HISTOIRE DU DIRECTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

TOME TROISIÈME

 

LIVRE HUITIÈME.

 

 

Le général Bonaparte arrive à Paris. — Sa réception solennelle. — Sa situation à Paris. — Armée d'Angleterre. — Situation du gouvernement. — Projet de l'expédition d'Égypte. — Invasion de la Suisse. — Ambassade de Joseph Bonaparte à Rome. — Meurtre du général Duphot. — Occupation de Rome par l'armée française. — République révolutionnaire à Rome. — Le Pape est chassé de Rome. — Sédition militaire à Mantoue. — Sédition militaire à Rome. — Préparatifs pour l'expédition d'Égypte. — Ambassade de Bernadotte à Vienne. — Départ de l'expédition d'Égypte.

 

Au moment où le général Bonaparte allait signer à Campo-Formio une paix qu'il savait contraire aux intentions du Directoire, il souhaitait n'êtes point désavoué ; ainsi il voulait ne lui point donner une irritation trop vive, ne pas lui inspirer trop d'inquiétude, ne pas le mettre en méfiance de son ambition.

Une rupture avec le gouvernement de la République n'entrait nullement dans sa pensée.

En s'expliquant avec Bottot sur le 18 fructidor, il avait noté comme un des inconvénients de ce coup d'Etat, une pente trop marquée vers le gouvernement militaire. Quelques jours après, il avait écrit au Directoire : — « Maintenant que j'ai signé la paix, il ne me reste plus qu'à rentrer dans la foule et à reprendre le soc de Cincinnatus. » — On montrait des lettres de lui, où il disait que sa seule ambition serait désormais d'être juge de paix dans un village.

Il arriva à Paris le 5 décembre 1797, et descendit dans un petit hôtel qu'il avait fait acheter depuis quelque temps dans la rue Chantereine qui reçut aussitôt le nom de rue de la Victoire. Barras vint le voir dans la soirée. Le lendemain, il alla au ministère des relations extérieures et s'entretint longuement avec M. de Talleyrand ; puis ils se rendirent ensemble au Directoire. Il dîna chez Barras, et il fut convenu qu'il serait reçu solennellement par le Directoire le 10 décembre. Il avait d'abord témoigné l'intention de ne point sortir et de ne se pas montrer avant cette présentation officielle ; mais il eut à rendre les visites qui lui furent faites par les corps de magistrature et d'administration, par l'état-major de Paris et les ministres.

Quelque grande que fût sa gloire, sa figure était alors peu connue. Objet d'une curiosité universelle, chacun s'empressait à le voir ; il n'y avait pas une autre conversation que la description de sa personne et le récit de ce qu'il avait dit. On lui trouvait un ton distingué et des manières calmes et douces ; il était poli et affable, mais écartant par sa réserve et sa dignité toute espèce de familiarité. Il parlait peu et toujours avec précision.

Il sortait rarement, sans suite, dans une voiture simple et en habit de ville. Le jour où il rendit les visites qu'il avait reçues, il avait mis son uniforme de général ; on le reconnut et la foule le suivit avec acclamation. Sa politesse était si complète, qu'il rendit sa visite au juge de paix de l'arrondissement.

 

Aucune salle du Luxembourg n'était assez vaste pour la séance solennelle où le Directoire se proposait de recevoir le général Bonaparte. D'ailleurs ce devait être une fête publique. La grande cour du palais avait été disposée pour cette cérémonie. Au fond, et sur le perron qui montait au vestibule, était l'autel de la patrie, surmonté des statues de la Liberté et de l'Égalité, décoré des drapeaux, trophées de l'armée d'Italie. Sur une estrade étaient placés cinq fauteuils pour les Directeurs ; plus bas des sièges pour les ministres et pour le corps diplomatique. De chaque côté de l'autel régnait un amphithéâtre en demi-cercle, destiné aux autorités constituées et au Conservatoire de musique. Les murs de la cour étaient pavoisés de drapeaux tricolores ; aux fenêtres des appartements et sur la terrasse qui communique d'une aile à l'autre, on voyait des femmes élégamment parées. Une immense tente s'étendait au-dessus de l'autel et des amphithéâtres. La foule des spectateurs se pressait dans la cour, et même les rues adjacentes étaient remplies par une multitude.

Vers une heure les Directeurs prirent place, et un moment après on vit arriver le général Bonaparte en grand uniforme. La musique du Conservatoire cessa d'être entendue parmi l'acclamation unanime et prolongée de : Vive Bonaparte !

Il s'avança accompagné du ministre des relations extérieures et de la guerre ; les généraux Joubert et Andréossi le suivaient.

Lorsque les transports du public furent calmés, le général Bonaparte parvenu au pied de l'autel fut présenté au Directoire par le ministre des relations extérieures.

— « Citoyens Directeurs, dit M. de Talleyrand, j'ai l'honneur de présenter au Directoire le citoyen Bonaparte, qui apporte la ratification du traité conclu avec l'empereur.

« En nous apportant ce gage sacré de la paix, il nous rappelle, malgré lui, les innombrables merveilles qui ont amené un si grand événement ; mais qu'il se rassure, je veux bien taire en ce jour tout ce qui fera l'honneur de l'histoire et l'admiration de la postérité ; je veux même ajouter, pour me conformer à son intention, que cette gloire, qui jette sur la France entière un si grand éclat, appartient à la Révolution. Sans elle, en effet, le génie du vainqueur de l'Italie eût langui dans de vulgaires honneurs. Cette gloire appartient au gouvernement qui, né comme lui de cette grande mutation qui signale la fin du XVIIIe siècle, a su deviner Bonaparte et le fortifier de toute sa confiance ; elle appartient à ces valeureux soldats dont la liberté a fait d'invincibles héros ; elle appartient enfin à tous les Français dignes de ce nom. Car c'était aussi, nous n'en doutons point, pour conquérir leur amour et leur vertueuse estime, qu'il se sentait pressé de vaincre ; et ces cris de joie des vrais patriotes à la nouvelle d'une victoire, reportés vers Bonaparte, devenaient les garanties d'une nouvelle victoire. Ainsi tous les Français ont vaincu en Bonaparte ; ainsi sa gloire est la propriété de tous ; ainsi il n'est aucun républicain qui ne puisse en revendiquer sa part.

« Il est bien vrai qu'il faudra lui laisser ce coup d'œil qui dérobait tout au hasard ; et cette prévoyance qui le rendait maître de l'avenir ; et ces soudaines inspirations qui déconcertaient par des ressources inespérées les plus savantes combinaisons de l'ennemi ; et cet art de ranimer en un instant les courages ébranlés, sans que, lui, perdît rien de son sang-froid ; et ces traits d'une audace sublime qui nous faisaient trembler pour ses jours longtemps après qu'il avait vaincu ; et cet héroïsme si nouveau, qui plus d'une fois lui a fait mettre un frein à la victoire, alors qu'elle lui promettait ses plus belles palmes triomphales. Tout cela était sans doute à lui ; mais cela était encore l'ouvrage de cet insatiable amour de la patrie.

« On doit remarquer, et peut être avec quelque surprise, tous mes efforts pour expliquer, pour atténuer presque la gloire de Bonaparte ; il ne s'en offensera pas. Le dirai-je ? j'ai craint un instant pour lui cette ombrageuse inquiétude, qui, dans une république naissante, s'alarme de tout ce qui semble porter une atteinte quelconque à l'égalité ; mais je m'abusais : la grandeur personnelle, loin de blesser l'égalité, en est le plus beau triomphe, et, dans cette journée même, les républicains français doivent tous se trouver plus grands.

« Et quand je pense à tout ce qu'il fait pour se faire pardonner cette gloire ; à ce goût antique de la simplicité qui le distingue ; à son amour pour les sciences abstraites ; à ces lectures favorites ; à ce sublime Ossian qui semble le détacher de la terre ; quand personne n'ignore son mépris profond pour l'éclat, pour le luxe, pour le faste, ces méprisables ambitions des âmes communes. Ah ! loin de redouter ce qu'on voudrait appeler son ambition, je sens qu'il nous faudra peut-être le solliciter un jour pour l'arracher aux douceurs de sa studieuse retraite. La France entière sera libre ; peut-être lui ne le sera jamais — telle est sa destinée. Dans ce moment, un nouvel ennemi l'appelle ; un ennemi célèbre par sa haine profonde contre les Français et par son insolente tyrannie envers tous les peuples de la terre. Que, par le génie de Bonaparte, il expie promptement l'une et l'autre, et qu'enfin une paix digne de toute la gloire de la République soit imposée à ces tyrans des mers ; qu'elle venge la France et qu'elle rassure le monde !

« Mais entraîné par le plaisir de parler de vous, général, je m'aperçois trop tard que le public immense qui vous entoure est impatient de vous entendre ; TOUS aussi devez me reprocher de retarder le plaisir que vous aurez à écouter celui qui a le droit de vous parler au nom de la France entière, et la douceur de vous parler encore au nom d'une ancienne amitié. »

Ces flatteries d'un tour ingénieux, et même un peu recherché, qu'un homme célèbre par son esprit prodiguait au héros de la fête, et à la Révolution, à la République, même à Barras ; ces espérances placées sur un prochain avenir, espérances qui devaient si peu tarder à être démenties, furent écoutées avec approbation ; mais, comme le remarquait l'orateur, le public était impatient d'entendre les paroles de celui sur qui tous les regards étaient fixés.

Il se leva : un profond et respectueux silence s'établit parmi la foule attentive. Il s'avança vers l'estrade du Directoire ; sa démarche était simple, sa physionomie calme ; il remit au président la ratification du traité de paix et parla en ces termes : son ton n'avait rien de déclamatoire ; il n'accentuait pas les mots pour les faire remarquer et affectait plutôt une sorte de négligence en laissant tomber ses paroles.

— « Citoyens Directeurs, le peuple français pour être libre avait les rois à combattre. Pour obtenir une constitution fondée sur la raison, il avait dix-huit siècles de préjugés à vaincre. La Constitution de l'an iii et vous, avez triomphé de tous les obstacles. La religion, la féodalité et le royalisme ont successivement, depuis vingt siècles, gouverné l'Europe ; mais de la paix que vous venez de conclure date l'ère des gouvernements représentatifs. Vous êtes parvenus à organiser la grande nation, dont le vaste territoire n'est circonscrit que parce que la nature en a posé elle-même les limites.

« Vous avez fait plus : les deux plus belles parties de l'Europe jadis si célèbres par les arts, les sciences et les grands hommes, dont elles furent le berceau, voient, avec les plus grandes espérances, le génie de la Liberté sortir du tombeau de leurs ancêtres. Ce sont deux piédestaux sur lesquels les destinées vont placer deux pu issantes nations.

« J'ai l'honneur de vous remettre le traité signé à Campo-Formio et ratifié par sa majesté l'empereur.

« La paix assure la liberté, la prospérité et la gloire de la République.

« Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur les meilleures lois organiques, l'Europe entière deviendra libre. »

Ce discours fut mal entendu de ce vaste auditoire qui prêtait cependant une curieuse attention ; mais il fut applaudi avec de nouveaux transports ; les cris de : Vive Bonaparte ! vive l'armée d'Italie ! vive la République ! retentissaient de toutes parts.

Barras était à ce moment président du Directoire. Ce fut lui qui répondit au général Bonaparte. La séance durait depuis plusieurs heures ; on était au 10 décembre ; la journée était froide ; la fête se passait en plein air. Ce dernier discours était démesurément long ; il fut peu écouté et les spectateurs s'écoulaient avant qu'il fût terminé.

De grands éloges furent adressés par Barras au général Bonaparte, et il affecta surtout de le louer d'avoir conclu la paix et d'avoir arrêté sa marche triomphante, quand, à son approche, l'épouvante avait déjà saisi les ennemis. Mais il l'appelait « à la conquête de l'insolente Angleterre, n et accumulait les injures et les accusations de crimes et de complots contre ce gouvernement perfide. La guerre civile de l'Ouest, le règne de la Terreur, la conspiration déjouée par l'immortelle journée du 18 fructidor, tout lui était imputé.

— « La veille, on méditait l'assassinat du Directoire, des conseils et des généraux ; on méditait la honte et l'esclavage du peuple français ; on méditait une loi favorable aux émigrés, à l'abri de laquelle les restes impurs d'une famille exécrable, dont les attentats pesèrent pendant tant d'années sur la nation, pussent rentrer en France ; enfin le rétablissement du trône sur les corps sanglants des fondateurs de la République. » — A ces mensongères et furibondes diatribes, succédaient les menaces : — « Le royalisme n'échappera point à la surveillance du gouvernement. Qu'ils renoncent à tout espoir, ces conspirateurs incorrigibles qui se flattent d'une division imaginaire entre les républicains et espèrent en recueillir les fruits. Union des forces, des principes, des volontés, des courages ; tel est l'esprit du gouvernement, tel est le roc inébranlable contre lequel toutes les factions viendront se briser. »

Après cette assurance du pouvoir et de la stabilité du gouvernement, échappait pourtant l'aveu involontaire de la vraie situation de cette République, qui n'avait pour citoyens que les hommes engagés dans la Révolution, et dont le reste de la nation subissait le joug avec soumission, en se consolant par le mépris. — « Que les hommes utiles sortent d'une apathie qui les déshonore, que toutes les vertus, que tous les talents viennent se presser autour d'un gouvernement qui les cherche et qui les appelle, que tous les orgueils disparaissent devant l'honorable titre de citoyen. »

Le discours de Barras, lorsque les journaux le répandirent dans le public, fit donc une impression de tristesse et augmenta une disposition malveillante que le Directoire ne croyait pas aussi générale qu'elle l'était réellement. On voyait que la paix n'amènerait aucun changement à l'état intérieur du pays ; qu'elle ne donnerait ni plus de garantie, ni plus de sécurité. D'ailleurs, pouvait-on croire à la paix ? lorsque le Directoire avait rompu les négociations avec l'Angleterre ; lorsqu'il parlait d'une guerre d'extermination, d'une invasion où les plus grands dangers étaient évidemment pour l'envahisseur ? L'Europe était-elle pacifiée au moment où de tels projets étaient formés ; au moment où l'Italie était encore occupée par une armée française, où tous les États de la péninsule tremblaient des bouleversements dont ils étaient menacés ?

Le discours de M. de Talleyrand, son culte pour la Révolution et les grandes mutations qui signalaient la fin du XVIIIe siècle, étaient aussi des témoignages de la situation précaire et provisoire où se trouvaient la France et l'Europe ; on en concluait que cette paix tant désirée n'était pas même une trêve.

Les paroles du général Bonaparte avaient plus d'importance encore ; chacun comprenait que de ses opinions et de ses projets pourrait dépendre le sort de cette République, qui n'était encore qu'une phase de la Révolution continuée. Deux passages de son discours furent surtout remarqués et restèrent dans le souvenir public. — « De la paix actuelle date l'ère des gouvernements représentatifs. » Était-ce une menace adressée aux puissances européennes qui n'étaient pas constituées sous cette forme ? — « Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur les meilleures lois organiques. » — N'était-ce pas dire que la Constitution de l'an III devait être revue et corrigée ?

 

Ainsi, il était l'objet de l'attention générale ; tous les partis le craignaient, mais se sentaient contraints à le respecter et à le ménager. Il ne se laissait aborder par aucun : ses liaisons apparentes étaient avec les thermidoriens Barras et Tallien. Il repoussait de lui les Jacobins, qui commencèrent bientôt à le détester.

Lorsque, quelques semaines après son arrivée, on célébra l'anniversaire du 21 janvier[1], le Directoire, non sans quelque hésitation, tant il craignait de se voir effacé par la présence du général Bonaparte dans une solennité où il n'y aurait de regards et d'applaudissements que pour lui, se décida à lui proposer d'y paraître. — Il répondit que n'exerçant nulle fonction publique, « aucun devoir ne l'obligeait à assister à cette cérémonie, » qu'elle lui paraissait impolitique en perpétuant des divisions de partis, des regrets et des haines. — « On célèbre, disait-il, les victoires par des fêtes nationales, mais il y a des chants funèbres pour ceux qui sont morts sur le champ de bataille. Aujourd'hui que la République traite avec des rois et des princes, une pareille célébration s'accorde mal avec le besoin de la paix. Le Directoire, qui naguère lui avait ordonné de fermer les clubs anarchistes, ne devait pas honorer un acte qui était l'œuvre de cette faction. »

On insista ; ce refus du général de l'armée d'Italie, du négociateur de la paix de Campo-Formio, aurait, lui disait-on, une fâcheuse influence sur l'opinion. Il prit un moyen terme et se rendit à la fête avec l'Institut, dont il portait l'habit dans les occasions publiques. Il n'en fut que plus remarqué et plus applaudi.

Une autre circonstance manifesta son éloignement pour le parti jacobin et les excès révolutionnaires. Il y avait à cette époque des cafés où, faute d'autres lieux — de réunion quand aucun salon n'était ouvert, se trouvaient chaque soir les personnes d'une même société, que la conformité de mœurs plus encore que la conformité d'opinion tenait en rapports habituels. C'était dans des cafés qu'avait commencé la réaction de la jeunesse dorée ; puis le mouvement des sections qu'avait réprimé le 13 vendémiaire. Lorsque la police du Directoire, affaiblie par l'opposition du Corps législatif et des journaux, fut moins tyrannique, les cafés et les jardins publics étaient devenus plus que jamais le rendez-vous de la société élégante et aristocratique. Le 18 fructidor avait mis fin à cette mode ; mais après quelques mois, la rigueur étant moindre, les mêmes habitudes avaient reparu, sans être toutefois aussi générales.

C'était chez un glacier nommé Garchi, rue de Richelieu, que s'assemblaient, ou plutôt se rencontraient ces jeunes gens odieux aux Jacobins, suspects au Directoire, qu'on qualifiait de chouans, d'émigrés rentrés ou même de conspirateurs. Leurs propos étaient sans doute assez indiscrets ; ils parlaient en termes malveillants et peu respectueux du Directoire, et peut-être de la République. On prétendait même qu'ils se traitaient entre eux de comte et de marquis ; ce qui semblait très-contre-révolutionnaire. Leurs collets noirs et leurs habits étaient aussi un scandale pour les républicains.

Le 24 janvier 1798, quelques militaires en redingote entrèrent chez Garchi, où d'habitude on ne se présentait pas ainsi vêtu. Une querelle s'engagea. Les militaires étaient armés ; les jeunes gens furent insultés et attaqués.

Le lendemain, le journal du Directoire raconta que des voleurs travestis s'étaient introduits chez Garchi, qu'ils étaient armés de bâtons et avaient provoqué des officiers, entre autres un aide de camp du général Augereau nommé Fournier ; de là s'était suivie une bataille où beaucoup de citoyens avaient été blessés ; l'argenterie du glacier avait été volée, et on avait arrêté quatre de ces brigands.

Dès le lendemain, on répétait dans tout Paris que ce récit était un tissu de mensonges, que c'était une expédition ordonnée par le Directoire, exécutée à la diligence de Sotin, ministre de la police ; que les jeunes gens avaient été, non pas provocateurs, mais injuriés et maltraités.

Le conseil des Cinq-Cents, dans l'intérêt du Directoire, demanda que, par un message, il fût rendu un compte officiel de cet incident, afin de réfuter le bruit public.

Le message était encore loin de la vérité, mais le Directoire fut pourtant contraint d'avouer que cet événement, « tout affligeant qu'il était, ne tenait à aucun projet formé contre la propriété des citoyens. » — « Il avait, dans son origine, les caractères d'une rixe exaspérée par le ton insolemment antirépublicain des uns et l'esprit de vengeance qui s'est emparé des autres. »

Une lettre d'un des jeunes gens qui avaient eu à combattre pour leur légitime défense, démentit le rapport officiel, et il demeura établi dans l'opinion publique que le Directoire avait ordonné ce guet-apens.

Le général Bonaparte fit éclater son indignation. Il disait que désormais personne, et lui moins que tout autre, ne pouvait se croire en sûreté lorsque la police était auteur ou complice des crimes. Le Directoire fut troublé du langage que tenait hautement le général, et chargea un de ses ministres de lui donner des explications. Il lui fut dit : — « Que de pareils événements sont communs en temps de crise ; que les révolutions ne peuvent pas observer la loi commune ; qu'il était devenu nécessaire d'imposer à la haute société et de réprimer la hardiesse des propos ; qu'il y avait un genre de fautes que les tribunaux ne pouvaient atteindre ; qu'on ne pouvait sans doute approuver la lanterne de 1789, et que cependant sans elle la Révolution n'aurait jamais marché. Il y a des malheurs qu'il faut tolérer parce qu'ils en évitent de plus grands. »

Le général Bonaparte ne repoussait certes pas les immunités de la politique de circonstance : — « Avant fructidor, répondait-il, lorsque les partis étaient en présence, lorsque le Directoire avait été mis dans le cas de se défendre, cet acte peut-être aurait été excusé par la nécessité ; mais aujourd'hui, le Directoire se trouve investi de toute la puissance. La loi ne rencontre plus de résistance ; les citoyens sont, sinon affectionnés, du moins soumis. Alors de tels actes sont des crimes, des outrages à la civilisation. C'est une expédition de coupe-jarrets. Tous les citoyens sont frappés de terreur et se demandent où cela s'arrêtera. »

La marche que suivait le Directoire, la condescendance qu'il témoignait au parti jacobin devaient inspirer au général Bonaparte d'autant plus de mécontentement et d'inquiétude, qu'il savait que dans cette faction un travail actif était dirigé contre lui, qu'une sorte de conspiration s'ourdissait pour le perdre et le détruire. La présence d'un aide de camp d'Augereau parmi les coupe-jarrets de la police était pour lui un indice de plus de ce qui pouvait être tramé contre lui. Augereau, en se rendant à l'armée, avait conservé ses relations avec les Jacobins ; il envoyait des officiers à Paris ; il y avait des correspondants. Son attitude et son langage, au quartier général d'Offenbourg, manifestaient des projets entièrement différents des vues du général Bonaparte et de la politique qu'il dictait au Directoire. Augereau faisait répandre en Souabe des écrits révolutionnaires, où la paix de Campo-Formio était injurieusement blâmée ; où les populations allemandes étaient provoquées à un soulèvement révolutionnaire. L'œuvre du congrès de Rastadt pouvait ainsi devenir impossible. Le comte de Cobentzel s'en plaignit au général Bonaparte.

En même temps, il eut connaissance d'une lettre qu'Augereau écrivait à un adjudant général, son agent à Paris ; c'était une longue diatribe contre « le héros Bonaparte, qui n'était qu'un brouillon audacieux. » Il se plaignait que personne à Paris n'eût le courage de le démasquer. — « Je sens bien qu'on doit être effrayé d'attaquer une réputation aussi colossale ; mais il y a tant de moyens de l'en dépouiller. » — Alors il énumérait les griefs que les révolutionnaires avaient contre le général Bonaparte : le Pape sauvé par le traité de Tolentino ; les patriotes piémontais d'abord encouragés, puis livrés aux vengeances de la cour de Turin ; les nobles et les prêtres caressés dans toute l'Italie ; enfin, le traité infâme de Passeriano ; Venise livrée à l'Autriche, et les députés qui se rendaient en France pour réclamer, arrêtés et emprisonnés à Milan.

— « On m'assure qu'il travaille à se former un parti à Paris ; je ne le crois pas bien redoutable ; mais il ne faut pas que le gouvernement sommeille. Il faudra surtout le bien surveiller à Rastadt. Il serait utile de faire insérer quelques bons articles dans les journaux patriotes. Vois Sieyès et Garat pour leur révéler ces mystères d'opprobre et de crime. »

Le général Bonaparte communiqua au Directoire la lettre que le comte de Cobentzel lui avait écrite y et montra comment les négociations et même la paix étaient menacées par les intrigues du général Augereau. Révolutionner l'Allemagne, c'était susciter une coalition de l'Europe entière contre la France.

Rewbell, à qui Augereau donnait beaucoup moins d'inquiétude que le général Bonaparte, s'opposait à sa disgrâce, ou voulait du moins qu'on lui donnât le commandement d'une armée destinée à envahir le Portugal. Merlin était d'un avis contraire. Le Directoire demeura quelques jours indécis. Mais de nouvelles informations, venues de Strasbourg et remises par le général Bonaparte, déterminèrent, non pas la destitution d'Augereau, mais la suppression de l'armée du Rhin ; dès lors son commandant se trouvait sans emploi. Il fut placé au commandement de la division territoriale de Perpignan.

Le Directoire, sans faire connaître officiellement les motifs de cette mesure, ne voulut pas qu'ils fussent entièrement ignorés du public ; il fit insérer dans son journal une lettre datée de Strasbourg, qui semblait, non pas raconter des faits, mais répéter des bruits populaires.

— « Le péril pour Bonaparte et Rewbell est grand ; on a préparé de fausses pièces pour les convaincre de conspirer contre la liberté. On a fait déclarer par des témoins apostés, qu'ils ont tramé un complot pour s'emparer du gouvernement ; les meneurs de cette intrigue sont des agents d'Augereau. »

On accolait ainsi, sans nulle vraisemblance, le nom de Rewbell avec celui de Bonaparte, afin de ne point laisser supposer que c'était à lui qu'Augereau était sacrifié.

Une autre précaution fut prise dans le même sens, tant on craignait que le gouvernement parût subordonné aux volontés du général Bonaparte. Une lettre de Châlons, insérée dans le même numéro, disait qu'un représentant de ce département avait assuré qu'il y avait une faction dont le dessein était de réduire la représentation nationale à cent membres, formant un sénat à la tête duquel il y aurait un seul chef. »

C'était en effet un des bruits qu'on faisait courir sur les projets du général Bonaparte. Le Directoire voulait apprendre au public qu'il était en garde contre toutes les ambitions et toutes les intrigues.

Ainsi, le général Bonaparte ne pouvait compter ni sur la faction révolutionnaire, ni sur le parti politique groupé autour du Directoire ; évidemment ses vrais partisans devaient être bientôt les hommes modérés, éclairés et sages. Peut-être plaçaient-ils déjà leurs espérances sur son discernement, sa raison, sa force de volonté, sa netteté de décision ; mais il n'avait alors de relations apparentes avec aucun d'eux.

Personne, à cette époque, ne lui inspirait plus de goût et de confiance que M. de Talleyrand, qui, de son côté, prenait soin de lui plaire, moins peut-être par calcul que par l'attrait de la distinction d'esprit à laquelle il était habituellement très-sensible. Sans acquérir sur le général Bonaparte une influence toujours difficile et incomplète, il lui faisait connaître les habitudes, les manières, les opinions de la haute aristocratie, où jamais, dans sa vie militaire, il n'avait eu occasion de vivre.

Mais la société où il affectait de se complaire davantage et qui lui convenait le mieux, c'étaient les savants et les hommes de lettres. Il avait connu Monge en Italie et avait pris pour lui une préférence qui n'a jamais varié. L'esprit des sciences exactes, leurs applications utiles, leurs résultats positifs et calculables étaient en conformité avec son génie. Il avait été élu membre de l'Institut en remplacement de Carnot, et se montra très-honoré de ce choix. Dans une lettre qu'il écrivit pour témoigner sa reconnaissance, il disait : — « Les vraies conquêtes, les seules qui ne donnent aucun regret, sont celles qu'on fait sur l'ignorance. L'occupation la plus honorable comme la plus utile, pour les nations, c'est de contribuer à l'extension des idées humaines. La vraie puissance de la république française doit consister désormais à ne pas permettre qu'il existe une idée nouvelle qui ne lui appartienne. »

Il évitait le plus possible de se montrer occupé de la politique intérieure. Depuis fructidor, le Corps législatif était annulé ; il votait docilement les lois administratives et les mesures de finance que voulait le Directoire ; il ramenait, aux rigueurs et aux principes révolutionnaires, la législation que les modérés avaient changée ou modifiée. Ce qui se disait à la tribune, dans les deux Conseils ; les votes qui sortaient du scrutin n'attiraient point l'attention du public ; on savait qu'il n'en pouvait résulter aucune action directe ou indirecte sur la marche du gouvernement. A peine apercevait-on les dissentiments et les inimitiés qui divisaient déjà cette majorité de Jacobins : les uns dévoués avec une obéissance passive et zélée au Directoire ; les autres supportant impatiemment une autorité quelconque et hostiles à toute pensée d'ordre public, tant qu'elle n'était pas conforme à leurs chimères ou à leurs passions.

Le général Bonaparte n'avait donc rien à espérer ni à attendre d'une représentation nationale ainsi constituée ; il ne s'occupait point des hommes qui pouvaient y avoir quelque importance ; ainsi que le public, il ne prenait pas garde à eux.

