Occupation de
Puylaurens, de Montjoyre par la Croisade. — Prise et auto-da-fé des Cassès. —
Siège de Montferrand. — Bravoure et trahison de Baudouin, frère du comte de
Toulouse. — Reddition de Montferrand. — Occupation de plusieurs places, entre
autres Castelnaudary, dans le Lauraguais, et Gaillac dans l'Albigeois. —
Nouvelle accession de Croisés. — La Croisade s'approche de Toulouse. —
Raymond VI lui dispute le passage.
Le sac
de Lavaur livra les clefs de Puylaurens : Sicard, son seigneur, qui s'était
d'abord soumis à Montfort, et tourné ensuite contre lui, n'osa attendre les
effets de sa vengeance, et abandonna son château pour se réfugier dans la
ville de Toulouse. Le Général s'en saisit, et en inféoda la souveraineté à
Gui de Lucé, chevalier français, qui y jeta une nombreuse garnison. De là,
Montfort marcha sur Montjoyre, qui avait le tort, à ses yeux, d'avoir eu de
trop près la déroute de six mille Allemands taillés en pièces, un mois avant,
par Raymond-Roger, comte de Foix. Les habitants ayant pris la fuite, les
Croisés pillèrent leurs maisons, et les incendièrent. C'était
là le premier acte d'hostilité que Montfort commettait dans les domaines
directs du comte de Toulouse. La
Croisade se porta ensuite sur le château des Cassés, situé dans le
Lauraguais, à peu de distance de Saint-Félix de Caraman, et dépendant du
domaine immédiat du comte de Toulouse. Raymond VI aurait bien voulu secourir
cette place. Il se mit même en campagne à cet effet ; mais ses troupes étant
bien inférieures aux troupes catholiques, il ne poussa ses reconnaissances
que jusqu'à Castelnaudary, qu'il abandonna encore, après y avoir mis le feu,
trouvant ce château trop vieux et trop démantelé pour résister aux Croisés, mais
assez fort pour leur servir de refuge. Dépourvue
d'appui, la garnison de Cassès opposa cependant une opiniâtre défense ; mais
force lui fut à la fin, pour éviter de passer par les armes, d'arborer son
drapeau blanc, et de capituler. On lui accorda la vie et les bagages saufs ;
mais on l'obligea de livrer tous les hérétiques qui se trouvaient dans la
forteresse. Soixante de ces malheureux passèrent ainsi sous la main des
prélats de l'armée, qui, après quelques vaines tentatives de conversion, les
firent brûler vifs[1]. Raymond
fit alors, assure dom Vaissette sur la foi du chroniqueur provençal, une
nouvelle tentative pour obtenir la paix. Il demanda One codé-ronce aux
principaux de l'armée, et il allait id trouver sous le sauf-conduit des
légats ; lorsque Simon s'étant mis à la tête de plusieurs chevaliers, courut
à lui à l'improviste, dans le dessein de le prendre on de le tuer, le
poursuivit pendant plus d'une lieue, et rompit par-là toutes les négociations[2]. Quoiqu'il
en soit de ce dernier événement, dont aucun autre historien ne nous
entretient, Montfort, après l'auto-da-fé de Cassés, vint mettre le siège
devant le château de Montferrand. Situé
au bord de la route de Toulouse, à trois lieues de Castelnaudary, dans le
Lauraguais, Montferrand couronnait la crète de la raide colline où l'on voit
encore le petit village de ce nom. On y arrivait par un sentier étroit,
caillouteux, coupé de fissures et de sinuosités, qui en rendaient l'ascension
pénible aux fantassins, et périlleuse, sinon impraticable, aux lourds
cavaliers de cette époque. En
dehors de cette assiette, qui était très favorable, le château n'avait en soi
rien qui le distinguât des autres manoirs de la féodalité. C'était un massif
bâtiment carré, flanqué de tourelles rondes à chaque angle, et dominé par un
donjon dont la construction semblait récente à côté des autres parties de
l'édifice, et qui s'élevait du milieu de cet entassement de murailles brunies
par les siècles, comme un phare blanc sur un noir promontoire. Ce
poste, dont l'importance n'était point douteuse, avait été confié par le
comte de Toulouse à la garde de son frère puîné, le sire Baudouin, qui s'y
était jeté avec quatorze chevaliers aussi déterminés que lui, parmi lesquels
l'on comptait le vicomte de Montclar, Raymond de Pierre-Gorde, Ponce-le-Roux,
Hugues du Breuil, Sanchée, et quelques gentilshommes du Lauraguais. Ce
prince soutint dignement, dès le début du siège, sa haute renommée de
bravoure. Assiégé par une armée de quatorze mille hommes[3], n'ayant sous ses ordres que
quatorze chevaliers[4], il fit face à toutes les
attaques, repoussa tous les assauts, et alla quelquefois même la hache au
poing, inscrire en traits sanglants dans le camp ennemi, son nom de
gentilhomme. Nul adversaire n'avait jusqu'alors si mal mené la Croisade.
