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Tandis
que la Convention négociait des traités de pain, et consacrait ainsi les
victoires des armées républicaines, tandis qu'elle forçait l'Europe à
reconnaître combien la France était forte et redoutable, elle semblait chaque
jour plus impuissante à rétablir l'ordre intérieur. La guerre civile allait
se rallumer dans les provinces de l'ouest ; les massacres devenaient de plus
en plus abominables sur les bords du Rhône et en Provence : on en était venu
au point de ne pas même essayer de les réprimer, ou, ce qui était pire
encore, on ne triomphait de la faction révolutionnaire, encore si formidable
et si exaltée, qu'en laissant une réaction aveugle et passionnée se livrer à
toute l'ardeur de la vengeance. Les
Jacobins étaient maîtres de Toulon depuis le jour où Brunei, désespérant de
leur résister, s'était donné la mort. Son collègue Riou réfugié eu rade, sur
l'escadre, avait réussi à maintenir la marine dans le devoir. Un autre
représentant, Chiappe, après avoir couru de grands dangers, avait réussi
sortir de la ville. Les insurgés, enivrés de leur succès, parlaient déjà
d'envoyer une armée de vingt-cinq mille hommes à Paris pour rétablir le règne
de la Montagne. Ils auraient recruté sur leur route, et massacré tous ceux
qui n'auraient pas voulu se joindre à eux. Ils se dirigèrent d'abord sur
Marseille. Une
terreur panique s'y répandit ; on croyait que cette troupe de bandits allait
arriver pour mettre la ville à feu et à sang. Le représentant Chambon avait
peu de troupes à sa disposition ; il fit une proclamation, et parcourut les
divers quartiers de Marseille, encourageant les citoyens à marcher contre les
brigands. Il eut recours aux jeunes gens de la compagnie du Soleil, qui était
en Provence ce que la compagnie de Jésus était à Lyon. En même
temps Isnard, qui était parti de Paris, s'arrêtait en passant à Aix, pour
mettre cette ville en mouvement contre les rebelles. Du balcon de son
auberge, il haranguait le peuple ; dans son langage déclamateur, il s'écriait
— « Si vous n'avez pas de fusils, eh bien, déterrez les ossements de vos
pères et servez-vous-en pour exterminer tous ces brigands. » Cette
peur était fort exagérée, et il n'était nullement besoin d'agiter avec tant
de violence des populations déjà trop disposées à de barbares désordres. Au
moment où les citoyens recrutés par les ardentes prédications de Chambon ou
d'Isnard se mettaient en marche, deux bataillons de troupes de ligne
rencontrèrent sur la route, à cinq lieues de Marseille, environ trois mille
bandits, mal armés, sans chefs, s'avançant en désordre pour attaquer le poste
qu'occupait un petit détachement venu de Toulon en se retirant devant eux. Il
y eut quelque combat : l'affaire fut certainement moins vive et dura moins
longtemps que ne l'écrivirent les représentants dans leur rapport à la
Convention ; mais les récits adoptés par l'opinion jacobine cherchèrent à la
trop amoindrir. Les insurgés furent mis en complète déroute ; les canons
qu'ils avaient amenés furent pris on trouva sur le champ de bataille une
quarantaine de morts. Trois cents prisonniers furent emmenés à Marseille ; le
reste se disperse dans les campagnes. A cette nouvelle, tout rentra dans
l'ordre à Toulon. Les ouvriers et les marins, qui avaient pris part à la
révolte, rapportèrent les armes qu'ils avaient prises à l'arsenal ; les
principaux coupables s'enfuirent ; les représentants entrèrent à Toulon avec
des forces considérables, qui arrivaient lorsqu'elles étaient inutiles. L'impression
que ces nouvelles firent sur la Convention se ressentit de l'exagération des
représentants qui les écrivaient. Ils avaient été saisis d'un grand effroi et
croyaient avoir échappé à un immense péril ; leurs dépêches témoignaient du
trouble où ils étaient encore : l'Assemblée ne mit en doute ni leurs récits
ni leur courage. «
Toulon, disait le rapporteur du comité de salut public, a eu, comme Paris,
son 1er prairial ; mais, comme Paris, Toulon a eu son 4 prairial. Les
républicains triomphent dans le midi ; le Terrorisme y est abattu. Il ne
reste plus à la Convention qu'un devoir bien doux à remplir, celui de payer
un juste tribut d'éloges aux citoyens du midi et aux troupes de ligne qui ont
concouru de tous leurs moyens à la victoire que la justice vient de
remporter. « Ainsi
le terrorisme ne dévastera plus ces malheureuses contrées ; le sang des
hommes éclairés, des hommes de bien ne rougira plus la terre ; les fers et
l'échafaud ne seront plus le partage de l'innocence ils sont exclusivement
réservés aux contre-révolutionnaires, aux hommes de sang eaux voleurs.