Bien que le Corps législatif ne dût pas avoir la prétention d'être encore le représentant et l'organe de l'opinion nationale, il était impossible qu'il ne se joignît pas aux manifestations publiques qui honoraient le général Bonaparte. On lui offrit un grand banquet dans la galerie du Musée ; peu de jours auparavant la proposition de lui voter une dotation comme récompense nationale avait été repoussée au conseil des Cinq-Cents. — « Irez-vous offrir de l'or, disait le républicain Talot, à celui qui succombe sous le poids des lauriers ? »

L'année précédente une loi[2] avait décerné au général Bonaparte un drapeau pour perpétuer le souvenir du pont d'Arcole ; la même récompense avait été votée dans la même loi pour le général Augereau. Ce décret n'avait pas été transmis au général en chef de l'armée d'Italie. Il s'était, depuis Arcole, passé de si grandes choses ; tant de victoires avaient suivi cette glorieuse action, que cet hommage avait été oublié. Scherer, ministre de la guerre, s'en ressouvint et adressa au général Bonaparte le drapeau, en y joignant un sabre de la part du Directoire, « comme marque particulière de son estime, et comme un présent digne d'un guerrier à qui la République devait principalement son affranchissement et sa gloire[3]. »

Le général Bonaparte répondit qu'il recevait avec reconnaissance le drapeau et le sabre. — « C'est, ajoutait-il, l'armée d'Italie que le gouvernement honore dans son général. » — Il écrivit en même temps au général Lannes : — « Le Corps législatif me donne un drapeau en mémoire de la bataille d'Arcole ; il fut, aux champs d'Arcole, un instant où la victoire incertaine eut besoin de l'audace des chefs. Plein de sang et couvert de trois blessures, vous quittâtes l'ambulance résolu de vaincre ou de mourir. Je vous vis constamment dans cette journée, au premier rang des braves. C'est vous également qui, à la tête de la colonne infernale, arrivâtes le premier à Dego, passâtes le Pô et l'Adda ; c'est à vous d'être dépositaire de cet honorable drapeau, qui couvre de gloire les grenadiers que vous avez constamment commandés. »

Il y avait dans cette conduite, dans cette attitude, dans ce langage, tant de grandeur et d'habileté, un tel prestige exercé sur les imaginations ; le général Bonaparte savait si bien se poser hors de pair, que de jour en jour il prenait mieux possession de l'opinion publique.

Mais ce qui lui importait davantage en ce moment, ce qui était essentiel dans sa situation présente, c'était ses rapports avec le Directoire. Ils devenaient de plus en plus difficiles. Une méfiance réciproque, mais déguisée, existait entre les gouvernants et le général qui ne leur avait jamais obéi ; qui avait conclu la paix contre leur gré ; qui avait suivi en Italie une conduite opposée à leurs projets ; qui régnait sur son armée, non comme un chef, mais comme un souverain. Ils pensaient que les généraux et les soldats qui allaient rentrer en France étaient tout disposés, s'il leur en donnait l'ordre, à chasser les avocats et à le rendre maître de la République. Ils voyaient croître sa popularité et craignaient que cet esprit public, maintenant inerte et sans courage, ne lui devînt un jour activement dévoué et obéît à sa voix comme l'armée.

Pour lui, séparé de ses soldats, n'appartenant à aucun parti, il se trouvait désarmé et isolé.

Admirable dans l'usage qu'il savait faire du pouvoir dès qu'il le possédait, mais inhabile à la tactique des révolutions, placé sur un terrain qui n'était pas le sien, il ne voyait point par quels moyens il pourrait s'emparer du gouvernement et de l'autorité absolue.

De sorte que le Directoire et lui avaient un commerce de dissimulation. La plus grande confiance lui était témoignée ; souvent un ministre venait l'engager de la part des directeurs à siéger avec eux dans leurs délibérations ; on lui communiquait plus ou moins complètement les rapports de police ; mais à travers ces démonstrations, il démêlait une malveillante inquiétude. Ainsi, il se gardait habituellement d'entrer en discussion avec eux, et de leur dire en face combien leur politique et leur administration lui paraissaient mauvaises ; combien leur situation était mal assurée.

 

Dès le lendemain du traité de Campo-Formio, le Directoire avait écrit au général Bonaparte qu'il commanderait l'armée destinée à un débarquement en Angleterre. Ce projet avait reçu la plus grande publicité ; c'était le texte de beaucoup de déclamations et de forfanteries.

Le 26 octobre, un arrêté du Directoire avait prescrit qu'une armée serait rassemblée sans délai sur les côtes de l'Océan, prendrait le nom d'armée d'Angleterre et aurait pour général en chef le citoyen général Bonaparte.

Le même décret nommait le général Desaix, chef de l'état-major de cette armée. Ce choix avait été exigé par le général en chef ; Desaix s'était trouvé compromis, pour avoir, comme Moreau, connu sans les dénoncer les intrigues de Pichegru. Sa gloire militaire, la haute considération dont il jouissait ne l'auraient sans doute point sauvé d'une disgrâce ; il s'y attendait ; l'amitié que lui portait le général Bonaparte et qu'il avait témoignée avec tant d'éclat lorsque Desaix était venu en Italie, fut sa sauvegarde.

Il commandait l'aile gauche de l'armée du Rhin ; puis, lorsqu'il fut nommé chef d'état-major de l'armée d'Angleterre, il reçut l'ordre de se rendre sur-le-champ à Rennes. Un nouvel arrêté du Directoire[4] régla la distribution de toutes les forces de la République :

Le général Berthier, général en chef de l'armée d'Italie ; Augereau, de l'armée du Rhin ; Hatry, de l'armée de Mayence. — Le général Bonaparte prendra le commandement de l'armée d'Angleterre dès que sa mission diplomatique sera terminée. En attendant, le citoyen Desaix commandera cette armée comme général en chef.

Le Directoire qu'importunait la présence du général Bonaparte à Paris, voulait qu'il retournât à Rastadt ; il s'y refusa, disant qu'il ne pouvait pas tenir d'une même main la plume et l'épée. De sorte qu'il restait à Paris sous prétexte de s'occuper des préparatifs de la descente en Angleterre. Il continuait à recevoir des fêtes, à être entouré d'hommages et suivi des regards empressés et curieux du public, d'autant plus qu'il s'enveloppait dans son silence et sous une apparence de modeste simplicité.

Il observait et cherchait ce qui était possible ; à défaut de chances pour atteindre au but de son ambition, son besoin d'activité et son imagination se portaient vers de vastes projets. La descente en Angleterre lui semblait impossible. Pour la tenter, il aurait fallu avoir toutes les ressources d'une administration riche, régulière et forte, et telle n'était pas celle du Directoire. Mais il importait au général Bonaparte de ne point prononcer l'impossibilité de cette entreprise. Avant de se décider à une autre grande expédition, il fallait y mûrement réfléchir, s'informer des moyens d'y réussir, calculer les chances de succès, amener le Directoire à y consentir, y préparer l'opinion publique. D'ailleurs, le gouvernement directorial, flottant au gré des circonstances révolutionnaires, environné de l'aversion de toute la partie estimable et sensée de la nation, pouvait ne pas avoir une longue durée, et le général Bonaparte, qui prévoyait que le pouvoir passerait entre ses mains, ne voulait pas s'éloigner du théâtre de la politique, avant de s'être assuré que cette chance n'était pas prochaine.

 

Ainsi, il s'occupa des préparatifs de la descente en Angleterre dans la pensée qu'il pourrait leur donner une autre destination. Sous sa direction, Desaix pressait les constructions navales et les approvisionnements. Il avait son intime confiance ; dans leurs longues conversations à Milan et à Passeriano, toutes les probabilités de l'avenir, tous les desseins que concevait son génie ou que formait son imagination avaient été traités avec détail. En ce moment, il lui parlait de la situation intérieure de la République, de la possibilité d'une crise, et l'engageait à sonder l'opinion des autres généraux ; mais tous deux reconnaissaient que le moment n'était pas encore venu.

Le Corps législatif, dans sa composition actuelle, ne laissait pas espérer le succès du projet conçu avant le 18 fructidor ; il ne pouvait plus être question de lui faire voter la dispense d'âge, qui aurait assuré la nomination du général Bonaparte au Directoire ; la majorité appartenait, soit à Barras, soit à Sieyès et à ses amis. La minorité se composait de jacobins insensés, capables de recommencer les crimes de la Terreur. Le général Bonaparte leur était odieux. — « On ne connaît pas cet homme-là, disait son compatriote Arena ; c'est lui qui, après avoir envoyé Augereau à Paris pour faire le 18 fructidor, l'a fait disgracier ensuite par le Directoire, qui a poussé l'ingratitude jusqu'à mettre en délibération de le faire arrêter. Il a volé vingt millions en Italie ; il a laissé tous les généraux piller à son exemple. C'est l'homme le plus dangereux pour la liberté. »

Les révolutionnaires politiques ne se faisaient pas illusion. Le pouvoir n'était resté entre leurs mains qu'en violant la Constitution, mais ils ne l'avaient pas modifiée ; de sorte que le Directoire restait, du moins en droit, une autorité exécutive subordonnée à la souveraineté législative, conséquemment à la merci des élections. Celle de 1797 avait été illégalement annulée ; mais dans l'état de l'opinion et lorsque l'administration locale était une machine imparfaite et sans puissance, l'élection ne pouvait être l'œuvre que de l'esprit de parti. Ainsi elle devait produire encore des représentants gênants pour le gouvernement et aspirant à s'emparer du pouvoir.

Pour faire disparaître ce continuel danger, les hommes qui avaient fait le 18 fructidor songeaient à corriger la Constitution ou plutôt à en faire une nouvelle.

Les systèmes de Sieyès furent reproduits. On eût voulu faire émaner le pouvoir exécutif du suffrage populaire pour qu'il puisât à la même source une autorité souveraine. Au Directoire on aurait substitué un président, au conseil des Anciens un sénat à vie.

Ces idées furent communiquées à Barras et aussi au général Bonaparte qui ne les repoussa point ; mais elles ne convenaient ni à l'un ni à l'autre, car évidemment les auteurs d'un tel projet ne destinaient la magistrature suprême ni à Barras ni au général de l'armée d'Angleterre. Aucune suite ne fut donc donnée à des entretiens qui n'étaient pas une proposition ; chacun se tenait en garde contre ce qui pouvait être tenté pour favoriser l'ambition d'un autre.

Le général Bonaparte n'entrevoyait donc nulle chance de devenir chef et maître de la France. Un soir, il parlait à Barras de son ascendant sur les peuples italiens qui avaient voulu le faire roi d'Italie ou duc de Milan ; il ajoutait : — « Ce n'est pas que je pense à rien de semblable dans aucun pays. — Vous faites bien, répondit Barras, de n'y pas songer en France ; car si le Directoire vous envoyait demain au Temple, il n'y aurait pas quatre personnes qui s'y opposeraient. » — Et Barras avait raison.

Se rendant ainsi un compte exact de la situation, le général voyait chaque jour mieux qu'il ne pouvait en tirer aucun parti[5]. — « Je ne veux pas rester ici, disait-il à un de ses confidents ; il n'y a rien à faire. Ils ne veulent entendre à rien. Je vois que si je reste je serai coulé dans peu. Tout s'use ici : je n'ai déjà plus de gloire. Cette petite Europe n'en fournit pas assez. Il faut aller en Orient ; toutes les grandes gloires viennent delà. Je veux pourtant faire auparavant une tournée sur les côtes, pour m'assurer par moi-même de ce qu'on peut entreprendre. Si la réussite d'une descente en Angleterre me paraît douteuse, comme je le crains, l'armée d'Angleterre deviendra l'armée d'Orient, et je vais en Égypte. »

 

Ce n'était pas une idée soudaine : elle était conçue depuis longtemps ; elle l'avait séduit et il avait déjà médité les moyens d'exécution, les mesures qu'il aurait à prendre, les chances dont il saurait profiter.

Le 1er août 1797, après avoir pris possession des îles vénitiennes, il écrivait au Directoire : — « Les peuples espèrent qu'avec la protection de la grande nation, ils recouvreront les sciences, les arts et le commerce qu'ils ont perdus sous la tyrannie. »

Quinze jours après, il disait que ces îles étaient plus importantes pour la France que toute l'Italie. « L'empire des Turcs s'écroule tous les jours. Les temps ne sont pas éloignés où nous sentirons que pour détruire véritablement l'Angleterre, il faut nous emparer de l'Égypte. »

Le 13 septembre, il écrivait au ministre des relations extérieures : — « Pourquoi ne nous emparerions-nous pas de l'île de Malte ? L'amiral Brueys pourrait très-bien y mouiller et s'en emparer. Les habitants sont très-portés pour nous et fort dégoûtés de leurs chevaliers, qui ne peuvent plus vivre et meurent de faim. J'ai fait exprès confisquer leurs biens en Italie. Avec l'île Saint-Pierre que nous a cédée le roi de Sardaigne, Malte et Corfou, nous serons maîtres de toute la Méditerranée.

« S'il arrivait qu'en faisant la paix avec l'Angleterre, nous fussions obligés de lui laisser le cap de Bonne-Espérance, il faudrait nous emparer de l'Égypte. Elle n'appartient pas au Grand-Seigneur. Faites-moi connaître quelle réaction aurait sur la Porte notre expédition d'Egypte. » — Et il calculait déjà de combien de vaisseaux devait se composer l'expédition, combien de mille hommes il faudrait embarquer.

En réponse à cette lettre, le Directoire autorisa le général Bonaparte à donner à l'amiral Brueys l'ordre et les instructions nécessaires pour s'emparer de Malte. Ce fut alors qu'il y envoya en mission secrète M. Poussielgue, dont il connaissait le mérite et le discernement. Lorsqu'il eut reçu son rapport, il disait à Bottot, dans la longue conversation qu'ils eurent après le 18 fructidor : — « Malte est à vendre. »

 

Avant de prendre une résolution définitive, il fit le voyage[6] qui lui semblait nécessaire, afin de reconnaître quels préparatifs avaient déjà été faits pour l'expédition d'Angleterre et la possibilité de l'entreprendre. Il fut surpris et mécontent que le Directoire eût fait insérer dans les journaux qu'il était allé « préparer les opérations premières relatives à la descente. » Il visita la côte qui s'étend d'Étaples à Walcheren. Ce fut avec ce détail, cette patience, cette sagacité à questionner et à comprendre les réponses, avec ce coup d'œil rapide et sûr, qu'il s'occupa de cette enquête, passant les journées à interroger les matelots, les caboteurs, les pêcheurs, les contrebandiers.

En revenant, il dit : — « C'est un coup de dés trop chanceux ; je ne le hasarderai pas ; je ne veux pas jouer ainsi le sort de la France. » — Huit ans plus tard, après des préparatifs immenses, après avoir accumulé les moyens de réussir, il ne voulut pas non plus faire courir ce risque à sa fortune. Ce fut à d'autres hasards qu'il joua le sort de la France.

Quant à la politique extérieure, il semblait y rester étranger. Peut-être eût-il vainement essayé de contredire les projets du Directoire et d'éclairer son aveuglement, mais il voyait avec une sorte d'indifférence l'œuvre de Campo-Formio détruite de jour en jour. La situation de l'Europe ne fut bientôt plus la même. Le gouvernement, qu'il avait contraint à ratifier la paix, se comportait de manière à renouveler la guerre, sans en avoir le dessein arrêté, sans rien préparer pour la soutenir.

En se décidant à l'immense et aventureuse entreprise de conquérir l'Egypte et de dominer l'Orient, le général Bonaparte se plaçait lui-même dans la nécessité de troubler l'équilibre européen. En laissant la politique révolutionnaire suivre son funeste cours, il voulait la mettre à profit pour l'exécution de ses projets. Les finances étaient dans un déplorable état ; l'administration manquait tellement de ressources et de crédit, qu'on ne pouvait payer et entretenir les armées de terre et de mer, non plus que préparer la moindre expédition, sans les contributions de guerre et les spoliations de la conquête. Ainsi, avant d'envahir l'Egypte, il devenait indispensable d'accomplir de nouvelles invasions et de mettre encore des peuples à rançon.

 

Le premier acte qui annonça qu'il n'y avait point de paix possible avec le gouvernement de la république française fut l'invasion de la Suisse. De tous les États limitrophes, aucun ne donnait moins de prétexte à une rupture hostile : la confédération helvétique s'était tenue dans la plus humble neutralité. Un des régiments au service de France, contraint, en 1792, par l'autorité militaire qui obéissait à des séditieux, de rendre les armes sans pouvoir obtenir justice, et réclamant vainement le texte des capitulations ; les Suisses massacrés au 10 août et au 2 septembre ; tous les régiments suisses licenciés, sans que leur solde arriérée fût payée : tels étaient les griefs pour lesquels, dans un autre temps, les Suisses se seraient armés jusqu'au dernier afin d'obtenir satisfaction de pareils affronts et de ce mépris des traités ; mais la révolution française se présentait sous un aspect si formidable, elle jetait les puissances de l'Europe dans un tel étonnement, que la Suisse resta muette et patiente.

Outre la crainte d'engager une lutte trop inégale sans avoir le secours des grandes puissances, les gouvernements des principaux cantons avaient à s'inquiéter des progrès que l'esprit révolutionnaire faisait parmi les populations. Ce n'est pas que la liberté manquât aux Suisses ; mais, dans la plupart des cantons, c'était à l'aristocratie qu'étaient confiées l'autorité supérieure, l'administration et la garantie des droits. Sous ce régime, qui, selon les divers cantons, était plus ou moins exclusif de la démocratie, les peuples avaient joui depuis plusieurs siècles du calme et d'une prospérité toujours croissante. Malgré cette inégalité dans la répartition des droits politiques, la Suisse avait toujours conservé l'amour de la vraie liberté, c'est-à-dire de la justice ; le respect de la religion, de l'autorité de famille et de la propriété ; une certaine modération, un sentiment d'humanité, des mœurs bonnes et douces, et surtout un grand amour de la patrie, un souvenir fier de son antique gloire et des combats livrés pour défendre son indépendance.

Mais la révolution française ne tarda point à éveiller le désir d'égalité, qui était devenu son principal mobile. Ce sentiment se répandit en Suisse : un certain nombre d'hommes commencèrent à vouloir entrer en partage de la puissance publique, à concevoir et à espérer le nivellement des conditions. Dès lors une lutte s'établit entre les gouvernements aristocratiques et les prétentions démocratiques. Dès l'année 1791, l'anniversaire du 14 juillet fut bruyamment célébré dans le canton de Berne ; le conseil souverain s'en émut et réprima avec sévérité, mais sans cruauté, ces premiers élans de l'esprit révolutionnaire. La régence de Zurich avait eu de même à punir et à étouffer un commencement de sédition excité par un parti qui demandait l'égalité de droits pour les habitants d'un bourg, sujets et non citoyens du canton.

Les manifestations extérieures cessèrent, les sentiments ne s'éteignirent point. Ils ne pouvaient pas avoir la même vivacité qu'en France : l'aristocratie n'avait point conservé le caractère féodal ; même dans les cantons où elle était le plus puissante, elle n'exerçait d'autorité que par les magistratures qu'elle occupait. Elle pouvait bien exciter l'envie, mais elle exerçait un pouvoir public, elle était autre chose qu'une distinction privilégiée. Dans plusieurs cantons, elle était émanée de la bourgeoisie ; dans d'autres, dont la constitution était entièrement démocratique, les nobles ne conservaient leur supériorité qu'en prenant soin d'être populaires.

Il n'y avait donc pas en Suisse un danger imminent de l'imitation de la révolution française. Toutefois, les cantons étant inégaux en territoire, en richesse, en civilisation, et différents par la forme et l'esprit de leurs gouvernements, les plus puissants, Berne surtout, pouvaient être un objet d'envie ; leur prépondérance n'était pas toujours patiemment endurée.

Un principe plus actif de mécontentement fermentait dans les territoires qui appartenaient, comme sujets, à plusieurs cantons suisses ; leurs habitants n'étaient pas citoyens et n'avaient aucune participation au gouvernement, aucune garantie formelle contre l'autorité administrative exercée au nom du canton leur souverain.

C'était surtout dans le pays de Vaud, sujet du canton de Berne, que bouillonnaient le désir de l'indépendance et la prétention d'acquérir et d'exercer des droits politiques. Ce territoire était riche ; la population était heureuse de son repos et de son bien-être ; la beauté de ce rivage du lac de Genève, les grands aspects de la chaîne des Alpes y attiraient sans cesse des étrangers ; quelques-uns s'y fixaient et venaient y finir une vie agitée ou persécutée ; la similitude de langue multipliait les communications avec la France. La liberté politique pouvait y manquer ; mais la liberté civile, le respect des droits légaux y étaient complets, et, si ce peuple ne se gouvernait pas, du moins était-il bien gouverné.

D'autres pays associés ou alliés de la Suisse, sans faire partie intégrante du territoire helvétique, avaient ressenti plus vivement encore l'influence des idées révolutionnaires. Genève, menacée dès 1792 d'une invasion de l'armée française, était tombée aux mains d'une faction démocratique favorisée et encouragée par des agents français ; elle y avait pratiqué le régime de la terreur dans toute sa tyrannie et sa cruauté. — Les habitants de Saint-Gall avaient forcé leur souverain ecclésiastique à leur accorder des droits et des libertés ; la Valteline, sujette des ligues des Grisons, s'était révoltée et, par la toute-puissance du général Bonaparte, avait été réunie à la république cisalpine.

Dès ce moment, la Suisse pouvait prévoir le sort qui lui était prochainement réservé. Le Directoire conçut le dessein d'envahir le territoire helvétique, et le général Bonaparte souhaita que le peuple qui gardait les passages des Alpes fût soumis à la puissance du gouvernement français. Jusqu'au 18 fructidor, Carnot et Barthélemy avaient réussi à empêcher que cette pensée devînt une résolution arrêtée.

Lorsque cette opposition de deux directeurs eut disparu, un travail actif fut entrepris pour susciter une révolution en Suisse. Un club helvétique s'était établi à Paris, et se forma surtout de bannis de Fribourg et de Berne renvoyés de leurs cantons pour leurs manœuvres ou leurs opinions révolutionnaires.

L'homme le plus considérable de cette faction de mécontents, qui voulait, à l'aide d'un gouvernement étranger, changer l'antique liberté des Suisses en un régime nouveau, était un avocat de Lausanne, qui avait été longtemps en Russie précepteur des grands-ducs Alexandre et Constantin. Il était revenu dans sa patrie avec le grade de colonel russe. Un pamphlet, intitulé : — « Adresse aux citoyens du pays de Vaud, esclaves des oligarques de Berne et de Fribourg, » attira sur lui les poursuites du gouvernement bernois ; l'auteur se réfugia à Paris, où il reçut un grand accueil du Directoire et de tout le parti alors régnant. Dès lors fut concertée l'invasion de la Suisse et les mouvements révolutionnaires, qui devaient lui servir de prétexte.

Il y avait longtemps que ce projet avait été conçu par Rewbell et qu'il s'efforçait d'en obtenir l'exécution. Sa haine contre l'aristocratie bernoise était aussi vive que si elle eût fait partie de la noblesse française. Comme Alsacien, il avait été depuis beaucoup d'années en relation et en sympathie avec les mécontents et les réfugiés suisses ; il faisait, pour ainsi dire, partie de la faction qui aspirait à une révolution helvétique. Barthélémy, tandis qu'il était ministre de France en Suisse, avait eu continuellement à lutter contre les volontés de Rewbell et à protester contre les instructions qui lui étaient adressées.

Rewbell avait pour ami un homme plus habile et plus pratique que le colonel Laharpe. Ochs était chancelier et grand tribun du canton de Basle ; il y était fort considéré et très-riche ; il était beau-frère de Dietrich, le maire de Strasbourg, qui avait péri sur l'échafaud révolutionnaire. Instruit et écrivain distingué, aucun motif d'intérêt personnel, autre que l'ambition, ne le poussait aux opinions démocratiques, et il exerçait une grande influence. Pendant le long séjour que Barthélémy avait fait à Basle, Ochs avait eu d'intimes relations avec lui et avait été très-utile dans les négociations qui avaient amené les traités avec la Prusse et l'Espagne. Il fut mandé à Paris vers la fin de l'année 1 797, et le Directoire lui déclara les desseins qu'il avait sur la Suisse. Une constitution pour la république helvétique, réunissant en un même État et sous un gouvernement central tous les cantons, fut écrite par Ochs et Laharpe, acceptée par les Directeurs.

Cette faction était néanmoins trop faible pour tenter une révolution, si elle n'était pas soutenue par l'étranger ; de sorte qu'établir la démocratie en Suisse et l'envahir, ce fut un seul et même projet. Le Directoire commença par ameuter contre les gouvernements helvétiques l'opinion des révolutionnaires français. Des articles de journaux, des pamphlets, des discours de club se répandirent en griefs contre la Suisse : « elle avait profité de la guerre et de l'anéantissement du commerce en France pour faire des profits usuraires ; elle avait discrédité les assignats en exigeant les payements en numéraire ; elle introduisait en contrebande les marchandises anglaises ; elle avait accueilli les prêtres et les nobles émigrés ; elle souffrait que M. Wickham, ministre d'Angleterre, se fît le promoteur de conspirations contre la république française, le payeur de toutes les corruptions ; les magistrats de tous les cantons témoignaient ouvertement contre les principes de la Révolution ; ils proscrivaient les hommes qui les professaient. »

Rewbell avait donné pour successeur à Barthélemy un de ses parents, nommé Mengaud, homme dur et violent, accoutumé à remplir des missions subalternes pour le service de la Révolution. Pour préparer une rupture ou accoutumer les Suisses à se résigner aux volontés du Directoire, il signifia au gouvernement de Berne d'avoir à éloigner M. Wickham du territoire de la Suisse. Les magistrats bernois répondirent que la décision de cette affaire appartenait au corps helvétique et non pas à un seul canton.

M. Wickham ne voulut point compromettre le sort de la Suisse : il se retira de son propre gré. Le gouvernement anglais approuva formellement la résolution qu'il avait prise ; dans une note qu'il adressa de Francfort à l'avoyer de Berne, il déclara que son souverain[7] « ne voulait pas que la résidence d'un de ses agents en Suisse pût servir de prétexte aux projets hostiles d'un voisin dont l'ambition ne respectait ni la justice ni les droits de souveraineté, et qui ne cherchait qu'à étendre à cette heureuse contrée un système de destruction. »

Puis l'agent français signifia que tous les émigrés français devaient être expulsés du territoire suisse. Peu après il exigea que les officiers suisses qui, ayant été au service de France, avaient reçu la croix de Saint-Louis, eussent à quitter cette décoration.

Les menaces du citoyen Mengaud étaient un grand motif d'inquiétude ; mais il y avait bien plus à se préoccuper de la mauvaise volonté du général Bonaparte. Par le traité de Campo-Formio, il avait réuni à la république cisalpine la Valteline, territoire sujet de la république des Grisons, sans avoir égard à aucune réclamation. En traversant la Suisse pour se rendre à Rastadt, il n'avait voulu avoir nulle relation avec les autorités helvétiques et avait, sur tout son passage, accueilli et encouragé les hommes qui préparaient une révolution. On lui avait entendu dire qu'il « ne connaissait en Suisse que deux républiques : Genève et Basle. » — Genève, en proie à une anarchie démocratique ; — Basle, où la campagne était déjà en insurrection contre la ville. Il avait traité M. Ochs avec une distinction très-marquée.

Cependant la révolution n'éclatait point. M. Ochs écrivait, le 12 décembre, au ministre des affaires étrangères et au général Bonaparte : — « Nous avons besoin de conseils et d'appui. Il nous faudrait assembler une convention soutenue par le voisinage d'un corps d'armée. Mais comment convoquer cette convention ? Nous voudrions que le gouvernement français fît une déclaration et demandât un changement de constitution. » ... « M'est-il permis d'insinuer à mes amis qu'ils seront soutenus ? » « Quand les esprits seront préparés, je pourrai dire en plein conseil que nous devons renoncer à la distinction entre citoyens et sujets. » ... « Il faudrait que la France fît valoir ses droits sur le val Moutiers et sur Bienne ; ... qu'elle prît sous sa garantie la liberté du pays de Vaud ; ... que ses agents fissent publier des écrits révolutionnaires et accordassent leur protection à ceux qui travaillent à la régénération de leur patrie. »

De semaine en semaine ces lâches supplications étaient répétées par les révolutionnaires suisses pour obtenir que leur patrie fût envahie et livrée à la tyrannie de leurs opinions.

Le 28 décembre 1797, le Directoire déclara, par un décret, que la république française prenait sous sa protection les personnes qui réclamaient contre la souveraineté de Berne et de Fribourg. C'était une provocation directe à la révolte du pays de Vaud et des territoires sujets.

Déjà la Valteline, reconnue d'abord comme indépendante, puis, réunie à titre égal aux provinces dont la Cisalpine avait été formée, avait donné l'exemple aux populations sujettes. La première conséquence de ce changement de situation avait été une révolution démocratique dans les Ligues de la république des Grisons ; elles avaient chassé les Salis et autres familles aristocratiques qui, jusqu'alors, avaient conduit le gouvernement de ce pays ; une constitution unitaire avait été substituée à la constitution fédérale.

Dès les premiers jours de 1798, la bourgeoisie de Lausanne demanda que les États du pays de Vaud fussent assemblés, conformément à la constitution qu'on prétendait avoir existé, lorsque les ducs de Savoie étaient seigneurs et souverains de ce territoire. Des arbres de liberté furent plantés en divers lieux.

Ce soulèvement n'était pas seulement encouragé par les déclarations du Directoire et les assurances données par Laharpe ; les révolutionnaires suisses avaient déjà la certitude que les armées françaises viendraient à leur aide s'ils éprouvaient la moindre résistance de la part des gouvernements cantonaux.

