HISTOIRE DES CROISADES CONTRE LES ALBIGEOIS

TOME PREMIER

 

CHAPITRE DEUXIÈME.

 

 

L'évêque d'Osma et les légats à Montpellier, à Caraman où ils confèrent avec deux Parfaits, à Béziers, à Carcassonne. — Conférence de Montréal. — Séparation des légats. — Castelnau en Provence. — Son entrevue avec le comte de Toulouse. — Lettre du pape à Raymond VI. — Mort de l'évêque d'Osma et de Raoul—Excommunication de Raymond. — Mort de Castelnau.

 

Réduit à vivre d'aumônes comme un mendiant, à marcher à pied comme un pèlerin l'évêque d'Osma se mit à parcourir la Provence, prêchant dans les hameaux et les bourgades, les vérités religieuses qu'il était si digne d'annoncer.

La première ville importante, où il arbora la bannière de la croix et de la pauvreté, fut Montpellier, et s'il n'y fit pas de nombreuses conversions, il parvint, du moins, à y faire estimer son désintéressement. De là, il se rendit au château de Caraman, dans le Lauraguais, séjour habituel de deux Parfaits célèbres[1].

Le plus âgé s'appelait Baudouin, et le plus jeune Thierry. Ce dernier, noble d'origine, avait été chanoine de la cathédrale de Nevers, et n'était sorti de cette ville qu'après le supplice du comte Euraud, son oncle, intendant du Nivernais. Toutes les affections du parti albigeois s'étaient portées sur ce jeune homme, qui avait, du reste, un esprit subtil et précoce, une conception puissante, et un caractère propre à commander l'attachement.

Les missionnaires de l'Église le provoquèrent à une controverse. Thierry ne déclina pas le combat. L'attaque fut vive et pressante de la part des légats ; la défense, large, éloquente, de la part du Parfait. L'argumentation roula d'abord, sur des matières de culte, aborda ensuite les matières de dogme, et tomba enfin sur la question de Dieu.

Là, les controversistes se trouvant en complet désaccord, la discussion cessa, et chacun se retira avec ses convictions précédentes. Le comte de Caraman, qui avait assisté à la conférence, n'en demeura que plus ferme dans ses sympathies pour la réforme.

De Caraman, les légats se dirigèrent sur Béziers ; mais l'Albigéisme y était si influent, qu'on leur ferma les portes de la ville. Ainsi de Carcassonne, dont ils ne purent aborder que les faubourgs. Décidés alors à essayer d'un grand coup, ils appelèrent les hérésiarques à une entrevue solennelle. Le débat accepté, Montréal, petite ville du Carcassés, fut assigné pour lieu de rendez-vous.

Les deux, partis s'y trouvèrent en grand nombre ; Pierre de Castelnau, Raoul, l'évêque d'Osma, Dominique, et Gui de Vaux-Sernay représentant le Catholicisme ; et Arnaud Otton, Guillabert de Castres, Benoît de Termes, et Pons Jordan, l'Albigéisme.

Les temps avaient certes bien changé depuis la célèbre assemblée de Lombers. Là, les novateurs comparurent devant des évêques ; ici, des évêques comparaissaient devant un tribunal hérétique composé du chevalier de Villeneuve, du sire d'Arsens, de Bernard Got, et d'Arnaud Rivière, ces deux derniers, bourgeois du lieu.

L’histoire ne sait rien de positif sur les incidents particuliers et le résultat de cette conférence. Quelques annalistes nous apprennent seulement que la discussion dura quinze jours, et qu'elle s'anima si fort de part et d'autre, que, pour s'entendre, on abandonna la controverse orale, et qu'on n'argumenta plus que par écrit.

Langlois raconte encore que ce fut durant cette conférence, que saint Dominique-fit son premier miracle. Nous avons trouvé cet écrivain si souvent en défaut, que nous n'osons trop le croire sur parole. Néanmoins, dans l'intérêt historique, nous transcrivons ici les propres termes de ce jésuite, laissant au lecteur le soin des réflexions.

« Il arriva en même temps, quelque chose de miraculeux : Un hérétique montrant aux Albigeois une lettre de saint Dominique, on lui dit en riant, qu'il fallait la jeter au feu, que la flamme l’épargnerait infailliblement, et qu'un si grand miracle convertirait toute la ville. On jeta la lettre au feu par trois fois, et on ne put la faire brûler ; les hérétiques en furent épouvantés. Néanmoins plus déterminés à couvrir le déshonneur de leur cabale, qu'à écouter la voix de la grâce, ils tâchèrent de persuader, que ce qui venait d'arriver était l'effet du hasard ; excepté un seul, qui étant de meilleure foi que les autres, publia hautement le prodige et se rendit catholique[2]. »

A la suite du synode de Montréal, c'est-à-dire en 1206, les trois légats se séparèrent. Don Diego de Azebès, accompagné de frère Radial, continua ses courses de propagande à travers le Midi, espérant toujours ramener les esprits par des moyens pacifiques, tandis que Pierre de Castelnau, plus violent, se dirigea sur la Provence proprement dite, où il essaya, mais en vain, d'armer les seigneurs du littoral contre les hérétiques albigeois. Pour se dispenser d'intervenir, la noblesse provençale, secrètement favorable à l'hérésie, prétexta la guerre qu'elle avait à soutenir contre le comte de Toulouse.

