Situation du
Directoire. — État des finances. — Réduction des rentes. — Message sur
l'invasion de la Suisse. — Message sur l'occupation de Rome. — Vexations
exercées par les agents subalternes. — Troubles dans le Midi. — Brigandages
dans l'Ouest. — Division dans le parti révolutionnaire. — Les élections de
1798. — Loi du 22 floréal. — Treilhard élu directeur. — État des relations
extérieures. — Congrès de Rastadt. — L'empereur Paul se déclare contre la
France. — Mission de François de Neufchâteau. — Conquête de Malte. — Sieyès à
Berlin. — Gouvernement de la Cisalpine. — Rupture avec la cour de Naples. —
Guerre de Naples. — Les Français entrent à Naples. — Situation du roi de
Sardaigne. — Abdication du roi Charles-Emmanuel. — La Toscane est envahie. —
Le Pape transporté en France. — Mort du Pape.
Si le
général Bonaparte n'avait pas été préoccupé depuis plusieurs mois par la
pensée de l'expédition d'Égypte ; si le rêve d'aller en Orient, d'où sont
venues, disait-il, toutes les grandes gloires, ne s'était pas emparé de sa
pensée, il n'aurait pas quitté la France, et n'aurait pas eu longtemps à
attendre pour voir crouler le gouvernement du Directoire, dont lui-même
savait la faiblesse et l'impéritie. Déjà, était perdu tout l'avantage des
victoires et de la paix. La politique extérieure était dans un désordre
menaçant ; la guerre devenait inévitable. Si la patience et surtout
l'inaction n'avaient pas été antipathiques au vainqueur de l'Italie, le
moment de saisir le pouvoir serait bientôt venu, car la politique intérieure
était conduite avec encore plus de malhabileté que les affaires étrangères.
Une crise était imminente et devait suivre de peu de jours le départ du
général et de son armée. La
conséquence systématique du 18 fructidor, telle que la concevait Sieyès,
cette vaste expulsion d'une classe de la nation, déclarée incompatible avec
le parti qui était en possession du pouvoir, n'avait été admise ni par
l'opinion générale, ni par le Corps législatif. Le Directoire lui-même
s'était refusé à tenter une si grande et si dangereuse expérience ; elle
ressemblait trop au régime de la Terreur, que repoussait la malédiction
publique et qui avait mal réussi au gouvernement conventionnel. Les Directeurs
ne voulaient voir dans le 18 fructidor qu'un coup d'État devenu nécessaire
pour se maintenir ; leur autorité étant actuellement incontestée, ils ne
désiraient rien de plus. Il leur suffisait d'exercer la tyrannie, selon que
l'occasion en exigeait l'emploi. Ils se refusèrent même aux instances d'un
grand nombre de leurs amis, qui proposaient de proroger pour dix ans les
pouvoirs des membres du Directoire et pour sept ans les pouvoirs des
représentants siégeant actuellement dans les deux conseils. Ce projet,
discuté dans des conférences ignorées du public, fut repoussé. Le
gouvernement était imprévoyant et sa conduite semblait dictée à la fois par
la présomption et la timidité. Sa toute-puissance ne se signala d'abord qu'en
faisant poursuivre les émigrés, les prêtres et les suspects de royalisme. Il
destitua les administrations départementales, les tribunaux, les
municipalités élues par le suffrage populaire, et les remplaça par d'anciens
Jacobins. Le tribunal de cassation, qui avait plusieurs fois fait preuve
d'une consciencieuse indépendance, fut mutilé et renouvelé, au moins pour la
moitié. Le
Corps législatif n'était plus un pouvoir : instrument servile du Directoire,
il tomba dans un mépris tempéré par l'indifférence ; comme il n'y avait ni
liberté de la parole, ni liberté de la presse, le public ne s'occupait plus
des affaires du gouvernement. Il savait en gros qu'elles étaient mal
conduites par des hommes qu'il n'estimait pas ; que les personnes et les
propriétés n'avaient point de garanties ; il ne croyait point à la durée d'un
pareil état de choses et laissait passer le temps. Le
premier usage que le Directoire fit de la docilité des deux Conseils, ce fut
d'obtenir une loi complète sur les dépenses et les revenus de l'État. Il
était urgent de les régler. La mauvaise intelligence, qui avait divisé la
législature et le pouvoir exécutif, avait jusqu'ici empêché de remettre
l'ordre dans les finances. Aucune confiance n'avait été accordée à
l'administration, qui ne se comportait pas de manière à la mériter. Pour
établir l'équilibre entre les dépenses et les recettes, il eût fallu faire
revivre quelques impôts indirects abolis par l'imprudence et le désir de
popularité qui avaient entraîné l'Assemblée constituante. Le parti opposé au
Directoire avait craint aussi de mécontenter le peuple et n'avait pas voulu
aider un gouvernement, dont il souhaitait la chute. Maintenant ce
gouvernement était devenu fort ; il ne croyait pas avoir à garder de
ménagements et se hâta de mettre à profit sa situation. Une des
misères qui résultaient de la pénurie des revenus publics, celle qui excitait
le plus de mécontentement, celle qui s'opposait à l'existence du crédit
public et à la possibilité d'alléger les charges du présent en grevant
l'avenir de l'intérêt des emprunts, c'était le manque de fidélité envers les
rentiers, tous inscrits, d'après la loi rendue par la Convention, sur le même
grand-livre, et rangés à une condition uniforme. Il était rare que le moindre
à-compte leur fût payé. De tous les créanciers de l'État, ils étaient les
plus négligés ; il fallait, avant tout, pourvoir aux services publics. Six
jours après le 18 fructidor, le comité des finances présenta, sans
l'accompagner d'aucun exposé des motifs, d'aucune explication préalable, la
loi relative aux fonds nécessaires pour les dépenses générales, ordinaires et
extraordinaires de l'an VI. C'était le système complet des finances de la
République. La discussion commença sur-le-champ et dura six jours au conseil
des Cinq-Cents ; le 31 septembre 1797, la loi fut votée par le conseil des
Anciens. Elle
renfermait beaucoup de dispositions nouvelles qui, avant d'être reconnues
comme nécessaires, auraient été mieux examinées et plus controversées dans
une assemblée indépendante. — Les contributions directes devaient être payées
d'avance pour un trimestre par la moitié la plus imposée des contribuables de
chaque commune. — Les
droits d'enregistrement sur les ventes, donations et successions étaient
réglés sur un tarif plus élevé que par le passé. — Le
transfert des rentes sur l'État était soumis à un droit d'enregistrement. — Le
droit de timbre était imposé sur les pièces relatives à toute espèce de
transactions ou réclamations. Les journaux, les feuilles périodiques, les
cartes à jouer étaient soumis à un timbre. — Un
droit était établi sur les inscriptions hypothécaires. — Une
taxe d'entretien des routes avait déjà été décrétée en principe, après avoir
éprouvé une vive opposition ; mais le tarif et le mode de perception
n'avaient pas été réglés. On savait combien cet impôt était contraire aux
habitudes et aux idées de la population ; combien la perception serait
difficile. Le projet le comptait pour douze millions dans les revenus
publics. Plusieurs
lois successives furent nécessaires avant de commencer cette perception.
Parmi les actes d'administration du gouvernement directorial aucun ne fut
plus impopulaire. Il rencontra d'abord une résistance presque universelle.
Les bureaux étaient démolis ; les employés maltraités. Les voitures passaient
par les plus mauvais chemins de traverse plutôt que de payer la taxe. Jamais
en France la grande voirie n'avait été une charge locale. Dans presque toutes
les provinces les grandes routes étaient dues à la munificence de l'État :
elles étaient royales. C'était une conséquence nécessaire du défaut
d'institutions municipales et du système de contribution. D'ailleurs, rien ne
garantissait que les revenus de ce nouvel impôt seraient appliqués à leur
destination. Les routes complètement négligées depuis plusieurs années
restaient dans le même état de délabrement, et cette taxe, eût-elle été
employée à les réparer, n'aurait point suffi. — Le
rétablissement de la loterie avait été plusieurs fois repoussé par le Corps
législatif ; tout avait été dit sur son immoralité et ses funestes effets.
Cette fois la loterie rentra dans les revenus de l'État, et des représentants
qui l'avaient combattue auparavant dans leurs écrits ou leurs discours,
acceptèrent des emplois dans cette nouvelle administration. — Les
droits sur les tabacs venant de l'étranger furent considérablement augmentés
; ce qui entraîna l'établissement d'un impôt sur les tabacs fabriqués avec
des feuilles récoltées en France. — La
loi qui avait réglé les formalités à remplir pour les négociations du trésor
fut abrogée, et le gouvernement recouvra le libre arbitre que la majorité de
la précédente législature avait jugé sujet à de fâcheux abus. La
grande question tranchée dans cette loi ne pouvait l'être que par un
gouvernement despotique, affranchi du contrôle de la discussion et de la
liberté des délibérations. —
Chaque inscription au grand-livre de la dette publique tant perpétuelle que
viagère, liquidée ou à liquider, sera, disait cette loi, remboursée pour les
deux tiers ; l'autre tiers sera conservé en inscriptions sur le grand-livre. Si ce
remboursement des deux tiers du capital n'eût pas été illusoire, les rentiers
n'auraient pas eu à se plaindre, mais ce n'était point en numéraire que
l'État s'acquittait de sa dette. Il était délivré, aux porteurs
d'inscriptions de rente, des bons admissibles en payement de domaines
nationaux. L'achat de ces domaines était compliqué de formalités et soumis à
des conditions telles, que les bons devaient rester à peu près sans valeur
entre les mains des rentiers qui en étaient porteurs. La banqueroute des deux
tiers de leur capital pouvait donc passer pour complète. Néanmoins,
si les malheureux rentiers avaient eu la certitude que désormais ils
recevraient exactement les gouvernements de Venise, concentré dans sa petite
île, ne serait pas, comme vous pensez, de longue durée. » Pour
hâter le succès de la révolution, on répandit dans tous les États vénitiens
une proclamation signée de Battaglia, ce sénateur, chef de l'opinion
libérale, qui était en bons rapports avec les Français et qui avait été
obligé de se retirer à Milan depuis l'insurrection de Vérone. Cette pièce
n'était pas de lui et il ne fut pour rien dans la ruine de sa patrie. Il
voulait une constitution de liberté pour la république de Venise, et le
général Bonaparte avait résolu de l'anéantir. On donna donc aux révolutions
qu'on exécutait dans les villes vénitiennes un caractère local. Bergame,
Brescia, Padoue, Vicence, Bassano, Udine, crurent pendant quelques jours être
des républiques séparées : à aucune époque de la guerre le désordre n'avait
été plus déplorable. Toute administration avait disparu. Ce fut une grande
facilité pour les dilapidations, les abus, les vexations de l'administration
militaire[1]. Le général en chef tentait
vainement de les réprimer. Sa volonté et ses projets en avaient été la cause
première ; elle portait ses conséquences. Le
gouvernement de Venise était maintenant « renfermé dans sa petite île. » Il
tenta encore, non de résister, mais de fléchir le vainqueur par un surcroît
de soumission et d'humilité. Le général Bonaparte était revenu de Milan au
bord de la lagune ; il reçut les députés, les accueillit durement ; ils
n'obtinrent rien de plus qu'un armistice de douze jours. Il
repartit, laissant des pouvoirs et des instructions au général
Baraguey-d'Hilliers, qui commandait un corps de vingt mille hommes. Avant de
commencer le siège de Venise, il se rendit dans la ville, et dans sa
conférence avec le général Pesaro, aux rudes conditions déjà exigées ; il
ajouta la suppression du sénat et du conseil des dix, c'est-à-dire du
gouvernement vénitien. Ils demandèrent un délai et se résignèrent à faire
arrêter et traduire en justice les inquisiteurs de police ainsi que le
commandant du Lido. Ensuite, ils envoyèrent encore une députation au général
en chef ; ils ne le trouvèrent pas à Mantoue et le suivirent à Milan. Mais la
situation de Venise ne comportait point de délai. Dans cette agonie du
gouvernement, il ne conservait aucune autorité. Le parti révolutionnaire
était d'autant plus animé et menaçant qu'il se voyait à la veille du
triomphe. Les esclavons, soldats indisciplinés et à demi sauvages, étaient
prêts à se jeter sur le peuple. La ville était bloquée du côté de la terre et
craignait une disette. Un
secrétaire de la légation de France était resté après le départ de M.
Lallemant. Le doge et le commandant militaire de la ville lui firent demander
une entrevue secrète pour aviser aux moyens à employer pour que la révolution
inévitable et imminente, du moins ne fût pas sanglante. M. Villetard répondit
qu'il n'avait aucun pouvoir, mais que si on lui demandait des conseils, il
les donnait. Le
lendemain, 9 mai, les articles suivants, indiqués par un secrétaire sans
mission, furent acceptés par le doge de la république de Venise et par ce qui
restait de ce gouvernement, jadis puissant et orgueilleux. — Tous
les détenus politiques mis en liberté, — les esclavons partis avant deux
jours ; formation d'une garde nationale soldée ; — invitation aux troupes
françaises d'entrer dans la ville immédiatement après le départ des esclavons
; — dès le lendemain, 14 mai, abolition du gouvernement aristocratique et
plantation d'un arbre de la liberté ; — installation d'une municipalité de
trente six membres choisis par le général français. Le doge sera maire de
Venise ; — invitation aux municipalités de la terre ferme d'envoyer chacune
un député pour former un gouvernement provisoire ; — respect aux propriétés
et à la religion. Mais il
est difficile que le programme d'une révolution s'exécute avec régularité. M.
Villetard avait rendu compte au général Bonaparte des conseils qu'il donnait,
en ajoutant que tout restait soumis à sa suprême décision. Le général
Baraguey-d'Hilliers écrivait de son côté pour demander quelle conduite il
aurait à tenir si le gouvernement de Venise l'appelait pour réprimer
l'anarchie et pour maintenir l'ordre troublé, soit par une insurrection
populaire, soit par une sédition des esclavons. Sans
attendre une réponse de Milan, le vieux doge Manini convoqua une assemblée
générale du sénat, et après avoir exposé les dangers de la situation, il
déclara que le gouvernement avait encouru la haine du peuple et qu'il lui
était impossible de pourvoir aux circonstances ; il invitait donc les
sénateurs à se démettre volontairement de leur autorité et à remettre tous
les pouvoirs entre les mains d'une commission de dix membres nommés avec
l'agrément du général Bonaparte. L'abattement
et l'épouvante étaient arrivés au point que cette proposition fut adoptée à
la majorité de sept cent quarante voix contre cinq. Le
renvoi des esclavons, dernier espoir du parti aristocratique, fut aussi
délibéré ; mais l'obéissance de cette troupe indisciplinée n'était point
facile à obtenir. On décida qu'elle serait envoyée en Dalmatie et embarquée
par convois successifs. Cependant,
ces résolutions du sénat n'étaient pas conformes aux volontés du parti
démocratique ni aux espérances que lui avait données M. Villetard. Il
s'assembla tumultuairement et nomma une municipalité composée de soixante
personnes ; le doge en faisait partie, mais il ne parut point et se cacha. Les
démocrates, en comptant sur la faveur et l'appui du peuple vénitien,
s'étaient grandement mépris ; à peine leur municipalité eut-elle fait
afficher sa proclamation de liberté, d'égalité et de souveraineté du peuple,
qu'une foule en désordre se porta à cette nouvelle municipalité, la dispersa,
arbora l'ancien drapeau vénitien, et mêlée aux esclavons, remplit la grande
place en criant : — « Vive Saint-Marc ! » — On s'empara de
l'arsenal ; on arma des embarcations ; tout s'apprêta pour s'opposer à
l'entrée des Français. Les maisons des partisans de la démocratie furent
saccagées. Cette
contre-révolution était toute spontanée. Elle était un soulèvement de la
populace, une sédition de soldats, qui couraient au pillage bien plus qu'à la
défense de la seigneurie. Aucun sénateur, aucun homme riche, aucun honnête
homme ne prit parti avec les bandits qui ravageaient la ville. Un vieux
général, longtemps persécuté par le gouvernement pour ses opinions libérales,
Salembeni, l'homme le plus considéré des esprits. Ainsi la révolution de
Rome, l'expulsion du Pape, la persécution de nouveau exercée contre les
prêtres, contribuaient au mécontentement général qui, sans bruit et sans
manifestation, croissait de jour en jour. Un
autre acte de tyrannie, délibéré dès le lendemain du 18 fructidor, portait la
désolation dans une multitude de familles : les décrets du 19 fructidor
ordonnaient, sous peine de mort, aux émigrés rentrés de sortir du territoire.
Aux termes de la loi, un Français inscrit sur la liste des émigrés sans être
jamais sorti de France, et qui, nonobstant ses réclamations, n'avait pas
encore obtenu sa radiation, était un émigré rentré. Il lui fallait donc
s'expatrier ; légalement ses biens étaient confisqués ; s'il avait encore ses
parents, une part de leur propriété était saisie, comme devant lui revenir
par héritage. Outre les chagrins de l'exil et la dispersion des familles, une
pareille loi portait la perturbation dans les relations d'intérêt, dans les
affaires conclues ou entamées entre particuliers. A la vérité, on pouvait
obtenir une mise en surveillance et un permis provisoire ; par ce moyen, on
n'était pas contraint à émigrer ; mais cette faveur devait être sollicitée
d'un pouvoir arbitraire. Une inimitié personnelle, une exagération d'opinion
dictait le refus du Jacobin que le Directoire avait choisi pour son agent
local. ; un commis vénal vendait cette surveillance. Le despotisme subalterne
exercé par la délégation du despotisme de gouvernement est plus excessif,
plus irritant que les volontés de l'autorité suprême. Les vexations de la
police municipale atteignaient non-seulement les émigrés présumés et les
royalistes suspects ; mais la répartition de l'impôt, mais l'exécution des
lois de recrutement contre des réquisitionnaires, oubliés ou exemptés depuis
six ans, étaient des occasions continuelles de détester la domination imposée
à la France. La patience était néanmoins presque universelle ; le Directoire
pouvait s'applaudir de tant de soumission et d'obéissance. Les
désordres qui, dans quelques provinces, troublaient momentanément la paix
publique n'avaient pas assez de consistance et d'ensemble pour donner de
graves inquiétudes au gouvernement ; il ne devait pas craindre encore de les
voir s'agrandir et s'étendre au point de redevenir une guerre civile. En
Provence et dans le midi de la France, c'était presque la continuation d'une
lutte entre deux partis exaspérés et habitués depuis plusieurs années à
exercer, quand l'occasion s'en présentait, de cruelles et réciproques
vengeances. Dès le
13 septembre, en apprenant la nouvelle du 18 fructidor, un rassemblement,
commandé par un royaliste nommé Allier, déjà connu dans tous les troubles qui
avaient si souvent désolé cette région, surprit la citadelle du
Pont-Saint-Esprit ; ne trouvant aucune résistance de la part des habitants
effrayés, il occupa la ville pendant deux jours, sans commettre de graves
désordres ; les municipaux avaient montré quelque fermeté ; mais aucune
violence ne fut exercée contre eux. Ils se retirèrent et firent demander du
secours : le général Haquin, le même qui s'était trouvé à l'insurrection de
Pavie, fut envoyé avec un détachement, auquel se joignirent les gardes
nationales des environs. Les rebelles n'attendirent point ; son arrivée : ils
se retirèrent en se dispersant. Allier continua à parcourir furtivement les
provinces voisines, cherchant à y susciter des troubles et entretenant une
correspondance avec les agents des princes émigrés. Quinze mois après la
surprise du Pont-Saint-Esprit, il fut découvert dans l'asile où il se
cachait, condamné et exécuté au Puy-en-Velay. Six
semaines[2] après cette première tentative
de rébellion, la ville de Carpentras fut aussi occupée par un rassemblement
royaliste. La municipalité, renfermée dans l'hôtel de ville avec une partie
de la garde nationale, se défendit pendant vingt-quatre heures ; il y eut de
part et d'autre des morts et des blessés. Les rebelles se retirèrent, lorsque
approcha la force armée envoyée contre eux. Peu de
jours après[3], une bande d'insurgés entra
dans la ville de Tarascon et se dispersa quand arriva le général Bon avec un
détachement de troupes. On poursuivit les fuyards : huit furent tués,
plusieurs faits prisonniers, traduits devant le conseil à Marseille, et
condamnés à mort. Lyon
n'avait pas cessé d'être pour le Directoire et pour la faction
révolutionnaire un sujet d'inquiétude : l'ordre n'y était pas complétement
rétabli ; l'opinion y inclinait au royalisme, ou du moins à une aversion
marquée du gouvernement directorial. A la faveur des divisions politiques,
beaucoup d'actes de brigandage désolaient la contrée environnante. Ce n'était
plus la compagnie de Jésus exerçant des vengeances, mais des bandes de
voleurs qui profitaient de la faiblesse des autorités et de l'intimidation
qui pesait sur les magistrats et les jurés. Un message du 7 février 1798
exposa cet état de choses au conseil des Cinq-Cents, en l'attribuant, plus
que de raison, à des motifs politiques. — « La commune de Lyon est une de
celles qui se sont le moins ressenties des salutaires effets produits par
l'immortelle journée du 18 fructidor. » — Ainsi parlait le Directoire en
annonçant que la ville de Lyon était mise en état de siège ; la même mesure
fut appliquée à plusieurs autres villes du Midi et de l'Ouest. La plus
grave des tentatives d'insurrection, mais qui ne pouvait avoir aucune
influence sur la situation politique intérieure de la France, éclata en Corse
: ce fut une véritable guerre suscitée par le parti qui regrettait la
domination des Anglais. Le général Vaubois se comporta avec fermeté et
sagesse. Il y eut un moment où il crut avoir besoin d'un renfort de dix mille
hommes. — « Notre situation devient chaque jour plus alarmante, » — écrivait
Lucien Bonaparte à son frère. Lorsque les insurgés eurent été vaincus et
dispersés, une amnistie rendit à cette île autant de tranquillité qu'en
pouvait endurer une population peu accoutumée au bon ordre, dont jouissent
les pays civilisés. La
guerre civile de l'Ouest ne paraissait pas à ce moment près de se rallumer.
Les pays de la rive gauche de la Loire étaient calmes ; mais la chouannerie
et ses brigandages désolaient tantôt un canton, tantôt un autre de la
Bretagne et de la Normandie. Il n'y avait ni ensemble ni continuité dans
cette perturbation : le pillage et les vengeances particulières se
déguisaient sous un masque de royalisme. Toutefois, les correspondances avec
l'Angleterre et l'émigration se mêlaient à ce déplorable désordre ; la police
armée, qui s'employait à le réprimer, s'emparait souvent de chefs ou d'agents
royalistes, et leur condamnation était immédiate. D'autres intrigues furent
découvertes à Paris, et des émigrés furent fusillés. Il n'était point
nécessaire de prouver qu'ils avaient des relations avec les comités et les
agents de l'émigration, ou qu'ils recevaient de M. Wickam, ministre
d'Angleterre en Souabe, des subsides pour aider des conspirations toujours
promises et jamais réelles : leur présence sur le sol français suffisait pour
motiver leur supplice. Il y eut surtout dans le Midi d'impitoyables conseils
de guerre ; on a vu comment le général Bonaparte avait manifesté son
indignation contre une extermination où étaient compris les vieillards et les
femmes : on vit à Marseille une pauvre marchande fusillée comme émigrée,
parce que, n'ayant pas obtenu sa radiation, elle était restée sur le sol
français. Telles
furent les premières conséquences du 18 fructidor, telles les voulait le
Directoire, autant pour satisfaire sa propre opinion que pour obéir aux
exigences du parti dont il était l'instrument. Mais il ne devait pas tarder à
se retrouver dans la situation où l'avait déjà placé cette même conduite, lorsqu’après
le 13 vendémiaire il avait montré tant de complaisance à la faction
révolutionnaire. Quand
elle eut ainsi triomphé, elle se divisa comme après chacune de ses victoires.
Les principaux auteurs du 18 fructidor étaient des hommes qui, pour sauver la
République et garantir les intérêts de la Révolution, avaient cru nécessaire
de donner un pouvoir plus fort et plus absolu au Directoire. Groupés autour
de lui, faisant accepter leurs conseils, dictant ses choix, ils partageaient
en quelque sorte cette autorité qu'ils avaient agrandie. D'autres avaient un
amour plus sincère de la République ; ils ne voulaient pas la liberté pour
tous, mais ils se flattaient d'en jouir. S'ils s'étaient félicités d'être
délivrés d'une majorité qui leur était contraire, ce n'est pas qu'ils eussent
désiré l'humiliante docilité de la représentation nationale ; ils commencèrent
à murmurer contre le despotisme et à éprouver le sentiment de jalousie et de
méfiance qu'ils avaient habituellement contre toute supériorité et tout
pouvoir. Mais
cette fraction du parti républicain n'avait point la majorité dans les
conseils. La masse centrale, aux opinions moyennes, au caractère timide,
soumise au mal par crainte du pire, préférait le gouvernement du Directoire
aux excès et aux folies dont on était évidemment menacé par les
révolutionnaires mécontents. Ceux-ci placèrent donc leurs espérances sur les
élections ; tous leurs efforts, leurs manœuvres, leurs intrigues se portèrent
de ce côté. Le
Directoire, ayant eu besoin de déchaîner cette opinion contre les modérés et
contre la majorité législative, avait eu recours aux moyens dont il avait
déjà connu les dangers. A l'instar du cercle constitutionnel, où Sieyès et
ses amis avaient préparé le 18 fructidor, des clubs s'étaient formés dans les
départements ; bientôt, il y en eut partout. Leurs déclamations, leurs
menaces, leurs dénonciations, étaient loin de produire le même effet que
pendant la Terreur ; ils inspiraient peu de crainte et réussissaient mal à
réveiller l'apathie-du public. C'était surtout dans les campagnes que régnait
cette inerte indifférence. Dans certains départements, les Jacobins
imaginèrent des clubs ambulants ; c'était comme une sorte de mission chargée
de réchauffer l'esprit public, de réveiller la foi républicaine, et surtout
de désigner aux habitants de la campagne les noms sur lesquels on voulait
diriger les suffrages. Les
journalistes modérés avaient été condamnés à la déportation ; mais les
journalistes révolutionnaires de toute nuance n'en étaient que plus autorisés
à une pleine licence. Le parti qui, de jour en jour, devenait plus hostile au
Directoire, ne pouvait manquer de se servir de cette arme. On lisait dans le
Défenseur de la vérité et des principes : — « Depuis
longtemps nous signalons à l'opinion publique une faction dangereuse, dont
les affreux projets ne tendent à rien moins qu'à substituer au gouvernement
démocratique leur monstrueuse aristocratie, ou le gouvernement d'un seul avec
un changement de dynastie. Cette faction ne prend plus la peine d'envelopper
du manteau de l'obscurité ses sinistres machinations. Nous annonçons à ces
ennemis du peuple et de l'égalité que les hommes libres suivent toutes leurs
démarches et qu'ils ne souffriront pas que les fruits bienfaisants de la
Révolution deviennent la proie des plus méprisables ambitieux, des plus vils
dominateurs. Républicains austères, courageux plébéiens, vos enfants ne
seraient donc que des esclaves, rebut d'une classe insolente d'orgueilleux patriciens.
Ils succéderaient à la servitude affreuse de leurs malheureux pères. Peuple
français, ce serait un crime de te cacher les nouveaux dangers qui menacent
ta liberté et que nous entrevoyons dans un avenir prochain. Des enfants
dénaturés sortis de ton propre sein ont médité ton asservissement. C'est par
la corruption de la morale publique ; c'est en substituant à l'esprit
national l'esprit de la plus basse vénalité, c’est en provoquant des actes législatifs
contraires aux principes de l'égalité, qu'ils espèrent accomplir leurs
abominables projets. Réveille-toi, peuple malheureux ; lève-toi majestueux et
terrible, et comble l'abîme creusé sous tes pas avec les cadavres
ensanglantés de tes lâches ennemis. » La loi
du 19 fructidor plaçait sous l'inspection de la police les journaux et les
écrits périodiques ; elle autorisait même leur suppression. Le Directoire usa
de cette faculté et supprima plusieurs journaux[4]. Il y en
eut un le Journal du matin, qui encourut cette peine pour avoir parlé
des divisions qui existaient dans le Directoire au sujet de changements dans
la composition du ministère. Cet
article témoignait la crainte qu'avaient, les Jacobins de voir le ministère
de la police ne pas rester entre les mains de Sotin. Peu de semaines après,
il fut envoyé comme ministre à Gênes et remplacé par Lecarlier qu'on fit
revenir de Suisse. C'était au moment où le général Augereau cessa de
commander l'armée du Rhin et fut relégué au commandement de la division de
Perpignan. Les deux exécuteurs du 18 fructidor étaient déjà suspects au
Directoire et disgraciés. L'influence du général Bonaparte avait été sans
doute pour quelque chose dans la nouvelle attitude prise par le Directoire ;
mais sa principale et presque son unique préoccupation, c'étaient les
élections. Plusieurs dispositions des lois électorales furent modifiées, de
manière à donner plus d'influence au gouvernement et à ses agents. Ils furent
choisis avec soin et ils reçurent des instructions. Le plus
notable changement qui fut opéré dans la législation électorale se rapportait
à la vérification des pouvoirs. Le mode en avait été réglé par une loi du 19
mai 1797. La discussion n'avait alors soulevé d'autre question importante que
la compétence exclusive de chaque conseil pour vérifier les élections de ses
membres, et il avait été décidé que les pouvoirs, après avoir été examinés au
conseil des Cinq-Cents, le seraient aussi par le conseil des Anciens. Lorsque
Dumolard avait, par hypothèse, parlé de la prétention d'attribuer la
vérification aux membres du Corps législatif destinés à sortir après les
élections, sans même admettre provisoirement les nouveaux élus, on s'était
écrié contre une telle supposition comme invraisemblable et calomnieuse. Dumolard
avait répondu : — « Aussi ne parlé-je point pour le moment ; mais le temps
peut venir où des hommes ayant bu à la coupe du pouvoir et désespérés de le
quitter ne demanderaient pas mieux que d'examiner les pouvoirs de leurs
successeurs. » Ce
moment-là était venu : l'usurpation, dont le simple énoncé avait suscité une
indignation unanime, devint une loi. D'après
la Constitution, les représentants élus pour remplacer le tiers sortant,
devaient prendre séance le 1er prairial[5]. Les assemblées primaires
étaient convoquées pour le 1er germinal, afin de nommer les électeurs, et la
réunion des assemblées électorales était indiquée pour le 21 du même mois. Le
Directoire redoubla d'activité à l'approche de cette crise, qui devait décider
de son sort ; le péril était évidemment plus grand qu'à l'époque du 18
fructidor, sinon pour la République, du moins pour les gouvernants. C'était
surtout par des proclamations, des articles de journaux, ou des discours
prononcés par ses amis à la tribune des Conseils, que le gouvernement
essayait de capter les suffrages pour ses partisans. L'influence de La Réveillère-Lépeaux
était aperçue dans cette série de déclamations qui se succédaient presque
chaque jour. Les fêtes publiques, ce moyen sur lequel les littérateurs
révolutionnaires ne cessaient pas de compter, étaient aussi employées pour
donner occasion à des allocutions adressées au peuple. A tant
de phrases, le public restait froid et indifférent. Le Directoire n'était
point placé de manière à agir sur l'opinion ; il ne pouvait émouvoir aucune
des fibres sensibles. Comment l'aurait-on écouté, lorsqu'il parlait de
liberté, de constitution, de morale ? — Il n'avait rien de commun avec la
gloire nationale ; c'était aux chefs des armées, surtout à celui qui
s'éloignait mécontent et presque hostile, qu'elle donnait du lustre et de la
grandeur. — Les diatribes alternatives contre le royalisme ou l'anarchie
étaient usées. — Les accusations portées contre les conspirateurs de
fructidor nuisaient aux accusateurs plus qu'à leurs victimes. Vainement un
long factum rempli d'exagérations, de suppositions et de mensonges, fut porté
à la tribune des Cinq-Cents par Bailleul ; il raviva les sentiments d'estime
et de pitié que tous les honnêtes gens avaient pour les déportés. La
péroraison d'une des proclamations donne l'idée de la position qu'avait alors
le Directoire. Son titre à obtenir la confiance de la nation aurait été de
n'appartenir à aucun parti ; d'être plus fort qu'eux, non point en frappant
tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre, mais en leur imposant crainte et
respect, au nom des lois, dans l'intérêt de l'ordre public, avec le concours
de l'opinion générale. Mais il
était mal venu à tenir ce langage, et il n'avait pas le droit de dire : — « Ni
violence ! ni faiblesse ! ni terreur ! ni réaction ! ni royauté ! ni
dictature ! car vous n'en voulez point. Ô peuple souverain, vous voulez
inflexiblement la Constitution de 1795, la liberté, la République ! voilà ce
que vos choix doivent vous garantir. C'est votre propre cause que le
Directoire plaide devant votre raison et votre expérience ; il vous demande de
généreux auxiliaires qui sachent discerner les moyens de vous rendre heureux.
