HISTOIRE DU DIRECTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

TOME TROISIÈME

 

LIVRE DIXIÈME.

 

 

Guerre avec la Porte ottomane. — Établissement de la conscription. — Le Directoire cherche à éviter la guerre. — Descente en Irlande. — Révolte en Belgique. — Les Grisons sont occupés par l'Autriche. — Le Directoire offre de traiter pour la paix. — Préparatifs de guerre. — Armées de la coalition. — Déclaration de guerre. — Premières hostilités en Allemagne. — Armée d'Helvétie. — Armée d'Italie. — Assassinat des plénipotentiaires français. — Le corps législatif en 1798 et 1799. — Les élections en 1799. — Sieyès est élu directeur. — Majorité opposée au Directoire. — La nomination de Treilhard est annulée. — Élection de Gohier. — Merlin et Réveillière sortent du Directoire. — Projets de Sieyès et de Barras. — Séances du conseil des Cinq-Cents. — Levée de toute la conscription. — Emprunt forcé. — Événements de la guerre en Suisse. — Événements de la guerre en Italie. — Société du Manège. — Loi des otages. — Discours de Sieyès. — Changements de ministres. — Fermeture de la Société des Jacobins. — Insurrection dans la Haute-Garonne. — Bataille de Novi. — Situation du gouvernement. — Marche des armées de la coalition. — Bataille de Zurich. — Capitulation du duc d'York.

 

Lorsque le Directoire eut commis l'inconcevable faute de laisser le général Bonaparte emmener en Orient l'élite de l'armée, et de priver la France de la puissance redoutable qu'il exerçait sur l'Europe, on pouvait prévoir que les souverains, vaincus et dépouillés, se relèveraient de leur résignation, et que, s'ils étaient encore menacés par l'abus de la victoire et par l'insatiable passion des révolutionnaires, ils renouvelleraient leurs communs efforts ; l'Angleterre était encouragée par les succès de sa guerre maritime ; la Russie, qui n'était pas encore entrée en ligne, semblait impatiente d'imposer sa protection à l'Europe, et promettait une coopération puissante à une nouvelle coalition.

 

L'invasion de la Suisse, la conquête de Rome et l'expulsion du Pape étaient déjà des griefs suffisants pour motiver la rupture de la paix. Si la cour de Vienne avait fermé les yeux sur ces actes d'iniquité et de violence, c'est que le négociateur de Campo-Formio lui avait suggéré d'ambitieuses espérances ; il ne s'était point occupé a les réaliser ; les plénipotentiaires du Directoire, à Rastadt, n'en avaient sans doute pas le secret, et n'étaient nullement autorisés à maintenir cette secrète intelligence. Après le départ du général Bonaparte, le cabinet autrichien n'avait plus affaire qu'à la politique révolutionnaire.

A la destruction de la flotte française à Aboukir, qui rompait toute communication et toute voie de retour à l'armée d'Egypte vint s'ajouter une nouvelle circonstance, qui donnait à croire qu'elle était destinée à de tristes désastres.

Le général Bonaparte, avant de se décider à l'expédition d'Egypte, avait songé à un autre projet ; il lui avait semblé que délivrer les Grecs du joug ottoman, peut-être même chasser les Turcs de l'Europe, serait une glorieuse entreprise ; l'indépendance qu'Ali pacha de Janina s'était assurée, ajoutait encore à l'idée généralement répandue depuis quelques années, de la dissolution prochaine de l'empire ottoman.

Des instructions secrètes furent données aux consuls de France dans le Levant : ils étaient chargés de susciter les espérances des Grecs, de les appeler à la liberté ; des pamphlets et des chants patriotiques circulèrent dans la Morée et dans les îles de l'Archipel. La prise de possession de Corfou et des îles vénitiennes sa rapportait plutôt à ce dessein qu'à toute autre entreprise.

Telle était la disposition du général Bonaparte au moment où il signait la paix de Campo-Formio. Ce n'est pas qu'il ne pensât aussi à l'Egypte ; son imagination se portait sur toutes les hypothèses. Avant de se déterminer et de donner à un de ses rêves cette réalité pratique où excellait son génie, il en avait médité plusieurs autres et cherché où était la vraisemblance du succès, attendant la circonstance qui devait le décider.

Ce n'était sûrement pas à son insu que Monge disait au Directoire[1], en lui présentant le traité de Campo-Formio : — « Une lueur d'espérance s'est glissée dans l'âme des descendants des anciens Grecs, et leur cœur en a tressailli. Les petits-enfants de Sparte et d'Athènes chantent l'hymne qui conduit nos bataillons à la victoire ; ils chanteront bientôt celui de nos triomphes. »

La même pensée est encore indiquée dans le discours que le général Bonaparte prononça solennellement devant le Directoire le 10 décembre : — « Les deux plus belles parties de l'Europe, jadis si célèbres par les arts, par les sciences et les grands hommes dont elles furent le berceau, voient avec les plus grandes espérances le génie de la liberté sortir du tombeau de leurs ancêtres. »

L'ambassadeur ottoman demanda quelques explications sur de telles paroles, et Aubert Dubayet, ambassadeur de France, fut chargé de déclarer formellement à la Porte que la France respecterait le territoire ottoman.

Lorsque fut résolue l'expédition d'Egypte, il était à croire que la Porte ottomane ne consentirait point à cette conquête ; mais si la proposition lui en eût été faite et qu'elle l'eût rejetée, on se serait trouvé plus gêné pour tenter l'entreprise. En révéler le secret, c'était s'exposer à rencontrer de bien plus graves difficultés ; c'était donner le temps au gouvernement ottoman de prendre des précautions pour la faire échouer.

Le Directoire et le général pensèrent que le consentement de la Porte serait plus facilement obtenu, lorsque le fait serait accompli. On ne s'arrêta pas aux avis que la prévoyance du chargé d'affaires de France lui avait dictés. La lettre que lui répondit le ministre des relations extérieures parvint à Constantinople deux mois après le départ de l'expédition ; elle portait une date antérieure à l'embarquement de l'armée.

— « L'armement qu'on prépare à Toulon est destiné, disait cette dépêche, contre les beys d'Égypte et leurs mamelouks. Le Directoire, instruit de tous les outrages dont on abreuve les Français, voyant que le gouvernement ottoman, dont on ne saurait suspecter la loyauté, n'est pas assez fort pour y mettre un terme, a été obligé de se charger de l'initiative. Je ne puis cependant me dissimuler que cet événement fera une impression fâcheuse sur la Sublime-Porte, bien que notre établissement n'ait d'autre but que de conserver cette province et de la délivrer de l'insubordination des beys, aussi bien que de l'influence que les Anglais y ont acquise. Le Directoire pense, en outre, qu'il lui sera plus facile, dans cet état de choses, d'attaquer les Anglais et de détruire leurs établissements dans l'Inde. »

M. Ruffin, alors chargé d'affaires de France depuis a mort d'Aubert Dubayet, reçut cette lettre, lorsque la Porte avait déjà connaissance du débarquement en Egypte ; lorsque, depuis longtemps, son ambassadeur à Paris avait communiqué au gouvernement français les inquiétudes que les préparatifs de Toulon donnaient à la Porte ottomane, et avait reçu l'assurance que l'expédition était destinée à la conquête de Malte, non point à l'invasion d'aucun territoire ottoman L'instruction, qui lui était donnée était donc vaine, et M. de Talleyrand l'avait sans doute prévu. Tout avait déjà changé de face à Constantinople. Dès que la descente des Français en Égypte avait été connue, la population musulmane de Constantinople s'était émue plus vivement encore que le sultan et son gouvernement. Un cri universel d'indignation s'était élevé ; le chargé d'affaires de France avait été enfermé au château des Sept-Tours : les représentations des ministres d'Espagne et de Hollande réussirent à l'en faire sortir, mais il fut consigné à l'ambassade, et l'écusson de la France en fut retiré.

Le général Bonaparte aurait voulu éviter une rupture avec la Porte ; peut-être avait-il supposé qu'elle accepterait les explications qui devaient lui être données ; il croyait que M. de Talleyrand, confident de tous ses projets, associé à toutes ses espérances, devait déjà être à Constantinople comme ambassadeur de France ; cela avait été convenu entre eux. Dans la pensée qu'il serait possible d'apaiser la première irritation de la Porte, le général envoya à Constantinople un agent déguisé qui fut pris en mer par les Anglais.

La Porte ottomane, avertie d’avance par le gouvernement anglais des dangers que lui faisait courir sa confiance dans les protestations du Directoire, s'était entièrement livrée à cette nouvelle alliance ; elle accepta aussi avec empressement le secours de la Russie. On vit avec étonnement une escadre russe entrer[2] dans le Bosphore et passer sous les murs du sérail. Ce pavillon, si délesté des Ottomans, qui, jusqu'alors, avait été pour eux un signal de désastre et une menace de la complète ruine de leur empire, était déployé en manifestation d'amitié et d'alliance : le grand visir, soupçonné d'être favorable à la France, fut déposé et exilé. M. Ruffin fut ramené aux Sept-Tours avec toute l'ambassade et Jean Bon Saint-André consul de France à Smyrne. Des présents et des décorations furent prodigués à l'amiral Nelson.

Une expédition destinée à reprendre sur les Français les îles Ioniennes fut concertée entre les amiraux des trois puissances, et leurs escadres, naviguant de conserve, passèrent les Dardanelles pour se rendre dans l'Adriatique[3].

Ainsi, les effets de l'expédition d'Égypte n'avaient point tardé à se manifester. Les victoires que le général remportait sur les mamelouks, l'établissement des Français à Alexandrie et au Caire, l'administration régulière qui trouvait des ressources dans ce pays riche de nature et pauvre de civilisation ; la création d'un Institut ; l'armée remontant le Nil jusque dans la haute Egypte ; les souvenirs de l'antiquité la plus reculée mêlés à la gloire retentissante du général et de ses soldats : tous ces détails, qui arrivaient à longs intervalles avec une date déjà ancienne, lorsque les navires qui les portaient pouvaient échapper aux Anglais, satisfaisaient la curiosité et même l'orgueil national, mais n'avaient aucun rapport avec la situation de la France, n'influaient en rien sur son sort.

Le Directoire ne pouvait plus éviter ni même retarder la guerre. Il ne s'était point souvenu de l'importance que le général Bonaparte avait attachée à ménager les puissances italiennes, à ne point les avoir pour ennemis belligérants en arrière de son armée, à n'être pas inquiété par les insurrections de populations faciles à soulever.

Pour arrêter les conséquences de cette imprudente conduite, le Directoire et les généraux avaient pensé qu'en détrônant les souverains, en les remplaçant par des gouvernements révolutionnaires, en occupant leurs territoires, ils assureraient la marche et les opérations de l'armée française dans l'Italie septentrionale, où serait sans doute le principal théâtre de la guerre. C'était une erreur grossière. La guerre était devenue ainsi plus infaillible et plus prochaine ; de nouvelles conquêtes avaient dispersé les armées françaises, suscité les soulèvements et engagé la guerre contre les peuples, plus dangereuse et plus difficile que les guerres contre des troupes régulières.

Ainsi la France devait maintenant mettre en mouvement une armée beaucoup plus nombreuse que dans les campagnes de 1796 et de 1797. Elle manquait de soldats, et la guerre qu'avait provoquée la politique du Directoire, devait consommer beaucoup plus d'hommes et plus d'argent.

Depuis longtemps, le gouvernement et tous les hommes préoccupés des intérêts du pays songeaient à l'importante question du service militaire et du recrutement de l'armée. L'Assemblée constituante n'avait pas tenté de la résoudre. Les enrôlements à prix d'argent étaient repoussés par l'opinion qui était alors dominante. Le tirage pour la milice était odieux à la population. L'obligation imposée à tous les citoyens de faire partie d'une milice sédentaire, dont l'armée active serait extraite, aurait excité plus de mécontentement encore. Ainsi, aucune loi ne régla alors le mode de composition de l'armée. L'enthousiasme patriotique rendit facile la levée des bataillons de gardes nationaux.

La Convention ordonna d'abord la levée des trois cent mille hommes, qui s'opéra difficilement et suscita la guerre civile dans plusieurs provinces. Puis la réquisition de tous les individus quelconques, de dix-huit à vingt-cinq ans, fut accomplie d'une manière plus ou moins complète, et n'aurait pas été obéie sans le régime de la Terreur.

Depuis lors, ni la Convention, ni le Directoire dans ses premières années, n'avaient porté leur attention sur le recrutement. Toute la jeunesse de France avait été enlevée ; on avait récolté en une seule année les générations de sept années. Il fallait donc attendre que les enfants devinssent de jeunes hommes. La paix avec l'Espagne et la Prusse, la fin de la guerre civile avaient successivement rendu disponibles un grand nombre de soldats ; on faisait rejoindre quelques-uns des réfractaires qui s'étaient dérobés à la réquisition. Ainsi, sans de nouveaux sacrifices, les armées françaises avaient pu remporter les plus glorieuses victoires, conquérir de vastes pays, et imposer la paix aux ennemis vaincus.

Si le Directoire, avant le 18 fructidor, eût proposé une loi de recrutement, la majorité, dans sa méfiance malveillante, l'eût accusé de ne pas vouloir la paix, ce qui était assez vrai. D'ailleurs, on savait par expérience combien toute levée d'hommes par voie de contrainte était impopulaire, et les législateurs du parti modéré ménageaient l'opinion publique, d'autant plus qu'elle leur était favorable.

Cependant, à mesure que le temps s'écoulait, le moment approchait où il serait indispensable de régler les institutions militaires de la France et de pourvoir à sa force armée. D'ailleurs, le Directoire avait, par le coup d'État, ressaisi l'autorité révolutionnaire, et pouvait, la nécessité aidant, espérer plus d'obéissance.

Le 12 janvier 1798, le général Jourdan proposa 'au conseil des Cinq-Cents le premier projet de la conscription militaire. Tous les citoyens devaient être inscrits sur les rôles d'une armée auxiliaire, dont ils feraient partie depuis dix-huit jusqu'à vingt et un ans en temps de paix, et jusqu'à vingt-quatre ans en temps de guerre. Des réquisitions successives appelleraient dans l'armée active le nombre d'hommes de l'armée auxiliaire qui seraient nécessaires au service militaire.

Après une première discussion, le projet fut ajourné ; on était encore en paix. Le Directoire ne voyait pas d'urgence à s'occuper d'une loi sur laquelle les opinions étaient fort partagées, et qui devait répandre l'inquiétude et sans doute le mécontentement dans la population. Beaucoup d'objections avaient été présentées[4] ; un intervalle de trois mois s'écoula avant qu'une nouvelle discussion fût ouverte.

On était alors à la fin de juillet 1798, au moment où le Directoire conservait peu d'espérance de maintenir la paix[5]. Le général Jourdan apporta un nouveau projet, modifié dans les détails d'exécution, mais non pas dans le principe fondamental de l'obligation du service militaire pour tous les citoyens, sans faculté de remplacement. La distinction de l'armée auxiliaire et de- l'armée active était supprimée. Les conscrits appelés devaient être immédiatement incorporés dans les corps de l'armée.

La discussion fut ouverte le 18 août ; elle avait maintenant changé de caractère : on voyait arriver la guerre ; elle paraissait même plus prochaine aux représentants qu'aux Directeurs. L'opinion révolutionnaire s'exaltait contre les rois ; la présomption démocratique ne prévoyait que victoires et renversement des trônes. — « S'il est des rois, disait un orateur, qui ne soient pas assez fatigués de défaites, qu'ils tremblent ! Le premier coup de canon verra partir une seconde fois toute la jeunesse française. »

La loi avait encore pour les hommes de cette opinion le grand mérite d'être rigoureusement conforme à l'égalité.

— « Que le riche, avec son or corrupteur, n'obtienne pas le privilège déshonorant de ne point servir sous les drapeaux de la patrie ! Que le laboureur et l'artisan, cette classe utile et laborieuse, qui seule enfante la richesse des nations, le voient à leurs côtés partager sur le champ de bataille les dangers du combat et cueillir avec eux les lauriers de la victoire. Je le dis hautement, si ce projet est rejeté, vous n'aurez qu'une loi stérile, imparfaite, sans cesse éludée par l'incivisme et la lâcheté. »

L'esprit de nivellement présidait tellement à cette discussion, qu'un amendement proposé dans la pensée de pourvoir aussi au recrutement des officiers, en donnant aux jeunes gens, qui auraient fait des études, le grade de sous-lieutenant, dix-huit mois après leur entrée au service, fut rejeté comme entaché de privilège. Les exemptions aux fils uniques des vieillards ou des veuves pauvres furent repoussées ; on semblait se complaire à rendre la loi dure et à augmenter les difficultés, qui entraîneraient la désobéissance ou la fraude.

Cette loi, qu'avec raison on appelait fondamentale, fut votée, comme une mesure de circonstance, et porta l'empreinte du parti qui dominait au conseil des Cinq-Cents, parti toujours passionné pour les traditions des plus tristes moments de la Révolution, aussi aveugle qu'il l'avait été en 1793, et beaucoup plus étranger que le Directoire à une politique raisonnable. Une longue et cruelle expérience a modifié successivement le code du recrutement, et en conservant le caractère de l'égalité et de la justice, il a cessé d'être contraire à la raison et à l'humanité.

Un préambule accompagnait la loi : — « Considérant qu'il importe de donner aux forces militaires de la République tout le développement que sa population lui assure, de manière qu'elle puisse toujours triompher de ses ennemis. » — Puis venaient les principes : — « Tout Français est soldat et se doit à la défense de la patrie. — Lorsque la patrie est déclarée en danger, tous les Français sont appelés à sa défense, suivant le mode que la loi détermine. — Ne sont pas dispensés ceux qui ont obtenu des congés. — Hors le cas du danger de la patrie, l'armée de terre se forme par enrôlements volontaires et par la voie de la conscription militaire. — Le Corps législatif fixe par une loi particulière le nombre de défenseurs conscrits qui doivent être mis en activité de service. »

La conscription devait, d'après le premier projet, comprendre tous les jeunes hommes de dix-huit à vingt-cinq ans. Il fut objecté avec raison qu'ils n'avaient pas atteint leur complet développement et acquis toute leur force avant l'âge de vingt ans ; la loi plaça à ce terme l'obligation du service militaire. Le nombre des conscrits appelés serait déterminé par une loi annuelle et spéciale ; ceux qui devaient être incorporés dans les corps de l'armée ne devaient pas être désignés par le sort ; on commençait par faire partir les plus jeunes de la classe, et lorsqu'un nouvel appel était ordonné, on continuait à prendre sur la liste jusqu'à ce qu'elle fût épuisée ; l'intention était que tout Français prît part au service militaire.

La réquisition avait amené sous les drapeaux tous les hommes qui, en septembre 1793, avaient atteint l'âge de dix-huit ans. Ainsi en 1798, on ne pouvait demander à la conscription que les jeunes hommes de vingt à vingt-deux ans, puisque ceux de vingt-deux à vingt-cinq avaient déjà été compris dans le recrutement accompli sous le gouvernement de la Convention. Dès que la loi d'institution fut rendue, une loi spéciale ordonna une levée de deux cent mille hommes pris dans les classes de l'an VII et de l'an vin ; c'est-à-dire parmi les jeunes gens de vingt à vingt-deux ans.

C'était une grande mesure, non-seulement par les conséquences qu'elle pouvait avoir sur le sort de la guerre, mais aussi par les difficultés d'exécution, par le mécontentement qu'elle allait produire, par les résistances que peut-être elle rencontrerait. Le conseil des Cinq-Cents jugea qu'une adresse aux Français aurait de l'action sur les esprits et réchaufferait le patriotisme : Chénier fut chargé de l'écrire.

Il commençait par déclarer que « le gouvernement n'abandonnait point le désir, ni même l'espérance d'une paix prochaine. — Il aspire encore à cette époque glorieuse et fraternelle où la mère commune, assise sur les trophées de ses enfants, pourra laisser reposer son glaive et se livrer au perfectionnement de l'agriculture, aux paisibles méditations de la science, aux brillantes productions de l'industrie nationale et des arts consolateurs. Mais on ne peut trop tôt dissiper les nuages qui semblent obscurcir l'horizon de l'Europe. La république française a fait pour assurer la paix générale tous les sacrifices que lui commandait l'humanité, que lui permettait sa gloire ; n'ayant qu'à vouloir vaincre pour conquérir, elle a eu le courage difficile de s'arrêter au milieu de ses triomphes. Si pourtant quelques athlètes couronnés, mal instruits par de nombreuses défaites, veulent rouvrir la lice des combats, alors la République donnera le signal de la victoire ; et vous, Français, vous lui répondrez par un cri unanime : nous sommes prêts ; quelle nation touche à sa délivrance ? quel monarque est las de régner ?

« La République indulgente a laissé sur le trône des rois agresseurs ; mais elle n'a pas prétendu leur accorder le droit de violer les traités et de continuer la guerre au milieu de la paix : de nombreux, de puissants motifs ranimeraient aisément contre eux votre colère magnanime. » — Alors commençait une longue énumération de tous les crimes, dont une coalition impie s'était rendue coupable contre la France : les discordes intestines, les luttes sanglantes des factions opposées, la guerre civile de l'Ouest, les prédications du fanatisme, la protection accordée aux émigrés ; les élections qui avaient fait entrer des représentants de l'étranger dans l'enceinte sacrée où siège la majesté du peuple : toute cette triste histoire de la Révolution devenait, dans ce poétique manifeste, une perpétuelle conspiration des rois contre la liberté.

Les actes, qui avaient rendu la paix impossible, qui ramenaient nécessairement la guerre suspendue pendant quelques mois, étaient célébrés comme glorieux. — « Au commencement de la guerre, la théocratie romaine lançait contre nous les foudres usés du Vatican. L'oligarchie helvétique protégeait les conspirateurs bannis du territoire français. Cinq années sont à peine écoulées : la théocratie romaine est abattue ; l'oligarchie helvétique anéantie ; à la place des tyrans et des adversaires, nous voyons des républiques et des amis. » — Pour encourager les conscrits et consoler leurs familles, Chénier promettait de promptes et décisives victoires : — « L'Angleterre, épouvantée de son triomphe sur les mers, attend dans un morne effroi l'inévitable coup, qui doit la frapper au cœur et venger enfin les deux mondes. Malheur aux rois inconsidérés que son opulence corruptrice entraînera dans une guerre nouvelle. L'invincible ascendant de la liberté les isolera dans leurs palais. Leurs propres soldats, indignés d'avoir perdu tant de bravoure en défendant les privilèges d'un seul, sauront enfin l'employer pour conquérir les droits de tous.

« Pères de famille, bénissez vos enfants appelés par la mère commune ; que vos éloges les enflamment et leur renommée luira bientôt sur vos cheveux blancs. Mères, épouses, ne retenez point leurs pas généreux ; commandez-leur l'héroïsme ; précipitez-les vers la gloire ; qu'ils s'empressent de recueillir leur part légitime dans cet héritage de tous les Français. »

 

Ce langage, où l'esprit révolutionnaire, ses illusions, son orgueil aveugle, ses haines et son ignorance du vrai éclataient sous forme poétique, témoignait de ce qu'était alors, dans un moment si critique, dans des circonstances si menaçantes, le parti sur lequel s'appuyait le Directoire, et dans quelle voie il était entraîné. Quelle que fût sa conformité d'opinion et sa communauté d'intérêt avec les révolutionnaires de tribune, il était un gouvernement ; la gestion des affaires, la connaissance des difficultés et des dangers, le maniement des négociations, l'exactitude des informations ne lui permettaient point de s'égarer à ce point dans les chimères. La bataille d'Aboukir et la déclaration de guerre de la Porte ottomane avaient produit sur lui une autre impression que sur Chénier et les déclamateurs des Cinq-Cents. En demandant une levée de deux cent mille hommes, en laissant prendre aux discussions du Corps législatif ce ton de jactance et d'injure, il voulait sans doute se préparer pour .la guerre, mais il espérait aussi intimider l'Autriche. En même temps il essayait d'apaiser les puissances allemandes, et prescrivait aux plénipotentiaires de Rastadt de se montrer plus conciliants, d'avoir moins d'exigence et de hauteur. Il cherchait ainsi à isoler le corps germanique de l'empereur, afin que s'il y avait une rupture elle se bornât à l'Autriche.

 

Une nouvelle tentative de descente en Irlande venait d'échouer, et contribuait à animer l'esprit anglais contre la France. Lorsque le général Hoche avait formé le projet d'amener une armée française au secours d'une insurrection des Irlandais, il leur avait donné des espérances qui n'avaient pas été réalisées ; toutefois, la rébellion avait pris de jour en jour plus de gravité. L'Irlande était livrée à de cruels désordres. Une guerre, où la répression sanglante combattait contre un brigandage féroce, désolait ce malheureux pays. Les Irlandais avaient des intelligences suivies avec le gouvernement directorial. Leurs agents étaient encouragés par des promesses et fêtés solennellement par l'opinion révolutionnaire. Il était cependant impossible de rien faire de grand et d'efficace en leur faveur. Il ne s'agissait plus ni de reprendre l'exécution des desseins de Hoche, ni de préparer le passage d'une armée. Le Directoire s'était décidé à envoyer seulement une division en Irlande. Elle devait être transportée par deux convois. Le premier seul put mettre à la voile, et le général Humbert débarqua avec quinze cents hommes dans la baie de Kilala le 22 août 1798. Il ne trouva point une insurrection aussi puissante qu'on l'avait annoncée ; mais ce point de la côte n'étant pas suffisamment gardé, il s'avança dans l'intérieur, et, après quelques combats où sa petite troupe montra une admirable vaillance, il fut contraint de se rendre le 3 septembre à lord Cornwallis qui arriva avec une armée de trente mille hommes.

 

Le gouvernement français ne tarda point à éprouver aussi les embarras et les dangers d'une insurrection. Les provinces belgiques portaient avec soumission, mais avec mécontentement, le joug de leur réunion à la France. Leurs traditions, leurs habitudes, leurs opinions étaient contrariées par les lois et les formes d'administration que leur imposait l'uniformité systématique introduite par la conquête. La présence et l'autorité d'agents étrangers au pays qui leur étaient envoyés, étaient pour les Belges une cause continuelle de chagrin. La conscription mit un terme à leur passive obéissance ; ils n'y avaient pas été préparés par la réquisition de 1793, comme les départements français. L'explosion fut soudaine. La loi, qui appelait deux cent mille hommes sous les drapeaux, était du 26 septembre ; dès la fin d'octobre, une rébellion ouverte avait éclaté ; la population des territoires de Louvain, d'Anvers, de Malines et même de la contrée attenant à Bruxelles, avait pris les armes, et les conscrits refusaient d'obéir.

Le général Béguinot sortit de Bruxelles avec deux mille hommes, dispersa les insurgés et rentra dans Malines dont ils s'étaient emparés ; mais la révolte n'était pas vaincue. Elle s'étendit dans toutes les provinces de Bruxelles, de Namur, de Luxembourg ; elle gagna jusqu'au pays de Liège. Les arbres de liberté étaient coupés ; les drapeaux tricolores déchirés ; les administrateurs locaux tués ou poursuivis. Le désespoir animait toutes ces bandes populaires. — cc Mieux vaut, s'écriaient-ils, mourir ici que loin de notre pays et de notre famille. » — Anvers et Bruxelles furent mis en état de siège ; des colonnes mobiles parcouraient les campagnes et dissipaient les rassemblements qui allaient se reformer plus loin. Les communes suspectes étaient rançonnées et souvent pillées ; les prisons étaient pleines de gens pris ou arrêtés.

Le Directoire fit peu de bruit de cette rébellion. Le Corps législatif n'eut pas à s'en occuper, quoique par un message le conseil des Cinq-Cents eût demandé des informations. Elle dura plus de trois mois. On chercha à l'imputer à des manœuvres de l'étranger, à l'or corrupteur de l'Angleterre. Mais aucun indice ne vint à l'appui de cette supposition ; elle n'avait d'autre mobile que le sentiment et l'exaspération des peuples de Belgique. Il n'y avait aucun ensemble dans leurs mouvements ; ils n'avaient point de chefs ; l'argent leur manquait ; ils étaient sans artillerie ; les puissances étrangères ne songèrent pas à leur venir en aide.

Ce grave incident contribuait à donner au Directoire le désir d'éviter la guerre ; mais il ne pouvait plus imposer la paix à l'Autriche ; en se montrant conciliant, en renonçant aux exigences, il prouvait sa faiblesse, sans donner aucune confiance en sa bonne foi.

L'envoyé autrichien au congrès de Rastadt écrivait à sa cour : — « Les forfaits commis sur l'Italie et sur la Suisse trouvent des vengeurs ; le crime ne peut pas être toujours heureux. Ce gouvernement, brisé de rage, vient d'ordonner à son Corps législatif de lui lever deux cent mille hommes ; mais ici, au congrès, ce n'est plus la même audace. Malgré toutes les bravades de la légation française, on voit percer le sentiment de la peur ; le désir de la paix augmente du côté de la France ; les concessions faites à Rastadt en sont le premier signe. Ne craignez nullement de provoquer la guerre ; on n'est point encore en mesure à Paris. »

 

Outre les questions engagées au congrès de Rastadt « sur les forteresses du Rhin, sur la ligne de démarcation dans le cours du fleuve, sur les sécularisations, sur les possessions domaniales ou souveraines, » un différend imprudemment engagé, divisait la France et l'Autriche.

Les ligues des Grisons formaient une république fédérative limitrophe des cantons suisses, mais sans liaison avec la confédération helvétique. Ainsi que plusieurs des cantons, les Grisons possédaient des territoires, dont les habitants étaient sujets, n'avaient point droit de cité et ne participaient en rien au gouvernement. La Valteline et le comté de Chiavenna étaient dans cette condition.

La position géographique de ces deux petits pays donnait quelque importance à leur possession. Ils sont traversés par des routes de montagnes, qui livrent passage pour descendre en Italie. La Valteline avait été, à diverses époques, un motif de contestation et de guerre entre de grandes puissances. Ce fut sans doute dans cette pensée que le général Bonaparte avait voulu la comprendre dans la république cisalpine. Il usa du moyen si souvent employé à cette époque ; un agent français fut envoyé pour y susciter une révolution ; le général prit sous sa protection les insurgés valtelins, reconnut leur indépendance, puis, dans le traité de Campo-Formio, comprit la Valteline dans la formation de la république cisalpine.

Une circonstance avait facilité ce mouvement révolutionnaire. Parmi les Grisons, comme en Suisse, dès les premiers temps de la révolution française, il s'était formé un parti démocratique, qui s'indignait contre le gouvernement de l'aristocratie. Ce parti cherchait ses inspirations et son appui en France ; il était parvenu à s'emparer du pouvoir, et se prêta sans difficulté à la perte de la Valteline. Cette complaisance le rendit impopulaire, et le parti aristocratique redevint prépondérant. Les démocrates en portèrent plainte à Paris, et il leur fut signifié que, selon l'intention du Directoire, les Grisons devaient être compris dans l'unité de la nouvelle république helvétique.

L'opinion universelle des Grisons était très-opposée à cette réunion. Le Directoire envoya près des ligues un résident nommé Florent Guyot ; la cour de Vienne, de son côté, y avait un chargé d'affaires : l'un, protecteur du parti révolutionnaire, ayant pour mission de procurer un vote populaire pour la réunion ; l'autre, de soustraire les Grisons à la domination française.

Fort de l'assentiment du pays et conformément aux instructions de sa cour, le baron de Crombach fit une déclaration publique qui portait que, s'il survenait dans le pays des Grisons quelque innovation nuisible au bon ordre et préjudiciable aux États limitrophes de l'empereur, sa majesté n'y resterait point indifférente ; que si l'on cherchait à introduire des changements dans l'ancienne constitution, sa majesté ne pouvait le souffrir[6].

Le résident français, dans une note remise à la régence de Coire[7], répliqua en disant que le gouvernement de la République avait promis de respecter l'indépendance, la liberté et le vœu de la nation des Grisons ; qu'ainsi, il ne permettrait pas que cette indépendance, cette liberté et ce vœu souffrissent la moindre atteinte.

Le suffrage populaire fut consulté ; onze communes votèrent pour la réunion ; quinze pour l'ajournement ; trente-six contre la réunion. Les votes de la ville de Coire furent presque unanimes ; les esprits étaient très-animés ; cette délibération ne fut point calme ; elle donna lieu à quelques troubles ; l'opinion contraire à la réunion était exaspérée et violente[8].

Florent Guyot déclara qu'il ne pouvait reconnaître comme véritable ce vote d'un peuple égaré par les menées perfides d'une faction, qui avait vendu sa liberté et son bonheur aux ennemis.

Des mouvements désordonnés troublèrent plusieurs communes, et quelques partisans de la réunion et de la France furent maltraités ou chassés. Le résident français demanda satisfaction ; il ne l'obtint pas et se retira à Bregentz sur la rive orientale du lac de Constance.

Le Directoire donna ordre au général Schauenbourg d'entrer dans le pays des Grisons. Le cabinet de Vienne fit savoir qu'il regarderait cette invasion comme une déclaration de guerre ; un contre-ordre fut envoyé. Déjà un détachement autrichien s'était avancé par le Voralberg jusqu'à la frontière du pays des Grisons.

Une diète générale des Trois-Ligues fut convoquée pour le 12 septembre. L'attitude que les Autrichiens avaient prise donna courage et prépondérance au parti aristocratique. L'ancien gouvernement fut rétabli dans sa forme ; les nobles bannis furent rappelés, et la puissante famille des Salis se retrouva à la tête du gouvernement. Un d'eux fut chargé du commandement d'un corps destiné à la défense du territoire.

Le Directoire chargea ses plénipotentiaires, au congrès de Rastadt, de demander des explications au ministre d'Autriche, en offrant de régler de commun accord entre les deux puissances les questions relatives aux Grisons. — « Le territoire des ligues grises, répondit le comte de Lehrbach, est l'entrée la plus directe pour pénétrer dans les États héréditaires de l'empereur ; les passages des montagnes sont des points de défense pour l'Italie et pour le Tyrol ; les ligues grises sont donc le rempart des provinces autrichiennes ; les livrer à la France ce serait lui donner la clef de l'Autriche. La maison impériale a des liens intimes avec les ligues ; elle y possède, à titre de co-État, des domaines considérables. La charge honorifique d'échanson lui donne héréditairement place dans le gouvernement ; l'évêque de Coire et l'abbé de Dissentis sont princes de l'empire d'Allemagne. La maison de Lichtenstein et d'autres maisons souveraines sont grands propriétaires dans le pays des Grisons. Sa Majesté impériale est donc tenue de s'acquitter fidèlement des obligations qui lui sont imposées par les traités et n'y manquera point ; elle espère néanmoins que cet incident n'entraînera point une rupture avec la France. »

Les plénipotentiaires français se bornèrent à transmettre les explications au Directoire.

Pendant cet essai de négociation, le résident Florent Guyot n'avait point cessé d'encourager et d'exciter le parti démocratique, en promettant l'appui de la France. Le 5 octobre, un rassemblement armé se forma à Mayenfeld ; mais la population était contraire, elle cerna les conjurés et les désarma. Trois cents parvinrent à se réfugier en Suisse.

Florent Guyot demanda réparation des outrages faits aux Français qui s'étaient mêlés aux séditieux, et menaça la régence de l'entrée immédiate des troupes françaises, si elle ne prononçait pas sur-le-champ la réunion à la république helvétique. Il donnait en même temps sa parole d'honneur que l'empereur s'était engagé à ne pas soutenir les Grisons.