Castelnau s'en vint alors trouver Raymond VI, en face duquel il ne déguisa point sa fougue ordinaire.

— Sire Comte, lui dit-il, il faut enfin vous déclarer le protecteur ou l'ennemi de l'Église : le protecteur, en vous adjoignant aux Seigneurs de Provence ; l'ennemi, en refusant d'agir de concert avec eux, pour frapper au cœur l'hérésie, qui comme un cancer, dévore vos domaines.

— Ainsi ferais-je, Messire légat, répondit le comte de Toulouse, si nos féaux de Provence ne nous faisaient rude guerre pour se soustraire à notre légitime suzeraineté.

— Mais ils vous proposent la paix.

— Et à quelles conditions, s'il vous plait ?

— Un héraut est venu vous les signifier.

— Oui, oui. Un traité de paix qui est, à notre avis, cent fois pire qu'une défaite. Ils entendent me lier pieds et poings, et faire ensuite à leur guise. Par Saint-Gilles ! Messire, je suis trop bon limier pour me fourvoyer, de moi-même, sous la dent du loup que je pourchasse. Laissez-nous d'abord clore cette guerre avec honneur, et puis, je ferai pour l'Église, tout ce qui sera en mon pouvoir de seigneur féodal.

— En ce cas, chassez au moins de votre armée tous ces damnés d'hérétiques qui la corrompent.

— Nenni, sire légat, vaudois ou catholiques sont également bons Soudards en un jour de bataille.

 — Évidemment, Comte, vous vous faites leur protecteur.

— Je tolère, voilà tout.

— Eh bien ! acheva Castelnau irrité, celui qui n'est pas avec nous est contre nous. Vous le verrez autrement dit, dans ce parchemin scellé du grand sceau de notre Saint-Père, le souverain pontife. »

Et Castelnau sortit, laissant, au comte de Toulouse, cette fulminante lettre d'Innocent III, que nous rapportons dans tout son contenu :

« A noble homme Raymond, comte de Toulouse : l'esprit d'un conseil plus sage.

« Si nous pouvions ouvrir votre cœur, nous y trouverions et nous vous y ferions voir, les abominations détestables que vous avez commises. Mais parce qu’il parait plus dur que la pierre, on pourra, à la vérité, frapper par les paroles du salut, mais difficilement y pourra-t-on pénétrer. Ah ! quel orgueil s'est emparé de votre cœur ; et quelle est votre folie, homme pernicieux, de ne vouloir pas conserver la paix avec vos voisins, et de vous écarter des lois divines pour vous joindre aux ennemis de la foi ? Comptez-vous pour peu de choses d'être à charge aux hommes : voulez-vous l'être encore à Dieu ; et n'avez-vous sujet de craindre les châtiments temporels pour tant de crimes, si vous n’appréhendez pas les flammes éternelles ? Prenez garde, méchant homme, et craignez que les hostilités que vous commettez contre votre prochain, et par l'injure que vous faites à Dieu en favorisant l'hérésie, vous ne vous attiriez une double vengeance pour votre double prévarication.

« Vous feriez quelque attention à nos remontrances, et la crainte de la peine vous empêcherait du moins de poursuivre vos abominables desseins, si votre cœur insensé n'était entièrement endurci, et si Dieu, dont vous n'avez aucune connaissance, ne vous avait abandonné à un sens réprouvé. Considérez, insensé que vous êtes, considérez que Dieu, qui est le maître de la vie et de la mort, peut vous faire mourir subitement, pour livrer, dans sa colère, à des flammes éternelles, celui que sa patience n'a pu porter encore à faire pénitence. Mais quand même vos jours seraient prolongés, songez de combien de sortes de maladies vous pouvez être attaqué.

