HISTOIRE DU DIRECTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

TOME TROISIÈME

 

LIVRE NEUVIÈME.

 

 

Situation du Directoire. — État des finances. — Réduction des rentes. — Message sur l'invasion de la Suisse. — Message sur l'occupation de Rome. — Vexations exercées par les agents subalternes. — Troubles dans le Midi. — Brigandages dans l'Ouest. — Division dans le parti révolutionnaire. — Les élections de 1798. — Loi du 22 floréal. — Treilhard élu directeur. — État des relations extérieures. — Congrès de Rastadt. — L'empereur Paul se déclare contre la France. — Mission de François de Neufchâteau. — Conquête de Malte. — Sieyès à Berlin. — Gouvernement de la Cisalpine. — Rupture avec la cour de Naples. — Guerre de Naples. — Les Français entrent à Naples. — Situation du roi de Sardaigne. — Abdication du roi Charles-Emmanuel. — La Toscane est envahie. — Le Pape transporté en France. — Mort du Pape.

 

Si le général Bonaparte n'avait pas été préoccupé depuis plusieurs mois par la pensée de l'expédition d'Égypte ; si le rêve d'aller en Orient, d'où sont venues, disait-il, toutes les grandes gloires, ne s'était pas emparé de sa pensée, il n'aurait pas quitté la France, et n'aurait pas eu longtemps à attendre pour voir crouler le gouvernement du Directoire, dont lui-même savait la faiblesse et l'impéritie. Déjà, était perdu tout l'avantage des victoires et de la paix. La politique extérieure était dans un désordre menaçant ; la guerre devenait inévitable. Si la patience et surtout l'inaction n'avaient pas été antipathiques au vainqueur de l'Italie, le moment de saisir le pouvoir serait bientôt venu, car la politique intérieure était conduite avec encore plus de malhabileté que les affaires étrangères. Une crise était imminente et devait suivre de peu de jours le départ du général et de son armée.

 

La conséquence systématique du 18 fructidor, telle que la concevait Sieyès, cette vaste expulsion d'une classe de la nation, déclarée incompatible avec le parti qui était en possession du pouvoir, n'avait été admise ni par l'opinion générale, ni par le Corps législatif. Le Directoire lui-même s'était refusé à tenter une si grande et si dangereuse expérience ; elle ressemblait trop au régime de la Terreur, que repoussait la malédiction publique et qui avait mal réussi au gouvernement conventionnel. Les Directeurs ne voulaient voir dans le 18 fructidor qu'un coup d'État devenu nécessaire pour se maintenir ; leur autorité étant actuellement incontestée, ils ne désiraient rien de plus. Il leur suffisait d'exercer la tyrannie, selon que l'occasion en exigeait l'emploi. Ils se refusèrent même aux instances d'un grand nombre de leurs amis, qui proposaient de proroger pour dix ans les pouvoirs des membres du Directoire et pour sept ans les pouvoirs des représentants siégeant actuellement dans les deux conseils. Ce projet, discuté dans des conférences ignorées du public, fut repoussé. Le gouvernement était imprévoyant et sa conduite semblait dictée à la fois par la présomption et la timidité. Sa toute-puissance ne se signala d'abord qu'en faisant poursuivre les émigrés, les prêtres et les suspects de royalisme. Il destitua les administrations départementales, les tribunaux, les municipalités élues par le suffrage populaire, et les remplaça par d'anciens Jacobins. Le tribunal de cassation, qui avait plusieurs fois fait preuve d'une consciencieuse indépendance, fut mutilé et renouvelé, au moins pour la moitié.

Le Corps législatif n'était plus un pouvoir : instrument servile du Directoire, il tomba dans un mépris tempéré par l'indifférence ; comme il n'y avait ni liberté de la parole, ni liberté de la presse, le public ne s'occupait plus des affaires du gouvernement. Il savait en gros qu'elles étaient mal conduites par des hommes qu'il n'estimait pas ; que les personnes et les propriétés n'avaient point de garanties ; il ne croyait point à la durée d'un pareil état de choses et laissait passer le temps.

Le premier usage que le Directoire fit de la docilité des deux Conseils, ce fut d'obtenir une loi complète sur les dépenses et les revenus de l'État. Il était urgent de les régler. La mauvaise intelligence, qui avait divisé la législature et le pouvoir exécutif, avait jusqu'ici empêché de remettre l'ordre dans les finances. Aucune confiance n'avait été accordée à l'administration, qui ne se comportait pas de manière à la mériter. Pour établir l'équilibre entre les dépenses et les recettes, il eût fallu faire revivre quelques impôts indirects abolis par l'imprudence et le désir de popularité qui avaient entraîné l'Assemblée constituante. Le parti opposé au Directoire avait craint aussi de mécontenter le peuple et n'avait pas voulu aider un gouvernement, dont il souhaitait la chute. Maintenant ce gouvernement était devenu fort ; il ne croyait pas avoir à garder de ménagements et se hâta de mettre à profit sa situation.

 

Une des misères qui résultaient de la pénurie des revenus publics, celle qui excitait le plus de mécontentement, celle qui s'opposait à l'existence du crédit public et à la possibilité d'alléger les charges du présent en grevant l'avenir de l'intérêt des emprunts, c'était le manque de fidélité envers les rentiers, tous inscrits, d'après la loi rendue par la Convention, sur le même grand-livre, et rangés à une condition uniforme. Il était rare que le moindre à-compte leur fût payé. De tous les créanciers de l'État, ils étaient les plus négligés ; il fallait, avant tout, pourvoir aux services publics. Six jours après le 18 fructidor, le comité des finances présenta, sans l'accompagner d'aucun exposé des motifs, d'aucune explication préalable, la loi relative aux fonds nécessaires pour les dépenses générales, ordinaires et extraordinaires de l'an VI. C'était le système complet des finances de la République. La discussion commença sur-le-champ et dura six jours au conseil des Cinq-Cents ; le 31 septembre 1797, la loi fut votée par le conseil des Anciens.

Elle renfermait beaucoup de dispositions nouvelles qui, avant d'être reconnues comme nécessaires, auraient été mieux examinées et plus controversées dans une assemblée indépendante. — Les contributions directes devaient être payées d'avance pour un trimestre par la moitié la plus imposée des contribuables de chaque commune.

— Les droits d'enregistrement sur les ventes, donations et successions étaient réglés sur un tarif plus élevé que par le passé.

— Le transfert des rentes sur l'État était soumis à un droit d'enregistrement.

— Le droit de timbre était imposé sur les pièces relatives à toute espèce de transactions ou réclamations. Les journaux, les feuilles périodiques, les cartes à jouer étaient soumis à un timbre.

— Un droit était établi sur les inscriptions hypothécaires.

— Une taxe d'entretien des routes avait déjà été décrétée en principe, après avoir éprouvé une vive opposition ; mais le tarif et le mode de perception n'avaient pas été réglés. On savait combien cet impôt était contraire aux habitudes et aux idées de la population ; combien la perception serait difficile. Le projet le comptait pour douze millions dans les revenus publics.

Plusieurs lois successives furent nécessaires avant de commencer cette perception. Parmi les actes d'administration du gouvernement directorial aucun ne fut plus impopulaire. Il rencontra d'abord une résistance presque universelle. Les bureaux étaient démolis ; les employés maltraités. Les voitures passaient par les plus mauvais chemins de traverse plutôt que de payer la taxe. Jamais en France la grande voirie n'avait été une charge locale. Dans presque toutes les provinces les grandes routes étaient dues à la munificence de l'État : elles étaient royales. C'était une conséquence nécessaire du défaut d'institutions municipales et du système de contribution. D'ailleurs, rien ne garantissait que les revenus de ce nouvel impôt seraient appliqués à leur destination. Les routes complètement négligées depuis plusieurs années restaient dans le même état de délabrement, et cette taxe, eût-elle été employée à les réparer, n'aurait point suffi.

— Le rétablissement de la loterie avait été plusieurs fois repoussé par le Corps législatif ; tout avait été dit sur son immoralité et ses funestes effets. Cette fois la loterie rentra dans les revenus de l'État, et des représentants qui l'avaient combattue auparavant dans leurs écrits ou leurs discours, acceptèrent des emplois dans cette nouvelle administration.

— Les droits sur les tabacs venant de l'étranger furent considérablement augmentés ; ce qui entraîna l'établissement d'un impôt sur les tabacs fabriqués avec des feuilles récoltées en France.

— La loi qui avait réglé les formalités à remplir pour les négociations du trésor fut abrogée, et le gouvernement recouvra le libre arbitre que la majorité de la précédente législature avait jugé sujet à de fâcheux abus.

 

La grande question tranchée dans cette loi ne pouvait l'être que par un gouvernement despotique, affranchi du contrôle de la discussion et de la liberté des délibérations.

— Chaque inscription au grand-livre de la dette publique tant perpétuelle que viagère, liquidée ou à liquider, sera, disait cette loi, remboursée pour les deux tiers ; l'autre tiers sera conservé en inscriptions sur le grand-livre.

Si ce remboursement des deux tiers du capital n'eût pas été illusoire, les rentiers n'auraient pas eu à se plaindre, mais ce n'était point en numéraire que l'État s'acquittait de sa dette. Il était délivré, aux porteurs d'inscriptions de rente, des bons admissibles en payement de domaines nationaux. L'achat de ces domaines était compliqué de formalités et soumis à des conditions telles, que les bons devaient rester à peu près sans valeur entre les mains des rentiers qui en étaient porteurs. La banqueroute des deux tiers de leur capital pouvait donc passer pour complète.

Néanmoins, si les malheureux rentiers avaient eu la certitude que désormais ils recevraient exactement les gouvernements de Venise, concentré dans sa petite île, ne serait pas, comme vous pensez, de longue durée. »

Pour hâter le succès de la révolution, on répandit dans tous les États vénitiens une proclamation signée de Battaglia, ce sénateur, chef de l'opinion libérale, qui était en bons rapports avec les Français et qui avait été obligé de se retirer à Milan depuis l'insurrection de Vérone. Cette pièce n'était pas de lui et il ne fut pour rien dans la ruine de sa patrie. Il voulait une constitution de liberté pour la république de Venise, et le général Bonaparte avait résolu de l'anéantir. On donna donc aux révolutions qu'on exécutait dans les villes vénitiennes un caractère local. Bergame, Brescia, Padoue, Vicence, Bassano, Udine, crurent pendant quelques jours être des républiques séparées : à aucune époque de la guerre le désordre n'avait été plus déplorable. Toute administration avait disparu. Ce fut une grande facilité pour les dilapidations, les abus, les vexations de l'administration militaire[1]. Le général en chef tentait vainement de les réprimer. Sa volonté et ses projets en avaient été la cause première ; elle portait ses conséquences.

 

Le gouvernement de Venise était maintenant « renfermé dans sa petite île. » Il tenta encore, non de résister, mais de fléchir le vainqueur par un surcroît de soumission et d'humilité. Le général Bonaparte était revenu de Milan au bord de la lagune ; il reçut les députés, les accueillit durement ; ils n'obtinrent rien de plus qu'un armistice de douze jours.

Il repartit, laissant des pouvoirs et des instructions au général Baraguey-d'Hilliers, qui commandait un corps de vingt mille hommes. Avant de commencer le siège de Venise, il se rendit dans la ville, et dans sa conférence avec le général Pesaro, aux rudes conditions déjà exigées ; il ajouta la suppression du sénat et du conseil des dix, c'est-à-dire du gouvernement vénitien. Ils demandèrent un délai et se résignèrent à faire arrêter et traduire en justice les inquisiteurs de police ainsi que le commandant du Lido. Ensuite, ils envoyèrent encore une députation au général en chef ; ils ne le trouvèrent pas à Mantoue et le suivirent à Milan.

Mais la situation de Venise ne comportait point de délai. Dans cette agonie du gouvernement, il ne conservait aucune autorité. Le parti révolutionnaire était d'autant plus animé et menaçant qu'il se voyait à la veille du triomphe. Les esclavons, soldats indisciplinés et à demi sauvages, étaient prêts à se jeter sur le peuple. La ville était bloquée du côté de la terre et craignait une disette.

Un secrétaire de la légation de France était resté après le départ de M. Lallemant. Le doge et le commandant militaire de la ville lui firent demander une entrevue secrète pour aviser aux moyens à employer pour que la révolution inévitable et imminente, du moins ne fût pas sanglante. M. Villetard répondit qu'il n'avait aucun pouvoir, mais que si on lui demandait des conseils, il les donnait.

Le lendemain, 9 mai, les articles suivants, indiqués par un secrétaire sans mission, furent acceptés par le doge de la république de Venise et par ce qui restait de ce gouvernement, jadis puissant et orgueilleux.

— Tous les détenus politiques mis en liberté, — les esclavons partis avant deux jours ; formation d'une garde nationale soldée ; — invitation aux troupes françaises d'entrer dans la ville immédiatement après le départ des esclavons ; — dès le lendemain, 14 mai, abolition du gouvernement aristocratique et plantation d'un arbre de la liberté ; — installation d'une municipalité de trente six membres choisis par le général français. Le doge sera maire de Venise ; — invitation aux municipalités de la terre ferme d'envoyer chacune un député pour former un gouvernement provisoire ; — respect aux propriétés et à la religion.

Mais il est difficile que le programme d'une révolution s'exécute avec régularité. M. Villetard avait rendu compte au général Bonaparte des conseils qu'il donnait, en ajoutant que tout restait soumis à sa suprême décision. Le général Baraguey-d'Hilliers écrivait de son côté pour demander quelle conduite il aurait à tenir si le gouvernement de Venise l'appelait pour réprimer l'anarchie et pour maintenir l'ordre troublé, soit par une insurrection populaire, soit par une sédition des esclavons.

Sans attendre une réponse de Milan, le vieux doge Manini convoqua une assemblée générale du sénat, et après avoir exposé les dangers de la situation, il déclara que le gouvernement avait encouru la haine du peuple et qu'il lui était impossible de pourvoir aux circonstances ; il invitait donc les sénateurs à se démettre volontairement de leur autorité et à remettre tous les pouvoirs entre les mains d'une commission de dix membres nommés avec l'agrément du général Bonaparte.

L'abattement et l'épouvante étaient arrivés au point que cette proposition fut adoptée à la majorité de sept cent quarante voix contre cinq.

Le renvoi des esclavons, dernier espoir du parti aristocratique, fut aussi délibéré ; mais l'obéissance de cette troupe indisciplinée n'était point facile à obtenir. On décida qu'elle serait envoyée en Dalmatie et embarquée par convois successifs.

Cependant, ces résolutions du sénat n'étaient pas conformes aux volontés du parti démocratique ni aux espérances que lui avait données M. Villetard. Il s'assembla tumultuairement et nomma une municipalité composée de soixante personnes ; le doge en faisait partie, mais il ne parut point et se cacha.

Les démocrates, en comptant sur la faveur et l'appui du peuple vénitien, s'étaient grandement mépris ; à peine leur municipalité eut-elle fait afficher sa proclamation de liberté, d'égalité et de souveraineté du peuple, qu'une foule en désordre se porta à cette nouvelle municipalité, la dispersa, arbora l'ancien drapeau vénitien, et mêlée aux esclavons, remplit la grande place en criant : — « Vive Saint-Marc ! » — On s'empara de l'arsenal ; on arma des embarcations ; tout s'apprêta pour s'opposer à l'entrée des Français. Les maisons des partisans de la démocratie furent saccagées.

Cette contre-révolution était toute spontanée. Elle était un soulèvement de la populace, une sédition de soldats, qui couraient au pillage bien plus qu'à la défense de la seigneurie. Aucun sénateur, aucun homme riche, aucun honnête homme ne prit parti avec les bandits qui ravageaient la ville. Un vieux général, longtemps persécuté par le gouvernement pour ses opinions libérales, Salembeni, l'homme le plus considéré des esprits. Ainsi la révolution de Rome, l'expulsion du Pape, la persécution de nouveau exercée contre les prêtres, contribuaient au mécontentement général qui, sans bruit et sans manifestation, croissait de jour en jour.

 

Un autre acte de tyrannie, délibéré dès le lendemain du 18 fructidor, portait la désolation dans une multitude de familles : les décrets du 19 fructidor ordonnaient, sous peine de mort, aux émigrés rentrés de sortir du territoire. Aux termes de la loi, un Français inscrit sur la liste des émigrés sans être jamais sorti de France, et qui, nonobstant ses réclamations, n'avait pas encore obtenu sa radiation, était un émigré rentré. Il lui fallait donc s'expatrier ; légalement ses biens étaient confisqués ; s'il avait encore ses parents, une part de leur propriété était saisie, comme devant lui revenir par héritage. Outre les chagrins de l'exil et la dispersion des familles, une pareille loi portait la perturbation dans les relations d'intérêt, dans les affaires conclues ou entamées entre particuliers. A la vérité, on pouvait obtenir une mise en surveillance et un permis provisoire ; par ce moyen, on n'était pas contraint à émigrer ; mais cette faveur devait être sollicitée d'un pouvoir arbitraire. Une inimitié personnelle, une exagération d'opinion dictait le refus du Jacobin que le Directoire avait choisi pour son agent local. ; un commis vénal vendait cette surveillance. Le despotisme subalterne exercé par la délégation du despotisme de gouvernement est plus excessif, plus irritant que les volontés de l'autorité suprême. Les vexations de la police municipale atteignaient non-seulement les émigrés présumés et les royalistes suspects ; mais la répartition de l'impôt, mais l'exécution des lois de recrutement contre des réquisitionnaires, oubliés ou exemptés depuis six ans, étaient des occasions continuelles de détester la domination imposée à la France. La patience était néanmoins presque universelle ; le Directoire pouvait s'applaudir de tant de soumission et d'obéissance.

 

Les désordres qui, dans quelques provinces, troublaient momentanément la paix publique n'avaient pas assez de consistance et d'ensemble pour donner de graves inquiétudes au gouvernement ; il ne devait pas craindre encore de les voir s'agrandir et s'étendre au point de redevenir une guerre civile. En Provence et dans le midi de la France, c'était presque la continuation d'une lutte entre deux partis exaspérés et habitués depuis plusieurs années à exercer, quand l'occasion s'en présentait, de cruelles et réciproques vengeances.

Dès le 13 septembre, en apprenant la nouvelle du 18 fructidor, un rassemblement, commandé par un royaliste nommé Allier, déjà connu dans tous les troubles qui avaient si souvent désolé cette région, surprit la citadelle du Pont-Saint-Esprit ; ne trouvant aucune résistance de la part des habitants effrayés, il occupa la ville pendant deux jours, sans commettre de graves désordres ; les municipaux avaient montré quelque fermeté ; mais aucune violence ne fut exercée contre eux. Ils se retirèrent et firent demander du secours : le général Haquin, le même qui s'était trouvé à l'insurrection de Pavie, fut envoyé avec un détachement, auquel se joignirent les gardes nationales des environs. Les rebelles n'attendirent point ; son arrivée : ils se retirèrent en se dispersant. Allier continua à parcourir furtivement les provinces voisines, cherchant à y susciter des troubles et entretenant une correspondance avec les agents des princes émigrés. Quinze mois après la surprise du Pont-Saint-Esprit, il fut découvert dans l'asile où il se cachait, condamné et exécuté au Puy-en-Velay.

Six semaines[2] après cette première tentative de rébellion, la ville de Carpentras fut aussi occupée par un rassemblement royaliste. La municipalité, renfermée dans l'hôtel de ville avec une partie de la garde nationale, se défendit pendant vingt-quatre heures ; il y eut de part et d'autre des morts et des blessés. Les rebelles se retirèrent, lorsque approcha la force armée envoyée contre eux.

Peu de jours après[3], une bande d'insurgés entra dans la ville de Tarascon et se dispersa quand arriva le général Bon avec un détachement de troupes. On poursuivit les fuyards : huit furent tués, plusieurs faits prisonniers, traduits devant le conseil à Marseille, et condamnés à mort.

Lyon n'avait pas cessé d'être pour le Directoire et pour la faction révolutionnaire un sujet d'inquiétude : l'ordre n'y était pas complétement rétabli ; l'opinion y inclinait au royalisme, ou du moins à une aversion marquée du gouvernement directorial. A la faveur des divisions politiques, beaucoup d'actes de brigandage désolaient la contrée environnante. Ce n'était plus la compagnie de Jésus exerçant des vengeances, mais des bandes de voleurs qui profitaient de la faiblesse des autorités et de l'intimidation qui pesait sur les magistrats et les jurés. Un message du 7 février 1798 exposa cet état de choses au conseil des Cinq-Cents, en l'attribuant, plus que de raison, à des motifs politiques. — « La commune de Lyon est une de celles qui se sont le moins ressenties des salutaires effets produits par l'immortelle journée du 18 fructidor. » — Ainsi parlait le Directoire en annonçant que la ville de Lyon était mise en état de siège ; la même mesure fut appliquée à plusieurs autres villes du Midi et de l'Ouest.

La plus grave des tentatives d'insurrection, mais qui ne pouvait avoir aucune influence sur la situation politique intérieure de la France, éclata en Corse : ce fut une véritable guerre suscitée par le parti qui regrettait la domination des Anglais. Le général Vaubois se comporta avec fermeté et sagesse. Il y eut un moment où il crut avoir besoin d'un renfort de dix mille hommes. — « Notre situation devient chaque jour plus alarmante, » — écrivait Lucien Bonaparte à son frère. Lorsque les insurgés eurent été vaincus et dispersés, une amnistie rendit à cette île autant de tranquillité qu'en pouvait endurer une population peu accoutumée au bon ordre, dont jouissent les pays civilisés.

 

La guerre civile de l'Ouest ne paraissait pas à ce moment près de se rallumer. Les pays de la rive gauche de la Loire étaient calmes ; mais la chouannerie et ses brigandages désolaient tantôt un canton, tantôt un autre de la Bretagne et de la Normandie. Il n'y avait ni ensemble ni continuité dans cette perturbation : le pillage et les vengeances particulières se déguisaient sous un masque de royalisme. Toutefois, les correspondances avec l'Angleterre et l'émigration se mêlaient à ce déplorable désordre ; la police armée, qui s'employait à le réprimer, s'emparait souvent de chefs ou d'agents royalistes, et leur condamnation était immédiate. D'autres intrigues furent découvertes à Paris, et des émigrés furent fusillés. Il n'était point nécessaire de prouver qu'ils avaient des relations avec les comités et les agents de l'émigration, ou qu'ils recevaient de M. Wickam, ministre d'Angleterre en Souabe, des subsides pour aider des conspirations toujours promises et jamais réelles : leur présence sur le sol français suffisait pour motiver leur supplice. Il y eut surtout dans le Midi d'impitoyables conseils de guerre ; on a vu comment le général Bonaparte avait manifesté son indignation contre une extermination où étaient compris les vieillards et les femmes : on vit à Marseille une pauvre marchande fusillée comme émigrée, parce que, n'ayant pas obtenu sa radiation, elle était restée sur le sol français.

Telles furent les premières conséquences du 18 fructidor, telles les voulait le Directoire, autant pour satisfaire sa propre opinion que pour obéir aux exigences du parti dont il était l'instrument. Mais il ne devait pas tarder à se retrouver dans la situation où l'avait déjà placé cette même conduite, lorsqu’après le 13 vendémiaire il avait montré tant de complaisance à la faction révolutionnaire.

 

Quand elle eut ainsi triomphé, elle se divisa comme après chacune de ses victoires. Les principaux auteurs du 18 fructidor étaient des hommes qui, pour sauver la République et garantir les intérêts de la Révolution, avaient cru nécessaire de donner un pouvoir plus fort et plus absolu au Directoire. Groupés autour de lui, faisant accepter leurs conseils, dictant ses choix, ils partageaient en quelque sorte cette autorité qu'ils avaient agrandie. D'autres avaient un amour plus sincère de la République ; ils ne voulaient pas la liberté pour tous, mais ils se flattaient d'en jouir. S'ils s'étaient félicités d'être délivrés d'une majorité qui leur était contraire, ce n'est pas qu'ils eussent désiré l'humiliante docilité de la représentation nationale ; ils commencèrent à murmurer contre le despotisme et à éprouver le sentiment de jalousie et de méfiance qu'ils avaient habituellement contre toute supériorité et tout pouvoir.

Mais cette fraction du parti républicain n'avait point la majorité dans les conseils. La masse centrale, aux opinions moyennes, au caractère timide, soumise au mal par crainte du pire, préférait le gouvernement du Directoire aux excès et aux folies dont on était évidemment menacé par les révolutionnaires mécontents. Ceux-ci placèrent donc leurs espérances sur les élections ; tous leurs efforts, leurs manœuvres, leurs intrigues se portèrent de ce côté.

Le Directoire, ayant eu besoin de déchaîner cette opinion contre les modérés et contre la majorité législative, avait eu recours aux moyens dont il avait déjà connu les dangers. A l'instar du cercle constitutionnel, où Sieyès et ses amis avaient préparé le 18 fructidor, des clubs s'étaient formés dans les départements ; bientôt, il y en eut partout. Leurs déclamations, leurs menaces, leurs dénonciations, étaient loin de produire le même effet que pendant la Terreur ; ils inspiraient peu de crainte et réussissaient mal à réveiller l'apathie-du public. C'était surtout dans les campagnes que régnait cette inerte indifférence. Dans certains départements, les Jacobins imaginèrent des clubs ambulants ; c'était comme une sorte de mission chargée de réchauffer l'esprit public, de réveiller la foi républicaine, et surtout de désigner aux habitants de la campagne les noms sur lesquels on voulait diriger les suffrages.

Les journalistes modérés avaient été condamnés à la déportation ; mais les journalistes révolutionnaires de toute nuance n'en étaient que plus autorisés à une pleine licence. Le parti qui, de jour en jour, devenait plus hostile au Directoire, ne pouvait manquer de se servir de cette arme. On lisait dans le Défenseur de la vérité et des principes :

— « Depuis longtemps nous signalons à l'opinion publique une faction dangereuse, dont les affreux projets ne tendent à rien moins qu'à substituer au gouvernement démocratique leur monstrueuse aristocratie, ou le gouvernement d'un seul avec un changement de dynastie. Cette faction ne prend plus la peine d'envelopper du manteau de l'obscurité ses sinistres machinations. Nous annonçons à ces ennemis du peuple et de l'égalité que les hommes libres suivent toutes leurs démarches et qu'ils ne souffriront pas que les fruits bienfaisants de la Révolution deviennent la proie des plus méprisables ambitieux, des plus vils dominateurs. Républicains austères, courageux plébéiens, vos enfants ne seraient donc que des esclaves, rebut d'une classe insolente d'orgueilleux patriciens. Ils succéderaient à la servitude affreuse de leurs malheureux pères. Peuple français, ce serait un crime de te cacher les nouveaux dangers qui menacent ta liberté et que nous entrevoyons dans un avenir prochain. Des enfants dénaturés sortis de ton propre sein ont médité ton asservissement. C'est par la corruption de la morale publique ; c'est en substituant à l'esprit national l'esprit de la plus basse vénalité, c’est en provoquant des actes législatifs contraires aux principes de l'égalité, qu'ils espèrent accomplir leurs abominables projets. Réveille-toi, peuple malheureux ; lève-toi majestueux et terrible, et comble l'abîme creusé sous tes pas avec les cadavres ensanglantés de tes lâches ennemis. »

La loi du 19 fructidor plaçait sous l'inspection de la police les journaux et les écrits périodiques ; elle autorisait même leur suppression. Le Directoire usa de cette faculté et supprima plusieurs journaux[4].

Il y en eut un le Journal du matin, qui encourut cette peine pour avoir parlé des divisions qui existaient dans le Directoire au sujet de changements dans la composition du ministère.

Cet article témoignait la crainte qu'avaient, les Jacobins de voir le ministère de la police ne pas rester entre les mains de Sotin. Peu de semaines après, il fut envoyé comme ministre à Gênes et remplacé par Lecarlier qu'on fit revenir de Suisse. C'était au moment où le général Augereau cessa de commander l'armée du Rhin et fut relégué au commandement de la division de Perpignan. Les deux exécuteurs du 18 fructidor étaient déjà suspects au Directoire et disgraciés. L'influence du général Bonaparte avait été sans doute pour quelque chose dans la nouvelle attitude prise par le Directoire ; mais sa principale et presque son unique préoccupation, c'étaient les élections. Plusieurs dispositions des lois électorales furent modifiées, de manière à donner plus d'influence au gouvernement et à ses agents. Ils furent choisis avec soin et ils reçurent des instructions.

Le plus notable changement qui fut opéré dans la législation électorale se rapportait à la vérification des pouvoirs. Le mode en avait été réglé par une loi du 19 mai 1797. La discussion n'avait alors soulevé d'autre question importante que la compétence exclusive de chaque conseil pour vérifier les élections de ses membres, et il avait été décidé que les pouvoirs, après avoir été examinés au conseil des Cinq-Cents, le seraient aussi par le conseil des Anciens. Lorsque Dumolard avait, par hypothèse, parlé de la prétention d'attribuer la vérification aux membres du Corps législatif destinés à sortir après les élections, sans même admettre provisoirement les nouveaux élus, on s'était écrié contre une telle supposition comme invraisemblable et calomnieuse. Dumolard avait répondu : — « Aussi ne parlé-je point pour le moment ; mais le temps peut venir où des hommes ayant bu à la coupe du pouvoir et désespérés de le quitter ne demanderaient pas mieux que d'examiner les pouvoirs de leurs successeurs. »

Ce moment-là était venu : l'usurpation, dont le simple énoncé avait suscité une indignation unanime, devint une loi.

D'après la Constitution, les représentants élus pour remplacer le tiers sortant, devaient prendre séance le 1er prairial[5]. Les assemblées primaires étaient convoquées pour le 1er germinal, afin de nommer les électeurs, et la réunion des assemblées électorales était indiquée pour le 21 du même mois. Le Directoire redoubla d'activité à l'approche de cette crise, qui devait décider de son sort ; le péril était évidemment plus grand qu'à l'époque du 18 fructidor, sinon pour la République, du moins pour les gouvernants. C'était surtout par des proclamations, des articles de journaux, ou des discours prononcés par ses amis à la tribune des Conseils, que le gouvernement essayait de capter les suffrages pour ses partisans. L'influence de La Réveillère-Lépeaux était aperçue dans cette série de déclamations qui se succédaient presque chaque jour. Les fêtes publiques, ce moyen sur lequel les littérateurs révolutionnaires ne cessaient pas de compter, étaient aussi employées pour donner occasion à des allocutions adressées au peuple.

A tant de phrases, le public restait froid et indifférent. Le Directoire n'était point placé de manière à agir sur l'opinion ; il ne pouvait émouvoir aucune des fibres sensibles. Comment l'aurait-on écouté, lorsqu'il parlait de liberté, de constitution, de morale ? — Il n'avait rien de commun avec la gloire nationale ; c'était aux chefs des armées, surtout à celui qui s'éloignait mécontent et presque hostile, qu'elle donnait du lustre et de la grandeur. — Les diatribes alternatives contre le royalisme ou l'anarchie étaient usées. — Les accusations portées contre les conspirateurs de fructidor nuisaient aux accusateurs plus qu'à leurs victimes. Vainement un long factum rempli d'exagérations, de suppositions et de mensonges, fut porté à la tribune des Cinq-Cents par Bailleul ; il raviva les sentiments d'estime et de pitié que tous les honnêtes gens avaient pour les déportés.

La péroraison d'une des proclamations donne l'idée de la position qu'avait alors le Directoire. Son titre à obtenir la confiance de la nation aurait été de n'appartenir à aucun parti ; d'être plus fort qu'eux, non point en frappant tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre, mais en leur imposant crainte et respect, au nom des lois, dans l'intérêt de l'ordre public, avec le concours de l'opinion générale.

Mais il était mal venu à tenir ce langage, et il n'avait pas le droit de dire : — « Ni violence ! ni faiblesse ! ni terreur ! ni réaction ! ni royauté ! ni dictature ! car vous n'en voulez point. Ô peuple souverain, vous voulez inflexiblement la Constitution de 1795, la liberté, la République ! voilà ce que vos choix doivent vous garantir. C'est votre propre cause que le Directoire plaide devant votre raison et votre expérience ; il vous demande de généreux auxiliaires qui sachent discerner les moyens de vous rendre heureux. Citoyens, ce n'est pas ainsi que vous parleraient l'insolente démagogie ou un roi tyrannique. Né de la Constitution, le Directoire aime à vous parler son langage ; il reconnaît et il honore la souveraineté du peuple dont il est émané ; c'est en votre nom qu'il vous conjure d'achever votre ouvrage. »

Ces paroles étaient évidemment destinées à rassurer les citoyens tranquilles et amis de l'ordre, à les rallier au gouvernement, en leur promettant de ne plus prendre les anarchistes pour auxiliaires, de les repousser et de les réprimer. Pour agir en ce sens, le Directoire fit fermer un certain nombre de clubs et même le cercle constitutionnel de Paris, qui avait dégénéré en une réunion jacobine. Afin de témoigner de son aversion du régime de la Terreur et se montrer vrai thermidorien, il fit insérer dans les journaux, que le citoyen Méda, qui le 9 thermidor avait arrêté Robespierre, venait de recevoir de l'avancement.

Tous ces efforts furent impuissants pour ranimer les esprits ; les hommes éclairés ou intéressés à l'ordre public n'avaient aucun motif pour s'inquiéter de cette lutte électorale entre deux partis qui, l'un comme l'autre, ne présentaient aucune garantie de l'établissement d'un gouvernement juste, raisonnable et modéré. Le scrutin des assemblées primaires ne pouvait pas être une manifestation de la véritable opinion publique. Les révolutionnaires rangés sous l'obéissance du Directoire, et les révolutionnaires jaloux et mécontents, luttèrent d'intrigue pour composer les listes d'électeurs conformément à leurs opinions.

Dans le système des élections à deux degrés, les votants du premier degré appartiennent en très-grande majorité à une classe sans lumières et qui ne s'occupe pas des affaires publiques. Les charger de choisir une liste nombreuse, c'est les livrer aux influences des cabales ; leurs suffrages sont déterminés par l'activité des intrigants ou les menaces des autorités locales. Malgré les exhortations qui leur avaient été adressés la veille, à l'occasion de la fête solennelle célébrée en l'honneur de la souveraineté du peuple, les citoyens de Paris montrèrent peu d'empressement à se rendre aux assemblées primaires. On lisait dans les journaux du 23 mars :

— « Il y a beaucoup de personnes qui aiment mieux se donner le triste et inutile plaisir de déclamer d'avance contre les choix qu'ils prévoient, que d'aller concourir par leur présence et par leurs suffrages à en assurer la bonté et la sagesse. »

A Paris, comme dans les départements, le parti directorial n'eut point à se féliciter du choix des électeurs. On vit reparaître les noms les plus odieux et les plus flétris des mauvais jours de la Révolution. Les journaux républicains, mais modérés, disaient qu'une grande influence avait été exercée sur les élections par les chefs d'un parti démagogique qui voulait la république à la manière de Marat et de Robes pierre.

Le Directoire partageait cette inquiétude ; une circulaire fut adressée à tous les électeurs. Ce n'était plus le langage paternel et le ton sentimental des proclamations destinées aux assemblées primaires. Les conseils étaient donnés avec plus de fermeté, et même avec une sorte de menace. Il y était question des dangers du royalisme, mais évidemment la lettre était dirigée « contre les hommes qui voulaient tout soumettre à un nivellement universel et absolu, dont, au surplus, ils avaient grand soin de s'excepter. »

En prémunissant les électeurs contre l'intrigue, le Directoire avouait hautement l'influence que devaient exercer les magistrats. — « Ils doivent vous désigner ouvertement ceux qu'ils croient propres à fixer parmi vous la liberté et le bonheur, et ceux qui pourraient les en bannir. »

— « La juste crainte des détestables élections de l'an iv et de l'an v ne doit pas vous jeter dans un excès opposé, et non moins funeste. Ce qui a le plus nui à la consolidation de la Révolution, c'est que nous n'avons pas su jusqu'ici nous maintenir dans une juste mesure. Soyez scrupuleusement attentifs à déjouer la funeste ambition des fauteurs de l'exécrable régime de 93, qui ne connaissent de république que celle qui s'environne de victimes et de bourreaux ; pour qui tout ordre social est une servitude ; qui, dénués de la force morale attachée à l'estime et à la confiance publique, ne veulent que trouble et confusion ; qui cachent leur nullité sous les dehors populaires ; qui en imposent à la multitude par des déclamations délirantes. »

Après les avoir longuement entretenus de la nécessité d'éviter le double écueil du royalisme et de l'anarchie, le président du Directoire, qui était à ce moment M. Merlin, indiquait, sans trop de déguisement, que, si le 18 fructidor avait été exécuté contre les uns, on se déciderait, quand la circonstance l'exigerait, à agir de la même sorte contre les autres.

— « Quel que soit leur nombre et leur audace, ils ne réussiront pas à renverser la Constitution : l'énergie constante des législateurs fidèles, celle du Directoire, dont les intentions sont aussi inébranlables que pures, préserveraient encore une fois la République. Mais, dans ce cas même, le mal qu'occasionneraient de pareils choix n'en serait pas moins réel : trop d'ébranlements successifs dans l'ordre politique finissent par épuiser la confiance, par mettre la force à la place de la loi, par exaspérer les haines et réveiller toutes les passions, au lieu de les calmer pour les fondre dans l'ordre constitutionnel. »

Merlin résumait ainsi toute l'histoire du gouvernement directorial ; ses craintes étaient une prédiction.