La régence ne fut pas intimidée et répondit avec fermeté. Il demanda une audience où, changeant de langage, il assura que le Directoire respecterait la constitution du pays. Offensé de l'accueil qu'il reçut, il quitta encore une fois les Grisons, en écrivant une lettre injurieuse.

Cependant, le cabinet de Vienne encouragé par les hésitations du Directoire qui ne savait pas arrêter les démarches de ses agents, ni résister à l'impulsion du parti dont l'appui lui était nécessaire, mais qui, en même temps, s'effrayait du renouvellement de la guerre, se résolut à braver son mécontentement. Le comte de Bellegarde occupa le territoire des Grisons[9] à la tête d'un fort détachement : c'était sur la demande formelle de la régence que ce secours lui était donné. Le général français qui commandait à Ragatz, sur la frontière de Saint-Gall et des Grisons, fit demander des explications, et le commandant autrichien répondit que les troupes impériales n'étaient entrées que pour assurer la tranquillité de la république des Grisons contre tout désordre intérieur et nullement dans des vues hostiles. Aucune mesure ne fut prise contre les individus qui, sous la protection de l'agent français, avaient pris part aux séditions ou aux projets révolutionnaires.

L'empereur n'avait pris cette énergique détermination qu'après en avoir prévu les conséquences possibles. Tout avait été disposé en Italie et en Allemagne ; les armées autrichiennes étaient en mesure pour une reprise des hostilités.

Le Directoire ne témoigna aucun ressentiment ; le général Schauenbourg commandant de l'armée d'Helvétie mit à l'ordre du jour que l'entrée des Autrichiens dans les Grisons ne troublait en rien la bonne intelligence entre la République et l'empereur.

Ceci se passait à la fin d'octobre 1798. Naples n'avait pas encore déclaré la guerre ; il n'était point question d'occuper le Piémont et la Toscane et le gouvernement français, bien qu'il eût établi la conscription militaire et appelé deux cent mille hommes sous les armes ; bien que, dans ses messages au Corps législatif, il parlât un langage menaçant et injurieux pour les puissances européennes, aurait voulu maintenir la paix. S'il avait su tenir une conduite sage et dominer l'opinion révolutionnaire qui le poussait aveuglément à la guerre, il ne lui eût pas été impossible de l'éviter. Le cabinet de Vienne était encore indécis, et parmi les conseillers de l'empereur, plusieurs croyaient encore que la rupture pouvait être évitée. L'influence du comte de Cobentzel, même après qu'il eût reçu une mission pour Saint-Pétersbourg, n'avait pas entièrement cessé ; ses amis, le général Bellegarde, le comte de Colloredo, croyaient encore que l'Autriche et la France devaient s'accorder mutuellement des agrandissements de territoire aux dépens des États conquis ou trop faibles pour résister aux deux grandes puissances. Mais le départ du général Bonaparte, et le tour qu'avaient pris les négociations de Rastadt, ne laissaient plus la possibilité de disposer des États allemands ; la publicité donnée par la presse mettait obstacle à des prétentions que les plénipotentiaires français n'avaient point admises et que l'Autriche n'avait pas même avouées. Ainsi, on ne pouvait plus compter sur la portion de la Bavière qu'on s'était flatté de réunir aux États de l'empereur.

Si le gouvernement français eût voulu agir d'après le principe qui avait dicté les articles secrets et les espérances données par le traité de Campo-Formio ; s'il fût demeuré constant que l'Autriche serait indemnisée des provinces belgiques et des territoires de la rive gauche du Rhin, le cabinet de Vienne aurait demandé que ces indemnités fussent prises en Italie ; que la ligne du Mincio fût substituée à la ligne de l'Adige, que les légations et même tous les États pontificaux devinssent des possessions autrichiennes. Ainsi la guerre eût été évitée.

Plus la situation du Directoire devenait difficile par la dispersion de ses armées employées à soumettre la Suisse et à maintenir une république romaine ou reléguées en Égypte avec le vainqueur de l'Italie, plus le cabinet de Vienne supposait que la guerre épouvanterait le gouvernement du Luxembourg et l'amènerait à des concessions. C'était une grande erreur : il eût fallu pour conserver la paix par de pareilles concessions avoir une autorité bien affermie, une volonté décidée, et l'appui de l'opinion nationale. Or, il en était tout autrement : le Directoire s'était livré à un parti passionné, aveugle, incompatible avec une politique raisonnable, qui ne comprenait rien que la tyrannie à l'intérieur et la révolution chez les puissances étrangères. Imposer silence à ce parti, le contraindre à respecter les pouvoirs publics et l'ordre social était la chose impossible.

 

En même temps le mécontentement était général ; l'administration désordonnée ; les finances en désarroi ; tout prenait de plus en plus l'aspect d'un état révolutionnaire et d'un gouvernement précaire menacé d'une ruine prochaine. Ainsi les seules négociations ouvertes, celles du congrès de Rastadt ne faisaient aucun progrès et les plénipotentiaires français se montraient de moins en moins conciliants.

Le Directoire, en renonçant à la possession des forteresses de la rive droite qui défendaient le passage du fleuve, exigeait leur démolition : le siège ou plutôt le blocus d'Ehrenbreistein, en face de Coblentz, continuait. La Prusse, l'Autriche, tout le congrès réclamaient contre cette violation de l'armistice. La question relative aux îles du Rhin ne recevait non plus aucune solution : la France persistait à en demander quelques-unes qui avaient toujours dépendu de la rive droite. Les plénipotentiaires du Directoire ne cédaient pas non plus sur l'article de la dette publique des provinces cédées à la France et ne voulaient point la reconnaître et la garantir. Ils remirent[10] deux notes relatives à ces difficultés en exprimant le désir d’obtenir une réponse prompte, afin de passer ensuite à la grande affaire des sécularisations.

Le 6 novembre, les députés qui formaient le congrès répondirent par une conclusion négative. Les plénipotentiaires du Directoire dirent hautement que c'était un signal de guerre. Leur réplique était écrite en termes tranchants et hautains. — « La république française ne veut pas la guerre., mais elle ne la craint pas. Sa générosité est allée au-delà de toutes les espérances ; elle ne fera point de concessions nouvelles. La députation de l'Empire devrait considérer l'inégalité de la guerre où l'entraînent des conseillers pernicieux, d'une guerre où selon la probabilité, la France ne pourrait que gagner encore et l'Empire faire de nouvelles pertes. »

Chaque jour cette guerre paraissait plus imminente et plus prochaine. Les plénipotentiaires écrivaient, le 9 novembre, que l'armée russe était en marche dans la Galicie autrichienne et qu'elle devait arriver à Olmütz le 17. Des éclaircissements avaient été demandés au comte de Lehrbach, ministre d'Autriche ; il avait répondu que les troupes russes n'avanceraient pas au-delà des États héréditaires tant que les hostilités ne seraient pas commencées.

Les plénipotentiaires français croyaient encore que le Directoire avait entre ses mains la guerre ou la paix. Ils voyaient que la Prusse et les États secondaires de l'Allemagne craignaient la reprise des hostilités. L'Autriche même semblait chercher à la différer au moins jusqu'au printemps.

 

Le Directoire était dans la même disposition ; il espérait qu'en se montrant plus conciliant, il éviterait une rupture et pourrait même terminer les négociations de Rastadt de bon accord avec l'Autriche par une paix définitive. M. de Talleyrand avait à ce moment beaucoup d'influence. De là les instructions qui furent alors données aux agents français près des cours de Turin, de Florence et même de Naples ; de là une tentative de négociation indirecte par l'intermédiaire du grand-duc de Toscane.

Comme on savait que dans le cabinet de Vienne, il y avait encore un parti de la paix, une dépêche fut même adressée directement à l'empereur, avec un nouvel ultimatum moins exigeant que, celui des plénipotentiaires. Le Directoire offrait de retirer ses troupes de la Suisse et des États romains, de remettre à l'Autriche les légations, et même d'entrer en négociation avec l'Angleterre et la Porte ottomane ; ces offres étaient subordonnées à la retraite immédiate de l'armée russe. Certes, ni le public, ni la faction révolutionnaire ne soupçonnaient pas jusqu'où le Directoire faisait fléchir son orgueil.

Cette dépêche arriva à Vienne le 10 novembre 1798. Les propositions de la France furent discutées en conseil privé, puis communiquées au ministre d'Angleterre sir Morton Eden ; il les transmit aussitôt à Londres ; ainsi aucune réponse ne fut faite. Le cabinet de Vienne voulut auparavant connaître l'opinion de M. Pitt et de lord Grenville. L'ouverture du Parlement eut lieu précisément à cette époque. Le roi dans son discours avait à féliciter la nation du triomphe d'Aboukir. — « Cette victoire, disait-il, a porté au pouvoir et à l'influence de la France une atteinte, qui encouragera les efforts des puissances du continent et pourra conduire à la délivrance générale de l'Europe. L'exemple donné par la Russie et la Porte ottomane ajouté aux dispositions presque généralement manifestées dans les contrées qui se débattent sous la tyrannie de la France, doit servir d'encouragement aux puissances et leur faire adopter une conduite énergique seule compatible avec la sûreté et l'honneur. »

Les orateurs de l'opposition s'exprimèrent avec encore plus de vivacité que la couronne et les ministres, sur la nécessité de continuer la guerre contre la France. — « Les ravages continuels des Français, disait lord Lansdowne, leur détestable tyrannie, sans principe et sans frein, leur perversité n'inspirent à tout ami de la liberté et de l'humanité d'autre pensée que celle de fermer la carrière des horribles calamités auxquelles ils ont dévoué l'univers. » — La politique conseillée par les opposants différait de la politique du ministère seulement par le peu de confiance qu'ils témoignaient pour les puissances continentales. — « On ne voit, dans ce qu'on appelle leur énergie, disait M. Tierney, que des intérêts privés ; la Prusse est en paix depuis trois ans avec la France ; l'Autriche ne lui dispute rien ; le congrès de Rastadt ne tend qu'à obtenir des conditions plus ou moins avantageuses aux princes des rives du Rhin ; la Russie se borne à des promesses de secours ; le ressentiment fortuit de la Porte ottomane ne peut être permanent. »

La conclusion était que l'Angleterre, ni pour la guerre, ni pour la paix, ne devait s'enchaîner dans les liens d'une coalition. Ainsi la marche que suivait le ministère éprouvait à peine une contradiction

 

Pendant que le Directoire, jugeant sainement de sa situation, essayait de prévenir une guerre dont il comprenait tous les dangers, il était entraîné par la force des choses, par le courant où il flottait, à la rendre infaillible. Soit qu'il espérât peu de maintenir la paix, et qu'il voulût prendre des précautions pour que la guerre ne fut point funeste ; soit qu'il n'eût point la main assez forte pour contenir et gouverner ses généraux, ses agents et les révolutionnaires italiens, il avait été amené d'abord à la guerre avec Naples, puis à l'expulsion de la maison de Savoie. De sorte qu'il n'avait plus à délibérer sur les conditions d'un traité, mais sur des préparatifs de guerre et des plans de campagne. Déjà le recrutement par voie de conscription, opéré d'une manière pénible et incomplète, avait toutefois augmenté beaucoup le nombre des soldats.

Dès le mois de septembre 1798, le général Jourdan, alors président du conseil des Cinq-Cents, avait reçu le commandement de l'armée du Rhin ; l'armée d'Helvétie commandée par Masséna, et une armée d'observation qui devait couvrir le cours du Rhin, depuis Huningue jusqu'à Düsseldorf, commandée par Bernadette, étaient sous les ordres supérieurs de Jourdan ; le total des forces qui lui étaient confiées, pouvait être évalué à plus de cent vingt-cinq mille hommes. La réputation militaire du vainqueur de Fleurus avait reçu un grand échec par le mauvais succès de la campagne de 1796, mais il avait la confiance de l'opinion républicaine. Son courage, sa probité, la sincérité de son patriotisme, son absence d'ambition lui donnaient une position considérable dans l'armée et dans le parti révolutionnaire qui dominait le Directoire.

L'armée d'Italie était divisée en deux corps séparés, l'un commandé par Joubert occupait le Piémont, la république cisalpine, la Toscane et le duché de Parme ; l'autre sous les ordres de Championnet gardait les États romains et le royaume de Naples.

Lorsque l'instant de la guerre approcha[11], le Directoire voulut d'abord confier au général Bernadotte le commandement de l'armée d'Italie, où l'on prévoyait que de grands efforts seraient nécessaires. Cette armée était tellement morcelée, les populations étaient tellement disposées à l'insurrection, que Bernadotte refusa de se charger de cette mission. Scherer s'employa de son mieux pour lui persuader que ses craintes étaient vaines, et que l'armée d'Italie était en situation de donner du succès et de la gloire au chef qui la commanderait. Bernadotte persista dans son refus, et le Directoire voyant le ministre si persuadé des ressources qu'offrait encore l'armée d'Italie, lui en conféra le commandement.

Ce choix fut un grand scandale pour le public, qui ne lui connaissait aucun talent militaire et qui avait des doutes sur la régularité de son administration. Le Directoire manifesta en même temps l'intention de réprimer et de prévenir les exactions et les désordres qui compromettaient le sort des armées et le succès de la guerre en provoquant dans toute l'Italie le désespoir et les insurrections des peuples. Un arrêté ordonna que plusieurs individus faisant partie de l'armée de Naples ou employés à sa suite, accusés par la voix publique de vols, d'exactions et de dilapidations, seraient traduits devant un conseil de guerre. — Le nommé Bassal, qui avait, comme agent du Directoire, joué un rôle principal dans la révolution de Rome ; qui avait fait destituer le général Saint-Cyr pour s’être opposé à ses voleries, et qui gouvernait, sous le nom des consuls romains, la nouvelle république, fut nominativement désigné comme prévenu. Il avait suivi à Naples le général Championnet qui lui accordait toute sa confiance.

Le même jour un arrêté beaucoup plus important ordonna l'arrestation du général Championnet lui-même et sa mise en jugement devant un conseil de guerre ; il était prévenu d'avoir employé son autorité et la force dont il disposait à empêcher l'action du pouvoir confié au commissaire civil près son armée, et de s'être ainsi mis en révolte ouverte contre le gouvernement ; ce commissaire civil était Faypoult.

Brune, lorsqu'il avait quitté l'Italie, avait été nommé général en chef de l'armée qui occupait la république batave.

Les troupes qui, sous le nom d'armée d'Angleterre, avaient été réunies sur les côtes de l'Océan, furent mises sous les ordres du général Moulin. C'était, selon le parti révolutionnaire, un militaire distingué par sa bravoure et par quelques actions d'éclat, mais absolument inconnu du public, quoiqu'il eût un moment commandé l'armée des Alpes. Le Directoire l'avait donné pour successeur à Augereau dans le commandement de la division de Paris. Suivant la trace de son prédécesseur, il était devenu cher aux Jacobins les plus exaltés et les plus grossiers. A aucune époque le conseil de guerre n'avait impitoyablement condamné autant d'émigrés rentrés. Moulin avait commencé sa carrière militaire dans les guerres civiles de l'Ouest, et le Directoire pouvait compter sur son zèle pour réprimer les soulèvements que le nouveau recrutement commençait à exciter parmi les populations de ces provinces.

Ainsi le Directoire, à la veille d'une guerre que lui-même jugeait formidable, était déterminé, dans le choix des généraux, beaucoup plus par leurs opinions politiques que par leur mérite militaire. Le 13 vendémiaire et le 18 fructidor avaient donné une grande importance aux chefs de l'armée ; il était évident que les révolutions étaient dans leurs mains. Cette pensée préoccupait les Directeurs autant que la défense du territoire. Les deux généraux dont la capacité était le plus reconnue parmi ceux que l'expédition d'Égypte n'avait pas enlevés, c'étaient Moreau et Joubert ; aucun commandement ne leur fut confié.

Le gouvernement autrichien s'occupait depuis plusieurs mois à recruter ses armées, à les exercer, à les pourvoir de munitions, à leur donner l'emplacement le plus favorable pour commencer les hostilités. L'archiduc Charles devait commander l'armée d'Allemagne qui serait la plus considérable ; l'armée d'Italie qui attendait l'armée russe comme auxiliaire, était destinée au prince Frédéric d'Orange. Jeune encore, il s'était fort distingué dans les campagnes de Flandre et avait donné une grande idée de son mérite militaire ; le conseil aulique plaçait sur lui les plus hautes espérances. Il mourut presque subitement le 6 janvier ; l'armée d'Italie fut alors confiée au baron de Mêlas.

L'armée russe n'était pas encore arrivée sur le théâtre de la guerre. D'après la demande expresse de l'empereur d'Autriche, elle avait pour chef le général Souvarof, qui avait déjà fait la guerre de concert avec les généraux autrichiens dans les campagnes de 1789 et 1790, lorsque ces deux puissances s'étaient alliées contre l'empire ottoman ; il y avait acquis une grande renommée. Jamais aucun général russe n'avait inspiré à ses soldats une telle ardeur, un semblable élan. La bataille de Rimaick qui était devenue son titre de principauté, et Ismaïloff, emporté par un assaut le plus sanglant dont il y eût souvenir dans l'histoire, lui donnaient une gloire européenne ; c'était lui qui avait terminé la guerre de Pologne, en entrant de vive force à Varsovie. Il passait en même temps pour être vainqueur aussi impitoyable que général redoutable. La prise d'Ismaïloff et le massacre des Polonais dans le faubourg de Praga devant Varsovie lui donnaient un renom de cruauté, Son caractère était bizarre : il aimait à produire de l'effet, non-seulement sur ses soldats, mais sur quiconque avait affaire à lui ; au fond il était plus calculé et plus raisonnable que ne pouvaient le faire supposer son langage et ses habitudes. Toutefois son génie semblait assorti à un peuple encore un peu sauvage et étranger à la civilisation européenne ; sa manière de faire la guerre convenait surtout et assurait ses succès, lorsqu'il n'avait pas à combattre des généraux et des troupes exercés à la tactique des armées régulières. Encore qu'en ce moment il fût dans la disgrâce de l'empereur Paul, aucun chef d'armée n'était mieux fait pour servir les desseins de son souverain.

Dans la pensée de Paul 1er, cette guerre était une croisade contre la révolution française, une répression sévère et absolue de toutes les idées libérales, un rétablissement complet de tout ce qui avait été aboli ou changé dans l'Europe occidentale, une restauration de l'autel, du trône, de la royauté et de l'aristocratie. Telles étaient les intentions qui s'étaient emparées de cet esprit chimérique ; il rêvait même à assurer le repos de l'Europe par une fusion de toutes les communions chrétiennes.

Souvarof partageait et professait les opinions de son empereur. Ami des émigrés français et des officiers de l'armée de Condé qui étaient entrés au service de Russie, ayant adressé à Charette une lettre pleine d'une admiration enthousiaste, il annonçait hautement la contre-révolution, publiait le désintéressement de la Russie, qui ne voulait faire aucune conquête, et n'entendait point qu'aucune puissance se proposât le moindre agrandissement pour s'indemniser des frais de la guerre.

Un semblable langage étonnait la cour d'Autriche qui n'aurait point commencé la guerre, si la paix lui avait apporté les avantages qu'elle avait espérés et si la France n'avait pas continué à menacer ses intérêts. — « Souvarof, écrivait un agent diplomatique, est vraiment indéfinissable ; mélange de raison et de folie, il échappe à l'observation. Au moment où on croit le comprendre, il échappe par quelque saillie bizarre et peu sérieuse. De ses propos sans suite, on peut toutefois conclure que sa politique, franche, généreuse, désintéressée, consiste à remettre toutes choses en Europe sur le pied où elles étaient avant 1789. On l'écoute, on l'applaudit, l'empereur de très-bonne foi ; les ministres parce qu'ils confient de le ménager. Au fond, chacun ne voit dans tout cela, que la parodie d'un roman de chevalerie, un souvenir du moyen âge, un thème pour l'imagination. Croire que l'Autriche renoncera à ce qu'elle a déjà acquis et à l'espoir d'acquérir davantage, c'est une rêverie. Mais on a besoin de la Russie pour obtenir des succès dans la guerre ; quand ils seront obtenus, on verra ce qu'on en pourra faire. »

Les armées étaient en marche de part et d'autre, mais on ne prononçait pas encore que la guerre était commencée. Les Autrichiens attendaient que les Russes fussent en ligne et que la neige eût fondu dans les passages des Alpes, afin d'assurer les communications de leurs armées d'Allemagne et d'Italie.

Le Directoire, puisque la guerre était inévitable, se croyait en mesure de prendre l'offensive, et se persuadait que, militairement parlant, il y aurait un grand avantage à commencer soudainement les hostilités. Il demanda donc au gouvernement autrichien une explication prompte et positive sur la marche des Russes.

Cette réponse ne fut point donnée, et le 20 février, une instruction, sous forme d'arrêté, fut adressée au général Jourdan, qui avait transféré son quartier général à Strasbourg, et dont l'armée quitta le nom d'armée de Mayence pour s'intituler armée du Danube ; aux commandants de l'armée d'Helvétie et de l'armée d'observation, et au général en chef de l'armée d'Italie : — « Le gouvernement autrichien n'ayant pas répondu à la note qui lui a été adressée, son silence doit être regardé comme une agression hostile. Le général en chef de l'armée de Mayence se portera au-delà des montagnes Noires ; l'armée d'Helvétie s'emparera du pays des Grisons. Le général en chef de l'armée d'observation se portera entre le Mein et le Necker ; les généraux de l'armée d'Italie combineront leurs mouvements avec l'armée d'Helvétie. »

Jourdan passa le Rhin à Basle, en remonta le cours jusqu'à Schaffouse, et communiqua par là avec l'armée d'Helvétie.

Bernadotte s'empara de Manheim, passa le Rhin, bloqua Philipsbourg ; par Heilbronn, il était en communication avec l'armée du Danube.

Le passage du Rhin était une déclaration de guerre, non point comme infraction aux traités, puisque l'armée française n'entrait point sur un territoire autrichien, mais les termes de la dernière note française donnaient cette signification au mouvement qui venait de s'opérer. Le 3 mars, l'archiduc passa le Lech, laissa un corps de vingt-cinq mille hommes pour observer l'armée d'Helvétie, et marcha à la rencontre de l'armée du Danube ; il avait soixante-dix-huit mille hommes ; Jourdan trente-six mille.

 

Ce fut par un message du 14 mars que le Directoire, obéissant à la Constitution, proposa au Corps législatif de déclarer la guerre à l'Autriche. Tous les torts de la rupture étaient attribués à cette puissance. C'est ainsi que sont nécessairement motivées ces déterminations toujours onéreuses pour les nations, toujours destinées à leur coûter le sang de leurs soldats et leur prospérité intérieure. Tout gouvernement comprend la nécessité de s'en excuser et d'en rejeter la responsabilité sur l'ennemi.

Après avoir parlé du traité de Campo-Formio, « où la force s'était montrée indulgente, où le vainqueur avait paru si modéré qu'il avait eu besoin de s'en justifier ; où des compensations si libéralement accordées auraient dû étouffer des regrets, le Directoire disait que l'Autriche avait violé les conditions de la paix ; que la République les avait scrupuleusement observées ; en vain le gouvernement français avait, par ses exemples et ses efforts, tenté de ramener l'Autriche à l'observation de ses engagements. »

— « D'après le traité et d'après la convention postérieurement conclue à Rastadt, les troupes autrichiennes devaient évacuer la rive droite du Rhin, depuis le Tyrol jusqu'au Mein, et se retirer jusqu'au Lech. — L'empereur a conservé à Philipsbourg une garnison et des approvisionnements qui sont à lui, malgré la simulation qui les couvre ; de même pour Ulm, Ingolstadt et les places de la Bavière. — Les relations diplomatiques n'ont pas été rétablies de la part de l'Autriche. Elle n'a point envoyé un ambassadeur à Paris, et a regardé comme suffisantes les communications établies par le congrès de Rastadt. — Une interprétation si froide donnée au traité présageait qu'il ne devait pas être longtemps respecté.

« L'ambassadeur que la République envoya à Vienne y fut accueilli avec froideur. Sa mission spéciale était de donner des explications sur l'occupation des États romains. Un gouvernement dont l'existence attestait la modération de la République avait osé provoquer de nouveau sa vengeance par le plus affreux des attentats. Le sacerdoce avait expié son crime ; Rome avait acquis la liberté ; mais la destruction du gouvernement pontifical ne changeait rien à la délimitation des États d'Italie, et par conséquent n'était pas une contravention du traité de Campo-Formio.

« Ces explications furent écoutées plutôt qu'agréées. Bientôt un événement injurieux par l'impunité qu'il a obtenue, manifesta les sentiments secrets de la cour de Vienne. Le gouvernement de la République avait un tel désir d'arriver à une conciliation, qu'il se contentait d'un désaveu et de la promesse qu'on rechercherait les coupables.

« Le comte de Cobentzel, au lieu d'offrir des réparations, porta la discussion sur d'autres points, et finit par décliner toute satisfaction, lorsqu'il fut convaincu que le Directoire n'accueillait point les insinuations par lesquelles la cour de Vienne voulait le rendre, au milieu même de la paix, complice des plus étranges spoliations.

« Alors le comte de Cobentzel reçut la mission d'aller à Berlin et à Pétersbourg s'associer aux excitations du gouvernement britannique pour rallumer la guerre. — En même temps le cabinet autrichien donnait à la cour de Naples la confiance qui le portait aux mesures les plus extravagantes ; il dirigeait plus secrètement le Piémont que naguère il avait dévoué à un partage, et s'efforçait d'arracher à sa neutralité le gouvernement prussien.

« Lorsque la France s'engageait à respecter le territoire des Grisons aussi longtemps qu'il le serait par l'Autriche, un corps de troupes autrichiennes envahit ce pays et s'y établit. Le Directoire ne méconnut pas ces perfides combinaisons, mais il évita d'y trouver encore une agression formelle jusqu'au moment où l'attaque prématurée du roi de Naples renouvela la guerre, tandis qu'on acquérait la preuve de la complicité du roi de Sardaigne. Alors, pour devancer de quelques jours l'occupation des places fortes par les Autrichiens, les troupes françaises s'en emparèrent. »

L'invasion de la Toscane était motivée de la même manière sur les armements secrets du grand-duc.

La véritable cause de la guerre, la circonstance qui la montrait comme inévitable, c'était la marche des armées russes et les intentions hautement manifestées par l'empereur Paul.

— « Le moment était donc venu où le Directoire n'était plus le maître de temporiser et de tenir un langage qui aurait compromis la dignité nationale et la sûreté de l'État. La République avait donné la paix aussitôt qu'on la lui avait demandée ; elle s'était épuisée en efforts pour maintenir ce qu'elle avait accordé ; mais il fallait enfin qu'elle connût tous ses ennemis et que ceux qui voulaient la guerre fussent forcés de s'expliquer. Un délai fut fixé à Sa Majesté Impériale pour donner une réponse catégorique et satisfaisante, faute de laquelle son silence serait regardé comme un acte hostile. Ce délai est expiré le 15 février, et aucune réponse n'est encore parvenue. »

Ce message fut porté aux deux Conseils en comité secret et la déclaration de guerre fut adoptée, séance tenante. Elle ne comportait point de discussion, Cette guerre, dont il était difficile de bien augurer, qui devait évidemment avoir la plus funeste influence sur l'état intérieur de la France, peut-être ramener les armées étrangères sur les frontières et menacer la patrie d'une invasion, était une conséquence évidente de la conduite du Directoire ; mais le moment était passé de la blâmer et de lui refuser les moyens de défendre la France contre une formidable coalition.

D'ailleurs, comment le Corps législatif aurait-il pu témoigner une désapprobation ? Non-seulement, dans sa servile docilité, il avait consenti à la politique qui conduisait à la guerre, mais dominé comme il l'était par un parti qui avait entraîné le gouvernement dans cette voie, sans même lui laisser la faculté d'y marcher avec mesure et prudence, il n'avait qu'à applaudir sa détermination et à s'associer à ses projets.

Le bon sens du public n'en jugeait pas ainsi ; il voyait que l'invasion de la Suisse et de l'Italie, que l'éloignement du général Bonaparte et de son armée avaient dû amener la guerre : la guerre dans des conditions mauvaises et inquiétantes. Mais l'opinion générale était à une époque de résignation ; elle se taisait tristement ; comme elle ne prévoyait pas quel événement pourrait amener la délivrance, elle n'était ni animée ni soutenue par aucun espoir prochain.

 

Le général Jourdan, après avoir assuré sa communication avec l'armée d'Helvétie, arrêta son mouvement et parut disposé à prendre de fortes positions dans la contrée montagneuse de la forêt Noire. C'eût été une détermination prudente ; elle lui était conseillée par les généraux qui connaissaient le pays et y avaient fait la guerre. Il eût ainsi attendu les renforts que le Directoire lui avait promis et qui tardaient beaucoup à arriver. Les conscrits n'avaient pas tous obéi et n'étaient point partis aussitôt qu'on y avait compté ; plusieurs provinces paraissaient menacées de mouvements insurrectionnels plus ou moins graves ; le gouvernement, inquiet des prochaines élections, croyait nécessaire de conserver des forces considérables dans l'intérieur pour assurer son influence.

Le général Masséna avait passé le Rhin au-dessus du lac de Constance, était entré sans trouver beaucoup de résistance dans le pays des Grisons, avait occupé la ville de Coire après un combat[12] où le général autrichien fut fait prisonnier avec trois mille hommes. Huit jours après, le général Lecourbe obtint encore un avantage assez important. L'aile droite de l'armée d'Helvétie s'étendait ainsi, en descendant la rive droite du haut Rhin, pour tourner ainsi le lac de Constance et agir de concert avec l'armée de Jourdan, qui devait, de son côté, s'avancer en Souabe.

 

Mais le général Masséna, en se rapprochant de l'armée de l'archiduc, trouva une forte résistance à Feldkirch, et Jourdan qui, en apprenant les premiers succès de l'armée d'Helvétie, s'était porté en avant, s'arrêta à Stockach. Son armée était faible en nombre ; il avait à garder une longue ligne et craignait d'être tourné par sa gauche. Tous ces mouvements se faisaient avant que la déclaration de guerre eût été officiellement signifiée aux armées. Mais l'archiduc s'était avancé ; il avait réuni toutes ses forces et se proposait de livrer une bataille décisive dès le début de la campagne. Il avait laissé en face de Masséna assez de forces pour contenir l'armée d'Helvétie et empêcher sa jonction avec l'armée du Danube. Outre son incontestable habileté, il avait une telle supériorité de nombre que toute combinaison lui était facile.

Le 21 mars, il marcha sur l'armée française, mais sans se proposer d'engager une affaire générale. L'avant-garde de Jourdan se replia sans être entamée et il rapprocha ses divisions trop disséminées.

La journée du 25 mars, à Liptingen, fut moins heureuse. Les succès furent longtemps disputés et les Français purent croire un instant qu'ils avaient gagné la bataille, mais l'archiduc arriva avec de nouveaux renforts, mit pied à terre et marcha à la tête de ses grenadiers. Après un furieux combat d'infanterie, Jourdan, repoussé de Liptingen, se trouva coupé de quelques-unes de ses divisions, qui le rejoignirent plus tard, lorsqu'il était en pleine retraite. La jonction avec l'armée d'Helvétie n'était plus possible ; Jourdan se retira jusqu'aux positions qu'il occupait vingt jours auparavant dans les montagnes Noires. Son armée n'était pas assez nombreuse pour qu'il pût songer à une guerre offensive ; il était tombé malade et remit le commandement à son chef d'état-major, le général Ernouf, qui, adoptant plus complètement un système défensif, revint jusqu'au Rhin et se réunit au corps de réserve, qui devint son aile gauche. Le Directoire n'approuva pas le choix que Jourdan avait fait pour le remplacer et nomma Masséna général en chef des armées du Danube et d'Helvétie, mais seulement par intérim.

Le plan de campagne que le Directoire avait prescrit à ses généraux consistait à attaquer les Autrichiens sur tous les points à la fois, à s'avancer, par la Souabe et la Bavière, en même temps que par l'Italie vénitienne, tandis que l'armée d'Helvétie, placée dans le pays des Grisons, s'étendrait par sa gauche pour communiquer en Souabe avec l'armée du Danube, et, par sa droite, vers les passages des Alpes qui conduisent dans le Tyrol italien et la Valteline, afin de se trouver aussi en contact avec l'armée d'Italie.

Pour le succès d'un tel projet, il eût fallu avoir des armées plus nombreuses, une administration militaire moins désordonnée, des généraux plus confiants en eux-mêmes, plus indépendants du gouvernement, plus puissants sur l'esprit de leur armée. Tracer d'avance dans les bureaux d'un ministère la marche des armées, et dicter leurs opérations, n'a presque jamais été un moyen de succès. Il y a tant d'imprévu dans les chances de la guerre, et surtout d'une guerre offensive, que les grands capitaines sont précisément ceux qui, à l'instant où la circonstance l'exige, changent, sans irrésolution, les combinaisons qu'ils avaient conçues, non-seulement lorsqu'il s'agit d'un détail d'exécution ou même d'une bataille, mais d'un plan de campagne ou d'un but à atteindre. Si le général Bonaparte eût commandé les armées françaises, il n'eût pas consenti à faire la guerre dans de telles conditions ; avant d'entrer en campagne, il n'eût pas laissé les armées disséminées de Naples à Mayence, sans qu'il fût possible de réunir promptement et à un moment donné toutes les forces pour obtenir un résultat grand et décisif.

 

Ainsi le plan du Directoire avait échoué au premier moment pour l'armée du Danube. Elle avait été contrainte à la retraite, parce qu'elle avait rencontré l'archiduc qui avait concentré ses forces. La communication avec l'armée d'Helvétie était devenue impossible. Masséna n'avait pu forcer le passage de Feldkirch et faire sa jonction avec Jourdan sur les confins de la Souabe et de la Bavière, ainsi qu'on l'avait espéré ; puisque l'armée du Danube rétrogradait, il lui avait fallu se replier aussi vers l'intérieur de la Suisse. Sa communication avec l'armée d'Italie avait encore moins réussi. Lecourbe, qui commandait la droite, après de brillants combats, était parvenu jusqu'aux passages des Alpes qui conduisent dans la Valteline ; mais, n'étant plus appuyé, il avait dû se retirer.

 

Les échecs qu'éprouvait l'armée d'Italie étaient plus funestes que la retraite de l'armée du Danube. Les troupes françaises, y compris les Piémontais, les Cisalpins et les Liguriens, étaient évaluées à cent seize mille hommes, mais elles étaient dispersées dans toute la Péninsule. Naples était au pouvoir de l'armée française depuis deux mois, et le général Championnet en essayant d'y constituer une république n'y avait établi que lé désordre : les provinces n'étaient point soumises ; des insurrections éclataient de toutes parts ; le brigandage le plus féroce d'une part, une répression sanglante et impitoyable de l'autre ; tel était le spectacle que présentait ce royaume. Les États pontificaux étaient à peu près dans la même situation ; les généraux, les agents du Directoire et les magistrats de la nouvelle république se partageaient et se disputaient une autorité arbitraire irrégulièrement exercée et odieuse aux populations. Il fallait laisser trente-quatre mille soldats, si on voulait maintenir la double conquête de Rome et de Naples ; le Piémont était mieux soumis et semblait plus facile à gouverner, mais six mille hommes au moins étaient nécessaires pour garder les places fortes. On venait de s'emparer de la Toscane et six mille hommes étaient employés pour l'occuper : de telle sorte que l'armée, destinée à combattre les Autrichiens, n'était que de cinquante-six mille.