Dès le 13 décembre, Mengaud avait passé une note pour annoncer à la confédération helvétique que des troupes françaises allaient occuper Bienne et les territoires qui avaient appartenu à l'évêché de Basle. Le gouvernement français avait tardé longtemps à prétendre au droit de les posséder : en 1792, au commencement de la guerre, l'armée, commandée par le général Custine, avait occupé l'évêché de Basle dont le souverain, membre de l'empire germanique, était conséquemment en guerre avec la France et avait admis des troupes autrichiennes. Peu après la conquête, les habitants, sans beaucoup de contrainte, car ils y trouvaient leur avantage, avaient demandé à faire partie de la république française ; la Convention avait prononcé cette réunion par un décret du 23 mars 1793. Ce territoire avait alors reçu le nom de département du Mont-Terrible, qui avait pour capitale Porentruy. Plus tard, une loi du 1er mars 1797 avait annexé la ville et le comté de Montbéliard, conquis sur les princes de Wurtemberg.

Mais l'évêque de Basle possédait aussi, non pas à titre de prince allemand, mais comme seigneur indépendant allié à la confédération suisse, la ville de Bienne, son territoire et quelques autres seigneuries, dont plusieurs étaient simplement domaniales et indivises avec la ville de Berne.

Dans l'intention de ne point susciter un litige hostile avec la confédération helvétique, les gouvernements successifs de la France n'avaient jamais réclamé les droits, au moins douteux, qu'ils pouvaient avoir sur les possessions suisses d'un prince qui avait été ennemi de la France en qualité de membre du corps germanique, mais non pas comme souverain indépendant.

C'étaient ces droits que faisait valoir une note de l'agent français, et en même temps le général Gouvion Saint-Cyr, par ordre d'Augereau, commandant de l'armée du Rhin, prenait, sans rencontrer de résistance, possession des domaines suisses de l'évêque de Basle.

Ce commencement d'invasion répandit promptement en Suisse une consternation presque universelle, mais donna plus d'audace et d'espérance aux démocrates. Ils disaient que la note de Mengaud, en exprimant l'intention de respecter l'intégrité du territoire helvétique, dont il prétendait que Bienne ne faisait point partie, ne garantissait aucunement la constitution fédérale, ni les constitutions des cantons.

De la conduite qu'allait tenir le gouvernement de Berne dépendait le sort de la Suisse. Le canton le plus riche, le plus puissant et en même temps le plus menacé par la révolution et par la conquête, devait prendre l'initiative et décider si la confédération se soumettrait sans défense aux armées qui voulaient occuper son territoire et aux séditieux qui voulaient détruire sa constitution, ou si elle tenterait de résister. Le conseil souverain était formé d'une aristocratie contemporaine de l'indépendance et des libertés de la Suisse ; illustrée par les guerres, parfois mêlée aux armées et aux affaires des grandes puissances, habituée à exercer la puissance publique, elle comprenait les malheurs et les dangers qui menaçaient la patrie helvétique ; mais les aristocrates voyaient aussi quelles forces pourrait déployer la puissance contre laquelle il faudrait combattre. Il y avait donc beaucoup d'hésitation dans le conseil souverain. Les opinions étaient divisées sur la détermination à prendre, puis sur les moyens de résister, sur le moment où commencerait la résistance. Un parti espérait qu'on désarmerait le Directoire par des soumissions et des condescendances, qu'on apaiserait les séditieux par quelques concessions. Un autre parti voulait que la Suisse ne passât point sous le joug, qu'on ne consentît point au déshonneur qui ne serait pas même un moyen de salut ; s'il fallait périr, au moins sauverait-on l'honneur. Ces deux opinions n'avaient rien d'absolu ni l'une ni l'autre. Chacun, à peu d'exceptions près, était disposé à chercher quelque terme moyen et à gagner du temps.

Ainsi fut proposée une mesure qui fut acceptée par les gouvernements de tous les cantons. Une diète générale fut convoquée à Aarau. Elle se réunit au mois de janvier ; elle décréta la levée du double contingent stipulé par les anciens pactes d'union : ce qui aurait formé une armée de vingt-six mille hommes ; puis fut renouvelé solennellement le serment de la confédération. Tous les députés jurèrent de la défendre jusqu'à la dernière extrémité ; la diète résolut aussi d'envoyer un ministre plénipotentiaire au congrès de Rastadt. Deux députés reçurent la difficile mission de se rendre à Paris.

Mengaud avait assisté à la diète ; il y sema la division par des intrigues, des promesses ou des menaces, et demeura persuadé que si le Directoire prenait une résolution énergique, aucune pensée réelle de résistance ne serait à craindre de la part de la confédération ni des gouvernements cantonaux. Il annonça hautement que si une armée autrichienne avançait dans les Grisons, une armée française entrerait dans le pays de Vaud.

Une division de l'armée d'Italie venait de se placer à Ferney, sur l'extrême frontière du pays de Vaud, aux portes de Genève, où Félix Desportes, agent du Directoire, avait la mission de faire voter par le peuple la réunion à la France ; mais ce vœu ne devait être imposé que plus tard par la contrainte et l'occupation militaire. La petite république de Mulhausen, menacée d'un blocus qui l'aurait affamée, venait de céder, et le Directoire en avait rendu compte aux Conseils législatifs qui avaient prononcé cette réunion par une loi.

Ainsi que Mengaud l'avait prévu, les gouvernements des cantons n'eurent pas le courage de tenir le serment prêté à la diète. Ils n'avaient pas encore à se défendre contre l'invasion, mais céder à la faction démocratique, c'était se livrer d'avance à l'occupation des armées françaises.

Basle était déjà en pleine révolution au moment où la diète fut convoquée. Le ministre de France y faisait habituellement son séjour ; le grand tribun Ochs y exerçait beaucoup d'influence. Ainsi, tout était préparé pour détruire l'ordre ancien. Le gouvernement appartenait à une aristocratie bourgeoise peu nombreuse, qui représentait seulement la ville de Basle. La campagne était sujette et n'avait aucun droit politique. De là elle était dans une disposition de mécontentement qui s'était déjà manifestée à d'autres époques. La sédition fut mêlée de beaucoup de désordres ; les châteaux où résidaient les baillis préposés du gouvernement furent brûlés ; des arbres de liberté furent plantés dans les villages ; les magistrats ne tentèrent aucune résistance. Ils se mirent eux-mêmes à la tête de la révolution. Des assemblées primaires se formèrent pour élire une assemblée constituante. Une commission provisoire fut chargée du gouvernement.

A Lucerne, où la constitution était plus aristocratique que dans tout autre canton, la révolution se passa avec calme. L'oligarchie abdiqua ses pouvoirs sans y paraître contrainte, et une assemblée de représentants du peuple eut la mission de rédiger une loi constitutionnelle.

Une révolution avait déjà été tentée en 1795 dans le canton de Zurich. Cette fois, la régence n'opposa aucune résistance aux sujets de la campagne qui voulaient devenir citoyens. On ouvrit à tous les habitants l'accès aux droits de bourgeoisie, mais ces concessions ne suffisaient plus, et il fallut consentir à une nouvelle constitution, afin d'établir, disaient les mécontents, la « douce et juste démocratie des Français. »

Schaffhouse subit aussi sa révolution. Les magistrats de Soleure montrèrent d'abord beaucoup de fermeté. Ils firent arrêter les chefs de la sédition ; mais il leur fut impossible d'employer une force armée qui se refusait à combattre contre ses concitoyens. On conserva l'ancienne forme de gouvernement, mais l'égalité fut proclamée, et les démocrates prirent la place des aristocrates dans les magistratures.

Fribourg, ainsi que Berne, était exposé à une insurrection plus grave. Ce n'était pas seulement l'égalité des droits politiques réclamés par une faction plus ou moins nombreuse de la population, c'était l'indépendance d'un territoire sujet qui était le motif et le vœu de la sédition.

La partie romande du canton de Fribourg était, comme le pays de Vaud, une ancienne conquête faite sur les ducs de Savoie ; on y parle la langue française, et les influences révolutionnaires, les encouragements donnés au nom du Directoire y avaient les mêmes effets qu'à Lausanne et dans le pays de Vaud ; les magistrats de Fribourg consentirent au renouvellement de la constitution et au principe d'égalité.

Les petits cantons ne participèrent pas à ce mouvement. C'était par eux qu'avait commencé l'indépendance de la Suisse. Ils avaient, depuis le temps de Guillaume Tell et du Rutli, conservé une constitution démocratique, et si l'égalité n'y existait pas en fait, les supériorités y étaient consenties et acceptées par la volonté et les habitudes des peuples. Isolés dans leurs montagnes, loin de l'influence des nations riches et civilisées, simples dans leurs mœurs, fidèlement dévoués à la religion, sans préoccupation des nouveautés dont l'idée n'arrivait pas jusqu'à eux ; fiers de leur liberté, ils n'avaient rien à changer aux vieilles institutions qui, depuis quatre siècles, avaient assuré leur repos et leur bonheur. Le mouvement qui agitait la Suisse n'excitait aucun trouble parmi eux.

Ces essais de révolution, ces assemblées réunies pour rédiger des constitutions cantonales, suivirent immédiatement la diète d'Aarau et se succédèrent pendant le mois de janvier et le commencement de février 1798. Il en résultait avec évidence que la Suisse ne pourrait opposer aucune résistance aux volontés du gouvernement français. Mais les patriotes, les amis sincères de la liberté, qui, en se joignant au parti démocratique, avaient cru qu'ils détourneraient les menaces du Directoire et lui donneraient satisfaction, avaient conçu une espérance illusoire.

Ainsi la Suisse se trouva en proie à une désorganisation complète ; alors un écrit imprimé en français et en allemand, fut répandu avec profusion par les soins de Mengaud et par les amis d'Ochs et de Laharpe ; c'était un projet de constitution représentative et démocratique pour la république helvétique une et indivisible ; conséquemment l'abolition de la souveraineté cantonale. Le Directoire donnait, disait-on, son approbation à cette œuvre du grand tribun Ochs, qui avait à peu près copié la constitution française.

Pendant que les cantons délibéraient sur les changements à apporter dans leurs constitutions pour les rendre conformes aux principes d'égalité et à l'esprit démocratique, les choses se passaient autrement dans le pays de Vaud. Les insurgés n'avaient point demandé au gouvernement de Berne leur admission à titre égal aux droits politiques. Ils s'étaient mis en pleine révolte et avaient proclamé leur indépendance. Les magistrats bernois crurent agir prudemment en n'employant pas, pour réprimer la sédition, les milices allemandes, dont la présence aurait pu irriter la population française. Ils savaient qu'une partie assez considérable des Vaudois était favorable au bon ordre et bien disposée pour le gouvernement. Ils confièrent au colonel Weiss, qui professait des opinions libérales et modérées, le commandement de la milice vaudoise. Aucune démonstration répressive ni hostile ne fut opposée aux révoltés.

Dès qu'on sut à Paris ce qui se passait dans le pays de Vaud, le Directoire ordonna à son ministre des relations extérieures de lui faire un rapport, dont les bases avaient été indiquées par Laharpe. C'était l'histoire de cette province, conquise au XIVe siècle sur les ducs de Savoie, qui la cédèrent par un traité de 1530 aux cantons de Berne et de Fribourg, mais en réservant les libertés et la forme d'administration locale qui étaient dans le droit et la coutume de cette province. Plus tard, en 1565, le roi Charles IX se constitua garant d'un autre traité de 1564, où, pour parler comme le rapport, les droits politiques et les lois constitutionnelles étaient placés sous la garantie de la France.

S'étant ainsi mis en règle avec le droit des gens, le Directoire ordonna au ministre de la République près les cantons helvétiques, de déclarer aux gouvernements de Berne et de Fribourg, « que les membres de ces gouvernements répondraient personnellement de la sûreté individuelle et des propriétés des habitants du pays de Vaud qui se seraient adressés ou pourraient s'adresser à la république française, pour obtenir, par sa médiation, d'être maintenus ou réintégrés dans leurs droits en exécution des anciens traités. »

Déjà des ordres avaient été donnés pour que la division Masséna, qui rentrait en France par Carouge, se portât sur les confins du pays de Vaud.

De son côté, le général Bonaparte écrivait au directoire de la république cisalpine : — « Le pays de Vaud, animé de l'esprit de liberté, adopte les principes de liberté, d'égalité et d'indivisibilité sur lesquels est fondé le gouvernement représentatif. Nous savons que les bailliages italiens[8] sont animés du même esprit. Nous croyons essentiel que dans ce moment ils imitent le pays vaudois et manifestent le vœu de se réunir à la république helvétique. Nous désirons que vous vous serviez de tous les moyens que vous pouvez avoir pour répandre parmi ces peuples l'esprit de liberté, Faites distribuer des imprimés libéraux ; excitez-y un mouvement qui accélère le mouvement général de la Suisse... Nous donnons ordre au général Monnier de se porter sur les confins des bailliages, afin d'encourager et de soutenir les mouvements que pourraient opérer les insurgés. »

La position des troupes françaises et le rapport fait au Directoire, qui avait reçu une grande publicité, donna au club de Lausanne et au gouvernement qu'il avait institué, la certitude d'être soutenus. Un comité révolutionnaire établi à Nyon écrivit au général Mesnard. Le général se hâta de répondre[9] :

— « Le Directoire exécutif m'a donné l'ordre d'employer tous les moyens pour vous rendre libres. Vos ennemis sont les nôtres. Toute atteinte qui vous serait portée sera considérée comme dirigée contre nous. C'est à moi qu'il appartient de vous défendre. L'armée d'Italie vous protège. Rendez-vous dignes de la haute destination pour laquelle le Directoire vous prête si volontiers son appui. »

Cette lettre fut publiée, et aussitôt le colonel Weiss et ses bataillons se retirèrent à Yverdun. La révolution fut dès lors consommée dans le pays de Vaud. L'ours armorial de Berne fut brûlé sur la place publique de Lausanne, et le général Mesnard somma[10] le commandant des troupes de Berne d'évacuer Yverdun, situé sur le territoire vaudois. L'aide de camp qui portait cette sommation voulut passer, sans se faire reconnaître des avant-postes. Des coups de fusil furent tirés : deux housards de son escorte furent atteints. Il retourna vers son général, et cet incident fut regardé comme une violation du droit des gens. Le colonel Weiss, sans attendre les ordres de son gouvernement, se retira, et le général Mesnard entra dans le pays de Vaud à la tête de quinze mille hommes. Il établit son quartier général à Lausanne, le 28 janvier.

Mengaud ne garda plus aucune mesure ; la diète venait de se retirer ; aussitôt après, la révolte éclata à Aarau. L'arbre de la liberté y fut planté et l'indépendance de l'Argovie fut proclamée. Quoique sujette de Berne, elle n'avait pas toutefois les mêmes motifs de mécontentement ; elle avait conservé le droit de pourvoir elle-même à son administration et d'élire ses magistrats ; seulement ils exerçaient leurs fonctions sous l'autorité de l'avoyer de Berne.

Cette nouvelle insurrection avait été ouvertement suscitée par l'agent français ; il fit publier et afficher que tous ceux qui refuseraient d'obéir à la régence bernoise seraient sous la protection immédiate de la république française.

L'invasion du pays de Vaud, la protection authentiquement accordée aux révoltés des territoires sujets, ne laissa plus nul doute au gouvernement de Berne. Aucune condescendance aux volontés du Directoire ne pouvait le détourner de ses projets d'invasion. Il fallait se résoudre à une résistance armée et accepter la guerre, puisqu’évidemment elle était déclarée. Des mesures répressives furent prises contre les révoltés de l'Argovie. L'exécution en fut confiée à des officiers fidèles et fermes. Les insurgés furent dispersés et l'ordre fut rétabli.

Le 31 janvier, le conseil souverain de Berne publia une déclaration ainsi conçue : — « Nous étant assemblés aujourd'hui afin de délibérer sur les mesures à prendre pour le salut de la patrie, nous nous sommes personnellement obligés, par un serment solennel, à la défendre au prix de nos biens et de notre sang jusqu'à la dernière extrémité, contre tout ennemi quelconque et d'employer à cet effet tous les moyens qui dépendent de nous, avec nos féaux bourgeois et ressortissants. »

Les rebelles de l'Argovie n'avaient eu à opposer aux Bernois que leurs propres forces. Pour faire rentrer le pays de Vaud dans le devoir, il fallait combattre une armée française. Si chaque canton avait, conformément aux résolutions de la diète, fourni son contingent ; si Berne avait pu compter sur l'assistance fidèle et patriotique de tous les confédérés, la guerre aurait offert quelques chances favorables, du moins au début, car l'armée française était peu nombreuse. Mais la plupart des cantons étaient en proie au désordre. Leurs gouvernements n'étaient plus obéis ; quelques-uns même avaient déjà été renversés par une révolution. Ainsi, malgré le premier élan d'énergie du grand conseil de Berne, une partie de ses membres restaient indécis et demandaient qu'avant de s'engager dans une lutte désespérée, on essayât encore de regagner la bienveillance du Directoire, en admettant des innovations populaires dans les lois du pays.

Malgré la vive opposition des conseillers les plus sages et les plus considérables, malgré les efforts de l'avoyer Steiguer, l'homme le plus respecté du canton pour la noblesse et la fermeté de son caractère, pour son esprit de discernement, pour sa fermeté dans le devoir et l'honneur, le conseil souverain décréta qu'une députation des villes et des communes serait appelée dans son sein pour délibérer sur ce qu'il y avait à faire dans les circonstances présentes. Les députés, au nombre de cinquante-deux, vinrent prendre séance le 2 février.

Steiguer ne plaçait nulle espérance dans les négociations qu'on allait essayer avec le Directoire en lui sacrifiant l'antique constitution de Berne, dont le changement n'était demandé que par les territoires sujets, mais par personne dans le canton. Aussi continua-t-il les préparatifs de résistance ; il manda les contingents appelés par la diète ; il destitua le colonel Weiss complice, par faiblesse ou par opinion, des insurgés vaudois, et disposa les troupes de Berne de manière à défendre les frontières du canton.

Le général Mesnard occupait Lausanne et le pays de Vaud. Il avait moins d'hommes que les Bernois, même avant que les contingents des autres cantons vinssent les joindre. Le dénuement de ses soldats, privés de leur paye depuis qu'ils n'étaient plus en Italie, et à peine habillés d'uniformes en lambeaux, l'avait obligé, avec ou sans permission du Directoire, à frapper une contribution de sept cent mille francs sur le pays de Vaud. — « Il faut que les Suisses nous habillent, » disaient les soldats. — Ainsi commençait à se refroidir l'enthousiasme démocratique des Vaudois.

L'assemblée, qui délibérait à Berne sur le sort du pays, n'eut point la pensée de profiter d'une situation où quelques succès pouvaient être espérés et auraient donné le moyen de négocier sur de meilleures conditions. La première résolution qui émana de ce nouveau et plus nombreux grand conseil, fut la création d'une commission chargée de rédiger une constitution représentative fondée sur l'égalité des citoyens. Mais cette concession ne pouvait nullement valoir aux Bernois les bonnes grâces du Directoire : la commission avait un an de délai pour présenter son projet, et il était déclaré qu'aucune intervention étrangère ne serait admise dans le travail de la commission.

En faisant part au Directoire de cette délibération, au nom du gouvernement et du peuple de Berne réunis, le grand conseil parlait du désir ardent qu'il avait de rétablir les anciens rapports d'amitié et de bon voisinage. S'il existait quelques difficultés, il était prêt à les lever promptement, autant que cela pourrait se faire sans préjudicier à l'indépendance d'un peuple libre, laquelle il était résolu de maintenir et de défendre jusqu'à la dernière goutte de son sang : — « Nous espérons de votre équité une réponse prompte et favorable ; dans ce cas nous attendons avec assurance que vous retirerez vos troupes de nos frontières, sur quoi notre peuple, qui ne s'est mis sous les armes que pour sa propre défense, se retirera également. »

Ces espérances étaient vaines : le général Mesnard s'était porté sur Avenches ; le général Schauenbourg, avec dix-sept mille hommes détachés de l'armée du Rhin, s'avançait vers la frontière de Soleure et de Berne, et le général Brune venait d'être nommé commandant en chef de l'armée d'Helvétie.

Jusqu'alors, le général Brune n'avait pas occupé un poste supérieur ; la Révolution l'avait trouvé imprimeur et journaliste. Ses relations avec les meneurs jacobins ou cordeliers, l'ardeur avec laquelle il avait embrassé leur cause, son courage et son activité dans les journées de sédition furent ses titres, après le 10 août, pour devenir adjudant général. Il se distingua dans les campagnes de Dumouriez ; ce fut lui qui réprima facilement l'insurrection girondine du Calvados. La mort de Danton le priva de son spécial protecteur. Après le 9 thermidor, il ne fut pas employé ; mais Barras et le général Bonaparte eurent à se louer des services qu'il rendit au 13 vendémiaire. Il fut envoyé à l'armée d'Italie, où il fut accueilli avec distinction par le général en chef ; on s'étonna d'abord à l'état-major de voir traiter si bien un officier général qui n'était alors connu que comme Jacobin. Mais il se comporta aux batailles de la Corona et de Rivoli de manière à faire oublier sa première réputation, et il fut dès lors compté parmi les généraux les plus capables.

Barras le choisit à ce double titre pour l'invasion de la Suisse, qui devait être aussi une révolution. Des pouvoirs de négociateur lui furent donnés en même temps que le commandement de l'armée. Lorsqu'il y arriva[11], elle s'était avancée par la route de Lausanne à Berne jusqu'au lac de Morat, dont elle occupait les deux rives ; les troupes bernoises étaient placées sur la limite qui sépare les cantons de Fribourg et de Berne, leur gauche à Morat, leur droite à Erlach, au bord du lac de Bienne.

Brune commença par se présenter comme pacificateur ; les négociations s'ouvrirent d'abord à Basle, puis à Payerne. Il s'aperçut bientôt que Berne et la Suisse allemande n'étaient point dans la même disposition que le pays de Vaud, et qu'en se portant en avant il ne trouverait pas pour auxiliaire une faction révolutionnaire favorable à la France ; il prévoyait une résistance. En écrivant au général Bonaparte[12], à qui, dès les premiers mouvements de troupes, tous les généraux avaient adressé leurs rapports et demandé des instructions, il disait que les changements promis par les Bernois dans leurs lois constitutives étaient sans doute une preuve de faiblesse, mais que les hommes qui menaient les affaires du canton avaient assurément une grande intelligence et beaucoup d'énergie. En même temps il avait reconnu, comme le lui avait annoncé d'avance le général Bonaparte, que ce n'était point par le pays de Vaud que le canton de Berne devait être attaqué, et que la colonne venant du Haut-Rhin par Bienne était destinée à arriver directement à Berne. — « Il ne faut rien moins que les douze mille hommes de l'armée du Rhin que vous avez demandés pour faire réussir cette expédition. Une lettre du citoyen Mengaud, qui a été affichée à Berne, a réveillé les oligarques, et leurs bataillons sont sur pied. Je crois encore que tout pourra se terminer sans coup férir ; mais la présence de la force est indispensable. »

Il ajoutait : « On suscite des mouvements dans l'Oberland comme dans le temps de Charles le Mauvais ; mais le temps et les hommes sont changés. »

Brune, bien qu'il eût été un peu homme de lettres, n'avait pas une connaissance très-exacte de l'histoire : il prenait Charles le Mauvais roi de Navarre, pour Charles le Téméraire duc de Bourgogne. Il se trompait aussi en disant que, dans les montagnes de la Suisse, les temps et les hommes étaient changés. Déjà cette population s'agitait et se disposait, comme jadis, à défendre sa religion et sa liberté contre l'invasion étrangère. Les cantons du centre de la Suisse étaient de race et de langue allemandes ; en outre, les petits cantons étaient zélés catholiques et n'ignoraient pas que les Français ne l'étaient plus.

La note que Mengaud avait adressée aux cantons helvétiques et qui avait ému les esprits non-seulement à Berne, mais dans presque toute la Suisse, donnait l'assurance que les troupes françaises se retireraient dès que Berne, Soleure et les cantons qui avaient suivi leur exemple, auraient rappelé leurs bataillons et proclamé, comme l'avaient déjà fait Basle et Lucerne, la vraie liberté et l'égalité. — « Le Directoire n'avait, disait-il, d'autres vues que l'abolition de l'oligarchie ; il reconnaîtrait toujours le peuple helvétique comme libre et indépendant, et ne formait aucun projet contre sa souveraineté et son territoire. »

Outre le désir que pouvait avoir le gouvernement français de donner à la Suisse la forme de république une et indivisible, il lui convenait de pousser à bout les Bernois. Le 13 février, une sorte d'ultimatum fut signifié au conseil de Berne : — « Le ministre de la république française, pour prouver la loyauté et la franchise de son gouvernement, remet à l'État de Berne une note indicative des mesures qu'il lui convient de prendre dans son véritable intérêt et celui de toute la Suisse ; le Directoire s'écartera d'autant moins de ces bases fondamentales qu'elles sont d'accord avec celles que l'État de Berne a lui-même adoptées le 3 février. L'égoïsme, les intrigues, la perfidie de quelques membres des gouvernements helvétiques ont déjà balancé trop longtemps la volonté générale et la force de l'opinion publique ; cette lutte indécente doit enfin avoir son terme ; la majesté de la république française ne se laissera point avilir par le froissement d'une résistance et d'une tergiversation injurieuses, qui rendent sans effet les réformes annoncées. Si l'État de Berne veut prouver qu'il désire en effet un ordre de choses fondé sur les principes de la liberté et de l'égalité, il est urgent : — « Que la magistrature ancienne donne sa démission ; que le conseil secret et le conseil de guerre soient supprimés ;

— Qu'en attendant l'organisation d'une nouvelle forme de gouvernement, il en soit créé un provisoire fondé sur les principes de la démocratie et dans lequel ne pourront être admis aucun des membres de l'ancien, connus par leur attachement au régime oligarchique.

— La liberté de la presse sera de suite établie.

— Tous les individus persécutés à raison de leurs opinions politiques et de leur refus de marcher contre la France recevront des dédommagements. »

Cette note fut portée par des députés de Basle, qui conjurèrent le gouvernement bernois de céder aux circonstances et de ne point engager une lutte.

De telles conditions étaient trop dures et trop insolentes : l'opinion publique se souleva d'indignation ; les humbles conseillers de la paix et de la résignation n'osaient plus élever la voix. Les membres du grand conseil et même les députés qui leur avaient été adjoints résolurent de signifier à l'agent français un refus péremptoire. Des adresses de fidélité et d'adhésion arrivèrent de presque toutes les communes du canton. Il y avait déjà vingt mille hommes en face de l'armée française ; les contingents peu complets des autres cantons étaient en marche.

Le général Brune persista à ne pas vouloir commencer les hostilités ; les colonnes que devait envoyer l'armée du Rhin n'étaient pas encore arrivées. Il fit savoir au gouvernement de Berne qu'il était disposé à entrer en négociation et qu'il consentait à traiter avec les membres de l'ancien conseil.

C'était un désaveu de l'ultimatum de Mengaud. On s'empressa d'envoyer des commissaires à Payerne, où Brune annonçait qu'il allait se rendre. Chacun, à Berne et dans l'armée suisse, s'applaudissait d'avoir à traiter avec un général plein de loyauté et de modération. Brune était proclamé l'ami et le protecteur de la Suisse. Les commissaires ne le trouvèrent pas à Payerne ; le général Rampon leur dit que les pouvoirs du général en chef ne se rapportaient qu'aux affaires militaires ; qu'il leur offrait un armistice, mais qu'il avait envoyé un courrier au Directoire pour être autorisé à traiter les questions politiques.

Les plus sages conseillers conçurent de tristes soupçons ; la majorité ne les écouta point : un armistice de quinze jours fut consenti le 14 février.

Ce délai pouvait donner aux renforts qu'attendait le général Brune le temps d'arriver ; mais l'opinion nationale ne se laissa pas attiédir. Le parti opposé à l'aristocratie n'était pas moins animé pour la défense de l'indépendance ; s'il désirait des changements dans les constitutions, il s'irritait à la pensée que l'étranger les imposerait. Le canton de Lucerne avait déjà voté pour un régime démocratique ; il fit remettre au ministre de France une note où, avec autant d'énergie que de raison, étaient caractérisées la guerre que la France allait porter en Suisse et les conséquences qu'elle devait avoir.

— « Si le Directoire avait quelques plaintes à former contre les anciens gouvernements, ce motif n'existe plus aujourd'hui ; si donc un canton était attaqué, toute la Suisse le serait, et toute la Suisse prendrait les armes. Ce serait une guerre nationale ; chaque habitant combattrait pour sa patrie, pour la liberté, pour sa sûreté personnelle, pour ses propriétés. La France s'aliénerait toute l'Europe. Elle pourrait dans cette lutte recueillir une gloire militaire dont elle n'a nul besoin, mais elle n'en retirerait aucun honneur La France pourrait rendre la Suisse malheureuse pour plusieurs générations, mais à la fin, elle n'en recueillerait que de la honte, des pertes et des dangers. Elle aurait à craindre une coalition de l'opinion publique, qui pourrait lui devenir plus funeste que la coalition des cabinets de l'Europe. »

Pendant l'armistice, Mengaud continuait une guerre de plume, en publiant des notes, en répandant des pamphlets ; ses agents, pris parmi les démocrates de Basle, parcouraient la Suisse pour y semer la discorde et le désordre.