Huit jours après, les alarmes du Directoire étaient augmentées, et, dans une proclamation, il en vint à des menaces plus explicites. — « Une vaste conspiration, savamment ourdie, avait influé sur une grande partie des choix de l'an V... L'énergie des législateurs, fidèles à leur mission, a foudroyé les conspirateurs. Toujours constant dans le projet de renverser la République, l'étranger, changeant de masque, a tramé une conspiration d'un autre genre : son but est d'introduire dans le Corps législatif des hommes universellement exécrés, dont le nom seul enraye les citoyens paisibles et les patriotes les plus prononcés. Des personnages honteusement fameux dans les annales révolutionnaires figurent déjà sur les listes d'électeurs ; leurs projets, qu'ils ne dissimulent pas, frappent les citoyens d'une terreur telle, qu'ils pensent à réaliser leur fortune et à quitter le pays. — Citoyens, rassurez-vous ; si le Corps législatif a su, le 18 fructidor, chasser de son sein les traîtres qui y siégeaient, il saura bien écarter ceux qu'on veut y faire entrer. »

Il était impossible au Directoire d’obtenir par les voies légales et régulières le succès dans les élections. Il avait écrasé et il continuait à persécuter sans relâche le parti modéré, contre lequel il avait fait le 18 fructidor ; il pouvait en espérer une apathique résignation, mais aucun secours. Il avait distribué tous les emplois aux Jacobins et les avait lâchement courtisés ; ainsi il ne pouvait compter sur la coopération active et sincère des magistrats. Il avait laissé se rouvrir les clubs, il avait déchaîné les journaux anarchistes. L'esprit militaire, qui avait acquis une grande importance, lui était contraire ; car, tout en adressant des déclamations louangeuses à l'armée, il se méfiait des généraux, ne payait pas la solde et protégeait les friponneries des fournisseurs. Les amis qu'il avait dans le Corps législatif, et qui se trouvaient encore en majorité, étaient des complices, et participaient à la haine et au mépris publics. On les accusait à juste titre de vouloir, eux aussi, se perpétuer dans leur pouvoir.

Ainsi, bien que les élections ne fussent pas réellement libres, elles n'appartenaient pas au Directoire. Il le prévoyait et avait résolu d'employer un expédient auquel il avait déjà songé pour les élections de 1797 ; mais une loi sur la vérification des pouvoirs y avait mis empêchement. Les meneurs des cabales électorales, qui travaillaient pour la réélection des amis du Directoire, reçurent une instruction : ils devaient, lorsque la majorité serait contraire ou douteuse, prendre un prétexte quelconque, déclarer que l'élection n'était pas libre, se retirer dans un autre lieu et y procéder à un scrutin. De cette sorte, deux élections et deux procès-verbaux seraient envoyés au Corps législatif, et comme, depuis le changement de la loi, les pouvoirs étaient vérifiés avant l'admission provisoire des élus, et avant la sortie des représentants dont les pouvoirs étaient expirés, ce serait l'élection conforme à la volonté du Directoire qui serait déclarée valable.

Ce fut ce qu'on appelait le système des scissions. Il fut pratiqué même à Paris, sous les yeux du gouvernement. La majorité resta dans l'église de l'Oratoire, la minorité se transporta au Louvre, dans la salle alors affectée aux séances de l'Institut. Il ne sembla point au public indifférent qu'il y eût un dissentiment assez considérable pour motiver une si singulière démarche. L'Oratoire ne fit aucun choix scandaleux : Gohier, Cambacérès, Berlier, n'étaient pas des anarchistes ; La m arque et surtout Robert Lindet tenaient de plus près au parti jacobin ; Tissot et le général Moulin n'acceptèrent pas. De leur côté, les scissionnaires de l'Institut nommèrent des républicains reconnus : Chénier, Andrieux, Cabanis, Chazal ; Berlier fut aussi sur cette liste. Ducis refusa, ainsi que le général Menou.

Le conseil des Cinq-Cents laissa d'abord apercevoir quelque embarras, en recevant les doubles procès-verbaux, qui constataient les scissions et les doubles élections. On commença par vérifier les pouvoirs des représentants élus dans les départements où l'assemblée électorale ne s'était point divisée, et l'on renvoya à une commission, non point la grave et générale question des scissions, mais les faits particuliers qui avaient pu les motiver dans tel ou tel département.

Le Directoire intervint d'abord, mais sans traiter de la légalité des scissions, sans examiner si, en principe, il pouvait en résulter autre chose que la nullité des opérations du corps électoral ainsi divisé. Un message du 26 avril transmit aux Cinq-Cents des renseignements sur la tenue des séances de l'assemblée électorale du département de la Seine. Le conseil était invité à « porter toute son attention sur les irrégularités innombrables, sur les manœuvres audacieuses, les violations manifestes de la Constitution et des lois, dans lesquelles, disait-il, on ne pouvait méconnaître l'influence des étrangers. » — Puis il ajoutait : — « Les mêmes manœuvres se sont multipliées sur d'autres points de la République. Le Directoire vous fera passer successivement les renseignements qu'il recevra. »

Parmi les pièces relatives au département de la Seine se trouvait un pamphlet imprimé, signé du nom d'un des élus de l'Institut : c'était le manifeste des scissionnaires, écrit dans le style le plus passionnément déclamatoire.

— « Une scission courageuse a sauvé le département de la Seine de la crainte de voir se rouvrir les fosses du terrorisme. Les amis des lois et du gouvernement, tous ceux qui ont quelque chose à garder, quelque patrimoine d'honneur, de conscience, d'instruction, d'industrie, de fortune, s'embrassent et se resserrent dans l'universelle espérance. Les méchants ne se groupent plus ; l'heure de l'intrigue est passée ; ces pelotons de citoyens qu'elle avait égarés, et dont elle avait fait l'écho de ses vociférations liberticides, se sont dispersés d'eux-mêmes, sentant que le pain qu'ils doivent fournir à leurs familles est meilleur et plus sûr que celui que leur promettaient des machinateurs soudoyants et soudoyés. »

Aucun fait de nullité, de contrainte, de violation des règlements n'était allégué ; mais les invectives les plus injurieuses étaient prodiguées aux électeurs qui s'étaient concertés pour donner la majorité à leurs candidats. — « L'anarchie jugea qu'elle ne pouvait désorganiser qu'en s'organisant ; les sectaires avaient l'avantage immense de se connaître tous ; la plupart s'étaient vus jadis sur la même ligne, aux bords du fleuve de sang, dans les comités révolutionnaires ; la plupart avaient bu ensemble la honte, le mépris, l'exécration publique ; la plupart, retombés dans la détresse qui suit l'inconduite et le crime, avaient eu leur place assignée dans le système du bonheur commun de Babeuf. Ils se choisirent un coin dans la salle de réunion. »

Des griefs plus apparents étaient allégués : — « un grand nombre de gens qui n'étaient point électeurs s'étaient introduits dans la salle, amenés par la cabale, et troublaient le calme des séances. »

La première opération avait été la vérification des pouvoirs de chaque électeur. Les discussions avaient été vives et prolongées ; les partis s'étaient prononcés avec force. La majorité avait abusé de sa puissance : elle avait annulé des élections évidemment régulières pour expulser d'honorables citoyens. Sur ce point, le pamphlet disait l'exacte vérité ; cette vérification des pouvoirs avait été un scandale, d'autant plus grand que la majorité avait admis Antonelle, le complice de Babeuf, traduit comme lui devant la haute cour, et qui n'était pas inscrit sur le registre civique de l'arrondissement de Paris, où il avait été choisi pour électeur. Sa cause pouvait être douteuse ; mais elle fut défendue par Dommanget, avocat compromis au 13 vendémiaire, condamné par contumace, et qui avait la réputation de réactionnaire et de royaliste.

Ce dernier trait avait décidé la retraite des scissionnaires. — « A l'aspect de cette transaction liberticide, les amis de la Constitution sont sortis pour ne plus rentrer dans le repaire de ses détracteurs. Cette vertueuse colonne d'honorables citoyens a protesté contre les nullités du crime. »

La protestation des électeurs scissionnaires insistait spécialement sur a le mutuel secours que se prêtaient le royalisme et l'anarchie. » Ce fut le thème adopté par le Directoire et ses amis. Encore que l'esprit public fût réduit au silence et que la presse n'eût point de liberté, cette querelle entre Jacobins, les injures qu'ils s'adressaient mutuellement, les souvenirs qu'ils se renvoyaient les uns aux autres, la prétention de sauver la Constitution et de se présenter comme défenseurs des lois et de la justice, réveillèrent pour un instant l'opinion ; elle n'était ni irritée, ni indignée, tant elle était soumise et dénuée d'espérance ; mais elle devenait de plus en plus méprisante et désintéressée de tout ce qui se passait dans la sphère du gouvernement. — « Les scissionnaires, disait-on, établissent en principe que leur séparation est une victoire remportée par les amis de la Constitution sur les apôtres de l'anarchie et du royalisme ; ils les regardent comme des soldats de la même armée combattant sous des bannières différentes. Ils peignent la démagogie comme un royalisme travesti ; ils regardent Robespierre comme un allié de Louis XVII. »

 

Il s'agissait de faire un nouveau 18 fructidor, sous une autre forme ; cette fois, le Corps législatif de l'an VI était disposé à voter l'exclusion des représentants élus, sans être précédemment décimé par la puissance des baïonnettes. La majorité était assurée aux volontés du Directoire : les votants avaient le même intérêt que les gouvernants.

Lamarque engagea la discussion ; il avait été réélu par l'assemblée électorale de la Dordogne. Mais une dénonciation imprimée demandait que l'élection fût annulée comme entachée d'intrigues et de manœuvres illicites.

— « On provoque, disait-il, un 18 fructidor en sens opposé ; on veut ainsi satisfaire la haine, la vengeance et la fureur des rois. » — Ceux qui trouvent que les dangers de la patrie sont assez grands pour que le Corps législatif soit autorisé à prendre de grandes mesures et à frapper de nullité la plupart des élections ne produisent pas les mêmes arguments. Les plus modérés disent « que les choix faits par les scissions sont dictés par un meilleur esprit ; qu'il faut donc les préférer.

« D'autres, s'autorisant d'une faculté constitutionnellement accordée à la chambre des représentants en Amérique, proposent d'admettre ou de refuser les élus d'après leur moralité.

« Les plus hardis prétendent qu'il faut, par une mesure extraordinaire, forte et décisive, renouveler, ou, comme ils le disent, continuer le 18 fructidor. Cette dernière opinion est accueillie avec enthousiasme par les contre-révolutionnaires, qui ont détesté et exécré le véritable 18 fructidor.

« Or, voici comme on raisonne : les élections de l'an v ont été le résultat d'une conspiration royaliste pour le renversement de la République et le rétablissement de la royauté. — Les élections de l'an VI ont été le fruit d'une conspiration en sens contraire, et amènent dans le Corps législatif des partisans de la démagogie, de l'anarchie et de la Terreur.

« Éclairés par l'expérience, raisonnons avec calme, et nous reconnaîtrons la différence des situations et des circonstances. »

Alors l'orateur posait comme parfaitement démontrée la conspiration royaliste de l'an v et la nécessité du 18 fructidor pour arrêter une contre-révolution flagrante, qui mettait en danger l'autorité et même la vie des Directeurs.

Mais il ne convenait pas à Lamarque de donner le nom de conspiration aux cabales, aux manœuvres, aux tumultes d'un parti qui venait de le faire élire par trois départements, parti auquel il appartenait par condescendance plus que par passion démocratique, et dont les excès le trouvaient toujours indulgent.

Au total son argumentation se résumait à dire que ce qui avait été permis et juste contre ses adversaires politiques n'était ni légal ni utile contre ses amis ; d'autant, disait-il, que les anarchistes et les ennemis de la société ne seraient sûrement pas en majorité dans le Corps législatif.

Quant aux conséquences prévues par Lamarque, elles pouvaient être regardées comme certaines. Il devenait évident que chaque année le Corps législatif, d'accord avec le Directoire, aurait un triage à faire dans les élections : — « On ne demandera point, comme quelques pamphlétaires, que les élections soient suspendues, mais on repoussera des conseils législatifs les orateurs indépendants ; on exclura les hommes de talent ; on imputera à chacun les actes de sa vie passée ; tel sera réprouvé comme ayant concouru à la constitution de 1793 ; tel autre comme ayant participé à la constitution de 1791. » — Puis Lamarque rappelait le souvenir, qui avait tant de part à ses craintes, qui était le principal mobile de ses opinions. — « On présentera comme immoraux et sanguinaires ceux qui ont osé juger un tyran et qui ont été les premiers fondateurs de la République. »

En même temps, avec un grand oubli du passé, l'orateur disait : — « On proférera les grands mots de sûreté générale, de salut public : alors la liberté n'aura plus de base et la République périra. » — Lamarque ne pensait pas que c'étaient lui et ses amis qui avaient tué la liberté avec ces mêmes grands mots ; lui-même les employait encore pour justifier le 18 fructidor. Son discours n'avait rien d'hostile contre le Directoire : il était inspiré par un désir sincère de conserver le gouvernement républicain et par la crainte très-fondée qu'il éprouvait en le voyant marcher à sa ruine par une violation annuelle et périodique de la liberté électorale.

Mais la majorité avait une crainte encore plus vive de voir la République livrée aux anarchistes. Peut-être était elle aussi inspirée par le désir de se perpétuer dans l'exercice du pouvoir. Lamarque fut donc écouté avec défaveur ; Hardi, représentant de Rouen, lui répondit avec vivacité. Il disait : — « Le discours que vous venez d’entendre tend à vous faire décider que les agents de Robespierre et de Marat, que les suppôts de Babeuf seront admis au Corps législatif, pourvu qu'ils aient donné à leur élection les apparences de la légalité. Je suis d'une opinion contraire. Je suis persuadé que le salut commun exige qu'il n'entre pas ici un seul homme connu par ses crimes, quelle que soit son élection. Vous avez le droit de les exclure : la Constitution vous en impose le devoir. Le premier qu'elle vous prescrit est de veiller à sa conservation. »

A l'appui de son opinion il cita, en le traduisant à faux, un article de la constitution des États-Unis dont vraisemblablement il n'avait pas compris le vrai sens, non plus que ceux qui lui crièrent qu'il ne s'agissait pas de la constitution américaine. Il n'en continua pas moins à dire : — « C'est à cette disposition salutaire que l'Amérique doit sa liberté et son bonheur. » — Il trouva même un texte de la Constitution de 1795 qu'il interpréta avec tout autant d'inexactitude. — « Les citoyens doivent se rappeler sans cesse que c'est de la bonté de leur choix dans les assemblées pri maires et électorales que dépendent la stabilité du Gouvernement, le maintien de la Constitution et le bonheur public. »

— « Croyez-vous, disait l'orateur, que cet article n'ait été écrit que pour le mécanisme et le matériel des élections ? Non. Il concerne bien plutôt la moralité des élus ; cet article ne permet pas d'admettre dans cette enceinte un scélérat connu pour tel. »

Raisonnant ainsi, il jugeait le discours de Lamarque anarchique, dangereux, et en contradiction avec la loi récemment rendue, qui réglait que les pouvoirs des représentants nouvellement élus, seraient vérifiés par le Corps législatif, avant qu'ils y fussent entrés. Il demandait que l'impression du discours de Lamarque fût refusée, ce qui fut voté à la presque unanimité.

Un des zélateurs les plus passionnés du coup d'État de fructidor, Bailleul, pour préparer les esprits à le voir renouveler, développa le seul argument qui pût avoir quelque valeur, non pas au point de vue de la légalité, mais comme une incontestable conséquence des doctrines révolutionnaires. Selon lui, il s'agissait seulement de prouver que des intrigues royalistes ou anarchistes avaient influé sur les élections. S'il en était ainsi, s'il y avait eu conspiration, comme en l'an v, il fallait procéder de la même manière. En conséquence, Bailleul proposait que le Directoire rendît compte au Conseil des diverses circonstances qui, dans toute l'étendue de la République, avaient accompagné les élections, et notamment des entreprises des anarchistes.

Un message du Directoire fut apporté le 2 mai. C'était une longue énumération de toutes les élections qui, depuis 1789, avaient été l'occasion de criminels projets, d'efforts coupables, tentés par les ennemis de la liberté et de la République, encouragés par la facilité d'agiter et de maîtriser, dans les assemblées populaires, une multitude peu éclairée et docile aux impulsions qu'elle reçoit des passions ou de l'intrigue.

— « La marche de nos ennemis a toujours été la même ; constants dans leurs projets, variant seulement dans les moyens, suivez-les dans leurs détours tortueux, dirigés soit par Dumas et Vaublanc, par Robespierre et Saint-Just, par Marbois et Dumolard, par Pichegru et Willot ; toujours vous les verrez s'appuyer sur les assemblées primaires et électorales. »

Arrivant ainsi au moment présent, le Directoire disait : — « Rien n'est plus invinciblement démontré, plus matériellement prouvé, que cette vaste conspiration. Vos alarmes patriotiques vous l'avaient dévoilée : vous avez voulu avoir des renseignements positifs.

« Mais en vous retraçant les détails de cette conspiration anarchique, le Directoire manquerait à ses devoirs s'il ne déterminait pas d'une manière précise le sens qu'il attache à ce mot fatal, dont les royalistes ont indignement abusé : « Nous ne confondons pas sous cette dénomination, les républicains dont l'âme brûlante exprime avec ardeur l'amour de la liberté ; qui sagement circonscrits dans le cercle de la Constitution de l'an m, savent s'y mouvoir dans une attitude libérale et généreuse, et portent avec fierté le joug honorable et doux des lois républicaines. Par anarchistes, nous entendons ces hommes couverts de crimes, entachés de sang, engraissés de rapines, ennemis-nés de tous les gouvernements ; prêchant Il liberté, en pratiquant le despotisme ; parlant de fraternité, en égorgeant leurs frères ; se targuant de désintéressement, en partageant les dépouilles ; adulateurs serviles du dominateur adroit qui les subjugue : en un m)t, capables de tous les excès, de toutes les bassesses, de tous les crimes.

« Parmi ces hommes, un certain nombre cède, sans le savoir, à l'impulsion du royalisme. Leurs principaux chefs sont d'intelligence avec l'étranger et l'émigration ; du moins, il est impossible d'en juger autrement, lorsqu'on réfléchit que les deux routes convergent vers le même but. En effet, que demandent l'Angleterre et l'émigré d< Blankenbourg, sinon le déchirement des factions, l'épuisement de nos finances, le discrédit des propriétés nationales, l'interruption du commerce ? Comment ne pas croire que Babeuf, lorsqu'il formait le projet d'exterminer le Directoire, le Corps législatif et les ministres, avait reçu cette mission de l'individu auquel devrait profiter cette extermination ?

« Le royalisme, vaincu au 18 fructidor, a quitté sa livrée. Le bonnet rouge a remplacé la cocarde blanche. Si ce moyen lui réussit, la France, déchirée par les convulsions de l'anarchie, se précipitera dans les bras d'un tyran ; s'il échoue, il espère entraîner dans sa perte, non-seulement des criminels auxiliaires, mais des républicains vertueux, confondus comme au temps de la réaction, avec les suppôts de la licence. »

C'était là ce que le Directoire 6t ses partisans appelaient des faits. Un tel exposé pouvait complaire à la majorité servile du Corps législatif, mais pour le public, ce n'était qu'un tissu de suppositions absurdes et mensongères, un témoignage des divisions haineuses, qui fractionnaient le parti républicain. La peur des sectaires de Babeuf n'était qu'un prétexte pour repousser de la législature ces républicains indépendants et jaloux, à qui on adressait des paroles flatteuses ; car les élections que le Directoire voulait annuler n'avaient point le caractère anarchiste. A peine quelques noms se rattachaient-ils au souvenir du complot jugé à Vendôme.

Après avoir présenté les Jacobins comme des complices du royalisme, il 'tait nécessaire d'indiquer comment ils avaient influé sur les élections. Ici le Directoire s'accusait, ainsi lue ses amis de fructidor, d'avoir noué le « premier il de la conspiration. » Elle consistait entièrement dans l'action des cercles constitutionnels, qu'ils avaient eux-mêmes suscités contre le parti modéré. — « Ce premier bienfait, cet acte de condescendance, fut l'occasion saisie par les nouveaux conspirateurs ; ils s'empressèrent de franchir les limites sacrées du pacte social. Les clubs devinrent les laboratoires de tous les crimes. » — C'était réellement grâce à cette organisation rendue aux jacobins, qu'ils avaient préparé les élections et y avaient acquis, en beaucoup de départements, une forte prééminence. — « Toutes les branches de la démagogie se rattachaient au tronc qui leur donnait la vie et la sève. Paris est le point central où tout vient aboutir ; les clubs de la rue du Bac, de Saint-Laurent, de la rue Saint-Antoine, sont le foyer commun. »

Beaucoup de tumultueux désordres, beaucoup de scènes de violence étaient résultés de l'existence trop longtemps tolérée des sociétés jacobines. Le Directoire en avait fermé un certain nombre. Mais, prise à la veille des élections, cette mesure avait été tardive. Il donnait au conseil des Cinq-Cents le détail des faits qui avaient motivé la clôture des clubs de Marseille, de Perpignan, de Vesoul, de Tarbes, de Nevers, de Moulins, de Clamecy, de Péri gueux, de Carcassonne, de Nîmes, du département de la Sarthe. On y avait prêché publiquement les doctrines de Babeuf et la vengeance de Robespierre à exercer contre les Thermidoriens.

Puis étaient racontés les désordres des assemblées primaires ; brigues, menaces, violences, voies de fait, introduction d'individus qui n'avaient pas le droit de voter, fabrication de bulletins, distribution de vin ou d'argent. — « C'est sous la double influence de l'intrigue et de la terreur que les élections ont été faites ; d'anciens membres de comités révolutionnaires, des acolytes de Fouquier-Tinville, des septembriseurs s'étaient emparés de quelques-unes des assemblées primaires de Paris. Il y en avait une où l'on avait proposé d'arracher le cœur d'un homme qu'on accusait d'être chouan. »

Après ces tristes récits, le Directoire donnait la liste des départements où, d'après les informations qu'il avait recueillies, les élections devaient être annulées comme viciées par la violence, l'intrigue ou la fraude : il convenait qu'en général le choix des députés n'avait pas été aussi mauvais qu'on aurait pu le craindre ; mais les administrateurs, les juges, les jurés de la haute cour avaient été pris parmi les hommes autrefois instruments de la Terreur dans les départements.

— « Vous consulterez le salut de l'État dans vos décisions. Vous n'avez point abattu le royalisme pour laisser l'anarchie s'approprier votre victoire ; vous ne transigerez pas plus avec les partisans de Babeuf qu'avec les partisans de ce fantôme de roi qui est allé cacher sa nullité à Mittau. Il est temps que le bras de la loi saisisse et comprime toutes les factions. Si les amis du trône espèrent tirer avantage de l'abattement des amis de la Terreur, qu'ils se détrompent. Le Corps législatif et le Directoire sont là qui veillent ; ils sauront découvrir et renverser tous les projets de conspiration. »

Une commission fut nommée pour faire un rapport sur le message du Directoire. Bailleul fut rapporteur. Outre son dévouement au Directoire, il professait une haine passionnée pour le parti modéré contre lequel, plus que tout autre, il avait appelé la proscription du 18 fructidor. Son rapport fut donc une répétition docile du message, avec plus d'ardeur et d'esprit de parti.

« Votre commission, disait-il, admet comme faits positifs, qu'il a existé deux conspirations : la première royaliste ; elle est en permanence depuis la Révolution, le but qu'elle se propose, les moyens qu'elle a employés jusqu'à ce jour, et ses rapports avec l'étranger sont connus. Cette faction est souillée des plus horribles crimes. La seconde conspiration, née de la première, est celle des anarchistes : elle se compose d'hypocrites dégoûtants, d'ignorants et féroces enthousiastes ; ses moyens et son but sont la destruction et la mort. Les royalistes et ces hommes, qui prétendent au titre d'honnêtes, tout dégouttants du sang des républicains, appellent les anarchistes buveurs de sang. »

Une discussion assez animée sur les élections de Paris avait précédé le rapport de Bailleul, et il avait été facile de reconnaître que, malgré l'opposition de Boulay et de quelques autres républicains qui n'étaient point des anarchistes, les propositions du Directoire trouvaient beaucoup de faveur. Bailleul répondit à quelques-unes des objections, qui avaient été présentées sans espoir de persuader la majorité.

— « La rigueur des principes ne remédie à rien ; elle alimente et encourage le crime. Les amis de la patrie ne doivent pas admettre une doctrine sévère en apparence, qui conduit au désordre et à la destruction. Mais, dit-on, c'est proclamer que nous sommes toujours en révolution, et les ambitieux pourront dire pendant vingt ans que nous sommes encore en révolution : pour leur ôter ce prétexte, il faut, disent-ils, rentrer dans la ligne constitutionnelle. Une mesure de défense proportionnée à la force de l'attaque est-elle donc hors de la ligne constitutionnelle ? Si les factions n'existaient plus, les premiers pouvoirs de la République ne pourraient pas nous persuader qu'elles subsistent encore ; c'est ce que prouvent la notoriété publique et une multitude de faits. »

Le rapporteur allait jusqu'à établir, comme un principe réel et fondamental, comme une conséquence nécessaire de la Constitution, que tout individu qui s'était déclaré contre la Constitution, soit par un acte public, soit en s'unissant à des hommes dont les projets étaient connus, devait être exclu des fonctions publiques.—« Vous donnerez ainsi un grand exemple de conservation ; vous fonderez une tradition qui, exactement observée, sera la plus sûre garantie de la Constitution et de la République. »

De semblables paroles autorisaient la réponse que prononça Rouchon, député de l'Ardèche, un des modérés de l'année précédente, échappé à la déportation et à l'exclusion. — « Vous êtes tous convaincus que ce projet est l'enterrement solennel, je ne dirai pas seulement de la Constitution, mais encore de toute liberté politique. Je ne sais à quel degré de nullité et d'avilissement le Corps législatif tombera aux yeux de l'Europe, si ce projet désastreux n'est pas repoussé avec indignation. Tout persuadé que je suis de l'inutilité de mes efforts, je l'attaquerai ; car je ne veux pas sortir de mes fonctions avec le remords d'avoir creusé la tombe de la représentation nationale ; je ne veux pas que le Corps législatif soit enchaîné au char de triomphe du despotisme et devienne l'objet du mépris et de la risée publics.

« J'engage mes collègues, tous mes collègues à m'écouter sans prévention ; je parle dans l'intérêt de tous, dans l'unique vue de raffermir leur puissance ébranlée et la considération dont ils doivent jouir » L'orateur trouvait une occasion de parler du 18 fructidor : cela était difficile et touchait une fibre irritable.

— « Au moment où vous ne pensiez qu'à terrasser un parti, vous vous êtes trouvés subjugués par une puissance plus forte que celle que vous veniez d'abattre. Le désir irréfléchi de la domination ou de la vengeance n'est pas le seul mobile qui pousse à l'imprévoyance et à la précipitation. La peur aussi, ce honteux sentiment, force souvent à aller trop vite. Il ne m'est pas démontré que la terrible mesure que vous avez prise l'an dernier ait été seulement l'effet de votre courage ; peut-être aviez-vous regardé les objets avec le microscope de votre frayeur ; peut-être, en vous jetant dans les bras d'une faction puissante, avez-vous rompu un équilibre salutaire. La journée du 18 fructidor aurait produit, pour vous, des effets salutaires, si le 19 vous aviez rendu à la Constitution toute sa force ; vous auriez prouvé que vous n'agissiez point par amour de la domination, mais par amour de la liberté ; je vous propose de faire aujourd'hui ce que vous auriez dû faire alors. »

Rouchon appuyait un projet, qui semblait avoir quelque faveur parmi des opposants d'une opinion bien différente de la sienne : il demandait que toutes les élections fussent déclarées nulles, sans choisir entre les scissions et les assemblées légales.

Mais, en parlant du 18 fructidor, dont il se faisait l'accusateur, il ralliait au projet du Directoire les républicains qui craignaient, en votant contre le nouveau coup d'Etat, de prononcer un blâme contre le précédent.

Lamarque monta à la tribune, et, avec un accent de douleur, il dit : — « La majorité, la commission, le Directoire, sont fortement prononcés pour le coup d'État qui frappe de nullité un grand nombre d'élections et qui suspend les droits du peuple. La résistance serait nuisible, l'adhésion qu'on vous demande amènera probablement le repos ; ce repos, dans des temps ordinaires, ressemblerait beaucoup à la servitude ; peut-être sera-t-il utile dans les circonstances malheureuses où nous nous trouvons. »

D'autres orateurs parlèrent dans le même sens, soit sur la question générale, soit spécialement en faveur de telle ou telle élection qui les intéressait ; c'était pour l'acquit de leur conscience, plus que pour faire une opposition réelle au projet. Toutefois, il était facile de voir que, dans cette assemblée composée au gré du Directoire, allait se former un nouveau parti qui, sans être d'origine anarchiste ni terroriste, se montrerait révolutionnaire plus passionné que les amis du Directoire, plus haineux contre les modérés, plus méfiant contre les suspects de royalisme, plus ennemi de la paix. Ces deux partis, ainsi séparés par une faible nuance, plutôt par ambition et jalousie que par opinion, étaient destinés à être regardés du même œil par le public ; mais cette division devait troubler le pouvoir législatif, affaiblir le pouvoir exécutif.

Le projet de la commission, conforme aux volontés du Directoire, fut adopté sans amendement. Ses dispositions portaient un caractère vraiment cynique d'illégalité. La loi rendue trois mois auparavant, et qui avait réglé le mode de vérification des pouvoirs, en abrogeant la loi de l'année précédente comme l'avaient souhaité les amis du Directoire, ne parut pas suffisante ; on l'abrogea, et, comme le Corps législatif, en s'y conformant, avait déjà prononcé sur la validité d'un certain nombre d'élections, ces décisions furent annulées. Procédant ainsi en complet arbitraire, la commission avait proposé l'approbation des choix faits dans quatorze départements par des assemblées scissionnaires, c'est-à-dire par la minorité ; l'annulation des opérations de l'une et de l'autre assemblée dans sept départements, et, ce qui était plus surprenant, l'exclusion de trente-quatre députés élus par des assemblées dont les opérations étaient, du reste, déclarées valables.

La préférence accordée aux scissions et les exclusions repoussaient un certain nombre de conventionnels montagnards ou terroristes, dont le plus notable était Barère, mais éloignaient aussi quelques modérés.

Cette nouvelle loi, votée par le conseil des Anciens le 22 floréal, fut notée par l'opinion universelle comme une violation de la Constitution et une répétition du -18 fructidor : ce qu'elle était en effet.

Il devait être aussi procédé au renouvellement annuel d'un des membres du Directoire. Le tirage au sort ne pouvait porter que sur quatre directeurs, puisque Merlin avait été nommé, en remplacement de Barthélémy, pour cinq années. Barras, Rewbell, La Réveillière et François de Neufchâteau procédèrent à ce tirage en séance non publique. On ne doutait point que le sort tombât sur le dernier ; il était de notoriété que c'était chose convenue, au moment où il avait été nommé. Le conseil des Cinq-Cents avait à présenter dix candidats pour le remplacement de François de Neufchâteau. Sans attendre l'installation des membres nouvellement élus, et quoiqu'il eût été décidé l'année précédente que cette liste devait être formée par le Conseil après l'admission du tiers appelé par les élections, on procéda au scrutin.

 

Le nom du directeur qui allait être choisi était connu d'avance : Treilhard, un des coopérateurs les plus actifs du 18 fructidor, eût été nommé aussitôt après cette journée, si une disposition formelle de la Constitution n'avait pas prescrit qu'aucun représentant du peuple ne pourrait être élu membre du Directoire qu'un an après sa sortie du Corps législatif. M. Treilhard ne remplissait pas alors cette condition ; mais, en donnant une interprétation subtile à l'article constitutionnel, on pouvait prétendre qu'il était éligible.

Un premier scrutin donna la majorité à Treilhard, Monge, Garat et Brune. Il fallut encore deux scrutins pour compléter cette liste. Déjà on pouvait apercevoir la division, qui ne tarderait pas à être manifeste ; on vit se produire des noms, qui n'appartenaient point à la faction directoriale, et qui émanaient de révolutionnaires plus ardents et plus jacobins : Gohier, Moulin et Genissieux étaient de ce nombre.

Au conseil des Anciens, Treilhard obtint une très grande majorité ; mais, dans l'un et l'autre Conseil, le nombre des votants fut tout au plus du tiers des membres de chaque assemblée.

Cette nomination affermissait le Directoire dans la ligne de conduite qu'il suivait depuis le 18 fructidor. Treilhard, jurisconsulte très-distingué, n'était pas plus que Merlin, qui avait le même genre de mérite, un homme de gouvernement ; ils étaient les dignes collègues de Rewbell et de La Réveillière ; ils allaient droit devant eux dans la voie révolutionnaire. Leur politique intérieure consistait à écraser, persécuter, surveiller, exclure tout ce qui leur avait inspiré la haine, tout ce qui alarmait leur méfiance soupçonneuse, tout ce qui inquiétait leur domination, sans autre prudence que de garder plus de ménagements pour les terroristes que pour les modérés. Les vrais intérêts du pays, l'ordre dans l'administration, le maniement des finances, la bonne foi dans les transactions, la justice dans les tribunaux, la probité dans les agents, tout était sacrifié au maintien de la tyrannie républicaine, qu'ils appelaient la liberté.

 

Quant à la politique extérieure, elle était plus aveugle encore. Les avocats, comme les appelait le général Bonaparte, n'avaient qu'un seul point de vue : un gouvernement révolutionnaire était incompatible avec l'Europe monarchique ou aristocratique ; toute paix était impossible ; il fallait donc détrôner les rois, révolutionner les républiques, établir partout des directoires exécutifs, mettre à dure rançon les pays conquis ; en un mot, la France ne pouvait attendre de ce gouvernement que la guerre perpétuelle.

Telle était la situation au moment où le général Bonaparte mettait à la voile le 19 mai. Les élections, les mesures que le Directoire avait prises, les décrets qu'il avait concertés avec la -majorité du Corps législatif, cette nouvelle violation de la loi constitutionnelle, s'étaient passés sous ses yeux, et il y avait paru entièrement indifférent. Ayant reconnu que son moment n'était pas venu, tous ses soins s'étaient portés aux préparatifs de l'expédition ; ses pensées avaient pris un autre cours. Songeant aux chances de son immense entreprise, il laissait le Directoire se perdre, et peut-être perdre la France.

« Le Directoire, a-t-il écrit en peignant l'état des affaires au moment de son départ, en était encore à détester les rois ; son gouvernement n'était point populaire en France ; il était en horreur à tous les souverains de l'Europe. Cette passion révolutionnaire de la Convention, cette haine des trônes, les tenaient tous en échec et en haleine. L'Autriche ne désarma point, elle se reprochait d'avoir signé la paix ; l'Angleterre allait mettre à profit tant de causes de mécontentement pour former une nouvelle coalition. »

Le blâme que le général Bonaparte adressait au Directoire pouvait être en partie reporté sur lui-même. Sacrifiant toujours toutes choses aux moyens de succès qu'il réunissait pour l'exécution du projet mis en exécution, il avait eu besoin des trésors de Berne et de Rome, non-seulement pour payer les préparatifs, mais — pour emporter une masse de numéraire. Ainsi il avait conseillé ou encouragé l'invasion de la Suisse et de l’État romain ; ainsi lui-même avait rendu impossible le maintien de la paix.

Cette paix, le Directoire ne l'avait pas voulue ; elle avait été signée malgré lui ; s'il l'avait ratifiée, c'était à contrecœur, et sa politique n'avait pas cessé de tendre à perpétuer la guerre.

La rupture soudaine de la conférence de Lille et l'ordre signifié, aussitôt après le 18 fructidor, à lord Malmesbury de sortir du territoire de la République avaient témoigné avec évidence quelle serait la politique du Directoire. Néanmoins, M. Pitt et lord Grenville, sans avoir aucun espoir de renouer une négociation, avaient voulu manifester aux yeux de l'Europe et de la nation anglaise que tous les torts de la rupture étaient au compte du Directoire.

Le cabinet anglais passa, le 23 septembre 1797, une note par laquelle il demandait « si le gouvernement français entendait que la restitution de toutes les conquêtes fût fixée pour préliminaire, sans aucune stipulation réciproque. Les plénipotentiaires français restés à Lille après le départ de lord Malmesbury répondirent par une note où cette question n'était aucunement traitée. Ils protestaient de la volonté sincère que le Directoire avait de conclure la paix ; son intention était constatée par l'ordre donné aux plénipotentiaires français de rester à Lille jusqu'au moment où l'absence prolongée du négociateur ne laisserait plus de doute sur l'intention qu'avait Sa Majesté Britannique de rompre toute négociation. Jusqu'au 16 octobre les plénipotentiaires attendraient le retour du ministre plénipotentiaire de Sa Majesté Britannique.