Le Directoire s'était donné en Italie la position qu'avait toujours voulu éviter le général Bonaparte. Il portait en avant une armée dans l'Italie septentrionale, en laissant derrière elle la Péninsule entière en fermentation ou en révolte ; il devenait donc impossible d'opposer aux Autrichiens une force suffisante.

L'armée autrichienne était forte de quatre-vingt mille hommes, non compris dix mille en garnison dans les places vénitiennes ; elle attendait trente mille Russes conduits en Italie par Souvarof, qui devait prendre le commandement en chef des deux armées.

Pour ajouter une nouvelle faute à tant d'autres, le gouvernement directorial donnait le commandement de l'armée d'Italie à Scherer qui inspirait peu de confiance à l'armée et dont l'administration, à tort ou à raison, avait donné lieu à de fâcheuses préventions.

Comme les autres généraux, il avait reçu l'ordre de prendre l'offensive. Le général Dessoles entra dans la Valteline, où il obtint un avantage marqué sur les Autrichiens ; cette division était destinée à communiquer avec le général Lecourbe qui arrivait par les Grisons.

L'armée prit position entre Peschiera et Legnago.

Les Russes n'étaient pas encore arrivés, et l'armée autrichienne était commandée par le général Kray en l'absence de Mêlas ; elle avait la ligne de l'Adige et deux places fortes, Vérone et Legnago qui lui en assuraient le passage.

Scherer, pour obéir aux instructions du Directoire, sans prendre en considération son infériorité numérique et le désavantage de sa position, voulut passer l'Adige au-dessus de Vérone, près de Rivoli ; il y réussit. Sur ce point, il se trouvait en force supérieure, car les Autrichiens s'étaient portés en plus grand nombre sur leur gauche du côté de Legnago. Les Français eurent un brillant succès[13]. Le combat fut disputé et meurtrier, mais ils prirent des drapeaux, des canons et trois mille prisonniers.

Le général Kray se concentra près de Vérone ; Scherer ne continua point son mouvement. Il chercha à passer l'Adige au-dessous de Vérone comme il l'avait passé au-dessus ; il dégarnit sa gauche et porta plus de forces à droite. Alors les Autrichiens, se trouvant en nombre supérieur, repoussèrent la division Serrurier et la forcèrent à retourner sur la rive droite de l'Adige en lui faisant beaucoup de prisonniers. L'aile gauche de l'armée française, par suite de cet échec, abandonna sa position et se replia sur Peschiera, laissant les Autrichiens occuper l'espace qui sépare l'Adige du lac de Garde.

Il avait été impossible d'opérer le passage au-dessous de Vérone où les Autrichiens étaient en force. Ce fut donc entre l'Adige et le Mincio, au nord de Mantoue, au midi de Peschiera, que se rencontrèrent les deux armées, et que le 5 avril fut livrée la bataille de Magnano où les Autrichiens eurent l'avantage qui fut vaillamment disputé. Scherer avait pour généraux de division des capitaines habiles et éprouvés ; Moreau commandait le centre, Victor, Serrurier, Grenier, étaient à la tête des divisions. Peut-être avec un autre plan de campagne et un général en chef moins docile aux volontés du Directoire, cette défaite aurait été évitée ; elle découragea Scherer. Il se retira derrière le Mincio ; ne se trouvant pas en état de défendre cette ligne, il compléta les garnisons des places fortes et se replia jusqu'à l'Oglio. Le 12 avril, son armée ne comptait plus que vingt-huit mille hommes.

Pendant ce temps-là des renforts considérables arrivaient aux Autrichiens ; ils avaient passé le Mincio et investi Mantoue et Peschiera, lorsque le 19 avril Souvarof vint se joindre à l'armée de Mêlas et prendre le commandement des Autrichiens et des Russes.

Il devenait impossible à Scherer de tenir dans aucune position. Il eût été tourné et investi partout où il se serait arrêté ; il se retira derrière l'Adda, de Lecco à Lodi, et remit le commandement de l'armée à Moreau, avant même d'en recevoir l'ordre du Directoire, qui s'était décidé à ce choix en apprenant les premiers revers de l'armée d'Italie.

Quel que fût le mérite militaire de Moreau et la confiance qu'il inspirait aux troupes, il n'avait nul moyen de résistance. Le passage de l'Adda fut forcé à Cassano où une bataille décisive fut livrée. L'armée française se retira sur Milan ; la division Serrurier avait été coupée et contrainte à capituler.

L'armée de Souvarof entra à Milan le 29 avril et Moreau se retira sur Tortone afin de conserver ses communications avec Gênes. Il eût voulu garder la ligne du Tessin et attendre dans cette position que l'armée de Naples vînt rejoindre la sienne, tandis que l'armée d'Helvétie ferait une diversion par le Tyrol italien. Mais Masséna s'était retiré hors du pays des Grisons ; Macdonald avait remplacé Championnet et avait quitté Naples, et sa marche vers le théâtre de la guerre était retardée par la nécessité de réprimer de fortes insurrections, qui venaient d'éclater dans les États romains et en Toscane à Arezzo.

Moreau fut donc obligé de se placer entre Alexandrie et Valenza, sur la rive droite du Pô. Des garnisons avaient été laissées dans le château de Milan et à Turin. L'armée était réduite à vingt mille hommes.

L'armée de Souvarof se voyait, au contraire, de jour en jour renforcée par des divisions autrichiennes ou russes qui étaient encore en route, lorsque la campagne avait commencé ; elle pouvait, sans courir de risque, s'étendre en plusieurs directions. Un corps fut détaché pour s'emparer de Novare et remonta la rive gauche du Pô jusqu'à Turin. Pavie, où se trouvaient des magasins, des hôpitaux et un parc d'artillerie de l'armée française, fut occupé ; le château de Milan fut assiégé ; plusieurs divisions furent dirigées sur Parme pour couper la route à l'armée de Macdonald et à la division Montrichard qui était restée à Modène. Les insurrections se multipliaient de tous côtés, en Toscane et en Piémont. La seule communication assurée à l'armée française était avec Gênes que couvrait le général Pérignon avec quelques bataillons. Si Souvarof avait su reconnaître la position de l'armée de Moreau, elle était perdue sans ressource.

Ainsi cette guerre que le Directoire avait d'abord redoutée et qu'il avait voulu éviter, où ensuite il avait pris l'initiative, était commencée depuis un mois et les deux grandes armées françaises avaient déjà été repoussées : l'une ramenée à la frontière, l'autre perdant l'Italie et se retrouvant au même point où elle était lorsque le général Bonaparte avait pris le commandement. Deux années de victoires étaient perdues en quelques semaines, moins par la faute des généraux que par les fausses combinaisons et la mauvaise politique du gouvernement.

 

Cependant c'était au souverain de l'Autriche et non à l'empire germanique et aux puissances allemandes que la guerre avait été déclarée. Le 8 avril le congrès de Rastadt existait encore. Le plénipotentiaire autrichien ayant été rappelé quitta la ville le 13, mais les trois ministres du Directoire ne se retirèrent point. Avaient-ils pour instruction de renouer les négociations ? Pouvaient-ils espérer que ce fût possible ? Après avoir alternativement offert et refusé à l'Autriche de vastes agrandissements aux dépens des princes de l'empire, le Directoire croyait-il se les donner pour alliés, en se présentant comme leur protecteur contre la cour de Vienne ? Était-ce un nouveau symptôme de sa politique d'illusion et d'indécision ? Quoi qu'il en soit, les plénipotentiaires ne quittaient point Rastadt.

Le 23 avril, la députation de l'empire déclara qu'elle était suspendue et notifia cette détermination aux plénipotentiaires français, qui de leur côté annoncèrent le 25 que, d'après les instructions qu'ils avaient reçues, ils partiraient dans trois jours.

Le territoire de Rastadt était au pouvoir de l'armée autrichienne ; des patrouilles autrichiennes s'étaient avancées jusqu'à la ville, l'avaient même traversée ; mais elle n'était pas occupée. Les plénipotentiaires depuis quelques jours concevaient des inquiétudes sur leur retour ; le bruit se répandait qu'ils n'étaient pas en sûreté ; plusieurs des ministres étrangers leur conseillaient de demander un sauf-conduit à l'archiduc. Il eût été plus simple encore de s'adresser au général français, dont les avant-postes étaient très-proche de Rastadt et qui pouvait facilement leur envoyer un détachement. Au lieu de cela ils écrivirent au général qui commandait à Strasbourg et qui n'avait aucun ordre à donner aux troupes de l'armée du Danube. Leur courrier fut arrêté par des housards autrichiens ; ses dépêches furent saisies. L'intervention du ministre de Prusse et de ses collègues du congrès, leurs instances réitérées ne réussirent point à obtenir du colonel Barbaczi qu'il laissât passer leur courrier.

Les plénipotentiaires français n'en persistèrent pas moins à fixer leur départ au 28, comme ils l'avaient annoncé. Mais l'arrestation du ministre de Wurtemberg dont les housards avaient aussi saisi les papiers, augmenta leurs inquiétudes ; elles étaient partagées par leurs collègues du congrès. Le bruit courait même dans la ville que les ministres français seraient assassinés en route. Tout le corps diplomatique de Rastadt leur conseilla de différer leur départ jusqu'à la réponse que le colonel Barbaczi ferait assurément à la lettre que le baron d'Albini, ministre de Mayence, venait de lui écrire pour demander si les ministres français prêts à partir pouvaient être assurés de ne rencontrer aucun obstacle.

La réponse se fit attendre ; toute la journée du 28 se passa sans qu'elle fût arrivée. Entre sept et huit heures du soir, un officier de housards pria M. d'Albini d'excuser le colonel Barbaczi qui n'avait pas eu le temps de lui répondre, mais qui le chargeait de déclarer que les ministres français pourraient voyager en toute sûreté. En même temps il leur remit une lettre ainsi conçue : — « Ministres, vous concevrez facilement que dans l'enceinte des postes occupés par les troupes impériales, on ne saurait tolérer aucun citoyen français. En conséquence, vous m'excuserez si je me vois obligé de vous signifier de quitter Rastadt dans les vingt-quatre heures. » — Les plénipotentiaires français se décidèrent à partir sur-le-champ. Leurs voitures étaient chargées dès le matin, et d'heure en heure ils avaient attendu l'instant de se mettre en route. Ils étaient avec leurs familles, leurs secrétaires et toute leur suite : c'était un convoi de huit voitures.

L'officier qui avait apporté la lettre avait avec lui cinquante housards ; il plaça un poste à chacune des portes de la ville et donna pour consigne de ne laisser sortir personne appartenant au congrès, hormis la légation française. Le ministre de Danemark, qui avait fixé son départ à ce même jour, ne put obtenir passage. Dans son inquiétude de ce qui pouvait arriver aux ministres de-France, il demanda si une escorte leur serait donnée ; l'officier répondit qu'il n'avait aucun ordre pour cela ; la même réponse fut donnée au ministre de Bade, en ajoutant que les ministres français ne trouveraient nul obstacle sur leur route. Ils attendaient dans leurs voitures à la porte de la ville ce qui serait décidé relativement à leur escorte. L'officier autrichien affirma de nouveau qu'ils arriveraient en toute sûreté jusqu'à la rive du Rhin. Ils se décidèrent à partir malgré les conseils de plusieurs membres du corps diplomatique et les instances de leurs femmes.

Il n'y avait pas un quart d'heure que le convoi était sorti de Rastadt, lorsque des housards autrichiens arrêtèrent la voiture de M. J. Debry qui était la première ; ils lui demandèrent son nom : aussitôt ils l'arrachèrent de sa voiture et tombèrent sur lui à coups de sabre ; il était très-vêtu, et son corps fut ainsi garanti ; mais il fut blessé aux mains et à la tête. Les assassins, le voyant étendu par terre et tout sanglant, le crurent mort et s'occupèrent de piller sa voiture, sans maltraiter ni Mme Debry, ni ses filles.

La même scène de crime se passait à la troisième voiture ; mais Bonnier, moins heureux que son collègue, fut haché à coups de sabre et resta mort sur la place.

La mort de Roberjot fut accompagnée de circonstances encore plus atroces : il fut frappé et sa tête fut fendue d'un coup de sabre dans les bras de sa femme.

Le secrétaire de légation eut le temps de sortir de sa voiture et de se blottir dans un fossé. Tous les papiers de la mission étaient dans cette voiture ; les caisses et les malles furent ouvertes, et les housards emportèrent ce qu'elles contenaient pour le remettre à leur chef.

Dès le soir, et peu de moments après le départ des ministres français, on avait appris dans la ville que leurs voitures étaient arrêtées par des housards et que les cochers et les postillons avaient été sabrés. Les membres du corps diplomatique se rendirent tous près du capitaine pour lui demander des explications. Avant d'arriver à l'auberge où il était logé en dehors de la ville, ils apprirent que deux plénipotentiaires avaient été assassinés ; ils ne pouvaient le croire. Ce ne fut pas sans difficulté qu'on les laissa sortir de Rastadt et parvenir jusqu'au commandant. Il répondit qu'à la demande du baron d'Albini, il avait déjà envoyé un officier et deux housards. Le comte de Goertz, qui portait la parole au nom du corps diplomatique, le conjura « au nom de l'humanité, de la paix de l'Europe, de l'honneur de la nation allemande qui serait entaché par un crime sans exemple dans les annales des peuples civilisés, au nom de l'empereur, au nom de son propre honneur, de faire au plus vite tout ce qu'il pourrait afin de sauver ceux qui peut-être étaient encore à sauver. »

Le capitaine répondit que c'était un déplorable malentendu ; qu'en effet il y avait des patrouilles de nuit aux abords de la ville, qu'un pareil malheur avait pu arriver, et que les ministres de France n'auraient pas dû partir pendant la nuit. On lui rappela qu'il avait refusé une escorte, et que lui-même avait assuré que la légation de France n'avait rien à craindre. — « Voulez-vous donc établir ici une enquête contre moi ? » répondit-il.

Pendant cette conversation arrivèrent des fuyards qui racontèrent que les trois plénipotentiaires français venaient d'être assassinés par les housards de Szeklers. M. de Harrast, officier badois, à qui on donna pour guide un maréchal des logis, se rendit sur les lieux. Les voitures étaient entourées d'une cinquantaine de housards, parmi lesquels on ne reconnaissait aucun officier ; cette escorte emmenait les voitures et les malheureuses femmes qui avaient assisté au massacre ; elles étaient dans l'abattement et presque sans connaissance. Les housards ne voulaient pas conduire les voitures dans la ville, disant que c'était leur butin. En effet, ils y avaient pillé des montres et de l'argent. Ce ne fut pas sans efforts que le commandant badois se fit obéir : les voitures furent dirigées vers la ville.

M. de Harrast reconnut les cadavres mutilés de Bonnier et de Roberjot ; puis il voulut rechercher J. Debry, dont on ne retrouvait pas le corps ; mais il ne put obtenir ni un guide et une escorte.

M. Debry s'était traîné dans un bois voisin ; il y resta caché jusqu'à six heures du matin. Le sang qu'il avait perdu et qui coulait encore de ses blessures l'avait affaibli ; en retrouvant le grand chemin, il y vit les cadavres dépouillés de ses collègues. Il ne rencontra personne, et en approchant de la ville, il se mêla dans la foule qui sortait par curiosité pour voir le théâtre de cette horrible scène. Ainsi il put entrer sans être remarqué par le poste autrichien placé à l'entrée de Rastadt. Il arriva à sept heures du matin chez le ministre de Prusse où il fut reçu avec la bienveillance la plus empressée Tout le corps diplomatique lui témoigna une expansive sympathie et une vive indignation du crime auquel il avait miraculeusement échappé.

Pendant ce temps-là M. de Harrast obtenait une escorte pour aller à la recherche de J. Debry. On lui avait dit que les housards avaient déjà fait des perquisitions pour retrouver un Français blessé, dont la découverte importait infiniment, et qu'ils avaient la consigne de ne pas le ramener dans la ville, mais de le conduire à un poste autrichien ou de le garder soigneusement, en informant leur chef de son arrestation. Un moment après il fut informé que leur troisième victime avait réussi à se sauver.

Maintenant le corps diplomatique s'adressa au capitaine commandant pour lui déclarer que l'intention de tous les membres du congrès était que M. Debry, sa femme, la malheureuse madame Roberjot, et toutes les autres personnes de la légation française qui avaient été épargnées, fussent, sous une escorte militaire badoise et accompagnés de plusieurs ministres plénipotentiaires, ramenés sur le territoire français. On lui demanda de répondre sur son honneur et sur sa vie que ce cortège voyagerait en sûreté, escorté aussi par des soldats autrichiens.

Il fut nécessairement question du crime de la nuit. — « C'est un malheur, disait le capitaine, mais à qui la faute ? On ne l'avait point commandé. » — On lui fit remarquer que cette parole pouvait donner lieu à de graves soupçons, et il répondit : — « A nous aussi on nous a tué des généraux. » — Comme s'il y. avait eu la moindre similitude entre un horrible assassinat et la mort sur le champ de bataille. »

On avait écrit au colonel Barbaczi, en lui déclarant qu'il n'y avait pas un membre du corps diplomatique qui pût se croire en sûreté lorsqu'il quitterait Rastadt. M. de Jordan, secrétaire de la légation prussienne, avait été chargé de porter la lettre et de parler à M. Barbaczi. Il lui fut impossible d'être admis auprès du colonel ; il attendit même longtemps une réponse écrite. Loin d'imiter la brutalité sauvage de ses subalternes, le colonel témoignait la douleur et l'indignation qu'il éprouvait en apprenant cet attentat « commis, disait-il, par des soldats pillards, dont il était empressé de tirer une vengeance éclatante. Je vais faire arrêter les scélérats que j'ai le malheur d'avoir eus sous mes ordres. » — Il annonçait qu'une escorte sûre serait donnée aux membres de la légation française qui avaient heureusement pu se sauver. Il ajoutait que les assassins qui, aveuglés par l'avidité du pillage, avaient commis cette horreur n'en auraient jamais eu l'idée, si les ministres français étaient partis de jour.

Les membres du congrès avaient l'intention d'accompagner M. Debry jusqu'à la frontière ; mais le commandant leur signifia qu'aucun des ministres allemands ne pourrait sortir de la ville par les routes qui conduisaient du côté du Rhin.

Le convoi partit, sans être rassuré par les protestations du commandant de l'escorte. — « Nous allons à la mort, disaient tout bas les Français ; nous serons assassinés. » — C'était une pitié de les voir ainsi pâles et encore abattus des scènes de la nuit. M. Debry ne voulut pas être dans la même voiture que sa femme qui était près d'accoucher ; il se sépara d'elle et de ses deux filles, comme s'il n'avait jamais dû les revoir ; comment n'auraient-elles pas éprouvé les plus cruelles inquiétudes en voyant l'escorte composée des meurtriers qui avaient voulu le massacrer quelques heures auparavant ? Malgré la consigne, M. de Jordan obtint la permission d'accompagner le convoi.

Le voyage fut accompli sans aucun incident fâcheux. Après cinq quarts d'heure de route, toute appréhension devait cesser ; en passant le Rhin, on se trouvait à Seltz sur terre de France. M. Debry arriva le jour même à Strasbourg. Il était encore trop souffrant pour se mettre en route pour Paris. Il rendit compte au Directoire et au ministre des relations extérieures de cet épouvantable événement.

Les détails en sont d'autant plus dignes d'intérêt que ce crime, après plus d'un demi-siècle et malgré tant de publications, présente encore une sorte de problème historique. Évidemment il avait été prémédité ; ce n'est pas seulement la voix publique et les passions politiques qui se sont accordées à y voir non pas l'acte de barbarie de quelques soldats indisciplinés, mais l'accomplissement d'une volonté dont ils avaient été l'instrument. Les hommes mêlés aux affaires politiques et spécialement tous les membres du congrès de Rastadt, témoins de cet assassinat qu'ils avaient pour ainsi dire prévu, et qu'ils avaient voulu prévenir, demeurèrent persuadés qu'il était préparé et commandé. Ils ne cachèrent pas leur indignation et donnèrent une éclatante publicité à leurs soupçons.

Le récit de cet événement écrit par le ministre de Prusse et signé de tous ses collègues laisse voir la conviction que le commandant autrichien était l'auteur ou du moins le promoteur du crime. Il se crut obligé de publier une justification qui augmenta encore la vraisemblance des soupçons dont il cherchait à se laver. Il prétendait que les assassins des ministres français n'étaient point des housards autrichiens, mais des hommes qui s'étaient déguisés sous leur uniforme.

Le colonel Barbaczi, malgré l'assurance qu'il avait donnée aux membres du congrès, ne fit arrêter aucun officier, ni aucun soldat, et n'ordonna nulle enquête.

L'archiduc Charles écrivit trois jours après au général Masséna : « J'ignore encore les circonstances de cet événement. En attendant j'ai fait arrêter le commandant de l'avant-poste, et j'ai nommé une commission pour faire les perquisitions les plus exactes et les plus sévères. Je m'empresse de vous faire la promesse qu'autant que mes postes avancés se seraient le moins du monde rendus coupables, j'en donnerai une satisfaction éclatante. Je ne puis assez vous exprimer combien je regrette qu'un tel désordre ait eu lieu dans la ligne de mes avant-postes. Je vous ferai connaître le résultat des recherches que j'ai ordonnées. »

La pensée que l'archiduc Charles, dont le noble caractère et la loyauté étaient aussi connus que sa valeur et ses talents militaires pouvait être soupçonné, ne se présenta à personne en Europe, ni en France hormis à quelques révolutionnaires exaltés.

Toutefois, malgré la promesse du colonel Barbaczi, malgré la volonté sincère de l'archiduc, il n'y eut point d'enquête ; nulle poursuite ne fut commencée pour connaître et punir les auteurs du crime ; le cabinet de Vienne ne donna point d'explication.

On supposa donc que l'officier subalterne dont les soldats avaient assassiné les ministres français, ayant reçu des instructions ou un ordre, émanés d'une autorité plus élevée que l'archiduc, s'était trouvé garanti contre toute recherche et à l'abri de toute punition.

D'où était parti cet ordre ? diverses conjectures furent proposées.

Les conseillers de l'empereur étaient divisés ; les uns voulaient la guerre et la croyaient indispensable ; les autres, malgré tant de préparatifs, malgré tant de motifs pour croire que la paix avec le Directoire était impossible, malgré l'influence de l'Angleterre et l'alliance avec la Russie dont les armées étaient déjà en marche, n'avaient pas cessé de croire qu'une rupture devait être évitée et qu'on pouvait même profiter des circonstances pour obtenir les agrandissements dont le général Bonaparte et le comte de Cobentzel s'étaient entretenus à Passeriano. Ainsi jusqu'au dernier moment les partisans de la guerre avaient pu craindre qu'elle ne commençât point. Dans cette appréhension avaient-ils pensé à la rendre inévitable en faisant à la France une impardonnable offense, en suscitant un désir et un besoin de vengeance dans l'opinion nationale et républicaine ?

Cette hypothèse répétée dans plusieurs mémoires contemporains n'a aucune vraisemblance. La guerre était commencée depuis quelques semaines. Il y avait déjà eu plusieurs batailles. Le gouvernement autrichien et le gouvernement français étaient, l'un autant que l'autre, engagés dans la lutte tant désirée par le parti ennemi de la paix. La seule autorité, qui ait été alléguée par M. Gohier, dont les mémoires ont donné cette explication du crime, est le professeur Koch, dont on ne produit aucun témoignage écrit et qui n'était point placé de manière à savoir un tel secret. Une circonstance ajoutée au prétendu récit de M. Koch prouve combien peu il mérite de confiance. La reine de Naples avait, dit-on, donné cet ordre au colonel Barbaczi au nom de l'empereur. Or, la reine de Naples était en ce moment à Palerme où elle s'était réfugiée après la conquête de Naples par les Français, et elle n'avait pas depuis longtemps fait de voyage à Vienne.

La conjecture, qui vint à l'esprit de presque tous les ministres allemands du congrès, présente beaucoup plus de probabilité. Pendant la longue durée des négociations, ils avaient été constamment inquiets des secrètes intelligences qui, depuis le traité de Campo-Formio, s'étaient établies entre le gouvernement français et le cabinet de Vienne. Le sort de l'empire germanique dépendait en effet de l'accord qui aurait pu s'établir entre les deux grandes puissances. Si rien n'avait été conclu à Rastadt, c'est qu'elles n'avaient pu s'entendre et que la France s'était refusée à réaliser les espérances qu'elle avait données à l'Autriche. Le Directoire, bien qu'il eût pris l'initiative de la guerre, ne l'avait point souhaitée ; peut-être avait-il compté que si elle commençait par quelques victoires de l'armée française, la négociation secrète pourrait se renouer, et que le cabinet de Vienne se montrerait moins exigeant. Était-ce dans cette prévoyance que les plénipotentiaires français n'avaient pas quitté Rastadt ? Lorsqu'ils reçurent du Directoire l'ordre d'en partir, le commandant autrichien leur enjoignit de se mettre en route dans les vingt-quatre heures, et les circonstances de l'assassinat témoignèrent avec évidence que tout était disposé pour un acte de violence.

« L'Autriche avait seule, disait le rapport d'un agent prussien, un intérêt puissant à commettre cette horrible action ; elle avait à cacher des menées secrètes ; elle voulait faire taire les négociateurs français et s'emparer de leurs papiers. »

N'avoir ordonné aucune recherche ; avoir désavoué tacitement le colonel Barbaczi et l'archiduc Charles qui avaient promis la poursuite et la punition des coupables, n'était-ce pas, ajoutait le correspondant de Berlin, confesser la responsabilité du crime ? Quel autre motif pouvait empêcher le gouvernement autrichien de repousser la terrible accusation que toute l'Europe portait contre lui ? Elle n'atteignait point l'empereur François, le plus honnête homme qui fût alors assis sur un trône, ni le loyal archiduc Charles ; mais on supposait que M. de Thugut, qui avait professé et trahi toutes les opinions, obéi à toutes les circonstances, procédé toujours par des intrigues clandestines, employé sans cesse des agents empruntés même à la police révolutionnaire, était capable d'avoir pris cet affreux moyen pour détruire les preuves des propositions qu'il avait faites, ou des conditions qu'il avait acceptées : seulement on peut croire que l'ordre était non pas d'assassiner les plénipotentiaires, mais de saisir les papiers, et que le colonel ni même le capitaine, n'ayant voulu ni assister à ce guet-apens, ni le commander officiellement, avaient permis cette exécution à des soldats sans chefs, qui peut- être avaient été préalablement enivrés et excités par quelque agent subalterne. Un rapport, déposé aux archives des affaires étrangères à Munich, semble autoriser cette supposition.

En France, l'opinion presque universelle attribua au Directoire l'assassinat de Bonnier et de Roberjot. Le motif aurait été le même que pour M. de Thugut, le désir de faire disparaître la trace des négociations secrètes, continuées même après la déclaration de guerre. On cherchait surtout une preuve dans l'heureuse chance de M. Debry, qui avait été à peine blessé et que les housards avaient laissé échapper ; on disait, ce qui était vrai, que ses deux collègues et surtout Roberjot s'étaient toujours montrés conciliants et disposés aux transactions, tandis que M. Debry était le représentant de la politique révolutionnaire. Cette explication était tellement dénuée de vraisemblance, qu'elle étonnait même les étrangers, et ne prouvait rien autre chose que la haine et le mépris qui se portaient sur le Directoire.

Le grand éclat qu'il donna à cette criminelle violation de l'humanité, du droit des gens et de la dignité nationale contribua encore à répandre ces calomnieux soupçons. Dans les habitudes révolutionnaires, tout prenait un caractère tellement déclamatoire et théâtral, que les sentiments les plus justes et les plus vrais semblaient un moyen d'exploitation employé par la politique et l'esprit de parti.

Un message du 5 mai instruisit les conseils législatifs de l'assassinat des plénipotentiaires ; après avoir rendu un compte sommaire des circonstances, le Directoire accusait hautement le gouvernement autrichien d'avoir « conçu, dirigé et accompli le crime ; » il alléguait, au soutien de cette inculpation, l'opinion presque unanime du corps diplomatique et des habitants de Rastadt.

« Les mânes de nos plénipotentiaires, l'indignation des armées, la voix menaçante des Français, la voix unanime des peuples, celle de vos alliés, de vos ennemis eux-mêmes, le cri de toutes les nations qui veulent ou qui voudront la paix, l'intérêt des gouvernements quels qu'ils soient, tout appelle, tout commande la vengeance. Le Directoire déploiera, pour la rendre prompte et terrible, tous les moyens que vous mettez en sa puissance. Il ne peut vous dissimuler que les circonstances exigent toute l'énergie comme toute la sagesse du patriotisme républicain, la répression sévère des brigandages de toute nature, l'harmonie des pouvoirs constitués, la concorde entre les citoyens et surtout la restauration du crédit public par l'équilibre des recettes et des dépenses. »

Le Directoire, en rappelant toutes les conditions nécessaires pour que le gouvernement fût fort et égal à la grandeur des circonstances, avouait que ces conditions lui manquaient. Aussi faisait-il un appel aux souvenirs des temps les plus désastreux de l'époque la plus anarchique de la Révolution ; son espérance ou plutôt sa prétention était de trouver encore des forces dans le désordre de la nation et dans la tyrannie du gouvernement.

« Lorsque, par un élan sublime, le peuple français se leva tout entier contre les ennemis de la République, alors à peine proclamée, l'Autriche n'avait pas encore parcouru la carrière de sa perfidie et de ses crimes ; elle n'avait pas violé les plus sacrés engagements et les plus saintes lois de la nature ; elle n'avait point massacré les négociateurs de la paix. Qu'il sera donc formidable aujourd'hui le nouvel élan de la nation ! qu'ils seront généreux ses efforts et ses sacrifices lorsqu'il s'agit de venger à la fois la liberté française et la morale de tous les peuples civilisés ! »

La lecture de ce message fit une vive et profonde impression. Le cri Vengeance ! vengeance ! s'éleva de toutes parts. Des propositions furent faites, enchérissant les unes sur les autres : « — Qu'un crêpe noir voile les drapeaux des armées ! — Qu'une pompe funèbre soit célébrée dans toutes les communes ! — Que les enfants de Bonnier et de Roberjot soient adoptés par la République !

« La République française a été surnommée la grande nation ; elle est maintenant avec ses alliés la seule nation. Les droits de tous les autres peuples sont suspendus et ils ne prendront place parmi les corps politiques que par leur association formelle à la vengeance du plus grand crime que l'histoire ait transmis à la mémoire des hommes ! » — Ainsi s'exprimait Bailleul.

La séance fut levée en criant : — « Vengeance contre l'infâme maison d'Autriche ! Vive la République ! »

Le conseil des Cinq-Cents fut pendant quelques jours entretenu de discours plus ou moins emphatiques sur le crime de Rastadt, et le 11 mai, une loi régla les manifestations officielles qui devaient témoigner de la douleur et de l'indignation du peuple français.

— « Le Corps législatif dénonce aux gouvernements et aux hommes justes de tous les pays le massacre des plénipotentiaires français commandé par le cabinet de Vienne, et s'en remet au courage des Français pour le venger. — Une fête funèbre sera célébrée dans les deux Conseils, dans tous les cantons et dans les armées de la République. — Les gouvernements coupables de cet assassinat y seront voués à la vengeance des peuples et à l'exécration de la postérité. — Il sera placé dans le lieu le plus apparent de la salle des séances des administrations, des tribunaux et des écoles, une inscription en gros caractères, portant ces mots : — « Le 9 floréal an VII, le gouvernement autrichien a fait assassiner par ses troupes les ministres de la République, Bonnier, Roberjot et J. Debry, chargés de négocier la paix. » — Il sera donné à chaque armée de terre et de mer un oriflamme aux trois couleurs portant cette inscription. — Il sera frappé une médaille pour perpétuer la mémoire de l'assassinat commis par l'ordre du gouvernement autrichien. — Une indemnité sera accordée à J. Debry et aux veuves de ses collègues pour le pillage de leurs effets, et une pension sera donnée à la veuve du citoyen Roberjot et aux enfants du citoyen Bonnier. »

Les efforts du Directoire et les discours de représentants ne pouvaient avoir aucun effet sur un public tellement prévenu contre le gouvernement, que c'était à lui qu'on imputait le crime. Quant au parti révolutionnaire, qui dominait sans nulle contradiction au conseil des Cinq-Cents, il n'était pas nécessaire de l'exalter. A aucune époque, depuis le temps où les Jacobins, les Cordeliers et la Commune entraînaient la Convention vers le régime de la Terreur, la France n'avait été menacée d'être livrée à une faction aussi insensée.

 

Non-seulement elle exerçait une influence funeste sur le Directoire, qui était obligé de la servir et ne pouvait pas la gouverner, mais elle était devenue menaçante pour les Directeurs. Ils avaient à craindre d'être dépossédés du pouvoir, et cette fois ils ne pouvaient espérer de se maintenir par un nouveau coup d'Etat. Ils avaient livré les élections à l'esprit de parti, aux influences des clubs, aux ambitions des révolutionnaires. Ils avaient exaspéré l'opinion jacobine et le Corps législatif était devenu honteux de sa servilité.

Ainsi, quoique le Directoire eût, et souvent malgré lui, suivi en tout les volontés du parti révolutionnaire, qu'il eût aggravé la persécution des émigrés et des prêtres, étouffé la liberté de la presse, repoussé des emplois et de la vie politique tous ceux qui étaient soupçonnés de modérantisme, et tenu dans une sorte d'ilotisme l'aristocratie des propriétaires ; quoiqu'il eût précipité la France dans une guerre où une coalition, plus puissante que la première, enlevait en quelques semaines les conquêtes glorieuses des armées de la République et menaçait ses frontières ; quoiqu'il eût cédé à un aveugle désir de propagande révolutionnaire ; quoiqu'il se fût toujours montré fidèle à son origine, il n'avait point augmenté son autorité ni affermi sa situation.

Depuis les élections de 1798, où n'avaient été admis que les élus approuvés par le Directoire, la plupart des représentants qui s'étaient jusqu'alors montrés raisonnables dans leurs opinions révolutionnaires, qui avaient été presque des modérés ou du moins des hommes politiques, s'associèrent à la haine des opposants jacobins ou s'inspirèrent de doctrines libérales abstraites et impraticables. Les amis et les serviteurs du Directoire disaient que ces désertions avaient pour motifs des refus d'emplois et des sollicitations repoussées ; il en pouvait être quelque chose, mais ce qui était plus certain, c'est que le 18 fructidor, en faisant disparaître toute opposition à l'esprit révolutionnaire, avait déchaîné un torrent qui suivait son cours.

Ce n'était point dans les discussions du Corps législatif que s'était manifestée cette opposition toujours croissante de l'opinion révolutionnaire contre le gouvernement directorial. Aucune attaque officielle n'était dirigée contre lui ; les lois qu'il demandait ne lui étaient point refusées ; les plus ardents révolutionnaires ne pouvaient pas désirer que le style de ses messages fût plus conforme à leurs opinions ; il s'accordait avec eux dans une même haine, dans un même zèle à prendre des mesures de persécution et d'inhumanité contre les suspects de royalisme et les a machinateurs de contrerévolution. » Ainsi, le Directoire était autorisé à faire des visites domiciliaires à l'effet d'arrêter les agents de l'Angleterre, les émigrés et les prêtres rentrés, les égorgeurs, les brigands et les chefs de chouans. — Le pouvoir de suspendre à sa volonté, par mesure administrative, les journaux, lui avait été accordé pour un an au 18 fructidor, et cette loi était prorogée.