Citoyens, ce n'est pas ainsi que vous parleraient l'insolente démagogie ou un
roi tyrannique. Né de la Constitution, le Directoire aime à vous parler son
langage ; il reconnaît et il honore la souveraineté du peuple dont il est
émané ; c'est en votre nom qu'il vous conjure d'achever votre ouvrage. » Ces
paroles étaient évidemment destinées à rassurer les citoyens tranquilles et
amis de l'ordre, à les rallier au gouvernement, en leur promettant de ne plus
prendre les anarchistes pour auxiliaires, de les repousser et de les
réprimer. Pour agir en ce sens, le Directoire fit fermer un certain nombre de
clubs et même le cercle constitutionnel de Paris, qui avait dégénéré en une
réunion jacobine. Afin de témoigner de son aversion du régime de la Terreur
et se montrer vrai thermidorien, il fit insérer dans les journaux, que le
citoyen Méda, qui le 9 thermidor avait arrêté Robespierre, venait de recevoir
de l'avancement. Tous
ces efforts furent impuissants pour ranimer les esprits ; les hommes éclairés
ou intéressés à l'ordre public n'avaient aucun motif pour s'inquiéter de
cette lutte électorale entre deux partis qui, l'un comme l'autre, ne
présentaient aucune garantie de l'établissement d'un gouvernement juste,
raisonnable et modéré. Le scrutin des assemblées primaires ne pouvait pas
être une manifestation de la véritable opinion publique. Les révolutionnaires
rangés sous l'obéissance du Directoire, et les révolutionnaires jaloux et
mécontents, luttèrent d'intrigue pour composer les listes d'électeurs
conformément à leurs opinions. Dans le
système des élections à deux degrés, les votants du premier degré
appartiennent en très-grande majorité à une classe sans lumières et qui ne
s'occupe pas des affaires publiques. Les charger de choisir une liste
nombreuse, c'est les livrer aux influences des cabales ; leurs suffrages sont
déterminés par l'activité des intrigants ou les menaces des autorités
locales. Malgré les exhortations qui leur avaient été adressés la veille, à
l'occasion de la fête solennelle célébrée en l'honneur de la souveraineté du
peuple, les citoyens de Paris montrèrent peu d'empressement à se rendre aux
assemblées primaires. On lisait dans les journaux du 23 mars : — « Il
y a beaucoup de personnes qui aiment mieux se donner le triste et inutile
plaisir de déclamer d'avance contre les choix qu'ils prévoient, que d'aller
concourir par leur présence et par leurs suffrages à en assurer la bonté et
la sagesse. » A
Paris, comme dans les départements, le parti directorial n'eut point à se
féliciter du choix des électeurs. On vit reparaître les noms les plus odieux
et les plus flétris des mauvais jours de la Révolution. Les journaux
républicains, mais modérés, disaient qu'une grande influence avait été
exercée sur les élections par les chefs d'un parti démagogique qui voulait la
république à la manière de Marat et de Robes pierre. Le
Directoire partageait cette inquiétude ; une circulaire fut adressée à tous
les électeurs. Ce n'était plus le langage paternel et le ton sentimental des
proclamations destinées aux assemblées primaires. Les conseils étaient donnés
avec plus de fermeté, et même avec une sorte de menace. Il y était question
des dangers du royalisme, mais évidemment la lettre était dirigée « contre
les hommes qui voulaient tout soumettre à un nivellement universel et absolu,
dont, au surplus, ils avaient grand soin de s'excepter. » En
prémunissant les électeurs contre l'intrigue, le Directoire avouait hautement
l'influence que devaient exercer les magistrats. — « Ils doivent vous
désigner ouvertement ceux qu'ils croient propres à fixer parmi vous la
liberté et le bonheur, et ceux qui pourraient les en bannir. » — « La
juste crainte des détestables élections de l'an iv et de l'an v ne doit pas
vous jeter dans un excès opposé, et non moins funeste. Ce qui a le plus nui à
la consolidation de la Révolution, c'est que nous n'avons pas su jusqu'ici
nous maintenir dans une juste mesure. Soyez scrupuleusement attentifs à
déjouer la funeste ambition des fauteurs de l'exécrable régime de 93, qui ne
connaissent de république que celle qui s'environne de victimes et de
bourreaux ; pour qui tout ordre social est une servitude ; qui, dénués de la
force morale attachée à l'estime et à la confiance publique, ne veulent que
trouble et confusion ; qui cachent leur nullité sous les dehors populaires ;
qui en imposent à la multitude par des déclamations délirantes. » Après
les avoir longuement entretenus de la nécessité d'éviter le double écueil du
royalisme et de l'anarchie, le président du Directoire, qui était à ce moment
M. Merlin, indiquait, sans trop de déguisement, que, si le 18 fructidor avait
été exécuté contre les uns, on se déciderait, quand la circonstance
l'exigerait, à agir de la même sorte contre les autres. — «
Quel que soit leur nombre et leur audace, ils ne réussiront pas à renverser
la Constitution : l'énergie constante des législateurs fidèles, celle du
Directoire, dont les intentions sont aussi inébranlables que pures,
préserveraient encore une fois la République. Mais, dans ce cas même, le mal
qu'occasionneraient de pareils choix n'en serait pas moins réel : trop
d'ébranlements successifs dans l'ordre politique finissent par épuiser la
confiance, par mettre la force à la place de la loi, par exaspérer les haines
et réveiller toutes les passions, au lieu de les calmer pour les fondre dans
l'ordre constitutionnel. » Merlin
résumait ainsi toute l'histoire du gouvernement directorial ; ses craintes
étaient une prédiction. Huit
jours après, les alarmes du Directoire étaient augmentées, et, dans une
proclamation, il en vint à des menaces plus explicites. — « Une vaste
conspiration, savamment ourdie, avait influé sur une grande partie des choix
de l'an V... L'énergie des législateurs, fidèles à leur mission, a foudroyé
les conspirateurs. Toujours constant dans le projet de renverser la
République, l'étranger, changeant de masque, a tramé une conspiration d'un
autre genre : son but est d'introduire dans le Corps législatif des hommes
universellement exécrés, dont le nom seul enraye les citoyens paisibles et
les patriotes les plus prononcés. Des personnages honteusement fameux dans
les annales révolutionnaires figurent déjà sur les listes d'électeurs ; leurs
projets, qu'ils ne dissimulent pas, frappent les citoyens d'une terreur
telle, qu'ils pensent à réaliser leur fortune et à quitter le pays. —
Citoyens, rassurez-vous ; si le Corps législatif a su, le 18 fructidor,
chasser de son sein les traîtres qui y siégeaient, il saura bien écarter ceux
qu'on veut y faire entrer. » Il
était impossible au Directoire d’obtenir par les voies légales et régulières
le succès dans les élections. Il avait écrasé et il continuait à persécuter
sans relâche le parti modéré, contre lequel il avait fait le 18 fructidor ;
il pouvait en espérer une apathique résignation, mais aucun secours. Il avait
distribué tous les emplois aux Jacobins et les avait lâchement courtisés ;
ainsi il ne pouvait compter sur la coopération active et sincère des
magistrats. Il avait laissé se rouvrir les clubs, il avait déchaîné les
journaux anarchistes. L'esprit militaire, qui avait acquis une grande
importance, lui était contraire ; car, tout en adressant des déclamations
louangeuses à l'armée, il se méfiait des généraux, ne payait pas la solde et
protégeait les friponneries des fournisseurs. Les amis qu'il avait dans le
Corps législatif, et qui se trouvaient encore en majorité, étaient des
complices, et participaient à la haine et au mépris publics. On les accusait
à juste titre de vouloir, eux aussi, se perpétuer dans leur pouvoir. Ainsi,
bien que les élections ne fussent pas réellement libres, elles
n'appartenaient pas au Directoire. Il le prévoyait et avait résolu d'employer
un expédient auquel il avait déjà songé pour les élections de 1797 ; mais une
loi sur la vérification des pouvoirs y avait mis empêchement. Les meneurs des
cabales électorales, qui travaillaient pour la réélection des amis du
Directoire, reçurent une instruction : ils devaient, lorsque la majorité
serait contraire ou douteuse, prendre un prétexte quelconque, déclarer que
l'élection n'était pas libre, se retirer dans un autre lieu et y procéder à
un scrutin. De cette sorte, deux élections et deux procès-verbaux seraient
envoyés au Corps législatif, et comme, depuis le changement de la loi, les
pouvoirs étaient vérifiés avant l'admission provisoire des élus, et avant la
sortie des représentants dont les pouvoirs étaient expirés, ce serait
l'élection conforme à la volonté du Directoire qui serait déclarée valable. Ce fut
ce qu'on appelait le système des scissions. Il fut pratiqué même à Paris,
sous les yeux du gouvernement. La majorité resta dans l'église de l'Oratoire,
la minorité se transporta au Louvre, dans la salle alors affectée aux séances
de l'Institut. Il ne sembla point au public indifférent qu'il y eût un
dissentiment assez considérable pour motiver une si singulière démarche. L'Oratoire
ne fit aucun choix scandaleux : Gohier, Cambacérès, Berlier, n'étaient pas
des anarchistes ; La m arque et surtout Robert Lindet tenaient de plus près
au parti jacobin ; Tissot et le général Moulin n'acceptèrent pas. De leur
côté, les scissionnaires de l'Institut nommèrent des républicains reconnus :
Chénier, Andrieux, Cabanis, Chazal ; Berlier fut aussi sur cette liste. Ducis
refusa, ainsi que le général Menou. Le
conseil des Cinq-Cents laissa d'abord apercevoir quelque embarras, en
recevant les doubles procès-verbaux, qui constataient les scissions et les
doubles élections. On commença par vérifier les pouvoirs des représentants
élus dans les départements où l'assemblée électorale ne s'était point
divisée, et l'on renvoya à une commission, non point la grave et générale
question des scissions, mais les faits particuliers qui avaient pu les
motiver dans tel ou tel département. Le
Directoire intervint d'abord, mais sans traiter de la légalité des scissions,
sans examiner si, en principe, il pouvait en résulter autre chose que la
nullité des opérations du corps électoral ainsi divisé. Un message du 26
avril transmit aux Cinq-Cents des renseignements sur la tenue des séances de
l'assemblée électorale du département de la Seine. Le conseil était invité à
« porter toute son attention sur les irrégularités innombrables, sur les
manœuvres audacieuses, les violations manifestes de la Constitution et des
lois, dans lesquelles, disait-il, on ne pouvait méconnaître l'influence des
étrangers. » — Puis il ajoutait : — « Les mêmes manœuvres se sont multipliées
sur d'autres points de la République. Le Directoire vous fera passer
successivement les renseignements qu'il recevra. » Parmi
les pièces relatives au département de la Seine se trouvait un pamphlet
imprimé, signé du nom d'un des élus de l'Institut : c'était le manifeste des
scissionnaires, écrit dans le style le plus passionnément déclamatoire. — « Une
scission courageuse a sauvé le département de la Seine de la crainte de voir
se rouvrir les fosses du terrorisme. Les amis des lois et du gouvernement,
tous ceux qui ont quelque chose à garder, quelque patrimoine d'honneur, de
conscience, d'instruction, d'industrie, de fortune, s'embrassent et se
resserrent dans l'universelle espérance. Les méchants ne se groupent plus ;
l'heure de l'intrigue est passée ; ces pelotons de citoyens qu'elle avait
égarés, et dont elle avait fait l'écho de ses vociférations liberticides, se
sont dispersés d'eux-mêmes, sentant que le pain qu'ils doivent fournir à
leurs familles est meilleur et plus sûr que celui que leur promettaient des
machinateurs soudoyants et soudoyés. » Aucun
fait de nullité, de contrainte, de violation des règlements n'était allégué ;
mais les invectives les plus injurieuses étaient prodiguées aux électeurs qui
s'étaient concertés pour donner la majorité à leurs candidats. — « L'anarchie
jugea qu'elle ne pouvait désorganiser qu'en s'organisant ; les sectaires
avaient l'avantage immense de se connaître tous ; la plupart s'étaient vus
jadis sur la même ligne, aux bords du fleuve de sang, dans les comités
révolutionnaires ; la plupart avaient bu ensemble la honte, le mépris,
l'exécration publique ; la plupart, retombés dans la détresse qui suit
l'inconduite et le crime, avaient eu leur place assignée dans le système du
bonheur commun de Babeuf. Ils se choisirent un coin dans la salle de réunion.
» Des
griefs plus apparents étaient allégués : — « un grand nombre de gens qui
n'étaient point électeurs s'étaient introduits dans la salle, amenés par la
cabale, et troublaient le calme des séances. » La
première opération avait été la vérification des pouvoirs de chaque électeur.
Les discussions avaient été vives et prolongées ; les partis s'étaient
prononcés avec force. La majorité avait abusé de sa puissance : elle avait
annulé des élections évidemment régulières pour expulser d'honorables
citoyens. Sur ce point, le pamphlet disait l'exacte vérité ; cette
vérification des pouvoirs avait été un scandale, d'autant plus grand que la
majorité avait admis Antonelle, le complice de Babeuf, traduit comme lui
devant la haute cour, et qui n'était pas inscrit sur le registre civique de
l'arrondissement de Paris, où il avait été choisi pour électeur. Sa cause
pouvait être douteuse ; mais elle fut défendue par Dommanget, avocat
compromis au 13 vendémiaire, condamné par contumace, et qui avait la
réputation de réactionnaire et de royaliste. Ce
dernier trait avait décidé la retraite des scissionnaires. — « A
l'aspect de cette transaction liberticide, les amis de la Constitution sont
sortis pour ne plus rentrer dans le repaire de ses détracteurs. Cette
vertueuse colonne d'honorables citoyens a protesté contre les nullités du
crime. » La
protestation des électeurs scissionnaires insistait spécialement sur a le
mutuel secours que se prêtaient le royalisme et l'anarchie. » Ce fut le thème
adopté par le Directoire et ses amis. Encore que l'esprit public fût réduit
au silence et que la presse n'eût point de liberté, cette querelle entre
Jacobins, les injures qu'ils s'adressaient mutuellement, les souvenirs qu'ils
se renvoyaient les uns aux autres, la prétention de sauver la Constitution et
de se présenter comme défenseurs des lois et de la justice, réveillèrent pour
un instant l'opinion ; elle n'était ni irritée, ni indignée, tant elle était
soumise et dénuée d'espérance ; mais elle devenait de plus en plus méprisante
et désintéressée de tout ce qui se passait dans la sphère du gouvernement. —
« Les scissionnaires, disait-on, établissent en principe que leur séparation
est une victoire remportée par les amis de la Constitution sur les apôtres de
l'anarchie et du royalisme ; ils les regardent comme des soldats de la même
armée combattant sous des bannières différentes. Ils peignent la démagogie
comme un royalisme travesti ; ils regardent Robespierre comme un allié de
Louis XVII. » Il
s'agissait de faire un nouveau 18 fructidor, sous une autre forme ; cette
fois, le Corps législatif de l'an VI était disposé à voter l'exclusion des
représentants élus, sans être précédemment décimé par la puissance des
baïonnettes. La majorité était assurée aux volontés du Directoire : les
votants avaient le même intérêt que les gouvernants. Lamarque
engagea la discussion ; il avait été réélu par l'assemblée électorale de la
Dordogne. Mais une dénonciation imprimée demandait que l'élection fût annulée
comme entachée d'intrigues et de manœuvres illicites. — « On
provoque, disait-il, un 18 fructidor en sens opposé ; on veut ainsi
satisfaire la haine, la vengeance et la fureur des rois. » — Ceux qui
trouvent que les dangers de la patrie sont assez grands pour que le Corps
législatif soit autorisé à prendre de grandes mesures et à frapper de nullité
la plupart des élections ne produisent pas les mêmes arguments. Les plus
modérés disent « que les choix faits par les scissions sont dictés par un
meilleur esprit ; qu'il faut donc les préférer. « D'autres,
s'autorisant d'une faculté constitutionnellement accordée à la chambre des
représentants en Amérique, proposent d'admettre ou de refuser les élus
d'après leur moralité. « Les
plus hardis prétendent qu'il faut, par une mesure extraordinaire, forte et
décisive, renouveler, ou, comme ils le disent, continuer le 18 fructidor.
Cette dernière opinion est accueillie avec enthousiasme par les
contre-révolutionnaires, qui ont détesté et exécré le véritable 18 fructidor. « Or,
voici comme on raisonne : les élections de l'an v ont été le résultat d'une
conspiration royaliste pour le renversement de la République et le
rétablissement de la royauté. — Les élections de l'an VI ont été le fruit
d'une conspiration en sens contraire, et amènent dans le Corps législatif des
partisans de la démagogie, de l'anarchie et de la Terreur. «
Éclairés par l'expérience, raisonnons avec calme, et nous reconnaîtrons la
différence des situations et des circonstances. » Alors
l'orateur posait comme parfaitement démontrée la conspiration royaliste de
l'an v et la nécessité du 18 fructidor pour arrêter une contre-révolution
flagrante, qui mettait en danger l'autorité et même la vie des Directeurs. Mais il
ne convenait pas à Lamarque de donner le nom de conspiration aux cabales, aux
manœuvres, aux tumultes d'un parti qui venait de le faire élire par trois
départements, parti auquel il appartenait par condescendance plus que par
passion démocratique, et dont les excès le trouvaient toujours indulgent. Au
total son argumentation se résumait à dire que ce qui avait été permis et
juste contre ses adversaires politiques n'était ni légal ni utile contre ses
amis ; d'autant, disait-il, que les anarchistes et les ennemis de la société
ne seraient sûrement pas en majorité dans le Corps législatif. Quant
aux conséquences prévues par Lamarque, elles pouvaient être regardées comme
certaines. Il devenait évident que chaque année le Corps législatif, d'accord
avec le Directoire, aurait un triage à faire dans les élections : — « On ne
demandera point, comme quelques pamphlétaires, que les élections soient
suspendues, mais on repoussera des conseils législatifs les orateurs
indépendants ; on exclura les hommes de talent ; on imputera à chacun les
actes de sa vie passée ; tel sera réprouvé comme ayant concouru à la
constitution de 1793 ; tel autre comme ayant participé à la constitution de
1791. » — Puis Lamarque rappelait le souvenir, qui avait tant de part à ses
craintes, qui était le principal mobile de ses opinions. — « On présentera
comme immoraux et sanguinaires ceux qui ont osé juger un tyran et qui ont été
les premiers fondateurs de la République. » En même
temps, avec un grand oubli du passé, l'orateur disait : — « On proférera les
grands mots de sûreté générale, de salut public : alors la liberté n'aura
plus de base et la République périra. » — Lamarque ne pensait pas que
c'étaient lui et ses amis qui avaient tué la liberté avec ces mêmes grands
mots ; lui-même les employait encore pour justifier le 18 fructidor. Son
discours n'avait rien d'hostile contre le Directoire : il était inspiré par
un désir sincère de conserver le gouvernement républicain et par la crainte
très-fondée qu'il éprouvait en le voyant marcher à sa ruine par une violation
annuelle et périodique de la liberté électorale. Mais la
majorité avait une crainte encore plus vive de voir la République livrée aux
anarchistes. Peut-être était elle aussi inspirée par le désir de se perpétuer
dans l'exercice du pouvoir. Lamarque fut donc écouté avec défaveur ; Hardi,
représentant de Rouen, lui répondit avec vivacité. Il disait : — « Le discours
que vous venez d’entendre tend à vous faire décider que les agents de
Robespierre et de Marat, que les suppôts de Babeuf seront admis au Corps
législatif, pourvu qu'ils aient donné à leur élection les apparences de la
légalité. Je suis d'une opinion contraire. Je suis persuadé que le salut
commun exige qu'il n'entre pas ici un seul homme connu par ses crimes, quelle
que soit son élection. Vous avez le droit de les exclure : la Constitution
vous en impose le devoir. Le premier qu'elle vous prescrit est de veiller à
sa conservation. » A
l'appui de son opinion il cita, en le traduisant à faux, un article de la
constitution des États-Unis dont vraisemblablement il n'avait pas compris le
vrai sens, non plus que ceux qui lui crièrent qu'il ne s'agissait pas de la
constitution américaine. Il n'en continua pas moins à dire : — « C'est à
cette disposition salutaire que l'Amérique doit sa liberté et son bonheur. »
— Il trouva même un texte de la Constitution de 1795 qu'il interpréta avec
tout autant d'inexactitude. — « Les citoyens doivent se rappeler sans cesse
que c'est de la bonté de leur choix dans les assemblées pri maires et
électorales que dépendent la stabilité du Gouvernement, le maintien de la
Constitution et le bonheur public. » —
« Croyez-vous, disait l'orateur, que cet article n'ait été écrit que
pour le mécanisme et le matériel des élections ? Non. Il concerne bien plutôt
la moralité des élus ; cet article ne permet pas d'admettre dans cette
enceinte un scélérat connu pour tel. » Raisonnant
ainsi, il jugeait le discours de Lamarque anarchique, dangereux, et en
contradiction avec la loi récemment rendue, qui réglait que les pouvoirs des représentants
nouvellement élus, seraient vérifiés par le Corps législatif, avant qu'ils y
fussent entrés. Il demandait que l'impression du discours de Lamarque fût
refusée, ce qui fut voté à la presque unanimité. Un des
zélateurs les plus passionnés du coup d'État de fructidor, Bailleul, pour préparer
les esprits à le voir renouveler, développa le seul argument qui pût avoir
quelque valeur, non pas au point de vue de la légalité, mais comme une
incontestable conséquence des doctrines révolutionnaires. Selon lui, il
s'agissait seulement de prouver que des intrigues royalistes ou anarchistes
avaient influé sur les élections. S'il en était ainsi, s'il y avait eu
conspiration, comme en l'an v, il fallait procéder de la même manière. En
conséquence, Bailleul proposait que le Directoire rendît compte au Conseil
des diverses circonstances qui, dans toute l'étendue de la République,
avaient accompagné les élections, et notamment des entreprises des
anarchistes. Un
message du Directoire fut apporté le 2 mai. C'était une longue énumération de
toutes les élections qui, depuis 1789, avaient été l'occasion de criminels
projets, d'efforts coupables, tentés par les ennemis de la liberté et de la
République, encouragés par la facilité d'agiter et de maîtriser, dans les
assemblées populaires, une multitude peu éclairée et docile aux impulsions
qu'elle reçoit des passions ou de l'intrigue. — « La
marche de nos ennemis a toujours été la même ; constants dans leurs projets,
variant seulement dans les moyens, suivez-les dans leurs détours tortueux,
dirigés soit par Dumas et Vaublanc, par Robespierre et Saint-Just, par
Marbois et Dumolard, par Pichegru et Willot ; toujours vous les verrez
s'appuyer sur les assemblées primaires et électorales. » Arrivant
ainsi au moment présent, le Directoire disait : — « Rien n'est plus
invinciblement démontré, plus matériellement prouvé, que cette vaste
conspiration. Vos alarmes patriotiques vous l'avaient dévoilée : vous avez
voulu avoir des renseignements positifs. « Mais
en vous retraçant les détails de cette conspiration anarchique, le Directoire
manquerait à ses devoirs s'il ne déterminait pas d'une manière précise le
sens qu'il attache à ce mot fatal, dont les royalistes ont indignement abusé
: « Nous ne confondons pas sous cette dénomination, les républicains dont
l'âme brûlante exprime avec ardeur l'amour de la liberté ; qui sagement
circonscrits dans le cercle de la Constitution de l'an m, savent s'y mouvoir
dans une attitude libérale et généreuse, et portent avec fierté le joug
honorable et doux des lois républicaines. Par anarchistes, nous entendons ces
hommes couverts de crimes, entachés de sang, engraissés de rapines,
ennemis-nés de tous les gouvernements ; prêchant Il liberté, en pratiquant le
despotisme ; parlant de fraternité, en égorgeant leurs frères ; se targuant
de désintéressement, en partageant les dépouilles ; adulateurs serviles du
dominateur adroit qui les subjugue : en un m)t, capables de tous les excès,
de toutes les bassesses, de tous les crimes. « Parmi
ces hommes, un certain nombre cède, sans le savoir, à l'impulsion du
royalisme. Leurs principaux chefs sont d'intelligence avec l'étranger et
l'émigration ; du moins, il est impossible d'en juger autrement, lorsqu'on réfléchit
que les deux routes convergent vers le même but. En effet, que demandent
l'Angleterre et l'émigré d< Blankenbourg, sinon le déchirement des
factions, l'épuisement de nos finances, le discrédit des propriétés
nationales, l'interruption du commerce ? Comment ne pas croire que Babeuf,
lorsqu'il formait le projet d'exterminer le Directoire, le Corps législatif
et les ministres, avait reçu cette mission de l'individu auquel devrait
profiter cette extermination ? « Le
royalisme, vaincu au 18 fructidor, a quitté sa livrée. Le bonnet rouge a
remplacé la cocarde blanche. Si ce moyen lui réussit, la France, déchirée par
les convulsions de l'anarchie, se précipitera dans les bras d'un tyran ; s'il
échoue, il espère entraîner dans sa perte, non-seulement des criminels
auxiliaires, mais des républicains vertueux, confondus comme au temps de la
réaction, avec les suppôts de la licence. » C'était
là ce que le Directoire 6t ses partisans appelaient des faits. Un tel exposé
pouvait complaire à la majorité servile du Corps législatif, mais pour le
public, ce n'était qu'un tissu de suppositions absurdes et mensongères, un
témoignage des divisions haineuses, qui fractionnaient le parti républicain.
La peur des sectaires de Babeuf n'était qu'un prétexte pour repousser de la
législature ces républicains indépendants et jaloux, à qui on adressait des
paroles flatteuses ; car les élections que le Directoire voulait annuler
n'avaient point le caractère anarchiste. A peine quelques noms se rattachaient-ils
au souvenir du complot jugé à Vendôme. Après
avoir présenté les Jacobins comme des complices du royalisme, il 'tait
nécessaire d'indiquer comment ils avaient influé sur les élections. Ici le
Directoire s'accusait, ainsi lue ses amis de fructidor, d'avoir noué le «
premier il de la conspiration. » Elle consistait entièrement dans
l'action des cercles constitutionnels, qu'ils avaient eux-mêmes suscités
contre le parti modéré. — « Ce premier bienfait, cet acte de
condescendance, fut l'occasion saisie par les nouveaux conspirateurs ; ils
s'empressèrent de franchir les limites sacrées du pacte social. Les clubs
devinrent les laboratoires de tous les crimes. » — C'était réellement grâce à
cette organisation rendue aux jacobins, qu'ils avaient préparé les élections
et y avaient acquis, en beaucoup de départements, une forte prééminence. — «
Toutes les branches de la démagogie se rattachaient au tronc qui leur donnait
la vie et la sève. Paris est le point central où tout vient aboutir ; les
clubs de la rue du Bac, de Saint-Laurent, de la rue Saint-Antoine, sont le
foyer commun. » Beaucoup
de tumultueux désordres, beaucoup de scènes de violence étaient résultés de
l'existence trop longtemps tolérée des sociétés jacobines. Le Directoire en
avait fermé un certain nombre. Mais, prise à la veille des élections, cette
mesure avait été tardive. Il donnait au conseil des Cinq-Cents le détail des
faits qui avaient motivé la clôture des clubs de Marseille, de Perpignan, de Vesoul,
de Tarbes, de Nevers, de Moulins, de Clamecy, de Péri gueux, de Carcassonne,
de Nîmes, du département de la Sarthe. On y avait prêché publiquement les
doctrines de Babeuf et la vengeance de Robespierre à exercer contre les
Thermidoriens. Puis
étaient racontés les désordres des assemblées primaires ; brigues, menaces,
violences, voies de fait, introduction d'individus qui n'avaient pas le droit
de voter, fabrication de bulletins, distribution de vin ou d'argent. — «
C'est sous la double influence de l'intrigue et de la terreur que les
élections ont été faites ; d'anciens membres de comités révolutionnaires, des
acolytes de Fouquier-Tinville, des septembriseurs s'étaient emparés de
quelques-unes des assemblées primaires de Paris. Il y en avait une où l'on
avait proposé d'arracher le cœur d'un homme qu'on accusait d'être chouan. » Après
ces tristes récits, le Directoire donnait la liste des départements où,
d'après les informations qu'il avait recueillies, les élections devaient être
annulées comme viciées par la violence, l'intrigue ou la fraude : il
convenait qu'en général le choix des députés n'avait pas été aussi mauvais
qu'on aurait pu le craindre ; mais les administrateurs, les juges, les jurés
de la haute cour avaient été pris parmi les hommes autrefois instruments de
la Terreur dans les départements. — «
Vous consulterez le salut de l'État dans vos décisions. Vous n'avez point
abattu le royalisme pour laisser l'anarchie s'approprier votre victoire ;
vous ne transigerez pas plus avec les partisans de Babeuf qu'avec les
partisans de ce fantôme de roi qui est allé cacher sa nullité à Mittau. Il
est temps que le bras de la loi saisisse et comprime toutes les factions. Si
les amis du trône espèrent tirer avantage de l'abattement des amis de la
Terreur, qu'ils se détrompent. Le Corps législatif et le Directoire sont là
qui veillent ; ils sauront découvrir et renverser tous les projets de
conspiration. » Une
commission fut nommée pour faire un rapport sur le message du Directoire.
Bailleul fut rapporteur. Outre son dévouement au Directoire, il professait
une haine passionnée pour le parti modéré contre lequel, plus que tout autre,
il avait appelé la proscription du 18 fructidor. Son rapport fut donc une
répétition docile du message, avec plus d'ardeur et d'esprit de parti. « Votre
commission, disait-il, admet comme faits positifs, qu'il a existé deux
conspirations : la première royaliste ; elle est en permanence depuis la
Révolution, le but qu'elle se propose, les moyens qu'elle a employés jusqu'à
ce jour, et ses rapports avec l'étranger sont connus. Cette faction est
souillée des plus horribles crimes. La seconde conspiration, née de la
première, est celle des anarchistes : elle se compose d'hypocrites
dégoûtants, d'ignorants et féroces enthousiastes ; ses moyens et son but sont
la destruction et la mort. Les royalistes et ces hommes, qui prétendent au
titre d'honnêtes, tout dégouttants du sang des républicains, appellent les
anarchistes buveurs de sang. » Une
discussion assez animée sur les élections de Paris avait précédé le rapport
de Bailleul, et il avait été facile de reconnaître que, malgré l'opposition
de Boulay et de quelques autres républicains qui n'étaient point des
anarchistes, les propositions du Directoire trouvaient beaucoup de faveur.
Bailleul répondit à quelques-unes des objections, qui avaient été présentées
sans espoir de persuader la majorité. — « La
rigueur des principes ne remédie à rien ; elle alimente et encourage le
crime. Les amis de la patrie ne doivent pas admettre une doctrine sévère en
apparence, qui conduit au désordre et à la destruction. Mais, dit-on, c'est
proclamer que nous sommes toujours en révolution, et les ambitieux pourront
dire pendant vingt ans que nous sommes encore en révolution : pour leur ôter
ce prétexte, il faut, disent-ils, rentrer dans la ligne constitutionnelle.
Une mesure de défense proportionnée à la force de l'attaque est-elle donc
hors de la ligne constitutionnelle ? Si les factions n'existaient plus, les
premiers pouvoirs de la République ne pourraient pas nous persuader qu'elles
subsistent encore ; c'est ce que prouvent la notoriété publique et une
multitude de faits. » Le
rapporteur allait jusqu'à établir, comme un principe réel et fondamental,
comme une conséquence nécessaire de la Constitution, que tout individu qui
s'était déclaré contre la Constitution, soit par un acte public, soit en
s'unissant à des hommes dont les projets étaient connus, devait être exclu
des fonctions publiques.—« Vous donnerez ainsi un grand exemple de
conservation ; vous fonderez une tradition qui, exactement observée, sera la
plus sûre garantie de la Constitution et de la République. » De
semblables paroles autorisaient la réponse que prononça Rouchon, député de
l'Ardèche, un des modérés de l'année précédente, échappé à la déportation et
à l'exclusion. — « Vous êtes tous convaincus que ce projet est l'enterrement
solennel, je ne dirai pas seulement de la Constitution, mais encore de toute
liberté politique. Je ne sais à quel degré de nullité et d'avilissement le
Corps législatif tombera aux yeux de l'Europe, si ce projet désastreux n'est
pas repoussé avec indignation. Tout persuadé que je suis de l'inutilité de
mes efforts, je l'attaquerai ; car je ne veux pas sortir de mes fonctions
avec le remords d'avoir creusé la tombe de la représentation nationale ; je
ne veux pas que le Corps législatif soit enchaîné au char de triomphe du
despotisme et devienne l'objet du mépris et de la risée publics. «
J'engage mes collègues, tous mes collègues à m'écouter sans prévention ; je
parle dans l'intérêt de tous, dans l'unique vue de raffermir leur puissance
ébranlée et la considération dont ils doivent jouir » L'orateur trouvait une
occasion de parler du 18 fructidor : cela était difficile et touchait une
fibre irritable. — « Au
moment où vous ne pensiez qu'à terrasser un parti, vous vous êtes trouvés
subjugués par une puissance plus forte que celle que vous veniez d'abattre.
Le désir irréfléchi de la domination ou de la vengeance n'est pas le seul
mobile qui pousse à l'imprévoyance et à la précipitation. La peur aussi, ce
honteux sentiment, force souvent à aller trop vite. Il ne m'est pas démontré
que la terrible mesure que vous avez prise l'an dernier ait été seulement
l'effet de votre courage ; peut-être aviez-vous regardé les objets avec le
microscope de votre frayeur ; peut-être, en vous jetant dans les bras d'une
faction puissante, avez-vous rompu un équilibre salutaire. La journée du 18
fructidor aurait produit, pour vous, des effets salutaires, si le 19 vous
aviez rendu à la Constitution toute sa force ; vous auriez prouvé que vous
n'agissiez point par amour de la domination, mais par amour de la liberté ;
je vous propose de faire aujourd'hui ce que vous auriez dû faire alors. » Rouchon
appuyait un projet, qui semblait avoir quelque faveur parmi des opposants
d'une opinion bien différente de la sienne : il demandait que toutes les
élections fussent déclarées nulles, sans choisir entre les scissions et les
assemblées légales. Mais,
en parlant du 18 fructidor, dont il se faisait l'accusateur, il ralliait au
projet du Directoire les républicains qui craignaient, en votant contre le
nouveau coup d'Etat, de prononcer un blâme contre le précédent. Lamarque
monta à la tribune, et, avec un accent de douleur, il dit : — « La majorité,
la commission, le Directoire, sont fortement prononcés pour le coup d'État
qui frappe de nullité un grand nombre d'élections et qui suspend les droits
du peuple. La résistance serait nuisible, l'adhésion qu'on vous demande
amènera probablement le repos ; ce repos, dans des temps ordinaires,
ressemblerait beaucoup à la servitude ; peut-être sera-t-il utile dans les
circonstances malheureuses où nous nous trouvons. » D'autres
orateurs parlèrent dans le même sens, soit sur la question générale, soit
spécialement en faveur de telle ou telle élection qui les intéressait ;
c'était pour l'acquit de leur conscience, plus que pour faire une opposition
réelle au projet. Toutefois, il était facile de voir que, dans cette
assemblée composée au gré du Directoire, allait se former un nouveau parti
qui, sans être d'origine anarchiste ni terroriste, se montrerait
révolutionnaire plus passionné que les amis du Directoire, plus haineux
contre les modérés, plus méfiant contre les suspects de royalisme, plus
ennemi de la paix. Ces deux partis, ainsi séparés par une faible nuance,
plutôt par ambition et jalousie que par opinion, étaient destinés à être
regardés du même œil par le public ; mais cette division devait troubler le
pouvoir législatif, affaiblir le pouvoir exécutif. Le
projet de la commission, conforme aux volontés du Directoire, fut adopté sans
amendement. Ses dispositions portaient un caractère vraiment cynique
d'illégalité. La loi rendue trois mois auparavant, et qui avait réglé le mode
de vérification des pouvoirs, en abrogeant la loi de l'année précédente comme
l'avaient souhaité les amis du Directoire, ne parut pas suffisante ; on
l'abrogea, et, comme le Corps législatif, en s'y conformant, avait déjà
prononcé sur la validité d'un certain nombre d'élections, ces décisions
furent annulées. Procédant ainsi en complet arbitraire, la commission avait
proposé l'approbation des choix faits dans quatorze départements par des
assemblées scissionnaires, c'est-à-dire par la minorité ; l'annulation des
opérations de l'une et de l'autre assemblée dans sept départements, et, ce
qui était plus surprenant, l'exclusion de trente-quatre députés élus par des
assemblées dont les opérations étaient, du reste, déclarées valables. La
préférence accordée aux scissions et les exclusions repoussaient un certain
nombre de conventionnels montagnards ou terroristes, dont le plus notable
était Barère, mais éloignaient aussi quelques modérés. Cette
nouvelle loi, votée par le conseil des Anciens le 22 floréal, fut notée par
l'opinion universelle comme une violation de la Constitution et une
répétition du -18 fructidor : ce qu'elle était en effet. Il
devait être aussi procédé au renouvellement annuel d'un des membres du
Directoire. Le tirage au sort ne pouvait porter que sur quatre directeurs,
puisque Merlin avait été nommé, en remplacement de Barthélémy, pour cinq
années. Barras, Rewbell, La Réveillière et François de Neufchâteau
procédèrent à ce tirage en séance non publique. On ne doutait point que le
sort tombât sur le dernier ; il était de notoriété que c'était chose
convenue, au moment où il avait été nommé. Le conseil des Cinq-Cents avait à
présenter dix candidats pour le remplacement de François de Neufchâteau. Sans
attendre l'installation des membres nouvellement élus, et quoiqu'il eût été
décidé l'année précédente que cette liste devait être formée par le Conseil
après l'admission du tiers appelé par les élections, on procéda au scrutin. Le nom
du directeur qui allait être choisi était connu d'avance : Treilhard, un des
coopérateurs les plus actifs du 18 fructidor, eût été nommé aussitôt après
cette journée, si une disposition formelle de la Constitution n'avait pas
prescrit qu'aucun représentant du peuple ne pourrait être élu membre du
Directoire qu'un an après sa sortie du Corps législatif. M. Treilhard ne
remplissait pas alors cette condition ; mais, en donnant une interprétation
subtile à l'article constitutionnel, on pouvait prétendre qu'il était
éligible. Un
premier scrutin donna la majorité à Treilhard, Monge, Garat et Brune. Il
fallut encore deux scrutins pour compléter cette liste. Déjà on pouvait
apercevoir la division, qui ne tarderait pas à être manifeste ; on vit se
produire des noms, qui n'appartenaient point à la faction directoriale, et
qui émanaient de révolutionnaires plus ardents et plus jacobins : Gohier,
Moulin et Genissieux étaient de ce nombre. Au
conseil des Anciens, Treilhard obtint une très grande majorité ; mais, dans
l'un et l'autre Conseil, le nombre des votants fut tout au plus du tiers des
membres de chaque assemblée. Cette
nomination affermissait le Directoire dans la ligne de conduite qu'il suivait
depuis le 18 fructidor. Treilhard, jurisconsulte très-distingué, n'était pas
plus que Merlin, qui avait le même genre de mérite, un homme de gouvernement
; ils étaient les dignes collègues de Rewbell et de La Réveillière ; ils
allaient droit devant eux dans la voie révolutionnaire. Leur politique
intérieure consistait à écraser, persécuter, surveiller, exclure tout ce qui
leur avait inspiré la haine, tout ce qui alarmait leur méfiance soupçonneuse,
tout ce qui inquiétait leur domination, sans autre prudence que de garder
plus de ménagements pour les terroristes que pour les modérés. Les vrais
intérêts du pays, l'ordre dans l'administration, le maniement des finances,
la bonne foi dans les transactions, la justice dans les tribunaux, la probité
dans les agents, tout était sacrifié au maintien de la tyrannie républicaine,
qu'ils appelaient la liberté. Quant à
la politique extérieure, elle était plus aveugle encore. Les avocats, comme
les appelait le général Bonaparte, n'avaient qu'un seul point de vue : un
gouvernement révolutionnaire était incompatible avec l'Europe monarchique ou
aristocratique ; toute paix était impossible ; il fallait donc détrôner les
rois, révolutionner les républiques, établir partout des directoires
exécutifs, mettre à dure rançon les pays conquis ; en un mot, la France ne
pouvait attendre de ce gouvernement que la guerre perpétuelle. Telle
était la situation au moment où le général Bonaparte mettait à la voile le 19
mai. Les élections, les mesures que le Directoire avait prises, les décrets
qu'il avait concertés avec la -majorité du Corps législatif, cette nouvelle
violation de la loi constitutionnelle, s'étaient passés sous ses yeux, et il
y avait paru entièrement indifférent. Ayant reconnu que son moment n'était
pas venu, tous ses soins s'étaient portés aux préparatifs de l'expédition ;
ses pensées avaient pris un autre cours. Songeant aux chances de son immense
entreprise, il laissait le Directoire se perdre, et peut-être perdre la
France. « Le
Directoire, a-t-il écrit en peignant l'état des affaires au moment de son
départ, en était encore à détester les rois ; son gouvernement n'était point
populaire en France ; il était en horreur à tous les souverains de l'Europe.
