'il faut supposer. Lorsque Pernon mourut, le 27
janvier 1794, il laissait une veuve et quatre enfants. Berton pourvut à leurs
besoins ; il entra dans les services civils de l'armée et devint inspecteur
des hôpitaux militaires. L'aîné des Pernon, volontaire au 1er bataillon des
chasseurs de Reims, et plus tard maréchal des logis au 12e régiment de
chasseurs à cheval, sollicitait en 1807 une lieutenance pour ne pas être à
charge, disait-il, au généreux et bienfaisant Berton, qui l'avait recueilli «
lui, sa malheureuse mère, ses frères et sœur. » Berton, demandant en 1825 à
Charles X et en 1826 au dauphin, la croix de la Légion d'honneur, rappelait « qu'au
mois d'octobre 1793, dépouillé de son état, il s'était jeté dans les hôpitaux
militaires, dans l'espoir bien l'ondé de venir au secours d'une famille
malheureuse qu'il avait adoptée. » Les
maîtres de mathématiques, le Père Patrauld, le Père Kehl, Alsacien de
naissance, qui donnait en même temps les leçons de langue allemande,
peut-être le Père Lémery, qui devait émigrer en Russie, où il fut employé à
l'Institut de l'abbé Nicolle, étaient les meilleurs oui fussent à l'École. On
a prétendu qu'ils s'acquittaient assez mal de leur fonction, que c'étaient
des ignorants en froc, qu'il fallut, lorsque Patrauld devint procureur de la
maison, appeler de Paris un professeur laïque, que, si les moines avaient
mieux possédé les sciences, Bonaparte aurait certainement tourné sur ce point
toute son invention et tout son génie. Mais Napoléon regardait le Père
Patrauld comme un excellent maître, et Reynaud de Monts disait que les
mathématiques professées par les religieux allaient bien. Le Père Louis
Berton attachait une grande importance à cette partie de l'enseignement. Au
mois de mars 1783, il annonçait l'intention d'ouvrir un cours particulier
pour les jeunes gens qui se destinaient au génie, et ce cours valut au
principal les félicitations du ministre, et à l'École de Brienne la faveur de
recevoir en 1788 les aspirants ingénieurs. Des
répétiteurs secondaient ou suppléaient les professeurs de mathématiques. L'un
d'eux, Pichegru, fut sans doute chargé de la classe élémentaire et donna des
leçons à Bonaparte dans le dernier semestre de 1779 ou dans les premiers mois
de 1780. Élevé, grâce à des personnes charitables, au collège d'Arbois,
poussé par les Minimes, qui remarquèrent son goût pour les sciences exactes,
amené à Brienne par sa tante, sœur de charité, qui vint tenir l'infirmerie de
l'École, Pichegru acheva d'apprendre les mathématiques en les enseignant. Il
avait alors le petit collet et la soutane du surveillant ; il voulut porter
la robe du Minime et entrer dans l'ordre. Mais Patrauld lui remontra que
cette profession n'était pas du siècle : « Vous êtes, lui disait-il, fait pour
quelque chose de mieux. » Le 30 juin 1780, Pichegru s'engageait dans le
régiment d'artillerie. La Révolution le promut officier. Le club de Besançon
le choisit pour président. Les volontaires du Gard, séduits par son civisme,
l'élurent lieutenant-colonel. En août 1793, Pichegru se rend à Paris. Il
rencontre au ministère de la guerre, dans les bureaux de l'artillerie, le
chef de bataillon Goffard, son ancien lieutenant en troisième. Goffard le
recommande à Bouchotte, qui le nomme le 22 août général de brigade et le lendemain
général de division. En deux jours Pichegru enlève dans le cabinet du
ministre ces deux brevets que d'autres avaient tant de peine à conquérir sur
les champs de bataille ! Un mois plus tard, il est à la tête de l'armée du
Rhin ! Napoléon se le rappelait confusément comme un homme grand et haut en
couleurs. Mais est-il vrai que le répétiteur se soit mieux souvenu de son
élève et qu'il ait dit aux royalistes que Napoléon avait le caractère in
flexible et ne changerait pas de parti ? On ne
sait rien ou presque rien des autres professeurs de Bonaparte. Le Père
Bouquet fut sûrement un de ses maîtres, ainsi que le Père Hanrion. Le Père
Dupuy lui enseigna la grammaire française, et Napoléon conservait un bon
souvenir de son jugement et de sa critique puisqu'il lui soumit ses Lettres
sur la Corse. Le
maitre d'escrime Daboval était un Picard, ancien soldat aux gardes
françaises. Après avoir servi huit années dans la compagnie de Bombelles, il
fut envoyé à Brienne en 1770, par le ministre de la guerre, pour apprendre
aux élèves du roi il tirer des armes. Il quitta l'École lorsqu'elle finit, en
1703, entra dans la gendarmerie du département de l'Aube, devint brigadier,
obtint sa retraite en 1810 et mourut au mois de février 1834, à l'âge de
quatre-vingt-deux ans. Le maître
de danse avait été d'abord le Parisien Jean-Baptiste Bar, qui devait sa place
à Mgr de Brienne, l'archevêque de Toulouse ; mais, lorsqu'entra le jeune
Corse, Bar quittait l'École pour professer son art à l'Académie royale
d'équitation d'Angers. Son successeur fut M. Javilliers, qui s'intitulait
académiste, c'est-à-dire directeur d'une académie. Napoléon profita des cours
de Javilliers. Aux exercices publies de 1781, il était des trente-sept élèves
qui prirent la leçon de marche et de révérences, puis des dix-sept qui
exécutèrent ensemble des pas de contre-danse et formèrent par leur réunion
une jolie figure pour le plaisir des yeux de l'assistance. Il dansait donc,
et il dansa plus tard passablement, bien qu'avec un peu de gaucherie. «
Comment trouvez-vous que je danse ?» disait-il en 1807 à la comtesse Potocki.
« Sire, lui répondait-elle, pour un grand homme, vous dansez parfaitement. »
Sous le Consulat, dans les petits bals qui suivaient les représentations ou
les concerts de la Malmaison, il dansait quelques minutes, très gaiement, non
sans demander les airs déjà vieillis qui lui rappelaient sa première
jeunesse. « Nous aimons tous beaucoup la danse, écrit Lucien, et
Napoléon aime la danse, et sait aussi bien danser, et, s'il le faut,
sauter-lui-même qu'il aime à faire danser, ou, s'il le veut, sauter son
bénéfice personnel et, qui mieux est, à celui de ses frères naturels, nos
seigneurs les rois, ses nouveaux frères en souveraineté. » Le
maître de dessin était M. Courtalon. Mais peut-être Napoléon connut-il le
successeur de M. Courtalon, M. Léon, jeune homme élégant et très recherché
dans sa mise. Quelque temps qu'il fit, et bien que les rues de Brienne
n'eussent pas de pavé, M. Léon venait à l'École en bas de soie blancs et en
escarpins minces aux boucles d'argent. Il avait une culotte de satin bleu de
ciel, une veste de satin queue de serin, un habit de drap écarlate, une
coiffure à grandes ailes de pigeon poudrée à frimas, et un chapeau à trois
cornes qu'il tenait constamment sous le bras pour ne pas endommager sa
coiffure. Telle
est l'École de Brienne, à l'époque où Bonaparte y fait ses études, et pour la
bien apprécier, il faut revenir au jugement de l'inspecteur Reynaud de Monts.
Les élèves ont une tenue passable ; leur nourriture est bonne ; les salles de
classe et les cours de récréations ne sont pas mal ; mais, en tout, excepté
peut-être en mathématiques, l'enseignement est faible, et les exercices
d'agrément, quoique cultivés aux dépens du reste, sont très médiocres.
Reynaud se tait sur l'article des mœurs. Il y avait néanmoins à Brienne
certains écarts qui n'échappaient pas à l'œil perçant de Bonaparte. Malgré la
surveillance, les élèves avaient des habitudes de honteuse dépravation, et
les « nymphes » de Brienne étaient aussi réputées dans le monde des écoles
royales militaires pour leurs immodesties que les « indécents » de
Tournon. Quant aux maîtres, quelques-uns avaient évidemment une conduite
déshonnête. Napoléon ne dit-il pas qu'élevé parmi les moines, il avait eu
l'occasion de connaître les vices et les désordres des couvents ? Un autre
n'écrit-il pas qu'il était difficile de scandaliser les Minimes ? Les enfants
suivaient assidûment les exercices religieux. Ils assistaient matin et soir à
la prière et allaient à la messe tous les jours, après la première étude. Les
dimanches et fêtes, à la grand'messe, après l'Évangile, ils écoutaient une
instruction, et après vêpres, une conférence sur la partie du catéchisme
qu'ils avaient apprise dans la semaine. Ils se confessaient une fois par
mois. Ceux mêmes qui touchaient au terme de leur éducation, avaient un
catéchisme particulier, conforme à leur âge et à leurs dispositions. Les
autres, divisés en deux classes, avaient soit le grand catéchisme du diocèse,
soit un abrégé qui traitait des premiers principes de la religion. Mais, si
Napoléon était pieux lorsqu'il entra chez les Minimes, il ne l'était plus
lorsqu'il les quitta, et il avait été touché par le souffle d'incrédulité qui
circulait dans l'École. Les élèves des classes supérieures se piquaient de
mépriser les pratiques du culte. Ils remarquaient avec malignité le temps que
les divers prêtres consacraient à l'office quotidien, et assuraient en riant
que le hasard avait réuni dans l'établissement de Brienne les diseurs de
messes les plus expéditifs. Quatre minutes et demie suffisaient au Père
Château, qui ne disait que des messes de mort où il n'y a ni Gloria,
ni Credo, ni autres longueurs. Il fallait neuf à dix minutes au Père
Berton, sous-principal, et treize minutes au Père Genin, si vieux qu'il fût.
Aussi le Père Avia, qui incitait dix-huit ou vingt minutes à sa besogne,
semblait-il ennuyeux et insupportable. On a
dit que les camarades de Napoléon, riches pour la plupart, humilièrent sa
fierté ; qu'en se payant des douceurs, ils le regardaient avec arrogance et
le mettaient au défi d'en faire autant ; qu'il rougissait d'être pauvre et
que, dans un transport de douleur, il pria son père de le rappeler
sur-le-champ en Corse, de lui donner au besoin un état mécanique. Cette
lettre, où Napoléon se déclare « las d'afficher l'indigence » et d'être « le
plastron de quelques paltoquets », serait du 5 avril I7S1. Elle n'est pas
authentique. Non seulement un enfant de douze ans ne parle pas ainsi ; mais
le faussaire se trahit par un simple détail : les élèves du roi, ne recevant
pas du dehors de l'argent pour leurs menus plaisirs, n'avaient pas des «
amusements dispendieux ». Vaublanc raconte qu'il n'a jamais possédé, durant
neuf années d'Ecole militaire, qu'un écu de trois livres — que son oncle lui
glissa dans la main —, qu'il en était fort embarrassé et finit par en
gratifier un domestique. On a
dit encore que les camarades de Napoléon lançaient des quolibets soit contre
sa mère Letizia, qu'ils nommaient Madame La Joie, soit contre son père,
qu'ils qualifiaient d'huissier ou de sergent. A la suite d'une querelle avec
un condisciple, Pougin des Ilets, et d'une provocation en duel, Napoléon
aurait été mis à la chambre de discipline ; mais il aurait écrit à M. de
Marbeuf, qui se trouvait près de là, en congé, avouant qu'il avait été vif et
violent, mais ajoutant qu'il était déterminé par un motif sacré, qu'il ne
pouvait laisser traîner dans la boue son respectable père, qu'il aimait mieux
quitter Brienne que de souffrir de tels outrages sans les punir. Cette
lettre, datée du 8 octobre 1783, est aussi finisse que la précédente. De mémo
que la précédente, elle a été fabriquée par un libelliste obscur qui
s'intitule tantôt le comte Charles d'Og., tantôt le baron de B., et qui n'a
fait dans ses élucubrations, comme les Mémoires sur la vie de Bonaparte
et l'Écolier de Brienne, qu'entasser à plaisir les erreurs et les
mensonges. La
vérité, c'est que Napoléon eut, surtout au commencement de son séjour à
Brienne, des accès de nostalgie. Ne reconnaissait-il pas dans les années
suivantes, lorsqu'il s'ouvrait sur son caractère, qu'il avait toujours été
mélancolique ? Il regrettait la Corse, la beauté de son ciel, la douce
chaleur de son climat. Dépaysé, déporté dans la triste et rude Champagne, il
songeait avec douleur qu'il avait quitté pour six années au moins cette chère
Corse qui restait gravée dans son cœur. Il se disait désespérément qu'il
n'avait plus de patrie : « Être privé de sa chambre natale et du jardin
qu'on a parcouru dans son enfance, n'avoir pas l'habitation paternelle, c'est
n'avoir point de patrie ! » Il comprenait que des Groenlandais, transplantés
en Danemark, se fussent consumés de langueur : « On leur prodigue en vain
tout ce que la cour de Copenhague peut offrir ; l'anxiété de la patrie, de la
famille les conduit à la mélancolie et de lit à la mort. » Il lut avec
attendrissement dans les Jardins de Delille le célèbre passage oui le
poète représente un Tahitien qui reconnaît un arbre de son île et croit pour
un instant retrouver Tahiti : « Potaveri, écrit-il dans le Discours de
Lyon, est arraché à Tahiti ; conduit en Europe, il est accablé de soins ;
l'on n'oublie rien pour le distraire ; un seul objet le frappe, lui arrache
les larmes de la douleur, c'est le mûrier à papier ; il l'embrasse avec
transport en s'écriant : « Arbre de mon pays, arbre de mon pays ! » Il eut
aussi des mortifications d'amour-propre. Joseph de Montfort raconte qu'il son
entrée à l'École royale militaire de Tournon, quelques-uns de ses camarades
se plurent à le railler et à le tourmenter. Comme Montfort, comme tous les
nouveaux, Napoléon fut d'abord en butte à des sarcasmes. Il prononçait son
prénom Napollione ; ses condisciples l'appelèrent la paille au nez,
et, au lieu de rire de ce sobriquet et de dédaigner les taquineries, Napoléon
bouda, se fâcha, se prit à détester ses compagnons d'études. Mais
élèves et professeurs le qualifiaient-ils de Francais ? Ses maîtres de
géographie faisaient de son île une dépendance de l'Italie, et ne parlaient
d'elle qu'après avoir décrit la péninsule, après avoir énuméré successivement
les États de la maison de Savoie et de la maison d'Autriche, les seigneuries de
Gênes et de Venise, les duchés de Parme et de Modène, le grand-duché de
Toscane, l'État de l'Église, le royaume de Naples, la Sicile, la Sardaigne :
les Minimes enseignaient, après la conquête de 1709, que la Corse était, non
pas terre française, mais pays étranger ! Si
parfois des camarades traitaient Napoléon de compatriote, c'était pour le
plaisanter, et ils disaient en le narguant qu'il était sujet, non pas de la
République de Gènes, mais du roi de France. Lorsqu'au mois de juin 1782,
Balathier de Bragelonne, fils du commandant de Bastia, fut admis à l'École
des Minimes, des malins imaginèrent, pour faire pièce à Napoléon, de lui
présenter le nouveau venu comme un Génois. On endoctrine Balathier. On le
mène à Bonaparte. Au seul mot de Génois, Napoléon, furieux, s'écrie en
italien : « Serais-tu de cette nation maudite ? » et Balathier avait à
peine eu le temps de répondre Si, signor, que l'Ajaccien le saisissait
par les cheveux : on parvint à lui arracher sa victime, mais il fallut plus
de quinze jours pour lui persuader que Balathier de Bragelonne était
Bastiais. Ces
niches et moqueries de son entourage ne faisaient qu'affermir et enfoncer
dans son cœur ses sentiments de patriotisme corse. Il prit l'attitude d'un
vaincu qui ne désarme pas et ne cesse de penser à la revanche. A-t-il proféré
la menace que lui prêtent les Mémoires de Bourrienne : « Je ferai à
tes Français tout le mal que je pourrai » ? Le mot, venant d'une semblable
compilation, ne peut être regardé comme authentique. Mais il louait
l'intrépidité des Corses, assurait qu'ils n'avaient été soumis que par des «
forces majeures », et lorsqu'on lui disait que sa patrie était esclave, «
j'espère, répliquait-il sur le ton de l'indignation, j'espère la rendre un
jour à la liberté ! Que sait-on ? Le destin d'un empire tient souvent à un
homme ! » Si l'on
parlait de Paoli, il s'échauffait, s'enflammait. Que de fois ce nom avait
frappé ses oreilles dans ses premières années ! Que de fois, et avec quel
frémissement, il avait écouté des vétérans de la guerre de l'indépendance
regrettant de ne plus porter le fusil, contant avec fierté leurs aventures,
leurs marches sourdes à travers la montagne, leurs soudaines attaques, leurs
fuites prudentes, leurs retours, leurs volte-faces, et mêlant à ces
dramatiques récits l'éloge de leur chef et de son inébranlable énergie ! Que
de fois il avait entendu dans la maison d'Ajaccio Charles et Letizia rappeler
avec émotion leur liaison avec le grand Pasquale ! Ces discours avaient
exalté l'imagination de l'enfant. Il aspirait à la gloire de Paoli. Il ne
souffrait pas qu'un maitre, un camarade fit la moindre critique, le moindre
reproche à son idole. « Pourquoi, lui disait à Autun l'abbé Chardon,
avez-vous été battus ? Vous aviez Paoli, et Paoli passait pour un bon
général. — Oui, monsieur, répondait Napoléon, et je voudrais lui ressembler !