L'embarras des finances allait croissant ; pour payer les rentiers et les pensionnaires de l'Etat, on était réduit à leur donner des bons sur les contributions non encore perçues ; il leur fallait négocier ces bons pour les faire passer aux mains des contribuables.

Des lois furent rendues pour ordonner l'observance du décadi et prononcer des peines contre quiconque travaillerait ou vendrait pendant ce jour consacré par la religion républicaine, ou fermerait sa boutique le dimanche. Les cérémonies des fêtes décadaires furent aussi réglées et prescrites. — Les anniversaires de toutes les journées de révolution étaient régulièrement solennisés et surtout le 21 janvier. Les présidents du Directoire et des Conseils prononçaient des discours. Chénier ou Lebrun célébraient la mort des tyrans et la proscription des royalistes dans des dithyrambes que le Conservatoire chantait à grand orchestre. Mais ils ne parvenaient pas à réveiller le sentiment républicain, ni à triompher du dégoût universel qu'inspiraient chaque jour davantage ce gouvernement, et surtout la prétendue représentation nationale, qui, cessant d'être servile, devenait plus déraisonnable et plus révolutionnaire encore que le Directoire.

Parmi les séances de la session qui suivit les élections de 1798 et précéda les élections de 1799, une seule fut à remarquer par la liberté inaccoutumée de la tribune du conseil des Cinq-Cents.

Un des représentants qui s'étaient montrés les plus zélés à proscrire leurs collègues au 18 fructidor, M. Poullain-Grandpré avait proposé, pendant la discussion du projet sur l'expulsion des nobles, un projet où il assimilait aux émigrés les déportés qui se seraient dérobés à la peine prononcée contre eux, et ne se seraient pas rendus au lieu désigné pour leur exil ; en conséquence, leurs biens devaient être confisqués. Ce projet n'avait pas eu de suite et n'avait pas même été discuté. La première ferveur de persécution était calmée ; le bannissement en masse des nobles avait été repoussé. Une année entière s'écoula sans qu'il fût question du projet de M. Poullain-Grandpré.

Mais lorsqu'on apprit que Pichegru, Barthélemy et six autres déportés avaient trouvé moyen de quitter le sol meurtrier de Sinamary et qu'ils venaient d'arriver à Londres, les haines se réveillèrent et cette évasion parut une aggravation de leurs forfaits. Le Directoire les fit inscrire sur la liste des émigrés, et Poullain-Grandpré remit en lumière sa proposition : elle s'appliquait à tous les proscrits de fructidor qui s'étaient dérobés à la déportation et se refusaient à aller mourir à la Guyane. Dépouiller eux et leur famille de leurs biens parut aux révolutionnaires une justice et une précaution.

Un tel projet ne devait rencontrer nulle contradiction. On criait : Aux voix ! Quelques réclamations se faisaient entendre pour l'ajournement, lorsqu'un député peu connu, M. Rouchon de l'Ardèche se leva et demanda la question préalable. Un mouvement de surprise se manifesta dans toute l'Assemblée. La parole fut accordée à Rouchon pour motiver son opinion. — « Un mois après le 18 fructidor, ce projet, dit-il, fut écarté comme inutile, injuste, contraire à la Constitution, comme révolutionnaire. » — Les murmures l'interrompirent ; il avait dû s'y attendre ; avec plus de courage que de talent, il continua son discours. — « Le projet viole dans trois de ses dispositions, la justice et les lois. Il prononce la contrainte, la confiscation et la permanence de la peine. Un contumace est tenu non pas à subir la peine prononcée contre lui, mais à se présenter pour être jugé ; ici la peine n'a pas même été prononcée par un jugement, et c'est encore sans jugement que l'auteur du projet veut aggraver cette peine en y ajoutant la confiscation. La loi de déportation prononçait seulement le séquestre : c'était une mesure de circonstance, une mesure provisoire. Souvenez-vous que Condorcet avait écrit dans sa constitution que « toute peine prononcée par mesure de salut public ne s'étendrait jamais au-delà de six mois. » — Un coup d'État ne doit pas prononcer une peine perpétuelle. La nécessité du moment n'autorise pas à violer à jamais les lois. Nul tyran, pas même Néron, n'a imaginé de punir un homme parce qu'il n'était pas venu demander à subir son supplice ; c'est bien assez de le lui infliger lorsqu'on parvient à le saisir. »

Les murmures interrompaient à chaque instant l'orateur. — « Je savais bien qu'en plaidant à cette tribune la cause de la justice, de la raison, de l'humanité, je serais traité de royaliste. Si la liberté de la parole n'est pas garantie à chacun de nous, c'en est fait de la représentation nationale. Vous avez proscrit un grand nombre de vos collègues, non comme coupables puisqu'ils n'ont pas été jugés, mais comme dangereux. »

Rouchon continua longtemps sans nul ménagement, se complaisant, pour ainsi dire, à irriter toute cette majorité révolutionnaire. Il termina en demandant que comme les circonstances qui avaient déterminé le coup d'Etat du 18 fructidor n'étaient plus les mêmes, on fît cesser la déportation et ses effets.

M. Genissieux se chargea de répondre et répéta avec colère tous les motifs qui avaient été allégués pour justifier le 18 fructidor : la conspiration royaliste, les intelligences avec l'étranger, l'impossibilité de livrer au cours de la justice légale les hommes qu'on avait proscrits. Il ajouta, comme une preuve nouvelle, que Pichegru et les compagnons de son évasion avaient cherché un asile en Angleterre ; il traita Rouchon de séditieux et l'accusa d'avoir prêché l'insurrection ; ce qui fut appuyé par les cris : — « Rouchon à l'Abbaye. » Il demandait la parole pour répondre ; le président la lui refusait ; la séance devint tumultueuse : c'était une lutte d'un contre tous ; on lui criait des injures ; il en répondait. Le projet fut adopté ; et Rouchon ne reparut plus aux séances. Cet acte de courage fut peu remarqué. L'opinion publique, encore qu'elle eut en aversion et en dédain le parti qu'il avait bravé, était trop affaissée et découragée pour lui savoir gré de son inutile témérité. Il n'avait pas une position considérable et n'était pas un orateur distingué ; il resta obscur comme auparavant.

Le projet fut sanctionné par le conseil des Anciens qui, sans céder à l'entraînement révolutionnaire, continuait à se conformer aux intentions du Directoire.

Le lieu de déportation déterminé par le Gouvernement ne fut plus Cayenne ; ce n'était pas un retour à l'humanité qui inspirait cet adoucissement, mais on craignait que les bâtiments chargés des déportés fussent pris par la croisière anglaise. D'ailleurs, en maintenant pour lieu d'exil le sol dévorant de Sinamary, on ne pouvait espérer la soumission d'aucun proscrit. L'île d'Oléron fut assignée pour séjour aux contumaces de fructidor. Presque tous ceux qui vivaient cachés en France sans être activement recherchés, voulant ne pas encourir la confiscation qui aurait dépouillé leur famille, s'y rendirent ; ils n'y furent point maltraités, ni détenus en prison. Comme toute la France, ils attendaient de meilleurs jours ; la situation précaire et déjà chancelante du Directoire pouvait leur en donner l'espérance.

Si les actes des conseils législatifs, si le langage de leurs orateurs ne semblaient pas encore menaçants pour le gouvernement directorial, c'est parce qu'ils n'avaient point l'appui de l'opinion publique. La majorité des Cinq-Cents ne représentait pas encore la faction républicaine et révolutionnaire, qui s'était exaltée bien plus que ses mandataires. L'esprit de mécontentement avait fait de jour en jour des progrès dans toutes les classes, dans toutes les opinions.

Le moment des élections approchait ; le parti anarchiste s'y préparait. La plupart des clubs avaient été fermés ; mais les réunions clandestines, et les correspondances pouvaient donner de l'ensemble à la conduite de ces nouveaux Jacobins ; les hommes actifs de ce parti n'étaient pas seulement des gens de la Terreur compromis par leurs crimes passés ; mais ils étaient envieux, ambitieux, antipathiques à toute supériorité, méfiants même de l'autorité qu'ils avaient instituée, jaloux des hommes qu'ils avaient eux-mêmes élevés.

Ce gouvernement, dont ils étaient mécontents, avait sans doute mis la France dans une situation triste et dangereuse ; sa politique extérieure était insensée ; son administration désordonnée et calamiteuse ; mais ses fautes étaient imputables à la conformité ou à la complaisance qu'il avait eues pour le parti révolutionnaire. Le Directoire voyait le danger et n'avait aucun moyen de le conjurer ; il comprenait la nécessité de rompre avec les anarchistes. Il fermait des cercles constitutionnels, lorsqu'on y prononçait des discours trop scandaleux ; il faisait arrêter l'auteur présumé d'un pamphlet où se trouvait l'éloge de Robespierre ; il donnait ordre d'arrêter Barère qui était toujours sous le poids d'un décret de déportation ; il annonçait que les complices de Babeuf condamnés à cette peine par la haute cour de Vendôme allaient enfin la subir. Le journal officiel insérait des articles où il reprochait « à la faction rebelle qui voulait ôter au gouvernement sa popularité, ses cris tumultueux, et sa délirante démagogie qui se mêlaient aux cris de guerre. »

Beaucoup de fonctionnaires furent destitués comme dévoués aux cabales des anarchistes. Dans un moment où il était si important de commencer la guerre avec des forces considérables, on retarda le départ des troupes de l'intérieur, imaginant que leur présence empêcherait l'influence des opposants sur les élections.

Mais la pensée ne pouvait venir au Directoire de retourner sur ses pas, de se réconcilier avec cette opinion modérée, la véritable opinion du pays qui ne demandait rien autre chose que le repos, l'ordre et la justice. Il était impossible de regagner sa confiance et de lui rendre le courage et le mouvement. Elle était découragée, exténuée par les maux que, depuis sept ans, lui avait causés la lutte des révolutionnaires de toutes nuances qui se disputaient le pouvoir sans nul soin des intérêts de la patrie. Ils avaient désintéressé les esprits de la chose publique ; on ne savait d'où pouvait venir le salut de la France. Cette rivalité, cette dissidence d'opinion, cet aveuglement, cette insuffisance des gouvernants proclamée par ceux qui voulaient les renverser et leur succéder ne réveillait pas l'indifférence de la nation ; elle laissait ceux qu'elle détestait détruire ceux qu'elle méprisait.

 

Il était impossible de recourir pour les élections à l'expédient des scissions employé l'année précédente. Les plus dociles amis des directeurs ne s'étaient décidés alors qu'à grand'peine à une telle violation des libertés électorales. Tous les républicains sincères y avaient vu un attentat à la souveraineté du peuple et s'étaient promis de ne plus en être complices. Le Corps législatif, déjà placé sous le joug du pouvoir exécutif par le 18 fructidor, se voyait humilié et comprenait le mépris où il était tombé. C'était la conséquence naturelle et prévue de la loi du 22 floréal, qui avait arbitrairement choisi entre les élus de la majorité et les élus des scissions.

Il avait fallu faire le même travail sur toutes les élections de la République : ainsi les opérations d'un grand nombre d'assemblées primaires avaient été successivement déférées au conseil des Cinq-Cents, qui, selon les indications du Directoire, ou plus souvent encore au gré des représentants de chaque département, avait confirmé la nomination des juges de paix ou des administrateurs locaux, tantôt lorsqu'elle était l'œuvre de l'assemblée primaire, tantôt l'œuvre de la scission. Mais tout en suivant cette jurisprudence, les réclamations contre la loi de floréal et les engagements pris de ne pas agir de la même sorte pour les prochaines élections se renouvelaient sans cesse.

Aussi les serviteurs du Directoire répétaient-ils plus que jamais combien grande avait été la faute de ne point profiter du 18 fructidor pour modifier la Constitution, en changeant le mode de renouvellement du Corps législatif. Ils gémissaient du système électoral qui mettait chaque année en péril l'union si nécessaire des grands pouvoirs de l'État. A aucune époque les préventions contre la liberté des élections n'ont été plus fortes. Le bruit se répandit même qu'il était réellement question de suspendre pour cinq ans les élections ; le Directoire dut faire insérer un démenti formel dans le journal officiel.

Les élections commencèrent le 23 avril. Déjà le choix des électeurs de Paris avait fait prévoir qu'un esprit de modération présiderait à la nomination des représentants. Les hommes distingués, qui appartenaient à cette opinion et dont le nom était connu dans la France entière, avaient été déportés, proscrits, privés des droits de citoyen ; ils ne pouvaient se trouver sur cette liste ; mais les électeurs de Paris choisirent des représentants honorables, dont la modération ne consistait pas seulement à être dévoués au gouvernement quelconque qui laisserait espérer le maintien de l'ordre public. Les départements voisins de Paris ne furent pas non plus favorables au parti révolutionnaire. Dans le midi les élections furent tumultueuses : il y eut des scissions ; en totalité la grande majorité des choix émana de la cabale jacobine et fut envoyée au Corps législatif pour s'y montrer indépendante du Directoire.

Lorsque les procès-verbaux des élections arrivèrent au conseil des Cinq-Cents, ils furent renvoyés à l'examen de vingt commissions de cinq membres chacune ; mais elles furent tirées au sort et non plus nommées par le président. Il y eut peu de discussions sur les représentants élus par les assemblées électorales où il n'y avait pas eu de scission ; mais dès le premier rapport qui rendit compte d'une double élection, il fut statué, en principe général, que les choix émanés de l'assemblée mère, c'est-à-dire de la majorité, seraient confirmés comme étant seuls réguliers. — « Mes collègues, disait un orateur, ne laissez pas cette espérance aux ennemis de la République ; hâtez-vous de consoler ses amis et ses adorateurs que le système des scissions avait blessés au cœur ; prononcez-vous fortement en faveur des choix libres faits par les majorités ; frappez les minorités partout où elles se trouveront ; c'est le seul moyen de ne point trancher la racine de l'arbre constitutionnel. »

Ainsi toutes les élections faites par les minorités scissionnaires furent annulées. C'était la troisième fois depuis la constitution de 1795 que le peuple était appelé à exercer le seul droit de souveraineté que lui avait attribué la constitution de 1795. — En 1797, le pouvoir exécutif avait déporté ou destitué les élus qui ne votaient pas à son gré ; — en 1798, les élus qu'il soupçonnait d'un esprit d'opposition n'avaient pas été admis ; — en 1799, les élections faites sous l'influence d'un parti hostile étaient confirmées. La Constitution était respectée, mais par une conséquence nécessaire, le gouvernement allait changer de main.

Pendant la vérification des pouvoirs était arrivée la nouvelle de l'assassinat de Rastadt. Ainsi qu'il en devait être, les sentiments de patriotisme et de belliqueuse vengeance furent vivement excités. Le Corps législatif rivalisa avec le Directoire en manifestations éclatantes de douleur et d'indignation ; mais il n'en résulta point une plus grande harmonie entre les deux pouvoirs. Cette insulte faite à la nation française, concourant avec les mauvais succès de la guerre qui venait de commencer, donnait aux républicains passionnés des motifs d'accusation contre un gouvernement sans dignité, sans véritable énergie, incapable d'assurer la victoire dans la guerre, l'ordre intérieur pendant la paix.

 

D'après une loi rendue l'année précédente, l'élection annuelle du Directeur, qui remplaçait celui dont les fonctions devaient cesser, précédait l'installation du nouveau tiers ; mais ce n'était plus une garantie de l'influence que le Directoire pouvait avoir sur le choix d'un nouveau membre ; déjà il avait perdu tout son ascendant sur le conseil des Cinq -Cents. Une forte cabale s'était formée et combinait déjà un changement total du pouvoir exécutif. Dans l'état de torpeur et d'indifférence des esprits, le danger n'était plus dans un mouvement d'opinion, mais dans l'activité de l'intrigue.

Le tirage au sort ne portait plus que sur trois directeurs, puisque Merlin et Treilhard avaient été élus depuis la formation primitive et devaient siéger pendant cinq ans. Le sort tomba sur Rewbell ; c'était un échec pour le parti des révolutionnaires politiques. S'il n'avait point les qualités d'un homme de gouvernement, s'il se conduisait dans toutes les affaires intérieures et extérieures d'après des idées fausses ou des opinions passionnées, il était du moins le chef ou plutôt le meneur de la faction conventionnelle, le gardien des traditions du comité de salut public ; il avait dans le caractère une obstination souvent utile pour parvenir à son but ; il aimait et protégeait quiconque montrait du zèle et du dévouement à la cause révolutionnaire. Lui-même en était le sincère et invariable défenseur, tandis que Barras n'était pas un homme sûr, que Réveillière n'avait nulle capacité ; il était connu du public seulement par le ridicule de sa théophilanthropie et de ses phrases La cabale formée contre le Directoire avait déjà fait son choix pour remplacer Rewbell. Afin de parvenir à un changement dans la composition du pouvoir exécutif et dans la conduite des affaires, deux factions différentes étaient en ce moment réunies. Les hommes qui voulaient établir un gouvernement fort, décidé et au besoin despotique, et les Jacobins qui ne connaissaient et ne souhaitaient aucun autre moyen de succès que le déchaînement des passions démocratiques. Ces deux oppositions s'accordèrent pour faire entrer Sieyès au Directoire. Pour les Jacobins, il était un des principaux auteurs du 18 fructidor et il avait voulu expulser tous les nobles ; pour les révolutionnaires plus réfléchis et plus capables de calcul, Sieyès était l'homme aux grands projets, le politique savant dont l'esprit, sinon le caractère, allait hardiment aux dernières conséquences de la Révolution ; qui, en outre, avait montré beaucoup de discernement et de prudence dans son ambassade de Berlin, s'y était fait, disait-on, une position considérable et peut-être parviendrait à convertir en une alliance la neutralité prussienne : ce qui changerait les conditions de la guerre et le système politique de l'Europe. C'était une illusion, mais elle était fort répandue dans le Corps législatif et même dans le public.

Le choix des dix candidats que devait présenter le conseil des Cinq-Cents manifesta quelle était déjà la majorité et combien, même avant l'arrivée du nouveau tiers, elle inclinait vers le parti jacobin. Sieyès ne fut pas le premier candidat. Le général Lefebvre, qui commandait la division de Paris eut un nombre plus grand de suffrages. Il y avait déjà, de tous les côtés, une grande faveur pour les généraux. Chaque parti, chaque opinion, savait que rien de décisif ne pourrait être fait que par l'armée. Le général Moulin, qui était particulièrement cher aux Jacobins, fut aussi sur la liste. Gohier, qui avait été ministre pendant la Convention, oublié depuis sur les bancs du tribunal de cassation, mais constant dans ses opinions républicaines, était un candidat de la même couleur. Duval, alors ministre de la police ; Lambrechts, ministre de la justice ; Charles Delacroix ; les amiraux Lacrosse et Martin ; Dupuis, auteur de Y Origine des cultes et membre de l'Institut. Tels furent les candidats, parmi lesquels le conseil des Anciens choisit Sieyès.

Les nouveaux députés furent installés le 19 mai[14]. M. Debry rétabli de ses blessures assistait à la séance et fut élu président à la presque unanimité : Bonnier et Roberjot avaient aussi été élus, l'un au conseil des Anciens, l'autre aux Cinq-Cents. Il fut décidé que le manteau rouge et la toque, costume des représentants, seraient placés sur leur siège et couverts d'un crêpe ; lorsque leur nom était prononcé dans les appels nominaux, le président devait proférer ces mots : — « Que le sang des plénipotentiaires français retombe sur la maison d'Autriche. » Les attaques contre le Directoire avaient déjà commencé avant l'ouverture de cette nouvelle session. Des adresses étaient arrivées de Grenoble, de Chambéry et de plusieurs autres villes, pour imputer à Scherer les revers de l'armée d'Italie[15]. Ils lui étaient reprochés, moins comme général que comme ministre de la guerre. Un message avait été adressé au Directoire pour lui demander des détails circonstanciés sur sa gestion, sur l'inexactitude des tableaux de l'effectif des armées et sur les causes du dénuement tant dans le personnel que dans le matériel au moment de la reprise des hostilités avec l'Autriche.

Au conseil des Anciens[16], le rapporteur, en proposant la sanction d'une résolution qui établissait de nouveaux impôts, disait : — « Le déficit n'existe que par les plus monstrueuses et les plus révoltantes dilapidations. Il est temps que vous vous armiez d'une sainte et redoutable colère contre cette coalition de fripons plus redoutable que la coalition des rois. Quelle estime pourrait inspirer un gouvernement où tant de grands coupables se disputent nos dépouilles et en jouissent avec impunité et insolence, tandis que nos armées sont dans le dénuement et que les créanciers de l'État meurent de faim ? » — Puis des éloges étaient adressés au nouveau ministre, Millet-Mureau, par opposition à l'administration de son prédécesseur ; d'autres paroles sévères s'adressaient plus haut ; le rapporteur, après avoir invoqué le témoignage de l'opinion publique, « cette souveraine du monde qui exerce la plus active de toutes les surveillances, » ajoutait : — « Ni la pourpre du représentant du peuple, ni le manteau de directeur ne peuvent les dérober à son jugement, ni les préserver du mépris lorsqu'ils l'ont mérité. » — Les noms de Scherer et de Championnet étaient même formellement rappelés, sinon comme coupables, du moins comme accusés.

Rewbell se sentit atteint et demanda à être entendu ; il avait été élu récemment et siégeait au conseil des Anciens. Il parla avec assurance et convenablement, en commençant par se féliciter d'être maintenant en situation de se défendre des calomnies répandues contre lui pendant qu'il était au Directoire. — « Les revers qu'a éprouvés le général Scherer en Italie ont attiré sur lui et sur moi un concert de malédictions ! » — Il déclara que Scherer n'était point son parent, qu'il le connaissait seulement depuis son retour d'Italie lorsqu'il avait été remplacé par le général Bonaparte. S'il était devenu son ami, ce n'était pas une preuve que, pendant son ministère, aucune faveur, aucune grâce, aucune entreprise eût été obtenue par la recommandation ou l'influence de cette amitié. — « Ce n'est pas moi qui ai envoyé Scherer en Italie, et si le Directoire avait suivi mon opinion, il n'aurait pas été choisi pour y commander. J'avais même pensé à insérer ma protestation dans le procès-verbal ; mais je ne prétends point me dégager de la responsabilité de cet acte du Directoire. »

Rewbell entra ensuite avec quelque détail dans une réfutation des bruits calomnieux qui attaquaient sa probité : il livrait à l'examen le plus sévère sa vie et sa conduite depuis la Révolution. — « J'ai toujours aimé la médiocrité, et si j'avais à opter en ce moment, je préférerais la pauvreté à la richesse. La pauvreté sied bien à l'homme qui a rempli de grandes fonctions publiques. »

Par un souvenir de l'époque conventionnelle, dont il avait toujours conservé les opinions et le langage, il disait : — a Ceux qui cherchent à me rendre odieux veulent apparemment diriger sur moi le fer des assassins. Rappelez-vous qu'avant de décimer les membres de la Convention on les traîna dans la boue et sous le couteau de la calomnie. »

Cette réponse attira une réplique du rapporteur, M. Dubois Dubay. Mais la justification de Rewbell avait produit une impression favorable, et le rapport qui l'avait inculpé ne fut pas imprimé ; le public en jugea autrement. Sous le rapport de la probité, Rewbell avait raison de parler sans crainte et sans embarras ; mais au fond c'était moins de finance et d'administration qu'il s'agissait que du gouvernement et de la politique du Directoire. L'attaque devait prendre un caractère plus général et se terminer par une grande mutation et une phase nouvelle de la République.

L'armée d'Helvétie, commandée par Masséna, défendait pied à pied ses positions en Helvétie ; c'était une retraite vaillamment disputée. Déjà Schaffhouse et Zurich étaient occupées par l'archiduc Charles. En Italie, Naples et Rome devaient être abandonnées, et l'armée de Moreau ne pourrait suffire à la défense du Montferrat et de Gènes que lorsqu'elle serait renforcée par l'armée de Macdonald qui pour remonter vers la haute Italie avait à accomplir une marche difficile et menacée.

La situation funeste où se trouvait la France aigrissait de plus en plus les esprits contre le Directoire, mais il ne pouvait être renversé que par une faction qui aggraverait les dangers et les maux du pays ; de sorte que l'opinion publique continuait à n'être pour rien dans les intrigues et les discussions dont le conseil des Cinq-Cents était en ce moment le seul théâtre.

Pour attaquer et détruire un pouvoir exécutif, il est nécessaire de parler au nom de la liberté ; de réclamer les garanties légales quand elles ont été violées ou suspendues et de proposer des lois libérales pour restreindre l'autorité du gouvernement : c'est ainsi qu'avait procédé le parti modéré et réactionnaire avant le 18 fructidor : c'est ce que le nouveau parti formé contre le Directoire allait tenter.

Une commission formée depuis longtemps était chargée d'examiner les questions relatives à la liberté de la presse. Jusqu'alors ses travaux avaient consisté à proposer la continuation de la loi du 19 fructidor qui avait conféré au Directoire un pouvoir absolu sur la presse périodique[17]. Cette commission fut invitée à proposer un projet sur les délits de la presse.

Trois autres commissions eurent la charge de proposer des projets de loi, sur le libre exercice des droits du peuple et spécialement sur le droit de former des réunions politiques ; — sur les garanties de la liberté individuelle ; — sur la responsabilité des ministres et des agents de l'autorité.

En outre les commissions des finances reçurent l'injonction de faire des rapports sur les comptes des comptables et des ordonnateurs de dépenses. Tel fut le premier programme de l'entreprise formée contre le Directoire.

La liberté de la presse fut la première dont s'occupa le conseil des Cinq-Cents. Dans la pensée de ceux qui voulaient renverser les maîtres actuels du pouvoir, c'était en effet la plus urgente : M. Berlier, qui appartenait à la portion sensée et pratique des républicains, fut rapporteur. Déjà, avant lui, on avait dit souvent quels sont les avantages et les dangers de la liberté de la presse. Mais entendre répéter ces lieux communs par un des conseillers du 18 fructidor, par un de ceux qui avaient mis les journaux à la disposition du Directoire et voté la déportation des journalistes, c'était un signe certain qu'il voulait maintenant renverser le pouvoir qu'alors il avait soutenu. — « Je n'ai pas, disait-il, la criminelle pensée de faire le procès au 18 fructidor ; mais ce que l'on dut faire alors ne saurait être la règle de notre conduite actuelle ; les circonstances passent, mais les principes restent. Depuis deux ans, cette liberté, ce droit sacré du citoyen n'existe plus, et une telle suspension, dangereuse quand elle dure, devient tyrannique quand elle n'est pas justifiée par la nécessité. »

Le rapporteur réfutait ensuite ce qui avait été dit contre l'indépendance des journaux ; lorsqu'on avait prétendu qu'elle n'était point comprise dans la liberté de la presse garantie par la Constitution ; il n'avait point de peine à démontrer que l'action politique de la presse est surtout exercée par les publications périodiques et quotidiennes ; il prouvait facilement que cette action avait pu être funeste, mais il examinait aussi les effets qu'avait produits l'esclavage des journaux. — « J'indiquerai seulement quels ont été les résultats généraux de cette compression, c'est-à-dire l'assoupissement absolu de l'esprit public et le dessèchement des sources qui peuvent le vivifier. La presse est aujourd'hui à peu près dans la même situation que sous Robespierre. Alors l'écrivain était réduit au silence par la crainte de perdre la vie, maintenant par la crainte de voir ses presses arbitrairement confisquées, sa fortune anéantie, sa liberté compromise. »

Berlier savait bien que la principale objection serait tirée des dangers actuels de la République et de la guerre où elle était engagée. Il répondait que « pour vaincre la coalition impie des puissances étrangères, la principale force de la nation, c'était l'esprit public. »

« Quant à la paix intérieure qui, de jour en jour, était plus troublée ; elle est, disait-il, « compromise toutes les fois qu'un système trop compressif provoque l'inquiétude des citoyens. »

Berlier ne proposait pas un projet de loi, mais indiquait les bases de celui dont la commission s'occupait. — « Liberté entière de s'expliquer sur les actes de l'autorité publique, pourvu que l'écrit ne dégénère pas en provocation à la désobéissance. — Répression rigoureuse des imputations dirigées contre l'honneur et la probité des personnes, à moins qu'on ne se porte dénonciateur civique ou qu'on n'en produise la preuve par écrit. »

La discussion fut longue sans être animée ; les défenseurs de la prérogative directoriale parlaient timidement. Un incident donna occasion à Lucien Bonaparte qui siégeait depuis quelques mois au conseil des Cinq-Cents, de prendre la parole. Il était, en général, très-empressé à la tribune, cherchait à y produire de l'effet par un langage déclamatoire, et se montrait, sinon hostile au Directoire, du moins très-indépendant. Ce jour-là, un des orateurs avait dit à l'appui d'un des arguments du rapporteur : — « Qui le croirait ? cet attiédissement de l'esprit public est tel, que la nouvelle de l'affreux attentat commis à Rastadt n'a excité, chez la plupart des Français, qu'un mouvement de pure curiosité, ou que le sentiment d'une vaine et stérile pitié. »

Cette révélation d'une indifférence, dont chacun était témoin, inspira à Lucien Bonaparte des accents d'indignation et un démenti formel adressé à l'orateur qui avait calomnié la nation.

La liberté de la presse était réclamée en même temps par le parti anarchiste qui voulait réveiller et exciter l'opinion démocratique et révolutionnaire et par les orateurs politiques qui espéraient composer le Directoire d'hommes habiles dont la capacité serait égale aux difficultés de la situation. Déjà l'entrée de Sieyès au pouvoir exécutif diminuait leurs inquiétudes sur le sort de la République.

Un discours de M. Boulay fut pour ainsi dire une déclaration des intentions du gouvernement nouveau sur lequel il croyait pouvoir compter. — « On répand qu'au sein de ce Conseil il existe une faction qui veut rétablir le régime de 1793. Qui pourrait penser à rétablir un pouvoir aussi insensé qu'atroce ? Non, jamais il ne se relèvera ; il n'est aucun de nous qui ne pérît en combattant les factieux qui prétendraient nous y ramener ! » Toute l'assemblée se leva en criant : — « Vive la République ! Vive la Constitution de l'an III. » — « Il faut donc, pour ramener les esprits par la confiance, que les patriotes ardents, exagérés, utiles à la République, mais qui peuvent la compromettre, se réunissent à la partie éclairée et énergique des patriotes. Le peuple français a une singulière maladie ; il est affecté de la crainte de voir le régime de la Terreur rétabli : cette crainte est son tourment ; tout ce qui peut la lui rappeler le blesse : il faut donc agir et parler sous ce rapport avec une grande circonspection, et songer que la République n'est durable que si elle est fondée sur l'affection populaire. »

Le projet de Berlier fut adopté par le conseil des Cinq-Cents, mais ne reçut pas la sanction du conseil des Anciens. Alors le conseil des Cinq-Cents par une résolution spéciale abrogea l'article de la loi du 19 fructidor qui avait soumis la presse périodique à l'autorité du Directoire, et les Anciens confirmèrent cette abrogation[18].

Déjà, depuis le commencement de la discussion, le Directoire avait laissé aux journaux une liberté, qui assurément ne contribuait pas à rendre le gouvernement fort et respecté. Après une épreuve de deux mois, le Directoire demanda au Corps législatif de prendre des mesures réglementaires et répressives.

Il ne suffisait pas à la puissante cabale, qui maintenant disposait du conseil des Cinq-Cents, de diminuer les pouvoirs du Directoire ; c'était surtout sa composition personnelle qu'on voulait changer. Le parti qui avait choisi les Directeurs ; qui les avait pris dans ses rangs ; qui, pour les défendre contre les modérés, avait violé la Constitution et fait le 18 fructidor, était maintenant décidé à les destituer et peut-être même à entamer contre eux des poursuites.

Le 5 juin, M. Boulay au nom des trois commissions des dépenses, des fonds et militaire, proposa qu'un message fût adressé au Directoire exécutif, et il en présenta le texte. Après un examen théorique de la division des pouvoirs et de leurs attributions, le rapporteur disait aux Directeurs : — « Tout annonce que la sûreté de la nation est menacée au dehors, que la tranquillité intérieure peut être compromise au dedans. Au dehors nous avons à soutenir une guerre violente ; il y a six mois que nous étions partout victorieux ; il paraît qu'aujourd'hui l'ennemi a sur nous l'avantage. Dans cette circonstance, le conseil des Cinq-Cents s'attendait aux communications prescrites par la Constitution, et il n'en a pas encore reçu. Il ne convient pas à la grandeur du peuple français d'avoir une attitude humiliée ; il faut qu'il reprenne celle que lui destinent la nature, sa force, son courage et son industrie. »

Des informations étaient aussi demandées sur l'état intérieur de la République, sur l'inquiétude et la fermentation qui se manifestaient dans plusieurs départements.

— « Dans cet état de choses, un plus long silence de votre part serait inquiétant pour le peuple et pour le Corps législatif. »

Des adresses arrivaient de toutes parts, dénonçant Scherer, les ministres ou le Directoire ; les motions d'ordre se succédaient à chaque séance, pour demander des mesures énergiques contre les conspirateurs et les contre-révolutionnaires, pour ranimer l'esprit public, pour encourager l'élan politique et populaire. Le parti anarchiste s'efforçait de retrouver le mouvement révolutionnaire qui avait suivi le 10 août et l'invasion des Prussiens en Champagne.

Plusieurs messages avaient été adressés au Directoire pour lui demander des renseignements ou des explications sur des comptes de finance et des objets d'administration, et il s'était empressé d'envoyer ses réponses ; mais le 16 juin, le rapport sur l'état extérieur et intérieur de la République, ce rapport, si impérieusement exigé, n'était pas encore arrivé. Les commissions se plaignirent vivement de ce retard ; elles proposèrent de rappeler par un nouveau message la démarche que le salut public avait commandée au Conseil, et de se déclarer en permanence, jusqu'à l'arrivée d'une réponse. Un vote unanime accueillit cette proposition.

Le Directoire répondit aussitôt qu'il enverrait le lendemain les renseignements désirés par le Conseil et qu'il se mettait aussi en permanence.

Il fut alors proposé de lever la séance, mais le parti, anarchiste, c'était alors le nom sous lequel était désignée la nouvelle Montagne, s'y opposa avec énergie. Son orateur le plus fougueux, M. Briot, s'écria : — « Au nom des dangers de la patrie et de votre propre conservation, représentants du peuple, ne vous séparez pas. Soyez prêts à prendre toutes les mesures que les circonstances pourront exiger. » Le Conseil resta en permanence.

 

A onze heures du soir, M. Laziroulle, rapporteur des commissions qui formaient depuis trois semaines une sorte de gouvernement, et où étaient concertées les attaques contre le Directoire, vint en effet proposer une mesure annoncée depuis quelque temps.

M. Treilhard avait été nommé membre du Directoire l'année précédente, et il y siégeait depuis son élection. A l'époque où les suffrages des deux Conseils Je portèrent à cette haute fonction, quelques votants remarquèrent que, d'après la Constitution, les représentants, qui n'avaient pas cessé depuis une année révolue leurs fonctions législatives, ne pouvaient être élus membres du Directoire.