Cette passion révolutionnaire de la Convention, cette haine des trônes, les
tenaient tous en échec et en haleine. L'Autriche ne désarma point, elle se
reprochait d'avoir signé la paix ; l'Angleterre allait mettre à profit tant
de causes de mécontentement pour former une nouvelle coalition. » Le
blâme que le général Bonaparte adressait au Directoire pouvait être en partie
reporté sur lui-même. Sacrifiant toujours toutes choses aux moyens de succès
qu'il réunissait pour l'exécution du projet mis en exécution, il avait eu
besoin des trésors de Berne et de Rome, non-seulement pour payer les
préparatifs, mais — pour emporter une masse de numéraire. Ainsi il avait
conseillé ou encouragé l'invasion de la Suisse et de l’État romain ; ainsi
lui-même avait rendu impossible le maintien de la paix. Cette
paix, le Directoire ne l'avait pas voulue ; elle avait été signée malgré lui
; s'il l'avait ratifiée, c'était à contrecœur, et sa politique n'avait pas
cessé de tendre à perpétuer la guerre. La
rupture soudaine de la conférence de Lille et l'ordre signifié, aussitôt
après le 18 fructidor, à lord Malmesbury de sortir du territoire de la
République avaient témoigné avec évidence quelle serait la politique du
Directoire. Néanmoins, M. Pitt et lord Grenville, sans avoir aucun espoir de
renouer une négociation, avaient voulu manifester aux yeux de l'Europe et de
la nation anglaise que tous les torts de la rupture étaient au compte du
Directoire. Le
cabinet anglais passa, le 23 septembre 1797, une note par laquelle il
demandait « si le gouvernement français entendait que la restitution de
toutes les conquêtes fût fixée pour préliminaire, sans aucune stipulation
réciproque. Les plénipotentiaires français restés à Lille après le départ de
lord Malmesbury répondirent par une note où cette question n'était aucunement
traitée. Ils protestaient de la volonté sincère que le Directoire avait de
conclure la paix ; son intention était constatée par l'ordre donné aux
plénipotentiaires français de rester à Lille jusqu'au moment où l'absence
prolongée du négociateur ne laisserait plus de doute sur l'intention qu'avait
Sa Majesté Britannique de rompre toute négociation. Jusqu'au 16 octobre les
plénipotentiaires attendraient le retour du ministre plénipotentiaire de Sa
Majesté Britannique. La
réplique de lord Malmesbury fut datée de Londres ; en affirmant que la
négociation était rompue par le fait du Directoire, il remarquait combien
avaient été peu convenables les procédés qu'on avait eus à son égard. — « Le
roi ne pourra plus désormais traiter, en pays ennemi, sans avoir la certitude
de voir respecter, dans la personne de son plénipotentiaire, les usages
établis parmi toutes les nations civilisées à l'égard des ministres publics
et principalement de ceux qui étaient chargés de travailler au rétablissement
de la paix. » Cette
rupture des négociations fut annoncée aux puissances de l'Europe, par une
déclaration où toutes les circonstances étaient rapportées, ainsi que les
prétentions inadmissibles du gouvernement français. Des explications furent
données en ce sens au Parlement et toutes les pièces lui furent communiquées. C'était
peu de jours après cette rupture de la conférence de Lille, que le général
Bonaparte avait signé le traité de Campo-Formio[6]. Le Directoire, aussitôt qu'il
en eut connaissance, adressa une proclamation au peuple français, pour
annoncer cette heureuse nouvelle et l'ouverture prochaine d'un congrès pour
régler la paix avec l'Empire. « La
paix du continent sera bientôt assise sur des bases inébranlables, disait le
Directoire ; il ne vous reste plus qu'à punir de sa perfidie le cabinet de
Londres, qui aveugle encore des cours au point d'en faire les esclaves de sa
tyrannie maritime ; c'est à Londres que se fabriquent les malheurs de
l'Europe, c'est là qu'il faut les terminer. » Après
avoir promis à la France une paix assise sur des bases inébranlables, le
Directoire réclamait encore la valeur des soldats et les sacrifices des
citoyens. — « Gardez-vous de déposer les armes ; gardez-vous d'écouter
les perfides suggestions de ceux qui voudraient arrêter l'effet de vos
triomphes. Oui, sans doute, le Directoire vient de signer une paix glorieuse
; mais, pour jouir de ses douceurs, il faut achever votre ouvrage, assurer
l'exécution des articles conclus entre la France et l'empereur ; couronner
enfin vos exploits par une invasion dans l'île où vos aïeux portèrent
l'esclavage sous Guillaume le Conquérant, et y reporter, au contraire, le
génie de la liberté, qui doit y débarquer en même temps que les Français. » Dès
lors le gouvernement ne s'occupa plus qu'à imprimer à l'opinion publique un
mouvement passionné contre l'Angleterre. La tribune des conseils législatifs
retentit d'imprécations contre la perfide Albion : un emprunt volontaire,
destiné aux préparatifs de l'expédition, fut ouvert, et les agents du
gouvernement avaient mission d'engager les citoyens à y souscrire. Soit que
le Directoire, très-ignorant des choses de la guerre et des difficultés de
cette entreprise, se fît réellement illusion, soit qu'il cherchât une
occupation pour la nombreuse armée dont le licenciement lui semblait
impossible, il entretint le public pendant plusieurs mois de la descente en
Angleterre, sans réussir à enflammer le sentiment national. Lorsque l'armée
d'Italie eut été employée à envahir l'État romain ; lorsque, pour
révolutionner la Suisse, il fallut la combattre et la conquérir ; bien plus
encore lorsqu'on vit que le général Bonaparte ne voulait pas se charger d'une
expédition, qui ne lui offrait point l'espérance du succès, on cessa d'y
songer. Une
implacable aversion contre l'Angleterre ne continua pas moins d'être la
pensée fondamentale de la politique du gouvernement ; la nation retrouvant
ses vieilles haines, s'y associait, mais sans vivacité, et la continuation
indéfinie de cette guerre ne fut point un des griefs que l'opinion imputa au
Directoire. Il ne cessa point de saisir toutes les occasions de rendre plus
difficile un rapprochement pacifique et d'envenimer la réciproque animosité
des deux peuples. Le
Portugal, allié subordonné de l'Angleterre, n'avait pas pris une part active
à la coalition des puissances européennes contre la France. Lorsque l'Espagne
eut traité avec la république française, et que peu de temps après elle eut
cédé à son influence au point de déclarer la guerre à l'Angleterre, elle
voulut contraindre la cour de Lisbonne à faire cause commune avec elle ;
c'était un prétexte pour tenter une invasion en Portugal. Il fut même
question un moment d'envoyer un corps d'armée auxiliaire en Espagne. Le
gouvernement portugais fit des préparatifs de défense. Ainsi qu'il l'avait
déjà pratiqué plusieurs fois, il mit à la tête de son armée un général
étranger, le prince de Waldeck. L'amiral Jervis, après un combat où il défit
la flotte espagnole, prit quatre vaisseaux et débarqua à Lisbonne les troupes
anglaises qui avaient évacué la Corse : c'était au mois de mars 1797 ; à
cette époque, le Directoire montra des dispositions plus pacifiques ; un
traité fut négocié avec le Portugal, signé à Paris le 20 août 1797, quelques
jours avant le 18 fructidor, et ratifié par le Corps législatif le 12
septembre. En même
temps les négociations de Lille ne laissaient plus l'espérance de la paix, et
les Anglais, usant de l'autorité qu'ils exerçaient en Portugal, persuadèrent
à la reine de Portugal de refuser sa ratification. L'amiral Jervis était
entré dans le Tage avec son escadre et avait débarqué des troupes et des
munitions. Le
Directoire avait reçu cette nouvelle en même temps que le traité de
Campo-Formio et la rupture définitive de la conférence de Lille. Le même jour
où parut sa proclamation au peuple français, un arrêté fut publié portant que
la reine de Portugal, au lieu d'envoyer sa ratification du traité de paix
conclu avec la république française le 20 août, avait mis ses ports et ses
postes principaux entre les mains de l'armée anglaise ; le traité était donc
non avenu. Il fut aussi notifié à M. d'Araujo, ministre de Portugal, qui
avait négocié et signé le traité, de sortir sans délai du territoire de la
République. Toutefois,
le Directoire n'avait pas reçu officiellement ce refus de ratification. Le
courrier, qui en était chargé, avait passé par Madrid, et le prince de la
Paix sachant ce qu'il apportait à Paris, avait arrêté sa marche. Après avoir
désiré une guerre contre le Portugal et sollicité l'envoi d'une division
française, il avait craint qu'au lieu d'un détachement le Directoire envoyât
une armée : c'eût été l'invasion de l'Espagne. Il essaya donc de prévenir la
rupture entre la France et le Portugal. Sur ses représentations, la cour de
Lisbonne changea de résolution : la ratification fut signée le 1er décembre
et envoyée à M. d'Araujo, en mettant des sommes considérables à sa
disposition pour exercer sur le gouvernement directorial un genre
d'influence, qui avait déjà été employé pour obtenir la signature du traité.
Des indiscrétions furent commises ; le caractère de cette nouvelle
négociation fut connu du public. Sous prétexte que M. d'Araujo n'avait plus
de mission officielle, il fut mis au Temple et y resta enfermé pendant deux
mois : de sorte que la France n'était plus en paix avec le Portugal, et que
l'escadre anglaise continuait à être en station dans le Tage. Le
gouvernement anglais n'avait pas supposé un moment que la paix fût possible
avec le Directoire. M. Pitt et le parti tory restaient dans la conviction que
la France, aussi longtemps qu'elle aurait un gouvernement révolutionnaire,
serait menaçante pour l'Europe et rendrait la guerre nécessaire. Ainsi,
pendant les négociations, toutes les mesures avaient été prises pour la
continuer. La situation des puissances continentales, et surtout la
soumission de l'Autriche aux conditions, que le vainqueur lui avait imposées,
ne permettaient pas de penser à envoyer une armée de terre qui, en ce moment,
n'aurait pas même trouvé un point de débarquement ; mais la guerre maritime
pouvait être conduite avec succès. La marine espagnole avait reçu de rudes
échecs ; la marine hollandaise fut aussi presque détruite dans le combat du
11 octobre entre l'amiral anglais Duncan et l'amiral hollandais Dewinter. Il
n'y avait pas eu depuis longtemps de bataille navale aussi acharnée et aussi
sanglante : « Jamais, disait la relation anglaise, nos matelots n'ont eu à
triompher d'autant de valeur et d'obstination. » L'amiral
Dewinter et son contre-amiral furent faits prisonniers ; neuf vaisseaux de
ligne et trois frégates restèrent aux mains des Anglais. Le
Directoire n'avait pas cru d'abord avoir un autre moyen d'attaquer
l'Angleterre que l'expédition annoncée avec tant d'éclat, et dont bientôt il
ne devait plus être question ; mais il avait hérité de la Convention la
pensée qu'on pouvait ruiner l'Angleterre en anéantissant son commerce. Un
pareil dessein entraînait de toute nécessité la suppression du commerce de
tous les pays qui avaient des relations avec l'Angleterre. Partout où la
France exerçait sa domination, telle en était la première conséquence : les
ports d'Italie étaient fermés aux Anglais ; Cadix était bloqué ; la Hollande subissait
la loi française et venait de perdre sa marine militaire ; la navigation des
neutres, que les Anglais rendaient impossible par leurs déclarations de
blocus et le droit de visite, était maltraitée de la même sorte par la
France, qui prétendait user de représailles envers l'Angleterre, en traitant
comme ennemis les peuples qui n'avaient pas moyen de se refuser à sa dure
loi. Ainsi
les Américains, pour s'y être soumis, étaient, quant à la navigation et au
commerce, en état de guerre avec le gouvernement français. Déjà cette rupture
avait attiré l'attention du Corps législatif, alors qu'il pouvait parler et
délibérer librement ; maintenant, les relations extérieures et les
négociations étaient livrées sans nul contrôle à la toute-puissance du
Directoire. Bientôt on put voir quel usage il en faisait ; un des motifs, et
peut-être le plus réel, qui lui avait fait désirer ce pouvoir absolu, ne fut
plus ignoré de personne. Lorsque
les victoires des armées françaises, la pacification prochaine de l'Europe
continentale, et la possibilité de la paix entre la France et l'Angleterre
furent connues en Amérique, les Américains souhaitèrent de rétablir leurs
relations amicales avec la puissante nation à laquelle ils devaient leur
existence politique. Trois plénipotentiaires furent envoyés par le président,
John Adams, avec l'approbation formelle du congrès. Leurs instructions
étaient conçues dans un esprit de conciliation. Ils arrivèrent à Paris au
mois d'octobre 1797, et alors s'engagea une négociation à laquelle ils
n'étaient point préparés. Avant d'avoir été présentés au Directoire, avant
même d'avoir vu le ministre, ils furent accostés par des agents d'intrigue,
sans nul caractère officiel, mais qu'on savait en relation avec les hommes du
gouvernement : ils commencèrent par dire aux Américains que le Directoire
avait besoin de beaucoup d'argent pour les préparatifs d'une descente en
Angleterre, entreprise dont les Américains devaient souhaiter le succès ;
qu'il espérait avoir leur concours et recevoir d'eux un prêt de quarante-huit
millions ; les agents rappelaient que le gouvernement français leur avait
aussi fait des avances considérables, lorsqu'ils combattaient pour leur indépendance.
Puis on leur parla de sommes à débourser pour acquérir la bonne volonté des
Directeurs. Lorsqu'ils
virent le ministre, il ne leur dit rien de leur mission, ni des questions qui
devaient être traitées ; leur présentation au Directoire fut remise à peu de
jours. Un rapport général sur les relations actuelles de la France et de
l'Amérique devait, leur disait-on, être préalablement mis sous les yeux du
gouvernement. Les
agents continuèrent leur secrète négociation, insinuant que les Directeurs
étaient mal disposés et que certaines paroles d'un message de M. Adam s les
avaient irrités. La demande d'argent fut renouvelée ; on marchandait sur le
montant de l'emprunt et sur les douze cent mille francs destinés à acheter un
accueil favorable. Les
envoyés d'une république, où rien n'est ni ne peut être dérobé à la
publicité, répondirent, et même par écrit, que leurs pouvoirs ne les
autorisaient pas à consentir à aucun prêt d'argent ; qu'ils demanderaient de
nouvelles instructions à leur gouvernement et pourraient envoyer à cet effet
l'un d'eux en Amérique, si le gouvernement français voulait dès ce moment
faire cesser la saisie des bâtiments américains. Les
plénipotentiaires ne se montrèrent pas plus accommodants pour l'argent, dont
la destination devait rester secrète. Ils ne cachèrent pas leur méfiance :
ils craignaient qu'après l'avoir donné, on ne réalisât point l'espérance
qu'on leur présentait. Les agents employaient de singuliers arguments : ils
disaient qu'on paye un avocat sans avoir la certitude qu'il gagnera la cause
; ils parlaient de l'argent que les puissances maritimes étaient obligées de
payer au dey d'Alger ou au bey de Tunis. La
négociation occulte n'ayant pas réussi, la négociation politique ne fut pas
même entamée ; le Directoire refusa de reconnaître et de recevoir MM. Pinkney
et Marshall, disant qu'ils appartenaient au parti fédéraliste, ainsi que le
président qui les avait envoyés ; que ce parti était antifrançais ; en même
temps il consentait à admettre M. Gerry, qui était du parti opposé. Les
jacobins français imaginaient qu'il y avait une révolution à faire en
Amérique ; déjà, sous le gouvernement de la Convention, Genest, chargé
d'affaires de France, avait voulu y travailler ; c'était sous la présidence
de Washington, qui demanda et obtint son rappel. M.
Gerry ne se prévalut pas de la préférence qui lui était accordée par le
Directoire. Aucune négociation ne fut possible. Une loi fut demandée au Corps
législatif pour établir sur la navigation des neutres les mêmes règles que
l'Angleterre ; elles étaient déjà pratiquées et devinrent légales. MM.
Pinkney et Marshall furent reçus triomphalement à Philadelphie. Le rapport
qu'ils avaient présenté au président contenait le récit des demandes qui leur
avaient été faites et de leurs conversations avec les agents subalternes.
Cette pièce fut imprimée, toutefois sans publier aucun nom propre. Les
journaux anglais et allemands la reproduisirent ; elle fut bientôt connue en
France et y produisit un grand scandale. Les noms étaient connus ; les
explications et les démentis ne persuadèrent pas le public ; il était
accoutumé à de semblables affaires ; mais elles n'avaient pas encore été
constatées par un document officiel. En
Amérique, il y eut unanimité d'opinions contre ces procédés de la France. On
les jugea tellement hostiles que le gouvernement crut ou feignit de croire
que les préparatifs maritimes qui se faisaient en ce moment dans les ports
français pouvaient menacer les Etats-Unis. On réunit une armée de défense et
on fit proposer le commandement au général Washington ; toute relation
commerciale avec la France fut suspendue ; les anciens traités et les
stipulations qu'ils contenaient furent annulés. Cependant
le Directoire ne s'était pas attendu à de telles conséquences de sa politique
: il n'avait pas voulu que les Américains devinssent les alliés de
l'Angleterre. Des efforts furent tentés auprès de M. Gerry, qui était resté
en France, afin de reprendre une négociation, dont on lui faisait espérer
d'heureux résultats. M. Gerry insista pour retourner en Amérique. Une note
lui fut remise où le ministre protestait des intentions pacifiques de son
gouvernement ; elles avaient été, disait-il, voilées par de perfides
calomnies ; — « lors même que les Américains semblaient provoquer la
guerre, le Directoire avait une telle répugnance à les considérer comme
ennemis que, malgré leurs démonstrations hostiles, avant de prendre une
détermination, il voulait attendre le moment où il y serait irrésistiblement
forcé par des hostilités réelles. » Les
villes hanséatiques furent aussi comprises dans le dessein qu'avait le
Directoire de taxer et de ruiner tous les États commerciaux et maritimes.
Hambourg était en grande prospérité ; le commerce anglais, à qui tous les
ports de l'Océan, depuis Cadix jusqu'à Amsterdam, étaient fermés, avait
Hambourg pour étape et pour entrepôt ; c'était le point de communication
entre l'Angleterre et l'Allemagne. Beaucoup d'émigrés français y avaient pris
asile, et en avaient fait un des centres d'intrigue ou plutôt de correspondance.
Ce n'étaient point les agents des princes qui s'y étaient fixés, mais plutôt
les réfugiés de la seconde émigration : Rivarol, Montlosier, l'abbé de Pradt,
Panat ; plusieurs des députés proscrits par le 18 fructidor y étaient venus
pour échapper à la déportation. Le gouvernement municipal de cette ville
libre était tolérant et hospitalier. Ainsi Hambourg était vu de mauvais œil
par le gouvernement directorial ; d'ailleurs, la richesse de cette république
de marchands donnait à penser qu'on en pouvait tirer une forte rançon. Ainsi
que dans toute l'Allemagne, il y avait à Hambourg deux opinions différentes
sur la révolution française : les uns en aimaient les principes, en
adoptaient les théories, y voyaient une ère nouvelle de la civilisation ; les
autres, après avoir prévu les désordres qui avaient suivi le premier et
généreux élan vers la liberté, s'étaient confirmés dans la malveillance et la
crainte que leur inspirait la France révolutionnaire. Cette
dissemblance d'opinions, plus spéculatives que passionnées, donna au
Directoire l'illusion qui avait tant de part à sa politique : il espéra qu'on
pourrait susciter une révolution à Hambourg. Il crut apparemment que le parti
français et libéral était arrivé à un haut point d’exaltation, car il choisit
pour agent un des hommes les plus odieux et les plus flétris par les
souvenirs de la Terreur, Léonard Bourdon. Il parvint d'abord à y former une
sorte de société qui s'appelait philanthropique, composée en grande partie de
Français et d'Irlandais réfugiés. De là partait une propagande active
destinée à agiter l'Allemagne. Malgré les inquiétudes du sénat de Hambourg,
cette association fut d'abord tolérée : alors le Directoire ordonna à M.
Reinhardt, son ministre auprès des trois villes hanséatiques, de demander un
emprunt de douze millions. L'alarme fut grande, et le sénat hésitait à
répondre par un refus formel. Brème était aussi très-effrayée ; se brouiller
avec la France était une détermination périlleuse. Lubeck, située loin des
armées françaises, montra plus de fermeté et refusa. Le
Directoire, lorsqu'il vit combien ses exigences et la conduite de son agent
jacobin avaient répandu l'effroi dans la population et porté la perturbation
dans le commerce, rappela Léonard Bourdon ; il ne fut plus question des douze
millions. Seulement, la plupart des émigrés français furent avertis de
s'éloigner. Mais
cette conduite envers les petites puissances commerciales et maritimes,
encore qu'elle attestât combien l'équilibre de l'Europe était troublé et
combien les États faibles manquaient de garantie, ne paraissait pas encore
menacer le continent du renouvellement de la guerre. Le
cabinet autrichien, qui avait consenti à la révolution et à la conquête de
Rome et de la Suisse, ne pouvait pas s'émouvoir pour les intérêts des villes hanséatiques.
Soit qu'il se confiât aux conditions secrètes et hypothétiques qui avaient
été, entre le général Bonaparte et le comte de Cobentzel, un sujet de
conversation plutôt que de négociation ; soit qu'il ne voulût tenter de
nouveau la fortune des armes qu'après avoir réparé ses forces et formé une
coalition nouvelle contre la France, il semblait ne se point opposer
sincèrement aux prétentions que les plénipotentiaires français déclaraient au
congrès de Rastadt. Affectant, dans leur maintien et leurs manières, une
rusticité républicaine, Treilhard et Bonnier donnaient à leur langage et à
leurs notes un ton impérieux et péremptoire. Ils commencèrent à établir que
la rive gauche du Rhin devait être une partie intégrante de la république
française ; vainement on leur représentait qu'il ne s'agissait pas de poser
un principe ; que la rive gauche du Rhin comprenait différents territoires,
et que la cession de chacun de ces territoires devait être négociée et
consentie par les souverains à qui ils appartenaient. Aucune objection
n'était écoutée. Un
commissaire français avait été envoyé par le Directoire pour établir, sur la
rive gauche, une administration selon les formes françaises, et pour diviser
en départements ce pays, jusqu'à ce moment occupé par l'armée, sans être
officiellement réuni comme la Belgique. Une portion de ces provinces
appartenait à la Prusse. L'administration prussienne protesta contre cette
prise de possession, que n'autorisait encore aucun traité. Le Directoire ne
tint pas compte de cette réclamation, et le gouvernement prussien n'insista
point. Mais la
question générale ne pouvait être résolue que par le congrès. Les
représentants des souverains qui allaient être dépouillés de tout ou partie
de leur territoire, alléguaient un des articles préliminaires de Léoben, qui
garantissait l'intégrité de l'empire germanique ; le comte de Metternich,
président du congrès, loin de donner son assentiment à ce moyen de défense,
déclara que, dans le traité de Campo-Formio, cette garantie n'avait pas été
répétée ; que les plénipotentiaires français y avaient mis opposition ; le
texte portait seulement que les affaires de l'Empire seraient réglées par un
congrès particulier. Le ministre du palatin de Bavière, dont les États
allaient être compris dans la cession de la rive gauche, recourut à la
garantie que lui avaient donnée, par le traité de Teschen, l'Autriche, la
Prusse et la Russie ; il fallut que l'électeur palatin désavouât et rappelât
son ministre. Mais
avant de consentir à céder leur territoire à la France, les souverains
dépossédés voulaient du moins obtenir les indemnités et les compensations
qu'on leur faisait espérer. Cet acte de justice envers eux, et de spoliation
envers ceux dont on supprimerait ou dont on diminuerait la souveraineté ;
cette répartition des territoires allemands semblait devoir précéder
l'abandon de la rive gauche à la France. Les
plénipotentiaires français continuaient à soutenir que la limite du Rhin
était la base et le point de départ de toute négociation. Alors
on discuta la question générale, et les représentants des puissances
allemandes marchandèrent sur l'étendue de la cession qui serait faite à la
France. Ils proposèrent de la restreindre et de ne pas abandonner toute la
rive gauche. Les plénipotentiaires français menacèrent de rompre les
négociations s'il était donné suite à cette proposition ; des voix
s'élevèrent dans le congrès contre le langage impératif des ministres
français. La Prusse encourageait souterrainement cette résistance : le moment
devenait critique. Le
général Bonaparte était encore à Paris et ne s'occupait point de la
négociation de Rastadt. D'autres projets s'étaient emparés de son esprit.
S'il eût tourné ses vues de ce côté, il fût allé à Rastadt et sa volonté
aurait tranché toutes les questions ; il se borna à écrire une lettre
confidentielle au comte de Cobentzel. Il lui disait qu'il fallait finir cette
comédie de Rastadt, ne plus irriter le Directoire par d'inutiles
tergiversations ; que si la rive gauche n'était pas cédée, la guerre
recommencerait infailliblement, et que l'Allemagne serait envahie. Il
conseillait de consentir à ce qui avait été déjà convenu, sauf ensuite à
s'entendre sur les restrictions qu'on reconnaîtrait nécessaires. Cette lettre
fut écrite à la fin de février 1798. La
députation de l'empire, ainsi abandonnée par l'Autriche, céda sur tous les
points. Les
plénipotentiaires français commencèrent alors à s'occuper des indemnités.
Pour la première fois, le mot de sécularisation fut prononcé officiellement ;
jusqu'alors ce projet n'avait pas été mis en doute, mais jamais proposé. Le
général Bonaparte, à qui ce résultat était dû, écrivit aussitôt après le 4
mars au ministre des relations extérieures, que son intervention étant
désormais superflue, il ne prendrait plus aucune part aux négociations, et
qu'il allait faire revenir de Rastadt une partie de sa maison qu'il y avait
laissée. Son aide de camp Lavalette, qui le tenait au courant de ce qui se
disait dans le congrès et la société diplomatique, vint le rejoindre à Paris. Treilhard
et Bonnier, livrés à leur propre force, pensèrent qu'ils pourraient aussi
trancher les difficultés et hâter la solution de la grande affaire des
sécularisations et des indemnités. Ils commencèrent par signifier que si, au
15 avril, on n'était pas convenu des points principaux, les armées françaises
s'avanceraient en Allemagne. Ce n'était pas seulement sur l'effet de leurs
menaces qu'ils comptaient ; les princes allemands étaient inquiets pour leurs
petits territoires ; ils craignaient qu'après avoir sécularisé les États
ecclésiastiques, on n'en vînt à médiatiser leur étroite souveraineté,
c'est-à-dire à la supprimer ; de sorte qu'au lieu d'être des membres
immédiats de l'empire germanique, ils deviendraient sujets d'un des princes
régnants ; dans cette inquiétude, ils pensaient avec raison que la France
exercerait une action prépondérante ; aussi faisaient-ils une cour assidue
aux plénipotentiaires du Directoire, et se montraient si obséquieux, qu'ils
leur donnaient une idée très-exagérée de leur influence sur le congrès. Mais
rien ne pouvait être décidé sur cette question où était impliqué le sort de
l'empire germanique, si l'Autriche et la Prusse n'étaient point d'accord. Or
il n'en était pas ainsi ; une méfiance malveillante divisait les deux grandes
puissances allemandes. La Prusse avait abandonné la coalition en signant une
paix séparée ; depuis deux ans elle observait une neutralité timide, et en
toutes circonstances elle s'était montrée déférente pour la France ;
l'Autriche, en traitant à Campo-Formio, avait fait d'importantes concessions,
mais évidemment elle n'avait pas été uniquement déterminée par les défaites
de ses armées ; des promesses avaient été faites ; des espérances avaient été
données. Il y avait eu entre les négociateurs de Campo-Formio des conventions
secrètes plus ou moins vagues, mais dont la Prusse pouvait s'inquiéter. Une
autre circonstance vint compliquer cette situation ; la maison de Bavière
possédait deux souverainetés et deux électorats, le duché de Bavière et le
Palatinat. La
branche ducale s'était éteinte en 1777 ; après une guerre commencée entre la
Prusse et l'Autriche, le traité de Teschen, conclu par la médiation de la
France et de la Russie, avait appelé à l'héritage du duché l'électeur
palatin, chef de la branche cadette, qui avait réuni ainsi les deux
électorats et les territoires du duché et du Palatinat. Le nouveau duc de
Bavière était sans enfant, et son héritier, dont les droits étaient reconnus
par le même traité, devait être le prince Maximilien, duc de Deux-Ponts, chef
d'une autre branche collatérale de la maison de Bavière. Charles Théodore,
duc régnant, venait d'appeler près de lui son successeur présumé, et par
avancement d'hoirie, il lui avait cédé les États palatins. Depuis longtemps,
l'Autriche désirait s'agrandir aux dépens de la Bavière ; la guerre de 1778
avait même eu pour motifs les prétentions de l'empereur Joseph, qu'il avait
voulu soutenir à main armée. Le duc de Deux-Ponts, qui était alors colonel au
service de France, avait dû la conservation de ses droits à la protection de
Frédéric II et de Louis XVI. De là résultait un obstacle au règlement des
indemnités que l'Autriche avait à réclamer et qu'elle aurait voulu prendre
sur le territoire bavarois. Ainsi,
même après que le principe des sécularisations avait été adopté[7], la mésintelligence de la
Prusse et de l'Autriche retardait le règlement des indemnités. Les
plénipotentiaires du Directoire refusaient d'évacuer la rive droite du Rhin
encore occupée par l'armée française. Ils demandèrent[8] même, toujours avec exigence et
menace, la libre navigation du Rhin et toutes les têtes de pont sur la rive
droite, depuis Huningue jusqu'à Mayence ; c'était s'assurer le passage du
fleuve sur la plus grande partie de son cours. Le
congrès ne se trouva point compétent pour faire de si importantes concessions
; il en référa à la diète germanique ; elle refusa d'y consentir. Cependant
ce congrès qui semblait se prolonger sans que le terme pût être prévu, les
alarmes et le mécontentement de toute l'Allemagne, les procédés menaçants du
gouvernement français, donnaient au ministère anglais l'espoir d'une
coalition nouvelle contre la France. Quelle que fût la destination de
l'immense armement dont s'occupait le général Bonaparte, on devait supposer
qu'il en résulterait un amoindrissement des forces militaires que les
coalisés auraient à combattre. Les agents anglais étaient actifs pour former
une ligue de tout le continent contre la France ; ils promettaient des
subsides et une puissante coopération. Un
autre ennemi redoutable se préparait à paraître sur le théâtre de la guerre.
L'impératrice Catherine avait constamment témoigné son inimitié contre la
France révolutionnaire : elle avait accueilli, avec bienveillance et
encouragement, le comte d'Artois et un grand nombre d'émigrés français ; on
avait pu croire qu'elle enverrait une armée comme auxiliaire de la coalition.
Elle était morte sans avoir signé le projet de traité, où elle se serait
engagée à prendre enfin une part active à la guerre. Son fils Paul Ier avait
laissé passer plus d'une année, sans s'occuper de la politique des puissances
occidentales ; mais après les préliminaires de Léoben, il s'était fait
ouvertement le protecteur d'une cause pour laquelle la Prusse et l'Autriche
n'avaient jamais combattu que dans leur propre intérêt. L'armée de Condé
cessait de faire partie des troupes autrichiennes ; Paul Ier la prit à son
service et traita avec une haute distinction le prince qui la commandait. Le
duc de Brunswick qui, autant et plus que le gouvernement prussien, était en
ménagement avec la république française, cessait d'accorder à Louis XVIII un
asile dans ses États. Forcé de quitter Blankenbourg, le roi fut engagé par
l'empereur de Russie à accepter pour résidence le palais des ducs de
Courlande à Mittau, un revenu de deux millions lui fut assigné. Le
Directoire, parmi les mesures qu'il prenait contre les neutres, avait déclaré
« que si on laissait passer par le Sund un bâtiment chargé de
marchandises anglaises, de quelque nation qu'il fût, cela serait regardé
comme une déclaration formelle contre la république française. » L'empereur
de Russie répondit à l'arrêté du Directoire par une proclamation, où il
annonçait que sa marine militaire « protégerait le commerce contre
l'oppression du Directoire, dont les procédés étaient attentatoires à tous
les droits reconnus par les nations. » Ces
témoignages d'une hostilité menaçante, avaient précédé la sédition de Vienne,
qui rendit nécessaire le départ de l'ambassadeur de France ; en même temps,
les difficultés qui entravaient les négociations de Rastadt, excitaient de
plus en plus l'opinion allemande contre la France. Le comte Razumowski, ambassadeur
de Russie à Vienne, fut chargé de remettre une note où étaient énumérés tous
les griefs des puissances allemandes contre le Directoire. — « Tout
n'est-il pas déjà changé depuis l'inconcevable transaction de Campo-Formio ?
Signataire du traité, Bonaparte lui-même n'avait ni le pouvoir ni l'intention
d'en être le garant. » — La note rappelait aussi les États romains envahis et
bouleversés ; la Suisse subjuguée et dépouillée ; le roi de Naples menacé ;
le roi de Sardaigne captif dans sa capitale. — « Le cabinet de S. M.
Impériale doit être convaincu qu'il est impossible de vivre en harmonie et en
paix avec un gouvernement révolutionnaire, dont la politique n'a d'autre
élément que de diviser pour conquérir, d'autre but que d'arriver à la
domination universelle par le bouleversement universel. » Animé
du désir de rétablir l'équilibre de l'Europe, d'ailleurs garant de
l'intégrité de l'empire germanique, l'empereur de Russie s'empressait
d'offrir à l'empereur son intervention désintéressée, et s'il était besoin,
l'appui de ses forces de terre et de mer. Le
baron de Thugut, sans répondre formellement à de si importantes propositions,
fit comprendre qu'on ne pouvait songer à une coalition européenne, tant que
la Prusse persisterait dans son système de neutralité. Au moment où cette
note était remise à Vienne, le congrès de Rastadt continuait ses stériles
conférences. Treilhard venait d'être nommé directeur, et pour le remplacer au
congrès, le Directoire avait choisi Jean Debry ; puis il y envoya un
troisième plénipotentiaire, Roberjot, ancien conventionnel. Ainsi que ses
collègues, il avait occupé plusieurs postes diplomatiques et avait acquis
plus d'habitude des affaires et des formes plus convenables, que ses
collègues. Mais un
personnage d'une tout autre importance venait d'accepter une mission qui, à
ce moment, paraissait exiger plus qu'aucune autre l'influence que peut donner
une réputation de capacité et d'esprit. Sieyès allait se rendre à Berlin,
comme ministre plénipotentiaire. Le Directoire et M. de Talleyrand voyaient
combien l'état de l'Europe devenait grave ; l'Autriche était mécontente ; si,
dans les conseils de l'empereur, M. de Cobentzel et le parti de la paix
cherchaient encore à la maintenir, une opinion publique à la fois
aristocratique et populaire s'irritait et demandait la guerre ; l'Allemagne
presque entière s'associait à ce sentiment national. L'empereur
de Russie et le gouvernement anglais s'efforçaient d'entraîner le roi de
Prusse ; s'il se réconciliait avec l'Autriche, la France aurait à combattre
toute l'Europe à la fois. Sieyès parut l'homme le plus capable de juger des
dispositions véritables du gouvernement prussien, et de l'amener à contracter
une alliance avec la France ou du moins à se tenir dans la neutralité. Il
passait pour avoir beaucoup étudié le droit public. Il avait, pendant qu'il
était au comité de salut public, coopéré au traité de Basle ; c'était lui qui
avait donné une constitution à la Hollande ; sa renommée de philosophe
devait, disait-on, lui donner une sorte de popularité en Allemagne. On
s'imaginait qu'il avait dans la pensée un plan pour une nouvelle constitution
du corps germanique, et une division systématique du territoire allemand. Sa
conversation doctorale communiquait à un entourage intime, et par là au
vulgaire, la haute opinion qu'il avait de lui-même. Le roi
de Prusse éprouva d'abord quelque surprise qu'on eût si peu de ménagement
pour lui, et qu'on lui envoyât, comme représentant de la France, un régicide.
Cette objection ne pouvait pas être présentée aux membres du Directoire. Le
ministre des relations extérieures fit comprendre que le gouvernement
français ne prendrait pas une telle répugnance en considération. Le citoyen
Sieyès n'eut point le caractère d'un ambassadeur, et fut seulement ministre
plénipotentiaire : c'était d'ailleurs l'usage de la cour de Prusse ; elle
n'envoie et ne reçoit pas d'ambassadeurs. En ce
moment, chaque jour rendait plus difficile la tâche de maintenir la paix.
L'armée française continuait à conquérir successivement tous les cantons
suisses et à les rançonner. A sa suite, les agents du Directoire levaient des
contributions, exigeaient des réquisitions, dépouillaient les églises,
violaient les dépôts publics. Les libres habitants des grandes Alpes, les
gens de Schwitz, d'Unterwalden et d’Uri, qui avaient maintenu leurs
franchises depuis quatre siècles, les défendaient présentement contre des
républicains ; ils refusaient de se soumettre à des étrangers qui venaient,
les armes à la main, leur imposer une constitution et un directoire.
Mulhausen, ville libre alliée de la Suisse, était contrainte à voter sa
réunion à la France. Quelques semaines après, Genève, déjà livrée à une
faction démagogique, renonçait, sous les baïonnettes, à son existence
indépendante qu'avait honorée un glorieux développement des lettres, des
sciences, de la philosophie, des vertus civiques, de l'industrie et de la richesse.
Les Génevois se soumirent ; mais nul des pays conquis ne regretta peut-être
aussi profondément, par raison plus encore que par sentiment, son honorable
nationalité. Le
Directoire, en même temps qu'il envoyait Sieyès à Berlin, confiait une
mission non moins importante à un homme, qui était loin d'avoir autant
d'esprit et qui jusqu'alors n'avait eu aucun rôle politique. François de
Neufchâteau était connu par quelques vers aimables et flatteurs que Voltaire
lui avait adressés. Le jeune poète, à qui ce souverain de la littérature
écrivait en 1766 : Si
vous brillez à votre aurore Quand
je m'éteins à mon couchant, n'avait
jeté aucun éclat. Lorsqu'il fut élu député à l'Assemblée législative, il
était tout au plus un homme de lettres du second rang. Ses opinions n'avaient
jamais dérivé à" l'exagération révolutionnaire ; il avait même été
emprisonné comme suspect pour avoir fait jouer au Théâtre-Français un drame
que le comité de salut public accusa d'être favorable à la féodalité, parce
qu'il avait mis sur la scène un lord écossais. Placé au ministère de
l'intérieur, il avait, écrit beaucoup de circulaires, dont le recueil
témoigne qu'il s'était occupé de littérature plus que d'administration. Plus
tard, il fut nommé directeur, afin de garder la place destinée à Treilhard.