Le général Brune ne s'entremettait point dans ces manœuvres ; il voyait à quel point l'enthousiasme de patriotisme et de dévouement s'exaltait de jour en jour dans la Suisse allemande, et il pressait l'arrivée des renforts qui lui étaient nécessaires.

L'armée helvétique se composait de trois divisions commandées par MM. d'Erlach, de Graffenried et de Bure ; elle s'étendait de Fribourg à Soleure sur une ligne dont Morat était le milieu. Les contingents des cantons arrivaient successivement, mais peu nombreux. Basle et Schaffouse se séparaient de la Confédération et voulaient se soumettre aux Français. Zug n'avait pas envoyé un seul homme.

La ligne de défense était beaucoup trop étendue. Il eût fallu négliger quelques cantons, concentrer toutes les forces et se hâter de prendre l'offensive. Mais une armée formée par des contingents, dont les chefs et les soldats confondent l'amour de la patrie avec l'esprit de localité, n'est point facile à gouverner ; hormis sur un champ de bataille, ses mouvements manquent nécessairement d'ensemble. Ce défaut de plan et ce cantonnement immobile des troupes indignaient et inquiétaient l'opinion patriotique, les généraux et la magistrature bernoise. Le 24 février, M. d'Erlach, accompagné de quatre-vingts officiers, se présenta devant le Conseil souverain dont ils étaient membres. Il protesta contre les mesures imprévoyantes et mal conçues qui lui avaient été prescrites, et demandait la permission de licencier l'armée. — « Il vaut mieux renvoyer chacun dans sa chaumière que d'exposer tant de braves gens à se faire massacrer ou à subir la honte d'une défaite inévitable dans les positions qu'on nous fait prendre. Si vous y persistez, je vous apporte ma démission. Si, au contraire, vous revenez aux sentiments d'honneur et de patriotisme qui semblent éteints dans ce Conseil, donnez-moi l'ordre et le pouvoir d'employer la bonne volonté et la valeur de la plus brave des nations. »

Ces paroles ranimèrent les esprits ; pas une objection timide n'osa se produire. Une acclamation unanime conféra au général d'Erlach le pouvoir de faire marcher les troupes, comme il le jugerait opportun à l'expiration de l'armistice, ou plutôt, si les Français commettaient quelque violation de territoire.

Le général Brune avait été prévenu de la démarche que devait faire M. d'Erlach ; un de ses aides de camp se présenta à cette même séance devant le Conseil : il annonça que le Directoire avait envoyé des pleins pouvoirs à son général, et qu'en conséquence, il proposait une conférence à Payerne.

Deux députés s'y rendirent sur-le-champ. En même temps le général d'Erlach expédia des ordres pour concentrer ses forces, et combiner une attaque contre la gauche de l'armée française près de Bienne.

La négociation de Payerne consista seulement à communiquer aux députés l'ultimatum envoyé par le Directoire ; il portait les conditions suivantes :

« La régence de Berne rappellera les troupes qu'elle a envoyées dans d'autres cantons et licenciera ses milices. — Un gouvernement provisoire sera établi. — Les assemblées primaires seront convoquées. — Le principe de la liberté politique et de l'égalité des droits sera pris pour base de la nouvelle constitution, et l'on déclarera l'unité de la république helvétique. — La régence actuelle de Berne déposera sur-le-champ son autorité entre les mains du gouvernement provisoire. Aussitôt que les troupes bernoises seront congédiées, les troupes françaises cesseront d'avancer, et il ne restera qu'un corps d'observation dans les pays occupés ; il s'éloignera dès que la nouvelle constitution sera en activité. »

Les députés déclarèrent que leurs instructions ne permettaient pas de consentir à de telles conditions. Le général répondit que les négociations étaient — rompues ; ils repartirent aussitôt, dans la soirée du 28 février. L'armistice devait expirer le lendemain 1er mars.

Pendant leur absence, une révolution s'était accomplie à Berne. Profitant de cet intervalle d'inaction et d'incertitude, ne se trouvant plus en face de M. d'Erlach et des officiers, les meneurs du parti de la soumission se réunirent. Des envoyés de Basle étaient venus encore presser la régence d'abdiquer, ainsi que le voulait le Directoire de la république française ; ils se disaient aussi délégués des gouvernements de Schaffouse, de Zurich et de Lucerne et promettaient, au nom de ces quatre cantons, que si la France ne retirait point son armée après que ses conditions seraient acceptées, la Suisse entière se réunirait peur maintenir son indépendance. Après de violents débats, l'abolition du gouvernement et la création d'une nouvelle régence furent votées par une faible majorité, plutôt contrainte que consentante. Selon ce décret, le général d'Erlach reçut l'ordre de suspendre les hostilités, et d'autres députés furent envoyés au général Brune pour lui porter cet acte de pleine soumission.

Brune ne les admit que vers la fin de la journée du 1er mars, à l'heure où l'armistice expirait. Il venait d'apprendre que le général Schauenbourg avançait avec la colonne détachée de l'armée du Rhin. Dès lors, la dissimulation et les ménagements étaient superflus, il demanda que l'armée bernoise fût licenciée sur-le-champ, et il ajouta que bientôt il irait rendre visite à la nouvelle régence provisoire.

De part et d'autre on se prépara aux hostilités. L'idée de se rendre sans résistance et sans conditions exaltait le courage et l'honneur du général d'Erlach et de son armée. Il commanda l'attaque pour le 2 mars, à quatre heures du matin.

Brune revint à son système de ruse et de mensonge. Il fit proposer à la régence de Berne de prolonger la trêve de trente heures ; cela fut encore accepté. Pendant ce délai, dans la nuit du 2 mars, Brune fit attaquer Fribourg, où il entra facilement, grâce à la sédition démocratique concertée d'avance. En même temps, à l'autre extrémité de la ligne d'opérations, le général Schauenbourg s'empara du château de Dornach dans le canton de Soleure et enveloppa un détachement de huit cents montagnards de l'Oberland dont le commandant croyait à l'armistice. Ils combattirent vaillamment, et la moitié tomba sur le champ de bataille. Soleure fut occupé le lendemain, après une sommation où le général français s'expliquait en ces termes : — « Si j'éprouve la moindre résistance, si une seule goutte de sang est versée, les membres du gouvernement en répondront sur leur tête et sur leurs biens. Je ferai d'eux la justice la plus éclatante et la plus inexorable. Je vous accorde une demi-heure pour vous déterminer ; passé ce temps, je brûle votre ville et je passe la garnison au fil de l'épée. »

L'armée suisse se trouvait entamée et débordée aux deux extrémités de sa ligne de défense. Il était indispensable et urgent de se replier et se concentrer pour tenter de défendre Berne. Ce mouvement ne put être opéré sans désordre ; quelques milices se débandèrent ; d'autres crièrent à la trahison et voulaient massacrer leurs officiers qui ordonnaient la retraite ; tous les contingents retournèrent dans leurs cantons afin de pourvoir à la défense de leurs foyers.

Le désordre devint si grand qu'une des divisions de l'armée bernoise se révolta, massacra les deux colonels qui la commandaient, et courut à Berne pour se mêler au tumulte qui agitait la ville où les partis opposés étaient aux prises[13].

Les Français avançaient ; le sénat fit sonner le tocsin et ordonna la landsturm ; on nomme ainsi la levée en masse de tous les citoyens ; la confusion était si complète, qu'après avoir pris une telle mesure, dès le lendemain, la dissolution du gouvernement fut prononcée. Une régence provisoire fut élue et tout pouvoir lui fut donné.

Le parti des concessions était encore aveuglé par sa peur et ses illusions ; il croyait que le général français se retirerait dès qu'il saurait qu'on s'était soumis à toutes les conditions qu'il avait imposées. Cette régence fit notifier son avènement au général Brune. Maintenant il n'avait plus rien à déguiser : le Directoire l'avait chargé, non pas de faire triompher la souveraineté du peuple et la république unitaire, mais de se saisir du trésor de Berne, des arsenaux, des magasins et d'occuper la ville ; Brune refusa d'entendre aucune proposition.

Alors le patriotisme des démocrates abusés se réveilla. La régence résolut de se défendre jusqu'à la dernière extrémité.

Tout était désespéré. Aucune autorité n'existait pour donner quelque ensemble à la défense. A chaque instant, des commandements contradictoires se succédaient ; les troupes étaient découragées et se débandaient. Les soldats, loin d'obéir, exigeaient de leurs chefs la direction et les mouvements qui étaient à leur fantaisie.

Il ne restait plus, sous la discipline et les ordres des officiers et des magistrats qui conservaient avec fermeté et dévouement le sentiment du devoir, qu'environ quatorze mille hommes.

Ils étaient divisés en deux corps séparés. L'un, sous les ordres du général Graffenried, défendait le passage de la Sénie, un peu au-dessus de Laupen, où cette petite rivière se jette dans la Sarine ; il fut attaqué par le général Schauenbourg. Malgré l'avantage du nombre, les Français furent repoussés avec vigueur, perdirent deux mille hommes et dix-huit canons. Les Suisses achetèrent ce succès chèrement ; plus de huit cents de leurs combattants tombèrent sur le champ de bataille. La levée en masse s'était jointe aux milices ; beaucoup de femmes avaient accompagné leurs maris ou leurs fils et ne s'étaient pas montrées moins vaillantes ; il s'en trouva plusieurs parmi les morts.

Mais ce n'était point la principale et véritable attaque. Schauenbourg avait porté des forces considérables sur la position de Fraubrunnen, où le général d'Erlach s'était placé pour défendre les approches de Berne. Le vieil avoyer Steiguer était venu le joindre comme volontaire, afin de mourir en défendant son pays. Il soutenait tous les courages par ses discours et par son exemple. Lui-même marchait en-tête de cette troupe, dernier débris de la puissance et de la liberté suisse. Quatre siècles auparavant, en 1376, dans ce même lieu de Fraubrunnen, les Bernois avaient vaincu une de ces bandes appelées grandes compagnies, recrutée principalement de soldats anglais, et dont le sire Enguerrand de Coucy était le chef ; il parcourait depuis un an la Suisse en la ravageant et commettant partout le pillage et le massacre. Il fut si complétement défait, qu'il se retira en Alsace.

Cette fois le sort des armes ne devait pas être si favorable aux Suisses. Ils n'avaient ni cavalerie ni artillerie de campagne ; mais leur défense fut obstinée. Ils disputaient le terrain pied à pied, se ralliant de position en position jusqu'aux portes de Berne. Alors ils abandonnèrent le combat ; ils avaient perdu deux mille hommes.

Berne, sans gouvernement, livrée à une anarchique discorde, anéantie et non pas exaltée par le désespoir, demanda une capitulation ou plutôt une assurance que les personnes et les propriétés seraient respectées ; cette sauvegarde fut accordée, mais pas assez tôt pour empêcher, pendant les premiers moments de l'entrée des Français, beaucoup de désordres et de vexations ; les villages voisins furent livrés au pillage.

Brune, qui avait opéré sa jonction avec Schauenbourg, fit son entrée à Berne le 5 mars. C'en était fait de la vieille Suisse. Mais avant qu'elle fût entièrement domptée et soumise, la guerre devait durer encore longtemps ; les cantons défendirent séparément leur territoire contre l'invasion, et plusieurs n'acceptèrent jamais le gouvernement central que leur imposait le vainqueur.

L'armée bernoise, dès le lendemain du combat de Fraubrunnen, se dispersa. Sur le champ de bataille même, au moment où la retraite devenait nécessaire, quelques soldats, dans leur fureur insensée, voulurent massacrer le général d'Erlach. Il lui fut possible toutefois de parvenir jusqu'à un village voisin ; il y fut reconnu et arrêté ; sans respect pour son nom honoré depuis des siècles dans toute la Suisse, pour son courage et son patriotique dévouement, les paysans voulaient le conduire à Berne et l'y traînaient attaché à une charrette ; une bande de soldats forcenés survint et le massacra à coups de haches et de baïonnettes. Ils prétendaient qu'on leur avait montré une lettre du général d'Erlach, par laquelle il promettait de trahir son armée.

Steiguer courait le même danger ; après cinq heures de marche, sur une route semée de paysans et de soldats ivres et furieux, le noble vieillard parvint au bord du lac de Thun ; accablé de fatigue, il s'endormit ; son guide le couvrit d'un manteau. Des housards français arrivèrent, et ne sachant qui il était, ne troublèrent pas son sommeil. Il traversa le lac et parvint, par les petits cantons, jusque dans le Tyrol. Puis il se rendit à Vienne et à Berlin, où il reçut les témoignages empressés d'une vaine admiration.

Brune et Schauenbourg rendirent compte de leurs victoires. Le général de l'armée du Rhin porta un témoignage honorable pour les ennemis qu'il avait vaincus : — « C'est, disait-il, une chose admirable que des troupes, qui n'ont pas fait la guerre depuis deux siècles, aient pu soutenir cinq combats consécutifs, et être à peine chassés d'un poste qu'elles ne tentassent d'en reprendre un autre et de s'y défendre. »

Dans sa lettre au général Bonaparte, Brune semblait s'applaudir du succès de ses ruses au moins autant que de la valeur de ses soldats : — « La Suisse étant une pépinière de soldats et ses villes de vastes casernes, j'avais tout à redouter des affaires de poste. Je les ai éloignées par des négociations que je savais n'être pas sincères de la part des Bernois ; enfin, prenant une résolution, je l'ai exécutée avec une célérité qui en a assuré la réussite. »

Croyant venger la France d'une défaite qui, au contraire, avait détruit la puissance de Charles le Téméraire, son ennemi, il écrivait : — « J'ai détruit la chapelle de Morat ; l'arbre de la liberté est élevé sur ses décombres. »

Le général Schauenbourg retourna à Soleure en poursuivant quelques débris de l'armée bernoise qui se réfugiaient dans le canton de Zurich.

Le général Brune, après avoir amené à Berne une garnison de dix mille hommes, s'occupa du gouvernement de sa conquête. Les habitants furent désarmés et l'autorité souveraine fut, pour l'apparence, confiée à un conseil provisoire de cinq cents membres. — Le 10 mars 1798, un arbre de liberté fut planté sur la place de l'hôtel de ville. On arbora les couleurs blanche et verte qu'avaient adoptées les révolutionnaires du pays de Vaud. Le général Brune, monté sur une tribune, assura le peuple que l'orage était passé ; que le calme et la sécurité seraient bientôt rétablis ; que le peuple était délivré de la tyrannie des oligarques ; que la liberté et l'égalité allaient régner. Puis une procession des nouveaux magistrats fit le tour de l'arbre que l'on venait de planter. — « Puisse votre arbre de liberté porter des fruits salutaires, » disait tristement au général Schauenbourg, le président du gouvernement provisoire.

L'établissement d'une constitution démocratique n'était point l'objet essentiel de la mission du général Brune. Il s'empara du trésor de l'État, des caisses publiques, des fonds particuliers des familles patriciennes ; il vida les arsenaux où se trouvaient trois cents pièces d'artillerie et des armes pour quarante mille hommes. Le Directoire envoya un commissaire pour donner plus de régularité et d'exactitude dans cette spoliation ; il arriva trop tard. Mais le général Brune rendit un compte d'où résultait qu'elle consistait en 16 700 000 en numéraire ou lingots ; 18 000 000 en réquisitions de vivres, et 7 000 000 en armes et munitions.

Fribourg et Soleure furent exploitées de même ; mais on y trouva un beaucoup moins riche butin.

Le Directoire avait d'abord adopté le projet de constitution helvétique qui lui avait été proposé par Ochs et Laharpe : la Suisse devait être transformée en république une et indivisible.

Au moment où tous les cantons étaient agités par les séditions démocratiques et changeaient ou remettaient en question leurs vieilles constitutions, ce projet avait été imprimé en allemand et en français, et répandu avec profusion dans toute la Suisse. C'était, pour ainsi dire, le soumettre au suffrage universel : les partisans d'Ochs et de Laharpe espéraient qu'au lieu de réformer les constitutions cantonales, on rallierait tous les démocrates à la république unitaire. Ils avaient raison de compter sur le pays de Vaud, qui, n'étant pas un canton, n'avait pas à regretter la souveraineté et l'indépendance qu'eût laissé subsister une constitution fédérale : D'ailleurs, Laharpe avait une grande influence parmi ses compatriotes. En effet, l'assemblée générale des Vaudois insurgés accepta sur-le-champ la constitution envoyée de Paris, et, selon le principe de la souveraineté du peuple, la présenta aux assemblées primaires, qui la votèrent le 15 février.

Elle n'eut pas le même succès dans les cantons : l'opinion de toute la Suisse fut contraire à ce projet ; il était en opposition avec les mœurs et les traditions. Les Suisses étaient attachés à leurs vieilles libertés, à leur administration locale et indépendante ; ressortir d'une administration centrale leur paraissait un asservissement. Ils tenaient à leur législation et à leurs coutumes cantonales ; ils prévoyaient qu'un gouvernement unitaire serait dispendieux et fiscal. Dans les cantons catholiques, on ne doutait pas que l'intolérance irréligieuse des révolutionnaires français n'amenât bientôt l'interdiction du culte et la persécution des prêtres. Enfin il était facile de prévoir que les hommes ambitieux qui, par la puissance du Directoire de Paris, seraient placés dans les hautes fonctions, les exerceraient avec une soumission servile aux volontés du gouvernement français.

Le général Brune reconnut bientôt que le dessein d'imposer à la Suisse un gouvernement unitaire accroîtrait beaucoup les difficultés de l'occupation française, et que la domination du Directoire serait mieux assurée s'il laissait subsister la division en cantons fédérés. Autre chose était le parti démocratique, qui, dans chaque canton, voulait établir l'égalité et s'emparer du pouvoir, ou la cabale d'Ochs et de Laharpe qui se proposaient d'exercer une autorité souveraine et centrale. Déjà on pouvait remarquer que les hommes qui avaient travaillé aux révolutions cantonales, se réunissaient au sentiment patriotique et à la résistance contre l'invasion.

Le général avait présenté ces considérations au Directoire, et l'avait convaincu que les profondes différences de langue, de religion et de mœurs s'opposaient à l'unité d'administration et de lois. Il reçut donc l'autorisation de prendre et de publier un arrêté qui partageait la Suisse en trois républiques : l'Helvétie, la Rhodanie et la Tellgurie.

Aussitôt les chefs de l'intrigue unitaire, premiers auteurs de la révolution éclose sous l'intervention des armées françaises, firent entendre de vives réclamations. Le ministre des relations extérieures et le général Bonaparte, soit par l'influence que Laharpe et Ochs exerçaient sur leur esprit, soit que, contrairement aux idées de Brune, ils eussent la conviction que le gouvernement français serait beaucoup plus maître de la Suisse sous l'autorité d'un directoire helvétique, vassal du Directoire français, firent si bien prévaloir leurs avis que Brune fut désavoué et Ochs autorisé à travailler l'opinion suisse de manière à faire adopter la constitution unitaire.

Brune, offensé et se trouvant compromis pour avoir obéi à des instructions secrètes qu'il ne pouvait pas produire, donna sa démission. Il annonçait en même temps, ce qui se réalisa bientôt, que les petits cantons ne se soumettraient point à un gouvernement central et ne renonceraient pas à leur démocratie, où la souveraineté du peuple était plus réelle et plus complète que nulle part ailleurs. Il conjurait le Directoire de ne pas inquiéter des populations pauvres et honnêtes. — « Leurs déclarations ont, disait-il, un caractère de fierté et de franchise qui prouve leur attachement pour la France, sous la condition que leurs coutumes et leurs libertés seront respectées. »

Brune fut nommé au commandement de l'armée d'Italie, mais reçut l'ordre de publier, avant de quitter la Suisse, une proclamation, où il annonça que, connaissant mieux quelle était l'opinion du pays et combien tous « les cœurs avaient un sentiment vif des charmes de l'unité républicaine, il accédait à leurs vœux[14]. »

En conséquence, un corps législatif, formé des députés de tous les cantons, était convoqué à Aarau pour concourir à l'œuvre d'une constitution unitaire. Brune fut remplacé par le général Schauenbourg ; mais une autorité plus réelle fut confiée à un commissaire et plénipotentiaire du gouvernement français près la nation helvétique. Cette mission fut confiée à un ancien conventionnel nommé Lecarlier, qui avait siégé sur la Montagne : il était homme de probité ; mais, à ses opinions et à ses habitudes révolutionnaires, se joignait un caractère emporté, sans mesure, sans justice et sans pitié.

Il débuta par une proclamation dont les premières paroles n'étaient point menaçantes. — « Soyez constitutionnellement heureux, disait-il ; j'appelle votre confiance. Comptez sur la justice et la générosité du gouvernement français ; il regarde tous les hommes libres comme les enfants d'une même patrie. » — Les mesures qu'il annonçait étaient peu conformes à cette assurance : — « L'intention du Directoire est que ceux qui ont provoqué la guerre en soient responsables sur leurs personnes et sur leurs biens. Vous concourrez donc à faire fournir à l'armée française, aux dépens des anciens gouvernants, les objets de consommation dont elle pourra avoir besoin. »

Onze magistrats bernois, appartenant aux plus illustres familles du canton, Mulinen, Erlach, Tscharner, Fischer, Brünner, Wateville, Diesbach, Manuel, furent emmenés à Strasbourg pour être enfermés dans la citadelle ; leur fortune et celle de trois cents propriétaires bernois devaient garantir le payement de toutes les contributions de guerre imposées à la Suisse. Cinq magistrats de Soleure furent aussi enlevés.

Outre les réquisitions en nature, Berne fut frappée d'une contribution de huit cent mille livres et Fribourg de trois cent mille. Plus tard, le commissaire imposa sur la Suisse entière une contribution de seize millions, encore imputable sur les biens des patriciens ; à ceux de Berne, Soleure et Fribourg étaient ajoutés ceux de Zurich et de Lucerne.

Au commencement de mai 1798, la Suisse entière était couverte de troupes françaises, nourries et entretenues par les habitants. Les généraux et les agents subalternes du commissaire y levaient, presque sans contrôle, des contributions. Les petits cantons avaient refusé d'accepter la constitution que l'assemblée d'Aarau avait présentée au vote populaire ; les insurrections se multipliaient sur tout le territoire. Cette constitution unitaire était néanmoins mise en activité, et le directoire helvétique à peine installé se trouvait dans l'impossibilité de consentir aux vexations et aux exactions des agents français. A cette époque, Lecarlier fut appelé au ministère de la police et remplacé par le citoyen Rapinat, beau-frère de Rewbell, dont le nom est demeuré célèbre par sa conformité avec le caractère et la conduite de l'homme qui le portait. Les malheurs et le désordre de la Suisse devaient encore s'aggraver, et l'armée française y éprouva de plus en plus une résistance qui devint un état de guerre.

Il semble qu'une telle invasion, un droit de conquête exercé avec tant de dureté sur un État qui n'avait manqué à aucun traité, qui se soumettait à toutes les exigences ; que cette intervention tyrannique dans son gouvernement intérieur ; que cette révolution opérée à force ouverte, auraient dû émouvoir l'Europe entière ; que les souverains, par prudence et par honneur, ne pouvaient regarder de sang-froid l'abolition du droit des gens et des règles qui garantissent l'indépendance des nations. Il en était tout autrement : l'Autriche venait à peine de signer la paix ; un congrès était assemblé à Rastadt ; la Prusse était mécontente et inquiète de n'exercer aucune action sur les changements dont le corps germanique était menacé dans sa constitution et la répartition des territoires. Pas un effort ne fut tenté pour sauver la Suisse ; les deux grandes puissances allemandes étaient alors préoccupées de leurs intérêts particuliers et croyaient peut-être trouver dans le désordre où les victoires de la France avaient mis l'Europe quelques chances d'agrandissement ; ou plutôt, intimidées par les résultats funestes pour elles qu'avait eus la guerre, il leur suffisait de se préserver des coups d'un si terrible ennemi, et de préparer une coalition plus puissante que celle dont la France avait triomphé.

Ce n'était pas seulement la Suisse dont les souverains auraient dû s'occuper. Il se passait en Italie des événements peut-être plus graves encore.

 

Dès le mois de mai 1797, pendant les négociations qui précédèrent la signature de la paix de Campo-Formio, le général Bonaparte avait voulu que son frère Joseph fût nommé ambassadeur de la République à Rome.

Le Directoire était revenu au désir qu'il avait déjà exprimé de révolutionner l'Italie méridionale, et surtout d'anéantir la puissance pontificale. Le général Bonaparte ne voulait pas compliquer les questions déjà si difficiles qu'il avait à traiter avec l'Autriche ; il n'avait donc pas d'abord accueilli ces idées ; sans les repousser absolument, il indiquait que le temps n'était pas venu de leur donner suite, et prévoyait que dans un avenir, peut-être prochain, on pourrait s'en occuper. Pour le moment, il avait fait une révolution à Venise afin de l'avoir à sa disposition, et à Gênes, afin de soumettre complètement cette république à la domination de la France. Ce double exemple avait contribué à échauffer de plus en plus la fermentation révolutionnaire qui se répandait en Italie.

En même temps, le gouvernement pontifical était retombé dans cet état d'aveuglement qui avait déjà failli le perdre ; les cardinaux, à qui le Pape laissait sa confiance, établissaient tous leurs rapports avec les cours de Vienne et de Naples, et espéraient trouver leurs garanties dans la protection de ces deux puissances ; l'imprudence fut poussée au point que le Pape demanda, pour commander ses troupes, le général Provera, qui avait commandé la colonne autrichienne venue au secours de Mantoue.

Le général Bonaparte écrivit de Passeriano[15] à son frère l'ambassadeur : — « Vous signifierez sur-le-champ à la cour de Rome, que si le général Provera n'est pas renvoyé tout de suite, la république française regardera cela comme un commencement d'hostilité. Faites sentir combien il est indécent, lorsque le sort de Rome a dépendu de nous, lorsqu'elle n'a dû son existence qu'à notre garantie, de voir le Pape renouer des intrigues désagréables à la république française. Dites dans vos conversations, et s'il le faut dans une note, que la République a été généreuse à Tolentino et qu'elle ne le sera plus si les circonstances recommencent. Vous direz : — « La République était sur le point de vous restituer Ancône ; vous gâtez toutes vos affaires, vous en serez responsable ; vos provinces se révolteront, vous demanderez le secours des Français, ils ne vous répondront pas. » — Exigez que le général Provera soit hors de Rome dans les vingt-quatre heures ; dites publiquement qu'il a été deux fois mon prisonnier et qu'il ne tardera pas à l'être une troisième : refusez de le recevoir. — Développez un grand caractère. Ce n'est qu'avec la plus grande fermeté, avec la plus forte expression dans vos paroles que vous vous ferez respecter de ces gens-là : timides dès qu'on leur montre les dents, ils sont fiers lorsqu'on a trop de ménagements pour eux. Je connais la cour de Rome : cela seul, si c'est bien joué, la perdra.

« Si le Pape vient à mourir, vous devez faire tout ce qui vous est possible pour qu'on n'en nomme pas un autre et qu'il y ait une révolution. Le roi de Naples ne fera aucun mouvement : s'il en faisait, à l'instant où les troupes napolitaines franchiraient la frontière, vous déclareriez que le peuple romain est sous la protection de la république française. Ensuite, vous vous rendriez auprès du général napolitain et vous lui diriez que la république française ne voit pas d'inconvénient à entrer en négociation avec la cour de Naples sur les différentes demandes qu'elle a faites, mais qu'il ne faut pas qu'elle prenne les armes.

« Enfin vous emploieriez, en ce double sens, beaucoup de fierté extérieure pour que le roi de Naples n'entre pas à Rome, et beaucoup de souplesse pour lui faire comprendre que c'est son intérêt.

« Si le roi de Naples, malgré tout ce que vous pourriez faire, entrait dans Rome, ce que je ne saurais penser, vous y resteriez, en affectant de ne reconnaître en aucune manière l'autorité qu'il y exercerait ; vous protégeriez le peuple de Rome et feriez publiquement l'office de son avocat, mais d'un avocat tel qu'il convient à un représentant de la première nation du monde.

« Vous pensez bien que dans ce cas, je prendrai vite les mesures nécessaires pour vous mettre à même de soutenir la déclaration que vous auriez faite de vous opposer à l'invasion du roi de Naples.