» Il s'exprimait à Brienne avec la même chaleur sur le compte du vaincu de
Ponte-Novo. « Paoli reviendra, s'écriait-il un jour, et s'il ne peut rompre
nos chaînes, j'irai l'aider sitôt que j'aurai assez de force, et peut-être à
nous deux saurons-nous délivrer la Corse du joug odieux qu'elle supporte ! »
Paoli, dit un élève, était son dieu. Un autre écrit en 1797 que Paoli est parrain
de Bonaparte, lui a donné sur les fonts baptismaux le nom de Napoléon — et, ce
qui paraîtra singulier, Lucien reproduit cette erreur dans ses Mémoires
et assure sérieusement que son frère est filleul de Paoli ! Il
resta donc à l'écart, et ceux qui le connurent alors, le représentent sombre,
farouche, renfermé en lui-même, semblable à l'homme qui sort d'une forêt et
qui, jusque-là, soustrait aux regards d'autrui, ressent pour la première fois
les impressions de la surprise et de la méfiance. Le principal avait
distribué entre les élèves une grande étendue de terrain qu'ils pouvaient
remuer et cultiver à leur guise. Bonaparte décida, força deux de ses
camarades à lui céder leur part, et, du sol dont il était maitre, il fit un
jardin. Il employa l'argent qu'il recevait pour ses menues dépenses à l'achat
-de piquets, et une forte palissade défendit l'accès de son petit domaine. Il
planta des arbrisseaux, les entoura de soins extrêmes et ils donnèrent au
bout de deux ans à son enclos l'aspect d'un cabinet de verdure, d'une
tonnelle ou, comme on disait, d'un ermitage. Là Bonaparte passait le temps de
ses récréations à lire ou à rêver, et malheur, raconte un élève, malheur à
ceux qui, par curiosité ou par malveillance, ou par badinage, osaient le
troubler dans son repos ! Il s'élançait furieux de sa retraite pour les
repousser, sans s'effrayer de leur nombre. Il ne prenait aucune part aux
amusements. On ne le voyait ni rire ni manifester cette joie bruyante que
font éclater les écoliers lâchés dans une cour. 8'il s'entretenait avec ses
condisciples, c'était pour les gronder ou les désapprouver par des paroles
aigres et piquantes. Ceux qu'il tançait ainsi, se fâchaient, se jetaient sur
lui il coups de poing ; il les attendait de pied fertile et ripostait à tous
avec le plus grand sang-froid. Aussi
était-il détesté. « Mes camarades ne m'aimaient guère », avouait-il plus
tard. Deux élèves, élus par leurs pairs, étaient chargés de l'administration
de la bibliothèque et du prêt des ouvrages. L'un d'eux ne pouvait souffrir
Bonaparte. Il l'accueillait avec rudesse, et à diverses reprises remarqua sur
un ton de mauvaise humeur que Napoléon n'avait d'autre but, en lui demandant
des livres, que de l'ennuyer et de l'importuner. Mais, dit-il, « Bonaparte
n'était ni plus patient ni moins entêté que depuis, et il me fit fréquemment
sentir que c'était toujours dangereux de le provoquer ». Dans
ces querelles avec ses compagnons Napoléon eut quelquefois le dessous. Il ne
se plaignait jamais aux Minimes. A ses yens, le maître, c'était l'ennemi. Il
haïssait, assure un élève, le despotisme des moines. Quand Berton fut envoyé
Brienne pour remplacer Lélue, Napoléon fut un de ceux qui, le soir, allèrent
chanter des chansons sous la fenêtre du non-veau principal ; Berton les
surprit, saisit le « petit Corse » au collet et le mit aux arrêts pour trois
jours. Mais le « petit Corse » ne s'amenda pas. Lorsqu'éclataient des
révoltes contre les régents, il était à la tête des mécontents et les
haranguait. La crainte de la férule ramenait bientôt les mutins au devoir, et
Napoléon était le premier châtié. Mais il supportait la correction sans se
plaindre et traitait de lâches les camarades auxquels la douleur arrachait
des cris ou des larmes. Une seule fois, il fit preuve d’une très vive
sensibilité. Puni pour une faute légère par le maître de quartier, il dut
dîner à genoux devant la porte du réfectoire, endosser l'habit de bure,
mettre un pantalon de l'étoffe la plus grossière, chausser de rudes et
informes souliers. II eut une violente attaque de nerfs a rendit tout ce
qu'il avait pris. Le supérieur, averti, leva la punition. Maîtres
et élèves finirent par avoir la même antipathie pour cet enfant bizarre qui
vivait dans une sorte d'isolement sauvage et répondait aux remontrances et
aux railleries par un silence méprisant ou par des bourrades. On résolut de
l'humilier, de le blesser au vif dans son orgueil. Le principal avait imaginé
d'organiser militairement l'École et de former de tout son monde un bataillon
à plusieurs compagnies. Cette imitation de la vie de régiment amusait les
élèves, les habituait à l'obéissance et à la subordination, les accoutumait à
prendre leurs rangs et à s'aligner en un clin d'œil, à se rendre aux
différents exercices sans tumulte ni confusion. Il y avait, comme à l'École
militaire de Paris et comme dans les troupes du roi, des grades et des
marques de distinction. Napoléon était capitaine d'une des compagnies. Un
conseil de guerre, tenu selon toutes les règles par l'état-major des élèves,
déclara que Bonaparte était indigne de commander ses camarades, dont il
dédaignait l'affection. On lui lut la sentence qui le dégradait, on le
dépouilla de ses insignes, et il fut renvoyé au dernier rang du bataillon.
Mais il partit insensible à l'affront, et la fermeté qu'il montra lui conquit
l'amitié de l'École. Comme dans un mouvement de repentir et par un revirement
naturel à cet âge qui n'est pas sans pitié, boursiers et pensionnaires lui
prodiguèrent les témoignages de bienveillance qu'ils lui refusaient naguère.
Bien qu'il ne crût pas avoir besoin de consolation, Bonaparte fut touché de
leur généreux retour. Il devint plus sociable, il se mêla parfois à leurs
parties, il dirigea leurs jeux. Les
divertissements qu'il mit en train répondaient à son caractère, et, selon le
mot d'un de ses condisciples, joignaient l'utilité au plaisir. Il proposa
d'imiter les courses d'Olympie on les luttes du cirque romain. Il fit livrer
des batailles où les uns représentaient les Grecs ou les Romains, les autres,
les Perses ou les Carthaginois. Mais les combattants se jetaient des pierres
; quelques-uns furent blessés ; le supérieur défendit ces périlleuses
distractions et réprimanda sévèrement Bonaparte. L'enfant rentra dans son
jardin et reprit pendant les récréations le genre de vie qu'il avait
auparavant. Vint
l'hiver mémorable de 1783, où la neige s'amoncela dans la cour de l'Ecole.
Les élèves recevaient alors des leçons sommaires de fortification, et un
professeur leur enseignait comment on trace une enceinte, ce que c'est que le
rempart, le parapet, le fossé, le chemin couvert, la place d'armes, le
glacis, et ce qu'on nomme une demi-lune, une lunette, une contre-garde, un
ouvrage à corne ou à couronne. Napoléon ouvrit, dit un de ses compagnons, une
seconde campagne, engagea des hostilités d'autre sorte, fit succéder la
guerre moderne à la guerre antique. Il proposa d'élever un petit fort en neige
suivant les principes de l'art. Il traça d'abord l'enceinte. Le lendemain, il
dut la recommencer parce que la neige tombée pendant la nuit l'avait effacée.
Mais, pour reconnaître ses lignes, il planta des jalons. Ses camarades le
secondèrent activement. Ils se servirent des brouettes, des bêches, des
pioches qu'ils employaient pour cultiver leurs jardinets. Bonaparte
conduisait les travaux et réussit à former un carré parfait, flanqué de
quatre bastions et pourvu d'un rempart de trois pieds et demi de longueur. Ce
carré fut attaqué et défendit à coups de boules de neige. Napoléon dictait
les mouvements. Il menait tantôt l'un, tantôt l'autre des deux partis. Les Minimes
encourageaient ces simulacres de combats et applaudissaient les élèves qui se
distinguaient par leur ardeur, leur adresse ou l'invention de quelque
stratagème. Bonaparte était le plus fécond en expédients et trouvait
constamment le moyen d'éveiller l'intérêt des spectateurs en imaginant chaque
jour une manœuvre nouvelle. D'avance, disait plus tard un de ceux qui
jouaient en 17S3 dans la cour de Brienne, D'avance
nous savions très bien Qu'il
serait quelque jour l'émule d'Alexandre. Dans
les combats les plus fameux 8'il
fixa toujours la victoire, Tel
il s'offrit dans tous nos jeux ; Il
sut nous présager sa gloire. Sans
peine il nous fit deviner Par
les plaisirs de son enfance Qu'il
était né pour étonner Et
captiver le moude au gré de sa puissance. Le
soleil de mars mit fin ces amusements, et l'administration n'en fut pas fâchée
à cause des rhumes que les élèves attrapaient en piétinant dans la neige.
Mais le renom de la forteresse construite par Bonaparte avait franchi les
murs de l'Ecole, et les habitants de Brienne qui venaient la voir par
curiosité, admiraient l'intelligence de l'ingénieur. Un
dernier épisode de la période briennoise de Napoléon se place au 25 août
1784. C'était le jour de la Saint-Louis, jour marqué d'une pierre blanche par
tous les élèves de France, et regardé comme le plus heureux de la vie
scolastique, célébré dans les Écoles militaires de province par des
réjouissances et à l'École militaire de Paris par un feu d'artifice qui coûtait
400 livres. A Brienne, la jeunesse s'abandonnait impunément aux
démonstrations de joie les plus bruyantes. Quiconque avait quatorze ans, pouvait
acheter de la poudre, et les Minimes autorisaient l'usage de petites pièces
de canon, de fusils, de pistolets. Durant les quinze jours qui précédaient le
25 août, on ne parlait d'autre chose que de la fête, on nettoyait les armes,
on fabriquait des pétards en mettant de la poudre dans une carte qu'on nouait
ensuite avec une ficelle fortement enduite de gomme, et le 25, tandis
qu'au-dessus de la grande porte du collège, sur la façade qui regardait la
ville, un transparent façonné par un élève et revêtu de l'inscription A
Louis XVI, notre père, représentait le roi appuyé sur la Justice et la
Vérité, ce n'était au dedans de l'École, dans les corridors et les cours, que
cris, que chants et que détonations. Bonaparte ne prit aucune part à la
Saint-Louis de 1784. Assis dans son jardin, il semblait indifférent
l'allégresse commune et insensible à tout ce beau bruit d'artillerie. Mais,
au soir, à neuf heures, le propriétaire d'un jardin adjacent réunit une
vingtaine de ses amis pour tirer un feu d'artifice. Des étincelles tombèrent
sur une boite qui contenait quelques livres de poudre. Il y eut une
explosion. Les élèves, épouvantés, s'enfuirent dans le jardin de Bonaparte,
renversèrent les palissades, foulèrent aux pieds les arbustes. Napoléon
voyait détruit son berceau de verdure. Outré, pensant au dégât que faisaient
ses camarades, et non au danger qu'ils couraient, il se jette au-devant d'eux
et les repousse à coups de pioche : il était enraged, dit l'un de ses
condisciples, émigré plus tard en Angleterre. On le traita d'égoïste et de
brutal ; on lui reprocha sa dureté de cœur. Mais peut-être était-il encore
exaspéré par les éclats d'une joie qu'il ne partageait pas. « Nos
réjouissances en l'honneur du roi, ajoute l'émigré, avaient sans doute excité
la mauvaise humeur du républicain. » C'est
ainsi que Napoléon se formait à l'école des Minimes. Il restait court de
taille. Son inaction physique dans les premières années de son séjour à
Brienne et l'application soutenue de son esprit avaient retardé le
développement de ses organes. Bien qu'il fût naturellement vigoureux et dur à
la fatigue, et qu'il eût les épaules larges, il semblait de santé faible et
délicate, à cause de sa mince stature et de son teint olivâtre que le climat
de la France n'avait pas encore altéré. Mais pour qui l'observait de près, il
était quelqu'un. Son regard vif, perçant et investigateur, son front large et
proéminent, ses lèvres fines et nerveusement contractées, sa physionomie
entière, tout en lui trahissait l'ardeur et l'énergie. Son éducation n'avait
presque rien adouci de sa rudesse native ; le sauvage corse ne s'était pas
apprivoisé ; il demeurait fougueux, passionné, et il eut à Brienne des accès
de colère, des transports de fureur. Ses camarades le trouvaient si différent
d'eux-mêmes qu'ils ressentaient en sa présence une sorte de crainte. Son
fière Lucien, qui passa quatre mois avec lui dans l'établissement des
Minimes, affirme qu'il était très sérieux de son naturel et n'avait rien
d'aimable dans les manières ; il m'accueillit, écrit Lucien, « sans la moindre
démonstration de tendresse, et je dois à ces premières impressions la
répugnance que j'ai toujours éprouvée à fléchir devant lui. » Mais,
comme Rousseau disait à Boswell en parlant des Corses, ce sont là des
caractères oh il y a de l'étoffe. La culture française que Napoléon reçut à
Brienne n'a pas fait de lui un être passif ; en réagissant contre elle, il a
gardé sa trempe, et il est de ces rares élèves des Écoles militaires qui,
selon le mot de Vaublanc, se formèrent eux-mêmes, puisèrent leurs pensées en
eux-mêmes sans être esclaves des pensées d'autrui, et déployèrent dans la
Révolution décision et fermeté. Une fois que Napoléon regimbait sous le coup
d'une injuste réprimande, le professeur lui dit d'un ton piqué : « Qui
êtes-vous donc, monsieur, pour me répondre ainsi ? » — « Un homme »,
répliqua Bonaparte. Il
était déjà homme. Il avait conscience de ses aptitudes guerrières, déclarait
sa vocation irrésistible, assurait que « l'état militaire est le plus beau de
tous les corps », et remerciait Dieu « le grand moteur des choses humaines »
de lui avoir donné une inclination manifeste pour le métier des armes. Des
grades élevés, de grands commandements, le gouvernement de la Corse, voilà ce
qu'il entrevoyait dans l'avenir. Il se sentait fait pour entraîner et mener
ses semblables. Lorsqu'il rappelait plus tard comment il gardait et défendait
son coin de terre, « j'avais l'instinct, disait-il, que ma volonté devait
l'emporter sur celle des autres et que ce qui me plaisait devait
m'appartenir. » Nous
connaissons moins les études de Bonaparte et ses progrès scolaires que le
développement de son caractère. Il vit, de 1779 à 178'1, six de ces
distributions de prix éclatantes et pompeuses que la bourgeoisie de Brienne
et la noblesse des environs honoraient de leur présence, six de ces
cérémonies qui, selon le mot du bon Keralio, excitaient les vainqueurs à
poursuivre leurs succès et les vaincus à prendre leur revanche. Il entendit
ces messes solennelles qu'on chantait le lendemain de la distribution et ce Te
Deum après lequel les triomphateurs déposaient leurs couronnes, comme un
hommage de gratitude, entre les mains du célébrant. Il prit part à ces
Exercices publics où, durant plusieurs jours, pour l'édification des
familles, les assistants, munis de programmes imprimés, interrogeaient les
élèves sur les matières enseignées dans l'année. Ces exercices furent
présidés en 1780 par l'évêque de Troyes et abbé-comte d'Aurillac, Barrai, en
1781 par le duc d'Orléans, qui venait souvent passer quelques jours chez le
comte de Brienne, en 1782 par le duc du Châtelet, en 1783 par l'intendant de
Champagne, Rouillé d'Orfeuil. Le nom
de Barral dut en 1781 frapper le jeune insulaire. Il y avait en Corse un
Barrai, inspecteur des ponts et chaussées, qui, selon Marbeuf, joignait à
l'entente de son métier beaucoup de connaissances particulières sur
différents objets, et ce Barrai est le même que Bonaparte chargeait en 1796
de construire des ponts sur le Pô et l'Adige, le môme qu'il nommait la fin de
1797 chef de brigade du génie et commandant du corps des ingénieurs des ponts
et chaussées à l'avinée d'Italie, le Barrai qui lui communiquait en 1801
d'importantes observations sur l'avantage que la France pouvait tirer des
bois de la Corse et des mines de fer de l'île d'Elbe, le Barrai à qui le
premier consul offrait la préfecture du Liamone. Cet homme de savoir et de
talent appartient d'ailleurs à la famille de l'évêque de Troyes qui présidait
en 1_780 les Exercices publics de Brienne, et trois neveux du prélat furent
plus tard au service de Napoléon : l'aîné, président de la cour impériale de
Grenoble ; le cadet, préfet du Cher ; le plus jeune, sénateur, comte de
l'Empire, premier aumônier de l'impératrice et archevêque de Tours. Mais ces
trois Barrai ne durent pas leur fortune au souvenir de leur oncle. Le mariage
du cadet, Horace de Barrai, avec une fille de Fanny de Beauharnais, leur
valait la protection de Joséphine. Avant d'administrer un département, Horace
de Barral avait aisément obtenu sa radiation de la liste des émigrés ainsi
que le traitement de réforme affecté il son grade de général, et dans une
lettre au premier consul, il rappelait à la fois ses campagnes et « la
détresse à laquelle étaient réduits ses enfants, neveux de Mme Bonaparte ». La
légende s'est attachée aux distributions de prix des années 1781 et 1783. M
de Montesson aurait en 1781 couronné Napoléon en lui disant : « Puisse cette
couronne vous porter bonheur ! » De la viendraient les grâces qu'il fit
pleuvoir sur elle et les siens. On oublie que Mme de Montesson tenait à Paris
un salon dont Bonaparte appréciait l'influence, qu'elle connaissait les
usages et l'étiquette de l'ancienne cour, et qu'elle fut ainsi, suivant
l'expression de Lucien, un oracle du génie. « Songez, avait-elle dit à
Joséphine, qui répéta cette flatterie délicate à son mari, songez que vous
êtes la femme d'un grand homme. » On
prétend encore qu'en 1783, Napoléon, chargé de faire un compliment à Rouillé
d'Orfeuil, l'aurait harangué avec violence ; que Rouillé, furieux, aurait
essayé d'empêcher l'admission du hardi discoureur à l'École militaire de
Paris ; que le Père Berton aurait dû courir à Versailles et présenter
Bonaparte au roi. Comme si Bonaparte avait été reçu en 1783 à l'École
militaire de Paris ! Comme s'il avait pu jouer ce personnage d'orateur qui
revenait évidemment au premier du collège et que Berton n'aurait eu garde de
confier à un Corse, à un étranger ! Comme si le pauvre Minime eût obtenu si
facilement une audience du monarque ! Du reste, Napoléon a été bienveillant
pour Rouillé d'Orfeuil ; il le fit baron de l'Empire en 1810 ; il maria l'une
de ses filles à un Tascher ; il nomma son fils aîné préfet d'Eure-et-Loir et
de l'Eure, un antre fils, chef d'escadron, deux autres, capitaines
d'infanterie. Eut-il
des accessits et des prix ? Eut-il un prix de mathématiques que partagea
Bourrienne ? Reçut-il un de ces volumes uniformément reliés en veau fauve
dont la couverture portait l’écusson royal entouré des insignes de l'ordre du
Saint-Esprit et surmonté de la couronne de France avec la légende circulaire
: Praemium et incitamentum laboris ? Non, sans doute, car lui-même
dans ses conversations et ses camarades dans le banquet qu'ils donnèrent en
son honneur, n'auraient pas manqué de faire allusion à ses succès scolaires.
On a dit que le futur roi de Bavière, alors duc de Deux-Ponts, avait, dans
une visite à l'école de Brienne, demandé quels étaient les meilleurs élèves ;
que Berton lui présenta le jeune Bonaparte comme le plus distingué de tous,
et que le prince donna sa montre à Napoléon, qui la conserva longtemps et qui
fit plus tard de la Bavière un royaume : l'anecdote ne mérite pas créance. Soit
par insouciance, soit par dégoût, Bonaparte, dit un de Ses camarades, ne
s'appliqua pas à l'étude du latin. Les Exercices publics, où il eut son bout
de rôle, prouvent en effet que le latin était sa partie faible. En 1780, il
doit réciter des fables du premier livre de Phèdre. Mais dans les années
suivantes il n'est plus examiné sur le latin. En 1782, des élèves entrés à
Brienne soit un an après lui, comme Cominges, soit en même temps que lui,
comme La Colombière et Frasans, répondent, ainsi que lui, sur l'histoire
ancienne ; mais Bonaparte n'explique pas, comme Cominges, La Colombière et
Frasans, les deux premiers livres de Phèdre, l'histoire de David dans la
seconde partie du Selectae et les Colloques choisis d'Érasme. C'est
que Bonaparte, étranger et traité d'abord en étranger, moins strictement
assujetti que les autres aux devoirs de la classe, préfère apprendre le
français, et ses progrès dans cette langue sont assez marqués pour qu'il
soit, aux Exercices publics de 1780, interrogé sur la syntaxe de la petite
grammaire de Wailly. Ses condisciples n'assurent-ils pas qu'il avait un peu
de difficulté à s'exprimer, mais qu'il parlait avec feu, que tout ce qu'il
disait était concis et vigoureux, que son nouvel idiome n'avait pas assez
d'énergie pour rendre ce que son esprit sentait vivement ? C'est
que Bonaparte a été à Brienne, comme Vaublanc La Flèche, rebuté par les
règles de la grammaire et par ces classifications de verbes qu'il fallait
apprendre par cœur et réciter niaisement. « Que m'importait, raconte
Vaublanc, que emare fut de la première ou de la seconde conjugaison ?
Mon bon sens me disait que tout cela avait été imaginé par des pédagogues qui
ne voyaient que les mots, et non la beauté des pensées. » Napoléon refuse de
se plier à des exercices qui lui paraissent stériles, et il regimbe lorsque
les Minimes lui commandent de « rendre la raison grammaticale des mots ».
Il ne comprend pas qu'on écrive dans une langue morte et qu'on abaisse les
classiques de l'ancienne Rome à n'are plus, comme disent les moines de
Brienne, que des « sources d'élégance pour la diction latine ». 8'il lit
les Latins, il se contente de traductions. Pourquoi expliquer, déchiffrer
longuement un auteur dans l'original ? Ne vaut-il pas mieux le lire
rapidement dans la version française ? Le latin sert-il à un homme d'épée ?