Pendant les huit mois qu'il avait passés dans le gouvernement, il n'avait
fait acte ni de volonté, ni d'opinion. Ses
collègues pensèrent que la haute position dont il avait été un moment honoré
lui donnait assez d'importance pour qu'il fût employé utilement dans les
négociations. Il fut non pas envoyé au congrès, mais chargé de conférer avec
le comte de Cobentzel. Le prétexte de cette mission était de réclamer une
réparation authentique des procédés injurieux que le gouvernement autrichien
avait eus à l'égard du général Bernadotte, ambassadeur de France. On avait
déjà l'assurance que la cour d'Autriche ne chercherait pas dans cet incident
un motif de rupture ; il était probable qu'elle ne reconnaîtrait pas qu'il y
eût de sa part aucune offense contre la France et son représentant. Mais,
sous cette apparence, le but réel de la négociation était de traiter, avec le
signataire de la paix de Campo-Formio, les questions dont le congrès
s'occupait depuis six mois sans pouvoir les résoudre. En effet, il était
évident que la solution dépendait d'un concert préalable entre la France et
l'Autriche. Il s'agissait de mettre à exécution les articles secrets du
traité et peut-être de réaliser certaines hypothèses, dont le général
Bonaparte et le comte de Cobentzel s'étaient confidentiellement entretenus
dans leurs conversations de Passeriano. Au moment où il avait été réglé que
l'un et l'autre se retrouveraient au congrès de Rastadt, le Directoire
s'était flatté que les affaires seraient ainsi terminées entre eux, puis
imposées à la députation de l'empire. Maintenant,
quelle ressemblance pouvait-il y avoir entre les décisions du vainqueur de
l'Italie déjà acceptées par le plénipotentiaire à qui il avait imposé la
paix, et des conférences avec M. François de Neufchâteau. Elles ne furent pas
tenues à Rastadt ; un article de la Constitution interdisait au Directeur,
qui venait de quitter ses fonctions, la faculté de sortir de France avant une
année révolue. Rastadt est situé sur la rive droite du Rhin. Le
plénipotentiaire du Directoire s'arrêta à Seltz, qui est sur la rive gauche,
le fleuve entre deux. Il ne pouvait se départir en rien des instructions
qu'il avait reçues. Sous des formes douces et polies, il reproduisit les
prétentions qui n'avaient pas été admises par le congrès. Le plénipotentiaire
autrichien répondit qu'il n'avait point de pouvoirs pour traiter des intérêts
du corps germanique ; il réclama les compensations qui lui avaient été
promises pour la cession des territoires autrichiens de la rive gauche, et
fit remarquer diverses violations aux articles textuels du traité, entre
autres l'application des lois révolutionnaires aux émigrés belges dont le
Directoire confisquait les biens. Les
conférences de Seltz étaient donc tout aussi stériles en résultats et en
décisions que le congrès de Rastadt. Le cabinet de Vienne avait mis un terme
aux concessions et aux complaisances, que l'opinion allemande, l'empereur de
Russie et le gouvernement anglais lui reprochaient ; il commençait à
n'espérer aucun avantage de son traité avec la France ; il tendait à se
rapprocher de la politique des autres puissances. C'est ce qu'on pouvait
conclure de l'inaction du comte de Cobentzel et de sa résistance passive aux
exigences du Directoire ; il demandait que la Suisse cessât d'être occupée
par une armée française ; il refusait de reconnaître la république romaine,
tandis que M. François de Neufchâteau proposait de lui réunir la Toscane, en
indemnisant le grand-duc avec des territoires allemands. Dans
d'autres conversations le comte de Cobentzel offrait le consentement de
l'Autriche à l'incorporation du Piémont à la France, sous la condition
qu'elle abandonnerait toute l'Italie à la puissance de l'empereur. Il livrait
aussi les arrangements de l'Allemagne au Directoire, pourvu qu'une grande
partie de la Bavière fût attribuée à l'Autriche. De semblables propos
n'appartenaient pas à une véritable négociation ; ils constataient seulement
que l'une et l'autre puissance voulaient des choses impossibles. Après
dix-huit conférences, François de Neufchâteau signifia un ultimatum du
Directoire et refusa de recevoir une note, qui en discutait les conditions ;
le comte de Cobentzel déchira la note et déclara que la conférence était
rompue[9]. Il quitta Rastadt et retourna
à Vienne, laissant M. de Lehrbach comme représentant de l'Autriche au
congrès. Afin de montrer que les relations des deux pays ne cessaient point
d'être amicales, les présents d'usage furent remis au comte de Cobentzel. Il
reçut sur une boîte enrichie de diamants le portrait du général Bonaparte. Le
Directoire ne prit pas garde que c'était déjà le reconnaître comme souverain.
Il fut bientôt manifeste que l'Autriche se préparait à changer de système. A
peine arrivé à Vienne, le comte de Cobentzel reçut la mission de se rendre à
Berlin et à Saint-Pétersbourg. Les
événements de la guerre venaient compliquer et compromettre les négociations,
qui déjà ne semblaient plus destinées à conserver la paix sur le continent. Les
Anglais avaient tenté une descente à Ostende. Après avoir jeté quelques
bombes dans la ville, ils avaient débarqué environ quatre mille hommes sur la
côte : la garnison de Dunkerque les avait repoussés et avait fait deux mille
prisonniers. L'escadre s'était de nouveau présentée devant Ostende, mais le
commandant ayant menacé de faire fusiller les prisonniers si le feu
continuait, les vaisseaux s'étaient retirés. Cette tentative démontrait ce
que le cabinet anglais pouvait prévoir, c'est qu'avant d'envoyer une armée
sur le continent, il fallait réussir à former une coalition contre la France. Un fait
plus grave et qui intéressait non-seulement l'Angleterre, mais tous les États
européens, c'était la prise de possession de l'île de Malte. Le
ministère anglais s'était mépris sur les desseins du général Bonaparte. Il
n'avait pas ignoré les préparatifs conduits avec tant d'activité dans les
ports de la Méditerranée, non plus que les bruits publics qui indiquaient
l'Orient comme but de l'expédition. Mais une telle entreprise lui avait
semblé peu vraisemblable ; il supposait qu'on avait voulu cacher par de
fausses apparences le projet, qui se présente toujours à l'esprit lorsqu'il
est question d'une descente en Angleterre : réunir les escadres de la
Méditerranée, débloquer les ports de l'Océan et arriver dans la Manche après
avoir rassemblé les flottes retenues à Cadix, au Ferrol, à Rochefort et à
Brest, afin de protéger le passage d'une armée placée sur la côte qui fait
face à l'Angleterre ; c'est ce qu'a voulu plus tard Napoléon. Mais il ne s'en
occupa point à cette époque. Ainsi renforcer le blocus de Cadix et croiser
devant Toulon, telles furent les mesures prises par la marine anglaise.
L'amiral Nelson n'avait encore sous ses ordres que trois vaisseaux, et au
moment où l'expédition française sortit de Toulon, une tempête avait forcé
l'escadre anglaise à relâcher aux îles Saint-Pierre, au sud-ouest de la
Sardaigne ; pendant ce temps-là l'escadre française avait navigué le long de
la côte orientale ; ce fut seulement treize jours après son départ que
Nelson, renforcé de dix vaisseaux, revint devant Toulon et sut que le blocus
était désormais inutile. Le 6
juin, la division sortie de Civitta-Vecchia, qui n'avait pu rallier l'escadre
de Toulon dans les eaux de la Corse et de la Sardaigne, parut devant Malte ;
conformément aux instructions qu'avait reçues le général Desaix, elle croisa
devant le port sans demander autre chose que de prendre de l'eau, ce qui lui
fut accordé. Le 8,
une autre division partie d'Ajaccio vint joindre la première ; enfin, le 9,
la grande escadre et les trois cents bâtiments de transport arrivèrent avec
le général en chef. Les
agents qu'il avait envoyés depuis plusieurs mois lui avaient fourni des
informations sur l'état de l'île de Malte. Il savait que plusieurs
chevaliers, partisans de la révolution française, prévoyaient et désiraient
l'abolition de l'Ordre, déjà divisé par des discordes intestines. Il était
instruit de l'agitation répandu# parmi la population, des intrigues qui y
avaient été pratiquées par des émissaires anglais, autrichiens et russes.
L'empereur Paul s'était fait décerner le titre de protecteur de l'Ordre et
voulait devenir grand maître. Ce qui était plus manifeste encore, c'est que
l'ordre militaire de Saint-Jean-de-Jérusalem, autrefois si guerrier et si
vaillant, avait perdu son énergie, ses traditions et ses habitudes. Le grand
maître, Ferdinand de Hompesch, était un vieillard sans activité et sans
décision. Vainement le bailli de Schenau, ministre de l'Ordre près le congrès
de Rastadt, avait-il écrit qu'un arrêté du Directoire ordonnait au général
Bonaparte de prendre possession de l'île de Malte, aucun préparatif de
défense ne fut fait ; le grand maître traitait de L chimériques les craintes
que témoignaient quelques chevaliers ; l'apparition des deux premières
divisions françaises ne changea même rien à l'inertie aveugle du comte de
Hompesch. Enfin,
quand l'escadre fut en vue[10], il devint impossible de se
faire illusion. On s'occupa à la hâte des moyens de se défendre ; mais les
dispositions qu'on essaya de prendre étaient inhabiles et troublées par un
désordre populaire, qui était déjà prévu depuis quelques jours ; les milices
criaient à la trahison, et leur indiscipline s'opposait aux mesures les plus
nécessaires. Le
général Bonaparte envoya le consul de France demander l'entrée de la rade et
des ports pour sa flotte ; le grand maître convoqua le conseil et lui proposa
de rejeter cette demande, qui lui paraissait un stratagème. Quelques
chevaliers furent d'avis de ne point risquer un tel refus et de considérer
comme sincère une proposition, qui n'était peut-être qu'un prétexte ; c'eût
été mettre le général français en demeure de manquer ouvertement de loyauté :
par là on espérait se donner la chance de négocier avec lui et de ne pas être
traités en vaincus. La majorité et le grand maître repoussèrent avec
indignation cette opinion prudente ; il fut répondu que les traités qui
garantissaient la neutralité de Malte permettaient de recevoir quatre
vaisseaux seulement. Le
général en chef n'attendait que cette réponse pour ordonner le débarquement
et l'attaque. Dès qu'on vit les chaloupes se remplir de soldats, le tumulte
de la populace devint de plus en plus insensé ; l'autorité du grand maître
était méconnue ; tout se faisait en confusion ; c'était avec précipitation et
désordre qu'on s'occupait à porter dans les forts des approvisionnements de
vivres et de munitions. Le général Bonaparte, habile à augmenter le trouble
d'un ennemi effrayé et surpris, faisait tirer le canon sur toute la ligne.
Des milliers de fusées se croisaient dans les airs ; des fanaux placés au
haut des mâts signalaient ses ordres aux bâtiments qui se mettaient en
mouvement pour amener les soldats à la côte. Le
terrain avait été étudié d'avance ; des plans levés par ordre du général
Bonaparte lui servaient à choisir les meilleurs points de débarquement, à
déterminer la direction de ses troupes, à désigner la ligne d'attaque. Le
débarquement, dont les apprêts avaient été faits avec tant d'éclat pendant la
nuit du 9 au 10, fut effectué le 10 à la pointe du jour. A six heures du
matin, une lettre du consul de France fut remise au grand maître : elle
annonçait que le général Bonaparte était résolu à se procurer par la force ce
qu'aurait dû lui accorder un Ordre qui portait le titre d'hospitalier. — « Je
prévois l'impossibilité où se trouve l'Ordre de résister ; il eût été à
souhaiter, dans une si grave circonstance, que Votre Éminence, par amour pour
ses chevaliers et pour la population de Malte, eût proposé quelque moyen
d'accommodement. Le général se voit désormais en droit de traiter la ville en
ennemie ; elle n'a plus d'espoir que dans la loyauté du général Bonaparte. Il
a donné les ordres les plus précis pour que la religion, les mœurs et les
propriétés fussent scrupuleusement respectées. » — Quelques moments après, le
grand maître reçut une autre lettre ; le commandeur de Bosredon lui écrivait
qu'en faisant ses vœux, il s'était engagé à combattre les Turcs, mais non pas
les Français ; qu'ainsi il donnait sa démission. Le grand maître vit dans
cette démarche le présage d'un autre danger. La rébellion n'était pas
seulement dans le peuple ; il envoya le commandeur de Bosredon en prison. Il
était trop tard pour s'opposer au débarquement. Un fort défendu par le
chevalier de La Guérivière avait résisté pendant plusieurs heures à la
division commandée par le général Desaix, mais avait été emporté ; les
divisions Baraguey-d'Hilliers et Vaubois n'avaient pas moins réussi en
descendant à terre. Les troupes maltaises, les milices, les paysans, leurs
femmes et leurs enfants s'enfuyaient pêle-mêle vers la cité Valette. La Cité
vieille, située au centre de l'île, dont elle était autrefois la capitale,
fut occupée. Le général Bonaparte s'y rendit : il y empêcha tout désordre.
Les églises furent respectées. Il accueillit avec bienveillance les autorités
municipales, le clergé, les principaux de la ville, et ordonna la formation
d'une garde nationale. Beaucoup de chevaliers avaient été faits prisonniers.
— « Messieurs, leur dit-il, vous avez eu le courage de prendre les armes
contre vos compatriotes, il faut avoir le courage de mourir ; je ne veux
point de vous pour prisonniers. Retournez à la cité Valette, puisqu'elle vous
appartient encore. » Pendant
que les Français se rendaient maîtres de tout le territoire, la cité Valette
était en proie au plus affreux désordre. La populace, dans son effroi et son désespoir,
tournait sa rage contre ses défenseurs, en accusant leur impuissance de
trahison. Un chevalier fut massacré ; d'autres maltraités. Des Français
établis dans la ville furent tués ; on les poursuivait à coups de fusil ;
ceux qui leur donnaient asile étaient forcés dans leur domicile. Cette plèbe
voyait partout des traîtres qui allaient ouvrir l'entrée de la ville aux
ennemis. Pour calmer ces furieux, on ne trouva point d'autre moyen qu'une
procession solennelle. La statue de saint Paul, patron de l'île, fut promenée
devant les remparts. Cependant
les autorités municipales s'occupaient du salut de la ville. Il fut d'abord
proposé dans l'assemblée des jurats de demander une suspension d'armes au
général Bonaparte, en lui disant que c'était sans doute aux chevaliers qu'il
faisait la guerre et non aux Maltais. Toutefois, avant d'en venir à cette
démarche, une députation se rendit chez le grand maître. — « Je savais bien,
dit-il, qu'il y avait un complot : le voilà qui éclate. » — Il eût voulu ne
pas recevoir la députation ; mais ce refus était au-delà de son courage. Les
chevaliers qui formaient le conseil de l'Ordre accueillirent avec indignation
la demande des jurats et leur adressèrent d'insultantes paroles. — « Votre
démarche est digne de la potence, disait le vice-chancelier ; si le grand
maître m'en croyait, il vous ferait tous pendre en sortant d'ici. » —
L'orateur de la députation ne se déconcertait pas. — « On pend les voleurs et
les assassins, répondait-il, mais on écoute les députés de la nation. » — Il
conjura respectueusement le grand maître de jeter un regard de compassion sur
le malheureux pays qui avait toujours fait des vœux pour la prospérité de
l'Ordre. Les
députés se retirèrent, mais déclarèrent qu'ils allaient attendre la
délibération du conseil. La confusion y régnait autant que dans la ville ;
aucune discussion raisonnable, aucun avis praticable et salutaire ne pouvait
y trouver place ; c'était une conversation de vaines bravades et de propos
désespérants. Le grand maître ne les écoutait point ; consterné, abattu, il
n'avait pas la force de s'arrêter à une décision ; il était absorbé dans une
vague et triste irrésolution. La
députation était pressante : elle réclamait une réponse. A cet instant on
vint annoncer que deux chevaliers, ayant maltraité des volontaires qui
s'employaient aux préparatifs de défense, avaient été victimes de leur
orgueilleuse insolence ; le peuple les avait massacrés. Plusieurs
des membres du conseil s'étaient retirés ; le grand maître, qui avait eu
constamment pour principale crainte une rébellion populaire contre l'Ordre,
prit tout à coup sa résolution ; il manda le consul de Hollande, le pria de
se rendre auprès du général Bonaparte et de solliciter une suspension
d'armes. Le consul était vieux et infirme ; il écrivit une lettre. On en
chargea M. de Melan, un jeune émigré français, qu'on intitula chancelier du
consulat. Le grand maître lui remit en même temps une lettre adressée au
commandeur de Dolomieu[11] pour le conjurer de
s'entremettre auprès du général pour adoucir sa volonté et obtenir des
conditions moins dures. La
réponse ne tarda point : — « Demain, à midi, disait le général Berthier, le
général en chef enverra quelqu'un au palais du grand maître pour rédiger et
signer la suspension d'armes. » Le
commandeur de Bosredon fut aussitôt mis en liberté ; la veille, le grand
maître l'avait envoyé au cachot ; les chevaliers l'avaient honni en demandant
son supplice ; maintenant on lui prodiguait des témoignages de confiance et
d'amitié. Le 11 juin, à midi, arrivèrent au palais du grand maître le colonel
Junot premier aide de camp du général Bonaparte, M. Poussielgue, qui avait
déjà rempli une mission à Malte, et le commandeur de Dolomieu. Les chevaliers
qui entouraient le grand maître ne cachèrent pas l'étonnement où ils étaient
en voyant un membre de l'Ordre porteur des conditions qui sans doute allaient
l'anéantir. — « Je suis ici, dit Dolomieu, parce que le général
Bonaparte a cru faire une chose agréable au grand maître, qui lui-même a
souhaité ma présence dans cette négociation. » Le
bailli de Penne demanda quel serait le préambule de la suspension d'armes. —
« Quatre lignes suffiront, dit le colonel Junot, et Poussielgue va, les
écrire. » L'acte fut en effet rédigé. Le général en chef accordait une
suspension de vingt-quatre heures, et le grand maître s'engagea à envoyer des
plénipotentiaires pour traiter de la capitulation. Le
bailli Frisari et le commandeur de Bosredon furent choisis pour cette mission
: le grand maître pria le ministre d'Espagne d'assister à la conférence. Il
fit de nouveau demander à Dolomieu d'interposer ses bons offices auprès du
général en chef. Quatre plénipotentiaires devaient être nommés par les jurats
pour stipuler au nom des Maltais. Un Français, chef de la secrétairerie
d'État, nommé Doublet, en qui le grand maître avait beaucoup de confiance
sans toutefois suivre ses conseils, fut chargé de défendre les intérêts
personnels du comte Hompesch. Il en était fort préoccupé ; n'espérant plus
sauver l'Ordre, il voulait recueillir à son profit quelques débris du
naufrage. On lui conseilla de réunir le conseil, afin de donner aux
plénipotentiaires des instructions précises et des pouvoirs limités. — « Il
est trop tard, » répondit le grand maître. — Il était pressé de mettre un
terme à cette longue et cruelle anxiété. Les
plénipotentiaires se rendirent à bord de l'Orient. — « Vous faites bien
d'arriver, messieurs, dit le général, le bombardement allait commencer. » —
Ces paroles furent prononcées avec un accent de politesse bienveillante.
L'article premier prononçait la cession de Malte à la république française.
La discussion ne fut pas permise, et l'on imposa silence à M. Doublet qui
voulait faire quelques objections. S'il avait été question de droit, les
plénipotentiaires auraient pu dire que la souveraineté de Malte appartenait
au roi des Deux-Siciles. La donation de Charles-Quint donnait à l'Ordre un
titre pour occuper l'île, mais n'avait point concédé la toute propriété. —
L'article 2 assurait une pension au grand maître. M. Doublet représenta
qu'elle était modique. — « Eh bien, dit le général, écrivez que la république
française emploiera son influence au congrès de Rastadt pour faire obtenir au
comte Hompesch une principauté équivalente à celle qu'il va perdre. Il ne le
mérite guère pourtant. Il n'aime pas la France, et nous connaissons ses
liaisons avec la Russie. » M
Doublet expliqua comment l'Ordre, afin de conserver les domaines qu'il
possédait dans les provinces de Pologne conquises par la Russie, avait dû
créer une langue russe et reconnaître l'empereur Paul pour grand prieur. Le
général Bonaparte, toujours curieux de connaître avec exactitude les détails
d'une affaire, écouta attentivement cette explication. — « Tout ce que vous
venez de dire, répondit-il, n'empêche pas de croire que la Russie a depuis
longtemps des vues sur Malte, et c'est pour prévenir l'accomplissement de ce
projet, que nous avons voulu nous en emparer. » — La discussion continua, M.
Doublet affirmant toujours que l'Ordre n'aurait jamais pu consentir à passer
sous la domination d'un prince schismatique. — « Au surplus, reprit le
général, que cela soit ou ne soit pas, nous y avons pourvu. » Le
commandeur de Bosredon n'avait pas tenté de défendre l'existence de l'Ordre,
mais il demanda que l'autorisation de rentrer en France donnée aux chevaliers
français qui résidaient à Malte, fût étendue à ceux qui se trouvaient en pays
étrangers. Le général Bonaparte répondit : — « Quant à moi, je voudrais que
cette permission fût donnée à tous, mais le Directoire n'est point de cet
avis ; si je consentais à cet article, il le déclarerait nul, pour les uns
comme pour les autres. Beaucoup de vos messieurs ont servi dans l'armée de
Condé et ne faisaient pas quartier à nos soldats. Si je fermais les yeux en
prenant une mesure générale qui sauverait les coupables, je serais cause
qu'une injustice serait commise contre les innocents. » — L'article 4
promettait une pension de sept cents francs à chacun des chevaliers français.
— La république française s'engageait à employer ses bons offices auprès -des
autres puissances de l'Europe, pour qu'elles maintinssent aux chevaliers de
leur nation l'exercice de leurs droits sur les biens de l'ordre de Malte
situés dans leurs États. — Les chevaliers conservaient les domaines qu'ils
possédaient dans les îles de Malte et du Goze, à titre de propriété
particulière. La
convention fut portée à la ratification du grand maître ; il se hâta de la
donner. Les conditions lui étaient profitables, et il parut que c'était pour
lui la seule question. S'il eût voulu résister, non pas même à l'attaque de
l'armée française, mais seulement aux exigences qu'il ne discuta point, il
aurait obtenu une capitulation plus honorable. Le général Bonaparte voulait
s'emparer de Malte, mais il eût été assez disposé à conserver l'Ordre, en lui
assignant un autre établissement : peut-être, dans l'île d'Elbe. Il se serait
même contenté d'occuper la cité Valette et l'île : un siège long et difficile
lui était impossible et ne se conciliait pas avec son entreprise sur l'Egypte
; il réussit donc au-delà de son espoir, et comme toujours, il sut tirer des
circonstances l'avantage qu'il n'avait pas même prévu. Le 12
juin, le général Bonaparte fit son entrée dans la cité Valette, déjà occupée
par un régiment français. Il refusa de monter dans le carrosse à six chevaux
que lui envoyait le grand maître, et traversa à pied et entouré de son
état-major, cette ville qui, peu d'heures auparavant, était livrée à un
désordre tel, que M. Poussielgue avait écrit au général en chef que la troupe
ne devait y pénétrer qu'avec beaucoup de prudence et de précaution. La
population, et surtout les habitants de la campagne qui accouraient, étaient
exaspérés à la pensée d'une capitulation. Les chevaliers et le grand maître
tremblaient d'effroi ; un incident pouvait, au milieu de ce tumulte, rompre
toute négociation. Le
général en chef se rendit à l'hôtel de ville ; il ordonna aux jurats de
continuer leurs fonctions. Déjà il avait écrit à l'évêque, pour le remercier
d'avoir employé son influence à apaiser les esprits et à maintenir le bon
ordre. Deux jours après, le grand maître vint faire une visite au général,
qui ne s'était point présenté chez lui. Ce fut une triste cérémonie ; entouré
de ses chevaliers humiliés de cette démarche et honteux de leur grand maître,
le successeur des d'Aubusson et des Lavalette, pâle, troublé, timide, parut
devant le vainqueur. L'entrevue ne dura que peu d'instants. Le général
l'accueillit froidement, sans aucune parole de consolation, sans pitié pour
un malheur, qui ne méritait pas d'être honoré. Il termina cette conversation
en l'invitant à quitter Malte le plus promptement possible. Le comte Hompesch
partit en effet deux jours après, à bord d'un bâtiment français que convoyait
une frégate. Quatre
chevaliers avaient été massacrés par la populace ; seize suivirent le grand
maître ; vingt et un obtinrent la permission de rester dans l'île à cause de
leur vieillesse ou de leurs infirmités ; neuf furent employés à Malte par le
gouvernement français ; quarante-quatre s'attachèrent à l'armée française, où
le général Bonaparte, touché de leur détresse, leur proposa de servir ;
soixante-quatorze reçurent des passeports pour rentrer en France. Les
chevaliers qui n'étaient pas Français se dispersèrent en Italie ou
retournèrent dans leur patrie. L'étonnement
fut grand dans l'armée française, lorsqu'elle vit les formidables ouvrages
qui défendaient la ville et le port. — « Nous sommes heureux qu'il y ait eu
quelqu'un pour nous ouvrir la porte, » disait le général Cafarelli. Le
général Bonaparte avait peu de temps à donner aux règlements intérieurs de sa
nouvelle conquête. Les moments étaient précieux pour arriver au-but de son
voyage sans rencontrer la flotte anglaise. Un de ses premiers soins fut de
rendre à la liberté deux mille forçats retenus au bagne ou employés au
service des chevaliers ; ils n'étaient point tenus dans cet esclavage en
vertu de jugements rendus par une justice légale et régulière ; presque tous
étaient des prisonniers turcs, barbaresques ou siciliens faits sur les
pirates. La plus grande partie fut embarquée sur les vaisseaux de l'escadre
pour servir comme matelots ; les autres durent être renvoyés dans le pays
dont ils étaient natifs. Suivant les instructions du Directoire, les
marchandises anglaises, russes et portugaises furent saisies ; les immenses
arsenaux furent inventoriés. L'autorité
suprême fut placée aux mains du général commandant la garnison française. Une
sorte de gouvernement constitutionnel fut placée au-dessous de ce pouvoir
supérieur. Les principes d'égalité furent proclamés. Une commission
législative de neuf membres déléguait l'autorité administrative à son
président, assisté de deux conseillers. Ce bureau était renouvelé tous les
six mois. — Il y avait ainsi communauté entre les deux pouvoirs ; mais le
véritable pouvoir exécutif était le commissaire du gouvernement français. L'île
fut divisée en cantons, où l'administration locale était confiée à un conseil
municipal et le premier degré de juridiction à un juge de paix. Au total, ce
règlement constitutionnel n'avait rien de contraire aux habitudes des Maltais
et leur accordait plus de liberté qu'ils n'en avaient auparavant. Leurs
sentiments et leurs croyances furent moins prudemment ménagés par les
changements que le conquérant apporta dans l'ordre ecclésiastique. L'opinion
révolutionnaire, les intentions du Directoire, et peut-être davantage encore
la volonté de créer des ressources financières à l'administration française
l'emportèrent sur les sages conseils de l'évêque et sur la prudence
habituelle du général Bonaparte. — Tous les prêtres qui n'étaient pas natifs
de Malte furent privés de leurs bénéfices ou de leur cure. Aucune ordination
ne devait être faite, tant que tous les prêtres maltais ne seraient pas
pourvus d'un emploi. — Les vœux religieux ne pouvaient être prononcés avant
l'âge de trente ans. — Il ne pouvait y avoir plus d'un couvent du même ordre
religieux. Les biens des couvents que cette réduction rendrait vacants
devaient être affectés au soulagement des pauvres. — Le nombre des chanoines
était réduit. — L'évêque n'exercerait d'autre juridiction que la police des
ecclésiastiques. — L'acte de mariage passait dans les attributions de
l'autorité civile. — Les ecclésiastiques ne devaient recevoir aucun argent
pour l'administration des sacrements. — Il était interdit aux ecclésiastiques
et aux citoyens de recourir, en aucun cas, à l'autorité du Pape ou d'un
métropolitain. L'autorisation
légale du culte grec et la tolérance accordée aux juifs par droit, furent
peut-être les mesures qui choquèrent davantage une population accoutumée à un
respect exclusif pour le culte catholique. Une
organisation de milice et de canonniers gardes-côtes ne fut pas le moindre
soin du général Bonaparte. Il était facile de prévoir que Malte aurait
bientôt à soutenir des attaques et un siège. — Les impôts furent maintenus
tels qu'ils étaient ; mais le tarif des douanes et des impôts de consommation
devait être modifié. Au total, l'administration française imposait de
moindres charges aux habitants, mais elle prenait possession des domaines qui
appartenaient à l'Ordre, pour en toucher les revenus ou les vendre. Une
attention particulière fut donnée à l'instruction publique fort négligée sous
le règne des chevaliers : des écoles et des chaires de sciences et de langues
orientales furent instituées. Soixante enfants appartenant aux familles les
plus considérables devaient être envoyés en France pour y être élevés aux
frais de l'État. Un
assez grand nombre de Grecs étaient établis à Malte. Ils se montrèrent
favorables à l'invasion et à la suppression de l'Ordre ; ils avaient
courageusement donné asile à des Français poursuivis par la populace. Le
général leur en témoigna sa reconnaissance et leur accorda une protection
spéciale. Mais il prescrivit que tous ceux qui entretiendraient des relations
avec la Russie seraient condamnés à mort. Cette
œuvre de gouvernement et d'administration fut accomplie en moins d'une
semaine, avec autant de réflexion, d'exactitude, d'information que pouvait en
comporter un si court espace de temps. Le général Vaubois fut laissé pour
gouverneur de l'île ; M. Regnauld de Saint-Jean-d'Angély, pour commissaire du
gouvernement ; le commandeur de Bosredon, pour président de la commission. Sa
conduite lui avait valu la confiance du général Bonaparte, mais non pas
l'estime et la considération des Maltais. L'escadre
mit à la voile le 19 juin. Il y avait un mois qu'elle avait quitté la côte de
France. Malte était le troisième État envahi par les armées françaises depuis
la paix de Campo-Formio. L'ordre de Malte était le troisième gouvernement
aboli par la politique révolutionnaire. Il y avait cette fois prise de
possession d'un territoire. Non plus que Rome ou la Suisse, Malte n'était
point en guerre avec la France ; aucun grief réel ne pouvait être allégué
pour justifier ces conquêtes exécutées, pendant qu'un congrès était assemblé
pour régler des conditions destinées à maintenir la paix de l'Europe. De tels
changements dans la situation générale ne produisaient pas sur la politique
des cabinets européens un effet soudain et manifeste. Le cabinet de Vienne,
ou plutôt le comte de Cobentzel, avait peut-être été prévenu d'avance, par
les conversations intimes du général Bonaparte, des invasions qui venaient
d'être exécutées ; peut-être avait-il espéré que l'Autriche partagerait avec
la France les avantages de ce remaniement des territoires européens ; par
l'événement, ces promesses n'avaient été qu'un vain leurre. Le général
Bonaparte n'avait plus voulu imposer ses projets et ses volontés au congrès
de Rastadt ; il n'avait pas trouvé le moment opportun pour s'emparer du
gouvernement de la république française. Les plénipotentiaires conventionnels
étaient loin d'avoir une politique semblable à la sienne. Ainsi l'Autriche
n'obtenait rien et ne recevait pas le prix de sa complaisance. Aussi, se
préparait-elle prudemment à une nouvelle guerre et allait rentrer dans une
coalition beaucoup plus dangereuse pour la France que la première. Cette
disposition de la cour de Vienne pouvait être devinée. Elle était la
conséquence nécessaire de la conduite du Directoire ; elle fut évidente
lorsqu'on sut la mission qu'avait reçue le comte de Cobentzel. C'était ce qui
donnait une grande importance au poste que Sieyès avait accepté : il était
chargé de parer au plus grand danger, qui pût menacer la République.
Puisqu'on se risquait à une rupture avec l'Autriche, il fallait obtenir
l'alliance de la Prusse, ou du moins maintenir sa neutralité. Le roi
Frédéric-Guillaume II était mort le 16 novembre 1797 ; ce prince, qui avait
d'abord été de tous les souverains coalisés contre la France le plus animé et
le plus sincère dans son désir d'étouffer la Révolution, s'était bientôt
après retiré de la guerre ; puis avait traité avec la République et suivi
constamment un système de neutralité. Sa confiance pour les conseillers, dont
l'influence avait contribué à lui faire adopter cette ligne de conduite,
était restée invariable. Frédéric-Guillaume III, son fils et son successeur,
avait vingt-sept ans, lorsqu'il monta sur le trône ; c'était un prince sensé,
modeste, d'un caractère calme, de sentiments honorables, d'une vie régulière,
peu expansif et, sous une apparente timidité, ne manquant pas de résolution
et de fermeté. Il garda les ministres et les conseillers de son père, et
parut déterminé à continuer le même règne, sans avoir la prétention de se
montrer sous un aspect nouveau. Le bien connaître, pénétrer les opinions et
les pensées que peut-être il cachait sous sa froideur, c'était une des
instructions données à Sieyès. Le
représentant de la république française arriva à Berlin le 20 juin 1798. Le
roi était absent ; il était allé se montrer à ses sujets des provinces de la
vieille Prusse et à ses nouveaux sujets, les Polonais de Varsovie et de Posen
: il était de retour huit jours après. Sieyès eut son audience le 29 juin. En
remettant ses lettres de créance, il prononça un discours que sa renommée, sa
situation politique et les circonstances recommandaient à l'attention
publique. Lui-même, en l'envoyant au ministre des relations extérieures,
indiquait ce qui avait été surtout remarqué. — « J'ai parlé de moi beaucoup
plus qu'il n'eût été décent de le faire en toute autre circonstance. » —
Quelle que fût la circonstance, Sieyès, quand il rompait son silence, croyait
toujours que c'était un événement ; il pensait que son ambassade à Berlin en
était un très-grand. — « J'ai accepté cette mission, parce que je me suis
constamment prononcé, dans ma patrie et au milieu de toutes les fonctions
auxquelles j'ai été appelé, en faveur du système qui tend à unir par des
liens intimes les intérêts de la France et ceux de la Prusse ; parce que les
instructions que j'ai reçues étant conformes à mon opinion politique, mon
ministère doit être franc, loyal, amical, convenable en tout à la moralité de
mon caractère ; parce que ce système d'union, d'où dépendent la bonne
position et le salut peut-être d'une partie de l'Allemagne, eût été celui de
Frédéric II, grand parmi les rois, immortel parmi les hommes ; parce que ce
système enfin est digne de la raison judicieuse et des bonnes intentions qui
signalent le commencement de votre règne. Puissent mes espérances n'être
point vaines, et mes sentiments bien connus à cet égard être regardés par
Votre Majesté comme un titre de plus à la confiance de ses ministres ! » Le roi
de Prusse ne sembla point remarquer que ce discours lui était adressé de haut
; il s'entretint pendant environ une demi-heure avec Sieyès ; ce qui étonna
un peu les gens de la cour, car telle n'était pas l'habitude du roi. — « La
conversation fut embarrassée et peu significative, » écrivit Sieyès. La
société aristocratique de Berlin ne montra pas les mêmes égards pour le
plénipotentiaire du Directoire, pour l'abbé Sieyès, un révolutionnaire, un
régicide. Il avait assez de discernement et de connaissance du monde pour
n'avoir pas espéré d'y trouver un accueil bienveillant. Aussi ne l'avait-il
pas recherché. Mais il savait conserver la dignité de sa position et de son
caractère. Ses manières étaient simples, sans avoir rien d'une grossièreté
démocratique ; il ne s'entourait d'aucun faste de représentation ; il
s'isolait, tenait à distance ceux qui auraient voulu l'aborder, parlait peu. Sans
choquer les règles de l'étiquette, il s'en montrait étonné, dédaigneux, mais
point irrité : son pédantisme orgueilleux, le sentiment manifeste de sa
supériorité imposait des égards aux grands airs de l'aristocratie. La haine
qu'il avait toujours portée aux « héréditaires, » comme il appelait la
noblesse, s'accroissait par les rapports qu'il avait avec eux. — « Ils sont,
écrivait-il, plus fiers, plus sensibles, plus excités que jamais, et
d'ailleurs capables de tout. » Il
n'avait aucun rapport avec les personnages considérables qui passaient pour
amis de la France, pour favorables au système de neutralité. — « On leur dit
que je suis fort raisonnable ; ils le croient : mais un révolutionnaire, un
régicide ! » L'aversion
des généraux et des officiers était plus prononcée encore. M. Caillard,
auparavant ministre de France, engagea le maréchal Mollendorf à faire
connaissance avec son successeur. — « Je refuse et sans phrase, » répondit le
vieux compagnon de Frédéric II. Sieyès
avait compté sur l'opinion de la classe secondaire et sur la colonie
française établie à Berlin depuis la révocation de l'édit de Nantes. Mais on
craignait de se compromettre ; la police était vigilante, moins encore que la
méfiance soupçonneuse du parti aristocratique. Sous un
gouvernement, où les princes et les courtisans auraient été mêlés aux
affaires, où les ministres auraient été faits et défaits par l'intrigue, où
le souverain n'aurait pas accordé une confiance entière et loyale à ses
conseillers, des relations intimes avec un prince de la famille royale
auraient peut-être donné de l'influence à Sieyès. Il avait reçu du prince
Henri un accueil empressé et flatteur. Le frère du grand Frédéric, celui qui
avait eu une grande part de gloire dans la guerre de Sept ans, fut bientôt en
rapports de confiance avec l'envoyé de la République. Il était grand ami de
la France, et conservait de la reconnaissance pour l'accueil qu'il y avait
reçu en 1788, lorsqu'à la veille de la Révolution les amis de la liberté, de
la philosophie et des lettres l'avaient entouré de leurs hommages. Son
opinion fut contraire à la coalition ; l'horreur que lui inspira le 10 août
et la Terreur ne l'empêchèrent pas de souhaiter et de conseiller la paix avec
la France dès qu'elle fut possible. Ce fut lui qui, jouissant à ce moment de
toute la confiance de son neveu Frédéric-Guillaume II, dirigea les
négociations de Basle. Il était resté dans les mêmes opinions et les mêmes
sentiments : il voulait le maintien de la neutralité ; il se méfiait de
l'Autriche et détestait la Russie. Il conseillait le ministre de France dans
ses démarches et lui indiquait le langage qu'il avait à tenir ; il
l'informait des difficultés qu'il rencontrerait, des dispositions actuelles
de l'Autriche, des projets de la Russie, du plan de campagne qui serait
vraisemblablement adopté. Tels étaient les sujets de ses entretiens avec
Sieyès. Il lui remit une note sur les forces de l'armée russe. Mais le
roi de Prusse régnait trop sagement pour céder aux influences de sa famille.