« Si le Pape est mort et qu'il n'y ait aucun mouvement à Rome, de sorte qu'il n'y ait pas moyen d'empêcher qu'un pape soit nommé, ne souffrez pas que le cardinal Albani soit élu. Vous devez employer, non-seulement l'exclusion, mais encore les menaces sur l'esprit des cardinaux, en déclarant qu'à l'instant même je marcherai sur Rome, ne nous opposant pas à ce qu'il soit pape, mais ne voulant pas que celui qui a assassiné Basseville soit prince souverain. »

Le Pape avait été malade à toute extrémité ; il ne mourut point et sa santé se rétablit. Le général Provera n'était pas à Rome ; le gouvernement pontifical l'avait en effet appelé pour commander les troupes ; mais il n'était pas encore arrivé. Pour le moment, l'ambassadeur avait donc à s'occuper d'un seul article des instructions qui lui étaient données. Il signifia au cardinal secrétaire d'État, que le gouvernement français ne souffrirait pas que le Pape chargeât du commandement de ses troupes un général autrichien. — « Ce fut un coup de foudre pour lui, » écrivait l'ambassadeur[16].

Le secrétaire d'État était alors le cardinal Doria, qui n'appartenait point à la faction autrichienne et qui était plutôt bienveillant pour les Français ; mais comme il n'avait ni opinion ni volonté, et qu'il conservait tous les employés secondaires précédemment placés par les cardinaux Busca et Albani, le gouvernement était réellement entre leurs mains[17] ; ils continuaient à pratiquer leur même politique d'autant plus hardiment qu'ils n'étaient point responsables.

Ainsi ils ne tenaient aucun compte des volontés du gouvernement français ou du général Bonaparte que faisait connaître l'ambassadeur. Vainement il demandait la mise en liberté des hommes qui étaient détenus pour leurs opinions politiques ou leurs manœuvres séditieuses ; bien plus, ils persistèrent à appeler le général Provera au commandement des troupes romaines ; il vint à Rome.

Le général Bonaparte était encore à Milan. Il écrivit aussitôt à son frère[18] : — « Vous déclarerez présentement à la cour de Rome que si elle reçoit à son service aucun officier qui soit ou qui ait été au service de l'empereur, la guerre se trouvera déclarée. Si vingt-quatre heures après la présentation de votre note, le général Provera n'est point sorti des États de Sa Sainteté, vous quitterez Rome. Dans votre conversation avec le Pape, vous lui ferez connaître que je viens d'envoyer trois mille hommes à Ancône, lesquels ne rétrograderont que lorsque M. Provera et tous les autres officiers autrichiens auront quitté le territoire de Sa Sainteté.

« Vous ferez connaître au secrétaire d'État que si Sa Sainteté se porte à faire exécuter aucun des détenus que vous avez réclamés, la république française, par représailles, fera arrêter les attenants du cardinal Busca et des autres cardinaux qui égarent la cour de Rome.

« Si les circonstances sont telles que vous deviez quitter Rome, vous pouvez vous rendre à Florence ou à Ancône. Vous ne manquerez pas de faire connaître à Sa Sainteté et au secrétaire d'État, qu'à peine vous aurez quitté le territoire, vous déclarerez la réunion d'Ancône à la Cisalpine. Vous sentez que cette phrase doit se dire et non s'écrire. »

Le général Provera s'éloigna dans les vingt-quatre heures et se retira à Naples ; la plupart des détenus politiques furent mis en liberté.

L'autorité du gouvernement pontifical ne subsistait plus. Rome était à la merci du Directoire et de l'armée d'Italie. Rien ne pouvait prévenir la révolution, prévue depuis longtemps et maintenant excitée et protégée ; les séditieux et les conspirateurs agissaient ouvertement, grâce aux franchises que l'ambassadeur de France avait réclamées pour eux. Comme s'ils avaient eu besoin d'auxiliaires et d'instructeurs, le gouvernement français avait donné des passe-ports pour Rome au citoyen Rossignol et à quelques jacobins trop forcenés pour qu'on les gardât à Paris. Le ministre des relations extérieures les avait recommandés[19] au général Bonaparte en mentionnant « leur bonne conduite à la journée du 18 fructidor, où ils avaient bien mérité du Directoire. »

Le même jour, il écrivait à l'ambassadeur de France à Rome : — « Vous aiderez, bien loin de retenir, les bonnes dispositions de ceux qui penseraient qu'il est temps que le règne du Pape finisse ; en un mot, vous encouragerez l'élan que le peuple de Rome paraît prendre vers la liberté. »

 

La crise fatale ne tarda point. Le 30 décembre, Joseph Bonaparte, dans une lettre datée de Florence, rendait compte de ce qui venait de se passer à Rome.

« Trois jours auparavant, quelques individus lui avaient demandé une audience et lui avaient déclaré que l'indignation publique était au comble, et que la nuit suivante la révolution devait éclater. L'ambassadeur accueillit sévèrement cette communication, disant que sa position et son devoir ne lui permettaient pas d'entendre une semblable ouverture. — Ils répondirent qu'ils avaient voulu recevoir ses conseils et savoir si le gouvernement français protégerait leur révolution une fois faite.

« Les paroles qu'il leur adressa n'étaient pas absolument décourageantes : — « Je serai, leur avait-il dit, spectateur impartial, et je rendrai compte de l'événement au Directoire. Mais je ne crois pas qu'au moment d'une pacification générale, mon gouvernement puisse désirer un incident qui, sans doute, la retarderait. Je ne crois pas que vous ayez des moyens suffisants pour assurer le succès de votre entreprise ; et le gouvernement français ne vous en fournira pas. » — Ainsi, l'ambassadeur les exhorta à la tranquillité, et termina en leur enjoignant de ne plus se présenter chez lui pour lui faire part de semblables projets.

« La nuit se passa tranquillement ; les intentions des séditieux n'étaient ignorées ni du corps diplomatique ni même du public : on disait que le gouvernement était instruit de tout, et que la police avait des espions parmi les conspirateurs.

« Dans la nuit suivante, un rassemblement révolutionnaire se forma à la villa Médicis ; les dragons le cernèrent ; des coups de fusil furent tirés et deux dragons tués ; mais on dispersa les séditieux. Quelques-uns furent arrêtés ; on remarqua qu'ils avaient pris la cocarde française et avaient cherché à la distribuer parmi le peuple.

« L'ambassadeur se rendit chez le secrétaire d'État pour l'assurer qu'il ne prenait nullement sous sa protection les factieux qui avaient arboré la cocarde tricolore ; qu'il demandait au contraire leur arrestation ; mais qu'aucun Français, non plus que les Romains au service de l'ambassade, ne devaient être poursuivis. Il le prévint en même temps que six individus s'étaient réfugiés dans sa juridiction, et que, s'ils étaient coupables de sédition, il s'entendrait avec le gouvernement romain pour que leur impunité ne fût pas un encouragement à la révolte.

« Le cardinal secrétaire d'État paraissait sans inquiétude et donna à l'ambassadeur un rendez-vous pour le soir. Rentré au palais de France, il y trouva le général Duphot, un autre officier général et deux artistes français.

« A ce moment, un rassemblement d'une vingtaine d'hommes se présentait aux portes de l'ambassade. On refusa de leur ouvrir. Ils criaient : Vive la république ! vive le peuple romain ! » et distribuaient aux passants des cocardes tricolores. Un d'entre eux, que connaissait l'ambassadeur, artiste italien qui était revenu de Paris avec la recommandation du ministre Charles Delacroix, fut seul admis ; il semblait en proie à une frénétique exaltation. — « Nous sommes libres, disait-il : nous demandons l'appui de la France. » — L'ambassadeur lui fit sentir la folie de sa démarche et de l'entreprise de ses compagnons, et lui dit qu'il prendrait des mesures contre eux si ce tumulte continuait.

« Cependant le rassemblement devenait plus nombreux ; les cris de « vive la république » redoublaient ; de l'argent était distribué dans la rue. Le général Duphot et Tes militaires qui se trouvaient à l'ambassade proposèrent de dissiper l'attroupement par la force. L'ambassadeur, revêtu d'un costume officiel, descendit avec eux : il voulait parler aux gens de l'émeute et tenter de les ramener à la raison, lorsqu'on entendit une décharge de mousqueterie. Un piquet de cavalerie était entré dans les cours de l'ambassade sans en avoir demandé la permission ; la foule se précipitait dans le palais, et s'entassait sous les portiques ou dans les escaliers. L'ambassadeur rencontra sur son passage des blessés que les balles avaient atteints ; le désordre était déplorable : les uns fuyaient éperdus, les autres poussaient des cris de fureur.

« L'ambassadeur s'adressa au chef de la patrouille d'infanterie qui avait suivi les cavaliers, et lui signifia de sortir de l'enceinte du palais de France, où il était entré en violation de droit. La troupe se retira de quelques pas ; mais alors les séditieux s'élancèrent pour l'attaquer. L'ambassadeur, le général Duphot et les officiers français mirent l'épée à la main pour les repousser ; ils se trouvaient ainsi entre les deux partis. Les soldats, se voyant poursuivis par les rebelles, s'étaient arrêtés et firent une nouvelle décharge. Alors le groupe des Français se divisa : les uns, parmi lesquels se trouvaient les jeunes Beauharnais et Arrighi, le sabre à la main, contenaient les séditieux ; l'ambassadeur, le général Duphot et l'adjudant général Scherlock s'avancèrent vers la troupe. Pendant que l'ambassadeur ordonnait à haute voix que sa juridiction fût respectée, et promettait de ne point donner protection à la révolte, Duphot s'était élancé parmi les soldats : il écartait leurs fusils ; il les empêchait de tirer. Ne comprenant pas ce qu'il disait, ne se rendant point compte de son intention, ils l'emmenaient comme prisonnier, lorsqu'un soldat lui appuie son arme sur la poitrine et tire à bout portant. Le général tomba, se releva en s'appuyant sur son sabre ; un second coup l'abattit de nouveau, et plus de cinquante balles viennent encore frapper son corps inanimé ; puis cette troupe, se retournant vers l'ambassadeur et Scherlock, se disposa à leur faire subir le même sort ; mais, passant par une porte latérale, ils s'étaient réfugiés dans le jardin, où Mme Joseph Bonaparte, sa jeune sœur fiancée du général Duphot, et tout ce qui composait l'ambassade étaient déjà descendus.

« La cour du palais et les marches du perron étaient souillées de sang, la cour jonchée de blessés et de mourants. La troupe se retira ; les portes du palais furent fermées ; la fusillade continua dans la rue. Deux heures se passèrent sans qu'aucun agent de l'autorité romaine se fût encore montré ; l'ambassadeur se décida à quitter Rome, et annonça cette résolution au cardinal Doria par une lettre que porta un serviteur, au risque des coups de fusil qu'on entendait encore de tous côtés.

« Vers sept heures du soir arrivèrent le ministre de Toscane, puis M. d'Azara, ministre d'Espagne, qui se risquèrent à traverser les rues, où le désordre se prolongeait encore. Une seconde lettre fut écrite au secrétaire d'État. Enfin un officier se présenta avec un détachement de quarante hommes pour garantir la sûreté de l'ambassade ; les salles du palais étaient toujours encombrées de séditieux réfugiés, et la troupe occupait les cours.

« Le passeport demandé par l'ambassadeur fut envoyé. Il partit le 29 décembre, à six heures du matin, sans que personne se fût encore présenté, au nom du gouvernement pontifical, pour conférer avec lui ou pour s'enquérir des faits. Il se rendit à Florence, d'où il écrivit au ministre des relations extérieures, en lui rendant compte des circonstances de ce sinistre événement. »

L'exactitude de son récit a toujours été contestée ; tous les documents contemporains en diffèrent sur plusieurs points. Que Joseph Bonaparte et les personnes de l'ambassade fussent en rapport habituel avec les hommes qui préparaient des séditions, c'est ce qui ne peut être nié ; s'il eût agi autrement, il aurait manqué aux instructions que lui donnait son gouvernement. Il en devait évidemment résulter une insurrection ; mais il est vraisemblable, et sur ce point on doit le croire, qu'il ne voulait point y mettre la main. Quant à la supposition qu'elle était excitée par des agents de la police romaine, c'est ce qui se dit toujours lorsqu'une émeute a échoué, et on ne peut admettre son témoignage sur cette circonstance.

La grave dissemblance des deux récits, c'est que la version française affirme que le général Duphot s'élança vers les soldats, lorsqu'ils avaient déjà pénétré dans l'enceinte de l'ambassade et qu'il en fut emmené comme prisonnier, tandis que, selon la version italienne, les soldats n'avaient point passé la limite de la juridiction française ; qu'ils étaient restés en dehors, près d'une porte de la ville, la porte Settimania, et que le général fut frappé d'une balle au moment où il s'avançait, le sabre à la main, suivi d'un nombreux rassemblement de séditieux ; de sorte que la troupe avait pu supposer qu'il ne se présentait pas dans des intentions conciliantes et pacifiques.

Il y a encore un fait qu'attestent les témoignages italiens et que niait Joseph Bonaparte : le cardinal Doria se hâta, disent-ils, d'aller faire des excuses et offrit de faire punir le sergent de la patrouille qui avait tiré sur le général Duphot, et il lui fut impossible d'obtenir que l'ambassadeur renonçât à son projet de départ.

M. Cacault, homme sensé et véridique, était alors ministre de France à Florence ; lorsque Joseph Bonaparte y arriva, encore tout troublé des déplorables scènes dont il avait été, non pas la cause immédiate, mais le triste témoin, il lui dit : — « Je vous avais prédit cela ; si vous n'aviez pas reçu chez vous des révolutionnaires que j'avais constamment chassés de chez moi, tout cela ne serait pas arrivé. Le général Duphot a été tué par sa faute. Au surplus, on a voulu des prétextes contre Rome, on en a à présent. »

La cour de Rome fut consternée de ce départ qui présageait sa ruine prochaine. Le cardinal Doria supplia à genoux M. d'Azara de se rendre à Florence, auprès de l'ambassadeur, pour essayer de le ramener. Il écrivit au prince Massimi, ambassadeur du Pape en France, de se présenter au Directoire pour lui exprimer que le Saint-Père éprouvait la peine la plus sensible à cause de cet incident, qu'il ne lui avait pas été possible de prévoir ni d'empêcher. — « Nous sommes tous inconsolables. N'offrez aucune satisfaction ; mais priez le Directoire de demander telle satisfaction qu'il voudra : ni Sa Sainteté, ni moi, ni la cour de Rome nous ne serons jamais tranquilles jusqu'à ce que nous soyons sûrs que le Directoire est satisfait. »

 

Le Directoire n'eut point d'hésitation sur la conduite à tenir ; il atteignait le but qu'il se proposait depuis longtemps. Le général Bonaparte a écrit, beaucoup d'années après, pendant sa captivité de Sainte-Hélène, que, lorsqu'il fut consulté, son avis fut de ne pas trancher légèrement une aussi grande question ; qu'il fallait corriger et non pas détruire le gouvernement pontifical ; que c'était provoquer infailliblement une guerre avec Naples qu'il fallait éviter ; qu'il fallait ordonner à l'ambassadeur de retourner à Rome, mettre à la tête des affaires les prélats les plus modérés, forcer le Saint-Siège à conclure un concordat avec la Cisalpine : alors Rome serait tranquille et ne donnerait plus aucune inquiétude.

Aucune trace n'est restée d'une différence d'opinions entre le Directoire et le général Bonaparte sur la résolution qui fut prise. On peut supposer qu'après les enseignements donnés par les phases successives de sa fortune et la série des événements, dans le calme auquel le condamnait la fin de sa vie active, il retrouvait les opinions qu'autrefois lui avait suggérées sa clairvoyante raison et qu'il repoussa toutes les fois qu'elles contrarièrent sa volonté de passer outre à l'exécution de ses hasardeux et vastes desseins.

C'est ainsi que la guerre de Suisse ne sera jamais flétrie plus sévèrement et mieux convaincue de folie et d'indignité, que par le captif de Sainte-Hélène qui l'avait conseillée et presque dirigée.

Il est vraisemblable qu'il y eut peu de discussion entre les Directeurs et leurs conseillers, sur les mesures qui furent adoptées à l'instant même où l'on sut la nouvelle de ce qui s'était passé à Rome. — « Le temps est venu, disait le théophilanthrope La Réveillière, de faire disparaître l'idole : le général de l'armée d'Italie a été trop circonspect avec le Pape ; il a eu trop de ménagements ; il a montré trop d'intérêt aux prêtres déportés : cette conduite a pu lui donner des partisans en France parmi les gens qui n'aiment pas la Révolution, mais il en est résulté ce qui vient d'arriver, le mot de république romaine suffira pour transporter l'imagination ardente des Italiens amis de la liberté. »

Le prince Massimi, ambassadeur du Pape, fut gardé à vue, et on expédia l'ordre de marcher sur Rome au général Berthier qui venait de prendre le commandement en chef de l'armée d'Italie.

On ne pouvait pas choisir un général plus mal disposé à s'acquitter d'une semblable mission. Berthier était fils d'un ingénieur géographe qui, par son mérite et ses services, était arrivé à être colonel, chef du dépôt de la guerre et gouverneur de l'hôtel de la guerre. Il entra au service fort jeune, se distingua dans la guerre d'Amérique et en revint avec le grade de colonel. Pendant les premières années de la Révolution, il donna au gouvernement monarchique et à la famille royale des preuves de sa fidélité. Il fut chef de l'état-major de Luckner et dénoncé par Dumouriez et les Jacobins, comme exerçant sur le vieux maréchal une influence peu patriotique. La vérité était que, sans professer aucune opinion politique, il avait un ferme sentiment du devoir, l'amour de l'ordre et de la discipline, et plus de bon sens que d'enthousiasme. Il fut employé dans la guerre de la Vendée et s'y fit remarquer par ces mêmes qualités ; elles lui valurent le même succès. Il fut dénoncé au comité de salut public, et comme on n'avait aucun reproche positif à lui faire, il passa dans une autre armée. Après le 9 thermidor, Kellermann le prit pour chef d'état-major de l'armée qui passa ensuite sous le commandement de Schérer, puis du général Bonaparte.

Le général Berthier avait conservé les manières et les habitudes d'un officier de l'ancien régime ; il était sérieux, ne se familiarisait point ; poli, mais ferme dans le commandement ; d'une étonnante, mais calme activité ; le désordre lui était antipathique ; exact à son devoir, il exigeait cette même soumission de tous. Sa pensée se renfermait dans le cercle du service militaire ; son dévouement au général Bonaparte n'était point un sentiment politique, mais une soumission au génie qu'il admirait.

Il avait accepté avec répugnance le commandement de l'armée d'Italie ; il prévoyait beaucoup de difficultés et d'embarras : opérer l'évacuation des États vénitiens et leur remise à l'Autriche ; diriger sur la France les troupes destinées soit à envahir la Suisse, soit à faire partie de l'armée qu'on appelait l'armée d'Angleterre ; voir éclater sous ses yeux les révolutions que des agents français ou cisalpins suscitaient dans les villes de l'Etat romain et dont ils menaçaient le Piémont, la Toscane, et le duché de Parme, sans savoir s'il devait s'y opposer ou les protéger ; réprimer les exactions des généraux et les malversations des administrateurs et des fournisseurs, c'était une rude tâche. — « Vous me mettez dans une situation bien pénible, » écrivait-il à son général[20]. — « Je vous le demande en grâce, tirez-moi de ce commandement, que je n'ai accepté que parce que vous me l'avez proposé et en supposant qu'il ne durerait pas plus d'un mois ; je vous l'ai toujours dit, le commandement de l'Italie ne me convient pas ; je veux sortir des révolutions ; quatre années en Amérique, dix en France, c'est assez. Je me battrai comme soldat, tant que la patrie aura des ennemis à combattre, mais je ne veux point me mêler de la politique révolutionnaire. »

Joseph Bonaparte avait écrit au général Berthier en même temps qu'au Directoire pour lui apprendre les événements de Rome. Il était à prévoir que l'ordre d'y marcher serait aussitôt envoyé de Paris. Berthier se prépara à ce mouvement ; déjà il avait eu à tolérer une insurrection qui avait proclamé la république anconitaine.

Le 19 janvier, il écrivait au général Bonaparte : — « J'ai lu avec attention l'instruction du Directoire, où j'ai reconnu les dispositions que je suis accoutumé à recevoir de vous. » Je ne pense pas que l'empereur veuille se mêler de cette querelle. S'il se brouillait avec nous, vous connaissez les avantages que lui donne sa position. Je ferai, dans tous les cas, ce que les circonstances exigeront, ayant la plus grande confiance dans les dispositions qui seraient ordonnées, puisqu’elles le seraient par vous.

« Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour mériter la confiance du gouvernement dans la mission délicate qui m'est confiée. Je ferai en sorte que notre vengeance soit sans tache, c'est-à-dire sans pillage. Je vous remercie de m'avoir fait nommer chef de l'état-major de l'expédition d'Angleterre ; en m'envoyant à Rome, vous m'en nommez le trésorier ; je tâcherai de bien remplir la caisse. »

Ainsi, pour Rome, comme pour la Suisse, la direction était donnée par le général Bonaparte ; ainsi pour lui, au moins autant que pour le Directoire, le motif déterminant de l'une comme de l'autre invasion était de se procurer de l'argent pour les préparatifs de la grande expédition.

Le général Berthier était à Bologne le 24 janvier ; il laissa au général Serrurier le commandement de toutes les troupes sur la rive gauche du Pô. — « Une fois enfourné sur Rome, ce n'est plus moi qui pourrais commander contre une invasion subite des Autrichiens. » Il écrivait aussi : — « Je serais fâché de voir rallumer la guerre en Italie ; quelque pénible que pût être ma position, j'en tirerais le meilleur parti possible. Je compte ma vie et tout ce qui m'est personnel pour rien. »

Tels étaient les hasards où se précipitait le gouvernement français. L'armée qui avait conquis l'Italie, qui avait menacé Vienne, était maintenant diminuée, disloquée, éparse. — « Les troupes sont pieds nus, je n'ai pas le sou, tous les généraux ne songent qu'à s'en aller en France ; il en résulte une désorganisation nuisible aux opérations du moment, » — écrivait encore le général Berthier.

Il fallait tout l'aveuglement du Directoire, l'orgueilleuse confiance que le général Bonaparte avait dans son génie et la certitude de la stupéfaction où il avait jeté les puissances continentales pour se risquer à changer une grande et triomphante situation en un pareil désordre.

Le gouvernement pontifical avait fait vainement des démarches auprès de la cour de Vienne et du roi de Naples pour obtenir leur intervention. Outre l'abattement où la conclusion de la paix de Campo-Formio avait laissé ces deux puissances, le général Bonaparte les avait préparées à l'occupation de Rome, en insinuant que le sort de la souveraineté pontificale et les limites de son territoire seraient déterminés de concert avec Naples et Vienne. Le marquis de Gallo, qui jouissait de la confiance des deux cours, était devenu le docile instrument de la politique du général Bonaparte. Depuis la paix, il avait été nommé ministre des affaires étrangères.

Ne pouvant obtenir aucun secours des hommes, le Pape et ses conseillers implorèrent le secours céleste ; des prières publiques furent ordonnées ; des cérémonies solennelles furent tristement célébrées. Pie VI, octogénaire et presque mourant, y parut, pouvant à peine se soutenir.

La cour de Naples avait enfin consenti que son ambassadeur à Rome, le prince Belmonte, sollicitât le général Berthier qui était déjà à Foligno, d'admettre une députation envoyée par le Saint-Père, Le général répondit que les ordres du Directoire ne lui permettaient point d'entrer en aucun pourparler.

La cour de Rome ne pouvait avoir la pensée de se défendre par les armes. Des mesures furent prises seulement pour maintenir le bon ordre et la tranquillité publique. Le 9 février, une proclamation fut faite au nom du Pape ; il disait : — « Romains, sages et courageux Romains, c'est votre souverain, votre père qui vous aime de l'amour le plus tendre, c'est lui qui vous parle. Il vous fait savoir que l'armée française s'approche de cette capitale ; il est assuré qu'elle ne vient pas agir hostilement contre vous. N'ayez donc aucune crainte, et que sa présence vous tranquillise et vous fortifie. Plein de confiance dans la droiture et la générosité de la république française, dans la conduite prudente et modérée de ses généraux, votre souverain ne craint rien ; animé de la plus vive tendresse pour vous, il ne vous abandonne point, et il ne vous abandonnera dans aucune occasion où vous seriez exposés à quelque danger. »

Le ministre d'Espagne, le prince Giustiniani, et le prince Gabrielli se rendirent auprès du général pour lui dire que le Saint-Père, plein de confiance dans la loyauté de la nation française, avait donné des ordres pour recevoir son armée comme amie.

Le lendemain, 10 février, Berthier écrivait : — « Je suis à Rome depuis ce matin, mon général ; je n'ai, trouvé dans ce pays que la plus profonde consternation et pas une lueur de l'esprit de liberté. Un seul patriote est venu se présenter à moi et m'a offert de mettre en liberté deux mille galériens. Vous jugez comment je l'ai reçu. — Je pense que les opérations militaires deviennent superflues et qu'on n'a besoin ici que de négociateurs. Je juge donc ma présence inutile. Je réitère la demande que je vous ai déjà faite de me rappeler près de vous. »

Le général Berthier ne voulait pas, en effet, remplir une autre mission que de conduire une armée française à Rome. En cela, il obéissait à la seule autorité en laquelle il eût confiance. Quant aux instructions qu'il avait reçues du Directoire, elles ne lui paraissaient sans doute ni sages ni honorables. D'ailleurs, elles le subordonnaient en quelque sorte aux commissaires envoyés près de lui.

Ces instructions prescrivaient la destruction du gouvernement papal et la substitution d'un gouvernement libre. — « Le général en chef fera seul tous les actes ostensibles qui auront pour objet l'anéantissement de l'un et l'établissement de l'autre ; mais sur ces deux points, il se conformera en tout aux avis des commissaires du Directoire exécutif.

« Il fera faire spontanément par le peuple tous les changements qu'il sera possible d'amener par cette voie, pourvu qu'il n'en résulte ni retard ni obstacle quelconque. »

La république cisalpine avait déjà révolutionné et envahi quelques-uns des territoires des États romains. Le Directoire signifiait que ces conquêtes seraient restituées à la république romaine. Il supprimait la république anconitaine, en maintenant l'occupation par les troupes françaises, dont la solde et l'entretien devaient rester à la charge de la république romaine.

Il prescrivait au général en chef de faire sortir du territoire tous les prêtres et moines qui n'y étaient pas nés, à l'exception des prêtres français déportés, sur lesquels il serait pris des mesures particulières. — Il devait expulser « tous les chefs d'ordre, les théologiens et tous ceux qui tenaient à la théocratie romaine, de quelque nation qu'ils fussent. »

— Il aura à pourvoir, par tous les moyens qui sont à sa disposition, aux approvisionnements nécessaires pour la subsistance de tout le pays destiné à former la république romaine.

— Il lèvera sur le pays les contributions qui lui paraîtront nécessaires pour indemniser la république française des frais de l'exécution militaire sur Rome et de l'envoi des commissaires.

— Indépendamment de ces contributions, il en lèvera une particulière sur les cinquante familles les plus riches.

— Il confisquera, au profit de la république française, les biens du Pape, de sa famille et des Albani.

— Il expulsera tous les émigrés français, notamment le cardinal Maury, et fera exécuter les lois qui ordonnent la saisie et la vente de leurs biens meubles et immeubles.

— Il fera enlever la colonne Trajane et la fera transporter en France.

Les commissaires du Directoire étaient au nombre de quatre. Monge et Daunou avaient déjà été envoyés en Italie pour y veiller au choix et à l'enlèvement des tableaux, des statues, des manuscrits, trophées de la conquête. Faypoult venait de coopérer à la révolution de Gênes. Monge était révolutionnaire de sentiment, sans avoir la prétention de se mêler des affaires politiques ; il avait été ministre de la marine à une triste époque. Daunou passait pour le principal auteur de la Constitution de 1795 ; il était tout préparé à en faire une édition nouvelle à l'usage de la république romaine, mais il était modéré de caractère et même d'opinion, encore qu'il fût rempli d'illusions philosophiques. Florent était un ancien conventionnel très-ignoré. Aucun de ces commissaires n'avait assez de détermination ni d'activité pour travailler efficacement à la destruction du gouvernement papal ordonnée par le Directoire, qui, d'ailleurs, avait exprimé le désir de la voir opérée par un mouvement spontané du peuple ; aussi avait-il placé près d'eux, pour les surveiller et les inspirer, un secrétaire général nommé Bassal : c'était un ancien curé constitutionnel, Montagnard de la Convention, qui avait déjà été employé pour la propagande révolutionnaire en Suisse et à Venise.

Un autre agent d'insurrection, plus habile et plus important, s'y employa avec zèle et dextérité, et le succès ne se fit pas attendre. Il y avait alors à l'armée d'Italie un personnage, oublié depuis, mais dont le nom était à cette époque très-connu et très-répété. Haller était fils de l'illustre Albert de Haller, cet homme presque universel, poète, savant, philosophe, naturaliste, qui fut une des gloires du XVIIIe siècle, et qui appartenait à une famille patricienne de Berne. Un de ses fils avait établi à Paris une maison de banque et y jouissait de beaucoup de considération. Dès le commencement de la Révolution, il se montra ardent à en suivre le mouvement, mais en même temps il s'attacha à profiter des circonstances pour augmenter sa fortune par de bonnes affaires et des spéculations profitables ; il eut la main dans les entreprises et les aventures financières de l'abbé d'Espagnac et autres hommes à argent. Ce ne fut pas sans avoir souvent des difficultés avec l'administration et les gouvernements successifs ; mais il parvenait toujours à se tirer d'embarras. Quelle que fût la méfiance qu'il inspirait et sa mauvaise réputation, on finissait toujours par avoir recours à lui.

