Le général Bonaparte
arrive à Paris. — Sa réception solennelle. — Sa situation à Paris. — Armée
d'Angleterre. — Situation du gouvernement. — Projet de l'expédition d'Égypte.
— Invasion de la Suisse. — Ambassade de Joseph Bonaparte à Rome. — Meurtre du
général Duphot. — Occupation de Rome par l'armée française. — République
révolutionnaire à Rome. — Le Pape est chassé de Rome. — Sédition militaire à
Mantoue. — Sédition militaire à Rome. — Préparatifs pour l'expédition
d'Égypte. — Ambassade de Bernadotte à Vienne. — Départ de l'expédition
d'Égypte.
Au
moment où le général Bonaparte allait signer à Campo-Formio une paix qu'il
savait contraire aux intentions du Directoire, il souhaitait n'êtes point
désavoué ; ainsi il voulait ne lui point donner une irritation trop vive, ne
pas lui inspirer trop d'inquiétude, ne pas le mettre en méfiance de son
ambition. Une
rupture avec le gouvernement de la République n'entrait nullement dans sa
pensée. En
s'expliquant avec Bottot sur le 18 fructidor, il avait noté comme un des
inconvénients de ce coup d'Etat, une pente trop marquée vers le gouvernement
militaire. Quelques jours après, il avait écrit au Directoire : — «
Maintenant que j'ai signé la paix, il ne me reste plus qu'à rentrer dans la
foule et à reprendre le soc de Cincinnatus. » — On montrait des lettres de
lui, où il disait que sa seule ambition serait désormais d'être juge de paix
dans un village. Il
arriva à Paris le 5 décembre 1797, et descendit dans un petit hôtel qu'il
avait fait acheter depuis quelque temps dans la rue Chantereine qui reçut
aussitôt le nom de rue de la Victoire. Barras vint le voir dans la soirée. Le
lendemain, il alla au ministère des relations extérieures et s'entretint
longuement avec M. de Talleyrand ; puis ils se rendirent ensemble au
Directoire. Il dîna chez Barras, et il fut convenu qu'il serait reçu
solennellement par le Directoire le 10 décembre. Il avait d'abord témoigné
l'intention de ne point sortir et de ne se pas montrer avant cette
présentation officielle ; mais il eut à rendre les visites qui lui furent
faites par les corps de magistrature et d'administration, par l'état-major de
Paris et les ministres. Quelque
grande que fût sa gloire, sa figure était alors peu connue. Objet d'une
curiosité universelle, chacun s'empressait à le voir ; il n'y avait pas une
autre conversation que la description de sa personne et le récit de ce qu'il
avait dit. On lui trouvait un ton distingué et des manières calmes et douces
; il était poli et affable, mais écartant par sa réserve et sa dignité toute
espèce de familiarité. Il parlait peu et toujours avec précision. Il
sortait rarement, sans suite, dans une voiture simple et en habit de ville.
Le jour où il rendit les visites qu'il avait reçues, il avait mis son
uniforme de général ; on le reconnut et la foule le suivit avec acclamation.
Sa politesse était si complète, qu'il rendit sa visite au juge de paix de
l'arrondissement. Aucune
salle du Luxembourg n'était assez vaste pour la séance solennelle où le
Directoire se proposait de recevoir le général Bonaparte. D'ailleurs ce
devait être une fête publique. La grande cour du palais avait été disposée
pour cette cérémonie. Au fond, et sur le perron qui montait au vestibule,
était l'autel de la patrie, surmonté des statues de la Liberté et de
l'Égalité, décoré des drapeaux, trophées de l'armée d'Italie. Sur une estrade
étaient placés cinq fauteuils pour les Directeurs ; plus bas des sièges pour
les ministres et pour le corps diplomatique. De chaque côté de l'autel
régnait un amphithéâtre en demi-cercle, destiné aux autorités constituées et
au Conservatoire de musique. Les murs de la cour étaient pavoisés de drapeaux
tricolores ; aux fenêtres des appartements et sur la terrasse qui communique
d'une aile à l'autre, on voyait des femmes élégamment parées. Une immense
tente s'étendait au-dessus de l'autel et des amphithéâtres. La foule des
spectateurs se pressait dans la cour, et même les rues adjacentes étaient
remplies par une multitude. Vers
une heure les Directeurs prirent place, et un moment après on vit arriver le
général Bonaparte en grand uniforme. La musique du Conservatoire cessa d'être
entendue parmi l'acclamation unanime et prolongée de : Vive Bonaparte ! Il
s'avança accompagné du ministre des relations extérieures et de la guerre ;
les généraux Joubert et Andréossi le suivaient. Lorsque
les transports du public furent calmés, le général Bonaparte parvenu au pied
de l'autel fut présenté au Directoire par le ministre des relations
extérieures. — «
Citoyens Directeurs, dit M. de Talleyrand, j'ai l'honneur de présenter au
Directoire le citoyen Bonaparte, qui apporte la ratification du traité conclu
avec l'empereur. « En
nous apportant ce gage sacré de la paix, il nous rappelle, malgré lui, les
innombrables merveilles qui ont amené un si grand événement ; mais qu'il se
rassure, je veux bien taire en ce jour tout ce qui fera l'honneur de
l'histoire et l'admiration de la postérité ; je veux même ajouter, pour me
conformer à son intention, que cette gloire, qui jette sur la France entière
un si grand éclat, appartient à la Révolution. Sans elle, en effet, le génie
du vainqueur de l'Italie eût langui dans de vulgaires honneurs. Cette gloire
appartient au gouvernement qui, né comme lui de cette grande mutation qui
signale la fin du XVIIIe siècle, a su deviner Bonaparte et le fortifier de
toute sa confiance ; elle appartient à ces valeureux soldats dont la liberté
a fait d'invincibles héros ; elle appartient enfin à tous les Français dignes
de ce nom. Car c'était aussi, nous n'en doutons point, pour conquérir leur
amour et leur vertueuse estime, qu'il se sentait pressé de vaincre ; et ces
cris de joie des vrais patriotes à la nouvelle d'une victoire, reportés vers
Bonaparte, devenaient les garanties d'une nouvelle victoire. Ainsi tous les
Français ont vaincu en Bonaparte ; ainsi sa gloire est la propriété de tous ;
ainsi il n'est aucun républicain qui ne puisse en revendiquer sa part. « Il
est bien vrai qu'il faudra lui laisser ce coup d'œil qui dérobait tout au
hasard ; et cette prévoyance qui le rendait maître de l'avenir ; et ces
soudaines inspirations qui déconcertaient par des ressources inespérées les
plus savantes combinaisons de l'ennemi ; et cet art de ranimer en un instant
les courages ébranlés, sans que, lui, perdît rien de son sang-froid ; et ces
traits d'une audace sublime qui nous faisaient trembler pour ses jours
longtemps après qu'il avait vaincu ; et cet héroïsme si nouveau, qui plus
d'une fois lui a fait mettre un frein à la victoire, alors qu'elle lui
promettait ses plus belles palmes triomphales. Tout cela était sans doute à
lui ; mais cela était encore l'ouvrage de cet insatiable amour de la patrie. « On
doit remarquer, et peut être avec quelque surprise, tous mes efforts pour
expliquer, pour atténuer presque la gloire de Bonaparte ; il ne s'en
offensera pas. Le dirai-je ? j'ai craint un instant pour lui cette ombrageuse
inquiétude, qui, dans une république naissante, s'alarme de tout ce qui
semble porter une atteinte quelconque à l'égalité ; mais je m'abusais : la
grandeur personnelle, loin de blesser l'égalité, en est le plus beau
triomphe, et, dans cette journée même, les républicains français doivent tous
se trouver plus grands. « Et
quand je pense à tout ce qu'il fait pour se faire pardonner cette gloire ; à
ce goût antique de la simplicité qui le distingue ; à son amour pour les
sciences abstraites ; à ces lectures favorites ; à ce sublime Ossian qui
semble le détacher de la terre ; quand personne n'ignore son mépris profond
pour l'éclat, pour le luxe, pour le faste, ces méprisables ambitions des âmes
communes. Ah ! loin de redouter ce qu'on voudrait appeler son ambition, je
sens qu'il nous faudra peut-être le solliciter un jour pour l'arracher aux
douceurs de sa studieuse retraite. La France entière sera libre ; peut-être
lui ne le sera jamais — telle est sa destinée. Dans ce moment, un nouvel
ennemi l'appelle ; un ennemi célèbre par sa haine profonde contre les
Français et par son insolente tyrannie envers tous les peuples de la terre.
Que, par le génie de Bonaparte, il expie promptement l'une et l'autre, et
qu'enfin une paix digne de toute la gloire de la République soit imposée à
ces tyrans des mers ; qu'elle venge la France et qu'elle rassure le monde ! « Mais
entraîné par le plaisir de parler de vous, général, je m'aperçois trop tard
que le public immense qui vous entoure est impatient de vous entendre ; TOUS
aussi devez me reprocher de retarder le plaisir que vous aurez à écouter
celui qui a le droit de vous parler au nom de la France entière, et la
douceur de vous parler encore au nom d'une ancienne amitié. » Ces
flatteries d'un tour ingénieux, et même un peu recherché, qu'un homme célèbre
par son esprit prodiguait au héros de la fête, et à la Révolution, à la
République, même à Barras ; ces espérances placées sur un prochain avenir,
espérances qui devaient si peu tarder à être démenties, furent écoutées avec
approbation ; mais, comme le remarquait l'orateur, le public était impatient
d'entendre les paroles de celui sur qui tous les regards étaient fixés. Il se
leva : un profond et respectueux silence s'établit parmi la foule attentive.
Il s'avança vers l'estrade du Directoire ; sa démarche était simple, sa
physionomie calme ; il remit au président la ratification du traité de paix
et parla en ces termes : son ton n'avait rien de déclamatoire ; il
n'accentuait pas les mots pour les faire remarquer et affectait plutôt une
sorte de négligence en laissant tomber ses paroles. —
« Citoyens Directeurs, le peuple français pour être libre avait les rois
à combattre. Pour obtenir une constitution fondée sur la raison, il avait
dix-huit siècles de préjugés à vaincre. La Constitution de l'an iii et vous,
avez triomphé de tous les obstacles. La religion, la féodalité et le
royalisme ont successivement, depuis vingt siècles, gouverné l'Europe ; mais
de la paix que vous venez de conclure date l'ère des gouvernements
représentatifs. Vous êtes parvenus à organiser la grande nation, dont le vaste
territoire n'est circonscrit que parce que la nature en a posé elle-même les
limites. « Vous
avez fait plus : les deux plus belles parties de l'Europe jadis si célèbres
par les arts, les sciences et les grands hommes, dont elles furent le
berceau, voient, avec les plus grandes espérances, le génie de la Liberté
sortir du tombeau de leurs ancêtres. Ce sont deux piédestaux sur lesquels les
destinées vont placer deux pu issantes nations. « J'ai
l'honneur de vous remettre le traité signé à Campo-Formio et ratifié par sa
majesté l'empereur. « La
paix assure la liberté, la prospérité et la gloire de la République. «
Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur les meilleures lois
organiques, l'Europe entière deviendra libre. » Ce
discours fut mal entendu de ce vaste auditoire qui prêtait cependant une
curieuse attention ; mais il fut applaudi avec de nouveaux transports ; les
cris de : Vive Bonaparte ! vive l'armée d'Italie ! vive la République !
retentissaient de toutes parts. Barras
était à ce moment président du Directoire. Ce fut lui qui répondit au général
Bonaparte. La séance durait depuis plusieurs heures ; on était au 10 décembre
; la journée était froide ; la fête se passait en plein air. Ce dernier
discours était démesurément long ; il fut peu écouté et les spectateurs
s'écoulaient avant qu'il fût terminé. De
grands éloges furent adressés par Barras au général Bonaparte, et il affecta
surtout de le louer d'avoir conclu la paix et d'avoir arrêté sa marche
triomphante, quand, à son approche, l'épouvante avait déjà saisi les ennemis.
Mais il l'appelait « à la conquête de l'insolente Angleterre, n et accumulait
les injures et les accusations de crimes et de complots contre ce
gouvernement perfide. La guerre civile de l'Ouest, le règne de la Terreur, la
conspiration déjouée par l'immortelle journée du 18 fructidor, tout lui était
imputé. — « La
veille, on méditait l'assassinat du Directoire, des conseils et des généraux
; on méditait la honte et l'esclavage du peuple français ; on méditait une
loi favorable aux émigrés, à l'abri de laquelle les restes impurs d'une
famille exécrable, dont les attentats pesèrent pendant tant d'années sur la
nation, pussent rentrer en France ; enfin le rétablissement du trône sur les
corps sanglants des fondateurs de la République. » — A ces mensongères et
furibondes diatribes, succédaient les menaces : — « Le royalisme n'échappera
point à la surveillance du gouvernement. Qu'ils renoncent à tout espoir, ces
conspirateurs incorrigibles qui se flattent d'une division imaginaire entre
les républicains et espèrent en recueillir les fruits. Union des forces, des
principes, des volontés, des courages ; tel est l'esprit du gouvernement, tel
est le roc inébranlable contre lequel toutes les factions viendront se
briser. » Après
cette assurance du pouvoir et de la stabilité du gouvernement, échappait
pourtant l'aveu involontaire de la vraie situation de cette République, qui
n'avait pour citoyens que les hommes engagés dans la Révolution, et dont le
reste de la nation subissait le joug avec soumission, en se consolant par le
mépris. — « Que les hommes utiles sortent d'une apathie qui les
déshonore, que toutes les vertus, que tous les talents viennent se presser
autour d'un gouvernement qui les cherche et qui les appelle, que tous les
orgueils disparaissent devant l'honorable titre de citoyen. » Le
discours de Barras, lorsque les journaux le répandirent dans le public, fit
donc une impression de tristesse et augmenta une disposition malveillante que
le Directoire ne croyait pas aussi générale qu'elle l'était réellement. On
voyait que la paix n'amènerait aucun changement à l'état intérieur du pays ;
qu'elle ne donnerait ni plus de garantie, ni plus de sécurité. D'ailleurs,
pouvait-on croire à la paix ? lorsque le Directoire avait rompu les
négociations avec l'Angleterre ; lorsqu'il parlait d'une guerre
d'extermination, d'une invasion où les plus grands dangers étaient évidemment
pour l'envahisseur ? L'Europe était-elle pacifiée au moment où de tels
projets étaient formés ; au moment où l'Italie était encore occupée par une
armée française, où tous les États de la péninsule tremblaient des
bouleversements dont ils étaient menacés ? Le
discours de M. de Talleyrand, son culte pour la Révolution et les grandes
mutations qui signalaient la fin du XVIIIe siècle, étaient aussi des
témoignages de la situation précaire et provisoire où se trouvaient la France
et l'Europe ; on en concluait que cette paix tant désirée n'était pas même
une trêve. Les
paroles du général Bonaparte avaient plus d'importance encore ; chacun
comprenait que de ses opinions et de ses projets pourrait dépendre le sort de
cette République, qui n'était encore qu'une phase de la Révolution continuée.
Deux passages de son discours furent surtout remarqués et restèrent dans le
souvenir public. — « De la paix actuelle date l'ère des gouvernements
représentatifs. » Était-ce une menace adressée aux puissances européennes qui
n'étaient pas constituées sous cette forme ? — « Lorsque le bonheur du peuple
français sera assis sur les meilleures lois organiques. » — N'était-ce pas
dire que la Constitution de l'an III devait être revue et corrigée ? Ainsi,
il était l'objet de l'attention générale ; tous les partis le craignaient,
mais se sentaient contraints à le respecter et à le ménager. Il ne se
laissait aborder par aucun : ses liaisons apparentes étaient avec les
thermidoriens Barras et Tallien. Il repoussait de lui les Jacobins, qui
commencèrent bientôt à le détester. Lorsque,
quelques semaines après son arrivée, on célébra l'anniversaire du 21 janvier[1], le Directoire, non sans
quelque hésitation, tant il craignait de se voir effacé par la présence du
général Bonaparte dans une solennité où il n'y aurait de regards et
d'applaudissements que pour lui, se décida à lui proposer d'y paraître. — Il
répondit que n'exerçant nulle fonction publique, « aucun devoir ne
l'obligeait à assister à cette cérémonie, » qu'elle lui paraissait
impolitique en perpétuant des divisions de partis, des regrets et des haines.
— « On célèbre, disait-il, les victoires par des fêtes nationales, mais il y
a des chants funèbres pour ceux qui sont morts sur le champ de bataille.
Aujourd'hui que la République traite avec des rois et des princes, une
pareille célébration s'accorde mal avec le besoin de la paix. Le Directoire,
qui naguère lui avait ordonné de fermer les clubs anarchistes, ne devait pas
honorer un acte qui était l'œuvre de cette faction. » On
insista ; ce refus du général de l'armée d'Italie, du négociateur de la paix
de Campo-Formio, aurait, lui disait-on, une fâcheuse influence sur l'opinion.
Il prit un moyen terme et se rendit à la fête avec l'Institut, dont il
portait l'habit dans les occasions publiques. Il n'en fut que plus remarqué
et plus applaudi. Une
autre circonstance manifesta son éloignement pour le parti jacobin et les
excès révolutionnaires. Il y avait à cette époque des cafés où, faute
d'autres lieux — de réunion quand aucun salon n'était ouvert, se trouvaient
chaque soir les personnes d'une même société, que la conformité de mœurs plus
encore que la conformité d'opinion tenait en rapports habituels. C'était dans
des cafés qu'avait commencé la réaction de la jeunesse dorée ; puis le
mouvement des sections qu'avait réprimé le 13 vendémiaire. Lorsque la police
du Directoire, affaiblie par l'opposition du Corps législatif et des
journaux, fut moins tyrannique, les cafés et les jardins publics étaient
devenus plus que jamais le rendez-vous de la société élégante et
aristocratique. Le 18 fructidor avait mis fin à cette mode ; mais après
quelques mois, la rigueur étant moindre, les mêmes habitudes avaient reparu,
sans être toutefois aussi générales. C'était
chez un glacier nommé Garchi, rue de Richelieu, que s'assemblaient, ou plutôt
se rencontraient ces jeunes gens odieux aux Jacobins, suspects au Directoire,
qu'on qualifiait de chouans, d'émigrés rentrés ou même de conspirateurs.
Leurs propos étaient sans doute assez indiscrets ; ils parlaient en termes
malveillants et peu respectueux du Directoire, et peut-être de la République.
On prétendait même qu'ils se traitaient entre eux de comte et de marquis ; ce
qui semblait très-contre-révolutionnaire. Leurs collets noirs et leurs habits
étaient aussi un scandale pour les républicains. Le 24
janvier 1798, quelques militaires en redingote entrèrent chez Garchi, où
d'habitude on ne se présentait pas ainsi vêtu. Une querelle s'engagea. Les
militaires étaient armés ; les jeunes gens furent insultés et attaqués. Le
lendemain, le journal du Directoire raconta que des voleurs travestis
s'étaient introduits chez Garchi, qu'ils étaient armés de bâtons et avaient
provoqué des officiers, entre autres un aide de camp du général Augereau
nommé Fournier ; de là s'était suivie une bataille où beaucoup de citoyens
avaient été blessés ; l'argenterie du glacier avait été volée, et on avait
arrêté quatre de ces brigands. Dès le
lendemain, on répétait dans tout Paris que ce récit était un tissu de
mensonges, que c'était une expédition ordonnée par le Directoire, exécutée à
la diligence de Sotin, ministre de la police ; que les jeunes gens avaient
été, non pas provocateurs, mais injuriés et maltraités. Le
conseil des Cinq-Cents, dans l'intérêt du Directoire, demanda que, par un
message, il fût rendu un compte officiel de cet incident, afin de réfuter le
bruit public. Le
message était encore loin de la vérité, mais le Directoire fut pourtant
contraint d'avouer que cet événement, « tout affligeant qu'il était, ne
tenait à aucun projet formé contre la propriété des citoyens. » — « Il
avait, dans son origine, les caractères d'une rixe exaspérée par le ton
insolemment antirépublicain des uns et l'esprit de vengeance qui s'est emparé
des autres. » Une
lettre d'un des jeunes gens qui avaient eu à combattre pour leur légitime
défense, démentit le rapport officiel, et il demeura établi dans l'opinion
publique que le Directoire avait ordonné ce guet-apens. Le
général Bonaparte fit éclater son indignation. Il disait que désormais
personne, et lui moins que tout autre, ne pouvait se croire en sûreté lorsque
la police était auteur ou complice des crimes. Le Directoire fut troublé du
langage que tenait hautement le général, et chargea un de ses ministres de
lui donner des explications. Il lui fut dit : — « Que de pareils événements
sont communs en temps de crise ; que les révolutions ne peuvent pas observer
la loi commune ; qu'il était devenu nécessaire d'imposer à la haute société
et de réprimer la hardiesse des propos ; qu'il y avait un genre de fautes que
les tribunaux ne pouvaient atteindre ; qu'on ne pouvait sans doute approuver
la lanterne de 1789, et que cependant sans elle la Révolution n'aurait jamais
marché. Il y a des malheurs qu'il faut tolérer parce qu'ils en évitent de
plus grands. » Le
général Bonaparte ne repoussait certes pas les immunités de la politique de
circonstance : — « Avant fructidor, répondait-il, lorsque les partis
étaient en présence, lorsque le Directoire avait été mis dans le cas de se
défendre, cet acte peut-être aurait été excusé par la nécessité ; mais
aujourd'hui, le Directoire se trouve investi de toute la puissance. La loi ne
rencontre plus de résistance ; les citoyens sont, sinon affectionnés, du
moins soumis. Alors de tels actes sont des crimes, des outrages à la
civilisation. C'est une expédition de coupe-jarrets. Tous les citoyens sont
frappés de terreur et se demandent où cela s'arrêtera. » La
marche que suivait le Directoire, la condescendance qu'il témoignait au parti
jacobin devaient inspirer au général Bonaparte d'autant plus de
mécontentement et d'inquiétude, qu'il savait que dans cette faction un
travail actif était dirigé contre lui, qu'une sorte de conspiration
s'ourdissait pour le perdre et le détruire. La présence d'un aide de camp
d'Augereau parmi les coupe-jarrets de la police était pour lui un indice de
plus de ce qui pouvait être tramé contre lui. Augereau, en se rendant à
l'armée, avait conservé ses relations avec les Jacobins ; il envoyait des
officiers à Paris ; il y avait des correspondants. Son attitude et son
langage, au quartier général d'Offenbourg, manifestaient des projets
entièrement différents des vues du général Bonaparte et de la politique qu'il
dictait au Directoire. Augereau faisait répandre en Souabe des écrits
révolutionnaires, où la paix de Campo-Formio était injurieusement blâmée ; où
les populations allemandes étaient provoquées à un soulèvement révolutionnaire.
L'œuvre du congrès de Rastadt pouvait ainsi devenir impossible. Le comte de
Cobentzel s'en plaignit au général Bonaparte. En même
temps, il eut connaissance d'une lettre qu'Augereau écrivait à un adjudant
général, son agent à Paris ; c'était une longue diatribe contre « le héros
Bonaparte, qui n'était qu'un brouillon audacieux. » Il se plaignait que
personne à Paris n'eût le courage de le démasquer. — « Je sens bien qu'on
doit être effrayé d'attaquer une réputation aussi colossale ; mais il y a
tant de moyens de l'en dépouiller. » — Alors il énumérait les griefs que les
révolutionnaires avaient contre le général Bonaparte : le Pape sauvé par le
traité de Tolentino ; les patriotes piémontais d'abord encouragés, puis
livrés aux vengeances de la cour de Turin ; les nobles et les prêtres
caressés dans toute l'Italie ; enfin, le traité infâme de Passeriano ; Venise
livrée à l'Autriche, et les députés qui se rendaient en France pour réclamer,
arrêtés et emprisonnés à Milan. — « On
m'assure qu'il travaille à se former un parti à Paris ; je ne le crois pas
bien redoutable ; mais il ne faut pas que le gouvernement sommeille. Il
faudra surtout le bien surveiller à Rastadt. Il serait utile de faire insérer
quelques bons articles dans les journaux patriotes. Vois Sieyès et Garat pour
leur révéler ces mystères d'opprobre et de crime. » Le
général Bonaparte communiqua au Directoire la lettre que le comte de
Cobentzel lui avait écrite y et montra comment les négociations et même la
paix étaient menacées par les intrigues du général Augereau. Révolutionner
l'Allemagne, c'était susciter une coalition de l'Europe entière contre la
France. Rewbell,
à qui Augereau donnait beaucoup moins d'inquiétude que le général Bonaparte,
s'opposait à sa disgrâce, ou voulait du moins qu'on lui donnât le
commandement d'une armée destinée à envahir le Portugal. Merlin était d'un
avis contraire. Le Directoire demeura quelques jours indécis. Mais de
nouvelles informations, venues de Strasbourg et remises par le général
Bonaparte, déterminèrent, non pas la destitution d'Augereau, mais la
suppression de l'armée du Rhin ; dès lors son commandant se trouvait sans emploi.
Il fut placé au commandement de la division territoriale de Perpignan. Le
Directoire, sans faire connaître officiellement les motifs de cette mesure,
ne voulut pas qu'ils fussent entièrement ignorés du public ; il fit insérer
dans son journal une lettre datée de Strasbourg, qui semblait, non pas
raconter des faits, mais répéter des bruits populaires. — « Le
péril pour Bonaparte et Rewbell est grand ; on a préparé de fausses pièces
pour les convaincre de conspirer contre la liberté. On a fait déclarer par
des témoins apostés, qu'ils ont tramé un complot pour s'emparer du
gouvernement ; les meneurs de cette intrigue sont des agents d'Augereau. » On
accolait ainsi, sans nulle vraisemblance, le nom de Rewbell avec celui de
Bonaparte, afin de ne point laisser supposer que c'était à lui qu'Augereau
était sacrifié. Une
autre précaution fut prise dans le même sens, tant on craignait que le
gouvernement parût subordonné aux volontés du général Bonaparte. Une lettre
de Châlons, insérée dans le même numéro, disait qu'un représentant de ce
département avait assuré qu'il y avait une faction dont le dessein était de
réduire la représentation nationale à cent membres, formant un sénat à la
tête duquel il y aurait un seul chef. » C'était
en effet un des bruits qu'on faisait courir sur les projets du général
Bonaparte. Le Directoire voulait apprendre au public qu'il était en garde
contre toutes les ambitions et toutes les intrigues. Ainsi,
le général Bonaparte ne pouvait compter ni sur la faction révolutionnaire, ni
sur le parti politique groupé autour du Directoire ; évidemment ses vrais
partisans devaient être bientôt les hommes modérés, éclairés et sages.
Peut-être plaçaient-ils déjà leurs espérances sur son discernement, sa
raison, sa force de volonté, sa netteté de décision ; mais il n'avait alors
de relations apparentes avec aucun d'eux. Personne,
à cette époque, ne lui inspirait plus de goût et de confiance que M. de
Talleyrand, qui, de son côté, prenait soin de lui plaire, moins peut-être par
calcul que par l'attrait de la distinction d'esprit à laquelle il était
habituellement très-sensible. Sans acquérir sur le général Bonaparte une
influence toujours difficile et incomplète, il lui faisait connaître les
habitudes, les manières, les opinions de la haute aristocratie, où jamais,
dans sa vie militaire, il n'avait eu occasion de vivre. Mais la
société où il affectait de se complaire davantage et qui lui convenait le
mieux, c'étaient les savants et les hommes de lettres. Il avait connu Monge
en Italie et avait pris pour lui une préférence qui n'a jamais varié.
L'esprit des sciences exactes, leurs applications utiles, leurs résultats
positifs et calculables étaient en conformité avec son génie. Il avait été
élu membre de l'Institut en remplacement de Carnot, et se montra très-honoré
de ce choix. Dans une lettre qu'il écrivit pour témoigner sa reconnaissance,
il disait : — « Les vraies conquêtes, les seules qui ne donnent aucun
regret, sont celles qu'on fait sur l'ignorance. L'occupation la plus
honorable comme la plus utile, pour les nations, c'est de contribuer à
l'extension des idées humaines. La vraie puissance de la république française
doit consister désormais à ne pas permettre qu'il existe une idée nouvelle
qui ne lui appartienne. » Il
évitait le plus possible de se montrer occupé de la politique intérieure.
Depuis fructidor, le Corps législatif était annulé ; il votait docilement les
lois administratives et les mesures de finance que voulait le Directoire ; il
ramenait, aux rigueurs et aux principes révolutionnaires, la législation que
les modérés avaient changée ou modifiée. Ce qui se disait à la tribune, dans
les deux Conseils ; les votes qui sortaient du scrutin n'attiraient point
l'attention du public ; on savait qu'il n'en pouvait résulter aucune action
directe ou indirecte sur la marche du gouvernement. A peine apercevait-on les
dissentiments et les inimitiés qui divisaient déjà cette majorité de Jacobins
: les uns dévoués avec une obéissance passive et zélée au Directoire ; les
autres supportant impatiemment une autorité quelconque et hostiles à toute
pensée d'ordre public, tant qu'elle n'était pas conforme à leurs chimères ou
à leurs passions. Le
général Bonaparte n'avait donc rien à espérer ni à attendre d'une
représentation nationale ainsi constituée ; il ne s'occupait point des hommes
qui pouvaient y avoir quelque importance ; ainsi que le public, il ne prenait
pas garde à eux. Bien
que le Corps législatif ne dût pas avoir la prétention d'être encore le
représentant et l'organe de l'opinion nationale, il était impossible qu'il ne
se joignît pas aux manifestations publiques qui honoraient le général
Bonaparte. On lui offrit un grand banquet dans la galerie du Musée ; peu de
jours auparavant la proposition de lui voter une dotation comme récompense
nationale avait été repoussée au conseil des Cinq-Cents. — « Irez-vous
offrir de l'or, disait le républicain Talot, à celui qui succombe sous le
poids des lauriers ? » L'année
précédente une loi[2] avait décerné au général
Bonaparte un drapeau pour perpétuer le souvenir du pont d'Arcole ; la même
récompense avait été votée dans la même loi pour le général Augereau. Ce
décret n'avait pas été transmis au général en chef de l'armée d'Italie. Il
s'était, depuis Arcole, passé de si grandes choses ; tant de victoires
avaient suivi cette glorieuse action, que cet hommage avait été oublié.