Le texte était précis, mais alors les Conseils obéissaient sans objection au pouvoir exécutif ; on interpréta l'article de la Constitution, et l'on dit que, comme le délai d'un an serait complet cinq jours après l'élection, avant que M. Treilhard fût installé, la Constitution n'était point violée. Cette difficulté ne donna lieu à aucune discussion publique ni officielle ; personne ne protesta.

Annuler cette nomination était un moyen simple de commencer le renouvellement du Directoire, objet principal de l'intrigue qui, parmi les dangers de la République, semblait la seule préoccupation des anarchistes et des amis de Sieyès.

L'élection de Treilhard fut sans aucune contradiction déclarée nulle. La résolution fut transmise au conseil des Anciens, qui l'approuva séance tenante. Mais les Anciens, nonobstant les variations du conseil des Cinq-Cents, conservaient toujours le même penchant à ménager les gouvernants ; de sorte que le rapporteur, en proposant cette approbation, ajouta : — « Ce n'est pas sans regret ; vous n'oubliez pas que le citoyen Treilhard est l'un des fondateurs et des plus zélés défenseurs de la République. »

Le message du Directoire fut apporté le 17 juin au conseil des Cinq-Cents. — Il insistait sur la nécessité de l'union et de la mutuelle confiance qui devaient régner entre les grands pouvoirs de la République ; il attribuait le mauvais succès des négociations et les revers des armées à l'épuisement du trésor public : la détresse des finances nuisait aux mesures militaires et les rendait incomplètes et tardives. Le recrutement même serait plus prompt et plus facile, si on ne manquait pas des fonds nécessaires pour l'équipement et le mouvement des troupes.

Quant à la situation intérieure de la République, le Directoire la représentait sous les plus sombres couleurs. — « L'Angleterre, non-seulement suscite contre nous une horrible coalition, mais elle paye des traîtres pour désorganiser nos bataillons, pour rallumer les flambeaux de la guerre civile, pour substituer à l'enthousiasme républicain une exagération insensée ou une triste apathie ; elle sème la division et la méfiance ; elle arme les autorités les unes contre les autres : menées exécrables qui tendent à donner à nos ennemis le spectacle de la France se déchirant elle-même au lieu de se réunir contre eux.

« Les revers des armées, les doutes sur les intentions du gouvernement, les fausses nouvelles, les présages sinistres répandent une agitation croissante qu'envenime la lutte des opinions passionnées.

« Le double fanatisme du trône et de l'autel éclate avec violence ; il se fortifie par l'espoir placé sur les succès des armées étrangères.

« Le pillage des caisses publiques, les attaques dirigées contre les fonctionnaires publics, l'inertie d'un grand nombre d'entre eux, l'assassinat des républicains : tel est l'aspect que présentent plusieurs départements. Dans l'ouest, les Chouans font des tentatives pour se réunir ; dans quelques parties du midi, les assassins se réorganisent : partout se répandent l'effroi et la consternation. »

Le Directoire convenait de l'insuffisance de la répression. — « Les brigands trouvent asile chez leurs complices ; leur évasion est favorisée pendant leur transport ; les prisons sont en mauvais état ; les formes des tribunaux sont lentes ; les acquittements sont fréquents. »

Ce tableau ne manquait pas de vérité, et s'il avait en ce moment quelque exagération, comme le mal était croissant, il devait tarder peu à être aussi grand que le disait le Directoire ; seulement, l'or de l'Angleterre et les intrigues de l'étranger étaient pour bien peu dans ce déplorable désordre. Les Conseils avaient raison de l'imputer au mauvais gouvernement du Directoire, et le Directoire aurait pu accuser l'esprit révolutionnaire, qui entraînait le pouvoir délibératif encore plus que le pouvoir exécutif.

— « Pour écraser la coalition impie du despotisme et de la barbarie, il faut un grand effort et des mesures énergiques. Le Directoire délibère encore sur le choix de celles qu'il doit vous proposer. »

Le message se terminait en protestant que les Directeurs, soit en corps, soit individuellement, périraient plutôt que de laisser porter la moindre atteinte à la Constitution de l'an m. Il repoussait les calomnieuses suppositions répandues dans le public ; il espérait que cet épanchement de ses sentiments serait reçu avec autant de cordialité qu'il était offert. — « Faites, disait le message, que ce moment signalé comme destiné à la discorde et à la scission des pouvoirs de l'État, soit signalé par leur rapprochement et leur harmonie. »

Le message fut renvoyé aux commissions pour faire leur rapport, et la séance, toujours permanente, fut occupée par le scrutin qui devait désigner les dix candidats parmi lesquels les Anciens auraient à choisir le successeur de Treilhard.

 

Sieyès était arrivé de Berlin le 7 juin, lorsque déjà la majorité du conseil des Cinq-Cents s'était prononcée contre le Directoire et se préparait à le renouveler. Cette majorité était formée par la réunion de deux cabales différentes d'opinions et surtout de projets. Les amis de Sieyès, les hommes éclairés, les républicains raisonnables formés par l'expérience des affaires et les enseignements de la Révolution, auraient voulu que les collègues qu'on allait lui donner fussent pris parmi eux ou du moins choisis de sorte que leur caractère ou les engagements de parti ne devinssent pas un obstacle aux volontés de l'habile politique destiné, disaient-ils, à gouverner et sauver la République, Mais Sieyès n'avait pas obtenu les suffrages des nouveaux Jacobins pour être revêtu d'une autorité souveraine. Il ne leur convenait point d'obéir à qui que ce soit. Ils voulaient un Directoire qui servît leurs passions et cédât à leur entraînement, et commençaient à s'apercevoir qu'en se prêtant à cette élection ils avaient été dupés. D'ailleurs Barras, en qui ils plaçaient une confiance plus entière, avait été contrarié de l'élection de Sieyès. Pour régner dans le Directoire, les candidats des jacobins lui convenaient mieux. Les politiques étaient une coterie plutôt qu'un parti, et les représentants d'opinion flexible et de caractère faible, nombreux dans cette assemblée, ajoutaient presque toujours leurs votes aux votes des anarchistes qui parlaient haut et semblaient les plus forts.

La liste des candidats parmi lesquels les Anciens devaient choisir le successeur de Treilhard fut donc composée à leur gré. Elle comprenait les hommes qu'ils avaient résolu de placer au Directoire : Gohier, Roger-Ducos, le général Moulin. A ces noms étaient ajoutés les généraux Lefebvre, Masséna, Dufour, l'amiral Martin, Charles Delacroix, un ancien conventionnel nommé Pottier, et Dupuis de l'Institut.

Le même jour, la liste fut envoyée au conseil des anciens, et Gohier fut élu.

Le lendemain, M. Bertrand, du Calvados, présenta, au nom des commissions, un rapport sur le message du Directoire. Aucun ménagement n'était plus gardé :

— « Si nous avons bien saisi le sens des propositions du Directoire, il défère au peuple français l'accusation que nous portons contre sa conduite ; il nous offre un généreux pardon. Quel excès d'impudence et d'audace, de perfidie et de mauvaise foi ! ... »

Alors le rapporteur entrait dans un détail qui prouvait dans quel dénuement l'administration militaire avait laissé les armées. — « Sous une administration à la Scherer, sous la surveillance du triumvirat directorial, tout l'or de l'Europe eût été dans le trésor de la République, qu'à la fin de l'année, le ministre Ramel serait venu nous annoncer un déficit.

« Pour le combler, on a osé nous proposer de rétablir les impôts de l'ancien régime et cette odieuse taxe' sur le sel que vous avez rejetée. »

Passant des finances au gouvernement, le rapporteur, toujours avec la même grossièreté de langage, disait : — « Pâlissez, imprudents et ineptes triumvirs, je vais tracer une légère esquisse de vos fautes qu'on pourrait appeler des crimes.

« Vous avez fermé la bouche aux amis de la liberté ; vous avez attiédi l'esprit public ; un de vos ministres a osé dire et imprimer que les dernières élections avaient été faites par et pour l'anarchie... Vous avez voulu avilir la représentation nationale en la supposant capable de ressusciter le régime exécré de 1793... Vous avez destitué dans quarante départements des hommes qui, dans le cours de la Révolution, ne s'étaient fait connaître que par leurs vertus. — Vous avez relevé l'espoir des royalistes et aiguisé les poignards des assassins.

« Vous nous proposez un accord ! Quel accord peut-il y avoir entre le Corps législatif travaillant au salut de la République et des hommes qui ne négligent rien pour opérer sa perte ? ... Moi, je vous propose de réfléchir si vous pouvez encore conserver vos fonctions. N'hésitez pas, si vous aimez la République. Vous n'avez plus la confiance ; vous n'avez plus même la confiance de vos flagorneurs, de ces vils flatteurs qui ont creusé votre tombeau politique. Terminez votre carrière par un acte de dévouement dont le bon cœur des républicains vous saura gré. »

Ce rapport fut accueilli par de vifs et unanimes applaudissements. Le renvoi aux commissions fut ordonné afin qu'elles proposassent les mesures nécessaires.

Boulay fit remarquer que ce travail aurait plus d'ensemble s'il était confié à une commission spéciale de onze membres.

— « Il est évident, disait-il, que le Directoire voudrait mutiler la représentation nationale ; nous jurons qu'elle ne sera point mutilée. » — Tous les représentants se levèrent pour crier : — « Nous le jurons ! »

— « Depuis le 18 fructidor, où fut créée la dictature, le Corps législatif a été tenu dans l'asservissement. L'amour de la paix lui a fait garder le silence. Il a cru que le Directoire userait de cette pleine puissance pour maintenir la paix et affermir la République. Il a tout fait pour nous perdre par la guerre extérieure et pour nous faire égorger par la guerre civile. »

« Cet inepte et atroce système est l'ouvrage de deux hommes, Merlin et Réveillière. Ce Merlin, homme à petites vues, à petites passions, à petites tracasseries, à petites vengeances, a mis en vigueur un machiavélisme rétréci et dégoûtant : il était digne d'être garde des sceaux d'un Louis XI et fait tout au plus pour diriger l'étude d'un procureur.

« Réveillière a de la moralité, mais son entêtement est sans exemple ; son fanatisme lui a fait inventer je ne sais quelle religion pour laquelle il foule aux pieds toutes les règles du bon sens. Il viole tous les principes et attaque la liberté des consciences.

« Il faut que ces deux hommes sortent du Directoire. »

Si douze années de révolution n'avaient pas accoutumé les esprits au cynisme des changements d'opinion, à la désertion des engagements de parti, à l'oubli des paroles prononcées, aux attaques virulentes contre des amis et des complices, le discours de M. Boulay contre la mutilation du Corps législatif, contre la dictature du Directoire, contre l'asservissement du Corps législatif, contre deux hommes avec lesquels il avait tramé et exécuté le 18 fructidor, eût été le sujet d'un grand étonnement.

Sa proposition fut appuyée, et, selon l'usage, le bureau nomma les onze membres de la commission : il ne pouvait manquer d'y placer les généraux Jourdan et Augereau, qui, depuis les dernières élections-, étaient entrés au conseil des Cinq-Cents et jouissaient à un degré inégal de la confiance et de la considération du parti anarchiste.

Les autres membres étaient Boulay, Français (de Nantes) et Petiet qui étaient comptés parmi les politiques ; Talot, Poullain Grandpré, Quirot, Bergœng et Joubert (de l'Hérault) qui, surtout les trois premiers, tenaient aux révolutionnaires exagérés ; Lucien Bonaparte, qui depuis longtemps s'était montré hostile au Directoire, sans être sous la bannière d'aucun parti.

A peine cette commission fut-elle réunie, que la démission de Merlin et de Réveillière fut apportée. Aussitôt après, il fut procédé à leur remplacement. Les candidats présentés par les Cinq-Cents furent les mêmes qui avaient formé la liste où Gohier venait d'être choisi. Le nom du général Marescot la compléta. Les Anciens nommèrent Roger-Ducos pour succéder à Merlin. Sur une autre liste à peu près la même, ils choisirent le général Moulin, qui remplaçait Réveillière. Sieyès avait souhaité et espéré qu'on lui donnerait pour collègues Cambacérès et Talleyrand, mais les Jacobins et Barras avaient la majorité aux Cinq-Cents.

Ainsi le Directoire exécutif était maintenant composé de Barras, Sieyès, Gohier, Roger-Ducos et Moulin. La République avait un nouveau gouvernement. Dans quelle voie allait-il marcher ? quelles opinions professerait-il ? quel parti favoriserait-il afin d'avoir son appui ? quels projets avait — il pour sauver la République en péril ? — C'est ce que ne prévoyaient aucunement ni les meneurs politiques des Cinq-Cents, ni encore moins la masse des républicains exaltés qui venaient de renverser l'ancien gouvernement. Ils avaient voulu détruire le pouvoir existant sans savoir si les hommes qu'ils élevaient à la magistrature suprême réussiraient mieux que leurs prédécesseurs à conjurer de si grands dangers, à changer une situation si alarmante. Ils ne savaient même pas quels pouvaient être les projets ou la pensée des hommes à qui ils accordaient leur confiance.

Il n'y avait réellement dans ce Directoire que deux hommes à qui l'on pût supposer quelque capacité politique : Sieyès et Barras.

 

Sieyès venait de passer Une année en Prusse : il avait pu juger de la situation de l'Europe. Loin du désordre qui agitait les partis et troublait les opinions, loin des déclamations de tribune, des illusions des intrigants ou des faiseurs de révolution, il avait observé avec calme les probabilités et les chances de la lutte que la France allait avoir à soutenir. Longtemps il avait cru que la République et le nouvel ordre social ne pourraient subsister, si on ne réussissait pas à révolutionner l'Europe entière. Les forces que déployait la nouvelle coalition, les premiers revers des armées françaises lui avaient ôté cette espérance. Il ne croyait plus à la République, encore moins à la liberté. Mais il avait toujours attaché moins d'importance à la forme du gouvernement qu'à l'état et à la composition de la société ; pourvu qu'elle fût classée autrement que dans l'ancien régime et que l'aristocratie nobiliaire fût abolie, l'essentiel de la révolution française serait conservé.

Sieyès avait donc songé à rétablir une monarchie. Ce n'était pas un projet arrêté : les circonstances ne donnaient pas encore la facilité de le mettre à exécution ; d'ailleurs Sieyès était prudent, son esprit était hardi à concevoir ou à conclure, mais il n'avait aucun goût pour les entreprises aventureuses et craignait de se compromettre.

Rappeler l'ancienne dynastie n'était guère une idée admissible. Comment lui imposer les conditions que Sieyès regardait comme indispensables ? Proposer à Louis XVIII de rentrer en France sans les émigrés et de subir la loi qu'on voudrait lui imposer, c'était une absurdité, et pour la tenter il eût fallu être réduit aux dernières extrémités. Sieyès songeait plutôt à un souverain qui ne serait pas Français. Il lui vint à la pensée de proposer la couronne de France à l'archiduc Charles, qui épouserait Madame Royale. Elle était encore à Vienne, et la cour d'Autriche l'y retenait isolée de sa famille, sans écouter les réclamations du roi Louis XVIII. Le cabinet de Vienne avait même songé à ce mariage, mais dans une tout autre idée, en faisant de cette union la condition et le prix d'une restauration accomplie par l'Autriche. On aurait pris, pour dot de la fille de Louis XVI, la Lorraine et l'Alsace : projet complètement déraisonnable et que la maison de Bourbon aurait repoussé, même s'il eût été possible. Le projet de Sieyès n'était pas beaucoup plus sensé ; toutefois, il donna lieu à de secrètes communications entre Sieyès et M. de Thugut. Louis XVIII en eut quelque connaissance et s'en inquiéta. Une note de Sieyès fut mise aussi sous ses yeux, soit à propos de ce mariage, soit pour exposer les chances et les conditions d'une restauration[19].

Lorsque la guerre fut commencée et que la cour de Vienne eut enfin permis que Madame Royale se rendît auprès du roi son oncle, pour épouser M. le duc d'Angoulême, la pensée de Sieyès se tourna vers le duc de Brunswick ou un prince de la maison de Prusse ; telle était sa disposition, lorsqu'il arriva à Paris.

Barras, sans avoir la perspicacité politique de Sieyès, n'était aveuglé par aucune conviction ; il était révolutionnaire par circonstance et par caractère plus que par opinion. Ainsi, comme son collègue, il voyait clairement la chute prochaine du gouvernement républicain et songeait non point à chercher des garanties pour des intérêts généraux où son intérêt propre se trouverait compris, mais à s'assurer, en cas de contre-révolution, la sécurité, la richesse et une vie de luxe et de jouissances. Ce n'était sans doute pas la première fois que ces pensées lui étaient venues ; quelques indices avaient pu faire croire qu'après le 9 thermidor il avait écouté les propositions de certains agents de l'émigration, sans se montrer intraitable, mais sans rien promettre. Depuis on avait supposé que Tallien et lui étaient mêlés à une intrigue dont le centre était en Espagne et dont le duc de La Vauguyon, qui jouissait alors de la confiance de Louis XVIII, espérait beaucoup, sans aucune vraisemblance.

A l'époque du 18 fructidor, Fauche Borel, qui avait servi d'intermédiaire aux communications du prince de Condé et de Louis XVIII avec Pichegru, était à Paris, attendant toujours que, dans sa prudence, l'ancien général de l'armée du Rhin jugeât le moment opportun pour se décider et pour agir. Après le coup d'État, il se cacha chez un nommé Monnier, autre agent d'intrigue et l'ami de Bottot secrétaire de Barras. Les entendant dire que le roi eût beaucoup mieux fait de conspirer avec Barras qu'avec Pichegru, il leur assura que Louis XVIII serait très-porté à prendre confiance en Barras, et à lui accorder, non-seulement indulgence, mais faveur en reconnaissance des bons services qu'il pourrait rendre. Un passeport sous un faux nom lui fut donné, et il se rendit d'abord à Londres où Pichegru échappé de Sinamary venait d'arriver. Il le trouva en méfiance des dispositions réelles de Barras, mais ne voyant nul inconvénient à courir cette chance.

Pendant ce temps-là, Monnier avait été envoyé à Hambourg ; il y avait rencontré le marquis de La Maisonfort, homme de beaucoup d'esprit et très-actif dans les projets de contre-révolution dont se berçaient les émigrés. Il reçut les confidences de Monnier et se mit à la tête de cette affaire. Le roi était alors à Mittau. Il prit peu de confiance dans les intentions de Barras ; d'ailleurs, il connaissait M. de La Maisonfort et le croyait léger et trop empressé en intrigue. Toutefois il laissa aller l'affaire ; M. de La Maisonfort et Fauche Borel se rendirent à Mittau ; comme l'empereur Paul était en ce moment le protecteur des émigrés et l'espoir de la contre-révolution, il fut instruit de cette négociation. Elle dura longtemps et eut pour seul résultat des lettres patentes du roi Louis XVIII, sous la date du 8 mai 1799, où sûreté et indemnité étaient promises à Barras, en récompense des services qu'il consentait à rendre pour le rétablissement de la monarchie. Le roi s'engageait à s'interposer pour empêcher tout tribunal quelconque de rechercher ou poursuivre Paul Barras en raison de ses opinions, de ses votes ou des actes de sa vie passée ; l'indemnité était estimée à plusieurs millions.

Barras ne s'engageait point à travailler activement à une restauration, ni au renversement de la République. Il n'avait pas plus que Sieyès le courage de décision qui sait se diriger vers le but et se préparer pour saisir sans hésitation la chance quand elle se présentera. L'un et l'autre raisonnaient sur des probabilités, sans se risquer à former un dessein, sans bien savoir ce qu'ils feraient quand le moment arriverait. Ils songeaient seulement à prendre des précautions pour ne pas être victimes de l'événement et l'attendaient en se gouvernant au jour le jour, sans accord entre eux et en méfiance l'un de l'autre.

L'expulsion de Merlin, Treilhard et Réveillière entrait dans la politique de Sieyès comme de Barras ; on croyait même que Rewbell avait consenti à quitter volontairement le Directoire en laissant le sort tomber sur lui et que cette complaisance lui avait été imposée par les menaces de Barras. En effet, de tels collègues inhabiles à gouverner, et dont l'incapacité politique était d'autant plus complète qu'ils avaient des opinions sincères et passionnées, auraient été gênants au moment de la crise ; ils ne se seraient pas prêtés à un dénouement qui aurait changé totalement la forme et le caractère du gouvernement.

Pour être maître du pouvoir directorial, Barras avait donc encouragé le parti anarchiste à cette révolution du 30 prairial. Encore qu'elle ne se fût pas opérée par une journée d'émeute ou une intervention militaire, c'était en effet une révolution, non point pour la France, qui prenait peu d'intérêt aux discordes intestines de la faction régnante, mais pour cette faction elle-même qui se divisait et changeait de guides et de maîtres.

Sieyès n'était pas en relation ni en harmonie avec les anarchistes ; en consentant à l'élire, en contractant alliance avec les révolutionnaires politiques, ils avaient agi aveuglément. Les trois Directeurs, qui furent ensuite élus, étaient pris dans leurs rangs. Gohier était un fort honnête homme, qui avait constamment professé des opinions démocratiques et conservait dans un esprit borné les dogmes et les préjugés révolutionnaires. Roger Ducos, que Sieyès n'était point fâché d'avoir pour collègue, avait siégé et voté avec lui à la Convention ; son caractère était modéré. Lors des élections de 1798, il avait été élu non point par une scission, mais par une majorité officielle, de sorte que son élection avait été annulée ; cette circonstance l'avait classé avec les Jacobins ; il était retourné dans son département où il était juge de paix, quand il devint membre du Directoire. Moulin était un général dévoué à Barras et surtout au parti anarchiste ; Augereau l'avait protégé.

Ainsi réellement le Directoire se composait de Sieyès et de Barras ; outre le peu d'harmonie qui existait entre eux, une cause plus forte devait diminuer l'autorité du pouvoir exécutif. Il était l'œuvre du Corps législatif, qui venait de chasser injurieusement Merlin, Treilhard et Réveillière, en les accusant de n'avoir pas rempli leur devoir envers la représentation nationale. On allait donc retomber dans les inconvénients et les dangers d'un régime où la souveraineté est exercée par une assemblée délibérante.

C'est ce que Sieyès avait compris ; loin de heurter cette prétention il sembla s'y soumettre, du moins dans son langage ; dans le discours qu'il prononça au moment de son installation, il disait : — « La représentation nationale se montre digne du peuple grand et généreux qui lui a délégué le premier et le plus important de ses pouvoirs. L'autorité exécutive ne peut qu'être disposée à faire exécuter avec exactitude les mesures qui lui seront prescrites ou indiquées par la loi. »

Ce n'est pas que Sieyès se fît la moindre illusion sur la situation actuelle et qu'il eût le moindre espoir de sauver l'édifice républicain. Les premières paroles qu'il adressa à Gohier avaient le mérite de la franchise. — « Nous voilà membres d'un gouvernement qui est, nous ne pouvons le dissimuler, menacé de sa chute prochaine ; mais quand la glace se rompt, les pilotes habiles savent échapper à la débâcle. Un gouvernement qui tombe n'entraîne pas toujours dans sa perte ceux qui sont à sa tête. »

 

La commission des onze, devant laquelle s'était retiré l'ancien Directoire, formait à ce moment un gouvernement provisoire. C'était à elle qu'était confiée la tâche d'indiquer quelle marche devait suivre le nouveau pouvoir exécutif et quelles grandes mesures étaient nécessaires pour le salut de la République. Un premier rapport fut présenté par M. Français de Nantes, qui depuis quelque temps avait pris au conseil des Cinq-Cents l'importance d'un homme d'esprit et de sens.

— « Tout s'est détérioré ou corrompu sous une administration qui n'avait ni frein ni limites et se croyait assez forte pour renoncer à cette pudeur dont des hommes moins effrontés et plus adroits se croyaient obligés de couvrir leurs usurpations. Il faut aujourd'hui faire rentrer dans son lit constitutionnel ce torrent qui avait emporté toutes ses digues.

« Des royalistes déguisés voudraient en vain soutenir qu'après avoir limité un pouvoir abusif nous excéderons les bornes du nôtre. Non, il ne renaîtra de cette crise ni régime révolutionnaire, ni proscriptions, ni violences, ni arbitraire. Elle sera, au contraire, le remède et le terme de tous ces fléaux. Nous présenterons la liberté comme elle parut à ses premiers fondateurs, guidée par la sagesse et l'humanité, fondée sur la philanthropie et appuyée sur les lois. »

Il convenait en effet à ce petit nombre d'hommes politiques, qui avaient chassé du pouvoir Rewbell et ses amis, de se montrer partisans de la vraie liberté et de rassurer les esprits contre la crainte d'une tyrannie révolutionnaire.

Le rapport de M. Français était long, développait les principes et le mécanisme d'un gouvernement représentatif et définissait les attributions de chaque pouvoir. L'intérêt du public et même du Corps législatif ne pouvait se porter sur une discussion théorique ; en de telles conjonctures, les mesures à prendre étaient la seule chose importante et urgente. Les conclusions pouvaient se résumer ainsi : — « Les mesures militaires sont concertées par le Directoire avec un des plus habiles généraux. — La liberté de se réunir est la suite nécessaire de la liberté de penser et d'écrire. — Les généraux destitués seront rappelés aux armées et les patriotes à l'administration. — Le droit de déportation sera exercé seulement contre les prêtres réfractaires. — Des lois sévères rendront impossibles les actes arbitraires. — Le droit de faire la guerre et d'étendre les conquêtes sera l'objet d'une interprétation législative des articles de la Constitution. — Une loi garantira les élections populaires et empêchera les scissions. »

Des projets de loi sur ces divers objets furent ensuite proposés, ainsi qu'une nouvelle aggravation aux lois sur les émigrés, afin d'entourer leur radiation de plus de difficultés et de délais.

Jusqu'ici, le conseil des Cinq-Cents semblait s'occuper beaucoup plus d'assurer la domination du parti révolutionnaire sur le gouvernement intérieur du pays, que de défendre les frontières menacées par les armées étrangères. Un message[20] du Directoire vint rappeler quels étaient les vrais dangers de la patrie. On hésita un moment à le lire en séance publique, mais de nombreuses voix s'écrièrent que le peuple devait connaître quels périls menaçaient la République.

Ce message était une sorte d'accusation contre le funeste système des Directeurs expulsés, contre la méfiance qu'ils avaient témoignée aux patriotes, contre leur mollesse à prévenir ou à réprimer les entreprises des royalistes et les forfaits commis au nom de l'autel et du trône. A cette aveugle imprévoyance était attribuée la formation d'une coalition nouvelle contre la France.

« Nous la soutiendrons cette guerre odieuse, et l'incohérent mélange de nos ennemis actuels aura le sort de la première coalition ; mais aux efforts extraordinaires de nos ennemis, il faut se hâter d'opposer les efforts tout-puissants des amis de la liberté.

« A votre voix, représentants du peuple, à la voix du Directoire qui n'a plus avec vous qu'un même esprit, une même âme, l'Europe verra cette énergie se déployer plus terrible, plus héroïque que jamais. Les efforts que la République va déployer seront les derniers : ils terrasseront cette coalition et forceront les puissances qui la composent à se soumettre aux lois de la justice et de la paix. »

 

La réponse à ce message était prête. Le général Jourdan monta à la tribune au nom de la commission des onze et proposa un projet de loi qui appelait sous les drapeaux les conscrits de toutes les classes qui n'avaient pas été mis encore en activité. — Cent millions étaient affectés aux dépenses nécessaires à l'équipement et à l'armement des nouveaux bataillons et à l'approvisionnement des places. — Cette somme devait être réalisée par un emprunt forcé sur les citoyens aisés ; la répartition serait non pas proportionnelle, mais progressive. Ce projet fut adopté sans discussion, ainsi qu'une adresse aux Français proposée par la commission. Aux exhortations adressées aux républicains « dont les élans patriotiques avaient été traités de conspiration anarchique par un régime absurde et tyrannique, » aux menaces contre quiconque porterait les citoyens à la désobéissance aux lois, étaient ajoutées quelques paroles destinées à rassurer une opinion alors muette et soumise, mais qu'on savait presque universelle. — « Plus de terreur, disait-on, plus de régime arbitraire, plus de tyrannie : la liberté, la Constitution, voilà notre devoir à tous. »

La loi fut adoptée le lendemain par le conseil des Anciens. La commission des onze cessa d'exister. L'accord le plus complet semblait régner entre le Corps législatif et le Directoire, non point par soumission, mais par conformité de vues et d'opinion.

Les ministres furent presque tous renouvelés, de manière à donner de nouvelles garanties au parti dominant, c'est-à-dire aux Jacobins et aux amis de Barras, plutôt qu'aux hommes politiques et aux amis de Sieyès. Quinette fut ministre de l'intérieur, Bourguignon de la police, et peu après le général Bernadotte ministre de la guerre.

Championnet qui devait passer devant un conseil de guerre, fut mis en liberté, honoré comme une victime du gouvernement déchu et chargé de former et de commander l'armée des Alpes. Partout les emplois militaires et civils furent rendus ou conférés aux anarchistes par le Directoire régénéré, comme on le désignait alors.

Le parti qui venait de faire cette révolution croyait s'être donné un gouvernement fort : il avait recherché les traditions du comité de salut public et se flattait d'avoir imprimé à l'opinion démocratique et aux classes inférieures un enthousiasme patriotique qui sauverait la République. En même temps il espérait que l'esprit de mécontentement, tout universel qu'il était, serait comprimé et contraint à l'obéissance par la menace d'un retour au régime de la Terreur.

Mais le souvenir du passé leur faisait illusion sur la situation présente. Ils ne pouvaient compter que sur une soumission inerte. Les passions populaires étaient assoupies. La France n'était plus entraînée par les sociétés populaires ni gouvernée par les comités révolutionnaires. L'administration était irrégulière et désordonnée, mais elle était exercée par des fonctionnaires ou des agents que n'enivrait plus un pouvoir extraordinaire affranchi de toute responsabilité.

En 1793, les échafauds et les massacres n'avaient pas été employés comme moyen de gouvernement, ni calculés par la politique : ils émanaient des passions révolutionnaires, de la haine, de l'envie, de la vengeance, de la peur. Or, en 1799, on ne pouvait pas les établir comme institutions, ni les réinstaller à un jour donné, par une loi improvisée. Sans doute le triomphe des Jacobins inspirait des craintes : on se disait que progressivement, si les circonstances continuaient à être difficiles et menaçantes, les horreurs du gouvernement révolutionnaire pourraient être reproduites. Mais Barras n'était pas à redouter plus que Rewbell, et les Jacobins ne tarderaient sûrement pas à se montrer ennemis du nouveau Directoire comme ils l'étaient de tout pouvoir et de tout gouvernement. Ainsi le Directoire serait forcé de leur résister.

Ce qui était certain, c'est qu'il avait à procurer l'exécution de deux lois qui excitaient un mécontentement universel, car elles atteignaient toutes les familles et menaçaient toutes les fortunes. La conscription, lorsque ce mode de recrutement avait été décrété, comprenait tous les jeunes hommes qui avaient atteint l'âge de vingt ans depuis le premier jour de Fan iv de la République. Car ceux qu'avait appelés la réquisition de 1793 et qui, à cette époque, n'avaient que dix-huit ans, avaient par avance satisfait à la loi de conscription. Ainsi il y avait en l'an vu trois classes de conscrits de vingt ans, de vingt et un ans et de vingt-deux ans. Sur les deux premières, il avait été levé deux cent mille hommes qu'on avait eu beaucoup de peine à faire rejoindre, sans même y réussir complètement. La loi nouvelle comprenait ce qui restait des deux premières classes et toute la troisième : c'était donc un énorme recrutement et une opération difficile qui ne pouvait point donner de prompts résultats.

 

L'emprunt forcé était d'un recouvrement pénible. La répartition en était contentieuse et prêtait beaucoup à l'arbitraire. Elle était même sans base certaine, si les contribuables ne déclaraient pas eux-mêmes le montant total de leurs contributions : car l'administration ne connaît par les rôles que l'impôt de la propriété que chaque contribuable possède dans la commune. Ce nouvel impôt, car c'en était un, était progressif : — la première classe des contribuables, qui payaient trois cents francs d'impôt, était taxée à trois dixièmes, c'est-à-dire à quatre-vingt-dix francs, et la dernière, dont l'impôt était de deux mille et au-dessus, devait être taxée aux trois quarts, non pas de l'impôt, mais du revenu.

La perception de l'emprunt forcé donna lieu à une foule de vexations : la masse des réclamations fut immense. Cette mesure révolutionnaire, et impolitique, ne put recevoir une exécution complète. La loi fut abrogée dès le premier jour du gouvernement qui succéda au Directoire.

En supposant que la France fût menacée d'une invasion imminente, ces deux grandes mesures n'auraient pu recevoir leur exécution assez tôt pour arrêter et vaincre les armées ennemies. Leurs rapides progrès et les nouvelles qui chaque jour annonçaient de nouveaux revers et une marche rétrograde, motivaient suffisamment ce déploiement trop tardif de toutes les forces nationales.

 

Le général Masséna, en devenant définitivement chef des deux armées du Danube et d'Helvétie, jugea que c'était surtout en occupant la Suisse avec une force considérable qu'il défendrait avec efficacité la frontière de France. Si l'archiduc avait voulu porter ses efforts sur le bas Rhin et entrer en Alsace, il aurait laissé sur sa gauche et en arrière de sa ligne une armée considérable et se serait mis dans une situation dangereuse. Ainsi le théâtre de la guerre devait être le haut Rhin, entre Basle et le lac de Constance. Masséna avait d'abord établi son quartier général à Basle[21] et dirigé plusieurs divisions de l'armée qu'avait commandée Jourdan de manière à renforcer sa gauche.

En ce moment, c'était dans le canton de Schwitz que la guerre se poursuivait avec activité. Des insurrections locales y venaient en aide aux Autrichiens ; mais les généraux Lecourbe, Mesnard et Soult y avaient remporté quelques avantages et s'avançaient dans la vallée du Tessin supérieur, de manière à pouvoir inquiéter l'armée autrichienne qui avançait en Italie.

Pendant ce temps-là, Masséna avait concentré ses divisions de la gauche, abandonnant Schaffouse et se repliant sur Zurich. L'archiduc avait suivi ce mouvement et passé le Rhin ; mais il s'était mépris sur les forces qui lui étaient opposées, et il éprouva un échec notable à Winterthur[22]. Huit jours après, l'archiduc attaqua les positions qui défendaient Zurich. Le combat fut sanglant et dura toute la journée. Le général Cherin, chef de l'état-major, l'ami de Hoche, y fut blessé à mort. Les positions furent prises, reprises et restèrent au pouvoir des Français.

Le lendemain, l'attaque recommença : l'archiduc la dirigeait en personne. On combattit avec plus d'acharnement que la veille ; l'armée française fit des prodiges de valeur ; elle garda le champ de bataille. Mais la supériorité numérique de l'armée autrichienne était trop évidente pour que Masséna pût espérer de se maintenir à Zurich. Il se replia sur le lac de Zug : c'était une retraite glorieuse pour les Français et qui coûta cher aux Autrichiens. Il fallut encore revenir en arrière à Bremgarten[23], puis à Lentzbourg, en se rapprochant de la ligne de l'Aar. Telle était la position de l'armée d'Helvétie au moment où le nouveau Directoire et le Corps législatif prenaient d'énergiques mesures pour amener la victoire sous les drapeaux de la République.