La réplique de lord Malmesbury fut datée de Londres ; en affirmant que la négociation était rompue par le fait du Directoire, il remarquait combien avaient été peu convenables les procédés qu'on avait eus à son égard. — « Le roi ne pourra plus désormais traiter, en pays ennemi, sans avoir la certitude de voir respecter, dans la personne de son plénipotentiaire, les usages établis parmi toutes les nations civilisées à l'égard des ministres publics et principalement de ceux qui étaient chargés de travailler au rétablissement de la paix. »

Cette rupture des négociations fut annoncée aux puissances de l'Europe, par une déclaration où toutes les circonstances étaient rapportées, ainsi que les prétentions inadmissibles du gouvernement français. Des explications furent données en ce sens au Parlement et toutes les pièces lui furent communiquées.

C'était peu de jours après cette rupture de la conférence de Lille, que le général Bonaparte avait signé le traité de Campo-Formio[6]. Le Directoire, aussitôt qu'il en eut connaissance, adressa une proclamation au peuple français, pour annoncer cette heureuse nouvelle et l'ouverture prochaine d'un congrès pour régler la paix avec l'Empire.

« La paix du continent sera bientôt assise sur des bases inébranlables, disait le Directoire ; il ne vous reste plus qu'à punir de sa perfidie le cabinet de Londres, qui aveugle encore des cours au point d'en faire les esclaves de sa tyrannie maritime ; c'est à Londres que se fabriquent les malheurs de l'Europe, c'est là qu'il faut les terminer. »

Après avoir promis à la France une paix assise sur des bases inébranlables, le Directoire réclamait encore la valeur des soldats et les sacrifices des citoyens. — « Gardez-vous de déposer les armes ; gardez-vous d'écouter les perfides suggestions de ceux qui voudraient arrêter l'effet de vos triomphes. Oui, sans doute, le Directoire vient de signer une paix glorieuse ; mais, pour jouir de ses douceurs, il faut achever votre ouvrage, assurer l'exécution des articles conclus entre la France et l'empereur ; couronner enfin vos exploits par une invasion dans l'île où vos aïeux portèrent l'esclavage sous Guillaume le Conquérant, et y reporter, au contraire, le génie de la liberté, qui doit y débarquer en même temps que les Français. »

Dès lors le gouvernement ne s'occupa plus qu'à imprimer à l'opinion publique un mouvement passionné contre l'Angleterre. La tribune des conseils législatifs retentit d'imprécations contre la perfide Albion : un emprunt volontaire, destiné aux préparatifs de l'expédition, fut ouvert, et les agents du gouvernement avaient mission d'engager les citoyens à y souscrire. Soit que le Directoire, très-ignorant des choses de la guerre et des difficultés de cette entreprise, se fît réellement illusion, soit qu'il cherchât une occupation pour la nombreuse armée dont le licenciement lui semblait impossible, il entretint le public pendant plusieurs mois de la descente en Angleterre, sans réussir à enflammer le sentiment national. Lorsque l'armée d'Italie eut été employée à envahir l'État romain ; lorsque, pour révolutionner la Suisse, il fallut la combattre et la conquérir ; bien plus encore lorsqu'on vit que le général Bonaparte ne voulait pas se charger d'une expédition, qui ne lui offrait point l'espérance du succès, on cessa d'y songer.

Une implacable aversion contre l'Angleterre ne continua pas moins d'être la pensée fondamentale de la politique du gouvernement ; la nation retrouvant ses vieilles haines, s'y associait, mais sans vivacité, et la continuation indéfinie de cette guerre ne fut point un des griefs que l'opinion imputa au Directoire. Il ne cessa point de saisir toutes les occasions de rendre plus difficile un rapprochement pacifique et d'envenimer la réciproque animosité des deux peuples.

Le Portugal, allié subordonné de l'Angleterre, n'avait pas pris une part active à la coalition des puissances européennes contre la France. Lorsque l'Espagne eut traité avec la république française, et que peu de temps après elle eut cédé à son influence au point de déclarer la guerre à l'Angleterre, elle voulut contraindre la cour de Lisbonne à faire cause commune avec elle ; c'était un prétexte pour tenter une invasion en Portugal. Il fut même question un moment d'envoyer un corps d'armée auxiliaire en Espagne. Le gouvernement portugais fit des préparatifs de défense. Ainsi qu'il l'avait déjà pratiqué plusieurs fois, il mit à la tête de son armée un général étranger, le prince de Waldeck. L'amiral Jervis, après un combat où il défit la flotte espagnole, prit quatre vaisseaux et débarqua à Lisbonne les troupes anglaises qui avaient évacué la Corse : c'était au mois de mars 1797 ; à cette époque, le Directoire montra des dispositions plus pacifiques ; un traité fut négocié avec le Portugal, signé à Paris le 20 août 1797, quelques jours avant le 18 fructidor, et ratifié par le Corps législatif le 12 septembre.

En même temps les négociations de Lille ne laissaient plus l'espérance de la paix, et les Anglais, usant de l'autorité qu'ils exerçaient en Portugal, persuadèrent à la reine de Portugal de refuser sa ratification. L'amiral Jervis était entré dans le Tage avec son escadre et avait débarqué des troupes et des munitions.

Le Directoire avait reçu cette nouvelle en même temps que le traité de Campo-Formio et la rupture définitive de la conférence de Lille. Le même jour où parut sa proclamation au peuple français, un arrêté fut publié portant que la reine de Portugal, au lieu d'envoyer sa ratification du traité de paix conclu avec la république française le 20 août, avait mis ses ports et ses postes principaux entre les mains de l'armée anglaise ; le traité était donc non avenu. Il fut aussi notifié à M. d'Araujo, ministre de Portugal, qui avait négocié et signé le traité, de sortir sans délai du territoire de la République.

Toutefois, le Directoire n'avait pas reçu officiellement ce refus de ratification. Le courrier, qui en était chargé, avait passé par Madrid, et le prince de la Paix sachant ce qu'il apportait à Paris, avait arrêté sa marche. Après avoir désiré une guerre contre le Portugal et sollicité l'envoi d'une division française, il avait craint qu'au lieu d'un détachement le Directoire envoyât une armée : c'eût été l'invasion de l'Espagne. Il essaya donc de prévenir la rupture entre la France et le Portugal. Sur ses représentations, la cour de Lisbonne changea de résolution : la ratification fut signée le 1er décembre et envoyée à M. d'Araujo, en mettant des sommes considérables à sa disposition pour exercer sur le gouvernement directorial un genre d'influence, qui avait déjà été employé pour obtenir la signature du traité. Des indiscrétions furent commises ; le caractère de cette nouvelle négociation fut connu du public. Sous prétexte que M. d'Araujo n'avait plus de mission officielle, il fut mis au Temple et y resta enfermé pendant deux mois : de sorte que la France n'était plus en paix avec le Portugal, et que l'escadre anglaise continuait à être en station dans le Tage.

Le gouvernement anglais n'avait pas supposé un moment que la paix fût possible avec le Directoire. M. Pitt et le parti tory restaient dans la conviction que la France, aussi longtemps qu'elle aurait un gouvernement révolutionnaire, serait menaçante pour l'Europe et rendrait la guerre nécessaire. Ainsi, pendant les négociations, toutes les mesures avaient été prises pour la continuer. La situation des puissances continentales, et surtout la soumission de l'Autriche aux conditions, que le vainqueur lui avait imposées, ne permettaient pas de penser à envoyer une armée de terre qui, en ce moment, n'aurait pas même trouvé un point de débarquement ; mais la guerre maritime pouvait être conduite avec succès. La marine espagnole avait reçu de rudes échecs ; la marine hollandaise fut aussi presque détruite dans le combat du 11 octobre entre l'amiral anglais Duncan et l'amiral hollandais Dewinter. Il n'y avait pas eu depuis longtemps de bataille navale aussi acharnée et aussi sanglante : « Jamais, disait la relation anglaise, nos matelots n'ont eu à triompher d'autant de valeur et d'obstination. »

L'amiral Dewinter et son contre-amiral furent faits prisonniers ; neuf vaisseaux de ligne et trois frégates restèrent aux mains des Anglais.

Le Directoire n'avait pas cru d'abord avoir un autre moyen d'attaquer l'Angleterre que l'expédition annoncée avec tant d'éclat, et dont bientôt il ne devait plus être question ; mais il avait hérité de la Convention la pensée qu'on pouvait ruiner l'Angleterre en anéantissant son commerce. Un pareil dessein entraînait de toute nécessité la suppression du commerce de tous les pays qui avaient des relations avec l'Angleterre. Partout où la France exerçait sa domination, telle en était la première conséquence : les ports d'Italie étaient fermés aux Anglais ; Cadix était bloqué ; la Hollande subissait la loi française et venait de perdre sa marine militaire ; la navigation des neutres, que les Anglais rendaient impossible par leurs déclarations de blocus et le droit de visite, était maltraitée de la même sorte par la France, qui prétendait user de représailles envers l'Angleterre, en traitant comme ennemis les peuples qui n'avaient pas moyen de se refuser à sa dure loi.

Ainsi les Américains, pour s'y être soumis, étaient, quant à la navigation et au commerce, en état de guerre avec le gouvernement français. Déjà cette rupture avait attiré l'attention du Corps législatif, alors qu'il pouvait parler et délibérer librement ; maintenant, les relations extérieures et les négociations étaient livrées sans nul contrôle à la toute-puissance du Directoire. Bientôt on put voir quel usage il en faisait ; un des motifs, et peut-être le plus réel, qui lui avait fait désirer ce pouvoir absolu, ne fut plus ignoré de personne.

Lorsque les victoires des armées françaises, la pacification prochaine de l'Europe continentale, et la possibilité de la paix entre la France et l'Angleterre furent connues en Amérique, les Américains souhaitèrent de rétablir leurs relations amicales avec la puissante nation à laquelle ils devaient leur existence politique. Trois plénipotentiaires furent envoyés par le président, John Adams, avec l'approbation formelle du congrès. Leurs instructions étaient conçues dans un esprit de conciliation. Ils arrivèrent à Paris au mois d'octobre 1797, et alors s'engagea une négociation à laquelle ils n'étaient point préparés. Avant d'avoir été présentés au Directoire, avant même d'avoir vu le ministre, ils furent accostés par des agents d'intrigue, sans nul caractère officiel, mais qu'on savait en relation avec les hommes du gouvernement : ils commencèrent par dire aux Américains que le Directoire avait besoin de beaucoup d'argent pour les préparatifs d'une descente en Angleterre, entreprise dont les Américains devaient souhaiter le succès ; qu'il espérait avoir leur concours et recevoir d'eux un prêt de quarante-huit millions ; les agents rappelaient que le gouvernement français leur avait aussi fait des avances considérables, lorsqu'ils combattaient pour leur indépendance. Puis on leur parla de sommes à débourser pour acquérir la bonne volonté des Directeurs.

Lorsqu'ils virent le ministre, il ne leur dit rien de leur mission, ni des questions qui devaient être traitées ; leur présentation au Directoire fut remise à peu de jours. Un rapport général sur les relations actuelles de la France et de l'Amérique devait, leur disait-on, être préalablement mis sous les yeux du gouvernement.

Les agents continuèrent leur secrète négociation, insinuant que les Directeurs étaient mal disposés et que certaines paroles d'un message de M. Adam s les avaient irrités. La demande d'argent fut renouvelée ; on marchandait sur le montant de l'emprunt et sur les douze cent mille francs destinés à acheter un accueil favorable.

Les envoyés d'une république, où rien n'est ni ne peut être dérobé à la publicité, répondirent, et même par écrit, que leurs pouvoirs ne les autorisaient pas à consentir à aucun prêt d'argent ; qu'ils demanderaient de nouvelles instructions à leur gouvernement et pourraient envoyer à cet effet l'un d'eux en Amérique, si le gouvernement français voulait dès ce moment faire cesser la saisie des bâtiments américains.

Les plénipotentiaires ne se montrèrent pas plus accommodants pour l'argent, dont la destination devait rester secrète. Ils ne cachèrent pas leur méfiance : ils craignaient qu'après l'avoir donné, on ne réalisât point l'espérance qu'on leur présentait. Les agents employaient de singuliers arguments : ils disaient qu'on paye un avocat sans avoir la certitude qu'il gagnera la cause ; ils parlaient de l'argent que les puissances maritimes étaient obligées de payer au dey d'Alger ou au bey de Tunis.

La négociation occulte n'ayant pas réussi, la négociation politique ne fut pas même entamée ; le Directoire refusa de reconnaître et de recevoir MM. Pinkney et Marshall, disant qu'ils appartenaient au parti fédéraliste, ainsi que le président qui les avait envoyés ; que ce parti était antifrançais ; en même temps il consentait à admettre M. Gerry, qui était du parti opposé. Les jacobins français imaginaient qu'il y avait une révolution à faire en Amérique ; déjà, sous le gouvernement de la Convention, Genest, chargé d'affaires de France, avait voulu y travailler ; c'était sous la présidence de Washington, qui demanda et obtint son rappel.

M. Gerry ne se prévalut pas de la préférence qui lui était accordée par le Directoire. Aucune négociation ne fut possible. Une loi fut demandée au Corps législatif pour établir sur la navigation des neutres les mêmes règles que l'Angleterre ; elles étaient déjà pratiquées et devinrent légales.

MM. Pinkney et Marshall furent reçus triomphalement à Philadelphie. Le rapport qu'ils avaient présenté au président contenait le récit des demandes qui leur avaient été faites et de leurs conversations avec les agents subalternes. Cette pièce fut imprimée, toutefois sans publier aucun nom propre. Les journaux anglais et allemands la reproduisirent ; elle fut bientôt connue en France et y produisit un grand scandale. Les noms étaient connus ; les explications et les démentis ne persuadèrent pas le public ; il était accoutumé à de semblables affaires ; mais elles n'avaient pas encore été constatées par un document officiel.

En Amérique, il y eut unanimité d'opinions contre ces procédés de la France. On les jugea tellement hostiles que le gouvernement crut ou feignit de croire que les préparatifs maritimes qui se faisaient en ce moment dans les ports français pouvaient menacer les Etats-Unis. On réunit une armée de défense et on fit proposer le commandement au général Washington ; toute relation commerciale avec la France fut suspendue ; les anciens traités et les stipulations qu'ils contenaient furent annulés.

Cependant le Directoire ne s'était pas attendu à de telles conséquences de sa politique : il n'avait pas voulu que les Américains devinssent les alliés de l'Angleterre. Des efforts furent tentés auprès de M. Gerry, qui était resté en France, afin de reprendre une négociation, dont on lui faisait espérer d'heureux résultats. M. Gerry insista pour retourner en Amérique. Une note lui fut remise où le ministre protestait des intentions pacifiques de son gouvernement ; elles avaient été, disait-il, voilées par de perfides calomnies ; — « lors même que les Américains semblaient provoquer la guerre, le Directoire avait une telle répugnance à les considérer comme ennemis que, malgré leurs démonstrations hostiles, avant de prendre une détermination, il voulait attendre le moment où il y serait irrésistiblement forcé par des hostilités réelles. »

Les villes hanséatiques furent aussi comprises dans le dessein qu'avait le Directoire de taxer et de ruiner tous les États commerciaux et maritimes. Hambourg était en grande prospérité ; le commerce anglais, à qui tous les ports de l'Océan, depuis Cadix jusqu'à Amsterdam, étaient fermés, avait Hambourg pour étape et pour entrepôt ; c'était le point de communication entre l'Angleterre et l'Allemagne. Beaucoup d'émigrés français y avaient pris asile, et en avaient fait un des centres d'intrigue ou plutôt de correspondance. Ce n'étaient point les agents des princes qui s'y étaient fixés, mais plutôt les réfugiés de la seconde émigration : Rivarol, Montlosier, l'abbé de Pradt, Panat ; plusieurs des députés proscrits par le 18 fructidor y étaient venus pour échapper à la déportation. Le gouvernement municipal de cette ville libre était tolérant et hospitalier. Ainsi Hambourg était vu de mauvais œil par le gouvernement directorial ; d'ailleurs, la richesse de cette république de marchands donnait à penser qu'on en pouvait tirer une forte rançon.

Ainsi que dans toute l'Allemagne, il y avait à Hambourg deux opinions différentes sur la révolution française : les uns en aimaient les principes, en adoptaient les théories, y voyaient une ère nouvelle de la civilisation ; les autres, après avoir prévu les désordres qui avaient suivi le premier et généreux élan vers la liberté, s'étaient confirmés dans la malveillance et la crainte que leur inspirait la France révolutionnaire.

Cette dissemblance d'opinions, plus spéculatives que passionnées, donna au Directoire l'illusion qui avait tant de part à sa politique : il espéra qu'on pourrait susciter une révolution à Hambourg. Il crut apparemment que le parti français et libéral était arrivé à un haut point d’exaltation, car il choisit pour agent un des hommes les plus odieux et les plus flétris par les souvenirs de la Terreur, Léonard Bourdon. Il parvint d'abord à y former une sorte de société qui s'appelait philanthropique, composée en grande partie de Français et d'Irlandais réfugiés. De là partait une propagande active destinée à agiter l'Allemagne. Malgré les inquiétudes du sénat de Hambourg, cette association fut d'abord tolérée : alors le Directoire ordonna à M. Reinhardt, son ministre auprès des trois villes hanséatiques, de demander un emprunt de douze millions. L'alarme fut grande, et le sénat hésitait à répondre par un refus formel. Brème était aussi très-effrayée ; se brouiller avec la France était une détermination périlleuse. Lubeck, située loin des armées françaises, montra plus de fermeté et refusa.

Le Directoire, lorsqu'il vit combien ses exigences et la conduite de son agent jacobin avaient répandu l'effroi dans la population et porté la perturbation dans le commerce, rappela Léonard Bourdon ; il ne fut plus question des douze millions. Seulement, la plupart des émigrés français furent avertis de s'éloigner.

 

Mais cette conduite envers les petites puissances commerciales et maritimes, encore qu'elle attestât combien l'équilibre de l'Europe était troublé et combien les États faibles manquaient de garantie, ne paraissait pas encore menacer le continent du renouvellement de la guerre.

Le cabinet autrichien, qui avait consenti à la révolution et à la conquête de Rome et de la Suisse, ne pouvait pas s'émouvoir pour les intérêts des villes hanséatiques. Soit qu'il se confiât aux conditions secrètes et hypothétiques qui avaient été, entre le général Bonaparte et le comte de Cobentzel, un sujet de conversation plutôt que de négociation ; soit qu'il ne voulût tenter de nouveau la fortune des armes qu'après avoir réparé ses forces et formé une coalition nouvelle contre la France, il semblait ne se point opposer sincèrement aux prétentions que les plénipotentiaires français déclaraient au congrès de Rastadt. Affectant, dans leur maintien et leurs manières, une rusticité républicaine, Treilhard et Bonnier donnaient à leur langage et à leurs notes un ton impérieux et péremptoire. Ils commencèrent à établir que la rive gauche du Rhin devait être une partie intégrante de la république française ; vainement on leur représentait qu'il ne s'agissait pas de poser un principe ; que la rive gauche du Rhin comprenait différents territoires, et que la cession de chacun de ces territoires devait être négociée et consentie par les souverains à qui ils appartenaient. Aucune objection n'était écoutée.

Un commissaire français avait été envoyé par le Directoire pour établir, sur la rive gauche, une administration selon les formes françaises, et pour diviser en départements ce pays, jusqu'à ce moment occupé par l'armée, sans être officiellement réuni comme la Belgique. Une portion de ces provinces appartenait à la Prusse. L'administration prussienne protesta contre cette prise de possession, que n'autorisait encore aucun traité. Le Directoire ne tint pas compte de cette réclamation, et le gouvernement prussien n'insista point.

Mais la question générale ne pouvait être résolue que par le congrès. Les représentants des souverains qui allaient être dépouillés de tout ou partie de leur territoire, alléguaient un des articles préliminaires de Léoben, qui garantissait l'intégrité de l'empire germanique ; le comte de Metternich, président du congrès, loin de donner son assentiment à ce moyen de défense, déclara que, dans le traité de Campo-Formio, cette garantie n'avait pas été répétée ; que les plénipotentiaires français y avaient mis opposition ; le texte portait seulement que les affaires de l'Empire seraient réglées par un congrès particulier. Le ministre du palatin de Bavière, dont les États allaient être compris dans la cession de la rive gauche, recourut à la garantie que lui avaient donnée, par le traité de Teschen, l'Autriche, la Prusse et la Russie ; il fallut que l'électeur palatin désavouât et rappelât son ministre.

Mais avant de consentir à céder leur territoire à la France, les souverains dépossédés voulaient du moins obtenir les indemnités et les compensations qu'on leur faisait espérer. Cet acte de justice envers eux, et de spoliation envers ceux dont on supprimerait ou dont on diminuerait la souveraineté ; cette répartition des territoires allemands semblait devoir précéder l'abandon de la rive gauche à la France.

Les plénipotentiaires français continuaient à soutenir que la limite du Rhin était la base et le point de départ de toute négociation.

Alors on discuta la question générale, et les représentants des puissances allemandes marchandèrent sur l'étendue de la cession qui serait faite à la France. Ils proposèrent de la restreindre et de ne pas abandonner toute la rive gauche. Les plénipotentiaires français menacèrent de rompre les négociations s'il était donné suite à cette proposition ; des voix s'élevèrent dans le congrès contre le langage impératif des ministres français. La Prusse encourageait souterrainement cette résistance : le moment devenait critique.

Le général Bonaparte était encore à Paris et ne s'occupait point de la négociation de Rastadt. D'autres projets s'étaient emparés de son esprit. S'il eût tourné ses vues de ce côté, il fût allé à Rastadt et sa volonté aurait tranché toutes les questions ; il se borna à écrire une lettre confidentielle au comte de Cobentzel. Il lui disait qu'il fallait finir cette comédie de Rastadt, ne plus irriter le Directoire par d'inutiles tergiversations ; que si la rive gauche n'était pas cédée, la guerre recommencerait infailliblement, et que l'Allemagne serait envahie. Il conseillait de consentir à ce qui avait été déjà convenu, sauf ensuite à s'entendre sur les restrictions qu'on reconnaîtrait nécessaires. Cette lettre fut écrite à la fin de février 1798.

La députation de l'empire, ainsi abandonnée par l'Autriche, céda sur tous les points.

Les plénipotentiaires français commencèrent alors à s'occuper des indemnités. Pour la première fois, le mot de sécularisation fut prononcé officiellement ; jusqu'alors ce projet n'avait pas été mis en doute, mais jamais proposé.

Le général Bonaparte, à qui ce résultat était dû, écrivit aussitôt après le 4 mars au ministre des relations extérieures, que son intervention étant désormais superflue, il ne prendrait plus aucune part aux négociations, et qu'il allait faire revenir de Rastadt une partie de sa maison qu'il y avait laissée. Son aide de camp Lavalette, qui le tenait au courant de ce qui se disait dans le congrès et la société diplomatique, vint le rejoindre à Paris.

Treilhard et Bonnier, livrés à leur propre force, pensèrent qu'ils pourraient aussi trancher les difficultés et hâter la solution de la grande affaire des sécularisations et des indemnités. Ils commencèrent par signifier que si, au 15 avril, on n'était pas convenu des points principaux, les armées françaises s'avanceraient en Allemagne. Ce n'était pas seulement sur l'effet de leurs menaces qu'ils comptaient ; les princes allemands étaient inquiets pour leurs petits territoires ; ils craignaient qu'après avoir sécularisé les États ecclésiastiques, on n'en vînt à médiatiser leur étroite souveraineté, c'est-à-dire à la supprimer ; de sorte qu'au lieu d'être des membres immédiats de l'empire germanique, ils deviendraient sujets d'un des princes régnants ; dans cette inquiétude, ils pensaient avec raison que la France exercerait une action prépondérante ; aussi faisaient-ils une cour assidue aux plénipotentiaires du Directoire, et se montraient si obséquieux, qu'ils leur donnaient une idée très-exagérée de leur influence sur le congrès.

Mais rien ne pouvait être décidé sur cette question où était impliqué le sort de l'empire germanique, si l'Autriche et la Prusse n'étaient point d'accord. Or il n'en était pas ainsi ; une méfiance malveillante divisait les deux grandes puissances allemandes. La Prusse avait abandonné la coalition en signant une paix séparée ; depuis deux ans elle observait une neutralité timide, et en toutes circonstances elle s'était montrée déférente pour la France ; l'Autriche, en traitant à Campo-Formio, avait fait d'importantes concessions, mais évidemment elle n'avait pas été uniquement déterminée par les défaites de ses armées ; des promesses avaient été faites ; des espérances avaient été données. Il y avait eu entre les négociateurs de Campo-Formio des conventions secrètes plus ou moins vagues, mais dont la Prusse pouvait s'inquiéter.

Une autre circonstance vint compliquer cette situation ; la maison de Bavière possédait deux souverainetés et deux électorats, le duché de Bavière et le Palatinat.

La branche ducale s'était éteinte en 1777 ; après une guerre commencée entre la Prusse et l'Autriche, le traité de Teschen, conclu par la médiation de la France et de la Russie, avait appelé à l'héritage du duché l'électeur palatin, chef de la branche cadette, qui avait réuni ainsi les deux électorats et les territoires du duché et du Palatinat. Le nouveau duc de Bavière était sans enfant, et son héritier, dont les droits étaient reconnus par le même traité, devait être le prince Maximilien, duc de Deux-Ponts, chef d'une autre branche collatérale de la maison de Bavière. Charles Théodore, duc régnant, venait d'appeler près de lui son successeur présumé, et par avancement d'hoirie, il lui avait cédé les États palatins. Depuis longtemps, l'Autriche désirait s'agrandir aux dépens de la Bavière ; la guerre de 1778 avait même eu pour motifs les prétentions de l'empereur Joseph, qu'il avait voulu soutenir à main armée. Le duc de Deux-Ponts, qui était alors colonel au service de France, avait dû la conservation de ses droits à la protection de Frédéric II et de Louis XVI. De là résultait un obstacle au règlement des indemnités que l'Autriche avait à réclamer et qu'elle aurait voulu prendre sur le territoire bavarois.

Ainsi, même après que le principe des sécularisations avait été adopté[7], la mésintelligence de la Prusse et de l'Autriche retardait le règlement des indemnités. Les plénipotentiaires du Directoire refusaient d'évacuer la rive droite du Rhin encore occupée par l'armée française. Ils demandèrent[8] même, toujours avec exigence et menace, la libre navigation du Rhin et toutes les têtes de pont sur la rive droite, depuis Huningue jusqu'à Mayence ; c'était s'assurer le passage du fleuve sur la plus grande partie de son cours.

Le congrès ne se trouva point compétent pour faire de si importantes concessions ; il en référa à la diète germanique ; elle refusa d'y consentir.

Cependant ce congrès qui semblait se prolonger sans que le terme pût être prévu, les alarmes et le mécontentement de toute l'Allemagne, les procédés menaçants du gouvernement français, donnaient au ministère anglais l'espoir d'une coalition nouvelle contre la France. Quelle que fût la destination de l'immense armement dont s'occupait le général Bonaparte, on devait supposer qu'il en résulterait un amoindrissement des forces militaires que les coalisés auraient à combattre. Les agents anglais étaient actifs pour former une ligue de tout le continent contre la France ; ils promettaient des subsides et une puissante coopération.

 

Un autre ennemi redoutable se préparait à paraître sur le théâtre de la guerre. L'impératrice Catherine avait constamment témoigné son inimitié contre la France révolutionnaire : elle avait accueilli, avec bienveillance et encouragement, le comte d'Artois et un grand nombre d'émigrés français ; on avait pu croire qu'elle enverrait une armée comme auxiliaire de la coalition. Elle était morte sans avoir signé le projet de traité, où elle se serait engagée à prendre enfin une part active à la guerre. Son fils Paul Ier avait laissé passer plus d'une année, sans s'occuper de la politique des puissances occidentales ; mais après les préliminaires de Léoben, il s'était fait ouvertement le protecteur d'une cause pour laquelle la Prusse et l'Autriche n'avaient jamais combattu que dans leur propre intérêt. L'armée de Condé cessait de faire partie des troupes autrichiennes ; Paul Ier la prit à son service et traita avec une haute distinction le prince qui la commandait. Le duc de Brunswick qui, autant et plus que le gouvernement prussien, était en ménagement avec la république française, cessait d'accorder à Louis XVIII un asile dans ses États. Forcé de quitter Blankenbourg, le roi fut engagé par l'empereur de Russie à accepter pour résidence le palais des ducs de Courlande à Mittau, un revenu de deux millions lui fut assigné.

Le Directoire, parmi les mesures qu'il prenait contre les neutres, avait déclaré « que si on laissait passer par le Sund un bâtiment chargé de marchandises anglaises, de quelque nation qu'il fût, cela serait regardé comme une déclaration formelle contre la république française. »

L'empereur de Russie répondit à l'arrêté du Directoire par une proclamation, où il annonçait que sa marine militaire « protégerait le commerce contre l'oppression du Directoire, dont les procédés étaient attentatoires à tous les droits reconnus par les nations. »

Ces témoignages d'une hostilité menaçante, avaient précédé la sédition de Vienne, qui rendit nécessaire le départ de l'ambassadeur de France ; en même temps, les difficultés qui entravaient les négociations de Rastadt, excitaient de plus en plus l'opinion allemande contre la France. Le comte Razumowski, ambassadeur de Russie à Vienne, fut chargé de remettre une note où étaient énumérés tous les griefs des puissances allemandes contre le Directoire. — « Tout n'est-il pas déjà changé depuis l'inconcevable transaction de Campo-Formio ? Signataire du traité, Bonaparte lui-même n'avait ni le pouvoir ni l'intention d'en être le garant. » — La note rappelait aussi les États romains envahis et bouleversés ; la Suisse subjuguée et dépouillée ; le roi de Naples menacé ; le roi de Sardaigne captif dans sa capitale. — « Le cabinet de S. M. Impériale doit être convaincu qu'il est impossible de vivre en harmonie et en paix avec un gouvernement révolutionnaire, dont la politique n'a d'autre élément que de diviser pour conquérir, d'autre but que d'arriver à la domination universelle par le bouleversement universel. »

Animé du désir de rétablir l'équilibre de l'Europe, d'ailleurs garant de l'intégrité de l'empire germanique, l'empereur de Russie s'empressait d'offrir à l'empereur son intervention désintéressée, et s'il était besoin, l'appui de ses forces de terre et de mer.

Le baron de Thugut, sans répondre formellement à de si importantes propositions, fit comprendre qu'on ne pouvait songer à une coalition européenne, tant que la Prusse persisterait dans son système de neutralité. Au moment où cette note était remise à Vienne, le congrès de Rastadt continuait ses stériles conférences. Treilhard venait d'être nommé directeur, et pour le remplacer au congrès, le Directoire avait choisi Jean Debry ; puis il y envoya un troisième plénipotentiaire, Roberjot, ancien conventionnel. Ainsi que ses collègues, il avait occupé plusieurs postes diplomatiques et avait acquis plus d'habitude des affaires et des formes plus convenables, que ses collègues.

Mais un personnage d'une tout autre importance venait d'accepter une mission qui, à ce moment, paraissait exiger plus qu'aucune autre l'influence que peut donner une réputation de capacité et d'esprit. Sieyès allait se rendre à Berlin, comme ministre plénipotentiaire. Le Directoire et M. de Talleyrand voyaient combien l'état de l'Europe devenait grave ; l'Autriche était mécontente ; si, dans les conseils de l'empereur, M. de Cobentzel et le parti de la paix cherchaient encore à la maintenir, une opinion publique à la fois aristocratique et populaire s'irritait et demandait la guerre ; l'Allemagne presque entière s'associait à ce sentiment national.

L'empereur de Russie et le gouvernement anglais s'efforçaient d'entraîner le roi de Prusse ; s'il se réconciliait avec l'Autriche, la France aurait à combattre toute l'Europe à la fois. Sieyès parut l'homme le plus capable de juger des dispositions véritables du gouvernement prussien, et de l'amener à contracter une alliance avec la France ou du moins à se tenir dans la neutralité. Il passait pour avoir beaucoup étudié le droit public. Il avait, pendant qu'il était au comité de salut public, coopéré au traité de Basle ; c'était lui qui avait donné une constitution à la Hollande ; sa renommée de philosophe devait, disait-on, lui donner une sorte de popularité en Allemagne. On s'imaginait qu'il avait dans la pensée un plan pour une nouvelle constitution du corps germanique, et une division systématique du territoire allemand. Sa conversation doctorale communiquait à un entourage intime, et par là au vulgaire, la haute opinion qu'il avait de lui-même.

Le roi de Prusse éprouva d'abord quelque surprise qu'on eût si peu de ménagement pour lui, et qu'on lui envoyât, comme représentant de la France, un régicide. Cette objection ne pouvait pas être présentée aux membres du Directoire. Le ministre des relations extérieures fit comprendre que le gouvernement français ne prendrait pas une telle répugnance en considération. Le citoyen Sieyès n'eut point le caractère d'un ambassadeur, et fut seulement ministre plénipotentiaire : c'était d'ailleurs l'usage de la cour de Prusse ; elle n'envoie et ne reçoit pas d'ambassadeurs.

En ce moment, chaque jour rendait plus difficile la tâche de maintenir la paix. L'armée française continuait à conquérir successivement tous les cantons suisses et à les rançonner. A sa suite, les agents du Directoire levaient des contributions, exigeaient des réquisitions, dépouillaient les églises, violaient les dépôts publics. Les libres habitants des grandes Alpes, les gens de Schwitz, d'Unterwalden et d’Uri, qui avaient maintenu leurs franchises depuis quatre siècles, les défendaient présentement contre des républicains ; ils refusaient de se soumettre à des étrangers qui venaient, les armes à la main, leur imposer une constitution et un directoire. Mulhausen, ville libre alliée de la Suisse, était contrainte à voter sa réunion à la France. Quelques semaines après, Genève, déjà livrée à une faction démagogique, renonçait, sous les baïonnettes, à son existence indépendante qu'avait honorée un glorieux développement des lettres, des sciences, de la philosophie, des vertus civiques, de l'industrie et de la richesse. Les Génevois se soumirent ; mais nul des pays conquis ne regretta peut-être aussi profondément, par raison plus encore que par sentiment, son honorable nationalité.

 

Le Directoire, en même temps qu'il envoyait Sieyès à Berlin, confiait une mission non moins importante à un homme, qui était loin d'avoir autant d'esprit et qui jusqu'alors n'avait eu aucun rôle politique. François de Neufchâteau était connu par quelques vers aimables et flatteurs que Voltaire lui avait adressés. Le jeune poète, à qui ce souverain de la littérature écrivait en 1766 :

Si vous brillez à votre aurore

Quand je m'éteins à mon couchant,

n'avait jeté aucun éclat. Lorsqu'il fut élu député à l'Assemblée législative, il était tout au plus un homme de lettres du second rang. Ses opinions n'avaient jamais dérivé à" l'exagération révolutionnaire ; il avait même été emprisonné comme suspect pour avoir fait jouer au Théâtre-Français un drame que le comité de salut public accusa d'être favorable à la féodalité, parce qu'il avait mis sur la scène un lord écossais. Placé au ministère de l'intérieur, il avait, écrit beaucoup de circulaires, dont le recueil témoigne qu'il s'était occupé de littérature plus que d'administration. Plus tard, il fut nommé directeur, afin de garder la place destinée à Treilhard. Pendant les huit mois qu'il avait passés dans le gouvernement, il n'avait fait acte ni de volonté, ni d'opinion.

Ses collègues pensèrent que la haute position dont il avait été un moment honoré lui donnait assez d'importance pour qu'il fût employé utilement dans les négociations. Il fut non pas envoyé au congrès, mais chargé de conférer avec le comte de Cobentzel. Le prétexte de cette mission était de réclamer une réparation authentique des procédés injurieux que le gouvernement autrichien avait eus à l'égard du général Bernadotte, ambassadeur de France. On avait déjà l'assurance que la cour d'Autriche ne chercherait pas dans cet incident un motif de rupture ; il était probable qu'elle ne reconnaîtrait pas qu'il y eût de sa part aucune offense contre la France et son représentant. Mais, sous cette apparence, le but réel de la négociation était de traiter, avec le signataire de la paix de Campo-Formio, les questions dont le congrès s'occupait depuis six mois sans pouvoir les résoudre. En effet, il était évident que la solution dépendait d'un concert préalable entre la France et l'Autriche. Il s'agissait de mettre à exécution les articles secrets du traité et peut-être de réaliser certaines hypothèses, dont le général Bonaparte et le comte de Cobentzel s'étaient confidentiellement entretenus dans leurs conversations de Passeriano. Au moment où il avait été réglé que l'un et l'autre se retrouveraient au congrès de Rastadt, le Directoire s'était flatté que les affaires seraient ainsi terminées entre eux, puis imposées à la députation de l'empire.