N'est-il pas exclu des cours de l'École militaire de Paris ? Quelques
pensionnaires des écoles provinciales n'en sont-ils pas dispensés, sur le
désir des parents, malgré les supérieurs qui prient Reynaud de Monts
d'obtenir un ordre du ministre et d'obliger tous les élèves à l'étude du
latin jusqu'à la fin de la seconde ? Dans le règlement de son Prytanée,
Napoléon distingue avec soin entre ceux qui seront soldats et ceux qui se
destinent à la carrière civile ; ces derniers seuls « apprendront particulièrement
le latin ». Et de
la sorte, quoique élevé dans un collège, Napoléon n'a pas reçu l'éducation du
collège. Il n'a pas fait, à proprement parler, ses études classiques, et il
s'est trouvé libre de toute tradition, garanti contre toute imitation. Il
écrira comme de source, et n'aura pas à s'inspirer des auteurs, sinon, dans
ses années de garnison, de Rousseau et de Raynal. La netteté, la résolution
de son esprit et sa précision tranchante se marqueront dans son style, car,
bien qu'il ne sente pas, de son aveu, ce qu'on nomme le style, il aura un
style, sans y songer, un style qui est à lui, un style au tour bref, vif,
impérieux ; il ne sentait, dit-il encore, que la force de la pensée, et la
force de sa pensée s'empreint dans sa parole. Son
génie, rapporte un disciple des Minimes, s'était tourné vers les branches des
connaissances humaines qui devaient être les instruments de sa gloire. Il
saisissait avidement les vérités des sciences exactes. Les élèves de 13rienne
ne commençaient l'étude des mathématiques que lorsqu'ils approchaient de leur
douzième année. Mais ceux qui, comme Bonaparte, annonçaient des dispositions
prématurées, avaient la permission de suivre le cours, malgré leur âge. Il se
fit aussitôt remarquer dans cette matière par son intelligence et son
assiduité. Tout le monde disait de lui : « C'est un enfant qui ne sera propre
qu'à la géométrie. » Le Père Patrauld faisait son éloge. D'année en année, il
avance et progresse en mathématiques : il répond aux Exercices publics d'abord
sur l'arithmétique, puis sur la géométrie et l'algèbre, puis sur
l'application de l'algèbre l'arithmétique et à la géométrie, sur la
trigonométrie, sur les sections coniques. La
géographie attirait également Napoléon. Il a la mémoire topographique, la
mémoire des localités comme celle des faits. Avec quel dédain superbe, en
1S09, il parle de ces messieurs de la cour d'Autriche qui n'ont aucune notion
de géographie ! Aux Exercices publics, il est interrogé, en 1780, sur la
mappemonde et les divisions des quatre parties du monde, en 1782 sur la
géographie ancienne et sur la nomenclature de la France, des Pays-Bas, de
l'Allemagne, de l'Espagne, du Portugal et de l'Italie. Mais
son étude favorite, c'est l'histoire. Il passait pour le plus infatigable
liseur de l'École, empruntait livres sur livres, et l'on disait qu'il eût été
plus apte qu'aucun autre à l'emploi de bibliothécaire, mais qu'il était trop
avare de son temps et qu'il aurait cru ravir à sa propre instruction les
instants qui seraient consacrés aux minutieux détails de cette fonction. Or,
les ouvrages qu'il lit sans relâche sont des livres d'histoire, surtout des
biographies d'hommes illustres, et ces Tries que le ministre Saint-Germain
avait chaleureusement recommandées aux supérieurs des Écoles militaires, ces
Vies de Plutarque qui firent une si profonde impression au XVIIIe siècle, qui
tournaient la tête au marquis d'Argenson, tiraient il Vauvenargues des larmes
de joie, guérissaient Rousseau des romans. Bonaparte dévora Plutarque avec
enthousiasme. Il y prit ou mieux y fortifia cet esprit républicain, ce
caractère indépendant qu'il déployait au début de sa carrière. Ce fut en
lisant Plutarque qu'il sentit croître et se développer l'ambition qu'il avait
reçue de la nature, le désir de faire grand, l'envie d'avoir un nom et de
fixer sur lui les regards de ses contemporains. Le bibliothécaire de l'École
des Minimes ne dit-il pas que Napoléon se proposait déjà pour modèles les
généraux célèbres de l'antiquité ? Le jeune Corse s'engoua donc à Brienne des
Léonidas et des Dion, des Curtius et des Decius, des Caton et des Brutus, qui
ont « émerveillé le monde ». Né dans un pays qui venait d'être une
république, aimant son île natale avec passion, brûlant de se dévouer pour
elle, il comprend et admire les généreuses actions que l'amour de la patrie
inspirait aux citoyens des vieilles républiques. Oui, c'est alors que « les
sentiments se sont agrandis », alors que « l'âme, dégagée des entraves
de l'égoïsme, a pris son essor ». Le courage, la vigueur, l'héroïsme des
anciens le frappent et l'attachent. Ses camarades le surnommaient le
Spartiate. Il méritait l'épithète non seulement parce qu'il était taciturne
et monosyllabique, mais parce qu'il adorait Lacédémone. Les palpitations d'un
Spartiate, disait-il peu de temps après, étaient celles de l'homme fort, et
il rappelait que les femmes de Sparte se montraient triomphantes et
couronnées de myrte dans les temples et sur les places lorsque leurs proches
étaient tombés pour la patrie, que les trois cents Spartiates des Thermopyles
« premier soutien de la liberté, avaient affronté les forces réunies de
l'Orient et couru à la mort » ; il rappelait Argileonis, la mère de Brasidas,
s'écriant, lorsqu'elle sait le trépas de son fils, que Sparte compte encore
soixante-dix citoyens plus dignes d'elle ; il rappelait Pædaretos exclu du
Conseil des Trois Cents et félicitant Sparte d'avoir trois cents citoyens
meilleurs que lui ; il assurait que chaque trait, chaque mot des Spartiates
peint le sublime patriotisme qui les embrasait. Lorsqu'il écrivait ces
lignes, il était encore sous l'influence des lectures de Brienne, et le
levain de fière énergie et d'ardeur martiale que la Révolution fit fermenter
dans son cœur, y avait été déposé par le Plutarque qu'il feuilletait avec
émotion à l'école champenoise. Cinq
ans s'étaient écoulés depuis l'entrée de Napoléon Brienne lorsque, le 21 juin
1784, son père, arrivant de Corse, le fit mander au parloir. Charles
Bonaparte venait présenter des mémoires au contrôleur général et notamment
solliciter des secours pour dessécher le dernier tiers du marais des Salines.
Il venait consulter des médecins de Paris sur sa santé, qui commençait à
languir : depuis quelque temps il se plaignait de violentes douleurs
d'estomac, surtout après qu'il avait dîné. Il venait conduire à Saint-Cyr sa
fille Marianna et deux autres demoiselles, cousines des Bonaparte, Mlles
Casabianca et Colonna. Il venait chercher son troisième fils, Lucien, au
collège d'Autun et le mener à l'École des Minimes. Cette
visite de Charles Bonaparte est la seule visite que Napoléon ait reçue de sa
famille, et ce fut la seule grande joie et comme la seule bouffée d'air corse
qui traversa son enfance. Il n'eut même pas la satisfaction de revoir son
père et de l'embrasser une fois encore. Après être resté plus de deux mois à Paris,
Charles, pressé de regagner son île, de régler ses affaires domestiques et
surtout de prendre les eaux d'Orezza, ne put repasser par Brienne. Il informa
Napoléon de cette résolution qui contait à son cœur, et le fils, triste, mais
résigné, écrivit à son père : « Votre lettre, comme vous pensez bien, ne m'a
pas fait beaucoup de plaisir ; mais hi raison et les intérêts de votre santé
et de la famille qui me sont fort chers, m'ont fait louer votre prompt retour
en Corse et m'ont consolé tout à fait. » Il se
consola d'autant mieux que son frère Lucien était avec lui. Conduit l'année
précédente au collège d'Autun par l'oncle Fesch, Lucien y avait appris le
français, et venait maintenant à l'École de Brienne pour achever ses études.
Son père avait essayé d'obtenir une bourse pour lui, comme pour Napoléon, et
demandé au ministre Ségur que Lucien fût nominé élève du roi dans une des
maisons où Sa Majesté faisait élever les enfants de la pauvre noblesse. Mais,
dès la fin de L782, le ministre avait déclaré que le roi, désireux de
répartir ses grâces sur les familles avec égalité, refusait d'admettre en
même temps cieux frères dans ses écoles militaires, et le règlement du 26
juillet 1783 portait que les parents ne devaient jamais proposer qu'un seul
enfant, et que, cet enfant agréé, ils ne pourraient solliciter semblable
faveur pour un second que lorsque l'éducation du premier serait terminée. Le
cardinal de Bernis demandait au même instant une bourse pour le fils cadet du
marquis d'Agrain ; le ministre lui exprima son grand regret de ne pouvoir le
satisfaire, parce que l'aîné des d'Agrain était encore à La Flèche. Il
répondit pareillement à Charles Bonaparte : Lucien n'aurait sa bourse que
lorsque Napoléon aurait quitté Brienne. Lucien,
ou le chevalier de Bonaparte, ainsi qu'il se nommait selon l'usage des écoles
et des régiments où étaient deux frères de famille noble, entra donc à Brienne
comme pensionnaire, et sa pétulance, la vivacité de son esprit, son amour de
la poésie firent impression dans l'établissement des Minimes. Un de ses
condisciples, Duval, disait en 1800, après avoir célébré Napoléon : Non
moins prompt à se déceler, Le
frère dans le plus jeune âge S'empressa
de nous révéler La
profonde raison d'un sage. Amant
studieux des neuf sieurs, Il
obtint l'honneur de leur plaire. Et,
pour prix de tant de faveurs, Il
leur montrait déjà la tendresse d'un père. Duval
se souvenait que Lucien était frère du premier consul et ministre de
l'intérieur ; mais il n'eût pas tenu ce langage si Lucien avait été mauvais
élève, et ses louanges exagérées renfermaient un peu de vérité. Le témoignage
de Napoléon est toutefois plus probant. « Le chevalier, écrivait-il à son
père et if l'oncle Fesch, est âgé de neuf ans, et grand de trois pieds onze
pouces six lignes. Il est en sixième pour le latin, va apprendre toutes les
différentes parties de l'enseignement. Il marque beaucoup de dispositions et
de bonne volonté. Il faut espérer que ce sera un bon sujet. Il se porte bien,
est gros, vif et étourdi, et pour le commencement, on est content de lui. Il
sait très bien le français et a oublié l'italien tout à fait. » Napoléon
n'était pas aussi content de son frère aîné. Au parloir de Brienne, Charles Bonaparte
n'avait pu dissimuler son fils cadet que Joseph lui causait un très vif
déplaisir. Non que Joseph fût médiocre écolier. Il avait eu des succès dans
ses classes, depuis la sixième jusqu'à la rhétorique. C'était un optimus
adolescens, il qui ses professeurs donnaient fréquemment comme
témoignages de satisfaction de belles images de saints. Il remportait des
prix, et parmi les livres qu'il recevait en récompense étaient le Télémaque
de Fénelon et les Saisons de Saint-Lambert, qu'il ne cessait de feuilleter. Grâce
aux lectures qu'il faisait if l'insu des maîtres pendant les récréations, il
obtenait la première place en composition française. Le principal d’Autun lui
attribuait le rôle le plus remarquable, celui de Dorante, dans une pièce
scolaire des Fâcheux, le chargeait de réciter un compliment en vers au
prince de Condé, et assurait qu'il n'y avait dans le collège « ni physicien,
ni rhétoricien, ni philosophe qui eût tant de talents que Joseph et qui fit
si bien une version ». Charles Bonaparte avait raconté ces détails à
Napoléon, tout en se plaignant un peu de la paresse de Joseph. Quel dommage
que Joseph ne fût pas plus appliqué ! Ne serait-il pas hors de pair s'il
travaillait ? Par malheur, il était insouciant ; à peine s'il envoyait de ses
nouvelles à sa famille d'Ajaccio, et ses lettres n'avaient que deux lignes. «
Je suis persuadé, répondait Napoléon, qu'il n'écrit pas davantage à l'oncle
Fesch ; pourtant il m'écrit très souvent. » Mais quelle fut la surprise de
Napoléon lorsque son père lui confia que Joseph voulait être soldat et,
malgré toutes les remontrances, quitter la soutane pour l'épée ! Pourrait-il,
s'écriait Charles Bonaparte, se tirer d'un combat et avait-il assez de
hardiesse pour affronter les périls d'une action ? Comme
son père, Napoléon désapprouva Joseph, et, le 25 juin 1784, dans une lettre à
Fesch, il blâmait vertement son frère qui n'avait plus aucun penchant pour le
séminaire et l'Église. Quoi ! Joseph avait déjà commencé ses études de
théologie, et il allait se démentir ! Monseigneur d'Autun l'exhortait à
persister, lui promettait un gros bénéfice, et Joseph, sûr de devenir évêque,
sûr d'être un jour le soutien de sa famille et de procurer aux siens mille
avantages, renonçait soudainement à « prendre le bon parti » ! Il désirait
être militaire ! Mais avait-il le courage ? Saurait-il endurer les fatigues d’une
campagne ? Sans doute, il serait un bon officier de garnison ; il était fort
bien fait ; il avait des talents de société et l'esprit propre aux futiles
compliments. Mais, ajoutait Napoléon, Qu'importe
à des guerriers ce frivole avantage ? Que
sont tous ces trésors sans celui du courage ? A
ce prix, fussiez-vous aussi beau qu'Adonis, Du
dieu même du Pinde eussiez-vous l'éloquence, Que
sont tous ces dons sans celui de la vaillance ? Dans
quel corps entrerait Joseph ? Dans la marine ? Il lui faudrait deux ans pour
apprendre les mathématiques, et il ne pouvait supporter la mer. Dans le génie
? Il n'aurait les connaissances nécessaires que dans quatre ou cinq ans, et
ne serait alors qu'élève il l'école de Mézières. Dans l'artillerie ? Il travaillerait
dix-huit mois pour être élève et autant pour être officier, et l'étude
n'était pas compatible avec la légèreté de son caractère. Dans l'infanterie ?
Ah ! vraiment, c'était l'arme qui convenait à Joseph et qui flattait ses
goûts : ne rien faire, battre le pavé toute la journée, être un mauvais
sujet, comme le sont les trois quarts de ces « minces » officiers
d'infanterie ! Non, Joseph avait déjà quelques tours sur la conscience ; il
était frivole et prodigue ; on devait tenter un dernier effort pour l'engager
à l'état ecclésiastique, et, s'il tenait bon, le l'appeler en Corse, le
mettre sous les veux de son père, et le faire entrer au barreau. Voilà
sur quel ton s'exprimait alors Napoléon Bonaparte. Cette lettre est-elle d'un
enfant ou plutôt à d'un homme et d'un maitre ? Quel verbe d'autorité ! Quel
accent impérieux ! Quelle expérience précoce ! Napoléon commit à fond le
caractère indolent et léger de son aîné, qui, de la vie militaire, ne goûte
et ne goûtera que le laisser-aller, l'oisiveté, les mœurs faciles de
garnison. D'une façon vive, serrée, très nette et très précise, un peu sèche
néanmoins, il expose, énumère les divers partis que peut prendre Joseph. Il
combat résolument son changement de carrière. Pratique, positif, et comme
s'il avait dots ses heures de solitude médité longuement sur la situation et
l'avenir des siens, comme s'il devinait la plaie d'argent dont souffrent les
Bonaparte, il conclut que Joseph doit être prêtre, doit être évêque : quels
avantages pour la famille ! Mais
Joseph s'entêta. Ni son frère Napoléon ni son oncle Fesch ne purent le
dissuader. Il déclara qu'il porterait l'uniforme, et pour mieux montrer qu'il
voulait se donner de la peine et faire preuve de mérite dans sa profession,
il jura de se vouer à l'artillerie ou au génie, les deux corps que les
familles préféraient à tout autre parce qu'ils obligeaient l'officier à
travailler sa vie entière. Son père céda. Durant son séjour à Paris, dans une
lettre datée du 18 juillet 1784, il sollicita le ministre Ségur de placer
Joseph dans le génie ou l'artillerie. Joseph, écrivait-il, avait, selon le
certificat du principal, fini ses classes avec distinction au collège
d'Autun, et ne pouvait retourner en Corse pour perdre le fruit de son
éducation. Il se disait destitué de toute protection, se jetait avec
confiance aux pieds de Ségur, invoquait le cœur paternel de Ségur en faveur
d'une famille nombreuse et dévouée au monarque, priait Dieu d'accorder à
Ségur une parfaite santé, de le conserver longtemps aux siens et à la France. Le
ministre répondit à Charles Bonaparte qu'il fallait, pour être admis dans
l'artillerie ou le génie, se présenter à un concours et que le candidat ne
pouvait comparaître devant son juge, soit Laplace, soit Bosse, sans être
agréé ou avoir une lettre d'examen. Or, Joseph, qui venait d'opter décidément
pour l'artillerie, était certain d'être agréé : il n'avait qu'à faire preuve
de quatre degrés de noblesse, comme Napoléon avant sa réception à Brienne.
Mais encore devait-il se munir d'un certificat de bonne conduite et
d'instruction qu'il présenterait au commandant de l'école d'artillerie à
Metz, où avait lieu le concours. Encore devait-il subir une interrogation qui
ne roulerait que sur les mathématiques. Après mûre réflexion, Charles
Bonaparte tira Joseph du collège d'Autun et l'emmena en Corse : le jeune
homme n'avait pas vu sa mère depuis cinq ans ; il passerait quelques semaines
à Ajaccio ; après ce temps de vacances il reviendrait sur le continent pour
se préparer, comme Napoléon, à l'examen de l'artillerie. Napoléon
n'avait pas d'abord choisi l'arme de l'artillerie. Sur le conseil du comte de
Marbeuf, il avait résolu d'être marin. C'était alors une mode d'entrer au
service de mer. La réputation d'un corps qui se prétendait, depuis le règne
de Louis XIV, le premier corps militaire du royaume, les progrès de l'art de
la navigation, le voyage de Bougainville, les campagnes de Verdun de la
Crenne, de Fleurieu et de Borda, le rôle glorieux des flottes françaises dans
la guerre de l'indépendance américaine qui venait de finir, l'attente d'une
lutte nouvelle que l'Angleterre ne manquerait pas de rallumer pour reprendre
sa revanche, tout excitait les jeunes gentilshommes à briguer un gracie sur
les bâtiments de Sa Majesté. Un Corse, le futur conventionnel Luce Casabianca,
qui commanda l'Orient dans l'expédition d'Égypte et périt à la bataille d'Aboukir, n'avait-il pas été, en 1778, à sa sortie de l'École royale militaire de
lichais, nominé par M. de Sartines aspirant garde de la marine au département de
Toulon ? Un autre Corse, César-Joseph-Balthazar de Petrieoni, n'était-il pas,
en 1782, envoyé, lui aussi, à Toulon comme aspirant ? Napoléon voulait courir
la même carrière que ses compatriotes Casablanca et Petrieoni. Il comptait
être employé, lui aussi, sur les côtes de Provence, trouver des occasions
fréquentes de revoir la Corse, son île native, connue dit Lucien, à laquelle
il donnait la préférence sur toute autre localité ; il supportait la mer ; il
était leste, agile, et sa vivacité, sa prestesse, sa petite taille le
prédisposaient à la vie maritime. Le Corse, lisons-nous dans un mémoire du
temps, « est fait pour être bon matelot ; pendant la guerre de l'indépendance
américaine, des bergers, des montagnards ont servi sur les vaisseaux du roi ;
ils sont aussi braves que les marins des autres nations tant pour le feu que
pour les manœuvres. » Napoléon s'intéressa toujours aux choses de la marine.