« Et qui êtes-vous, pour refuser tout seul de signer la paix, afin de profiter des divisions de la guerre, comme les corbeaux qui se nourrissent de charognes, tandis que le roi d'Aragon et les plus grands seigneurs du pays font serment d'observer la paix entre eux, à la demande des légats du siège apostolique. Ne rougissez-vous pas d'avoir violé les sermons que vous avez faits de proscrire les hérétiques de vos domaines ? Lorsque vous étiez à la tête de vos Aragonais et que vous commettiez des hostilités dans toute la province d'Arles, l'évêque d'Orange vous ayant prié d'épargner les monastères, et de vous abstenir, du moins dans le saint temps et les jours de fêtes, de ravager le pays, vous avez pris sa main droite, et vous avez juré par elle que vous n'auriez égard ni pour le saint temps, ni pour les dimanches, et que vous ne cesseriez de causer des dommages aux lieux pieux et aux personnes ecclésiastiques. Le serment que vous avez fait en cette occasion et que l'on doit appeler plutôt un parjure, vous l'avez observé plus fidèlement que ceux que vous avez faits pour une fin honnête et légitime.

« Impie, cruel et barbare tyran, n'êtes-vous pas couvert de confusion de favoriser l'hérésie et d'avoir répondu à celui qui vous reprochait d'accorder votre protection aux hérétiques, que vous trouveriez parmi eux un évêque qui prouverait que sa croyance est meilleure que celle des catholiques ? Depuis, ne vous êtes-vous pas rende coupable de perfidie, lorsque, ayant assiégé un certain château, vous avez rejeté ignominieusement la demande des religieux de Candeil qui vous priaient d'épargner leurs vignes que vous avez fait ravager, tandis que vous avez fait conserver soigneusement celles des hérétiques ?

« Nous savons que vous avez commis plusieurs autres excès contre Dieu ; mais nous vous portons principalement compassion, si vous en ressentez de la douleur, de vous être rendu extrêmement suspect d'hérésie, par la protection que vous donnes aux hérétiques. Nous vous demandons qu'elle est votre extravagance de prêter l'oreille à des fables et de favoriser ceux qui les aiment ? Êtes-vous plus sage que tous ceux qui suivent l'unité ecclésiastique ? Serait-il possible que tous ceux qui ont gardé la foi catholique fussent damnés, et que les sectateurs de la vanité et du mensonge fussent sauvés ?

« C'est donc avec raison que nos légats vous ont excommunié et jeté l'interdit sur vos terres : Tant pour ces raisons, que parce que vous avez ravagé le pays avec un corps d'Aragonais ; que vous avez profané les jours de carême, les fêtes et les Quatre-Temps, qui doivent être des jours de sûreté et de paix ; que vous refusez de faire justice à vos ennemis qui vous, offraient la paix, et qui avaient juré de  l'observer ; que vous donnez les charges publiques à des juifs, à la honte de la religion chrétienne ; que vous avez envahi les domaines du monastère de Saint-Guilhem et des autres églises que vous avez converti diverses églises en forteresses, dont vous vous servez pour faire la guerre ; que vous avez augmenté nouvellement les péages ; et qu'enfin vous avez chassé l'évêque de Carpentras de son siège ; nous confirmons leur sentence, et nous ordonnons qu'elle soit inviolablement observée, jusqu'à ce que vous ayez fait une satisfaction convenable.

« Cependant quoique vous ayez péché grièvement, tant contre Dieu et contre l'Église en général, que contre vous en particulier, suivant l'obligation où nous sommes de redresser ceux qui s'égarent, nous vous avertissons et nous vous commandons par le souvenir du jugement de Dieu, de faire une prompte pénitence proportionnée à vos fautes, afin que vous méritiez d'obtenir le bienfait de l'absolution. Sinon comme nous ne pouvons laisser impunie une si grande injure faite l'Église universelle, et même à Dieu, sachez que nous vous ferons ôter les domaines que vous tenez de l'Église romaine ; et si cette punition ne vous fait pas rentrer en vous-même, nous enjoindrons à tous les princes voisins de s'élever contre vous, comme contre un ennemi de Jésus-Christ et un persécuteur de l'Église, avec permission à un chacun de retenir toutes les terres qu'il pourra vous enlever, afin que le pays ne soit plus infecté d'hérésie, sous votre domination. La fureur du Seigneur ne s'arrêtera pas encore ; sa main s'étendra sur vous pour vous écraser et vous faire sentir qu'il est difficile de se soustraire à sa colère, quand on l'a une fois provoquée[3]. »

De telles remontrances ne manquèrent pas leur, effet. Raymond VI, bien qu'irrité contre Castelnau et le Saint-Siège, se prit à réfléchir aux périls qu'il provoquait, en se déclarant l'ennemi de l'Église, dans un temps où, déjà en lutte avec la noblesse provençale, il avait à craindre d'offrir, aux catholiques de ses états, le moindre prétexte de soulèvement, et il se décida à accepter les conditions des Provençaux. Un traité de paix, d'ailleurs avantageux pour lui, fut aussitôt signé sous la garantie des légats, à qui il promit d'agir sévèrement, désormais, contre les hérétiques albigeois.