Liberté, égalité, justice, humanité seront désormais le cri des républicains
français, et les républicains sont la majorité. » Le jour
même[1] où la Convention célébrait
ainsi le triomphe de la justice et de l'humanité, Marseille voyait
s'accomplir un des plus grands crimes dont les annales de la Révolution ont
gardé le souvenir. L'esprit de vengeance et les fureurs de la réaction
donnaient aux hommes de la Terreur le droit de dire que les
contre-révolutionnaires n'avaient plus à leur reprocher le 2 septembre. Déjà
avant la révolte de Toulon des assassinats isolés avaient été commis à
Marseille ou dans les villes environnantes sans que justice en fût faite ;
des détenus avaient été massacrés à Aix et à Tarascon. Les autorités locales,
les représentants du peuple eux-mêmes fermaient les yeux sur ces sanglants
désordres. Placés entre les insurrections jacobines, toujours prêtes à
éclater, et les sociétés qui se donnaient la mission de venger les crimes de
la Terreur, ils se sentaient sans force contre une opinion qu'exaltait tantôt
la peur de voir les terroristes ressaisir la domination, tantôt la joie du
triomphe quand ils étaient vaincus et réprimés. Isnard, Chambon, Cadroy,
Mariette s'affligeaient de cette horrible anarchie, mais lui laissaient un
libre cours. Le mal devint plus grand encore lorsque, effrayés de la
rébellion de Toulon et de la marche des révoltés sur Marseille, ils
appelèrent à leur aide et enflammèrent par d'imprudentes excitations la
colère de ces auxiliaires dangereux. Aussitôt
après la victoire, ils installèrent des commissions militaires à Toulon et à
Marseille. Les condamnations furent nombreuses ; elles jetèrent l'effroi
parmi les marins qui s'étaient plus ou moins compromis. Quatre mille cinq
cents matelots désertèrent et se répandirent dans les campagnes ; beaucoup
vinrent à Marseille et, pour se sauver, se mêlèrent à la populace que la
compagnie du Soleil avait recrutée. Depuis
plusieurs mois on avait successivement rempli les prisons du fort Saint-Jean
des hommes qui s'étaient signalés par leurs excès révolutionnaires. II eût
sans doute été difficile de les livrer tons au cours régulier de la justice
légale ; la plupart étaient détenus comme suspects, arbitrairement et pour
obéir au cri de l'opinion dominante. Il s'élevait donc de bruyantes
réclamations coutre l'indulgence des autorités, coutre la lenteur des
tribunaux. On disait : — « Pourquoi tant de formalités lorsqu'il s'agit
des hommes qui ont envoyé nos parents ou nos amis à l'échafaud ou sous la
fusillade sans consulter aucune loi, sans donner aucune garantie aux accusés. »
— Lorsque les rebelles toulonnais s'avançaient, on assurait que, s'ils
venaient à Marseille, c'était pour délivrer les prisonniers du fort
Saint-Jean. Il y
avait douze jours que les insurgés étaient vaincus ; tout danger avait cessé,
lorsque, sans émotion populaire, de propos délibéré, pour exécuter un dessein
formé d'avance, le 5 juin 1795, un nommé Robin, capitaine de la compagnie du
Soleil, se présenta, à la tête d'une bande de forcenés, aux portes du fort. Cette
affreuse journée a été racontée avec une vérité d'autant plus déchirante que l’expression
en est simple, par le duc de Montpensier qui se trouvait enfermé dans cette
prison depuis deux ans, avec son frère le comte de Beaujolais et le prince de
Conti : « Nous
vîmes les soldats de garde accourir et se porter à la hâte vers le pont-levis
; un moment après ils revinrent en désordre, suivis d'une foule d'hommes
armés de sabres et de pistolets, sans uniforme, et la plupart ayant leurs
manches retroussées jusqu'au coude. Ils chantaient à tue-tête le Réveil du
peuple : Mânes
plaintifs de l'innocence, Apaisez-vous
dans vos tombeaux Le
jour tardif de la vengeance Fait
enfin pâlir vos bourreaux. Il
était impossible d'avoir le moindre doute sur les intentions de ces furieux
et même sur la facilité avec laquelle ils pourraient les exécuter, puisqu'ils
avaient pu entrer dans le fort et que les soldats ne leur opposaient pas la
moindre résistance ; la plupart étaient ivres. » Les
deux jeunes princes ne réfugièrent dans leur chambre et s'y barricadèrent. « On
frappa à la porte en criant : Ouvrez qui que vous soyez, on ne veut pas vous
faire de mal, nous apportons l'adjoint du commandant qui se meurt, nous ne
pouvons le mettre ailleurs. « Dix
ou douze jeunes gens assez bien habillés mais les manches retroussées et le
sabre à la main, entrèrent portant l'officier qui était sans connaissance, et
le déposèrent sur mon lit. — N'êtes-vous pas MM. d'Orléans ? dirent-ils. Sur
notre réponse affirmative, ils assurèrent que loin d'attenter à notre vie,
ils nous défendraient si elle était en danger, et que l'acte de justice
qu'ils allaient exercer contribuerait à notre sûreté, comme à la leur et à
celle de tous les honnêtes gens. Ils demandèrent de l'eau-de-vie, dont
assurément ils n'avaient pas besoin, et trouvant one bouteille d'anisette,
ils la burent. Ils lainèrent une sentinelle à la porte pour empêcher
l'officier de sortir, lorsqu'il serait revenu de son évanouissement ; en
effet, quand il voulut s'en aller pour tâcher, disait-il, de s'opposer à
l'horrible scène qui commençait, la sentinelle posée par les massacreurs l'en
empêcha. « Dans
ce moment nous entendîmes enfoncer à grands coups la porte d'un cachot, et
bientôt après des cris affreux, des gémissements déchirants, mêlés à des