Sa correspondance avec l'amiral Bruix et le ministre Decrès témoigne de
connaissances techniques, et, en se rendant à l'île d'Elbe sur une frégate
anglaise, il étonna, confondit le capitaine, les officiers et l'équipage par
sa profonde entente des moindres détails du métier. Le
sous-inspecteur général des écoles militaires, Keralio, destinait Napoléon à
la marine. Il l'avait remarqué en 1781 et en 1782 dans ses visites à Brienne,
et se plaisait à l'exciter de toutes manières ; il croyait voir en lui les
étincelles d'un véritable mérite et il désirait l'envoyer aussi tôt que
possible à l'École militaire de Paris, dans la compagnie des
cadets-gentilshommes où entraient les meilleurs boursiers des collèges de
province. Mais Keralio fut remplacé le 1er juin 1783 par Reynaud de Monts,
et, bien qu'il eût ordre d'accompagner son successeur dans une partie de la
première tournée, pour lui donner les renseignements nécessaires et lui faire
connaître la manière de procéder, il ne vint pas chez les Minimes. Ce fut
Reynaud de Monts qui, en 1783, inspecta Brienne. Il ne désigna pour l'École
militaire de Paris que deux élèves, Le Lieur de Ville-sur-Arce et Picot de
Moras, qui, nés tous cieux au mois de janvier 1768, avaient un an de plus que
Bonaparte, et il ne jugea pas que Napoléon prit être placé dans la marine :
le jeune Corse n'avait encore passé que quatre ans et quatre mois à Brienne,
et son éducation devait, selon le règlement, durer au moins six années
complètes. Cette
nouvelle consterna Charles Bonaparte, qui comptait que Napoléon quitterait
Brienne en 1783. Aussi en 1784 pendant son séjour à Paris, rédigeait-il ou
nouveau mémoire au ministre. Napoléon n'avait-il pas tourné ses études vers
la marine, à l'instigation de M. de Marbeuf ? Ne s'était-il pas comporté
d'une manière distinguée ? N'avait-il pas si bien réussi dans ses examens que
M. de Keralio voulait l'envoyer d'abord à l'École de Paris, puis au
département de Toulon ? Le père attribuait l'ajournement de Napoléon à la
retraite de Keralio. « Elle a, disait-il, changé la destinée de mon
fils, qui n'a plus de classe au collège à la réserve des mathématiques et qui
se trouve à la tête d'un peloton, avec le suffrage de tous ses supérieurs. »
Et il assurait à Ségur qu'on ne pouvait faire une plus grande charité que de
soulager une famille abandonnée, une famille nombreuse qui servirait le roi
comme elle l'avait servi jusqu'alors et qui redoublerait de zèle pour le bien
public. Il le priait de placer Napoléon, c'est-à-dire de le recommander au
ministre de la marine et de donner sa bourse il Lucien : c'était à ses
propres frais, ajoutait-il, qu'il avait mis son troisième fils à Brienne, et
les moyens de payer la pension lui faisaient défunt. On lui répondit, comme naguère,
que Lucien n'aurait de bourse qu'après le départ de Napoléon. Il n'insista
pas. Mais il chargea son cousin Hyacinthe Arrighi de Casanova, alors député
des États de Corse à la cour, d'agir en sa faveur, et Napoléon exprimait
bientôt « sa reconnaissance des démarches qu'Arrighi avait faites pour le
placer ». Arrighi, alléguant qu'il avait deux enfants et ne possédait
que trois cents livres de rente, obtint alors que son fils Jean-Thomas serait
inscrit sur la feuille du roi et admis dans une des écoles militaires de
province. Mais peut-être avait-il parlé du jeune Bonaparte au ministre, à
Monseigneur, comme on disait, ou à l'inspecteur général Timbrune ou au
sous-inspecteur général Reynaud de Monts. En 1779, l'abbé de Luker priait le
ministre d'admettre un élève de Pontlevoy, son parent, M. d'Apchon, dans la
compagnie des cadets-gentilshommes ; le ministre lui répondit que d'Apchon
paraissait digne de cette grâce et « qu'on s'en occuperait volontiers
dans le temps ». Bonaparte fut sans cloute recommandé par Arrighi comme d'Apchon
par l'abbé de Luker. Mais
sur ces entrefaites Napoléon avait abandonné la marine pour l'artillerie.
Letizia s'effrayait des dangers qu'il courrait sur nier, et lui faisait dire
qu'il aurait à combattre le feu et l'eau tout ensemble ; Joseph, qui ne
rêvait plus que de canons, représentait à son frère que le corps royal de
l'artillerie l'emportait sur les autres corps de l'armée par la distinction
et le savoir. Napoléon
n'eut pas de peine à prendre ce parti. L'artillerie avait, selon l'expression
du temps, le plus d'analogie avec la marine. De même que la marine, elle
était à la mode, et les bureaux se plaignaient déjà de la « surabondance »
des candidats. Elle passait pour la première de l'Europe. On la nommait un «
corps à talents » et l'on disait, comme le prince de Ligne, que cette partie
était en France portée au suprême. Elle occupait dans l'infanterie le rang du
6/10 régiment ; mais elle déclarait fièrement qu'elle n'était ni infanterie
ni cavalerie ; qu'elle ne devait pas figurer dans l'infanterie ; que, si la
valeur des services et leur multiplicité décidaient du pas, la première place
lui appartenait sans conteste ; que l'ancienneté seule lui donnait la
préséance ; qu'elle avait pris le rang de ses soldats créés en 1671 au lieu
de prendre le rang de ses officiers, dont l'origine remontait, par une
succession ininterrompue, jusqu'au XIIe siècle, où il y avait déjà des
maîtres de l’artillerie. A la
vérité, il était assez malaisé d'y entrer ; il fallait s'appliquer aux
mathématiques, rester sur les bancs de l'école deux ou trois années de plus
que les autres, courir le risque d'un échec, et combien de sujets, comme le
chevalier de Mau-tort, renonçaient à l'artillerie coutre le vœu de leurs
parents en alléguant leur répugnance pour les sciences abstraites, la chance
des examens, la honte qu'ils auraient s'ils étaient refusés une ou cieux
fois, la difficulté de trouver ailleurs une sous-lieutenance s'ils arrivaient
à l'âge de dix-neuf ou vingt ans sans avoir été reçus au corps royal dont M.
de Gribeauval était le premier inspecteur ! Mais
les officiers de l'artillerie avançaient sûrement, quoiqu’avec lenteur.
Lieutenant en second, lieutenant en premier, lieutenant en premier avec
commission du capitaine, capitaine en second, capitaine en premier, capitaine
en premier avec rang de major, major ou chef de brigade, lieutenant-colonel,
colonel, commandant d'école, inspecteur général, telle était la série
ascendante des gracies. On sauvegardait les droits de l'ancienneté, et, par
exemple, le plus ancien capitaine en second devenait capitaine de sapeurs ;
le plus ancien capitaine de sapeurs, capitaine de bombardiers ; le plus
ancien capitaine de bombardiers, capitaine de canonniers. Toutefois un
officier pouvait être, pour inconduite ou incapacité, borné ou retardé dans
son avancement, et en 1789, trois capitaines « bornés à leur état » se
plaignent inutilement que dix de leurs cadets aient été nommés chefs de
brigade. Trois emplois de chef de brigade, sur cinq, et un emploi de
capitaine en second et de lieutenant en premier, sur trois, étaient donnés au
choix. Chaque année, dans chaque garnison de l'artillerie, le commandant de
l'école, le colonel, le lieutenant-colonel, les chefs de brigade et le major
désignaient à la pluralité des voix, parmi les capitaines en premier et les
lieutenants, les trois sujets les plus clignes d'avancer, et leurs votes,
écrits et signés, étaient transmis à Gribeauval. Chaque année, le comité on,
comme on disait, l'assemblée des inspecteurs généraux de l'arme décidait si
les capitaines en premier étaient propres à la majorité ou à la brigade, si
les majors, chefs de brigade et lieutenants-colonels étaient bons pour un
régiment, si les colonels étaient bons pour les directions d'artillerie ou
les commandements d'école, si les commandants d'école étaient bons il
l'inspection. Les
jeunes gens de petite noblesse et de petite fortune se vouaient donc à
l'artillerie ou au génie, lorsqu'ils avaient le goût de l'étude et du
travail. Ces deux armes étaient les seules où la faveur et la richesse ne
pouvaient prendre la place due au mérite, les seules où les plus instruits
avaient la préférence et montraient leur valeur réelle sans craindre de
passe-droit, les seules où un gentilhomme pauvre et laborieux eût des chances
certaines d'arriver aux grades supérieurs, s'il acquérait les lumières
indispensables à son métier et remplissait avec intelligence les commissions
dont il était chargé. Et lors même que les officiers quittaient le corps
royal pour le service de l'état-major ou pour toute autre fonction, ne
possédaient-ils pas des connaissances dont ils tiraient grand profit dans
quelque emploi que ce fût ? Napoléon
savait qu’il pouvait encore être admis à l'École militaire de Paris, où
plusieurs jeunes gens se préparaient il l'examen d'artillerie. Mais, se
souvenant que Reynaud de Monts n'avait, l'année précédente, envoyé au corps
des cadets-gentilshommes que deux élèves des Minimes, croyant que, malgré sa
force en mathématiques, sa faiblesse dans les objets classiques ferait
obstacle à son admission, il avait abandonné, ce semble, l'idée d'être, comme
on disait, tiré par distinction de son école provinciale pour être amené à
Paris. Il
pensait se présenter en 1785 à l'examen d'élève d'artillerie et, après s'être
préparé dans une des écoles de l'arme, subir en 1786 l'examen d'officier. Un
pensionnaire de Brienne, David-François Gondallier de Tugny, ne fut-il pas
admis en 1785 au concours des élèves d'artillerie, le douzième sur
quarante-neuf ? Au mois de septembre 1784, quelques jours avant l'arrivée du
sous-inspecteur général, Napoléon écrivait donc à son père qu'il resterait
encore un an à Brienne, que Joseph devait le rejoindre, que non seulement les
trois frères Bonaparte, Joseph, Napoléon, Lucien, auraient ainsi la
consolation d'être ensemble, mais que Joseph pourrait aller avec lui à
l'examen de l'artillerie. Comme élève du roi, Napoléon n'avait aucune
démarche à faire pour concourir ; comme pensionnaire, Joseph aurait à
solliciter la faveur d'âtre compris dans l'état des sujets agréés ; ruais,
ajoutait Napoléon, « puisque vous avez pour lui une lettre (c'est-à-dire
une lettre d'examen),
tout est dit ». Il est vrai que Joseph ne savait encore rien en
mathématiques. Mais, au lieu de l'envoyer, comme voulait Charles Bonaparte, à
Metz, à l'un des collèges des Bénédictins, oh il serait dans une classe
d'enfants, ne valait-il pas mieux le mettre à Brienne, où son cadet le
guiderait et le conseillerait, où le Père Patrauld s'engageait à lui donner
ses soins, où le supérieur Berton l'assurait d'un très bon accueil et
l'invitait à venir en toute confiance' Napoléon comptait avoir l'assentiment
de son père, et il espérait que Joseph, partant de Corse vers le 26 ou le 27
octobre, serait à Brienne le 12 ou le 13 novembre. Il ne croyait donc pas
quitter le collège des Minimes, ne soupçonnait nullement les intentions du
sous-inspecteur Reynaud de Monts. Il dut
éprouver une joyeuse surprise. Reynaud de Monts le jugea digne d'entrer au
corps des cadets-gentilshommes. Dès l'année précédente, à la fin de sa
première tournée, le sous-inspecteur avait proposé d'envoyer à Paris les
élèves du roi qui se vouaient à l'artillerie, au génie, à la marine, et qui
ne pouvaient prendre le dernier degré d'instruction que dans un établissement
de la capitale où les professeurs étaient fort au-dessus des professeurs de
province, et il avait obtenu du ministre l'autorisation d'appeler à la grande
École les boursiers des petites écoles qui se recommanderaient non seulement
par leurs talents, leurs connaissances et leur conduite, mais par leur
aptitude aux mathématiques. Muni de ce pouvoir, Reynaud, qui n'avait tiré de
Brienne en 1.783 que, deux cadets-gentilshommes, choisit en 178'i cinq
disciples des Minimes pour les placer dans la compagnie : un futur officier
de cavalerie, Montarby de Dampierre ; un candidat an génie, Castres de Vaux ;
trois candidats à l'artillerie, Laugier de Bellecour, Comines et Bonaparte. L'État
des élèves destinés à passer à l'École de Paris disparu. La note que le
sous-inspecteur Reynaud aurait donnée à Bonaparte et que citent tous ses
biographes, n'est pas authentique. Elle a sans doute le ton et le tour des
bulletins de Reynaud, et l'auteur dit bien que M. de Buonaparte s'est
toujours distingué par son application alla : mathématiques. Mais le reste du
certificat dénonce le faussaire. Caractère soumis, doux, honnête et
reconnaissant : Reynaud n'avait pas l'habitude d'accumuler ainsi les épithètes.
Il sait très passablement son histoire et sa géographie : l'éloge n'est pas
assez fort. Il est très faible dans les exercices d'agrément : Napoléon
n'était pas « très faible » dans les exercices de la danse et des armes. Ce sera
un excellent marin : Reynaud ne se prononçait pas si formellement sur la
carrière des élèves du roi et il savait que Napoléon se destinait, non plus à
la marine, mais à l'artillerie. Digne d'entrer à l'École de Paris : Reynaud
aurait dit plutôt : Mérite de passer à l'École de Paris, et ces mots, du
moins à cette époque, précèdent toujours la note au lieu de la terminer.
Enfin, pourquoi le sous-inspecteur omet-il les « objets classiques », le
latin, le français, le dessin, l'allemand, l'écriture ? Une
décision récente — elle datait du 23 juillet 1784 — prescrivait de n'admettre
les cadets-gentilshommes à l'École militaire de Paris que dans le courant
d'octobre. Les quatre élèves des Minimes, Montarby de Dampierre, Castres de
Vaux, Laugier de Bellecour et Cominges, furent donc, ainsi que Bonaparte, nominés
un mois après l'inspection, et c'est par une lettre du 22 octobre que Louis
XVI leur donne « une place de cadet-gentilhomme dans la compagnie des
cadets-gentilshommes établie en son École militaire » et prie l'inspecteur général,
M. de Timbrune-Valence, de les « recevoir et faire reconnaître en ladite
place ». Ils
eurent des fortunes diverses. Montarby
de Dampierre fut un des sujets les plus distingués de la compagnie des
cadets-gentilshommes. L'administration le nomma commandant de la première
division, et, lorsqu'il dut quitter l'École militaire, le 13 août 1787, elle
lui donna comme témoignage de satisfaction, une épaulette, une
contre-épaulette et une dragonne de sous-lieutenant, une paire de bottes
molles, une paire d'éperons, deux paires de souliers. A la suppression de
l'établissement, il eut, ainsi que trois autres, Davout, des Montis de la
Chevallerie et Souchet d'Alvimart, un cheval du manège. Après avoir appartenu
successivement au régiment de Royal-dragons et à la garde constitutionnelle
du roi, Montarby émigra. Il fit les campagnes de l'armée de Condé, et, en
1800, regagna la France. Treize ans plus tard, il consentait à prendre du
service sous son ancien camarade de Brienne, et, devenu capitaine au 4e
régiment des gardes d'honneur, il combattait bravement à Leipzig et avec
cinquante hommes se jetait, à Hanau, au milieu des escadrons ennemis. La
Restauration le promut colonel d'infanterie et l'envoya à l'île Bourbon, où
il lutta contre les Anglais, puis à la Martinique, où il mourut de la fièvre
jaune. Castres
de Vaux émigra pareillement et servit au corps du duc de Bourbon, ensuite aux
chasseurs de Le Loup et au régiment autrichien de 'Murray, enfin à l'armée de
Condé, où il fut, comme lieutenant du génie, blessé d'une balle à la joue, le
1er décembre 1800, à la défense du pont de Rosenheim. De retour en France, il
entra dans le corps des ingénieurs géographes et devint chef de bataillon.
Davout, qui se rappelait son compagnon d'études de l'École militaire, le
revit en 1809 et loua la façon dont Castres avait, après la campagne, aidé
Pernety à tracer la nouvelle frontière de la Haute Autriche. Il le prit comme
aide de camp et lui trouva d'excellentes qualités. Castres était aux côtés du
maréchal durant le siège de Hambourg et se signala plus d'une fois, notamment
au 31 mars 1814, où il retrancha la digue de Merkenfeld. Il avait le
caractère droit, loyal, étranger à l'intrigue. En 1805, Suchet lui proposait
de le présenter à Napoléon : « Vous êtes, lui disait-il, l'ancien condisciple
de l'empereur ; réclamez-vous de lui ; demandez-lui le grade de capitaine, et
vous serez mon aide de camp. » Castres refusa. Il ne voulut devoir son
avancement qu'à lui-même et à sa propre conduite. On lui reprochait en 1815
d'avoir servi l'usurpateur coutre les alliés ; il répondit qu'il avait
défendu la patrie lorsqu'il ne pouvait plus défendre le roi et qu'il s'était
cru obligé de combattre des étrangers dont il avait, durant l'émigration et
surtout à l'armée de Coudé, apprécié la mauvaise foi. La Restauration le fit,
en L823, maréchal de camp. Laugier
de 13ellecour, né à la fin de 1770, était le plus jeune des cinq élèves de
Brienne que Reynaud de Monts envoyait à l'École de Paris. Il avait à peine
quatorze ans. Aussi eut-il d'excellentes notes, et peut-être passait-il pour
meilleur mathématicien que Bonaparte. Mais, s'il avait l'intelligence vive,
il était pétulant, dissipé. Il entra dans l'artillerie, émigra et fit les
campagnes de l'armée de Condé. On ne sait s'il revint en France. Toutefois,
il ne se rappela jamais au souvenir de Napoléon. Les deux jeunes gens
s'étaient aimés ; le Corse, grave, sérieux, austère, finit par rompre avec le
Lorrain d'humeur légère et de mœurs équivoques. Cominges,
officier d'artillerie, de même que Laugier de Bellecour et Bonaparte, eut une
folle jeunesse. Le 8 août 1789, il disparut de Douai, sa garnison, parce que
son colonel l'avait condamné à la prison pour dettes crapuleuses, et le 12
septembre suivant, l'inspecteur général Thiboutot, après avoir pris l'avis
des lieutenants, capitaines et officiers supérieurs du régiment ainsi que du
commandant en chef de l'École, proposait de le destituer : Cominges,
disait-il, avait déjà quitté le régiment une première fois lorsqu'il était
aux arrêts sous clef ; il faisait une dépense qui n'était pas en rapport avec
ses moyens et il se livrait au jeu avec une incorrigible passion qui «
compromettait son honneur et son habit » ; enfin, il avait reçu sans nulle
déférence et avec un air d'insensibilité les laines que ses camarades lui
adressaient en corps sur sa mauvaise conduite. Pourtant, Cominges reparut au
régiment, et fut, sur l'ordre chi ministre, non pas destitué, mais incarcéré.