Scherer, ministre de la guerre, s'en ressouvint et adressa au général
Bonaparte le drapeau, en y joignant un sabre de la part du Directoire, «
comme marque particulière de son estime, et comme un présent digne d'un
guerrier à qui la République devait principalement son affranchissement et sa
gloire[3]. » Le
général Bonaparte répondit qu'il recevait avec reconnaissance le drapeau et
le sabre. — « C'est, ajoutait-il, l'armée d'Italie que le gouvernement honore
dans son général. » — Il écrivit en même temps au général Lannes : — « Le
Corps législatif me donne un drapeau en mémoire de la bataille d'Arcole ; il
fut, aux champs d'Arcole, un instant où la victoire incertaine eut besoin de
l'audace des chefs. Plein de sang et couvert de trois blessures, vous
quittâtes l'ambulance résolu de vaincre ou de mourir. Je vous vis constamment
dans cette journée, au premier rang des braves. C'est vous également qui, à
la tête de la colonne infernale, arrivâtes le premier à Dego, passâtes le Pô
et l'Adda ; c'est à vous d'être dépositaire de cet honorable drapeau, qui
couvre de gloire les grenadiers que vous avez constamment commandés. » Il y
avait dans cette conduite, dans cette attitude, dans ce langage, tant de
grandeur et d'habileté, un tel prestige exercé sur les imaginations ; le
général Bonaparte savait si bien se poser hors de pair, que de jour en jour
il prenait mieux possession de l'opinion publique. Mais ce
qui lui importait davantage en ce moment, ce qui était essentiel dans sa
situation présente, c'était ses rapports avec le Directoire. Ils devenaient
de plus en plus difficiles. Une méfiance réciproque, mais déguisée, existait
entre les gouvernants et le général qui ne leur avait jamais obéi ; qui avait
conclu la paix contre leur gré ; qui avait suivi en Italie une conduite
opposée à leurs projets ; qui régnait sur son armée, non comme un chef, mais
comme un souverain. Ils pensaient que les généraux et les soldats qui
allaient rentrer en France étaient tout disposés, s'il leur en donnait
l'ordre, à chasser les avocats et à le rendre maître de la République. Ils
voyaient croître sa popularité et craignaient que cet esprit public,
maintenant inerte et sans courage, ne lui devînt un jour activement dévoué et
obéît à sa voix comme l'armée. Pour
lui, séparé de ses soldats, n'appartenant à aucun parti, il se trouvait
désarmé et isolé. Admirable
dans l'usage qu'il savait faire du pouvoir dès qu'il le possédait, mais
inhabile à la tactique des révolutions, placé sur un terrain qui n'était pas
le sien, il ne voyait point par quels moyens il pourrait s'emparer du
gouvernement et de l'autorité absolue. De
sorte que le Directoire et lui avaient un commerce de dissimulation. La plus
grande confiance lui était témoignée ; souvent un ministre venait l'engager
de la part des directeurs à siéger avec eux dans leurs délibérations ; on lui
communiquait plus ou moins complètement les rapports de police ; mais à
travers ces démonstrations, il démêlait une malveillante inquiétude. Ainsi,
il se gardait habituellement d'entrer en discussion avec eux, et de leur dire
en face combien leur politique et leur administration lui paraissaient
mauvaises ; combien leur situation était mal assurée. Dès le
lendemain du traité de Campo-Formio, le Directoire avait écrit au général
Bonaparte qu'il commanderait l'armée destinée à un débarquement en
Angleterre. Ce projet avait reçu la plus grande publicité ; c'était le texte
de beaucoup de déclamations et de forfanteries. Le 26
octobre, un arrêté du Directoire avait prescrit qu'une armée serait
rassemblée sans délai sur les côtes de l'Océan, prendrait le nom d'armée
d'Angleterre et aurait pour général en chef le citoyen général Bonaparte. Le même
décret nommait le général Desaix, chef de l'état-major de cette armée. Ce
choix avait été exigé par le général en chef ; Desaix s'était trouvé
compromis, pour avoir, comme Moreau, connu sans les dénoncer les intrigues de
Pichegru. Sa gloire militaire, la haute considération dont il jouissait ne
l'auraient sans doute point sauvé d'une disgrâce ; il s'y attendait ;
l'amitié que lui portait le général Bonaparte et qu'il avait témoignée avec
tant d'éclat lorsque Desaix était venu en Italie, fut sa sauvegarde. Il
commandait l'aile gauche de l'armée du Rhin ; puis, lorsqu'il fut nommé chef
d'état-major de l'armée d'Angleterre, il reçut l'ordre de se rendre
sur-le-champ à Rennes. Un nouvel arrêté du Directoire[4] régla la distribution de toutes
les forces de la République : Le
général Berthier, général en chef de l'armée d'Italie ; Augereau, de l'armée
du Rhin ; Hatry, de l'armée de Mayence. — Le général Bonaparte prendra le
commandement de l'armée d'Angleterre dès que sa mission diplomatique sera
terminée. En attendant, le citoyen Desaix commandera cette armée comme
général en chef. Le
Directoire qu'importunait la présence du général Bonaparte à Paris, voulait
qu'il retournât à Rastadt ; il s'y refusa, disant qu'il ne pouvait pas tenir
d'une même main la plume et l'épée. De sorte qu'il restait à Paris sous
prétexte de s'occuper des préparatifs de la descente en Angleterre. Il
continuait à recevoir des fêtes, à être entouré d'hommages et suivi des
regards empressés et curieux du public, d'autant plus qu'il s'enveloppait
dans son silence et sous une apparence de modeste simplicité. Il
observait et cherchait ce qui était possible ; à défaut de chances pour
atteindre au but de son ambition, son besoin d'activité et son imagination se
portaient vers de vastes projets. La descente en Angleterre lui semblait
impossible. Pour la tenter, il aurait fallu avoir toutes les ressources d'une
administration riche, régulière et forte, et telle n'était pas celle du
Directoire. Mais il importait au général Bonaparte de ne point prononcer
l'impossibilité de cette entreprise. Avant de se décider à une autre grande
expédition, il fallait y mûrement réfléchir, s'informer des moyens d'y
réussir, calculer les chances de succès, amener le Directoire à y consentir,
y préparer l'opinion publique. D'ailleurs, le gouvernement directorial,
flottant au gré des circonstances révolutionnaires, environné de l'aversion
de toute la partie estimable et sensée de la nation, pouvait ne pas avoir une
longue durée, et le général Bonaparte, qui prévoyait que le pouvoir passerait
entre ses mains, ne voulait pas s'éloigner du théâtre de la politique, avant
de s'être assuré que cette chance n'était pas prochaine. Ainsi,
il s'occupa des préparatifs de la descente en Angleterre dans la pensée qu'il
pourrait leur donner une autre destination. Sous sa direction, Desaix
pressait les constructions navales et les approvisionnements. Il avait son
intime confiance ; dans leurs longues conversations à Milan et à Passeriano,
toutes les probabilités de l'avenir, tous les desseins que concevait son
génie ou que formait son imagination avaient été traités avec détail. En ce
moment, il lui parlait de la situation intérieure de la République, de la
possibilité d'une crise, et l'engageait à sonder l'opinion des autres
généraux ; mais tous deux reconnaissaient que le moment n'était pas encore
venu. Le
Corps législatif, dans sa composition actuelle, ne laissait pas espérer le
succès du projet conçu avant le 18 fructidor ; il ne pouvait plus être
question de lui faire voter la dispense d'âge, qui aurait assuré la
nomination du général Bonaparte au Directoire ; la majorité appartenait, soit
à Barras, soit à Sieyès et à ses amis. La minorité se composait de jacobins
insensés, capables de recommencer les crimes de la Terreur. Le général
Bonaparte leur était odieux. — « On ne connaît pas cet homme-là, disait son
compatriote Arena ; c'est lui qui, après avoir envoyé Augereau à Paris pour
faire le 18 fructidor, l'a fait disgracier ensuite par le Directoire, qui a
poussé l'ingratitude jusqu'à mettre en délibération de le faire arrêter. Il a
volé vingt millions en Italie ; il a laissé tous les généraux piller à son
exemple. C'est l'homme le plus dangereux pour la liberté. » Les
révolutionnaires politiques ne se faisaient pas illusion. Le pouvoir n'était
resté entre leurs mains qu'en violant la Constitution, mais ils ne l'avaient
pas modifiée ; de sorte que le Directoire restait, du moins en droit, une
autorité exécutive subordonnée à la souveraineté législative, conséquemment à
la merci des élections. Celle de 1797 avait été illégalement annulée ; mais
dans l'état de l'opinion et lorsque l'administration locale était une machine
imparfaite et sans puissance, l'élection ne pouvait être l'œuvre que de
l'esprit de parti. Ainsi elle devait produire encore des représentants
gênants pour le gouvernement et aspirant à s'emparer du pouvoir. Pour
faire disparaître ce continuel danger, les hommes qui avaient fait le 18
fructidor songeaient à corriger la Constitution ou plutôt à en faire une
nouvelle. Les
systèmes de Sieyès furent reproduits. On eût voulu faire émaner le pouvoir
exécutif du suffrage populaire pour qu'il puisât à la même source une
autorité souveraine. Au Directoire on aurait substitué un président, au
conseil des Anciens un sénat à vie. Ces
idées furent communiquées à Barras et aussi au général Bonaparte qui ne les
repoussa point ; mais elles ne convenaient ni à l'un ni à l'autre, car
évidemment les auteurs d'un tel projet ne destinaient la magistrature suprême
ni à Barras ni au général de l'armée d'Angleterre. Aucune suite ne fut donc
donnée à des entretiens qui n'étaient pas une proposition ; chacun se tenait
en garde contre ce qui pouvait être tenté pour favoriser l'ambition d'un
autre. Le
général Bonaparte n'entrevoyait donc nulle chance de devenir chef et maître
de la France. Un soir, il parlait à Barras de son ascendant sur les peuples
italiens qui avaient voulu le faire roi d'Italie ou duc de Milan ; il
ajoutait : — « Ce n'est pas que je pense à rien de semblable dans aucun pays.
— Vous faites bien, répondit Barras, de n'y pas songer en France ; car si le
Directoire vous envoyait demain au Temple, il n'y aurait pas quatre personnes
qui s'y opposeraient. » — Et Barras avait raison. Se
rendant ainsi un compte exact de la situation, le général voyait chaque jour
mieux qu'il ne pouvait en tirer aucun parti[5]. — « Je ne veux pas rester ici,
disait-il à un de ses confidents ; il n'y a rien à faire. Ils ne veulent
entendre à rien. Je vois que si je reste je serai coulé dans peu. Tout s'use
ici : je n'ai déjà plus de gloire. Cette petite Europe n'en fournit pas
assez. Il faut aller en Orient ; toutes les grandes gloires viennent delà. Je
veux pourtant faire auparavant une tournée sur les côtes, pour m'assurer par
moi-même de ce qu'on peut entreprendre. Si la réussite d'une descente en
Angleterre me paraît douteuse, comme je le crains, l'armée d'Angleterre
deviendra l'armée d'Orient, et je vais en Égypte. » Ce
n'était pas une idée soudaine : elle était conçue depuis longtemps ; elle
l'avait séduit et il avait déjà médité les moyens d'exécution, les mesures
qu'il aurait à prendre, les chances dont il saurait profiter. Le 1er
août 1797, après avoir pris possession des îles vénitiennes, il écrivait au
Directoire : — « Les peuples espèrent qu'avec la protection de la grande
nation, ils recouvreront les sciences, les arts et le commerce qu'ils ont
perdus sous la tyrannie. » Quinze
jours après, il disait que ces îles étaient plus importantes pour la France
que toute l'Italie. « L'empire des Turcs s'écroule tous les jours. Les temps
ne sont pas éloignés où nous sentirons que pour détruire véritablement
l'Angleterre, il faut nous emparer de l'Égypte. » Le 13
septembre, il écrivait au ministre des relations extérieures : — « Pourquoi
ne nous emparerions-nous pas de l'île de Malte ? L'amiral Brueys pourrait
très-bien y mouiller et s'en emparer. Les habitants sont très-portés pour
nous et fort dégoûtés de leurs chevaliers, qui ne peuvent plus vivre et
meurent de faim. J'ai fait exprès confisquer leurs biens en Italie. Avec
l'île Saint-Pierre que nous a cédée le roi de Sardaigne, Malte et Corfou,
nous serons maîtres de toute la Méditerranée. « S'il
arrivait qu'en faisant la paix avec l'Angleterre, nous fussions obligés de
lui laisser le cap de Bonne-Espérance, il faudrait nous emparer de l'Égypte.
Elle n'appartient pas au Grand-Seigneur. Faites-moi connaître quelle réaction
aurait sur la Porte notre expédition d'Egypte. » — Et il calculait déjà de
combien de vaisseaux devait se composer l'expédition, combien de mille hommes
il faudrait embarquer. En
réponse à cette lettre, le Directoire autorisa le général Bonaparte à donner
à l'amiral Brueys l'ordre et les instructions nécessaires pour s'emparer de
Malte. Ce fut alors qu'il y envoya en mission secrète M. Poussielgue, dont il
connaissait le mérite et le discernement. Lorsqu'il eut reçu son rapport, il
disait à Bottot, dans la longue conversation qu'ils eurent après le 18
fructidor : — « Malte est à vendre. » Avant
de prendre une résolution définitive, il fit le voyage[6] qui lui semblait nécessaire,
afin de reconnaître quels préparatifs avaient déjà été faits pour
l'expédition d'Angleterre et la possibilité de l'entreprendre. Il fut surpris
et mécontent que le Directoire eût fait insérer dans les journaux qu'il était
allé « préparer les opérations premières relatives à la descente. » Il
visita la côte qui s'étend d'Étaples à Walcheren. Ce fut avec ce détail,
cette patience, cette sagacité à questionner et à comprendre les réponses,
avec ce coup d'œil rapide et sûr, qu'il s'occupa de cette enquête, passant
les journées à interroger les matelots, les caboteurs, les pêcheurs, les
contrebandiers. En
revenant, il dit : — « C'est un coup de dés trop chanceux ; je ne le
hasarderai pas ; je ne veux pas jouer ainsi le sort de la France. » — Huit
ans plus tard, après des préparatifs immenses, après avoir accumulé les
moyens de réussir, il ne voulut pas non plus faire courir ce risque à sa
fortune. Ce fut à d'autres hasards qu'il joua le sort de la France. Quant à
la politique extérieure, il semblait y rester étranger. Peut-être eût-il
vainement essayé de contredire les projets du Directoire et d'éclairer son
aveuglement, mais il voyait avec une sorte d'indifférence l'œuvre de
Campo-Formio détruite de jour en jour. La situation de l'Europe ne fut
bientôt plus la même. Le gouvernement, qu'il avait contraint à ratifier la
paix, se comportait de manière à renouveler la guerre, sans en avoir le
dessein arrêté, sans rien préparer pour la soutenir. En se
décidant à l'immense et aventureuse entreprise de conquérir l'Egypte et de
dominer l'Orient, le général Bonaparte se plaçait lui-même dans la nécessité
de troubler l'équilibre européen. En laissant la politique révolutionnaire
suivre son funeste cours, il voulait la mettre à profit pour l'exécution de
ses projets. Les finances étaient dans un déplorable état ; l'administration
manquait tellement de ressources et de crédit, qu'on ne pouvait payer et
entretenir les armées de terre et de mer, non plus que préparer la moindre
expédition, sans les contributions de guerre et les spoliations de la
conquête. Ainsi, avant d'envahir l'Egypte, il devenait indispensable
d'accomplir de nouvelles invasions et de mettre encore des peuples à rançon. Le
premier acte qui annonça qu'il n'y avait point de paix possible avec le
gouvernement de la république française fut l'invasion de la Suisse. De tous
les États limitrophes, aucun ne donnait moins de prétexte à une rupture
hostile : la confédération helvétique s'était tenue dans la plus humble
neutralité. Un des régiments au service de France, contraint, en 1792, par
l'autorité militaire qui obéissait à des séditieux, de rendre les armes sans
pouvoir obtenir justice, et réclamant vainement le texte des capitulations ;
les Suisses massacrés au 10 août et au 2 septembre ; tous les régiments
suisses licenciés, sans que leur solde arriérée fût payée : tels étaient les
griefs pour lesquels, dans un autre temps, les Suisses se seraient armés
jusqu'au dernier afin d'obtenir satisfaction de pareils affronts et de ce
mépris des traités ; mais la révolution française se présentait sous un
aspect si formidable, elle jetait les puissances de l'Europe dans un tel
étonnement, que la Suisse resta muette et patiente. Outre
la crainte d'engager une lutte trop inégale sans avoir le secours des grandes
puissances, les gouvernements des principaux cantons avaient à s'inquiéter
des progrès que l'esprit révolutionnaire faisait parmi les populations. Ce
n'est pas que la liberté manquât aux Suisses ; mais, dans la plupart des
cantons, c'était à l'aristocratie qu'étaient confiées l'autorité supérieure,
l'administration et la garantie des droits. Sous ce régime, qui, selon les
divers cantons, était plus ou moins exclusif de la démocratie, les peuples
avaient joui depuis plusieurs siècles du calme et d'une prospérité toujours
croissante. Malgré cette inégalité dans la répartition des droits politiques,
la Suisse avait toujours conservé l'amour de la vraie liberté, c'est-à-dire
de la justice ; le respect de la religion, de l'autorité de famille et de la
propriété ; une certaine modération, un sentiment d'humanité, des mœurs
bonnes et douces, et surtout un grand amour de la patrie, un souvenir fier de
son antique gloire et des combats livrés pour défendre son indépendance. Mais la
révolution française ne tarda point à éveiller le désir d'égalité, qui était
devenu son principal mobile. Ce sentiment se répandit en Suisse : un certain
nombre d'hommes commencèrent à vouloir entrer en partage de la puissance
publique, à concevoir et à espérer le nivellement des conditions. Dès lors
une lutte s'établit entre les gouvernements aristocratiques et les
prétentions démocratiques. Dès l'année 1791, l'anniversaire du 14 juillet fut
bruyamment célébré dans le canton de Berne ; le conseil souverain s'en émut
et réprima avec sévérité, mais sans cruauté, ces premiers élans de l'esprit
révolutionnaire. La régence de Zurich avait eu de même à punir et à étouffer
un commencement de sédition excité par un parti qui demandait l'égalité de
droits pour les habitants d'un bourg, sujets et non citoyens du canton. Les
manifestations extérieures cessèrent, les sentiments ne s'éteignirent point.
Ils ne pouvaient pas avoir la même vivacité qu'en France : l'aristocratie
n'avait point conservé le caractère féodal ; même dans les cantons où elle
était le plus puissante, elle n'exerçait d'autorité que par les magistratures
qu'elle occupait. Elle pouvait bien exciter l'envie, mais elle exerçait un
pouvoir public, elle était autre chose qu'une distinction privilégiée. Dans
plusieurs cantons, elle était émanée de la bourgeoisie ; dans d'autres, dont
la constitution était entièrement démocratique, les nobles ne conservaient
leur supériorité qu'en prenant soin d'être populaires. Il n'y
avait donc pas en Suisse un danger imminent de l'imitation de la révolution
française. Toutefois, les cantons étant inégaux en territoire, en richesse,
en civilisation, et différents par la forme et l'esprit de leurs
gouvernements, les plus puissants, Berne surtout, pouvaient être un objet
d'envie ; leur prépondérance n'était pas toujours patiemment endurée. Un
principe plus actif de mécontentement fermentait dans les territoires qui
appartenaient, comme sujets, à plusieurs cantons suisses ; leurs habitants
n'étaient pas citoyens et n'avaient aucune participation au gouvernement,
aucune garantie formelle contre l'autorité administrative exercée au nom du
canton leur souverain. C'était
surtout dans le pays de Vaud, sujet du canton de Berne, que bouillonnaient le
désir de l'indépendance et la prétention d'acquérir et d'exercer des droits
politiques. Ce territoire était riche ; la population était heureuse de son
repos et de son bien-être ; la beauté de ce rivage du lac de Genève, les
grands aspects de la chaîne des Alpes y attiraient sans cesse des étrangers ;
quelques-uns s'y fixaient et venaient y finir une vie agitée ou persécutée ;
la similitude de langue multipliait les communications avec la France. La
liberté politique pouvait y manquer ; mais la liberté civile, le respect des
droits légaux y étaient complets, et, si ce peuple ne se gouvernait pas, du
moins était-il bien gouverné. D'autres
pays associés ou alliés de la Suisse, sans faire partie intégrante du
territoire helvétique, avaient ressenti plus vivement encore l'influence des
idées révolutionnaires. Genève, menacée dès 1792 d'une invasion de l'armée
française, était tombée aux mains d'une faction démocratique favorisée et
encouragée par des agents français ; elle y avait pratiqué le régime de la
terreur dans toute sa tyrannie et sa cruauté. — Les habitants de Saint-Gall
avaient forcé leur souverain ecclésiastique à leur accorder des droits et des
libertés ; la Valteline, sujette des ligues des Grisons, s'était révoltée et,
par la toute-puissance du général Bonaparte, avait été réunie à la république
cisalpine. Dès ce
moment, la Suisse pouvait prévoir le sort qui lui était prochainement
réservé. Le Directoire conçut le dessein d'envahir le territoire helvétique,
et le général Bonaparte souhaita que le peuple qui gardait les passages des
Alpes fût soumis à la puissance du gouvernement français. Jusqu'au 18
fructidor, Carnot et Barthélemy avaient réussi à empêcher que cette pensée
devînt une résolution arrêtée. Lorsque
cette opposition de deux directeurs eut disparu, un travail actif fut
entrepris pour susciter une révolution en Suisse. Un club helvétique s'était
établi à Paris, et se forma surtout de bannis de Fribourg et de Berne
renvoyés de leurs cantons pour leurs manœuvres ou leurs opinions
révolutionnaires. L'homme
le plus considérable de cette faction de mécontents, qui voulait, à l'aide
d'un gouvernement étranger, changer l'antique liberté des Suisses en un
régime nouveau, était un avocat de Lausanne, qui avait été longtemps en
Russie précepteur des grands-ducs Alexandre et Constantin. Il était revenu
dans sa patrie avec le grade de colonel russe. Un pamphlet, intitulé : — «
Adresse aux citoyens du pays de Vaud, esclaves des oligarques de Berne et de
Fribourg, » attira sur lui les poursuites du gouvernement bernois ; l'auteur
se réfugia à Paris, où il reçut un grand accueil du Directoire et de tout le
parti alors régnant. Dès lors fut concertée l'invasion de la Suisse et les
mouvements révolutionnaires, qui devaient lui servir de prétexte. Il y
avait longtemps que ce projet avait été conçu par Rewbell et qu'il
s'efforçait d'en obtenir l'exécution. Sa haine contre l'aristocratie bernoise
était aussi vive que si elle eût fait partie de la noblesse française. Comme
Alsacien, il avait été depuis beaucoup d'années en relation et en sympathie
avec les mécontents et les réfugiés suisses ; il faisait, pour ainsi dire,
partie de la faction qui aspirait à une révolution helvétique. Barthélémy,
tandis qu'il était ministre de France en Suisse, avait eu continuellement à lutter
contre les volontés de Rewbell et à protester contre les instructions qui lui
étaient adressées. Rewbell
avait pour ami un homme plus habile et plus pratique que le colonel Laharpe.
Ochs était chancelier et grand tribun du canton de Basle ; il y était fort
considéré et très-riche ; il était beau-frère de Dietrich, le maire de
Strasbourg, qui avait péri sur l'échafaud révolutionnaire. Instruit et
écrivain distingué, aucun motif d'intérêt personnel, autre que l'ambition, ne
le poussait aux opinions démocratiques, et il exerçait une grande influence.
Pendant le long séjour que Barthélémy avait fait à Basle, Ochs avait eu
d'intimes relations avec lui et avait été très-utile dans les négociations
qui avaient amené les traités avec la Prusse et l'Espagne. Il fut mandé à
Paris vers la fin de l'année 1 797, et le Directoire lui déclara les desseins
qu'il avait sur la Suisse. Une constitution pour la république helvétique,
réunissant en un même État et sous un gouvernement central tous les cantons,
fut écrite par Ochs et Laharpe, acceptée par les Directeurs. Cette
faction était néanmoins trop faible pour tenter une révolution, si elle
n'était pas soutenue par l'étranger ; de sorte qu'établir la démocratie en
Suisse et l'envahir, ce fut un seul et même projet. Le Directoire commença
par ameuter contre les gouvernements helvétiques l'opinion des
révolutionnaires français. Des articles de journaux, des pamphlets, des
discours de club se répandirent en griefs contre la Suisse : « elle avait
profité de la guerre et de l'anéantissement du commerce en France pour faire
des profits usuraires ; elle avait discrédité les assignats en exigeant les
payements en numéraire ; elle introduisait en contrebande les marchandises
anglaises ; elle avait accueilli les prêtres et les nobles émigrés ; elle
souffrait que M. Wickham, ministre d'Angleterre, se fît le promoteur de
conspirations contre la république française, le payeur de toutes les
corruptions ; les magistrats de tous les cantons témoignaient ouvertement
contre les principes de la Révolution ; ils proscrivaient les hommes qui les
professaient. » Rewbell
avait donné pour successeur à Barthélemy un de ses parents, nommé Mengaud,
homme dur et violent, accoutumé à remplir des missions subalternes pour le
service de la Révolution. Pour préparer une rupture ou accoutumer les Suisses
à se résigner aux volontés du Directoire, il signifia au gouvernement de
Berne d'avoir à éloigner M. Wickham du territoire de la Suisse. Les
magistrats bernois répondirent que la décision de cette affaire appartenait
au corps helvétique et non pas à un seul canton. M.
Wickham ne voulut point compromettre le sort de la Suisse : il se retira de
son propre gré. Le gouvernement anglais approuva formellement la résolution
qu'il avait prise ; dans une note qu'il adressa de Francfort à l'avoyer de
Berne, il déclara que son souverain[7] « ne voulait pas que la
résidence d'un de ses agents en Suisse pût servir de prétexte aux projets
hostiles d'un voisin dont l'ambition ne respectait ni la justice ni les
droits de souveraineté, et qui ne cherchait qu'à étendre à cette heureuse
contrée un système de destruction. » Puis
l'agent français signifia que tous les émigrés français devaient être
expulsés du territoire suisse. Peu après il exigea que les officiers suisses
qui, ayant été au service de France, avaient reçu la croix de Saint-Louis,
eussent à quitter cette décoration. Les
menaces du citoyen Mengaud étaient un grand motif d'inquiétude ; mais il y
avait bien plus à se préoccuper de la mauvaise volonté du général Bonaparte. Par
le traité de Campo-Formio, il avait réuni à la république cisalpine la
Valteline, territoire sujet de la république des Grisons, sans avoir égard à
aucune réclamation. En traversant la Suisse pour se rendre à Rastadt, il
n'avait voulu avoir nulle relation avec les autorités helvétiques et avait,
sur tout son passage, accueilli et encouragé les hommes qui préparaient une
révolution. On lui avait entendu dire qu'il « ne connaissait en Suisse que
deux républiques : Genève et Basle. » — Genève, en proie à une anarchie
démocratique ; — Basle, où la campagne était déjà en insurrection contre la
ville. Il avait traité M. Ochs avec une distinction très-marquée. Cependant
la révolution n'éclatait point. M. Ochs écrivait, le 12 décembre, au ministre
des affaires étrangères et au général Bonaparte : — « Nous avons besoin de
conseils et d'appui. Il nous faudrait assembler une convention soutenue par
le voisinage d'un corps d'armée. Mais comment convoquer cette convention ?