hurlements de joie. Au bout d'environ vingt minutes que dura la boucherie de
ce cachot, nous entendîmes l'horrible troupe revenir dans la première cour,
sur laquelle donnait une de nos fenêtres. Nous nous approchâmes par une sorte
de mouvement machinal, et nous les vîmes qui s'efforçaient d'enfoncer la
porte d'un cachot où étaient enfermés une vingtaine de prisonniers ; ils en
avaient déjà égorgé vingt-cinq dans l'autre cachot. Heureusement la porte
résista ; après avoir travaillé à l'enfoncer, les massacreurs l'abandonnèrent
en tirant quelques coups de pistolet entre les barreaux et promettant qu'ils
reviendraient lorsqu'ils auraient expédié les autres. « Peu
après, deux de ces messieurs amenèrent le commandant du fort ; il était
absent lorsque les massacreurs étaient entrés, et comme ils avaient levé le
pont, il n'avait pas pu rentrer autrement qu'en escaladant par le fossé. Tout
aussitôt saisi et désarmé, il était conduit dans notre chambre pour y être
enfermé avec son adjoint. Il se désespérait, et se mordait les poings de
rage. Nous entendions toujours les cris des victimes et les coups de
pistolet, de sabre ou de massue des égorgeurs. Vers sept heures nous
entendîmes un coup de canon, c'étaient les assassins qui l'avaient tiré
contre la porte d'un cachot où les prisonniers au nombre de plus de trente
furent mitraillés et brûlés. ; car pour que la besogne, suivant leur odieuse
expression, allât encore plus vite, ils avaient imaginé de mettre le feu au
cachot après y avoir fait entrer beaucoup de paille par les soupiraux. « Il
était près de neuf heures et nuit close, lorsque nous entendîmes crier : —
Voici les représentants, il faut baisser le pont, car ils menacent de nous
traiter en rebelles. — Je me moque des représentants, dit en jurant un des
assassins, je brûle la cervelle au premier lâche qui leur obéira ; allons,
camarades, à la besogne, nous aurons bientôt fini., «
Cependant les soldats de garde baissèrent le pont ; les représentants
entrèrent au milieu de flambeaux avec une escorte de grenadiers et de
housards. P Malheureux, s'écria Isnard, cessez votre horrible carnage ; au
nom de la loi, cessez de vous livrer à d'odieuses vengeances. » Plusieurs
répondirent : — « Si la loi nous avait fait justice de ces
scélérats, nous n'aurions pas été réduits à la nécessité de nous la faire
nous-mêmes. Maintenant le vin est versé, il faut le boire. » « Le
massacre continuait toujours. — « Grenadiers, criaient les
représentants, arrêtez donc ces forcenés, où est le commandant du fort ? » « Ils
se firent conduire dans notre chambre où il était enfermé ; l'officier
raconta ce qui s'était passé et les représentants parurent convaincus qu'il
avait été impossible d'empêcher cet horrible carnage. « Puis
s'asseyant sur nos lits, ils se plaignirent de l'excessive chaleur, et
demandèrent à boire, on leur apporta du vin ; Isnard le repoussa : — « C'est
du sang, s'écria-t-il d'un ton tragique, » — mais on lui offrit de la
liqueur et il l'avala sur-le-champ. « Cinq
ou six massacreurs arrivèrent tout couverts de sang. — « Représentants,
dirent-ils, laissez-nous achever notre besogne, cela sera bientôt fait, et vous
vous en trouverez bien. » — « Misérables, vous nous faites horreur ! »
— « Nous n'avons fait que venger nos pères, nos frères, nos amis, et
c'est vous-mêmes qui nous avez excités. » — « Qu'on arrête ces
scélérats. » — On en saisit en effet quelques-uns. » Ainsi
se termina cette affreuse moirée qui coûta la vie à quatre-vingt-six[2] malheureux égorgés au hasard
par des gens ivres. Un cordonnier emprisonné pour avoir crié vive le roi
fut massacré comme les autres. « Le
lendemain le fort était jonché de cadavres et de mourante, comme un champ de
bataille ; on y voyait d'affreuses mares de sang : l'air était empesté par la
fumée qui s'exhalait des cachots incendiés. Nous découvrîmes avec horreur
sous les lits et les meubles de notre chambre des poignards ensanglantés
jusqu'à la garde, que les assassins avaient jetés pour cacher ces indices de
leurs crimes, lorsqu'ils étaient entrés en foule avec les représentants.
Plusieurs victimes survécurent deux ou trois jours à leurs blessures et
expirèrent dans des souffrances d'autant plus affreuses, qu'on ne s'empressa
nullement de leur donner des secours. « Le
surlendemain j'entendis des gémissements qui sortaient du fond d'un cachot,
j'entrai et reconnue un homme auparavant officier municipal et qui avait été
une fois préposé pour me garder ; il passait pour un enragé jacobin. Je lui
promis de faire mon possible pour obtenir des secours et je courus chez le
commandant pour lui représenter ce qu'il y avait de barbare à laisser ce
malheureux dans un tel état. — « J'ai
fait demander un chirurgien, répondit-il ; s'il ne vient pas, ce n'est pas ma
faute. Tous ces gueux-là ont fait périr assez d'honnêtes gens pour qu'ils
crèvent sans qu'on les plaigne. » — « Je ne les aime pas plus que vous,
répondis-je ; mais les laisser périr ainsi serait se rendre aussi coupable
que les plus sanguinaires d'entre eux. » — « Je vais envoyer encore
chercher le chirurgien ; c'est tout ce que je puis faire, car si je voulais
leur administrer moi-même ce secours, ils seraient vraisemblablement guéris
d'une tout autre manière. » — Le chirurgien arriva enfin, mais trop
tard. » Ce
récit témoigne de la profonde dépravation des âmes, du complet oubli de la