Il la tenait complètement étrangère à son gouvernement ; la tradition de
Frédéric II n'admettait pas d'incertitude et de tiraillement dans l'exercice
de l'autorité royale. Frédéric-Guillaume III avait choisi sa politique et ses
ministres, il y tenait ; on ne pouvait pas même essayer de le détourner de la
route qu'il avait prise : ainsi passer de la neutralité à une alliance avec
la république française était un point aussi impossible à obtenir de lui que
de l'associer à une coalition nouvelle contre la France ; il prenait en
mauvaise part les efforts tentés dans un sens comme dans l'autre. S'il
eût écouté l'opinion de sa cour, de l'aristocratie et de son armée, il aurait
cédé sans hésiter aux instances de la Russie. Paul
Ier, en même temps qu'il faisait remettre par son ambassadeur au cabinet de Vienne
des notes pour le décider à une rupture avec la France, avait envoyé le
prince Repnin à Berlin, pour obtenir l'accession du roi de Prusse à la
coalition. Le
prince Repnin était ce même général que l'impératrice Catherine avait envoyé
en Pologne, à l'époque du premier partage, et dont l'insolente et dure
tyrannie est restée célèbre[12]. Depuis, il s'était distingué
dans la guerre contre les Turcs, qu'il termina, en signant la paix de
Kaïnardgi. Il avait pris part au congrès qui régla à Teschen la succession de
Bavière. Disgracié par Catherine vers la fin de son règne, il venait d'être
élevé par Paul Ier au grade de feld-maréchal. En le choisissant pour cette
mission, l'empereur de Russie entendait assurément qu'il lui donnât le
caractère hautain, absolu, tranchant, qu'il convient quelquefois à la
politique russe d'employer en signifiant les volontés impériales à une
puissance, qu'on espère intimider. Paul Ier s'était persuadé que le prince
Repnin remplissait toutes les conditions nécessaires pour faire impression
sur un roi jeune, récemment monté sur le trône, qui n'avait point d'expérience,
et qui passait pour doux et tranquille. En ne lui conférant point de pouvoirs
diplomatiques, et l'envoyant à titre de voyageur, il lui ôtait les embarras
de la responsabilité et lui donnait la possibilité de relations directes avec
le roi ; car, en Prusse, les membres du corps diplomatique ne sont admis en
sa présence que dans de rares occasions, tandis que les voyageurs de
distinction sont habituellement invités à la cour et même dans l'intimité du
roi. Le
prince Repnin était arrivé le 18 mai à Berlin avec une nombreuse et brillante
suite ; son entrée fut presque triomphale. Il fut présenté au roi par le
ministre de Russie, mais n'eut point d'audience. Il remit au ministre
d'Haugwitz une note assez semblable à celle qu'avait reçue le cabinet de
Vienne. Après avoir dit tous les dangers dont la révolution française et ses
armées menaçaient l'Europe, l'envoyé russe ajoutait : — « Que la Prusse
adhère à l'alliance dont la Russie et l'Angleterre forment le nœud,
l'Autriche s'y joint à l'instant même, et l'Europe est sauvée. » M.
d'Haugwitz répondit que le cabinet de Berlin était fort résolu à s'opposer
aux prétentions de la France, et à défendre l'indépendance et les territoires
de l'Allemagne ; mais que, s'il obtenait satisfaction sur ce point, il
continuerait à suivre un système de neutralité auquel la Prusse était
redevable de son repos et de sa prospérité. Le roi
partit pour Kœnigsberg et Varsovie, sans donner lieu de penser qu'il se
préoccupât de ce séjour du prince Repnin à Berlin. Il
semblait donc que sa mission ne dût pas avoir de résultat ; mais la situation
de l'Europe était si précaire, les événements avaient un cours si précipité
que la volonté du roi de Prusse pouvait changer d'un jour à l'autre. Le
prince Repnin ne quitta point Berlin. Il y tenait un grand état, y était fort
en vue, ne cachait pas l'objet de sa mission, parlait hautement de ce que la
Prusse devait faire et s'efforçait de rallier l'ancien parti qui avait
entraîné le feu roi dans la guerre de 1792. Mais la forme du gouvernement de
la Prusse et le caractère du nouveau roi ne comportaient pas le mouvement, ni
l'existence d'un parti. Les opinions étaient exprimées avec liberté dans les
entretiens de la vie privée et dans les coteries de salon, mais n'avaient
aucun accès dans la gestion des affaires. Ainsi l'envoyé russe n'eut d'autre
succès, que de donner une plus grande vivacité à l'aversion de la noblesse et
des militaires contre la France révolutionnaire. Il
chercha à s'adresser aussi à une opinion moyenne qui, sans être opposée à la
paix, sans blâmer ouvertement la neutralité, s'inquiétait et s'affligeait de
la condescendance de la Prusse pour le gouvernement français et de la
situation isolée qu'elle avait prise en Europe. Le baron d'Hardenberg était
le représentant de cette opinion. Il avait négocié et signé le traité de
Basle, qui n'avait pas été ce qu'il aurait voulu, mais dont il avait reconnu
la nécessité. Il avait désapprouvé avec prudence et réserve la conduite
politique qui s'en était suivie ; il n'avait pas la faveur du roi et n'était
pas un de ses conseillers, quoiqu'il fût ministre directeur de
l'administration des provinces de Franconie, de Westphalie et de Neufchâtel.
Au total, il jouissait d'une haute considération. Le prince Repnin chercha à
le séduire par les flatteries qu'il lui prodigua en son nom et de la part de
son maître, sans parvenir à le rendre favorable aux idées de rupture avec la
France et de nouvelle coalition. En
s'opposant formellement aux prétentions que la France produisait au congrès
de Rastadt, le roi de Prusse avait écouté les avis du baron d'Hardenberg. Il
pensait que, pour le moment, cette détermination était la seule qui fût
essentielle, parce qu'elle ralliait autour de la Prusse tous les États
secondaires de l'Allemagne, et les garantissait contre la toute-puissance de
la France et les trahisons secrètes de l'Autriche. C'était, en effet, le
danger qui paraissait au cabinet de Berlin le plus menaçant ; il était animé
de rancune et de méfiance contre l'Autriche. Tel
était le principal obstacle aux projets d'une coalition de toutes les
puissances de l'Europe ; mais l'insistance hautaine des plénipotentiaires
français à Rastadt venait en aide aux efforts de l'Angleterre et de la
Russie. Il était impossible que l'Autriche ou la Prusse, et peut-être toutes
les deux, ne prissent pas les armes pour arrêter les progrès d'une
domination, qui menaçait l'Europe. La
note, suggérée par le baron d'Hardenberg, avait été remise par le ministre
prussien à Rastadt aux plénipotentiaires du Directoire. « Les
diverses propositions qu'ils avaient présentées au congrès avaient été vues
avec la plus grande surprise par le roi ; il se flattait, disait la note, que
la France changerait de sentiment et se désisterait de pareilles prétentions,
si elle désirait sincèrement rester sur le pied de l'amitié et de la bonne
intelligence. » — « Le roi est certainement bien éloigné d'entrer dans une
nouvelle coalition contre la France ; Sa Majesté aime aussi à croire que la
République n'annoncera point des vues inquiétantes par une contenance
offensive. » Pendant
la conférence de Seltz, le cabinet autrichien n'avait pu rester sous tout
soupçon d'être complice du Directoire dans des projets qui auraient
bouleversé l'Allemagne : ainsi le comte de Cobentzel, par une sorte de
bulletin distribué aux membres du congrès, avait affirmé que l'empereur ne
séparerait point sa cause de celle de l'empire ; qu'il ne voulait pas
agrandir ses États aux dépens de l'Allemagne, et qu'il refusait tous les
avantages que lui offrait le gouvernement français. La
rupture de la conférence témoignait avec encore plus d'évidence que tout
concert entre le gouvernement français et le cabinet autrichien avait cessé.
Lorsque, aussitôt après son retour à Vienne, le comte de Cobentzel fut chargé
d'une mission pour Berlin et pour Saint-Pétersbourg, on ne pouvait plus
douter que la situation politique était entièrement changée. Berlin devenait
en ce moment le centre où allaient se traiter les plus grands intérêts de
l'Europe. Le Directoire n'avait plus à choisir entre l'Autriche et la Prusse
; ne pouvant guère espérer une alliance avec le roi Frédéric-Guillaume, il
fallait se borner à maintenir la neutralité. De nouvelles recommandations en
ce sens furent envoyées à Sieyès, afin qu'il entretînt la méfiance et
l'éloignement entre les deux cours ; il fut même chargé de donner
communication à M. d'Haugwitz des articles secrets du traité de Campo-Formio. Le
comte de Cobentzel arriva le 3 août à Berlin. « Quelle différence, écrivait
Sieyès, entre l'arrivée d'un ministre autrichien et d'un ministre français !
Du moment que M. de Cobentzel a mis le pied à terre, tous les salons parlent
de guerre contre la République, tous les propos sont autrichiens. » Le but
de sa mission n'était point caché. Dès le premier moment, il se mit en
rapport avec le ministre d'Angleterre et le prince Repnin. La
mission autrichienne ne devait pas obtenir plus de succès que la mission
russe. M. de Cobentzel fut reçu trois fois en audience par le roi, sans
ébranler un instant sa résolution. — « Je romprai la neutralité, disait-il,
contre celui qui me pressera trop de prendre son parti. » M.
d'Haugwitz répondait aux instances ou, pour parler plus exactement, aux
injonctions du prince Repnin : — « Nous n'avons manqué ni à nos amis, ni à
nos alliés ; nous ne nous brouillerons ni avec vous, ni avec la République.
Soyez sûr que nous n'avons pas voulu nous allier avec elle. » — « Et vous
avez bien fait, répondit l'envoyé russe ; mon empereur regarderait la
signature d'un tel traité comme une déclaration de guerre. Les armées russes
sauraient combattre ses ennemis, et même ses faux amis. » La
négociation fut plus facile entre le prince Repnin et le comte de Cobentzel :
ils signèrent le 10 août une convention préliminaire d'après laquelle une
armée de trente mille Russes allait entrer en Galicie comme auxiliaire de
l'Autriche. Le prince Repnin partit cinq jours après pour Vienne. — « Nous
ferons la guerre à la France avec vous, sans vous ou contre vous. » Tels
furent ses adieux aux Prussiens. Sieyès
avait reconnu, bientôt après son arrivée, qu'il n'obtiendrait rien de plus
que la neutralité. A supposer que le Directoire voulût maintenir la paix,
elle ne pouvait être conservée, si la situation restait la même. La Russie,
l'Autriche et l'Angleterre disposaient d'une masse de forces assez grande
pour tenter, avec espérance de succès, une guerre contre la France, seule et
sans alliés. Ainsi c'était avec raison que Sieyès écrivait : — « La Prusse,
quand elle serait de bonne volonté, ne peut nous donner la paix ; l'Autriche
le peut, même quand elle ne serait pas de bonne foi. » C'était
dans cette idée que le traité de Campo-Formio avait été signé. Le général
Bonaparte avait voulu lier l'Autriche et la France par des intérêts communs. Le
Directoire n'avait pas compris cette pensée ; il ne croyait à la possibilité
d'une sincère alliance avec aucune puissance de l'Europe, et il citait à
l'appui de cette opinion une parole de M. d'Haugwitz : — « Nos véritables
intérêts sont ceux de la monarchie contre le système républicain. Entre
monarchies on peut guerroyer, mais on ne veut pas se détruire. » L'envoyé
du Directoire à Berlin n'avait donc qu'un rôle d'observation ; sans s'écarter
des convenances ; en conservant un langage réservé et rare, il se confirmait
tous les jours dans son antipathie pour les vieilles sociétés, pour les
supériorités héréditaires. Il voyait sans crainte, et comme une nécessité
découlant de la force des choses, le renouvellement d'une guerre européenne ;
sa correspondance fut d'abord écrite par cette vue. —
« Si la guerre recommence, vous ne la finirez que pour la voir
recommencer encore, et ainsi de suite, à moins d'adopter et d'amalgamer avec
les opérations militaires un plan de républicanisation différent de celui
qu'on a suivi. » Il
regrettait qu'on n’eût pas républicanisé l'Italie entière. A en juger par sa
correspondance, on pouvait croire que, conformément à son esprit abstrait et
absolu, il ne concevait pas une autre politique qu'une domination pleine et
entière de la France sur l'Europe soumise ou renouvelée. Ainsi, il proposait
au Directoire, comme moyen de réduire l'Angleterre, le blocus continental
depuis Gibraltar jusqu'au cap Nord. C'était
aussi la politique du Directoire, non point par théorie et déduction logique,
mais par entraînement et en suivant le cours des passions révolutionnaires.
Au contraire, tout extrême que Sieyès était, théoriquement, il pouvait, en
présence du danger et selon l'occasion, user de ménagements et dévier de la
route qu'il croyait indiquée par les principes t tandis que le Directoire,
bien qu'il fût souvent effrayé de la perspective d'une guerre contre l'Europe
; bien qu'il flottât entre la prudence et la témérité, s'abandonnait à son
désir d'étendre partout le pouvoir despotique qu'il exerçait en France et de
l'employer au profit des intérêts et des opinions révolutionnaires. Partout
où il dominait, on voyait régner à la fois la tyrannie et le désordre. Il
avait anéanti Venise, livré Gênes à l'anarchie ; il ravageait et dépouillait
la Suisse ; il avait réuni Genève ; pas une république n'avait échappé à ses
coups. La
république cisalpine venait à peine de naître. Elle était l'œuvre de la
France. Elle lui avait emprunté sa constitution ; pourtant, elle ne fut pas à
l'abri des coups d'État du Directoire. La politique française avait suivi à
Milan la même marche qu'ailleurs. D'abord le désir de l'indépendance, l'amour
de la liberté avaient été favorisés ; mais au début d'une révolution, ces
sentiments sont professés par deux sortes d'hommes bien différents : les uns
inspirés par un esprit éclairé, une âme généreuse, le besoin de la justice,
la dignité personnelle ; les autres portés au désordre, ennemis de l'ordre
social, animés d'orgueil et d'envie, ou préoccupés d'intérêts individuels.
Comme avec ceux-là il n'y a moyen de rien établir et de rien régler, les
agents français, et avant eux le général Bonaparte, s'étaient adressés aux
vrais et honorables libéraux, aux aristocrates de situation ou d'esprit. Mais
ils rencontraient dans cette classe une opinion sincère, un caractère noble,
un patriotisme d'indépendance, et non point la docilité du vulgaire, servile
quand il n'est pas révolté. Ainsi, l'administration française se plaignit
bientôt de ce parti modéré et libéral, qui avait, à Milan, ses représentants
dans le directoire cisalpin et dans les deux Conseils législatifs. Une
occasion importante se présenta. Un traité entre les républiques française et
cisalpine avait été négocié et signé à Paris. — Il y était stipulé, que la
Cisalpine ayant demandé qu'un corps de troupes françaises fût laissé
provisoirement sur son territoire, afin de la protéger et de la défendre, la
France y maintiendrait une armée de vingt-deux mille hommes d'infanterie,
deux mille cinq cents de cavalerie, cinq cents d'artillerie. Pour solder
cette dépense, la Cisalpine s'engageait à payer dix-huit millions à la
France. Un autre article portait que les troupes italiennes seraient sous le
commandement du général de l'armée française. Visconti, ambassadeur de la
Cisalpine, s'était d'abord refusé à souscrire ces conditions ; elles lui
semblaient ne pas laisser à la nouvelle république l'indépendance qui lui
avait été promise. Le ministre du Directoire lui répondit que la république
française avait créé la Cisalpine et pouvait ne la point laisser subsister.
Aucune réponse n'était possible contre un tel argument : Visconti signa. L'indignation
fut grande à Milan. Les Conseils législatifs ne voulaient pas approuver le
traité. Le général Berthier était alors à Gênes. Il écrivit que le salut de
la Cisalpine dépendait de la ratification ; en même temps, on répandait le
bruit que la République recevrait de nouveaux agrandissements. Ces
menaces et ces promesses déterminèrent la ratification ; mais les discussions
furent vives et les opposants étaient entourés des hommages du public. Le
général Brune, qui commandait l'armée d'Italie, exigea la démission de deux
directeurs, qui tous les deux avaient eu la confiance du général Bonaparte,
le célèbre médecin Moscati et le savant Paradisi. — On fit aussi une
épuration du Corps législatif ; c'était un 18 fructidor accepté docilement et
sans violence. Ce ne fut pas le dernier. Les agents envoyés par le Directoire
s'entremettaient dans le gouvernement, favorisaient un parti ou un autre,
projetaient des changements à la constitution ; si le général Brune était
d'opinion contraire, on en référait à Paris, et, selon la décision suprême,
des décisions et des épurations étaient commandées. La
république romaine était encore plus désordonnée, plus étrangère aux mœurs et
aux opinions du pays, plus livrée aux exactions des commissaires français ;
des révoltes éclataient, tantôt dans une province, tantôt dans une autre.
C'était de ce centre de révolution que partaient les menaces contre le
royaume de Naples. Le gouvernement napolitain pouvait craindre à tout instant
qu'une insurrection ne fût suscitée dans ses États, et qu'ils ne fussent
envahis par un corps d'armée. Sur sa frontière, dans les Abruzzes, le long du
Garigliano, on entendait le cri : « Vive la république ! » On voyait flotter
le drapeau tricolore et dresser les arbres de liberté. En même temps,
arrivaient sur le territoire napolitain, non-seulement les cardinaux, la
prélature et les grands seigneurs de Rome, mais les pauvres habitants des
campagnes fuyant l'occupation militaire, le pillage, la spoliation des
églises, les violences, et la tyrannie du vainqueur exercée sous le nom de la
liberté. Un tel voisinage inspirait, parmi les Napolitains, aux uns l'effroi
de l'étranger, aux autres le désir d'être affranchis du despotisme de leur
gouvernement royal tous les jours plus soupçonneux, plus dur et plus
arbitraire. Peu
après son entrée à Rome, le général Berthier avait envoyé un adjudant général
pour demander au gouvernement napolitain l'expulsion de tous les émigrés
français, le renvoi du ministre d'Angleterre et du général Acton qui avait
toute la confiance du roi et de la reine, le passage pour les troupes
françaises qui devaient occuper les territoires de Bénévent et de Ponte
Corvo. En outre, comme si la république romaine succédait à tous les droits
du Saint-Siège, la redevance féodale que le roi payait chaque année au Pape
était réclamée. Le roi de Naples pouvait déjà se plaindre de la confiscation
des domaines privés qu'il possédait dans Rome et dans les États du Pape ; il
répondit que ces divers articles pourraient donner lieu à une négociation
entre plénipotentiaires des deux gouvernements. Il envoya de fortes garnisons
à Bénévent et à Ponte Corvo, qu'il ne reconnaissait point comme une
appartenance de l'État romain. Le
Directoire ne s'offensa point de cette réponse ; il ne lui convenait pas, en
ce moment, d'en venir à une rupture ouverte avec la cour de Naples. Le
général Bonaparte n'était pas encore parti pour sa grande expédition, et ses
préparatifs auraient été empêchés par une guerre où les Anglais auraient tout
aussitôt pris part. M. Garat fut envoyé comme ambassadeur à Naples. La
coterie républicaine et philosophique était alors en grande faveur. On
croyait qu'elle était surtout destinée aux missions diplomatiques, et que la
situation des hommes de lettres avait dû leur donner l'habitude du monde, la
connaissance des hommes et un esprit conciliant. Hormis pour Sieyès, qui
était tout autre qu'un littérateur, on n'eut point à se féliciter de ces
nouveaux choix. Lui-même en jugeait ainsi : — « Parmi ceux qui ont donné des
gages à la Révolution, combien peu ont l'esprit porté aux affaires ! » — Les
orateurs même ne lui semblaient pas bons à employer. — « L'éducation de la
tribune est loin de donner ce genre d'esprit et de capacité. » Garat
était d'un caractère doux et d'un esprit aimable, mais nul n'avait plus
d'illusions, ne voyait plus les hommes et les affaires à travers son
imagination ; le réel et le positif n'étaient pas à sa portée ; ses
impressions étaient vives et fines ; il les exprimait avec une clarté et une
élégance, qui n'excluaient pas la re-, cherche et l'emphase. Le passé et ses
propres souvenirs devenaient pour lui un thème littéraire ; il ne concevait
pas comment on pouvait lui reprocher sa conduite ou les paroles qu'il avait
prononcées. Ainsi
il n'avait pas réfléchi qu'envoyer à la sœur de Marie-Antoinette, à la
princesse la plus orgueilleuse et la plus passionnée, à la reine
Marie-Caroline, un ambassadeur qui avait signifié à Louis XVI son arrêt de
mort, c’était une véritable insulte. Le 8
mai 1798, Garat remit au roi de Naples ses lettres de créance, et lui tint un
discours qui parut appartenir au genre académique, plutôt qu'au langage
politique. A Naples il fut trouvé inconvenant ; on en plaisanta à Paris. « Il
venait, disait-il d'abord, entretenir la paix : entre Sa Majesté et la
république française. — Les principes du Directoire, dans ses relations avec
les nations de l'Europe, sont les mêmes qui, dans notre Constitution,
unissent les Français aux Français. Ce sont les principes de la justice. » —
Pour prouver ce respect de la justice, il parlait de la paix accordée
généreusement aux nations vaincues ; de l'indépendance et de la liberté
apportées aux peuples au milieu des foudres de la conquête ; de cette grande
tolérance politique, gage d'une paix durable, et qui mettait à jamais le
système social de la France à l'abri de tous les dangers. — « Le nouveau
gouvernement a tous les attributs de la force, qui s'arrête au point où elle n'est
plus que la justice invincible qui pose devant elle des limites que rien au
monde ne pourrait lui opposer. » Dans
son désir de conciliation, Garat se répandait en louanges et même en
flatteries adressée au roi de Naples ; elles contrastaient singulièrement
avec le caractère et les habitudes connues de ce prince. « Toutes les
puissances, qui savent apprécier et respecter les vertus utiles à la terre,
ont dû souhaiter d'être en paix avec la république française ; par là même
Votre Majesté devait être une des premières à la demander. « Les
temps sont venus où tous ceux qui gouvernent sont connus, appréciés, jugés
dans toute l'Europe. Le regard et l'oreille des peuples pénètrent dans les
palais des rois, comme dans les assemblées nationales et dans les directoires
des républiques. Ce regard des peuples, en perçant au fond de votre cœur, y a
démêlé tous les sentiments qui sont le germe des vertus, ce goût des mœurs
simples, qui appartient aux âmes droites et élevées, et qui doit être bien
naturel et bien profond pour se conserver longtemps sur un trône ; cette
habitude de se dérober fréquemment aux vaines pompes d'une cour, pour aller
chercher les besoins du peuple et son amour ; l'aversion personnelle que vous
avez pour les formes compliquées de la justice, et votre horreur pour des lois
cruelles qu'au commencement de votre règne vous avez cherché à adoucir. » Après
un morceau contre l'Angleterre, qui, égarée par la tyrannie de son
gouvernement, a voulu faire, de ce qu'elle appelle sa liberté, la servitude
de tous les rois et de tous les peuples, l'ambassadeur continuait à donner au
roi de sages conseils. — « C'est par les bienfaits des gouvernements que les
inquiétudes des peuples sont calmées ; la violence n'a jamais conservé
longtemps un gouvernement et en a ruiné beaucoup. Dans l'enthousiasme de sa
liberté naissante, la république française a vu le système affreux de la
Terreur prêt à noyer la liberté et toutes ses espérances dans Je sang des
Français ; mais aujourd'hui que la générosité et la clémence put remplacé cet
affreux système ; aujourd'hui que les ennemis de nos lois ne sont plus
condamnés qu'à aller vivre sous d'autres lois, toutes les vertus et toutes
les prospérités renaissent en France sous ce nouveau régime. » Il
fallait bien aussi que Garat parlât de sa personne : il témoigna, sans même
s'en apercevoir, quelque étonnement de se trouver dans une position qu'on
n'avait pas dû prévoir. « Mon
langage, qui convient à la bonté de votre cœur, convient aussi au
représentant d'une république devenue puissante par la liberté, et sage par
ses malheurs. Le Directoire a voulu le faire entendre à Votre Majesté,
puisqu'il m'a choisi pour être son organe. Ce n'est point parce qu'il m’a vu
errer sous les portiques de la faveur et de l'ambition, que le Directoire a
pu faire tomber son choix sur moi. Je n'ai guère vécu que dans le silence des
campagnes, dans les lycées et sous les portiques de la philosophie. Lorsque
les révolutions et une république m'envoient auprès de Sa Majesté, revêtu
d'un titre et chargé d'une mission qui peuvent être utiles à plusieurs
peuples, l'imagination rappelle ces temps de l'antiquité, où, du milieu des
républiques de la Grèce, des philosophes, qui n'avaient un nom que parce
qu'ils savaient penser, venaient sur ces mêmes bords, sur ce même continent,
sur ces mêmes îles, apporter leurs vœux pour le bonheur de l'humanité. » La
péroraison était lyrique : — « Ces vœux doivent être inspirés par toutes les
voix qui se font entendre aux hommes, au nom du ciel et au nom de la nature. ])ans
ces lieux où vous régnez, au milieu des plus étonnants phénomènes du ciel et
de la terre ; sur ce sol, magnifique amas de débris entassés par les
révolutions du globe ; à côté de ces volcans, dont les bouches toujours
ouvertes et toujours fumantes font penser aux laves enflammées qu'elles ont
vomies ; il me semble, Sire, que sous quelque nom qu'on vive, sous celui de
républicain ou sous celui de roi, on doit être plus impatient de signaler,
par quelque bien durable fait aux hommes, une existence si fugitive et si
incertaine. » Le roi
Ferdinand, qui était assurément le moins littéraire et le moins philosophe
des souverains, qui passait ses journées à la chasse ou à la pêche, s'entretenant
familièrement avec les lazzaroni, écoutait tout ébahi[13] cette pompeuse harangue et ne
trouvait point de paroles pour y répondre. La
reine n'assistait pas à cette audience ; Garat voulut absolument lui adresser
un discours ; elle ne put se dispenser de l'entendre. Il avait appris qu'elle
gardait souvenir du 21 janvier et qu'elle avait des préventions contre lui ;
il voulait les effacer. Ne renonçant pas à lui donner des conseils, il lui
disait que le roi voulait entretenir avec la république française une
harmonie nécessaire à sa puissance ; il ajoutait : — « Vous nourrirez,
Madame, dans le cœur de votre époux, des sentiments qui contribueront aussi à
votre repos et à votre bonheur personnel. » Après
cette leçon, il s'étendait sur les opinions libérales et philosophiques, qui
avaient présidé au gouvernement de ses deux frères, l'empereur Joseph et le
grand-duc Léopold. — « La France a le droit de ne pas se croire étrangère au
bien qu'ont fait aux hommes les principes adoptés par ces princes. « Ces
souvenirs, Madame, sont les seuls que je trouverai profondément gravés dans
votre âme. L'ambassadeur de la république française espère que dans les
communications pacifiques qu'il vient entretenir, s'évanouiront les
préventions formées par des événements mal racontés dans la France même, et
défigurés par les voix qui les ont répétés en Europe. » Aussitôt
après l'occupation de Rome et les exigences du général Berthier, la cour de
Naples eut recours à l'Autriche. On était alors dans les premiers jours
d'avril. Le cabinet de Vienne pouvait déjà prévoir que la paix ne serait pas
de longue durée, mais ne voulait point que la guerre commençât. L'envoyé
napolitain rapporta à la reine de Naples des conseils de prudence. L'empereur
remettait à une autre époque sa protection active. Pour
donner au Directoire satisfaction sur le point auquel il attachait le plus
d'importance, on éloigna du ministère le chevalier Acton, et le marquis de
Gallo lui fut donné pour successeur. De son côté le Directoire voulant
éloigner le moment de la rupture, cessa d'appuyer les prétentions de la
république romaine. Les instructions données à Garat étaient conçues dans un
esprit de conciliation ; seulement il devait insister sur l'expulsion des
émigrés français, condition que le gouvernement français imposait à tous ses
alliés, ainsi que la mise en liberté de tous les individus détenus comme
inculpés ou suspects de menées révolutionnaires. Le nombre en était grand,
car la police napolitaine devenait chaque jour plus soupçonneuse et plus
arbitraire. Le
gouvernement royal, sans accéder à ces exigences, conservait tous les dehors
de bonne intelligence avec le Directoire. Mais la
reine, de plus en plus vive dans sa haine contre la France, et plus
impatiente d'arriver à une rupture ouverte, obtint enfin que la cour de
Vienne se relâchât de son système de prudence et de temporisation ; un traité
d'alliance fut signé à Vienne le 19 mai. Le
préambule était encore plus significatif que les articles. — « L'empereur et
le roi ayant pris en considération la rapidité avec laquelle les événements
se succèdent depuis quelque temps, et la nécessité de se prémunir contre les
suites funestes de nouveaux troubles qui pourraient agiter l'Europe, et
l'Italie en particulier, Leurs Majestés Impériale et Sicilienne, réunies
d'ailleurs par les liens du sang les plus étroits, ont cru devoir se
concerter, dans cette circonstance, sur les mesures relatives au maintien de
la tranquillité publique et à la sûreté commune de leurs peuples et de leurs
Etats. » L'empereur
s'engageait à conserver sur pied soixante mille hommes en Tyrol ou en Italie
; le roi devait entretenir trente mille hommes sur sa frontière. En cas de
danger, les troupes autrichiennes devaient être augmentées de vingt mille
hommes ; les troupes napolitaines de deux mille. Ce
traité fut tenu secret et ne vint point à la connaissance du gouvernement
français. Une levée extraordinaire fut ordonnée le 28 mai. Elle devait être
de quarante mille hommes. Les recrues étaient d'un homme sur cinq ; les
couvents et les ordres monastiques avaient à fournir un soldat équipé et armé
pour cinq moines. Les barons du royaume furent invités à former des corps de
cavalerie à leurs frais. Pour suffire à cette dépense, les impôts furent
augmentés et les églises dépouillées d'une partie de leurs ornements. Ce
recrutement s'opérait avec précipitation, sans ordre, sans ménagement, sans
justice. La violence et l'arbitraire étaient devenus le moyen habituel du
gouvernement et de l'administration. Les mécontentements, les murmures, les
séditions motivaient des mesures de rigueur, qui augmentaient la
fermentation. L'ambassadeur
de France demanda des explications sur cette levée d'hommes et ces
préparatifs guerriers. Il lui fut répondu que cet armement était destiné à
maintenir la paix publique dans le royaume, menacé de troubles intérieurs.
Garat, qui n'avait pas une plus grande affaire que la mise en liberté des
patriotes incarcérés ou persécutés, ne sembla pas s'inquiéter beaucoup de ce
recrutement extraordinaire. Il écrivait au Directoire qu'il n'y avait rien à
craindre de pareilles recrues, qui ressemblaient à des douaniers ou des
contrebandiers plus qu'à des soldats. L'assurance
d'être soutenue par l'Autriche n'était pas la seule cause qui enhardissait la
cour de Naples. Une autre circonstance contribuait plus encore à élever ses
espérances. Le départ du général Bonaparte, emmenant loin de la France
trente-six mille hommes des meilleures troupes de la République, laissant le
gouvernement en des mains inhabiles, et la France livrée aux discordes
civiles comprimées un moment par une tyrannie détestée, avaient ranimé le
courage des puissances vaincues ; la guerre ne leur semblait pas plus
redoutable. La prise de Malte était encore une victoire remportée dans le
rayon des intérêts européens ; si l'expédition s’était portée de là aux îles
et aux rivages de l'Adriatique, comme le général Bonaparte en avait eu
quelquefois la pensée, son génie et sa puissance auraient encore exercé leur
action sur la politique du continent et sur les déterminations des grands et
petits Etats ; mais lorsqu'on apprit qu'il avait débarqué en Egypte, qu'après
avoir pris Alexandrie, il s'engageait dans la vallée du Nil, et qu'il
remontait jusqu'au Caire ; quelque éclatant que fût ce nouveau triomphe, il
ne pouvait plus avoir aucune influence sur les affaires de l'Europe ni sur la
situation intérieure de la France. Peu de
jours après, la nouvelle arriva que l'escadre française avait été détruite ou
dispersée par l'amiral Nelson. Un mois
après le débarquement de l'armée française, l'escadre qui l'avait apportée en
Égypte fut attaquée par l'amiral Nelson. Le général Bonaparte, au lieu de la
renvoyer en France, à Malte, ou à Corfou, au lieu de l'abriter dans le port
d'Alexandrie, l'avait laissée stationner dans la rade d'Aboukir. L'amiral
Brueys, qui la commandait, s'y croyait en sûreté ; il l'avait embossée à une
distance de la côte, qui lui semblait ne pas permettre aux vaisseaux ennemis
de passer dans cet intervalle. Ne prévoyant pas le danger, il n'avait point
pris les précautions suffisantes et ne s'était point préparé à un combat. Le 1er
août, l'escadre anglaise apparut vers le milieu de la- journée ; l'amiral
Nelson, qui se trouvait compromis avec son gouvernement et son pays, pour
avoir mal rempli la mission de s'opposer à l'expédition française, tenta la
manœuvre téméraire que Brueys avait jugée impossible. On put croire un moment
qu'il payerait cher une telle audace. Un de ses vaisseaux échoua, un autre
fut obligé d'amener son pavillon. Il persista, et ayant tourné la ligne
française, il plaça les vaisseaux de l'aile droite entre deux feux. La
défense fut héroïque. Encore que les équipages ne fussent pas complets et que
les dispositions eussent été tardives, la bataille aurait eu peut-être une
autre issue, si le vaisseau l'Orient, que montait l'amiral Brueys d'abord
blessé, puis tué par un autre boulet, n'avait pas pris feu et n'avait pas
sauté vers onze heures du soir, cinq heures après le commencement de
l'action. C'était
sur ce point de la ligne française qu'était le fort du combat. L'Orient était
entre le Franklin, monté par l'amiral Duchayla, et le Tonnant, commandé par
le capitaine Dupetit-Thouars. Ils continuèrent leur feu après l'incendie du
vaisseau amiral. Duchayla blessé avait perdu connaissance. En revenant à lui,
il demanda pourquoi on ne tirait plus. C'est qu'il ne restait plus que trois
canons. — « Tirez toujours jusqu'à votre dernier boulet. » — Ce ne fut ni
lui, ni son capitaine, blessé aussi, qui rendirent le vaisseau. La
défense du Tonnant, par Dupetit-Thouars, est demeurée célèbre dans les
annales de la marine française. Entouré de l'escadre anglaise, il combattit
toute la nuit. Un boulet lui emporta les deux cuisses. — « Ne vous
rendez jamais, » furent ses dernières paroles. L'équipage lui obéit, et
lorsque les Anglais entrèrent dans le vaisseau tout démâté, qui avait été
jeté à la côte, ils le trouvèrent rempli de cadavres. L'aile gauche de
l'escadre française, commandée par l'amiral Villeneuve, ne prit point part au
combat, ce qui sembla étrange. L'escadre anglaise avait trop souffert pour le
poursuivre ; il regagna les parages de France. Ce
désastreux combat d'Aboukir compléta l'exil du vainqueur de l'Italie et de
son armée ; le retour lui était fermé ; l'espoir qu'il avait conçu de
conquérir l'Egypte, sans se mettre en guerre avec la Porte ottomane, s'était
aussi évanoui. Vainement il avait proclamé en débarquant qu'il venait
délivrer les sujets du sultan de l'usurpation et de l'affreuse tyrannie des
mamelouks. Le gouvernement ottoman n'avait pas consenti à l'expédition ; on
lui avait caché ce projet ; on l'avait même nié à l'ambassadeur de la Porte
alors à Paris. La
nouvelle de cette invasion avait produit un effet prodigieux sur l'opinion
musulmane. L'irritation du sultan fut bientôt connue de toute l'Europe. Il
allait être en guerre avec la France et s'allier avec l'Angleterre et la
Russie. Tels
furent les premiers résultats de l'expédition d'Égypte. Ils ne devaient
causer aucune surprise ; ils étaient faciles à prévoir ; mais ils changeaient
entièrement la situation de l'Europe. Sieyès fut témoin de la joie des
ennemis de la France à Berlin, sans toutefois craindre que le roi de Prusse
renonçât à la neutralité. L'Autriche était déjà décidée ; mais il lui
convenait d'ajourner la rupture et la guerre : l'armée russe n'était pas
encore en marche. Ce fut Naples, que sa faiblesse aurait dû rendre plus
prudente, qui alluma le feu. Garat
ne passa pas plus de trois mois à Naples. Soit que, comme il l'a écrit, sa
mission lui fût déplaisante, parce qu'il ne pouvait réussir, ni à obtenir la
liberté des patriotes napolitains jetés par centaines dans des cachots, ni à
faire cesser les préparatifs de guerre ; soit, ce qui semble plus vrai, que
le gouvernement napolitain, offensé de son langage menaçant et hautain, et
encore plus de ses relations intimes avec les hommes soupçonnés de projets
révolutionnaires, eût demandé son rappel, il fut remplacé par un ancien
conventionnel, Lacombe Saint-Michel. Ses instructions furent encore plus
pacifiques que celles de son prédécesseur. Les
griefs du Directoire étaient cependant devenus plus manifestes : les
préparatifs de guerre étaient continués avec ardeur. La conduite et le
langage du gouvernement napolitain témoignaient de l'influence de la reine.
Le marquis de Gallo n'était ministre qu'en apparence. Acton, le prince de
Castelcicala et Vanni étaient en réalité les conseillers dirigeants. Le roi
lui-même était devenu impatient de voir commencer la guerre. Lors donc qu'on
sut à Naples la nouvelle de la bataille navale d" Aboukir, cette victoire
des Anglais excita une bruyante allégresse ; il semblait qu'on célébrât la
gloire nationale ; quand l'amiral Nelson ramena sa flotte dans le port de
Naples pour être réparée, le roi alla à sa rencontre en mer, et conduisit le
triomphateur jusque dans son palais, au milieu d'une foule qui criait : «
Vive Nelson ! vive l'Angleterre ![14] » Les arsenaux lui furent
ouverts pour ragréer et armer ses vaisseaux. Ce
n'était pas la première visite que Nelson eût faite à Naples. Avant d'aller à
la recherche de la flotte française, il s'était arrêté un instant en vue de
la côte ; une chaloupe l'avait porté à Naples. Là, chez lady Hamilton, femme
du ministre d'Angleterre, il avait eu avec la reine un entretien secret et
lui avait juré qu'il périrait ou reviendrait vainqueur. Soit
que cette première visite à lady Hamilton eût fait sur lui une impression
profonde, soit qu'il fut séduit par l'admiration passionnée, dont cette belle
personne lui prodiguait les témoignages, Nelson passa à Naples dix jours de
triomphe et de fêtes continuelles. La cour et le peuple l'entourèrent à
l'envi d'hommages : c'était de l'adoration ; lady Hamilton était devenue
aussi une héroïne qui participait à sa gloire. Jamais vainqueur ne se laissa
récompenser par tant de jouissances. Ces
témoignages d'animosité, ces insolentes provocations confirmaient le
Directoire dans le dessein d'envahir et de révolutionner le royaume de Naples
; mais il tardait à faire éclater son ressentiment. En ce moment, il
paraissait moins empressé que la reine Caroline à commencer la guerre.
L'Italie entière semblait prête à se soulever, exaspérée par une occupation
si dure et si ruineuse ; on apprenait qu'à Malte la population s'était
insurgée. Les armées russes étaient en marche ; les armées françaises étaient
diminuées en nombre, commandées par des généraux dont la renommée n'était pas
éclatante. Tout présageait que la coalition nouvelle allait écraser la France
révolutionnaire. D'ailleurs le gouvernement napolitain voyait un grand
avantage à prendre l'offensive avant que les Français eussent réuni leurs
forces. On ne pouvait pas se dissimuler qu'ils avaient le dessein de
soumettre la Toscane et le Piémont, de chasser leurs souverains, pour ensuite
traiter Naples de la même sorte. La
résolution ainsi arrêtée, la cour de Naples ne garda plus aucun ménagement.