Maintenant, quelle ressemblance pouvait-il y avoir entre les décisions du vainqueur de l'Italie déjà acceptées par le plénipotentiaire à qui il avait imposé la paix, et des conférences avec M. François de Neufchâteau. Elles ne furent pas tenues à Rastadt ; un article de la Constitution interdisait au Directeur, qui venait de quitter ses fonctions, la faculté de sortir de France avant une année révolue. Rastadt est situé sur la rive droite du Rhin. Le plénipotentiaire du Directoire s'arrêta à Seltz, qui est sur la rive gauche, le fleuve entre deux. Il ne pouvait se départir en rien des instructions qu'il avait reçues. Sous des formes douces et polies, il reproduisit les prétentions qui n'avaient pas été admises par le congrès. Le plénipotentiaire autrichien répondit qu'il n'avait point de pouvoirs pour traiter des intérêts du corps germanique ; il réclama les compensations qui lui avaient été promises pour la cession des territoires autrichiens de la rive gauche, et fit remarquer diverses violations aux articles textuels du traité, entre autres l'application des lois révolutionnaires aux émigrés belges dont le Directoire confisquait les biens.

Les conférences de Seltz étaient donc tout aussi stériles en résultats et en décisions que le congrès de Rastadt. Le cabinet de Vienne avait mis un terme aux concessions et aux complaisances, que l'opinion allemande, l'empereur de Russie et le gouvernement anglais lui reprochaient ; il commençait à n'espérer aucun avantage de son traité avec la France ; il tendait à se rapprocher de la politique des autres puissances. C'est ce qu'on pouvait conclure de l'inaction du comte de Cobentzel et de sa résistance passive aux exigences du Directoire ; il demandait que la Suisse cessât d'être occupée par une armée française ; il refusait de reconnaître la république romaine, tandis que M. François de Neufchâteau proposait de lui réunir la Toscane, en indemnisant le grand-duc avec des territoires allemands.

Dans d'autres conversations le comte de Cobentzel offrait le consentement de l'Autriche à l'incorporation du Piémont à la France, sous la condition qu'elle abandonnerait toute l'Italie à la puissance de l'empereur. Il livrait aussi les arrangements de l'Allemagne au Directoire, pourvu qu'une grande partie de la Bavière fût attribuée à l'Autriche. De semblables propos n'appartenaient pas à une véritable négociation ; ils constataient seulement que l'une et l'autre puissance voulaient des choses impossibles.

Après dix-huit conférences, François de Neufchâteau signifia un ultimatum du Directoire et refusa de recevoir une note, qui en discutait les conditions ; le comte de Cobentzel déchira la note et déclara que la conférence était rompue[9]. Il quitta Rastadt et retourna à Vienne, laissant M. de Lehrbach comme représentant de l'Autriche au congrès. Afin de montrer que les relations des deux pays ne cessaient point d'être amicales, les présents d'usage furent remis au comte de Cobentzel. Il reçut sur une boîte enrichie de diamants le portrait du général Bonaparte. Le Directoire ne prit pas garde que c'était déjà le reconnaître comme souverain. Il fut bientôt manifeste que l'Autriche se préparait à changer de système. A peine arrivé à Vienne, le comte de Cobentzel reçut la mission de se rendre à Berlin et à Saint-Pétersbourg.

Les événements de la guerre venaient compliquer et compromettre les négociations, qui déjà ne semblaient plus destinées à conserver la paix sur le continent. Les Anglais avaient tenté une descente à Ostende. Après avoir jeté quelques bombes dans la ville, ils avaient débarqué environ quatre mille hommes sur la côte : la garnison de Dunkerque les avait repoussés et avait fait deux mille prisonniers. L'escadre s'était de nouveau présentée devant Ostende, mais le commandant ayant menacé de faire fusiller les prisonniers si le feu continuait, les vaisseaux s'étaient retirés. Cette tentative démontrait ce que le cabinet anglais pouvait prévoir, c'est qu'avant d'envoyer une armée sur le continent, il fallait réussir à former une coalition contre la France.

 

Un fait plus grave et qui intéressait non-seulement l'Angleterre, mais tous les États européens, c'était la prise de possession de l'île de Malte.

Le ministère anglais s'était mépris sur les desseins du général Bonaparte. Il n'avait pas ignoré les préparatifs conduits avec tant d'activité dans les ports de la Méditerranée, non plus que les bruits publics qui indiquaient l'Orient comme but de l'expédition. Mais une telle entreprise lui avait semblé peu vraisemblable ; il supposait qu'on avait voulu cacher par de fausses apparences le projet, qui se présente toujours à l'esprit lorsqu'il est question d'une descente en Angleterre : réunir les escadres de la Méditerranée, débloquer les ports de l'Océan et arriver dans la Manche après avoir rassemblé les flottes retenues à Cadix, au Ferrol, à Rochefort et à Brest, afin de protéger le passage d'une armée placée sur la côte qui fait face à l'Angleterre ; c'est ce qu'a voulu plus tard Napoléon. Mais il ne s'en occupa point à cette époque. Ainsi renforcer le blocus de Cadix et croiser devant Toulon, telles furent les mesures prises par la marine anglaise. L'amiral Nelson n'avait encore sous ses ordres que trois vaisseaux, et au moment où l'expédition française sortit de Toulon, une tempête avait forcé l'escadre anglaise à relâcher aux îles Saint-Pierre, au sud-ouest de la Sardaigne ; pendant ce temps-là l'escadre française avait navigué le long de la côte orientale ; ce fut seulement treize jours après son départ que Nelson, renforcé de dix vaisseaux, revint devant Toulon et sut que le blocus était désormais inutile.

Le 6 juin, la division sortie de Civitta-Vecchia, qui n'avait pu rallier l'escadre de Toulon dans les eaux de la Corse et de la Sardaigne, parut devant Malte ; conformément aux instructions qu'avait reçues le général Desaix, elle croisa devant le port sans demander autre chose que de prendre de l'eau, ce qui lui fut accordé.

Le 8, une autre division partie d'Ajaccio vint joindre la première ; enfin, le 9, la grande escadre et les trois cents bâtiments de transport arrivèrent avec le général en chef.

Les agents qu'il avait envoyés depuis plusieurs mois lui avaient fourni des informations sur l'état de l'île de Malte. Il savait que plusieurs chevaliers, partisans de la révolution française, prévoyaient et désiraient l'abolition de l'Ordre, déjà divisé par des discordes intestines. Il était instruit de l'agitation répandu# parmi la population, des intrigues qui y avaient été pratiquées par des émissaires anglais, autrichiens et russes. L'empereur Paul s'était fait décerner le titre de protecteur de l'Ordre et voulait devenir grand maître. Ce qui était plus manifeste encore, c'est que l'ordre militaire de Saint-Jean-de-Jérusalem, autrefois si guerrier et si vaillant, avait perdu son énergie, ses traditions et ses habitudes. Le grand maître, Ferdinand de Hompesch, était un vieillard sans activité et sans décision. Vainement le bailli de Schenau, ministre de l'Ordre près le congrès de Rastadt, avait-il écrit qu'un arrêté du Directoire ordonnait au général Bonaparte de prendre possession de l'île de Malte, aucun préparatif de défense ne fut fait ; le grand maître traitait de L chimériques les craintes que témoignaient quelques chevaliers ; l'apparition des deux premières divisions françaises ne changea même rien à l'inertie aveugle du comte de Hompesch.

Enfin, quand l'escadre fut en vue[10], il devint impossible de se faire illusion. On s'occupa à la hâte des moyens de se défendre ; mais les dispositions qu'on essaya de prendre étaient inhabiles et troublées par un désordre populaire, qui était déjà prévu depuis quelques jours ; les milices criaient à la trahison, et leur indiscipline s'opposait aux mesures les plus nécessaires.

Le général Bonaparte envoya le consul de France demander l'entrée de la rade et des ports pour sa flotte ; le grand maître convoqua le conseil et lui proposa de rejeter cette demande, qui lui paraissait un stratagème. Quelques chevaliers furent d'avis de ne point risquer un tel refus et de considérer comme sincère une proposition, qui n'était peut-être qu'un prétexte ; c'eût été mettre le général français en demeure de manquer ouvertement de loyauté : par là on espérait se donner la chance de négocier avec lui et de ne pas être traités en vaincus. La majorité et le grand maître repoussèrent avec indignation cette opinion prudente ; il fut répondu que les traités qui garantissaient la neutralité de Malte permettaient de recevoir quatre vaisseaux seulement.

Le général en chef n'attendait que cette réponse pour ordonner le débarquement et l'attaque. Dès qu'on vit les chaloupes se remplir de soldats, le tumulte de la populace devint de plus en plus insensé ; l'autorité du grand maître était méconnue ; tout se faisait en confusion ; c'était avec précipitation et désordre qu'on s'occupait à porter dans les forts des approvisionnements de vivres et de munitions. Le général Bonaparte, habile à augmenter le trouble d'un ennemi effrayé et surpris, faisait tirer le canon sur toute la ligne. Des milliers de fusées se croisaient dans les airs ; des fanaux placés au haut des mâts signalaient ses ordres aux bâtiments qui se mettaient en mouvement pour amener les soldats à la côte.

Le terrain avait été étudié d'avance ; des plans levés par ordre du général Bonaparte lui servaient à choisir les meilleurs points de débarquement, à déterminer la direction de ses troupes, à désigner la ligne d'attaque.

Le débarquement, dont les apprêts avaient été faits avec tant d'éclat pendant la nuit du 9 au 10, fut effectué le 10 à la pointe du jour. A six heures du matin, une lettre du consul de France fut remise au grand maître : elle annonçait que le général Bonaparte était résolu à se procurer par la force ce qu'aurait dû lui accorder un Ordre qui portait le titre d'hospitalier. — « Je prévois l'impossibilité où se trouve l'Ordre de résister ; il eût été à souhaiter, dans une si grave circonstance, que Votre Éminence, par amour pour ses chevaliers et pour la population de Malte, eût proposé quelque moyen d'accommodement. Le général se voit désormais en droit de traiter la ville en ennemie ; elle n'a plus d'espoir que dans la loyauté du général Bonaparte. Il a donné les ordres les plus précis pour que la religion, les mœurs et les propriétés fussent scrupuleusement respectées. » — Quelques moments après, le grand maître reçut une autre lettre ; le commandeur de Bosredon lui écrivait qu'en faisant ses vœux, il s'était engagé à combattre les Turcs, mais non pas les Français ; qu'ainsi il donnait sa démission. Le grand maître vit dans cette démarche le présage d'un autre danger. La rébellion n'était pas seulement dans le peuple ; il envoya le commandeur de Bosredon en prison.

Il était trop tard pour s'opposer au débarquement. Un fort défendu par le chevalier de La Guérivière avait résisté pendant plusieurs heures à la division commandée par le général Desaix, mais avait été emporté ; les divisions Baraguey-d'Hilliers et Vaubois n'avaient pas moins réussi en descendant à terre. Les troupes maltaises, les milices, les paysans, leurs femmes et leurs enfants s'enfuyaient pêle-mêle vers la cité Valette.

La Cité vieille, située au centre de l'île, dont elle était autrefois la capitale, fut occupée. Le général Bonaparte s'y rendit : il y empêcha tout désordre. Les églises furent respectées. Il accueillit avec bienveillance les autorités municipales, le clergé, les principaux de la ville, et ordonna la formation d'une garde nationale. Beaucoup de chevaliers avaient été faits prisonniers. — « Messieurs, leur dit-il, vous avez eu le courage de prendre les armes contre vos compatriotes, il faut avoir le courage de mourir ; je ne veux point de vous pour prisonniers. Retournez à la cité Valette, puisqu'elle vous appartient encore. »

Pendant que les Français se rendaient maîtres de tout le territoire, la cité Valette était en proie au plus affreux désordre. La populace, dans son effroi et son désespoir, tournait sa rage contre ses défenseurs, en accusant leur impuissance de trahison. Un chevalier fut massacré ; d'autres maltraités. Des Français établis dans la ville furent tués ; on les poursuivait à coups de fusil ; ceux qui leur donnaient asile étaient forcés dans leur domicile. Cette plèbe voyait partout des traîtres qui allaient ouvrir l'entrée de la ville aux ennemis. Pour calmer ces furieux, on ne trouva point d'autre moyen qu'une procession solennelle. La statue de saint Paul, patron de l'île, fut promenée devant les remparts.

Cependant les autorités municipales s'occupaient du salut de la ville. Il fut d'abord proposé dans l'assemblée des jurats de demander une suspension d'armes au général Bonaparte, en lui disant que c'était sans doute aux chevaliers qu'il faisait la guerre et non aux Maltais. Toutefois, avant d'en venir à cette démarche, une députation se rendit chez le grand maître. — « Je savais bien, dit-il, qu'il y avait un complot : le voilà qui éclate. » — Il eût voulu ne pas recevoir la députation ; mais ce refus était au-delà de son courage.

Les chevaliers qui formaient le conseil de l'Ordre accueillirent avec indignation la demande des jurats et leur adressèrent d'insultantes paroles. — « Votre démarche est digne de la potence, disait le vice-chancelier ; si le grand maître m'en croyait, il vous ferait tous pendre en sortant d'ici. » — L'orateur de la députation ne se déconcertait pas. — « On pend les voleurs et les assassins, répondait-il, mais on écoute les députés de la nation. » — Il conjura respectueusement le grand maître de jeter un regard de compassion sur le malheureux pays qui avait toujours fait des vœux pour la prospérité de l'Ordre.

Les députés se retirèrent, mais déclarèrent qu'ils allaient attendre la délibération du conseil. La confusion y régnait autant que dans la ville ; aucune discussion raisonnable, aucun avis praticable et salutaire ne pouvait y trouver place ; c'était une conversation de vaines bravades et de propos désespérants. Le grand maître ne les écoutait point ; consterné, abattu, il n'avait pas la force de s'arrêter à une décision ; il était absorbé dans une vague et triste irrésolution.

La députation était pressante : elle réclamait une réponse. A cet instant on vint annoncer que deux chevaliers, ayant maltraité des volontaires qui s'employaient aux préparatifs de défense, avaient été victimes de leur orgueilleuse insolence ; le peuple les avait massacrés.

Plusieurs des membres du conseil s'étaient retirés ; le grand maître, qui avait eu constamment pour principale crainte une rébellion populaire contre l'Ordre, prit tout à coup sa résolution ; il manda le consul de Hollande, le pria de se rendre auprès du général Bonaparte et de solliciter une suspension d'armes. Le consul était vieux et infirme ; il écrivit une lettre. On en chargea M. de Melan, un jeune émigré français, qu'on intitula chancelier du consulat. Le grand maître lui remit en même temps une lettre adressée au commandeur de Dolomieu[11] pour le conjurer de s'entremettre auprès du général pour adoucir sa volonté et obtenir des conditions moins dures.

La réponse ne tarda point : — « Demain, à midi, disait le général Berthier, le général en chef enverra quelqu'un au palais du grand maître pour rédiger et signer la suspension d'armes. »

Le commandeur de Bosredon fut aussitôt mis en liberté ; la veille, le grand maître l'avait envoyé au cachot ; les chevaliers l'avaient honni en demandant son supplice ; maintenant on lui prodiguait des témoignages de confiance et d'amitié. Le 11 juin, à midi, arrivèrent au palais du grand maître le colonel Junot premier aide de camp du général Bonaparte, M. Poussielgue, qui avait déjà rempli une mission à Malte, et le commandeur de Dolomieu. Les chevaliers qui entouraient le grand maître ne cachèrent pas l'étonnement où ils étaient en voyant un membre de l'Ordre porteur des conditions qui sans doute allaient l'anéantir. — « Je suis ici, dit Dolomieu, parce que le général Bonaparte a cru faire une chose agréable au grand maître, qui lui-même a souhaité ma présence dans cette négociation. »

Le bailli de Penne demanda quel serait le préambule de la suspension d'armes. — « Quatre lignes suffiront, dit le colonel Junot, et Poussielgue va, les écrire. » L'acte fut en effet rédigé. Le général en chef accordait une suspension de vingt-quatre heures, et le grand maître s'engagea à envoyer des plénipotentiaires pour traiter de la capitulation.

Le bailli Frisari et le commandeur de Bosredon furent choisis pour cette mission : le grand maître pria le ministre d'Espagne d'assister à la conférence. Il fit de nouveau demander à Dolomieu d'interposer ses bons offices auprès du général en chef. Quatre plénipotentiaires devaient être nommés par les jurats pour stipuler au nom des Maltais. Un Français, chef de la secrétairerie d'État, nommé Doublet, en qui le grand maître avait beaucoup de confiance sans toutefois suivre ses conseils, fut chargé de défendre les intérêts personnels du comte Hompesch. Il en était fort préoccupé ; n'espérant plus sauver l'Ordre, il voulait recueillir à son profit quelques débris du naufrage. On lui conseilla de réunir le conseil, afin de donner aux plénipotentiaires des instructions précises et des pouvoirs limités. — « Il est trop tard, » répondit le grand maître. — Il était pressé de mettre un terme à cette longue et cruelle anxiété.

Les plénipotentiaires se rendirent à bord de l'Orient. — « Vous faites bien d'arriver, messieurs, dit le général, le bombardement allait commencer. » — Ces paroles furent prononcées avec un accent de politesse bienveillante. L'article premier prononçait la cession de Malte à la république française. La discussion ne fut pas permise, et l'on imposa silence à M. Doublet qui voulait faire quelques objections. S'il avait été question de droit, les plénipotentiaires auraient pu dire que la souveraineté de Malte appartenait au roi des Deux-Siciles. La donation de Charles-Quint donnait à l'Ordre un titre pour occuper l'île, mais n'avait point concédé la toute propriété. — L'article 2 assurait une pension au grand maître. M. Doublet représenta qu'elle était modique. — « Eh bien, dit le général, écrivez que la république française emploiera son influence au congrès de Rastadt pour faire obtenir au comte Hompesch une principauté équivalente à celle qu'il va perdre. Il ne le mérite guère pourtant. Il n'aime pas la France, et nous connaissons ses liaisons avec la Russie. »

M Doublet expliqua comment l'Ordre, afin de conserver les domaines qu'il possédait dans les provinces de Pologne conquises par la Russie, avait dû créer une langue russe et reconnaître l'empereur Paul pour grand prieur. Le général Bonaparte, toujours curieux de connaître avec exactitude les détails d'une affaire, écouta attentivement cette explication. — « Tout ce que vous venez de dire, répondit-il, n'empêche pas de croire que la Russie a depuis longtemps des vues sur Malte, et c'est pour prévenir l'accomplissement de ce projet, que nous avons voulu nous en emparer. » — La discussion continua, M. Doublet affirmant toujours que l'Ordre n'aurait jamais pu consentir à passer sous la domination d'un prince schismatique. — « Au surplus, reprit le général, que cela soit ou ne soit pas, nous y avons pourvu. »

Le commandeur de Bosredon n'avait pas tenté de défendre l'existence de l'Ordre, mais il demanda que l'autorisation de rentrer en France donnée aux chevaliers français qui résidaient à Malte, fût étendue à ceux qui se trouvaient en pays étrangers. Le général Bonaparte répondit : — « Quant à moi, je voudrais que cette permission fût donnée à tous, mais le Directoire n'est point de cet avis ; si je consentais à cet article, il le déclarerait nul, pour les uns comme pour les autres. Beaucoup de vos messieurs ont servi dans l'armée de Condé et ne faisaient pas quartier à nos soldats. Si je fermais les yeux en prenant une mesure générale qui sauverait les coupables, je serais cause qu'une injustice serait commise contre les innocents. » — L'article 4 promettait une pension de sept cents francs à chacun des chevaliers français. — La république française s'engageait à employer ses bons offices auprès -des autres puissances de l'Europe, pour qu'elles maintinssent aux chevaliers de leur nation l'exercice de leurs droits sur les biens de l'ordre de Malte situés dans leurs États. — Les chevaliers conservaient les domaines qu'ils possédaient dans les îles de Malte et du Goze, à titre de propriété particulière.

La convention fut portée à la ratification du grand maître ; il se hâta de la donner. Les conditions lui étaient profitables, et il parut que c'était pour lui la seule question. S'il eût voulu résister, non pas même à l'attaque de l'armée française, mais seulement aux exigences qu'il ne discuta point, il aurait obtenu une capitulation plus honorable. Le général Bonaparte voulait s'emparer de Malte, mais il eût été assez disposé à conserver l'Ordre, en lui assignant un autre établissement : peut-être, dans l'île d'Elbe. Il se serait même contenté d'occuper la cité Valette et l'île : un siège long et difficile lui était impossible et ne se conciliait pas avec son entreprise sur l'Egypte ; il réussit donc au-delà de son espoir, et comme toujours, il sut tirer des circonstances l'avantage qu'il n'avait pas même prévu.

Le 12 juin, le général Bonaparte fit son entrée dans la cité Valette, déjà occupée par un régiment français. Il refusa de monter dans le carrosse à six chevaux que lui envoyait le grand maître, et traversa à pied et entouré de son état-major, cette ville qui, peu d'heures auparavant, était livrée à un désordre tel, que M. Poussielgue avait écrit au général en chef que la troupe ne devait y pénétrer qu'avec beaucoup de prudence et de précaution. La population, et surtout les habitants de la campagne qui accouraient, étaient exaspérés à la pensée d'une capitulation. Les chevaliers et le grand maître tremblaient d'effroi ; un incident pouvait, au milieu de ce tumulte, rompre toute négociation.

Le général en chef se rendit à l'hôtel de ville ; il ordonna aux jurats de continuer leurs fonctions. Déjà il avait écrit à l'évêque, pour le remercier d'avoir employé son influence à apaiser les esprits et à maintenir le bon ordre. Deux jours après, le grand maître vint faire une visite au général, qui ne s'était point présenté chez lui. Ce fut une triste cérémonie ; entouré de ses chevaliers humiliés de cette démarche et honteux de leur grand maître, le successeur des d'Aubusson et des Lavalette, pâle, troublé, timide, parut devant le vainqueur. L'entrevue ne dura que peu d'instants. Le général l'accueillit froidement, sans aucune parole de consolation, sans pitié pour un malheur, qui ne méritait pas d'être honoré. Il termina cette conversation en l'invitant à quitter Malte le plus promptement possible. Le comte Hompesch partit en effet deux jours après, à bord d'un bâtiment français que convoyait une frégate.

Quatre chevaliers avaient été massacrés par la populace ; seize suivirent le grand maître ; vingt et un obtinrent la permission de rester dans l'île à cause de leur vieillesse ou de leurs infirmités ; neuf furent employés à Malte par le gouvernement français ; quarante-quatre s'attachèrent à l'armée française, où le général Bonaparte, touché de leur détresse, leur proposa de servir ; soixante-quatorze reçurent des passeports pour rentrer en France. Les chevaliers qui n'étaient pas Français se dispersèrent en Italie ou retournèrent dans leur patrie.

L'étonnement fut grand dans l'armée française, lorsqu'elle vit les formidables ouvrages qui défendaient la ville et le port. — « Nous sommes heureux qu'il y ait eu quelqu'un pour nous ouvrir la porte, » disait le général Cafarelli.

Le général Bonaparte avait peu de temps à donner aux règlements intérieurs de sa nouvelle conquête. Les moments étaient précieux pour arriver au-but de son voyage sans rencontrer la flotte anglaise. Un de ses premiers soins fut de rendre à la liberté deux mille forçats retenus au bagne ou employés au service des chevaliers ; ils n'étaient point tenus dans cet esclavage en vertu de jugements rendus par une justice légale et régulière ; presque tous étaient des prisonniers turcs, barbaresques ou siciliens faits sur les pirates. La plus grande partie fut embarquée sur les vaisseaux de l'escadre pour servir comme matelots ; les autres durent être renvoyés dans le pays dont ils étaient natifs. Suivant les instructions du Directoire, les marchandises anglaises, russes et portugaises furent saisies ; les immenses arsenaux furent inventoriés.

L'autorité suprême fut placée aux mains du général commandant la garnison française. Une sorte de gouvernement constitutionnel fut placée au-dessous de ce pouvoir supérieur. Les principes d'égalité furent proclamés. Une commission législative de neuf membres déléguait l'autorité administrative à son président, assisté de deux conseillers. Ce bureau était renouvelé tous les six mois. — Il y avait ainsi communauté entre les deux pouvoirs ; mais le véritable pouvoir exécutif était le commissaire du gouvernement français.

L'île fut divisée en cantons, où l'administration locale était confiée à un conseil municipal et le premier degré de juridiction à un juge de paix. Au total, ce règlement constitutionnel n'avait rien de contraire aux habitudes des Maltais et leur accordait plus de liberté qu'ils n'en avaient auparavant.

Leurs sentiments et leurs croyances furent moins prudemment ménagés par les changements que le conquérant apporta dans l'ordre ecclésiastique. L'opinion révolutionnaire, les intentions du Directoire, et peut-être davantage encore la volonté de créer des ressources financières à l'administration française l'emportèrent sur les sages conseils de l'évêque et sur la prudence habituelle du général Bonaparte. — Tous les prêtres qui n'étaient pas natifs de Malte furent privés de leurs bénéfices ou de leur cure. Aucune ordination ne devait être faite, tant que tous les prêtres maltais ne seraient pas pourvus d'un emploi. — Les vœux religieux ne pouvaient être prononcés avant l'âge de trente ans. — Il ne pouvait y avoir plus d'un couvent du même ordre religieux. Les biens des couvents que cette réduction rendrait vacants devaient être affectés au soulagement des pauvres. — Le nombre des chanoines était réduit. — L'évêque n'exercerait d'autre juridiction que la police des ecclésiastiques. — L'acte de mariage passait dans les attributions de l'autorité civile. — Les ecclésiastiques ne devaient recevoir aucun argent pour l'administration des sacrements. — Il était interdit aux ecclésiastiques et aux citoyens de recourir, en aucun cas, à l'autorité du Pape ou d'un métropolitain.

L'autorisation légale du culte grec et la tolérance accordée aux juifs par droit, furent peut-être les mesures qui choquèrent davantage une population accoutumée à un respect exclusif pour le culte catholique.

Une organisation de milice et de canonniers gardes-côtes ne fut pas le moindre soin du général Bonaparte. Il était facile de prévoir que Malte aurait bientôt à soutenir des attaques et un siège. — Les impôts furent maintenus tels qu'ils étaient ; mais le tarif des douanes et des impôts de consommation devait être modifié. Au total, l'administration française imposait de moindres charges aux habitants, mais elle prenait possession des domaines qui appartenaient à l'Ordre, pour en toucher les revenus ou les vendre.

Une attention particulière fut donnée à l'instruction publique fort négligée sous le règne des chevaliers : des écoles et des chaires de sciences et de langues orientales furent instituées. Soixante enfants appartenant aux familles les plus considérables devaient être envoyés en France pour y être élevés aux frais de l'État.

Un assez grand nombre de Grecs étaient établis à Malte. Ils se montrèrent favorables à l'invasion et à la suppression de l'Ordre ; ils avaient courageusement donné asile à des Français poursuivis par la populace. Le général leur en témoigna sa reconnaissance et leur accorda une protection spéciale. Mais il prescrivit que tous ceux qui entretiendraient des relations avec la Russie seraient condamnés à mort.

Cette œuvre de gouvernement et d'administration fut accomplie en moins d'une semaine, avec autant de réflexion, d'exactitude, d'information que pouvait en comporter un si court espace de temps. Le général Vaubois fut laissé pour gouverneur de l'île ; M. Regnauld de Saint-Jean-d'Angély, pour commissaire du gouvernement ; le commandeur de Bosredon, pour président de la commission. Sa conduite lui avait valu la confiance du général Bonaparte, mais non pas l'estime et la considération des Maltais.

L'escadre mit à la voile le 19 juin. Il y avait un mois qu'elle avait quitté la côte de France. Malte était le troisième État envahi par les armées françaises depuis la paix de Campo-Formio. L'ordre de Malte était le troisième gouvernement aboli par la politique révolutionnaire. Il y avait cette fois prise de possession d'un territoire. Non plus que Rome ou la Suisse, Malte n'était point en guerre avec la France ; aucun grief réel ne pouvait être allégué pour justifier ces conquêtes exécutées, pendant qu'un congrès était assemblé pour régler des conditions destinées à maintenir la paix de l'Europe.

De tels changements dans la situation générale ne produisaient pas sur la politique des cabinets européens un effet soudain et manifeste. Le cabinet de Vienne, ou plutôt le comte de Cobentzel, avait peut-être été prévenu d'avance, par les conversations intimes du général Bonaparte, des invasions qui venaient d'être exécutées ; peut-être avait-il espéré que l'Autriche partagerait avec la France les avantages de ce remaniement des territoires européens ; par l'événement, ces promesses n'avaient été qu'un vain leurre. Le général Bonaparte n'avait plus voulu imposer ses projets et ses volontés au congrès de Rastadt ; il n'avait pas trouvé le moment opportun pour s'emparer du gouvernement de la république française. Les plénipotentiaires conventionnels étaient loin d'avoir une politique semblable à la sienne. Ainsi l'Autriche n'obtenait rien et ne recevait pas le prix de sa complaisance. Aussi, se préparait-elle prudemment à une nouvelle guerre et allait rentrer dans une coalition beaucoup plus dangereuse pour la France que la première.

Cette disposition de la cour de Vienne pouvait être devinée. Elle était la conséquence nécessaire de la conduite du Directoire ; elle fut évidente lorsqu'on sut la mission qu'avait reçue le comte de Cobentzel. C'était ce qui donnait une grande importance au poste que Sieyès avait accepté : il était chargé de parer au plus grand danger, qui pût menacer la République. Puisqu'on se risquait à une rupture avec l'Autriche, il fallait obtenir l'alliance de la Prusse, ou du moins maintenir sa neutralité.

Le roi Frédéric-Guillaume II était mort le 16 novembre 1797 ; ce prince, qui avait d'abord été de tous les souverains coalisés contre la France le plus animé et le plus sincère dans son désir d'étouffer la Révolution, s'était bientôt après retiré de la guerre ; puis avait traité avec la République et suivi constamment un système de neutralité. Sa confiance pour les conseillers, dont l'influence avait contribué à lui faire adopter cette ligne de conduite, était restée invariable. Frédéric-Guillaume III, son fils et son successeur, avait vingt-sept ans, lorsqu'il monta sur le trône ; c'était un prince sensé, modeste, d'un caractère calme, de sentiments honorables, d'une vie régulière, peu expansif et, sous une apparente timidité, ne manquant pas de résolution et de fermeté. Il garda les ministres et les conseillers de son père, et parut déterminé à continuer le même règne, sans avoir la prétention de se montrer sous un aspect nouveau. Le bien connaître, pénétrer les opinions et les pensées que peut-être il cachait sous sa froideur, c'était une des instructions données à Sieyès.

Le représentant de la république française arriva à Berlin le 20 juin 1798. Le roi était absent ; il était allé se montrer à ses sujets des provinces de la vieille Prusse et à ses nouveaux sujets, les Polonais de Varsovie et de Posen : il était de retour huit jours après. Sieyès eut son audience le 29 juin. En remettant ses lettres de créance, il prononça un discours que sa renommée, sa situation politique et les circonstances recommandaient à l'attention publique. Lui-même, en l'envoyant au ministre des relations extérieures, indiquait ce qui avait été surtout remarqué. — « J'ai parlé de moi beaucoup plus qu'il n'eût été décent de le faire en toute autre circonstance. » — Quelle que fût la circonstance, Sieyès, quand il rompait son silence, croyait toujours que c'était un événement ; il pensait que son ambassade à Berlin en était un très-grand. — « J'ai accepté cette mission, parce que je me suis constamment prononcé, dans ma patrie et au milieu de toutes les fonctions auxquelles j'ai été appelé, en faveur du système qui tend à unir par des liens intimes les intérêts de la France et ceux de la Prusse ; parce que les instructions que j'ai reçues étant conformes à mon opinion politique, mon ministère doit être franc, loyal, amical, convenable en tout à la moralité de mon caractère ; parce que ce système d'union, d'où dépendent la bonne position et le salut peut-être d'une partie de l'Allemagne, eût été celui de Frédéric II, grand parmi les rois, immortel parmi les hommes ; parce que ce système enfin est digne de la raison judicieuse et des bonnes intentions qui signalent le commencement de votre règne. Puissent mes espérances n'être point vaines, et mes sentiments bien connus à cet égard être regardés par Votre Majesté comme un titre de plus à la confiance de ses ministres ! »

Le roi de Prusse ne sembla point remarquer que ce discours lui était adressé de haut ; il s'entretint pendant environ une demi-heure avec Sieyès ; ce qui étonna un peu les gens de la cour, car telle n'était pas l'habitude du roi. — « La conversation fut embarrassée et peu significative, » écrivit Sieyès.

La société aristocratique de Berlin ne montra pas les mêmes égards pour le plénipotentiaire du Directoire, pour l'abbé Sieyès, un révolutionnaire, un régicide. Il avait assez de discernement et de connaissance du monde pour n'avoir pas espéré d'y trouver un accueil bienveillant. Aussi ne l'avait-il pas recherché. Mais il savait conserver la dignité de sa position et de son caractère. Ses manières étaient simples, sans avoir rien d'une grossièreté démocratique ; il ne s'entourait d'aucun faste de représentation ; il s'isolait, tenait à distance ceux qui auraient voulu l'aborder, parlait peu. Sans choquer les règles de l'étiquette, il s'en montrait étonné, dédaigneux, mais point irrité : son pédantisme orgueilleux, le sentiment manifeste de sa supériorité imposait des égards aux grands airs de l'aristocratie. La haine qu'il avait toujours portée aux « héréditaires, » comme il appelait la noblesse, s'accroissait par les rapports qu'il avait avec eux. — « Ils sont, écrivait-il, plus fiers, plus sensibles, plus excités que jamais, et d'ailleurs capables de tout. »

Il n'avait aucun rapport avec les personnages considérables qui passaient pour amis de la France, pour favorables au système de neutralité. — « On leur dit que je suis fort raisonnable ; ils le croient : mais un révolutionnaire, un régicide ! »

L'aversion des généraux et des officiers était plus prononcée encore. M. Caillard, auparavant ministre de France, engagea le maréchal Mollendorf à faire connaissance avec son successeur. — « Je refuse et sans phrase, » répondit le vieux compagnon de Frédéric II.

Sieyès avait compté sur l'opinion de la classe secondaire et sur la colonie française établie à Berlin depuis la révocation de l'édit de Nantes. Mais on craignait de se compromettre ; la police était vigilante, moins encore que la méfiance soupçonneuse du parti aristocratique.

Sous un gouvernement, où les princes et les courtisans auraient été mêlés aux affaires, où les ministres auraient été faits et défaits par l'intrigue, où le souverain n'aurait pas accordé une confiance entière et loyale à ses conseillers, des relations intimes avec un prince de la famille royale auraient peut-être donné de l'influence à Sieyès. Il avait reçu du prince Henri un accueil empressé et flatteur. Le frère du grand Frédéric, celui qui avait eu une grande part de gloire dans la guerre de Sept ans, fut bientôt en rapports de confiance avec l'envoyé de la République. Il était grand ami de la France, et conservait de la reconnaissance pour l'accueil qu'il y avait reçu en 1788, lorsqu'à la veille de la Révolution les amis de la liberté, de la philosophie et des lettres l'avaient entouré de leurs hommages. Son opinion fut contraire à la coalition ; l'horreur que lui inspira le 10 août et la Terreur ne l'empêchèrent pas de souhaiter et de conseiller la paix avec la France dès qu'elle fut possible. Ce fut lui qui, jouissant à ce moment de toute la confiance de son neveu Frédéric-Guillaume II, dirigea les négociations de Basle. Il était resté dans les mêmes opinions et les mêmes sentiments : il voulait le maintien de la neutralité ; il se méfiait de l'Autriche et détestait la Russie. Il conseillait le ministre de France dans ses démarches et lui indiquait le langage qu'il avait à tenir ; il l'informait des difficultés qu'il rencontrerait, des dispositions actuelles de l'Autriche, des projets de la Russie, du plan de campagne qui serait vraisemblablement adopté. Tels étaient les sujets de ses entretiens avec Sieyès. Il lui remit une note sur les forces de l'armée russe.

Mais le roi de Prusse régnait trop sagement pour céder aux influences de sa famille. Il la tenait complètement étrangère à son gouvernement ; la tradition de Frédéric II n'admettait pas d'incertitude et de tiraillement dans l'exercice de l'autorité royale. Frédéric-Guillaume III avait choisi sa politique et ses ministres, il y tenait ; on ne pouvait pas même essayer de le détourner de la route qu'il avait prise : ainsi passer de la neutralité à une alliance avec la république française était un point aussi impossible à obtenir de lui que de l'associer à une coalition nouvelle contre la France ; il prenait en mauvaise part les efforts tentés dans un sens comme dans l'autre.

S'il eût écouté l'opinion de sa cour, de l'aristocratie et de son armée, il aurait cédé sans hésiter aux instances de la Russie.

Paul Ier, en même temps qu'il faisait remettre par son ambassadeur au cabinet de Vienne des notes pour le décider à une rupture avec la France, avait envoyé le prince Repnin à Berlin, pour obtenir l'accession du roi de Prusse à la coalition.