La guerre était plus malheureuse en Italie et les progrès de l'armée de Souvarof plus rapides et plus menaçants.

 

Vers le milieu de mai, Moreau, qui ne commandait plus qu'une armée de vingt mille hommes, ne pouvait se proposer rien de plus que de se maintenir entre Alexandrie et Gênes, de manière à opérer sa jonction avec l'armée que Macdonald ramenait de Rome à travers les insurrections italiennes.

Si Souvarof s'était porté avec la masse de ses forces contre la faible armée de Moreau, il aurait probablement obtenu un succès décisif ; mais, en avançant si rapidement, il aurait couru des risques dont le conseil aulique, dans sa prudente tactique, se préoccupait plus que le général russe. Il fallait faire le siège de Mantoue, envoyer un corps d'armée pour s'opposer au retour de Macdonald, prendre la citadelle de Milan. Il fut aussi nécessaire de porter le secours de quelques divisions au prince de Rohan, que Lecourbe, commandant la droite de l'armée d'Helvétie, descendant des montagnes du canton d'Uri et des Grisons, avait battu et repoussé jusqu'à Bellinzone et Lugano, menaçant ainsi la droite de l'armée de Souvarof.

Lecourbe avait une si petite armée, qu'il ne fut pas difficile au prince de Hohenzollern, joint au prince de Rohan, de le forcer à rétrograder jusqu'au Saint-Gothard, par où était sa communication avec l'armée d'Helvétie.

Délivré de cette inquiétude, Souvarof marcha sur Turin, que Moreau ne pouvait défendre sans compromettre ses communications avec Gênes et la France par Nice, sans rendre impossible sa jonction avec Macdonald. Il se retira donc sur Savone, abandonnant le Montferrat. Telle était sa position au 6 juin.

Lorsque la guerre allait commencer, le Directoire avait ordonné au général Macdonald de ramener son armée dans la haute Italie. C'était une retraite difficile ; l'armée était disséminée dans les garnisons. La Calabre et presque tout le royaume étaient en pleine insurrection ; les Anglais bloquaient le port et s'étaient déjà emparés de Castellamare. Réunir toutes ses troupes, les munir de tout ce qui était nécessaire pour une retraite qui serait sans doute harcelée par les populations révoltées, quitter la ville de Naples sans que le départ fût troublé par quelque affreuse sédition, c'était une tâche périlleuse qui exigeait des précautions et un délai. Macdonald s'en acquitta habilement, et ce fut seulement le 7 mai, après avoir remporté une victoire complète sur des troupes débarquées par la flotte anglaise, qu'il se mit en route presque furtivement et laissa cette malheureuse ville livrée aux cruelles vengeances qu'une réaction sanguinaire et un gouvernement sans mesure et sans pitié allaient exercer.

Si Macdonald n'avait pas, conformément aux instructions du Directoire, laissé d'inutiles garnisons à Capoue, à Gaëte et à Pescaro, il aurait pu ramener de Naples une armée de vingt mille hommes, en y comprenant la division qui se dirigeait des Abruzzes sur la Toscane, où elle devait le rejoindre.

Le 16 mai, Macdonald était à Rome, où il reçut un renfort de quelques mille hommes, et il continua sa route vers Florence, laissant encore des garnisons à Ancône, à Civitta-Vecchia, à Pérouse et au château Saint-Ange ; car le Directoire, comptant sur de grandes et promptes victoires, voulait rendre facile une nouvelle occupation de l'Italie.

Le 25 mai, la division Montrichard, venant de Modène, et la division Gauthier, arrivant des Abruzzes, étaient réunies à l'armée de Macdonald, qui maintenant était de vingt-huit mille hommes.

Peut-être tarda-t-il quelques jours de trop à opérer sa jonction avec Moreau. En suivant le littoral par Sarzane et Massa, il n'aurait trouvé aucun ennemi sur sa route ; au lieu de suivre cette marche, les deux généraux conçurent l'espérance de mettre à profit la dissémination de l'armée de Souvarof. Au lieu de réunir leurs armées, ils voulurent opérer de concert et prendre l'offensive afin de regagner la ligne du Pô.

L'armée de Naples se dirigea sur Modène, d'où elle chassa les Autrichiens après une bataille gagnée, puis sur Reggio et sur Parme. La division Victor, détachée de l'armée de Moreau, vint se joindre aux troupes de Macdonald.

Jusqu'à ce moment, la combinaison paraissait habile et justifiée par le succès. Souvarof venait d'entrer à Turin, où un mouvement populaire avait favorisé son attaque ; mais la citadelle était en situation de défense. Apprenant le mouvement des armées françaises, il laissa une division continuer le siège, et revint avec le gros de son armée sur le théâtre où les généraux français avaient porté la guerre avant d'avoir réuni leurs forces. Il ordonna en même temps au général Kray de ne point s'obstiner au siège de Mantoue et d'envoyer des troupes sur le bas Pô.

Le 15 juin, Souvarof passa la Bormida et se trouva placé entre l'armée de Naples et l'armée d'Italie, que le général Bellegarde fut chargé de contenir pour qu'elle n'arrivât point à l'aide de Macdonald, en se dirigeant par Tortone et Voghera.

Les Français étaient à Plaisance ; ils marchèrent contre le corps autrichien qui leur était opposé et le poussèrent jusqu'à la Trebia. Le 17 juin, l'avant-garde de Macdonald attaqua les avant-postes ennemis et commença par les repousser jusqu'à San Giovanni. Mais le général Ott, qui commandait les Autrichiens, se vit bientôt soutenu par le corps du général Mêlas que lui envoyait Souvarof ; il arriva lui-même dans la journée avec son armée, et Macdonald, avec trente mille hommes, se trouva aux prises avec une armée de quarante-cinq mille. Il avait été blessé quelques jours auparavant et se faisait porter sur un brancard. La bataille s'engagea le lendemain, 18 juin, sur les bords de la Trebia, dont les Français occupaient la rive gauche.

La première journée fut vivement disputée, et l'armée française repassa la rivière sans que Souvarof réussît à la tourner, comme le lui faisait espérer sa supériorité numérique. Le lendemain, les Français, qu'il croyait avoir battus, l'attaquèrent avec une extrême vivacité, firent replier tous les postes ennemis ; il y eut un moment où la victoire parut acquise à Macdonald ; mais, après un combat acharné, où la division polonaise du général Dombrowski se comporta avec une extrême vaillance, l'avantage resta à l'armée austro-russe.

Pendant ce temps-là, ainsi que cela était convenu, Moreau, à la tête des quatorze mille hommes qui lui restaient, s'était avancé par la route de Gênes à Tortone ; il rencontra à Gavi le corps du général Bellegarde ; il le combattit avec succès dans les journées du 19 et du 20 juin, et il allait marcher sur Voghera, lorsqu'il apprit en même temps la bataille de la Trebia et la reddition de la citadelle de Turin.

Voilà en quelle situation le nouveau Directoire trouvait la guerre. Voilà quelles nouvelles exaspéraient la majorité du conseil des Cinq-Cents et le parti jacobin contre le gouvernement qu'ils avaient renversé et contre quiconque cherchait le salut de la République dans une politique sage et conciliante. Des adresses arrivaient de toutes parts, demandant la mise en accusation des Directeurs expulsés ; le conseil des Cinq-Cents les renvoyait à une commission pour les examiner.

Au gré des exaltés, le retour au régime de 1793 se faisait trop attendre ; mais le Directoire se refusait à marcher dans cette voie, et la majorité du Corps législatif devenait moins assurée lorsqu'on voulait la pousser aux résolutions extrêmes. Le conseil des Anciens était toujours disposé à mettre son veto aux projets que ne voulait pas le gouvernement.

 

Alors la faction jacobine eut recours au moyen qui lui avait autrefois si bien réussi et qui avait fait d'elle l'autorité suprême. Ils rouvrirent audacieusement leur société et reprirent leur nom de Jacobin qui depuis cinq ans était devenu une grosse injure. Des membres du Corps législatif se mirent à la tête de cette entreprise. Destrem député de la Haute-Garonne, ancien membre de l'Assemblée législative mais qui n'avait point siégé à la Convention, en fut le plus actif promoteur ; le général Marbot, membre du conseil des Anciens, républicain passionné, ne craignit pas de donner son appui à la résurrection jacobine. Le général Jourdan s'y prêta aussi. On vit reparaître tous les anciens meneurs des sections, les orateurs du conseil de la Commune, les complices de Babeuf. L'article de la Constitution défendait aux sociétés politiques d'avoir un président ; ils choisirent pour régulateur Drouet, à qui le conseil des Cinq-Cents avait déjà accordé des indemnités. Ils s'établirent dans la vaste salle du Manège, où avaient siégé les Assemblées constituante et législative, puis la Convention avant de s'installer aux Tuileries ; le conseil des Cinq-Cents l'avait laissée vacante depuis qu'il s'était transporté dans la nouvelle salle du palais Bourbon.

Les séances se tenaient ordinairement les soirs, et quelquefois pendant la journée. Dans le passage des Feuillants et sur la terrasse se tenaient des rassemblements d'ouvriers sans ouvrage, recrues des anciennes émeutes qui semblaient former comme la garde du club ; parfois ces groupes se promenaient dans les rues en chantant la Marseillaise, et criant : « A bas les Chouans ! » ou bien ils allaient faire du tapage dans quelques cafés. Les membres de la société se réunissaient en nombreux banquets où l'on portait des toasts menaçants pour l'ordre public. Quelques généraux qui s'étaient faits pour ainsi dire les protecteurs de la nouvelle société n'étaient pas les moins violents dans leur langage. On remarqua le toast du général Jourdan : — « A la résurrection des piques ; puissent-elles, dans les mains du peuple, écraser tous ses ennemis. »

Bernadotte, Championnet, Marbot, Augereau formaient une sorte d'état-major du parti jacobin. En portant la santé de Championnet, le représentant Briot disait : — « Aux hommes qui savent détrôner les rois. Que la persécution renflamme leur génie ; qu'ils aillent dire aux armées quelle est la puissance du peuple. Nous leur garantirons ici les résultats de leurs victoires. »

Une des premières motions faites au Manège fut de requérir que la devise « liberté, égalité, » encore écrite sur tous les murs, fût suivie du mot : « ou la mort, » qu'on en avait effacé depuis le 9 thermidor.

Il était impossible que l'ordre public ne fût pas troublé par de telles excitations. Le 13 juillet, dans la soirée, pendant que les Jacobins tenaient leur séance, une foule immense s'était accumulée autour de la salle, dans la cour du Manège, dans le passage et sur la terrasse des Feuillants, dans l'allée des Orangers. Des patrouilles de la garde du Corps législatif parcouraient le jardin. Bientôt s'éleva de toutes parts le cri : « Vive la République ! Point de Jacobins ! A bas les Jacobins ! »

Les sociétaires sortirent de la salle. Sans les maltraiter, sans les menacer, la foule les suivit en leur criant : — « A bas les Jacobins ! » — Alors un d'entre eux, rencontrant une patrouille, dit au commandant : — cc Ces gens-là crient : A bas la République ! vive le roi ! » — Un représentant, membre de la commission des inspecteurs du conseil des Anciens, ajouta : — « Voici votre consigne : quand vous entendrez quelqu'un crier : A bas la République ! passez-lui sur-le-champ votre baïonnette au travers du corps sans autre formalité ; il n'en sera rien. » -La patrouille se précipita sur le peuple la baïonnette au bout du fusil. Une femme fut blessée. La foule se dispersa : on arrêta quelques hommes, et les sociétaires triomphants se promenèrent dans le jardin chantant la Marseillaise et s'écriant : — » Ceci vaut une victoire remportée sur les Suisses ! »

Le lendemain, le Moniteur affirma que le cri : Vive le roi ! n'avait pas été proféré et qu'on avait reconnu, non point parmi les assiégeants, mais parmi les assiégés, des agents provocateurs qui avaient l'accent anglais. Des précautions furent prises pour qu'un pareil tumulte ne se renouvelât plus ; deux pièces de canon furent placées sur la terrasse du château en face de la grande allée ; elles y restèrent pendant plusieurs mois. Des patrouilles nombreuses dispersaient les groupes qui se formaient dans le jardin.

Les Jacobins cessèrent leurs manifestations extérieures. Leurs orateurs continuèrent à réchauffer les traditions de 1793 ; leurs discussions avaient le même caractère de violence insensée ; mais le public se rassura et retomba dans son inertie, sans témoigner trop hautement le dégoût et le mépris que lui inspiraient ces terroristes attardés. D'ailleurs on pouvait reconnaître que si le conseil des Cinq-Cents se laissait entraîner à ce mouvement, le Directoire était disposé, sinon à le combattre, du moins à le tempérer.

Barras, tout en restant favorable aux hommes du Manège, dont il était le représentant dans le Directoire, continuait ses négociations avec les agents du roi en prenant la précaution d'en rendre compte à ses collègues : il les présentait comme un expédient d'espionnage.

Sieyès, depuis qu'il était au Directoire, se persuadait chaque jour davantage que la république constitutionnelle tombait en ruine, et que le moment approchait où il faudrait employer la force pour accomplir une révolution indispensable et instituer un pouvoir en état de maintenir l'ordre public en gouvernant raisonnablement. Un général pouvait seul être chargé de cette grande entreprise, car il s'agissait de faire un autre 18 fructidor, non plus en violant la Constitution, mais en l'abolissant pour en faire une nouvelle d'après d'autres idées et d'autres principes, peut-être même avec une forme différente.

Trouver un général qui acceptât cette mission n'était point facile : presque tous s'étaient jetés dans le parti républicain et révolutionnaire. Aucun ne s'était fait une position supérieure et n'avait assez d'autorité sur l'armée pour l'employer contre le gouvernement existant. Toutefois, Sieyès avait jeté les yeux sur Joubert, à qui il avait trouvé plus de sens et de discernement qu'aux autres généraux, quoiqu'il eût conservé la confiance des Jacobins, l'amitié d'Augereau et de Barras. Il avait été au 30 prairial commandant de la division de Paris : c'était précisément le poste qu'il fallait occuper pour diriger une exécution militaire contre le Corps législatif. Mais Sieyès, absolu dans ses opinions, était indécis dès qu'il fallait agir. D'ailleurs aucun projet n'était peut-être, à ce moment, arrêté dans son esprit. Madame Royale avait quitté Vienne : elle était mariée au duc d'Angoulême. On ne pouvait plus songer à l'archiduc Charles. Il fallait tenter de nouvelles négociations.

Joubert fut informé des vues de Sieyès et ne refusa point de concourir à un coup d'État destiné à réformer la Constitution et peut — être à établir une monarchie. Il allait épouser une fille de M. de Sémonville, et par là il entrait dans la région des intrigues politiques. Mais il comprit que dans les conjonctures actuelles pour se risquer à une si grande tentative, pour en assurer le succès, il fallait d'abord parvenir à un point de gloire et d'autorité qui lui donnerait pour auxiliaire et pour support la force de l'opinion publique. Il voulut avoir le commandement de l'armée d'Italie, espérant qu'il reviendrait vainqueur et digne de décider du sort de la France après l'avoir sauvée. Il fut donc donné pour successeur au général Moreau, à qui le Directoire rendit le commandement de l'armée du Rhin distincte de l'armée d'Helvétie et presque entièrement composée de nouvelles troupes.

Marbot fut nommé commandant de la division de Paris : c'était une garantie pour les Jacobins ; mais, républicain passionné et aveugle, il était très-honnête homme et incapable de trahir ses devoirs militaires.

Sieyès avait donc à temporiser ; il ne résistait point au parti anarchique. La marche révolutionnaire suivie par le conseil des Cinq-Cents était provoquée ou approuvée par Barras ; il s'accordait pourtant avec Sieyès sur la nécessité de modifier la Constitution et de donner plus de force et d'indépendance au pouvoir exécutif. C'était aussi sur Joubert qu'il comptait pour accomplir cette entreprise.

 

A ce moment fut votée une loi qui caractérise cette époque de la République, comme la loi des suspects avait signalé le gouvernement révolutionnaire, la loi des otages[24]. Sans que la guerre civile fût rallumée dans les provinces de l'Ouest, elles étaient en proie à de graves désordres. Ce n'était point une insurrection : aucune armée ne s'était encore formée, les bandes mêmes n'avaient pas une existence permanente ; mais sans cesse des rassemblements plus ou moins nombreux se montraient à l'improviste, arrêtaient les voitures publiques ou les malles de la poste, pillaient les caisses des comptables, exerçaient de coupables violences sur des agents de l'administration ou sur les acquéreurs de biens nationaux, quelquefois même renouvelaient les horreurs des compagnies de Jésus ou du Soleil.

Ces déplorables scènes se passaient surtout en Bretagne, dans la Vendée, en Languedoc et en Provence. Peu à peu le mal s'étendait sur toute la France. La désobéissance au recrutement était la principale cause de tant de désordres. Ils ne pouvaient être imputés aux royalistes considérés comme parti politique : ce n'était pas un vaste complot tramé avec des agents de l'émigration ou des commissaires étrangers ; mais souvent ces coups de main, ces actes de brigandage étaient des parties liées entre des jeunes gens appartenant à des familles nobles ou riches qui se faisaient un frivole plaisir de profiter du désordre général, de l'aggraver en bravant un gouvernement sans puissance régulière dont ils prévoyaient et voulaient hâter la chute.

Le Directoire manquait en effet de force répressive pour faire cesser un désordre devenu si grand : il manquait encore bien plus de cette autorité morale indispensable à un gouvernement. On ne le respectait pas et on ne le craignait point, parce que ses rigueurs étaient employées moins à punir les coupables et à maintenir la paix publique qu'à satisfaire arbitrairement des passions politiques.

La loi des otages était conçue dans cet esprit. Elle fut peu discutée[25]. Proposée au nom d'une commission par un rapporteur peu connu, elle ne fut combattue que par M. Rallier, représentant d'Ille-et-Vilaine. M. Berlier se chargea de la défendre. Tout habile jurisconsulte qu'il était, c'eût été une tâche difficile s'il eût tenté de prouver qu'elle était conforme à l'équité et à la raison. Aussi plaida-t-il cette cause en homme politique et surtout en homme de parti. — « Les crimes qu'on veut prévenir et réprimer, disait-il, ont un caractère politique : ils doivent donc avoir pour auteurs des ennemis de la République. Quels sont les ennemis de la République ? Ce sont les individus que les lois ont mis en état de suspicion, qu'elles ont privés des droits politiques, qu'elles ont dépouillés d'une partie de leurs biens. » — C'était reproduire le raisonnement souvent répété : — « Ceux que nous avons persécutés doivent nous détester, donc nous devons maintenir et même aggraver la persécution. »

M. Berlier ajoutait une singulière subtilité à cet argument. — « On appellera cette loi révolutionnaire, mais c'est comprendre mal la signification de ce mot. Les lois destinées à opérer une révolution sont révolutionnaires. Les lois qui préservent les résultats d'une révolution sont des actes de conservation. »

M. Berlier effaçait ainsi des lois l'idée de justice pour en faire un calcul d'intérêt. Il ignorait le vrai sens du mot révolutionnaire, qui s'applique essentiellement aux actes et aux lois contraires aux lois constitutives de l'État ou aux règles de la raison et de la justice.

La loi des otages était intitulée : « Loi sur la répression du brigandage et des assassinats dans l'intérieur. » Il résultait des dispositions qu'elle renfermait que les parents d'émigrés, leurs alliés, les ci-devant nobles, les aïeuls et aïeules, pères et mères des individus notoirement connus pour faire partie des rassemblements ou bandes d'assassins étaient responsables dans leurs personnes ou leurs propriétés de tous les brigandages commis en haine de la République dans les départements, cantons et communes déclarés en état de trouble.-Les administrations locales étaient autorisées, en cas de troubles imminents, à mettre la loi en exécution en en rendant compte au Directoire et avant qu'une loi spéciale fût rendue. — Les administrateurs pouvaient ordonner que les otages seraient réunis dans une commune désignée, sous la surveillance de la police, vivant à leurs frais dans un même local. — Si un fonctionnaire civil ou militaire, si un acquéreur de biens nationaux était assassiné, quatre otages seraient déportés à la Guyane. — En outre, les otages devaient pourvoir solidairement aux émoluments et récompenses alloués aux dénonciateurs et aux indemnités que réclameraient les acquéreurs de biens nationaux. — Les otages qui se soustrairaient à l'exécution de la loi étaient assimilés aux émigrés et traités comme tels.

Toutes ces rigueurs étaient exercées par voie de police administrative, indépendamment des poursuites judiciaires. Ainsi les arrestations, les indemnités, les amendes, la déportation étaient prononcées sans aucune procédure ni formalité judiciaire, au gré des administrateurs locaux. En cas de désobéissance, les tribunaux devaient ordonner qu'il serait procédé par voie de contrainte, mais sans avoir à connaître de la réalité des faits.

Jamais on n'avait mis aux mains des autorités de police une telle latitude d'arbitraire et de tyrannie ; et, comme les emplois publics étaient maintenant exercés par les hommes du parti jacobin, on devait s'attendre à un régime assez semblable à la Terreur. La déportation, si elle consistait à transporter les nouveaux suspects à Cayenne ou dans quelque climat meurtrier, pouvait être l'équivalent des échafauds du tribunal révolutionnaire ; mais, depuis l'évasion de Pichegru et de ses compagnons, depuis qu'une croisière anglaise bloquait les ports de l'Océan, la déportation n'était plus qu'un séjour forcé à l'île d'Oléron.

Ainsi qu'il était facile de le prévoir, les administrations locales, avec l'approbation du Directoire, n'attendirent pas que l'état de trouble fût officiellement reconnu par une loi ; sous prétexte d'urgence, elles mirent à exécution le code des otages. Six semaines après sa promulgation, on lisait dans les journaux : « La loi du 24 messidor vient d'être appliquée par les administrations centrales de la Haute-Garonne, du Tarn, d'Indre-et-Loire, de la Sarthe, de la Mayenne, de Maine-et-Loire, Ille-et-Vilaine, etc., infestés par les chouans. Un grand nombre d'otages ont été enlevés et enfermés jusqu'à leur déportation. Les brigands usent de représailles, ils enlèvent les familles des fonctionnaires publics et des acquéreurs de biens nationaux. »

Tel était le résultat de cette mesure destinée à rétablir l'ordre public. Depuis qu'elle était pratiquée, la chouannerie avait fait de continuels progrès : les bandes devenaient plus nombreuses. Georges Cadoudal, Frotté, Châtillon, Bourmont, d'Autichamp se faisaient de petites armées. La guerre civile recommençait.

On estimait que la loi des otages pouvait être appliquée à deux cent mille personnes. Elle détermina l'arrestation de plusieurs milliers de vieillards et de femmes ; les jeunes gens allaient recruter la chouannerie. De tous les actes du gouvernement directorial, aucun n'excita autant de haine et ne donna autant l'idée de sa chute prochaine.

 

Sieyès ne mettait aucun empêchement aux lois et aux mesures révolutionnaires. Elles n'avaient rien de contraire à ses opinions. Celui qui avait voulu expulser ou déporter tous les nobles ne pouvait pas blâmer la loi des otages. Il laissait la police exercer ses rigueurs arbitraires. On disait même que des journalistes qu'on avait négligé d'envoyer à Oléron venaient, par sa volonté personnelle, d'y être relégués. Il n'en était pas moins convaincu que la France était perdue si le gouvernement tombait aux mains des Jacobins, et qu'il fallait à tout prix préserver le pouvoir souverain de leur action et de leur influence. Non-seulement il le pensait ainsi, mais s'il n'avait pas le courage ou la possibilité d'agir contre eux, il s'exprimait sans hésitation et sans faiblesse sur leur coupable déraison, sur leurs passions féroces et sur les dangers qu'ils faisaient courir à la patrie. Ses conversations ou ses mots étaient répétés dans le public et donnaient quelque espérance aux gens de bien. Bien plus il professait hardiment son opinion dans les occasions solennelles : pendant qu'il était président du Directoire, les anniversaires du 14 juillet, du 9 thermidor et du 10 août furent célébrés, et à chacune de ces fêtes il prononça des discours qui sont peut-être le meilleur titre de sa renommée d'écrivain politique. Aucun autre, au point de vue où il se plaçait, n'a mieux représenté les crimes et les fautes de la politique démocratique ; c'est un résumé complet des preuves de l'incompatibilité de l'esprit révolutionnaire avec l'esprit de gouvernement.

Dans le discours du 14 juillet, il se reportait avec amour vers les souvenirs de cette époque, et sa haine pour l'ancien régime éclatait en termes injurieux ; alors il avait plaidé la cause de la monarchie contre la République, maintenant il disait que le régime représentatif était incompatible avec la monarchie, et appelait nécessairement la République. — « En ce temps-là plus qu'aujourd'hui, disait-il, les âmes étaient républicaines. »

En prenant la précaution d'attribuer à une conspiration étrangère l'anarchie qui précéda et prépara le 10 août et l'abolition de la monarchie constitutionnelle, il disait : — « Alors se répandirent et s'accréditèrent ces désastreuses maximes, que les lumières doivent céder à l'ignorance, la sagesse à la folie, la réflexion à l'emportement. On obtint de notre aveugle crédulité les moyens et presque le droit de nous commander des opinions, de nous apprendre comment nous devions être libres. Pourrions-nous oublier ces temps calamiteux, où tous ceux qui avaient servi ou étaient capables de servir la patrie furent déconsidérés, outragés, persécutés ; où l'autorité la plus tutélaire était haïe par cela seul qu'elle était autorité, où toutes les notions étaient confondues, au point que tous ceux qui ne devaient être chargés de rien, se chargeaient obstinément de tout ; où ceux qui n'avaient point la confiance du peuple prétendaient qu'ils avaient seuls le droit de parler et de vouloir en son nom. Que de maux sont sortis d'une telle source ! Que de maux pourraient en sortir encore ! »

Le 9 thermidor, les premières paroles de son discours furent : — « Nous célébrons aujourd'hui la fête de la liberté. Elle vivra dans la mémoire des hommes, cette victoire remportée sur une longue et sanglante tyrannie. Après six ans, ce souvenir oppresse encore l'âme et fatigue la pensée. Quelle leçon ! des hommes sans génie, mais non sans audace, avaient puisé dans le nom seul de la liberté qu'ils profanaient une force incompréhensible, un pouvoir monstrueux qui n'eut jamais de modèle et, je le jure par la République, n'aura jamais de retour. Toujours jaloux, toujours cruels, ils ne voyaient dans les talents, dans les vertus généreuses que des crimes dignes de mort : non moins insensés que féroces, ils créaient des obstacles, détruisaient les moyens, s'irritaient des résistances et punissaient la France de leur incapacité à gouverner. Redoutables surtout aux amis de la liberté, ils firent périr sous le fer des bourreaux les républicains les plus purs, les plus éclairés. Ils furent les fléaux, les dévastateurs impitoyables de la République dont ils se proclamaient les sauveurs. »

Le discours du 10 août était, comme on devait s'y attendre, plein de haine contre la monarchie héréditaire, contre ceux qui l’avaient défendue, contre ceux qui avaient espéré ou tenté de la rétablir ; mais il ne regardait pas les royalistes comme dangereux, et s'applaudissait des mesures prises contre eux, particulièrement de la loi des otages. Ceux dont il fallait s'inquiéter, c'étaient, disait-il, les faux patriotes qui agitent et tourmentent l'opinion, qui jettent dans les esprits des idées absurdes et propagent d'extravagantes et coupables espérances. « Gardez-vous de prendre pour des républicains ceux qui n'ont vu dans le renversement d'un trône que le droit de renverser dans tous les temps tout ce qui embarrasserait leur position individuelle ; ceux qui pensent qu'affermir un gouvernement est une lâcheté, et que détruire est toujours une gloire ; qui, ennemis effrénés de tout ce qui est ordre ou même apparence d'ordre, veulent gouverner par des cris et non point par des lois ; qui déchireraient de leurs propres mains le gouvernement qu'eux-mêmes auraient formé, parce qu'un gouvernement, fût-il leur ouvrage, ne pourrait jamais accomplir à leur gré tous les projets de leur avidité, tous les délires de leurs fureurs.

« Non, ce ne sont point des républicains ceux qui imputent aux fondateurs de la liberté et de la République de former des vœux secrets pour je ne sais quel fantôme de roi ; accusation absurde, car, qui ne sait pas que, dès le commencement de la Révolution, les hommes contre qui elle a le plus souvent été portée, ont mille fois manifesté le désir que cet homme, que je ne veux pas même nommer, fût resté à jamais, lui et les siens, dans les rangs ennemis plutôt que de porter l'inquiétude et la méfiance dans nos rangs. »

C'est ainsi que dans ce discours Sieyès, parlant surtout de lui-même et donnant un manifeste de ses opinions, croyait indispensable de témoigner son éloignement et même son aversion contre l'orléanisme : ce n'était alors ni une conspiration, ni un parti ; mais comme on cherchait quel gouvernement pourrait succéder au Directoire et clore la Révolution, on parlait beaucoup des princes d'Orléans.

Puis il continuait sa philippique contre les hommes du Manège. — « Non, ils ne sont point des républicains ceux qui ne savent qu'échauffer et soulever les mécontentements contre l'ordre établi ; ceux qui, pour gouverner, crurent qu'il fallait punir quiconque osait n'être pas content ; ceux pour qui la paix serait un malheur ; qui calculent sur nos revers l'accroissement de leur influence ; qui mettent leur espoir dans les dissensions intérieures ; qui, affamés de vengeance, s'irritent des lenteurs salutaires de l'ordre légal, qui portent l'épouvante chez le citoyen paisible ; tarissent les sources de la richesse publique, anéantissent le commerce, paralysent le travail ; qui augmentent le nombre des malheureux en se disant amis du peuple, l'exaspèrent au lieu de le servir.

« Mais que tardai-je à le dire ! leur but n'est point la justice. Ce qu'ils veulent, c'est enivrer le public de défiances ; c'est porter la confusion et le découragement dans les esprits ; c'est pousser les Français dans le désespoir ; c'est maîtriser tout dans le trouble. En un mot, c'est gouverner à quelque prix que ce soit. — Français, vous savez comme ils gouvernent ! »

Ce dernier mot fut remarqué et répété partout comme une formelle déclaration de guerre aux Jacobins. Entendre Sieyès parler avec cette hardiesse, lui qui avait montré une soumission silencieuse pendant toute la Terreur, c'était un signe certain de l'impuissance du parti démagogique et du peu d'appui qu'il trouvait dans l'opinion publique. Non-seulement au conseil des Cinq-Cents, mais aussi au Manège aucune attaque directe n'était encore portée contre Sieyès et le Directoire actuel ; les efforts et les déclamations étaient encore dirigés contre les anciens Directeurs considérés comme les représentants d'une politique extérieure sans énergie et sans dignité, d'une politique intérieure timide et molle dans la répression du royalisme, d'une administration sans exactitude et sans probité.

 

Sans attaquer formellement le Directoire on dénonçait les ministres. M. de Talleyrand devint tellement odieux aux orateurs du Manège qu'il crut prudent de donner sa démission au grand regret de Barras comme de Sieyès. Lui-même désigna son successeur[26]. Ce fut M. Reinhardt, alors ministre de France en Suisse, qui n'avait jamais eu de rapports avec aucun parti, renfermé comme il l'était dans la sphère diplomatique où il avait la réputation d'homme savant et sage. Ainsi le ministère des relations extérieures continuait à suivre la même direction, ce dont on s'indignait hautement au Manège.

Le ministère des finances géré depuis trois ans par Ramel, fut confié à Robert Lindet, ancien membre du comité de salut public, traduit devant la haute cour de Vendôme comme complice de Babeuf. On ne pouvait faire un choix plus agréable aux Jacobins.

Le ministère de la justice était depuis le 18 fructidor occupé par M. Lambrechts. Il était Belge et avait acquis dans son pays la réputation de jurisconsulte et d'honnête homme ; ses opinions étaient libérales et même républicaines, mais point révolutionnaires[27]. Il fut remplacé par M. Cambacérès, qui depuis six ans avait conservé une position considérable dans les assemblées. Le ménagement habile qu'il avait toujours pratiqué avec les divers partis révolutionnaires, sans se compromettre pour aucun, l'avait grandi plus encore que son expérience et son savoir comme jurisconsulte. Les Jacobins espéraient que les poursuites contre les royalistes deviendraient plus actives et les condamnations plus assurées ; les politiques et le public ne craignaient rien d'excessif de la part du nouveau ministre de la justice.

Le changement du ministre de la police était un fait plus grave, non point parce que M. Bourguignon cessait de l'être, car il était peu connu, sans importance et le parti anarchique ne se plaignait pas de lui, mais à cause du successeur qui le remplaçait[28].

Fouché, aussitôt après la fin de la Convention, s'était éloigné de la scène politique. Le Directoire l'avait chargé de l'importante mission de faire rejoindre le très-grand nombre de réquisitionnaires qui, dans les départements du midi, n'avaient pas obéi à la loi et s'étaient dispensés de rejoindre l'armée. Il s'acquitta de cette tâche, sans bruit, sans violence, sans faire parler de lui ; on ne savait pas à Paris ce qu'il était devenu. Il séjourna longtemps à Narbonne ; ses relations, sa société habituelle étaient composées de Jacobins, même du plus bas étage ; mais il ne cherchait point à les exciter. Lorsqu'il eut rempli sa mission, il se lia avec des spéculateurs qui faisaient de profitables affaires dans la fourniture des armées et prit part à leurs bénéfices.

Il fut ensuite nommé ministre plénipotentiaire auprès de la république cisalpine, et comme son prédécesseur, M. Trouvé, il usa de l'influence dominante du gouvernement français pour y opérer des mutations, soit dans les lois, soit dans le personnel des pouvoirs de ce nouvel État. Revenu à Paris, il venait d'être envoyé comme ministre plénipotentiaire près du gouvernement batave ; le Directoire le rappela pour lui confier le ministère de la police. Les Jacobins ne pouvaient voir ce choix avec méfiance et le gouvernement avait raison de compter sur Fouché. Déjà sans doute, il avait adopté une ligne de conduite qu'il a suivie pendant tout le reste de sa carrière : ménager les révolutionnaires quelque détestables ou flétris qu'ils fussent ; ne point traiter avec leur parti ou leurs opinions, mais les ménager individuellement ; soigner leurs intérêts privés ; leur donner des places ou de l'argent ; se bien garder d'offenser leur amour-propre et de les humilier ; les guérir autant que possible de cette fièvre démocratique dont lui-même s'était si complétement défait en devenant riche et puissant telle fut la politique de sa vie et l'habileté qu'il mit au service des gouvernements qui l'employèrent.

 

En ce moment le principal motif d'inquiétude, c'était la société du Manège. Les séances devenaient chaque jour plus scandaleuses. La population de Paris n'en était pas très-émue, mais à force de crier : Aux armes ! reprenons nos droits ! marchons contre nos oppresseurs ! de demander vengeance pour leurs amis, martyrs de la liberté, Goujon, Romme, Soubrany, Babeuf, Darthé et pour leurs frères de Grenelle, ils faisaient craindre que la société secrète cachée derrière la réunion publique, ne recrutât quelques anciens soldats des émeutes. D'ailleurs, l'influence des déclamations de la tribune jacobine se faisait sentir à la tribune et dans les votes des Cinq-Cents.