Il émigra et prit part à la campagne de 1792, dans l'armée des princes. Mais
cet effort lui suffit. Il revint en France et servit un an au 24e régiment de
cavalerie, « pour se soustraire il la persécution ». On a dit qu'il était à
Bide le 24 novembre 1797, lorsque Bonaparte passa par cette ville pour se
rendre au congrès de Rastadt, qu'il se serait présenté sans façons, avec une
grande inconvenance, et que Napoléon, piqué, lui aurait désormais refusé
toute audience. D'autres rapportent qu'après le 18 brumaire, le premier
consul fit à Cominges un accueil flatteur et l'admit à sa table, mais que,
pendant le diner, Cominges parla politique sur un ton cavalier et en termes
qui déplurent. D'autres, avec plus de vraisemblance, racontent que Bonaparte
lui reprocha d'avoir si peu payé de sa personne dans les deux partis. Quoi
qu'il en soit, Cominges obtint à Reims un emploi de finance : il fut
directeur de l'octroi et il témoigna sa reconnaissance à Napoléon en
acceptant le commandement de la garde d'honneur rémoise et en se battant à la
tête des gardes nationales dans les premiers mois de 1814. Napoléon
et ses quatre condisciples partirent de Brienne le 30 octobre 178. Un Minime
les conduisait, car les élèves qui se rendaient des collèges militaires à
Paris, étaient toujours amenés par un religieux de la maison d'où ils
sortaient. Le ministre recommandait expressément aux supérieurs « d'user
de beaucoup de circonspection dans le choix de cette personne », et un arrêté
du 26 septembre 1783 portait que les frais de route seraient payés sur les
fonds de l'École militaire et que le « conducteur » recevrait vingt-six sols
par lieue, toute dépense comprise. Le voyage des cinq élèves et de leur
mentor coûta 338 livres. L'année précédente, lorsqu'un Minime avait amené Le
Lieur de Ville-sur-Arce et Picot de Moras, le trésorier de l'École militaire
lui avait déboursé 149 livres 10 sols. Le
jeune Corse pleurait-il comme firent quelques-uns de ses camarades, comme fit
un candidat au génie en partant de Tournon ? « Je versais des larmes, écrit
Montfort, en quittant cet asile où les cinq dernières années de fion enfance
venaient de s'écouler dans la paix, l'insouciance, et, je puis dire, le
bonheur. » Son nom
est désormais inséparable du nom de Brienne ; la ville s'appelle
Brienne-Napoléon, et sur la place publique s'élève une statue de bronze qui
représente Bonaparte penchant la tête et méditant, un livre à la main gauche
et la droite dans 1c gilet mi-ouvert. Mais, de son vivant, les anciens élèves
de Brienne rendaient à leur condisciple un hommage éclatant. « N'était-il pas
naturel à ceux qui ont sucé les mêmes principes que Bonaparte, de payer un
juste tribut de gloire au plus grand d'entre eux ? » Le 21 août 1800, à
Paris, à l'établissement des Quatre-Marronniers, se réunissaient en un
banquet quelques maîtres de 13rienne, les deux Berton, Patrauld, Bouquet,
Avia, Deshayes, et des élèves, Fauvelet, Cominges, La Colombière, Bouquet
jeune, etc. Un chemin de feuillage menait à une tente dressée sur l'eau. Le
buste de Bonaparte couronné de lauriers se dressait sur un modèle de
forteresse et rappelait è l'assistance de récents exploits : la prise du fort
de Bard et la conquête de la Lombardie. Les toasts furent annoncés chacun par
une salve d'artillerie. Le prunier était ainsi conçu : « Au général
Bonaparte, premier consul, notre ami et notre camarade. » Bouquet jeune fit
le panégyrique de celui qu'il nommait le nouvel Alexandre ; d'autres, Duval,
Laforèt, Failly, chantèrent des couplets, et Cominges, s'adressant aux
Minimes, les pria d'épargner à leurs élèves le reproche d'ingratitude : Un
seul pour tous vous a payés ; Jouissez
de sa gloire, et il
proposa de boire au héros français et à sa clémence. Quoiqu'invité par une
députation de ses anciens camarades, Napoléon n'assistait pas au banquet, et
il eut raison. Mais jamais il n'oublia l'école champenoise, la patrie de sa
pensée, comme il l'appelait, l'endroit où il avait ressenti les premières impressions de l'homme. A
Sainte-Hélène, il léguait à la ville de Brienne une somme d'un million
de francs qui serait prélevée sur son domaine privé. Parfois, lorsqu'il entendait
le son des cloches, il se reportait avec émotion à ses années de Brienne et il croyait éprouver de nouveau certaines
sensations de son enfance. A sa visite au prytanée de Saint-Cyr, des
souvenirs de l'école des Minimes lui reviennent en foule : il désire que les
lits des élèves soient, comme à Brienne, séparés par des cloisons ; il
insiste sur les facultés de l'enseignement qui lui sont chères, sur les
sciences exactes, sur l'histoire, sur la géographie ; il conseille au
directeur Crouzet d'inspirer aux écoliers le goût de la lecture ; la
bibliothèque, dit-il, doit leur distribuer, sur leur demande et d'après un
catalogue qui sera mis sous leurs yeux, des livres choisis et surtout des
ouvrages d'histoire et des Vies particulières des grands hommes. Il
n'avait reçu des propriétaires du château de Brienne aucun bienfait. Mais le
récit de leurs splendeurs et de leurs chasses avait frappé son imagination.
Un jour, à la Saint-Louis, avec ses camarades de l'École, il avait visité le château,
et les maîtres du logis l'avaient remarqué à cause de son nom étranger. Dans
le parc, devenu pour la circonstance comme une sorte de Tivoli, il avait vu
ces fêtes extraordinaires que les Brienne donnaient à la population
d'alentour et où se rendaient avec Ralph, le Franconi de l'époque, une foule
de saltimbanques et de chanteurs, d'opérateurs et de danseurs de corde, de marchands
de coco et de pain d'épice. Il savait enfin que les Brienne avaient par
leur crédit obtenu du ministre Saint-Germain l'établissement d'une école militaire à Brienne et qu'ils s'étaient toujours intéressés à la prospérité du collège. Le premier consul fit donc bon visage à Mme de Brienne, veuve de
l'ancien ministre de la guerre. Toutes les fois qu'elle venait, en le nommant
son fils on son dieu, invoquer l'ancien élève des Minimes, et si fatigant que
fût le bavardage de la vieille châtelaine, il l'accueillait avec une
affectueuse bienveillance. En 1805, lorsqu'il allait partir pour Milan, la
bonne dame le pria de s'arrêter à Brienne. Il accepta, et, comme dit Norvins,
avant de revoir l'Italie, berceau de sa gloire, revit Brienne, berceau de son
éducation. Le 3 avril, au milieu de la multitude accourue de tous les
villages des environs et poussant des vivats, il arrivait par la rampe qui
conduit à l'esplanade où est assis le château, saluait Mme de Brienne sur le
perron et prenait possession de l'appartement que le duc d'Orléans occupait
autrefois. Il déjeuna dans la pièce où le savant Deparcieux faisait chaque
année aux invités un cours d'électricité et de physique expérimentale.
Lorsqu'après le repas, il passa dans le salon, un curé du voisinage, vêtu
d'une redingote brune, s'approcha. C'était un des professeurs ou des
condisciples de Napoléon. « Qui êtes-vous ? » lui dit l'empereur. Le curé,
déconcerté, répondit qu'il était curé. « La soutane, lui répliqua
Napoléon, a été donnée aux prêtres pour qu'on les reconnaisse toujours de
près ou de loin, et je ne reconnais pas un curé en redingote ; allez-vous
habiller. » Le curé courut changer de vêtements chez son confrère de Brienne
et revint en soutane. « A présent, dit Napoléon, je vous reconnais et je suis
très content de vous voir », et il s'entretint avec lui de l'École des
Minimes. Au
soir, le dîner fut long ; le visage du souverain trahissait déjà l'impatience
; les convives restaient silencieux, embarrassés. Mais un accident se
produisit. Dans son empressement, le maître d'hôtel répandit une saucière sur
la nappe et presque sur les genoux de l'empereur. La figure de Mme de Brienne
exprima le plus profond désespoir. Elle fut si piteuse que Napoléon éclata de
rire ; sa gaîté mit les assistants à leur aise, et chacun sortit de table
avec satisfaction. Le
lendemain, de très bonne heure, l'empereur, escorté de Louis de Canisy —
neveu et filleul de Mme de Brienne, qu'il avait fait son écuyer et qu'il fit
baron de l'Empire, — alla voir l'École militaire. Ce n'étaient plus que des
ruines. Supprimée en 1793, devenue bien national, convertie en fabrique de caissons
et, après la translation des ateliers à Sampigny, vendue à vil prix,
militaire avait été totalement démolie en 1799. Il ne restait que le couvent,
la Minimière, autrefois habitée par les moines et professeurs, et cette allée
de tilleuls bientôt célèbre et consacrée dans la mémoire des hommes, l'allée
où les soldats de l'Empire vinrent affiler leurs sabres an tronc des vieux
arbres, l'allée qui fut longtemps un pèlerinage d'où les visiteurs
emportaient pieusement des feuilles et des fragments d'écorce. Napoléon avait
cru qu'il pourrait rétablir l'École et qu'il n'aurait à dépenser que quelques
centaines de mille francs. Il jugea que cette restauration lui coûterait des
millions. Cette pensée l'attrista, et, pour la chasser, il piqua des deux,
sortit de Brienne par la route de Bar-sur-Aube, et se jetant à gauche, se
laissant entraîner par la vitesse de son cheval arabe et par la rapidité de
ses propres sensations, traversant les champs, les bois et les villages,
saluant au passage certains endroits qu'il reconnaissait, goûtant la joie de
revoir seul, sans gêne et sans contrainte, comme il lui plaisait, les lieux
où il s'était promené jadis avec ses camarades sous la conduite des Minimes,
se plaisant à pousser au-delà des horizons de l'écolier, courut durant trois
heures au triple galop et fit près de 60 kilomètres. Caulaincourt, son
grand-écuyer et aide de camp, Canisy et les officiers de sa suite avaient
essayé de le joindre, de le traquer, mais ils l'eurent bientôt perdu de vue.
Enfin, Caulaincourt un dans l'air un coup de pistolet. Napoléon entendit le
signal de rappel et revint, tout heureux de la traite qu'il avait fournie,
riant de la surprise qu'il avait causée à ses serviteurs, leur racontant
qu'il était allé il ne savait où, et que le château de Brienne, aperçu dans
le lointain, avait guidé son retour : son cheval, couvert de sueur, rendait
le sang par les naseaux et demeura fourbu. Rarement
Napoléon se montra plus aimable qu'en ces cieux jours d'avril 1805. Il donna
12.000 francs au maire de Brienne pour payer les dettes que la commune avait
contractées pendant la Révolution. On écrivait à Paris qu'il avait mis dans
sa visite une grâce infinie. Tous ceux qui l'accompagnaient étaient
enchantés, transportés. La joie faisait tourner la tête à Mme de Brienne.
Elle refusa pourtant de vendre sa terre à l'empereur. « Je n'ai jamais vu,
s'écriait Napoléon, une vieille femme plus opiniâtre : elle est veuve et n'a
pas d'enfants ; que lui importe son château ? » Mais lorsqu'il disait à la
comtesse : « Brienne, c'est beaucoup pour moi », elle lui répondait : « Pour
moi, c'est tout. » Il
revit Brienne une seconde fois. « Cette plaine, avait-il dit en 1805, serait
un beau champ de bataille. » Lorsqu'il revint à Brienne le 29 janvier 1814,
la plaine était un champ de bataille. Il dut prendre et reprendre la ville ;
il dut emporter de vive force le château et le défendre contre le retour de
Blücher ; il dut, le soir, il la lueur des incendies, tirer l'épée contre un
parti de Cosaques qui l'avait subitement chargé, et il aurait péri, si
Gourgaud n'avait d'un coup de pistolet bridé la cervelle au Russe dont la
lance effleurait déjà la poitrine impériale. Après avoir parcouru le monde,
il était ainsi, contre toute attente, ramené dans les endroits où s'était
formée sa jeunesse, et il ne manqua pas de raconter à son entourage des
anecdotes de ses années d'études : « Pouvais-je croire alors que j'aurais à
protéger ces mêmes lieux contre les Russes ? » Mais il fallut le lendemain
lutter encore, nettoyer la plaine, établir au château le quartier général. Il
fallut le surlendemain attendre Marmont, qui tardait. Il fallut le 1er
février livrer une grande et décisive bataille : elle fut perdue, et c'était
la première que Napoléon perdait sur le territoire français. Ainsi, remarque
un de ses officiers, se rapprochaient les deux extrémités de sa vie, et sa
fortune trouvait son terme là même où elle avait commencé ! Napoléon
se rappelait tous ceux qu'il avait connus à Brienne. En 1805, il se
ressouvenait d'un nominé Poncet, ancien domestique de l'École, qui depuis
s'était fait boulanger, et il lui envoyait de l'argent par son écuyer de
service. Hanté, concierge de la Malmaison, qui reçut de l'empereur, outre ses
gages annuels de 600 francs, plusieurs gratifications, avait été portier de
l'École de Brienne. C'est, dit-on, à la femme Hauté qu'un jour de
réjouissance Napoléon refusa l'entrée de la salle des fêtes ; il commandait
le poste, et la bonne dame, fort mécontente, se répandait en injures : «
Qu'on éloigne, s'écria Bonaparte avec l'emphase d'un écolier nourri de
l'histoire romaine, qu'on éloigne cette femme qui apporte ici la licence des
camps ! » Les
maîtres, Daboval, Le Clerc, le P. Dupuy, le P. Charles, le P. Geoffroy, le P.
Hanrion, le P. Bouquet, les deux Berton ne furent pas oubliés. Daboval,
le maitre d'armes, eut à diverses reprises des marques de la munificence
impériale. Sur le
maître d'écriture, la tradition varie. Le Mémorial, qui le nomme
Dupré, raconte qu'il vint à Saint-Cloud et obtint une audience par
l'entremise de Duroc. « Le bel élève que vous avez fait là ! lui dit
Napoléon, je vous en fais mon compliment », et il le renvoya avec le brevet
d'une pension de 1.200 francs. Selon d'autres, le maître d'écriture de
Bonaparte aurait été le Minime Istasse, qui vivait sous l'Empire à Sault-les-Rethel.
Son ancienne profession lui avait valu le nom de frère Istasse. Il était
devenu arpenteur-géomètre et ne sortait jamais sans son jalon d'équerre. Un
jour, Napoléon passa par Rethel. Frère Istasse résolut de lui présenter une
pétition, et il joignit à sa requête, comme pièces à l'appui, quatre petites
tablettes d'ivoire, réunies en forme de memento, que le jeune Bonaparte avait
apportées d'Ajaccio et laissées à son professeur. Mais il perdit contenance
et à peine put-il remettre son placet à Berthier en balbutiant qu'il avait
été le maître d'écriture de l'empereur. Berthier redit ces mots à Napoléon,
qui gagnait sa voiture en bette : « Possible, répondit l'écolier de Brienne,
mais il ne devrait pas s'en vanter. » Le frère Istasse reçut une
gratification ; toutefois il ne put se consoler d'être resté coi devant
l'empereur et surtout d'avoir donné ses tablettes d'ivoire, qui ne lui furent
pas rendues. De pareilles anecdotes ne doivent être accueillies qu'avec
défiance. Il vaut mieux croire que le professeur d'écriture est le sieur Le
Clerc, qui faisait encore son métier à Brienne en 1787 et en 1788 ; ce Le
Clerc, envoyé comme professeur d'écriture, dès la fondation de
l'établissement, au collège de Saint-Cyr, logé dans la maison, pourvu d'un
traitement annuel de 1.000 francs, reçoit sa nomination Officielle le 24
avril 1801. Le P.
Dupuy devint bibliothécaire de la Malmaison. Il touchait 3.000 francs par an,
mais la Malmaison n'avait que très peu de livres, et ces livres étaient dans
le cabinet de travail, où Dupuy n'avait pas accès. L'excellent homme se fit
viticulteur. Il achetait à Garches et à Suresnes des carrés de vigiles sur
pied, et manipulait les raisins, corrigeait leur verdeur et leur acidité,
fabriquait un vin de Champagne pétillant et sucré qu'il vendait à bon prix.
Lorsqu'il mourut, en 1807, Napoléon écrivit à Joséphine : « Parle-moi de la
mort de ce pauvre Dupuy ; fais dire à son frère que je veux lui faire du
bien. » Le P.
Charles, qui prépara l'enfant à sa première communion, reçut plusieurs fois
dans sa retraite de Dôle la visite du lieutenant Bonaparte. Il obtint une
pension de 1.000 francs, et le premier consul joignit, dit-on, au brevet un
autographe : « Je n'ai point oublié que c'est à votre vertueux exemple et à
vos sages leçons que je dois la haute fortune à laquelle je suis arrivé ;
sans la religion, il n'est point de bonheur, point d'avenir possible ; je me
recommande à vos prières. » En 1800, lorsqu'il traversait Dôle pour se rendre
en Lombardie, il voulut revoir le P. Charles : il le fit appeler pendant le
celai, et le- vieil ecclésiastique, touché de cette attention et versant des
larmes, lui dit : Vale prosper et regna ! Le P.
Geoffroy, curé de Brienne, avait fait faire à Bonaparte sa première
communion. Non qu'il fût chargé de catéchiser les disciples des Minimes. Mais
il avait revendiqué les élèves, pensionnaires et domestiques du collège comme
ses paroissiens, et en 1777, dans un mémoire du ministre de la guerre, il
réclamait le droit d'exercer sur l'École autant que sur la ville de Brienne
ses fonctions pastorales. Malgré les Minimes, qui lui contestaient cette
juridiction, il gagna sa cause devant l'évêque de Châlons et obtint, en
reconnaissance de sa prérogative, que deux enfants de l'École militaire
fissent chaque année leur première communion dans l'église paroissiale.
Napoléon fut, dit-ou, de ces deux élèves et il eut l'heur, après avoir reçu
le sacrement, de s'asseoir à la table du curé Geoffroy, qui lui servit un
excellent repas. En 1805, il s'enquit de Geoffroy près du vicaire Legrand et
le fit appeler. Mais le curé, déjà vieux, brisé par les fatigues de
l'émigration, n'aimant plus que la solitude et le silence, répondit qu'il
n'avait rien à demander. « C'est un brave homme, dit Napoléon, mais
diablement sévère. Combien sa cure valait-elle autrefois ? Mille écus. — Les
vaut-elle encore aujourd'hui ? — Non, il faudrait qu'elle ait élevée à la
première classe. » Napoléon éleva la cure de Brienne à la première classe
durant la vie de l'abbé Geoffroy. Le P.
Hanrion, qui mourut curé de Bercenay-le-Hayer, était en 1814 curé de
Maizières lorsqu'il vit l'empereur traverser le village ; il vint se jeter à
sa botte et la presser avec émotion. Napoléon le reconnut, l'accueillit
affectueusement, et le bon prêtre, exalté, tout fier de se retrouver près de
son élève, voulut lui servir de guide. Il enfourcha le cheval du mameluk
Roustan et suivit l'empereur au milieu de la bataille jusque devant Brienne.
Mais il reçut une balle au talon et, désarçonné, roula dans la boue. Il
refusa de prendre une autre monture et se traîna jusqu'au presbytère. Après
l'affaire, Napoléon le plaisanta sur sa chevauchée et le décora de la croix
de la Légion d'honneur. Les curés du voisinage ne pardonnèrent jamais cette
distinction à leur confrère. Le P.
Patrauld eut une carrière bizarre, et nombre de légendes ont couru sur son
compte. On assure qu'il jeta le froc aux orties dès le commencement de la
Révolution, qu'il aida le cardinal de Loménie à s'empoisonner, qu'il voulut
faire des deux petites-nièces du prélat, Mlle de Canisy, de simples paysannes
pour les marier à cieux de ses neveux, qu'il tint à Paris un magasin de
porcelaines, qu'il projeta de louer avec Napoléon et Fesch, dans la rue des
Marais, une maison en face de celle de Bourrienne, qu'il fut secrétaire de
Bonaparte en Italie et écrivit les lettres du général à Pie VI. En réalité,
Patrauld, devenu procureur de l'établissement des Minimes, chargé de se
rendre à Paris en 1788 pour Opérer la translation des meubles et livres de
l'École militaire, avait plu aux Brienne, à l'archevêque et au ministre de la
guerre, par sa souplesse et son intelligence. En 1789, Loménie l'appelait
Sens comme son agent et homme de confiance, et durant le voyage du cardinal
en Italie, Patrauld, muni de sa procuration, régla les comptes des fermiers.
