HISTOIRE DES CROISADES CONTRE LES ALBIGEOIS

TOME PREMIER

 

CHAPITRE DOUZIÈME.

 

 

Occupation de Puylaurens, de Montjoyre par la Croisade. — Prise et auto-da-fé des Cassès. — Siège de Montferrand. — Bravoure et trahison de Baudouin, frère du comte de Toulouse. — Reddition de Montferrand. — Occupation de plusieurs places, entre autres Castelnaudary, dans le Lauraguais, et Gaillac dans l'Albigeois. — Nouvelle accession de Croisés. — La Croisade s'approche de Toulouse. — Raymond VI lui dispute le passage.

 

Le sac de Lavaur livra les clefs de Puylaurens : Sicard, son seigneur, qui s'était d'abord soumis à Montfort, et tourné ensuite contre lui, n'osa attendre les effets de sa vengeance, et abandonna son château pour se réfugier dans la ville de Toulouse. Le Général s'en saisit, et en inféoda la souveraineté à Gui de Lucé, chevalier français, qui y jeta une nombreuse garnison. De là, Montfort marcha sur Montjoyre, qui avait le tort, à ses yeux, d'avoir eu de trop près la déroute de six mille Allemands taillés en pièces, un mois avant, par Raymond-Roger, comte de Foix. Les habitants ayant pris la fuite, les Croisés pillèrent leurs maisons, et les incendièrent.

C'était là le premier acte d'hostilité que Montfort commettait dans les domaines directs du comte de Toulouse.

La Croisade se porta ensuite sur le château des Cassés, situé dans le Lauraguais, à peu de distance de Saint-Félix de Caraman, et dépendant du domaine immédiat du comte de Toulouse. Raymond VI aurait bien voulu secourir cette place. Il se mit même en campagne à cet effet ; mais ses troupes étant bien inférieures aux troupes catholiques, il ne poussa ses reconnaissances que jusqu'à Castelnaudary, qu'il abandonna encore, après y avoir mis le feu, trouvant ce château trop vieux et trop démantelé pour résister aux Croisés, mais assez fort pour leur servir de refuge.

Dépourvue d'appui, la garnison de Cassès opposa cependant une opiniâtre défense ; mais force lui fut à la fin, pour éviter de passer par les armes, d'arborer son drapeau blanc, et de capituler. On lui accorda la vie et les bagages saufs ; mais on l'obligea de livrer tous les hérétiques qui se trouvaient dans la forteresse. Soixante de ces malheureux passèrent ainsi sous la main des prélats de l'armée, qui, après quelques vaines tentatives de conversion, les firent brûler vifs[1].

Raymond fit alors, assure dom Vaissette sur la foi du chroniqueur provençal, une nouvelle tentative pour obtenir la paix. Il demanda One codé-ronce aux principaux de l'armée, et il allait id trouver sous le sauf-conduit des légats ; lorsque Simon s'étant mis à la tête de plusieurs chevaliers, courut à lui à l'improviste, dans le dessein de le prendre on de le tuer, le poursuivit pendant plus d'une lieue, et rompit par-là toutes les négociations[2].

Quoiqu'il en soit de ce dernier événement, dont aucun autre historien ne nous entretient, Montfort, après l'auto-da-fé de Cassés, vint mettre le siège devant le château de Montferrand.

Situé au bord de la route de Toulouse, à trois lieues de Castelnaudary, dans le Lauraguais, Montferrand couronnait la crète de la raide colline où l'on voit encore le petit village de ce nom. On y arrivait par un sentier étroit, caillouteux, coupé de fissures et de sinuosités, qui en rendaient l'ascension pénible aux fantassins, et périlleuse, sinon impraticable, aux lourds cavaliers de cette époque.

En dehors de cette assiette, qui était très favorable, le château n'avait en soi rien qui le distinguât des autres manoirs de la féodalité. C'était un massif bâtiment carré, flanqué de tourelles rondes à chaque angle, et dominé par un donjon dont la construction semblait récente à côté des autres parties de l'édifice, et qui s'élevait du milieu de cet entassement de murailles brunies par les siècles, comme un phare blanc sur un noir promontoire.

Ce poste, dont l'importance n'était point douteuse, avait été confié par le comte de Toulouse à la garde de son frère puîné, le sire Baudouin, qui s'y était jeté avec quatorze chevaliers aussi déterminés que lui, parmi lesquels l'on comptait le vicomte de Montclar, Raymond de Pierre-Gorde, Ponce-le-Roux, Hugues du Breuil, Sanchée, et quelques gentilshommes du Lauraguais.