Montfort en avait la rage au cœur. Un simple manoir qu'il comptait d'abord
emporter d'emblée, l'arrêtait invinciblement dans sa marche agressive.
Quatorze hommes en tenaient en haleine quatorze mille. Les fastes du
moyen-âge présentent peu d'exemples pareils. Enfin
les batteries des Croisés ayant fait brèche, Montfort ordonna un assaut
général, et pour le rendre décisif, il se porta lui-même à l'attaque des
murailles. Combattant à sa suite, les catholiques assaillirent la brèche avec
détermination et firent des efforts inouïs pour s'en rendre les maîtres. Mais
Baudouin, avec ses braves, les reçut si vivement, les chargea si à fonds,
qu'il les culbuta dans les fossés, les mena battant jusqu'au camp, et mit en
pièces leurs machines. Cet
échec si humiliant pour l'armée, la jeta dans un profond découragement.
Montfort aurait levé le siège s'il n'avait craint de se déshonorer. Voyant
alors que toute attaque de vive force était infructueuse, il recourut, pour
sauver sa gloire, à la ruse. Mais aussi habile que valeureux, Baudouin déjoua
les stratagèmes et neutralisa les surprises. Restait
pour arriver au cœur de la forteresse, un moyen indigne de la scrupuleuse
chevalerie du mue siècle, la corruption. Montfort l'employa, pensant qu'en
faisant un appel à l'ambition de Baudouin, et en surexcitant la secrète envie
qu'on lui attribuait contre son frère, il pourrait parvenir à emporter par
les négociations ce qu'il n'avait pu vaincre par les armes. « Simon,
dit dom Vaissette, le plus impartial des historiens de la Croisade, surpris
d'une telle résistance, et comprenant qu'il avait à faire à un capitaine
expérimenté eu la personne de Baudouin, prend la résolution de le gagner à
quelque prit que ce soit, il lui fait dire qu'il souhaitait d'avoir une conférence
avec lui, et lui promet, foi de gentilhomme, une entière sûreté. « Baudouin,
sur cette parole, va au camp suivi d'un seul chevalier ; Simon n'omet rien
pour te porter à se rendre ; et ayant beaucoup exalté sa valeur, il jette
dans son esprit des soupçons contré le comte de Toulouse, son frère, qui
l'exposait ainsi dans une place aussi faible, laquelle ne pouvait manquer
d'être bientôt forcée. Il lui promet la vie et les bagues sauves, s'il veut
lui remettre ce château, à condition cependant qu'il ne porterait jamais les
armes contre les Croisés ; s'il n'aimait mieux s'engager à son service, et
recevoir de sa main des domaines suffisants pour son entretien. « Baudouin
se laissa tenter pat l'appât d'une meilleure fortune ; et voyant qu'il
n'était plus en état de tenir longtemps, et qu'il n'avait aucun secours à
attendre du comte son frère, il accepte ses propositions, promet par serment
de ne plus porter les armes contre Simon et les Croisés, et offre même de
servir ce général envers et contre tous. « Il
va ensuite trouver le Comte, son frère, pour lui exposer les raisons qui
l'avaient obligé à cette démarche, et tâche de les justifier ; mais Raymond,
qui était déjà informé de tout, et qui était extrêmement piqué de ce que
Baudouin avait offert ses services à Son ennemi capital, le reçut avec
indignation, et lui ordonna de se retirer, avec défense de paraître jamais
devant lui. « Baudouin
retourna alors vers Simon, le pria de le recevoir au nombre de ses vassaux,
et lui promit une fidélité inviolable. Simon, charmé de faire une acquisition
de cette importance, accepta volontiers ses offres ; et Baudouin ayant été
aussitôt réconcilié à l'Église, il fit restituer sur-le-champ à quelques pèlerins
de Saint-Jacques, pour marquer la sincérité de son retour, ce que les
routiers leur avaient enlevé en haine des Croisés. Il demeura toujours,
depuis, attaché au parti de Simon, qui lui donna en fief plusieurs domaines
dans le Quercy, où il alla fixer sa demeure, et fit depuis une guerre
implacable au comte de Toulouse, son frère[5]. » Ainsi,
Montfort se trouva maître du château de Montferrand, qu'une armée aguerrie et
jusqu'alors victorieuse n'avait pu emporter sur une poignée de chevaliers.