En 1791, l'ancien Minime était secrétaire du nouvel évêché et vicaire
épiscopal. En 1793 il se déprêtrisait pour se consacrer entièrement à la
famille de Loménie, très gravement menacée. Il la servit, malgré les plus
grands risques, avec alitant d'énergie que d'adresse, faisant la navette de
Sens à Paris, sollicitant Danton et Barère, multipliant les démarches auprès
du comité de sûreté générale et parvenant à soustraire des cartons une lettre
compromettante, arrêté une première fois et relâché, plaçant après la
catastrophe des Loménie les demoiselles de Canisy dans un pensionnat de
Chaillot, suspecté, poursuivi de nouveau et se cachant dans un village de la Haute-Saône,
rendant plus tard ses comptes et obligé d'engager un procès en l’an VIII pour
obtenir la restitution de ses débours. En 1796 il rejoignit Bonaparte à
l'armée d'Italie ; mais il aimait mieux calculer sur le papier la courbe des
projectiles que d'en calculer les effets. Après avoir fait partie, avec
Macrin et Reboul, de l'agence militaire qui remplaça provisoirement, au mois
de mai, les autorités de Milan, il entra dans l'administration des domaines,
gagna, dit-on, son million, revint en France, spécula, joua, eut hôtel à
Paris, maison de campagne Suresnes, et finit par se ruiner. La seule
ressource qui lui restait, c'était d'apitoyer le premier consul. « J’ai déjà
payé vos dettes, répondit Napoléon à Patrauld, je ne peux plus rien pour
vous, et ne saurais faire deux fois la fortune d'un homme. » Pourtant, il lui
acheta ses orangers de Suresnes, qui furent transportés à la Malmaison, et il
lui paya une pension. Le
principal Louis Berton et le professeur Bouquet furent employés par Napoléon dans
l'instruction publique. Lorsqu'il créa dans l'ancienne maison de Saint-Cyr un
collège qui formait une division du prytanée, il nomma Berton économe et
Bouquet premier maître d'études. Lorsqu'il chargea Crouzet de la direction du
collège de Saint-Cyr, il lui donna pour successeur au collège de Compiègne
l'ex-directeur de l'École de Brienne. Lorsqu'il fonda le lycée de Reims, il
appela de Compiègne le Rémois Berton et le mit à la tête du nouvel
établissement. Berton fut proviseur et Bouquet censeur. Mais, quoiqu'il se
fut vanté de faire le bien partout où il passait, et d'obtenir des succès par
l'excellence des dispositions qu'il avait prises et par un règlement qu'il
avait rédigé pour le régime intérieur de la maison et emprunté presque
entièrement aux règlements de l'École royale utilitaire, Berton ne fit que
des sottises. Reynaud de Monts l'avait deviné. Susceptible, impétueux,
violent, incapable de supporter la contradiction et de raisonner juste, aigri
par les désagréments qu'il s'attirait, malade et attribuant aux autres le
dérangement de sa santé, s'imaginant qu'il avait des ennemis personnels et se
livrant contre eux à de vives récriminations, s'absentant deux mois sans
demander un congé, sans annoncer l'époque de son retour, tel fut Berton au
lycée de Reims. Un jour, au grand étonnement du public, il déclarait qu'il ne
donnerait pas de vacances, pas de prix, comme si ces mesures pouvaient
dépendre de sa bonne ou mauvaise humeur. Pas de discipline. Les élèves, mal
surveillés par de très jeunes maîtres qui finissaient il peine leurs études,
agissaient à leur guise ; ils brisaient les ardoises du toit, enlevaient les
plombs, arrachaient les planches, mettaient les murs à découvert ; ils
sortaient trop souvent ; ils découchaient. Un bureau d'administration,
composé du sous-préfet, du maire, du président et du procureur général de la
cour de justice criminelle, devait vérifier la comptabilité du
procureur-gérant : Berton, qui l'emplissait ces fonctions, refusa de
soumettre ses livres au bureau d'administration et déclara qu'il n'était
justiciable que du ministre. Le bureau lui remontra l'inconduite des élèves :
Berton répliqua qu'il mandait au gouvernement tout ce qui se passait et qu'il
n'avait aucune plainte à former. Fontanes dut intervenir : le lycée se
désemplissait et, s'il n'avait pas eu de bons professeurs, il eût été désert.
Au mois d'août 1808, Berton et Bouquet furent mis il la retraite : le premier
eut une pension de 3.000 francs ; le second, une pension de 1.000 francs.
Berton, assombri, désespéré, finit par perdre la raison. Lorsqu'il mourut, eu
1811, il ne mangeait plus depuis quarante-deux jours et ne buvait que de
l'eau qu'il allait puiser à la rivière. Son
frère, Jean-Baptiste Berton, recourut, non sans succès, à la protection de
Napoléon. En 1809, grâce à la recommandation de Bonaparte, il était nommé
économe de l'hôpital militaire du Val-de-Grâce. Mais en janvier 1804, sur un
rapport de Lacuée, les administrateurs de la maison fuient destitués et
l'économe arrêté. Berton se justifia, rappela qu'il avait été « instituteur »
de Bonaparte, écrivit au premier consul qu'il avait eu l'honneur de
contribuer, avec les autres maîtres de 13rienne, à son éducation. Six mois
plus tard, il partait pour l'Italie. Il y fut membre du conseil
d'administration de l'hôpital militaire d'Alexandrie, exerça quelques jours à
Milan les fonctions d'agent général des hôpitaux, alla reprendre possession
de l'hôpital de Parme, fit réparer celui d'Acqui, se rendit plusieurs lois à
Turin pour surveiller celui de Moncalieri. En 1805, durant le séjour de
Napoléon à Alexandrie, il revit son ancien élève et eut, dit-il, le bonheur
de le désabuser sur son compte dans une audience particulière. Lorsqu'il prit
sa retraite, il était inspecteur de l'hôpital militaire de Bruxelles. Les
camarades furent, comme les maîtres, protégés, poussés, avancés, parfois
comblés de faveurs. Mailly,
fils du bailli de Brienne, était desservant du petit village de Chalette et
n'avait que 500 francs de traitement. En 1805 il fit appel, ainsi que son
frère Théodore, au souvenir de l'empereur. Sur-le-champ Napoléon ordonna de le
placer dans une cure. Quant à Théodore Mailly, qui semble avoir émigré, il le
nomma sous-lieutenant au régiment d'Isembourg, puis lieutenant dans la légion
hanovrienne. Calvet
de Madaillan, plus tard député de l'Ariège et questeur du Corps législatif,
fut nommé, le 12 avril 1813, chevalier et baron de l'Empire. Bourgeois
de Jessaint était Champenois, et plus d'une fois les Minimes dirigèrent les
promenades de leurs élèves vers la ferme que son père possédait à Crécy. Il
avait été maire de Bar-sur-Aube lorsque Napoléon, se souvenant du fourrier
Jessaint — Jessaint portait à l'École de Brienne les galons de fourrier — le
bombarda préfet de la Marne. Ce fut un préfet légendaire. Il se maintint à
son poste durant trente-huit ans, de 1500 à 1838. « Respectons en lui, disait
Louis XVIII, le principe de la légitimité. » Napoléon l'avait créé baron de
l'Empire et lui avait donné une dotation de 4.000 francs. Il nomma son fils
sous-préfet, d'abord à Troyes, puis à Genève. Sur les instances de Jessaint,
il établit
à Châlons l'Ecole des arts et métiers : « Jessaint, dit-il au Conseil d'État, m'a fait une demande pour
Châlons. » Sous tous les régimes, Jessaint fut probe, désintéressé. On ne lui reprochait que sa
bonté, sa « paternité ». Il sut, à la levée des gardes d'honneur, ne composer le
contingent que d'enrôlés volontaires. Le duc de Doudeauville le proclamait
un brave homme, loyal, délicat, qui rendait mille services. Le gouvernement
de Juillet lui prouva son estime d'une façon touchante : lorsque Jessaint
quitta la préfecture, il eut pour successeur son petit-fils Bourlon. Bruneteau
de Sainte-Suzanne quitta Brienne pour se rendre a La Flèche et se vouer à
l'état ecclésiastique. La Révolution le fit soldat, et, parce qu'il savait un
peu de physiologie et d'anatomie, officier de santé, puis chirurgien. En
1802, il entrait dans l'administration. Sous-préfet de Saint-Hippolyte du
Doubs, préfet de l'Ardèche, de la Sarre, du Tarn, baron de l'Empire, il
servit Napoléon sous les Cent-Jours : la Restauration l'emprisonna six
semaines et lui refusa toute pension. Le plus
fameux de ces camarades de Napoléon est Fauvelet de Bourrienne, qui faisait
ses études à Brienne avec Villemont de Fauvelet, son frère aîné, et
s'intitulait conséquemment le chevalier de Villemont de Fauvelet. Il ne fut
pas à l'École des Minimes, comme disent ses prétendus Mémoires,
l'intime ami de Bonaparte. Mais Bonaparte se sentit attiré vers lui par sa
vive intelligence et peut-être par son nom, qui lui rappelait un Bourrienne,
chirurgien-major des hôpitaux de Corse depuis de longues années. Il le revit
une première fois en 1792 et une seconde fois en 1795. Arrêté comme émigré,
Bourrienne fut sauvé par la recommandation toute-puissante du général en chef
de l'armée de l'intérieur. Durant la campagne d'Italie, à plusieurs reprises
et notamment lorsqu'il se préparait à entrer en Allemagne, Bonaparte manda
Bourrienne près de lui. Il le savait actif, souple et versé dans la langue
allemande : Bourrienne avait étudié le droit public u l'Université de
Leipzig, rempli les fonctions de secrétaire à la légation de Stuttgart, et
d'ailleurs il avait une belle main : il concourait à Brienne pour le prix
d'écriture. L'ordre de Bonaparte le tira d'un terrible embarras ; il ne
pouvait obtenir sa radiation de la liste des émigrés. Il est attaché dès lors
à la personne du générai ; il le suit en Égypte, où il surveille et dirige
l'imprimerie française ; il devient son secrétaire et son confident. Mais il
aimait trop l'argent et n'avait d'autre pensée que de s'enrichir par tous les
moyens. Napoléon lut bientôt dans son œil de pie d'indignes convoitises.
Chaque fois qu'il parlait de millions, il voyait Bourrienne tressaillir, se
lécher les lèvres, s'agiter sur sa chaise. Il le fit conseiller d'État : mais
en 1802, Bourrienne était compromis dans l'énorme faillite des frères Coulon,
à qui son influence avait valu l'équipement de la cavalerie. Napoléon le
nomma chargé d'affaires à Hambourg. Là, Bourrienne tripota derechef et noua
des relations avec les Bourbons. L'empereur ne le rappela qu'en 1812 : « S'il
avait eu moins de cupidité, disait-il, je ne l'eusse jamais éloigné de moi. » D'autres
condisciples se signalèrent dans les guerres de la Révolution et de l'Empire,
ceux-ci connue généraux, Nansouty, Gudin, Laplanche-Mortières, Balathier de
Bragelonne, ; ceux-là comme colonels ou chefs de bataillon, Bonnay de
Breuille, d'Hautpoul, Picot de Moras, Gaillet de Vauquelin ; comme
capitaines, les Courlet de Vrégille, d'Aboville, Lombard de Combles, Jean de Saint-Marcel
; comme ingénieurs, les Lepère. Nansouty,
un des grands cavaliers du premier Empire, était fils d'un officier du
régiment de Bourgogne à qui cinquante ans de services avaient valu la
majorité du Château-Trompette. Après avoir fait ses études d'abord à Brienne,
puis à Paris, dans la compagnie des cadets-gentilshommes, où il acquit la
réputation d'un très bon sujet et reçut la plus haute distinction scolaire,
la croix de l'Ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel, exclusivement réservée aux
élèves de l'Ecole militaire, il entra comme sous-lieutenant au régiment de
Bourgogne et à la fin de 1786 sollicita, sans payer de prix, la réforme de
capitaine de cavalerie ou de dragons : il rappelait les services de son père
; il n'avait pas de fortune, ajoutait-il, et il était chef de famille ; le
grade de capitaine seul lui permettrait de « servir utilement et d'employer
le peu de talents que l'on avait bien voulu récompenser à l'École militaire
et qui lui avait mérité l'approbation de ses supérieurs et même les bontés du
maréchal de Ségur ». Recommandé par la duchesse de Brancas et par la
maréchale de Beauvau, il obtint Fe grade qu'il désirait. Il n'émigra pas :
adjoint aux adjudants généraux, à la prière de Valence, qui le présentait de
la part de Mme de Mon tesson, aide de camp de Luckner, lieutenant-colonel,
puis colonel, il était général de brigade lorsque Bonaparte le retrouva.
Lui-même a dit qu'il avait fait toutes les campagnes de 1792 à 1814, assisté
à toutes les batailles et contribué au gain de quelques-unes. Mais Napoléon
se souvenait du camarade de Brienne : Nansouty fut général de division,
premier chambellan de l'impératrice, premier écuyer de l'empereur,
colonel-général des dragons, commandant de la cavalerie de la garde
impériale, chargé, au mois de janvier 1814, de faire un rapport d'ensemble
sur toutes les troupes il cheval. Il reçut des dotations, entre autres le
domaine de Mlawa, en Pologne, estimé en capital il plus de 200000 francs, et
une somme égale, moitié en argent, moitié en rentes sur l'État, il condition
d'avoir un hôtel à Paris. Mais il avait épousé la saur de Mme de Rémusat,
Alix de Vergennes, et, de même que les Rémusat, il souhaitait en 181 la chute
de l'Empire et regardait le retour des Bourbons comme le retour du repos et
de la liberté. Il quitta l'empereur en pleine bataille de Laon, revint à
Paris, ci fut le premier des officiers généraux qui envoyèrent leur adhésion
au gouvernement provisoire. Gudin
qui fut à Brienne en 1780 et en 1781, est-il le général qui, selon Philippe
de Ségur, était, par un rare assemblage, à la fois probe et habile,
intrépide, juste et doux ? On pourrait en douter, malgré les témoignages
Contemporains, si Charbonnel, son gendre, n'affirmait qu'il fut disciple des
Minimes. Napoléon le fit général de division, comte de l'Empire et gouverneur
de Fontainebleau. Lorsque Gudin mourut à Smolensk, après avoir eu les deux
jambes brisées à Valoutina, l'empereur écrivit à la veuve : « Je prends part
à vos regrets ; la perte est grande pour vous ; elle l'est aussi pour moi.
Vous et vos enfants aurez toujours des droits auprès de moi. Élevez-les dans
des sentiments qui les rendront dignes de leur père. » Mme Gudin eut une
pension de 12.000 francs sur le trésor de France, et chacun de ses enfants
reçut une dotation de 4.000 francs sur le domaine extraordinaire. Un des fils
du général était en 1815 page de l'empereur et il fut un de ceux qui, sur le
champ de bataille de Ligny, secoururent et veillèrent les blessés prussiens.
« Le jeune Gudin, dit Napoléon, se distingua par sa pitié. » Laplanche-Mortières,
un des hommes à la fois les plus aimables et les plus braves de l'armée
française, page du roi à la grande écurie, officier au 9e régiment
d'infanterie ci-devant Normandie, servit à Saint-Domingue et sur mer dans les
premières années de la Révolution et reçut quatre blessures, sans quitter le
banc de quart, à ce rude combat que la Sémillante engagea, le 27 mai
1793, à la hauteur du cap Finistère, contre une frégate anglaise. Il avait le
commandement d'une demi-brigade lorsqu'il fut nommé par Bonaparte adjudant
supérieur du palais des consuls. Il prit une brillante part aux
divertissements de la Malmaison, et sur le théâtre de société, dans la troupe
d'amateurs qu'avait enrôlée Hortense Beauharnais, il jouait les étourdis à la
perfection, comme Bourrienne, les fripons, Savary, les valets, et Marmont,
les traîtres. Il eut des missions importantes, et le premier consul l'envoyait
à Charles IV et à Godoy, le chargeait de s'enquérir des forces militaires de
l'Espagne. Promu général de brigade en 1803, Laplanehe-Mortières mourut de
maladie trois ans plus tard, en Italie. Sa femme obtint de l'empereur, outre
une somme de 15.000 francs, une pension de 3.000 francs, et sa mère, une
pension de 1.500 francs. Balathier
de Bragelonne, fils du lieutenant de roi à Bastia, avait eu pour parrain
Marbeuf et pour marraine Mme de Varese. Son père n'eut pas à se plaindre de
Napoléon. Réformé sous la Révolution, il fut nommé en 1797, par le général de
l'armée d'Italie, chef de bataillon et commandant d'armes de Bastia, et
lorsque cette ville, devenue place de troisième classe, fut commandée par un
chef de brigade, lorsque Balathier reçut du ministre l'ordre de se rendre au
Mont-Cenis, le premier consul prescrivit de laisser le vieux soldat sous le
ciel de la Corse et lui confia le commandement de Calvi. Le Balathier qui fut
condisciple de Napoléon n'était pas un bon élève, et à la fin de 1786,
l'inspecteur Reynaud de Monts, qui lui reprochait de donner le plus mauvais
exemple, pria ses parents de le retirer sans esclandre. Balathier s'engagea
dans le régiment provincial corse, et il eût peut-être végété toute sa vie si
la Révolution n'eût éclaté. Emprisonné lors de l'insurrection de Bastia que
Paoli réprima si durement, échappé de Corse, il rejoignit l'armée de Condé,
puis regagna son île pour être sous-lieutenant à la solde anglaise, obtint de
Gentili, après la reconquête du pays, le grade de lieutenant des sapeurs
auxiliaires, réussit, grâce à Vignolles, à entrer comme capitaine au service
de la république cisalpine, et s'élevant peu à peu, se signalant en Espagne à
la tête des Italiens, sous Macdonald et Suchet, au passage du Guadalquivir,
aux sièges de Sagonte et de Tarragone, devint général de brigade. Il avait
revu Bonaparte en 1805 à Milan, et il disait plus tard bizarrement et à mots
couverts qu'il avait eu avec son ancien camarade, en pleine audience, une
vive altercation et une scène extrêmement remarquable. Chef d'état-major des
troupes italiennes à la Grande Armée en 1813, il fut blessé à Bautzen et pris
par les Russes, qui le reléguèrent à Grodno. La Restauration l'admit au
service de France. Sous les Cent-Jours, Napoléon lui offrit le commandement
de Strasbourg et voulut l'envoyer en Corse avec mission de rallier les
royalistes au gouvernement impérial. Balathier accepta le département de
l'Yonne, où il avait des parents ; mais il sut louvoyer, et les députés de la
région, entre autres Bourrienne, son condisciple d'autrefois, attestaient à
la fin de 1815 qu'il avait « paralysé les mesures de rigueur prescrites par
l'usurpateur ». Il commandait à Arras en 1828 lorsqu'il tomba soudain en
démence ; il se croyait lieutenant général à Lille et distribuait à tout
venant des grades et des décorations. Bonnay
de Breuille, entré, au sortir de Brienne, à l'École militaire de Paris, était
capitaine en 1792, et à Jemappes marchait à la tête de sa compagnie, qui
faisait partie du 1er bataillon des grenadiers de l'avant-garde, lorsqu'il
reçut à la jambe droite un coup de boulet qui lui emporta le mollet. Il fut
dix-huit mois en danger de mort et resta boiteux. Suspendu comme noble et
employé, malgré sa suspension, dans les commissions et tribunaux des
Ardennes, adjudant de place à Hesdin, chef de bataillon d'une demi-brigade,
il se rappela, le 7 octobre 1801, à son condisciple de Brienne et lui demanda
deux choses : avancement et tranquillité, le grade de colonel et le
commandement d'une place dans l'intérieur de la République. Quatre jours plus
tard, le 11 octobre, un arrêté du premier consul le nommait chef de brigade
et commandant d'armes de troisième classe. Mais le ministre tardait à lui
donner un poste. Bonnay alla voir Bonaparte, qui lui renouvela verbalement sa
promesse et chargea Duroc de l'exécuter ; il fit agir en sa faveur Lacuée,
Kellermann et son parent Morland, chef d'escadron de la garde des consuls, et
il eut le commandement de Neufbrisach, puis, grâce à Clarke, qui « voulut
bien accorder sa protection spéciale à un ancien élève de l'École militaire
», le commandement de Thionville. Il était à Nimègue lorsqu'il eut ordre, le
4 janvier 1814, d'évacuer la ville. Bonnay de Breuille se rendit à Maëstricht
et, après avoir commandé quelques jours le fort de Wijk, remplit pendant le
blocus les fonctions de chef d'état-major de la division militaire. Les
Bourbons l'envoyèrent à Thionville comme lieutenant de roi. Sous les
Cent-Jours, il acclama Napoléon : « L'empereur, écrivait-il, ne cloutera pas
de l'entier dévouement d'un de ses collaborateurs dans les Écoles militaires.