Nous voudrions que le gouvernement français fît une déclaration et demandât
un changement de constitution. » ... « M'est-il permis d'insinuer à mes amis
qu'ils seront soutenus ? » « Quand les esprits seront préparés, je pourrai
dire en plein conseil que nous devons renoncer à la distinction entre
citoyens et sujets. » ... « Il faudrait que la France fît valoir ses droits
sur le val Moutiers et sur Bienne ; ... qu'elle prît sous sa garantie la
liberté du pays de Vaud ; ... que ses agents fissent publier des écrits
révolutionnaires et accordassent leur protection à ceux qui travaillent à la
régénération de leur patrie. » De
semaine en semaine ces lâches supplications étaient répétées par les
révolutionnaires suisses pour obtenir que leur patrie fût envahie et livrée à
la tyrannie de leurs opinions. Le 28
décembre 1797, le Directoire déclara, par un décret, que la république
française prenait sous sa protection les personnes qui réclamaient contre la
souveraineté de Berne et de Fribourg. C'était une provocation directe à la
révolte du pays de Vaud et des territoires sujets. Déjà la
Valteline, reconnue d'abord comme indépendante, puis, réunie à titre égal aux
provinces dont la Cisalpine avait été formée, avait donné l'exemple aux
populations sujettes. La première conséquence de ce changement de situation avait été une révolution démocratique dans les Ligues de la république des Grisons ; elles
avaient chassé les Salis et autres familles aristocratiques qui, jusqu'alors,
avaient conduit le gouvernement de ce pays ; une constitution unitaire avait été substituée à la constitution fédérale. Dès les
premiers jours de 1798, la bourgeoisie de Lausanne demanda que les États du
pays de Vaud fussent assemblés, conformément à la constitution qu'on
prétendait avoir existé, lorsque les ducs de Savoie étaient seigneurs et
souverains de ce territoire. Des arbres de liberté furent plantés en divers
lieux. Ce
soulèvement n'était pas seulement encouragé par les déclarations du
Directoire et les assurances données par Laharpe ; les révolutionnaires
suisses avaient déjà la certitude que les armées françaises viendraient à
leur aide s'ils éprouvaient la moindre résistance de la part des
gouvernements cantonaux. Dès le
13 décembre, Mengaud avait passé une note pour annoncer à la confédération
helvétique que des troupes françaises allaient occuper Bienne et les
territoires qui avaient appartenu à l'évêché de Basle. Le gouvernement
français avait tardé longtemps à prétendre au droit de les posséder : en
1792, au commencement de la guerre, l'armée, commandée par le général
Custine, avait occupé l'évêché de Basle dont le souverain, membre de l'empire
germanique, était conséquemment en guerre avec la France et avait admis des
troupes autrichiennes. Peu après la conquête, les habitants, sans beaucoup de
contrainte, car ils y trouvaient leur avantage, avaient demandé à faire
partie de la république française ; la Convention avait prononcé cette
réunion par un décret du 23 mars 1793. Ce territoire avait alors reçu le nom
de département du Mont-Terrible, qui avait pour capitale Porentruy. Plus
tard, une loi du 1er mars 1797 avait annexé la ville et le comté de
Montbéliard, conquis sur les princes de Wurtemberg. Mais
l'évêque de Basle possédait aussi, non pas à titre de prince allemand, mais
comme seigneur indépendant allié à la confédération suisse, la ville de
Bienne, son territoire et quelques autres seigneuries, dont plusieurs étaient
simplement domaniales et indivises avec la ville de Berne. Dans
l'intention de ne point susciter un litige hostile avec la confédération
helvétique, les gouvernements successifs de la France n'avaient jamais
réclamé les droits, au moins douteux, qu'ils pouvaient avoir sur les
possessions suisses d'un prince qui avait été ennemi de la France en qualité
de membre du corps germanique, mais non pas comme souverain indépendant. C'étaient
ces droits que faisait valoir une note de l'agent français, et en même temps
le général Gouvion Saint-Cyr, par ordre d'Augereau, commandant de l'armée du
Rhin, prenait, sans rencontrer de résistance, possession des domaines suisses
de l'évêque de Basle. Ce
commencement d'invasion répandit promptement en Suisse une consternation
presque universelle, mais donna plus d'audace et d'espérance aux démocrates. Ils
disaient que la note de Mengaud, en exprimant l'intention de respecter
l'intégrité du territoire helvétique, dont il prétendait que Bienne ne
faisait point partie, ne garantissait aucunement la constitution fédérale, ni
les constitutions des cantons. De la
conduite qu'allait tenir le gouvernement de Berne dépendait le sort de la
Suisse. Le canton le plus riche, le plus puissant et en même temps le plus
menacé par la révolution et par la conquête, devait prendre l'initiative et
décider si la confédération se soumettrait sans défense aux armées qui voulaient
occuper son territoire et aux séditieux qui voulaient détruire sa
constitution, ou si elle tenterait de résister. Le conseil souverain était
formé d'une aristocratie contemporaine de l'indépendance et des libertés de
la Suisse ; illustrée par les guerres, parfois mêlée aux armées et aux
affaires des grandes puissances, habituée à exercer la puissance publique,
elle comprenait les malheurs et les dangers qui menaçaient la patrie
helvétique ; mais les aristocrates voyaient aussi quelles forces pourrait
déployer la puissance contre laquelle il faudrait combattre. Il y avait donc
beaucoup d'hésitation dans le conseil souverain. Les opinions étaient
divisées sur la détermination à prendre, puis sur les moyens de résister, sur
le moment où commencerait la résistance. Un parti espérait qu'on désarmerait
le Directoire par des soumissions et des condescendances, qu'on apaiserait
les séditieux par quelques concessions. Un autre parti voulait que la Suisse
ne passât point sous le joug, qu'on ne consentît point au déshonneur qui ne
serait pas même un moyen de salut ; s'il fallait périr, au moins sauverait-on
l'honneur. Ces deux opinions n'avaient rien d'absolu ni l'une ni l'autre.
Chacun, à peu d'exceptions près, était disposé à chercher quelque terme moyen
et à gagner du temps. Ainsi
fut proposée une mesure qui fut acceptée par les gouvernements de tous les
cantons. Une diète générale fut convoquée à Aarau. Elle se réunit au mois de
janvier ; elle décréta la levée du double contingent stipulé par les anciens
pactes d'union : ce qui aurait formé une armée de vingt-six mille hommes ;
puis fut renouvelé solennellement le serment de la confédération. Tous les
députés jurèrent de la défendre jusqu'à la dernière extrémité ; la diète
résolut aussi d'envoyer un ministre plénipotentiaire au congrès de Rastadt.
Deux députés reçurent la difficile mission de se rendre à Paris. Mengaud
avait assisté à la diète ; il y sema la division par des intrigues, des
promesses ou des menaces, et demeura persuadé que si le Directoire prenait
une résolution énergique, aucune pensée réelle de résistance ne serait à
craindre de la part de la confédération ni des gouvernements cantonaux. Il
annonça hautement que si une armée autrichienne avançait dans les Grisons,
une armée française entrerait dans le pays de Vaud. Une
division de l'armée d'Italie venait de se placer à Ferney, sur l'extrême
frontière du pays de Vaud, aux portes de Genève, où Félix Desportes, agent du
Directoire, avait la mission de faire voter par le peuple la réunion à la
France ; mais ce vœu ne devait être imposé que plus tard par la contrainte et
l'occupation militaire. La petite république de Mulhausen, menacée d'un
blocus qui l'aurait affamée, venait de céder, et le Directoire en avait rendu
compte aux Conseils législatifs qui avaient prononcé cette réunion par une
loi. Ainsi
que Mengaud l'avait prévu, les gouvernements des cantons n'eurent pas le
courage de tenir le serment prêté à la diète. Ils n'avaient pas encore à se
défendre contre l'invasion, mais céder à la faction démocratique, c'était se
livrer d'avance à l'occupation des armées françaises. Basle
était déjà en pleine révolution au moment où la diète fut convoquée. Le
ministre de France y faisait habituellement son séjour ; le grand tribun Ochs
y exerçait beaucoup d'influence. Ainsi, tout était préparé pour détruire
l'ordre ancien. Le gouvernement appartenait à une aristocratie bourgeoise peu
nombreuse, qui représentait seulement la ville de Basle. La campagne était
sujette et n'avait aucun droit politique. De là elle était dans une
disposition de mécontentement qui s'était déjà manifestée à d'autres époques.
La sédition fut mêlée de beaucoup de désordres ; les châteaux où résidaient
les baillis préposés du gouvernement furent brûlés ; des arbres de liberté
furent plantés dans les villages ; les magistrats ne tentèrent aucune
résistance. Ils se mirent eux-mêmes à la tête de la révolution. Des
assemblées primaires se formèrent pour élire une assemblée constituante. Une
commission provisoire fut chargée du gouvernement. A
Lucerne, où la constitution était plus aristocratique que dans tout autre
canton, la révolution se passa avec calme. L'oligarchie abdiqua ses pouvoirs
sans y paraître contrainte, et une assemblée de représentants du peuple eut
la mission de rédiger une loi constitutionnelle. Une
révolution avait déjà été tentée en 1795 dans le canton de Zurich. Cette
fois, la régence n'opposa aucune résistance aux sujets de la campagne qui
voulaient devenir citoyens. On ouvrit à tous les habitants l'accès aux droits
de bourgeoisie, mais ces concessions ne suffisaient plus, et il fallut
consentir à une nouvelle constitution, afin d'établir, disaient les
mécontents, la « douce et juste démocratie des Français. » Schaffhouse
subit aussi sa révolution. Les magistrats de Soleure montrèrent d'abord
beaucoup de fermeté. Ils firent arrêter les chefs de la sédition ; mais il
leur fut impossible d'employer une force armée qui se refusait à combattre
contre ses concitoyens. On conserva l'ancienne forme de gouvernement, mais
l'égalité fut proclamée, et les démocrates prirent la place des aristocrates
dans les magistratures. Fribourg,
ainsi que Berne, était exposé à une insurrection plus grave. Ce n'était pas
seulement l'égalité des droits politiques réclamés par une faction plus ou
moins nombreuse de la population, c'était l'indépendance d'un territoire
sujet qui était le motif et le vœu de la sédition. La
partie romande du canton de Fribourg était, comme le pays de Vaud, une
ancienne conquête faite sur les ducs de Savoie ; on y parle la langue
française, et les influences révolutionnaires, les encouragements donnés au
nom du Directoire y avaient les mêmes effets qu'à Lausanne et dans le pays de
Vaud ; les magistrats de Fribourg consentirent au renouvellement de la
constitution et au principe d'égalité. Les
petits cantons ne participèrent pas à ce mouvement. C'était par eux qu'avait
commencé l'indépendance de la Suisse. Ils avaient, depuis le temps de
Guillaume Tell et du Rutli, conservé une constitution démocratique, et si
l'égalité n'y existait pas en fait, les supériorités y étaient consenties et
acceptées par la volonté et les habitudes des peuples. Isolés dans leurs
montagnes, loin de l'influence des nations riches et civilisées, simples dans
leurs mœurs, fidèlement dévoués à la religion, sans préoccupation des
nouveautés dont l'idée n'arrivait pas jusqu'à eux ; fiers de leur liberté,
ils n'avaient rien à changer aux vieilles institutions qui, depuis quatre
siècles, avaient assuré leur repos et leur bonheur. Le mouvement qui agitait
la Suisse n'excitait aucun trouble parmi eux. Ces
essais de révolution, ces assemblées réunies pour rédiger des constitutions
cantonales, suivirent immédiatement la diète d'Aarau et se succédèrent
pendant le mois de janvier et le commencement de février 1798. Il en
résultait avec évidence que la Suisse ne pourrait opposer aucune résistance
aux volontés du gouvernement français. Mais les patriotes, les amis sincères
de la liberté, qui, en se joignant au parti démocratique, avaient cru qu'ils
détourneraient les menaces du Directoire et lui donneraient satisfaction,
avaient conçu une espérance illusoire. Ainsi
la Suisse se trouva en proie à une désorganisation complète ; alors un écrit
imprimé en français et en allemand, fut répandu avec profusion par les soins
de Mengaud et par les amis d'Ochs et de Laharpe ; c'était un projet de
constitution représentative et démocratique pour la république helvétique une
et indivisible ; conséquemment l'abolition de la souveraineté cantonale. Le
Directoire donnait, disait-on, son approbation à cette œuvre du grand tribun
Ochs, qui avait à peu près copié la constitution française. Pendant
que les cantons délibéraient sur les changements à apporter dans leurs
constitutions pour les rendre conformes aux principes d'égalité et à l'esprit
démocratique, les choses se passaient autrement dans le pays de Vaud. Les
insurgés n'avaient point demandé au gouvernement de Berne leur admission à
titre égal aux droits politiques. Ils s'étaient mis en pleine révolte et
avaient proclamé leur indépendance. Les magistrats bernois crurent agir
prudemment en n'employant pas, pour réprimer la sédition, les milices
allemandes, dont la présence aurait pu irriter la population française. Ils
savaient qu'une partie assez considérable des Vaudois était favorable au bon
ordre et bien disposée pour le gouvernement. Ils confièrent au colonel Weiss,
qui professait des opinions libérales et modérées, le commandement de la
milice vaudoise. Aucune démonstration répressive ni hostile ne fut opposée
aux révoltés. Dès
qu'on sut à Paris ce qui se passait dans le pays de Vaud, le Directoire
ordonna à son ministre des relations extérieures de lui faire un rapport,
dont les bases avaient été indiquées par Laharpe. C'était l'histoire de cette
province, conquise au XIVe siècle sur les ducs de Savoie, qui la cédèrent par
un traité de 1530 aux cantons de Berne et de Fribourg, mais en réservant les
libertés et la forme d'administration locale qui étaient dans le droit et la
coutume de cette province. Plus tard, en 1565, le roi Charles IX se constitua
garant d'un autre traité de 1564, où, pour parler comme le rapport, les
droits politiques et les lois constitutionnelles étaient placés sous la
garantie de la France. S'étant
ainsi mis en règle avec le droit des gens, le Directoire ordonna au ministre
de la République près les cantons helvétiques, de déclarer aux gouvernements
de Berne et de Fribourg, « que les membres de ces gouvernements répondraient
personnellement de la sûreté individuelle et des propriétés des habitants du
pays de Vaud qui se seraient adressés ou pourraient s'adresser à la
république française, pour obtenir, par sa médiation, d'être maintenus ou
réintégrés dans leurs droits en exécution des anciens traités. » Déjà
des ordres avaient été donnés pour que la division Masséna, qui rentrait en
France par Carouge, se portât sur les confins du pays de Vaud. De son
côté, le général Bonaparte écrivait au directoire de la république cisalpine
: — « Le pays de Vaud, animé de l'esprit de liberté, adopte les principes de
liberté, d'égalité et d'indivisibilité sur lesquels est fondé le gouvernement
représentatif. Nous savons que les bailliages italiens[8] sont animés du même esprit. Nous
croyons essentiel que dans ce moment ils imitent le pays vaudois et
manifestent le vœu de se réunir à la république helvétique. Nous désirons que
vous vous serviez de tous les moyens que vous pouvez avoir pour répandre
parmi ces peuples l'esprit de liberté, Faites distribuer des imprimés
libéraux ; excitez-y un mouvement qui accélère le mouvement général de la
Suisse... Nous donnons ordre au général Monnier de se porter sur les confins
des bailliages, afin d'encourager et de soutenir les mouvements que
pourraient opérer les insurgés. » La
position des troupes françaises et le rapport fait au Directoire, qui avait
reçu une grande publicité, donna au club de Lausanne et au gouvernement qu'il
avait institué, la certitude d'être soutenus. Un comité révolutionnaire
établi à Nyon écrivit au général Mesnard. Le général se hâta de répondre[9] : — « Le
Directoire exécutif m'a donné l'ordre d'employer tous les moyens pour vous
rendre libres. Vos ennemis sont les nôtres. Toute atteinte qui vous serait
portée sera considérée comme dirigée contre nous. C'est à moi qu'il
appartient de vous défendre. L'armée d'Italie vous protège. Rendez-vous
dignes de la haute destination pour laquelle le Directoire vous prête si
volontiers son appui. » Cette
lettre fut publiée, et aussitôt le colonel Weiss et ses bataillons se
retirèrent à Yverdun. La révolution fut dès lors consommée dans le pays de Vaud.
L'ours armorial de Berne fut brûlé sur la place publique de Lausanne, et le
général Mesnard somma[10] le commandant des troupes de
Berne d'évacuer Yverdun, situé sur le territoire vaudois. L'aide de camp qui
portait cette sommation voulut passer, sans se faire reconnaître des
avant-postes. Des coups de fusil furent tirés : deux housards de son escorte
furent atteints. Il retourna vers son général, et cet incident fut regardé
comme une violation du droit des gens. Le colonel Weiss, sans attendre les
ordres de son gouvernement, se retira, et le général Mesnard entra dans le
pays de Vaud à la tête de quinze mille hommes. Il établit son quartier
général à Lausanne, le 28 janvier. Mengaud
ne garda plus aucune mesure ; la diète venait de se retirer ; aussitôt après,
la révolte éclata à Aarau. L'arbre de la liberté y fut planté et
l'indépendance de l'Argovie fut proclamée. Quoique sujette de Berne, elle
n'avait pas toutefois les mêmes motifs de mécontentement ; elle avait
conservé le droit de pourvoir elle-même à son administration et d'élire ses
magistrats ; seulement ils exerçaient leurs fonctions sous l'autorité de
l'avoyer de Berne. Cette
nouvelle insurrection avait été ouvertement suscitée par l'agent français ;
il fit publier et afficher que tous ceux qui refuseraient d'obéir à la
régence bernoise seraient sous la protection immédiate de la république
française. L'invasion
du pays de Vaud, la protection authentiquement accordée aux révoltés des
territoires sujets, ne laissa plus nul doute au gouvernement de Berne. Aucune
condescendance aux volontés du Directoire ne pouvait le détourner de ses
projets d'invasion. Il fallait se résoudre à une résistance armée et accepter
la guerre, puisqu’évidemment elle était déclarée. Des mesures répressives
furent prises contre les révoltés de l'Argovie. L'exécution en fut confiée à
des officiers fidèles et fermes. Les insurgés furent dispersés et l'ordre fut
rétabli. Le 31
janvier, le conseil souverain de Berne publia une déclaration ainsi conçue :
— « Nous étant assemblés aujourd'hui afin de délibérer sur les mesures à
prendre pour le salut de la patrie, nous nous sommes personnellement obligés,
par un serment solennel, à la défendre au prix de nos biens et de notre sang
jusqu'à la dernière extrémité, contre tout ennemi quelconque et d'employer à
cet effet tous les moyens qui dépendent de nous, avec nos féaux bourgeois et
ressortissants. » Les
rebelles de l'Argovie n'avaient eu à opposer aux Bernois que leurs propres
forces. Pour faire rentrer le pays de Vaud dans le devoir, il fallait
combattre une armée française. Si chaque canton avait, conformément aux
résolutions de la diète, fourni son contingent ; si Berne avait pu compter
sur l'assistance fidèle et patriotique de tous les confédérés, la guerre
aurait offert quelques chances favorables, du moins au début, car l'armée
française était peu nombreuse. Mais la plupart des cantons étaient en proie
au désordre. Leurs gouvernements n'étaient plus obéis ; quelques-uns même
avaient déjà été renversés par une révolution. Ainsi, malgré le premier élan
d'énergie du grand conseil de Berne, une partie de ses membres restaient
indécis et demandaient qu'avant de s'engager dans une lutte désespérée, on
essayât encore de regagner la bienveillance du Directoire, en admettant des
innovations populaires dans les lois du pays. Malgré
la vive opposition des conseillers les plus sages et les plus considérables,
malgré les efforts de l'avoyer Steiguer, l'homme le plus respecté du canton
pour la noblesse et la fermeté de son caractère, pour son esprit de
discernement, pour sa fermeté dans le devoir et l'honneur, le conseil
souverain décréta qu'une députation des villes et des communes serait appelée
dans son sein pour délibérer sur ce qu'il y avait à faire dans les
circonstances présentes. Les députés, au nombre de cinquante-deux, vinrent
prendre séance le 2 février. Steiguer
ne plaçait nulle espérance dans les négociations qu'on allait essayer avec le
Directoire en lui sacrifiant l'antique constitution de Berne, dont le
changement n'était demandé que par les territoires sujets, mais par personne
dans le canton. Aussi continua-t-il les préparatifs de résistance ; il manda
les contingents appelés par la diète ; il destitua le colonel Weiss complice,
par faiblesse ou par opinion, des insurgés vaudois, et disposa les troupes de
Berne de manière à défendre les frontières du canton. Le
général Mesnard occupait Lausanne et le pays de Vaud. Il avait moins d'hommes
que les Bernois, même avant que les contingents des autres cantons vinssent
les joindre. Le dénuement de ses soldats, privés de leur paye depuis qu'ils
n'étaient plus en Italie, et à peine habillés d'uniformes en lambeaux,
l'avait obligé, avec ou sans permission du Directoire, à frapper une
contribution de sept cent mille francs sur le pays de Vaud. — « Il faut que
les Suisses nous habillent, » disaient les soldats. — Ainsi commençait à
se refroidir l'enthousiasme démocratique des Vaudois. L'assemblée,
qui délibérait à Berne sur le sort du pays, n'eut point la pensée de profiter
d'une situation où quelques succès pouvaient être espérés et auraient donné
le moyen de négocier sur de meilleures conditions. La première résolution qui
émana de ce nouveau et plus nombreux grand conseil, fut la création d'une
commission chargée de rédiger une constitution représentative fondée sur
l'égalité des citoyens. Mais cette concession ne pouvait nullement valoir aux
Bernois les bonnes grâces du Directoire : la commission avait un an de délai
pour présenter son projet, et il était déclaré qu'aucune intervention
étrangère ne serait admise dans le travail de la commission. En
faisant part au Directoire de cette délibération, au nom du gouvernement et
du peuple de Berne réunis, le grand conseil parlait du désir ardent qu'il
avait de rétablir les anciens rapports d'amitié et de bon voisinage. S'il
existait quelques difficultés, il était prêt à les lever promptement, autant
que cela pourrait se faire sans préjudicier à l'indépendance d'un peuple
libre, laquelle il était résolu de maintenir et de défendre jusqu'à la
dernière goutte de son sang : — « Nous espérons de votre équité une réponse
prompte et favorable ; dans ce cas nous attendons avec assurance que vous
retirerez vos troupes de nos frontières, sur quoi notre peuple, qui ne s'est
mis sous les armes que pour sa propre défense, se retirera également. » Ces
espérances étaient vaines : le général Mesnard s'était porté sur Avenches ;
le général Schauenbourg, avec dix-sept mille hommes détachés de l'armée du Rhin,
s'avançait vers la frontière de Soleure et de Berne, et le général Brune
venait d'être nommé commandant en chef de l'armée d'Helvétie. Jusqu'alors,
le général Brune n'avait pas occupé un poste supérieur ; la Révolution
l'avait trouvé imprimeur et journaliste. Ses relations avec les meneurs
jacobins ou cordeliers, l'ardeur avec laquelle il avait embrassé leur cause,
son courage et son activité dans les journées de sédition furent ses titres,
après le 10 août, pour devenir adjudant général. Il se distingua dans les
campagnes de Dumouriez ; ce fut lui qui réprima facilement l'insurrection
girondine du Calvados. La mort de Danton le priva de son spécial protecteur.
Après le 9 thermidor, il ne fut pas employé ; mais Barras et le général
Bonaparte eurent à se louer des services qu'il rendit au 13 vendémiaire. Il
fut envoyé à l'armée d'Italie, où il fut accueilli avec distinction par le
général en chef ; on s'étonna d'abord à l'état-major de voir traiter si bien
un officier général qui n'était alors connu que comme Jacobin. Mais il se
comporta aux batailles de la Corona et de Rivoli de manière à faire oublier
sa première réputation, et il fut dès lors compté parmi les généraux les plus
capables. Barras
le choisit à ce double titre pour l'invasion de la Suisse, qui devait être
aussi une révolution. Des pouvoirs de négociateur lui furent donnés en même
temps que le commandement de l'armée. Lorsqu'il y arriva[11], elle s'était avancée par la
route de Lausanne à Berne jusqu'au lac de Morat, dont elle occupait les deux
rives ; les troupes bernoises étaient placées sur la limite qui sépare les
cantons de Fribourg et de Berne, leur gauche à Morat, leur droite à Erlach,
au bord du lac de Bienne. Brune
commença par se présenter comme pacificateur ; les négociations s'ouvrirent
d'abord à Basle, puis à Payerne. Il s'aperçut bientôt que Berne et la Suisse
allemande n'étaient point dans la même disposition que le pays de Vaud, et
qu'en se portant en avant il ne trouverait pas pour auxiliaire une faction
révolutionnaire favorable à la France ; il prévoyait une résistance. En
écrivant au général Bonaparte[12], à qui, dès les premiers
mouvements de troupes, tous les généraux avaient adressé leurs rapports et
demandé des instructions, il disait que les changements promis par les
Bernois dans leurs lois constitutives étaient sans doute une preuve de
faiblesse, mais que les hommes qui menaient les affaires du canton avaient
assurément une grande intelligence et beaucoup d'énergie. En même temps il
avait reconnu, comme le lui avait annoncé d'avance le général Bonaparte, que
ce n'était point par le pays de Vaud que le canton de Berne devait être
attaqué, et que la colonne venant du Haut-Rhin par Bienne était destinée à
arriver directement à Berne. — « Il ne faut rien moins que les douze mille
hommes de l'armée du Rhin que vous avez demandés pour faire réussir cette expédition.
Une lettre du citoyen Mengaud, qui a été affichée à Berne, a réveillé les
oligarques, et leurs bataillons sont sur pied. Je crois encore que tout
pourra se terminer sans coup férir ; mais la présence de la force est
indispensable. » Il
ajoutait : « On suscite des mouvements dans l'Oberland comme dans le temps de
Charles le Mauvais ; mais le temps et les hommes sont changés. » Brune,
bien qu'il eût été un peu homme de lettres, n'avait pas une connaissance
très-exacte de l'histoire : il prenait Charles le Mauvais roi de Navarre,
pour Charles le Téméraire duc de Bourgogne. Il se trompait aussi en disant
que, dans les montagnes de la Suisse, les temps et les hommes étaient
changés. Déjà cette population s'agitait et se disposait, comme jadis, à
défendre sa religion et sa liberté contre l'invasion étrangère. Les cantons
du centre de la Suisse étaient de race et de langue allemandes ; en outre,
les petits cantons étaient zélés catholiques et n'ignoraient pas que les
Français ne l'étaient plus. La note
que Mengaud avait adressée aux cantons helvétiques et qui avait ému les
esprits non-seulement à Berne, mais dans presque toute la Suisse, donnait
l'assurance que les troupes françaises se retireraient dès que Berne, Soleure
et les cantons qui avaient suivi leur exemple, auraient rappelé leurs
bataillons et proclamé, comme l'avaient déjà fait Basle et Lucerne, la vraie
liberté et l'égalité. — « Le Directoire n'avait, disait-il, d'autres vues que
l'abolition de l'oligarchie ; il reconnaîtrait toujours le peuple helvétique
comme libre et indépendant, et ne formait aucun projet contre sa souveraineté
et son territoire. » Outre
le désir que pouvait avoir le gouvernement français de donner à la Suisse la
forme de république une et indivisible, il lui convenait de pousser à bout
les Bernois. Le 13 février, une sorte d'ultimatum fut signifié au conseil de
Berne : — « Le ministre de la république française, pour prouver la loyauté
et la franchise de son gouvernement, remet à l'État de Berne une note
indicative des mesures qu'il lui convient de prendre dans son véritable
intérêt et celui de toute la Suisse ; le Directoire s'écartera d'autant moins
de ces bases fondamentales qu'elles sont d'accord avec celles que l'État de
Berne a lui-même adoptées le 3 février. L'égoïsme, les intrigues, la perfidie
de quelques membres des gouvernements helvétiques ont déjà balancé trop
longtemps la volonté générale et la force de l'opinion publique ; cette lutte
indécente doit enfin avoir son terme ; la majesté de la république française
ne se laissera point avilir par le froissement d'une résistance et d'une
tergiversation injurieuses, qui rendent sans effet les réformes annoncées. Si
l'État de Berne veut prouver qu'il désire en effet un ordre de choses fondé
sur les principes de la liberté et de l'égalité, il est urgent : — « Que la
magistrature ancienne donne sa démission ; que le conseil secret et le
conseil de guerre soient supprimés ; — Qu'en
attendant l'organisation d'une nouvelle forme de gouvernement, il en soit
créé un provisoire fondé sur les principes de la démocratie et dans lequel ne
pourront être admis aucun des membres de l'ancien, connus par leur
attachement au régime oligarchique. — La
liberté de la presse sera de suite établie. — Tous
les individus persécutés à raison de leurs opinions politiques et de leur
refus de marcher contre la France recevront des dédommagements. » Cette
note fut portée par des députés de Basle, qui conjurèrent le gouvernement
bernois de céder aux circonstances et de ne point engager une lutte. De
telles conditions étaient trop dures et trop insolentes : l'opinion publique
se souleva d'indignation ; les humbles conseillers de la paix et de la
résignation n'osaient plus élever la voix. Les membres du grand conseil et
même les députés qui leur avaient été adjoints résolurent de signifier à
l'agent français un refus péremptoire. Des adresses de fidélité et d'adhésion
arrivèrent de presque toutes les communes du canton. Il y avait déjà vingt
mille hommes en face de l'armée française ; les contingents peu complets des
autres cantons étaient en marche. Le
général Brune persista à ne pas vouloir commencer les hostilités ; les
colonnes que devait envoyer l'armée du Rhin n'étaient pas encore arrivées. Il
fit savoir au gouvernement de Berne qu'il était disposé à entrer en
négociation et qu'il consentait à traiter avec les membres de l'ancien
conseil. C'était
un désaveu de l'ultimatum de Mengaud. On s'empressa d'envoyer des
commissaires à Payerne, où Brune annonçait qu'il allait se rendre. Chacun, à
Berne et dans l'armée suisse, s'applaudissait d'avoir à traiter avec un
général plein de loyauté et de modération. Brune était proclamé l'ami et le
protecteur de la Suisse. Les commissaires ne le trouvèrent pas à Payerne ; le
général Rampon leur dit que les pouvoirs du général en chef ne se
rapportaient qu'aux affaires militaires ; qu'il leur offrait un armistice,
mais qu'il avait envoyé un courrier au Directoire pour être autorisé à
traiter les questions politiques. Les
plus sages conseillers conçurent de tristes soupçons ; la majorité ne les
écouta point : un armistice de quinze jours fut consenti le 14 février. Ce
délai pouvait donner aux renforts qu'attendait le général Brune le temps
d'arriver ; mais l'opinion nationale ne se laissa pas attiédir. Le parti
opposé à l'aristocratie n'était pas moins animé pour la défense de
l'indépendance ; s'il désirait des changements dans les constitutions, il
s'irritait à la pensée que l'étranger les imposerait. Le canton de Lucerne
avait déjà voté pour un régime démocratique ; il fit remettre au ministre de
France une note où, avec autant d'énergie que de raison, étaient caractérisées
la guerre que la France allait porter en Suisse et les conséquences qu'elle
devait avoir. — « Si
le Directoire avait quelques plaintes à former contre les anciens
gouvernements, ce motif n'existe plus aujourd'hui ; si donc un canton était
attaqué, toute la Suisse le serait, et toute la Suisse prendrait les armes.