Robespierre le jeune l'emmena à l'armée d'Italie, et il devint le fournisseur attitré de cette armée.

Après le 9 thermidor, Cambon le dénonça à la Convention et le fit décréter d'accusation pour malversations ; il se réfugia à Gênes. Soit que sa justification eût été admise, soit à cause de son habileté à procurer des ressources à une armée qui manquait de tout, le général Bonaparte en fit le trésorier et l'administrateur en chef de son armée. Il fut habituellement satisfait des services de Haller, sans exiger peut-être une stricte probité, ni une comptabilité sincère, voulant avant tout que l'armée ne restât pas dans le dénuement et qu'elle fût munie de ce qui était nécessaire pour vaincre et pour marcher en avant ; toutefois, il y eut des moments difficiles et telle circonstance où l'administrateur fut maltraité ; il fut même question de le traduire devant un conseil de guerre, mais il sut détourner cette menace et regagna la confiance, soit du général en chef, soit du Directoire ; si bien qu'il fut choisi pour ministre des finances de la république cisalpine, sans cesser d'être trésorier de l'armée.

Il avait eu ordre de se rendre à Rome ; déjà il y avait été envoyé pour veiller à l'exécution du traité de Tolentino. C'est alors qu'il écrivait à M. Cacault : — « Les besoins immenses et sans cesse renaissants de l'armée nous obligent d'être un peu corsaires, et nous ne pouvons pas trop nous livrer aux discussions. »

— « Il y a un traité qui doit être exécuté sans la plus petite piraterie, » lui répondit l'honnête Cacault, qui ne voulait ni pillage ni révolution à Rome.

Maintenant Haller était préposé pour qu'il y eût l'un et l'autre.

Il eût été commode aux agents français, et le général Berthier aurait voulu que le Pape, prévoyant ce qui allait arriver, se décidât à quitter Rome. Alors la république romaine aurait pu être proclamée sans mouvement populaire ; abandonnés par leur souverain, les Romains se seraient donné, ou plutôt auraient reçu un nouveau gouvernement. Il n'en fut pas ainsi ; Pie VI résolut de ne point abandonner le Saint-Siège, de ne point déserter son religieux devoir. Le calme de son âme lui rendit des forces, et il attendit son sort.

 

Le 15 février 1798, pendant que les cardinaux célébraient dans la chapelle Sixtine l'anniversaire de son exaltation, un rassemblement de séditieux se porta au Vatican, criant : « Vive la république ! à bas le Pape ! » Un reste de respect les retint encore ; ils n'entrèrent pas dans le palais, bien qu'il ne fût pas gardé.

Une foule plus nombreuse s'était réunie sur le Campo-Vaccino, l'ancien Forum : là s'accomplissaient les formalités de la révolution ; les hommes qui en avaient pris la conduite firent lecture au peuple d'un acte qui constatait comment il reprenait l'exercice de sa souveraineté ; puis une députation solennelle fut envoyée au chef de l'armée française pour le supplier d'accomplir les intentions généreuses de son gouvernement.

Les premières instructions du Directoire portaient : — « Vous emploierez toute votre influence à organiser la république romaine, en évitant cependant tout ce qui ostensiblement pourrait prouver que vous agissez d'après les ordres du gouvernement. » — De nouvelles instructions avaient donné, quoique moins formellement, la même indication.

Le général Berthier écrivit le même jour au général Bonaparte pour lui rendre officiellement compte de la révolution romaine. Sa lettre était datée du Capitole : — « Ce sont vos victoires, citoyen général, qui ont donné à l'armée française les moyens de marcher sur Rome pour y venger sur son gouvernement l'assassinat du brave général Duphot. L'armée française s'est montrée, et Rome est libre. Le peuple de cette immense capitale réuni a déclaré son indépendance et a repris ses droits ; une députation m'a porté son vœu, et j'ai fait mon entrée dans Rome où, parvenu au Capitole, j'ai reconnu la république romaine indépendante au nom de la république française. Arrivé à la porte du Peuple, des députés m'ont présenté une couronne au nom du peuple romain. Je leur ai dit, en l'acceptant, qu'elle appartenait au général Bonaparte, dont les exploits avaient préparé la liberté romaine ; que je la recevais pour lui et que je la lui enverrais au nom du peuple. C'est à vous que je dois le moment heureux de proclamer la liberté romaine ; recevez-en ici les assurances de mon éternelle reconnaissance. »

Pendant que la république romaine était ainsi pompeusement proclamée, le Pape restait dans ses appartements ; aucun de ses serviteurs n'osait lui dire que c'en était fait de sa souveraineté. Ce fut un général français, Cervoni, qui, pénétrant jusqu'à lui, l'avertit que le gouvernement pontifical avait cessé d'exister et que le peuple était souverain. Le Saint-Père reçut la nouvelle de sa déchéance temporelle avec le calme d'une pieuse résignation. Il se borna à faire demander sûreté et protection au général Berthier, qui répondit qu'il n'était pas juge entre le peuple et lui, et qu'il exécutait les ordres de son gouvernement.

Cette révolution n'avait pas été conduite au gré des commissaires du Directoire, ni conformément à ses intentions. Les ménagements et les égards que Berthier gardait encore avec le Pape s'accordaient mal avec les instructions confiées au zèle de Bassal et de ses collègues. Le général en chef agissait sans doute d'après les directions que lui avait tracées le général Bonaparte ou se conformait aux idées qu'il lui connaissait : il proclamait que toutes les cérémonies religieuses devaient continuer comme par le passé ; que les églises et les ecclésiastiques seraient respectés. Aucun ordre, aucune invitation n'indiquait que le Pape dût quitter Rome ; il semblait qu'on voulût seulement le dépouiller de la souveraineté et de la puissance temporelle, en lui laissant sa suprême autorité religieuse. Ainsi il ne songeait point à partir : une capitulation, conclue et signée le 10 février, l'autorisa à rester dans son palais. Un poste de cinq cents hommes l'y gardait. Le sacré collège se résignait à courber la tête et à reconnaître la république romaine ; quatorze cardinaux assistèrent au Te Deum qui fut chanté pour célébrer son avènement.

Le général Berthier avait rendu compte au Directoire de son entrée à Rome. Sans doute les commissaires avaient, de leur côté, fait connaître le peu d'empressement qu'il témoignait à favoriser une complète révolution et l'abolition de la papauté. Aussitôt le Directoire envoya l'arrêté suivant :

— « La prétendue capitulation relative au Pape, arrêtée par le général Berthier le 10 février, est annulée.

— Le général Berthier fera saisir le Pape et sa famille, et le fera transporter sur-le-champ en Portugal sur un bâtiment parlementaire. — Il fera pareillement transporter par mer, hors du territoire de l'État de Rome, tous les cardinaux et prélats qui faisaient partie du gouvernement de Rome ; il pourra les faire débarquer sur le territoire des Deux-Siciles. — Il formera sur-le-champ un gouvernement provisoire, et il se concertera avec les commissaires du Directoire pour établir sans délai le gouvernement définitif. — Les deux conseils législatifs et les consuls seront installés dans les dix jours de la réception du présent arrêté. — Il est fait défense d'enlever aucun monument public de Rome. Le général prendra les mesures les plus promptes pour l'entretien de l'armée française et la nourriture du peuple romain. — Le général Berthier sera personnellement responsable du succès de toutes ces mesures et de la sûreté de l'armée ; il ne pourra quitter Rome ni remettre le commandement au général Masséna qu'après l'exécution du présent arrêté. — Si, contre toute attente, le général Berthier avait déjà remis le commandement au général Masséna, celui-ci sera chargé de cette exécution. »

Ces nouvelles instructions et le blâme adressé au général Berthier prouvaient que les commissaires s'étaient plaints de n'avoir pas été écoutés et que le général Masséna avait été, par précaution, muni de sa nomination au commandement de l'armée de Rome.

Avant que l'arrêté du Directoire fût connu, ses volontés avaient déjà été presque entièrement accomplies. Aussitôt que le général Masséna fut arrivé avec sa division, l'occupation de Rome avait présenté un autre aspect : les commissaires français, l'administrateur Haller et les révolutionnaires romains se sentaient appuyés, et l'autorité de Masséna commença avant qu'il en prît le titre.

On s'occupa d'abord, non point à installer les nouvelles autorités qui allaient régner sur Rome au nom de la liberté et de l'indépendance, non point à promulguer une constitution, mais à mettre la main sur toutes les valeurs dont l'armée et le gouvernement français avaient un besoin si urgent, afin de subvenir à la détresse des finances. Toutes les propriétés publiques furent ou mises sous le scellé ou inventoriées. Ces opérations ne furent pas faites avec ordre et ressemblèrent plutôt à un pillage qu'à une spoliation officielle : le Vatican fut dévasté ; on enfonça les armoires, on s'empara des ornements d'église ; les habits sacerdotaux furent brûlés pour recueillir l'or et l'argent des broderies.

Une bande de revendeurs et de juifs, qui, comme des animaux de proie, suivait l'armée d'Italie, achetait à vil prix ce qui était soustrait à la prise de possession régulière ; les musées et les galeries étaient préserves avec soin.

La ville de Rome fut imposée à quatre millions en numéraire, et requise de fournir trois mille chevaux et des vivres pour une valeur de deux millions. Quatre cardinaux, les princes Giustiniani, Gabrielli et Colonna, le duc Braschi, furent pris en otages de ces contributions.

Pendant que Rome était ainsi exploitée, la foule révolutionnaire attachait la cocarde tricolore à la statue de Marc-Aurèle et forçait les habitants à illuminer la façade de leurs maisons ; on brisait les écussons armoriés des palais ; un bal public et gratuit était donné au théâtre Alberti, mais sans masques, parce que « ce genre de divertissement était un reste infâme de la barbarie du régime féodal. »

Toute cette saturnale était permise et même approuvée par les chefs de l'armée française. Le 20 février, la volonté principale du Directoire, l'acte qui devait consommer la révolution, fut mis à exécution.

Le Pape reçut d'abord, non point l'ordre, mais le conseil de quitter Rome, et de choisir le lieu où il voudrait se retirer : il refusa. Alors on lui dit qu'il devrait vivre sous l'autorité du gouvernement républicain, le reconnaître comme légitime, et, en signe de soumission, porter la cocarde tricolore. — « Je ne connais pas, dit-il, d'autres insignes que ceux dont l'Église m'a décoré ; mon corps est à vous, mon âme est à Dieu. Je reconnais la main qui frappe le troupeau et le pasteur. Je l'adore et je me résigne. Vous m'offrez une pension ; je n'en ai pas besoin. Un sac pour me couvrir, une pierre pour reposer ma tête, voilà tout ce qu'il me faut ; c'est assez pour un vieillard qui veut finir ses jours dans la pénitence. »

Les mauvais traitements commencèrent. Jusqu'à ce moment on avait respecté les appartements personnels du Pape. Haller vint y faire ses inventaires et ses saisies. La cassette privée, les manuscrits, les livres, les médailles furent enlevés. Le commissaire exigea que les bagues que le pontife avait aux doigts lui fussent remises. Lorsque le pillage officiel fut terminé, Haller signifia au Pape qu'il devait partir de Rome. — « Je suis bien vieux et très-malade ; je ne puis abandonner mon peuple et mes devoirs. Je veux mourir ici, répondit le Saint-Père. — On meurt partout, répliqua Haller avec une rudesse, plutôt révolutionnaire, que protestante ; — si les voies de douceur ne vous déterminent pas à partir, on sera obligé d'employer la contrainte. »

Pour adoucir tant de rigueur, on lui promit de délivrer son neveu, le duc Braschi, détenu comme otage et garant de la contribution de guerre. Le Pape resta encore deux jours àRome, s'occupant de mettre ordre aux affaires de l'Église, autant que les circonstances le permettaient. Dans la nuit du 20 février, un commissaire français vint l'avertir qu'il fallait partir et qu'un carrosse l'attendait ; il était en prière, à genoux devant un crucifix. — « Allons, dépêchez-vous, » disait le commissaire. On le conduisit à la voiture. La nuit était sombre et orageuse. Il ignorait où on allait le conduire. Un détachement de dragons l'escortait et repoussait une foule nombreuse qui s'agenouillait et témoignait son respect et son affliction.

Le Pape fut d'abord conduit à Sienne. Le grand-duc de Toscane n'osa point lui donner asile à Florence, et fit prévenir le clergé de ses États que le Saint-Père voulait garder l'incognito, et qu'il ne convenait pas de lui rendre d'hommages publics, ni même d'aller lui porter des témoignages de respect et de dévouement. Le grand-duc prit soin aussi d'envoyer des courriers à Milan, à Paris et à Vienne, pour s'assurer que sa prudente conduite était approuvée.

L'Italie presque tout entière était maintenant livrée à une armée qui n'était plus contenue par le ferme commandement de son grand général, à une administration militaire sans exactitude et sans probité, à des agents d'intrigue et de révolution envoyés de Paris, à des missionnaires d'insurrection que le nouveau gouvernement de la Cisalpine répandait dans les villes qui -ne s'étaient pas encore révoltées contre l'autorité de leur souverain. C'était de toutes parts un affreux désordre. L'esprit de rapine et de concussion, qui caractérisait la politique et l'administration du Directoire, régnait encore plus impudemment dans la riche Italie que dans la pauvre Suisse. On déclarait émigrés les cardinaux et les grands propriétaires de l'État romain pour confisquer leurs biens et piller leurs palais. Des hommes commissionnés sous le nom « d'agents chargés de l'enlèvement de l'argenterie des églises, » saisissaient partout les vases sacrés, les ornements, les statues d'argent. En même temps les généraux frappaient, de leur autorité privée, des contributions sur les villes et les provinces qu'ils occupaient, sans qu'aucun pouvoir supérieur empêchât ces exactions. Les lettres du général Kilmaine, laissé à Milan par le général Bonaparte, lui rendaient compte de tout ce brigandage, dont il était le témoin, sans avoir les moyens de le faire cesser.

L'administration militaire, qui avait été un des soucis et des embarras du vainqueur de l'Italie, n'existait pour ainsi dire plus ; la solde n'était point payée ; les soldats étaient sans souliers et sans vêtements. Eux aussi se livraient au pillage, autorisés par l'abandon où ils étaient laissés et par l'exemple de leurs chefs.

 

Un tel état de choses ne pouvait se prolonger sans amener une crise. Un rapport du général Baraguey-d'Hilliers, adressé au général Bonaparte, en date du 19 février 1798, lui rendit compte de ce qui se passait dans les provinces de Crémone et de Mantoue. Ce n'était pas sans douleur qu'il racontait des faits où pouvaient être intéressés « des gens plus forts et plus adroits que lui, et qui auraient peut-être plus de crédit auprès du gouvernement. »

« Depuis cinq mois l'armée n'a point reçu de solde ; depuis cinq mois on la laisse sans souliers et sans chemises ; les troupes sont logées dans des espèces de casernes dévastées et dépouillées de tout mobilier. Les vivres sont de mauvaise qualité : en un mot, les soldats de l'armée d'Italie, à qui la paix et leur gloire devaient assurer quelques douceurs, ont été livrés à la plus extrême misère. Le mécontentement et l'exaspération qui en ont été la suite ont donné aux ennemis de la France le moyen et l'occasion d'exciter un soulèvement terrible dans la garnison de Mantoue.

« Le 11 février, à sept heures du matin, les chefs de corps furent avertis que des placards avaient été affichés pendant la nuit dans les quartiers, et qu'une certaine agitation s'y manifestait. Ils se rendirent aux casernes et leur présence fit cesser tout symptôme extérieur de désordre. Bientôt après les trois demi-brigades de cavalerie montèrent à cheval sans officiers ni sous-officiers, se portèrent chez leurs chefs, enlevèrent les drapeaux, et se formèrent en ordre de bataille. Au même instant, les canonniers s'emparèrent de six pièces de canon et de munitions, et prirent la tête de la colonne.

« Les généraux et les chefs accoururent pour dissiper ce rassemblement. Leurs ordres, leurs discours ne sont pas écoutés ; on leur répond par des cris, des vociférations, des huées. Le soulèvement était unanime ; l'insubordination était absolue. Pendant cinq heures de suite le général Miollis et son état-major, privés de tout moyen de force, s'épuisent en menaces, en raisonnements, en supplications, en paroles conciliantes ; vainement ils parlaient d'amour de la patrie, d'honneur national, de devoir militaire ; rien n'agissait sur les soldats ; lorsque, par hasard, ils avaient écouté, ils déclaraient obstinément qu'ils voulaient être payés des cinq mois de solde qui leur étaient dus ou qu'ils allaient retourner en France. Le commandant de la place avait fait enlever les ponts-levis et fermer les portes ; les soldats se mirent à les enfoncer à coups de hache. Alors le général Miollis, vaincu par la persévérance de cette rébellion, tantôt tumultueuse, tantôt froidement imperturbable, promit que la solde serait payée huit jours après, à l'échéance du cinquième mois. Aussitôt qu'il eut pris cet engagement, les troupes défilèrent avec un ordre parfait, rentrèrent dans leurs quartiers et déposèrent leurs armes ; la discipline, la subordination, la régulière observation de tous les devoirs se trouvaient rétablies après cinq heures de sédition. Le général Miollis n'avait aucun moyen d'acquitter sa promesse : il imposa un emprunt forcé sur la ville de Mantoue.

« La conduite des soldats pendant cette crise fut très-remarquable. Elle pourrait être considérée comme honorable et lui servir d'excuse, mais montrer aussi combien redoutable peut devenir une révolte militaire. Sans chefs apparents, tous leurs mouvements furent exécutés avec le plus parfait ensemble. Évidemment ils se conformaient tous à un plan arrêté d'avance. Lorsqu'ils allèrent enlever les drapeaux, le colonel de la 12e demi-brigade essaya de défendre les siens, et blessa de son épée un des grenadiers. — « Nous ne « vengerons pas notre camarade, dirent-ils, vous ne « faites que votre devoir. » — Le colonel de la 14e voulut aussi faire résistance : les soldats ôtèrent leurs baïonnettes pour ne point le blesser dans cette lutte. Aucun officier ne fut personnellement ni maltraité, ni insulté. On répondait — non — tout d'une voix, aux exhortations ou propositions des généraux, après leur avoir porté les armes, lorsqu'ils se présentaient devant la troupe.

« Ce jour-là les soldats avaient payé exactement tout ce qu'ils achetaient. Chaque corps avait un ordre de route jusqu'à Lyon, et l'on avait rédigé un code pénal très-sévère pour prévenir les désordres et les délits pendant le retour en France.

« Lorsque, dans les allocutions qu'on leur avait adressées, le général Miollis avait parlé de la loi, on lui répondait : — « La loi ordonne de nous payer ; ce n'est donc pas nous qui la violons ; les coupables, ce n'est pas nous, ce sont ceux qui ont volé les trésors de l'Italie et qui nous laissent dans la plus grande misère. Ces trésors, nous les avions gagnés par nos fatigues et nos blessures, par nos victoires ; on les a dissipés, et on ne nous laisse que nos baïonnettes, après les avoir employées à dépouiller les Italiens dont nous nous sommes fait abhorrer. Nous allons en France ; nous sommes en faute, cela est vrai ; mais nos concitoyens sont justes. Lorsqu'ils sauront qu'on s'est moqué de nous par des promesses qu'on n'a point tenues ; lorsqu'ils nous verront revenir sans souliers et sans chemises, couverts de blessures, sans avoir reçu un liard depuis quatre mois ; lorsque nous raconterons les dépenses scandaleuses qui insultaient à nos misères et les sommes qu'on a exigées des habitants sous prétexte de nous payer, nous dirons : Pouvions-nous tenir à toutes ces injustices et à toutes ces infamies ? Nous sommes partis par désespoir et nous demandons vengeance contre ceux qui nous y ont forcés. »

« A ces plaintes générales, la voix des soldats ajoutait les noms des généraux qui passaient pour avoir commis les plus criantes exactions, et dont la gloire militaire était parvenue en France mêlée avec la réputation proverbiale de cupide rapacité. — « S'ils étaient « ici, criaient les soldats, nous en ferions justice. »

Le général Baraguey-d'Hilliers racontait tous ces détails, de manière à excuser la condescendance des généraux et la révolte des soldats. Il disait aussi : « Les officiers et les sous-officiers, quoiqu'en apparence étrangers à cette sédition, n'ont pas déployé la moindre énergie pour l'arrêter ; souffrant eux-mêmes la plus extrême misère, ils avaient auparavant excité les mécontents, sinon directement, au moins par les plaintes que le besoin leur arrachait. »

Après avoir expliqué toutes les circonstances qui avaient produit et accompagné la sédition, il aurait pu se dispenser de l'attribuer aux manœuvres des ennemis de la France, et d'ériger en complot le mouvement naturel de l'opinion et la force des choses. Toutefois, il était possible et même vraisemblable que le mécontentement et les plaintes des populations italiennes, vexées et dépouillées sans que leur ruine profitât aux soldats, avaient fait impression sur eux.

 

Ce n'était pas seulement à Mantoue que l'esprit de sédition fermentait dans l'armée ; l'exaspération était générale ; la révolte qui éclata à Rome eut un caractère beaucoup plus grave.

Le général Berthier, avant de recevoir l'arrêté du 19 février, qui lui prescrivait de remettre le commandement au général Masséna, sachant quelle était l'intention du Directoire, intention connue des commissaires, considéra sa mission comme terminée, et Masséna comme devenu général en chef. Il lui déféra ses pouvoirs et se disposa à quitter Rome.

A peine Masséna avait-il pris possession du commandement que des murmures s'élevèrent unanimement dans l'armée. Le 24 février, tous les officiers, sous-lieutenants, lieutenants et capitaines, s'assemblèrent ; après une longue et vive discussion, ils déclarèrent qu'ils ne reconnaissaient pas Masséna pour général en chef, et que Berthier serait invité à conserver le commandement. Ils nommèrent un comité chargé de veiller au bon ordre, à la sûreté de la ville et à l'honneur de l'armée ; ils envoyèrent au Directoire une adresse pour expliquer les motifs de leur conduite, et chargèrent quatre d'entre eux de la porter à Paris.

La délibération par laquelle l'assemblée des officiers sollicitait le général Berthier de ne point quitter l'armée, était dictée par les plus honorables sentiments. On y lisait : — « Plusieurs individus, revêtus de pouvoirs, courent les maisons des plus riches de la ville, enlèvent les effets les plus précieux sans donner aucun reçu. De pareils crimes ne peuvent rester impunis ; ils crient vengeance et déshonorent le nom français, qui, plus que jamais, doit être respecté de tout l'univers. Nous le jurons, en face de l'Éternel, dans son temple où nous sommes assemblés, nous désavouons toutes les spoliations faites dans la ville de Rome et dans les Etats ecclésiastiques. Nous vouons haine et mépris aux vils individus qui s'en sont rendus coupables. Nous jurons de ne plus être les instruments des monstres qui abusent de notre constance et de notre courage. Le soldat et l'officier souffrent dans la misère la plus profonde ; cependant il y a dans la caisse plus de millions que les trois qui sont dus à l'armée. Tout est en règle ; en deux fois vingt-quatre heures l'arriéré de solde peut être payé. — Nous demandons que les effets enlevés aux maisons et aux églises appartenant aux puissances avec lesquelles nous sommes en paix soient restitués, et que ces édifices soient remis dans leur état primitif. — Indépendamment de la solde, nous persistons à demander vengeance des vols faits dans Rome par des monstres revêtus de grades et par des administrateurs avides et corrompus, plongés jour et nuit dans le luxe et la débauche. Vous avez toute l'autorité entre les mains ; vous pouvez sévir contre les brigands qui nous déshonorent. Nous vous le disons franchement : faute par vous de punir et d'arrêter ces excès, nous rejetterons sur vous-même le déshonneur qui nous menace, et vous serez censé partager le crime ; nous aimons à croire que vous êtes pur et que votre conduite le prouvera. — Si vous êtes jaloux d'emporter notre estime, c'est-à-dire l'estime de l'armée, vous nous rendrez une justice prompte et complète. »

Le général Berthier ne voulut point accepter un commandement que le Directoire lui avait ôté ; il se sentait impuissant à réparer et à faire cesser des désordres que son autorité incomplète n'avait pu prévenir et empêcher. Masséna conçut un instant l'espoir de se maintenir à la tête de l'armée. C'était contre lui personnellement qu'éclatait la rébellion. Les vieilles querelles de l'armée du Rhin et de l'armée d'Italie, qui avaient souvent amené des scènes de violence entre la division Bernadotte et les troupes de Masséna et d'Augereau, s'étaient ravivées et contribuaient au désordre. D'ailleurs, Masséna passait pour s'occuper beaucoup plus de sa fortune que du bien-être des soldats. Malgré sa courageuse fermeté et l'empire qu'il exerçait sur les troupes quand il les conduisait au combat, ce général, qu'ils avaient surnommé « l'enfant chéri de la victoire, » fut contraint de quitter son commandement. Il se retira à Monte-Rosso, près de Rome, d'où il écrivit, le 26 février, au général Bonaparte : — « Que vais-je devenir, mon général ? je l'ignore. J'ai recours à vos bontés ; j'attends tout de vous ; une ambassade m'épargnerait le désagrément de rentrer en France d'ici à quelque temps. Je ne dois plus servir. Je n'ai rien à me reprocher, il est vrai. Mais l'opinion publique ! ... Enfin, je me jette dans vos bras et n'entre pas dans d'autres détails qui me navrent le cœur. »

Berthier avait quitté Rome. Ce fut de Bologne qu'il écrivit au général Bonaparte[21] : — « Je ne sais ce qui peut arriver par le manque d'argent. Nos ressources sont presque nulles. Rome est pauvre en écus, et il faut de l'argent pour assurer ses subsistances et pour soutenir son nouveau gouvernement. Il y a dans la ville cinquante mille mendiants.

« Masséna et moi n'avons plus la confiance, il faut nous remplacer et prendre un parti pour punir les officiers insurgés à Rome. Il faut dans la Cisalpine un général en chef, et surtout de l'argent.

« Jamais on n'a eu plus de peines que je n'en éprouve ; mes intentions sont pures ; mais je dois le déclarer, il ne me reste ni les talents ni la confiance nécessaires dans la situation où est l'Italie.

« Je vous prie de me faire rappeler. Je désire que ma conduite soit examinée. J'ai tout fait pour la liberté de Rome, pour l'intérêt et pour l'honneur de la république française ; mais les hommes s'usent. Je le suis dans ce pays. »

Trois jours après, il écrivait de Milan : — « Toute l'armée d'Italie a été en insurrection, c'est un grand malheur pour la discipline. Je suis parvenu à tout calmer pour le moment, mais il faut de l'argent et prendre à cet égard des mesures positives. »

Ce n'était point la sédition des officiers de l'armée de Rome qu'il avait calmée : dès le lendemain du jour où elle avait commencé, elle avait eu des conséquences faciles à prévoir ; jusqu'alors aucune résistance ne s'était présentée devant l'armée française ; la population restait tranquille et soumise, mais dès qu'on vit cette armée sans chef et sans discipline, l'espérance de surprendre et d'exterminer les vainqueurs ranima les sentiments de haine et de vengeance : des agitateurs parcoururent la ville et les campagnes, les prêtres publièrent que les madones avaient pleuré : des milliers de furieux et de fanatiques se répandirent de tous côtés, se jetant sur les Français isolés et les massacrant. Ce carnage dura peu ; la générale fut battue, les soldats regagnèrent leur caserne, Masséna était encore à Monte-Rosso ; on se remit provisoirement sous ses ordres ; les insurgés n'avaient ni chefs, ni direction ; ils furent repoussés à la pointe des baïonnettes jusqu'au faubourg Transtevere, foyer de ce soulèvement ; on les y poursuivit et l'extermination fut grande. Le général Murat, à la tête de la cavalerie, alla au-devant d'un rassemblement de gens de la campagne qui accouraient en aide aux insurgés de la ville ; il les rencontra auprès d'Albano, les culbuta et en tua un grand nombre.

L'insurrection romaine fut ainsi réprimée en quelques heures. Mais ce danger d'un moment et cette victoire n'eurent pas d'influence sur la révolte des officiers. Masséna ne dut pas moins s'éloigner il se rendit à Ancône. Le général Dallemagne, appelé au commandement par son rang d'ancienneté, l'exerça sous l'autorité du comité des officiers. Ils sommèrent les chefs des administrations militaires de comparaître devant eux, et se firent rendre compte de tous les services. Haller fut appelé, et, comme toujours, il expliqua si bien sa conduite, donna une si grande idée de sa capacité, qu'il se retira honoré de la confiance et des éloges du comité. Ils envoyèrent des officiers faire enquête sur la conduite du général Masséna dans les villes ou provinces qu'il avait occupées. Un officier de l'état-major du général Cervoni fut traduit devant une commission militaire et condamné à mort, mais il s'y déroba par la fuite.