» Il est vrai qu'en 1S14, il avait assuré Louis XVIII du respectueux
attachement d'un ancien cadet-gentilhomme et qu'après Waterloo il protesta
que sa naissance, l'éducation qu'il avait reçue à l'École militaire, et une
opinion qui ne dépendait pas des événements, l'engageaient à ne reconnaître
que Louis XVIII comme souverain légitime. D'Hautpoul,
élève de l'École du génie à Mézières, où sa belle mine et son élégance lui
valurent plusieurs bonnes fortunes, envoyé à Namur, puis à Valenciennes, où
Tholosé l'employa comme adjoint durant le siège de 1793, fut destitué sur une
lettre du conventionnel Ferry, son ancien professeur. Il était chevalier de
Malte, et un jour, le 4 juin 1792, à Mézières, par une juvénile bravade, à la
surprise du commandant Villelongue et de ses maîtres et camarades, il avait
paru dans les salles d'instruction de l'École avec la croix de l'ordre ;
Ferry refusa de le recevoir et, au mois de septembre 1793, le dénonça au
ministre Bouchotte : « Sa réception était un attentat contre la constitution
; il ne pouvait être admis que comme étranger, et il fut reçu comme Français.
» Retiré à Sens, où il exerça le métier de menuisier et reçut une blessure au
bras dans une émeute, réintégré, regardé comme un excellent officier qui
joignait de grandes connaissances à une éducation soignée, d'Hautpoul
accompagna dans l'expédition d'Egypte son condisciple de Brienne, qui le fit
chef de bataillon. Cc fut lui qui vint porter à Bonaparte, au nom de Belliard,
la convention du Caire. Mais on aurait tort de croire que ce message lui ait
nui. Bonaparte félicita sincèrement les officiers et soldats de l'armée
d'Orient de la bravoure qu'ils avaient déployée pour conserver l'Égypte.
D'Hautpoul fut confirmé dans le grade de chef de brigade que Kléber lui avait
provisoirement conféré. 8'il n'a pas été général, c'est que le nombre des
généraux du génie comme de l'artillerie était très limité, et s'il essuyait
un refus en 1809, lorsqu'il servait Murat et désirait rentrer dans l'armée
française, il obtenait en 1810 la direction de Grenoble et en 1811
l'autorisation de résider à Genève. Malade, souffrant de ses blessures, il
prit sa retraite en 1816. Jean-Louis
Picot de Mons connut Bonaparte non seulement à Brienne, mais à l'École
militaire de Paris. Chevalier de Malte, il fit de 1791 à 1793, sur les
galères de l'ordre, ces trois caravanes ou campagnes qui n'étaient, selon le
mot de Napoléon, que de ridicules promenades et qui n'avaient d'autre
résultat que de donner des fêtes et des bals dans les ports de la péninsule.
Il ne revint pas en France ; mais durant la guerre d'Italie, avant que
Poussielgue se rendit à Malte, il quitta l'île pour dire à son ancien
condisciple que les chevaliers de la langue française feraient bon marché de
leur fidélité à l'ordre, que le grand-maître Hompesch n'était pas homme à se
défendre vigoureusement, que le consul de Russie, O'Hara, actif et audacieux,
était le seul qui fût à redouter. Il rentra dans l'arme du génie avec son
grade, et Bonaparte certifia la légalité de son absence. « Ordre, écrivait le
général le 6 octobre 1797, de réviser le jugement du citoyen Picot-Moras,
officier du génie, dont l'absence légale de son corps a été depuis constatée.
» Picot accompagna Bonaparte à Malte ; ce fut lui qui somma O'Hara de
déguerpir. Il était chef de bataillon lorsqu'il reçut à Aboukir une blessure
mortelle. Un de
ses frères, Henri, qui devait finir sa carrière comme ingénieur en chef de la
place de Besançon, fut, ainsi que lui, élève des Minimes ; le comte de
Brienne paya quelque temps sa pension, et il est le seul qui au mois de
décembre 1788 ait été porté sur la feuille du roi. Il était capitaine de
grenadiers lorsqu'à la prière de son frère Jean-Louis et pour rester avec
lui, il obtint de Bonaparte l'autorisation de servir comme adjoint de
première classe dans l'arme du génie. Plus tard, en sollicitant du consul un
grade plus élevé, il invoquait l'estime et l'affection dont le général avait
honoré son aîné : « Le premier consul se rappellera peut-être l'amitié qu'il
eut pour son ancien camarade, le chef de bataillon du génie Picot, qui
partagea ses périls et mourut glorieusement sous ses yeux dans les champs
d'Aboukir. » Il fut admis comme lieutenant en second à l'École de Metz et, en
raison de ses services, de ses talents distingués et du rang qu'il avait
occupé dans la ligne, nommé extraordinairement au grade de capitaine. Le
premi9r consul, disait l'arrêté, ne l'avait-il pas jugé digne de distinction
eu lui faisant quitter la compagnie de grenadiers, et la mort de son frère ne
lui donnait-elle pas des droits il la reconnaissance nationale ? Un
troisième frère de Picot de Boras, Joseph, lieutenant au 11e régiment de
dragons, fut tué à Eylau. Le 6 mai 1807, du camp de Finkenstein, l'empereur
accordait à sa veuve une pension de 600 francs. Caulet
de Vauquelin ne vit Napoléon à Brienne que de loin et durant une année, et ne
se rappela jamais à son souvenir ; mais il combattit et mourut pour lui. Aide
de camp de Rochambeau à Saint-Domingue, employé au quartier général de
l'armée d'Espagne, gouverneur des forts de Rota et d'Arco, commandant d'armes
au Mont-Cenis, ardent, valeureux, avide de se mesurer avec les Anglais, qui
l'avaient pris deux fois, protégé par d'Hastrel, qui le jugeait animé du
désir d'être utile, et par Soult, qui vantait son dévouement et sa brillante
intrépidité dans toutes les affaires, Vauquelin était pendant les Cent-Jours
chef de bataillon adjoint à l'état-major de Gérard, et périt à Ligny. De même,
les Courlet de Vrégille, d'Aboville, Lombard de Combles, Jean de Saint-Marcel
ne semblent pas avoir eu recours à leur glorieux condisciple ou du moins on
ne sait rien de leurs rapports avec lui. Les
Courlet de Vrégille furent tous deux capitaines du génie. Le cadet, Man suit,
envoyé de Brienne à La Flèche, dut, sous la Révolution, renoncer à l'état
ecclésiastique, essuya, comme il dit, des persécutions et notamment une
détention de quatorze mois, entra tardivement dans le génie et fit plusieurs
campagnes, entre autres celle de 1800, à la division Decaen, et celle de
1805, à la division Walther ; mais, à la fin de 1808, il donnait sa démission
pour cause de mauvaise santé. D'Aboville,
Lombard de Combles et Jean de Saint-Marcel, à qui la Révolution donna très
tôt le grade de capitaine, quittèrent le service en 1793 parce qu'ils étaient
suspects ou craignaient de le devenir. Tous trois appartenaient à la caste
des ci-devant, et Jean de Saint-Marcel était l'aide de camp de La Noue, qui
fut, après le désastre d'Aix-la-Chapelle, accusé de trahison et traduit
devant le tribunal révolutionnaire. Quatre
frères Lepère faisaient leurs études à Brienne avec Bonaparte, et trois
d'entre eux le suivirent en Égypte : l'aîné, Jacques, comme ingénieur en chef
des ponts et chaussées ; le cadet, Gratien, comme ingénieur ordinaire ; le
troisième, Hyacinthe, comme commissaire des guerres. Jacques et Gratien, que
Bonaparte avait en 1798 chargés d'une mission temporaire à Flessingue,
rendirent de grands services la l'expédition. Bonaparte nomma Jacques membre
de la commission des arts et de la section de mathématiques de l'Institut
d'Égypte, le chargea plus tard des travaux du camp de Boulogne, le fit
inspecteur divisionnaire des ponts et chaussées à Paris. C'est le Lepère
auquel le rapport du 19 nivôse an IX décernait ce magnifique hommage : «
Lepère retrouve le système de canaux qui fécondait l'Égypte et le canal de
Suez qui unira le commerce de l'Europe au commerce de l'Asie. » Quant à
Gratien, il fut attaché aux travaux de Cherbourg et de Paris, et, lorsqu'il
désira servir l'empereur à l'armée d'Italie avec le même grade qu'en Égypte,
il obtint les fonctions d'ingénieur en chef au port militaire de la Spezzia. Napoléon
a donc bien traité ses camarades de Brienne ; mais le plus grand nombre se
souvinrent de la promesse qu'ils avaient faite aux Exercices publics,
lorsqu'ils juraient au noble personnage qui les présidait, de défendre en
gentilshommes français les droits et la personne sacrée de leur roi. Un
d'eux, La Personne, l'un des plus laborieux et des plus sages de l'École, eut
une fin prématurée et tragique. Garde du corps de Monsieur, il avait émigré.
En 1794, il regagna la Flandre, où habitait son père ; il fut arrêté et
condamné à mort par le tribunal militaire de Lille. Den de
Montigny eut un destin aussi tragique. Il avait à Brienne de très mauvais
bulletins, et ne s'appliquait à rien, n'avait de goût pour rien ; zéro ou peu
de chose, telle était sa note en toutes les matières ; il ne « faisait »
passablement qu'à l'escrime, et Jean-Baptiste Berton ne lui attribuait
d'autre mérite que du physique et de la bonne conduite, une taille
gigantesque et des mœurs. Il est, déclarait Reynaud de Monts, d'une ignorance
crasse. Aussi le pauvre diable était-il encore à Brienne en 1790, et il
assurait qu'il aimait mieux tirer la charrue que de rester six mois de plus
au collège, qu'il se verrait forcé de prendre la fuite. Ses parents
l'emmenèrent en émigration. Il revint, servit dans l'armée républicaine, et,
reconnu, jeté à Reims dans la même prison que l'abbé Musart et le Père
Loriquet, eut la tête tranchée. Un
autre élève de Brienne, Villelongue, de Novion, désigné, par Reynaud de Monts
en 1785 pour l'École militaire de Paris, entra dans l'infanterie après avoir
préparé l'examen de l'artillerie et fut sous-lieutenant au régiment de
Normandie ; il périt à Oberkamlach. Vaubercey
et Boisjolly défendirent Louis XVI au 10 août. Vaubercey, sous-lieutenant au
régiment de Chartres, devenu simple garde du roi, reçut à l'attaque des
Tuileries deux coups de feu, qui le mirent en danger de mort. Les Bourbons le
nommèrent lieutenant de gendarmerie et adjudant de place Sedan. Boisjolly,
fils et neveu de trois chevaliers de Saint-Louis qui prirent leur retraite
comme brigadiers des gardes de corps, neveu de ce Vouillers qui fut, chef
d'état-major de Dumouriez dans lu campagne de l'Argonne, était lieutenant au
régiment d'Auvergne au début de la Révolution. Le 29 juin 1791, il dut avec
ses camarades céder à l'insurrection des soldats qui s'assemblaient en
bataille sur la place de Phalsbourg et envoyaient leurs sergents-majors,
accompagnés de deux fusiliers armés, signifier aux officiers d'évacuer la
ville pour sept heures du soir. Il se rendit à Paris et il était au Château
lorsque la royauté s'écroula dans la journée dite de la Saint-Laurent. Il fut
incarcéré durant la Terreur et vécut dans la retraite sous le Consulat et
l'Empire : « Appelé plusieurs fois, écrit-il, à servir encore sous un
gouvernement qui ne me convenait pas, j'ai constamment refusé. » Plusieurs
se tinrent à l'écart. Gallois de Hautecourt, lieutenant au
Royal-Hesse-Darmstadt, ne fit que la campagne de 1792, à l'armée du duc de
Bourbon, et La Coudre, lieutenant au régiment d'Armagnac, s'éloigna de France
sans avoir aucune part aux entreprises de l'émigration. Mais
beaucoup s'enrôlèrent dans l'armée de Condé, et male après le licenciement de
1801, lorsqu'ils revinrent dans leur pays natal, ne demandèrent rien au
camarade de collège qui s'était saisi du pouvoir : Collinet de la Salle,
capitaine au régiment de Languedoc, breveté chef de bataillon par la
Restauration ; le chevalier de La Boulaye, sous-lieutenant au régiment
d'Austrasie, un des blessés d'Oberkamlach ; La Roche-Poncié, lieutenant à la
légion de Maillebois et gendarme de la garde ; Laval, sous-lieutenant an
régiment de Perche ; Le Duchat, lieutenant au régiment de Normandie et,
pendant l'émigration, au régiment des grenadiers de Bourbon, décoré de
l'ordre de Saint-Louis lorsque Louis XVIII était à Mittau ; de Lor,
sous-lieutenant au régiment de l'Ile-de-France ; Rigollot, lieutenant an
régiment de La Marine ; Villelongue, lieutenant au régiment de Royal-Comtois. Pareillement,
Marguenat, Signier, Labretesche, Tressemanes de Brunet, Montrond, d'Orcomte
s'obstinèrent dans leur foi bourbonienne. Marguenat,
capitaine de cuirassiers et aide de camp de son père, qui commanda
l'établissement de Karikal et gouverna l'île de Tabago, passa vingt ans en
Angleterre ; il avait quitté la France en 1787 et ne la revit qu'en 1815. Signier,
lieutenant au régiment de Condé en 1789, revint dans l'Aisne sans abjurer son
attachement à la monarchie légitime, et, en 1815, il refusait de signer la
nouvelle constitution et l'adresse de la ville de Laon à l'empereur,
rejoignait l'armée royale à Cambrai, assistait au blocus de Bouchain. La
Restauration le nomma chef de bataillon. Le
Laonnais Labretesche, compatriote de Signier, était en 1792 à l'armée des
princes. Après le désastre, il s'engagea résolument dans les troupes
autrichiennes pour la durée de la guerre. Le sous-lieutenant de
Royal-Auvergne fut près de six ans simple soldat aux Vert-Laudon ! Il ne
retourna dans sa patrie qu'en 1801, avec le grade d'enseigne. Les Bourbons
lui donnèrent la croix de Saint-Louis et le brevet de capitaine. Tressemanes
de Brunet, qui fut, au sortir de Brienne, cadet-gentilhomme à l'École
militaire de Paris, prit part à la campagne de 1792 dans l'armée du duc de
Bourbon. Mais il était chevalier de Saint-Jean de Jérusalem ; il alla faire
quatre caravanes sur les galères de l'ordre, regagna la France à la fin de
1799, après la capitulation de Malte, et devint maire de Grasse sous la
Restauration. Montrond,
lieutenant en second au régiment de Vivarais, ne prêta pas à la Constituante
un serment qu'il qualifiait de « serment d'infidélité ». En 1797, lorsque «
l'esprit paraissait favorable au retour du bon ordre », il rentra sur le
territoire français, mais le quitta derechef au 18 fructidor. Il revint en
1801 et renonça, dit-il, à tous les emplois « malgré les occasions qui lui
furent offertes sous le gouvernement de l'usurpateur Bonaparte, dont il avait
été le condisciple ». Aux Cent-Jours, ou, comme il s'exprime, « lors des
cent jours de deuils et de crimes, à l'apparition du fléau de l'humanité »,
il suivit le duc d'Angoulême à Valence pour commander en second les gardes
nationales de la Drôme, et, après Waterloo, marcha, à la tête des habitants
de Carpentras, contre les fédérés assemblés à Avignon. Les Bourbons lui
donnèrent la croix de Saint-Louis et un brevet de capitaine. Mais Montrond
n'était pas content. Il recourut à Bourrienne, à la fois « bon camarade » et
« digne soutien de la royauté » ; il demanda une lieutenance de roi, un
commandement de place, un emploi de chef de bataillon dans la légion de la
Drôme, une solde de retraite. Rien ne vint : il resta capitaine en
disponibilité sans solde. D'Orcomte,
que Bonaparte devait revoir à l'École militaire de Paris, était lieutenant au
régiment de Bresse lorsqu'il émigra. Il servit de 1792 à 1801 dans les rangs
des émigrés. En 1815, il refusa le serinent à Napoléon, fit sous le duc d'Angoulême
la campagne du Pont-Saint-Esprit, et reçut du comte Charles de Vogilé,
inspecteur général des gardes nationales du Gard, la mission d'organiser et
de commander la garde nationale de l'arrondissement d'Uzès. Quelques
émigrés n'ont cependant pas répudié les bienfaits de leur camarade de Brienne
: De Ray, Longeaux, Champmilon, Béraud de Courville, les deux Le Lieur de Ville-sur-Arce,
La Colombière, Balay de la Chasnée, Bosquillon de Bouchoir, Bétous. On a
prétendu que Ray alla voir Bonaparte après vendémiaire et le tutoya ; que le
général, vexé, lui tourna le clos, et, dans mie seconde visite, ne lui
adressa pas la parole. Pourtant Napoléon fit donner à Ray une place
d'inspecteur aux vivres, et, si Ray ne put accepter cette fonction à cause
d'une maladie de poitrine dont il mourut trois ans plus tard, faut-il accuser
Napoléon et dire avec Mme de Bourrienne que l'emploi était misérable ? Ray,
dévoué à la royauté, avait combattu la Convention au siège de Lyon, où son
père, ancien cordon rouge, trouva la mort ; Napoléon n'avait-il pas fait pour
ce jeune homme tout ce qu'il pouvait faire ? Longeaux,
barisien de naissance et de domicile, lieutenant au régiment de
Royal-Roussillon, servit en 1792 à l'armée des princes et, durant trois ans,
comme lieutenant, dans les rangs autrichiens, notamment aux chasseurs de Le
Loup. Il fut si brave et reçut de telles blessures qu'il dut se retirer en
1796, après avoir obtenu des Bourbons la croix de Saint-Louis et, du
gouvernement autrichien, la médaille d'or de Marie-Thérèse : aussi la
Restauration lui donnait-elle la retraite de capitaine. Mais il dut à l'ancien
condisciple de Brienne un emploi avantageux. Un jour, Napoléon passe il
Bar-le-Duc. Il voit Longeaux à la portière de sa voiture, et avant que
l'autre ait le temps d'ouvrir la bouche : « Vous êtes Longeaux, que
faites-vous ? Que voulez-vous ? — Servir Votre Majesté. — Je penserai à vous.
» Les chevaux l'entraînent. Six mois après, Longeant occupait une place dans
l'administration. Champmilon
était capitaine au régiment de l'Ile-de-France lorsqu'il émigra. En 1810 il
demanda du service. Napoléon le nomma capitaine au 4e régiment étranger, et
cieux ans plus tard, Champmilon obtenait le grade de chef de bataillon. Béraud
de Courville, filleul du comte d'Artois, quitta l'École de Brienne pour être
page de son parrain, puis un de ses gardes du corps, et fit toutes les
campagnes de l'émigration jusqu'à l'année 1800. A son retour, il devint,
grâce à Bonaparte, chef de bureau à l'administration des contributions
indirectes. Mais il était aux yeux de Napoléon plus qu'un camarade de
collège. Il était le beau-frère de son aide de camp Muiron, et, après Arcole,
le général avait déjà fait un mensonge au Directoire pour que Béraud de
Courville fut rayé de la liste des émigrés : « Ce jeune homme, écrivait-il,
avait quatorze ans lorsqu'il a été mis sur la liste des émigrés, étant en
pays étranger pour son éducation. » Lorsque Napoléon débarqua de l'île
d'Elbe, Béraud de Courville prit le commandement d'une compagnie de
volontaires royaux. L'aîné
des Le Lieur de Ville-sur-Arce, sous-lieutenant au régiment de l'Ile-de-France,
devait, après l'émigration, se vouer à l'horticulture, et il a écrit sur la
culture du rosier, du dahlia, du maïs et des arbres fruitiers des ouvrages
qui n'ont trouvé, dit-il lui-même, qu'un petit nombre de lecteurs et qui ne
donnent pas à l'auteur assez de réputation pour le dédommager de ses travaux.