justice, de l'ardeur des haines politiques, de l'indifférence pour la vie
humaine et pour le sang versé. Les semences répandues par l'esprit
révolutionnaire avaient germé dans tous les partis ; on eût dit qu'il n'y
avait plus de lois, plus de société ; le désordre était devenu le droit
commun, quand la force ne le réprimait point. C'était surtout dans les
provinces du midi que se manifestaient ces affreux symptômes. Le siège de Lyon,
la prise de Toulon et les horreurs qui s'en étaient suivies, les excès où
s'étaient portés les Jacobins de Marseille pendant la mission de Fréron, les
massacres d'Avignon, l'incendie de Bédouin et le tribunal révolutionnaire
d'Orange avaient inspiré l'ardeur de la vengeance. Chaque parti, lorsqu'il
était victorieux, trouvait pour sectaires une populace grossière toujours
disposée à la violence. Ce
n'était même pas sans quelque raison, que les compagnons du Soleil disaient
aux représentants — « C'est vous qui nous avez excités. » — Du
moins était-il vrai que leur langage hyperbolique, leur théâtrale exagération
avaient contribué à enflammer les passions ; qu'ils avaient sans nulle
prévoyance et dans leur peur des Jacobins pria pour auxiliaires des furieux sans
mesure et sans frein ; qu'ensuite ils avaient été faibles et indulgents,
quand il aurait fallu réprimer et punir ces excès. Isnard
et Cadroy ne laissèrent sans doute pas ignorer au comité de salut public ce
qui s'était passé Marseille. La Convention n'en fut pas officiellement
instruite ; les journaux gardèrent le silence, et il s'écoula même quelque
temps avant qu'une parole explicite et directe fit entendre du haut de la
tribune qu'il y avait eu un massacre dans les prisons de Marseille. Les
assassins qui avaient été arrêtés au fort Saint-Jean, par ordre des
représentants, furent relâchés peu de jours après. Ainsi
les massacres continuèrent ; les plus petites communes de Provence étaient
souvent le théâtre d'actes de férocité. Les rues de Marseille et de Toulon
furent quelquefois ensanglantées par des assassinats. Un administrateur du
district de Sisteron avait été emprisonné après le 9 thermidor ; il fut mis
en liberté par ordre du comité de sûreté générale ; sachant quels dangers le
menaçaient, il se cacha chez un de ses parents à la campagne. Les
administrateurs qui lui avaient succédé, découvrirent sa retraite et
l'envoyèrent prendre ; conduit par des gendarmes, il trouva à l'entrée de la
ville un rassemblement qui l'attendait ; son escorte n'essaya point de le
défendre. On se jeta sur lui ; à coups de pierres, de billons et de sabres,
il rut abattu et laissé pour mort. Des personnes charitables s'aperçurent
qu'il vivait encore et le transportèrent à l'hôpital ; les assassins vinrent
l'y rechercher, l'enveloppèrent dans son drap et le jetèrent par la fenêtre.
Puis on le traîna sur les cailloux du rivage de la Durance ; il gémissait
encore, et ces hommes féroces eurent à l'achever avant de jeter son corps
dans la rivière. A
Digue, des citoyens acquittés par les tribunaux furent aussi égorgés. Mais le
lieu où s'accomplirent le plus de crimes, cc fut Tarascon. Durand Maillane,
représentant de ce district à la Convention, fut tardivement envoyé pour
faire cesser ces affreux désordres. Voici en quels termes il les raconte : « Ces
massacres étaient commis dans un pur esprit de vengeance sur ceux qu'on
appelait jacobins ou patriotes. Nulle part ils ne furent aussi horribles qu'à
Tarascon ; on jetait les victimes du haut de la tour bâtie sur le roc, au
bord du Rhône. Pendant l'été, ce fleuve laisse le rocher à découvert. C'était
sur ses pointes signés que tombaient tout vivants ces infortunés. J'écrivis
aux officiers municipaux pour me plaindre de leur silence et pour leur
reprocher le tort beaucoup plus grand d'avoir laissé massacrer les
prisonniers dont la loi leur confiait la garde point de réponse, ou bien la
réponse fut un nouveau massacre de vingt-quatre autres prisonniers jetés
comme les premiers du haut de la tour sur le rocher[3]. « Le
comité de sûreté générale me chargea d'aller à Tarascon pour y faim cesser
ces violences et pour y ramener le calme, si la chose était possible. Il
était urgent de se rendre sur les lieux. Il me fallut néanmoins attendre,
comme membre de la commission des Onze, que le projet de la constitution fût
terminé. Je partis pour mon district vers le milieu de juillet 1795 ; je
trouvai le pays entièrement subjugué par les adversaires des patriotes qu'on
avait mis en fuite ou en prison. Ceux qui dominaient à Tarascon, non contents
d'avoir fait périr à deux reprises différentes un grand nombre de
prisonniers, résolurent de les achever tous pour célébrer à leur manière
l'anniversaire de la mort de Robespierre. « Les
prisonniers se barricadèrent et les assassins qui s'étaient introduits
pendant la nuit, craignant d'être surpris par la garde quand le jour serait
venu, se contentèrent de faire payer une rançon aux prisonniers ; mais ils
préparèrent tout pour mieux réussir pendant la nuit suivante. Les parents des
détenus vinrent en pleurant me supplier de les sauver. Je n'avais à ma
disposition que cinq dragons. La procession du 9 thermidor était encore dans
les rues, je parlai aux officiers municipaux. Je ne me doutais pas des périls
auxquels je m'exposais : je me vis tout à coup assailli de propos injurieux
et menaçants que m'adressaient les sicaires dont j'étais entouré — « Quoi !