Ce prince soutint dignement, dès le début du siège, sa haute renommée de bravoure. Assiégé par une armée de quatorze mille hommes[3], n'ayant sous ses ordres que quatorze chevaliers[4], il fit face à toutes les attaques, repoussa tous les assauts, et alla quelquefois même la hache au poing, inscrire en traits sanglants dans le camp ennemi, son nom de gentilhomme. Nul adversaire n'avait jusqu'alors si mal mené la Croisade. Montfort en avait la rage au cœur. Un simple manoir qu'il comptait d'abord emporter d'emblée, l'arrêtait invinciblement dans sa marche agressive. Quatorze hommes en tenaient en haleine quatorze mille. Les fastes du moyen-âge présentent peu d'exemples pareils.

Enfin les batteries des Croisés ayant fait brèche, Montfort ordonna un assaut général, et pour le rendre décisif, il se porta lui-même à l'attaque des murailles. Combattant à sa suite, les catholiques assaillirent la brèche avec détermination et firent des efforts inouïs pour s'en rendre les maîtres. Mais Baudouin, avec ses braves, les reçut si vivement, les chargea si à fonds, qu'il les culbuta dans les fossés, les mena battant jusqu'au camp, et mit en pièces leurs machines.

Cet échec si humiliant pour l'armée, la jeta dans un profond découragement. Montfort aurait levé le siège s'il n'avait craint de se déshonorer. Voyant alors que toute attaque de vive force était infructueuse, il recourut, pour sauver sa gloire, à la ruse. Mais aussi habile que valeureux, Baudouin déjoua les stratagèmes et neutralisa les surprises.

Restait pour arriver au cœur de la forteresse, un moyen indigne de la scrupuleuse chevalerie du mue siècle, la corruption. Montfort l'employa, pensant qu'en faisant un appel à l'ambition de Baudouin, et en surexcitant la secrète envie qu'on lui attribuait contre son frère, il pourrait parvenir à emporter par les négociations ce qu'il n'avait pu vaincre par les armes.

« Simon, dit dom Vaissette, le plus impartial des historiens de la Croisade, surpris d'une telle résistance, et comprenant qu'il avait à faire à un capitaine expérimenté eu la personne de Baudouin, prend la résolution de le gagner à quelque prit que ce soit, il lui fait dire qu'il souhaitait d'avoir une conférence avec lui, et lui promet, foi de gentilhomme, une entière sûreté.

« Baudouin, sur cette parole, va au camp suivi d'un seul chevalier ; Simon n'omet rien pour te porter à se rendre ; et ayant beaucoup exalté sa valeur, il jette dans son esprit des soupçons contré le comte de Toulouse, son frère, qui l'exposait ainsi dans une place aussi faible, laquelle ne pouvait manquer d'être bientôt forcée. Il lui promet la vie et les bagues sauves, s'il veut lui remettre ce château, à condition cependant qu'il ne porterait jamais les armes contre les Croisés ; s'il n'aimait mieux s'engager à son service, et recevoir de sa main des domaines suffisants pour son entretien.

« Baudouin se laissa tenter pat l'appât d'une meilleure fortune ; et voyant qu'il n'était plus en état de tenir longtemps, et qu'il n'avait aucun secours à attendre du comte son frère, il accepte ses propositions, promet par serment de ne plus porter les armes contre Simon et les Croisés, et offre même de servir ce général envers et contre tous.

« Il va ensuite trouver le Comte, son frère, pour lui exposer les raisons qui l'avaient obligé à cette démarche, et tâche de les justifier ; mais Raymond, qui était déjà informé de tout, et qui était extrêmement piqué de ce que Baudouin avait offert ses services à Son ennemi capital, le reçut avec indignation, et lui ordonna de se retirer, avec défense de paraître jamais devant lui.

« Baudouin retourna alors vers Simon, le pria de le recevoir au nombre de ses vassaux, et lui promit une fidélité inviolable. Simon, charmé de faire une acquisition de cette importance, accepta volontiers ses offres ; et Baudouin ayant été aussitôt réconcilié à l'Église, il fit restituer sur-le-champ à quelques pèlerins de Saint-Jacques, pour marquer la sincérité de son retour, ce que les routiers leur avaient enlevé en haine des Croisés. Il demeura toujours, depuis, attaché au parti de Simon, qui lui donna en fief plusieurs domaines dans le Quercy, où il alla fixer sa demeure, et fit depuis une guerre implacable au comte de Toulouse, son frère[5]. »

Ainsi, Montfort se trouva maître du château de Montferrand, qu'une armée aguerrie et jusqu'alors victorieuse n'avait pu emporter sur une poignée de chevaliers. Toutes choses réussissaient au gré de la Croisade. Pour lui aider dans son œuvre d'envahissement, un des preux du Midi était devenu félon, un frère parjure à son frère, un croyant apostat !...