Napoléon le fit administrateur des parcs, jardins et pépinières de la
Couronne. Le Lieur conserva cet emploi sous la Restauration et dédia sa
Pomone française à la duchesse d'Angoulême comme il dédiait naguère son
traité de la culture du rosier à Joséphine. Mais le ton des dédicaces est
différent. Il remercie la duchesse de voir avec intérêt ses efforts ; il
assure Joséphine qu'il a créé de nouvelles variétés de roses pour multiplier
ses hommages, et ajoute galamment que la rose, reine des fleurs, est
l'emblème de la souveraine que chérissent les Francais. Le
cadet des Le Lieur, un des plus intimes amis de Bonaparte, son camarade à
Brienne et au régiment de La Fère, était capitaine-commandant d'artillerie à
la veille de l'invasion austro-prussienne. Il émigra et, après avoir fait la
campagne de 1792 à l'armée des princes, se rendit à Londres, où il n'eut,
dit-il, d'existence que par les talents que lui avait valus l'éducation des
Écoles militaires. Lorsque le comte d'Artois tenta de débarquer sue les côtes
de France, Ville-sur-Arce appartint à l'expédition sous les ordres de
l'ancien inspecteur marquis de Thiboutot. Mais Bonaparte se souvenait de lui,
et Ville-sur-Arce, major dans l'artillerie de la République cisalpine,
combattit en Italie sous Richepanse, Watrin, Miollis et Moreau. Il était chef
d'escadron à Antibes lorsque le premier consul l'appela à Paris pour lui
demander des renseignements sur l'artillerie cisalpine et voulut l'employer dans
sa garde. Marmont, cousin germain de Ville-sur-Arce, l'attacha à son
état-major. Après la campagne de 1800, l'émigré fut sous-commissaire des
relations extérieures à Cronstadt. Au bout de deux ans, il reprit sa place,
comme chef d'escadron, dans l'état-major de Marmont. En 1809, Napoléon le
revit à Schœnbrünn et l'envoya sous-inspecteur aux revues à l'armée
d'Espagne. Capturé par les Anglais à l'héroïque sortie d'Almeida, transféré
il Lisbonne et de lit dans le Hampshire, à Alresford, délivré par cartel
d'échange et grâce aux démarches de Marmont, qui l'avait recommandé
chaudement à Wellington, Le Lieur de Ville-sur-Arce se maria, et reçut de
l'empereur, par décret du 1er janvier 1812, une dotation de 4.000 francs
constituée sur le domaine de l'Illyrie. Il rejoignait l'armée de Portugal
lorsqu'il rencontra Marmont qui rebroussait chemin. Il revint à Bayonne et,
dès lors, jusqu'à la chute de l'Empire, en Allemagne, en France, ne quitta
plus Marmont : puisque ses fonctions de sous-inspecteur étaient nulles,
disait-il, il resterait sur le champ de bataille et serait toujours prêt à
servir si le maréchal, manquant de monde, avait des ordres à lui donner. Sous
la première Restauration, Marmont, capitaine des gardes du corps, fit nommer son
cousin sous-inspecteur aux revues de la compagnie de Raguse. Mais
Ville-sur-Arce était fatigué, épuisé : lorsqu'au retour de l'île d'Elbe, il
se présentait au lever de Napoléon, son ancien camarade le trouvait défait :
« Sa Majesté, écrit alors Ville-sur-Arce, fut frappée de la manière dont
j'avais changé, et eut la bonté infinie de m'en parler. » Employé à Besançon
pendant les Cent-Jours, admis à la retraite au mois de septembre 1815, Ville-sur-Arce
mourut en 1820. La
Colombière sortit de Brienne, comme Bonaparte, pour être cadet-gentilhomme à
l'École militaire de Paris. Il émigra pendant que son régiment, le régiment
d'Aunis, était aux Antilles, gagna la Trinité, de là l'Espagne, où il fut
sous-lieutenant au régiment d'Hibernie, et revint en France sous le Consulat.
Avec Fauvelet et Cominges, il invita Bonaparte, au mois d'août 1800, à la
réunion des anciens élèves de Brienne. En 1804, le premier consul le nommait
inspecteur principal des vivres à la Grande Armée. Quatre ans plus tard, La
Colombière rentrait, comme lieutenant, au service de Sa Majesté Catholique,
non plus de Charles IV, mais du roi Joseph, et Soult, qui l'attacha comme
capitaine, puis comme chef de bataillon, à son état-major, le jugeait très
zélé, très instruit et très bon officier. Après les revers d'Espagne, il fut
réadmis an service de France et adjoint à l'inspecteur aux revues. La
Restauration le fit chef du bureau de l'état civil au ministère de la guerre,
et il fournit alors à des milliers de familles les renseignements qu'elles
sollicitaient sur leurs enfants morts, blessés on captifs en Allemagne, en
Russie, en Italie. Mais si le maréchal Sonit le protégeait, le duc de Feltre
lui reprochait de n'avoir pas suivi Louis XVIII à Gand. Au bout de quinze
mois, La Colombière dut (pater le ministère et, après avoir exercé les
fonctions de sous-inspecteur aux revues à Tours et à I3esançon, prendre sa
retraite. Balay
de la Chasnée fut désigné, comme La Colombière et Bonaparte, pour l'École
militaire de Paris, et il était sous-lieutenant au régiment de Rouergue
lorsqu'il émigra. Fut-ce en invoquant le nom de Napoléon qu'il devint
quartier-maître du palais à la cour du roi Jérôme ? En 1814 il demandait la
croix de Saint-Louis. Il ne l'obtint pas : commis d'un ancien capitaine de
Royal-infanterie, M. de Marcellet, qui tenait à Hambourg un magasin de
marchandises anglaises, Balay avait été mis en prison pour avoir volé 3.000
francs de dentelles à son patron. Bosquillon
de Bouchoir, que Reynaud de Monts jugeait fort ignorant, sous-lieutenant
d'infanterie en 1789, soldat à l'armée de Condé durant huit ans, entra, comme
Balay de la Chasnée, au service du roi Jérôme. Il était capitaine en 1808
dans un régiment westphalien et, en 1814, dans un régiment français. La
Restauration le fit capitaine d'habillement d'une légion départementale. Bétous,
sous-lieutenant aux chasseurs cantahres, quitta le service en 1791 pour vivre
sur son bien à Mézin, près Nérac. On sait sur lui une ou deux anecdotes. Le
jardinet qu'il avait à Brienne dans la cour de l'école touchait à celui de
son condisciple corse. Une palissade fut établie pour séparer les deux
terrains. Pendant que Bétous tenait les piquets, Bonaparte les enfonçait à
coups de serpe. Soudain, l'outil tombe à faux, et frappe la main de Bétous
entre le pouce et l'index. Le sang jaillit. Napoléon, désolé, maudissant sa
maladresse, embrasse son camarade : « Pardonne-moi, petit Gascon,
pardonne-moi ». Toute l'école nomma dès lors Bétous le petit Gascon.
En 1808, Napoléon passait à Agen. Bétous, qui commandait la garde d'honneur,
obtint par l'intercession de Nansouty que son fils serait admis aux pages.
L'empereur parlait quelquefois au jeune Bétous. « Petit Gascon, lui disait-il
un jour, ton père n'a rien à me demander ? — Sire, répondit le page, vous
avez comblé tous ses vœux en m'attachant à votre personne. » Devenu
sous-lieutenant de cavalerie, le jeune Bétous disparut dans la campagne de
Russie. Le vieux Bétous montrait souvent la cicatrice qu'il avait au doigt :
« Napoléon, remarquait-il fièrement, n'a fait pendant vingt ans de guerre
qu'une seule blessure, et c'est moi qui l'ai reçue ». Une
figure singulière est celle de D'Argeavel. Fils du directeur des aides de
Bar-sur-Aube, D'Argeavel servit, au sortir de Brienne, trois années durant
comme grenadier dans le régiment de Boulonnais-infanterie, puis entra dans
les gardes du corps, à la compagnie de Villeroy. Mais il fit des dettes qu'il
ne paya pas ; il dut eu 1787 quitter la compagnie, et gagna la Pologne. A son
retour à Paris, sous la Révolution, il se surnomma le Sarmate, assura qu'il
avait été l'aide de camp du général des urinées comte Rzewuski et se qualifia
de lieutenant-colonel, Il connaissait le conventionnel Drouet, qui promettait
de l'emmener à l'armée du Nord comme adjoint dans la nouvelle administration
des charrois, lorsqu'il fut traduit devant le tribunal révolutionnaire. Le
1er septembre 1793, à l'Opéra, pendant la représentation de l'Offrande à
la Liberté, tandis que les acteurs défilaient autour de la statue de la
déesse et chantaient le couplet : Amour sacré de la patrie,
D'Argeavel, dont le cerveau était travaillé par le punch et le vin de
champagne, cria halte aux comédiens et, de sa loge, cracha plusieurs fois
avec affectation vers la statue. Le parterre, indigné, le hua : « A bas !
à la guillotine ! » D'Argeavel fut arrêté ; mais il protesta qu'il
avait commis une « étourderie involontaire », et les juges
l'acquittèrent. Quelques années plus tard, il se rappelait au souvenir de son
ancien condisciple, qui partait pour l'Égypte, et il assure que I3onaparte le
manda par un ordre particulier, le nomma membre d'une commission, lui fit à
diverses reprises témoigner sa satisfaction par Berthier. Et, en effet,
D'Argeavel créa au Caire, près de la place Ezbekieh, dans le vaste palais
d'un bey fugitif, en un jardin ombragé d'orangers et coupé de rigoles, le Tivoli
égyptien : les abonnés s'y réunissaient pour causer, lire et jouer ;
l'armée y venait aux jours de fête et y trouvait des plaisirs de toute sorte
promis par les affiches de D'Argeavel : balançoires, danses, musique
militaire, illuminations, jongleurs, psylles, almées. Ce fut D'Argeavel qui
organisa, avec orchestre et rafraîchissements, le bal où Bonaparte vit et
aima Mme Fourès. Depuis, il essaya de rentrer dans l'armée. Il voulait, en
1806, se rendre à Varsovie pour « reprendre son rang parmi les confédérés
polonais », et il s'offrit en 1809, lorsque les Anglais débarquèrent il
Flessingue. En 1813, il demandait un emploi de capitaine dans le régiment des
gardes d'honneur qui se formait à Versailles ; mais il avait été dans cette
ville commissaire de police, et sa nomination aux gardes d'honneur aurait
produit un mauvais effet. Il sollicita le commandement d'une place de
troisième classe ou d'un dépôt de prisonniers de guerre ; mais ses services
en Pologne n'étaient pas constatés, et s'il pouvait prétendre au grade de
lieutenant, et par suite à un emploi d'adjudant de place ou de
secrétaire-écrivain, il manquait d'expérience et il avait depuis trop
longtemps abandonné l'armée pour être de quelque utilité. D'Argeavel vécut de
ses rentes et, dit-il, de la bienfaisance de Napoléon et de Murat, dont il
était pensionnaire. Mais le
plus curieux personnage de cette galerie briennoise, et l'un des moins
sympathiques, est Jean-Charles Bouquet, neveu d'un des Minimes. Lorsque
éclata la Révolution, il était à Reims, sa ville natale, chez ses parents, et
s'appliquait, dit-il, à l'étude des plantes et aux mathématiques. Volontaire
au 1er bataillon de la Marne, puis lieutenant dans un bataillon belge, il se
signala par l'ardeur de ses principes, par ses discours dans les clubs, par
ses dénonciations : il dénonçait le maréchal de camp Fleury ; il dénonçait,
après le 10 août, Lafayette à l'Assemblée législative ; il dénonçait aux
Jacobins de Paris les trois généraux Houchard, Kilmaine et Tourville. Nommé
sous-lieutenant dans un régiment d'infanterie et envoyé en Vendée, il conquit
l'affection de Carrier, qui le fit commissaire des guerres, et Bouquet, qui
prétendait plus tard qu'il avait dû se défendre des fureurs de Carrier,
remerciait alors le représentant avec, effusion, lui conseillait de châtier
impitoyablement les contre-révolutionnaires et de « se montrer féroce ». Il
savait se faire des amis, s'insinuer dans leur confiance, exploiter leur
crédit. Un instant, à l'armée du Nord, il avait obtenu, grâce à Achille
Dampierre, fils aisé du général en chef et son camarade de Brienne, une place
provisoire d'adjoint à l'état-major. Lorsqu'il écrivait à Bouchotte, il
disait « bien des choses » au frère du ministre, son ancien compagnon
d'armes. Dès qu'il apprit les premières victoires de son condisciple
Bonaparte, il déclara que Fair salin et marécageux de la Bretagne lui
devenait contraire, qu'il connaissait l'Italie, qu'il était lié d'une amitié
de collège avec le général et désirait le rejoindre. Il se rendit en
Lombardie, et Bonaparte l'accueillit avec faveur, le surnomma l'enfant gâté
de la Révolution, le recommanda spécialement à l'ordonnateur en chef Denniée,
le chargea d'approvisionner les troupes qui gardaient Vérone et Mantoue.
Mais, si Bouquet déployait de l'activité, du talent, il n'avait guère de
probité, et cet enfant, dit un officiel, parut aussi âpre au gain qu'un homme
fait. Lorsqu'il apposa les scellés au mont-de-piété de Padoue, il enleva des
bijoux, des effets précieux sans nulle vergogne, et offrit à Victor une part
de son vol. Victor, indigné, signala sur-le-champ à Bonaparte cette
dilapidation, qu'il qualifiait de monstrueuse ; « ce commissaire,
ajoutait-il, a eu l'impudence de compromettre votre épouse en disant que ce
dont il s'emparait était destiné pour elle ». Arrêté, traduit devant un
conseil de guerre, convaincu, Bouquet fut condamné à cinq ans de fers. Il
interjeta appel : le conseil de révision de la Lombardie cassa la sentence,
et un second conseil militaire, qui siégeait à Milan, acquitta Bouquet : sur
sept membres, trois le jugèrent innocent. Relâché selon la loi et renvoyé à
Paris, au ministre, qui lui permit de rentrer dans ses foyers, il redemanda
du service. Mais on annonçait de Reims et de Châlons qu'il n'avait rien
pendant la Révolution et qu'il possédait actuellement des propriétés
considérables. Le ministre le mit au traitement de réforme. Bouquet
s'obstina. Il écrivit à Bonaparte qu'il avait besoin d'un emploi pour exister
et faire exister son oncle ; il en appelait à Bonaparte, juste et impartial ;
il voulait, disait-il, le forcer à tel prix que ce fût d'oublier une grande
faute ; il le priait de n'être pas inexorable, de le placer en Égypte ou dans
le fond de la Vendée. A deux reprises il crut avoir trouvé l'occasion de
fléchir Bonaparte. Il organisa le 21 août l800 le banquet des anciens élèves
de Brienne, y glorifia le 18 brumaire, « aurore d'un beau jour », et dans sa
harangue, comme dans le Précis de la réunion qui vante la chaleur et le feu
du jeune Bouquet, dépeignit sa disgrâce : « Vous, Bourrienne, s'écriait-il,
fixez vos regards sur ceux de vos condisciples que le malheur et un sort
aveugle n'ont cessé de poursuivre, sur ceux que quelques erreurs passagères
et des persécutions tiennent dans une inaction qui tue et dessèche les âmes
les plus fortes ! » Il était alors surveillant au collège de Compiègne, où
son oncle était professeur et Louis Berton, directeur. Le 25 juin 1801,
Bonaparte venait avec Joséphine déjeuner chez Berton. Au lieu de se cacher,
Bouquet s'élance vers la voiture et offre la main à la femme du premier
consul. Bonaparte le chasse. Mais Bouquet ne se rebuta point. Il se plaignit
au ministre, réclama sa place de commissaire des guerres ou un brevet
d'officier dans les troupes légères à cheval. Le ministre répondit qu'il
était impossible de le réemployer. Par trois fois, Bouquet revint à la
charge. Privé de son traitement de réforme parce qu'il n'avait pas le nombre
légal d'années de service, il assurait à Lacuée de Cessac en 1811, puis en
1813, que Sa Majesté impériale « entendrait avec bonté le nom de celui
qu'elle avait beaucoup aimé », faisait son propre éloge, prônait les talents
qu'il avait reçus de la nature et d'une éducation soignée, son activité peu
ordinaire, son imagination industrieuse dans les plus grands besoins d'une
armée. En 1815, il implorait l'empereur : « Sire, vous aimiez beaucoup mon
oncle à Brienne ; il est mort, et, avec lui, toutes mes ressources », et
Bouquet suppliait Napoléon de l'admettre un seul instant en sa présence et de
nommer le « compagnon chéri de son enfance » commissaire des guerres, on
capitaine d'état-major, ou sous-préfet, ou secrétaire général de préfecture.
Sous la Restauration, il sollicita la demi-solde, et sa requête fut appuyée
par un ami de Brienne qu'il avait retrouvé, le maréchal de camp Berton, par
le commissaire ordonnateur Aubernon, par le lieutenant général La Houssaye,
par le marquis de Béthune-Sully qui le connaissait particulièrement. Mais il
eut encore de retentissantes aventures. Il s'était marié trois fois : la
première, par l'intermédiaire de l'adjudant général Landrieux, avec la
citoyenne Champion de Cicé, autrement dite Mlle de Voisenon, qui redoutait
pour sa famille l'effet de la loi des otages et qui ne tarda pas à se séparer
de lui par le divorce ; la deuxième fois, avec une demoiselle Lecourt, sœur
d'un agent d'affaires ; la troisième fois, avec une demoiselle Duperray. Au
mois de mai 1830, il fut traduit devant la cour d'assises de la Seine : il
était accusé d'avoir fait avaler des épingles à son enfant, d'avoir
empoisonné sa seconde femme et tenté d'empoisonner la troisième. Après de
vifs débats qui mirent tout Paris en émoi, il fut acquitté. Vécut-il, comme
auparavant, d'expédients et d'emprunts ? Au mois d'août 1854, à l'âge de
quatre-vingt-deux ans, il postulait le secours annuel que le décret du 14
décembre 1851 accordait aux anciens militaires octogénaires de la République
et de l'Empire, et il prétendait que Napoléon Ier lui donnait par an sur sa
cassette une somme de 2.400 francs ! Deux
noms purs et glorieux cloront la liste longue et pourtant incomplète des
personnages que Napoléon a connus de près ou de loin durant son séjour à
Brienne. Ce sont les noms de Keralio et de Ségur. Marie-Nicole
Rivet, veuve de Keralio, touchait sous la monarchie une pension de 2.000
livres qui fut supprimée sous la Révolution, remplacée par un secours annuel
de 500 francs, et pli, soumise à la diminution légale des deux tiers, finit
par se réduire à 166 francs. En 1808, elle sollicita le rétablissement de son
ancienne pension. N'avait-elle pas, disait-elle, quelques droits à la
générosité de Napoléon ? Et Keralio n'avait-il pas servi sa patrie durant un
demi-siècle, inspecté pendant plusieurs années les écoles militaires, et, en
cette qualité, présidé à l'éducation de l'empereur ? Le 11 janvier 1810, un
décret particulier accordait à Mme de Keralio, en considération des services
de son mari, une pension annuelle de 3.000 francs. Napoléon ne fut pas moins reconnaissant envers le maréchal de Ségur qui signa le 22 octobre 1784 son brevet de cadet-gentilhomme. Il apprit, sous le Consulat, que l'ancien ministre vivait dans la misère. Par un arrêté du 5 mars 1800, qui ne fut pas imprimé, il décida que Ségur jouirait des appointements d'un général de division réformé. Ségur alla le remercier aux Tuileries. Le premier consul vint à la rencontre du vieux maréchal, l'entretint courtoisement et le reconduisit jusqu'à l'escalier. Là, Ségur eut une joie suprême : il reçut les honneurs décernés autrefois à son grade ; sur le perron du palais, la garde consulaire, formant la haie, lui présentait les armes, et les tambours battaient aux champs ; saisi d'émotion, se rappelant le passé, Ségur versa des larmes et crut défaillir. |