Lorsque le Directoire fut informé de ce qui se passait à Rome, son embarras fut grand ; rétablir l'ordre était une tâche difficile ; punir les coupables semblait impossible ; les officiers de l'armée de Rome s'étaient engagés par serment et sur l'honneur à n'abandonner aucun d'entre eux ; les sous-officiers et les soldats s'étaient dévoués à leur cause.

Sans prendre aucune détermination, sans rien prescrire au général Gouvion Saint-Cyr, en lui déguisant même la gravité des circonstances, le Directoire lui donna ordre de partir sur-le-champ, et le chargea de dépêches pour le général Berthier à qui l'on rendait le commandement de Rome, comprise de nouveau dans l'armée d'Italie. Gouvion Saint-Cyr s'arrêta à Milan pour remettre à Berthier les instructions du Directoire. Elles portaient que les officiers qui avaient signé l'adresse devaient être mis en arrestation ; ils étaient au nombre d'environ trois cents. — « Croyez-vous cela possible ? dit Saint Cyr. — Vous verrez, répondit Berthier ; quand vous serez sur les lieux, vous m'écrirez, et nous aviserons à ce qu'il sera convenable de faire. »

Il y avait déjà un mois que l'armée de Rome n'avait plus de chef : car le général Dallemagne était à la disposition du comité ; non-seulement les officiers supérieurs, mais tous les officiers des compagnies se présentèrent devant le nouveau général.

Sans rien ordonner, sans rien préjuger, le général Gouvion Saint-Cyr, avec une gravité sévère, parla de leur conduite, de leur manque d'obéissance et de respect pour leur général en chef, de l'inconvenance de leur adresse envoyée au Directoire ; il leur remontra dans quelle anarchie et quel désordre étaient jetées une armée et une nation où la force militaire se constituait en assemblée délibérante.

Les officiers répétèrent, pour se justifier, tout ce qu'ils avaient exposé dans la protestation qu'on leur reprochait, et ajoutèrent qu'en signant une adresse ils n'avaient fait que ce qu'on leur avait prescrit de faire avant le 18 fructidor, lorsqu'on avait voulu avoir leur signature pour appuyer la majorité du Directoire. D'ailleurs, l'irrégularité de leur conduite n'avait, disaient-ils, amené aucune conséquence fâcheuse ; ils avaient mis un terme aux mesures de spoliation exercées contre les Romains ; ils avaient obtenu le payement d'une partie de la solde arriérée ; ils avaient fait cesser les désordres qui rendaient le nom des Français odieux en Italie : maintenant ils allaient rentrer complétement dans leur devoir et n'avaient rien à réclamer que l'indulgence du Directoire pour les députés qui avaient porté l'adresse.

Depuis le commencement des guerres de la Révolution, rien de pareil à l'insurrection de l'armée de Rome n'était arrivé. C'était sans aucun doute un très-grave événement. Un gouvernement régulier n'aurait pas manqué à faire acte de justice, à rechercher et à punir les principaux coupables ; mais l'autorité du Directoire était si mal établie et si faible ; l'opinion publique lui refusait tellement son appui ; il était si manifeste qu'il subsistait uniquement parce que l'armée était venue à son aide, que la détermination d'user de rigueur envers les officiers de l'armée de Rome eût été une haute imprudence.

Le général Saint-Cyr en jugeait ainsi ; mais pas plus que le général Berthier, il n'osait se refuser à exécuter les ordres qu'il avait reçus. Il convoqua les chefs de corps et leur dit qu'il s'agissait d'arrêter les officiers signataires des adresses et des arrêtés de l'assemblée ou du comité de l'insurrection. Ils déclarèrent que l'exécution de cet ordre leur paraissait impossible. Les officiers étaient liés par un serment et devaient tous se soutenir solidairement ; les soldats leur étaient dévoués ; depuis le séjour à Rome, la discipline s'était relâchée : des correspondances étaient établies entre les différents corps de l'armée d'Italie ; l'esprit de sédition y fermentait sur tous les points qu'elle occupait ; un signal parti de Rome pouvait susciter une rébellion générale. Saint-Cyr avait déjà présenté toutes ces objections aux commissaires du gouvernement ; mais ils ne concevaient pas comment on pouvait supposer qu'un ordre du Directoire n'obtiendrait pas une complète obéissance. Ainsi, il se trouva donc contraint à maintenir l'ordre qu'il venait de donner. Parmi les actes revêtus de signatures, il y en avait un qui était souscrit de vingt et un noms seulement. Saint-Cyr agit comme s'il n'avait entre les mains aucune autre preuve de délit.

A dix heures du soir, les officiers supérieurs allèrent en personne arrêter les prévenus et les conduire au château Saint-Ange ; on n'aurait pas trouvé dans toute l'armée un officier, sous-officier ou soldat qui eût voulu se charger de cette commission.

Dès le lendemain, l'assemblée des officiers se réunit au Capitole. Ils étaient assurés de la disposition favorable des soldats. Après beaucoup de débats entre les plus prudents et les plus violents, il fut décidé qu'une députation serait envoyée au général : il refusa de la recevoir. — « La réunion des officiers était, répondit-il, un acte contraire à la discipline, et serait même une révolte si l'assemblée ne se séparait pas à l'instant. »

Cette réponse exalta encore davantage les séditieux : toutefois, se porter en armes au château Saint-Ange pour délivrer les prisonniers était une résolution très-grave. On envoya une seconde députation, en la chargeant de forcer la consigne, si elle n'était pas admise. Les soldats de garde étaient fort attachés à leurs officiers et disposés à leur obéir en tout ; mais ils gardaient leur général et n'admettaient point la pensée de manquer à sa consigne.

Pendant ce temps, on avait essayé d'exercer quelque influence sur les officiers arrêtés ; on leur proposait de désavouer leur signature et de dire que leur nom n'avait pas été souscrit par eux. Comme leurs camarades avaient promis de les délivrer, ils se refusèrent d'abord à ce désaveu ; mais les heures s'écoulaient, et ils ne voyaient pas arriver leurs libérateurs ; ils commencèrent à s'inquiéter de leur situation ; ils se crurent abandonnés. Les uns, puis les autres, et tous enfin, signèrent la déclaration qui leur était proposée. Muni de cette pièce, le général demanda aux commissaires du Directoire, si maintenant ils ne voyaient point par eux-mêmes que, si on persistait dans les voies de rigueur, l'armée allait être en pleine révolte, et s'ils étaient encore d'avis de pousser plus loin cette affaire.

Les commissaires, étonnés d'un tel mécompte, comprirent qu'il était sage de se contenter du désaveu des officiers détenus et de les mettre en liberté.

Il était temps : l'assemblée des officiers allait se porter avec les troupes sur le château Saint-Ange. Des commissaires napolitains ou romains du parti ennemi des Français étaient, depuis les premiers temps de la sédition militaire, activement occupés à aggraver le mal, à semer par la corruption le désordre dans l'armée française, et par les passions patriotiques ou religieuses, l'insurrection dans la population de Rome et dans les États pontificaux ; leurs manœuvres et leurs efforts avaient réussi à préparer une journée de tumulte.

Le général Saint-Cyr fit battre la générale et prit les mêmes dispositions, qui avaient réussi au général Masséna avant son départ, lors de l'émeute des Transtévérins.

Toute l'armée se voyant appelée à combattre se rangea sous les drapeaux ; chaque corps se rallia à son chef ; la discipline reprit son autorité. Saint-Cyr laissa pendant quelques heures l'armée dans cette attitude défensive, en bon ordre, sous les armes. Puis, vers le soir, il se rendit successivement dans chacune des places publiques où l'armée était rangée, et il fit lecture d'une proclamation concertée avec les commissaires du Directoire.

« La bravoure et la subordination militaire vous ont conduits à la victoire. Vous ne pouvez pas cesser d'être braves : vous ne cesserez pas non plus d'être soumis aux lois. Les armées savent obéir pour vaincre ; elles ne souffriront pas qu'on les agite pour les dissoudre. Le Directoire compromettrait votre gloire et votre salut s'il ne réprimait pas l'insubordination ; il est temps de vous apprendre ce qu'il a fait pour accomplir ce devoir. Il n'a point considéré comme coupables tous les officiers qui se sont réunis en assemblée ; il a ordonné d'examiner la conduite de dix ou douze d'entre eux ; il a sévèrement défendu d'inquiéter aucun des autres.

« Le Directoire ne s'est pas seulement souvenu de vos victoires ; il s'est occupé de vos besoins. Vous avez eu à souffrir, et vous avez fait preuve de constance. Les soins du gouvernement feront cesser vos souffrances II sait que votre dévouement est sans bornes. Mais il veut que les malveillants n'aient plus de prétextes. Des arrêtés du Directoire ordonnent la recherche et la punition des dilapidateurs, l'acquittement de la dette de la patrie envers chacun de vous, l'examen de la conduite de vos affaires.

« Soldats ! c'est par la discipline militaire la plus rigoureuse que la république romaine, que vous venez de rétablir, s'est élevée jadis à un degré de gloire que vous seuls avez pu atteindre. Dans cette Rome, où vous êtes, aucun acte d'insubordination n'est demeuré impuni durant les siècles de liberté. Les discordes étaient réservées pour les assemblées publiques ; à l'armée, les citoyens ne savaient qu'obéir et vaincre. Fidélité à la Constitution, haine aux instigateurs des rébellions militaires, haine aux dilapidateurs de la fortune publique : voilà mes serments et les vôtres. »

Tout d'une voix, les officiers et les soldats s'écrièrent : « Nous le jurons. »

Ainsi l'ordre fut rétabli dans l'armée d3 Rome. Mais les causes qui l'avaient troublé restaient les mêmes. Tenir au courant la solde des troupes, qui occupaient la Cisalpine, les États romains et les îles ioniennes ; les nourrir et les entretenir ; créer une marine à Ancône, disposer tout à Civitta-Vecchia pour l'embarquement d'une division destinée à la grande expédition que préparait le général Bonaparte : c'était une masse de dépenses auxquelles on ne pouvait suffire que par d'énormes exactions et en dépouillant toutes les églises. Un tel abus de la victoire et de la force exaspérait les populations et répugnait aux officiers et aux soldats employés à ces exactions. Haller, chargé de recueillir l'argent nécessaire pour l'immense entreprise dont la France et l'Europe se préoccupaient sans deviner quelle en serait la destination, n'écoutait nulle réclamation. Le désespoir des Italiens, la résistance qu'ils opposaient parfois à une si crue lle perception, les murmures de l'armée, les représentations des généraux le trouvaient impitoyable et inflexible ; en même temps cette opération financière ne s'accomplissait point sans désordre, et il n'était guère possible de compter sur la probité de tous les agents. L'Italie ne pouvait donc présenter aucune sécurité. Chaque jour on pouvait s'attendre à quelque insurrection des habitants, à quelque sédition des troupes.

 

Cependant le général Bonaparte paraissait ne se point préoccuper de cette situation de l'Italie, ni de l'état de cette armée qui était la sienne, et où le désordre régnait depuis qu'il ne la gouvernait plus. Ce fut après avoir inspecté les préparatifs qui, depuis quelques semaines, étaient en pleine activité sur la côte, après s'être rendu compte des difficultés, des périls et des moyens de succès, qu'il renonça à l'expédition d'Angleterre, dont même avant cet examen il ne se faisait pas une idée favorable. Dès lors toutes ses pensées, toutes ses volontés se portèrent vers les projets qu'il avait conçus sur l'Orient. Ils avaient rempli son imagination, et maintenant, avec une patience active, avec un soin minutieux, avec tout son talent d'administration, avec l'exactitude et le calcul de son génie pratique, il se préoccupa de tout ce qui pouvait assurer le succès d'une entreprise, qui semblait si peu sensée. Il avait étudié tous les mémoires qui, à diverses époques, avaient été présentés au gouvernement pour la conquête de l'Egypte ; il avait déjà recueilli une foule de renseignements, lorsque son armée avait occupé la côte de l'Adriatique et les îles vénitiennes. Son dessein avait pris corps dans son esprit et dans sa volonté.

Il fallut d'abord persuader le Directoire. On pouvait supposer que ce n'était pas facile ; jamais un gouvernement raisonnable ne se serait prêté à un tel dessein : éloigner, non pas seulement de la France et de l'Italie, mais de l'Europe, l'élite de l'armée ; épuiser toutes les ressources financières ; vider les arsenaux de la marine et de la guerre ; se priver des services de tant de généraux expérimentés, de tant d'officiers distingués ; permettre au héros qui avait vaincu les armées autrichiennes et conquis l'Italie, dont le nom faisait trembler toute l'Europe, de s'exiler ainsi : il semblait que ce fût un acte de démence. Et on allait le commettre au moment où, contre le droit des gens et les traités, on avait envahi la Suisse et Rome ; où l'on menaçait le Piémont, Naples et la Toscane ; où l'on semait partout les insurrections révolutionnaires ; où l'on supprimait la puissance temporelle et religieuse du chef de la religion catholique ; où l'on jetait dans le désespoir des populations exaspérées par la conquête et le pillage ; où le désordre gagnait l'armée elle-même.

Il ne paraît pas que le Directoire ait témoigné une ferme opposition à la volonté du général Bonaparte : elle était énergique et dominante ; il avait si bien étudié son projet, il savait le présenter d'une façon si persuasive, qu'il séduisait et entraînait les hommes les plus sensés : savants, hommes politiques, généraux, tous restaient sans objection ou passaient à l'enthousiasme : tant avait de force la parole de celui qui avait acquis toute la puissance du succès, qui avait toujours réussi à travers les dangers et souvent contre les probabilités.

Cette puissance sur les esprits, cet irrésistible ascendant auquel le gouvernement était toujours contraint de céder, cette autorité qui était assurée de la sanction de l'opinion publique, était précisément ce qui inquiétait le Directoire ; il cherchait les moyens de se délivrer de cette gêne, d'éloigner le danger qui menaçait son existence et qui lui laissait entrevoir la ruine prochaine de son pouvoir dictatorial. Les inconvénients et les dépenses qu'allait entraîner l'expédition d'Egypte étaient évidents ; mais, puisqu'il n'y avait pas un autre moyen de s'affranchir du général Bonaparte, puisque lui-même le voulait, le Directoire ne résista point.

Dès les premiers jours de mars, il ne fut plus question, entre lui et le Directoire, de la descente en Angleterre. Tous les actes du gouvernement, toute l'activité de l'administration de la guerre et de la marine, tous les mouvements de troupes se rapportèrent à la Méditerranée et aux moyens d'embarquer une armée pour être portée en Orient. Le chef qui devait la commander prit ou obtint le plein pouvoir de régler, d'ordonner, de prescrire impérieusement les dispositions, les préparatifs, les approvisionnements qui lui étaient nécessaires. Peut-être, à aucune époque de sa vie, n'a-t-il déployé une semblable activité. Alors l'administration était irrégulière et mal contrôlée ; elle n'agissait point avec ce mécanisme habile que, depuis, il réussit à instituer ; il n'avait pas sous sa main des hommes choisis ou formés par lui. Il lui fallut s'occuper de tous les détails ; comme le désordre était complet, même dans l'armée, il avait tout à créer. Il travaillait jour et nuit ; il savait où était chaque régiment, quelle était sa force, ce qui lui manquait, sur quel port de la Méditerranée il convenait de le diriger ; il écrivait des lettres pour donner ses ordres, ou envoyait signer par le Directoire des instructions ou des arrêtés. Les finances étaient aussi à sa disposition : c'était pour lui procurer de l'argent que la Suisse avait été envahie, qu'on était allé faire une révolution à Rome et chasser le Pape ; on lui rendait compte du trésor de Berne et de l'argenterie des églises d'Italie.

C'est ainsi que ses ordres mettaient tout en mouvement à Toulon, à Nice, à Gênes, à Civitta-Vecchia, à Ancône et à Corfou ; les bâtiments du commerce étaient retenus et nolisés ; on se procurait par réquisition ce qu'on ne pouvait acheter ; les troupes affluaient vers les ports où les navires leur étaient préparés.

Le 12 avril, le Directoire signa un arrêté qui ne fut point publié. — « Il sera formé une armée qui portera le nom d'armée d'Orient. — Les départements de la Corse, de Corcyre et de la mer Égée seront compris dans son arrondissement. — Le citoyen Bonaparte est nommé général de l'armée d'Orient. — La destination de l'armée d'Orient sera réglée par des arrêtés séparés. »

Un autre arrêté disait : — « Les forces navales de la Méditerranée, les forces de terre qui se trouvent stationnées dans les divisions militaires de Toulon et de Brest, les divisions de l'armée d'Italie qui sont à Gênes et à Civitta-Vecchia, dans les îles de Corfou et de la mer Egée seront sous les ordres immédiats du général Bonaparte jusqu'à son embarquement, dans lequel il comprendra autant de forces qu'il le jugera convenable. »

Le même jour, 12 avril, le Directoire signait un arrêté ainsi conçu : — « Le général en chef de l'armée d'Orient est chargé de s'emparer de l'île de Malte. » Un autre article autorisait toutefois le général à ne s'emparer de Malte qu'autant qu'il le jugerait possible, sans compromettre le succès des autres opérations dont il était chargé.

Jamais gouvernement n'avait été appelé à prendre et à écrire, en un même jour, tant et de si grandes résolutions. — « Le Directoire exécutif, considérant que les beys qui se sont emparés du gouvernement de l'Egypte ont formé les liaisons les plus intimes avec les Anglais et se sont mis sous leur dépendance absolue ; qu'en conséquence ils se livrent aux hostilités et aux cruautés les plus terribles contre les Français, qu'ils vexent, pillent et assassinent chaque jour. — Considérant qu'il est de son devoir de poursuivre les ennemis de la République partout où ils se trouvent et en quelque lieu qu'ils exercent leurs manœuvres hostiles. — Considérant, d'ailleurs, que l'infâme trahison à l'aide de laquelle l'Angleterre s'est rendue maîtresse du cap de Bonne-Espérance, ayant rendu l'accès des Indes très-difficile aux vaisseaux de la République par la route usitée, il importe d'ouvrir aux forces républicaines une autre route pour y arriver, y combattre les satellites du gouvernement anglais et y tarir la source de ses richesses corruptrices, arrête ce qui suit :

« Le général en chef de l'armée d'Orient dirigera sur l'Egypte les forces de terre et de mer dont le commandement lui est confié, et il s'emparera de ce pays. — Il chassera les Anglais de toutes les possessions de l'Orient où il pourra arriver, et notamment il détruira tous leurs comptoirs sur la mer Rouge. — Il fera couper l'isthme de Suez, et il prendra toutes les mesures nécessaires pour assurer la libre et exclusive possession de la mer Rouge à la république française. — Il améliorera par tous les moyens possibles le sort des naturels de l'Egypte. — Il maintiendra, autant qu'il dépendra de lui, une bonne intelligence avec le Grand Seigneur et ses sujets immédiats. — Les frégates de la République qui se trouvent à l'île de France se rendront dans le port de Suez, où elles seront sous les ordres du général en chef de l'armée d'Orient. — Elles amèneront tous les bâtiments de transport qui se trouvent dans les différents ports des îles de France et de la Réunion[22]. »

Tous ces arrêtés n'étaient pas imprimés et restaient inconnus au public : c'était une sage précaution. Ils auraient mis les Anglais sur leurs gardes, et l'expédition aurait pu devenir impossible. En outre, de tels projets, de si étonnantes imaginations, présentés sous forme de considérants et d'articles impératifs, auraient assurément paru insensés. Encore qu'il n'y eût aucune liberté de la tribune et de la presse, qu'aucune discussion ne rendît attentifs les esprits éclairés ou raisonnables, que rien n'avertît l'ignorance et l'aveuglement du vulgaire, ce programme de conquête aurait paru effrayant ou ridicule.

Mais le but de l'expédition n'était connu que d'un très-petit nombre de personnes. Il n'était point nécessaire de le confier aux généraux ni aux administrateurs qui, pour le moment, n'avaient pas une autre tâche que de diriger les troupes vers les différents ports, ou de tout disposer pour les embarquer. Le secret fut étonnamment gardé : le Directoire et le général n'en laissèrent rien connaître aux agents et aux employés secondaires.

Le public ne savait rien, sinon que le général Bonaparte avait conçu un vaste dessein, qu'il allait former un grand établissement, accomplir quelque chose de merveilleusement glorieux. Il conduisait avec lui Monge, Bertholet, Fourier, Costaz, Dolomieu, Geoffroy-Saint-Hilaire, Thouin, Conté ; des hommes sensés, des gens d'esprit, des littérateurs, sollicitaient pour être de l'expédition ; la jeunesse des écoles s'y précipitait. Si le général Bonaparte l'eût voulu, il aurait emmené tout l'Institut et toute l'École polytechnique ; il semblait que ce fût une croisade de la civilisation.

Le Directoire, qui lui accordait le pouvoir de donner de l'avancement dans son armée, n'avait pas à lui refuser de choisir les généraux qui commanderaient sous ses ordres. Il avait dès longtemps confié ses projets à Desaix, pour qui il avait pris tant de goût et de confiance ; déjà le Directoire lui avait à regret accorde un commandement. Il fallut aussi consentir à rendre du service à Cafarelli Dufalga, qui, comme Desaix, portait la tache originelle d'avoir, avec le général Victor de Broglie et Desaix, protesté contre le 10 août. Échappé aux persécutions de la Terreur, il avait été employé dans l'armée de Sambre-et-Meuse et avait eu une jambe emportée au passage du Rhin, en 1795. Il était l'officier le plus distingué de l'arme du génie et membre associé de l'Institut, où il avait lu des mémoires fort remarqués. Le général Bonaparte avait apprécié tout son mérite ; il voulait même qu'il fût le successeur de Pléville Le Peley, ministre de la marine qui venait de donner sa démission après avoir inutilement combattu le projet de l'expédition ; elle devait, disait-il, avoir pour résultat la ruine de la marine française. Rewbell, en souvenir de la protestation de Strasbourg, s'opposa obstinément au choir qui lui était proposé. La discussion fut vive, Cafarelli ne fut pas ministre ; mais le général Bonaparte, déclara qu'il ne travaillerait aux préparatifs qu'avec Cafarelli : il commanda le génie comme général de division dans l'armée d'Orient.

Kléber était un des amis de Cafarelli ; comme lui, il avait Rewbell pour ennemi ; il était en complète disgrâce et n'avait pas été employé depuis la retraite de Jourdan. En même temps que général distingué par son talent et son courage, il était homme de beaucoup d'esprit, frondeur, d'une intarissable verve contre les opinions, la capacité, le caractère des généraux et des gouvernants ; trouvant tout mauvais, ingénieux à saisir le côté faible des hommes et des plans de conduite ; disant des mots incisifs et cyniques qui portaient coup et qu'on répétait ; n'ayant jamais appartenu à aucun parti, en ce sens qu'il les avait tous raillés et blâmés. Rewbell avait sans doute eu à se plaindre de quelque sarcasme offensant et lui gardait une rancune obstinée. Le général Bonaparte s'attacha à le séduire et y réussit ; car ils avaient sans doute à critiquer en commun beaucoup de choses et beaucoup de personnes. Il obtint son approbation sur les projets d'Orient, en les lui présentant sous un jour plus raisonnable que les arrêtés du Directoire. Kléber fut persuadé au point qu'il écrivit à Moreau, qui était son ami et qui n'avait pas bonne idée de l'entreprise. Il essaya vainement de changer son opinion. Un des nombreux arrêtés, signés le 12 avril, portait : — « Le général de division Kléber sera employé sous les ordres du général en chef Bonaparte. »

Berthier continua à être son fidèle chef d'état-major. Il eut dans son armée, Baraguey-d'Hilliers, Vaubois, Lannes, Belliard, Davoust, Murat, Andréossi. Le général Menou, qu'il avait préservé des vengeances jacobines après le 13 vendémiaire, lui demanda à servir sous ses ordres. Il le savait fort brave et très-honnête homme. Peu lui importait quelle opinion il avait eue. Il lui répondit à peu près dans les mêmes termes que le jour où il lui avait envoyé un billet, lors de son procès devant le conseil de guerre. — « J'ai vu le 13 vendémiaire de plus près que personne. Vous avez été victime de la lâcheté et de la perfidie des commissaires ridicules qui s'étaient attribué tout le pouvoir, en laissant peser toute la responsabilité sur les généraux. » — Le mot sur les commissaires pouvait se rapporter à Barras. Le Directoire n'en signa pas moins la nomination du général Menou.

Tout était prêt : les troupes étaient aux lieux de leur embarquement ; les généraux à leur tête. L'arrivée du général Bonaparte était annoncée pour la dernière semaine d'avril. Berthier et l'état-major étaient à Toulon ; plusieurs aides de camp du général en chef déjà partis. Le Directoire, pour prolonger l'erreur du ministère anglais, qui croyait encore à la réalité d'une tentative de descente, avait fait publier le 2 avril un arrêté qui enjoignait au général Bonaparte de se rendre à Brest, lorsqu'un événement imprévu suspendit son départ et même remit en question le projet qui avait motivé ces immenses préparatifs et des dépenses inouïes.

 

Bernadotte était un des généraux que le général Bonaparte avait le plus distingués, soit qu'il eût reconnu en lui des talents militaires, soit qu'il fût porté à ménager l'esprit ambitieux et orgueilleux, les préoccupations politiques, le caractère indépendant et obstiné d'un lieutenant, qui ne s'était point formé sous ses ordres et à son école. Peut-être, en l'envoyant à Paris avant le 18 fructidor, avait-il espéré qu'il y prendrait un rôle plus important et se conduirait avec une mesure que n'avait point gardée Augereau. Bernadotte était revenu en Italie prendre le commandement de sa division, et il y était resté depuis la paix de Campo-Formio. A ce moment, tous les généraux n'ayant plus l'occasion d'être employés activement en Italie, cherchaient à s'assurer une position. Le général Bernadotte sollicita[23] le Directoire de lui donner un commandement dans l'armée qu'on destinait à envahir le Portugal ou de le nommer commandant à l'île de France et dans l'Inde, sinon dans les îles vénitiennes : autrement il demandait sa retraite. En même temps, écrivait au général Bonaparte pour le prier de le servir auprès du Directoire. Mais déjà ses relations avec son ancien chef n'étaient plus les mêmes ; il ne témoignait aucun désir de servir désormais sous ses ordres. — « Si on me donne ma retraite, je vous prie de vouloir bien employer à l'armée d'Angleterre deux de mes aides de camp, qui serviront la République avec le même zèle et la même ardeur qui ont caractérisé toujours les troupes du Rhin. Ils pourront, comme moi, s'incliner devant les talents, mais jamais devant l'audace. Quoique j'aie à me plaindre de vous, je m'en séparerai sans cesser d'avoir pour vos talents la plus grande estime. »

Le général Bonaparte ne s'offensa point de cette lettre. Il répondit[24] : « Le Directoire s'empressera, à ce qu'il m'a assuré, de saisir les occasions de faire ce qui pourrait vous convenir. Il vous laissera le choix de prendre soit le commandement des îles ioniennes, soit une division de l'armée d'Angleterre, augmentée des troupes que vous aviez à l'armée de Sambre-et-Meuse, ou même une division territoriale, celle de Paris, par exemple. Personne ne fait plus de cas que moi de la pureté de vos principes, de la loyauté de votre caractère et des talents militaires que vous avez développés pendant le temps que nous avons servi ensemble. Vous seriez injuste si vous en doutiez un seul instant. Dans toutes les circonstances je compterai sur votre estime et votre amitié. »

Peu après le général Bonaparte lui écrivit : — « J'aurais fort désiré vous avoir avec moi en Angleterre, mais il paraît que le gouvernement croit votre présence nécessaire pour commander en Italie. Ce poste est essentiel, et vous servirez la République en éclairant la marche des nouveaux républicains d'Italie. »

On ne pouvait pas songer à Bernadotte pour accomplir la révolution de Rome. Le général Bonaparte confia cette mission à Berthier et le Directoire à Masséna. Il fut nommé ambassadeur à Vienne et commença par refuser cette mission. Le Directoire chercha à rendre cette ambassade plus pompeuse que ne le comportaient les mœurs républicaines. Le traitement fut considérable ; les secrétaires d'ambassade choisis avec discernement ; des aides de camp accompagnaient leur général.

Il ne semblait pas facile de justifier aux yeux de l'Autriche les invasions et les spoliations de la Suisse et des États pontificaux. Le nouvel ambassadeur fut encouragé, par l'accueil qui lui fut fait, à traiter ce sujet. Les assurances qu'il donna du désir qu'avait le gouvernement français de maintenir la paix furent acceptées comme sincères et dignes de confiance. On ne trouva point que le traité de Campo-Formio eût été violé en rien par cette double conquête, et l'on protesta que l'empereur avait la ferme volonté de continuer à vivre en bonne intelligence avec la France.