Le nouvel ambassadeur de France n'était pas encore arrivé. Il fut d'abord
question de ne le point admettre, en donnant pour motif de ce refus, qu'il
avait voté la mort de Louis XVI ; avant de se décider, on le retint à la
frontière sans lui envoyer de passeport. Toutefois, après le départ de
Nelson, il lui fut possible d'arriver à Naples et de remettre au roi ses
lettres de créance, en prononçant un discours beaucoup plus convenable et
plus conciliant que celui de Garat. Par une
singulière inconséquence, le jour même où Lacombe Saint-Michel assurait le
roi de Naples des intentions pacifiques du Directoire, le journal officiel
imprimait une diatribe, véritable déclaration de guerre. — « Quelle est donc
cette inconcevable démence qui entraîne la cour de Naples à sa perte... C'est
la peur qui a conseillé à Leurs Majestés — il y a trois majestés à Naples, la
reine, Acton et puis le roi — des mesures si extraordinaires, si contraires à
leurs vrais intérêts. a Puis venait l'énumération de tous les griefs : la
levée extraordinaire ; l'accueil fait aux Anglais ; le manque d'égards pour
les agents de la République ; les vexations exercées contre les amis de la
France. Le journaliste du Directoire imputait aussi aux manœuvres du gouvernement
napolitain les insurrections qui éclataient dans l'État romain contre la
nouvelle république et l'occupation française. Toute cette conduite était
attribuée à l'influence d'une femme irascible, impérieuse, inconsidérée. « Tant
d'audace et d'inconséquence pourraient-elles rester impunies ? A moins qu'une
prompte paix continentale ne devienne une égide pour le royaume de Naples,
une nuée de républicains de diverses nations franchira le petit fleuve[15] qui sépare le territoire
napolitain de celui de la république romaine. » Peu de
jours auparavant, une adresse du conseil des Cinq-Cents au peuple français,
écrite par Chénier, s'était répandue en menaces plus explicites. — « Malheur
aux rois inconsidérés, que les corruptions de l'Angleterre entraîneraient à
une guerre nouvelle. Le premier coup de canon tiré par eux contre la
république française fera crouler dans leurs États le colosse gouvernement
héréditaire... L'ambassadeur
de Naples à Paris se plaignit de cette double publication. Le Directoire
allégua l'indépendance du Corps législatif et la liberté de la presse. L'article
du journal n'était pas inséré dans la partie officielle. Une sorte de note,
adressée par le gouvernement romain aux commissaires français, pour les
requérir de ne point retenir l'élan du peuple romain, était encore plus
injurieuse. C'était une véritable déclaration de guerre. En
effet, elle allait commencer : le marquis de Gallo signifia à l'ambassadeur
de France, au nom du roi, que les États pontificaux et l'île de Malte,
envahis en violation manifeste des traités, devaient être évacués par les
armées françaises. La réponse du Directoire ne pouvait être douteuse. Il eût
peut-être voulu différer la guerre, mais ne point l'accepter lui était
impossible. Aussitôt
parut le 22 novembre 1798, un manifeste du roi de Naples : les convulsions
intérieures de la France, le bouleversement de l'Italie, les ennemis de la
monarchie et de l'ordre public placés sur la frontière de son royaume ;
l'occupation de Malte dont il était le suzerain féodal ; l'exil du Saint-Père
hors de ses États : tels étaient les motifs qui le forçaient à prendre les
armes ; il voulait assurer la tranquillité de son royaume et rétablir le
souverain pontife dans la possession légitime de Rome et de ses provinces. —
Il ne déclarait la guerre à aucune des puissances de l'Europe ; aucune armée
ne devait s'opposer à la marche de la sienne, qui ne se proposait nul autre
but que e de rendre à l'Italie méridionale la paix et le repos. Il engageait
les Romains à obéir au signal qu'il leur donnait, et promettait une
paternelle clémence à ceux qui reconnaîtraient l'autorité légitime. L'armée
napolitaine se mit en mouvement. La reine, après avoir obtenu de la cour de
Vienne l'autorisation de commencer la guerre, avait demandé qu'on lui envoyât
un général autrichien ; d'après les avis du marquis de Gallo, elle avait
désigné le général Mack ; il était déjà fort connu et avait eu un rôle
important à l'armée du prince de Cobourg, en 1793 et 94. Dès lors il avait la
réputation d'habile tacticien, de grand faiseur de projets. Ceux qu'il
proposa alors eurent peu de succès, mais comme les docteurs en stratégie, il
prétendait toujours qu'il avait été mal compris et qu'on ne s'était pas
conformé exactement à son plan. A ses prétentions militaires il joignait un
grand goût pour l'intrigue ; quelque négociation était toujours mêlée à ses
plans de campagne. Après les deux premières campagnes, il avait été rappelé à
Vienne, où il jouissait de la confiance de l'empereur et même du conseil
aulique : c'était là que le marquis de Gallo l'avait connu et jugé politique
habile, en même temps que grand capitaine. On l'avait chargé, comme chef
d'état-major, de recomposer l'armée autrichienne placée au nord de l'Italie.
Il arriva à Naples dans les premiers jours d'octobre, lorsque la guerre
n'était pas encore absolument décidée. Son assurance, l'évidence qu'il savait
donner à ses démonstrations stratégiques, ajoutèrent à la présomption qui
enivrait la reine, lady Hamilton, Acton, Gallo, et toute la coterie de femmes
et de courtisans qui voulaient la guerre. Nelson était encore à Naples. Il ne
partagea point l'enthousiasme qu'inspirait le général Mack. Il lui parut
avoir plus d'aptitude pour la parole que pour l'action. Il
commença par l'inspection générale de l'armée napolitaine, qui comptait alors
quatre-vingt mille hommes, et se chargea de la mettre en état d'entrer en
campagne avant vingt-cinq jours. Nelson et lui contribuèrent, plus que les
conseillers napolitains, à la détermination de commencer la guerre, sans
attendre que la coalition eût mis ses armées en campagne. Nelson quitta
Naples avec son escadre pour établir le blocus de Malte. Mack resta seul à
diriger la politique et la guerre. Il
trouva l'armée en plus mauvais état qu'il ne l'avait supposé. Les officiers
sans aucune expérience de la guerre ; les soldats récemment recrutés, ne
sachant pas faire l'exercice et animés d'un esprit de mécontentement ; ceux
qui étaient plus anciennement sous les armes, habitués à l'indiscipline ;
l'administration était irrégulière et négligente, les magasins vides, les
approvisionnements de vivres et de munitions incomplets. Cette inspection ne
découragea point le général Mack. — « Avec du zèle et de l'argent on pourra
tout réparer, » disait-il. — Le gouvernement prit des mesures, fit argent de
tout, créa un papier-monnaie ; le mécontentement s'accroissait ; la police
redoublait da vexations arbitraires. L'armée
se composait de cinquante-deux mille hommes. Mack la divisa en trois corps
destinés à marcher vers Rome. Sous son commandement direct, vingt-deux mille
hommes étaient réunis au camp de San Germano ; on exerçait les soldats sans
relâche ; ils manœuvraient sur un sol fangeux, détrempé par les pluies de
l'automne. On n'omettait rien de ce qui pouvait donner à cette armée de la
confiance et de l'élan. La reine, vêtue en amazone, passait des revues en
calèche avec lady Hamilton ; les courtisans, le corps diplomatique, lui
faisaient cortège ; mais ces vaines démonstrations n'avaient aucune action
sur les soldats, qui, pour la plupart, avaient été arrachés par contrainte de
leurs foyers six semaines auparavant. Les officiers se voyaient avec
déplaisir sous les ordres d'un général étranger qui avait amené avec lui un
état-major allemand. Le roi
était venu s'établir à San Germano. Son manifeste portait cette date. Il fit
aussi une proclamation à son armée ; le lendemain, 23 novembre, elle fut mise
en mouvement. Jusqu'au
dernier moment, plusieurs des conseillers du roi se montrèrent opposés à
cette résolution imprudente ; les hommes sensés voulaient attendre la
coopération active de l'Autriche, et la signature d'un traité avec la Russie,
qui aurait envoyé par mer un corps auxiliaire ; mais l'influence anglaise
exercée par lady Hamilton, surtout par l'amiral Nelson qui revint de Malte et
la volonté de la reine, avaient enfin déterminé le roi ; lui-même était
aveuglément passionné. L'armée
française, qui occupait les États romains, n'était plus commandée par le
général Gouvion Saint-Cyr. Un homme honorable et sensé comme lui ne pouvait
pas vivre en bonne intelligence avec les commissaires envoyés par le
Directoire et avec les révolutionnaires du nouveau gouvernement romain. Ayant
usé de son autorité pour faire restituer au prince Doria un ostensoir enrichi
de diamants, que les consuls de Rome avaient fait enlever de la chapelle de
son palais, il fut dénoncé au Directoire par le commissaire Bassal. Sans
autre information, le Directoire, non-seulement retira au général Saint-Cyr
le commandement de l'armée[16], mais le destitua de son grade,
ainsi que le colonel Marchand, qui depuis a été un général distingué, et qui
avait eu dans cette affaire le tort d'obéir au général en chef. Peu après,
les directeurs, mieux instruits des circonstances, se repentirent de leur
précipitation, donnèrent à Saint-Cyr un commandement dans l'armée du Rhin,
rappelèrent leur commissaire et le mirent en jugement. Le
général Macdonald succéda à Saint-Cyr dans la difficile mission de maintenir
l'ordre dans le gouvernement révolutionnaire de Rome et de réprimer les
insurrections qui éclataient de toutes parts dans les États pontificaux. Sa
conduite ajouta encore à la bonne renommée qu'il avait acquise dans les
campagnes de l'armée du nord. Toutefois, le Directoire ne lui laissa point le
commandement en chef, et envoya à Rome le général Championnet, qui avait
commandé avec distinction une division de l'armée de Sambre-et-Meuse. Il
arriva à Rome le 18 novembre, quatre jours avant la déclaration de guerre. D'après
le plan du général Mack, l'armée napolitaine passa la frontière sur plusieurs
points à la fois. La ligne d'attaque s'étendait de la côte de Naples à
l'Adriatique, dans un espace de cinquante lieues. Cinq colonnes marchaient
sur Rome par des routes différentes et ne s'appuyaient pas l'une sur l'autre.
Il n'y avait pas un centre d'opération : la ligne d'attaque n'était pas
continue. La
gauche des Français, qui occupait la marche d'Ancône, était la partie la plus
nombreuse et la plus forte de l'armée. Elle fut attaquée par une division
napolitaine de dix-mille hommes seulement. Au contraire, la droite, qui était
peu garnie et insuffisamment défendue, allait avoir à combattre le gros de l'armée
du général Mack, qui se présentait avec plus de trente mille hommes sur les
routes de Frosinone et de Terracine. Il se flattait de culbuter facilement la
droite française et de forcer les divisions à se replier en désordre les unes
sur les autres. Le
général Championnet se comporta de manière à déjouer les projets de Mack. Il
n'était pas en force pour défendre Rome. Il y laissa une garnison au château
Saint-Ange et se replia sur Cività-Castellana, position très-forte, qui
pouvait communiquer par les passages de l'Apennin avec le centre et la gauche
de l'armée française. Le roi
de Naples fit son entrée triomphale à Rome, le 29 novembre, sans avoir
rencontré un soldat français, et s'installa dans son palais Farnèse. Les
gouvernants de la république romaine et leurs partisans les plus compromis
avaient quitté la ville avec les Français. Ils avaient prévu qu'on ne devait
pas compter sur la clémence du roi de Naples. Ceux qui avaient eu plus de
confiance en furent punis. Dès le jour même, un grand nombre furent
emprisonnés et quelques-uns furent mis à mort. Pendant deux jours, la plus
vile populace pilla les maisons, massacra les citoyens, jeta les juifs dans
le Tibre. Enfin les vainqueurs sentirent la honte d'un tel désordre ; une
junte, formée des plus grands seigneurs de Rome, les Borghèse, les Gabrielli,
les Massimi, fut installée et parvint à rétablir le bon ordre : les croix
remplacèrent les arbres de liberté ; les écussons du roi de Naples et du Pape
furent relevés. Le roi
s'était hâté d'écrire au Pape. Il était alors retiré dans la Chartreuse de
Florence, où le gouvernement français avait permis qu'il reçût un asile. —
« Votre Sainteté, lui écrivait le roi de Naples, saura que nous sommes
entrés en triomphateurs dans la sainte ville de Rome, auparavant profanée par
des impies qui se sont enfuis à l'apparition de la croix et de notre armée :
Votre Sainteté peut reprendre l'exercice de son suprême et paternel pouvoir.
Quittez donc la Chartreuse, cette trop modeste demeure, et sur les ailes des
chérubins, ainsi que notre sainte madone de Lorette, revenez au Vatican, afin
de le purifier par votre sainte présence. Tout est préparé pour recevoir
Votre Sainteté ; elle pourra célébrer les saints offices le jour de la
Nativité du Sauveur. » Une
autre lettre fut écrite au nom du roi au ministre des affaires étrangères du
roi de Sardaigne. Depuis quelques semaines, la cour de Naples pressait
inutilement ce prince de se déclarer contre la France. Peu de jours
auparavant, une lettre avait été interceptée et fut publiée ; elle
s'exprimait en ces termes : — « Nous savons que dans le conseil de votre roi,
des ministres circonspects, pour ne pas dire timides, frémissent aux seuls
mots de parjure et de meurtre, comme si le traité d'alliance entre la Sardaigne
et la France était un acte digne de respect. N'a-t-il pas été dicté par la
force oppressive du vainqueur ? De pareils traités sont une injure du fort
contre le faible, qui doit saisir la première occasion offerte par la fortune
pour s'en affranchir. Appelez-vous assassinat l'extermination de vos tyrans ?
— Les bataillons français sont en sécurité, se confiant à la paix, dispersés
sur votre territoire. Excitez le patriotisme du peuple ; que l'enthousiasme
devienne la fureur. Quel Piémontais ne serait pas honoré d'abattre à ses
pieds un ennemi de sa patrie ? Ces meurtres accomplis isolément profiteront
plus au Piémont que des batailles gagnées. Jamais la postérité juste ne
donnera le nom injurieux de trahison aux actes énergiques d'un peuple qui,
pour reprendre sa liberté, marche sur les cadavres de ses oppresseurs. » Le
succès, car on ne pouvait pas dire la victoire, n'avait point calmé ces
féroces sentiments. — « Les Napolitains, disait la nouvelle dépêche, guidés
par le vaillant général Mack, ont sonné les premiers la dernière heure des
Français du haut du Capitole. Ils avertissent l'Europe que le moment des rois
est arrivé. Infortunés Piémontais, secouez vos chaînes, écrasez' vos
oppresseurs, répondez à l'appel du roi de Naples. » Pendant
que le roi de Naples et le général Mack s'établissaient à Rome, supposant que
l'armée française ne s'arrêterait point dans sa retraite et reculerait
jusqu'en Lombardie où peut-être elle serait prévenue par les Autrichiens,
l'aile droite des Napolitains n'obtenait pas les mêmes avantages. Le général
Micheroux, qui commandait dans les Abruzzes, avait passé la frontière et
s'était avancé jusqu'à Fermo. A peine avait-il neuf mille hommes de mauvaises
troupes, dont le nombre diminuait chaque jour par la désertion et les
maladies. Il rencontra, en avant de Fermo, les divisions Monnier, Rusca et
Casa-Bianca. L'issue du combat ne fut pas un instant douteuse : les
Napolitains, mal dirigés, sans confiance et sans courage, prirent la fuite
après avoir perdu beaucoup des leurs ; leurs drapeaux, leur artillerie et bon
nombre de prisonniers restèrent aux mains des Français. Le général Micheroux
se retira dans les Abruzzes, où un faible détachement français suffisait
maintenant pour le contenir. Les divisions victorieuses se portèrent aussitôt
vers le centre de la ligne d'opérations. Les Napolitains s'étaient avancés
sans résistance jusque Rieti et marchaient sur Terni. Des renforts arrivèrent
au général Lemoine qui défendait cette route, et le colonel San Filippo ne
fut pas plus heureux que le général Micheroux. Les Français rentrèrent à
Rieti, et le général Kellermann poussa jusqu'à Tivoli. Maintenant,
assurée sur sa gauche, l'armée française se trouvait en force à sa droite,
concentrée autour de Cività-Castellana. Le général Macdonald y commandait.
Championnet avait sous ses ordres directs les divisions qui se trouvaient de
l'autre côté de l'Apennin, mais les communications étaient libres et il
pouvait faire sa jonction avec Macdonald. Pendant
les cinq jours qui avaient changé la position relative des deux armées, le
général Mack n'avait fait aucun mouvement, pris aucune disposition :
seulement on assiégeait le château Saint-Ange. Avant de commencer l'attaque,
le général napolitain avait fait une sommation où se trouvaient les paroles
suivantes : — « Les Français malades dans les hôpitaux de Rome seront
considérés comme otages. Chaque coup de canon qui partira du château causera
la mort de l'un d'entre eux. Il sera abandonné à la juste colère du peuple. »
— Cette pièce était signée de Mack. Elle fut transmise au général
Championnet, qui la fit mettre à l'ordre de l'armée. Cette atroce menace
contribua beaucoup à imprimer à la guerre un caractère de cruauté. Le
château Saint-Ange continua à se défendre, et le 3 décembre Mack sortit de
Rome avec son corps d'armée, laissant six mille hommes auprès du roi. Son
système semblait être, non-seulement pour les grandes opérations, mais aussi
pour la direction d'un corps d'armée, de diviser ses forces. Il distribua ses
vingt-deux mille hommes en quatre camps séparés. Ils furent successivement
attaqués par les Français. Pendant huit jours, les deux armées se livrèrent
des combats partiels ; hormis le jour où une faible garnison fut surprise et
presque entièrement massacrée, l'avantage fut constamment aux Français. — La
division du général Maurice Mathieu força à capituler deux généraux et quatre
ou cinq mille hommes qui s'étaient enfermés à Calvi. Le
général Championnet était venu se joindre à Macdonald ; Mack fit alors sa
retraite sur Rome, dix jours après en être sorti. Son armée n'était plus en
état de tenir la campagne ; les Napolitains, non — seulement étaient
découragés, mais, se voyant si malheureusement commandés par des étrangers,
ils ne connaissaient plus ni obéissance, ni discipline, et criaient à la
trahison. Leurs soupçons se portaient particulièrement sur les émigrés
français, uniquement parce qu'ils étaient Français : ils les traitaient de
jacobins. Cependant
les partisans de la république restés à Rome commençaient à reprendre courage
en voyant les continuels échecs de l'armée napolitaine, et l'on pouvait
craindre la fermentation qu'ils susciteraient dans cette populace qui, une
semaine auparavant, voulait les massacrer. Le roi de Naples se plaça
prudemment à Albano, et lorsqu'il sut que Mack se déterminait à la retraite,
sa frayeur devenant plus vive, il retourna à Naples. Le danger lui semblait
si pressant, qu'il disait à son écuyer, le duc d'Ascoli : — « Les Jacobins
ont fait serment de tuer les rois. Ce sera une gloire pour toi d'exposer ta
vie pour sauver celle de ton roi. Change d'habit avec moi et prends ma place
dans la voiture. » Les
troupes napolitaines quittaient Rome le 15 décembre, et leur dernière colonne
sortait par une porte, tandis que les Français entraient par une autre.
Pendant leur absence, qui n'avait duré que dix-sept jours, l'armée du général
Mack avait perdu quinze mille prisonniers, vingt drapeaux et quarante canons. Parmi
les mécomptes de la cour de Naples et du général Mack, le plus fâcheux était
sans doute l'inaction du gouvernement autrichien. On avait espéré ce qu'on
désirait ; on avait pris de vagues promesses • pour un engagement formel.
L'armée autrichienne ne fit aucun mouvement. Elle avait occupé le territoire
des Grisons, mais sans déclarer la guerre à la France, et le Directoire, qui
voulait aussi ajourner la rupture de la paix, ne s'en était point irrité. Le roi
de Sardaigne n'avait pas non plus cédé aux — instances du roi de Naples, et
attendait sa ruine sans résistance. La
conduite du grand-duc de Toscane eut une influence plus directe sur le plan
de campagne du général Mack ; il avait envoyé en Toscane une division de six
mille hommes, que des bâtiments anglais, portugais et napolitains avaient
portés à Livourne. Il espérait ainsi décider le grand-duc à joindre ses
efforts à ceux du roi de Naples, pour délivrer l'Italie de l'occupation
française. Il en fut autrement : le gouvernement toscan se refusa aux
conseils des Napolitains et des Anglais. Il ne fit nulle résistance au
débarquement des troupes, déclara qu'il cédait à la force, mais qu'il
entendait garder la neutralité et conserver sa pleine autorité dans ses
Etats. La
division napolitaine ne pouvait servir les desseins du général Mack qu'en
traversant la Toscane pour se rapprocher de l'armée et opérer avec elle. Si
elle fût arrivée à temps, elle aurait pu être utile ; mais elle ne quitta
point Livourne. Une
autre division se trouva aussi séparée du corps d'armée de Mack, et lorsqu'il
se retira de Rome, il la laissa isolée et sans communication avec lui. Un
émigré français, le comte Roger de Damas, la commandait, et elle avait été
destinée à entrer dans l'État romain en suivant le littoral. Cette colonne se
trouvait aux portes de Rome au moment où les Français venaient d'y rentrer.
Mais Mack faisait sa retraite par une route, tandis que le comte de Damas
arrivait par une autre ; il fit demander au général Macdonald passage pour
rejoindre l'armée napolitaine. Les
Français n'avaient encore dans Rome qu'une très-faible avant-garde et
n'étaient pas en force suffisante pour repousser la division qui se
présentait. On parlementa : c'était ce qui convenait aux uns comme aux
autres. L'officier français sommait le comte de Damas de mettre bas les
armes. — « Quand on a sept mille hommes et des cartouches, on ne rend pas ses
armes, » répondait M. de Damas. Il demanda six heures de délai pour en
délibérer avec son état-major. Une heure seulement lui fut accordée. Pendant
ce répit, il prit le chemin de Civitta-Vecchia avec sa troupe ; elle fut
poursuivie ; un combat d'arrière-garde, soutenu avec énergie par les
Napolitains, fut interrompu par la nuit. Les Français étaient excédés de
fatigue ; ils rentrèrent à Rome, et M. de Damas continua sa route, non plus vers
Civitta-Vecchia, mais vers Orbitello, petite forteresse située au bord de la
mer, sur la frontière de Toscane, et appartenant au royaume de Naples. Le
général Kellermann avait été envoyé à sa poursuite et l'atteignit à
Toscanella. Un combat s'engagea et fut meurtrier de part et d'autre. Le comte
de Damas eut ta joue percée d'une balle et n'en continua pas moins à
combattre. Il y eut un moment où, abandonné des Napolitains qui
l'entouraient, il les excitait encore du geste et s'efforçait de les rallier.
— « Ce n'est sûrement pas un lazzarone, dit Kellermann, il faut que je sache
quel est ce brave. » — Il s'avança vers lui, en déchargeant ses pistolets en
l'air pour lui montrer qu'il ne voulait point le menacer. — « Rendez-vous à
moi, » dit-il. — M. de Damas se nomma, et le général républicain, qui ne
voulait pas faire prisonnier un émigré que les lois révolutionnaires
condamnaient à mort, le laissa s'éloigner. — Le chemin n'était point coupé à
la colonne napolitaine ; M. de Damas atteignit Orbitello. Cette place était
démantelée, sans défense et sans approvisionnements. Elle n'aurait pu
soutenir un siège ; Kellermann n'avait point d'artillerie. Il permit au
général Damas de s'embarquer et de retourner à Naples. Ainsi, une armée
française de quinze mille hommes venait de forcer cinquante mille Napolitains
à se retirer, vaincus et en désordre, des États romains où ils étaient entrés
quinze jours auparavant. Le
général Championnet s'arrêta peu de jours à Rome, pour rétablir le
gouvernement] républicain et pour donner quelque repos à ses troupes. Des
renforts lui arrivèrent, et bientôt son armée put compter vingt-cinq mille
hommes. Huit mille furent laissés dans les Abruzzes sous les ordres de
Duhesme ; dix-sept mille furent dirigés sur Naples. C'était une entreprise
téméraire ; encore que le général Mack n'eût rien disposé pour une guerre
défensive et qu'il ne se fût pas occupé de munir les places fortes, ni d'ordonner
les travaux nécessaires pour occuper des positions choisies d'avance, il
disposait d'une armée très-supérieure en nombre aux Français : la division
qu'il avait envoyée en Toscane allait revenir par mer ainsi que la colonne du
comte de Damas. Les
premiers succès de l'armée française furent obtenus dans les Abruzzes par le
général Duhesme ; il n'avait pas la supériorité du nombre ; il n'amenait avec
lui aucune artillerie de siège ; ses menaces et quelques démonstrations
d'attaque suffirent pour déterminer les commandants des forteresses à
capituler : tant le découragement était grand parmi les Napolitains. Il
continua à avancer sur la route qui suit le rivage de l'Adriatique, tandis
que deux autres colonnes cheminaient par les pénibles sentiers de l'Apennin,
pour le traverser et descendre dans la Campanie, afin d'y opérer avec l'armée
qui venait de Rome. Pendant ce temps-là, le général Macdonald s'avançait vers
Naples, sans* trouver de résistance. Mais
tout à coup la situation changea ; de retour à Caserte, le roi de Naples,
mécontent de son armée, soupçonnant les généraux de trahison, irrité contre
le général Mack, se décida à recourir aux passions religieuses et
patriotiques de la population. Il adressa à ses sujets des proclamations pour
les appeler à la défense de la religion, de leur roi, de leur pays, de leurs
propriétés, de leur famille. — « L'ennemi n'est qu'en petit nombre ; si vous
le voulez, vous serez sauvés. Que tous ceux qui ont du courage, qui aiment
Dieu et ce qu'ils possèdent, prennent les armes pour se défendre : jamais le
Napolitain ne fut poltron quand il s'agit de la cause de Dieu ; si vous
n'accourez pas pour vous défendre, vous perdrez tout ; vous verrez outrager
vos femmes, vos filles, vos sœurs. Faites que l'ennemi trouve la mort dans le
royaume. Appelez à votre aide votre grand protecteur saint Janvier. Ayez
confiance en Dieu. Ne reniez point votre foi. » Les
populations napolitaines crurent entendre la voix de Dieu ; les prêtres, les
moines, les seigneurs un les plus hardis parmi les paysans assemblaient des
bandes, parcouraient les campagnes, massacraient les soldats français isolés
sur les routes ou les égorgeaient dans les maisons. Ce fut surtout dans les
Abruzzes que le soulèvement fut général. Sur la route de Rome à Naples, les
paysans brûlèrent le pont de bois du Garigliano et s'emparèrent d'une partie
du parc d'artillerie de l'armée française. Sans être secondés par l'armée,
sans être guidés par aucun général, les défenseurs de la religion et du pays,
sortant comme de dessous terre, ces mêmes hommes qui, recrutés par
contrainte, assujettis à une discipline dont ils ne comprenaient pas les
motifs, étaient de mauvais soldats, devenaient des ennemis redoutables pour
les vainqueurs et les conquérants. La
marche des colonnes françaises dans les Abruzzes fut arrêtée par cette
insurrection. Quant au corps d'armée commandé par Macdonald, il continua sa
marche. Après avoir passé le Garigliano, il arriva devant Gaëte. Cette ville,
dont la défense fut, dans une autre guerre, si longue et si obstinée, était,
dès lors, forte et presque inexpugnable par sa position et par les ouvrages
qui l'entouraient ; elle se rendit à la première sommation. La garnison était
de quatre mille hommes ; un général suisse, qui la commandait, n'essaya ni
une résistance, ni un refus. L'armée
française arriva devant Capoue : la forteresse est située sur la rive gauche
du Volturno ; c'était en ce lieu que le général Mack ralliait ses troupes ;
un camp retranché en gardait l'approche. Les Français n'avaient point compté
sur une défense énergique, accoutumés, comme ils l'étaient, à de promptes et
faciles capitulations. Leur espérance fut trompée ; les attaques furent
vivement repoussées ; le général Bongerard fut tué ; le général Maurice
Mathieu blessé. Il fallut renoncer à emporter Capoue de vive force, et
reconnaître que l'armée française s'était engagée dans une expédition
imprudente, qui devenait très-dangereuse. Les
divisions commandées par Championnet en personne arrivèrent par la route de
Frosinone et rejoignirent l'avant-garde. Il avait été témoin du soulèvement
de la population, et les colonnes qui arrivèrent des Abruzzes avaient éprouvé
plus cruellement encore les fureurs et les vengeances des habitants insurgés.
Heureusement pour le salut de l'armée française, elle se trouvait entièrement
réunie. Cependant
une confusion honteuse régnait à Naples dans les conseils et dans les
états-majors ; le parti qui avait voulu confier la défense du royaume à des
bandes désordonnées, au patriotisme populaire assez semblable à un
brigandage, triomphait du succès de ses conseils, et tenait pour manque de
courage et de loyauté la prudence des généraux, des ministres, et de toute
autorité régulière. On ne parlait que de conspirations ; on emprisonnait les
chefs militaires ; la discipline des soldats était abolie, et la populace de
Naples devenait la seule puissance ; la reine passait alternativement de
l'abattement à la présomption, de la crainte à la colère ; le général Mack,
menacé d'une complète disgrâce, faisait encore de nouveaux plans
stratégiques. Pour un
gouvernement raisonnable, il n'y aurait pas eu lieu à se désespérer ; les
Français étaient peu nombreux, ils étaient maîtres seulement de la place
qu'ils occupaient ; le soulèvement des provinces, l'agitation de la
population de Naples étaient favorables au roi ; toutes les chances étaient
pour lui, à la seule condition de maintenir l'ordre et de savoir ce qu'on
faisait : mais, faute de satisfaire à cette condition, le danger croissait et
la ruine devenait certaine. Les
persécutions de la police, les arrestations qu'elle multipliait de jour en
jour, les inquiétudes des hommes qui se savaient soupçonnés, avaient créé un
parti révolutionnaire et républicain, qui désirait l'entrée des Français, qui
les attendait comme des libérateurs. Les jacobins de Naples conspiraient en
effet ; ils avaient de furtives communications avec Championnet ; ils
l'instruisaient du désordre et lui faisaient dire de ne point se décourager.
Eux-mêmes échauffaient les passions de la populace, sachant bien que le
tumulte tournerait à leur avantage, et non pas à la conservation du
gouvernement. Le roi
était en correspondance journalière avec l'amiral Nelson, qui n'habitait
point la ville, mais à bord de son vaisseau. Un serviteur de confiance allait
lui porter une lettre ; au moment où il allait monter dans une chaloupe, un
rassemblement de lazzaroni le saisit en criant — : « Mort aux Jacobins, c'est
un espion des Français. » — Il fut percé de coups, traîné sanglant sous les
fenêtres du roi, qui le reconnut, sans pouvoir le sauver, et vit jeter son
cadavre dans un égout. Cet
affreux incident décida le roi qui, depuis quelques jours, hésitait à suivre
le conseil que lui donnaient ses courtisans, d'accord avec Acton, Hamilton et
l'amiral Nelson. Dans la
nuit du 20 au 21 décembre, le roi, la reine et leurs enfants montèrent à bord
du Vanguard, vaisseau amiral de Nelson. Le lendemain, lorsqu'on vit le
pavillon napolitain arboré sur le bâtiment anglais, le départ du roi fut
connu ; les vents étaient contraires, et il fut forcé de rester trois jours
en rade. Pendant ce temps, les magistrats, les barons, des députations de 1a.
ville se présentèrent pour conjurer le roi de ne pas abandonner son peuple,
lui promettant l'accord le plus unanime, le dévouement de tous ses sujets
pour chasser l'ennemi : il refusa de les ad mettre en sa présence.
L'archevêque de Naples fut reçu ; le roi répondit que sa résolution était
inébranlable, et qu'il avait nommé le prince François Pignatelli vicaire-général,
et lui avait laissé des instructions pour la défense du royaume. Deux
frégates napolitaines, sous le commandement de l'amiral Caracciolo,
escortèrent le vaisseau de Nelson. Le roi avait emporté non-seulement les
joyaux de la couronne, mais tout le numéraire et les lingots qui se
trouvaient dans les caisses publiques, au moment où tant de dépenses étaient
indispensables pour la défense du territoire ; il emmenait comme prisonnier
le ministre de la guerre Ariolo, qu'il accusait de trahison ; il laissait
tous les serviteurs de l'État découragés et en désarroi, la populace en
fermentation, tous les bons citoyens consternés, et la faction
révolutionnaire en pleine espérance. D'après les conseils ou la volonté de
l'amiral Nelson, toute la marine napolitaine, hormis les deux frégates qui
accompagnaient le roi, fut livrée aux flammes, dans la crainte de ia voir
tomber au pouvoir des Français. Le
prince Pignatelli n'avait ni assez de capacité, ni assez de volonté pour
faire respecter son autorité ; dès le premier moment, elle fut contestée ;
les magistrats de la ville prétendirent que les anciennes constitutions de
Naples leur déléguaient le pouvoir en l'absence du roi. Ils s'étaient
assemblés à l'hôtel de ville, et délibéraient confusément, comme gens dont le
sens est troublé. Les uns parlaient d'une république démocratique ; les
autres la voulaient aristocratique ; presque tous étaient d'avis qu'il
fallait traiter avec les Français ; il y en avait qui pensaient à choisir un
nouveau roi parmi les infants d'Espagne. Pendant
que le gouvernement et la population de Naples n'étaient occupés que de la
fuite du roi, le général Championnet réunissait son armée et rappelait à lui
tous les détachements qui, lorsqu'ils étaient faibles, couraient risque
d'être exterminés par les bandes insurgées ; il se disposait à faire le siège
de Capoue, et le général Mack préparait sa défense. Le
prince Pignatelli, à qui les autorités municipales disputaient les pouvoirs
que le roi lui avait délégués, ne les exerçait pas moins ; le premier usage
qu'il en fit, fut de traiter avec le général Championnet. Il envoya des
négociateurs, et le 12 janvier 1799, une trêve fut signée : la forteresse de
Capoue devait être livrée aux Français ; le territoire abandonné à leur
occupation était vaste et comprenait des villes considérables, telles que
Bénévent et Acerra. Une contribution de deux millions et demi de ducats était
imposée pour être payée entièrement dans le délai de douze jours. Cette
trêve était, en réalité, une honteuse capitulation ; elle remettait aux
Français la seule forteresse qui défendait Naples ; elle arrêtait le
mouvement et refroidissait l'ardeur des populations soulevées ; elle donnait
au général républicain le temps de voir arriver les renforts qui lui étaient
envoyés de Lombardie. Cette négociation avait été entamée et suivie
secrètement ; lorsque les commissaires français parurent à Naples pour
recevoir le premier terme de la contribution, qu'on ne savait comment leur
payer, le peuple se souleva et les commissaires furent obligés de quitter
furtivement la ville. Le lendemain, les séditieux désarmèrent les soldats,
puis la garde urbaine, qui seule avait maintenu un peu d'ordre dans la ville.