celui-ci vient pour protéger ces scélérats de terroristes, il ne vaut pas
mieux qu'eux, il faut nous en défaire. » — Heureusement les municipaux
étaient des prévenus d'émigration que j'avais fait rayer de la liste. Ils se
déclarèrent ouvertement pour moi et contre les vociférateurs ; ils me
promirent de faire transférer les détenus dans d'autres prisons, hors de
Tarascon, et de veiller à ce qu'il ne leur fût fait aucun mal. Je leur avais
dit aven courage que la Convention ferait un exemple sur la ville si elle
continuait à égorger des hommes sans défense placés sous la protection des
lois. Ainsi cette ville qui avait si mal commencé finit assez bien. On ne maltraita
plus les prisonniers et on les tira de Tarascon. » Peu de
temps après, Isnard obtint le même succès à Marseille et parvint à faire
échouer une tentative renouvelée pour massacrer les prisonniers. Mais la
Convention et ses commissaires n'avaient pas une conduite assez ferme, ne
prenaient point des mesures assez répressives pour faire cesser complètement
les désordres qui ensanglantaient les départe-mente méridionaux ; les
coupables n'étaient point traduits en justice ; on gardait des ménagements
envers l'opinion qu'ils professaient en la déshonorant ; on jetait un voile
sur leurs crimes, en tâchant même d'éviter la publicité ; presque tous les
détails de cette terreur de la réaction, qui régna dans une partie de la
France, ont été connus seulement, lorsque les vaincus redevenus les plus
forts quelques mois après, les publièrent en les exagérant et recommencèrent
à leur tour à être cruellement persécuteurs. Toutefois le mal diminua et les
exemples de meurtres devinrent beaucoup moins fréquents. C'était
le 1er prairial et les conspirations jacobines qui avaient mis la Convention
dans cette disposition d'indulgente faiblesse pour les crimes commis contre
le parti terroriste. La majorité appartenait en ce moment aux modérés, aux
détenus et aux proscrits rentrés dans l'Assemblée depuis le 9 thermidor. La
Montagne avait été décimée ; les républicains politiques attendaient que le
coure probable des événements leur donnât une force suffisante pour dompter
la réaction ; ils voulaient établir un gouvernement régulier dont ils
prendraient possession et placer ainsi le pouvoir entre leurs mains. Pendant
que la Convention continuait ainsi à réduire les Jacobins à l'impuissance, et
commençait à discuter cette constitution qu'elle annonçait comme le remède à
tous les maux, la guerre civile se rallumait dons les provinces de l'ouest ;
pour parler plus exactement, elle n'avait pas cessé un seul jour en Bretagne.
Le général Hoche n'avait jamais cru à la réalité de la pacification ; il
s'était ainsi trouvé en dissentiment avec les nombreux représentants-dont le
comité de salut public avait concert la Normandie et la Bretagne ; chacun
d'eux ne voyait que la situation et les intérêts de la ville ou du district
où il était en mission les uns étaient mécontents du peu de ménagements que
le général avait montré aux chefs de chouans ; les autres n'étaient pas éloignés
de croire qu'il trahissait lorsque, pour exécuter un mouvement qui lui
semblait nécessaire, il laissait tel ou tel canton moins défendu contre les
brigandages des chouans. Au
moment où les représentants avaient enfin réussi à obtenir la signature des
principaux chefs, vers la fin d'avril 1795, le général Hoche s'était cru en
complète disgrâce ; il écrivait à un de ses amis — « Je suis las d'être
sans cesse ballotté. Né républicain, je veux vivre tel, et ne pas être soumis
au caprice des circonstances. Qu'il vienne mon successeur, il aura de la
besogne. Saches à quoi on me destine, et quels reproches on me fait ; est-ce
d'avoir dit la vérité ? je la dirai toujours. Hélas ! il y a un an, j'étais
au fond d'un cachot bien humide pour l'avoir dite : cela ne m'a point
corrigé. » S'adressant
aussi à Lanjuinais et à Defermon, il leur disait : — « La carrière où
sous alles entrer, et les évènements qui surviendront d'ici à six mois, vous mettront
peut-être dans le cas de chercher quels sont les ennemis de la patrie.
Lorsqu'il faudra défendre les lois, l'État ou la vertu opprimés par le crime,
je serai toujours du nombre, et je retrouverai mon épée que je vais déposer
avec une sorte de plaisir. Puissiez-vous être les maîtres de faire le bien
que vous désirez. » Le
comité n'avait point destitué le général floche, mais il avait divisé son
armée en deux. Il commandait seulement l'armée des côtes de Brest en
Bretagne, et Aubert Dubayet l'armée des côtes de Cherbourg qui était
cantonnée en Normandie et dans le Perche. Son collègue crut devoir lui
communiquer quelques informations. — « Nous
ne devons pas nous dissimuler que malgré la pacification il restera longtemps
dans ces contrées des bandes de voleurs et d'assassins : ce sont les suites
ordinaires de toutes les guerres civiles. Je vais vous expliquer le genre de
guerre que nous font ces bandes composées de voleurs, de contrebandiers,
d'échappés des galères, de déserteurs, de prêtres et d'émigrés. « Réunis
sous des chefs qui sont ordinairement du pays, les chouans se répandent
imperceptiblement partout, avec d'autant plus de facilité qu'ils ont partout
des agents et des amis ; qu'ils trouvent partout des vivres et des munitions,
soit de gré, soit de force. Leur principal objet est de détruire les
autorités civiles ; leurs manœuvres, d'intercepter les convois, d'assassiner
les patriotes des campagnes, de désarmer nos soldats lorsqu'ils ne peuvent
les embaucher, d'attaquer nos cantonnements, nos postes ou nos détachements
lorsqu'ils sont faibles, enfin de soulever même les habitants des villes, en
les affamant. Leur tactique est de combattre derrière les baies, comme dans
la Vendée, de déborder les ailes de la troupe, afin de tomber sur un de ses
flancs. S'ils sont vainqueurs, ils égorgent et pillent ; s'ils sont vaincus,
ils se dispersent et assassinent les bons habitants des campagnes, qui sont
divisés entre eux par le fanatisme et la terreur. « Notre
plus cruel ennemi est le défaut de subsistances. Souvent nous sommes
contraints d'aller, à main armée, enlever aux cultivateurs ce qui leur reste
pour attendre la moisson. Cette conduite augmente le nombre de nos ennemis.