Le conseil des Anciens, loin de céder à cette menaçante impulsion, s'en alarmait chaque jour davantage ; l'esprit de conservation et de prudence s'y était maintenu à travers tant de mutations. Courtois, un ami de Danton, l'auteur du rapport sur les papiers trouvés chez Robespierre, saisit l'occasion que lui offrit la commémoration du 9 thermidor pour dénoncer les périls que le parti anarchiste faisait courir à la République.

— « Les Hébert, les Ronsin, les Chaumette, les Robespierre renaissent de leurs cendres. Le tribunal de Vendôme a tué Babeuf, mais il a laissé des héritiers. Il est dans leur nature de conspirer ; ils ne vivent que pour bouleverser ; le chaos est leur élément ; l'ordre et la paix ennuient ces génies inquiets et turbulents. Du fer, des pleurs, du sang, des bourreaux, voilà le gouvernement paternel qu'ils nous préparent.

« Offrirons-nous donc à l'Europe le spectacle d'une peuplade indisciplinée qui ne sait où elle va, ni où elle s'arrêtera ? Trois essais de constitutions solennellement jurées ne nous suffisent-ils pas ? Veut-on nous ramener à une assemblée unique et souveraine, au code révolutionnaire ? Déjà tous les plans sont formés ; ils veulent renverser le Directoire ; ils demanderont la tête de deux Directeurs ; ils feront un travail d'épuration dans les administrations locales. On y verra reparaître les membres des anciens comités révolutionnaires, tout souillés de crimes...

« Nous voulons ranimer le feu de l'esprit public maintenant enseveli sous la cendre. Trompé tant de fois, comment ne serait-il pas méfiant ?

« Vous demandez tant de sacrifices aux citoyens, que vous leur devez la protection des propriétés que vous leur laissez, de leur industrie, de leur sûreté personnelle. De quel droit invoqueriez-vous le secours de mon bras pour repousser l'agression étrangère, lorsque vous ne savez pas dans mes foyers garantir ma sécurité ?

« L'inquiétude générale annonce ou un gouvernement tyrannique ou un gouvernement impuissant ; elle est le présage des feux souterrains dont l'explosion sera terrible, ou le signal d'un prochain asservissement.

« Craignons qu'on ne nous impute à crime le manque d'énergie ; dans le livre de l'histoire le faible qui a laissé faire le mal est mis sur la même ligne que le méchant qui l'a commandé. Que le 9 thermidor soit donc le signal de notre insurrection morale : le peuple l'attend de nous. Le mépris s'attache à un gouvernement sans force ; il est à la merci des factieux, il sera leur première proie. Surveillons donc, tel est notre mandat, l'emploi de la force confiée au gouvernement, sans en contrarier ni en gêner l'usage. Qu'il tolère, la Constitution le lui ordonne, les sociétés politiques, mais qu'il ne leur permette pas de se constituer comme une autorité publique, de s'affilier, de former un gouvernement ; au-delà du cercle tracé par la loi, elles sont une conspiration. »

Nul récit ne pourrait donner une idée aussi complète de l'état de la France à cette époque que le discours de cet ancien montagnard, inspiré par les souvenirs d'un passé que tant d'autres révolutionnaires avaient oublié.

Dans la même séance, un des inspecteurs de la salle, M. Cornet, proposa un arrêté, qui interdisait à toute société politique de tenir ses séances dans l'enceinte du palais où siégeait le conseil des Anciens. Cette disposition fut votée sans contradiction. Le Manège avait toujours été compris dans les dépendances du palais des Tuileries. La société des Jacobins en était donc expulsée.

Ce premier réveil d'une autorité s'enhardissant au point d'essayer la résistance au désordre irrita la faction ainsi désarmée et bravée. On tenta vainement d'exciter un mouvement populaire. Les habitants du faubourg Saint-Antoine restèrent calmes et immobiles. Aucune protestation ne fut essayée. Un placard annonça que dorénavant la société se réunirait dans la ci-devant église du couvent des Jacobins de Saint-Thomas d'Aquin, rue du Bac. Ainsi le Directoire et les Anciens s'étaient déclarés ; toutefois il était impossible de reconnaître dans cette manifestation un symptôme de véritable énergie. D'ailleurs, le Directoire, sans qu'aucune rupture eût éclaté, était évidemment divisé. Sieyès et Roger Ducos n'avaient point les mêmes pensées que Barras, Gohier et Moulins.

Quant au conseil des Cinq-Cents, il devenait de plus en plus un écho de la société des Jacobins. Ainsi, selon une motion produite d'abord au Manège, une loi changea la formule du serment civique et en retrancha les mots « haine à l'anarchie. » Le vote fut précédé d'une discussion où furent entendues d'étranges paroles sur l'époque où la commune de Paris, la société des Jacobins et les représentants en mission avaient exercé le pouvoir absolu, bien plus que la Convention elle-même ; les anciens serviteurs et les partisans de ce régime maintenaient que, loin d'être anarchique, il constatait la force du gouvernement. Le général Jourdan soutint, par un long discours, la suppression de « la haine à l'anarchie ; » M. Boulay plaida aussi cette cause. Les hommes les plus sensés et les plus clairvoyants n'osaient pas résister à l'entraînement de la majorité. Le parti démocratique obtenait la même lâcheté complaisante que la Montagne avait imposée à la Convention. Le conseil des Anciens adopta la nouvelle formule de serment.

Peu après le 18 fructidor, le Directoire avait engagé le conseil des Cinq-Cents à abroger la loi qui avait ordonné que les émigrés naufragés à Calais seraient conduits en pays neutre, et à autoriser par un nouveau décret leur déportation aux termes de la loi du 19 fructidor : ce qui signifiait qu'on les enverrait à Sinamary. Quelle que fût l'opinion, favorable ou hostile aux émigrés, des diverses commissions qui avaient successivement traité cette question, elles y avaient reconnu la même difficulté. — Était-il possible d'accorder, soit au pouvoir exécutif, soit au pouvoir législatif le droit de s'opposer à des actes du pouvoir judiciaire ? — La loi, rendue sous l'influence du parti modéré, était une usurpation de pouvoir, puisqu'elle avait d'office prononcé la déportation en pays neutre. En ce sens, le Directoire avait raison d'en demander l'abrogation. Le rapport se fit longtemps attendre et donna lieu à une discussion où furent entendues des propositions cruellement contraires à la justice et à l'humanité. Elle se termina par une résolution qui refusa au Directoire l'autorisation de comprendre les naufragés dans l'exécution de la loi du 19 fructidor, attendu qu'elle n'était pas applicable « à ceux qui, outre le crime d'émigration, étaient encore coupables d'autres délits emportant la peine capitale. »

C'était supposer qu'ils n'avaient pas déjà été jugés et conséquemment annuler l'effet d'un jugement déjà rendu. Le conseil des Anciens, dans sa sollicitude constitutionnelle, et peut-être par humanité, rejeta la résolution du conseil des Cinq-Cents. Les naufragés, sur qui ne cessait pas de se porter l'intérêt du public, furent maintenus en prison.

Le conseil des Anciens donna un autre témoignage de sa dissidence avec le conseil des Cinq-Cents. La loi d'amnistie du 4 brumaire avait formellement excepté les conventionnels dont la déportation avait été prononcée par un décret du 12 germinal. Sur la proposition de Lamarque, cette disposition de la loi fut abrogée. C'était amnistier Barère, Vadier et Billaud Varennes. Depuis longtemps Lamarque travaillait à la réhabilitation de Barère, et plus d'une fois il avait essayé devant le Conseil l'apologie de son ami. Il saisit le moment favorable où la majorité paraissait disposée à honorer les souvenirs de l'époque où Barère était l'organe docile des volontés et des opinions de Robespierre, et obtint sans discussion qu'il serait amnistié. La résolution des Cinq-Cents fut portée aux Anciens. La commission proposa de l'approuver. Baudin des Ardennes, toujours également animé contre les terroristes et contre tout ce qui tendait à une contrerévolution, s'indigna de ce retour vers des hommes et des opinions que la France abhorrait. La discussion fut vive et prolongée et se termina par un vote presque unanime pour le rejet de la résolution.

Les Jacobins établis à Saint-Thomas d'Aquin ne perdaient rien de leur ardeur ; ils avaient fait afficher des placards tellement hostiles au gouvernement que le conseil des Anciens prit l'initiative contre cet excès d'audace. M. Cornet proposa qu'un message fût adressé au Directoire pour lui demander compte de l'exécution des articles de la Constitution qui interdisaient les corporations et les associations contraires à l'ordre public. Il appuyait cette conclusion en citant quelques passages d'une affiche intitulée : « Rapport de la commission d'instruction publique sur les travaux et la situation de la réunion. » — On y lisait : « Le peuple ne sera sauvé, régénéré et constitué que par les sociétés populaires. On nous accuse d'être des royalistes déguisés, tandis que nous avons voué une égale exécration aux instruments d'une royauté pentarchique. »

Les Jacobins avaient parmi les Anciens des amis zélés. Quelques-uns de leurs principaux meneurs siégeaient même dans le conseil ; ainsi ce ne fut pas sans une vive opposition que le message fut voté à une forte majorité.

Le Directoire y répondit en transmettant au Corps législatif un rapport que venait de lui adresser le ministre de la police ; rapport d'autant plus important qu'il était en quelque sorte le manifeste[29] de Fouché reparaissant sur le théâtre politique.

— « On avait espéré, disait-il, que ces réunions politiques relèveraient puissamment l'esprit public et seconderaient le patriotisme et le zèle des autorités. Il m'est douloureux de le dire : ces espérances sont évanouies. Les haines affaiblies par le bienfait du temps ont été ravivées ; des souvenirs à peine effacés ont été rappelés par les plus effrayantes manifestations ; les proscriptions passées ont été reproduites à l'imagination par des proscriptions nouvelles. La Constitution, en vertu de laquelle on était réuni, a été violée.

« Ces transgressions et ces violences ont pu d'abord être considérées comme un premier mouvement succédant à une longue compression ; mais ce qu'on devait accorder d'indulgence est épuisé ; la sagesse conseille la sévérité pour l'avenir. »

Le ministre ne manquait pas d'attribuer les coupables excès des réunions à l'or de l'étranger et aux conspirations royalistes. C'était une précaution oratoire à laquelle ne manquaient jamais le gouvernement, ses agents et les orateurs des Conseils. Ce rapport se terminait en invitant le Corps législatif à mettre en action, par des prescriptions réglementaires, les articles de la Constitution, qui indiquaient à quelles conditions le droit de réunion pouvait être exercé.

Ce rapport causa une vive émotion dans le conseil des Cinq-Cents qui comptait parmi ses membres beaucoup de sociétaires jacobins. Il était difficile, au milieu d'un tel désordre d'opinions, d'une semblable violence de langage, qu'on s'occupât à faire des règlements pour contenir la société de la rue du Bac dans les bornes de la raison et de la convenance. Au contraire, elle trouva des défenseurs zélés. Assurés de cet appui, les Jacobins, en modérant un peu leur langage, continuèrent à traiter des affaires publiques, à poursuivre avec acharnement la mise en accusation des anciens Directeurs. Sans se déclarer ouvertement contre Sieyès et Barras, ils suscitaient des pétitions contre eux. Des pamphlets étaient publiés contre la pentarchie, et de continuels efforts étaient essayés pour obtenir une émeute en agitant la populace. En même temps on apprenait que le club de Marseille avait brisé le buste de Barras et relevé le buste de Marat ; qu'à Bordeaux, des rixes s'étaient élevées à l'occasion d'un placard anarchiste qu'avaient déchiré quelques jeunes gens. La police était intervenue pour la défense des Jacobins et avait ordonné de faire feu. Deux citoyens avaient été tués et il y avait eu un grand nombre de blessés. Les désordres continuèrent pendant plusieurs jours et il y eut encore d'autres meurtres commis sur des citoyens par des agents de police.

Le gouvernement fut obligé d'envoyer des troupes à Amiens pour y empêcher la guerre civile dans les rues. Le parterre avait demandé la reprise d'une comédie appelée l'Intérieur d'un comité révolutionnaire, qui, après le 9 thermidor à l'époque de la réaction, avait eu beaucoup de succès. La police en refusa la représentation. Les spectateurs, en sortant de la salle, parcoururent les rues en criant : A bas les Jacobins ! Vive la République ! Le lendemain, un rassemblement se forma devant l'hôtel de ville en répétant les mêmes clameurs. On tira des coups de fusil par les fenêtres ; quelques personnes furent blessées ; la garde nationale se réunit et demanda justice du commissaire de police qui avait tiré sur le rassemblement.

Telles étaient les conséquences de la résurrection des clubs ; en butte à l'aversion publique, ils étaient protégés par les agents de l'autorité.

Le Directoire se décida enfin à fermer le club de la rue du Bac. Le 12 août au matin, un détachement de cavalerie fut placé devant l'église Saint-Thomas ; les papiers du comité furent saisis ; les portes fermées sous le scellé. Cette exécution fut facile ; la tranquillité de la ville ne fut pas troublée. L'opinion parisienne en fut à peine émue ; on s'y attendait depuis quelques jours. Comme on voyait que les Jacobins et les anarchistes avaient peu d'influence sur le Directoire, ils avaient cessé d'être un sujet d'inquiétude.

Le parti révolutionnaire dont ils étaient les auxiliaires éprouva un nouvel échec. Depuis quelques jours le conseil des Cinq-Cents n'avait d'autre préoccupation que la mise en accusation des anciens Directeurs, impérieusement demandée par des adresses qu'envoyaient toutes les sociétés populaires des départements ; c'était aussi la volonté qu'avait exprimée chaque jour la réunion des Jacobins de Paris.

La discussion, qui dura plusieurs jours, se passait en comité secret ; mais les journaux devenus libres en rendaient compte. Elle fut vive. Les révolutionnaires politiques, les amis des nouveaux Directeurs, auparavant amis de leurs prédécesseurs, les défendirent avec chaleur. Lucien Bonaparte qui occupait souvent la tribune, et qui plus qu'un autre avait contribué à leur chute, plaida leur cause. La commission avait proposé l'accusation ; comme elle portait sur la conduite du gouvernement directorial et non sur tel ou tel acte imputé individuellement aux quatre Directeurs expulsés, Barras s'y trouvait compris, bien que son nom ne fût pas prononcé. — Un des actes incriminés était : — « Pour avoir déporté dans les déserts de l'Arabie quarante mille hommes formant l'élite de nos armées, le général Bonaparte et avec lui la fleur de nos savants, de nos hommes de lettres et de nos artistes. »

Les conclusions de la commission furent rejetées, mais à une majorité de trois voix seulement.

Le Directoire n'avait pas cru prudent de se refuser aux poursuites, encore plus demandées par la voix publique que par les Jacobins, contre Rapinat, Schauenbourg, Trouvé et presque tous les agents et les généraux qui avaient si rudement rançonné la Suisse et l'Italie. Cette procédure fut commencée et n'eut point de suite. La plupart des exactions qui avaient rendu l'invasion française si odieuse avaient été ordonnées par le Directoire ou rendues nécessaires par les besoins de l'armée.

La tranquillité publique était assurée à Paris ; les Jacobins eurent un moment la pensée de se réunir dans un autre local ; ils ne l'osèrent pas. Le général Marbot, qui était de leur société, ne pouvait rester commandant de la division de Paris, lorsqu'il s'agissait de les réprimer. Il demanda à servir dans l'armée active et fut remplacé par le général Lefebvre.

Mais la situation du gouvernement n'était pas devenue meilleure. Si les opinions anarchistes avaient perdu leur organe le plus violent ; si elles ne menaçaient plus d'une journée d'émeute et de révolution, elles ne cessaient pas d'entraîner le conseil des Cinq-Cents où il n'y avait de majorité possible pour le parti raisonnable, qu'en faisant quelques concessions aux Jacobins.

 

L'état général du pays était encore plus inquiétant. Le recrutement des conscrits était difficile partout, impossible dans les départements de l'ouest ; l'emprunt forcé était réparti lentement, excitait des réclamations et des murmures ; à peine commençait-il à être acquitté.

Ce n'était pas seulement en Poitou, en Bretagne et en Normandie que la guerre se rallumait ; une insurrection, qui s'annonçait comme plus grave encore, éclata dans la Haute-Garonne.

Le 6 août au matin, une foule de fugitifs arrivèrent à Toulouse annonçant que, dans les cantons de Muret, de Montguiscard et de Caraman, des rassemblements parcouraient la campagne, enlevaient les fonctionnaires publics et les patriotes. Des troupes furent aussitôt envoyées ; mais le nombre des insurgés croissait de moment en moment ; un des détachements fut cerné et mit bas les armes. La ville de Muret fut occupée par les rebelles. Toutes les communications avec les départements voisins étaient coupées. Les voitures publiques n'arrivaient plus. La force militaire n'était pas suffisante. Les colonnes revinrent à Toulouse ; des piques furent distribuées à la garde nationale ; on craignait que la ville fût attaquée.

Cette insurrection avait le caractère royaliste : elle arborait le drapeau blanc et marchait au cri de : Vive Louis XVIII ! On évaluait le nombre des rebelles à seize mille. Une colonne républicaine fut envoyée d'Albi et se réunit à celle qui sortit de Toulouse. Les insurgés ne soutinrent pas l'attaque. Bientôt arrivèrent des départements voisins des renforts considérables ; ils dissipèrent toute inquiétude sur l'issue prochaine de cette révolte ; le 12 août, tout était rentré dans l'ordre et ceux des chefs qui n'avaient pas été pris passèrent en Espagne. Plusieurs avaient péri en combattant ; d'autres furent pris, jugés et condamnés. Presque tous étaient des émigrés rentrés.

Pendant que cette guerre civile était étouffée à sa naissance, de tristes événements se passaient en Italie. Après la bataille de la Trebia, Souvarof, inquiet du mouvement de l'armée de Moreau, ne troubla point la retraite de Macdonald qui parvint sans difficulté à opérer sa réunion avec l'armée qui occupait Gênes et les passages de l'Apennin.

Moreau s'occupa à réorganiser son armée et Souvarof à presser les sièges de Mantoue, Tortone, Alexandrie. « Mais les plus grands ennemis n'étaient pas les Russes ni les Autrichiens, ni les bandes de brigands piémontais. C'était la pénurie d'argent, de vivres, d'habillements, de chaussures, de charrois, d'artillerie et souvent de munitions. Jamais armée n'avait été aussi abandonnée du gouvernement et n'avait souffert plus de privations[30]. »

Pendant que Moreau jugeait nécessaire de faire une guerre défensive, de garder la forte position du littoral de la Méditerranée qui empêcherait l'armée ennemie de s'avancer par les Alpes ; pendant que cette tactique prudente lui donnait le temps de recruter son armée et de la mettre en meilleur état, le Directoire lui avait ôté le commandement pour le donner, par des motifs plus politiques que militaires, au général Joubert ; il arriva le 4 août au quartier général. Pendant les campagnes d'Italie, il avait eu souvent des succès à la tête de sa division ou même d'un corps d'armée détaché de l'armée du général Bonaparte, mais il était loin d'égaler en renommée le général Moreau et d'avoir au même degré la confiance des soldats et des généraux.

Dès le lendemain de son arrivée, on s'aperçut qu'il avait hâte de donner à la guerre un caractère offensif et d'obtenir quelque grand résultat. Ce plan de campagne était d'autant moins sage que la reddition successive de la citadelle de Turin, d'Alexandrie et plus tard celle même de Mantoue rendait disponible l'armée entière de Souvarof. Ces capitulations avaient produit une impression fâcheuse sur l'armée ; elles avaient irrité encore plus qu'affligé le gouvernement et le parti qui le dominait. Une loi avait été rendue pour prescrire aux commandants des places assiégées en quelles conditions ils pouvaient capituler. Le ministre de la guerre fit mettre en jugement le général Foissac-Latour, gouverneur de Mantoue.

Loin de voir dans ces funestes capitulations et dans l'augmentation des forces de l'ennemi un motif pour user de prudence et pour attendre qu'une occasion favorable se présentât d'accepter une bataille avec avantage, Joubert n'en fut que plus empressé de réparer par un coup d'éclat les échecs de l'armée française. Toutefois, il reconnut quelles étaient les forces de l'ennemi et il hésita pendant quelques jours, disant : — « Il ne faut pas que je donne lieu à dire : C'est un jeune étourdi échappé du collège qui est venu se faire battre. »

Le 9 août, il assembla un conseil de guerre afin de décider les meilleures dispositions pour marcher à l'ennemi. Le général Moreau avait modestement consenti à ne se point éloigner et à rester sous les ordres de son successeur. L'armée était de quarante mille hommes ; il fallait en laisser une partie à la garde de plusieurs postes importants ; de sorte qu'on ne pouvait présenter que trente mille hommes devant l'ennemi qui en avait soixante. Car le corps du général Kray, qui avait assiégé Mantoue, venait de rejoindre Souvarof. Joubert prit le commandement direct de son aile gauche, qui devait se porter de Savon e vers Alexandrie en laissant la Bormida à sa gauche ; c'était dans la vaste plaine qui s'étend entre Tortone, Alexandrie et les pentes septentrionales de l'Apennin que la bataille devait se donner ; Moreau resta à l'aile droite que commandait Saint-Cyr.

Le 13, l'aile gauche, après quatre jours de marche, était arrivée à sa jonction avec la droite. Le 14, Novi fut occupé par Saint-Cyr. L'armée russe se montrait dans la plaine, mais pas encore les Autrichiens que commandait le général Kray. Joubert fut surpris d'avoir en face de lui une armée si puissante ; il s'était refusé à croire la reddition de Mantoue, annoncée par les gazettes de Livourne ; en effet, elle était peu vraisemblable. Sa volonté de livrer bataille s'était fondée sur ce faux calcul. L'armée russe était appuyée de deux corps autrichiens. Kray à droite, Mélas à gauche. Reconnaissant son erreur, Joubert hésita et consulta quelques généraux : Moreau, Pérignon, Saint-Cyr et les deux chefs d'état-major, Dessoles et Suchet qui était venu pour le remplacer. Il fallait, ou se retirer derrière l'Apennin, ou accepter la bataille en se préparant à la défensive avec l'avantage d'être en position sur les dernières pentes des montagnes. Joubert paraissait renoncer avec peine au projet d'obtenir un grand et complet triomphe ; mais il ne se décidait point : lui-même s'affligeait et s'étonnait de ne pas montrer plus d'assurance et de résolution ; lui qui, plus d'une fois, disait-il, avait donné d'utiles conseils au général Bonaparte dans des moments difficiles.

Le soir du 14, il annonça que le mouvement de retraite commencerait le lendemain matin ; mais les généraux, qui le connaissaient, prévoyaient qu'il changerait encore d'avis ; de sorte qu'aucune mesure ne fut prise ni pour un projet ni pour l'autre.

Souvarof avait une volonté prononcée et qui ne lui laissait aucune hésitation ; il connaissait la supériorité de ses forces. Il avait cru un moment que les Français l'attaqueraient. Voyant que tel n'était pas le dessein de leur général, il mit son armée en mouvement offensif. Le 15 août, une heure avant le jour, une avant-garde de cavalerie autrichienne attaqua les avant-postes de la gauche. Joubert s'y porta avec Moreau ; il jugea que cette attaque était le commencement d'une bataille, et soit qu'il voulût reconnaître de plus près les forces de l'ennemi ou donner plus d'élan aux soldats, il dit à ses aides de camp : — « Jetons-nous parmi les tirailleurs. » — Ce furent ses dernières paroles ; une balle l'atteignit et il tomba mort.

Moreau prit le commandement ; on laissa ignorer à l'armée qu'elle avait perdu son général avant que la bataille fût commencée.

L'attaque des Autrichiens fut repoussée ; mais la droite de l'armée française s'était affaiblie en envoyant un renfort considérable à la gauche. Souvarof se porta de ce côté : il y eut là un rude combat. La position qu'occupait en avant de Novi la division Gardanne fut plus d'une fois prise et reprise ; trop inégale en nombre, elle se retira dans la ville. Le mur d'enceinte et des barricades arrêtèrent les Russes qui perdirent beaucoup de monde dans ces attaques réitérées ; ils en perdirent davantage encore lorsque, tournant la ville, ils tentèrent de s'emparer de la hauteur qui la domine. L'artillerie qui la défendait les foudroya, et la division Gardanne, sortant de Novi, les prit en arrière et en flanc. Le général autrichien Lusignan fut fait prisonnier. En même temps, le corps autrichien échouait dans ses attaques contre l'aile gauche des Français.

Souvarof, avec le corps de Mêlas, essaya une autre combinaison. Il résolut de tourner la droite de l'armée française, non plus devant Novi, mais tout à fait à son extrémité, où son attaque se trouverait protégée par la forteresse de Serravalle, dont il s'était emparé quelques jours auparavant. Il était deux heures après midi lorsque commença cette manœuvre. Les Français avaient eu l'avantage pendant toute la journée ; mais si leur résistance avait obtenu ce succès, c'était contre toute probabilité, tant ils étaient inférieurs en nombre. En outre, contraints à défendre leur position sur tous les points, ils ne pouvaient agir en masse ; car le général Kray avait renouvelé ses attaques contre la gauche.

Ce ne fut pas sans de grands efforts et sans avoir plus d'une fois éprouvé des échecs partiels, que les ennemis parvinrent, non pas à envelopper les divisions qui composaient le corps de Saint-Cyr, mais à les contraindre à abandonner leur position et à se replier en arrière de Novi que maintenant il fallait évacuer. Moreau en donna l'ordre et commença aussi un mouvement de retraite avec son aile gauche ; il voulait réunir son armée à Gavi, défendant ainsi la route de Gênes.

Mais un encombrement d'artillerie dans un chemin étroit arrêta la marche d'une partie considérable de ce corps d'armée. Le général Kray profita de cette circonstance, il sépara de l'avant-garde les troupes qui suivaient cette artillerie. Là furent surpris les généraux Pérignon, Grouchy, Partonneaux et Colli, qui, après les plus courageux efforts, tombèrent blessés aux mains des Autrichiens. Les autres divisions se retirèrent en bon ordre vers Gavi et s'y réunirent à toutes les troupes qui avaient combattu à droite et n'avaient pas été entamées.

Une grande bataille était perdue. Le général en chef avait été tué, quatre généraux de division étaient prisonniers ; un parc d'artillerie était tombé au pouvoir de l'ennemi. L'effet sur l'opinion devait être et fut immense en France ; les plus grands désastres semblaient à redouter. Toutefois, sous le rapport militaire, la funeste journée de Novi n'avait pas une telle importance. L'ennemi avait perdu à peu près autant que l'armée française, c'est-à-dire huit mille combattants. Les troupes russes et autrichiennes étaient tellement entamées et fatiguées, qu'elles ne firent aucun mouvement le lendemain. La route de Gênes et les passages de l'Apennin étaient encore occupés et défendus par une armée qui avait fait preuve d'une fermeté et d'un courage admirables dont les généraux avaient donné l'exemple ; plusieurs étaient grièvement blessés. Moreau avait eu un cheval tué sous lui.

Souvarof changea de projet ; sans s'occuper de pénétrer sur le littoral, il laissa Moreau s'y établir et s'y fortifier, ayant pour place d'armes la grande ville de Gènes, et des communications assurées avec la France par la Corniche et Nice. Le général russe porta ses forces vers Turin et en Piémont, comme s'il voulait attaquer la frontière de France par les Alpes.

 

L'effet accoutumé des malheurs de la guerre et des dangers qui menaçaient la patrie était d'exciter les passions et d'augmenter les exigences insensées du parti démocratique. La diminution de l'autorité du gouvernement, le déchaînement du désordre et les déclamations retentissantes étaient toujours les moyens qu'il proposait pour sauver la République. Lorsque le Directoire annonça la bataille de Novi et la mort de Joubert, Lamarque demanda que les réunions politiques fussent rouvertes et que la presse fût libre, oubliant que les journaux de son opinion étaient déjà en pleine licence.

Briot proposa de mettre en accusation le citoyen Talleyrand, qui avait une politique anglaise, et il donna un programme de ce qui était à faire pour sauver la France : — des proclamations au peuple français et à tous les peuples ; — une commission organique pour diriger les travaux du Conseil ; — supprimer le ministère de la police et créer un ministère des arts ; — supprimer les fêtes du 9 thermidor, du 13 vendémiaire et du 18 fructidor ; — inscrire sur les drapeaux de l'armée, qu'elle combat pour l'indépendance et l'intégralité de la République ; — assurer l'indépendance des républiques d'Italie ; — promettre aux alliés de la France le partage des colonies anglaises et le commerce de l'Inde ; — organiser l'armée en légions qui porteront le nom de nos grands hommes ; — supprimer les commissaires des guerres et créer des préfets ; — élever des monuments aux généraux morts sur le champ de bataille ; et la statue de la République sur un autel à la Concorde ; — clore définitivement la liste des émigrés ; — changer les proscriptions prononcées par les lois du 3 brumaire et du 19 fructidor en une obligation de payer d'avance vingt années de contributions.

Tels étaient les conseillers avec lesquels le Directoire était contraint à traiter et à qui il faisait plus ou moins de concessions. Le conseil des Cinq-Cents, par une majorité habituelle, donnait appui à cette politique révolutionnaire. Les circonstances exaspéraient chaque jour davantage le sentiment de crainte qui troublait la raison des républicains exagérés. On apprenait qu'une armée anglaise venait de descendre en Hollande, que la flotte batave s'était rendue par capitulation à la suite d'une révolte de matelots, que toutes les places fortes où des garnisons françaises avaient été laissées, Capoue, le château Saint-Ange, Civitta-Vecchia, Gaëte étaient successivement reprises par l'armée napolitaine.

L'état intérieur de la République était plus inquiétant encore. La chouannerie, réprimée à sa première apparition dans le midi, prenait plus de développement dans les provinces de l'ouest. Tant de motifs d'embarras et de difficultés pour le gouvernement, tant de dangers menaçant la République, attristaient, mais ne ranimaient point l'esprit parisien, ni cette opinion modérée que le 18 fructidor avait réduite à l'inertie. On avait cessé de prendre intérêt à la chose publique. On avait quelquefois peur des Jacobins, quand ils semblaient prêts à devenir maîtres du gouvernement ; on s'affligeait avec un patriotisme sincère lorsqu'on supposait que les armées étrangères pourraient envahir les frontières. Mais la ruine successive de la République ou l'attente d'une crise qui pourrait la transformer, ne troublaient pas les esprits ; ils étaient indifférents et patients.

Une loi du 13 août avait autorisé le Directoire à faire des visites domiciliaires pour rechercher les embaucheurs, les émigrés rentrés, les égorgeurs et les brigands. Ces visites avaient été pratiquées dans les départements où des insurrections avaient éclaté. La loi fut appliquée même à Paris. Plusieurs centaines d'arrestations peu motivées ne donnèrent pour la plupart lieu à aucune procédure et ne furent pas suivies de longues détentions.

La loi des otages, que les administrations locales et le Directoire étaient autorisés à employer préalablement sans attendre une autorisation législative, avait été mise en exécution dans un grand nombre de départements. Le Corps législatif ratifia cette mesure. Elle comprenait la Haute-Garonne, Maine-et-Loire, la Mayenne, la Sarthe, la Vendée, la Loire-Inférieure, l'Orne, la Manche, Ille-et-Vilaine, le Morbihan, la Seine-Inférieure, l'Eure, les Côtes-du -Nord, le Calvados, le Finisterre, la Lozère, le Lot[31].

Une autre loi du 31 août avait autorisé l'établissement de conseils de guerre spéciaux dans les départements déclarés en état de troubles.

Les lois de rigueur et tous les pouvoirs arbitraires étaient ainsi prodigués au gouvernement, même sans qu'il les demandât ; les Jacobins, loin de les lui refuser, auraient voulu qu'il en proposât davantage et surtout qu'il fît un emploi plus actif de l'autorité qu'on lui donnait. La méfiance contre Sieyès, déjà manifestée à la tribune de leur club maintenant fermé, était exprimée plus vivement encore dans leurs journaux. Barras n'était pas à l'abri de leurs soupçons. Ils avaient découvert ou ils devinaient que l'un et l'autre, de concert ou chacun de son côté, projetaient, ou préparaient un coup d'Etat qui anéantirait l'influence de leur parti et chasserait des emplois publics les nombreux anarchistes qu'ils y avaient placés. Barras, malgré ces rapports avec eux et le penchant qu'il avait toujours pour leurs opinions, se trouvait ainsi amené à être habituellement d'accord avec Sieyès, qui disposait déjà de Roger Ducos. Fouché avait depuis longtemps des relations avec Barras, mais il était encore plus décidé que lui à ne point laisser tomber le gouvernement aux mains de leurs anciens amis, bien convaincu qu'on ne pouvait attendre d'eux que désordre et perdition.

Le droit de réunion venait d'être retiré à la faction qui en abusait ; la liberté de la presse ne pouvait lui être laissée. — « Les journalistes jacobins, disait le ministre, sans crainte de répression[32], calomnient, outragent, dénoncent les vieux soldats de la Révolution, républicains exclusifs, apôtres privilégiés de la liberté, les fondateurs de la République ; ils travaillent à sa destruction par l'anéantissement des pouvoirs qui la maintiennent et des lois qui la conservent. »

Mais comme il était impossible de frapper les anarchistes sans se faire pardonner cette rigueur par un redoublement de persécution contre les royalistes et les modérés, le ministre présentait les journalistes comme divisés en deux bandes, qui marchaient séparément vers un but commun, le renversement du gouvernement.

Le Directoire usa des pouvoirs que lui avait donnés la loi du 22 fructidor. Elle avait décidé que les auteurs et collaborateurs des journaux qu'elle désignait seraient déportés ; mais elle n'avait pas nommé ces collaborateurs. On avait laissé dans le vague cette menace, et un petit nombre de journalistes avaient été poursuivis ; les autres, sans avoir aucune garantie contre le sort qui les menaçait, vivaient plus ou moins cachés. Lorsque la liberté de la presse avait été rétablie, leur position précaire les avait contraints à en user avec sobriété et précaution. Seulement ils donnaient souvent la publicité à des faits et à des nouvelles que le Directoire aurait voulu cacher ou dénaturer. Ce fut moins pour ce grief que pour établir la balance entre les deux partis que la liste qui aurait dû être connue deux ans auparavant fut publiée officiellement[33].

Quant aux journaux jacobins, ils furent frappés en vertu d'un article de la Constitution : — « Si le Directoire est informé qu'il se trame quelque conspiration contre la sûreté de l'État, il peut décerner des mandats d'amener et des mandats d'arrêt contre ceux qui en sont présumés les auteurs et complices. »

Le message où le Directoire annonçait les mesures qu'il avait prises contre les journalistes donna lieu à de vives et bruyantes discussions ; Briot attaqua ouvertement Sieyès et Barras. — « Un coup d'État se prépare. On veut livrer la République à ses ennemis, la renfermer dans ses anciennes limites ; peut-être les directeurs des calamités publiques ont-ils un traité de paix dans une poche et une constitution dans l'autre... Si le Corps législatif est ainsi comprimé dans sa pensée, dans ses opinions, il faut que le peuple vienne à notre secours. Quand nous n'aurons plus notre indépendance, il faut qu'il se lève et se sauve lui-même. »

Il fut décidé que le Conseil s'occuperait sans délai des dispositions législatives nécessaires pour assurer et régler la liberté de la presse et l'exercice du droit de réunion. Mais une question plus grave, où se concentrait tout l'intérêt du moment et dont la solution déciderait de l'existence du Directoire, allait engager la lutte des partis.