La division ramenée de Livourne débarqua en ce moment et se joignit à la
populace ; l'insurrection, maîtresse de Naples, demanda au vicaire général
que les forts fussent remis au peuple ; le vicaire général n'eut pas plus de
courage contre l'émeute que contre les Français, il accorda tout ce qu'elle
exigeait ; les prisons et le bagne furent ouverts ; des milliers de brigands
se mêlèrent à la populace. Alors
le prince Pindemonte, à la tête d'une députation de la cité, enjoignit au
prince Pignatelli de renoncer à ses pouvoirs et de rendre les sommes qu'il
avait à sa disposition. Il demanda quelques heures de délai et en profita
pour s'enfuir ; il se rendit en Sicile, où le roi le fit mettre en prison. Le
peuple, se voyant souverain, armé, nombreux, maître des forts, se crut
invincible. Dans sa méfiance des généraux de l'armée, qu'il traitait de
jacobins et de traîtres, il choisit pour chefs le prince Moliterno de la
maison Pignatelli, et le duc de Rocca-Romana. L'un et l'autre avaient levé à
leurs frais des corps de cavalerie et s'étaient distingués par leur courage
et leur dévouement. Aucune prévention populaire n'écarta les nobles dont le
patriotisme était connu ; les insurgés se plaçaient volontiers sous les ordres
de ceux qui s'étaient montrés empressés à la défense du pays. Au contraire,
la rage était extrême contre les généraux soupçonnés de trahison et surtout
contre les étrangers. Les lazzaroni cherchaient partout Mack pour le
massacrer ; il parvint à leur échapper ; sous un déguisement, il se rendit
auprès du général Championnet qui l'accueillit avec courtoisie et lui donna
un passeport pour Milan. Le Directoire l'y fit arrêter. Conduit en France, il
y fut retenu comme prisonnier de guerre et enfermé à Vincennes, d'où il
s'échappa après une détention de plusieurs mois. Bientôt
il n'y eut plus d'armée napolitaine. Le général Salandra, à qui Mack avait
remis le commandement, fut assailli et blessé par des gens du peuple ;
d'autres généraux ou officiers furent massacrés ; il y eut abolition complète
de la discipline ; les tranchées et les préparatifs de défense furent
abandonnés. Les chefs que les séditieux s'étaient choisis n'étaient pas mieux
obéis. Le patriotisme populaire n'était qu'anarchie et aveuglement. L'autorité
municipale et le prince Moliterno faisaient néanmoins quelques efforts pour
arrêter le désordre et pourvoir à la défense de la ville, où l'on attendait
chaque jour une attaque des Français. Un édit ordonna de se préparer à la
guerre, de maintenir la tranquillité publique et de rapporter les armes pour
les distribuer avec discernement aux défenseurs de la patrie et de la
religion. Des peines sévères et promptes devaient être infligées aux
perturbateurs ; l'édit était signé : Moliterno, général du peuple. Quoi
qu'on pût faire, et même en rétablissant le bon ordre, la guerre n'était plus
possible. Le sénat de la ville envoya des députés au général français pour
lui demander des conditions moins dures et moins déshonorantes que les
articles consentis par le gouvernement déchu. Le peuple napolitain, livré à lui-même,
disaient les négociateurs, se montrait maintenant digne d'estime et d'un
meilleur sort. Parmi la confusion que ce gouvernement mal assuré ne savait
point faire cesser, un parti peu nombreux encore conspirait pour une
république, dont la création ne pouvait être espérée qu'au moyen de la
conquête française. Les correspondants du général Championnet la lui
représentaient comme facile et l'engageaient à refuser toute pacification. Le
général Championnet n'avait pas encore donné de réponse aux députés qui lui
avaient été envoyés, lorsque le prince Moliterno se présenta au quartier
général, accompagné d'une nombreuse députation où figuraient les hommes
nobles ou plébéiens qui, pour la plupart, avaient poussé le peuple à la
sédition. Le langage de leurs orateurs fut inconvenant, présomptueux et même
menaçant. Quelques autres étaient au contraire humbles et imploraient la
générosité française. Le
prince Moliterno fit un discours qui ne tombait ni dans l'un ni dans l'autre
excès ; il le termina ainsi : — « Nous vous offrons de l'argent et la paix
comme à, un vainqueur. Ainsi, vous aurez pour vous gloire et fortune. Songez
que nous sommes très-nombreux en comparaison de votre armée. Si, accordant la
paix, vous consentez à ne pas entrer dans la ville, le monde célébrera votre
magnanimité. Si, au contraire, notre résistance vous en ferme l'entrée, il ne
vous en reviendra que de la honte. » — «
Vous parlez à l'armée française, répondit le général Championnet, comme un
vainqueur parlerait à des vaincus. La trêve est rompue puisque vous avez
manqué à nos conventions. Demain nous marcherons contre la ville. » — Et il
congédia la députation. Déjà
quelques Napolitains avaient quitté leur drapeau et avaient été reçus dans
l'armée française ; ils essayèrent d'amener les membres de cette députation
aux idées de république ; leurs propositions furent repoussées avec
indignation et colère, et les envoyés du peuple revinrent à Naples exaspérés
et furieux. Alors
prévalurent les conseils et l'influence des hommes exagérés et
déraisonnables. Le clergé, les moines, et même plusieurs des nobles qui
avaient les premiers exalté le peuple et commencé la sédition, agissaient
dans l'intérêt du roi. L'idée de la république les mettait en fureur ; ils
détestaient même Moliterno et Rocca-Romana, qu'ils regardaient comme
coupables de traiter avec les Français en sacrifiant la dynastie. Ils
réveillèrent les soupçons et les passions mal assoupies de la populace. Ils
rappelaient un mot de la reine : — « Il n'y a que le peuple de fidèle. Tous
les gentilshommes sont des jacobins. » L'émeute
fut ainsi rallumée, et le tumulte remplaça l'incertaine et incomplète
tranquillité. Moliterno et Rocca-Romana cessèrent d'être chefs du peuple : la
multitude délégua son pouvoir à un marchand de farine et à un garçon
cabaretier vulgairement appelé « le Fou ». Le 15
janvier, des troupes de lazzaroni sortirent de la ville pour marcher contre
les Français ; d'autres parcouraient les rues, pillant les maisons et
assassinant. Des prêtres, revêtus de leurs ornements, ou des moines
prêchaient dans les églises et même sur les places publiques contre les
Français et leurs partisans. Le palais du duc della Torre fut incendié avec
ses tableaux, sa bibliothèque, ses collections d'histoire naturelle : le duc
était un savant distingué, et son frère, ami des lettres et connu comme poète.
L'un et l'autre, arrachés du palais par les lazzaroni, furent brûlés vifs sur
un bûcher élevé dans la rue. Le
sénat donna sa démission ; les habitants se barricadèrent dans leurs maisons.
On n'entendait plus que les vociférations et les menaces de la multitude ivre
de fureur. Le cardinal-archevêque espéra que ces misérables insensés
entendraient la voix de la religion pour laquelle ils prétendaient combattre.
Il sortit en procession au milieu de la nuit, escorté de son clergé portant
la statue et la fiole révérée qui contient le sang de saint Janvier. De
distance en distance, il s'arrêtait ; les hymnes et les prières se taisaient,
et il prêchait la paix, la concorde, la charité chrétienne. Tout
d'un coup, on vit un homme percer la foule et pénétrer jusqu'à l'archevêque ;
il était de haute taille, vêtu de deuil, les cheveux en désordre, les pieds
nus, tel qu'un pénitent : c'était le prince Moliterno. Il demanda à
l'archevêque la permission de parler au peuple. — II exhorta le peuple à se
calmer et à prendre du repos, afin de combattre dès le lendemain les
Français. — « Jurons tous sur les saintes reliques, s'écria-t-il, de, les
exterminer ou de mourir : je le jure. » — Toutes les voix répétèrent ce
serment. Cette scène avait agi sur les esprits ; la sédition durait depuis
plusieurs heures ; la populace était fatiguée. Chacun rentra au logis ; le
calme fut pour un moment rétabli. La
conspiration républicaine ne s'endormait point ; menacés par la fureur
populaire, les chefs de cette faction devenaient de plus en plus impatients
de voir arriver les Français. Ils avaient promis au général Championnet de
lui livrer le fort Saint-Elme. Le commandant était de leur parti, mais la
garnison se composait de lazzaroni très-exaltés ; on trouva moyen
d'introduire dans la forteresse un certain nombre de gens dévoués aux
républicains qui désarmèrent les lazzaroni. Championnet fut informé qu'on avait
tenu la promesse qui lui avait été faite. Son
armée s'était approchée jusqu'à Aversa. Une colonne, partie de Bénévent,
traversa le passage des Fourches Caudines, mais non sans y éprouver une forte
résistance. La division Broussier y perdit quatre cents hommes. — Le 21
janvier, vingt-deux mille Français étaient sous les murs de Naples et
commencèrent l'attaque sur quatre points différents. La porte de Capoue fut
forcée et la colonne du général Duhesme entra dans la ville. Dès qu'il fut
engagé dans les rues, une batterie de canons fut démasquée ; des coups de
fusil étaient tirés par les fenêtres. Le général Mounier fut tué. Il fallut
se retirer après avoir perdu beaucoup de monde. Mais le général Duhesme
revint à la charge, en prenant plus de précautions, en brûlant les maisons à
mesure qu'il avançait, et il s'établit dans la place de Capoue. Les autres
colonnes avaient réussi dans leurs attaques, mais sans pénétrer dans
l'intérieur de la ville. Le
général Championnet ne voulut point ruiner et incendier cette noble ville, ni
sacrifier ses soldats dans une guerre des rues. Il écrivit une lettre aux
autorités municipales pour les engager à se rendre, en leur promettant
beaucoup de ménagements ; le messager fut reçu à coups de fusil par les
lazzaroni et revint en fuyant. Un autre fut envoyé déguisé. Il parvint dans
la ville ; mais à qui donner cette lettre ? Il n'y avait plus de sénat ;
Rocca-Romana et Moliterno étaient en fuite ; le messager ne put remettre la
lettre à personne. Le 22
janvier se passa ainsi, et le 23 commença l'attaque. Les lazzaroni
combattirent en désespérés, mais sans ordre et sans chefs. Ils étaient trahis
de toutes parts. Des républicains les conduisaient dans les rues où les
batteries françaises devaient les exterminer. Déjà
les colonnes d'attaque avançaient dans la ville. Tous les forts étaient au
pouvoir des Français. Championnet arrêta son mouvement ; il fit élever une
bannière blanche, et lorsqu'il eut réuni autour de lui un grand nombre de
gens du peuple, il parla en italien ; il leur disait que ia résistance était
insensée ; que les Français leur apportaient la paix, l'abondance, un
meilleur gouvernement ; il promettait, par serment, que les personnes, les
propriétés, la religion et le bienheureux saint Janvier seraient respectés. Son
discours leur fit impression ; ils l'écoutèrent et se laissèrent persuader.
Ce Michel le Fou, que les lazzaroni avaient choisi pour chef, s'avança vers
le général et demanda qu'une garde d'honneur fût envoyée à saint Janvier.
Aussitôt deux compagnies de grenadiers marchèrent vers la cathédrale en
criant : « Vive saint Janvier ! » — Et les lazzaroni répondaient par : — «
Vivent les Français ! » Naples
se trouva calmée comme par miracle. Les troupes françaises défilaient au son
de leur musique ; le peuple était dans l'allégresse ; on eut dit un jour de
fête. Ce ciel du midi était, au mois de janvier, illuminé par le soleil. Les
rues étaient encore jonchées de cadavres, mais on n'y prenait pas garde. Le soir
arriva, et le Vésuve, qui depuis longtemps avait semblé éteint, fut couronné
de flammes, ce qui, selon le peuple, était un heureux présage. Championnet
fit une proclamation où il disait aux Napolitains : — « Vous êtes libres. « —
Il engageait ceux qui regrettaient le gouvernement déchu, à délivrer de leur
présence la terre de la liberté. Peu de
jours après, au nom de la république française, le général en chef proclama
la république Parthénopéenne, dont une assemblée constituante devait
délibérer les lois fondamentales et les formes de gouvernement.
Provisoirement, il avait nommé une commission de vingt-cinq membres, qui se
diviserait en comités et exercerait le pouvoir suprême. Toutes
les scènes théâtrales qui accompagnent l'installation d'un gouvernement
naissant, les promesses de bonheur et de gloire, les louanges que s'adressent
par avance à eux-mêmes les nouveaux maîtres du pouvoir, les protestations de
respect pour la liberté et la justice, avaient plus de retentissement à
Naples qu'en aucun autre pays. Les imaginations méridionales, ces impressions
vives et mobiles, une jeunesse sincère dans son enthousiasme et ses
illusions, le mépris d'un gouvernement qui avait opprimé la nation et qui
n'avait pas su la défendre, qui avait rompu la paix et n'avait pas su faire
la guerre, l'éloquence native et facile des orateurs populaires, tout
contribuait à écarter la réflexion, à fermer les yeux sur les dangers qui
menaçaient la nouvelle procréation républicaine des armées françaises. Le
général Championnet, tout révolutionnaire qu'il était, avait plus de
prévoyance que les Napolitains. — «
Prenez pour modèle, leur disait-il, autant que le comportent les besoins et
les mœurs, la Constitution de la république française, mère des républiques
nouvelles et de la nouvelle civilisation. N'espérez pas de bonheur séparés
d'elle. Pensez que ses alarmes seront pour vous des angoisses, et que si elle
chancelle, ce sera votre ruine. » Le roi
de Naples avait déclaré la guerre à la France et hâté ainsi la conquête et la
révolution qui l'exilaient du continent. Le roi de Sardaigne, soumis depuis
près de trois ans à la puissance française, cherchait sa préservation dans
l'accomplissement loyal des conditions qui lui avaient été imposées. Assurément
elles lui étaient dures, et il n'avait pas pour le Directoire les sentiments
d'un fidèle allié. Mais pieusement résigné, d'un caractère faible, sans aucun
goût pour la guerre, assuré de ne trouver nul appui dans l'Autriche, il
n'essayait ni intrigue ni secrète coalition. Le
général Bonaparte, sans avoir pour lui, ni pour aucun prince d'Italie, une
véritable bienveillance, l'avait protégé contre la mauvaise volonté du
Directoire. Il croyait avantageux de ne pas porter le désordre dans-un pays
sagement gouverné, dont l'administration était régulière, l'armée vaillante
et disciplinée. Dès
qu'il eut cessé de s'occuper des affaires de l'Europe, et que lui-même eut
poussé le Directoire à l'invasion de la Suisse et de Rome, il devenait
certain que l'Italie entière allait subir le même sort. Le choix des agents
diplomatiques indiquait assez les projets du gouvernement du Luxembourg.
Ginguené à Turin, comme Garat à Naples, était envoyé pour travailler à la
propagande républicaine. Le ministre du Directoire à Gênes était plus actif
et plus dangereux. C'était Sotin, le ministre de la police du 18 fructidor.
Le général Brune, qui commandait l'armée d'Italie, professait les mêmes
opinions et appartenait au même parti. A son quartier général de Milan, il
s'entourait de jacobins français, de révolutionnaires italiens et d'exilés
piémontais ; car le roi Charles-Emmanuel avait eu à se défendre contre les
cabales et les commencements de conspiration tentés pour troubler ou
renverser son gouvernement. La république cisalpine avait un ministre auprès
de la cour de Turin ; sans crainte d'être désavoué ou blâmé, il échauffait
les esprits d'une jeunesse sans expérience, qui croyait qu'une république
apportée par la conquête procurerait la liberté ; il encourageait les
ambitieux et les envieux qui voulaient une révolution ; il propageait aussi
l'idée d'une réunion du Piémont avec la Cisalpine, pour former au nord de
l'Italie un seul et puissant État. Ginguené
était un fort honnête homme, mais la philosophie et la Révolution lui avaient
inspiré des opinions absolues et orgueilleuses. Les chimères systématiques et
l'emphase sentimentale étaient devenues dans son esprit une croyance sincère
et intolérante. La France, selon sa conviction, était un pays libre, heureux,
dont la puissance bienfaitrice était irrésistible ; les rois étaient des
tyrans odieux ; les princes d'Italie, dont il connaissait parfaitement
l'histoire, pratiquaient la politique de Machiavel et suivaient la tradition
des Borgia. Il leur attribuait des complots et rêvait les poignards et les
poisons, tandis qu'il parlait avec admiration de la loyauté du Directoire,
qui l'avait chargé d'exciter contre le roi les révoltes de ses sujets. Ignorant
les habitudes simples et tranquilles de la cour de Turin, il avait cru que sa
réception serait une pompeuse cérémonie, et avait préparé un solennel
discours où il prodiguait au roi des louanges et des leçons. Lorsqu'il vit
qu'il serait admis en audience particulière[17], il se borna à quelques paroles
moins emphatiques, mais qui manquaient de convenance. — Après avoir protesté
des intentions pacifiques du Directoire, qui, dans ses instructions, lui
avait prescrit « le respect des traités, de l'ordre public et du droit
des gens, » il disait : — « J'espère trouver les mêmes sentiments dans
les ministres de Votre Majesté. Une conduite sincère est la seule qui
convienne à un gouvernement loyal. La nation qui, par ses victoires, a
conquis le nom de grande, n'en a jamais suivi une autre. Elle fait de
l'astuce et de la duplicité dans les négociations la même estime que de la
lâcheté dans les batailles. Elle laisse la tromperie et le machiavélisme à
ces vils gouvernements corrompus et corrupteurs, qui depuis six ans troublent
l'Europe et versent le sang humain qu'ils achètent à prix d'or. Quels fruits
les puissances dociles à leurs perfides conseils en ont-elles recueillis ? Je
ne veux point rouvrir des blessures que le temps, la paix, la concorde
peuvent seuls cicatriser. Je veux seulement dire que la prospérité de tous
les gouvernements qui, comme celui de Votre Majesté, ont écouté des conseils
pacifiques, que leur prospérité et leur gloire dépendent uniquement de la
constance et de la sincérité envers la France. » Et
comme les ambassadeurs républicains étaient tous persuadés de leur propre
importance et croyaient que le choix de chacun d'eux par le Directoire était
une circonstance considérable, Ginguené ajoutait : — « Ce me sera un grand
bonheur, si ma conduite, si mes principes bien connus pendant les tempêtes
qui ont troublé ma patrie, paraissent à Votre Majesté un signe des intentions
du Directoire, si, dans cette honorable mission, je justifie la confiance
qu'il m'a accordée, et si j'obtiens, selon mon espérance, l'estime de Votre
Majesté. » Le roi
Charles-Emmanuel n'essaya point de répondre à ce discours. Il demanda à
l'ambassadeur s'il avait fait un bon voyage et s'il se portait bien. Puis il
parla de lui-même, de ses infirmités, de ses chagrins et de la consolation
qu'il trouvait dans la tendre affection de sa femme. La reine de Sardaigne
était Madame Clotilde, la sœur de Louis XVI. Ginguené eut le bon goût de
répondre que le souvenir de ses vertus et de ses bontés subsistait en France
; et le roi continua avec effusion les louanges de cette sainte princesse,
qui l'avait, disait-il, corrigé de ses défauts, de son penchant à
l'obstination et à la violence, et à qui il accordait toute sa confiance. — «
Avez-vous des enfants, monsieur l'ambassadeur ? » dit ensuite le roi,
prolongeant un entretien, qui était devenu facile et familier. —. « Non,
Sire, répondit Ginguené, et je m'en console aussi par la tendresse d'une
vertueuse épouse. » On
s'étonne d'une pareille conversation entre un envoyé du Directoire et un roi
qui, comme il le disait souvent, allait se voir enlever « sa couronne
d'épines » par une révolution que cet ambassadeur était chargé de préparer.
Leur entretien semble inattendu en de telles circonstances, et comme étranger
aux mœurs révolutionnaires. La
première difficulté diplomatique qui signala l'ambassade de Ginguené est
demeurée célèbre par le ridicule. Il voulut que Mme Ginguené fût présentée à
la cour, ce qui ne pouvait souffrir aucune difficulté. Mais à Turin, l'usage
et l'étiquette prescrivaient un habit de cour. Soit qu'il ne fût pas du goût
de Mme Ginguené, soit plutôt que son mari imaginât que l'honneur de la
république française ne permettait pas de se soumettre à cette exigence, il
prit cette affaire au sérieux, insista avec force, et finit par obtenir que
sa femme serait présentée avec une robe, comme on les portait alors à Paris :
costume fort léger, et qui devait contraster beaucoup avec l'habit de cour.
Ce succès parut si important et de si bon augure pour l'avenir, que Ginguené
rendit compte aussitôt à son gouvernement de la présentation de
l'ambassadrice. M. de Talleyrand trouva l'anecdote plaisante ; il en amusa
tout Paris, et fit insérer au Moniteur un article ainsi conçu : « Après
une négociation en règle, il a été convenu que l'épouse de l'ambassadeur de
France pourrait être présentée à la cour en costume à la française. Jusque-là
les femmes des agents politiques avaient été obligées de prendre la robe à
grands paniers. On regarde cette innovation comme une victoire de la grande
nation. » En même
temps, il fut répondu à M. Ginguené que le gouvernement français était
représenté par des ambassadeurs, mais non point par des ambassadrices. De plus
sérieuses affaires ne tardèrent pas a rendre difficiles les relations du
gouvernement français avec le roi de Sardaigne. Par suite des séditions qui
avaient déjà été réprimées ou des conjurations que la police piémontaise
avait prévenues, un nombre considérable de gens suspects ou coupables
s'étaient expatriés. Un millier environ avaient pris séjour dans le canton de
Carrossio, appartenant au Piémont, mais enclavé dans le territoire génois. Le
gouvernement de la nouvelle république ligurienne favorisait leurs
communications journalières avec ceux de leurs compatriotes qui étaient
réfugiés à Gênes, et avec le parti démocratique qui s'occupait ouvertement de
préparer une révolution contre le roi de Sardaigne. On représentait sur les
théâtres des comédies pleines d'allusions contre ce prince, et le parterre
applaudissait en criant : Vive la liberté ; mort au tyran piémontais ! Enfin,
les choses en vinrent au point que deux mille soldats génois quittèrent leurs
drapeaux, et, sortant de la ville, se rendirent à Carrossio pour se joindre
aux bannis piémontais. Un noble Génois, du nom de Spinola, et quelques
Français étaient les chefs de cette petite armée ; ils se répandaient en
injures ou en menaces contre le roi de Sardaigne, et encourageaient les
bannis en leur promettant l'appui et le secours du gouvernement cisalpin ;
ils leur disaient aussi que M. Miot, patriote trop tiède, avait été remplacé
dans l'ambassade de France par M. Ginguené, ardent républicain, qui avait
pour mission de protéger les amis de la liberté. En même temps, un autre
rassemblement de bannis se formait sous le patronage du général Brune et du
directoire cisalpin, à Pallanza, sur le lac Majeur, et menaçait les provinces
de Novare et de Verceil. Ils étaient commandés par des officiers français
détachés de l'état-major de Brune. Quelques jeunes gens du pays étaient venus
se joindre à eux. Cette troupe comptait environ seize cents hommes ; ils
surprirent Domo d'Ossola, et y trouvèrent de l'artillerie. Une
troisième bande, qui s'était réunie sur la frontière de France, dans les
vallées vaudoises, pénétra jusqu'à Pignerol et approchait de Turin. Cependant,
les populations piémontaises demeuraient tranquilles et fidèles.
Traîtreusement attaqué par trois États voisins avec lesquels il était en
paix, le roi de Sardaigne ne manqua ni de courage ni de fermeté. Déjà,
l'année précédente, il avait éprouvé le dévouement de ses loyaux sujets, et
avec leur secours, il avait réprimé les désordres et les pillages de
plusieurs bandes séditieuses. En leur rappelant les services qu'ils avaient
rendus à leur souverain et à leur pays, il les engagea à se réunir et à
s'armer sous la direction de leurs magistrats pour se joindre à la force
militaire ; il les assurait que les brigands n'avaient point, comme ils le
publiaient, l'appui de la France, et que chaque jour il recevait, de la part
des généraux ou des agents français, de nouvelles démonstrations d'amitié. Mais il
fallait savoir si une telle espérance n'était pas illusoire. Le ministre des
affaires étrangères s'en expliqua avec l'ambassadeur Ginguené. — cc Si la
divine providence, disait-il, a décidé que nous cessions d'être une
puissance, si le cours nécessaire des choses humaines doit amener notre
anéantissement, nous demandons que la grande et puissante nation, notre
alliée, qui prononcera sur notre sort, nous signifie, dès à présent, l'arrêt
qu'elle exécutera. Voilà ce que nous aimons mieux que d'être menacés par nos
propres sujets, que de subir un tel opprobre, que de voir notre ruine
consommée jour à jour ; une telle décadence, un tel état de langueur est pire
que la mort. » L'ambassadeur
répondit que le gouvernement français n'avait nullement fomenté la rébellion
; qu'il avait toujours pour le roi les mêmes sentiments ; qu'il accomplirait
avec loyauté les conditions des traités ; que si un ennemi l'attaquait, il
pouvait compter sur les baïonnettes françaises peur se défendre. — « Mais
telle n'est point la circonstance ; ce ne sont point des sujets qui veulent
renverser le trône : six mille Piémontais, amis de la liberté, animés d'un
désir de vengeance, privés des moyens de subsistance, se sont réunis sur la
frontière ; ils se sont rassemblés dans l'asile que leur ont accordé des
peuples libres ; ils ont pris les armes et attaquent le roi. Convient-il à la
France d'intervenir dans une telle affaire ? Certainement non. Si dans la
république cisalpine ou ligurienne, il s'élevait des séditions contre le
gouvernement, et qu'il ne fût pas en mesure de les réprimer, la république
française accourrait sans doute à leur secours ; mais, lorsque des Piémontais,
animés par l'amour de la liberté, s'unissent pour la conquérir et pour
affranchir leur patrie, une pareille intervention serait inconvenante et
vaine. » Alors,
le représentant du Directoire entrait dans l'examen et la critique du
gouvernement piémontais, parlait des abus, de l'embarras des finances, de la
cherté des subsistances, de la lourdeur des impôts, des rigueurs de la
répression. En conclusion, la sédition n'était pas, selon Ginguené, un danger
pour le roi si l'on ne résistait pas aux vœux du peuple qui, la noblesse
exceptée, souhaitait le succès des révoltés. Il fallait donc lui accorder
tout ce qu'il se promettait d'une révolution. » Cette
réponse était de tout point déloyale et mensongère ; il n'appartenait pas à
un agent étranger de s'immiscer dans le gouvernement du Piémont ; un article
formel du traité d'alliance avait stipulé le secours de la France en cas de
sédition. Mais ce
n'était pas tout : l'ambassadeur exigeait l'expulsion des émigrés français
qui avaient reçu un asile dans les États du roi de Sardaigne. Le ministre
répondait qu'il fallait préalablement que leur qualité d'émigrés fût prouvée
en justice ; il remarquait aussi qu'on ne pouvait regarder comme émigrés les
anciens sujets sardes de Nice et de Savoie qui se trouvaient en Piémont.
Ainsi, il y avait des serviteurs de l'État, des hommes attachés à la maison
du roi par leurs emplois qu'il était inique et absurde de traiter comme
émigrés. Le désir de confisquer leurs biens était le seul motif de la
poursuite exercée contre eux. Une
autre demande de l'ambassadeur portait encore un caractère de généralité et
d'exagération qui la rendait inadmissible : il voulait que la peine de mort
fût prononcée contre tout individu trouvé porteur d'un stylet ou d'un
couteau, indépendamment de l'usage qu'il en aurait fait. Le ministre
piémontais demandait si le code pénal où serait inséré un tel article
pourrait être avoué par la philosophie et l'humanité, si souvent invoquées
par l'ambassadeur. En même
temps, Ginguené renouvelait sans cesse une réclamation d'amnistie pour tous
les individus qui étaient emprisonnés ou traduits en justice pour faits de
sédition ou de brigandage. Tel parmi eux était prévenu d'avoir assailli sur
le grand chemin un commissaire français ; mais comme ce brigand avait
impudemment soutenu qu'il avait été chargé par les princes de la famille
royale d'assassiner les Français, les révolutionnaires piémontais l'avaient
pris sous leur protection, et, par suite, Ginguené réclamait spécialement sa
liberté au nom du Directoire. Tant de
complaisance et d'encouragement donné aux jacobins de Turin les exaltait de
plus en plus ; ils en vinrent même à se plaindre hautement de la conduite de
Ginguené, de sa complicité avec le gouvernement tyrannique du roi de
Sardaigne. Le ministre cisalpin, qui s'était fait le chef de cette
conjuration, dénonçait publiquement l'ambassadeur de France qui s'effrayait
de plus en plus du parti auquel, par crainte au moins autant que par
sympathie, il accordait sa protection. Le
rassemblement qui s'était formé à Pallanza, sur le lac Majeur, sous le
commandement de deux officiers, envoyés par le général Brune, s'était avancé
; il rencontra, sur la route de Domo d'Ossola, une colonne d'environ quatre
mille hommes, soldats piémontais ou suisses au service de Sardaigne. Le
combat fut sanglant, et de chaque côté se manifesta l'ardeur et le féroce
courage de la guerre civile. Les rebelles eurent pendant quelques moments
l'avantage, mais furent vaincus. Cent cinquante républicains tombèrent sur le
champ de bataille, quatre cents furent prisonniers, et les soldats en
massacrèrent un grand nombre. Trente-deux furent condamnés à mort. Le
Directoire, apprenant ces nouvelles, y vit la preuve d'une conjuration des
princes d'Italie et spécialement du roi de Sardaigne, pour l'extermination
des Français. Ginguené reçut donc une dépêche[18], qui lui annonçait que le
Directoire avait résolu de sauver la France, l'Italie et les amis de la
liberté ; en conséquence, il lui était prescrit de déclarer au gouvernement
sarde que le gouvernement de la République voulait trancher à la racine
l'horrible conspiration tramée par les puissances ennemies de la France ; que
le roi devait accorder une entière et loyale amnistie à tous les rebelles, à
la seule condition de déposer leurs armes et de rentrer dans leurs foyers.
Alors le Directoire interposerait son autorité pour empêcher les républiques
cisalpine et ligurienne d'inquiéter le Piémont, et ordonnerait au général
Brune de dissiper les bandes qui s'étaient formées sur la frontière. Le
Directoire recommandait surtout à son ambassadeur de faire cesser
sur-le-champ les supplices où était versé, disait-il, le sang d'hommes
honorables, dont le seul crime était leur amour pour la république française.
Si le roi n'acceptait pas ces conditions, il deviendrait évident qu'il était
le promoteur secret des séditions qu'il feignait de combattre et de punir. Ginguené,
conformément à cette instruction, ajouta ces nouvelles conditions aux autres
exigences sur lesquelles il avait auparavant insisté. En même temps il
écrivit au Directoire qu'il était absolument nécessaire que la France exerçât
une autorité pleine et absolue en Piémont ; que le roi changeât tous ses
ministres et surtout qu'il rappelât le comte Balbe, son ambassadeur à Paris.
Il le dénonçait comme l'agent de la — coalition des rois, semant partout la
corruption. Sa correspondance contribuait, selon Ginguené, à donner au roi de
Sardaigne une fâcheuse sécurité, et encourageait sa résistance d'inertie. Le
comte Balbe était l'homme le plus éclairé, le plus sage et le plus respecté
du Piémont ; il avait autant de considération à Paris qu'à Turin. Le roi
de Sardaigne céda aux menaces du Directoire, et suspendit les procédures
intentées contre les rebelles pris les armes à la main ; l'ordre fut signé le
25 mai. Le même
jour, deux officiers français, qui avaient été pris dans le combat, venaient
d'être condamnés. Ils furent exécutés dans les fossés de la place de Casale
le lendemain, 26 mai, à quatre heures du matin. Évidemment, l'ordre du roi
aurait pu arriver à Casale assez tôt pour arrêter l'exécution. Ce retard
homicide excita une vive indignation ; le supplice des deux officiers était
un assassinat ; on assura que le roi et ses ministres étaient étrangers à ce
crime. Il fut, avec vraisemblance, attribué à un subalterne que son opinion
passionnée poussa à cette infamie. Les excuses et les regrets du ministre
Priocca n'apaisèrent point la juste irritation de l'ambassadeur de France ;
il attribuait à des causes plus générales ce déplorable incident. La
défaite des républicains de Pallanza ne découragea point le rassemblement de
Carrossio ; il croissait en nombre et en audace, et les bannis ne redoutaient
point l'approche des troupes royales ; pour venir les attaquer, elles
auraient eu à traverser le territoire génois. Les encouragements de Brune et
de Sotin ne leur manquaient pas. Ils avaient, dans une de leurs incursions,
surpris quatre cents soldats et les avaient emmenés sans les maltraiter. Le
gouvernement sarde demanda, aux Génois, passage pour aller réprimer des
rebelles auxquels ils avaient laissé traverser librement leur territoire. Le
gouvernement ligurien s'y refusa, promettant de s'opposer désormais aux
incursions des bannis, engagement qu'il n'avait nulle envie de tenir. Le roi
de Sardaigne se décida alors à envoyer un détachement de ses troupes contre
les révoltés de Carrossio ; l'ambassadeur de France et le gouvernement
ligurien en furent prévenus par une note. L'ambassadeur
s'opposa formellement à cette mesure qui violait, disait-il, la neutralité du
territoire génois. La réponse était facile à faire, et la conduite du roi
n'était que trop justifiée par les procédés du gouvernement ligurien. Les
troupes royales accomplirent leur mission et reprirent possession du canton
de Carrossio. Sotin
poussa le directoire ligurien à déclarer la guerre au roi de Sardaigne. Brune
fit espérer son appui ; il voyait avec joie s'approcher le moment où ce
prince, réduit au désespoir, abandonnerait sa couronne ou succomberait à une
révolution. Depuis le départ du général Bonaparte, ses lieutenants avaient
l'ambitieuse pensée de l'imiter, en renversant des souverainetés, en créant
des républiques, en se rendant indépendants du Directoire, en suivant une
politique inspirée par leur propre opinion, ou quelquefois, comme le croyait
le public, par le calcul de leurs intérêts. Ginguené
n'avait point de desseins aussi arrêtés. Peut-être croyait-il ne pas
travailler à la complète ruine du roi de Sardaigne, en protégeant ouvertement
ses ennemis et en lui interdisant la faculté de se défendre. Il exigea que
les prisonniers emmenés de Carrossio fussent remis aux mains des Français, et
que les troupes piémontaises quittassent le territoire enclavé dans l'État de
Gênes ; il promettait en retour de cette concession que les Génois
cesseraient toute hostilité. Telle n'était pas l'intention du général Brune ;
la troupe ligurienne surprit sans défense la forteresse de Serravalle et fit
la garnison prisonnière. Lorsque
le gouvernement piémontais se plaignait de tant de vexations et des procédés
d'une puissance qui se disait amie et alliée, l'ambassadeur répondait que «
le Directoire ne pouvait pas rester sans précaution et sans défense, lorsque
dans toute l'Italie une conjuration se formait pour exterminer les Français.
Naples s'armait ; l'Autriche avait une armée nombreuse dans les États
vénitiens ; partout éclataient des séditions ; partout les prédications
excitaient les peuples contre la France ; l'or de l'Angleterre soudoyait les
conspirateurs. A Turin même n'y avait-il pas un ministre de Russie, un chargé
d'affaires d'Angleterre qui distribuaient aussi de l'argent ? Les émigrés
français ne tenaient-ils pas un langage injurieux et menaçant ? La
magistrature reprenait-elle aucun des délits commis contre les Français ?
Ainsi on ne pouvait douter de machinations qui se préparaient contre la
France. » Au fond
de l'âme, la cour et le gouvernement piémontais nourrissaient, sans doute,
une aversion réelle contre le gouvernement directorial, mais ils avaient trop
de prudence pour se compromettre inutilement. C'eût été précipiter leur ruine
sans se donner une chance de salut ; la coalition, qui n'avait pas encore
commencé à agir, pouvait plus tard venger et rétablir le roi de Sardaigne,
mais non pas le préserver. La justification contre les griefs de l'ambassadeur
était donc véridique. Le
Directoire ne voulait pas être dissuadé, et ses instructions étaient de plus
en plus rudes et exigeantes. Toutefois, le comte Balbe ne fut point rappelé ;
on n'écouta point les imputations déraisonnables de Ginguené contre un homme
honorable et loyal. Il n'était pas en rapports intimes avec les Directeurs ;
mais M. de Talleyrand avait pour lui beaucoup de considération et de
confiance. L'obéissance
du gouvernement piémontais fut encore manifestée par l'amnistie accordée aux
délits politiques ; elle s'appliqua seulement aux délits antérieurs à la
dernière sédition : les amnistiés étaient bannis du Piémont et avaient deux
ans pour vendre leurs biens. De son côté, le gouvernement français promettait
qu'à l'avenir aucun empêchement ne serait apporté au droit de réprimer la
rébellion et de maintenir la paix publique. Ginguené et Brune auraient voulu
d'autres conditions, mais celles-là avaient été réglées à Paris. Alors le
général demanda de nouvelles concessions : le renvoi des ministres du roi, la
cession ; moyennant échange, du territoire de Carrossio à la république ligurienne,
et l'occupation de la citadelle de Turin par une garnison française. Ginguené
eut la faiblesse d'obéir à la volonté de Brune, encore qu'elle fût contraire
aux dernières instructions du Directoire. Dès que
la démarche de Ginguené, faite, non pas au nom de son gouvernement mais du
général Brune, fut connue à Paris, le ministre des affaires étrangères
écrivit que la saine politique, la sécurité, les intérêts, la gloire de la
France ainsi que les dispositions actuelles des puissances de l'Europe ne
permettaient pas d'aggraver les conditions réglées avec le roi de Sardaigne ;
que le citoyen Sotin s'était écarté des instructions qu'il avait reçues et
venait d'être rappelé de Gênes[19]. Avant
que cette réponse fût arrivée, le gouvernement piémontais avait eu la
faiblesse de céder aux menaces du général Brune, et avait consenti à recevoir
une garnison française dans la citadelle de Turin. Le général s'engageait de
son côté à maintenir l'ordre public en Piémont, et à faire cesser les
hostilités de la république ligurienne, ainsi que les secours portés aux
rebelles par la république cisalpine. Le 3
juillet, la garnison française s'établit dans la citadelle de Turin. Le roi
de Sardaigne était désormais à portée des canons français. Ce succès, obtenu
par le général Brune, changea en louanges le blâme du Directoire. Le
rassemblement des révolutionnaires piémontais s'était de nouveau formé à
Carrossio ; lorsqu'ils surent, même avant la fin de la négociation, que les
Français allaient occuper la citadelle de Turin, ils pensèrent que le moment
était venu d'entrer en Piémont, qu'ils ne trouveraient aucune résistance et
qu'au besoin les troupes françaises viendraient à leur aide ; ils imaginaient
aussi que toutes les populations se soulèveraient. Ils partirent le 5 juillet
au nombre de mille, avec deux pièces de canon, passèrent devant Tortone, où
la garnison française ne chercha point à les arrêter. Le
comte de Solar, gouverneur d'Alexandrie, avait été informé de leur projet et
de leur marche ; il embusqua cinq cents hommes d'infanterie et cent cavaliers
auprès du village de Marengo ; lorsque les insurgés eurent passé, la troupe
chargea sur eux en arrière et par le flanc, les mit facilement en désordre,
s'empara de leurs canons et fit des prisonniers. Les paysans d'un canton
voisin, gens de mœurs sauvages et féroces, s'étaient armés et accoururent sur
le champ de bataille ; alors commença un horrible massacre ; les vaincus qui
se répandaient dans la campagne pour chercher asile étaient égorgés ; les
soldats essayèrent vainement de mettre un terme à tant de cruautés. Environ
six cents hommes furent victimes de cette boucherie. On
accusa le général Brune d'être la cause de ce malheur ; on disait que s'il
avait publié l'accord signé avec le gouvernement sarde, la promesse faite par
le Directoire aurait détourné les républicains de leur entreprise. On
répandit aussi que le général Mesnard avait fait espérer son appui aux
insurgés ; cette imputation sans vraisemblance prouvait seulement la haine
des populations contre les Français. D'autre part le parti révolutionnaire en
fit un crime du gouvernement royal. Ginguené écrivit amèrement au ministre
Priocca, qui lui répondit avec irritation que, si on voulait en croire le
bruit public, la tentative des rebelles avait été encouragée, et que, s'ils
avaient été victimes d'une perfidie, ce n'était pas aux agents du roi qu'elle
pouvait être reprochée. Il ajoutait que le comte de Solar était d'un
caractère si honorable et de si bonne renommée, que rien de semblable ne
pouvait lui être imputé. L'occupation
de la citadelle de Turin, au lieu d'être, comme le promettaient les
conditions du traité, un garant de paix et de calme, devint, ce qu'on aurait
pu prévoir, une occasion de discorde et de rixes, qui troublèrent la ville de
Turin. La musique de la garnison jouait à la parade les airs révolutionnaires
; des chants et des cris insultants pour le roi retentissaient. La population
s'irritait ; on redoutait à chaque instant quelque scène sanglante. Le
ministre en portait vainement plainte à l'ambassadeur. Ce qui
était probable arriva. Le 6 septembre, des officiers et des soldats de la
garnison française avaient imaginé une grande mascarade, où étaient
représentés en caricature tous les costumes de la cour de Turin. Ils se
promenaient ainsi dans trois carrosses, en compagnie de quelques vivandières
travesties en dames du palais, parcourant les rues avec tout l'appareil d'un
cortège royal. Arrivés devant l'église du Sauveur, où l'on célébrait les
saints offices du dimanche, ils s'y arrêtèrent ; les coureurs et les
huissiers qu'ils faisaient marcher devant eux, écartaient la foule comme
s'ils avaient voulu entrer dans l'église ; l'indignation et la colère du
peuple s'allumèrent ; les huissiers ayant frappé de leurs masses quelques
vieilles femmes, le tumulte devint un combat. Les soldats piémontais en
garnison dans la ville se mêlèrent au peuple. Quelques coups de fusil furent
tirés, et plusieurs soldats furent tués ou blessés. La troupe qui était dans
la citadelle courut aux armes et se précipita au secours des Français ; la
plus terrible catastrophe semblait menacer Turin ; on craignait pour le
palais du roi. Le
général Mesnard, qui se trouvait à Turin, jugea de la gravité de ce désordre.