Le prince Repnin était ce même général que l'impératrice Catherine avait envoyé en Pologne, à l'époque du premier partage, et dont l'insolente et dure tyrannie est restée célèbre[12]. Depuis, il s'était distingué dans la guerre contre les Turcs, qu'il termina, en signant la paix de Kaïnardgi. Il avait pris part au congrès qui régla à Teschen la succession de Bavière. Disgracié par Catherine vers la fin de son règne, il venait d'être élevé par Paul Ier au grade de feld-maréchal. En le choisissant pour cette mission, l'empereur de Russie entendait assurément qu'il lui donnât le caractère hautain, absolu, tranchant, qu'il convient quelquefois à la politique russe d'employer en signifiant les volontés impériales à une puissance, qu'on espère intimider. Paul Ier s'était persuadé que le prince Repnin remplissait toutes les conditions nécessaires pour faire impression sur un roi jeune, récemment monté sur le trône, qui n'avait point d'expérience, et qui passait pour doux et tranquille. En ne lui conférant point de pouvoirs diplomatiques, et l'envoyant à titre de voyageur, il lui ôtait les embarras de la responsabilité et lui donnait la possibilité de relations directes avec le roi ; car, en Prusse, les membres du corps diplomatique ne sont admis en sa présence que dans de rares occasions, tandis que les voyageurs de distinction sont habituellement invités à la cour et même dans l'intimité du roi.

Le prince Repnin était arrivé le 18 mai à Berlin avec une nombreuse et brillante suite ; son entrée fut presque triomphale. Il fut présenté au roi par le ministre de Russie, mais n'eut point d'audience. Il remit au ministre d'Haugwitz une note assez semblable à celle qu'avait reçue le cabinet de Vienne. Après avoir dit tous les dangers dont la révolution française et ses armées menaçaient l'Europe, l'envoyé russe ajoutait : — « Que la Prusse adhère à l'alliance dont la Russie et l'Angleterre forment le nœud, l'Autriche s'y joint à l'instant même, et l'Europe est sauvée. »

M. d'Haugwitz répondit que le cabinet de Berlin était fort résolu à s'opposer aux prétentions de la France, et à défendre l'indépendance et les territoires de l'Allemagne ; mais que, s'il obtenait satisfaction sur ce point, il continuerait à suivre un système de neutralité auquel la Prusse était redevable de son repos et de sa prospérité.

Le roi partit pour Kœnigsberg et Varsovie, sans donner lieu de penser qu'il se préoccupât de ce séjour du prince Repnin à Berlin.

Il semblait donc que sa mission ne dût pas avoir de résultat ; mais la situation de l'Europe était si précaire, les événements avaient un cours si précipité que la volonté du roi de Prusse pouvait changer d'un jour à l'autre. Le prince Repnin ne quitta point Berlin. Il y tenait un grand état, y était fort en vue, ne cachait pas l'objet de sa mission, parlait hautement de ce que la Prusse devait faire et s'efforçait de rallier l'ancien parti qui avait entraîné le feu roi dans la guerre de 1792. Mais la forme du gouvernement de la Prusse et le caractère du nouveau roi ne comportaient pas le mouvement, ni l'existence d'un parti. Les opinions étaient exprimées avec liberté dans les entretiens de la vie privée et dans les coteries de salon, mais n'avaient aucun accès dans la gestion des affaires. Ainsi l'envoyé russe n'eut d'autre succès, que de donner une plus grande vivacité à l'aversion de la noblesse et des militaires contre la France révolutionnaire.

Il chercha à s'adresser aussi à une opinion moyenne qui, sans être opposée à la paix, sans blâmer ouvertement la neutralité, s'inquiétait et s'affligeait de la condescendance de la Prusse pour le gouvernement français et de la situation isolée qu'elle avait prise en Europe. Le baron d'Hardenberg était le représentant de cette opinion. Il avait négocié et signé le traité de Basle, qui n'avait pas été ce qu'il aurait voulu, mais dont il avait reconnu la nécessité. Il avait désapprouvé avec prudence et réserve la conduite politique qui s'en était suivie ; il n'avait pas la faveur du roi et n'était pas un de ses conseillers, quoiqu'il fût ministre directeur de l'administration des provinces de Franconie, de Westphalie et de Neufchâtel. Au total, il jouissait d'une haute considération. Le prince Repnin chercha à le séduire par les flatteries qu'il lui prodigua en son nom et de la part de son maître, sans parvenir à le rendre favorable aux idées de rupture avec la France et de nouvelle coalition.

En s'opposant formellement aux prétentions que la France produisait au congrès de Rastadt, le roi de Prusse avait écouté les avis du baron d'Hardenberg. Il pensait que, pour le moment, cette détermination était la seule qui fût essentielle, parce qu'elle ralliait autour de la Prusse tous les États secondaires de l'Allemagne, et les garantissait contre la toute-puissance de la France et les trahisons secrètes de l'Autriche. C'était, en effet, le danger qui paraissait au cabinet de Berlin le plus menaçant ; il était animé de rancune et de méfiance contre l'Autriche.

Tel était le principal obstacle aux projets d'une coalition de toutes les puissances de l'Europe ; mais l'insistance hautaine des plénipotentiaires français à Rastadt venait en aide aux efforts de l'Angleterre et de la Russie. Il était impossible que l'Autriche ou la Prusse, et peut-être toutes les deux, ne prissent pas les armes pour arrêter les progrès d'une domination, qui menaçait l'Europe.

La note, suggérée par le baron d'Hardenberg, avait été remise par le ministre prussien à Rastadt aux plénipotentiaires du Directoire.

« Les diverses propositions qu'ils avaient présentées au congrès avaient été vues avec la plus grande surprise par le roi ; il se flattait, disait la note, que la France changerait de sentiment et se désisterait de pareilles prétentions, si elle désirait sincèrement rester sur le pied de l'amitié et de la bonne intelligence. » — « Le roi est certainement bien éloigné d'entrer dans une nouvelle coalition contre la France ; Sa Majesté aime aussi à croire que la République n'annoncera point des vues inquiétantes par une contenance offensive. »

Pendant la conférence de Seltz, le cabinet autrichien n'avait pu rester sous tout soupçon d'être complice du Directoire dans des projets qui auraient bouleversé l'Allemagne : ainsi le comte de Cobentzel, par une sorte de bulletin distribué aux membres du congrès, avait affirmé que l'empereur ne séparerait point sa cause de celle de l'empire ; qu'il ne voulait pas agrandir ses États aux dépens de l'Allemagne, et qu'il refusait tous les avantages que lui offrait le gouvernement français.

La rupture de la conférence témoignait avec encore plus d'évidence que tout concert entre le gouvernement français et le cabinet autrichien avait cessé. Lorsque, aussitôt après son retour à Vienne, le comte de Cobentzel fut chargé d'une mission pour Berlin et pour Saint-Pétersbourg, on ne pouvait plus douter que la situation politique était entièrement changée. Berlin devenait en ce moment le centre où allaient se traiter les plus grands intérêts de l'Europe. Le Directoire n'avait plus à choisir entre l'Autriche et la Prusse ; ne pouvant guère espérer une alliance avec le roi Frédéric-Guillaume, il fallait se borner à maintenir la neutralité. De nouvelles recommandations en ce sens furent envoyées à Sieyès, afin qu'il entretînt la méfiance et l'éloignement entre les deux cours ; il fut même chargé de donner communication à M. d'Haugwitz des articles secrets du traité de Campo-Formio.

Le comte de Cobentzel arriva le 3 août à Berlin. « Quelle différence, écrivait Sieyès, entre l'arrivée d'un ministre autrichien et d'un ministre français ! Du moment que M. de Cobentzel a mis le pied à terre, tous les salons parlent de guerre contre la République, tous les propos sont autrichiens. »

Le but de sa mission n'était point caché. Dès le premier moment, il se mit en rapport avec le ministre d'Angleterre et le prince Repnin.

La mission autrichienne ne devait pas obtenir plus de succès que la mission russe. M. de Cobentzel fut reçu trois fois en audience par le roi, sans ébranler un instant sa résolution. — « Je romprai la neutralité, disait-il, contre celui qui me pressera trop de prendre son parti. »

M. d'Haugwitz répondait aux instances ou, pour parler plus exactement, aux injonctions du prince Repnin : — « Nous n'avons manqué ni à nos amis, ni à nos alliés ; nous ne nous brouillerons ni avec vous, ni avec la République. Soyez sûr que nous n'avons pas voulu nous allier avec elle. » — « Et vous avez bien fait, répondit l'envoyé russe ; mon empereur regarderait la signature d'un tel traité comme une déclaration de guerre. Les armées russes sauraient combattre ses ennemis, et même ses faux amis. »

La négociation fut plus facile entre le prince Repnin et le comte de Cobentzel : ils signèrent le 10 août une convention préliminaire d'après laquelle une armée de trente mille Russes allait entrer en Galicie comme auxiliaire de l'Autriche. Le prince Repnin partit cinq jours après pour Vienne. — « Nous ferons la guerre à la France avec vous, sans vous ou contre vous. » Tels furent ses adieux aux Prussiens.

Sieyès avait reconnu, bientôt après son arrivée, qu'il n'obtiendrait rien de plus que la neutralité. A supposer que le Directoire voulût maintenir la paix, elle ne pouvait être conservée, si la situation restait la même. La Russie, l'Autriche et l'Angleterre disposaient d'une masse de forces assez grande pour tenter, avec espérance de succès, une guerre contre la France, seule et sans alliés. Ainsi c'était avec raison que Sieyès écrivait : — « La Prusse, quand elle serait de bonne volonté, ne peut nous donner la paix ; l'Autriche le peut, même quand elle ne serait pas de bonne foi. »

C'était dans cette idée que le traité de Campo-Formio avait été signé. Le général Bonaparte avait voulu lier l'Autriche et la France par des intérêts communs. Le Directoire n'avait pas compris cette pensée ; il ne croyait à la possibilité d'une sincère alliance avec aucune puissance de l'Europe, et il citait à l'appui de cette opinion une parole de M. d'Haugwitz : — « Nos véritables intérêts sont ceux de la monarchie contre le système républicain. Entre monarchies on peut guerroyer, mais on ne veut pas se détruire. »

L'envoyé du Directoire à Berlin n'avait donc qu'un rôle d'observation ; sans s'écarter des convenances ; en conservant un langage réservé et rare, il se confirmait tous les jours dans son antipathie pour les vieilles sociétés, pour les supériorités héréditaires. Il voyait sans crainte, et comme une nécessité découlant de la force des choses, le renouvellement d'une guerre européenne ; sa correspondance fut d'abord écrite par cette vue.

— « Si la guerre recommence, vous ne la finirez que pour la voir recommencer encore, et ainsi de suite, à moins d'adopter et d'amalgamer avec les opérations militaires un plan de républicanisation différent de celui qu'on a suivi. »

Il regrettait qu'on n’eût pas républicanisé l'Italie entière. A en juger par sa correspondance, on pouvait croire que, conformément à son esprit abstrait et absolu, il ne concevait pas une autre politique qu'une domination pleine et entière de la France sur l'Europe soumise ou renouvelée. Ainsi, il proposait au Directoire, comme moyen de réduire l'Angleterre, le blocus continental depuis Gibraltar jusqu'au cap Nord.

C'était aussi la politique du Directoire, non point par théorie et déduction logique, mais par entraînement et en suivant le cours des passions révolutionnaires. Au contraire, tout extrême que Sieyès était, théoriquement, il pouvait, en présence du danger et selon l'occasion, user de ménagements et dévier de la route qu'il croyait indiquée par les principes t tandis que le Directoire, bien qu'il fût souvent effrayé de la perspective d'une guerre contre l'Europe ; bien qu'il flottât entre la prudence et la témérité, s'abandonnait à son désir d'étendre partout le pouvoir despotique qu'il exerçait en France et de l'employer au profit des intérêts et des opinions révolutionnaires. Partout où il dominait, on voyait régner à la fois la tyrannie et le désordre. Il avait anéanti Venise, livré Gênes à l'anarchie ; il ravageait et dépouillait la Suisse ; il avait réuni Genève ; pas une république n'avait échappé à ses coups.

 

La république cisalpine venait à peine de naître. Elle était l'œuvre de la France. Elle lui avait emprunté sa constitution ; pourtant, elle ne fut pas à l'abri des coups d'État du Directoire. La politique française avait suivi à Milan la même marche qu'ailleurs. D'abord le désir de l'indépendance, l'amour de la liberté avaient été favorisés ; mais au début d'une révolution, ces sentiments sont professés par deux sortes d'hommes bien différents : les uns inspirés par un esprit éclairé, une âme généreuse, le besoin de la justice, la dignité personnelle ; les autres portés au désordre, ennemis de l'ordre social, animés d'orgueil et d'envie, ou préoccupés d'intérêts individuels. Comme avec ceux-là il n'y a moyen de rien établir et de rien régler, les agents français, et avant eux le général Bonaparte, s'étaient adressés aux vrais et honorables libéraux, aux aristocrates de situation ou d'esprit. Mais ils rencontraient dans cette classe une opinion sincère, un caractère noble, un patriotisme d'indépendance, et non point la docilité du vulgaire, servile quand il n'est pas révolté. Ainsi, l'administration française se plaignit bientôt de ce parti modéré et libéral, qui avait, à Milan, ses représentants dans le directoire cisalpin et dans les deux Conseils législatifs.

Une occasion importante se présenta. Un traité entre les républiques française et cisalpine avait été négocié et signé à Paris. — Il y était stipulé, que la Cisalpine ayant demandé qu'un corps de troupes françaises fût laissé provisoirement sur son territoire, afin de la protéger et de la défendre, la France y maintiendrait une armée de vingt-deux mille hommes d'infanterie, deux mille cinq cents de cavalerie, cinq cents d'artillerie. Pour solder cette dépense, la Cisalpine s'engageait à payer dix-huit millions à la France. Un autre article portait que les troupes italiennes seraient sous le commandement du général de l'armée française. Visconti, ambassadeur de la Cisalpine, s'était d'abord refusé à souscrire ces conditions ; elles lui semblaient ne pas laisser à la nouvelle république l'indépendance qui lui avait été promise. Le ministre du Directoire lui répondit que la république française avait créé la Cisalpine et pouvait ne la point laisser subsister. Aucune réponse n'était possible contre un tel argument : Visconti signa.

L'indignation fut grande à Milan. Les Conseils législatifs ne voulaient pas approuver le traité. Le général Berthier était alors à Gênes. Il écrivit que le salut de la Cisalpine dépendait de la ratification ; en même temps, on répandait le bruit que la République recevrait de nouveaux agrandissements.

Ces menaces et ces promesses déterminèrent la ratification ; mais les discussions furent vives et les opposants étaient entourés des hommages du public.

Le général Brune, qui commandait l'armée d'Italie, exigea la démission de deux directeurs, qui tous les deux avaient eu la confiance du général Bonaparte, le célèbre médecin Moscati et le savant Paradisi. — On fit aussi une épuration du Corps législatif ; c'était un 18 fructidor accepté docilement et sans violence. Ce ne fut pas le dernier. Les agents envoyés par le Directoire s'entremettaient dans le gouvernement, favorisaient un parti ou un autre, projetaient des changements à la constitution ; si le général Brune était d'opinion contraire, on en référait à Paris, et, selon la décision suprême, des décisions et des épurations étaient commandées.

 

La république romaine était encore plus désordonnée, plus étrangère aux mœurs et aux opinions du pays, plus livrée aux exactions des commissaires français ; des révoltes éclataient, tantôt dans une province, tantôt dans une autre. C'était de ce centre de révolution que partaient les menaces contre le royaume de Naples. Le gouvernement napolitain pouvait craindre à tout instant qu'une insurrection ne fût suscitée dans ses États, et qu'ils ne fussent envahis par un corps d'armée. Sur sa frontière, dans les Abruzzes, le long du Garigliano, on entendait le cri : « Vive la république ! » On voyait flotter le drapeau tricolore et dresser les arbres de liberté. En même temps, arrivaient sur le territoire napolitain, non-seulement les cardinaux, la prélature et les grands seigneurs de Rome, mais les pauvres habitants des campagnes fuyant l'occupation militaire, le pillage, la spoliation des églises, les violences, et la tyrannie du vainqueur exercée sous le nom de la liberté. Un tel voisinage inspirait, parmi les Napolitains, aux uns l'effroi de l'étranger, aux autres le désir d'être affranchis du despotisme de leur gouvernement royal tous les jours plus soupçonneux, plus dur et plus arbitraire.

Peu après son entrée à Rome, le général Berthier avait envoyé un adjudant général pour demander au gouvernement napolitain l'expulsion de tous les émigrés français, le renvoi du ministre d'Angleterre et du général Acton qui avait toute la confiance du roi et de la reine, le passage pour les troupes françaises qui devaient occuper les territoires de Bénévent et de Ponte Corvo. En outre, comme si la république romaine succédait à tous les droits du Saint-Siège, la redevance féodale que le roi payait chaque année au Pape était réclamée. Le roi de Naples pouvait déjà se plaindre de la confiscation des domaines privés qu'il possédait dans Rome et dans les États du Pape ; il répondit que ces divers articles pourraient donner lieu à une négociation entre plénipotentiaires des deux gouvernements. Il envoya de fortes garnisons à Bénévent et à Ponte Corvo, qu'il ne reconnaissait point comme une appartenance de l'État romain.

Le Directoire ne s'offensa point de cette réponse ; il ne lui convenait pas, en ce moment, d'en venir à une rupture ouverte avec la cour de Naples. Le général Bonaparte n'était pas encore parti pour sa grande expédition, et ses préparatifs auraient été empêchés par une guerre où les Anglais auraient tout aussitôt pris part. M. Garat fut envoyé comme ambassadeur à Naples. La coterie républicaine et philosophique était alors en grande faveur. On croyait qu'elle était surtout destinée aux missions diplomatiques, et que la situation des hommes de lettres avait dû leur donner l'habitude du monde, la connaissance des hommes et un esprit conciliant. Hormis pour Sieyès, qui était tout autre qu'un littérateur, on n'eut point à se féliciter de ces nouveaux choix. Lui-même en jugeait ainsi : — « Parmi ceux qui ont donné des gages à la Révolution, combien peu ont l'esprit porté aux affaires ! » — Les orateurs même ne lui semblaient pas bons à employer. — « L'éducation de la tribune est loin de donner ce genre d'esprit et de capacité. »

Garat était d'un caractère doux et d'un esprit aimable, mais nul n'avait plus d'illusions, ne voyait plus les hommes et les affaires à travers son imagination ; le réel et le positif n'étaient pas à sa portée ; ses impressions étaient vives et fines ; il les exprimait avec une clarté et une élégance, qui n'excluaient pas la re-, cherche et l'emphase. Le passé et ses propres souvenirs devenaient pour lui un thème littéraire ; il ne concevait pas comment on pouvait lui reprocher sa conduite ou les paroles qu'il avait prononcées.

Ainsi il n'avait pas réfléchi qu'envoyer à la sœur de Marie-Antoinette, à la princesse la plus orgueilleuse et la plus passionnée, à la reine Marie-Caroline, un ambassadeur qui avait signifié à Louis XVI son arrêt de mort, c’était une véritable insulte.

Le 8 mai 1798, Garat remit au roi de Naples ses lettres de créance, et lui tint un discours qui parut appartenir au genre académique, plutôt qu'au langage politique. A Naples il fut trouvé inconvenant ; on en plaisanta à Paris.

« Il venait, disait-il d'abord, entretenir la paix : entre Sa Majesté et la république française. — Les principes du Directoire, dans ses relations avec les nations de l'Europe, sont les mêmes qui, dans notre Constitution, unissent les Français aux Français. Ce sont les principes de la justice. » — Pour prouver ce respect de la justice, il parlait de la paix accordée généreusement aux nations vaincues ; de l'indépendance et de la liberté apportées aux peuples au milieu des foudres de la conquête ; de cette grande tolérance politique, gage d'une paix durable, et qui mettait à jamais le système social de la France à l'abri de tous les dangers. — « Le nouveau gouvernement a tous les attributs de la force, qui s'arrête au point où elle n'est plus que la justice invincible qui pose devant elle des limites que rien au monde ne pourrait lui opposer. »

Dans son désir de conciliation, Garat se répandait en louanges et même en flatteries adressée au roi de Naples ; elles contrastaient singulièrement avec le caractère et les habitudes connues de ce prince. « Toutes les puissances, qui savent apprécier et respecter les vertus utiles à la terre, ont dû souhaiter d'être en paix avec la république française ; par là même Votre Majesté devait être une des premières à la demander.

« Les temps sont venus où tous ceux qui gouvernent sont connus, appréciés, jugés dans toute l'Europe. Le regard et l'oreille des peuples pénètrent dans les palais des rois, comme dans les assemblées nationales et dans les directoires des républiques. Ce regard des peuples, en perçant au fond de votre cœur, y a démêlé tous les sentiments qui sont le germe des vertus, ce goût des mœurs simples, qui appartient aux âmes droites et élevées, et qui doit être bien naturel et bien profond pour se conserver longtemps sur un trône ; cette habitude de se dérober fréquemment aux vaines pompes d'une cour, pour aller chercher les besoins du peuple et son amour ; l'aversion personnelle que vous avez pour les formes compliquées de la justice, et votre horreur pour des lois cruelles qu'au commencement de votre règne vous avez cherché à adoucir. »

Après un morceau contre l'Angleterre, qui, égarée par la tyrannie de son gouvernement, a voulu faire, de ce qu'elle appelle sa liberté, la servitude de tous les rois et de tous les peuples, l'ambassadeur continuait à donner au roi de sages conseils. — « C'est par les bienfaits des gouvernements que les inquiétudes des peuples sont calmées ; la violence n'a jamais conservé longtemps un gouvernement et en a ruiné beaucoup. Dans l'enthousiasme de sa liberté naissante, la république française a vu le système affreux de la Terreur prêt à noyer la liberté et toutes ses espérances dans Je sang des Français ; mais aujourd'hui que la générosité et la clémence put remplacé cet affreux système ; aujourd'hui que les ennemis de nos lois ne sont plus condamnés qu'à aller vivre sous d'autres lois, toutes les vertus et toutes les prospérités renaissent en France sous ce nouveau régime. »

Il fallait bien aussi que Garat parlât de sa personne : il témoigna, sans même s'en apercevoir, quelque étonnement de se trouver dans une position qu'on n'avait pas dû prévoir.

« Mon langage, qui convient à la bonté de votre cœur, convient aussi au représentant d'une république devenue puissante par la liberté, et sage par ses malheurs. Le Directoire a voulu le faire entendre à Votre Majesté, puisqu'il m'a choisi pour être son organe. Ce n'est point parce qu'il m’a vu errer sous les portiques de la faveur et de l'ambition, que le Directoire a pu faire tomber son choix sur moi. Je n'ai guère vécu que dans le silence des campagnes, dans les lycées et sous les portiques de la philosophie. Lorsque les révolutions et une république m'envoient auprès de Sa Majesté, revêtu d'un titre et chargé d'une mission qui peuvent être utiles à plusieurs peuples, l'imagination rappelle ces temps de l'antiquité, où, du milieu des républiques de la Grèce, des philosophes, qui n'avaient un nom que parce qu'ils savaient penser, venaient sur ces mêmes bords, sur ce même continent, sur ces mêmes îles, apporter leurs vœux pour le bonheur de l'humanité. »

La péroraison était lyrique : — « Ces vœux doivent être inspirés par toutes les voix qui se font entendre aux hommes, au nom du ciel et au nom de la nature. ])ans ces lieux où vous régnez, au milieu des plus étonnants phénomènes du ciel et de la terre ; sur ce sol, magnifique amas de débris entassés par les révolutions du globe ; à côté de ces volcans, dont les bouches toujours ouvertes et toujours fumantes font penser aux laves enflammées qu'elles ont vomies ; il me semble, Sire, que sous quelque nom qu'on vive, sous celui de républicain ou sous celui de roi, on doit être plus impatient de signaler, par quelque bien durable fait aux hommes, une existence si fugitive et si incertaine. »

Le roi Ferdinand, qui était assurément le moins littéraire et le moins philosophe des souverains, qui passait ses journées à la chasse ou à la pêche, s'entretenant familièrement avec les lazzaroni, écoutait tout ébahi[13] cette pompeuse harangue et ne trouvait point de paroles pour y répondre.

La reine n'assistait pas à cette audience ; Garat voulut absolument lui adresser un discours ; elle ne put se dispenser de l'entendre. Il avait appris qu'elle gardait souvenir du 21 janvier et qu'elle avait des préventions contre lui ; il voulait les effacer. Ne renonçant pas à lui donner des conseils, il lui disait que le roi voulait entretenir avec la république française une harmonie nécessaire à sa puissance ; il ajoutait : — « Vous nourrirez, Madame, dans le cœur de votre époux, des sentiments qui contribueront aussi à votre repos et à votre bonheur personnel. »

Après cette leçon, il s'étendait sur les opinions libérales et philosophiques, qui avaient présidé au gouvernement de ses deux frères, l'empereur Joseph et le grand-duc Léopold. — « La France a le droit de ne pas se croire étrangère au bien qu'ont fait aux hommes les principes adoptés par ces princes.

« Ces souvenirs, Madame, sont les seuls que je trouverai profondément gravés dans votre âme. L'ambassadeur de la république française espère que dans les communications pacifiques qu'il vient entretenir, s'évanouiront les préventions formées par des événements mal racontés dans la France même, et défigurés par les voix qui les ont répétés en Europe. »

Aussitôt après l'occupation de Rome et les exigences du général Berthier, la cour de Naples eut recours à l'Autriche. On était alors dans les premiers jours d'avril. Le cabinet de Vienne pouvait déjà prévoir que la paix ne serait pas de longue durée, mais ne voulait point que la guerre commençât. L'envoyé napolitain rapporta à la reine de Naples des conseils de prudence. L'empereur remettait à une autre époque sa protection active.

Pour donner au Directoire satisfaction sur le point auquel il attachait le plus d'importance, on éloigna du ministère le chevalier Acton, et le marquis de Gallo lui fut donné pour successeur. De son côté le Directoire voulant éloigner le moment de la rupture, cessa d'appuyer les prétentions de la république romaine. Les instructions données à Garat étaient conçues dans un esprit de conciliation ; seulement il devait insister sur l'expulsion des émigrés français, condition que le gouvernement français imposait à tous ses alliés, ainsi que la mise en liberté de tous les individus détenus comme inculpés ou suspects de menées révolutionnaires. Le nombre en était grand, car la police napolitaine devenait chaque jour plus soupçonneuse et plus arbitraire.

Le gouvernement royal, sans accéder à ces exigences, conservait tous les dehors de bonne intelligence avec le Directoire.

Mais la reine, de plus en plus vive dans sa haine contre la France, et plus impatiente d'arriver à une rupture ouverte, obtint enfin que la cour de Vienne se relâchât de son système de prudence et de temporisation ; un traité d'alliance fut signé à Vienne le 19 mai.

Le préambule était encore plus significatif que les articles. — « L'empereur et le roi ayant pris en considération la rapidité avec laquelle les événements se succèdent depuis quelque temps, et la nécessité de se prémunir contre les suites funestes de nouveaux troubles qui pourraient agiter l'Europe, et l'Italie en particulier, Leurs Majestés Impériale et Sicilienne, réunies d'ailleurs par les liens du sang les plus étroits, ont cru devoir se concerter, dans cette circonstance, sur les mesures relatives au maintien de la tranquillité publique et à la sûreté commune de leurs peuples et de leurs Etats. »

L'empereur s'engageait à conserver sur pied soixante mille hommes en Tyrol ou en Italie ; le roi devait entretenir trente mille hommes sur sa frontière. En cas de danger, les troupes autrichiennes devaient être augmentées de vingt mille hommes ; les troupes napolitaines de deux mille.

Ce traité fut tenu secret et ne vint point à la connaissance du gouvernement français. Une levée extraordinaire fut ordonnée le 28 mai. Elle devait être de quarante mille hommes. Les recrues étaient d'un homme sur cinq ; les couvents et les ordres monastiques avaient à fournir un soldat équipé et armé pour cinq moines. Les barons du royaume furent invités à former des corps de cavalerie à leurs frais. Pour suffire à cette dépense, les impôts furent augmentés et les églises dépouillées d'une partie de leurs ornements. Ce recrutement s'opérait avec précipitation, sans ordre, sans ménagement, sans justice. La violence et l'arbitraire étaient devenus le moyen habituel du gouvernement et de l'administration. Les mécontentements, les murmures, les séditions motivaient des mesures de rigueur, qui augmentaient la fermentation.

L'ambassadeur de France demanda des explications sur cette levée d'hommes et ces préparatifs guerriers. Il lui fut répondu que cet armement était destiné à maintenir la paix publique dans le royaume, menacé de troubles intérieurs. Garat, qui n'avait pas une plus grande affaire que la mise en liberté des patriotes incarcérés ou persécutés, ne sembla pas s'inquiéter beaucoup de ce recrutement extraordinaire. Il écrivait au Directoire qu'il n'y avait rien à craindre de pareilles recrues, qui ressemblaient à des douaniers ou des contrebandiers plus qu'à des soldats.

L'assurance d'être soutenue par l'Autriche n'était pas la seule cause qui enhardissait la cour de Naples. Une autre circonstance contribuait plus encore à élever ses espérances. Le départ du général Bonaparte, emmenant loin de la France trente-six mille hommes des meilleures troupes de la République, laissant le gouvernement en des mains inhabiles, et la France livrée aux discordes civiles comprimées un moment par une tyrannie détestée, avaient ranimé le courage des puissances vaincues ; la guerre ne leur semblait pas plus redoutable. La prise de Malte était encore une victoire remportée dans le rayon des intérêts européens ; si l'expédition s’était portée de là aux îles et aux rivages de l'Adriatique, comme le général Bonaparte en avait eu quelquefois la pensée, son génie et sa puissance auraient encore exercé leur action sur la politique du continent et sur les déterminations des grands et petits Etats ; mais lorsqu'on apprit qu'il avait débarqué en Egypte, qu'après avoir pris Alexandrie, il s'engageait dans la vallée du Nil, et qu'il remontait jusqu'au Caire ; quelque éclatant que fût ce nouveau triomphe, il ne pouvait plus avoir aucune influence sur les affaires de l'Europe ni sur la situation intérieure de la France.

 

Peu de jours après, la nouvelle arriva que l'escadre française avait été détruite ou dispersée par l'amiral Nelson.

Un mois après le débarquement de l'armée française, l'escadre qui l'avait apportée en Égypte fut attaquée par l'amiral Nelson. Le général Bonaparte, au lieu de la renvoyer en France, à Malte, ou à Corfou, au lieu de l'abriter dans le port d'Alexandrie, l'avait laissée stationner dans la rade d'Aboukir. L'amiral Brueys, qui la commandait, s'y croyait en sûreté ; il l'avait embossée à une distance de la côte, qui lui semblait ne pas permettre aux vaisseaux ennemis de passer dans cet intervalle. Ne prévoyant pas le danger, il n'avait point pris les précautions suffisantes et ne s'était point préparé à un combat.

Le 1er août, l'escadre anglaise apparut vers le milieu de la- journée ; l'amiral Nelson, qui se trouvait compromis avec son gouvernement et son pays, pour avoir mal rempli la mission de s'opposer à l'expédition française, tenta la manœuvre téméraire que Brueys avait jugée impossible. On put croire un moment qu'il payerait cher une telle audace. Un de ses vaisseaux échoua, un autre fut obligé d'amener son pavillon. Il persista, et ayant tourné la ligne française, il plaça les vaisseaux de l'aile droite entre deux feux. La défense fut héroïque. Encore que les équipages ne fussent pas complets et que les dispositions eussent été tardives, la bataille aurait eu peut-être une autre issue, si le vaisseau l'Orient, que montait l'amiral Brueys d'abord blessé, puis tué par un autre boulet, n'avait pas pris feu et n'avait pas sauté vers onze heures du soir, cinq heures après le commencement de l'action.

C'était sur ce point de la ligne française qu'était le fort du combat. L'Orient était entre le Franklin, monté par l'amiral Duchayla, et le Tonnant, commandé par le capitaine Dupetit-Thouars. Ils continuèrent leur feu après l'incendie du vaisseau amiral. Duchayla blessé avait perdu connaissance. En revenant à lui, il demanda pourquoi on ne tirait plus. C'est qu'il ne restait plus que trois canons. — « Tirez toujours jusqu'à votre dernier boulet. » — Ce ne fut ni lui, ni son capitaine, blessé aussi, qui rendirent le vaisseau.

La défense du Tonnant, par Dupetit-Thouars, est demeurée célèbre dans les annales de la marine française. Entouré de l'escadre anglaise, il combattit toute la nuit. Un boulet lui emporta les deux cuisses. — « Ne vous rendez jamais, » furent ses dernières paroles. L'équipage lui obéit, et lorsque les Anglais entrèrent dans le vaisseau tout démâté, qui avait été jeté à la côte, ils le trouvèrent rempli de cadavres. L'aile gauche de l'escadre française, commandée par l'amiral Villeneuve, ne prit point part au combat, ce qui sembla étrange. L'escadre anglaise avait trop souffert pour le poursuivre ; il regagna les parages de France.

 

Ce désastreux combat d'Aboukir compléta l'exil du vainqueur de l'Italie et de son armée ; le retour lui était fermé ; l'espoir qu'il avait conçu de conquérir l'Egypte, sans se mettre en guerre avec la Porte ottomane, s'était aussi évanoui. Vainement il avait proclamé en débarquant qu'il venait délivrer les sujets du sultan de l'usurpation et de l'affreuse tyrannie des mamelouks. Le gouvernement ottoman n'avait pas consenti à l'expédition ; on lui avait caché ce projet ; on l'avait même nié à l'ambassadeur de la Porte alors à Paris.

La nouvelle de cette invasion avait produit un effet prodigieux sur l'opinion musulmane. L'irritation du sultan fut bientôt connue de toute l'Europe. Il allait être en guerre avec la France et s'allier avec l'Angleterre et la Russie.

Tels furent les premiers résultats de l'expédition d'Égypte. Ils ne devaient causer aucune surprise ; ils étaient faciles à prévoir ; mais ils changeaient entièrement la situation de l'Europe. Sieyès fut témoin de la joie des ennemis de la France à Berlin, sans toutefois craindre que le roi de Prusse renonçât à la neutralité. L'Autriche était déjà décidée ; mais il lui convenait d'ajourner la rupture et la guerre : l'armée russe n'était pas encore en marche. Ce fut Naples, que sa faiblesse aurait dû rendre plus prudente, qui alluma le feu.

Garat ne passa pas plus de trois mois à Naples. Soit que, comme il l'a écrit, sa mission lui fût déplaisante, parce qu'il ne pouvait réussir, ni à obtenir la liberté des patriotes napolitains jetés par centaines dans des cachots, ni à faire cesser les préparatifs de guerre ; soit, ce qui semble plus vrai, que le gouvernement napolitain, offensé de son langage menaçant et hautain, et encore plus de ses relations intimes avec les hommes soupçonnés de projets révolutionnaires, eût demandé son rappel, il fut remplacé par un ancien conventionnel, Lacombe Saint-Michel. Ses instructions furent encore plus pacifiques que celles de son prédécesseur.

Les griefs du Directoire étaient cependant devenus plus manifestes : les préparatifs de guerre étaient continués avec ardeur. La conduite et le langage du gouvernement napolitain témoignaient de l'influence de la reine. Le marquis de Gallo n'était ministre qu'en apparence. Acton, le prince de Castelcicala et Vanni étaient en réalité les conseillers dirigeants. Le roi lui-même était devenu impatient de voir commencer la guerre. Lors donc qu'on sut à Naples la nouvelle de la bataille navale d" Aboukir, cette victoire des Anglais excita une bruyante allégresse ; il semblait qu'on célébrât la gloire nationale ; quand l'amiral Nelson ramena sa flotte dans le port de Naples pour être réparée, le roi alla à sa rencontre en mer, et conduisit le triomphateur jusque dans son palais, au milieu d'une foule qui criait : « Vive Nelson ! vive l'Angleterre ![14] » Les arsenaux lui furent ouverts pour ragréer et armer ses vaisseaux.

Ce n'était pas la première visite que Nelson eût faite à Naples. Avant d'aller à la recherche de la flotte française, il s'était arrêté un instant en vue de la côte ; une chaloupe l'avait porté à Naples. Là, chez lady Hamilton, femme du ministre d'Angleterre, il avait eu avec la reine un entretien secret et lui avait juré qu'il périrait ou reviendrait vainqueur.

Soit que cette première visite à lady Hamilton eût fait sur lui une impression profonde, soit qu'il fut séduit par l'admiration passionnée, dont cette belle personne lui prodiguait les témoignages, Nelson passa à Naples dix jours de triomphe et de fêtes continuelles. La cour et le peuple l'entourèrent à l'envi d'hommages : c'était de l'adoration ; lady Hamilton était devenue aussi une héroïne qui participait à sa gloire. Jamais vainqueur ne se laissa récompenser par tant de jouissances.

Ces témoignages d'animosité, ces insolentes provocations confirmaient le Directoire dans le dessein d'envahir et de révolutionner le royaume de Naples ; mais il tardait à faire éclater son ressentiment. En ce moment, il paraissait moins empressé que la reine Caroline à commencer la guerre. L'Italie entière semblait prête à se soulever, exaspérée par une occupation si dure et si ruineuse ; on apprenait qu'à Malte la population s'était insurgée. Les armées russes étaient en marche ; les armées françaises étaient diminuées en nombre, commandées par des généraux dont la renommée n'était pas éclatante. Tout présageait que la coalition nouvelle allait écraser la France révolutionnaire. D'ailleurs le gouvernement napolitain voyait un grand avantage à prendre l'offensive avant que les Français eussent réuni leurs forces. On ne pouvait pas se dissimuler qu'ils avaient le dessein de soumettre la Toscane et le Piémont, de chasser leurs souverains, pour ensuite traiter Naples de la même sorte.