 

Les républicains passionnés, ceux même dont le caractère et la vie étaient honorables, avaient un travers qu'ils ont légué aux générations suivantes des révolutionnaires. Ils se figuraient que tous les moyens employés pour détruire la monarchie, que toutes les circonstances qui avaient accompagné les premiers essais d'un gouvernement démocratique devaient se reproduire identiquement lorsqu'il s'agissait de le maintenir et de le défendre. Sans examiner si ces moyens avaient eu autrefois un succès réel, si la situation actuelle en comportait l'emploi, ils suivaient religieusement la tradition de leurs devanciers : leur règle était de les imiter. Ainsi une des formules qui avaient amené le 10 août était la déclaration de la patrie en danger. Dans la pensée des démocrates, la guerre, qui avait préservé la France d'une invasion étrangère, devait son grand caractère à cet élan donné à l'opinion publique par les Girondins, lorsqu'ils préludaient au 10 août.

Le général Jourdan en fit la proposition. Il n'était pas difficile de peindre « la détresse où était tombée la République : les revers des armées ; la perte des conquêtes ; la frontière menacée ; l'Europe en armes contre la France ; la Suisse et l'Italie insurgées contre une occupation déloyale et rapace ; la guerre civile rallumée ; le désordre partout ; un mécontentement universel ; les finances ruinées ; le crédit public anéanti. » Les preuves ne manquaient pas non plus pour démontrer que tous ces maux devaient être attribués à un mauvais gouvernement. Mais ces fautes et ces malheurs n'avaient-ils pas -leur origine dans le pouvoir délibérant ? n'avait-il pas voulu tout ce que le Directoire avait accompli ? la politique extérieure et intérieure n'avait-elle pas été constamment approuvée et même indiquée par le Corps législatif ?

Jourdan ne se bornait pas à accuser les anciens Directeurs et à demander que leur trahison fût punie ; il dénonçait la conduite de leurs successeurs. — « Lorsque de si grands dangers menaçaient la patrie, les sentinelles chargées par la Constitution de veiller à la sûreté de la République gardent le silence ou ne font entendre qu'une voix faible ou timide. On croirait qu'elles sont endormies, intimidées par le danger ou tombées au pouvoir de l'ennemi ; au lieu de crier « aux armes » et d'appeler les patriotes à leur secours, elles leur commandent le calme le plus absolu ; elles leur ordonnent le silence. »

Sur un thème semblable on ne pouvait entendre que de vaines déclamations ; il était évident que le Directoire et ses ministres faisaient tous leurs efforts pour envoyer des renforts aux armées ; pour se procurer des ressources financières ; pour réprimer les brigandages et la guerre civile. Aussi, les conseils qui lui étaient donnés consistaient à faire beaucoup de proclamations ; à échauffer l'esprit public ; à donner le champ libre aux républicains énergiques pour parler dans les clubs ou écrire dans les journaux ; à leur confier tous les emplois publics : en un mot, le général Jourdan voulait le gouvernement d'un parti et y voyait le salut de la France ; il proposait en conclusion que le Corps législatif déclarât au peuple, « que la patrie était en danger et que sa liberté, sa Constitution étaient menacées par des ennemis extérieurs et intérieurs. » Pour compléter l'imitation de 1793, il demandait qu'une commission de neuf membres fût chargée de proposer des mesures de salut public. »

L'assemblée était agitée. Les uns criaient : — La question préalable ! Les autres : — Aux voix ! l'urgence ! Des représentants d'opinions opposées se précipitaient vers la tribune. Augereau et Chénier y étaient montés chacun d'un côté et se la disputaient, s'injuriant à haute voix. Blin et Bérenger, Villetard et Talot s'adressaient des épithètes insultantes et de grossières menaces. Boulay présidait et ne pouvait rétablir l'ordre ni obtenir le silence. Les Jacobins avaient formé le projet de faire voter sans discussion. Toutefois, après un long tumulte, ils renoncèrent à cette prétention, et Bertrand, l'un d'entre eux, disait : — « Si une telle proposition pouvait trouver quelques opposants, je demande qu'ils soient entendus, afin que le peuple connaisse ses amis et ses ennemis. »

Dans l'état de l'opinion publique, leurs menaces de la colère du peuple ne pouvaient intimider personne. Chénier prit la parole contre la proposition et fut sans cesse interrompu. Lamarque répéta ce qu'avait déjà dit Jourdan et insista plus fortement sur l'exemple qu'avait donné l'Assemblée législative en 1792 ; il termina par quelques paroles adressées aux amis de Sieyès et de Barras. — « S'il était un parti qui voulût opposer à des barbares une défense timide, qu'il aille chercher loin de nous le repos et la mollesse. Pour nous, fondateurs et défenseurs de la République, nous voulons des combats et des fatigues ; nous voulons agir promptement sur tous les points, à toutes les heures ; nous voulons réparer les affronts et les pertes que la trahison nous a fait éprouver ; enfin nous voulons la liberté ou la mort. » Et tout le parti jacobin se leva en criant : — La liberté ou la mort !

Lucien Bonaparte s'opposa vivement à la déclaration du danger de la patrie. — « Proposez, disait-il, des mesures nouvelles, extraordinaires, énergiques ; nous les discuterons. Mais cette déclaration ne peut produire rien de bon, rien de réellement utile ; elle excitera la défiance, des troubles et des attentats. »

Son discours eut du succès ; Daunou, qui jouissait d'une haute considération parmi les républicains sincères et sensés, fit une impression encore plus marquée : la discussion fut ajournée malgré les clameurs des Jacobins.

Elle recommença le lendemain et devint plus personnelle et plus injurieuse. Sieyès, Chénier, Talleyrand, furent attaqués comme les continuateurs des perfidies et des trahisons de l'ancien Directoire.

M. Chazal, un des amis les plus dévoués de Sieyès, demanda, sans toutefois manquer d'égards pour le général Jourdan, si, lorsqu'il avait été battu par l'archiduc Charles, il avait proposé à son armée de déclarer que la patrie était en danger. — « Ne pensa-t-il pas que lorsque la patrie est en péril, il est inutile de le proclamer, et qu'il vaut mieux la défendre avec courage ? »

M. Boulay descendit du fauteuil et s'exprima nettement sur le véritable motif de la proposition. Les Girondins de l'Assemblée législative avaient déclaré la patrie en danger, non point pour la sauver, mais pour renverser la monarchie ; les auteurs de la proposition veulent renverser le Directoire. — « Tel est, disait-il avec raison, le fond de la question. Si vous alarmez le peuple, disait-il, sur le maintien de son gouvernement, s'il peut craindre le retour d'un régime abhorré, cette imprudence pourra diriger contre vous-mêmes le mouvement que vous exciterez : vous ne pourrez plus l'arrêter et il amènera la contre-révolution. »

Au moment où la discussion allait être fermée, on apprit que le général Bernadotte cessait d'être ministre de la guerre. On ajoutait, ce qui était faux, que Macdonald remplaçait Lefebvre dans le commandement de Paris. Alors l'exaspération des Jacobins ne garda plus aucune mesure.

Le général Jourdan demanda si c'était le prélude d'un coup d'État. — « Jurons, s'écria-t-il, qu'on ne nous enlèvera de nos chaises curules qu'après nous avoir donné la mort. Je propose la permanence de l'Assemblée. Que rien ne nous divise ; que rien ne nous effraye : la liberté ou la mort ! » —Et ils se levèrent en répétant ce cri ; les tribunes publiques y joignirent leurs acclamations.

Augereau disait : — « J'ai confiance dans le Directoire ; je ne crois pas à un coup d'État j'étais le général du 18 fructidor ; il y avait alors une conspiration ; aujourd'hui personne ne conspire. Nous discutons avec pleine liberté sur les moyens de sauver la patrie, et je déclare devant le ciel qu'il faudra faire tomber ma tête avant de commettre un attentat sur un seul de mes collègues. »

D'autres accusaient les moteurs secrets des désastres de la patrie d'étouffer l'énergie républicaine, de préparer une paix déshonorante et le retour d'un roi constitutionnel. — « Peut-on en douter quand on entend parler d'un Talleyrand et d'un Rœderer ? Le cri : à bas les Jacobins est synonyme du cri : vive le roi ! »

Plus les Jacobins se montraient violents, plus' ils perdaient la chance d'obtenir la majorité. On procéda enfin au vote. 245 voix rejetèrent la proposition de Jourdan ; 121 voix lui furent favorables.

C'était une bataille complétement perdue par le parti jacobin. Il avait réuni toutes ses forces ; il avait employé tous les moyens qui autrefois l'avaient rendu maître du gouvernement et du pays. Des conciliabules s'étaient réunis pour préparer cette journée ; les orateurs avaient espéré que leurs paroles menaçantes épouvanteraient les représentants timides ; la salle avait retenti de leurs clameurs ; les dénonciations et les accusations avaient été leurs arguments ; ils avaient rempli les tribunes publiques de vociférateurs des faubourgs. Des groupes nombreux avaient occupé les alentours de la salle, demandant des piques et des fourches pour sauver la patrie, criant contre la trahison de Barras et de Sieyès.

Le scrutin achevé, cet essai de tumulte populaire fit place au calme accoutumé. A peine dans la plupart des quartiers de Paris avait-on su qu'il y avait quelque tapage au conseil des Cinq-Cents.

Sans avoir fait un coup d'État, le Directoire semblait donc le maître de la situation. Bernadotte avait non point donné mais reçu sa démission, ainsi qu'il prit soin de le publier en refusant un commandement aux armées et en demandant sa retraite. Marbot ne commandait plus à Paris. Jourdan et Augereau n'ayant point de troupes sous leurs ordres étaient, non plus des généraux, mais des représentants. Championnet devenait général en chef de l'armée d'Italie, en y joignant l'armée des Alpes qu'il venait de former en Savoie et dans les hautes Alpes.

Moreau, nommé au commandement de l'armée du Rhin, allait s'y rendre en passant par Paris ; Macdonald y était déjà ; on pouvait compter sur Lefebvre qui avait succédé à Marbot. Ainsi, il n'y avait pour le moment rien à craindre du parti qui venait de subir un grave échec au conseil des Cinq-Cents.

Mais ce n'était qu'une position défensive ; elle ne donnait pas à des hommes sans décision et inhabiles à exercer une autorité impérieuse le moyen de faire la guerre avec gloire et succès, de conclure une paix raisonnable, de comprimer et de calmer les discordes civiles, d'imposer silence à tout esprit de parti, à tout souvenir révolutionnaire ; de changer une constitution qui condamnait les grands pouvoirs de l'État à une continuelle mutation.

Le Directoire était divisé : Moulin et Gohier s'étaient opposés à tout ce qu'on venait de faire contre leurs amis et leurs commettants ; Barras et Sieyès vivaient en méfiance réciproque. Leurs projets, si l'on peut appeler ainsi des vues jetées sur un avenir possible, n'étaient pas les mêmes ; Barras était toujours prêt à se rapprocher des Jacobins et les ménageait après les avoir frappés. La majorité du conseil des Cinq-Cents s'était déclarée contre les hommes qui suscitaient le trouble, parce qu'ils auraient amené une crise et peut-être une révolution ; mais si le Directoire devenait menaçant et prétendait attenter à l'indépendance du Corps législatif et aux libertés publiques, cette même majorité lui serait vivement contraire.

Ainsi, il fallait évidemment en venir au coup d'État ; pour l'exécuter, un général devenait nécessaire. Sieyès en était convaincu et d'avance personne ne doutait que la nouvelle révolution allait se faire par un des chefs de l'armée. Joubert avait paru à Sieyès l'homme à qui ce rôle devait être donné. Jusqu'au dernier jour de sa vie il avait conservé la confiance du parti jacobin et ce pouvait être une circonstance favorable au succès. Maintenant, à qui destiner la mission de soumettre le Corps législatif, d'abolir la Constitution de l'an III et de créer un pouvoir dictatorial ?

La difficulté pour Sieyès était de trouver un homme qui se décidât à tenter une entreprise aussi aventureuse, à encourir une telle responsabilité, sans aucune vue d'ambition personnelle, sans avoir un projet pour le lendemain, ni une opinion politique qui lui fût propre. Renverser le gouvernement, changer les grands pouvoirs de l'État et remettre, aussitôt après, la France entre les mains de Sieyès pour qu'il essayât cette fameuse constitution qu'il méditait toujours, qu'il n'avait pas même écrite et qu'il expliquait, quelquefois à ses disciples ; ou bien pour qu'il traitât avec un roi de son choix en l'enchaînant dans sa constitution : c'était supposer, dans celui qui consentirait à servir d'instrument, autant de docilité que d'audace. La situation présentait tant d'évidence, que tous les hommes qui portaient leur attention sur les affaires publiques, savaient que telle était la préoccupation de Sieyès. Lui-même en raisonnait avec ses amis sans trop de secret. Lucien Bonaparte, malgré ses liaisons avec les républicains exaltés qui n'étaient point jacobins, convenait que la Constitution devait être changée : et que le salut de la patrie tenait à la création d'un pouvoir exécutif plus fort et plus fixe. Il souhaitait que Sieyès donnât sa confiance à un général qui par sa position et sa vie passée offrît une garantie aux amis de la liberté et de la République. Jourdan, plus que tout autre, était dans cette condition ; mais il était exaspéré par la crainte d'une contre-révolution, et en toute sincérité, il ne voyait aucun autre moyen de sauver et de défendre la République, que de faire revivre le pouvoir absolu de la Convention, moins les crimes qu'il n'en croyait pas inséparables ; il vit plusieurs rois Sieyès, mais se refusa à entrer dans aucune négociation.

Avec un autre caractère et des opinions peut-être plus révolutionnaires, Bernadotte était encore plus intraitable. Son beau-frère, Joseph Bonaparte, homme prudent et de beaucoup de discernement, n'avait jamais pu acquérir la moindre influence sur lui ; on ne pouvait songer à Augereau.

Macdonald était alors à Paris ; peut-être lui fut-il parlé des projets de Sieyès ; mais son caractère et son mérite appartenaient trop exclusivement à l'ordre militaire ; la politique lui convenait mal et il n'avait nul désir de s'y entremettre.

Moreau, qu'on venait de rappeler, n'avait pas encore quitté l'armée d'Italie, et on avait lieu de douter qu'il pût être l'homme de la circonstance.

Le général Lefebvre, par sa position de commandant de Paris, aurait pu être employé, mais il n'avait ni dans l'armée, ni dans l'opinion, une position assez considérable.

Parfois Sieyès cherchait parmi les généraux celui qu'il conviendrait de choisir pour une si grande affaire et trouvait des objections contre chacun de ceux qui lui étaient indiqués. Si alors quelqu'un de ses familiers, de ceux qui n'avaient pas assez de finesse pour connaître le caractère des hommes et la portée des événements, venait à dire : — « Ah ! si le général Bonaparte était ici, » — Sieyès répondait dédaigneusement : — « Le remède serait pire que le mal. » Ce qui n'empêchait pas que prévoyant ce qui devait nécessairement arriver si le grand général revenait, il s'y résignât par avance. Peut-être est-il vrai, comme on l'a dit, qu'au nom du Directoire, il envoya une lettre pour engager le général de l'armée d'Égypte à revenir en France. Cette invitation, si elle fut faite, ne parvint pas à son adresse, et ne pouvait se rapporter qu'au commandement des armées et aux périls de la guerre, non pas à une révolution à faire.

D'ailleurs, il eût fallu s'entendre avec Barras, ce qui était impossible, puisqu'il ne se proposait pas le même but et n'avait ni les mêmes amis, ni les mêmes partisans que Sieyès. Ainsi tout restait indécis et Sieyès laissa passer le trimestre de sa présidence sans rien résoudre. Le 1er vendémiaire[34], Gohier devint président du Directoire. C'était une difficulté de plus.

Cependant les dangers, dont la guerre menaçait la République, étaient devenus moins imminents. Les progrès des armées ennemies, non-seulement étaient moins rapides, mais semblaient arrêtés. La bataille de Novi qui, selon toutes les probabilités, devait être suivie d'une retraite de l'armée française, contrainte à regagner la frontière de France par le littoral de la Méditerranée, eut pour lendemain l'immobilité de l'armée russe. Moreau, qui s'était d'abord disposé à évacuer Gênes, et qui prenait ses mesures pour une retraite où l'ennemi ne pourrait l'entamer, reprit confiance et se prépara non-seulement à défendre Gênes, mais à garder les passages de l'Apennin. Un mois après la fatale journée de Novi, l'armée française aurait pu reprendre l'offensive, si elle n'avait pas été laissée dans le dénuement et la misère ; tant le désordre et' l'incurie de l'administration s'étaient augmentés au milieu des préoccupations de la politique intérieure.

Par bonheur pour la France, les affaires de la coalition n'étaient pas conduites plus raisonnablement. L'armée commandée par Souvarof était sous la direction supérieure du cabinet de Vienne et du conseil aulique. Or, la politique de l'Autriche différait des idées de l'empereur Paul, et la tactique des généraux autrichiens étaient tout autre que celle du généralissime. Il se piquait de ne rien entendre aux combinaisons stratégiques ; les délais imposés par la prudence et la nécessité de se préparer à l'opération qu'on voudrait entreprendre, étaient pour lui un sujet de raillerie ou une occasion d'impatience. Il commençait les attaques avant d'avoir réuni ses forces, sauf à les renouveler et à s'y obstiner si elles échouaient. Ainsi il était prodigue de la vie de ses soldats, et n'obtenait le succès qu'à force d'hommes. Sans cesse il risquait une défaite complète pour obtenir un succès partiel, et rien n'était disposé pour tirer un grand avantage de la victoire. — « En avant sur l'ennemi et battez-le. » C'étaient toutes les instructions qu'il donnait aux généraux qui servaient sous ses ordres. Plus d'une fois, et surtout à Novi, le gain de la bataille avait été décidé par un corps d'armée autrichien ; enfin, après cette victoire, il ne lui restait plus que quarante mille Russes, et il en avait amené le double.

Ses dissentiments avec le cabinet de Vienne étaient plus graves que sa mésintelligence avec les généraux autrichiens. Seul des coalisés, l'empereur Paul faisait la guerre avec des vues désintéressées, ou du moins sans autre ambition que d'être le sauveur et l'arbitre de l'Europe. Aveugle dans sa haine contre la révolution française, il voulait rétablir toutes choses exactement comme auparavant. Territoires et gouvernements devaient être remis au même état qu'avant 1789.

L'Autriche était moins chevaleresque ; elle prétendait conserver tout ce qu'elle possédait autrefois et tout ce qu'elle avait obtenu de la France par compensation. Elle voulait surtout établir sa domination dans l'Italie entière. Ainsi, restaurer les États que la conquête du général Bonaparte avait détruits ou diminués n'entrait pas dans les projets du cabinet de Vienne en cela absolument contraires aux instructions qu'avait reçues le général Souvarof. Il ne fut donc question ni de la république de Venise, ni du roi de Sardaigne ; Turin fut un moment gouverné en son nom, mais sans qu'il fût invité à y revenir, et sans qu'il y exerçât une autorité réelle. Le cabinet de Vienne paraissait même peu empressé à reconstituer la souveraineté temporelle du Pape.

Les proclamations de Souvarof qui appelaient les peuples d'Italie à l'insurrection contre les Français et contre le joug étranger, ne convenaient pas non plus au gouvernement autrichien. Le corps lombard, commandé par le général Lahoz, qui avait quitté les drapeaux français pour se joindre aux insurgés de la Toscane et des Etats-Romains, après avoir été encouragé par le général russe, fut licencié par les Autrichiens.

D'ailleurs le désordre des insurrections nuisait à l'armée victorieuse autant qu'à l'armée vaincue. L'administration militaire des Russes était si mal réglée, les vexations des soldats et de leurs commandants étaient si difficiles à endurer que la révolte s'élevait souvent contre les nouveaux envahisseurs, surtout en Piémont. Ce fut dans cet état de choses que Souvarof reçut l'ordre de conduire son armée en Helvétie où elle était maintenant plus nécessaire qu'en Italie.

Le général Masséna, depuis qu'il avait quitté Zurich, se maintenait entre l'Aar et la Limath ; son quartier général était à Lensbourg et les Autrichiens essayaient peu d'attaques contre lui. Sous ses ordres et en communication avec lui, le général Lecourbe, après avoir redescendu le Saint-Gothard jusqu'à la rive droite du lac des Quatre-Cantons, avait eu de fréquents combats avec un corps autrichien. Regagnant successivement les positions qu'il avait abandonnées, il était, à la fin de juillet, redevenu maître du Saint-Gothard. Le passage du Simplon était aussi au pouvoir des Français qui avaient une division dans le Valais.

S'étendant ainsi sur sa droite, l'armée de Masséna manœuvrait sur la gauche des Autrichiens de manière à les inquiéter et à leur ôter toute communication avec leur armée d'Italie.

L'archiduc Charles, depuis ses premiers succès, n'avait donc obtenu aucun résultat. Il lui avait été impossible de forcer Masséna à abandonner la Suisse. Entrer en France par l'Alsace eût été une imprudence en laissant l'armée d'Helvétie en arrière de lui ; d'ailleurs, dès le commencement de la campagne, il avait dû envoyer en Italie le corps du général Bellegarde, fort de vingt-cinq mille hommes. Pendant ce temps-là les troupes que Masséna avait sur le Bas-Rhin et qui formaient son extrême gauche, recevaient de jour en jour des renforts ; elles avaient même obtenu quelques avantages ; ainsi s'expliquait l'inaction apparente de l'archiduc Charles.

L'empereur Paul s'était engagé à envoyer trois armées : la première avait été destinée à l'armée d'Italie ; une autre était attendue pour être opposée à l'armée d'Helvétie ; la troisième devait être auxiliaire d'une descente que le gouvernement anglais avait résolu de faire en Hollande au milieu du mois d'août.

Au moment où Souvarof était vainqueur à Novi, le général Korsakov arriva en Suisse avec son corps d'armée ; c'était lui qui devait commander en chef. L'archiduc, en revenant sur le Rhin où il espérait faire enfin une guerre active et glorieuse, laissa un corps autrichien commandé par le général Hotz, Suisse au service d'Autriche, qui avait beaucoup d'expérience et une parfaite connaissance du pays. Les informations qu'il donnait au général russe furent à peine écoutées ; les conseils de l'archiduc Charles n'étaient pas mieux reçus. La présomption et la négligence des officiers russes de cette armée du général Korsakov étaient un sujet d'étonnement pour les Suisses, accoutumés depuis un an à la vigilante prudence des officiers français.

Ce fut afin de venir se joindre à l'armée de Korsakov que le général Souvarof quitta l'Italie et se mit en route pour descendre en Suisse en traversant les Alpes : la route était difficile, il fallait la disputer aux Français qui l'occupaient.

 

Le général Masséna était donc menacé d'être enveloppé par trois armées, du général Korsakov qui se trouvait en face de lui, de Souvarof qui arrivait d'Italie, et d'un fort détachement composé du corps de Condé, des troupes bavaroises et autrichiennes qui étaient en marche et allaient arriver.

Il était indispensable à Masséna de se bâter pour n'avoir pas à combattre tant d'ennemis à la fois. Souvarof ne pensa pas que cette réunion fût nécessaire et il envoya à Korsakov l'ordre de livrer bataille ; mais ce ne fut pas lui qui attaqua.

Dans la nuit du 24 au 25 septembre, l'armée française passa sur plusieurs points la Limath qui formait la ligne de défense des Russes ; ils occupaient Zurich, situé sur les deux bords de cette rivière à sa sortie du lac, et leur ligne se prolongeait sur la rive droite du lac jusqu'à la Linth qui s'y jette à sa pointe orientale. Ce passage difficile s'effectua heureusement ; remontant la Limath sur les deux rives jusqu'à Zurich, les Français eurent toujours l'avantage d'attaquer des corps séparés, en prévenant leur jonction.

Loin de là, le général Soult effectuait aussi le passage de la Linth, entre le lac de Zurich et le lac de Wallenstadt. Ce ne fut pas sans trouver une vive résistance. Deux cents nageurs armés de lances, de pistolets et de sabres, traversèrent la rivière en face du village de Schonitz et enlevèrent les postes ennemis.

A cinq heures du matin, l'ennemi reconnut à sa grande surprise quelles positions avait déjà occupées l'armée française ; elle avait jeté des ponts de bateaux et ses attaques des deux rives communiquaient et se portaient mutuellement secours. Après un combat opiniâtre où fut tué le général Hotz, la rive droite de la Linth était au pouvoir des Français. Les Russes vinrent nu secours des Autrichiens qui la défendaient, malgré une grande supériorité de nombre et une audace rare, ils furent repoussés avec une perte considérable.

La journée du 25 avait pour résultat l'occupation de la rive droite de la Limath, du lac de Zurich et de la Linth, c'est-à-dire de toute la ligne ennemie. Mais la ville de Zurich était encore au pouvoir des Russes. Elle est située à l'extrémité occidentale du lac et traversée par la Limath. Ainsi elle séparait en deux parties l'armée française, et le corps ennemi qui l'occupait se trouvait placé au centre de la ligne conquise la veille.

Masséna aurait voulu préserver cette ville de la ruine et du carnage inséparables d'une entrée à vive force ; le général russe répondit à la sommation en demandant la faculté d'évacuer l'artillerie, les bagages et les blessés ; il y en avait six mille.

La victoire était incomplète tant que Zurich n'était pas occupé. Il fallait se presser d'achever la défaite de Korsakov, avant qu'il pût recevoir le renfort du corps de Condé et des Bavarois. La route par où devait arriver ce secours était encore libre.

Une seconde sommation fut encore plus mal accueillie que la première ; les avant-postes russes tirèrent sur le parlementaire.

La journée du 26 septembre ne fut ni moins acharnée ni moins sanglante que la veille ; elle se termina par la prise de Zurich et la défaite entière de l'armée russe, dont les restes se retirèrent sur Winterthur, emmenant une seule pièce de canon. On entra dans Zurich à la fois par les deux rives, et les désastres qu'une capitulation aurait épargnés affligèrent cette malheureuse ville.

Cependant l'armée de Souvarof avançait ; après avoir acheté par des sacrifices énormes le passage du Saint-Gothard et suivi la route étroite et difficile qui suit le cours torrentiel de la Reuss, en combattant sans cesse les généraux Gudin et Loison, elle était parvenue à Altdorf. Le général Lecourbe avec une poignée d'hommes l'arrêtait encore sur le bord de la Reuss, mais ne pouvait pas l'empêcher longtemps de s'étendre sur la rive septentrionale du lac des Quatre-Cantons, vers Schwitz, Glaris et Lucerne. Là, il se serait réuni avec les débris du corps autrichien que la bataille de Zurich avait rejeté de ce côté.

Masséna, au lieu de poursuivre la déroute de Korsakov, laissa deux divisions à Zurich et se porta avec le reste de son armée à la rencontre de Souvarof.

Après avoir tenté de pénétrer en Suisse par les vallées de la Mutten, puis de la Linth, toujours repoussé, toujours vaincu, voyant son armée diminuée et presque détruite, Souvarof fut poussé dans la vallée du Rhin, au-dessous du pays des Grisons.

Il était temps de retourner à Korsakov, qui avait rallié les restes de son armée au corps de Condé et aux Bavarois. Maintenant la ligne d'opération de Masséna s'étendait depuis Schaffhouse jusqu'à Dissentis dans les Grisons, le long de la rive gauche du Rhin et du lac de Constance ; mais les ennemis occupaient encore cette rive ; il s'agissait de les forcer à repasser le fleuve.

C'est à quoi réussit Masséna après plusieurs combats livrés sur sa gauche, tous avec un égal succès. Le corps de Condé formé d'émigrés et de Russes était en avant de Constance. Après l'attaque qui triompha d'une vaillante résistance, le général Gazan entra dans la ville avec l'ennemi ; on se battit dans les rues et les Français demeurèrent maîtres de Constance. De son côté Souvarof avait été contraint de continuer sa retraite par le pays des Grisons. La rive gauche du Rhin, depuis sa source jusqu'à Constance, était occupée par l'armée de Masséna[35].

— « Une bataille de quinze jours sur une ligne de soixante lieues de développement contre trois armées combinées, conduites par des généraux de grande réputation, occupant des positions réputées inexpugnables : telles ont été les opérations de l'armée d'Helvétie. » — Ainsi était résumé le rapport que faisait le général Masséna. C'est un des plus beaux récits de guerre qui se puisse lire ; là se trouvent les noms de tous les généraux qui, depuis, ont tant ajouté à cette première illustration. Masséna s'y complaisait à faire valoir le courage de ses soldats et la vaillance habile des chefs qui les commandaient : Soult, Oudinot, Gudin, Molitor, Gazan, Mortier, Lecourbe ; un chef d'escadron d'artillerie légère est mentionné d'une manière toute particulière, il s'appelait Foy.

La Suisse était entièrement délivrée ; les passages des Alpes et des Apennins n'étaient plus menacés : l'archiduc ne pouvait plus risquer de s'avancer au-delà du Rhin ; mais un danger plus imminent avait alarmé le gouvernement et l'opinion publique.

 

Les Anglais avaient fait une descente en Hollande ; un corps de dix-sept mille Russes devait se joindre à leur armée, que commandait le duc d'York. Un premier débarquement avait été effectué dans les derniers jours du mois d'août, sous les ordres de sir Ralph Abercromby ; cette avant — garde était de quinze mille hommes seulement. Le général Brune en avait vingt-cinq mille en comptant l'armée batave. Il prit position à Alkmaer, devant les Anglais campés dans les dunes ; ils ne purent faire aucun progrès. Le ministère anglais avait compté sur une insurrection de la Hollande, mais il s'était mépris. Le gouvernement de la république batave était dévoué à la France et avait l'appui d'un parti nombreux. La ville d'Amsterdam s'émut d'un sentiment national, elle s'imposa de fortes sommes, leva des bataillons, arma ses batteries, se prépara à une énergique défense contre la marine anglaise qui aurait pu arriver jusqu'à ses murailles.

Lorsque le duc d'York eut débarqué le reste de son armée et reçu les auxiliaires russes, il se trouva à la tête de quarante mille hommes ; Brune fut contraint à quitter sa position d'Alkmaer ; mais le lendemain 19 septembre l'armée anglaise fut moins heureuse ; ses attaques furent repoussées, et le général Brune remporta une victoire où les Anglais perdirent trois mille hommes tués ou blessés, deux mille prisonniers, vingt-cinq canons et cinq drapeaux. Le duc d'York se retira dans les dunes. Une autre tentative n'eut pas plus de succès et lui coûta des pertes plus grandes. L'armée anglaise se trouvait ainsi bloquée sur ce rivage à l'entrée de l'hiver sans autre communication ni moyen d'approvisionnement que par la voie incertaine de la navigation, sous l'influence d'un climat humide et malsain. Le duc d'York fit proposer au général Brune une convention ou plutôt une capitulation[36]. L'armée anglaise se rembarqua et huit mille prisonniers français furent rendus. L'Angleterre s'était emparée de toute la flotte hollandaise. Ce fut le dénouement d'une campagne conçue d'après de fausses données et avec des forces insuffisantes.

La République était en ce moment délivrée de toute crainte de la coalition. La France n'était plus en danger. Si elle avait eu un gouvernement fort par son unité, respecté de la nation, affranchi de la menace toujours subsistante d'une révolution nouvelle, elle aurait pu espérer la paix et par suite le rétablissement de l'ordre intérieur. Mais le Directoire ne remplissait aucune de ces conditions : divisés entre eux, les Directeurs ne pouvaient suivre une direction constante, ni s'accorder sur le but ou sur les moyens. Tous étaient plus ou moins assujettis à une faction insensée qui ne leur permettait ni la sagesse, ni la modération, ni la justice dans le gouvernement intérieur ; ni la paix avec les puissances de l'Europe. Tout récemment le conseil des Cinq-Cents avait voté avec acclamation l'article suivant : « Sont déclarés traîtres à la patrie et seront punis de mort tous négociateurs, généraux, ministres, représentants du peuple, ou tels autres citoyens français qui pourraient recevoir, proposer ou appuyer des conditions de paix tendant à modifier ou à changer en tout ou en partie la Constitution du peuple français, ou à altérer l'intégralité du territoire actuel de la République. » — Bien que l'orateur qui proposait cette loi n'eût point, dans le long exposé des motifs, prononcé le nom de Sieyès, le vrai sens de son discours était une dénonciation contre le Directeur dont les projets étaient connus ou plutôt devinés, non-seulement en France, mais en Europe ; aussi était citée en preuve la phrase suivante tirée d'un pamphlet intitulé Antidote au congrès de Rastadt, dont l'abbé de Pradt était l'auteur : — « Après tous les échecs que la Constitution actuelle a déjà reçus, nous ne doutons pas qu'on ne puisse trouver au besoin des interprétations conciliatrices. » — M. Garreau concluait de cette espérance d'un des publicistes de l'émigration qu'il existait une conspiration ourdie par les puissances étrangères pour donner à la France un roi constitutionnel ou un président inamovible.

Ainsi la majorité du conseil des Cinq-Cents ne voulait la paix qu'à des conditions qui la rendaient impossible tant que l'Europe ne serait pas écrasée par les victoires des armées françaises et résignée à subir la propagande armée des révolutionnaires. Cette majorité n'était pas moins incompatible avec le rétablissement de la paix intérieure. Lorsque de son propre aveu la France était menacée de devenir une vaste Vendée, les seuls moyens pour la pacifier étaient, selon le parti dominant, les lois de proscription, les supplices, les confiscations, l'intolérance religieuse et toutes les rigueurs d'une tyrannie soupçonneuse. Les Jacobins ne se souvenaient pas que c'était un semblable régime qui avait suscité et agrandi les terribles guerres civiles que la modération et les ménagements venaient à peine de calmer. Et dans quel moment voulait-on rétablir la politique du comité de salut public ? Lorsque l'esprit de désobéissance était devenu général, lorsque aucune espérance n'était placée sur le gouvernement, lorsque sa chute prochaine était attendue par ses ennemis, par ses partisans, par lui-même.

 

 

 



[1] 31 octobre 1797.

[2] 1er septembre 1798.

[3] 20 septembre 1798.

[4] 22 avril 1798.

[5] 19 juillet 1798.

[6] 23 juin 1798.

[7] 10 juillet 1798.

[8] 29 juillet 1798.

[9] 18 octobre 1798.

[10] 11 et 12 octobre 1798.

[11] 28 février 1798.

[12] 6 mars.

[13] 26 mars.

[14] 1er prairial.

[15] Séance du 15 mai.

[16] Séance du 25 mai.

[17] Séance du 7 juin.

[18] 1er août.

[19] Lettres de Louis XVIII au comte de Saint-Priest.

[20] 27 juin.

[21] 13 avril.

[22] 25 mai.

[23] 9 juin.

[24] 24 messidor ; 11 juillet.

[25] 12 juillet 1799.

[26] 20 juillet.

[27] 20 juillet.

[28] 29 juillet.

[29] 2 avril.

[30] Mémoires du maréchal Saint-Cyr.

[31] Lois des 20 août, 17, 18 et 20 septembre.

[32] Rapport du ministre de la police, 9 septembre.

[33] 29 août.

[34] 21 septembre.

[35] 16 octobre 1799, 24 vendémiaire an VIII.

[36] 18 octobre.