Par suite de la reddition de Montferrand, quelques petites places des environs, telles que Lasbordes, Saint-Martin, Saint-Papoul, Villespy, Laurac, Mireval, Fendeilhe et Villeneuve, se soumirent volontairement à la Croisade. Un seul château opposa quelques jours de résistance, ce fut le Mas-Saintes-Puelles. Le Général l'enleva, et le livra au pillage. Il s'assura ensuite de celui de Castelnaudary, le fit rétablir, y laissa une forte garnison, et marcha du côté du Tarn, qu'il passa â Rabastens. Après s'être assuré, grâce à l'entremise de l'évoque d'Albi, des châteaux de Montaigu, Gaillac, Cahuzac, Latarde, Puicelsi, Saint-Marcel et la Guépie, situés dans l'Albigeois, et dépendants du domaine immédiat du comte de Toulouse. Saint-Antonin, assis sur les frontières du Rouergue, tomba, à son tour, au pouvoir des Croisés, que l'on retrouve campés sur les bords du Tarn, le 5 de juin de l'an 1211.

Ils n'y séjournèrent pas longtemps. Ayant reçu avis qu'un renfort considérable de pèlerins, la plupart Allemands, commandé par Thibaut, comte de Bar, Henri, son fils, le comte de Châlons et plusieurs autres seigneurs de distinction, était arrivé à Carcassonne, Montfort décampa, et dépêcha aussitôt au comte de Bar, pour le prier de faire marcher toutes ses troupes sur la capitale du Languedoc, vers laquelle il se dirigea lui-même avec l'armée catholique.

Les comtes de Montfort et de Bar, qui avaient pris les devants, se rencontrèrent à Montgiscard, et y décidèrent de commencer le siège de Toulouse. Les den corps d'armée opérèrent leur jonction à Montaudran, lieu situé sur la petite rivière de Lers, et marchèrent de concert vers la cité désignée, en faisant main-basse sur les habitants des campagnes, et ravageant leurs propriétés.

Les Toulousains, informés des projets de Montfort, s'empressèrent d'envoyer à la Croisade des députés, qui furent admis à l'audience des légats, de Foulques, leur évêque, et des chefs de l'armée. Ils se plaignirent de ce qu'on voulait assiéger leur ville, tandis que tous les habitants étaient disposés à observer exactement tout ce qu'ils avaient promis ; ils ajoutèrent qu'on ne pouvait leur rien reprocher depuis leur prestation de serment et leur dernière réconciliation à l'Église romaine. Ces remontrances étaient justes ; mais les légats n'étirent garde de s'y arrêter.

— Ce n'est point parce que vous avez commis de nouvelles fautes, répondit Arnaud, que l'armée du Seigneur va entreprendre le siège de votre cité, mais à cause que vous reconnaissez le comte Raymond pour seigneur, et que vous permettez qu'il demeure au milieu de vous, bien qu'il soit mis au ban de l'Église et de la chrétienté. Que si vous voulez le chasser de votre ville avec ses partisans ; renoncer à son obéissance et au serment de fidélité que vous lui avez prêté, et dont l'Église vous a relevés ; que si encore vous consentez à recevoir pour seigneur celui quo nous vous donnerons, nous vous jurons sur les saints évangiles, qu'il ne vous sera fait aucun mai. Dans le cas contraire, l'Église vous regardera comme hérétiques et fauteurs d'hérésie, et l'armée du Seigneur vous attaquera sans quartier ni miséricorde.

— Sires légats, répliqua le chef des députés après s'être concerté avec ses co-delégués, et vous, mes seigneurs, comtes et barons, ici présents, le devoir d'un vassal est d'être fidèle au seigneur qui ne s'est point parjuré à son égard. Le comte Raymond est plutôt notre père que notre maitre. Quoiqu'il puisse advenir, nous ne manquerons pas à notre foi.

Cette réponse faisait honneur à l'homme qui savait inspirer de tels sentimens, et à ceux qui savaient les lui vouer.