Bernadotte avait pour instruction secrète et non écrite de travailler, par des voies souterraines et des intrigues de cour, à procurer la disgrâce du baron de Thugut, qui avait été peu favorable à la paix et qui passait pour hostile à la France. C'était surtout par l'influence de l'impératrice que l'ambassadeur pouvait espérer de réussir dans ce projet. Mais arrivé à Vienne le 8 février 1798, le général Bernadotte n'avait pu lui être présenté que le 8 avril. L'impératrice était sur le point d'accoucher, lorsque l'ambassadeur avait eu son audience de l'empereur. Dans cet intervalle, sa position auprès de la cour et du cabinet de Vienne était devenue moins assurée. Les griefs, que devait infailliblement susciter la conduite du Directoire, s'accumulaient de jour en jour : depuis l'occupation de Rome la rupture avec la cour de Naples paraissait impossible à éviter. Une pareille conduite au moment où l'on voulait se rendre favorable l'impératrice, fille de la reine de Naples, prouvait l'inconsistance de la politique française. L'ambassadeur fut chargé d'assurer cette princesse qu'elle ne devait concevoir aucune inquiétude au sujet de Naples. Cette précaution était tardive. Toutefois, le général Bernadotte crut pouvoir faire remettre r un mémoire contre le système politique du baron de Thugut ; il le représentait comme ayant compromis les bonnes relations qui, sans lui, auraient existé entre le Directoire et la cour de Naples.

En ce même moment, l'empereur s'était résolu à ne point conserver au baron de Thugut le titre officiel de ministre des affaires étrangères, et de confier ce département au comte de Cobentzel. C'était probablement un prétexte pour ne point lui laisser la direction du congrès de Rastadt. On commençait à croire généralement, dans la région politique, qu'une intime intelligence existait entre le général Bonaparte et M. de Cobentzel ; qu'ils avaient concerté ensemble des projets qui menaçaient l'Europe de graves changements. La cour d'Autriche pouvait s'en inquiéter. Le Directoire encore davantage ; car il y avait lieu de supposer que, pour mettre à exécution les combinaisons dont les deux plénipotentiaires de Campo-Formio s'étaient confidentiellement entretenus, il fallait commencer par ne pas laisser subsister tel qu'il était le gouvernement de la république française.

Le général Bernadotte était plus exagéré encore dans ses méfiances ; il connaissait toute la portée de l'ambition du général Bonaparte et s'alarmait pour la République et pour la liberté. Les amis du général Bonaparte, et surtout les généraux de l'armée d'Italie, qui avaient vécu en jalousie et en animosité avec Bernadotte, n'avaient pas approuvé sa nomination à l'ambassade. Dans leur malveillance, ils lui reprochaient de ne point représenter la France et la République avec assez de fierté, et de chercher à complaire à la cour et à l'aristocratie de Vienne. On alla jusqu'à dire que ses aides de camp ne portaient la cocarde tricolore que dans l'intérieur de son hôtel. Ces propos malveillants passèrent dans des articles de journaux.

Le Directoire s'émut de ce patriotique mécontentement ; il envoya à l'ambassadeur les numéros où l'on avait mal parlé de lui. — « Nous ne pouvons croire, disaient les Directeurs, qu'un général, qui a si bien servi la nation sous le drapeau tricolore, néglige de faire respecter ses couleurs. » — En même temps il lui était ordonné d'arborer à son hôtel le drapeau national, s'il ne l'avait déjà fait.

Le 13 avril, la jeunesse de Vienne voulait célébrer l'anniversaire du jour où, d'un mouvement unanime, elle s'était offerte à l'empereur pour prendre les armes et se dévouer à la défense de la patrie. Le général Bernadotte aurait pu réfléchir que cette commémoration n'avait rien d'injurieux pour la France, puisque le zèle des Viennois s'étant manifesté au moment même où les articles de Léoben étaient signés, avait été tardif et inutile ; mais la dépêche du Directoire et les articles des journaux l'avaient mis dans une disposition irritable. Il demanda que cette manifestation fût interdite ; l'empereur se refusa à condescendre au désir du général Bernadotte ; alors il déclara que de son côté il donnerait une fête, et il choisit ce jour pour arborer le drapeau tricolore.

Il est généralement hors d'usage que les ambassadeurs déploient devant leur hôtel le drapeau de leur nation. Ce ne fut pas sans doute pour ce manquement à l'étiquette diplomatique que le peuple de Vienne, déjà mis en mouvement par la fête qu'il célébrait, se porta en foule à l'ambassade de France et demanda à grands cris que le drapeau fût retiré. Une patrouille survint, l'officier ordonna au rassemblement de se séparer : il ne fut pas écouté ; le tumulte redoubla ; des pierres étaient lancées au drapeau et sur le balcon ; les vitres furent brisées. La patrouille n'employait point la force à réprimer le désordre.

L'ambassadeur fit passer sur-le-champ une note à M. de Thugut pour se plaindre des excès d'une populace fanatique et de l'inertie des agents de police qui restaient froids spectateurs de ce tumulte.

Il était alors six heures du soir. Le comte de Dietrichstein, conseiller de la régence, arriva avec le directeur de la police : ils supplièrent l'ambassadeur de retirer le drapeau, lui promettant toute satisfaction qu'il exigerait pour l'attentat dirigé contre lui. — « Non, répondit le général Bernadotte, le drapeau restera. »

Un officier alla de nouveau parler au peuple. Aucun avertissement, aucune exhortation ne furent écoutés. L'hôtel était toujours assiégé à coups de pierre ; enfin on escalada le balcon ; le drapeau fut arraché et jeté dans la rue.

L'ambassadeur envoya une seconde note, où il racontait ce qui venait de se passer ; se plaignant de l'inaction de la police, il disait « que cette scène était plutôt excitée que tolérée par les autorités. » — Ne pouvant rester dans un pays où les lois les plus saintes étaient violées, où les traités les plus saints étaient foulés aux pieds, il demandait à M. de Thugut un passeport pour se rendre en France avec toute sa légation, à moins que le gouvernement autrichien ne fît proclamer qu'il désavouait formellement cette violation du droit des gens, qu'il réprouvait les insultes et outrages exercés contre la république française, et qu'il ordonnait que les auteurs et complices seraient recherchés et punis d'une manière exemplaire. — « A cette condition seule, et sous l'obligation que le gouvernement autrichien fera remplacer le drapeau tricolore et qu'il sera arboré dans la maison de France par un officier autrichien civil ou militaire, l'ambassadeur pourra rester. » — Il ajoutait que plusieurs personnes de la légation venaient d'être obligées de mettre le sabre à la main pour se soustraire à la fureur du peuple. Aussi demandait-il une réponse prompte et catégorique.

En effet, au moment où il écrivait cette note, l'émeute prenait un caractère plus grave. Il avait fait ouvrir la porte de l'hôtel, et, accompagné d'un aide de camp, il s'était présenté à la multitude le sabre à la main ; sa présence, loin d'imposer aux mutins, avait redoublé la fureur du peuple. Comme il se retirait, un des domestiques de l'ambassade tira un coup de pistolet sur un homme qui voulait le poursuivre :

En effet, une autre prise de possession allait devenir nécessaire comme conséquence et peut-être comme condition secrète des articles de Léoben. La neutralité de Venise avait été peu respectée, mais n'avait pas cessé d'être reconnue ; maintenant le moment était arrivé de donner un grand éclat aux griefs dont le Directoire et le général Bonaparte se réservaient de prendre vengeance contre la sérénissime république ; maintenant il fallait se plaindre hautement de « l'éclat que le gouvernement vénitien avait donné à sa haine contre la France, » et lui faire une guerre ouverte lorsqu'il n'avait plus aucun moyen de résistance.

Lorsque commença la guerre de la Révolution, les puissances alliées contre la France proposèrent au gouvernement de Venise d'entrer dans la coalition ; il s'y refusa sans nulle hésitation. Depuis longtemps cette république avait renoncé à intervenir dans les affaires de l'Europe ; elle, autrefois si fière dans sa politique, n'avait plus maintenant d'autre soin que de rester étrangère aux querelles et aux guerres des grands États. Ses relations avec le gouvernement français, même pendant la Convention, avaient été faciles et ménagées de manière à ne point exciter l'irritation révolutionnaire.

Lorsque les armées françaises entrèrent par Nice sur le littoral de Gênes, plusieurs des États italiens se voyant exposés à une invasion, formèrent un congrès à Milan pour aviser à la défense commune. Venise, non par aucune sympathie pour la France, mais pour conserver son repos, ne voulut pas y être représentée ; il était facile de prévoir que, contracter une alliance de guerre avec l'Autriche, c'était se placer sous sa domination.

Quand le général Bonaparte entra à Milan après la bataille de Lodi, son plan de campagne était de porter la guerre dans la haute Italie et d'en expulser l'armée autrichienne. Pour cela il fallait manœuvrer sur sa droite et la contraindre à laisser les Français investir et assiéger Mantoue.

Ce mouvement comportait d'une manière nécessaire un passage sur le territoire de Venise. Sans respect pour la neutralité, le chef de l'armée française entra à Brescia. Par une conséquence nécessaire, le général autrichien occupa Peschiera où il appuya sa droite que son adversaire voulait tourner.

A ce moment, il devenait presque impossible que Venise conservât une neutralité que violaient les deux puissances belligérantes ; du moins aurait-il fallu que ce fût une neutralité armée ; de vifs débats agitèrent la seigneurie vénitienne, sans réveiller pourtant son antique énergie.

Placer des garnisons dans les villes fortifiées et mettre sur pied une armée d'observation, car en cela devait consister la neutralité armée, c'était évidemment une déclaration de guerre à la France ; une telle détermination était au-dessus du courage et des forces de l'aristocratie de Venise. Un long repos l'avait amollie.

Une autre conduite pouvait être suivie : un des nobles vénitiens, Battaglia, proposa l'alliance avec la France ; elle avait été plusieurs fois offerte par le Directoire et mise en question, mais le gouvernement vénitien n'était pas assuré que ce fût de bonne foi ; il craignait d'avoir à subir des conditions dures, ou même d'être dupe d'une intrigue de Barras, qui faisait argent de tout.

Il y avait un autre motif pour que l'alliance française fût repoussée par la seigneurie Les opinions qui fermentaient dans toute l'Italie, et qui venaient d'éclater de Degelman de se rendre chez le citoyen ambassadeur, afin d'éclaircir les faits, et de faire disparaître, à la satisfaction réciproque, tout juste motif de plainte de sa part ; que l'empereur désirait que le citoyen ambassadeur n'insistât point sur les passe-ports demandés. — « Lui-même peut prévoir tous les inconvénients qui résulteraient des bruits fâcheux que ferait naître son départ de Vienne. L'empereur, en chargeant le soussigné de faire connaître ses sentiments au citoyen ambassadeur, a ordonné d'y ajouter l'assurance de sa résolution invariable d'entretenir avec soin, et en toute occasion, l'amitié et la bonne intelligence heureusement établies entre les deux puissances : résolution sur laquelle la scrupuleuse ponctualité avec laquelle toutes les stipulations du traité de Campo-Formio sont remplies, de la part de Sa Majesté, ne peut laisser le moindre doute. »

Les instances du comte de Saurau et du baron de Degelman ne purent déterminer le général Bernadotte à retirer la demande de ses passe-ports. Il exigeait que le drapeau français fût rétabli par le gouvernement autrichien ; lorsqu'on lui représentait que jamais ambassadeur de France, ni de toute autre puissance n'avait arboré un drapeau devant son hôtel, il répondait que le Directoire l'ayant ainsi ordonné, la dignité de son gouvernement avait été outragée.

L'empereur tint un conseil d'État, où furent invités les ministres des puissances étrangères. On y fit lecture du procès-verbal des faits, revêtu de la signature de l'ambassadeur de France : il fut reconnu que la cause première du désordre était le drapeau arboré devant l'hôtel, contre l'usage toujours et généralement observé. Le procès-verbal et cette déclaration furent envoyés par des courriers à Paris et dans les cours étrangères.

L'empereur fit publier en son nom une proclamation qui exprimait le vif déplaisir qu'il avait éprouvé en apprenant que plusieurs habitants de Vienne s'étaient, par un zèle déplacé, écartés de leur respect accoutumé pour l'ordre public. — Il ordonnait que des mesures efficaces seraient prises pour maintenir le bon ordre, et, si quelqu'un prenait part directement ou indirectement à des tumultes et à des rassemblements, Sa Majesté se verrait dans la triste nécessité de faire punir les perturbateurs selon la rigueur des lois.

Le général Bernadotte resta inébranlable dans sa résolution. Il partit de Vienne le 15 avril avec toute l'ambassade ; on lui donna une nombreuse escorte jusqu'à la frontière des États autrichiens.

Le Directoire, bien qu'il n'entrât point dans ses desseins d'être longtemps en paix avec l'Autriche, n'avait ni souhaité ni prévu une rupture ; cette nouvelle le troubla. Il ne pouvait désavouer le général Bernadotte qui n'avait eu d'autre tort que d'obéir aux ordres qu'il avait reçus. Braver l'irritabilité et la forfanterie de l'opinion révolutionnaire semblait une pensée inadmissible.

Le général Bonaparte fut mandé ; quelle que fût la résolution à prendre, le Directoire avait besoin de se mettre d'accord avec lui. Si on se décidait pour la guerre, c'était à lui de commander les armées ; si on maintenait la paix, il fallait que son assentiment servît de défense contre le patriotisme jacobin.

Les Directeurs lui communiquèrent un projet de message au Corps législatif pour déclarer la guerre à l'Autriche, et en même temps un décret, qui le nommait général en chef de l'armée d'Allemagne.

Cette proposition lui présentait une alternative embarrassante ; l'expédition d'Orient était préparée ; le jour de l'embarquement était fixé au 23 avril. Il avait vivement désiré cette entreprise ; depuis deux mois, il n'avait pas une autre pensée, pas une autre occupation. Il y voyait une gloire immense et rêvait un retour triomphant, qui le rendrait maître ou dominateur de l'Europe entière. Renoncer tout à coup à un pareil dessein était une décision difficile à prendre ; d'autre part, s'il se chargeait de conduire la guerre contre l'Autriche, elle ne pouvait avoir de grands résultats, lorsque la République était gouvernée avec tant d'incapacité, d'inconsistance et de réelle faiblesse ; tant que l'administration serait en un tel état de désordre : il lui faudrait donc s'emparer du pouvoir, soit en se le faisant donner, soit en le prenant ; d'autant qu'en ce moment rien n'était disposé pour cette guerre. Il répondit aux Directeurs :

— « Si vous vouliez la guerre, il aurait fallu vous y préparer indépendamment de l'aventure de Bernadotte. Il fallait ne pas engager vos troupes en Suisse, dans l'Italie méridionale, sur les côtes de l'Océan ; il ne fallait pas proclamer l'intention de réduire l'armée à cent mille hommes : projet qui n'est pas encore exécuté, il est vrai, mais qui est connu et qui décourage l'armée. Ces mesures indiquent que vous avez compté sur la paix. Bernadotte a matériellement tort. En déclarant la guerre, vous jouez le jeu de l'Angleterre. C'est peu connaître la politique du cabinet de Vienne que de croire que s'il eût voulu la guerre, il vous eût insultés. Il vous aurait au contraire caressés, endormis pendant qu'il aurait fait marcher ses troupes : vous n'auriez connu ses véritables intentions que par le premier coup de canon. Soyez sûrs que l'Autriche vous donnera toute satisfaction. Ce n'est pas avoir un système politique, que se laisser entraîner par tous les événements. La déclaration impériale publiée et affichée à Vienne est vague, insuffisante ; il est surprenant qu'elle ne contienne rien concernant la punition des auteurs et instigateurs de l'émeute. Mais enfin, d'après cette pièce et les dépêches du cabinet de Vienne, il y a ouverture pour négocier et se donner de part et d'autre des explications qui maintiendront la paix. »

Le Directoire se rangea à cet avis, et le général Bonaparte s'offrit à suivre la négociation qui devait rétablir la bonne intelligence entre la France et l'Autriche. Des pouvoirs lui furent conférés, et il parla de se rendre à Rastadt pour régler cette affaire avec le comte de Cobentzel.

En ces circonstances, il était impossible de ne pas différer l'embarquement des troupes. On concevait même qu'il pourrait survenir telle chance qui ferait renoncer à l'expédition. Le général Bonaparte écrivit aux généraux qui se trouvaient déjà dans les ports désignés, pour leur annoncer que le départ ne serait point pour le 23 avril ; mais il ne laissa pas entrevoir un doute sur ses projets, et continua à presser les préparatifs. Il écrivait au général Cafarelli : — « Vous avez appris l'événement arrivé à Vienne ; cela est survenu au moment où j'allais partir, et a dû nécessairement occasionner un retard. J'espère cependant que cela ne dérangera rien ; peut-être serai-je obligé d'aller à Rastadt pour avoir une entrevue avec le comte de Cobentzel, et si tout allait bien, je partirais de Rastadt pour Toulon[25]. »

M. de Cobentzel avait reçu le 12 avril la nouvelle de sa nomination au ministère des affaires étrangères ; dès le lendemain il était parti pour Vienne La lettre du général Bonaparte ne le trouva pas à Rastadt ; il était probable qu'en la recevant, il se déciderait à revenir tout de suite au congrès.

Pendant ce délai, le Directoire, se rassurant de plus en plus sur les intentions du cabinet de Vienne, pensa que l'intervention du général Bonaparte n'était point nécessaire pour maintenir la paix et qu'on n'aurait pas besoin de lui pour faire la guerre. Les inquiétudes que donnait sa présence, les desseins qu'on lui supposait, ses relations avec le comte de Cobentzel qui devenaient de plus en plus suspectes, sa situation à Paris, ses relations intimes avec des hommes malveillants pour le gouvernement, ses propos répétés ou exagérés, tout contribuait à inquiéter les Directeurs.

De nouveaux entretiens achevèrent de les alarmer : — « L'Europe, leur disait le général Bonaparte, n'est rien moins que tranquille ; le congrès de Rastadt ne se termine pas ; vous êtes obligés de garder vos troupes dans l'intérieur pour assurer les élections ; il vous en faut pour comprimer les départements de l'ouest ; ne convient-il pas de contremander l'expédition et d'attendre des circonstances plus favorables ? »

Le Directoire, dans son absence de discernement, se refusait à comprendre les infaillibles conséquences de sa mauvaise politique extérieure et intérieure. L'invasion de la Suisse et de Rome, que continuaient à occuper les troupes françaises ; les alarmes que les rois de Naples et de Sardaigne concevaient sur leur existence ; les États allemands menacés dans leur souveraineté ou leur territoire : tels étaient les garants certains d'une prochaine et formidable guerre, tandis que la pénurie des finances, le mécontentement général, le mépris qui entourait le gouvernement, la lutte qu'il allait avoir à soutenir contre le parti jacobin, devaient le laisser sans force et sans pouvoir réel. Il avait donc à redouter d'autres dangers que l'ambition du général Bonaparte, ou plutôt c'était à cause de ces dangers que le général Bonaparte était à redouter pour les Directeurs.

Dans leur imprévoyance, ils ne pensèrent qu'au péril actuel. Les conseils que leur donnait le général commençaient à devenir impérieux ; il critiquait avec sévérité leur mauvais gouvernement, leur reprochait le 18 fructidor ou l'usage excessif et détestable qu'ils en avaient fait ; il leur conseillait de rappeler les déportés.

Enfin ils se décidèrent, et le 3 mai ils lui donnèrent l'ordre formel de partir pour Toulon et de s'embarquer. La scène fut vive et le général parla de donner sa démission. On était autour d'une table ; Rewbell poussa l'écritoire vers le général Bonaparte : — « Ecrivez-la, dit-il ; vous voulez vous retirer du service ? La République perdra sans doute un brave et habile général ; mais elle a encore des enfants qui ne l'abandonneront pas. » — Le général avait pris une plume, Merlin la retira de sa main et la conversation se termina ainsi.

 

Toutes ses pensées revinrent à l'Égypte. — « J'ai tout essayé avec eux, disait-il ; ils ne veulent pas de moi. Il faudrait les renverser et me faire roi ; mais il ne faut pas y penser encore, les nobles n'y consentiraient jamais ; j'ai sondé le terrain. La poire n'est pas mûre, le temps n'est pas venu, je serais seul ; il faut encore éblouir ce pays-ci. »

On a fort exagéré le mécompte qu'éprouva le général Bonaparte, en recevant du Directoire l'ordre de partir pour Toulon et de ne point aller à Rastadt, comme il en avait le projet : il avait prévu que cela serait ainsi. En effet, telle était la probabilité. Les ordres qu'il expédiait chaque jour se rapportaient toujours à un départ très-prochain ; il annonçait son arrivée à Gênes pour le 15 mai ; il fixait au 5 mai l'embarquement des troupes de Marseille. Il écrivait à l'amiral Brueys : — « Ce retard apporté à l'expédition aurait peut-être été nécessaire pour vous mettre plus en mesure. »

Ce n'est pas la seule fois en sa vie qu'au moment de mettre à exécution un dessein médité et préparé longtemps, il hésita, en parfaite liberté d'esprit, s'il ne l'abandonnerait pas pour en embrasser un autre. — « Il faisait son thème en plusieurs façons ; ses projets dépendaient souvent de la possibilité ou de la facilité de leur exécution ; il se déterminait par ce qui devenait plus convenable au dernier moment[26]. »

Un démenti formel a été donné à l'anecdote de Barras allant, le 3 mai, faire une visite au général Bonaparte pour lui dire : — « Le Directoire ne souffrira point de délai. Partez pour Toulon, partez cette nuit ; je vous donne un bon conseil. » — Cet avertissement était en effet très-inutile.

Il partit le 3 mai au soir ; la veille il avait expédié tous les ordres pour rembarquement. « Je serai à bord le 8, » écrivait-il à l'amiral Brueys.

Les vents contraires arrêtèrent le départ pendant dix jours. Ils furent employés aux soins les plus minutieux donnés à tous les préparatifs, aux ordres envoyés à" Gênes et à Civitta-Vecchia, où il ne fallut pas moins que la fermeté et l'influence de Desaix et de Saint-Cyr pour ramener à l'obéissance les divisions qui avaient pris part à la sédition de Rome.

La préoccupation d'un pareil départ ne l'absorba pas au point de fermer les yeux sur l'application barbare de la loi contre les émigrés rentrés, qui, depuis le 18 fructidor, était redevenue le droit commun. Il y avait peu de jours qu'un vieillard de quatre-vingts ans avait été fusillé : en apprenant cet acte de cruauté, il dicta sur-le-champ la lettre suivante « aux commissions militaires de la neuvième division, établies en vertu de la loi du 19 fructidor. » Il écrivait sans doute comme revêtu du commandement supérieur de la division militaire ; toutefois, il ne prit dans cette lettre aucun autre titre que « Bonaparte, membre de l'Institut. »

— « J'ai appris[27], citoyens, avec la plus grande douleur que des vieillards, âgés de soixante-dix ou quatre-vingts ans, de misérables femmes enceintes ou environnées d'enfants en bas âge avaient été fusillés, comme prévenus d'émigration. Les soldats de la liberté sont-ils donc devenus des bourreaux ? La pitié, qu'ils ont portée jusqu'au milieu des combats, serait-elle donc morte dans leurs cœurs ? La loi du 19 fructidor a été une mesure de salut public ; son intention a été d'atteindre les camp, Junot, en le chargeant de remettre au doge, en pleine séance du sénat, la note suivante ; elle était datée du 9 avril.

— « Dans toute la terre ferme, les sujets de la sérénissime république sont sous les armes ; leur cri de ralliement est : Mort aux Français ! Le nombre des soldats d'Italie qui ont été leurs victimes monte déjà à plusieurs centaines. Vous affectez en vain de désavouer les attroupements que vous-mêmes avez formés. Croyez-vous donc que, parce que je suis éloigné et au cœur de l'Allemagne, je n'aurai pas le pouvoir de faire respecter les soldats du premier peuple du monde ? Pensez-vous que les légions d'Italie puissent laisser impunis les massacres que vous excitez ? Le sang de mes frères d'armes sera vengé. Le sénat de Venise a répondu par la perfidie la plus noire aux procédés généreux que nous avons toujours eus avec lui... La guerre ou la paix ! Si vous ne prenez pas sur-le-champ les moyens de dissiper les rassemblements ; si vous ne faites pas arrêter et livrer en mes mains les auteurs des assassinats, la guerre est déclarée. Aucun ennemi ne vous menace ; vous avez fait à dessein naître des prétextes pour justifier un rassemblement dirigé contre l'armée ; il sera dispersé dans vingt-quatre heures. Nous ne sommes plus au temps de Charles VIII. Si, contre le vœu du gouvernement français, vous me réduisez à vous faire la guerre, ne croyez pas qu'à l'exemple des soldats que vous avez armés, les soldats français ravagent les campagnes d'un peuple innocent et infortuné. Je le protégerai, et il bénira peut-être un jour les crimes qui auront obligé l'armée française à le soustraire à votre gouvernement tyran nique. »

En même temps, le général Bonaparte envoyait ses instructions au général Kilmaine, commandant de la Lombardie ; il lui ordonnait de porter son quartier général de Milan à Mantoue et mettait à sa disposition la division Victor, revenue de la Romagne.

— « Vous ferez, écrivait-il, désarmer les garnisons vénitiennes de Padoue, de Trévise, de Bassano et de Vérone, et enlever les gouverneurs et officiers, que vous enverrez prisonniers à Milan. Vous ferez marcher une colonne mobile pour punir les montagnards qui ont assassiné nos gens ; vous dissoudrez les rassemblements en tombant inopinément sur les villages où ils ne seraient pas en force et en les brûlant. Dans les principales villes, vous organiserez une municipalité choisie parmi les principaux citoyens, avec une garde composée des meilleurs patriotes pour faire la police ; vous ferez arrêter tous les nobles vénitiens et les hommes les plus attachés au sénat, afin que leur tête réponde de ce qui sera fait à Venise. »

Une proclamation était jointe à ces instructions ; on y lisait : — « L'armée française protégera votre religion, vos personnes et vos propriétés. Vous avez été vexés par ce petit nombre d'hommes qui se sont, depuis les temps de barbarie, emparés du gouvernement. Si le sénat de Venise a sur vous le droit de conquête, je vous en affranchirai ; s'il a sur vous le droit d'usurpation, je vous restituerai vos droits. »

En prescrivant au général Kilmaine une telle conduite, il subordonnait toutefois l'exécution de ses mesures révolutionnaires aux réponses que Junot recevrait à Venise.

Cette réponse fut humble et soumise. — « Vous pouvez ordonner, écrivait Junot à son général ; aussi que constamment elles furent braves, patientes à supporter les fatigues, disciplinées et unies entre elles. Soldats, l'Europe a les yeux sur vous. Vous avez de grandes destinées à remplir : des batailles à livrer, des dangers, des fatigues à vaincre ; vous ferez plus que vous n'avez fait pour la prospérité de la patrie, le bonheur des hommes et votre propre gloire. — Soldats, matelots, fantassins, cavaliers et canonniers, soyez unis. Souvenez-vous que, le jour d'une bataille, vous avez besoin les uns des autres. — Soldats-matelots, vous avez été jusqu'ici négligés ; aujourd'hui la plus grande sollicitude est pour vous ; vous serez dignes de l'armée dont vous faites partie. Le génie de la liberté, qui a rendu la République, dès sa naissance, l'arbitre de l'Europe, veut qu'elle le soit des mers et des contrées les plus lointaines. »

La première proclamation avait été réellement prononcée ; aucun doute ne s'éleva sur ce point. Mieux conseillé ou ayant plus mûrement réfléchi, le général Bonaparte avait substitué au premier jet de sa pensée, à l'expression trop peu mesurée des sentiments que lui inspirait sa situation, un langage plus convenable et plus élevé.

Cette flotte magnifiquement équipée, ce nombre de vaisseaux de transport qui couvraient la rade, cette armée dont l'embarquement avait duré une semaine offraient un aspect superbe. Les spectateurs et tous ceux qui allaient partir se sentaient exaltés ; aucun doute sur l'avenir de cette aventureuse expédition, aucun triste pressentiment ne s'élevait dans les esprits.

L'enthousiasme était tel que pouvait le souhaiter celui qui l'avait inspiré ; lui-même, malgré tant de prudence dans l'exécution, malgré tant de soins prévoyants, malgré tant de discernement des chances de succès, était entraîné dans cette entreprise par son imagination plus que par sa raison.

La flotte et le convoi mirent à la voile le 19 mai 1798.

 

 

 



[1] 2 pluviôse an VI ; 1798.

[2] 26 janvier 1797.

[3] 6 janvier 1798.

[4] 9 décembre.

[5] 29 janvier 1798.

[6] 10 février 1798.

[7] 22 novembre 1797.

[8] Ils étaient sujets des cantons d'Uri, Schwitz et Unterwalden, et ont formé depuis le canton du Tessin.

[9] 28 janvier 1798.

[10] 25 janvier.

[11] 4 février 1798.

[12] Lettres des 8 et 11 février.

[13] 3 mars.

[14] 25 mars.

[15] 29 septembre.

[16] Lettre du 7 octobre 1797.

[17] Lettre du 7 octobre 1797.

[18] Milan, 14 novembre 1798.

[19] Lettre du 10 octobre 1799.

[20] 29 décembre 1797. — 2 janvier 1798.

[21] 3 mars 1798.

[22] De Bourbon.

[23] 29 novembre 1799.

[24] 19 décembre 1797.

[25] 28 avril.

[26] Mémoires du roi Joseph.

[27] 16 mai.