Ce serait une guerre nationale ; chaque habitant combattrait pour sa patrie,
pour la liberté, pour sa sûreté personnelle, pour ses propriétés. La France
s'aliénerait toute l'Europe. Elle pourrait dans cette lutte recueillir une
gloire militaire dont elle n'a nul besoin, mais elle n'en retirerait aucun
honneur La France pourrait rendre la Suisse malheureuse pour plusieurs
générations, mais à la fin, elle n'en recueillerait que de la honte, des
pertes et des dangers. Elle aurait à craindre une coalition de l'opinion
publique, qui pourrait lui devenir plus funeste que la coalition des cabinets
de l'Europe. » Pendant
l'armistice, Mengaud continuait une guerre de plume, en publiant des notes,
en répandant des pamphlets ; ses agents, pris parmi les démocrates de Basle,
parcouraient la Suisse pour y semer la discorde et le désordre. Le
général Brune ne s'entremettait point dans ces manœuvres ; il voyait à quel
point l'enthousiasme de patriotisme et de dévouement s'exaltait de jour en
jour dans la Suisse allemande, et il pressait l'arrivée des renforts qui lui
étaient nécessaires. L'armée
helvétique se composait de trois divisions commandées par MM. d'Erlach, de
Graffenried et de Bure ; elle s'étendait de Fribourg à Soleure sur une ligne
dont Morat était le milieu. Les contingents des cantons arrivaient
successivement, mais peu nombreux. Basle et Schaffouse se séparaient de la
Confédération et voulaient se soumettre aux Français. Zug n'avait pas envoyé
un seul homme. La
ligne de défense était beaucoup trop étendue. Il eût fallu négliger quelques
cantons, concentrer toutes les forces et se hâter de prendre l'offensive.
Mais une armée formée par des contingents, dont les chefs et les soldats
confondent l'amour de la patrie avec l'esprit de localité, n'est point facile
à gouverner ; hormis sur un champ de bataille, ses mouvements manquent
nécessairement d'ensemble. Ce défaut de plan et ce cantonnement immobile des
troupes indignaient et inquiétaient l'opinion patriotique, les généraux et la
magistrature bernoise. Le 24 février, M. d'Erlach, accompagné de
quatre-vingts officiers, se présenta devant le Conseil souverain dont ils
étaient membres. Il protesta contre les mesures imprévoyantes et mal conçues
qui lui avaient été prescrites, et demandait la permission de licencier
l'armée. — « Il vaut mieux renvoyer chacun dans sa chaumière que d'exposer
tant de braves gens à se faire massacrer ou à subir la honte d'une défaite
inévitable dans les positions qu'on nous fait prendre. Si vous y persistez,
je vous apporte ma démission. Si, au contraire, vous revenez aux sentiments
d'honneur et de patriotisme qui semblent éteints dans ce Conseil, donnez-moi
l'ordre et le pouvoir d'employer la bonne volonté et la valeur de la plus
brave des nations. » Ces
paroles ranimèrent les esprits ; pas une objection timide n'osa se produire.
Une acclamation unanime conféra au général d'Erlach le pouvoir de faire
marcher les troupes, comme il le jugerait opportun à l'expiration de
l'armistice, ou plutôt, si les Français commettaient quelque violation de
territoire. Le
général Brune avait été prévenu de la démarche que devait faire M. d'Erlach ;
un de ses aides de camp se présenta à cette même séance devant le Conseil :
il annonça que le Directoire avait envoyé des pleins pouvoirs à son général,
et qu'en conséquence, il proposait une conférence à Payerne. Deux
députés s'y rendirent sur-le-champ. En même temps le général d'Erlach expédia
des ordres pour concentrer ses forces, et combiner une attaque contre la
gauche de l'armée française près de Bienne. La
négociation de Payerne consista seulement à communiquer aux députés
l'ultimatum envoyé par le Directoire ; il portait les conditions suivantes : « La
régence de Berne rappellera les troupes qu'elle a envoyées dans d'autres
cantons et licenciera ses milices. — Un gouvernement provisoire sera établi.
— Les assemblées primaires seront convoquées. — Le principe de la liberté
politique et de l'égalité des droits sera pris pour base de la nouvelle
constitution, et l'on déclarera l'unité de la république helvétique. — La
régence actuelle de Berne déposera sur-le-champ son autorité entre les mains
du gouvernement provisoire. Aussitôt que les troupes bernoises seront
congédiées, les troupes françaises cesseront d'avancer, et il ne restera
qu'un corps d'observation dans les pays occupés ; il s'éloignera dès que la
nouvelle constitution sera en activité. » Les
députés déclarèrent que leurs instructions ne permettaient pas de consentir à
de telles conditions. Le général répondit que les négociations étaient — rompues
; ils repartirent aussitôt, dans la soirée du 28 février. L'armistice devait
expirer le lendemain 1er mars. Pendant
leur absence, une révolution s'était accomplie à Berne. Profitant de cet
intervalle d'inaction et d'incertitude, ne se trouvant plus en face de M.
d'Erlach et des officiers, les meneurs du parti de la soumission se
réunirent. Des envoyés de Basle étaient venus encore presser la régence
d'abdiquer, ainsi que le voulait le Directoire de la république française ;
ils se disaient aussi délégués des gouvernements de Schaffouse, de Zurich et
de Lucerne et promettaient, au nom de ces quatre cantons, que si la France ne
retirait point son armée après que ses conditions seraient acceptées, la
Suisse entière se réunirait peur maintenir son indépendance. Après de
violents débats, l'abolition du gouvernement et la création d'une nouvelle
régence furent votées par une faible majorité, plutôt contrainte que
consentante. Selon ce décret, le général d'Erlach reçut l'ordre de suspendre
les hostilités, et d'autres députés furent envoyés au général Brune pour lui
porter cet acte de pleine soumission. Brune
ne les admit que vers la fin de la journée du 1er mars, à l'heure où
l'armistice expirait. Il venait d'apprendre que le général Schauenbourg
avançait avec la colonne détachée de l'armée du Rhin. Dès lors, la
dissimulation et les ménagements étaient superflus, il demanda que l'armée
bernoise fût licenciée sur-le-champ, et il ajouta que bientôt il irait rendre
visite à la nouvelle régence provisoire. De part
et d'autre on se prépara aux hostilités. L'idée de se rendre sans résistance
et sans conditions exaltait le courage et l'honneur du général d'Erlach et de
son armée. Il commanda l'attaque pour le 2 mars, à quatre heures du matin. Brune
revint à son système de ruse et de mensonge. Il fit proposer à la régence de
Berne de prolonger la trêve de trente heures ; cela fut encore accepté.
Pendant ce délai, dans la nuit du 2 mars, Brune fit attaquer Fribourg, où il
entra facilement, grâce à la sédition démocratique concertée d'avance. En
même temps, à l'autre extrémité de la ligne d'opérations, le général
Schauenbourg s'empara du château de Dornach dans le canton de Soleure et
enveloppa un détachement de huit cents montagnards de l'Oberland dont le
commandant croyait à l'armistice. Ils combattirent vaillamment, et la moitié
tomba sur le champ de bataille. Soleure fut occupé le lendemain, après une
sommation où le général français s'expliquait en ces termes : — « Si
j'éprouve la moindre résistance, si une seule goutte de sang est versée, les
membres du gouvernement en répondront sur leur tête et sur leurs biens. Je
ferai d'eux la justice la plus éclatante et la plus inexorable. Je vous
accorde une demi-heure pour vous déterminer ; passé ce temps, je brûle votre
ville et je passe la garnison au fil de l'épée. » L'armée
suisse se trouvait entamée et débordée aux deux extrémités de sa ligne de
défense. Il était indispensable et urgent de se replier et se concentrer pour
tenter de défendre Berne. Ce mouvement ne put être opéré sans désordre ;
quelques milices se débandèrent ; d'autres crièrent à la trahison et
voulaient massacrer leurs officiers qui ordonnaient la retraite ; tous les
contingents retournèrent dans leurs cantons afin de pourvoir à la défense de
leurs foyers. Le
désordre devint si grand qu'une des divisions de l'armée bernoise se révolta,
massacra les deux colonels qui la commandaient, et courut à Berne pour se
mêler au tumulte qui agitait la ville où les partis opposés étaient aux
prises[13]. Les
Français avançaient ; le sénat fit sonner le tocsin et ordonna la landsturm ;
on nomme ainsi la levée en masse de tous les citoyens ; la confusion était si
complète, qu'après avoir pris une telle mesure, dès le lendemain, la
dissolution du gouvernement fut prononcée. Une régence provisoire fut élue et
tout pouvoir lui fut donné. Le
parti des concessions était encore aveuglé par sa peur et ses illusions ; il
croyait que le général français se retirerait dès qu'il saurait qu'on s'était
soumis à toutes les conditions qu'il avait imposées. Cette régence fit
notifier son avènement au général Brune. Maintenant il n'avait plus rien à
déguiser : le Directoire l'avait chargé, non pas de faire triompher la
souveraineté du peuple et la république unitaire, mais de se saisir du trésor
de Berne, des arsenaux, des magasins et d'occuper la ville ; Brune refusa
d'entendre aucune proposition. Alors
le patriotisme des démocrates abusés se réveilla. La régence résolut de se
défendre jusqu'à la dernière extrémité. Tout
était désespéré. Aucune autorité n'existait pour donner quelque ensemble à la
défense. A chaque instant, des commandements contradictoires se succédaient ;
les troupes étaient découragées et se débandaient. Les soldats, loin d'obéir,
exigeaient de leurs chefs la direction et les mouvements qui étaient à leur
fantaisie. Il ne
restait plus, sous la discipline et les ordres des officiers et des
magistrats qui conservaient avec fermeté et dévouement le sentiment du
devoir, qu'environ quatorze mille hommes. Ils
étaient divisés en deux corps séparés. L'un, sous les ordres du général
Graffenried, défendait le passage de la Sénie, un peu au-dessus de Laupen, où
cette petite rivière se jette dans la Sarine ; il fut attaqué par le général
Schauenbourg. Malgré l'avantage du nombre, les Français furent repoussés avec
vigueur, perdirent deux mille hommes et dix-huit canons. Les Suisses
achetèrent ce succès chèrement ; plus de huit cents de leurs combattants
tombèrent sur le champ de bataille. La levée en masse s'était jointe aux
milices ; beaucoup de femmes avaient accompagné leurs maris ou leurs fils et
ne s'étaient pas montrées moins vaillantes ; il s'en trouva plusieurs parmi
les morts. Mais ce
n'était point la principale et véritable attaque. Schauenbourg avait porté
des forces considérables sur la position de Fraubrunnen, où le général
d'Erlach s'était placé pour défendre les approches de Berne. Le vieil avoyer
Steiguer était venu le joindre comme volontaire, afin de mourir en défendant
son pays. Il soutenait tous les courages par ses discours et par son exemple.
Lui-même marchait en-tête de cette troupe, dernier débris de la puissance et
de la liberté suisse. Quatre siècles auparavant, en 1376, dans ce même lieu
de Fraubrunnen, les Bernois avaient vaincu une de ces bandes appelées grandes
compagnies, recrutée principalement de soldats anglais, et dont le sire
Enguerrand de Coucy était le chef ; il parcourait depuis un an la Suisse en
la ravageant et commettant partout le pillage et le massacre. Il fut si
complétement défait, qu'il se retira en Alsace. Cette
fois le sort des armes ne devait pas être si favorable aux Suisses. Ils
n'avaient ni cavalerie ni artillerie de campagne ; mais leur défense fut
obstinée. Ils disputaient le terrain pied à pied, se ralliant de position en
position jusqu'aux portes de Berne. Alors ils abandonnèrent le combat ; ils
avaient perdu deux mille hommes. Berne,
sans gouvernement, livrée à une anarchique discorde, anéantie et non pas
exaltée par le désespoir, demanda une capitulation ou plutôt une assurance
que les personnes et les propriétés seraient respectées ; cette sauvegarde
fut accordée, mais pas assez tôt pour empêcher, pendant les premiers moments
de l'entrée des Français, beaucoup de désordres et de vexations ; les
villages voisins furent livrés au pillage. Brune,
qui avait opéré sa jonction avec Schauenbourg, fit son entrée à Berne le 5
mars. C'en était fait de la vieille Suisse. Mais avant qu'elle fût
entièrement domptée et soumise, la guerre devait durer encore longtemps ; les
cantons défendirent séparément leur territoire contre l'invasion, et
plusieurs n'acceptèrent jamais le gouvernement central que leur imposait le
vainqueur. L'armée
bernoise, dès le lendemain du combat de Fraubrunnen, se dispersa. Sur le
champ de bataille même, au moment où la retraite devenait nécessaire,
quelques soldats, dans leur fureur insensée, voulurent massacrer le général
d'Erlach. Il lui fut possible toutefois de parvenir jusqu'à un village voisin
; il y fut reconnu et arrêté ; sans respect pour son nom honoré depuis des
siècles dans toute la Suisse, pour son courage et son patriotique dévouement,
les paysans voulaient le conduire à Berne et l'y traînaient attaché à une
charrette ; une bande de soldats forcenés survint et le massacra à coups de
haches et de baïonnettes. Ils prétendaient qu'on leur avait montré une lettre
du général d'Erlach, par laquelle il promettait de trahir son armée. Steiguer
courait le même danger ; après cinq heures de marche, sur une route semée de
paysans et de soldats ivres et furieux, le noble vieillard parvint au bord du
lac de Thun ; accablé de fatigue, il s'endormit ; son guide le couvrit d'un
manteau. Des housards français arrivèrent, et ne sachant qui il était, ne
troublèrent pas son sommeil. Il traversa le lac et parvint, par les petits
cantons, jusque dans le Tyrol. Puis il se rendit à Vienne et à Berlin, où il
reçut les témoignages empressés d'une vaine admiration. Brune
et Schauenbourg rendirent compte de leurs victoires. Le général de l'armée du
Rhin porta un témoignage honorable pour les ennemis qu'il avait vaincus : — «
C'est, disait-il, une chose admirable que des troupes, qui n'ont pas fait la
guerre depuis deux siècles, aient pu soutenir cinq combats consécutifs, et
être à peine chassés d'un poste qu'elles ne tentassent d'en reprendre un
autre et de s'y défendre. » Dans sa
lettre au général Bonaparte, Brune semblait s'applaudir du succès de ses
ruses au moins autant que de la valeur de ses soldats : — « La Suisse étant
une pépinière de soldats et ses villes de vastes casernes, j'avais tout à
redouter des affaires de poste. Je les ai éloignées par des négociations que
je savais n'être pas sincères de la part des Bernois ; enfin, prenant une
résolution, je l'ai exécutée avec une célérité qui en a assuré la réussite. » Croyant
venger la France d'une défaite qui, au contraire, avait détruit la puissance
de Charles le Téméraire, son ennemi, il écrivait : — « J'ai détruit la
chapelle de Morat ; l'arbre de la liberté est élevé sur ses décombres. » Le
général Schauenbourg retourna à Soleure en poursuivant quelques débris de
l'armée bernoise qui se réfugiaient dans le canton de Zurich. Le
général Brune, après avoir amené à Berne une garnison de dix mille hommes,
s'occupa du gouvernement de sa conquête. Les habitants furent désarmés et
l'autorité souveraine fut, pour l'apparence, confiée à un conseil provisoire
de cinq cents membres. — Le 10 mars 1798, un arbre de liberté fut planté sur
la place de l'hôtel de ville. On arbora les couleurs blanche et verte
qu'avaient adoptées les révolutionnaires du pays de Vaud. Le général Brune,
monté sur une tribune, assura le peuple que l'orage était passé ; que le
calme et la sécurité seraient bientôt rétablis ; que le peuple était délivré
de la tyrannie des oligarques ; que la liberté et l'égalité allaient régner.
Puis une procession des nouveaux magistrats fit le tour de l'arbre que l'on
venait de planter. — « Puisse votre arbre de liberté porter des fruits
salutaires, » disait tristement au général Schauenbourg, le président du
gouvernement provisoire. L'établissement
d'une constitution démocratique n'était point l'objet essentiel de la mission
du général Brune. Il s'empara du trésor de l'État, des caisses publiques, des
fonds particuliers des familles patriciennes ; il vida les arsenaux où se
trouvaient trois cents pièces d'artillerie et des armes pour quarante mille
hommes. Le Directoire envoya un commissaire pour donner plus de régularité et
d'exactitude dans cette spoliation ; il arriva trop tard. Mais le général
Brune rendit un compte d'où résultait qu'elle consistait en 16 700 000 en
numéraire ou lingots ; 18 000 000 en réquisitions de vivres, et 7 000 000 en
armes et munitions. Fribourg
et Soleure furent exploitées de même ; mais on y trouva un beaucoup moins
riche butin. Le
Directoire avait d'abord adopté le projet de constitution helvétique qui lui
avait été proposé par Ochs et Laharpe : la Suisse devait être transformée en
république une et indivisible. Au
moment où tous les cantons étaient agités par les séditions démocratiques et
changeaient ou remettaient en question leurs vieilles constitutions, ce
projet avait été imprimé en allemand et en français, et répandu avec
profusion dans toute la Suisse. C'était, pour ainsi dire, le soumettre au
suffrage universel : les partisans d'Ochs et de Laharpe espéraient qu'au lieu
de réformer les constitutions cantonales, on rallierait tous les démocrates à
la république unitaire. Ils avaient raison de compter sur le pays de Vaud,
qui, n'étant pas un canton, n'avait pas à regretter la souveraineté et
l'indépendance qu'eût laissé subsister une constitution fédérale :
D'ailleurs, Laharpe avait une grande influence parmi ses compatriotes. En
effet, l'assemblée générale des Vaudois insurgés accepta sur-le-champ la
constitution envoyée de Paris, et, selon le principe de la souveraineté du
peuple, la présenta aux assemblées primaires, qui la votèrent le 15 février. Elle
n'eut pas le même succès dans les cantons : l'opinion de toute la Suisse fut
contraire à ce projet ; il était en opposition avec les mœurs et les
traditions. Les Suisses étaient attachés à leurs vieilles libertés, à leur
administration locale et indépendante ; ressortir d'une administration
centrale leur paraissait un asservissement. Ils tenaient à leur législation
et à leurs coutumes cantonales ; ils prévoyaient qu'un gouvernement unitaire
serait dispendieux et fiscal. Dans les cantons catholiques, on ne doutait pas
que l'intolérance irréligieuse des révolutionnaires français n'amenât bientôt
l'interdiction du culte et la persécution des prêtres. Enfin il était facile
de prévoir que les hommes ambitieux qui, par la puissance du Directoire de
Paris, seraient placés dans les hautes fonctions, les exerceraient avec une
soumission servile aux volontés du gouvernement français. Le
général Brune reconnut bientôt que le dessein d'imposer à la Suisse un
gouvernement unitaire accroîtrait beaucoup les difficultés de l'occupation
française, et que la domination du Directoire serait mieux assurée s'il
laissait subsister la division en cantons fédérés. Autre chose était le parti
démocratique, qui, dans chaque canton, voulait établir l'égalité et s'emparer
du pouvoir, ou la cabale d'Ochs et de Laharpe qui se proposaient d'exercer
une autorité souveraine et centrale. Déjà on pouvait remarquer que les hommes
qui avaient travaillé aux révolutions cantonales, se réunissaient au
sentiment patriotique et à la résistance contre l'invasion. Le
général avait présenté ces considérations au Directoire, et l'avait convaincu
que les profondes différences de langue, de religion et de mœurs s'opposaient
à l'unité d'administration et de lois. Il reçut donc l'autorisation de
prendre et de publier un arrêté qui partageait la Suisse en trois républiques
: l'Helvétie, la Rhodanie et la Tellgurie. Aussitôt
les chefs de l'intrigue unitaire, premiers auteurs de la révolution éclose
sous l'intervention des armées françaises, firent entendre de vives
réclamations. Le ministre des relations extérieures et le général Bonaparte,
soit par l'influence que Laharpe et Ochs exerçaient sur leur esprit, soit
que, contrairement aux idées de Brune, ils eussent la conviction que le
gouvernement français serait beaucoup plus maître de la Suisse sous
l'autorité d'un directoire helvétique, vassal du Directoire français, firent
si bien prévaloir leurs avis que Brune fut désavoué et Ochs autorisé à
travailler l'opinion suisse de manière à faire adopter la constitution
unitaire. Brune,
offensé et se trouvant compromis pour avoir obéi à des instructions secrètes
qu'il ne pouvait pas produire, donna sa démission. Il annonçait en même
temps, ce qui se réalisa bientôt, que les petits cantons ne se soumettraient
point à un gouvernement central et ne renonceraient pas à leur démocratie, où
la souveraineté du peuple était plus réelle et plus complète que nulle part
ailleurs. Il conjurait le Directoire de ne pas inquiéter des populations
pauvres et honnêtes. — « Leurs déclarations ont, disait-il, un caractère de
fierté et de franchise qui prouve leur attachement pour la France, sous la
condition que leurs coutumes et leurs libertés seront respectées. » Brune
fut nommé au commandement de l'armée d'Italie, mais reçut l'ordre de publier,
avant de quitter la Suisse, une proclamation, où il annonça que, connaissant
mieux quelle était l'opinion du pays et combien tous « les cœurs avaient un
sentiment vif des charmes de l'unité républicaine, il accédait à leurs vœux[14]. » En
conséquence, un corps législatif, formé des députés de tous les cantons,
était convoqué à Aarau pour concourir à l'œuvre d'une constitution unitaire.
Brune fut remplacé par le général Schauenbourg ; mais une autorité plus
réelle fut confiée à un commissaire et plénipotentiaire du gouvernement
français près la nation helvétique. Cette mission fut confiée à un ancien
conventionnel nommé Lecarlier, qui avait siégé sur la Montagne : il était
homme de probité ; mais, à ses opinions et à ses habitudes révolutionnaires,
se joignait un caractère emporté, sans mesure, sans justice et sans pitié. Il
débuta par une proclamation dont les premières paroles n'étaient point
menaçantes. — « Soyez constitutionnellement heureux, disait-il ; j'appelle
votre confiance. Comptez sur la justice et la générosité du gouvernement
français ; il regarde tous les hommes libres comme les enfants d'une même
patrie. » — Les mesures qu'il annonçait étaient peu conformes à cette
assurance : — « L'intention du Directoire est que ceux qui ont provoqué
la guerre en soient responsables sur leurs personnes et sur leurs biens. Vous
concourrez donc à faire fournir à l'armée française, aux dépens des anciens
gouvernants, les objets de consommation dont elle pourra avoir besoin. » Onze
magistrats bernois, appartenant aux plus illustres familles du canton,
Mulinen, Erlach, Tscharner, Fischer, Brünner, Wateville, Diesbach, Manuel,
furent emmenés à Strasbourg pour être enfermés dans la citadelle ; leur
fortune et celle de trois cents propriétaires bernois devaient garantir le
payement de toutes les contributions de guerre imposées à la Suisse. Cinq
magistrats de Soleure furent aussi enlevés. Outre
les réquisitions en nature, Berne fut frappée d'une contribution de huit cent
mille livres et Fribourg de trois cent mille. Plus tard, le commissaire
imposa sur la Suisse entière une contribution de seize millions, encore
imputable sur les biens des patriciens ; à ceux de Berne, Soleure et Fribourg
étaient ajoutés ceux de Zurich et de Lucerne. Au
commencement de mai 1798, la Suisse entière était couverte de troupes
françaises, nourries et entretenues par les habitants. Les généraux et les
agents subalternes du commissaire y levaient, presque sans contrôle, des
contributions. Les petits cantons avaient refusé d'accepter la constitution
que l'assemblée d'Aarau avait présentée au vote populaire ; les insurrections
se multipliaient sur tout le territoire. Cette constitution unitaire était
néanmoins mise en activité, et le directoire helvétique à peine installé se
trouvait dans l'impossibilité de consentir aux vexations et aux exactions des
agents français. A cette époque, Lecarlier fut appelé au ministère de la
police et remplacé par le citoyen Rapinat, beau-frère de Rewbell, dont le nom
est demeuré célèbre par sa conformité avec le caractère et la conduite de
l'homme qui le portait. Les malheurs et le désordre de la Suisse devaient
encore s'aggraver, et l'armée française y éprouva de plus en plus une
résistance qui devint un état de guerre. Il
semble qu'une telle invasion, un droit de conquête exercé avec tant de dureté
sur un État qui n'avait manqué à aucun traité, qui se soumettait à toutes les
exigences ; que cette intervention tyrannique dans son gouvernement intérieur
; que cette révolution opérée à force ouverte, auraient dû émouvoir l'Europe
entière ; que les souverains, par prudence et par honneur, ne pouvaient
regarder de sang-froid l'abolition du droit des gens et des règles qui
garantissent l'indépendance des nations. Il en était tout autrement :
l'Autriche venait à peine de signer la paix ; un congrès était assemblé à
Rastadt ; la Prusse était mécontente et inquiète de n'exercer aucune action
sur les changements dont le corps germanique était menacé dans sa
constitution et la répartition des territoires. Pas un effort ne fut tenté
pour sauver la Suisse ; les deux grandes puissances allemandes étaient alors
préoccupées de leurs intérêts particuliers et croyaient peut-être trouver
dans le désordre où les victoires de la France avaient mis l'Europe quelques
chances d'agrandissement ; ou plutôt, intimidées par les résultats funestes
pour elles qu'avait eus la guerre, il leur suffisait de se préserver des
coups d'un si terrible ennemi, et de préparer une coalition plus puissante
que celle dont la France avait triomphé. Ce
n'était pas seulement la Suisse dont les souverains auraient dû s'occuper. Il
se passait en Italie des événements peut-être plus graves encore. Dès le
mois de mai 1797, pendant les négociations qui précédèrent la signature de la
paix de Campo-Formio, le général Bonaparte avait voulu que son frère Joseph
fût nommé ambassadeur de la République à Rome. Le
Directoire était revenu au désir qu'il avait déjà exprimé de révolutionner
l'Italie méridionale, et surtout d'anéantir la puissance pontificale. Le
général Bonaparte ne voulait pas compliquer les questions déjà si difficiles
qu'il avait à traiter avec l'Autriche ; il n'avait donc pas d'abord accueilli
ces idées ; sans les repousser absolument, il indiquait que le temps n'était
pas venu de leur donner suite, et prévoyait que dans un avenir, peut-être
prochain, on pourrait s'en occuper. Pour le moment, il avait fait une
révolution à Venise afin de l'avoir à sa disposition, et à Gênes, afin de
soumettre complètement cette république à la domination de la France. Ce
double exemple avait contribué à échauffer de plus en plus la fermentation
révolutionnaire qui se répandait en Italie. En même
temps, le gouvernement pontifical était retombé dans cet état d'aveuglement
qui avait déjà failli le perdre ; les cardinaux, à qui le Pape laissait sa
confiance, établissaient tous leurs rapports avec les cours de Vienne et de
Naples, et espéraient trouver leurs garanties dans la protection de ces deux
puissances ; l'imprudence fut poussée au point que le Pape demanda, pour
commander ses troupes, le général Provera, qui avait commandé la colonne
autrichienne venue au secours de Mantoue. Le
général Bonaparte écrivit de Passeriano[15] à son frère l'ambassadeur : — « Vous
signifierez sur-le-champ à la cour de Rome, que si le général Provera n'est
pas renvoyé tout de suite, la république française regardera cela comme un
commencement d'hostilité. Faites sentir combien il est indécent, lorsque le
sort de Rome a dépendu de nous, lorsqu'elle n'a dû son existence qu'à notre
garantie, de voir le Pape renouer des intrigues désagréables à la république
française. Dites dans vos conversations, et s'il le faut dans une note, que
la République a été généreuse à Tolentino et qu'elle ne le sera plus si les
circonstances recommencent. Vous direz : — « La République était sur le point
de vous restituer Ancône ; vous gâtez toutes vos affaires, vous en serez
responsable ; vos provinces se révolteront, vous demanderez le secours des
Français, ils ne vous répondront pas. » — Exigez que le général Provera soit
hors de Rome dans les vingt-quatre heures ; dites publiquement qu'il a été
deux fois mon prisonnier et qu'il ne tardera pas à l'être une troisième : refusez
de le recevoir. — Développez un grand caractère. Ce n'est qu'avec la plus
grande fermeté, avec la plus forte expression dans vos paroles que vous vous
ferez respecter de ces gens-là : timides dès qu'on leur montre les dents, ils
sont fiers lorsqu'on a trop de ménagements pour eux. Je connais la cour de
Rome : cela seul, si c'est bien joué, la perdra. « Si le
Pape vient à mourir, vous devez faire tout ce qui vous est possible pour
qu'on n'en nomme pas un autre et qu'il y ait une révolution. Le roi de Naples
ne fera aucun mouvement : s'il en faisait, à l'instant où les troupes
napolitaines franchiraient la frontière, vous déclareriez que le peuple
romain est sous la protection de la république française. Ensuite, vous vous
rendriez auprès du général napolitain et vous lui diriez que la république
française ne voit pas d'inconvénient à entrer en négociation avec la cour de
Naples sur les différentes demandes qu'elle a faites, mais qu'il ne faut pas
qu'elle prenne les armes. « Enfin
vous emploieriez, en ce double sens, beaucoup de fierté extérieure pour que
le roi de Naples n'entre pas à Rome, et beaucoup de souplesse pour lui faire
comprendre que c'est son intérêt. « Si le
roi de Naples, malgré tout ce que vous pourriez faire, entrait dans Rome, ce
que je ne saurais penser, vous y resteriez, en affectant de ne reconnaître en
aucune manière l'autorité qu'il y exercerait ; vous protégeriez le peuple de
Rome et feriez publiquement l'office de son avocat, mais d'un avocat tel
qu'il convient à un représentant de la première nation du monde. « Vous
pensez bien que dans ce cas, je prendrai vite les mesures nécessaires pour
vous mettre à même de soutenir la déclaration que vous auriez faite de vous
opposer à l'invasion du roi de Naples. « Si le
Pape est mort et qu'il n'y ait aucun mouvement à Rome, de sorte qu'il n'y ait
pas moyen d'empêcher qu'un pape soit nommé, ne souffrez pas que le cardinal
Albani soit élu. Vous devez employer, non-seulement l'exclusion, mais encore
les menaces sur l'esprit des cardinaux, en déclarant qu'à l'instant même je
marcherai sur Rome, ne nous opposant pas à ce qu'il soit pape, mais ne
voulant pas que celui qui a assassiné Basseville soit prince souverain. » Le Pape
avait été malade à toute extrémité ; il ne mourut point et sa santé se
rétablit. Le général Provera n'était pas à Rome ; le gouvernement pontifical
l'avait en effet appelé pour commander les troupes ; mais il n'était pas
encore arrivé. Pour le moment, l'ambassadeur avait donc à s'occuper d'un seul
article des instructions qui lui étaient données. Il signifia au cardinal
secrétaire d'État, que le gouvernement français ne souffrirait pas que le
Pape chargeât du commandement de ses troupes un général autrichien. — « Ce
fut un coup de foudre pour lui, » écrivait l'ambassadeur[16]. Le
secrétaire d'État était alors le cardinal Doria, qui n'appartenait point à la
faction autrichienne et qui était plutôt bienveillant pour les Français ;
mais comme il n'avait ni opinion ni volonté, et qu'il conservait tous les
employés secondaires précédemment placés par les cardinaux Busca et Albani,
le gouvernement était réellement entre leurs mains[17] ; ils continuaient à pratiquer
leur même politique d'autant plus hardiment qu'ils n'étaient point
responsables. Ainsi
ils ne tenaient aucun compte des volontés du gouvernement français ou du
général Bonaparte que faisait connaître l'ambassadeur. Vainement il demandait
la mise en liberté des hommes qui étaient détenus pour leurs opinions
politiques ou leurs manœuvres séditieuses ; bien plus, ils persistèrent à
appeler le général Provera au commandement des troupes romaines ; il vint à
Rome. Le
général Bonaparte était encore à Milan. Il écrivit aussitôt à son frère[18] : — « Vous déclarerez
présentement à la cour de Rome que si elle reçoit à son service aucun
officier qui soit ou qui ait été au service de l'empereur, la guerre se
trouvera déclarée. Si vingt-quatre heures après la présentation de votre
note, le général Provera n'est point sorti des États de Sa Sainteté, vous
quitterez Rome. Dans votre conversation avec le Pape, vous lui ferez
connaître que je viens d'envoyer trois mille hommes à Ancône, lesquels ne
rétrograderont que lorsque M. Provera et tous les autres officiers
autrichiens auront quitté le territoire de Sa Sainteté. « Vous
ferez connaître au secrétaire d'État que si Sa Sainteté se porte à faire
exécuter aucun des détenus que vous avez réclamés, la république française,
par représailles, fera arrêter les attenants du cardinal Busca et des autres
cardinaux qui égarent la cour de Rome. « Si
les circonstances sont telles que vous deviez quitter Rome, vous pouvez vous
rendre à Florence ou à Ancône. Vous ne manquerez pas de faire connaître à Sa
Sainteté et au secrétaire d'État, qu'à peine vous aurez quitté le territoire,
vous déclarerez la réunion d'Ancône à la Cisalpine. Vous sentez que cette
phrase doit se dire et non s'écrire. » Le
général Provera s'éloigna dans les vingt-quatre heures et se retira à Naples
; la plupart des détenus politiques furent mis en liberté. L'autorité
du gouvernement pontifical ne subsistait plus. Rome était à la merci du
Directoire et de l'armée d'Italie. Rien ne pouvait prévenir la révolution,
prévue depuis longtemps et maintenant excitée et protégée ; les séditieux et
les conspirateurs agissaient ouvertement, grâce aux franchises que
l'ambassadeur de France avait réclamées pour eux. Comme s'ils avaient eu
besoin d'auxiliaires et d'instructeurs, le gouvernement français avait donné
des passe-ports pour Rome au citoyen Rossignol et à quelques jacobins trop
forcenés pour qu'on les gardât à Paris. Le ministre des relations extérieures
les avait recommandés[19] au général Bonaparte en
mentionnant « leur bonne conduite à la journée du 18 fructidor, où ils
avaient bien mérité du Directoire. » Le même
jour, il écrivait à l'ambassadeur de France à Rome : — « Vous aiderez, bien
loin de retenir, les bonnes dispositions de ceux qui penseraient qu'il est
temps que le règne du Pape finisse ; en un mot, vous encouragerez l'élan que
le peuple de Rome paraît prendre vers la liberté. » La
crise fatale ne tarda point. Le 30 décembre, Joseph Bonaparte, dans une
lettre datée de Florence, rendait compte de ce qui venait de se passer à
Rome. « Trois
jours auparavant, quelques individus lui avaient demandé une audience et lui
avaient déclaré que l'indignation publique était au comble, et que la nuit
suivante la révolution devait éclater. L'ambassadeur accueillit sévèrement
cette communication, disant que sa position et son devoir ne lui permettaient
pas d'entendre une semblable ouverture. — Ils répondirent qu'ils avaient
voulu recevoir ses conseils et savoir si le gouvernement français protégerait
leur révolution une fois faite. « Les
paroles qu'il leur adressa n'étaient pas absolument décourageantes : — « Je
serai, leur avait-il dit, spectateur impartial, et je rendrai compte de
l'événement au Directoire. Mais je ne crois pas qu'au moment d'une
pacification générale, mon gouvernement puisse désirer un incident qui, sans
doute, la retarderait. Je ne crois pas que vous ayez des moyens suffisants
pour assurer le succès de votre entreprise ; et le gouvernement français ne
vous en fournira pas. » — Ainsi, l'ambassadeur les exhorta à la
tranquillité, et termina en leur enjoignant de ne plus se présenter chez lui
pour lui faire part de semblables projets. « La
nuit se passa tranquillement ; les intentions des séditieux n'étaient
ignorées ni du corps diplomatique ni même du public : on disait que le
gouvernement était instruit de tout, et que la police avait des espions parmi
les conspirateurs. « Dans
la nuit suivante, un rassemblement révolutionnaire se forma à la villa Médicis
; les dragons le cernèrent ; des coups de fusil furent tirés et deux dragons
tués ; mais on dispersa les séditieux. Quelques-uns furent arrêtés ; on
remarqua qu'ils avaient pris la cocarde française et avaient cherché à la
distribuer parmi le peuple. « L'ambassadeur
se rendit chez le secrétaire d'État pour l'assurer qu'il ne prenait nullement
sous sa protection les factieux qui avaient arboré la cocarde tricolore ;
qu'il demandait au contraire leur arrestation ; mais qu'aucun Français, non
plus que les Romains au service de l'ambassade, ne devaient être poursuivis.