 

La résolution ainsi arrêtée, la cour de Naples ne garda plus aucun ménagement. Le nouvel ambassadeur de France n'était pas encore arrivé. Il fut d'abord question de ne le point admettre, en donnant pour motif de ce refus, qu'il avait voté la mort de Louis XVI ; avant de se décider, on le retint à la frontière sans lui envoyer de passeport. Toutefois, après le départ de Nelson, il lui fut possible d'arriver à Naples et de remettre au roi ses lettres de créance, en prononçant un discours beaucoup plus convenable et plus conciliant que celui de Garat.

Par une singulière inconséquence, le jour même où Lacombe Saint-Michel assurait le roi de Naples des intentions pacifiques du Directoire, le journal officiel imprimait une diatribe, véritable déclaration de guerre. — « Quelle est donc cette inconcevable démence qui entraîne la cour de Naples à sa perte... C'est la peur qui a conseillé à Leurs Majestés — il y a trois majestés à Naples, la reine, Acton et puis le roi — des mesures si extraordinaires, si contraires à leurs vrais intérêts. a Puis venait l'énumération de tous les griefs : la levée extraordinaire ; l'accueil fait aux Anglais ; le manque d'égards pour les agents de la République ; les vexations exercées contre les amis de la France. Le journaliste du Directoire imputait aussi aux manœuvres du gouvernement napolitain les insurrections qui éclataient dans l'État romain contre la nouvelle république et l'occupation française. Toute cette conduite était attribuée à l'influence d'une femme irascible, impérieuse, inconsidérée.

« Tant d'audace et d'inconséquence pourraient-elles rester impunies ? A moins qu'une prompte paix continentale ne devienne une égide pour le royaume de Naples, une nuée de républicains de diverses nations franchira le petit fleuve[15] qui sépare le territoire napolitain de celui de la république romaine. »

Peu de jours auparavant, une adresse du conseil des Cinq-Cents au peuple français, écrite par Chénier, s'était répandue en menaces plus explicites. — « Malheur aux rois inconsidérés, que les corruptions de l'Angleterre entraîneraient à une guerre nouvelle. Le premier coup de canon tiré par eux contre la république française fera crouler dans leurs États le colosse gouvernement héréditaire...

L'ambassadeur de Naples à Paris se plaignit de cette double publication. Le Directoire allégua l'indépendance du Corps législatif et la liberté de la presse. L'article du journal n'était pas inséré dans la partie officielle. Une sorte de note, adressée par le gouvernement romain aux commissaires français, pour les requérir de ne point retenir l'élan du peuple romain, était encore plus injurieuse. C'était une véritable déclaration de guerre.

En effet, elle allait commencer : le marquis de Gallo signifia à l'ambassadeur de France, au nom du roi, que les États pontificaux et l'île de Malte, envahis en violation manifeste des traités, devaient être évacués par les armées françaises. La réponse du Directoire ne pouvait être douteuse. Il eût peut-être voulu différer la guerre, mais ne point l'accepter lui était impossible.

 

Aussitôt parut le 22 novembre 1798, un manifeste du roi de Naples : les convulsions intérieures de la France, le bouleversement de l'Italie, les ennemis de la monarchie et de l'ordre public placés sur la frontière de son royaume ; l'occupation de Malte dont il était le suzerain féodal ; l'exil du Saint-Père hors de ses États : tels étaient les motifs qui le forçaient à prendre les armes ; il voulait assurer la tranquillité de son royaume et rétablir le souverain pontife dans la possession légitime de Rome et de ses provinces. — Il ne déclarait la guerre à aucune des puissances de l'Europe ; aucune armée ne devait s'opposer à la marche de la sienne, qui ne se proposait nul autre but que e de rendre à l'Italie méridionale la paix et le repos. Il engageait les Romains à obéir au signal qu'il leur donnait, et promettait une paternelle clémence à ceux qui reconnaîtraient l'autorité légitime.

L'armée napolitaine se mit en mouvement. La reine, après avoir obtenu de la cour de Vienne l'autorisation de commencer la guerre, avait demandé qu'on lui envoyât un général autrichien ; d'après les avis du marquis de Gallo, elle avait désigné le général Mack ; il était déjà fort connu et avait eu un rôle important à l'armée du prince de Cobourg, en 1793 et 94. Dès lors il avait la réputation d'habile tacticien, de grand faiseur de projets. Ceux qu'il proposa alors eurent peu de succès, mais comme les docteurs en stratégie, il prétendait toujours qu'il avait été mal compris et qu'on ne s'était pas conformé exactement à son plan. A ses prétentions militaires il joignait un grand goût pour l'intrigue ; quelque négociation était toujours mêlée à ses plans de campagne. Après les deux premières campagnes, il avait été rappelé à Vienne, où il jouissait de la confiance de l'empereur et même du conseil aulique : c'était là que le marquis de Gallo l'avait connu et jugé politique habile, en même temps que grand capitaine. On l'avait chargé, comme chef d'état-major, de recomposer l'armée autrichienne placée au nord de l'Italie. Il arriva à Naples dans les premiers jours d'octobre, lorsque la guerre n'était pas encore absolument décidée. Son assurance, l'évidence qu'il savait donner à ses démonstrations stratégiques, ajoutèrent à la présomption qui enivrait la reine, lady Hamilton, Acton, Gallo, et toute la coterie de femmes et de courtisans qui voulaient la guerre. Nelson était encore à Naples. Il ne partagea point l'enthousiasme qu'inspirait le général Mack. Il lui parut avoir plus d'aptitude pour la parole que pour l'action.

Il commença par l'inspection générale de l'armée napolitaine, qui comptait alors quatre-vingt mille hommes, et se chargea de la mettre en état d'entrer en campagne avant vingt-cinq jours. Nelson et lui contribuèrent, plus que les conseillers napolitains, à la détermination de commencer la guerre, sans attendre que la coalition eût mis ses armées en campagne. Nelson quitta Naples avec son escadre pour établir le blocus de Malte. Mack resta seul à diriger la politique et la guerre.

Il trouva l'armée en plus mauvais état qu'il ne l'avait supposé. Les officiers sans aucune expérience de la guerre ; les soldats récemment recrutés, ne sachant pas faire l'exercice et animés d'un esprit de mécontentement ; ceux qui étaient plus anciennement sous les armes, habitués à l'indiscipline ; l'administration était irrégulière et négligente, les magasins vides, les approvisionnements de vivres et de munitions incomplets. Cette inspection ne découragea point le général Mack. — « Avec du zèle et de l'argent on pourra tout réparer, » disait-il. — Le gouvernement prit des mesures, fit argent de tout, créa un papier-monnaie ; le mécontentement s'accroissait ; la police redoublait da vexations arbitraires.

L'armée se composait de cinquante-deux mille hommes. Mack la divisa en trois corps destinés à marcher vers Rome. Sous son commandement direct, vingt-deux mille hommes étaient réunis au camp de San Germano ; on exerçait les soldats sans relâche ; ils manœuvraient sur un sol fangeux, détrempé par les pluies de l'automne. On n'omettait rien de ce qui pouvait donner à cette armée de la confiance et de l'élan. La reine, vêtue en amazone, passait des revues en calèche avec lady Hamilton ; les courtisans, le corps diplomatique, lui faisaient cortège ; mais ces vaines démonstrations n'avaient aucune action sur les soldats, qui, pour la plupart, avaient été arrachés par contrainte de leurs foyers six semaines auparavant. Les officiers se voyaient avec déplaisir sous les ordres d'un général étranger qui avait amené avec lui un état-major allemand.

Le roi était venu s'établir à San Germano. Son manifeste portait cette date. Il fit aussi une proclamation à son armée ; le lendemain, 23 novembre, elle fut mise en mouvement.

Jusqu'au dernier moment, plusieurs des conseillers du roi se montrèrent opposés à cette résolution imprudente ; les hommes sensés voulaient attendre la coopération active de l'Autriche, et la signature d'un traité avec la Russie, qui aurait envoyé par mer un corps auxiliaire ; mais l'influence anglaise exercée par lady Hamilton, surtout par l'amiral Nelson qui revint de Malte et la volonté de la reine, avaient enfin déterminé le roi ; lui-même était aveuglément passionné.

L'armée française, qui occupait les États romains, n'était plus commandée par le général Gouvion Saint-Cyr. Un homme honorable et sensé comme lui ne pouvait pas vivre en bonne intelligence avec les commissaires envoyés par le Directoire et avec les révolutionnaires du nouveau gouvernement romain. Ayant usé de son autorité pour faire restituer au prince Doria un ostensoir enrichi de diamants, que les consuls de Rome avaient fait enlever de la chapelle de son palais, il fut dénoncé au Directoire par le commissaire Bassal. Sans autre information, le Directoire, non-seulement retira au général Saint-Cyr le commandement de l'armée[16], mais le destitua de son grade, ainsi que le colonel Marchand, qui depuis a été un général distingué, et qui avait eu dans cette affaire le tort d'obéir au général en chef. Peu après, les directeurs, mieux instruits des circonstances, se repentirent de leur précipitation, donnèrent à Saint-Cyr un commandement dans l'armée du Rhin, rappelèrent leur commissaire et le mirent en jugement.

Le général Macdonald succéda à Saint-Cyr dans la difficile mission de maintenir l'ordre dans le gouvernement révolutionnaire de Rome et de réprimer les insurrections qui éclataient de toutes parts dans les États pontificaux. Sa conduite ajouta encore à la bonne renommée qu'il avait acquise dans les campagnes de l'armée du nord. Toutefois, le Directoire ne lui laissa point le commandement en chef, et envoya à Rome le général Championnet, qui avait commandé avec distinction une division de l'armée de Sambre-et-Meuse. Il arriva à Rome le 18 novembre, quatre jours avant la déclaration de guerre.

D'après le plan du général Mack, l'armée napolitaine passa la frontière sur plusieurs points à la fois. La ligne d'attaque s'étendait de la côte de Naples à l'Adriatique, dans un espace de cinquante lieues. Cinq colonnes marchaient sur Rome par des routes différentes et ne s'appuyaient pas l'une sur l'autre. Il n'y avait pas un centre d'opération : la ligne d'attaque n'était pas continue.

La gauche des Français, qui occupait la marche d'Ancône, était la partie la plus nombreuse et la plus forte de l'armée. Elle fut attaquée par une division napolitaine de dix-mille hommes seulement. Au contraire, la droite, qui était peu garnie et insuffisamment défendue, allait avoir à combattre le gros de l'armée du général Mack, qui se présentait avec plus de trente mille hommes sur les routes de Frosinone et de Terracine. Il se flattait de culbuter facilement la droite française et de forcer les divisions à se replier en désordre les unes sur les autres.

Le général Championnet se comporta de manière à déjouer les projets de Mack. Il n'était pas en force pour défendre Rome. Il y laissa une garnison au château Saint-Ange et se replia sur Cività-Castellana, position très-forte, qui pouvait communiquer par les passages de l'Apennin avec le centre et la gauche de l'armée française.

Le roi de Naples fit son entrée triomphale à Rome, le 29 novembre, sans avoir rencontré un soldat français, et s'installa dans son palais Farnèse. Les gouvernants de la république romaine et leurs partisans les plus compromis avaient quitté la ville avec les Français. Ils avaient prévu qu'on ne devait pas compter sur la clémence du roi de Naples. Ceux qui avaient eu plus de confiance en furent punis. Dès le jour même, un grand nombre furent emprisonnés et quelques-uns furent mis à mort. Pendant deux jours, la plus vile populace pilla les maisons, massacra les citoyens, jeta les juifs dans le Tibre. Enfin les vainqueurs sentirent la honte d'un tel désordre ; une junte, formée des plus grands seigneurs de Rome, les Borghèse, les Gabrielli, les Massimi, fut installée et parvint à rétablir le bon ordre : les croix remplacèrent les arbres de liberté ; les écussons du roi de Naples et du Pape furent relevés.

Le roi s'était hâté d'écrire au Pape. Il était alors retiré dans la Chartreuse de Florence, où le gouvernement français avait permis qu'il reçût un asile. — « Votre Sainteté, lui écrivait le roi de Naples, saura que nous sommes entrés en triomphateurs dans la sainte ville de Rome, auparavant profanée par des impies qui se sont enfuis à l'apparition de la croix et de notre armée : Votre Sainteté peut reprendre l'exercice de son suprême et paternel pouvoir. Quittez donc la Chartreuse, cette trop modeste demeure, et sur les ailes des chérubins, ainsi que notre sainte madone de Lorette, revenez au Vatican, afin de le purifier par votre sainte présence. Tout est préparé pour recevoir Votre Sainteté ; elle pourra célébrer les saints offices le jour de la Nativité du Sauveur. »

Une autre lettre fut écrite au nom du roi au ministre des affaires étrangères du roi de Sardaigne. Depuis quelques semaines, la cour de Naples pressait inutilement ce prince de se déclarer contre la France. Peu de jours auparavant, une lettre avait été interceptée et fut publiée ; elle s'exprimait en ces termes : — « Nous savons que dans le conseil de votre roi, des ministres circonspects, pour ne pas dire timides, frémissent aux seuls mots de parjure et de meurtre, comme si le traité d'alliance entre la Sardaigne et la France était un acte digne de respect. N'a-t-il pas été dicté par la force oppressive du vainqueur ? De pareils traités sont une injure du fort contre le faible, qui doit saisir la première occasion offerte par la fortune pour s'en affranchir. Appelez-vous assassinat l'extermination de vos tyrans ? — Les bataillons français sont en sécurité, se confiant à la paix, dispersés sur votre territoire. Excitez le patriotisme du peuple ; que l'enthousiasme devienne la fureur. Quel Piémontais ne serait pas honoré d'abattre à ses pieds un ennemi de sa patrie ? Ces meurtres accomplis isolément profiteront plus au Piémont que des batailles gagnées. Jamais la postérité juste ne donnera le nom injurieux de trahison aux actes énergiques d'un peuple qui, pour reprendre sa liberté, marche sur les cadavres de ses oppresseurs. »

Le succès, car on ne pouvait pas dire la victoire, n'avait point calmé ces féroces sentiments. — « Les Napolitains, disait la nouvelle dépêche, guidés par le vaillant général Mack, ont sonné les premiers la dernière heure des Français du haut du Capitole. Ils avertissent l'Europe que le moment des rois est arrivé. Infortunés Piémontais, secouez vos chaînes, écrasez' vos oppresseurs, répondez à l'appel du roi de Naples. »

Pendant que le roi de Naples et le général Mack s'établissaient à Rome, supposant que l'armée française ne s'arrêterait point dans sa retraite et reculerait jusqu'en Lombardie où peut-être elle serait prévenue par les Autrichiens, l'aile droite des Napolitains n'obtenait pas les mêmes avantages. Le général Micheroux, qui commandait dans les Abruzzes, avait passé la frontière et s'était avancé jusqu'à Fermo. A peine avait-il neuf mille hommes de mauvaises troupes, dont le nombre diminuait chaque jour par la désertion et les maladies. Il rencontra, en avant de Fermo, les divisions Monnier, Rusca et Casa-Bianca. L'issue du combat ne fut pas un instant douteuse : les Napolitains, mal dirigés, sans confiance et sans courage, prirent la fuite après avoir perdu beaucoup des leurs ; leurs drapeaux, leur artillerie et bon nombre de prisonniers restèrent aux mains des Français. Le général Micheroux se retira dans les Abruzzes, où un faible détachement français suffisait maintenant pour le contenir. Les divisions victorieuses se portèrent aussitôt vers le centre de la ligne d'opérations. Les Napolitains s'étaient avancés sans résistance jusque Rieti et marchaient sur Terni. Des renforts arrivèrent au général Lemoine qui défendait cette route, et le colonel San Filippo ne fut pas plus heureux que le général Micheroux. Les Français rentrèrent à Rieti, et le général Kellermann poussa jusqu'à Tivoli.

Maintenant, assurée sur sa gauche, l'armée française se trouvait en force à sa droite, concentrée autour de Cività-Castellana. Le général Macdonald y commandait. Championnet avait sous ses ordres directs les divisions qui se trouvaient de l'autre côté de l'Apennin, mais les communications étaient libres et il pouvait faire sa jonction avec Macdonald.

Pendant les cinq jours qui avaient changé la position relative des deux armées, le général Mack n'avait fait aucun mouvement, pris aucune disposition : seulement on assiégeait le château Saint-Ange. Avant de commencer l'attaque, le général napolitain avait fait une sommation où se trouvaient les paroles suivantes : — « Les Français malades dans les hôpitaux de Rome seront considérés comme otages. Chaque coup de canon qui partira du château causera la mort de l'un d'entre eux. Il sera abandonné à la juste colère du peuple. » — Cette pièce était signée de Mack. Elle fut transmise au général Championnet, qui la fit mettre à l'ordre de l'armée. Cette atroce menace contribua beaucoup à imprimer à la guerre un caractère de cruauté.

Le château Saint-Ange continua à se défendre, et le 3 décembre Mack sortit de Rome avec son corps d'armée, laissant six mille hommes auprès du roi. Son système semblait être, non-seulement pour les grandes opérations, mais aussi pour la direction d'un corps d'armée, de diviser ses forces. Il distribua ses vingt-deux mille hommes en quatre camps séparés. Ils furent successivement attaqués par les Français. Pendant huit jours, les deux armées se livrèrent des combats partiels ; hormis le jour où une faible garnison fut surprise et presque entièrement massacrée, l'avantage fut constamment aux Français. — La division du général Maurice Mathieu força à capituler deux généraux et quatre ou cinq mille hommes qui s'étaient enfermés à Calvi.

Le général Championnet était venu se joindre à Macdonald ; Mack fit alors sa retraite sur Rome, dix jours après en être sorti. Son armée n'était plus en état de tenir la campagne ; les Napolitains, non — seulement étaient découragés, mais, se voyant si malheureusement commandés par des étrangers, ils ne connaissaient plus ni obéissance, ni discipline, et criaient à la trahison. Leurs soupçons se portaient particulièrement sur les émigrés français, uniquement parce qu'ils étaient Français : ils les traitaient de jacobins.

Cependant les partisans de la république restés à Rome commençaient à reprendre courage en voyant les continuels échecs de l'armée napolitaine, et l'on pouvait craindre la fermentation qu'ils susciteraient dans cette populace qui, une semaine auparavant, voulait les massacrer. Le roi de Naples se plaça prudemment à Albano, et lorsqu'il sut que Mack se déterminait à la retraite, sa frayeur devenant plus vive, il retourna à Naples. Le danger lui semblait si pressant, qu'il disait à son écuyer, le duc d'Ascoli : — « Les Jacobins ont fait serment de tuer les rois. Ce sera une gloire pour toi d'exposer ta vie pour sauver celle de ton roi. Change d'habit avec moi et prends ma place dans la voiture. »

Les troupes napolitaines quittaient Rome le 15 décembre, et leur dernière colonne sortait par une porte, tandis que les Français entraient par une autre. Pendant leur absence, qui n'avait duré que dix-sept jours, l'armée du général Mack avait perdu quinze mille prisonniers, vingt drapeaux et quarante canons.

Parmi les mécomptes de la cour de Naples et du général Mack, le plus fâcheux était sans doute l'inaction du gouvernement autrichien. On avait espéré ce qu'on désirait ; on avait pris de vagues promesses • pour un engagement formel. L'armée autrichienne ne fit aucun mouvement. Elle avait occupé le territoire des Grisons, mais sans déclarer la guerre à la France, et le Directoire, qui voulait aussi ajourner la rupture de la paix, ne s'en était point irrité.

Le roi de Sardaigne n'avait pas non plus cédé aux — instances du roi de Naples, et attendait sa ruine sans résistance.

La conduite du grand-duc de Toscane eut une influence plus directe sur le plan de campagne du général Mack ; il avait envoyé en Toscane une division de six mille hommes, que des bâtiments anglais, portugais et napolitains avaient portés à Livourne. Il espérait ainsi décider le grand-duc à joindre ses efforts à ceux du roi de Naples, pour délivrer l'Italie de l'occupation française. Il en fut autrement : le gouvernement toscan se refusa aux conseils des Napolitains et des Anglais. Il ne fit nulle résistance au débarquement des troupes, déclara qu'il cédait à la force, mais qu'il entendait garder la neutralité et conserver sa pleine autorité dans ses Etats.

La division napolitaine ne pouvait servir les desseins du général Mack qu'en traversant la Toscane pour se rapprocher de l'armée et opérer avec elle. Si elle fût arrivée à temps, elle aurait pu être utile ; mais elle ne quitta point Livourne.

Une autre division se trouva aussi séparée du corps d'armée de Mack, et lorsqu'il se retira de Rome, il la laissa isolée et sans communication avec lui. Un émigré français, le comte Roger de Damas, la commandait, et elle avait été destinée à entrer dans l'État romain en suivant le littoral. Cette colonne se trouvait aux portes de Rome au moment où les Français venaient d'y rentrer. Mais Mack faisait sa retraite par une route, tandis que le comte de Damas arrivait par une autre ; il fit demander au général Macdonald passage pour rejoindre l'armée napolitaine.

Les Français n'avaient encore dans Rome qu'une très-faible avant-garde et n'étaient pas en force suffisante pour repousser la division qui se présentait. On parlementa : c'était ce qui convenait aux uns comme aux autres. L'officier français sommait le comte de Damas de mettre bas les armes. — « Quand on a sept mille hommes et des cartouches, on ne rend pas ses armes, » répondait M. de Damas. Il demanda six heures de délai pour en délibérer avec son état-major. Une heure seulement lui fut accordée. Pendant ce répit, il prit le chemin de Civitta-Vecchia avec sa troupe ; elle fut poursuivie ; un combat d'arrière-garde, soutenu avec énergie par les Napolitains, fut interrompu par la nuit. Les Français étaient excédés de fatigue ; ils rentrèrent à Rome, et M. de Damas continua sa route, non plus vers Civitta-Vecchia, mais vers Orbitello, petite forteresse située au bord de la mer, sur la frontière de Toscane, et appartenant au royaume de Naples. Le général Kellermann avait été envoyé à sa poursuite et l'atteignit à Toscanella. Un combat s'engagea et fut meurtrier de part et d'autre. Le comte de Damas eut ta joue percée d'une balle et n'en continua pas moins à combattre. Il y eut un moment où, abandonné des Napolitains qui l'entouraient, il les excitait encore du geste et s'efforçait de les rallier. — « Ce n'est sûrement pas un lazzarone, dit Kellermann, il faut que je sache quel est ce brave. » — Il s'avança vers lui, en déchargeant ses pistolets en l'air pour lui montrer qu'il ne voulait point le menacer. — « Rendez-vous à moi, » dit-il. — M. de Damas se nomma, et le général républicain, qui ne voulait pas faire prisonnier un émigré que les lois révolutionnaires condamnaient à mort, le laissa s'éloigner. — Le chemin n'était point coupé à la colonne napolitaine ; M. de Damas atteignit Orbitello. Cette place était démantelée, sans défense et sans approvisionnements. Elle n'aurait pu soutenir un siège ; Kellermann n'avait point d'artillerie. Il permit au général Damas de s'embarquer et de retourner à Naples. Ainsi, une armée française de quinze mille hommes venait de forcer cinquante mille Napolitains à se retirer, vaincus et en désordre, des États romains où ils étaient entrés quinze jours auparavant.

Le général Championnet s'arrêta peu de jours à Rome, pour rétablir le gouvernement] républicain et pour donner quelque repos à ses troupes. Des renforts lui arrivèrent, et bientôt son armée put compter vingt-cinq mille hommes. Huit mille furent laissés dans les Abruzzes sous les ordres de Duhesme ; dix-sept mille furent dirigés sur Naples. C'était une entreprise téméraire ; encore que le général Mack n'eût rien disposé pour une guerre défensive et qu'il ne se fût pas occupé de munir les places fortes, ni d'ordonner les travaux nécessaires pour occuper des positions choisies d'avance, il disposait d'une armée très-supérieure en nombre aux Français : la division qu'il avait envoyée en Toscane allait revenir par mer ainsi que la colonne du comte de Damas.

Les premiers succès de l'armée française furent obtenus dans les Abruzzes par le général Duhesme ; il n'avait pas la supériorité du nombre ; il n'amenait avec lui aucune artillerie de siège ; ses menaces et quelques démonstrations d'attaque suffirent pour déterminer les commandants des forteresses à capituler : tant le découragement était grand parmi les Napolitains. Il continua à avancer sur la route qui suit le rivage de l'Adriatique, tandis que deux autres colonnes cheminaient par les pénibles sentiers de l'Apennin, pour le traverser et descendre dans la Campanie, afin d'y opérer avec l'armée qui venait de Rome. Pendant ce temps-là, le général Macdonald s'avançait vers Naples, sans* trouver de résistance.

Mais tout à coup la situation changea ; de retour à Caserte, le roi de Naples, mécontent de son armée, soupçonnant les généraux de trahison, irrité contre le général Mack, se décida à recourir aux passions religieuses et patriotiques de la population. Il adressa à ses sujets des proclamations pour les appeler à la défense de la religion, de leur roi, de leur pays, de leurs propriétés, de leur famille. — « L'ennemi n'est qu'en petit nombre ; si vous le voulez, vous serez sauvés. Que tous ceux qui ont du courage, qui aiment Dieu et ce qu'ils possèdent, prennent les armes pour se défendre : jamais le Napolitain ne fut poltron quand il s'agit de la cause de Dieu ; si vous n'accourez pas pour vous défendre, vous perdrez tout ; vous verrez outrager vos femmes, vos filles, vos sœurs. Faites que l'ennemi trouve la mort dans le royaume. Appelez à votre aide votre grand protecteur saint Janvier. Ayez confiance en Dieu. Ne reniez point votre foi. »

Les populations napolitaines crurent entendre la voix de Dieu ; les prêtres, les moines, les seigneurs un les plus hardis parmi les paysans assemblaient des bandes, parcouraient les campagnes, massacraient les soldats français isolés sur les routes ou les égorgeaient dans les maisons. Ce fut surtout dans les Abruzzes que le soulèvement fut général. Sur la route de Rome à Naples, les paysans brûlèrent le pont de bois du Garigliano et s'emparèrent d'une partie du parc d'artillerie de l'armée française. Sans être secondés par l'armée, sans être guidés par aucun général, les défenseurs de la religion et du pays, sortant comme de dessous terre, ces mêmes hommes qui, recrutés par contrainte, assujettis à une discipline dont ils ne comprenaient pas les motifs, étaient de mauvais soldats, devenaient des ennemis redoutables pour les vainqueurs et les conquérants.

La marche des colonnes françaises dans les Abruzzes fut arrêtée par cette insurrection. Quant au corps d'armée commandé par Macdonald, il continua sa marche. Après avoir passé le Garigliano, il arriva devant Gaëte. Cette ville, dont la défense fut, dans une autre guerre, si longue et si obstinée, était, dès lors, forte et presque inexpugnable par sa position et par les ouvrages qui l'entouraient ; elle se rendit à la première sommation. La garnison était de quatre mille hommes ; un général suisse, qui la commandait, n'essaya ni une résistance, ni un refus.

L'armée française arriva devant Capoue : la forteresse est située sur la rive gauche du Volturno ; c'était en ce lieu que le général Mack ralliait ses troupes ; un camp retranché en gardait l'approche. Les Français n'avaient point compté sur une défense énergique, accoutumés, comme ils l'étaient, à de promptes et faciles capitulations. Leur espérance fut trompée ; les attaques furent vivement repoussées ; le général Bongerard fut tué ; le général Maurice Mathieu blessé. Il fallut renoncer à emporter Capoue de vive force, et reconnaître que l'armée française s'était engagée dans une expédition imprudente, qui devenait très-dangereuse.

Les divisions commandées par Championnet en personne arrivèrent par la route de Frosinone et rejoignirent l'avant-garde. Il avait été témoin du soulèvement de la population, et les colonnes qui arrivèrent des Abruzzes avaient éprouvé plus cruellement encore les fureurs et les vengeances des habitants insurgés. Heureusement pour le salut de l'armée française, elle se trouvait entièrement réunie.

Cependant une confusion honteuse régnait à Naples dans les conseils et dans les états-majors ; le parti qui avait voulu confier la défense du royaume à des bandes désordonnées, au patriotisme populaire assez semblable à un brigandage, triomphait du succès de ses conseils, et tenait pour manque de courage et de loyauté la prudence des généraux, des ministres, et de toute autorité régulière. On ne parlait que de conspirations ; on emprisonnait les chefs militaires ; la discipline des soldats était abolie, et la populace de Naples devenait la seule puissance ; la reine passait alternativement de l'abattement à la présomption, de la crainte à la colère ; le général Mack, menacé d'une complète disgrâce, faisait encore de nouveaux plans stratégiques.

Pour un gouvernement raisonnable, il n'y aurait pas eu lieu à se désespérer ; les Français étaient peu nombreux, ils étaient maîtres seulement de la place qu'ils occupaient ; le soulèvement des provinces, l'agitation de la population de Naples étaient favorables au roi ; toutes les chances étaient pour lui, à la seule condition de maintenir l'ordre et de savoir ce qu'on faisait : mais, faute de satisfaire à cette condition, le danger croissait et la ruine devenait certaine.

Les persécutions de la police, les arrestations qu'elle multipliait de jour en jour, les inquiétudes des hommes qui se savaient soupçonnés, avaient créé un parti révolutionnaire et républicain, qui désirait l'entrée des Français, qui les attendait comme des libérateurs. Les jacobins de Naples conspiraient en effet ; ils avaient de furtives communications avec Championnet ; ils l'instruisaient du désordre et lui faisaient dire de ne point se décourager. Eux-mêmes échauffaient les passions de la populace, sachant bien que le tumulte tournerait à leur avantage, et non pas à la conservation du gouvernement.

Le roi était en correspondance journalière avec l'amiral Nelson, qui n'habitait point la ville, mais à bord de son vaisseau. Un serviteur de confiance allait lui porter une lettre ; au moment où il allait monter dans une chaloupe, un rassemblement de lazzaroni le saisit en criant — : « Mort aux Jacobins, c'est un espion des Français. » — Il fut percé de coups, traîné sanglant sous les fenêtres du roi, qui le reconnut, sans pouvoir le sauver, et vit jeter son cadavre dans un égout.

Cet affreux incident décida le roi qui, depuis quelques jours, hésitait à suivre le conseil que lui donnaient ses courtisans, d'accord avec Acton, Hamilton et l'amiral Nelson.

Dans la nuit du 20 au 21 décembre, le roi, la reine et leurs enfants montèrent à bord du Vanguard, vaisseau amiral de Nelson. Le lendemain, lorsqu'on vit le pavillon napolitain arboré sur le bâtiment anglais, le départ du roi fut connu ; les vents étaient contraires, et il fut forcé de rester trois jours en rade. Pendant ce temps, les magistrats, les barons, des députations de 1a. ville se présentèrent pour conjurer le roi de ne pas abandonner son peuple, lui promettant l'accord le plus unanime, le dévouement de tous ses sujets pour chasser l'ennemi : il refusa de les ad mettre en sa présence. L'archevêque de Naples fut reçu ; le roi répondit que sa résolution était inébranlable, et qu'il avait nommé le prince François Pignatelli vicaire-général, et lui avait laissé des instructions pour la défense du royaume.

Deux frégates napolitaines, sous le commandement de l'amiral Caracciolo, escortèrent le vaisseau de Nelson. Le roi avait emporté non-seulement les joyaux de la couronne, mais tout le numéraire et les lingots qui se trouvaient dans les caisses publiques, au moment où tant de dépenses étaient indispensables pour la défense du territoire ; il emmenait comme prisonnier le ministre de la guerre Ariolo, qu'il accusait de trahison ; il laissait tous les serviteurs de l'État découragés et en désarroi, la populace en fermentation, tous les bons citoyens consternés, et la faction révolutionnaire en pleine espérance. D'après les conseils ou la volonté de l'amiral Nelson, toute la marine napolitaine, hormis les deux frégates qui accompagnaient le roi, fut livrée aux flammes, dans la crainte de ia voir tomber au pouvoir des Français.

Le prince Pignatelli n'avait ni assez de capacité, ni assez de volonté pour faire respecter son autorité ; dès le premier moment, elle fut contestée ; les magistrats de la ville prétendirent que les anciennes constitutions de Naples leur déléguaient le pouvoir en l'absence du roi. Ils s'étaient assemblés à l'hôtel de ville, et délibéraient confusément, comme gens dont le sens est troublé. Les uns parlaient d'une république démocratique ; les autres la voulaient aristocratique ; presque tous étaient d'avis qu'il fallait traiter avec les Français ; il y en avait qui pensaient à choisir un nouveau roi parmi les infants d'Espagne.

Pendant que le gouvernement et la population de Naples n'étaient occupés que de la fuite du roi, le général Championnet réunissait son armée et rappelait à lui tous les détachements qui, lorsqu'ils étaient faibles, couraient risque d'être exterminés par les bandes insurgées ; il se disposait à faire le siège de Capoue, et le général Mack préparait sa défense.

Le prince Pignatelli, à qui les autorités municipales disputaient les pouvoirs que le roi lui avait délégués, ne les exerçait pas moins ; le premier usage qu'il en fit, fut de traiter avec le général Championnet. Il envoya des négociateurs, et le 12 janvier 1799, une trêve fut signée : la forteresse de Capoue devait être livrée aux Français ; le territoire abandonné à leur occupation était vaste et comprenait des villes considérables, telles que Bénévent et Acerra. Une contribution de deux millions et demi de ducats était imposée pour être payée entièrement dans le délai de douze jours.

Cette trêve était, en réalité, une honteuse capitulation ; elle remettait aux Français la seule forteresse qui défendait Naples ; elle arrêtait le mouvement et refroidissait l'ardeur des populations soulevées ; elle donnait au général républicain le temps de voir arriver les renforts qui lui étaient envoyés de Lombardie. Cette négociation avait été entamée et suivie secrètement ; lorsque les commissaires français parurent à Naples pour recevoir le premier terme de la contribution, qu'on ne savait comment leur payer, le peuple se souleva et les commissaires furent obligés de quitter furtivement la ville. Le lendemain, les séditieux désarmèrent les soldats, puis la garde urbaine, qui seule avait maintenu un peu d'ordre dans la ville. La division ramenée de Livourne débarqua en ce moment et se joignit à la populace ; l'insurrection, maîtresse de Naples, demanda au vicaire général que les forts fussent remis au peuple ; le vicaire général n'eut pas plus de courage contre l'émeute que contre les Français, il accorda tout ce qu'elle exigeait ; les prisons et le bagne furent ouverts ; des milliers de brigands se mêlèrent à la populace.

Alors le prince Pindemonte, à la tête d'une députation de la cité, enjoignit au prince Pignatelli de renoncer à ses pouvoirs et de rendre les sommes qu'il avait à sa disposition. Il demanda quelques heures de délai et en profita pour s'enfuir ; il se rendit en Sicile, où le roi le fit mettre en prison.

Le peuple, se voyant souverain, armé, nombreux, maître des forts, se crut invincible. Dans sa méfiance des généraux de l'armée, qu'il traitait de jacobins et de traîtres, il choisit pour chefs le prince Moliterno de la maison Pignatelli, et le duc de Rocca-Romana. L'un et l'autre avaient levé à leurs frais des corps de cavalerie et s'étaient distingués par leur courage et leur dévouement. Aucune prévention populaire n'écarta les nobles dont le patriotisme était connu ; les insurgés se plaçaient volontiers sous les ordres de ceux qui s'étaient montrés empressés à la défense du pays. Au contraire, la rage était extrême contre les généraux soupçonnés de trahison et surtout contre les étrangers. Les lazzaroni cherchaient partout Mack pour le massacrer ; il parvint à leur échapper ; sous un déguisement, il se rendit auprès du général Championnet qui l'accueillit avec courtoisie et lui donna un passeport pour Milan. Le Directoire l'y fit arrêter. Conduit en France, il y fut retenu comme prisonnier de guerre et enfermé à Vincennes, d'où il s'échappa après une détention de plusieurs mois.

Bientôt il n'y eut plus d'armée napolitaine. Le général Salandra, à qui Mack avait remis le commandement, fut assailli et blessé par des gens du peuple ; d'autres généraux ou officiers furent massacrés ; il y eut abolition complète de la discipline ; les tranchées et les préparatifs de défense furent abandonnés. Les chefs que les séditieux s'étaient choisis n'étaient pas mieux obéis. Le patriotisme populaire n'était qu'anarchie et aveuglement.

L'autorité municipale et le prince Moliterno faisaient néanmoins quelques efforts pour arrêter le désordre et pourvoir à la défense de la ville, où l'on attendait chaque jour une attaque des Français. Un édit ordonna de se préparer à la guerre, de maintenir la tranquillité publique et de rapporter les armes pour les distribuer avec discernement aux défenseurs de la patrie et de la religion. Des peines sévères et promptes devaient être infligées aux perturbateurs ; l'édit était signé : Moliterno, général du peuple.