La paix est bien signée ; mais si les troupes continuent à aller prendre du
grain dans les campagnes, ce qu'elles ne font jamais sans dégâts, nous devons
nous attendre il la guerre. Pendant les conférences mêmes nous nous battions
pour avoir des subsistances. Le pays n'est pas abondant ; plus on y enverra
de troupes, plus il sera soulevé. » Hoche
avait d'autres motifs pour croire à la guerre ; il savait que les généraux
vendéens et les chefs de chouans étaient en correspondance avec les princes
émigrés, en communication habituelle avec les Anglais. Des préparatifs de
descente se faisaient ostensiblement à Jersey et à Guernesey ; on recrutait
les bandes de chouans en faisant déserter les soldats ; les faiseurs
d'intrigues et de projets s'emparaient de plus en plus de la population qui
avait pris part à la guerre civile. Des agents royalistes s'établissaient à
Paria et croyaient diriger la réaction dans leur sens ; ce qui se passait
dans le midi accroissait aussi l'espérance d'une contre-révolution complète.
Tallien, Barras et d'autres anciens amis de Danton se laissaient volontiers
parler de toutes les chances que pourrait présenter un prochain avenir.
Voyant que ces hommes n'avaient nulle opinion et ne répugnaient à rien de ce
qui pouvait réussir, les correspondants des princes s'imaginaient les avoir
gagnés. Le
général Hoche rendait aux représentants un compte exact de tous les indices
qui démontraient l'impossibilité de rester en une telle situation. « Les
chouans ont encore ajoute à leurs atrocités la défense de rien vendre pour
des assignats, de rien livrer à la République, tandis qu'ils forment pour
leur propre compte des magasins immenses. Les habitants des campagnes
répètent tous les jours à nos soldats — « Nous n'avons rien pour les
bleus, nous gardons nos grains et nos denrées pour nos bons chouans qui rétabliront
la religion et le roi... Nos malheureux soldats manquent de pain il y a donc
beaucoup de murmures et de désertions. « Cormatin
a l'impudence d'imprimer que les représentants se sont engagés à rétablir un
gouvernement stable, et que dans trois mois le pays sera tranquille.
Entend-il par-là que les lois de la République seront mises en vigueur ? ou
plutôt ne veut-il pas dire que la descente prochaine des Anglais procurera la
paix au pays ? A qui sont destinés ces approvisionnements faits par les
chouans, et payés en numéraire ? Pourquoi ces achats de chevaux et ces
confections d'habits uniformes antinationaux ? Pourquoi ces rassemblements,
où des chefs choisis par eux les exercent au maniement des armes et à la
marche ? Pourquoi, sous prétexte de pacifier, Corme-tin envoie-t-il des
agents dans les chefs-lieux de districts ? Que signifie le quartier général
de cet homme ? Quelle est son autorité pour commander ainsi qu'il le fait ?
Croyez-en ceux qui, dépouillés de leur uniforme, vont au milieu des poignards
examiner quelle direction leur est donnée ; n'en doutez point, ils sont
tournés contre le sein de la patrie. « Nous
avons été joués ; ce pays n'attend que l'apparition des Anglais pour
exterminer les amis de la République ; il est instant de prendre de bonnes et
sages mesures pour arrêter le torrent de malheurs prêts à nous inonder.
Exécutons l'arrêté du comité de salut public qui met en réquisition le
cinquième des grains ; rendons aux soldats leurs vingt-quatre onces de pain.
Équipons-les un peu, car ils sont absolument nus ; frappons d'une amende
considérable la première commune qui se soulèvera et nous aurons la paix. Le
général Aubert Dubayet donnait des informations à peu près conformes aux
rapports de son collègue : « L'opinion est détestable dans la Mayenne. Elle
est pervertie par le sentiment amer qu'a laissé le terrorisme ainsi que par
les • méfiances, les calomnies et les espérances audacieuses que les
royalistes ont su répandre partout. « Je
n'ai pas été peu surpris de rencontrer dans la personne de Cormatin, chef des
chouans, le citoyen Desoteux, neveu d'un chirurgien militaire. Je l'avais
connu à la guerre d'Amérique, lorsqu'il était aide-de-camp du baron de
Vioménil ; puis bas et servile intrigant aux ordres des Lameth. J'avais vécu,
même avant la Révolution, dans l'habitude de le mépriser. Cédant à
d'impérieuses circonstances, j'ai cru devoir triompher de mon indignation, et
pour suivre jusqu'au dernier terme les voies de conciliation, j'ai toléré une
réunion de trois ou quatre cents chers de chouans à qui Cormatin, accompagné
du général Humbert, est allé annoncer que la paix était faite. Croyez-moi, il
n'y a aucune créance à accorder à un tel homme. Cependant je le traite somme
si je croyais à sa conversion, afin de le mettre plus promptement à
découvert. Je pense qu'il voudrait obtenir le grade de général et de l'argent
: il n'en vaut pas la peine. » Les
administrations locales, les officiers qui commandaient des cantonnements
écrivaient sans cesse à leurs supérieurs, au comité de salut public, ou
s'adressaient même à la Convention pour se plaindre des pillages, des
violences et des assassinats commis par les chouans ; le désordre augmentait
de jour en jour. « La
conduite de Cormatin est abominable, écrivait encore le général Hoche ; les
propos qu'il tient sont d'un forcené. Il a, eu vérité, perdu la tête ; il se
croit le dictateur de la Bretagne. » — « Tandis
que la Convention a montré de la clémence, disaient les administrateurs de
Vitré, les chouans ont montré de la fureur et de la barbarie. Ils ont plus
volé, plus incendié, plus massacré de républicains qu’ils n'avaient fait
auparavant. Nous avons publié la paix ; juste ciel ! quelle paix ! les
chouans seuls en jouissent, les républicains ne l'ont pas. Les autorités
constituées, les patriotes, tout est dans la consternation. » On
écrivait de la Flèche — « Les rassemblements continuent, les acquéreurs de
biens nationaux sont poursuivis, persécutés, immolés. Il n'existe plus pour