Il le prévint en même temps que six individus s'étaient réfugiés dans sa
juridiction, et que, s'ils étaient coupables de sédition, il s'entendrait
avec le gouvernement romain pour que leur impunité ne fût pas un
encouragement à la révolte. « Le
cardinal secrétaire d'État paraissait sans inquiétude et donna à
l'ambassadeur un rendez-vous pour le soir. Rentré au palais de France, il y
trouva le général Duphot, un autre officier général et deux artistes
français. « A ce
moment, un rassemblement d'une vingtaine d'hommes se présentait aux portes de
l'ambassade. On refusa de leur ouvrir. Ils criaient : Vive la république !
vive le peuple romain ! » et distribuaient aux passants des cocardes
tricolores. Un d'entre eux, que connaissait l'ambassadeur, artiste italien
qui était revenu de Paris avec la recommandation du ministre Charles
Delacroix, fut seul admis ; il semblait en proie à une frénétique exaltation.
— « Nous sommes libres, disait-il : nous demandons l'appui de la France. » —
L'ambassadeur lui fit sentir la folie de sa démarche et de l'entreprise de
ses compagnons, et lui dit qu'il prendrait des mesures contre eux si ce
tumulte continuait. «
Cependant le rassemblement devenait plus nombreux ; les cris de « vive la
république » redoublaient ; de l'argent était distribué dans la rue. Le
général Duphot et Tes militaires qui se trouvaient à l'ambassade proposèrent
de dissiper l'attroupement par la force. L'ambassadeur, revêtu d'un costume
officiel, descendit avec eux : il voulait parler aux gens de l'émeute et
tenter de les ramener à la raison, lorsqu'on entendit une décharge de
mousqueterie. Un piquet de cavalerie était entré dans les cours de l'ambassade
sans en avoir demandé la permission ; la foule se précipitait dans le palais,
et s'entassait sous les portiques ou dans les escaliers. L'ambassadeur
rencontra sur son passage des blessés que les balles avaient atteints ; le
désordre était déplorable : les uns fuyaient éperdus, les autres poussaient
des cris de fureur. «
L'ambassadeur s'adressa au chef de la patrouille d'infanterie qui avait suivi
les cavaliers, et lui signifia de sortir de l'enceinte du palais de France,
où il était entré en violation de droit. La troupe se retira de quelques pas
; mais alors les séditieux s'élancèrent pour l'attaquer. L'ambassadeur, le
général Duphot et les officiers français mirent l'épée à la main pour les
repousser ; ils se trouvaient ainsi entre les deux partis. Les soldats, se
voyant poursuivis par les rebelles, s'étaient arrêtés et firent une nouvelle
décharge. Alors le groupe des Français se divisa : les uns, parmi lesquels se
trouvaient les jeunes Beauharnais et Arrighi, le sabre à la main, contenaient
les séditieux ; l'ambassadeur, le général Duphot et l'adjudant général Scherlock
s'avancèrent vers la troupe. Pendant que l'ambassadeur ordonnait à haute voix
que sa juridiction fût respectée, et promettait de ne point donner protection
à la révolte, Duphot s'était élancé parmi les soldats : il écartait leurs
fusils ; il les empêchait de tirer. Ne comprenant pas ce qu'il disait, ne se
rendant point compte de son intention, ils l'emmenaient comme prisonnier,
lorsqu'un soldat lui appuie son arme sur la poitrine et tire à bout portant.
Le général tomba, se releva en s'appuyant sur son sabre ; un second coup
l'abattit de nouveau, et plus de cinquante balles viennent encore frapper son
corps inanimé ; puis cette troupe, se retournant vers l'ambassadeur et
Scherlock, se disposa à leur faire subir le même sort ; mais, passant par une
porte latérale, ils s'étaient réfugiés dans le jardin, où Mme Joseph
Bonaparte, sa jeune sœur fiancée du général Duphot, et tout ce qui composait
l'ambassade étaient déjà descendus. « La
cour du palais et les marches du perron étaient souillées de sang, la cour
jonchée de blessés et de mourants. La troupe se retira ; les portes du palais
furent fermées ; la fusillade continua dans la rue. Deux heures se passèrent
sans qu'aucun agent de l'autorité romaine se fût encore montré ;
l'ambassadeur se décida à quitter Rome, et annonça cette résolution au
cardinal Doria par une lettre que porta un serviteur, au risque des coups de
fusil qu'on entendait encore de tous côtés. « Vers
sept heures du soir arrivèrent le ministre de Toscane, puis M. d'Azara,
ministre d'Espagne, qui se risquèrent à traverser les rues, où le désordre se
prolongeait encore. Une seconde lettre fut écrite au secrétaire d'État. Enfin
un officier se présenta avec un détachement de quarante hommes pour garantir
la sûreté de l'ambassade ; les salles du palais étaient toujours encombrées
de séditieux réfugiés, et la troupe occupait les cours. « Le
passeport demandé par l'ambassadeur fut envoyé. Il partit le 29 décembre, à
six heures du matin, sans que personne se fût encore présenté, au nom du
gouvernement pontifical, pour conférer avec lui ou pour s'enquérir des faits.
Il se rendit à Florence, d'où il écrivit au ministre des relations
extérieures, en lui rendant compte des circonstances de ce sinistre
événement. » L'exactitude
de son récit a toujours été contestée ; tous les documents contemporains en
diffèrent sur plusieurs points. Que Joseph Bonaparte et les personnes de
l'ambassade fussent en rapport habituel avec les hommes qui préparaient des
séditions, c'est ce qui ne peut être nié ; s'il eût agi autrement, il aurait
manqué aux instructions que lui donnait son gouvernement. Il en devait
évidemment résulter une insurrection ; mais il est vraisemblable, et sur ce
point on doit le croire, qu'il ne voulait point y mettre la main. Quant à la
supposition qu'elle était excitée par des agents de la police romaine, c'est
ce qui se dit toujours lorsqu'une émeute a échoué, et on ne peut admettre son
témoignage sur cette circonstance. La
grave dissemblance des deux récits, c'est que la version française affirme
que le général Duphot s'élança vers les soldats, lorsqu'ils avaient déjà
pénétré dans l'enceinte de l'ambassade et qu'il en fut emmené comme
prisonnier, tandis que, selon la version italienne, les soldats n'avaient
point passé la limite de la juridiction française ; qu'ils étaient restés en
dehors, près d'une porte de la ville, la porte Settimania, et que le général
fut frappé d'une balle au moment où il s'avançait, le sabre à la main, suivi
d'un nombreux rassemblement de séditieux ; de sorte que la troupe avait pu
supposer qu'il ne se présentait pas dans des intentions conciliantes et
pacifiques. Il y a
encore un fait qu'attestent les témoignages italiens et que niait Joseph
Bonaparte : le cardinal Doria se hâta, disent-ils, d'aller faire des excuses
et offrit de faire punir le sergent de la patrouille qui avait tiré sur le
général Duphot, et il lui fut impossible d'obtenir que l'ambassadeur renonçât
à son projet de départ. M.
Cacault, homme sensé et véridique, était alors ministre de France à Florence
; lorsque Joseph Bonaparte y arriva, encore tout troublé des déplorables
scènes dont il avait été, non pas la cause immédiate, mais le triste témoin,
il lui dit : — « Je vous avais prédit cela ; si vous n'aviez pas reçu
chez vous des révolutionnaires que j'avais constamment chassés de chez moi,
tout cela ne serait pas arrivé. Le général Duphot a été tué par sa faute. Au
surplus, on a voulu des prétextes contre Rome, on en a à présent. » La cour
de Rome fut consternée de ce départ qui présageait sa ruine prochaine. Le
cardinal Doria supplia à genoux M. d'Azara de se rendre à Florence, auprès de
l'ambassadeur, pour essayer de le ramener. Il écrivit au prince Massimi,
ambassadeur du Pape en France, de se présenter au Directoire pour lui
exprimer que le Saint-Père éprouvait la peine la plus sensible à cause de cet
incident, qu'il ne lui avait pas été possible de prévoir ni d'empêcher. — «
Nous sommes tous inconsolables. N'offrez aucune satisfaction ; mais priez le
Directoire de demander telle satisfaction qu'il voudra : ni Sa Sainteté, ni
moi, ni la cour de Rome nous ne serons jamais tranquilles jusqu'à ce que nous
soyons sûrs que le Directoire est satisfait. » Le
Directoire n'eut point d'hésitation sur la conduite à tenir ; il atteignait
le but qu'il se proposait depuis longtemps. Le général Bonaparte a écrit,
beaucoup d'années après, pendant sa captivité de Sainte-Hélène, que,
lorsqu'il fut consulté, son avis fut de ne pas trancher légèrement une aussi
grande question ; qu'il fallait corriger et non pas détruire le gouvernement
pontifical ; que c'était provoquer infailliblement une guerre avec Naples
qu'il fallait éviter ; qu'il fallait ordonner à l'ambassadeur de retourner à
Rome, mettre à la tête des affaires les prélats les plus modérés, forcer le Saint-Siège
à conclure un concordat avec la Cisalpine : alors Rome serait tranquille et
ne donnerait plus aucune inquiétude. Aucune
trace n'est restée d'une différence d'opinions entre le Directoire et le
général Bonaparte sur la résolution qui fut prise. On peut supposer qu'après
les enseignements donnés par les phases successives de sa fortune et la série
des événements, dans le calme auquel le condamnait la fin de sa vie active,
il retrouvait les opinions qu'autrefois lui avait suggérées sa clairvoyante
raison et qu'il repoussa toutes les fois qu'elles contrarièrent sa volonté de
passer outre à l'exécution de ses hasardeux et vastes desseins. C'est
ainsi que la guerre de Suisse ne sera jamais flétrie plus sévèrement et mieux
convaincue de folie et d'indignité, que par le captif de Sainte-Hélène qui
l'avait conseillée et presque dirigée. Il est
vraisemblable qu'il y eut peu de discussion entre les Directeurs et leurs
conseillers, sur les mesures qui furent adoptées à l'instant même où l'on sut
la nouvelle de ce qui s'était passé à Rome. — « Le temps est venu, disait le
théophilanthrope La Réveillière, de faire disparaître l'idole : le général de
l'armée d'Italie a été trop circonspect avec le Pape ; il a eu trop de
ménagements ; il a montré trop d'intérêt aux prêtres déportés : cette
conduite a pu lui donner des partisans en France parmi les gens qui n'aiment
pas la Révolution, mais il en est résulté ce qui vient d'arriver, le mot de
république romaine suffira pour transporter l'imagination ardente des
Italiens amis de la liberté. » Le
prince Massimi, ambassadeur du Pape, fut gardé à vue, et on expédia l'ordre
de marcher sur Rome au général Berthier qui venait de prendre le commandement
en chef de l'armée d'Italie. On ne
pouvait pas choisir un général plus mal disposé à s'acquitter d'une semblable
mission. Berthier était fils d'un ingénieur géographe qui, par son mérite et
ses services, était arrivé à être colonel, chef du dépôt de la guerre et
gouverneur de l'hôtel de la guerre. Il entra au service fort jeune, se
distingua dans la guerre d'Amérique et en revint avec le grade de colonel.
Pendant les premières années de la Révolution, il donna au gouvernement
monarchique et à la famille royale des preuves de sa fidélité. Il fut chef de
l'état-major de Luckner et dénoncé par Dumouriez et les Jacobins, comme
exerçant sur le vieux maréchal une influence peu patriotique. La vérité était
que, sans professer aucune opinion politique, il avait un ferme sentiment du
devoir, l'amour de l'ordre et de la discipline, et plus de bon sens que
d'enthousiasme. Il fut employé dans la guerre de la Vendée et s'y fit remarquer
par ces mêmes qualités ; elles lui valurent le même succès. Il fut dénoncé au
comité de salut public, et comme on n'avait aucun reproche positif à lui
faire, il passa dans une autre armée. Après le 9 thermidor, Kellermann le
prit pour chef d'état-major de l'armée qui passa ensuite sous le commandement
de Schérer, puis du général Bonaparte. Le
général Berthier avait conservé les manières et les habitudes d'un officier
de l'ancien régime ; il était sérieux, ne se familiarisait point ; poli, mais
ferme dans le commandement ; d'une étonnante, mais calme activité ; le
désordre lui était antipathique ; exact à son devoir, il exigeait cette même
soumission de tous. Sa pensée se renfermait dans le cercle du service
militaire ; son dévouement au général Bonaparte n'était point un sentiment
politique, mais une soumission au génie qu'il admirait. Il
avait accepté avec répugnance le commandement de l'armée d'Italie ; il
prévoyait beaucoup de difficultés et d'embarras : opérer l'évacuation des
États vénitiens et leur remise à l'Autriche ; diriger sur la France les
troupes destinées soit à envahir la Suisse, soit à faire partie de l'armée
qu'on appelait l'armée d'Angleterre ; voir éclater sous ses yeux les
révolutions que des agents français ou cisalpins suscitaient dans les villes
de l'Etat romain et dont ils menaçaient le Piémont, la Toscane, et le duché
de Parme, sans savoir s'il devait s'y opposer ou les protéger ; réprimer les
exactions des généraux et les malversations des administrateurs et des
fournisseurs, c'était une rude tâche. — « Vous me mettez dans une situation
bien pénible, » écrivait-il à son général[20]. — « Je vous le demande en
grâce, tirez-moi de ce commandement, que je n'ai accepté que parce que vous
me l'avez proposé et en supposant qu'il ne durerait pas plus d'un mois ; je
vous l'ai toujours dit, le commandement de l'Italie ne me convient pas ; je veux
sortir des révolutions ; quatre années en Amérique, dix en France, c'est
assez. Je me battrai comme soldat, tant que la patrie aura des ennemis à
combattre, mais je ne veux point me mêler de la politique révolutionnaire. » Joseph
Bonaparte avait écrit au général Berthier en même temps qu'au Directoire pour
lui apprendre les événements de Rome. Il était à prévoir que l'ordre d'y
marcher serait aussitôt envoyé de Paris. Berthier se prépara à ce mouvement ;
déjà il avait eu à tolérer une insurrection qui avait proclamé la république
anconitaine. Le 19
janvier, il écrivait au général Bonaparte : — « J'ai lu avec attention
l'instruction du Directoire, où j'ai reconnu les dispositions que je suis
accoutumé à recevoir de vous. » Je ne pense pas que l'empereur veuille se
mêler de cette querelle. S'il se brouillait avec nous, vous connaissez les
avantages que lui donne sa position. Je ferai, dans tous les cas, ce que les
circonstances exigeront, ayant la plus grande confiance dans les dispositions
qui seraient ordonnées, puisqu’elles le seraient par vous. « Je
ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour mériter la confiance du
gouvernement dans la mission délicate qui m'est confiée. Je ferai en sorte
que notre vengeance soit sans tache, c'est-à-dire sans pillage. Je vous
remercie de m'avoir fait nommer chef de l'état-major de l'expédition
d'Angleterre ; en m'envoyant à Rome, vous m'en nommez le trésorier ; je
tâcherai de bien remplir la caisse. » Ainsi,
pour Rome, comme pour la Suisse, la direction était donnée par le général
Bonaparte ; ainsi pour lui, au moins autant que pour le Directoire, le motif
déterminant de l'une comme de l'autre invasion était de se procurer de
l'argent pour les préparatifs de la grande expédition. Le
général Berthier était à Bologne le 24 janvier ; il laissa au général
Serrurier le commandement de toutes les troupes sur la rive gauche du Pô. — «
Une fois enfourné sur Rome, ce n'est plus moi qui pourrais commander contre
une invasion subite des Autrichiens. » Il écrivait aussi : — « Je serais
fâché de voir rallumer la guerre en Italie ; quelque pénible que pût être ma
position, j'en tirerais le meilleur parti possible. Je compte ma vie et tout
ce qui m'est personnel pour rien. » Tels
étaient les hasards où se précipitait le gouvernement français. L'armée qui
avait conquis l'Italie, qui avait menacé Vienne, était maintenant diminuée,
disloquée, éparse. — « Les troupes sont pieds nus, je n'ai pas le sou, tous
les généraux ne songent qu'à s'en aller en France ; il en résulte une
désorganisation nuisible aux opérations du moment, » — écrivait encore le
général Berthier. Il
fallait tout l'aveuglement du Directoire, l'orgueilleuse confiance que le
général Bonaparte avait dans son génie et la certitude de la stupéfaction où
il avait jeté les puissances continentales pour se risquer à changer une
grande et triomphante situation en un pareil désordre. Le
gouvernement pontifical avait fait vainement des démarches auprès de la cour
de Vienne et du roi de Naples pour obtenir leur intervention. Outre
l'abattement où la conclusion de la paix de Campo-Formio avait laissé ces
deux puissances, le général Bonaparte les avait préparées à l'occupation de
Rome, en insinuant que le sort de la souveraineté pontificale et les limites
de son territoire seraient déterminés de concert avec Naples et Vienne. Le
marquis de Gallo, qui jouissait de la confiance des deux cours, était devenu
le docile instrument de la politique du général Bonaparte. Depuis la paix, il
avait été nommé ministre des affaires étrangères. Ne
pouvant obtenir aucun secours des hommes, le Pape et ses conseillers
implorèrent le secours céleste ; des prières publiques furent ordonnées ; des
cérémonies solennelles furent tristement célébrées. Pie VI, octogénaire et
presque mourant, y parut, pouvant à peine se soutenir. La cour
de Naples avait enfin consenti que son ambassadeur à Rome, le prince
Belmonte, sollicitât le général Berthier qui était déjà à Foligno, d'admettre
une députation envoyée par le Saint-Père, Le général répondit que les ordres
du Directoire ne lui permettaient point d'entrer en aucun pourparler. La cour
de Rome ne pouvait avoir la pensée de se défendre par les armes. Des mesures
furent prises seulement pour maintenir le bon ordre et la tranquillité publique.
Le 9 février, une proclamation fut faite au nom du Pape ; il disait : — « Romains,
sages et courageux Romains, c'est votre souverain, votre père qui vous aime
de l'amour le plus tendre, c'est lui qui vous parle. Il vous fait savoir que
l'armée française s'approche de cette capitale ; il est assuré qu'elle ne
vient pas agir hostilement contre vous. N'ayez donc aucune crainte, et que sa
présence vous tranquillise et vous fortifie. Plein de confiance dans la
droiture et la générosité de la république française, dans la conduite
prudente et modérée de ses généraux, votre souverain ne craint rien ; animé
de la plus vive tendresse pour vous, il ne vous abandonne point, et il ne
vous abandonnera dans aucune occasion où vous seriez exposés à quelque
danger. » Le
ministre d'Espagne, le prince Giustiniani, et le prince Gabrielli se
rendirent auprès du général pour lui dire que le Saint-Père, plein de
confiance dans la loyauté de la nation française, avait donné des ordres pour
recevoir son armée comme amie. Le
lendemain, 10 février, Berthier écrivait : — « Je suis à Rome depuis ce
matin, mon général ; je n'ai, trouvé dans ce pays que la plus profonde
consternation et pas une lueur de l'esprit de liberté. Un seul patriote est
venu se présenter à moi et m'a offert de mettre en liberté deux mille
galériens. Vous jugez comment je l'ai reçu. — Je pense que les opérations
militaires deviennent superflues et qu'on n'a besoin ici que de négociateurs.
Je juge donc ma présence inutile. Je réitère la demande que je vous ai déjà
faite de me rappeler près de vous. » Le
général Berthier ne voulait pas, en effet, remplir une autre mission que de
conduire une armée française à Rome. En cela, il obéissait à la seule
autorité en laquelle il eût confiance. Quant aux instructions qu'il avait
reçues du Directoire, elles ne lui paraissaient sans doute ni sages ni
honorables. D'ailleurs, elles le subordonnaient en quelque sorte aux
commissaires envoyés près de lui. Ces
instructions prescrivaient la destruction du gouvernement papal et la
substitution d'un gouvernement libre. — « Le général en chef fera seul tous
les actes ostensibles qui auront pour objet l'anéantissement de l'un et
l'établissement de l'autre ; mais sur ces deux points, il se conformera en
tout aux avis des commissaires du Directoire exécutif. « Il
fera faire spontanément par le peuple tous les changements qu'il sera
possible d'amener par cette voie, pourvu qu'il n'en résulte ni retard ni
obstacle quelconque. » La
république cisalpine avait déjà révolutionné et envahi quelques-uns des
territoires des États romains. Le Directoire signifiait que ces conquêtes
seraient restituées à la république romaine. Il supprimait la république
anconitaine, en maintenant l'occupation par les troupes françaises, dont la
solde et l'entretien devaient rester à la charge de la république romaine. Il
prescrivait au général en chef de faire sortir du territoire tous les prêtres
et moines qui n'y étaient pas nés, à l'exception des prêtres français
déportés, sur lesquels il serait pris des mesures particulières. — Il devait
expulser « tous les chefs d'ordre, les théologiens et tous ceux qui tenaient
à la théocratie romaine, de quelque nation qu'ils fussent. » — Il
aura à pourvoir, par tous les moyens qui sont à sa disposition, aux
approvisionnements nécessaires pour la subsistance de tout le pays destiné à
former la république romaine. — Il
lèvera sur le pays les contributions qui lui paraîtront nécessaires pour
indemniser la république française des frais de l'exécution militaire sur
Rome et de l'envoi des commissaires. —
Indépendamment de ces contributions, il en lèvera une particulière sur les
cinquante familles les plus riches. — Il
confisquera, au profit de la république française, les biens du Pape, de sa
famille et des Albani. — Il
expulsera tous les émigrés français, notamment le cardinal Maury, et fera
exécuter les lois qui ordonnent la saisie et la vente de leurs biens meubles
et immeubles. — Il
fera enlever la colonne Trajane et la fera transporter en France. Les
commissaires du Directoire étaient au nombre de quatre. Monge et Daunou
avaient déjà été envoyés en Italie pour y veiller au choix et à l'enlèvement
des tableaux, des statues, des manuscrits, trophées de la conquête. Faypoult
venait de coopérer à la révolution de Gênes. Monge était révolutionnaire de
sentiment, sans avoir la prétention de se mêler des affaires politiques ; il
avait été ministre de la marine à une triste époque. Daunou passait pour le
principal auteur de la Constitution de 1795 ; il était tout préparé à en
faire une édition nouvelle à l'usage de la république romaine, mais il était
modéré de caractère et même d'opinion, encore qu'il fût rempli d'illusions
philosophiques. Florent était un ancien conventionnel très-ignoré. Aucun de
ces commissaires n'avait assez de détermination ni d'activité pour travailler
efficacement à la destruction du gouvernement papal ordonnée par le
Directoire, qui, d'ailleurs, avait exprimé le désir de la voir opérée par un
mouvement spontané du peuple ; aussi avait-il placé près d'eux, pour les
surveiller et les inspirer, un secrétaire général nommé Bassal : c'était un
ancien curé constitutionnel, Montagnard de la Convention, qui avait déjà été
employé pour la propagande révolutionnaire en Suisse et à Venise. Un
autre agent d'insurrection, plus habile et plus important, s'y employa avec
zèle et dextérité, et le succès ne se fit pas attendre. Il y avait alors à
l'armée d'Italie un personnage, oublié depuis, mais dont le nom était à cette
époque très-connu et très-répété. Haller était fils de l'illustre Albert de
Haller, cet homme presque universel, poète, savant, philosophe, naturaliste,
qui fut une des gloires du XVIIIe siècle, et qui appartenait à une famille
patricienne de Berne. Un de ses fils avait établi à Paris une maison de
banque et y jouissait de beaucoup de considération. Dès le commencement de la
Révolution, il se montra ardent à en suivre le mouvement, mais en même temps
il s'attacha à profiter des circonstances pour augmenter sa fortune par de
bonnes affaires et des spéculations profitables ; il eut la main dans les
entreprises et les aventures financières de l'abbé d'Espagnac et autres
hommes à argent. Ce ne fut pas sans avoir souvent des difficultés avec
l'administration et les gouvernements successifs ; mais il parvenait toujours
à se tirer d'embarras. Quelle que fût la méfiance qu'il inspirait et sa
mauvaise réputation, on finissait toujours par avoir recours à lui. Robespierre
le jeune l'emmena à l'armée d'Italie, et il devint le fournisseur attitré de
cette armée. Après
le 9 thermidor, Cambon le dénonça à la Convention et le fit décréter
d'accusation pour malversations ; il se réfugia à Gênes. Soit que sa
justification eût été admise, soit à cause de son habileté à procurer des
ressources à une armée qui manquait de tout, le général Bonaparte en fit le
trésorier et l'administrateur en chef de son armée. Il fut habituellement
satisfait des services de Haller, sans exiger peut-être une stricte probité,
ni une comptabilité sincère, voulant avant tout que l'armée ne restât pas
dans le dénuement et qu'elle fût munie de ce qui était nécessaire pour
vaincre et pour marcher en avant ; toutefois, il y eut des moments difficiles
et telle circonstance où l'administrateur fut maltraité ; il fut même
question de le traduire devant un conseil de guerre, mais il sut détourner
cette menace et regagna la confiance, soit du général en chef, soit du
Directoire ; si bien qu'il fut choisi pour ministre des finances de la
république cisalpine, sans cesser d'être trésorier de l'armée. Il
avait eu ordre de se rendre à Rome ; déjà il y avait été envoyé pour veiller
à l'exécution du traité de Tolentino. C'est alors qu'il écrivait à M. Cacault
: — « Les besoins immenses et sans cesse renaissants de l'armée nous obligent
d'être un peu corsaires, et nous ne pouvons pas trop nous livrer aux
discussions. » — « Il
y a un traité qui doit être exécuté sans la plus petite piraterie, » lui
répondit l'honnête Cacault, qui ne voulait ni pillage ni révolution à Rome. Maintenant
Haller était préposé pour qu'il y eût l'un et l'autre. Il eût
été commode aux agents français, et le général Berthier aurait voulu que le
Pape, prévoyant ce qui allait arriver, se décidât à quitter Rome. Alors la
république romaine aurait pu être proclamée sans mouvement populaire ;
abandonnés par leur souverain, les Romains se seraient donné, ou plutôt
auraient reçu un nouveau gouvernement. Il n'en fut pas ainsi ; Pie VI résolut
de ne point abandonner le Saint-Siège, de ne point déserter son religieux
devoir. Le calme de son âme lui rendit des forces, et il attendit son sort. Le 15
février 1798, pendant que les cardinaux célébraient dans la chapelle Sixtine
l'anniversaire de son exaltation, un rassemblement de séditieux se porta au
Vatican, criant : « Vive la république ! à bas le Pape ! » Un reste de
respect les retint encore ; ils n'entrèrent pas dans le palais, bien qu'il ne
fût pas gardé. Une
foule plus nombreuse s'était réunie sur le Campo-Vaccino, l'ancien Forum : là
s'accomplissaient les formalités de la révolution ; les hommes qui en avaient
pris la conduite firent lecture au peuple d'un acte qui constatait comment il
reprenait l'exercice de sa souveraineté ; puis une députation solennelle fut
envoyée au chef de l'armée française pour le supplier d'accomplir les
intentions généreuses de son gouvernement. Les
premières instructions du Directoire portaient : — « Vous emploierez toute
votre influence à organiser la république romaine, en évitant cependant tout
ce qui ostensiblement pourrait prouver que vous agissez d'après les ordres du
gouvernement. » — De nouvelles instructions avaient donné, quoique moins
formellement, la même indication. Le
général Berthier écrivit le même jour au général Bonaparte pour lui rendre
officiellement compte de la révolution romaine. Sa lettre était datée du
Capitole : — « Ce sont vos victoires, citoyen général, qui ont donné à
l'armée française les moyens de marcher sur Rome pour y venger sur son
gouvernement l'assassinat du brave général Duphot. L'armée française s'est
montrée, et Rome est libre. Le peuple de cette immense capitale réuni a
déclaré son indépendance et a repris ses droits ; une députation m'a porté
son vœu, et j'ai fait mon entrée dans Rome où, parvenu au Capitole, j'ai
reconnu la république romaine indépendante au nom de la république française.