Quoi qu'on pût faire, et même en rétablissant le bon ordre, la guerre n'était plus possible. Le sénat de la ville envoya des députés au général français pour lui demander des conditions moins dures et moins déshonorantes que les articles consentis par le gouvernement déchu. Le peuple napolitain, livré à lui-même, disaient les négociateurs, se montrait maintenant digne d'estime et d'un meilleur sort. Parmi la confusion que ce gouvernement mal assuré ne savait point faire cesser, un parti peu nombreux encore conspirait pour une république, dont la création ne pouvait être espérée qu'au moyen de la conquête française. Les correspondants du général Championnet la lui représentaient comme facile et l'engageaient à refuser toute pacification.

Le général Championnet n'avait pas encore donné de réponse aux députés qui lui avaient été envoyés, lorsque le prince Moliterno se présenta au quartier général, accompagné d'une nombreuse députation où figuraient les hommes nobles ou plébéiens qui, pour la plupart, avaient poussé le peuple à la sédition. Le langage de leurs orateurs fut inconvenant, présomptueux et même menaçant. Quelques autres étaient au contraire humbles et imploraient la générosité française.

Le prince Moliterno fit un discours qui ne tombait ni dans l'un ni dans l'autre excès ; il le termina ainsi : — « Nous vous offrons de l'argent et la paix comme à, un vainqueur. Ainsi, vous aurez pour vous gloire et fortune. Songez que nous sommes très-nombreux en comparaison de votre armée. Si, accordant la paix, vous consentez à ne pas entrer dans la ville, le monde célébrera votre magnanimité. Si, au contraire, notre résistance vous en ferme l'entrée, il ne vous en reviendra que de la honte. »

— « Vous parlez à l'armée française, répondit le général Championnet, comme un vainqueur parlerait à des vaincus. La trêve est rompue puisque vous avez manqué à nos conventions. Demain nous marcherons contre la ville. » — Et il congédia la députation.

Déjà quelques Napolitains avaient quitté leur drapeau et avaient été reçus dans l'armée française ; ils essayèrent d'amener les membres de cette députation aux idées de république ; leurs propositions furent repoussées avec indignation et colère, et les envoyés du peuple revinrent à Naples exaspérés et furieux.

Alors prévalurent les conseils et l'influence des hommes exagérés et déraisonnables. Le clergé, les moines, et même plusieurs des nobles qui avaient les premiers exalté le peuple et commencé la sédition, agissaient dans l'intérêt du roi. L'idée de la république les mettait en fureur ; ils détestaient même Moliterno et Rocca-Romana, qu'ils regardaient comme coupables de traiter avec les Français en sacrifiant la dynastie. Ils réveillèrent les soupçons et les passions mal assoupies de la populace. Ils rappelaient un mot de la reine : — « Il n'y a que le peuple de fidèle. Tous les gentilshommes sont des jacobins. »

L'émeute fut ainsi rallumée, et le tumulte remplaça l'incertaine et incomplète tranquillité. Moliterno et Rocca-Romana cessèrent d'être chefs du peuple : la multitude délégua son pouvoir à un marchand de farine et à un garçon cabaretier vulgairement appelé « le Fou ».

Le 15 janvier, des troupes de lazzaroni sortirent de la ville pour marcher contre les Français ; d'autres parcouraient les rues, pillant les maisons et assassinant. Des prêtres, revêtus de leurs ornements, ou des moines prêchaient dans les églises et même sur les places publiques contre les Français et leurs partisans. Le palais du duc della Torre fut incendié avec ses tableaux, sa bibliothèque, ses collections d'histoire naturelle : le duc était un savant distingué, et son frère, ami des lettres et connu comme poète. L'un et l'autre, arrachés du palais par les lazzaroni, furent brûlés vifs sur un bûcher élevé dans la rue.

Le sénat donna sa démission ; les habitants se barricadèrent dans leurs maisons. On n'entendait plus que les vociférations et les menaces de la multitude ivre de fureur. Le cardinal-archevêque espéra que ces misérables insensés entendraient la voix de la religion pour laquelle ils prétendaient combattre. Il sortit en procession au milieu de la nuit, escorté de son clergé portant la statue et la fiole révérée qui contient le sang de saint Janvier. De distance en distance, il s'arrêtait ; les hymnes et les prières se taisaient, et il prêchait la paix, la concorde, la charité chrétienne.

Tout d'un coup, on vit un homme percer la foule et pénétrer jusqu'à l'archevêque ; il était de haute taille, vêtu de deuil, les cheveux en désordre, les pieds nus, tel qu'un pénitent : c'était le prince Moliterno. Il demanda à l'archevêque la permission de parler au peuple. — II exhorta le peuple à se calmer et à prendre du repos, afin de combattre dès le lendemain les Français. — « Jurons tous sur les saintes reliques, s'écria-t-il, de, les exterminer ou de mourir : je le jure. » — Toutes les voix répétèrent ce serment. Cette scène avait agi sur les esprits ; la sédition durait depuis plusieurs heures ; la populace était fatiguée. Chacun rentra au logis ; le calme fut pour un moment rétabli.

La conspiration républicaine ne s'endormait point ; menacés par la fureur populaire, les chefs de cette faction devenaient de plus en plus impatients de voir arriver les Français. Ils avaient promis au général Championnet de lui livrer le fort Saint-Elme. Le commandant était de leur parti, mais la garnison se composait de lazzaroni très-exaltés ; on trouva moyen d'introduire dans la forteresse un certain nombre de gens dévoués aux républicains qui désarmèrent les lazzaroni. Championnet fut informé qu'on avait tenu la promesse qui lui avait été faite.

 

Son armée s'était approchée jusqu'à Aversa. Une colonne, partie de Bénévent, traversa le passage des Fourches Caudines, mais non sans y éprouver une forte résistance. La division Broussier y perdit quatre cents hommes. — Le 21 janvier, vingt-deux mille Français étaient sous les murs de Naples et commencèrent l'attaque sur quatre points différents. La porte de Capoue fut forcée et la colonne du général Duhesme entra dans la ville. Dès qu'il fut engagé dans les rues, une batterie de canons fut démasquée ; des coups de fusil étaient tirés par les fenêtres. Le général Mounier fut tué. Il fallut se retirer après avoir perdu beaucoup de monde. Mais le général Duhesme revint à la charge, en prenant plus de précautions, en brûlant les maisons à mesure qu'il avançait, et il s'établit dans la place de Capoue. Les autres colonnes avaient réussi dans leurs attaques, mais sans pénétrer dans l'intérieur de la ville.

Le général Championnet ne voulut point ruiner et incendier cette noble ville, ni sacrifier ses soldats dans une guerre des rues. Il écrivit une lettre aux autorités municipales pour les engager à se rendre, en leur promettant beaucoup de ménagements ; le messager fut reçu à coups de fusil par les lazzaroni et revint en fuyant. Un autre fut envoyé déguisé. Il parvint dans la ville ; mais à qui donner cette lettre ? Il n'y avait plus de sénat ; Rocca-Romana et Moliterno étaient en fuite ; le messager ne put remettre la lettre à personne.

Le 22 janvier se passa ainsi, et le 23 commença l'attaque. Les lazzaroni combattirent en désespérés, mais sans ordre et sans chefs. Ils étaient trahis de toutes parts. Des républicains les conduisaient dans les rues où les batteries françaises devaient les exterminer.

Déjà les colonnes d'attaque avançaient dans la ville. Tous les forts étaient au pouvoir des Français. Championnet arrêta son mouvement ; il fit élever une bannière blanche, et lorsqu'il eut réuni autour de lui un grand nombre de gens du peuple, il parla en italien ; il leur disait que ia résistance était insensée ; que les Français leur apportaient la paix, l'abondance, un meilleur gouvernement ; il promettait, par serment, que les personnes, les propriétés, la religion et le bienheureux saint Janvier seraient respectés.

Son discours leur fit impression ; ils l'écoutèrent et se laissèrent persuader. Ce Michel le Fou, que les lazzaroni avaient choisi pour chef, s'avança vers le général et demanda qu'une garde d'honneur fût envoyée à saint Janvier. Aussitôt deux compagnies de grenadiers marchèrent vers la cathédrale en criant : « Vive saint Janvier ! » — Et les lazzaroni répondaient par : — « Vivent les Français ! »

Naples se trouva calmée comme par miracle. Les troupes françaises défilaient au son de leur musique ; le peuple était dans l'allégresse ; on eut dit un jour de fête. Ce ciel du midi était, au mois de janvier, illuminé par le soleil. Les rues étaient encore jonchées de cadavres, mais on n'y prenait pas garde. Le soir arriva, et le Vésuve, qui depuis longtemps avait semblé éteint, fut couronné de flammes, ce qui, selon le peuple, était un heureux présage.

Championnet fit une proclamation où il disait aux Napolitains : — « Vous êtes libres. « — Il engageait ceux qui regrettaient le gouvernement déchu, à délivrer de leur présence la terre de la liberté.

Peu de jours après, au nom de la république française, le général en chef proclama la république Parthénopéenne, dont une assemblée constituante devait délibérer les lois fondamentales et les formes de gouvernement. Provisoirement, il avait nommé une commission de vingt-cinq membres, qui se diviserait en comités et exercerait le pouvoir suprême.

Toutes les scènes théâtrales qui accompagnent l'installation d'un gouvernement naissant, les promesses de bonheur et de gloire, les louanges que s'adressent par avance à eux-mêmes les nouveaux maîtres du pouvoir, les protestations de respect pour la liberté et la justice, avaient plus de retentissement à Naples qu'en aucun autre pays. Les imaginations méridionales, ces impressions vives et mobiles, une jeunesse sincère dans son enthousiasme et ses illusions, le mépris d'un gouvernement qui avait opprimé la nation et qui n'avait pas su la défendre, qui avait rompu la paix et n'avait pas su faire la guerre, l'éloquence native et facile des orateurs populaires, tout contribuait à écarter la réflexion, à fermer les yeux sur les dangers qui menaçaient la nouvelle procréation républicaine des armées françaises. Le général Championnet, tout révolutionnaire qu'il était, avait plus de prévoyance que les Napolitains.

— « Prenez pour modèle, leur disait-il, autant que le comportent les besoins et les mœurs, la Constitution de la république française, mère des républiques nouvelles et de la nouvelle civilisation. N'espérez pas de bonheur séparés d'elle. Pensez que ses alarmes seront pour vous des angoisses, et que si elle chancelle, ce sera votre ruine. »

 

Le roi de Naples avait déclaré la guerre à la France et hâté ainsi la conquête et la révolution qui l'exilaient du continent. Le roi de Sardaigne, soumis depuis près de trois ans à la puissance française, cherchait sa préservation dans l'accomplissement loyal des conditions qui lui avaient été imposées.

Assurément elles lui étaient dures, et il n'avait pas pour le Directoire les sentiments d'un fidèle allié. Mais pieusement résigné, d'un caractère faible, sans aucun goût pour la guerre, assuré de ne trouver nul appui dans l'Autriche, il n'essayait ni intrigue ni secrète coalition.

Le général Bonaparte, sans avoir pour lui, ni pour aucun prince d'Italie, une véritable bienveillance, l'avait protégé contre la mauvaise volonté du Directoire. Il croyait avantageux de ne pas porter le désordre dans-un pays sagement gouverné, dont l'administration était régulière, l'armée vaillante et disciplinée.

Dès qu'il eut cessé de s'occuper des affaires de l'Europe, et que lui-même eut poussé le Directoire à l'invasion de la Suisse et de Rome, il devenait certain que l'Italie entière allait subir le même sort. Le choix des agents diplomatiques indiquait assez les projets du gouvernement du Luxembourg. Ginguené à Turin, comme Garat à Naples, était envoyé pour travailler à la propagande républicaine. Le ministre du Directoire à Gênes était plus actif et plus dangereux. C'était Sotin, le ministre de la police du 18 fructidor. Le général Brune, qui commandait l'armée d'Italie, professait les mêmes opinions et appartenait au même parti. A son quartier général de Milan, il s'entourait de jacobins français, de révolutionnaires italiens et d'exilés piémontais ; car le roi Charles-Emmanuel avait eu à se défendre contre les cabales et les commencements de conspiration tentés pour troubler ou renverser son gouvernement. La république cisalpine avait un ministre auprès de la cour de Turin ; sans crainte d'être désavoué ou blâmé, il échauffait les esprits d'une jeunesse sans expérience, qui croyait qu'une république apportée par la conquête procurerait la liberté ; il encourageait les ambitieux et les envieux qui voulaient une révolution ; il propageait aussi l'idée d'une réunion du Piémont avec la Cisalpine, pour former au nord de l'Italie un seul et puissant État.

Ginguené était un fort honnête homme, mais la philosophie et la Révolution lui avaient inspiré des opinions absolues et orgueilleuses. Les chimères systématiques et l'emphase sentimentale étaient devenues dans son esprit une croyance sincère et intolérante. La France, selon sa conviction, était un pays libre, heureux, dont la puissance bienfaitrice était irrésistible ; les rois étaient des tyrans odieux ; les princes d'Italie, dont il connaissait parfaitement l'histoire, pratiquaient la politique de Machiavel et suivaient la tradition des Borgia. Il leur attribuait des complots et rêvait les poignards et les poisons, tandis qu'il parlait avec admiration de la loyauté du Directoire, qui l'avait chargé d'exciter contre le roi les révoltes de ses sujets.

Ignorant les habitudes simples et tranquilles de la cour de Turin, il avait cru que sa réception serait une pompeuse cérémonie, et avait préparé un solennel discours où il prodiguait au roi des louanges et des leçons. Lorsqu'il vit qu'il serait admis en audience particulière[17], il se borna à quelques paroles moins emphatiques, mais qui manquaient de convenance. — Après avoir protesté des intentions pacifiques du Directoire, qui, dans ses instructions, lui avait prescrit « le respect des traités, de l'ordre public et du droit des gens, » il disait : — « J'espère trouver les mêmes sentiments dans les ministres de Votre Majesté. Une conduite sincère est la seule qui convienne à un gouvernement loyal. La nation qui, par ses victoires, a conquis le nom de grande, n'en a jamais suivi une autre. Elle fait de l'astuce et de la duplicité dans les négociations la même estime que de la lâcheté dans les batailles. Elle laisse la tromperie et le machiavélisme à ces vils gouvernements corrompus et corrupteurs, qui depuis six ans troublent l'Europe et versent le sang humain qu'ils achètent à prix d'or. Quels fruits les puissances dociles à leurs perfides conseils en ont-elles recueillis ? Je ne veux point rouvrir des blessures que le temps, la paix, la concorde peuvent seuls cicatriser. Je veux seulement dire que la prospérité de tous les gouvernements qui, comme celui de Votre Majesté, ont écouté des conseils pacifiques, que leur prospérité et leur gloire dépendent uniquement de la constance et de la sincérité envers la France. »

Et comme les ambassadeurs républicains étaient tous persuadés de leur propre importance et croyaient que le choix de chacun d'eux par le Directoire était une circonstance considérable, Ginguené ajoutait : — « Ce me sera un grand bonheur, si ma conduite, si mes principes bien connus pendant les tempêtes qui ont troublé ma patrie, paraissent à Votre Majesté un signe des intentions du Directoire, si, dans cette honorable mission, je justifie la confiance qu'il m'a accordée, et si j'obtiens, selon mon espérance, l'estime de Votre Majesté. »

Le roi Charles-Emmanuel n'essaya point de répondre à ce discours. Il demanda à l'ambassadeur s'il avait fait un bon voyage et s'il se portait bien. Puis il parla de lui-même, de ses infirmités, de ses chagrins et de la consolation qu'il trouvait dans la tendre affection de sa femme. La reine de Sardaigne était Madame Clotilde, la sœur de Louis XVI. Ginguené eut le bon goût de répondre que le souvenir de ses vertus et de ses bontés subsistait en France ; et le roi continua avec effusion les louanges de cette sainte princesse, qui l'avait, disait-il, corrigé de ses défauts, de son penchant à l'obstination et à la violence, et à qui il accordait toute sa confiance. — « Avez-vous des enfants, monsieur l'ambassadeur ? » dit ensuite le roi, prolongeant un entretien, qui était devenu facile et familier. —. « Non, Sire, répondit Ginguené, et je m'en console aussi par la tendresse d'une vertueuse épouse. »

On s'étonne d'une pareille conversation entre un envoyé du Directoire et un roi qui, comme il le disait souvent, allait se voir enlever « sa couronne d'épines » par une révolution que cet ambassadeur était chargé de préparer. Leur entretien semble inattendu en de telles circonstances, et comme étranger aux mœurs révolutionnaires.

La première difficulté diplomatique qui signala l'ambassade de Ginguené est demeurée célèbre par le ridicule. Il voulut que Mme Ginguené fût présentée à la cour, ce qui ne pouvait souffrir aucune difficulté. Mais à Turin, l'usage et l'étiquette prescrivaient un habit de cour. Soit qu'il ne fût pas du goût de Mme Ginguené, soit plutôt que son mari imaginât que l'honneur de la république française ne permettait pas de se soumettre à cette exigence, il prit cette affaire au sérieux, insista avec force, et finit par obtenir que sa femme serait présentée avec une robe, comme on les portait alors à Paris : costume fort léger, et qui devait contraster beaucoup avec l'habit de cour. Ce succès parut si important et de si bon augure pour l'avenir, que Ginguené rendit compte aussitôt à son gouvernement de la présentation de l'ambassadrice. M. de Talleyrand trouva l'anecdote plaisante ; il en amusa tout Paris, et fit insérer au Moniteur un article ainsi conçu :

« Après une négociation en règle, il a été convenu que l'épouse de l'ambassadeur de France pourrait être présentée à la cour en costume à la française. Jusque-là les femmes des agents politiques avaient été obligées de prendre la robe à grands paniers. On regarde cette innovation comme une victoire de la grande nation. »

En même temps, il fut répondu à M. Ginguené que le gouvernement français était représenté par des ambassadeurs, mais non point par des ambassadrices.

De plus sérieuses affaires ne tardèrent pas a rendre difficiles les relations du gouvernement français avec le roi de Sardaigne. Par suite des séditions qui avaient déjà été réprimées ou des conjurations que la police piémontaise avait prévenues, un nombre considérable de gens suspects ou coupables s'étaient expatriés. Un millier environ avaient pris séjour dans le canton de Carrossio, appartenant au Piémont, mais enclavé dans le territoire génois. Le gouvernement de la nouvelle république ligurienne favorisait leurs communications journalières avec ceux de leurs compatriotes qui étaient réfugiés à Gênes, et avec le parti démocratique qui s'occupait ouvertement de préparer une révolution contre le roi de Sardaigne. On représentait sur les théâtres des comédies pleines d'allusions contre ce prince, et le parterre applaudissait en criant : Vive la liberté ; mort au tyran piémontais !

Enfin, les choses en vinrent au point que deux mille soldats génois quittèrent leurs drapeaux, et, sortant de la ville, se rendirent à Carrossio pour se joindre aux bannis piémontais. Un noble Génois, du nom de Spinola, et quelques Français étaient les chefs de cette petite armée ; ils se répandaient en injures ou en menaces contre le roi de Sardaigne, et encourageaient les bannis en leur promettant l'appui et le secours du gouvernement cisalpin ; ils leur disaient aussi que M. Miot, patriote trop tiède, avait été remplacé dans l'ambassade de France par M. Ginguené, ardent républicain, qui avait pour mission de protéger les amis de la liberté. En même temps, un autre rassemblement de bannis se formait sous le patronage du général Brune et du directoire cisalpin, à Pallanza, sur le lac Majeur, et menaçait les provinces de Novare et de Verceil. Ils étaient commandés par des officiers français détachés de l'état-major de Brune. Quelques jeunes gens du pays étaient venus se joindre à eux. Cette troupe comptait environ seize cents hommes ; ils surprirent Domo d'Ossola, et y trouvèrent de l'artillerie.

Une troisième bande, qui s'était réunie sur la frontière de France, dans les vallées vaudoises, pénétra jusqu'à Pignerol et approchait de Turin.

Cependant, les populations piémontaises demeuraient tranquilles et fidèles. Traîtreusement attaqué par trois États voisins avec lesquels il était en paix, le roi de Sardaigne ne manqua ni de courage ni de fermeté. Déjà, l'année précédente, il avait éprouvé le dévouement de ses loyaux sujets, et avec leur secours, il avait réprimé les désordres et les pillages de plusieurs bandes séditieuses. En leur rappelant les services qu'ils avaient rendus à leur souverain et à leur pays, il les engagea à se réunir et à s'armer sous la direction de leurs magistrats pour se joindre à la force militaire ; il les assurait que les brigands n'avaient point, comme ils le publiaient, l'appui de la France, et que chaque jour il recevait, de la part des généraux ou des agents français, de nouvelles démonstrations d'amitié.

Mais il fallait savoir si une telle espérance n'était pas illusoire. Le ministre des affaires étrangères s'en expliqua avec l'ambassadeur Ginguené. — cc Si la divine providence, disait-il, a décidé que nous cessions d'être une puissance, si le cours nécessaire des choses humaines doit amener notre anéantissement, nous demandons que la grande et puissante nation, notre alliée, qui prononcera sur notre sort, nous signifie, dès à présent, l'arrêt qu'elle exécutera. Voilà ce que nous aimons mieux que d'être menacés par nos propres sujets, que de subir un tel opprobre, que de voir notre ruine consommée jour à jour ; une telle décadence, un tel état de langueur est pire que la mort. »

L'ambassadeur répondit que le gouvernement français n'avait nullement fomenté la rébellion ; qu'il avait toujours pour le roi les mêmes sentiments ; qu'il accomplirait avec loyauté les conditions des traités ; que si un ennemi l'attaquait, il pouvait compter sur les baïonnettes françaises peur se défendre. — « Mais telle n'est point la circonstance ; ce ne sont point des sujets qui veulent renverser le trône : six mille Piémontais, amis de la liberté, animés d'un désir de vengeance, privés des moyens de subsistance, se sont réunis sur la frontière ; ils se sont rassemblés dans l'asile que leur ont accordé des peuples libres ; ils ont pris les armes et attaquent le roi. Convient-il à la France d'intervenir dans une telle affaire ? Certainement non. Si dans la république cisalpine ou ligurienne, il s'élevait des séditions contre le gouvernement, et qu'il ne fût pas en mesure de les réprimer, la république française accourrait sans doute à leur secours ; mais, lorsque des Piémontais, animés par l'amour de la liberté, s'unissent pour la conquérir et pour affranchir leur patrie, une pareille intervention serait inconvenante et vaine. »

Alors, le représentant du Directoire entrait dans l'examen et la critique du gouvernement piémontais, parlait des abus, de l'embarras des finances, de la cherté des subsistances, de la lourdeur des impôts, des rigueurs de la répression. En conclusion, la sédition n'était pas, selon Ginguené, un danger pour le roi si l'on ne résistait pas aux vœux du peuple qui, la noblesse exceptée, souhaitait le succès des révoltés. Il fallait donc lui accorder tout ce qu'il se promettait d'une révolution. »

Cette réponse était de tout point déloyale et mensongère ; il n'appartenait pas à un agent étranger de s'immiscer dans le gouvernement du Piémont ; un article formel du traité d'alliance avait stipulé le secours de la France en cas de sédition.

Mais ce n'était pas tout : l'ambassadeur exigeait l'expulsion des émigrés français qui avaient reçu un asile dans les États du roi de Sardaigne. Le ministre répondait qu'il fallait préalablement que leur qualité d'émigrés fût prouvée en justice ; il remarquait aussi qu'on ne pouvait regarder comme émigrés les anciens sujets sardes de Nice et de Savoie qui se trouvaient en Piémont. Ainsi, il y avait des serviteurs de l'État, des hommes attachés à la maison du roi par leurs emplois qu'il était inique et absurde de traiter comme émigrés. Le désir de confisquer leurs biens était le seul motif de la poursuite exercée contre eux.

Une autre demande de l'ambassadeur portait encore un caractère de généralité et d'exagération qui la rendait inadmissible : il voulait que la peine de mort fût prononcée contre tout individu trouvé porteur d'un stylet ou d'un couteau, indépendamment de l'usage qu'il en aurait fait. Le ministre piémontais demandait si le code pénal où serait inséré un tel article pourrait être avoué par la philosophie et l'humanité, si souvent invoquées par l'ambassadeur.

En même temps, Ginguené renouvelait sans cesse une réclamation d'amnistie pour tous les individus qui étaient emprisonnés ou traduits en justice pour faits de sédition ou de brigandage. Tel parmi eux était prévenu d'avoir assailli sur le grand chemin un commissaire français ; mais comme ce brigand avait impudemment soutenu qu'il avait été chargé par les princes de la famille royale d'assassiner les Français, les révolutionnaires piémontais l'avaient pris sous leur protection, et, par suite, Ginguené réclamait spécialement sa liberté au nom du Directoire.

Tant de complaisance et d'encouragement donné aux jacobins de Turin les exaltait de plus en plus ; ils en vinrent même à se plaindre hautement de la conduite de Ginguené, de sa complicité avec le gouvernement tyrannique du roi de Sardaigne. Le ministre cisalpin, qui s'était fait le chef de cette conjuration, dénonçait publiquement l'ambassadeur de France qui s'effrayait de plus en plus du parti auquel, par crainte au moins autant que par sympathie, il accordait sa protection.

Le rassemblement qui s'était formé à Pallanza, sur le lac Majeur, sous le commandement de deux officiers, envoyés par le général Brune, s'était avancé ; il rencontra, sur la route de Domo d'Ossola, une colonne d'environ quatre mille hommes, soldats piémontais ou suisses au service de Sardaigne. Le combat fut sanglant, et de chaque côté se manifesta l'ardeur et le féroce courage de la guerre civile. Les rebelles eurent pendant quelques moments l'avantage, mais furent vaincus. Cent cinquante républicains tombèrent sur le champ de bataille, quatre cents furent prisonniers, et les soldats en massacrèrent un grand nombre. Trente-deux furent condamnés à mort.

Le Directoire, apprenant ces nouvelles, y vit la preuve d'une conjuration des princes d'Italie et spécialement du roi de Sardaigne, pour l'extermination des Français. Ginguené reçut donc une dépêche[18], qui lui annonçait que le Directoire avait résolu de sauver la France, l'Italie et les amis de la liberté ; en conséquence, il lui était prescrit de déclarer au gouvernement sarde que le gouvernement de la République voulait trancher à la racine l'horrible conspiration tramée par les puissances ennemies de la France ; que le roi devait accorder une entière et loyale amnistie à tous les rebelles, à la seule condition de déposer leurs armes et de rentrer dans leurs foyers. Alors le Directoire interposerait son autorité pour empêcher les républiques cisalpine et ligurienne d'inquiéter le Piémont, et ordonnerait au général Brune de dissiper les bandes qui s'étaient formées sur la frontière.

Le Directoire recommandait surtout à son ambassadeur de faire cesser sur-le-champ les supplices où était versé, disait-il, le sang d'hommes honorables, dont le seul crime était leur amour pour la république française. Si le roi n'acceptait pas ces conditions, il deviendrait évident qu'il était le promoteur secret des séditions qu'il feignait de combattre et de punir.

Ginguené, conformément à cette instruction, ajouta ces nouvelles conditions aux autres exigences sur lesquelles il avait auparavant insisté. En même temps il écrivit au Directoire qu'il était absolument nécessaire que la France exerçât une autorité pleine et absolue en Piémont ; que le roi changeât tous ses ministres et surtout qu'il rappelât le comte Balbe, son ambassadeur à Paris. Il le dénonçait comme l'agent de la — coalition des rois, semant partout la corruption. Sa correspondance contribuait, selon Ginguené, à donner au roi de Sardaigne une fâcheuse sécurité, et encourageait sa résistance d'inertie. Le comte Balbe était l'homme le plus éclairé, le plus sage et le plus respecté du Piémont ; il avait autant de considération à Paris qu'à Turin.

Le roi de Sardaigne céda aux menaces du Directoire, et suspendit les procédures intentées contre les rebelles pris les armes à la main ; l'ordre fut signé le 25 mai.

Le même jour, deux officiers français, qui avaient été pris dans le combat, venaient d'être condamnés. Ils furent exécutés dans les fossés de la place de Casale le lendemain, 26 mai, à quatre heures du matin. Évidemment, l'ordre du roi aurait pu arriver à Casale assez tôt pour arrêter l'exécution. Ce retard homicide excita une vive indignation ; le supplice des deux officiers était un assassinat ; on assura que le roi et ses ministres étaient étrangers à ce crime. Il fut, avec vraisemblance, attribué à un subalterne que son opinion passionnée poussa à cette infamie. Les excuses et les regrets du ministre Priocca n'apaisèrent point la juste irritation de l'ambassadeur de France ; il attribuait à des causes plus générales ce déplorable incident.

La défaite des républicains de Pallanza ne découragea point le rassemblement de Carrossio ; il croissait en nombre et en audace, et les bannis ne redoutaient point l'approche des troupes royales ; pour venir les attaquer, elles auraient eu à traverser le territoire génois. Les encouragements de Brune et de Sotin ne leur manquaient pas. Ils avaient, dans une de leurs incursions, surpris quatre cents soldats et les avaient emmenés sans les maltraiter. Le gouvernement sarde demanda, aux Génois, passage pour aller réprimer des rebelles auxquels ils avaient laissé traverser librement leur territoire. Le gouvernement ligurien s'y refusa, promettant de s'opposer désormais aux incursions des bannis, engagement qu'il n'avait nulle envie de tenir. Le roi de Sardaigne se décida alors à envoyer un détachement de ses troupes contre les révoltés de Carrossio ; l'ambassadeur de France et le gouvernement ligurien en furent prévenus par une note.

L'ambassadeur s'opposa formellement à cette mesure qui violait, disait-il, la neutralité du territoire génois. La réponse était facile à faire, et la conduite du roi n'était que trop justifiée par les procédés du gouvernement ligurien. Les troupes royales accomplirent leur mission et reprirent possession du canton de Carrossio.

Sotin poussa le directoire ligurien à déclarer la guerre au roi de Sardaigne. Brune fit espérer son appui ; il voyait avec joie s'approcher le moment où ce prince, réduit au désespoir, abandonnerait sa couronne ou succomberait à une révolution. Depuis le départ du général Bonaparte, ses lieutenants avaient l'ambitieuse pensée de l'imiter, en renversant des souverainetés, en créant des républiques, en se rendant indépendants du Directoire, en suivant une politique inspirée par leur propre opinion, ou quelquefois, comme le croyait le public, par le calcul de leurs intérêts.

Ginguené n'avait point de desseins aussi arrêtés. Peut-être croyait-il ne pas travailler à la complète ruine du roi de Sardaigne, en protégeant ouvertement ses ennemis et en lui interdisant la faculté de se défendre. Il exigea que les prisonniers emmenés de Carrossio fussent remis aux mains des Français, et que les troupes piémontaises quittassent le territoire enclavé dans l'État de Gênes ; il promettait en retour de cette concession que les Génois cesseraient toute hostilité. Telle n'était pas l'intention du général Brune ; la troupe ligurienne surprit sans défense la forteresse de Serravalle et fit la garnison prisonnière.

Lorsque le gouvernement piémontais se plaignait de tant de vexations et des procédés d'une puissance qui se disait amie et alliée, l'ambassadeur répondait que « le Directoire ne pouvait pas rester sans précaution et sans défense, lorsque dans toute l'Italie une conjuration se formait pour exterminer les Français. Naples s'armait ; l'Autriche avait une armée nombreuse dans les États vénitiens ; partout éclataient des séditions ; partout les prédications excitaient les peuples contre la France ; l'or de l'Angleterre soudoyait les conspirateurs. A Turin même n'y avait-il pas un ministre de Russie, un chargé d'affaires d'Angleterre qui distribuaient aussi de l'argent ? Les émigrés français ne tenaient-ils pas un langage injurieux et menaçant ? La magistrature reprenait-elle aucun des délits commis contre les Français ? Ainsi on ne pouvait douter de machinations qui se préparaient contre la France. »

Au fond de l'âme, la cour et le gouvernement piémontais nourrissaient, sans doute, une aversion réelle contre le gouvernement directorial, mais ils avaient trop de prudence pour se compromettre inutilement. C'eût été précipiter leur ruine sans se donner une chance de salut ; la coalition, qui n'avait pas encore commencé à agir, pouvait plus tard venger et rétablir le roi de Sardaigne, mais non pas le préserver. La justification contre les griefs de l'ambassadeur était donc véridique.

Le Directoire ne voulait pas être dissuadé, et ses instructions étaient de plus en plus rudes et exigeantes. Toutefois, le comte Balbe ne fut point rappelé ; on n'écouta point les imputations déraisonnables de Ginguené contre un homme honorable et loyal. Il n'était pas en rapports intimes avec les Directeurs ; mais M. de Talleyrand avait pour lui beaucoup de considération et de confiance.

L'obéissance du gouvernement piémontais fut encore manifestée par l'amnistie accordée aux délits politiques ; elle s'appliqua seulement aux délits antérieurs à la dernière sédition : les amnistiés étaient bannis du Piémont et avaient deux ans pour vendre leurs biens. De son côté, le gouvernement français promettait qu'à l'avenir aucun empêchement ne serait apporté au droit de réprimer la rébellion et de maintenir la paix publique. Ginguené et Brune auraient voulu d'autres conditions, mais celles-là avaient été réglées à Paris. Alors le général demanda de nouvelles concessions : le renvoi des ministres du roi, la cession ; moyennant échange, du territoire de Carrossio à la république ligurienne, et l'occupation de la citadelle de Turin par une garnison française. Ginguené eut la faiblesse d'obéir à la volonté de Brune, encore qu'elle fût contraire aux dernières instructions du Directoire.

Dès que la démarche de Ginguené, faite, non pas au nom de son gouvernement mais du général Brune, fut connue à Paris, le ministre des affaires étrangères écrivit que la saine politique, la sécurité, les intérêts, la gloire de la France ainsi que les dispositions actuelles des puissances de l'Europe ne permettaient pas d'aggraver les conditions réglées avec le roi de Sardaigne ; que le citoyen Sotin s'était écarté des instructions qu'il avait reçues et venait d'être rappelé de Gênes[19].

Avant que cette réponse fût arrivée, le gouvernement piémontais avait eu la faiblesse de céder aux menaces du général Brune, et avait consenti à recevoir une garnison française dans la citadelle de Turin. Le général s'engageait de son côté à maintenir l'ordre public en Piémont, et à faire cesser les hostilités de la république ligurienne, ainsi que les secours portés aux rebelles par la république cisalpine.

Le 3 juillet, la garnison française s'établit dans la citadelle de Turin. Le roi de Sardaigne était désormais à portée des canons français. Ce succès, obtenu par le général Brune, changea en louanges le blâme du Directoire.

Le rassemblement des révolutionnaires piémontais s'était de nouveau formé à Carrossio ; lorsqu'ils surent, même avant la fin de la négociation, que les Français allaient occuper la citadelle de Turin, ils pensèrent que le moment était venu d'entrer en Piémont, qu'ils ne trouveraient aucune résistance et qu'au besoin les troupes françaises viendraient à leur aide ; ils imaginaient aussi que toutes les populations se soulèveraient. Ils partirent le 5 juillet au nombre de mille, avec deux pièces de canon, passèrent devant Tortone, où la garnison française ne chercha point à les arrêter.

Le comte de Solar, gouverneur d'Alexandrie, avait été informé de leur projet et de leur marche ; il embusqua cinq cents hommes d'infanterie et cent cavaliers auprès du village de Marengo ; lorsque les insurgés eurent passé, la troupe chargea sur eux en arrière et par le flanc, les mit facilement en désordre, s'empara de leurs canons et fit des prisonniers. Les paysans d'un canton voisin, gens de mœurs sauvages et féroces, s'étaient armés et accoururent sur le champ de bataille ; alors commença un horrible massacre ; les vaincus qui se répandaient dans la campagne pour chercher asile étaient égorgés ; les soldats essayèrent vainement de mettre un terme à tant de cruautés. Environ six cents hommes furent victimes de cette boucherie.

On accusa le général Brune d'être la cause de ce malheur ; on disait que s'il avait publié l'accord signé avec le gouvernement sarde, la promesse faite par le Directoire aurait détourné les républicains de leur entreprise. On répandit aussi que le général Mesnard avait fait espérer son appui aux insurgés ; cette imputation sans vraisemblance prouvait seulement la haine des populations contre les Français. D'autre part le parti révolutionnaire en fit un crime du gouvernement royal. Ginguené écrivit amèrement au ministre Priocca, qui lui répondit avec irritation que, si on voulait en croire le bruit public, la tentative des rebelles avait été encouragée, et que, s'ils avaient été victimes d'une perfidie, ce n'était pas aux agents du roi qu'elle pouvait être reprochée. Il ajoutait que le comte de Solar était d'un caractère si honorable et de si bonne renommée, que rien de semblable ne pouvait lui être imputé.

L'occupation de la citadelle de Turin, au lieu d'être, comme le promettaient les conditions du traité, un garant de paix et de calme, devint, ce qu'on aurait pu prévoir, une occasion de discorde et de rixes, qui troublèrent la ville de Turin. La musique de la garnison jouait à la parade les airs révolutionnaires ; des chants et des cris insultants pour le roi retentissaient. La population s'irritait ; on redoutait à chaque instant quelque scène sanglante. Le ministre en portait vainement plainte à l'ambassadeur.