Toutes choses réussissaient au gré de la Croisade. Pour lui aider dans son
œuvre d'envahissement, un des preux du Midi était devenu félon, un frère
parjure à son frère, un croyant apostat !... Par
suite de la reddition de Montferrand, quelques petites places des environs,
telles que Lasbordes, Saint-Martin, Saint-Papoul, Villespy, Laurac, Mireval,
Fendeilhe et Villeneuve, se soumirent volontairement à la Croisade. Un seul
château opposa quelques jours de résistance, ce fut le Mas-Saintes-Puelles.
Le Général l'enleva, et le livra au pillage. Il s'assura ensuite de celui de
Castelnaudary, le fit rétablir, y laissa une forte garnison, et marcha du
côté du Tarn, qu'il passa â Rabastens. Après s'être assuré, grâce à
l'entremise de l'évoque d'Albi, des châteaux de Montaigu, Gaillac, Cahuzac,
Latarde, Puicelsi, Saint-Marcel et la Guépie, situés dans l'Albigeois, et dépendants
du domaine immédiat du comte de Toulouse. Saint-Antonin, assis sur les
frontières du Rouergue, tomba, à son tour, au pouvoir des Croisés, que l'on
retrouve campés sur les bords du Tarn, le 5 de juin de l'an 1211. Ils n'y
séjournèrent pas longtemps. Ayant reçu avis qu'un renfort considérable de
pèlerins, la plupart Allemands, commandé par Thibaut, comte de Bar, Henri,
son fils, le comte de Châlons et plusieurs autres seigneurs de distinction,
était arrivé à Carcassonne, Montfort décampa, et dépêcha aussitôt au comte de
Bar, pour le prier de faire marcher toutes ses troupes sur la capitale du
Languedoc, vers laquelle il se dirigea lui-même avec l'armée catholique. Les
comtes de Montfort et de Bar, qui avaient pris les devants, se rencontrèrent
à Montgiscard, et y décidèrent de commencer le siège de Toulouse. Les den
corps d'armée opérèrent leur jonction à Montaudran, lieu situé sur la petite
rivière de Lers, et marchèrent de concert vers la cité désignée, en faisant
main-basse sur les habitants des campagnes, et ravageant leurs propriétés. Les
Toulousains, informés des projets de Montfort, s'empressèrent d'envoyer à la
Croisade des députés, qui furent admis à l'audience des légats, de Foulques,
leur évêque, et des chefs de l'armée. Ils se plaignirent de ce qu'on voulait
assiéger leur ville, tandis que tous les habitants étaient disposés à
observer exactement tout ce qu'ils avaient promis ; ils ajoutèrent qu'on ne
pouvait leur rien reprocher depuis leur prestation de serment et leur dernière
réconciliation à l'Église romaine. Ces remontrances étaient justes ; mais les
légats n'étirent garde de s'y arrêter. — Ce
n'est point parce que vous avez commis de nouvelles fautes, répondit Arnaud,
que l'armée du Seigneur va entreprendre le siège de votre cité, mais à cause
que vous reconnaissez le comte Raymond pour seigneur, et que vous permettez
qu'il demeure au milieu de vous, bien qu'il soit mis au ban de l'Église et de
la chrétienté. Que si vous voulez le chasser de votre ville avec ses partisans
; renoncer à son obéissance et au serment de fidélité que vous lui avez
prêté, et dont l'Église vous a relevés ; que si encore vous consentez à
recevoir pour seigneur celui quo nous vous donnerons, nous vous jurons sur
les saints évangiles, qu'il ne vous sera fait aucun mai. Dans le cas
contraire, l'Église vous regardera comme hérétiques et fauteurs d'hérésie, et
l'armée du Seigneur vous attaquera sans quartier ni miséricorde. — Sires
légats, répliqua le chef des députés après s'être concerté avec ses co-delégués,
et vous, mes seigneurs, comtes et barons, ici présents, le devoir d'un vassal
est d'être fidèle au seigneur qui ne s'est point parjuré à son égard. Le
comte Raymond est plutôt notre père que notre maitre. Quoiqu'il puisse
advenir, nous ne manquerons pas à notre foi. Cette
réponse faisait honneur à l'homme qui savait inspirer de tels sentimens, et à
ceux qui savaient les lui vouer. Les
députés reprirent aussitôt la route de leur ville, et rapportèrent le
résultat de l'entrevue à leurs concitoyens, qui applaudirent à leur fermeté,
et jurèrent derechef de se faire tuer plutôt que d'abandonner leur bien-aimé
suzerain. Foulques ne sachant comment les punir de cette généreuse