Il ordonna au commandant de la citadelle de retenir ou de faire rentrer ses
soldats dans leur quartier. Lui-même s'y employa ; par ses exhortations ou
ses menaces, il parvint à rétablir l'ordre et le calme ; le gouverneur de
Turin s'occupait en même temps, avec autant d'empressement et de fermeté que
le général français, à renvoyer les soldats piémontais dans leurs casernes. L'ambassadeur
de France, d'accord avec le général Mesnard, blâma sévèrement la conduite du
commandant de la forteresse, qui fut changé. Mais le général Brune ne voulait
point que le gouvernement du roi de Sardaigne eût un moment de sécurité ; il
continuait à préparer une rupture ou une révolution, et Ginguené n'osait
point se refuser à ses avis, qui étaient plutôt des commandements. Il
produisit une nouvelle exigence ; il demandait le renvoi des ministres et la
destitution de plusieurs gouverneurs de provinces ou de places fortes ;
donnant pour motif d'un si étonnant abus de la puissance et de la force, la
conjuration flagrante, ourdie avec la complicité ou la tolérance du
gouvernement piémontais pour exterminer les Français. Le roi
de Sardaigne, poussé ainsi à la dernière extrémité, chargea son ambassadeur à
Paris de porter plainte au gouvernement français contre la conduite de
Ginguené. Ainsi les deux ambassadeurs sollicitaient le rappel l'un de
l'autre. M.
Ginguené accusait M. de Balbe de conspirer contre la France et de travailler
à une coalition de l'Europe contre la République. Le comte Balbe disait que
M. Ginguené était un honnête homme, qui donnait confiance à des chimères et à
des mensonges ; qui écoutait complaisamment les calomnies et les opinions des
révolutionnaires italiens ; qui faisait des discours académiques au lieu de
notes diplomatiques, et ne laissait pas un moment de repos au gouvernement
piémontais. M. de Talleyrand avait à peu près la même idée de M. Ginguené.
L'affaire de la mascarade et la demande du renvoi des ministres le décidèrent
à proposer au Directoire le rappel de Ginguené. Il fut remplacé par M.
d'Eymar[20], un ancien membre de
l'Assemblée constituante, homme de mœurs douces, d'opinions modérées, d'un
esprit cultivé ; mais d'un caractère faible et timide. A ce
moment, le Directoire ne pouvait plus douter qu'une nouvelle coalition allait
bientôt déclarer la guerre à la France, et que l'Autriche et l'Angleterre réunissaient leurs efforts pour
triompher de la République et de la Révolution. La
bonne politique eût conseillé évidemment de ne point forcer les puissances
italiennes à chercher leur salut et leur délivrance en se joignant aux
coalisés. Aussi, la résolution de garder plus de ménagements avec Naples,
Turin et Florence avait d'abord été prise, mais ce plan de conduite aurait
demandé une main forte et une volonté indépendante que n'avait pas le
Directoire. Il avait mis en mouvement tous les révolutionnaires d'Italie ; il
avait créé les républiques romaine et cisalpine pour leur servir de centres
d'action ; il n'était plus maître de ses généraux, qui agissaient selon leur
ambition ou leurs opinions plus ou moins jacobines. D'ailleurs,
cette intention pacifique était trop tardive. Il n'était plus possible de
changer les projets et de modifier les intentions de la cour de Naples. Elle
se voyait menacée de trop près pour qu'il fût possible de la rassurer ; sa
haine n'admettait aucun conseil de prudence. L'Autriche, la Russie et
l'Angleterre l'encourageaient et lui promettaient protection et secours. La
prise d'armes de Naples décida du sort du roi de Sardaigne. La guerre était
commencée de concert avec la coalition. Les armées autrichiennes et russes
allaient bientôt être en ligne sur l'Adige. Le Directoire s'attendait à les y
voir arriver très-prochainement. Le succès de cette campagne pouvait
présenter du doute. L'armée d'Italie était disséminée sur toute la péninsule
; elle avait à garder en arrière Naples, Rome et la Toscane. La discipline
était affaiblie ; les généraux n'étaient plus rangés sous l'autorité
imposante d'un grand capitaine, gouvernant à la fois la guerre et la
politique. On devait donc craindre, sinon des désastres, du moins des revers.
En ce cas, il importait que l'armée, si elle était contrainte à la retraite,
n'eût pas à traverser, en revenant sur la frontière de France, un pays
ennemi, où elle rencontrerait sur sa route une armée considérable, des places
fortes et le passage des Alpes devenu difficile. A supposer, ce qu'on ne
croyait pas avec assurance, que le roi de Sardaigne fût resté fidèle aux
traités, qu'il n'eût pas encore contracté une alliance secrète avec la
coalition, ne devait-on pas être certain qu'il se déclarerait contre la
France vaincue ? Ne l'avait-elle pas dépouillé d'une partie de ses États ? Ne
l'avait-elle pas tenu dans une honteuse subjection ? N'était-il pas abreuvé
d'amertume, exposé à de journalières humiliations ? N'encourageait-on pas la
révolte de ses sujets ? Le mal qu'on lui avait fait et qu'on lui faisait, le
calcul évident de ses intérêts étaient le présage infaillible du parti qu'il
aurait à prendre. Il n'en avait pas fallu autant pour décider Victor-Amédée,
le père de la duchesse de Bourgogne, à se joindre aux ennemis de Louis XIV.
La politique du Piémont est géographiquement déterminée. Il y
avait peu de jours que Ginguené avait été rappelé et que Joubert avait
remplacé[21] Brune au commandement de
l'armée d'Italie ; le comte Balbe venait de recevoir encore les assurances
les plus pacifiques du Directoire et du ministre des relations extérieures,
lorsque la résolution fut prise d'occuper le Piémont et d'y faire une révolution. Le
général Joubert commença par requérir le roi de Sardaigne d'envoyer sans
retard à l'armée d'Italie les dix mille hommes, qu'il s'était engagé à donner
par le traité d'alliance conclu avec la France. Il demandait en même temps
que l'arsenal de Turin lui fût livré. Le roi de Sardaigne ordonna aussitôt de
réunir un corps de dix mille hommes et de le diriger sur Milan ; il refusa de
livrer l'arsenal : aucun article du traité ne lui imposait cette obligation. Joubert
avait reçu, en quittant Paris, l'instruction et même l'ordre, non pas de
négocier, mais d'agir. Il envoya le général Grouchy commander à Turin, en
remplacement du général Mesnard, qui s'était fait aimer et estimer par sa
modération et sa douceur, et qui eût éprouvé quelque embarras d'avoir à
prendre des mesures de rigueur et de violence. Ce
n'est pas que le Directoire eût l'intention de procéder par des moyens
extrêmes. Il espérait d'abord effrayer le roi et le contraindre ainsi à
livrer son royaume à l'armée française. Des intrigues furent essayées pour
l'y déterminer. On essaya même de gagner son confesseur, pour qu'il
l'exhortât, non-seulement à abdiquer la couronne, mais à transmettre à un
gouvernement provisoire l'autorité souveraine sur ses sujets et ses soldats.
Le confesseur était un honnête homme et se refusa à ce qu'on demandait de
lui. Quelques-uns des courtisans tentèrent de décider le roi à subir, dans
l'intérêt de son peuple, la dure loi de la nécessité ; ce fut en vain ;
Charles-Emmanuel se faisait un scrupule de religion, plus encore que
d'honneur, à ne point déserter le devoir que la Providence lui avait imposé. Cependant
la garnison de la citadelle dirigeait ses batteries sur la ville ; le
gouvernement sarde réunissait des régiments pour défendre. Turin et ils
arrivaient animés de courage et de dévouement. Mais la population était émue
de terreur ; chacun tremblait de ce qui allait arriver. Le
général Joubert donna un ordre du jour daté de Milan, le 5 décembre, mais qui
ne fut publié que plus tard. — « La
cour de Turin a comblé la mesure ; elle a levé le masque. Dès longtemps de
grands crimes ont été commis. Le sang des républicains français, des
républicains piémontais était versé à grands flots par les ordres de cette
cour atroce. Le gouvernement français, ami de la paix, croyait la ramener par
des voies conciliatrices. « Son
désir prononcé était de cicatriser toutes les plaies d'une longue guerre et
de rendre la tranquillité au Piémont, en resserrant de jour en jour son
alliance avec lui. Mais son espoir a été lâchement trahi, et il ordonne
aujourd'hui à son général de venger l'honneur de la grande nation, de ne plus
croire à une cour infidèle à ses traités, et d'assurer au Piémont la paix et
le bonheur. « Tels
sont les motifs de l'entrée de l'armée française en Piémont. — Tous les amis
de la liberté sont mis sous la sauvegarde de l'armée française et invités à
s'unir à elle. — Les propriétés, les personnes et le culte seront respectés.
— L'armée piémontaise fait partie de l'armée française. Ceux qui s'opposeront
à main armée à l'entrée des Français seront poursuivis à outrance. » Les
divisions Victor et Dessoles avaient passé le Tessin à Buffalora, étaient
entrées à Novare par ruse et se trouvaient déjà devant Verceil ; d'un autre
côté, Suze, Coni, Alexandrie furent surpris et les garnisons faites
prisonnières. Le général Montrichard poussa jusqu'à Asti, et plaça ses
avant-postes à la Superga, sur cette longue montagne boisée qu'on appelle la
colline de Turin. Grouchy
ordonna aux ambassadeurs de la France et de la Cisalpine de s'enfermer dans
la citadelle. Cependant la guerre n'était point déclarée ; cette marche
soudaine de l'armée française avait été tellement inattendue que le
gouvernement n'avait donné aucun ordre, et que les garnisons ne savaient pas
si elles devaient se défendre. La forteresse de Chivasso, voisine de Turin,
avait été aussi surprise. Le
général Grouchy n'en continuait pas moins à assurer le gouverneur de Turin
qu'il s'agissait seulement de mesures de précaution, mais que si un seul ami
de la liberté, soit français, soit piémontais, était l'objet d'un acte de
rigueur, les canons de la forteresse ne laisseraient pas pierre sur pierre
dans la ville. Le gouverneur recommandait aux habitants de rester paisibles
et les rassurait, disant qu'ils n'avaient rien à craindre des Français, leurs
plus fidèles alliés. Mais
bientôt on apprit que les places fortes du royaume étaient occupées, et on
reconnut que Turin était investi de toutes parts. Le 7
décembre parut un manifeste signé du ministre Priocca. Il rendait compte de
la situation du gouvernement et du pays ; après avoir raconté les faits, il
attribuait la détermination du Directoire aux soupçons qui lui avaient été
suggérés par d'odieuses calomnies ; une vaine crainte lui faisait supposer,
que Sa Majesté, infidèle aux traités, était entrée en intelligence avec les
ennemis de la République. Alors il rappelait avec détail quelle avait été la
conduite du roi depuis l'époque où, après les premières victoires de l'armée
d'Italie, un armistice avait été signé à Cherasco, et comment, pour épargner
de plus grands maux à ses sujets, il n'avait jamais opposé un refus aux
demandes des Français, même lorsqu'elles excédaient les conditions des
traités : les réquisitions de vivres, d'habillement, de munitions, le
contingent de troupes joint à l'armée française ; l'occupation de la
citadelle de Turin : tout avait été accordé. « Sa
Majesté devait donc être vivement émue d'événements si imprévus ; mais,
cherchant toujours à en prévenir les conséquences les plus funestes, le roi a
tenté encore des négociations avec l'ambassadeur et avec le général. Quel
qu'en puisse être le succès, Sa Majesté, ayant la conscience de n'avoir
jamais manqué de bonne foi envers une puissance amie, ni d'amour pour ses
sujets, a voulu que la loyauté et la sincérité de sa conduite fussent connues
de tous. » Les
menaces et les intrigues continuaient, et Charles-Emmanuel se voyant sans
défense contre l'iniquité et la force, consentit à abdiquer. L'acte fut signé
le 9 décembre, comme une stipulation entre deux parties : le général Clauzel,
représentant la république française, et le comte Raymond de Saint-Germain
pour le roi de Sardaigne. Les
révolutionnaires piémontais ne se trouvèrent pas encore satisfaits. Ils
voulaient que le manifeste de la veille fût rétracté, que le ministre Priocca
fût remis entre leurs mains comme otage, et que le duc d'Aoste,
Victor-Emmanuel, frère du roi et son successeur présomptif, souscrivît l'acte
d'abdication. Il était chef du parti, qui aurait voulu que le roi eût pris
des mesures sévères et se fût décidé à la résistance. Le duc d'Aoste
consentit à signer la formule suivante : — « Je promets de n'apporter nul
empêchement à l'exécution du présent traité. » Le
Directoire avait voulu que la déchéance de la maison de Savoie fût
accompagnée de traitements plus durs et plus outrageants. Le roi et toute sa
famille devaient être prisonniers et amenés à Paris ; mais, avant d'expédier
cette instruction au général Joubert, M. de Talleyrand lui avait écrit
d'obtenir l'abdication le plus promptement possible, sans prescrire aucune
autre condition. Ce fut
du moins un bonheur pour le roi Charles-Emmanuel d'avoir, dans une telle
destinée, à traiter avec des généraux honorables et sensés, comme Grouchy et
Clauzel, qui ne prêtèrent point l'oreille aux jacobins piémontais ou
français. Ils montrèrent au roi de grands égards. Clauzel avait d'abord
demandé que le duc d'Aoste lui fût remis comme otage ; mais il n'insista
point et céda aux instances du roi et de la reine. Puis il eut le soin de
presser le départ de toute la famille royale. C'est en reconnaissance de ce
que le général Clauzel avait été pour lui que le roi lui donna le beau
tableau de l'Hydropique de Gérard Dow ; Clauzel l'envoya au Musée. Il
résultait de l'acte d'abdication que le roi non-seulement abdiquait
l'autorité royale, mais renonçait à la constitution monarchique ; les
Piémontais auraient à obéir au gouvernement provisoire qui serait institué
par le général de l'armée française ; les troupes sardes faisaient partie de
l'armée française ; le manifeste du 7 décembre était désavoué ; le ministre
Priocca serait consigné à la citadelle ; la religion, les personnes et les
propriétés seraient garanties ; les Piémontais qui voudraient s'expatrier
pourraient emporter leurs biens meubles et vendre les immeubles ; les émigrés
piémontais pourraient revenir dans leur patrie ; le roi se retirerait
librement en Sardaigne avec toute sa famille ; le prince de Carignan pourrait
à son gré quitter le Piémont ou continuer à y habiter avec la jouissance de
ses biens ; les scellés seraient immédiatement apposés sur les caisses
publiques et les archives. Le roi se fit un scrupule d'enlever les diamants
de la couronne et l'argenterie de son palais. Le soir
du 9 décembre, la royale maison de Savoie quitta son palais et sa capitale.
La nuit était obscure et pluvieuse, un morne silence régnait dans la ville.
Le roi et la reine étaient calmes, sans témoigner ni crainte ni douleur ; ils
voyageaient avec une escorte de soldats français et de soldats piémontais.
Ils suivirent la route de Parme. Les ordres que le Directoire avait donnés de
les amener à Paris parvinrent trop tard pour être exécutés. La famille royale
était déjà au-delà des frontières. Le
général Joubert institua aussitôt un conseil de gouvernement ; il fut choisi
avec discernement et composé d'hommes honorables par leur naissance, par les
fonctions qu'ils avaient remplies, ou par leur savoir et la distinction de
leur esprit. C'était par dévouement à leur pays malheureux, menacé de le
devenir encore plus, et non point par ambition, ni par opinion qu'ils
consentaient à accepter une si triste mission, où ils devaient de toute
nécessité perdre la confiance de leurs concitoyens, sans satisfaire les
exigences des envahisseurs, et sans pouvoir compter sur leur appui. Tout
était accompli : le Piémont était occupé par l'armée française ; le roi avait
abdiqué et quitté ses États, lorsque, le 12 décembre, le Directoire, pour
s'acquitter d'une formalité constitutionnelle, envoya aux conseils
législatifs un message en leur proposant de déclarer la guerre aux rois de
Naples et de Sardaigne. Il
était facile de motiver la guerre contre le roi de Naples ; c'était lui qui
l'avait déclarée ; d'ailleurs, les démarches de cette cour auprès de
l'Autriche et de la Russie ; l'accueil fait à l'amiral Nelson et la présence
de la flotte anglaise ; les généraux autrichiens appelés pour commander
l'armée, prouvaient avec évidence que dès longtemps la cour de Naples était
ennemie de la France. Le Directoire ne pouvait convenir qu'une telle conduite
avait pour excuse les menaces du gouvernement français et la nécessité de se
préserver d'une ruine prochaine ; ainsi, en s'expliquant sur la cour de Naples,
on devait s'attendre à un langage injurieux et déclamatoire. Mais
les circonstances n'étaient point les mêmes pour le roi de Sardaigne, et le
Directoire aurait dû être embarrassé de justifier cette déclaration de
guerre, proposée lorsque préalablement on avait conquis le Piémont, chassé le
roi et changé la forme du gouvernement ; mais on donna comme des faits
constants et avérés les calomnies des révolutionnaires italiens : la
conspiration pour assassiner les Français, le massacre des patriotes, enfin,
tous les criminels projets que Ginguené avait bien voulu croire, afin de
motiver les exigences, pour lesquelles il avait été désavoué. D'autres
grossiers mensonges étaient ajoutés à ces accusations : le duc d'Aoste avait
payé des brigands pour assassiner les Français ; le gouvernement avait fait
empoisonner les fontaines où ils puisaient de l'eau ; les soldats provinciaux
avaient été rappelés sous les drapeaux dès qu'on avait appris la déclaration
de guerre du roi de Naples ; des batteries de canon avaient été braquées
contre la citadelle. Le roi
Charles-Emmanuel se rendit de Parme à Livourne, où il s'embarqua pour la
Sardaigne ; il arriva le 3 mars 1799 à Cagliari ; son premier soin fut de
publier un manifeste, où il protesta contre les actes qui l'avaient contraint
à quitter ses États de terre ferme et à renoncer à l'exercice de son pouvoir
royal. Il déclarait, par foi et par parole de roi, que non-seulement il
n'avait jamais violé ni éludé les traités passés avec la république
française, mais qu'il les avait scrupuleusement observés, et constamment
témoigné à cette puissance amitié et condescendance, en accomplissant plus
que ses promesses ; qu'il avait toujours veillé à la sûreté des citoyens et
surtout des soldats français qui se trouvaient sur son territoire ; que ceux
qui les attaquaient et les insultaient avaient été punis. Il affirmait aussi,
sur foi et parole de roi, qu'il n'avait eu aucune intelligence sécrète avec les
puissances ennemies de la France. Il appelait en témoignage les ministres de
ces puissances accrédités près de lui, et pouvait même produire en preuve
toutes les communications que ses généraux et ses ministres avaient
entretenues r avec le gouvernement français. Sa soumission aux conditions
qu'il avait acceptées était rendue nécessaire par la supériorité des forces de
la République, et le désir d'éloigner les calamités qu'une résistance juste,
mais impuissante, eût fait peser sur son peuple. Il succombait sous
l'agression imprévue d'un allié qui l'avait assailli au milieu d'une profonde
paix ; toutefois sa résignation n'excluait pas l'espérance de retrouver une
position plus heureuse. Le roi
Charles-Emmanuel croyait devoir cette solennelle déclaration à son propre
honneur, à l'intérêt de sa famille et de ses successeurs, et même à ses
relations avec les puissances amies. En conséquence, en faisant connaître à
toute l'Europe l'injustice des procédés dont avaient usé à son égard les
généraux ou les agents français, et la fausseté des motifs qu'ils avaient
allégués ; il réclamait en même temps sa réintégration dans les domaines de
ses ancêtres. La
commission de gouvernement que le général Joubert avait installée
n'appartenait à aucun parti ; elle ne pouvait passer pour royaliste,
puisqu'elle exerçait une autorité déléguée par la puissance qui avait aboli
la royauté et chassé le roi ; elle n'était pas aristocratique, car elle
allait changer les lois qui comportaient le privilège, et proclamer l'égalité
des droits ; elle était encore moins démocratique, puisqu'elle était opposée
aux jacobins et aux révolutionnaires et ne cédait point à leur influence.
Choisie et déléguée par la puissance française, elle était odieuse au peuple
et aux soldats. La haine des Français comme vainqueurs et comme étrangers,
l'honneur de l'armée et du pays, l'exaltation des sentiments religieux, le
désordre où se trouvait déjà le Piémont, ne troublaient pas encore la paix
publique, mais produisaient une fermentation menaçante. La
commission n'exerça aucune rigueur, ne servit aucune passion. Priocca et les
hommes qui avaient eu la confiance du roi, furent envoyés en France comme
otages ou plutôt comme bannis. On s'occupa à mettre quelque ordre dans les
finances ; on fit des amendements aux lois civiles, dans le sens de
l'égalité. Mais en
un tel moment, il n'y avait pas une autre question que le sort du pays. Le
Piémont serait-il constitué en république, annexé à la Cisalpine ou réuni à
la France ? La commission jugeait avec raison que le gouvernement français en
déciderait, ou que du moins rien ne pouvait être réglé contre son gré. On sut
que l'opinion de Joubert, de M. de Talleyrand, de Rewbell, était qu'il
convenait de réunir le Piémont à la France ; c'était aussi la pensée de
presque tous les membres de la commission, des gens raisonnables, de
l'aristocratie piémontaise, et même d'une grande partie du clergé. Une
constitution républicaine eût placé le pouvoir aux mains de la faction
révolutionnaire et livré le gouvernement à ses passions, à sa tyrannie, à ses
violences. Au contraire, l'autorité française maintiendrait le bon ordre, et
semblait, en ce moment, éloignée de prendre pour délégués et pour instruments
les jacobins piémontais. C'est ce qui arriverait de même, si le pays était
donné à la république cisalpine. On voyait quel désordre y régnait, quelle
division en partis dont l'ambition et la jalousie étaient en lutte
continuelle et produisaient de fréquentes mutations dans le gouvernement.
D'ailleurs, ces mouvements restaient subordonnés à la volonté des généraux ou
des agents français, et réellement, la liberté cisalpine était une servitude
imposée par des étrangers. Ainsi
il valait mieux être réuni à un maître puissant et fort, que d'avoir un
gouvernement sans véritable autorité, livré à l'esprit de parti, et
essentiellement provisoire. Si on devait perdre sa nationalité, il valait
mieux se confondre avec un peuple vainqueur qu'avec un peuple conquis et sans
indépendance, comme étaient les Lombards. La
commission se décida pour la réunion à la France ; la municipalité de Turin
fut aussi de cet avis, et tous les commissaires des provinces reçurent
l'ordre d'ouvrir des scrutins pour recueillir les votes du peuple : car on
procédait selon le dogme de la souveraineté du peuple. S'il y
avait eu quelque vérité dans ce mode de consultation, assurément la réunion
eût été repoussée par la grande majorité des classes pauvres et sans
lumières. Elles abhorraient les étrangers, et ne pouvaient, en aucune façon,
juger ni du bien ni du mal qui pourrait être la conséquence d'un refus ou
d'une acceptation du projet de réunion. Les révolutionnaires, les hommes
animés du patriotisme italien étaient exaspérés et s'agitaient pour soulever
le peuple, non-seulement contre la réunion, mais contre l'autorité de la
commission qui la proposait. Au
milieu de ce mouvement de l'opinion, dans un pays qui, récemment, avait été
troublé par des insurrections et des prises d'armes, on pouvait s'attendre à
quelque tumulte populaire. La sédition éclata dans la province d'Acqui ;
c'était plutôt une fureur contre les Français qu’une manifestation contre la
réunion. Le bruit s'était répandu que les Autrichiens entraient en Italie,
que partout les populations étaient soulevées. L'arbre de la liberté fut
coupé ; le commissaire du gouvernement fut chassé ; un détachement trop
faible fut dispersé par les rebelles et le commandant fut tué. L'évêque
d'Acqui, qui avait essayé de les calmer, courut le risque d'être massacré. Un
médecin se mit à la tête de l'insurrection. La citadelle d'Acqui fut surprise
; cette foule insensée se croyait maîtresse de tout le Piémont et ne doutait
pas de l'expulsion de l'armée française ; les prêtres qui cherchaient à
arrêter ce mouvement, étaient massacrés par des hommes, qui avaient pris les
armes pour défendre la religion. Une
bande de huit mille se présenta devant Alexandrie. La garnison piémontaise et
française sortit et trouva peu de résistance, dispersa les rebelles et
s'empara de leur chef[22]. Pendant ce temps-là, un
affreux désordre désolait la ville d'Acqui. Les séditieux publiaient que
leurs amis s'étaient emparés d'Alexandrie. Les cloches sonnaient dans toutes
les églises ; on chantait le Te Deum ; on criait : Vive le roi !
On pillait les maisons des gens qui passaient pour amis des Français ; enfin
arrivèrent les troupes françaises. Elles
étaient commandées par le général Grouchy. A son approche les rebelles
s'étaient dispersés ; le calme fut bientôt rétabli. Grouchy se montra modéré
et humain. Mais avant son arrivée, Acqui, déjà pillée par les rebelles, avait
été livrée aux soldats. Un village où un officier français avait été massacré
fut livré aux flammes. Le médecin, qui commandait l'autre bande, avait été
fusillé à Alexandrie. La commission de gouvernement, de concert avec le
général Grouchy, ne rechercha point les coupables. Cette foule populaire
n'avait pas apprécié le danger ; elle s'était exaltée par des nouvelles
fausses et absurdes ; l'épouvante avait promptement succédé à une folle
présomption. Quand
la réunion eut été votée, la commission cessa ses fonctions et le Directoire
envoya, pour installer l'autorité et les lois françaises, un commissaire,
homme peu connu, ancien conventionnel[23]. Il se nommait Musset. Avant la
Révolution, il avait été prêtre. Par peur et par médiocrité de caractère,
plus que par opinion, il avait toujours voté et quelquefois parlé comme les
Montagnards. Mais
les temps avaient changé, et il se comporta dans cette mission en homme
raisonnable et honnête, accordant sa confiance au parti français,
c'est-à-dire aux modérés plutôt qu'au parti italien révolutionnaire. Le
Piémont était conquis ; Naples était au pouvoir de l'armée française ; mais
pour accomplir entièrement la volonté du Directoire, pour occuper tous les
territoires de l'Italie méridionale et moyenne, il fallait envahir et
soumettre le grand-duché de Toscane et même l'État de Lucques. Cette
petite république existait depuis plus de trois cents ans sous un
gouvernement aristocratique ; la suprême autorité appartenait à un sénat de
cent cinquante patriciens ; la conduite de l'État était confiée à un
gonfalonier et à un conseil de neuf anciens, renouvelés à de courts
intervalles. Sous ce
régime d'une liberté, qui n'était point démocratique, Lucques et son étroit
territoire avaient constamment joui du repos et de la prospérité. Aucun
canton de l'Italie n'avait peut-être une population plus nombreuse
proportionnellement à sa surface, et en même temps dotée de plus de
bien-être. Dès la
première campagne d'Italie, la république de Lucques eut à payer une forte
contribution, encore qu'elle ne fût pas en guerre avec la France. Bientôt le
voisinage de la république cisalpine et la propagande révolutionnaire, dont
elle était le centre, devint une cause d'inquiétude pour le gouvernement de
Lucques. Un complot démocratique fut réprimé ; néanmoins la sécurité était
impossible. Le
général Bonaparte, qui, à ce moment, ne protégeait point l'esprit
démocratique, écrivit[24] au gouvernement de Lucques pour
l'assurer de sa protection ; mais le travail révolutionnaire ne continua pas
moins à exciter les esprits contre l'aristocratie. Lorsqu’après le traité de
Campo-Formio, la république cisalpine fut définitivement constituée, Lucques
ne fut pas compris dans son vaste territoire. Sa situation était toutefois
très-précaire. Le général Berthier, pendant qu'il commandait l'armée
d'Italie, ayant en même temps mission d'être trésorier pour l'expédition
d'Égypte et de pressurer la péninsule, demanda une contribution d'un million
aux Lucquois[25]. Cependant, la constitution
aristocratique subsistait toujours. Le sénat cherchait à prévenir sa ruine ;
il célébrait des fêtes en l'honneur de la liberté ; il envoyait des agents[26] à Paris, afin d'obtenir sa
conservation. Le sort
de la république de Lucques fut enfin décidé. Le général Serrurier y entra
avec six mille hommes[27], et mit aussitôt le scellé sur
les caisses publiques. Les soldats et même les habitants de Lucques furent
désarmés ; l'argenterie et les chevaux des nobles furent mis en réquisition.
Les détenus politiques furent libérés. Une contribution de deux millions fut
exigée, ainsi qu'une réquisition pour l'habillement de l'armée. Le 15
janvier, le sénat déclara que la noblesse était abolie et proclama la
souveraineté du peuple. En même temps, il promit de présenter une nouvelle
constitution ; mais les révolutionnaires déclarèrent qu'ils n'en voulaient
pas d'autre que la constitution française. Serrurier leur donna satisfaction
; ils eurent, ainsi que les autres républiques, un directoire et deux
conseils, nommés d'abord par le général. Un autre parti eût préféré la
réunion à la république cisalpine. Le
général Serrurier avait une autre mission à remplir. Une division napolitaine
venait de débarquer à Livourne, d'où, selon les projets de Mack, elle devait
venir rejoindre son armée dans les États romains. Le grand-duc n'avait pas
autorisé le passage sur son territoire, mais les Napolitains et les Anglais
étaient encore à Livourne. C'était pour forcer ou obtenir leur rembarquement
que le général Serrurier s'était mis en mouvement. Par une proclamation, il
avait annoncé qu'il ne faisait point la guerre au grand-duc de Toscane, et
que si, repoussant toute influence étrangère, il éloignait les Anglais et les
Napolitains, il pouvait rester tranquille dans ses États. Le
grand-duc se hâta d'obéir à l'injonction du général français. Il se rendit
garant d'un payement de quinze cent mille francs pour les dépenses du
rembarquement, et les vaisseaux anglais quittèrent Livourne, ramenant les
Napolitains à Naples qui, à ce moment, n'était pas encore occupé par l'armée
française. Serrurier, se conformant aux ordres du général Joubert, quitta le
territoire toscan et se retira à Lucques. Mais
telle n'était point l'intention du Directoire : un message porté le 14 mars
aux conseils législatifs proposa une déclaration de guerre contre l'empereur
et contre le grand-duc de Toscane ; « car les déterminations de la cour
de Vienne entraînent celles de la cour de Toscane, et il n'est pas permis au
Directoire de séparer l'une de l'autre. » Le
grand-duc qui avait toujours été en paix avec la république française, même
lorsqu'elle était en guerre avec l'Autriche, qui avait depuis l'invasion
d'Italie obéi docilement à toutes les volontés et les exigences des généraux
et des agents du Directoire, n'essaya aucune résistance. Il n'avait point
d'armée ; toute défense eût été inutile et aurait rendu la situation de ses
sujets plus désastreuse ; il leur adressa la proclamation suivante[28] : — « Au moment de l'entrée des
troupes françaises à Florence, nous regardons comme une preuve de fidélité,
d'attachement et d'affection de la part de nos fidèles sujets, si, en
secondant nos paternelles intentions, ils conservent la plus parfaite tranquillité,
et respectent la troupe française et tous les individus qui la composent, en
s'abstenant de tout acte qui pourrait donner lieu à quelque plainte que ce
soit. Cette conduite sage leur assurera de nouveaux droits à notre
bienveillance. » En même
temps, le général Scherer, qui avait remplacé Joubert dans le commandement de
l'armée d'Italie, publia une proclamation où il donnait pour motif à
l'occupation de la Toscane, la nécessité de prévenir les ennemis de la
République qui comptaient s'assurer de Livourne. — « Le grand-duc n'ayant
pris aucune mesure pour s'opposer à leurs projets, la République avait dû
assurer sa défense et l'indépendance de ses alliés. » — Du reste il
promettait au peuple toscan protection, paix, justice et sûreté. Dès le
lendemain, le grand-duc et sa famille quittèrent Florence sous l'escorte d'un
détachement français pour se rendre à Vienne. Livourne
fut aussi occupé ; ainsi tout se passa tranquillement dans cette invasion. Le
commissaire du Directoire était M. Reinhardt, homme sage et honorable. Il ne
fit aucune révolution, ne donna point de constitution et conserva les
employés de l'ancien gouvernement. Le
Pape, depuis qu'il était banni de Rome et dépouillé de son autorité
temporelle, avait vécu dans l'asile que lui accordait le grand-duc, d'abord à
Sienne, puis à la Chartreuse près de Florence. Le Directoire avait pensé à le
faire transporter à Cagliari, en Sardaigne, et en avait même donné l'ordre ;
mais en le laissant en Toscane, il le gardait davantage à sa disposition. Le
jour même où le grand-duc abandonnait ses États, le souverain pontife fut
emmené de la Chartreuse. Il était malade et au lit ; on représenta que le
Saint-Père n'était pas en état de voyager. « Il faut que le Pape parte mort
ou vif, » — répondit l'agent chargé de cette mission. Il fut d'abord conduit
à Bologne, puis à Parme, où il passa quelques jours, accueilli par le duc
avec respect. Escorté comme un prisonnier, séparé de presque tous ses
serviteurs, il traversa le Piémont sans savoir à quel exil ou à quelle prison
on le conduisait. Ses gardiens ne le savaient pas eux-mêmes, attendaient des
ordres du Directoire et s'arrêtèrent en diverses villes, logeant le Pape dans
de mauvaises auberges et le traitant sans égard pour son caractère sacré,
sans pitié pour sa vieillesse et ses infirmités. Il
arriva, le 30 avril, à Briançon, où il fut retenu pendant deux mois dans une
des chambres de l'hôpital, séparé des prélats de sa suite, qu'on avait placés
à Grenoble. Lui-même y fut transféré vers la fin de juin ; trois semaines
après, son séjour fut fixé à Valence où il arriva le 14 juillet. Si
quelque chose pouvait le consoler de ses souffrances et d'un si indigne
traitement, c'étaient les témoignages de respect et de pieuse vénération des
populations empressées sur son passage ; pendant que le gouvernement et ses
zélés serviteurs le rudoyaient et l'outrageaient, les habitants de chaque
ville et de chaque village accouraient autour de sa voiture, demandaient à
genoux sa bénédiction, lui disaient leur affliction de le voir ainsi abreuvé
de douleur. A Grenoble, une procession de jeunes filles vêtues de blanc vint
lui présenter des couronnes de fleurs. Il se complaisait à voir le peuple de
France protester ainsi contre une tyrannie qui prétendait abolir la religion
en persécutant ses ministres et en traînant de prison en prison le chef de
l'Église, conduit par des gendarmes comme un criminel. Il fut
logé à la citadelle dans l'appartement du gouverneur ; on lui permit d'avoir
près de lui les prélats qu'il avait retrouvés à Grenoble. Du reste toutes
communications lui étaient interdites. Trente-deux prêtres enfermés dans une
prison voisine n'obtinrent point la permission de le voir. Le Directoire, au
moment où les armées ennemies s'approchaient des frontières, pensa que
Valence en était trop rapprochée pour y laisser le Pape. Il ordonna de le
conduire à Dijon ; mais le saint vieillard n'était plus en état d'être
transporté, et le gouvernement se résigna à le laisser mourir en paix. Il
expira le 29 août 1790, accomplissant toutes les solennités de la mort
chrétienne ; son âme n'était troublée que par de religieuses inquiétudes. — «
Ah ! disait-il, l'Église ! dans quel état je laisse l'Église ! » Et cependant
il implorait le pardon pour ses ennemis ; et bénissait la France. Dès que la
nouvelle de sa mort fut répandue dans la ville, une foule immense se pressa
pour rendre hommage à ses restes mortels. Les autorités n'essayèrent point de
contenir ce sentiment public. Il fut permis d'approcher du lit mortuaire ; on
le couvrit de fleurs ; des croix et des chapelets étaient présentés à sa
consécration en touchant ce corps inanimé d'un martyr. Le Directoire permit
que les obsèques fussent solennellement célébrées. Son cercueil fut déposé
dans la cave d'une maison particulière. Pie VI mourut dans sa quatre-vingt-deuxième année. Il avait gouverné l'Église pendant vingt-quatre ans. |
[1]
Mémoires dictés à Sainte-Hélène.
[2]
22 octobre.
[3]
28 octobre.
[4]
3 décembre 1797.
[5]
20 mai 1798. — 21 mars. — 9 avril.
[6]
17 octobre 1796.
[7]
2 avril.
[8]
3 mai.
[9]
6 juillet 1798.
[10]
9 juin.
[11]
La lettre a été déposée à la Bibliothèque nationale.
[12]
Histoire de Pologne, par Rulhière.
[13]
Botta, Storia d'Italia.
[14]
22 septembre 1798.
[15]
Le Garigliano.
[16]
15 juillet 1798.
[17]
28 mai 1798.
[18]
18 mai 1798.
[19]
16 juin 1798.
[20]
4 octobre 1798.
[21]
15 octobre 1798.
[22]
1er mars 1799.
[23]
20 mars 1799.
[24]
Avril 1797.
[25]
Mars 1798.
[26]
Août 1798.
[27]
23 janvier 1799.
[28]
24 mars 1799.