Ce qui était probable arriva. Le 6 septembre, des officiers et des soldats de la garnison française avaient imaginé une grande mascarade, où étaient représentés en caricature tous les costumes de la cour de Turin. Ils se promenaient ainsi dans trois carrosses, en compagnie de quelques vivandières travesties en dames du palais, parcourant les rues avec tout l'appareil d'un cortège royal. Arrivés devant l'église du Sauveur, où l'on célébrait les saints offices du dimanche, ils s'y arrêtèrent ; les coureurs et les huissiers qu'ils faisaient marcher devant eux, écartaient la foule comme s'ils avaient voulu entrer dans l'église ; l'indignation et la colère du peuple s'allumèrent ; les huissiers ayant frappé de leurs masses quelques vieilles femmes, le tumulte devint un combat. Les soldats piémontais en garnison dans la ville se mêlèrent au peuple. Quelques coups de fusil furent tirés, et plusieurs soldats furent tués ou blessés. La troupe qui était dans la citadelle courut aux armes et se précipita au secours des Français ; la plus terrible catastrophe semblait menacer Turin ; on craignait pour le palais du roi.

Le général Mesnard, qui se trouvait à Turin, jugea de la gravité de ce désordre. Il ordonna au commandant de la citadelle de retenir ou de faire rentrer ses soldats dans leur quartier. Lui-même s'y employa ; par ses exhortations ou ses menaces, il parvint à rétablir l'ordre et le calme ; le gouverneur de Turin s'occupait en même temps, avec autant d'empressement et de fermeté que le général français, à renvoyer les soldats piémontais dans leurs casernes.

L'ambassadeur de France, d'accord avec le général Mesnard, blâma sévèrement la conduite du commandant de la forteresse, qui fut changé. Mais le général Brune ne voulait point que le gouvernement du roi de Sardaigne eût un moment de sécurité ; il continuait à préparer une rupture ou une révolution, et Ginguené n'osait point se refuser à ses avis, qui étaient plutôt des commandements. Il produisit une nouvelle exigence ; il demandait le renvoi des ministres et la destitution de plusieurs gouverneurs de provinces ou de places fortes ; donnant pour motif d'un si étonnant abus de la puissance et de la force, la conjuration flagrante, ourdie avec la complicité ou la tolérance du gouvernement piémontais pour exterminer les Français.

Le roi de Sardaigne, poussé ainsi à la dernière extrémité, chargea son ambassadeur à Paris de porter plainte au gouvernement français contre la conduite de Ginguené. Ainsi les deux ambassadeurs sollicitaient le rappel l'un de l'autre.

M. Ginguené accusait M. de Balbe de conspirer contre la France et de travailler à une coalition de l'Europe contre la République. Le comte Balbe disait que M. Ginguené était un honnête homme, qui donnait confiance à des chimères et à des mensonges ; qui écoutait complaisamment les calomnies et les opinions des révolutionnaires italiens ; qui faisait des discours académiques au lieu de notes diplomatiques, et ne laissait pas un moment de repos au gouvernement piémontais. M. de Talleyrand avait à peu près la même idée de M. Ginguené. L'affaire de la mascarade et la demande du renvoi des ministres le décidèrent à proposer au Directoire le rappel de Ginguené. Il fut remplacé par M. d'Eymar[20], un ancien membre de l'Assemblée constituante, homme de mœurs douces, d'opinions modérées, d'un esprit cultivé ; mais d'un caractère faible et timide.

A ce moment, le Directoire ne pouvait plus douter qu'une nouvelle coalition allait bientôt déclarer la guerre à la France, et que l'Autriche et l'Angleterre réunissaient leurs efforts pour triompher de la République et de la Révolution.

La bonne politique eût conseillé évidemment de ne point forcer les puissances italiennes à chercher leur salut et leur délivrance en se joignant aux coalisés. Aussi, la résolution de garder plus de ménagements avec Naples, Turin et Florence avait d'abord été prise, mais ce plan de conduite aurait demandé une main forte et une volonté indépendante que n'avait pas le Directoire. Il avait mis en mouvement tous les révolutionnaires d'Italie ; il avait créé les républiques romaine et cisalpine pour leur servir de centres d'action ; il n'était plus maître de ses généraux, qui agissaient selon leur ambition ou leurs opinions plus ou moins jacobines.

D'ailleurs, cette intention pacifique était trop tardive. Il n'était plus possible de changer les projets et de modifier les intentions de la cour de Naples. Elle se voyait menacée de trop près pour qu'il fût possible de la rassurer ; sa haine n'admettait aucun conseil de prudence. L'Autriche, la Russie et l'Angleterre l'encourageaient et lui promettaient protection et secours.

La prise d'armes de Naples décida du sort du roi de Sardaigne. La guerre était commencée de concert avec la coalition. Les armées autrichiennes et russes allaient bientôt être en ligne sur l'Adige. Le Directoire s'attendait à les y voir arriver très-prochainement. Le succès de cette campagne pouvait présenter du doute. L'armée d'Italie était disséminée sur toute la péninsule ; elle avait à garder en arrière Naples, Rome et la Toscane. La discipline était affaiblie ; les généraux n'étaient plus rangés sous l'autorité imposante d'un grand capitaine, gouvernant à la fois la guerre et la politique. On devait donc craindre, sinon des désastres, du moins des revers. En ce cas, il importait que l'armée, si elle était contrainte à la retraite, n'eût pas à traverser, en revenant sur la frontière de France, un pays ennemi, où elle rencontrerait sur sa route une armée considérable, des places fortes et le passage des Alpes devenu difficile. A supposer, ce qu'on ne croyait pas avec assurance, que le roi de Sardaigne fût resté fidèle aux traités, qu'il n'eût pas encore contracté une alliance secrète avec la coalition, ne devait-on pas être certain qu'il se déclarerait contre la France vaincue ? Ne l'avait-elle pas dépouillé d'une partie de ses États ? Ne l'avait-elle pas tenu dans une honteuse subjection ? N'était-il pas abreuvé d'amertume, exposé à de journalières humiliations ? N'encourageait-on pas la révolte de ses sujets ? Le mal qu'on lui avait fait et qu'on lui faisait, le calcul évident de ses intérêts étaient le présage infaillible du parti qu'il aurait à prendre. Il n'en avait pas fallu autant pour décider Victor-Amédée, le père de la duchesse de Bourgogne, à se joindre aux ennemis de Louis XIV. La politique du Piémont est géographiquement déterminée.

Il y avait peu de jours que Ginguené avait été rappelé et que Joubert avait remplacé[21] Brune au commandement de l'armée d'Italie ; le comte Balbe venait de recevoir encore les assurances les plus pacifiques du Directoire et du ministre des relations extérieures, lorsque la résolution fut prise d'occuper le Piémont et d'y faire une révolution.

Le général Joubert commença par requérir le roi de Sardaigne d'envoyer sans retard à l'armée d'Italie les dix mille hommes, qu'il s'était engagé à donner par le traité d'alliance conclu avec la France. Il demandait en même temps que l'arsenal de Turin lui fût livré. Le roi de Sardaigne ordonna aussitôt de réunir un corps de dix mille hommes et de le diriger sur Milan ; il refusa de livrer l'arsenal : aucun article du traité ne lui imposait cette obligation.

Joubert avait reçu, en quittant Paris, l'instruction et même l'ordre, non pas de négocier, mais d'agir. Il envoya le général Grouchy commander à Turin, en remplacement du général Mesnard, qui s'était fait aimer et estimer par sa modération et sa douceur, et qui eût éprouvé quelque embarras d'avoir à prendre des mesures de rigueur et de violence.

Ce n'est pas que le Directoire eût l'intention de procéder par des moyens extrêmes. Il espérait d'abord effrayer le roi et le contraindre ainsi à livrer son royaume à l'armée française. Des intrigues furent essayées pour l'y déterminer. On essaya même de gagner son confesseur, pour qu'il l'exhortât, non-seulement à abdiquer la couronne, mais à transmettre à un gouvernement provisoire l'autorité souveraine sur ses sujets et ses soldats. Le confesseur était un honnête homme et se refusa à ce qu'on demandait de lui. Quelques-uns des courtisans tentèrent de décider le roi à subir, dans l'intérêt de son peuple, la dure loi de la nécessité ; ce fut en vain ; Charles-Emmanuel se faisait un scrupule de religion, plus encore que d'honneur, à ne point déserter le devoir que la Providence lui avait imposé.

 

Cependant la garnison de la citadelle dirigeait ses batteries sur la ville ; le gouvernement sarde réunissait des régiments pour défendre. Turin et ils arrivaient animés de courage et de dévouement. Mais la population était émue de terreur ; chacun tremblait de ce qui allait arriver.

Le général Joubert donna un ordre du jour daté de Milan, le 5 décembre, mais qui ne fut publié que plus tard.

— « La cour de Turin a comblé la mesure ; elle a levé le masque. Dès longtemps de grands crimes ont été commis. Le sang des républicains français, des républicains piémontais était versé à grands flots par les ordres de cette cour atroce. Le gouvernement français, ami de la paix, croyait la ramener par des voies conciliatrices.

« Son désir prononcé était de cicatriser toutes les plaies d'une longue guerre et de rendre la tranquillité au Piémont, en resserrant de jour en jour son alliance avec lui. Mais son espoir a été lâchement trahi, et il ordonne aujourd'hui à son général de venger l'honneur de la grande nation, de ne plus croire à une cour infidèle à ses traités, et d'assurer au Piémont la paix et le bonheur.

« Tels sont les motifs de l'entrée de l'armée française en Piémont. — Tous les amis de la liberté sont mis sous la sauvegarde de l'armée française et invités à s'unir à elle. — Les propriétés, les personnes et le culte seront respectés. — L'armée piémontaise fait partie de l'armée française. Ceux qui s'opposeront à main armée à l'entrée des Français seront poursuivis à outrance. »

Les divisions Victor et Dessoles avaient passé le Tessin à Buffalora, étaient entrées à Novare par ruse et se trouvaient déjà devant Verceil ; d'un autre côté, Suze, Coni, Alexandrie furent surpris et les garnisons faites prisonnières. Le général Montrichard poussa jusqu'à Asti, et plaça ses avant-postes à la Superga, sur cette longue montagne boisée qu'on appelle la colline de Turin.

Grouchy ordonna aux ambassadeurs de la France et de la Cisalpine de s'enfermer dans la citadelle. Cependant la guerre n'était point déclarée ; cette marche soudaine de l'armée française avait été tellement inattendue que le gouvernement n'avait donné aucun ordre, et que les garnisons ne savaient pas si elles devaient se défendre. La forteresse de Chivasso, voisine de Turin, avait été aussi surprise.

Le général Grouchy n'en continuait pas moins à assurer le gouverneur de Turin qu'il s'agissait seulement de mesures de précaution, mais que si un seul ami de la liberté, soit français, soit piémontais, était l'objet d'un acte de rigueur, les canons de la forteresse ne laisseraient pas pierre sur pierre dans la ville. Le gouverneur recommandait aux habitants de rester paisibles et les rassurait, disant qu'ils n'avaient rien à craindre des Français, leurs plus fidèles alliés.

Mais bientôt on apprit que les places fortes du royaume étaient occupées, et on reconnut que Turin était investi de toutes parts.

Le 7 décembre parut un manifeste signé du ministre Priocca. Il rendait compte de la situation du gouvernement et du pays ; après avoir raconté les faits, il attribuait la détermination du Directoire aux soupçons qui lui avaient été suggérés par d'odieuses calomnies ; une vaine crainte lui faisait supposer, que Sa Majesté, infidèle aux traités, était entrée en intelligence avec les ennemis de la République. Alors il rappelait avec détail quelle avait été la conduite du roi depuis l'époque où, après les premières victoires de l'armée d'Italie, un armistice avait été signé à Cherasco, et comment, pour épargner de plus grands maux à ses sujets, il n'avait jamais opposé un refus aux demandes des Français, même lorsqu'elles excédaient les conditions des traités : les réquisitions de vivres, d'habillement, de munitions, le contingent de troupes joint à l'armée française ; l'occupation de la citadelle de Turin : tout avait été accordé.

« Sa Majesté devait donc être vivement émue d'événements si imprévus ; mais, cherchant toujours à en prévenir les conséquences les plus funestes, le roi a tenté encore des négociations avec l'ambassadeur et avec le général. Quel qu'en puisse être le succès, Sa Majesté, ayant la conscience de n'avoir jamais manqué de bonne foi envers une puissance amie, ni d'amour pour ses sujets, a voulu que la loyauté et la sincérité de sa conduite fussent connues de tous. »

Les menaces et les intrigues continuaient, et Charles-Emmanuel se voyant sans défense contre l'iniquité et la force, consentit à abdiquer. L'acte fut signé le 9 décembre, comme une stipulation entre deux parties : le général Clauzel, représentant la république française, et le comte Raymond de Saint-Germain pour le roi de Sardaigne.

Les révolutionnaires piémontais ne se trouvèrent pas encore satisfaits. Ils voulaient que le manifeste de la veille fût rétracté, que le ministre Priocca fût remis entre leurs mains comme otage, et que le duc d'Aoste, Victor-Emmanuel, frère du roi et son successeur présomptif, souscrivît l'acte d'abdication. Il était chef du parti, qui aurait voulu que le roi eût pris des mesures sévères et se fût décidé à la résistance. Le duc d'Aoste consentit à signer la formule suivante : — « Je promets de n'apporter nul empêchement à l'exécution du présent traité. »

Le Directoire avait voulu que la déchéance de la maison de Savoie fût accompagnée de traitements plus durs et plus outrageants. Le roi et toute sa famille devaient être prisonniers et amenés à Paris ; mais, avant d'expédier cette instruction au général Joubert, M. de Talleyrand lui avait écrit d'obtenir l'abdication le plus promptement possible, sans prescrire aucune autre condition.

Ce fut du moins un bonheur pour le roi Charles-Emmanuel d'avoir, dans une telle destinée, à traiter avec des généraux honorables et sensés, comme Grouchy et Clauzel, qui ne prêtèrent point l'oreille aux jacobins piémontais ou français. Ils montrèrent au roi de grands égards. Clauzel avait d'abord demandé que le duc d'Aoste lui fût remis comme otage ; mais il n'insista point et céda aux instances du roi et de la reine. Puis il eut le soin de presser le départ de toute la famille royale. C'est en reconnaissance de ce que le général Clauzel avait été pour lui que le roi lui donna le beau tableau de l'Hydropique de Gérard Dow ; Clauzel l'envoya au Musée.

Il résultait de l'acte d'abdication que le roi non-seulement abdiquait l'autorité royale, mais renonçait à la constitution monarchique ; les Piémontais auraient à obéir au gouvernement provisoire qui serait institué par le général de l'armée française ; les troupes sardes faisaient partie de l'armée française ; le manifeste du 7 décembre était désavoué ; le ministre Priocca serait consigné à la citadelle ; la religion, les personnes et les propriétés seraient garanties ; les Piémontais qui voudraient s'expatrier pourraient emporter leurs biens meubles et vendre les immeubles ; les émigrés piémontais pourraient revenir dans leur patrie ; le roi se retirerait librement en Sardaigne avec toute sa famille ; le prince de Carignan pourrait à son gré quitter le Piémont ou continuer à y habiter avec la jouissance de ses biens ; les scellés seraient immédiatement apposés sur les caisses publiques et les archives. Le roi se fit un scrupule d'enlever les diamants de la couronne et l'argenterie de son palais.

Le soir du 9 décembre, la royale maison de Savoie quitta son palais et sa capitale. La nuit était obscure et pluvieuse, un morne silence régnait dans la ville. Le roi et la reine étaient calmes, sans témoigner ni crainte ni douleur ; ils voyageaient avec une escorte de soldats français et de soldats piémontais. Ils suivirent la route de Parme. Les ordres que le Directoire avait donnés de les amener à Paris parvinrent trop tard pour être exécutés. La famille royale était déjà au-delà des frontières.

Le général Joubert institua aussitôt un conseil de gouvernement ; il fut choisi avec discernement et composé d'hommes honorables par leur naissance, par les fonctions qu'ils avaient remplies, ou par leur savoir et la distinction de leur esprit. C'était par dévouement à leur pays malheureux, menacé de le devenir encore plus, et non point par ambition, ni par opinion qu'ils consentaient à accepter une si triste mission, où ils devaient de toute nécessité perdre la confiance de leurs concitoyens, sans satisfaire les exigences des envahisseurs, et sans pouvoir compter sur leur appui.

Tout était accompli : le Piémont était occupé par l'armée française ; le roi avait abdiqué et quitté ses États, lorsque, le 12 décembre, le Directoire, pour s'acquitter d'une formalité constitutionnelle, envoya aux conseils législatifs un message en leur proposant de déclarer la guerre aux rois de Naples et de Sardaigne.

Il était facile de motiver la guerre contre le roi de Naples ; c'était lui qui l'avait déclarée ; d'ailleurs, les démarches de cette cour auprès de l'Autriche et de la Russie ; l'accueil fait à l'amiral Nelson et la présence de la flotte anglaise ; les généraux autrichiens appelés pour commander l'armée, prouvaient avec évidence que dès longtemps la cour de Naples était ennemie de la France. Le Directoire ne pouvait convenir qu'une telle conduite avait pour excuse les menaces du gouvernement français et la nécessité de se préserver d'une ruine prochaine ; ainsi, en s'expliquant sur la cour de Naples, on devait s'attendre à un langage injurieux et déclamatoire.

Mais les circonstances n'étaient point les mêmes pour le roi de Sardaigne, et le Directoire aurait dû être embarrassé de justifier cette déclaration de guerre, proposée lorsque préalablement on avait conquis le Piémont, chassé le roi et changé la forme du gouvernement ; mais on donna comme des faits constants et avérés les calomnies des révolutionnaires italiens : la conspiration pour assassiner les Français, le massacre des patriotes, enfin, tous les criminels projets que Ginguené avait bien voulu croire, afin de motiver les exigences, pour lesquelles il avait été désavoué. D'autres grossiers mensonges étaient ajoutés à ces accusations : le duc d'Aoste avait payé des brigands pour assassiner les Français ; le gouvernement avait fait empoisonner les fontaines où ils puisaient de l'eau ; les soldats provinciaux avaient été rappelés sous les drapeaux dès qu'on avait appris la déclaration de guerre du roi de Naples ; des batteries de canon avaient été braquées contre la citadelle.

Le roi Charles-Emmanuel se rendit de Parme à Livourne, où il s'embarqua pour la Sardaigne ; il arriva le 3 mars 1799 à Cagliari ; son premier soin fut de publier un manifeste, où il protesta contre les actes qui l'avaient contraint à quitter ses États de terre ferme et à renoncer à l'exercice de son pouvoir royal. Il déclarait, par foi et par parole de roi, que non-seulement il n'avait jamais violé ni éludé les traités passés avec la république française, mais qu'il les avait scrupuleusement observés, et constamment témoigné à cette puissance amitié et condescendance, en accomplissant plus que ses promesses ; qu'il avait toujours veillé à la sûreté des citoyens et surtout des soldats français qui se trouvaient sur son territoire ; que ceux qui les attaquaient et les insultaient avaient été punis. Il affirmait aussi, sur foi et parole de roi, qu'il n'avait eu aucune intelligence sécrète avec les puissances ennemies de la France. Il appelait en témoignage les ministres de ces puissances accrédités près de lui, et pouvait même produire en preuve toutes les communications que ses généraux et ses ministres avaient entretenues r avec le gouvernement français. Sa soumission aux conditions qu'il avait acceptées était rendue nécessaire par la supériorité des forces de la République, et le désir d'éloigner les calamités qu'une résistance juste, mais impuissante, eût fait peser sur son peuple. Il succombait sous l'agression imprévue d'un allié qui l'avait assailli au milieu d'une profonde paix ; toutefois sa résignation n'excluait pas l'espérance de retrouver une position plus heureuse.

Le roi Charles-Emmanuel croyait devoir cette solennelle déclaration à son propre honneur, à l'intérêt de sa famille et de ses successeurs, et même à ses relations avec les puissances amies. En conséquence, en faisant connaître à toute l'Europe l'injustice des procédés dont avaient usé à son égard les généraux ou les agents français, et la fausseté des motifs qu'ils avaient allégués ; il réclamait en même temps sa réintégration dans les domaines de ses ancêtres.

La commission de gouvernement que le général Joubert avait installée n'appartenait à aucun parti ; elle ne pouvait passer pour royaliste, puisqu'elle exerçait une autorité déléguée par la puissance qui avait aboli la royauté et chassé le roi ; elle n'était pas aristocratique, car elle allait changer les lois qui comportaient le privilège, et proclamer l'égalité des droits ; elle était encore moins démocratique, puisqu'elle était opposée aux jacobins et aux révolutionnaires et ne cédait point à leur influence. Choisie et déléguée par la puissance française, elle était odieuse au peuple et aux soldats. La haine des Français comme vainqueurs et comme étrangers, l'honneur de l'armée et du pays, l'exaltation des sentiments religieux, le désordre où se trouvait déjà le Piémont, ne troublaient pas encore la paix publique, mais produisaient une fermentation menaçante.

La commission n'exerça aucune rigueur, ne servit aucune passion. Priocca et les hommes qui avaient eu la confiance du roi, furent envoyés en France comme otages ou plutôt comme bannis. On s'occupa à mettre quelque ordre dans les finances ; on fit des amendements aux lois civiles, dans le sens de l'égalité.

Mais en un tel moment, il n'y avait pas une autre question que le sort du pays. Le Piémont serait-il constitué en république, annexé à la Cisalpine ou réuni à la France ? La commission jugeait avec raison que le gouvernement français en déciderait, ou que du moins rien ne pouvait être réglé contre son gré.

On sut que l'opinion de Joubert, de M. de Talleyrand, de Rewbell, était qu'il convenait de réunir le Piémont à la France ; c'était aussi la pensée de presque tous les membres de la commission, des gens raisonnables, de l'aristocratie piémontaise, et même d'une grande partie du clergé. Une constitution républicaine eût placé le pouvoir aux mains de la faction révolutionnaire et livré le gouvernement à ses passions, à sa tyrannie, à ses violences. Au contraire, l'autorité française maintiendrait le bon ordre, et semblait, en ce moment, éloignée de prendre pour délégués et pour instruments les jacobins piémontais. C'est ce qui arriverait de même, si le pays était donné à la république cisalpine. On voyait quel désordre y régnait, quelle division en partis dont l'ambition et la jalousie étaient en lutte continuelle et produisaient de fréquentes mutations dans le gouvernement. D'ailleurs, ces mouvements restaient subordonnés à la volonté des généraux ou des agents français, et réellement, la liberté cisalpine était une servitude imposée par des étrangers.

Ainsi il valait mieux être réuni à un maître puissant et fort, que d'avoir un gouvernement sans véritable autorité, livré à l'esprit de parti, et essentiellement provisoire. Si on devait perdre sa nationalité, il valait mieux se confondre avec un peuple vainqueur qu'avec un peuple conquis et sans indépendance, comme étaient les Lombards.

La commission se décida pour la réunion à la France ; la municipalité de Turin fut aussi de cet avis, et tous les commissaires des provinces reçurent l'ordre d'ouvrir des scrutins pour recueillir les votes du peuple : car on procédait selon le dogme de la souveraineté du peuple.

S'il y avait eu quelque vérité dans ce mode de consultation, assurément la réunion eût été repoussée par la grande majorité des classes pauvres et sans lumières. Elles abhorraient les étrangers, et ne pouvaient, en aucune façon, juger ni du bien ni du mal qui pourrait être la conséquence d'un refus ou d'une acceptation du projet de réunion. Les révolutionnaires, les hommes animés du patriotisme italien étaient exaspérés et s'agitaient pour soulever le peuple, non-seulement contre la réunion, mais contre l'autorité de la commission qui la proposait.

Au milieu de ce mouvement de l'opinion, dans un pays qui, récemment, avait été troublé par des insurrections et des prises d'armes, on pouvait s'attendre à quelque tumulte populaire. La sédition éclata dans la province d'Acqui ; c'était plutôt une fureur contre les Français qu’une manifestation contre la réunion. Le bruit s'était répandu que les Autrichiens entraient en Italie, que partout les populations étaient soulevées. L'arbre de la liberté fut coupé ; le commissaire du gouvernement fut chassé ; un détachement trop faible fut dispersé par les rebelles et le commandant fut tué. L'évêque d'Acqui, qui avait essayé de les calmer, courut le risque d'être massacré. Un médecin se mit à la tête de l'insurrection. La citadelle d'Acqui fut surprise ; cette foule insensée se croyait maîtresse de tout le Piémont et ne doutait pas de l'expulsion de l'armée française ; les prêtres qui cherchaient à arrêter ce mouvement, étaient massacrés par des hommes, qui avaient pris les armes pour défendre la religion.

Une bande de huit mille se présenta devant Alexandrie. La garnison piémontaise et française sortit et trouva peu de résistance, dispersa les rebelles et s'empara de leur chef[22]. Pendant ce temps-là, un affreux désordre désolait la ville d'Acqui. Les séditieux publiaient que leurs amis s'étaient emparés d'Alexandrie. Les cloches sonnaient dans toutes les églises ; on chantait le Te Deum ; on criait : Vive le roi ! On pillait les maisons des gens qui passaient pour amis des Français ; enfin arrivèrent les troupes françaises.

Elles étaient commandées par le général Grouchy. A son approche les rebelles s'étaient dispersés ; le calme fut bientôt rétabli. Grouchy se montra modéré et humain. Mais avant son arrivée, Acqui, déjà pillée par les rebelles, avait été livrée aux soldats. Un village où un officier français avait été massacré fut livré aux flammes. Le médecin, qui commandait l'autre bande, avait été fusillé à Alexandrie. La commission de gouvernement, de concert avec le général Grouchy, ne rechercha point les coupables. Cette foule populaire n'avait pas apprécié le danger ; elle s'était exaltée par des nouvelles fausses et absurdes ; l'épouvante avait promptement succédé à une folle présomption.

Quand la réunion eut été votée, la commission cessa ses fonctions et le Directoire envoya, pour installer l'autorité et les lois françaises, un commissaire, homme peu connu, ancien conventionnel[23]. Il se nommait Musset. Avant la Révolution, il avait été prêtre. Par peur et par médiocrité de caractère, plus que par opinion, il avait toujours voté et quelquefois parlé comme les Montagnards.

Mais les temps avaient changé, et il se comporta dans cette mission en homme raisonnable et honnête, accordant sa confiance au parti français, c'est-à-dire aux modérés plutôt qu'au parti italien révolutionnaire.

 

Le Piémont était conquis ; Naples était au pouvoir de l'armée française ; mais pour accomplir entièrement la volonté du Directoire, pour occuper tous les territoires de l'Italie méridionale et moyenne, il fallait envahir et soumettre le grand-duché de Toscane et même l'État de Lucques.

Cette petite république existait depuis plus de trois cents ans sous un gouvernement aristocratique ; la suprême autorité appartenait à un sénat de cent cinquante patriciens ; la conduite de l'État était confiée à un gonfalonier et à un conseil de neuf anciens, renouvelés à de courts intervalles.

Sous ce régime d'une liberté, qui n'était point démocratique, Lucques et son étroit territoire avaient constamment joui du repos et de la prospérité. Aucun canton de l'Italie n'avait peut-être une population plus nombreuse proportionnellement à sa surface, et en même temps dotée de plus de bien-être.

Dès la première campagne d'Italie, la république de Lucques eut à payer une forte contribution, encore qu'elle ne fût pas en guerre avec la France. Bientôt le voisinage de la république cisalpine et la propagande révolutionnaire, dont elle était le centre, devint une cause d'inquiétude pour le gouvernement de Lucques. Un complot démocratique fut réprimé ; néanmoins la sécurité était impossible.

Le général Bonaparte, qui, à ce moment, ne protégeait point l'esprit démocratique, écrivit[24] au gouvernement de Lucques pour l'assurer de sa protection ; mais le travail révolutionnaire ne continua pas moins à exciter les esprits contre l'aristocratie. Lorsqu’après le traité de Campo-Formio, la république cisalpine fut définitivement constituée, Lucques ne fut pas compris dans son vaste territoire. Sa situation était toutefois très-précaire. Le général Berthier, pendant qu'il commandait l'armée d'Italie, ayant en même temps mission d'être trésorier pour l'expédition d'Égypte et de pressurer la péninsule, demanda une contribution d'un million aux Lucquois[25]. Cependant, la constitution aristocratique subsistait toujours. Le sénat cherchait à prévenir sa ruine ; il célébrait des fêtes en l'honneur de la liberté ; il envoyait des agents[26] à Paris, afin d'obtenir sa conservation.

Le sort de la république de Lucques fut enfin décidé. Le général Serrurier y entra avec six mille hommes[27], et mit aussitôt le scellé sur les caisses publiques. Les soldats et même les habitants de Lucques furent désarmés ; l'argenterie et les chevaux des nobles furent mis en réquisition. Les détenus politiques furent libérés. Une contribution de deux millions fut exigée, ainsi qu'une réquisition pour l'habillement de l'armée.

Le 15 janvier, le sénat déclara que la noblesse était abolie et proclama la souveraineté du peuple. En même temps, il promit de présenter une nouvelle constitution ; mais les révolutionnaires déclarèrent qu'ils n'en voulaient pas d'autre que la constitution française. Serrurier leur donna satisfaction ; ils eurent, ainsi que les autres républiques, un directoire et deux conseils, nommés d'abord par le général. Un autre parti eût préféré la réunion à la république cisalpine.

Le général Serrurier avait une autre mission à remplir. Une division napolitaine venait de débarquer à Livourne, d'où, selon les projets de Mack, elle devait venir rejoindre son armée dans les États romains. Le grand-duc n'avait pas autorisé le passage sur son territoire, mais les Napolitains et les Anglais étaient encore à Livourne. C'était pour forcer ou obtenir leur rembarquement que le général Serrurier s'était mis en mouvement. Par une proclamation, il avait annoncé qu'il ne faisait point la guerre au grand-duc de Toscane, et que si, repoussant toute influence étrangère, il éloignait les Anglais et les Napolitains, il pouvait rester tranquille dans ses États.

Le grand-duc se hâta d'obéir à l'injonction du général français. Il se rendit garant d'un payement de quinze cent mille francs pour les dépenses du rembarquement, et les vaisseaux anglais quittèrent Livourne, ramenant les Napolitains à Naples qui, à ce moment, n'était pas encore occupé par l'armée française. Serrurier, se conformant aux ordres du général Joubert, quitta le territoire toscan et se retira à Lucques.

Mais telle n'était point l'intention du Directoire : un message porté le 14 mars aux conseils législatifs proposa une déclaration de guerre contre l'empereur et contre le grand-duc de Toscane ; « car les déterminations de la cour de Vienne entraînent celles de la cour de Toscane, et il n'est pas permis au Directoire de séparer l'une de l'autre. »

Le grand-duc qui avait toujours été en paix avec la république française, même lorsqu'elle était en guerre avec l'Autriche, qui avait depuis l'invasion d'Italie obéi docilement à toutes les volontés et les exigences des généraux et des agents du Directoire, n'essaya aucune résistance. Il n'avait point d'armée ; toute défense eût été inutile et aurait rendu la situation de ses sujets plus désastreuse ; il leur adressa la proclamation suivante[28] : — « Au moment de l'entrée des troupes françaises à Florence, nous regardons comme une preuve de fidélité, d'attachement et d'affection de la part de nos fidèles sujets, si, en secondant nos paternelles intentions, ils conservent la plus parfaite tranquillité, et respectent la troupe française et tous les individus qui la composent, en s'abstenant de tout acte qui pourrait donner lieu à quelque plainte que ce soit. Cette conduite sage leur assurera de nouveaux droits à notre bienveillance. »

En même temps, le général Scherer, qui avait remplacé Joubert dans le commandement de l'armée d'Italie, publia une proclamation où il donnait pour motif à l'occupation de la Toscane, la nécessité de prévenir les ennemis de la République qui comptaient s'assurer de Livourne. — « Le grand-duc n'ayant pris aucune mesure pour s'opposer à leurs projets, la République avait dû assurer sa défense et l'indépendance de ses alliés. » — Du reste il promettait au peuple toscan protection, paix, justice et sûreté.

Dès le lendemain, le grand-duc et sa famille quittèrent Florence sous l'escorte d'un détachement français pour se rendre à Vienne.

Livourne fut aussi occupé ; ainsi tout se passa tranquillement dans cette invasion. Le commissaire du Directoire était M. Reinhardt, homme sage et honorable. Il ne fit aucune révolution, ne donna point de constitution et conserva les employés de l'ancien gouvernement.

Le Pape, depuis qu'il était banni de Rome et dépouillé de son autorité temporelle, avait vécu dans l'asile que lui accordait le grand-duc, d'abord à Sienne, puis à la Chartreuse près de Florence. Le Directoire avait pensé à le faire transporter à Cagliari, en Sardaigne, et en avait même donné l'ordre ; mais en le laissant en Toscane, il le gardait davantage à sa disposition. Le jour même où le grand-duc abandonnait ses États, le souverain pontife fut emmené de la Chartreuse. Il était malade et au lit ; on représenta que le Saint-Père n'était pas en état de voyager. « Il faut que le Pape parte mort ou vif, » — répondit l'agent chargé de cette mission. Il fut d'abord conduit à Bologne, puis à Parme, où il passa quelques jours, accueilli par le duc avec respect. Escorté comme un prisonnier, séparé de presque tous ses serviteurs, il traversa le Piémont sans savoir à quel exil ou à quelle prison on le conduisait. Ses gardiens ne le savaient pas eux-mêmes, attendaient des ordres du Directoire et s'arrêtèrent en diverses villes, logeant le Pape dans de mauvaises auberges et le traitant sans égard pour son caractère sacré, sans pitié pour sa vieillesse et ses infirmités.

Il arriva, le 30 avril, à Briançon, où il fut retenu pendant deux mois dans une des chambres de l'hôpital, séparé des prélats de sa suite, qu'on avait placés à Grenoble. Lui-même y fut transféré vers la fin de juin ; trois semaines après, son séjour fut fixé à Valence où il arriva le 14 juillet.

Si quelque chose pouvait le consoler de ses souffrances et d'un si indigne traitement, c'étaient les témoignages de respect et de pieuse vénération des populations empressées sur son passage ; pendant que le gouvernement et ses zélés serviteurs le rudoyaient et l'outrageaient, les habitants de chaque ville et de chaque village accouraient autour de sa voiture, demandaient à genoux sa bénédiction, lui disaient leur affliction de le voir ainsi abreuvé de douleur. A Grenoble, une procession de jeunes filles vêtues de blanc vint lui présenter des couronnes de fleurs. Il se complaisait à voir le peuple de France protester ainsi contre une tyrannie qui prétendait abolir la religion en persécutant ses ministres et en traînant de prison en prison le chef de l'Église, conduit par des gendarmes comme un criminel.

Il fut logé à la citadelle dans l'appartement du gouverneur ; on lui permit d'avoir près de lui les prélats qu'il avait retrouvés à Grenoble. Du reste toutes communications lui étaient interdites. Trente-deux prêtres enfermés dans une prison voisine n'obtinrent point la permission de le voir. Le Directoire, au moment où les armées ennemies s'approchaient des frontières, pensa que Valence en était trop rapprochée pour y laisser le Pape. Il ordonna de le conduire à Dijon ; mais le saint vieillard n'était plus en état d'être transporté, et le gouvernement se résigna à le laisser mourir en paix.

Il expira le 29 août 1790, accomplissant toutes les solennités de la mort chrétienne ; son âme n'était troublée que par de religieuses inquiétudes. — « Ah ! disait-il, l'Église ! dans quel état je laisse l'Église ! » Et cependant il implorait le pardon pour ses ennemis ; et bénissait la France. Dès que la nouvelle de sa mort fut répandue dans la ville, une foule immense se pressa pour rendre hommage à ses restes mortels. Les autorités n'essayèrent point de contenir ce sentiment public. Il fut permis d'approcher du lit mortuaire ; on le couvrit de fleurs ; des croix et des chapelets étaient présentés à sa consécration en touchant ce corps inanimé d'un martyr. Le Directoire permit que les obsèques fussent solennellement célébrées. Son cercueil fut déposé dans la cave d'une maison particulière.

Pie VI mourut dans sa quatre-vingt-deuxième année. Il avait gouverné l'Église pendant vingt-quatre ans.

 

 

 



[1] Mémoires dictés à Sainte-Hélène.

[2] 22 octobre.

[3] 28 octobre.

[4] 3 décembre 1797.

[5] 20 mai 1798. — 21 mars. — 9 avril.

[6] 17 octobre 1796.

[7] 2 avril.

[8] 3 mai.

[9] 6 juillet 1798.

[10] 9 juin.

[11] La lettre a été déposée à la Bibliothèque nationale.

[12] Histoire de Pologne, par Rulhière.

[13] Botta, Storia d'Italia.

[14] 22 septembre 1798.

[15] Le Garigliano.

[16] 15 juillet 1798.

[17] 28 mai 1798.

[18] 18 mai 1798.

[19] 16 juin 1798.

[20] 4 octobre 1798.

[21] 15 octobre 1798.

[22] 1er mars 1799.

[23] 20 mars 1799.

[24] Avril 1797.

[25] Mars 1798.

[26] Août 1798.

[27] 23 janvier 1799.

[28] 24 mars 1799.