Arrivé à la porte du Peuple, des députés m'ont présenté une couronne au nom
du peuple romain. Je leur ai dit, en l'acceptant, qu'elle appartenait au
général Bonaparte, dont les exploits avaient préparé la liberté romaine ; que
je la recevais pour lui et que je la lui enverrais au nom du peuple. C'est à
vous que je dois le moment heureux de proclamer la liberté romaine ;
recevez-en ici les assurances de mon éternelle reconnaissance. » Pendant
que la république romaine était ainsi pompeusement proclamée, le Pape restait
dans ses appartements ; aucun de ses serviteurs n'osait lui dire que c'en
était fait de sa souveraineté. Ce fut un général français, Cervoni, qui,
pénétrant jusqu'à lui, l'avertit que le gouvernement pontifical avait cessé
d'exister et que le peuple était souverain. Le Saint-Père reçut la nouvelle
de sa déchéance temporelle avec le calme d'une pieuse résignation. Il se
borna à faire demander sûreté et protection au général Berthier, qui répondit
qu'il n'était pas juge entre le peuple et lui, et qu'il exécutait les ordres
de son gouvernement. Cette
révolution n'avait pas été conduite au gré des commissaires du Directoire, ni
conformément à ses intentions. Les ménagements et les égards que Berthier
gardait encore avec le Pape s'accordaient mal avec les instructions confiées
au zèle de Bassal et de ses collègues. Le général en chef agissait sans doute
d'après les directions que lui avait tracées le général Bonaparte ou se
conformait aux idées qu'il lui connaissait : il proclamait que toutes les
cérémonies religieuses devaient continuer comme par le passé ; que les
églises et les ecclésiastiques seraient respectés. Aucun ordre, aucune
invitation n'indiquait que le Pape dût quitter Rome ; il semblait qu'on
voulût seulement le dépouiller de la souveraineté et de la puissance
temporelle, en lui laissant sa suprême autorité religieuse. Ainsi il ne
songeait point à partir : une capitulation, conclue et signée le 10 février,
l'autorisa à rester dans son palais. Un poste de cinq cents hommes l'y
gardait. Le sacré collège se résignait à courber la tête et à reconnaître la
république romaine ; quatorze cardinaux assistèrent au Te Deum qui fut chanté
pour célébrer son avènement. Le
général Berthier avait rendu compte au Directoire de son entrée à Rome. Sans
doute les commissaires avaient, de leur côté, fait connaître le peu
d'empressement qu'il témoignait à favoriser une complète révolution et
l'abolition de la papauté. Aussitôt le Directoire envoya l'arrêté suivant : — « La
prétendue capitulation relative au Pape, arrêtée par le général Berthier le
10 février, est annulée. — Le
général Berthier fera saisir le Pape et sa famille, et le fera transporter
sur-le-champ en Portugal sur un bâtiment parlementaire. — Il fera
pareillement transporter par mer, hors du territoire de l'État de Rome, tous
les cardinaux et prélats qui faisaient partie du gouvernement de Rome ; il
pourra les faire débarquer sur le territoire des Deux-Siciles. — Il formera
sur-le-champ un gouvernement provisoire, et il se concertera avec les
commissaires du Directoire pour établir sans délai le gouvernement définitif.
— Les deux conseils législatifs et les consuls seront installés dans les dix
jours de la réception du présent arrêté. — Il est fait défense d'enlever
aucun monument public de Rome. Le général prendra les mesures les plus
promptes pour l'entretien de l'armée française et la nourriture du peuple
romain. — Le général Berthier sera personnellement responsable du succès de
toutes ces mesures et de la sûreté de l'armée ; il ne pourra quitter Rome ni
remettre le commandement au général Masséna qu'après l'exécution du présent
arrêté. — Si, contre toute attente, le général Berthier avait déjà remis le
commandement au général Masséna, celui-ci sera chargé de cette exécution. » Ces
nouvelles instructions et le blâme adressé au général Berthier prouvaient que
les commissaires s'étaient plaints de n'avoir pas été écoutés et que le
général Masséna avait été, par précaution, muni de sa nomination au
commandement de l'armée de Rome. Avant
que l'arrêté du Directoire fût connu, ses volontés avaient déjà été presque
entièrement accomplies. Aussitôt que le général Masséna fut arrivé avec sa
division, l'occupation de Rome avait présenté un autre aspect : les
commissaires français, l'administrateur Haller et les révolutionnaires
romains se sentaient appuyés, et l'autorité de Masséna commença avant qu'il
en prît le titre. On
s'occupa d'abord, non point à installer les nouvelles autorités qui allaient
régner sur Rome au nom de la liberté et de l'indépendance, non point à
promulguer une constitution, mais à mettre la main sur toutes les valeurs
dont l'armée et le gouvernement français avaient un besoin si urgent, afin de
subvenir à la détresse des finances. Toutes les propriétés publiques furent
ou mises sous le scellé ou inventoriées. Ces opérations ne furent pas faites
avec ordre et ressemblèrent plutôt à un pillage qu'à une spoliation
officielle : le Vatican fut dévasté ; on enfonça les armoires, on s'empara
des ornements d'église ; les habits sacerdotaux furent brûlés pour recueillir
l'or et l'argent des broderies. Une
bande de revendeurs et de juifs, qui, comme des animaux de proie, suivait
l'armée d'Italie, achetait à vil prix ce qui était soustrait à la prise de
possession régulière ; les musées et les galeries étaient préserves avec
soin. La
ville de Rome fut imposée à quatre millions en numéraire, et requise de
fournir trois mille chevaux et des vivres pour une valeur de deux millions.
Quatre cardinaux, les princes Giustiniani, Gabrielli et Colonna, le duc
Braschi, furent pris en otages de ces contributions. Pendant
que Rome était ainsi exploitée, la foule révolutionnaire attachait la cocarde
tricolore à la statue de Marc-Aurèle et forçait les habitants à illuminer la
façade de leurs maisons ; on brisait les écussons armoriés des palais ; un
bal public et gratuit était donné au théâtre Alberti, mais sans masques,
parce que « ce genre de divertissement était un reste infâme de la
barbarie du régime féodal. » Toute
cette saturnale était permise et même approuvée par les chefs de l'armée
française. Le 20 février, la volonté principale du Directoire, l'acte qui
devait consommer la révolution, fut mis à exécution. Le Pape
reçut d'abord, non point l'ordre, mais le conseil de quitter Rome, et de
choisir le lieu où il voudrait se retirer : il refusa. Alors on lui dit qu'il
devrait vivre sous l'autorité du gouvernement républicain, le reconnaître
comme légitime, et, en signe de soumission, porter la cocarde tricolore. — «
Je ne connais pas, dit-il, d'autres insignes que ceux dont l'Église m'a
décoré ; mon corps est à vous, mon âme est à Dieu. Je reconnais la main qui
frappe le troupeau et le pasteur. Je l'adore et je me résigne. Vous m'offrez
une pension ; je n'en ai pas besoin. Un sac pour me couvrir, une pierre pour
reposer ma tête, voilà tout ce qu'il me faut ; c'est assez pour un vieillard
qui veut finir ses jours dans la pénitence. » Les
mauvais traitements commencèrent. Jusqu'à ce moment on avait respecté les
appartements personnels du Pape. Haller vint y faire ses inventaires et ses
saisies. La cassette privée, les manuscrits, les livres, les médailles furent
enlevés. Le commissaire exigea que les bagues que le pontife avait aux doigts
lui fussent remises. Lorsque le pillage officiel fut terminé, Haller signifia
au Pape qu'il devait partir de Rome. — « Je suis bien vieux et très-malade ;
je ne puis abandonner mon peuple et mes devoirs. Je veux mourir ici, répondit
le Saint-Père. — On meurt partout, répliqua Haller avec une rudesse, plutôt
révolutionnaire, que protestante ; — si les voies de douceur ne vous
déterminent pas à partir, on sera obligé d'employer la contrainte. » Pour
adoucir tant de rigueur, on lui promit de délivrer son neveu, le duc Braschi,
détenu comme otage et garant de la contribution de guerre. Le Pape resta
encore deux jours àRome, s'occupant de mettre ordre aux affaires de l'Église,
autant que les circonstances le permettaient. Dans la nuit du 20 février, un
commissaire français vint l'avertir qu'il fallait partir et qu'un carrosse
l'attendait ; il était en prière, à genoux devant un crucifix. — « Allons,
dépêchez-vous, » disait le commissaire. On le conduisit à la voiture. La nuit
était sombre et orageuse. Il ignorait où on allait le conduire. Un
détachement de dragons l'escortait et repoussait une foule nombreuse qui
s'agenouillait et témoignait son respect et son affliction. Le Pape
fut d'abord conduit à Sienne. Le grand-duc de Toscane n'osa point lui donner
asile à Florence, et fit prévenir le clergé de ses États que le Saint-Père
voulait garder l'incognito, et qu'il ne convenait pas de lui rendre
d'hommages publics, ni même d'aller lui porter des témoignages de respect et
de dévouement. Le grand-duc prit soin aussi d'envoyer des courriers à Milan,
à Paris et à Vienne, pour s'assurer que sa prudente conduite était approuvée. L'Italie
presque tout entière était maintenant livrée à une armée qui n'était plus
contenue par le ferme commandement de son grand général, à une administration
militaire sans exactitude et sans probité, à des agents d'intrigue et de
révolution envoyés de Paris, à des missionnaires d'insurrection que le
nouveau gouvernement de la Cisalpine répandait dans les villes qui -ne
s'étaient pas encore révoltées contre l'autorité de leur souverain. C'était
de toutes parts un affreux désordre. L'esprit de rapine et de concussion, qui
caractérisait la politique et l'administration du Directoire, régnait encore
plus impudemment dans la riche Italie que dans la pauvre Suisse. On déclarait
émigrés les cardinaux et les grands propriétaires de l'État romain pour
confisquer leurs biens et piller leurs palais. Des hommes commissionnés sous
le nom « d'agents chargés de l'enlèvement de l'argenterie des églises, »
saisissaient partout les vases sacrés, les ornements, les statues d'argent.
En même temps les généraux frappaient, de leur autorité privée, des
contributions sur les villes et les provinces qu'ils occupaient, sans
qu'aucun pouvoir supérieur empêchât ces exactions. Les lettres du général
Kilmaine, laissé à Milan par le général Bonaparte, lui rendaient compte de
tout ce brigandage, dont il était le témoin, sans avoir les moyens de le
faire cesser. L'administration
militaire, qui avait été un des soucis et des embarras du vainqueur de
l'Italie, n'existait pour ainsi dire plus ; la solde n'était point payée ;
les soldats étaient sans souliers et sans vêtements. Eux aussi se livraient
au pillage, autorisés par l'abandon où ils étaient laissés et par l'exemple
de leurs chefs. Un tel
état de choses ne pouvait se prolonger sans amener une crise. Un rapport du
général Baraguey-d'Hilliers, adressé au général Bonaparte, en date du 19
février 1798, lui rendit compte de ce qui se passait dans les provinces de
Crémone et de Mantoue. Ce n'était pas sans douleur qu'il racontait des faits
où pouvaient être intéressés « des gens plus forts et plus adroits que lui,
et qui auraient peut-être plus de crédit auprès du gouvernement. » «
Depuis cinq mois l'armée n'a point reçu de solde ; depuis cinq mois on la
laisse sans souliers et sans chemises ; les troupes sont logées dans des
espèces de casernes dévastées et dépouillées de tout mobilier. Les vivres
sont de mauvaise qualité : en un mot, les soldats de l'armée d'Italie, à qui
la paix et leur gloire devaient assurer quelques douceurs, ont été livrés à
la plus extrême misère. Le mécontentement et l'exaspération qui en ont été la
suite ont donné aux ennemis de la France le moyen et l'occasion d'exciter un
soulèvement terrible dans la garnison de Mantoue. « Le 11
février, à sept heures du matin, les chefs de corps furent avertis que des
placards avaient été affichés pendant la nuit dans les quartiers, et qu'une
certaine agitation s'y manifestait. Ils se rendirent aux casernes et leur
présence fit cesser tout symptôme extérieur de désordre. Bientôt après les
trois demi-brigades de cavalerie montèrent à cheval sans officiers ni
sous-officiers, se portèrent chez leurs chefs, enlevèrent les drapeaux, et se
formèrent en ordre de bataille. Au même instant, les canonniers s'emparèrent
de six pièces de canon et de munitions, et prirent la tête de la colonne. « Les
généraux et les chefs accoururent pour dissiper ce rassemblement. Leurs
ordres, leurs discours ne sont pas écoutés ; on leur répond par des cris, des
vociférations, des huées. Le soulèvement était unanime ; l'insubordination
était absolue. Pendant cinq heures de suite le général Miollis et son
état-major, privés de tout moyen de force, s'épuisent en menaces, en
raisonnements, en supplications, en paroles conciliantes ; vainement ils
parlaient d'amour de la patrie, d'honneur national, de devoir militaire ;
rien n'agissait sur les soldats ; lorsque, par hasard, ils avaient écouté,
ils déclaraient obstinément qu'ils voulaient être payés des cinq mois de
solde qui leur étaient dus ou qu'ils allaient retourner en France. Le
commandant de la place avait fait enlever les ponts-levis et fermer les
portes ; les soldats se mirent à les enfoncer à coups de hache. Alors le
général Miollis, vaincu par la persévérance de cette rébellion, tantôt
tumultueuse, tantôt froidement imperturbable, promit que la solde serait payée
huit jours après, à l'échéance du cinquième mois. Aussitôt qu'il eut pris cet
engagement, les troupes défilèrent avec un ordre parfait, rentrèrent dans
leurs quartiers et déposèrent leurs armes ; la discipline, la subordination,
la régulière observation de tous les devoirs se trouvaient rétablies après
cinq heures de sédition. Le général Miollis n'avait aucun moyen d'acquitter
sa promesse : il imposa un emprunt forcé sur la ville de Mantoue. « La
conduite des soldats pendant cette crise fut très-remarquable. Elle pourrait
être considérée comme honorable et lui servir d'excuse, mais montrer aussi
combien redoutable peut devenir une révolte militaire. Sans chefs apparents,
tous leurs mouvements furent exécutés avec le plus parfait ensemble.
Évidemment ils se conformaient tous à un plan arrêté d'avance. Lorsqu'ils
allèrent enlever les drapeaux, le colonel de la 12e demi-brigade essaya de
défendre les siens, et blessa de son épée un des grenadiers. — « Nous ne «
vengerons pas notre camarade, dirent-ils, vous ne « faites que votre devoir.
» — Le colonel de la 14e voulut aussi faire résistance : les soldats ôtèrent
leurs baïonnettes pour ne point le blesser dans cette lutte. Aucun officier
ne fut personnellement ni maltraité, ni insulté. On répondait — non — tout
d'une voix, aux exhortations ou propositions des généraux, après leur avoir
porté les armes, lorsqu'ils se présentaient devant la troupe. « Ce
jour-là les soldats avaient payé exactement tout ce qu'ils achetaient. Chaque
corps avait un ordre de route jusqu'à Lyon, et l'on avait rédigé un code
pénal très-sévère pour prévenir les désordres et les délits pendant le retour
en France. «
Lorsque, dans les allocutions qu'on leur avait adressées, le général Miollis
avait parlé de la loi, on lui répondait : — « La loi ordonne de nous payer ;
ce n'est donc pas nous qui la violons ; les coupables, ce n'est pas nous, ce
sont ceux qui ont volé les trésors de l'Italie et qui nous laissent dans la
plus grande misère. Ces trésors, nous les avions gagnés par nos fatigues et
nos blessures, par nos victoires ; on les a dissipés, et on ne nous laisse
que nos baïonnettes, après les avoir employées à dépouiller les Italiens dont
nous nous sommes fait abhorrer. Nous allons en France ; nous sommes en faute,
cela est vrai ; mais nos concitoyens sont justes. Lorsqu'ils sauront qu'on
s'est moqué de nous par des promesses qu'on n'a point tenues ; lorsqu'ils nous
verront revenir sans souliers et sans chemises, couverts de blessures, sans
avoir reçu un liard depuis quatre mois ; lorsque nous raconterons les
dépenses scandaleuses qui insultaient à nos misères et les sommes qu'on a
exigées des habitants sous prétexte de nous payer, nous dirons :
Pouvions-nous tenir à toutes ces injustices et à toutes ces infamies ? Nous
sommes partis par désespoir et nous demandons vengeance contre ceux qui nous
y ont forcés. » « A ces
plaintes générales, la voix des soldats ajoutait les noms des généraux qui
passaient pour avoir commis les plus criantes exactions, et dont la gloire
militaire était parvenue en France mêlée avec la réputation proverbiale de
cupide rapacité. — « S'ils étaient « ici, criaient les soldats, nous en
ferions justice. » Le
général Baraguey-d'Hilliers racontait tous ces détails, de manière à excuser
la condescendance des généraux et la révolte des soldats. Il disait aussi : «
Les officiers et les sous-officiers, quoiqu'en apparence étrangers à cette
sédition, n'ont pas déployé la moindre énergie pour l'arrêter ; souffrant
eux-mêmes la plus extrême misère, ils avaient auparavant excité les
mécontents, sinon directement, au moins par les plaintes que le besoin leur
arrachait. » Après
avoir expliqué toutes les circonstances qui avaient produit et accompagné la
sédition, il aurait pu se dispenser de l'attribuer aux manœuvres des ennemis
de la France, et d'ériger en complot le mouvement naturel de l'opinion et la
force des choses. Toutefois, il était possible et même vraisemblable que le
mécontentement et les plaintes des populations italiennes, vexées et
dépouillées sans que leur ruine profitât aux soldats, avaient fait impression
sur eux. Ce
n'était pas seulement à Mantoue que l'esprit de sédition fermentait dans
l'armée ; l'exaspération était générale ; la révolte qui éclata à Rome eut un
caractère beaucoup plus grave. Le
général Berthier, avant de recevoir l'arrêté du 19 février, qui lui
prescrivait de remettre le commandement au général Masséna, sachant quelle
était l'intention du Directoire, intention connue des commissaires, considéra
sa mission comme terminée, et Masséna comme devenu général en chef. Il lui
déféra ses pouvoirs et se disposa à quitter Rome. A peine
Masséna avait-il pris possession du commandement que des murmures s'élevèrent
unanimement dans l'armée. Le 24 février, tous les officiers, sous-lieutenants,
lieutenants et capitaines, s'assemblèrent ; après une longue et vive
discussion, ils déclarèrent qu'ils ne reconnaissaient pas Masséna pour
général en chef, et que Berthier serait invité à conserver le commandement.
Ils nommèrent un comité chargé de veiller au bon ordre, à la sûreté de la
ville et à l'honneur de l'armée ; ils envoyèrent au Directoire une adresse
pour expliquer les motifs de leur conduite, et chargèrent quatre d'entre eux
de la porter à Paris. La
délibération par laquelle l'assemblée des officiers sollicitait le général
Berthier de ne point quitter l'armée, était dictée par les plus honorables
sentiments. On y lisait : — « Plusieurs individus, revêtus de pouvoirs,
courent les maisons des plus riches de la ville, enlèvent les effets les plus
précieux sans donner aucun reçu. De pareils crimes ne peuvent rester impunis
; ils crient vengeance et déshonorent le nom français, qui, plus que jamais,
doit être respecté de tout l'univers. Nous le jurons, en face de l'Éternel,
dans son temple où nous sommes assemblés, nous désavouons toutes les
spoliations faites dans la ville de Rome et dans les Etats ecclésiastiques.
Nous vouons haine et mépris aux vils individus qui s'en sont rendus
coupables. Nous jurons de ne plus être les instruments des monstres qui
abusent de notre constance et de notre courage. Le soldat et l'officier
souffrent dans la misère la plus profonde ; cependant il y a dans la caisse
plus de millions que les trois qui sont dus à l'armée. Tout est en règle ; en
deux fois vingt-quatre heures l'arriéré de solde peut être payé. — Nous
demandons que les effets enlevés aux maisons et aux églises appartenant aux
puissances avec lesquelles nous sommes en paix soient restitués, et que ces
édifices soient remis dans leur état primitif. — Indépendamment de la solde,
nous persistons à demander vengeance des vols faits dans Rome par des
monstres revêtus de grades et par des administrateurs avides et corrompus,
plongés jour et nuit dans le luxe et la débauche. Vous avez toute l'autorité
entre les mains ; vous pouvez sévir contre les brigands qui nous déshonorent.
Nous vous le disons franchement : faute par vous de punir et d'arrêter ces
excès, nous rejetterons sur vous-même le déshonneur qui nous menace, et vous
serez censé partager le crime ; nous aimons à croire que vous êtes pur et que
votre conduite le prouvera. — Si vous êtes jaloux d'emporter notre estime,
c'est-à-dire l'estime de l'armée, vous nous rendrez une justice prompte et
complète. » Le
général Berthier ne voulut point accepter un commandement que le Directoire
lui avait ôté ; il se sentait impuissant à réparer et à faire cesser des
désordres que son autorité incomplète n'avait pu prévenir et empêcher.
Masséna conçut un instant l'espoir de se maintenir à la tête de l'armée.
C'était contre lui personnellement qu'éclatait la rébellion. Les vieilles
querelles de l'armée du Rhin et de l'armée d'Italie, qui avaient souvent
amené des scènes de violence entre la division Bernadotte et les troupes de
Masséna et d'Augereau, s'étaient ravivées et contribuaient au désordre. D'ailleurs,
Masséna passait pour s'occuper beaucoup plus de sa fortune que du bien-être
des soldats. Malgré sa courageuse fermeté et l'empire qu'il exerçait sur les
troupes quand il les conduisait au combat, ce général, qu'ils avaient
surnommé « l'enfant chéri de la victoire, » fut contraint de quitter son
commandement. Il se retira à Monte-Rosso, près de Rome, d'où il écrivit, le
26 février, au général Bonaparte : — « Que vais-je devenir, mon général ? je
l'ignore. J'ai recours à vos bontés ; j'attends tout de vous ; une ambassade
m'épargnerait le désagrément de rentrer en France d'ici à quelque temps. Je
ne dois plus servir. Je n'ai rien à me reprocher, il est vrai. Mais l'opinion
publique ! ... Enfin, je me jette dans vos bras et n'entre pas dans d'autres
détails qui me navrent le cœur. » Berthier
avait quitté Rome. Ce fut de Bologne qu'il écrivit au général Bonaparte[21] : — « Je ne sais ce qui peut
arriver par le manque d'argent. Nos ressources sont presque nulles. Rome est
pauvre en écus, et il faut de l'argent pour assurer ses subsistances et pour
soutenir son nouveau gouvernement. Il y a dans la ville cinquante mille mendiants. «
Masséna et moi n'avons plus la confiance, il faut nous remplacer et prendre
un parti pour punir les officiers insurgés à Rome. Il faut dans la Cisalpine
un général en chef, et surtout de l'argent. «
Jamais on n'a eu plus de peines que je n'en éprouve ; mes intentions sont
pures ; mais je dois le déclarer, il ne me reste ni les talents ni la
confiance nécessaires dans la situation où est l'Italie. « Je
vous prie de me faire rappeler. Je désire que ma conduite soit examinée. J'ai
tout fait pour la liberté de Rome, pour l'intérêt et pour l'honneur de la
république française ; mais les hommes s'usent. Je le suis dans ce pays. » Trois
jours après, il écrivait de Milan : — « Toute l'armée d'Italie a été en
insurrection, c'est un grand malheur pour la discipline. Je suis parvenu à
tout calmer pour le moment, mais il faut de l'argent et prendre à cet égard
des mesures positives. » Ce
n'était point la sédition des officiers de l'armée de Rome qu'il avait calmée
: dès le lendemain du jour où elle avait commencé, elle avait eu des
conséquences faciles à prévoir ; jusqu'alors aucune résistance ne s'était
présentée devant l'armée française ; la population restait tranquille et
soumise, mais dès qu'on vit cette armée sans chef et sans discipline,
l'espérance de surprendre et d'exterminer les vainqueurs ranima les
sentiments de haine et de vengeance : des agitateurs parcoururent la ville et
les campagnes, les prêtres publièrent que les madones avaient pleuré : des
milliers de furieux et de fanatiques se répandirent de tous côtés, se jetant
sur les Français isolés et les massacrant. Ce carnage dura peu ; la générale
fut battue, les soldats regagnèrent leur caserne, Masséna était encore à
Monte-Rosso ; on se remit provisoirement sous ses ordres ; les insurgés
n'avaient ni chefs, ni direction ; ils furent repoussés à la pointe des
baïonnettes jusqu'au faubourg Transtevere, foyer de ce soulèvement ; on les y
poursuivit et l'extermination fut grande. Le général Murat, à la tête de la
cavalerie, alla au-devant d'un rassemblement de gens de la campagne qui
accouraient en aide aux insurgés de la ville ; il les rencontra auprès
d'Albano, les culbuta et en tua un grand nombre. L'insurrection
romaine fut ainsi réprimée en quelques heures. Mais ce danger d'un moment et
cette victoire n'eurent pas d'influence sur la révolte des officiers. Masséna
ne dut pas moins s'éloigner il se rendit à Ancône. Le général Dallemagne,
appelé au commandement par son rang d'ancienneté, l'exerça sous l'autorité du
comité des officiers. Ils sommèrent les chefs des administrations militaires
de comparaître devant eux, et se firent rendre compte de tous les services.