nous de communications ; la famine est à nos portes. » Le
comité de salut public n'osait pas se décider à des mesures énergiques. Il ne
se croyait pas assez fort pour recommencer ouvertement la guerre civile. Il
subissait prudemment avec patience un armistice qui n'était pas réciproque. s Une
mesure contre Cormatin pourrait détruire nos espérances ; cet intrigant
serait bientôt remplacé par d'autres. Ceux des chefs qui ont traité de bonne
foi se croiraient intéressés à venger leur général. Cormatin a toujours su
montrer quelque apparence de bonne foi. Les motifs qui sembleraient
suffisants à nos yeux pour user de rigueur contre lui, ne le paraitraient pas
à d'autres ; il n'est peut-être pas encore temps de le frapper. Ménageons-nous
de nouvelles preuves de conviction. » Hoche
ne se faisait pas illusion et voyait approcher le moment d'une prise d'armes
combinée avec un débarquement ; il insistait pour obtenir des renforts. Comme
sur la rive gauche de la Loire la pacification conclue avec Charette et
Stofflet avait plus de réalité, il demandait que dix ou quinze mille hommes
fussent détachés de l'armée des côtes de l'ouest pour se joindre à la sienne. Cormatin
voyait quelle était la méfiance des généraux et de presque tous les
représentants en mission ; les précautions qui étaient prises contre ses
projets l'inquiétaient. Il imagina d'écrire à la Convention une adresse qui
n'alla pas plus loin que le comité de salut public. Il se plaignait de ce que
les conditions du traité n'étaient pas observées. Dee chouans avaient été arrêtés
; les soldats se répandaient dans les campagnes, se livraient au pillage et
commettaient des meurtres : c'étaient ces vexations qui avaient, disait-il,
donné lieu à de malheureuses représailles. Pour
parler le langage du temps, pour ne pas offenser les opinions dominantes et
se procurer l'appui des réactionnaires, il ajoutait : «
N'allez pas croire que ces plaintes regardent les républicains honnêtes. Non,
ils gémissent comme nous des maux dont ils ne sont pas les auteurs. Nous leur
rendons toute justice. Mais il en est d'autres, et vous les connaisses ; ce
sont les terroristes, les buveurs de sang, les monstres qui ont désolé notre
malheureuse patrie. Voilà les auteurs de tous nos maux ; voilà ceux qui
dénaturent nos intentions, qui aigrissent les esprits, qui les dirigent
contre nous. » C'était
en effet un des motifs qui arrêtaient la Convention ; la majorité qui s'y
était formée craignait de ménager les Jacobins, ou de paraître les ménager ;
aussi tous les administrateurs ou les simples citoyens qui écrivaient ou
parlaient contre les excès des chouans avaient-ils grand soin de protester de
leur aversion contre les terroristes. Et en effet, le comité leur répondait :
« Armez-vous d'une généreuse confiance ; songez que les derniers succès
remportés sur le terrorisme, ont décidé pour jamais la victoire dans la lutte
trop longue du crime et de la vertu. » Cet
état de l'opinion et ce qui se passait dans le midi inspiraient au parti
royaliste d'illusoires espérances. Les agents de l'émigration, chimériques
comme le sont souvent les intrigants et ne connaissant plus la France,
entretenaient les princes français et le ministère anglais des chances
favorables qui leur semblaient prochaines. Les chouans et beaucoup de
Vendéens, fiers d'avoir traité d'égal à égal avec la République, qu'ils
croyaient réduite à capituler, étaient sans discernement et sans prudence. Ils
en voulaient à la patience de leurs chefs qui avaient conclu la pacification
et ne se soumettaient pas à en observer les conditions. Cormatin, que les
généraux républicains trouvaient impudemment hostile, cherchait au contraire
à modérer son parti. S'il concevait un vain espoir, il comprenait du moins la
nécessité d'en ajourner la réalisation. « Songez,
écrivait-il au conseil chouan du Morbihan, que nous ne sommes plus un parti
isolé ; que nous tenons à tous les royalistes de la France ; que nos
démarches doivent dépendre d'une décision générale. 0ù nous mèneraient les
moyens que vous semblez adopter ? A une déclaration formelle de guerre, au
moment où nos amis n'ont pas les ressources suffisantes, et où tomberait sur
nous tout le poids des forces qu'avec le temps nous pouvons nous partager.
Quelque douloureux qu'il soit pour nos cœurs de dissimuler, nous y sommes
contraints ; la nécessité est une loi irrévocable. » Cette
lettre fut interceptée et envoyée au comité de salut public, en même temps
que d'autres pièces et une proclamation des chefs chouans du district de
Lisieux, où les habitants étaient invités à s'opposer an désarmement, s'il
était exigé. « Vous repousserez la force par la force ; cette infraction
sera regardée par nous comme une agression, et nous recommencerons les
hostilités. Mourir pour sa religion, pour non roi et pour sa patrie, c'est
vivre éternellement. » Les
représentants qui adressaient ces informations au comité terminaient leur
rapport en disant : « Nous pensons qu'il ne faut pas différer à arrêter
les chefs. » Le
comité répondit le 30 mai[4] une lettre qui n'était pas une
décision : « Nous sentons la nécessité de prendre de fortes
mesures. Le comité n'ayant reçu que les copies des lettres, doit vous faire
remarquer qu'il faut s'assurer si les lettres ont été en effet écrites et
signées par les chefs. Au reste, il faut être en force avant de faire un
éclat. Les
représentants Grenot et Bollet, qui étaient en mission auprès du général
Hoche, n'avaient pas attendu la réponse du comité. Dès le 23 mai, en recevant
les pièces que leurs collègues Guermeur, Guezno et Brue leur avaient
adressées en même temps qu'ils les envoyaient à Paris, ils avaient remis au
général Boche l'ordre d'arrêter tous les chefs de chouans qui pourraient se
trouver dans l'étendue de son armée. « Le salut du peuple est la suprême loi.