Sur ces entrefaites, il s'opéra des vides notables au sein de la légation. Don Diego de Azebès et le frère Raoul moururent presque subitement, et, ces deux hommes évangéliques expirés, il ne resta plus debout sur la brèche de la foi que l'intrépide Castelnau, qui, ravivant sa ferveur au milieu de l'isolement, entreprit de continuer, à lui seul, l'œuvre sainte, inachevée par eux trois. Comme le comte de Toulouse ne se pressait guère d'accomplir ses promesses, en persécutant l'hérésie, il revint, le cœur plein d'amertume, au château de Saint-Gilles, lui reprocher publiquement si mauvaise foi et son impiété. Cela se fit avec un tel emportement de sa part, que Raymond, humilié devant sa famille et toute sa cour, ne put modérer l'aigreur de ses répliques. Alors la fureur du légat déborda et se formula en cette virulente excommunication :

« Or sus, sire Comte, je vous dis parjure et déloyal. Je vous excommunie et je jette l'interdit sur vos fiefs. A partir d'aujourd'hui, vous êtes l'ennemi de Dieu et des hommes. Vos sujets sont relevés du serment de fidélité. Qui vous déposera fera bien, qui vous frappera de mort sera béni. »

A cette imprécation une sourde rumeur courut dans l'auditoire. Le comte de Toulouse lui-même frémit de colère et ne put s'empêcher de s'écrier :

— Qu'on pende ce vilain !

— Par le saint ministère qui m'est conféré, proféra Castelnau avec exaltation, je défends à qui que ce soit de porter une main profane sur la tête de l'oint du Seigneur.

Mais les gardes du comte, sourds à cette défense, se jetèrent sur lui et l'entrainaient hors de la salle, quand Raymond, revenu à son habitude de calme et d'hésitation, les arrêta d'un signe, en ajoutant :

— Non, c'est un insensé, et sa mort, bien que méritée, entacherait notre écusson ducal. Qu’on le laisse fuir et qu'il aille porter ailleurs sa rage, impuissante. Le lion dédaigne le loup. Il est d'ailleurs assez de limiers qui en débarrasseront la contrée.

Aussitôt Castelnau se réfugia au milieu des catholiques de Saint-Gilles, qui l'escortèrent à la hâte jusqu'au bord du Rhône, où il fut forcé de passer la nuit, soit que la traversée fut trop périlleuse avec les ténèbres, soit qu'il manquât de bateau pour le transporter sur la rive opposée. Ce retard lui fut fatal.

Parmi la noblesse spectatrice de la scène de la veille, il s'était trouvé deux jeunes gentilshommes qui, interprétant mal les dernières paroles de Raymond, crurent bien mériter de lui en se faisant les instruments de son indignation.

Or, le lendemain, au point du jour, une légère embarcation sillonna les eaux du Rhône. Poussée par le hasard ou par le courant, elle dériva vers le rivage de Saint-Gilles. Deux hommes, en juste-au–corps de matelot, le montaient, tenant les rames, l'autre l'aviron. Sur un appel du légat, ils atteignirent la falaise.

— Si point n'êtes des hérétiques ou des juifs vous ne refuserez pas, dit Castelnau, de donner asile à un apôtre de l'Évangile qui fuit la terre de la persécution.

— Venez, saint homme, répondit l'homme de l'aviron ; les eaux du fleuve sont lieu d'asile.

Ce disant, le matelot tendit la main au légat qui mit aussitôt le pied sur l'embarcation. Il se croyait sauvé quand un coup de poignard, l'atteignant au cœur, le rejeta, sans vie, sur la plage.

Ces deux matelots n'étaient autres que les deux gentilshommes du comte de Toulouse. Ils firent force de rames et disparurent bientôt, en effet, grâces à la rapidité du Rhône.

Cet événement eut lien au commencement de l'année 1208.

Le cadavre de Castelnau, recueilli par le clergé de Saint-Gilles, fut enseveli d'abord dans le cloitre de l'abbaye et transféré, un an après, par ordre du pape, dans l'église du monastère, auprès du tombeau de Saint-Gilles[4].

 

 

 



[1] On nommait Parfaits les Albigeois du premier ordre, en un mot les ministres de la réforme religieuse, et Croyans, les simples Néophytes.

[2] Langlois, liv. II, p. 83 et 84.

[3] Epis., Inn. III, liv. X, ép. 69.

[4] Les religionnaires ayant pris et pillé, en 1562, la villa de St-Gilles, détruisirent le tombeau de Castelnau.