Haller fut appelé, et, comme toujours, il expliqua si bien sa conduite, donna
une si grande idée de sa capacité, qu'il se retira honoré de la confiance et
des éloges du comité. Ils envoyèrent des officiers faire enquête sur la
conduite du général Masséna dans les villes ou provinces qu'il avait
occupées. Un officier de l'état-major du général Cervoni fut traduit devant
une commission militaire et condamné à mort, mais il s'y déroba par la fuite. Lorsque
le Directoire fut informé de ce qui se passait à Rome, son embarras fut grand
; rétablir l'ordre était une tâche difficile ; punir les coupables semblait
impossible ; les officiers de l'armée de Rome s'étaient engagés par serment
et sur l'honneur à n'abandonner aucun d'entre eux ; les sous-officiers et les
soldats s'étaient dévoués à leur cause. Sans
prendre aucune détermination, sans rien prescrire au général Gouvion
Saint-Cyr, en lui déguisant même la gravité des circonstances, le Directoire
lui donna ordre de partir sur-le-champ, et le chargea de dépêches pour le
général Berthier à qui l'on rendait le commandement de Rome, comprise de
nouveau dans l'armée d'Italie. Gouvion Saint-Cyr s'arrêta à Milan pour
remettre à Berthier les instructions du Directoire. Elles portaient que les
officiers qui avaient signé l'adresse devaient être mis en arrestation ; ils
étaient au nombre d'environ trois cents. — « Croyez-vous cela possible ? dit
Saint Cyr. — Vous verrez, répondit Berthier ; quand vous serez sur les lieux,
vous m'écrirez, et nous aviserons à ce qu'il sera convenable de faire. » Il y
avait déjà un mois que l'armée de Rome n'avait plus de chef : car le général
Dallemagne était à la disposition du comité ; non-seulement les officiers
supérieurs, mais tous les officiers des compagnies se présentèrent devant le
nouveau général. Sans
rien ordonner, sans rien préjuger, le général Gouvion Saint-Cyr, avec une
gravité sévère, parla de leur conduite, de leur manque d'obéissance et de
respect pour leur général en chef, de l'inconvenance de leur adresse envoyée
au Directoire ; il leur remontra dans quelle anarchie et quel désordre
étaient jetées une armée et une nation où la force militaire se constituait
en assemblée délibérante. Les
officiers répétèrent, pour se justifier, tout ce qu'ils avaient exposé dans
la protestation qu'on leur reprochait, et ajoutèrent qu'en signant une
adresse ils n'avaient fait que ce qu'on leur avait prescrit de faire avant le
18 fructidor, lorsqu'on avait voulu avoir leur signature pour appuyer la
majorité du Directoire. D'ailleurs, l'irrégularité de leur conduite n'avait,
disaient-ils, amené aucune conséquence fâcheuse ; ils avaient mis un terme
aux mesures de spoliation exercées contre les Romains ; ils avaient obtenu le
payement d'une partie de la solde arriérée ; ils avaient fait cesser les
désordres qui rendaient le nom des Français odieux en Italie : maintenant ils
allaient rentrer complétement dans leur devoir et n'avaient rien à réclamer
que l'indulgence du Directoire pour les députés qui avaient porté l'adresse. Depuis
le commencement des guerres de la Révolution, rien de pareil à l'insurrection
de l'armée de Rome n'était arrivé. C'était sans aucun doute un très-grave
événement. Un gouvernement régulier n'aurait pas manqué à faire acte de
justice, à rechercher et à punir les principaux coupables ; mais l'autorité
du Directoire était si mal établie et si faible ; l'opinion publique lui
refusait tellement son appui ; il était si manifeste qu'il subsistait
uniquement parce que l'armée était venue à son aide, que la détermination
d'user de rigueur envers les officiers de l'armée de Rome eût été une haute
imprudence. Le
général Saint-Cyr en jugeait ainsi ; mais pas plus que le général Berthier,
il n'osait se refuser à exécuter les ordres qu'il avait reçus. Il convoqua
les chefs de corps et leur dit qu'il s'agissait d'arrêter les officiers
signataires des adresses et des arrêtés de l'assemblée ou du comité de
l'insurrection. Ils déclarèrent que l'exécution de cet ordre leur paraissait
impossible. Les officiers étaient liés par un serment et devaient tous se
soutenir solidairement ; les soldats leur étaient dévoués ; depuis le séjour
à Rome, la discipline s'était relâchée : des correspondances étaient établies
entre les différents corps de l'armée d'Italie ; l'esprit de sédition y
fermentait sur tous les points qu'elle occupait ; un signal parti de Rome
pouvait susciter une rébellion générale. Saint-Cyr avait déjà présenté toutes
ces objections aux commissaires du gouvernement ; mais ils ne concevaient pas
comment on pouvait supposer qu'un ordre du Directoire n'obtiendrait pas une
complète obéissance. Ainsi, il se trouva donc contraint à maintenir l'ordre
qu'il venait de donner. Parmi les actes revêtus de signatures, il y en avait
un qui était souscrit de vingt et un noms seulement. Saint-Cyr agit comme
s'il n'avait entre les mains aucune autre preuve de délit. A dix
heures du soir, les officiers supérieurs allèrent en personne arrêter les
prévenus et les conduire au château Saint-Ange ; on n'aurait pas trouvé dans
toute l'armée un officier, sous-officier ou soldat qui eût voulu se charger
de cette commission. Dès le
lendemain, l'assemblée des officiers se réunit au Capitole. Ils étaient
assurés de la disposition favorable des soldats. Après beaucoup de débats
entre les plus prudents et les plus violents, il fut décidé qu'une députation
serait envoyée au général : il refusa de la recevoir. — « La réunion des
officiers était, répondit-il, un acte contraire à la discipline, et serait
même une révolte si l'assemblée ne se séparait pas à l'instant. » Cette
réponse exalta encore davantage les séditieux : toutefois, se porter en armes
au château Saint-Ange pour délivrer les prisonniers était une résolution très-grave.
On envoya une seconde députation, en la chargeant de forcer la consigne, si
elle n'était pas admise. Les soldats de garde étaient fort attachés à leurs
officiers et disposés à leur obéir en tout ; mais ils gardaient leur général
et n'admettaient point la pensée de manquer à sa consigne. Pendant
ce temps, on avait essayé d'exercer quelque influence sur les officiers
arrêtés ; on leur proposait de désavouer leur signature et de dire que leur
nom n'avait pas été souscrit par eux. Comme leurs camarades avaient promis de
les délivrer, ils se refusèrent d'abord à ce désaveu ; mais les heures
s'écoulaient, et ils ne voyaient pas arriver leurs libérateurs ; ils
commencèrent à s'inquiéter de leur situation ; ils se crurent abandonnés. Les
uns, puis les autres, et tous enfin, signèrent la déclaration qui leur était
proposée. Muni de cette pièce, le général demanda aux commissaires du
Directoire, si maintenant ils ne voyaient point par eux-mêmes que, si on
persistait dans les voies de rigueur, l'armée allait être en pleine révolte,
et s'ils étaient encore d'avis de pousser plus loin cette affaire. Les
commissaires, étonnés d'un tel mécompte, comprirent qu'il était sage de se
contenter du désaveu des officiers détenus et de les mettre en liberté. Il
était temps : l'assemblée des officiers allait se porter avec les troupes sur
le château Saint-Ange. Des commissaires napolitains ou romains du parti
ennemi des Français étaient, depuis les premiers temps de la sédition
militaire, activement occupés à aggraver le mal, à semer par la corruption le
désordre dans l'armée française, et par les passions patriotiques ou
religieuses, l'insurrection dans la population de Rome et dans les États
pontificaux ; leurs manœuvres et leurs efforts avaient réussi à préparer une
journée de tumulte. Le
général Saint-Cyr fit battre la générale et prit les mêmes dispositions, qui
avaient réussi au général Masséna avant son départ, lors de l'émeute des
Transtévérins. Toute
l'armée se voyant appelée à combattre se rangea sous les drapeaux ; chaque
corps se rallia à son chef ; la discipline reprit son autorité. Saint-Cyr
laissa pendant quelques heures l'armée dans cette attitude défensive, en bon
ordre, sous les armes. Puis, vers le soir, il se rendit successivement dans
chacune des places publiques où l'armée était rangée, et il fit lecture d'une
proclamation concertée avec les commissaires du Directoire. « La
bravoure et la subordination militaire vous ont conduits à la victoire. Vous
ne pouvez pas cesser d'être braves : vous ne cesserez pas non plus d'être
soumis aux lois. Les armées savent obéir pour vaincre ; elles ne souffriront
pas qu'on les agite pour les dissoudre. Le Directoire compromettrait votre
gloire et votre salut s'il ne réprimait pas l'insubordination ; il est temps
de vous apprendre ce qu'il a fait pour accomplir ce devoir. Il n'a point
considéré comme coupables tous les officiers qui se sont réunis en assemblée
; il a ordonné d'examiner la conduite de dix ou douze d'entre eux ; il a
sévèrement défendu d'inquiéter aucun des autres. « Le
Directoire ne s'est pas seulement souvenu de vos victoires ; il s'est occupé
de vos besoins. Vous avez eu à souffrir, et vous avez fait preuve de
constance. Les soins du gouvernement feront cesser vos souffrances II sait
que votre dévouement est sans bornes. Mais il veut que les malveillants
n'aient plus de prétextes. Des arrêtés du Directoire ordonnent la recherche
et la punition des dilapidateurs, l'acquittement de la dette de la patrie
envers chacun de vous, l'examen de la conduite de vos affaires. « Soldats !
c'est par la discipline militaire la plus rigoureuse que la république
romaine, que vous venez de rétablir, s'est élevée jadis à un degré de gloire
que vous seuls avez pu atteindre. Dans cette Rome, où vous êtes, aucun acte
d'insubordination n'est demeuré impuni durant les siècles de liberté. Les
discordes étaient réservées pour les assemblées publiques ; à l'armée, les
citoyens ne savaient qu'obéir et vaincre. Fidélité à la Constitution, haine
aux instigateurs des rébellions militaires, haine aux dilapidateurs de la
fortune publique : voilà mes serments et les vôtres. » Tout
d'une voix, les officiers et les soldats s'écrièrent : « Nous le jurons. » Ainsi
l'ordre fut rétabli dans l'armée d3 Rome. Mais les causes qui l'avaient
troublé restaient les mêmes. Tenir au courant la solde des troupes, qui
occupaient la Cisalpine, les États romains et les îles ioniennes ; les
nourrir et les entretenir ; créer une marine à Ancône, disposer tout à Civitta-Vecchia
pour l'embarquement d'une division destinée à la grande expédition que
préparait le général Bonaparte : c'était une masse de dépenses auxquelles on
ne pouvait suffire que par d'énormes exactions et en dépouillant toutes les
églises. Un tel abus de la victoire et de la force exaspérait les populations
et répugnait aux officiers et aux soldats employés à ces exactions. Haller,
chargé de recueillir l'argent nécessaire pour l'immense entreprise dont la
France et l'Europe se préoccupaient sans deviner quelle en serait la
destination, n'écoutait nulle réclamation. Le désespoir des Italiens, la
résistance qu'ils opposaient parfois à une si crue lle perception, les
murmures de l'armée, les représentations des généraux le trouvaient
impitoyable et inflexible ; en même temps cette opération financière ne
s'accomplissait point sans désordre, et il n'était guère possible de compter
sur la probité de tous les agents. L'Italie ne pouvait donc présenter aucune
sécurité. Chaque jour on pouvait s'attendre à quelque insurrection des
habitants, à quelque sédition des troupes. Cependant
le général Bonaparte paraissait ne se point préoccuper de cette situation de
l'Italie, ni de l'état de cette armée qui était la sienne, et où le désordre
régnait depuis qu'il ne la gouvernait plus. Ce fut après avoir inspecté les
préparatifs qui, depuis quelques semaines, étaient en pleine activité sur la
côte, après s'être rendu compte des difficultés, des périls et des moyens de
succès, qu'il renonça à l'expédition d'Angleterre, dont même avant cet examen
il ne se faisait pas une idée favorable. Dès lors toutes ses pensées, toutes
ses volontés se portèrent vers les projets qu'il avait conçus sur l'Orient.
Ils avaient rempli son imagination, et maintenant, avec une patience active,
avec un soin minutieux, avec tout son talent d'administration, avec
l'exactitude et le calcul de son génie pratique, il se préoccupa de tout ce
qui pouvait assurer le succès d'une entreprise, qui semblait si peu sensée.
Il avait étudié tous les mémoires qui, à diverses époques, avaient été
présentés au gouvernement pour la conquête de l'Egypte ; il avait déjà
recueilli une foule de renseignements, lorsque son armée avait occupé la côte
de l'Adriatique et les îles vénitiennes. Son dessein avait pris corps dans
son esprit et dans sa volonté. Il
fallut d'abord persuader le Directoire. On pouvait supposer que ce n'était
pas facile ; jamais un gouvernement raisonnable ne se serait prêté à un tel
dessein : éloigner, non pas seulement de la France et de l'Italie, mais de
l'Europe, l'élite de l'armée ; épuiser toutes les ressources financières ;
vider les arsenaux de la marine et de la guerre ; se priver des services de
tant de généraux expérimentés, de tant d'officiers distingués ; permettre au
héros qui avait vaincu les armées autrichiennes et conquis l'Italie, dont le
nom faisait trembler toute l'Europe, de s'exiler ainsi : il semblait que ce
fût un acte de démence. Et on allait le commettre au moment où, contre le
droit des gens et les traités, on avait envahi la Suisse et Rome ; où l'on
menaçait le Piémont, Naples et la Toscane ; où l'on semait partout les
insurrections révolutionnaires ; où l'on supprimait la puissance temporelle
et religieuse du chef de la religion catholique ; où l'on jetait dans le
désespoir des populations exaspérées par la conquête et le pillage ; où le
désordre gagnait l'armée elle-même. Il ne
paraît pas que le Directoire ait témoigné une ferme opposition à la volonté
du général Bonaparte : elle était énergique et dominante ; il avait si bien
étudié son projet, il savait le présenter d'une façon si persuasive, qu'il
séduisait et entraînait les hommes les plus sensés : savants, hommes
politiques, généraux, tous restaient sans objection ou passaient à
l'enthousiasme : tant avait de force la parole de celui qui avait acquis
toute la puissance du succès, qui avait toujours réussi à travers les dangers
et souvent contre les probabilités. Cette
puissance sur les esprits, cet irrésistible ascendant auquel le gouvernement
était toujours contraint de céder, cette autorité qui était assurée de la
sanction de l'opinion publique, était précisément ce qui inquiétait le
Directoire ; il cherchait les moyens de se délivrer de cette gêne, d'éloigner
le danger qui menaçait son existence et qui lui laissait entrevoir la ruine
prochaine de son pouvoir dictatorial. Les inconvénients et les dépenses
qu'allait entraîner l'expédition d'Egypte étaient évidents ; mais, puisqu'il
n'y avait pas un autre moyen de s'affranchir du général Bonaparte, puisque
lui-même le voulait, le Directoire ne résista point. Dès les
premiers jours de mars, il ne fut plus question, entre lui et le Directoire,
de la descente en Angleterre. Tous les actes du gouvernement, toute
l'activité de l'administration de la guerre et de la marine, tous les
mouvements de troupes se rapportèrent à la Méditerranée et aux moyens
d'embarquer une armée pour être portée en Orient. Le chef qui devait la
commander prit ou obtint le plein pouvoir de régler, d'ordonner, de prescrire
impérieusement les dispositions, les préparatifs, les approvisionnements qui
lui étaient nécessaires. Peut-être, à aucune époque de sa vie, n'a-t-il
déployé une semblable activité. Alors l'administration était irrégulière et
mal contrôlée ; elle n'agissait point avec ce mécanisme habile que, depuis,
il réussit à instituer ; il n'avait pas sous sa main des hommes choisis ou
formés par lui. Il lui fallut s'occuper de tous les détails ; comme le
désordre était complet, même dans l'armée, il avait tout à créer. Il
travaillait jour et nuit ; il savait où était chaque régiment, quelle était
sa force, ce qui lui manquait, sur quel port de la Méditerranée il convenait
de le diriger ; il écrivait des lettres pour donner ses ordres, ou envoyait
signer par le Directoire des instructions ou des arrêtés. Les finances
étaient aussi à sa disposition : c'était pour lui procurer de l'argent que la
Suisse avait été envahie, qu'on était allé faire une révolution à Rome et
chasser le Pape ; on lui rendait compte du trésor de Berne et de l'argenterie
des églises d'Italie. C'est
ainsi que ses ordres mettaient tout en mouvement à Toulon, à Nice, à Gênes, à
Civitta-Vecchia, à Ancône et à Corfou ; les bâtiments du commerce étaient
retenus et nolisés ; on se procurait par réquisition ce qu'on ne pouvait
acheter ; les troupes affluaient vers les ports où les navires leur étaient
préparés. Le 12
avril, le Directoire signa un arrêté qui ne fut point publié. — « Il sera
formé une armée qui portera le nom d'armée d'Orient. — Les départements de la
Corse, de Corcyre et de la mer Égée seront compris dans son arrondissement. —
Le citoyen Bonaparte est nommé général de l'armée d'Orient. — La destination de
l'armée d'Orient sera réglée par des arrêtés séparés. » Un
autre arrêté disait : — « Les forces navales de la Méditerranée, les forces
de terre qui se trouvent stationnées dans les divisions militaires de Toulon
et de Brest, les divisions de l'armée d'Italie qui sont à Gênes et à Civitta-Vecchia,
dans les îles de Corfou et de la mer Egée seront sous les ordres immédiats du
général Bonaparte jusqu'à son embarquement, dans lequel il comprendra autant
de forces qu'il le jugera convenable. » Le même
jour, 12 avril, le Directoire signait un arrêté ainsi conçu : — « Le général
en chef de l'armée d'Orient est chargé de s'emparer de l'île de Malte. » Un
autre article autorisait toutefois le général à ne s'emparer de Malte
qu'autant qu'il le jugerait possible, sans compromettre le succès des autres
opérations dont il était chargé. Jamais
gouvernement n'avait été appelé à prendre et à écrire, en un même jour, tant
et de si grandes résolutions. — « Le Directoire exécutif, considérant
que les beys qui se sont emparés du gouvernement de l'Egypte ont formé les
liaisons les plus intimes avec les Anglais et se sont mis sous leur
dépendance absolue ; qu'en conséquence ils se livrent aux hostilités et aux
cruautés les plus terribles contre les Français, qu'ils vexent, pillent et
assassinent chaque jour. — Considérant qu'il est de son devoir de poursuivre
les ennemis de la République partout où ils se trouvent et en quelque lieu
qu'ils exercent leurs manœuvres hostiles. — Considérant, d'ailleurs, que
l'infâme trahison à l'aide de laquelle l'Angleterre s'est rendue maîtresse du
cap de Bonne-Espérance, ayant rendu l'accès des Indes très-difficile aux
vaisseaux de la République par la route usitée, il importe d'ouvrir aux
forces républicaines une autre route pour y arriver, y combattre les
satellites du gouvernement anglais et y tarir la source de ses richesses
corruptrices, arrête ce qui suit : « Le
général en chef de l'armée d'Orient dirigera sur l'Egypte les forces de terre
et de mer dont le commandement lui est confié, et il s'emparera de ce pays. —
Il chassera les Anglais de toutes les possessions de l'Orient où il pourra
arriver, et notamment il détruira tous leurs comptoirs sur la mer Rouge. — Il
fera couper l'isthme de Suez, et il prendra toutes les mesures nécessaires
pour assurer la libre et exclusive possession de la mer Rouge à la république
française. — Il améliorera par tous les moyens possibles le sort des naturels
de l'Egypte. — Il maintiendra, autant qu'il dépendra de lui, une bonne
intelligence avec le Grand Seigneur et ses sujets immédiats. — Les frégates
de la République qui se trouvent à l'île de France se rendront dans le port
de Suez, où elles seront sous les ordres du général en chef de l'armée
d'Orient. — Elles amèneront tous les bâtiments de transport qui se trouvent
dans les différents ports des îles de France et de la Réunion[22]. » Tous
ces arrêtés n'étaient pas imprimés et restaient inconnus au public : c'était
une sage précaution. Ils auraient mis les Anglais sur leurs gardes, et
l'expédition aurait pu devenir impossible. En outre, de tels projets, de si
étonnantes imaginations, présentés sous forme de considérants et d'articles
impératifs, auraient assurément paru insensés. Encore qu'il n'y eût aucune liberté
de la tribune et de la presse, qu'aucune discussion ne rendît attentifs les
esprits éclairés ou raisonnables, que rien n'avertît l'ignorance et
l'aveuglement du vulgaire, ce programme de conquête aurait paru effrayant ou
ridicule. Mais le
but de l'expédition n'était connu que d'un très-petit nombre de personnes. Il
n'était point nécessaire de le confier aux généraux ni aux administrateurs
qui, pour le moment, n'avaient pas une autre tâche que de diriger les troupes
vers les différents ports, ou de tout disposer pour les embarquer. Le secret
fut étonnamment gardé : le Directoire et le général n'en laissèrent rien
connaître aux agents et aux employés secondaires. Le
public ne savait rien, sinon que le général Bonaparte avait conçu un vaste
dessein, qu'il allait former un grand établissement, accomplir quelque chose
de merveilleusement glorieux. Il conduisait avec lui Monge, Bertholet,
Fourier, Costaz, Dolomieu, Geoffroy-Saint-Hilaire, Thouin, Conté ; des hommes
sensés, des gens d'esprit, des littérateurs, sollicitaient pour être de
l'expédition ; la jeunesse des écoles s'y précipitait. Si le général
Bonaparte l'eût voulu, il aurait emmené tout l'Institut et toute l'École
polytechnique ; il semblait que ce fût une croisade de la civilisation. Le
Directoire, qui lui accordait le pouvoir de donner de l'avancement dans son
armée, n'avait pas à lui refuser de choisir les généraux qui commanderaient
sous ses ordres. Il avait dès longtemps confié ses projets à Desaix, pour qui
il avait pris tant de goût et de confiance ; déjà le Directoire lui avait à
regret accorde un commandement. Il fallut aussi consentir à rendre du service
à Cafarelli Dufalga, qui, comme Desaix, portait la tache originelle d'avoir,
avec le général Victor de Broglie et Desaix, protesté contre le 10 août.
Échappé aux persécutions de la Terreur, il avait été employé dans l'armée de
Sambre-et-Meuse et avait eu une jambe emportée au passage du Rhin, en 1795.
Il était l'officier le plus distingué de l'arme du génie et membre associé de
l'Institut, où il avait lu des mémoires fort remarqués. Le général Bonaparte
avait apprécié tout son mérite ; il voulait même qu'il fût le successeur de
Pléville Le Peley, ministre de la marine qui venait de donner sa démission
après avoir inutilement combattu le projet de l'expédition ; elle devait,
disait-il, avoir pour résultat la ruine de la marine française. Rewbell, en
souvenir de la protestation de Strasbourg, s'opposa obstinément au choir qui
lui était proposé. La discussion fut vive, Cafarelli ne fut pas ministre ;
mais le général Bonaparte, déclara qu'il ne travaillerait aux préparatifs
qu'avec Cafarelli : il commanda le génie comme général de division dans
l'armée d'Orient. Kléber
était un des amis de Cafarelli ; comme lui, il avait Rewbell pour ennemi ; il
était en complète disgrâce et n'avait pas été employé depuis la retraite de
Jourdan. En même temps que général distingué par son talent et son courage,
il était homme de beaucoup d'esprit, frondeur, d'une intarissable verve
contre les opinions, la capacité, le caractère des généraux et des
gouvernants ; trouvant tout mauvais, ingénieux à saisir le côté faible des
hommes et des plans de conduite ; disant des mots incisifs et cyniques qui
portaient coup et qu'on répétait ; n'ayant jamais appartenu à aucun parti, en
ce sens qu'il les avait tous raillés et blâmés. Rewbell avait sans doute eu à
se plaindre de quelque sarcasme offensant et lui gardait une rancune
obstinée. Le général Bonaparte s'attacha à le séduire et y réussit ; car ils
avaient sans doute à critiquer en commun beaucoup de choses et beaucoup de
personnes. Il obtint son approbation sur les projets d'Orient, en les lui
présentant sous un jour plus raisonnable que les arrêtés du Directoire. Kléber
fut persuadé au point qu'il écrivit à Moreau, qui était son ami et qui
n'avait pas bonne idée de l'entreprise. Il essaya vainement de changer son
opinion. Un des nombreux arrêtés, signés le 12 avril, portait : — « Le
général de division Kléber sera employé sous les ordres du général en chef
Bonaparte. » Berthier
continua à être son fidèle chef d'état-major. Il eut dans son armée,
Baraguey-d'Hilliers, Vaubois, Lannes, Belliard, Davoust, Murat, Andréossi. Le
général Menou, qu'il avait préservé des vengeances jacobines après le 13
vendémiaire, lui demanda à servir sous ses ordres. Il le savait fort brave et
très-honnête homme. Peu lui importait quelle opinion il avait eue. Il lui
répondit à peu près dans les mêmes termes que le jour où il lui avait envoyé
un billet, lors de son procès devant le conseil de guerre. — « J'ai vu le 13
vendémiaire de plus près que personne. Vous avez été victime de la lâcheté et
de la perfidie des commissaires ridicules qui s'étaient attribué tout le
pouvoir, en laissant peser toute la responsabilité sur les généraux. » — Le
mot sur les commissaires pouvait se rapporter à Barras. Le Directoire n'en
signa pas moins la nomination du général Menou. Tout
était prêt : les troupes étaient aux lieux de leur embarquement ; les
généraux à leur tête. L'arrivée du général Bonaparte était annoncée pour la dernière
semaine d'avril. Berthier et l'état-major étaient à Toulon ; plusieurs aides
de camp du général en chef déjà partis. Le Directoire, pour prolonger
l'erreur du ministère anglais, qui croyait encore à la réalité d'une
tentative de descente, avait fait publier le 2 avril un arrêté qui enjoignait
au général Bonaparte de se rendre à Brest, lorsqu'un événement imprévu
suspendit son départ et même remit en question le projet qui avait motivé ces
immenses préparatifs et des dépenses inouïes. Bernadotte
était un des généraux que le général Bonaparte avait le plus distingués, soit
qu'il eût reconnu en lui des talents militaires, soit qu'il fût porté à ménager
l'esprit ambitieux et orgueilleux, les préoccupations politiques, le
caractère indépendant et obstiné d'un lieutenant, qui ne s'était point formé
sous ses ordres et à son école. Peut-être, en l'envoyant à Paris avant le 18
fructidor, avait-il espéré qu'il y prendrait un rôle plus important et se
conduirait avec une mesure que n'avait point gardée Augereau. Bernadotte
était revenu en Italie prendre le commandement de sa division, et il y était
resté depuis la paix de Campo-Formio. A ce moment, tous les généraux n'ayant
plus l'occasion d'être employés activement en Italie, cherchaient à s'assurer
une position. Le général Bernadotte sollicita[23] le Directoire de lui donner un
commandement dans l'armée qu'on destinait à envahir le Portugal ou de le
nommer commandant à l'île de France et dans l'Inde, sinon dans les îles
vénitiennes : autrement il demandait sa retraite. En même temps, écrivait au
général Bonaparte pour le prier de le servir auprès du Directoire. Mais déjà
ses relations avec son ancien chef n'étaient plus les mêmes ; il ne
témoignait aucun désir de servir désormais sous ses ordres. — « Si on me
donne ma retraite, je vous prie de vouloir bien employer à l'armée
d'Angleterre deux de mes aides de camp, qui serviront la République avec le
même zèle et la même ardeur qui ont caractérisé toujours les troupes du Rhin.
Ils pourront, comme moi, s'incliner devant les talents, mais jamais devant
l'audace. Quoique j'aie à me plaindre de vous, je m'en séparerai sans cesser
d'avoir pour vos talents la plus grande estime. » Le
général Bonaparte ne s'offensa point de cette lettre. Il répondit[24] : « Le Directoire
s'empressera, à ce qu'il m'a assuré, de saisir les occasions de faire ce qui
pourrait vous convenir. Il vous laissera le choix de prendre soit le
commandement des îles ioniennes, soit une division de l'armée d'Angleterre,
augmentée des troupes que vous aviez à l'armée de Sambre-et-Meuse, ou même
une division territoriale, celle de Paris, par exemple. Personne ne fait plus
de cas que moi de la pureté de vos principes, de la loyauté de votre
caractère et des talents militaires que vous avez développés pendant le temps
que nous avons servi ensemble. Vous seriez injuste si vous en doutiez un seul
instant. Dans toutes les circonstances je compterai sur votre estime et votre
amitié. » Peu
après le général Bonaparte lui écrivit : — « J'aurais fort désiré vous
avoir avec moi en Angleterre, mais il paraît que le gouvernement croit votre
présence nécessaire pour commander en Italie. Ce poste est essentiel, et vous
servirez la République en éclairant la marche des nouveaux républicains
d'Italie. » On ne
pouvait pas songer à Bernadotte pour accomplir la révolution de Rome. Le
général Bonaparte confia cette mission à Berthier et le Directoire à Masséna.
Il fut nommé ambassadeur à Vienne et commença par refuser cette mission. Le
Directoire chercha à rendre cette ambassade plus pompeuse que ne le
comportaient les mœurs républicaines. Le traitement fut considérable ; les
secrétaires d'ambassade choisis avec discernement ; des aides de camp
accompagnaient leur général. Il ne
semblait pas facile de justifier aux yeux de l'Autriche les invasions et les
spoliations de la Suisse et des États pontificaux. Le nouvel ambassadeur fut
encouragé, par l'accueil qui lui fut fait, à traiter ce sujet. Les assurances
qu'il donna du désir qu'avait le gouvernement français de maintenir la paix
furent acceptées comme sincères et dignes de confiance. On ne trouva point
que le traité de Campo-Formio eût été violé en rien par cette double
conquête, et l'on protesta que l'empereur avait la ferme volonté de continuer
à vivre en bonne intelligence avec la France. Bernadotte
avait pour instruction secrète et non écrite de travailler, par des voies
souterraines et des intrigues de cour, à procurer la disgrâce du baron de
Thugut, qui avait été peu favorable à la paix et qui passait pour hostile à
la France. C'était surtout par l'influence de l'impératrice que l'ambassadeur
pouvait espérer de réussir dans ce projet. Mais arrivé à Vienne le 8 février
1798, le général Bernadotte n'avait pu lui être présenté que le 8 avril.