résolution, s'avisa d'un moyen alors très puissant. Il donna ordre au prévôt
de la cathédrale et aux ecclésiastiques de sa ville diocésaine d'en sortir
immédiatement après le mandement reçu. Obéissant, en effet, à l'injonction de
son supérieur spirituel, tout le clergé se réunit dans la basilique de
Saint-Sernin, .et partant de là pieds nus, torches éteintes et le
Saint-Sacrement exposé en tête du convoi, il quitta Toulouse en procession,
et alla rejoindre les Croisés. Quant
au comte Raymond, qu'on se garde de croire qu'il montrât en ce moment la même
hésitation de conduite qui l'avait dominé jusqu'alors. Voyant la guerre
inévitable, il s'y était préparé en habile général. Grâce à ses prières, ses
vassaux de Toulouse, désunis par l'esprit religieux, avaient abjuré leurs
inimitiés en face d'un danger commun. Le Comte s'était, en outre, -assuré du
secours des comtes de Foix et de Comminges, qui s'étaient jetés dans sa
capitale avec l'élite de leur gendarmerie. Ces éléments de défense, joints à
ceux que Raymond possédait déjà, avaient rendu sa position si formidable
qu'au lieu de redouter une agression, il n'aspirait plus qu'à mesurer ses
forces avec les forces de l'Église, qui l'avait si souvent humilié. Dès
qu'il eut appris, par ses espions, que les comtes de Bar et de Montfort
étaient arrivés à Montgiscard, et s'apprêtaient à franchir la rivière de
Lers, il sortit à la tête de cinq cents chevaliers et d'un nombreux corps
d'infanterie, et vint, suivi des comtes de Foix et de Comminges, se poster de
manière à leur disputer le passage. Montfort
n'osa point, en vue de ce corps d'observation, tenter de traverser la
rivière. It fit un grand détour, et remonta le courant pour trouver un lieu
guéable moins gardé par son adversaire. Les
Croisés, chemin faisant, rencontrèrent un pont que Raymond avait ordonné
d'abattre, et dont la démolition n'était pas encore terminée. La gendarmerie
catholique s'y précipita aussitôt, espérant l'occuper avant l'arrivée des
Albigeois ; mais le comte de Toulouse, aussi rapide que ses ennemis, mit le
pied sur un côté du pont au moment même où ceux-ci s'emparaient de l'autre.
Le choc ne pouvait plus se retarder ; il se fit des deux parts, sur cet
espace resserré, avec un égal acharnement et un égal avantage ; à cette
différence pourtant, que le comte de Toulouse, bien qu'il ne fût pas
vainqueur, n'en arrêtait pas moins la marche de son adversaire ; ce qui, pour
ce dernier, équivalait à une défaite. Cette
intermittence de succès réciproques durait depuis près de trois heures, quand
l'infanterie croisée découvrit un gué, traversa la rivière, et vint en toute
hâte donner sur les derrières des Toulousains. Pour ne pas être enveloppés et accablés par le nombre, les comtes de Toulouse, de Foix et de Comminges jugèrent prudent de faire sonner la retraite. Elle eut lieu a petits pas et avec ordre. Souvent les trois comtes, qui, placés en quelle, la protégeaient avec leurs hommes d'armes, se retournaient vivement, et faisaient mordre la poussière à ceux de leurs ennemis qui les pressaient de trop près. Les Albigeois rentrèrent ainsi dans Toulouse, non sans avoir, dit le chroniqueur provençal, occis force catholiques et fait bon nombre de prisonniers. Dans la dernière charge, vingt-trois chevaliers croisés tombèrent morts sous leurs coups, et un fils du comte de Montfort[6] fut par eux amené prisonnier. Le Général, ajoute le chroniqueur, paya une grande rançon pour sa délivrance. |
[1]
Pierre de Vaucernay ; Quith. de Podinus ; l'auteur provençal.
[2]
Dom Vaissette, t. III, p. 212.
[3]
Auteur provençal, p. 36. Dom Vaissette, t. III, p. 212.
[4]
Auteur provençal, p. 36.
[5]
Hist. gén. de Lang., t. III, p. 212 et 213. Auteur provençal, p. 36.
[6]
L'auteur provençal nomme ce fils Bernard. Ce qui évidemment est une erreur de
nom et peut-être de personne. Car outre qu'aucun des enfants de Montfort ne
s'appelait de ce nom, ils devaient être fort jeunes en 1211, et ne prenaient
point sans doute part aux entreprises de leur père, puisque l'aillé, Amaury, ne
fut sacré chevalier que quelques années après comme on le verra dans le cours
de notre histoire.