Les députés reprirent aussitôt la route de leur ville, et rapportèrent le résultat de l'entrevue à leurs concitoyens, qui applaudirent à leur fermeté, et jurèrent derechef de se faire tuer plutôt que d'abandonner leur bien-aimé suzerain. Foulques ne sachant comment les punir de cette généreuse résolution, s'avisa d'un moyen alors très puissant. Il donna ordre au prévôt de la cathédrale et aux ecclésiastiques de sa ville diocésaine d'en sortir immédiatement après le mandement reçu. Obéissant, en effet, à l'injonction de son supérieur spirituel, tout le clergé se réunit dans la basilique de Saint-Sernin, .et partant de là pieds nus, torches éteintes et le Saint-Sacrement exposé en tête du convoi, il quitta Toulouse en procession, et alla rejoindre les Croisés.

Quant au comte Raymond, qu'on se garde de croire qu'il montrât en ce moment la même hésitation de conduite qui l'avait dominé jusqu'alors. Voyant la guerre inévitable, il s'y était préparé en habile général. Grâce à ses prières, ses vassaux de Toulouse, désunis par l'esprit religieux, avaient abjuré leurs inimitiés en face d'un danger commun. Le Comte s'était, en outre, -assuré du secours des comtes de Foix et de Comminges, qui s'étaient jetés dans sa capitale avec l'élite de leur gendarmerie. Ces éléments de défense, joints à ceux que Raymond possédait déjà, avaient rendu sa position si formidable qu'au lieu de redouter une agression, il n'aspirait plus qu'à mesurer ses forces avec les forces de l'Église, qui l'avait si souvent humilié.

Dès qu'il eut appris, par ses espions, que les comtes de Bar et de Montfort étaient arrivés à Montgiscard, et s'apprêtaient à franchir la rivière de Lers, il sortit à la tête de cinq cents chevaliers et d'un nombreux corps d'infanterie, et vint, suivi des comtes de Foix et de Comminges, se poster de manière à leur disputer le passage.

Montfort n'osa point, en vue de ce corps d'observation, tenter de traverser la rivière. It fit un grand détour, et remonta le courant pour trouver un lieu guéable moins gardé par son adversaire.

Les Croisés, chemin faisant, rencontrèrent un pont que Raymond avait ordonné d'abattre, et dont la démolition n'était pas encore terminée. La gendarmerie catholique s'y précipita aussitôt, espérant l'occuper avant l'arrivée des Albigeois ; mais le comte de Toulouse, aussi rapide que ses ennemis, mit le pied sur un côté du pont au moment même où ceux-ci s'emparaient de l'autre. Le choc ne pouvait plus se retarder ; il se fit des deux parts, sur cet espace resserré, avec un égal acharnement et un égal avantage ; à cette différence pourtant, que le comte de Toulouse, bien qu'il ne fût pas vainqueur, n'en arrêtait pas moins la marche de son adversaire ; ce qui, pour ce dernier, équivalait à une défaite.

Cette intermittence de succès réciproques durait depuis près de trois heures, quand l'infanterie croisée découvrit un gué, traversa la rivière, et vint en toute hâte donner sur les derrières des Toulousains.

Pour ne pas être enveloppés et accablés par le nombre, les comtes de Toulouse, de Foix et de Comminges jugèrent prudent de faire sonner la retraite. Elle eut lieu a petits pas et avec ordre. Souvent les trois comtes, qui, placés en quelle, la protégeaient avec leurs hommes d'armes, se retournaient vivement, et faisaient mordre la poussière à ceux de leurs ennemis qui les pressaient de trop près. Les Albigeois rentrèrent ainsi dans Toulouse, non sans avoir, dit le chroniqueur provençal, occis force catholiques et fait bon nombre de prisonniers. Dans la dernière charge, vingt-trois chevaliers croisés tombèrent morts sous leurs coups, et un fils du comte de Montfort[6] fut par eux amené prisonnier. Le Général, ajoute le chroniqueur, paya une grande rançon pour sa délivrance.

 

 

 



[1] Pierre de Vaucernay ; Quith. de Podinus ; l'auteur provençal.

[2] Dom Vaissette, t. III, p. 212.

[3] Auteur provençal, p. 36. Dom Vaissette, t. III, p. 212.

[4] Auteur provençal, p. 36.

[5] Hist. gén. de Lang., t. III, p. 212 et 213. Auteur provençal, p. 36.

[6] L'auteur provençal nomme ce fils Bernard. Ce qui évidemment est une erreur de nom et peut-être de personne. Car outre qu'aucun des enfants de Montfort ne s'appelait de ce nom, ils devaient être fort jeunes en 1211, et ne prenaient point sans doute part aux entreprises de leur père, puisque l'aillé, Amaury, ne fut sacré chevalier que quelques années après comme on le verra dans le cours de notre histoire.