L'impératrice était sur le point d'accoucher, lorsque l'ambassadeur avait eu
son audience de l'empereur. Dans cet intervalle, sa position auprès de la
cour et du cabinet de Vienne était devenue moins assurée. Les griefs, que
devait infailliblement susciter la conduite du Directoire, s'accumulaient de
jour en jour : depuis l'occupation de Rome la rupture avec la cour de Naples
paraissait impossible à éviter. Une pareille conduite au moment où l'on
voulait se rendre favorable l'impératrice, fille de la reine de Naples,
prouvait l'inconsistance de la politique française. L'ambassadeur fut chargé
d'assurer cette princesse qu'elle ne devait concevoir aucune inquiétude au
sujet de Naples. Cette précaution était tardive. Toutefois, le général
Bernadotte crut pouvoir faire remettre r un mémoire contre le système
politique du baron de Thugut ; il le représentait comme ayant compromis les
bonnes relations qui, sans lui, auraient existé entre le Directoire et la
cour de Naples. En ce
même moment, l'empereur s'était résolu à ne point conserver au baron de
Thugut le titre officiel de ministre des affaires étrangères, et de confier
ce département au comte de Cobentzel. C'était probablement un prétexte pour
ne point lui laisser la direction du congrès de Rastadt. On commençait à
croire généralement, dans la région politique, qu'une intime intelligence
existait entre le général Bonaparte et M. de Cobentzel ; qu'ils avaient
concerté ensemble des projets qui menaçaient l'Europe de graves changements.
La cour d'Autriche pouvait s'en inquiéter. Le Directoire encore davantage ;
car il y avait lieu de supposer que, pour mettre à exécution les combinaisons
dont les deux plénipotentiaires de Campo-Formio s'étaient confidentiellement
entretenus, il fallait commencer par ne pas laisser subsister tel qu'il était
le gouvernement de la république française. Le
général Bernadotte était plus exagéré encore dans ses méfiances ; il
connaissait toute la portée de l'ambition du général Bonaparte et s'alarmait
pour la République et pour la liberté. Les amis du général Bonaparte, et
surtout les généraux de l'armée d'Italie, qui avaient vécu en jalousie et en
animosité avec Bernadotte, n'avaient pas approuvé sa nomination à
l'ambassade. Dans leur malveillance, ils lui reprochaient de ne point
représenter la France et la République avec assez de fierté, et de chercher à
complaire à la cour et à l'aristocratie de Vienne. On alla jusqu'à dire que
ses aides de camp ne portaient la cocarde tricolore que dans l'intérieur de
son hôtel. Ces propos malveillants passèrent dans des articles de journaux. Le
Directoire s'émut de ce patriotique mécontentement ; il envoya à
l'ambassadeur les numéros où l'on avait mal parlé de lui. — « Nous ne pouvons
croire, disaient les Directeurs, qu'un général, qui a si bien servi la nation
sous le drapeau tricolore, néglige de faire respecter ses couleurs. » — En
même temps il lui était ordonné d'arborer à son hôtel le drapeau national,
s'il ne l'avait déjà fait. Le 13
avril, la jeunesse de Vienne voulait célébrer l'anniversaire du jour où, d'un
mouvement unanime, elle s'était offerte à l'empereur pour prendre les armes
et se dévouer à la défense de la patrie. Le général Bernadotte aurait pu
réfléchir que cette commémoration n'avait rien d'injurieux pour la France,
puisque le zèle des Viennois s'étant manifesté au moment même où les articles
de Léoben étaient signés, avait été tardif et inutile ; mais la dépêche du
Directoire et les articles des journaux l'avaient mis dans une disposition
irritable. Il demanda que cette manifestation fût interdite ; l'empereur se
refusa à condescendre au désir du général Bernadotte ; alors il déclara que
de son côté il donnerait une fête, et il choisit ce jour pour arborer le
drapeau tricolore. Il est
généralement hors d'usage que les ambassadeurs déploient devant leur hôtel le
drapeau de leur nation. Ce ne fut pas sans doute pour ce manquement à
l'étiquette diplomatique que le peuple de Vienne, déjà mis en mouvement par
la fête qu'il célébrait, se porta en foule à l'ambassade de France et demanda
à grands cris que le drapeau fût retiré. Une patrouille survint, l'officier
ordonna au rassemblement de se séparer : il ne fut pas écouté ; le tumulte
redoubla ; des pierres étaient lancées au drapeau et sur le balcon ; les
vitres furent brisées. La patrouille n'employait point la force à réprimer le
désordre. L'ambassadeur
fit passer sur-le-champ une note à M. de Thugut pour se plaindre des excès
d'une populace fanatique et de l'inertie des agents de police qui restaient
froids spectateurs de ce tumulte. Il
était alors six heures du soir. Le comte de Dietrichstein, conseiller de la
régence, arriva avec le directeur de la police : ils supplièrent
l'ambassadeur de retirer le drapeau, lui promettant toute satisfaction qu'il
exigerait pour l'attentat dirigé contre lui. — « Non, répondit le général
Bernadotte, le drapeau restera. » Un
officier alla de nouveau parler au peuple. Aucun avertissement, aucune
exhortation ne furent écoutés. L'hôtel était toujours assiégé à coups de
pierre ; enfin on escalada le balcon ; le drapeau fut arraché et jeté dans la
rue. L'ambassadeur
envoya une seconde note, où il racontait ce qui venait de se passer ; se
plaignant de l'inaction de la police, il disait « que cette scène était
plutôt excitée que tolérée par les autorités. » — Ne pouvant rester dans un
pays où les lois les plus saintes étaient violées, où les traités les plus
saints étaient foulés aux pieds, il demandait à M. de Thugut un passeport
pour se rendre en France avec toute sa légation, à moins que le gouvernement
autrichien ne fît proclamer qu'il désavouait formellement cette violation du
droit des gens, qu'il réprouvait les insultes et outrages exercés contre la
république française, et qu'il ordonnait que les auteurs et complices
seraient recherchés et punis d'une manière exemplaire. — « A cette
condition seule, et sous l'obligation que le gouvernement autrichien fera
remplacer le drapeau tricolore et qu'il sera arboré dans la maison de France
par un officier autrichien civil ou militaire, l'ambassadeur pourra rester. »
— Il ajoutait que plusieurs personnes de la légation venaient d'être obligées
de mettre le sabre à la main pour se soustraire à la fureur du peuple. Aussi
demandait-il une réponse prompte et catégorique. En
effet, au moment où il écrivait cette note, l'émeute prenait un caractère
plus grave. Il avait fait ouvrir la porte de l'hôtel, et, accompagné d'un
aide de camp, il s'était présenté à la multitude le sabre à la main ; sa
présence, loin d'imposer aux mutins, avait redoublé la fureur du peuple.
Comme il se retirait, un des domestiques de l'ambassade tira un coup de
pistolet sur un homme qui voulait le poursuivre : En
effet, une autre prise de possession allait devenir nécessaire comme
conséquence et peut-être comme condition secrète des articles de Léoben. La
neutralité de Venise avait été peu respectée, mais n'avait pas cessé d'être
reconnue ; maintenant le moment était arrivé de donner un grand éclat aux
griefs dont le Directoire et le général Bonaparte se réservaient de prendre
vengeance contre la sérénissime république ; maintenant il fallait se
plaindre hautement de « l'éclat que le gouvernement vénitien avait donné à sa
haine contre la France, » et lui faire une guerre ouverte lorsqu'il n'avait
plus aucun moyen de résistance. Lorsque
commença la guerre de la Révolution, les puissances alliées contre la France
proposèrent au gouvernement de Venise d'entrer dans la coalition ; il s'y
refusa sans nulle hésitation. Depuis longtemps cette république avait renoncé
à intervenir dans les affaires de l'Europe ; elle, autrefois si fière dans sa
politique, n'avait plus maintenant d'autre soin que de rester étrangère aux
querelles et aux guerres des grands États. Ses relations avec le gouvernement
français, même pendant la Convention, avaient été faciles et ménagées de
manière à ne point exciter l'irritation révolutionnaire. Lorsque
les armées françaises entrèrent par Nice sur le littoral de Gênes, plusieurs
des États italiens se voyant exposés à une invasion, formèrent un congrès à
Milan pour aviser à la défense commune. Venise, non par aucune sympathie pour
la France, mais pour conserver son repos, ne voulut pas y être représentée ;
il était facile de prévoir que, contracter une alliance de guerre avec
l'Autriche, c'était se placer sous sa domination. Quand
le général Bonaparte entra à Milan après la bataille de Lodi, son plan de
campagne était de porter la guerre dans la haute Italie et d'en expulser l'armée
autrichienne. Pour cela il fallait manœuvrer sur sa droite et la contraindre
à laisser les Français investir et assiéger Mantoue. Ce
mouvement comportait d'une manière nécessaire un passage sur le territoire de
Venise. Sans respect pour la neutralité, le chef de l'armée française entra à
Brescia. Par une conséquence nécessaire, le général autrichien occupa
Peschiera où il appuya sa droite que son adversaire voulait tourner. A ce
moment, il devenait presque impossible que Venise conservât une neutralité
que violaient les deux puissances belligérantes ; du moins aurait-il fallu
que ce fût une neutralité armée ; de vifs débats agitèrent la seigneurie
vénitienne, sans réveiller pourtant son antique énergie. Placer
des garnisons dans les villes fortifiées et mettre sur pied une armée
d'observation, car en cela devait consister la neutralité armée, c'était
évidemment une déclaration de guerre à la France ; une telle détermination
était au-dessus du courage et des forces de l'aristocratie de Venise. Un long
repos l'avait amollie. Une
autre conduite pouvait être suivie : un des nobles vénitiens, Battaglia,
proposa l'alliance avec la France ; elle avait été plusieurs fois offerte par
le Directoire et mise en question, mais le gouvernement vénitien n'était pas
assuré que ce fût de bonne foi ; il craignait d'avoir à subir des conditions
dures, ou même d'être dupe d'une intrigue de Barras, qui faisait argent de
tout. Il y
avait un autre motif pour que l'alliance française fût repoussée par la
seigneurie Les opinions qui fermentaient dans toute l'Italie, et qui venaient
d'éclater de Degelman de se rendre chez le citoyen ambassadeur, afin
d'éclaircir les faits, et de faire disparaître, à la satisfaction réciproque,
tout juste motif de plainte de sa part ; que l'empereur désirait que le
citoyen ambassadeur n'insistât point sur les passe-ports demandés. — « Lui-même
peut prévoir tous les inconvénients qui résulteraient des bruits fâcheux que
ferait naître son départ de Vienne. L'empereur, en chargeant le soussigné de
faire connaître ses sentiments au citoyen ambassadeur, a ordonné d'y ajouter
l'assurance de sa résolution invariable d'entretenir avec soin, et en toute
occasion, l'amitié et la bonne intelligence heureusement établies entre les
deux puissances : résolution sur laquelle la scrupuleuse ponctualité avec
laquelle toutes les stipulations du traité de Campo-Formio sont remplies, de
la part de Sa Majesté, ne peut laisser le moindre doute. » Les
instances du comte de Saurau et du baron de Degelman ne purent déterminer le
général Bernadotte à retirer la demande de ses passe-ports. Il exigeait que
le drapeau français fût rétabli par le gouvernement autrichien ; lorsqu'on
lui représentait que jamais ambassadeur de France, ni de toute autre
puissance n'avait arboré un drapeau devant son hôtel, il répondait que le
Directoire l'ayant ainsi ordonné, la dignité de son gouvernement avait été
outragée. L'empereur
tint un conseil d'État, où furent invités les ministres des puissances
étrangères. On y fit lecture du procès-verbal des faits, revêtu de la
signature de l'ambassadeur de France : il fut reconnu que la cause première
du désordre était le drapeau arboré devant l'hôtel, contre l'usage toujours
et généralement observé. Le procès-verbal et cette déclaration furent envoyés
par des courriers à Paris et dans les cours étrangères. L'empereur
fit publier en son nom une proclamation qui exprimait le vif déplaisir qu'il
avait éprouvé en apprenant que plusieurs habitants de Vienne s'étaient, par
un zèle déplacé, écartés de leur respect accoutumé pour l'ordre public. — Il
ordonnait que des mesures efficaces seraient prises pour maintenir le bon
ordre, et, si quelqu'un prenait part directement ou indirectement à des
tumultes et à des rassemblements, Sa Majesté se verrait dans la triste
nécessité de faire punir les perturbateurs selon la rigueur des lois. Le
général Bernadotte resta inébranlable dans sa résolution. Il partit de Vienne
le 15 avril avec toute l'ambassade ; on lui donna une nombreuse escorte
jusqu'à la frontière des États autrichiens. Le
Directoire, bien qu'il n'entrât point dans ses desseins d'être longtemps en
paix avec l'Autriche, n'avait ni souhaité ni prévu une rupture ; cette
nouvelle le troubla. Il ne pouvait désavouer le général Bernadotte qui
n'avait eu d'autre tort que d'obéir aux ordres qu'il avait reçus. Braver
l'irritabilité et la forfanterie de l'opinion révolutionnaire semblait une
pensée inadmissible. Le
général Bonaparte fut mandé ; quelle que fût la résolution à prendre, le
Directoire avait besoin de se mettre d'accord avec lui. Si on se décidait
pour la guerre, c'était à lui de commander les armées ; si on maintenait la
paix, il fallait que son assentiment servît de défense contre le patriotisme
jacobin. Les
Directeurs lui communiquèrent un projet de message au Corps législatif pour
déclarer la guerre à l'Autriche, et en même temps un décret, qui le nommait
général en chef de l'armée d'Allemagne. Cette
proposition lui présentait une alternative embarrassante ; l'expédition
d'Orient était préparée ; le jour de l'embarquement était fixé au 23 avril.
Il avait vivement désiré cette entreprise ; depuis deux mois, il n'avait pas
une autre pensée, pas une autre occupation. Il y voyait une gloire immense et
rêvait un retour triomphant, qui le rendrait maître ou dominateur de l'Europe
entière. Renoncer tout à coup à un pareil dessein était une décision
difficile à prendre ; d'autre part, s'il se chargeait de conduire la guerre
contre l'Autriche, elle ne pouvait avoir de grands résultats, lorsque la
République était gouvernée avec tant d'incapacité, d'inconsistance et de
réelle faiblesse ; tant que l'administration serait en un tel état de
désordre : il lui faudrait donc s'emparer du pouvoir, soit en se le faisant
donner, soit en le prenant ; d'autant qu'en ce moment rien n'était disposé
pour cette guerre. Il répondit aux Directeurs : — « Si
vous vouliez la guerre, il aurait fallu vous y préparer indépendamment de
l'aventure de Bernadotte. Il fallait ne pas engager vos troupes en Suisse,
dans l'Italie méridionale, sur les côtes de l'Océan ; il ne fallait pas
proclamer l'intention de réduire l'armée à cent mille hommes : projet qui
n'est pas encore exécuté, il est vrai, mais qui est connu et qui décourage
l'armée. Ces mesures indiquent que vous avez compté sur la paix. Bernadotte a
matériellement tort. En déclarant la guerre, vous jouez le jeu de
l'Angleterre. C'est peu connaître la politique du cabinet de Vienne que de
croire que s'il eût voulu la guerre, il vous eût insultés. Il vous aurait au
contraire caressés, endormis pendant qu'il aurait fait marcher ses troupes :
vous n'auriez connu ses véritables intentions que par le premier coup de
canon. Soyez sûrs que l'Autriche vous donnera toute satisfaction. Ce n'est
pas avoir un système politique, que se laisser entraîner par tous les
événements. La déclaration impériale publiée et affichée à Vienne est vague,
insuffisante ; il est surprenant qu'elle ne contienne rien concernant la
punition des auteurs et instigateurs de l'émeute. Mais enfin, d'après cette
pièce et les dépêches du cabinet de Vienne, il y a ouverture pour négocier et
se donner de part et d'autre des explications qui maintiendront la paix. » Le
Directoire se rangea à cet avis, et le général Bonaparte s'offrit à suivre la
négociation qui devait rétablir la bonne intelligence entre la France et
l'Autriche. Des pouvoirs lui furent conférés, et il parla de se rendre à
Rastadt pour régler cette affaire avec le comte de Cobentzel. En ces
circonstances, il était impossible de ne pas différer l'embarquement des
troupes. On concevait même qu'il pourrait survenir telle chance qui ferait
renoncer à l'expédition. Le général Bonaparte écrivit aux généraux qui se
trouvaient déjà dans les ports désignés, pour leur annoncer que le départ ne
serait point pour le 23 avril ; mais il ne laissa pas entrevoir un doute sur
ses projets, et continua à presser les préparatifs. Il écrivait au général
Cafarelli : — « Vous avez appris l'événement arrivé à Vienne ; cela est
survenu au moment où j'allais partir, et a dû nécessairement occasionner un
retard. J'espère cependant que cela ne dérangera rien ; peut-être serai-je
obligé d'aller à Rastadt pour avoir une entrevue avec le comte de Cobentzel,
et si tout allait bien, je partirais de Rastadt pour Toulon[25]. » M. de Cobentzel
avait reçu le 12 avril la nouvelle de sa nomination au ministère des affaires
étrangères ; dès le lendemain il était parti pour Vienne La lettre du général
Bonaparte ne le trouva pas à Rastadt ; il était probable qu'en la recevant,
il se déciderait à revenir tout de suite au congrès. Pendant
ce délai, le Directoire, se rassurant de plus en plus sur les intentions du
cabinet de Vienne, pensa que l'intervention du général Bonaparte n'était
point nécessaire pour maintenir la paix et qu'on n'aurait pas besoin de lui
pour faire la guerre. Les inquiétudes que donnait sa présence, les desseins
qu'on lui supposait, ses relations avec le comte de Cobentzel qui devenaient
de plus en plus suspectes, sa situation à Paris, ses relations intimes avec
des hommes malveillants pour le gouvernement, ses propos répétés ou exagérés,
tout contribuait à inquiéter les Directeurs. De
nouveaux entretiens achevèrent de les alarmer : — « L'Europe, leur
disait le général Bonaparte, n'est rien moins que tranquille ; le congrès de
Rastadt ne se termine pas ; vous êtes obligés de garder vos troupes dans
l'intérieur pour assurer les élections ; il vous en faut pour comprimer les
départements de l'ouest ; ne convient-il pas de contremander l'expédition et
d'attendre des circonstances plus favorables ? » Le
Directoire, dans son absence de discernement, se refusait à comprendre les
infaillibles conséquences de sa mauvaise politique extérieure et intérieure.
L'invasion de la Suisse et de Rome, que continuaient à occuper les troupes
françaises ; les alarmes que les rois de Naples et de Sardaigne concevaient
sur leur existence ; les États allemands menacés dans leur souveraineté ou
leur territoire : tels étaient les garants certains d'une prochaine et
formidable guerre, tandis que la pénurie des finances, le mécontentement
général, le mépris qui entourait le gouvernement, la lutte qu'il allait avoir
à soutenir contre le parti jacobin, devaient le laisser sans force et sans
pouvoir réel. Il avait donc à redouter d'autres dangers que l'ambition du
général Bonaparte, ou plutôt c'était à cause de ces dangers que le général
Bonaparte était à redouter pour les Directeurs. Dans
leur imprévoyance, ils ne pensèrent qu'au péril actuel. Les conseils que leur
donnait le général commençaient à devenir impérieux ; il critiquait avec
sévérité leur mauvais gouvernement, leur reprochait le 18 fructidor ou
l'usage excessif et détestable qu'ils en avaient fait ; il leur conseillait
de rappeler les déportés. Enfin
ils se décidèrent, et le 3 mai ils lui donnèrent l'ordre formel de partir
pour Toulon et de s'embarquer. La scène fut vive et le général parla de
donner sa démission. On était autour d'une table ; Rewbell poussa l'écritoire
vers le général Bonaparte : — « Ecrivez-la, dit-il ; vous voulez vous retirer
du service ? La République perdra sans doute un brave et habile général ;
mais elle a encore des enfants qui ne l'abandonneront pas. » — Le général
avait pris une plume, Merlin la retira de sa main et la conversation se
termina ainsi. Toutes
ses pensées revinrent à l'Égypte. — « J'ai tout essayé avec eux, disait-il ;
ils ne veulent pas de moi. Il faudrait les renverser et me faire roi ; mais
il ne faut pas y penser encore, les nobles n'y consentiraient jamais ; j'ai
sondé le terrain. La poire n'est pas mûre, le temps n'est pas venu, je serais
seul ; il faut encore éblouir ce pays-ci. » On a
fort exagéré le mécompte qu'éprouva le général Bonaparte, en recevant du
Directoire l'ordre de partir pour Toulon et de ne point aller à Rastadt,
comme il en avait le projet : il avait prévu que cela serait ainsi. En effet,
telle était la probabilité. Les ordres qu'il expédiait chaque jour se
rapportaient toujours à un départ très-prochain ; il annonçait son arrivée à
Gênes pour le 15 mai ; il fixait au 5 mai l'embarquement des troupes de
Marseille. Il écrivait à l'amiral Brueys : — « Ce retard apporté à
l'expédition aurait peut-être été nécessaire pour vous mettre plus en mesure.
» Ce
n'est pas la seule fois en sa vie qu'au moment de mettre à exécution un
dessein médité et préparé longtemps, il hésita, en parfaite liberté d'esprit,
s'il ne l'abandonnerait pas pour en embrasser un autre. — « Il faisait son
thème en plusieurs façons ; ses projets dépendaient souvent de la possibilité
ou de la facilité de leur exécution ; il se déterminait par ce qui devenait
plus convenable au dernier moment[26]. » Un
démenti formel a été donné à l'anecdote de Barras allant, le 3 mai, faire une
visite au général Bonaparte pour lui dire : — « Le Directoire ne souffrira
point de délai. Partez pour Toulon, partez cette nuit ; je vous donne un bon
conseil. » — Cet avertissement était en effet très-inutile. Il
partit le 3 mai au soir ; la veille il avait expédié tous les ordres pour
rembarquement. « Je serai à bord le 8, » écrivait-il à l'amiral Brueys. Les
vents contraires arrêtèrent le départ pendant dix jours. Ils furent employés
aux soins les plus minutieux donnés à tous les préparatifs, aux ordres
envoyés à" Gênes et à Civitta-Vecchia, où il ne fallut pas moins que la
fermeté et l'influence de Desaix et de Saint-Cyr pour ramener à l'obéissance
les divisions qui avaient pris part à la sédition de Rome. La
préoccupation d'un pareil départ ne l'absorba pas au point de fermer les yeux
sur l'application barbare de la loi contre les émigrés rentrés, qui, depuis
le 18 fructidor, était redevenue le droit commun. Il y avait peu de jours
qu'un vieillard de quatre-vingts ans avait été fusillé : en apprenant cet
acte de cruauté, il dicta sur-le-champ la lettre suivante « aux commissions
militaires de la neuvième division, établies en vertu de la loi du 19
fructidor. » Il écrivait sans doute comme revêtu du commandement
supérieur de la division militaire ; toutefois, il ne prit dans cette lettre
aucun autre titre que « Bonaparte, membre de l'Institut. » — « J'ai
appris[27], citoyens, avec la plus grande
douleur que des vieillards, âgés de soixante-dix ou quatre-vingts ans, de
misérables femmes enceintes ou environnées d'enfants en bas âge avaient été
fusillés, comme prévenus d'émigration. Les soldats de la liberté sont-ils
donc devenus des bourreaux ? La pitié, qu'ils ont portée jusqu'au milieu des
combats, serait-elle donc morte dans leurs cœurs ? La loi du 19 fructidor a
été une mesure de salut public ; son intention a été d'atteindre les camp,
Junot, en le chargeant de remettre au doge, en pleine séance du sénat, la
note suivante ; elle était datée du 9 avril. — «
Dans toute la terre ferme, les sujets de la sérénissime république sont sous
les armes ; leur cri de ralliement est : Mort aux Français ! Le nombre
des soldats d'Italie qui ont été leurs victimes monte déjà à plusieurs
centaines. Vous affectez en vain de désavouer les attroupements que
vous-mêmes avez formés. Croyez-vous donc que, parce que je suis éloigné et au
cœur de l'Allemagne, je n'aurai pas le pouvoir de faire respecter les soldats
du premier peuple du monde ? Pensez-vous que les légions d'Italie puissent
laisser impunis les massacres que vous excitez ? Le sang de mes frères
d'armes sera vengé. Le sénat de Venise a répondu par la perfidie la plus
noire aux procédés généreux que nous avons toujours eus avec lui... La guerre
ou la paix ! Si vous ne prenez pas sur-le-champ les moyens de dissiper les
rassemblements ; si vous ne faites pas arrêter et livrer en mes mains les
auteurs des assassinats, la guerre est déclarée. Aucun ennemi ne vous menace
; vous avez fait à dessein naître des prétextes pour justifier un
rassemblement dirigé contre l'armée ; il sera dispersé dans vingt-quatre
heures. Nous ne sommes plus au temps de Charles VIII. Si, contre le vœu du
gouvernement français, vous me réduisez à vous faire la guerre, ne croyez pas
qu'à l'exemple des soldats que vous avez armés, les soldats français ravagent
les campagnes d'un peuple innocent et infortuné. Je le protégerai, et il
bénira peut-être un jour les crimes qui auront obligé l'armée française à le
soustraire à votre gouvernement tyran nique. » En même
temps, le général Bonaparte envoyait ses instructions au général Kilmaine,
commandant de la Lombardie ; il lui ordonnait de porter son quartier général
de Milan à Mantoue et mettait à sa disposition la division Victor, revenue de
la Romagne. — « Vous
ferez, écrivait-il, désarmer les garnisons vénitiennes de Padoue, de Trévise,
de Bassano et de Vérone, et enlever les gouverneurs et officiers, que vous
enverrez prisonniers à Milan. Vous ferez marcher une colonne mobile pour
punir les montagnards qui ont assassiné nos gens ; vous dissoudrez les
rassemblements en tombant inopinément sur les villages où ils ne seraient pas
en force et en les brûlant. Dans les principales villes, vous organiserez une
municipalité choisie parmi les principaux citoyens, avec une garde composée
des meilleurs patriotes pour faire la police ; vous ferez arrêter tous les
nobles vénitiens et les hommes les plus attachés au sénat, afin que leur tête
réponde de ce qui sera fait à Venise. » Une
proclamation était jointe à ces instructions ; on y lisait : — « L'armée
française protégera votre religion, vos personnes et vos propriétés. Vous
avez été vexés par ce petit nombre d'hommes qui se sont, depuis les temps de
barbarie, emparés du gouvernement. Si le sénat de Venise a sur vous le droit
de conquête, je vous en affranchirai ; s'il a sur vous le droit d'usurpation,
je vous restituerai vos droits. » En
prescrivant au général Kilmaine une telle conduite, il subordonnait toutefois
l'exécution de ses mesures révolutionnaires aux réponses que Junot recevrait
à Venise. Cette
réponse fut humble et soumise. — « Vous pouvez ordonner, écrivait Junot à son
général ; aussi que constamment elles furent braves, patientes à supporter
les fatigues, disciplinées et unies entre elles. Soldats, l'Europe a les
yeux sur vous. Vous avez de grandes destinées à remplir : des batailles à
livrer, des dangers, des fatigues à vaincre ; vous ferez plus que vous n'avez
fait pour la prospérité de la patrie, le bonheur des hommes et votre propre
gloire. — Soldats, matelots, fantassins, cavaliers et canonniers, soyez unis.
Souvenez-vous que, le jour d'une bataille, vous avez besoin les uns des
autres. — Soldats-matelots, vous avez été jusqu'ici négligés ; aujourd'hui la
plus grande sollicitude est pour vous ; vous serez dignes de l'armée dont
vous faites partie. Le génie de la liberté, qui a rendu la République, dès sa
naissance, l'arbitre de l'Europe, veut qu'elle le soit des mers et des
contrées les plus lointaines. » La
première proclamation avait été réellement prononcée ; aucun doute ne s'éleva
sur ce point. Mieux conseillé ou ayant plus mûrement réfléchi, le général
Bonaparte avait substitué au premier jet de sa pensée, à l'expression trop
peu mesurée des sentiments que lui inspirait sa situation, un langage plus
convenable et plus élevé. Cette
flotte magnifiquement équipée, ce nombre de vaisseaux de transport qui
couvraient la rade, cette armée dont l'embarquement avait duré une semaine
offraient un aspect superbe. Les spectateurs et tous ceux qui allaient partir
se sentaient exaltés ; aucun doute sur l'avenir de cette aventureuse
expédition, aucun triste pressentiment ne s'élevait dans les esprits. L'enthousiasme
était tel que pouvait le souhaiter celui qui l'avait inspiré ; lui-même,
malgré tant de prudence dans l'exécution, malgré tant de soins prévoyants, malgré
tant de discernement des chances de succès, était entraîné dans cette
entreprise par son imagination plus que par sa raison. La flotte et le convoi mirent à la voile le 19 mai 1798. |
[1]
2 pluviôse an VI ; 1798.
[2]
26 janvier 1797.
[3]
6 janvier 1798.
[4]
9 décembre.
[5]
29 janvier 1798.
[6]
10 février 1798.
[7]
22 novembre 1797.
[8]
Ils étaient sujets des cantons d'Uri, Schwitz et Unterwalden, et ont formé
depuis le canton du Tessin.
[9]
28 janvier 1798.
[10]
25 janvier.
[11]
4 février 1798.
[12]
Lettres des 8 et 11 février.
[13]
3 mars.
[14]
25 mars.
[15]
29 septembre.
[16]
Lettre du 7 octobre 1797.
[17]
Lettre du 7 octobre 1797.
[18]
Milan, 14 novembre 1798.
[19]
Lettre du 10 octobre 1799.
[20]
29 décembre 1797. — 2 janvier 1798.
[21]
3 mars 1798.
[22]
De Bourbon.
[23]
29 novembre 1799.
[24]
19 décembre 1797.
[25]
28 avril.
[26]
Mémoires du roi Joseph.
[27]
16 mai.