n Tel était l'intitulé de leur arrêté. Ils transmirent un ordre pareil au
général Aubert Dubayet : quelques exceptions étaient indiquées, entre autres
pour M. de Scépeaux. En définitive huit chefs seulement furent arrêtés :
Cormatin, Solihac, Jarry, Caret, de La Baye, Dufour, La Nouraye et
Buisgontier. Une
proclamation fut adressée aux départements de la Normandie et de la Bretagne,
pour leur rendre compte des motifs qui déterminaient cette mesure. On leur
disait que loin de violer la pacification, elle serait maintenue, mais qu'on
avait dû agir contre ceux qui n'en observaient pas les conditions. Les
représentants Guermeur et feue donnèrent un ordre plus décisif : « Mus
par des causes majeures, nous arrêtons, que tous les individus connus pour
avoir été ou être chefs ou sous-chefs du parti chouan, ou de tout autre parti
quelconque ennemi du gouvernement républicain, seront mis en arrestation. « Les
lieux et retranchements des rebelles seront sans retard attaqués et investis.
On s'emparera de toutes les personnes qui s'y trouveraient rassemblées. » Dès le
lendemain les chouans furent attaqués à Grandchamp près de Vannes. On leur
tua une centaine d'hommes. Un des chefs les plus importants, le comte de
Sils, péril dans le combat ; le lendemain un autre poste fut aussi attaqué et
avec le même succès. Hoche
fit une proclamation. Pour la première fois, un général agissait arec
autorité et indépendance, non-seulement en décidant des opérations
militaires, mais en prenant une détermination politique. Les représentants,
qui lui avalent donné des ordres, avaient obéi à son influence. Tous n'y
auraient peut-être pas cédé, car les nombreux commissaires envoyés en
Bretagne et en Normandie, n'appartenaient pas au même parti. La division qui
existait dans l'Assemblée se reproduisait parmi ses délégués ; les uns, inspirés
par la crainte des Jacobins et l'aversion des terroristes, étaient indulgents
à la réaction ; les autres se préoccupaient des royalistes et des
contre-révolutionnaires. C'était
avec ceux-là que sympathisait le général Hoche. A cette époque l'esprit
républicain animait l'armée elle avait victorieusement combattu pour la
République ; elle avait eu à combattre, comme ennemis, les émigrés, les
chouans et les Vendéens. La contre-révolution se présentait, aux officiers et
aux généraux, comme un retour aux institutions militaires de l'ancien régime,
aux grades attribués à la noblesse, aux promotions de la faveur ou du privilège.
Ils ne voulaient pas redevenir des officiers de fortune, et se trouver en
infériorité ou en disgrâce pour avoir défendu leur pays et conquis leur
avancement sur les champs de bataille. Le parti de la réaction accusait les
militaires de fermer les yeux sur les crimes des terroristes. «
Braves camarades, disait le général Hoche, votre courage n'est plus enchaîné,
vous pouvez désormais combattre les ennemis qui insultaient à votre longue
patience et repoussaient le bienfait de la clémence nationale ; leur lâcheté
vous les litre à demi vaincus. Le ciel, vengeur des parjures, a permis que le
projet des nouveaux massacres qu'ils méditaient tombât en notre pouvoir ; ils
sont arrêtés. Vous marcherez avec votre valeur accoutumée sur les
rassemblements des rebelles ; mais épargnez le sang, car il a trop coulé.
Portez la terreur dans le cœur des brigands et lu sécurité dans le cœur des
citoyens paisibles, des amis de leur pays. » Puis
s'adressant aux habitants des campagnes, il leur disait que des chefs
ambitieux abusaient de leur simplicité, trompaient leurs espérances, les sacrifiaient
inhumainement aux intérêts de leur fortune, aux calculs de leur vanité : « Ils
entretiennent des intelligences avec les Anglais, vos ennemis naturels ; ils
attirent sur vos têtes les fléaux d'une guerre désastreuse ; à l'aide des
Anglais, ils se proposent de vous asservir et de vous replonger sous le joug
de la féodalité, que vous-mêmes avez brisé au commencement de la Révolution. « Le
projet des conjurés est déjoué : les Anglais seront repoussés, s'ils se
présentent. Vous resterez libres, heureux et tranquilles. « Il
est temps que ces contrées soient purgées des assassins qui les infestent ;
il est temps qu'une poignée d'agitateurs, d'insolents royalistes, de
misérables émigrés, grossie de bandits vomis par l'étranger, s'anéantisse
devant la puissance d'une république victorieuse de tant de rois ; il est
temps que la paix déjà conclue avec divers États de l'Europe, et qui
deviendra bientôt générale, soit invariablement établie dans ces contrées où
fleuriront sous la protection des lois l'agriculture, le commerce et les
arts. Je déclare aux chouans, que, fort de la volonté d'un gouvernement
décidé à étouffer toutes les factions, de quelque masque qu'elles se
couvrent, je poursuivrai les parjures sans relâche, en déployant contre eux
l'appareil de guerre le plus imposant, jusqu'à ce qu'ils aient mis bas les
armes et soient rentrés dans le devoir. Je m'en prendrai particulièrement aux
chefs des révoltés qui oseront succéder à ceux qui sont arrêtés, et se mettre
à la tête des rassemblements ; ceux-là seront frappés sans pitié. « Scrupuleux
observateur de l'acte de pacification, j'accueillerai toujours avec humanité
ceux qui se soumettront de bonne foi : les scélérats qui persévéreront dans
la rénette et qu'il nous faudra combattre, subiront le châtiment dû à leurs
crimes. « Je
déclare aux habitants des campagnes de quelque religion qu'ils soient, que
l'armée que j'ai l'honneur de commander, protégera la sûreté des personnes et
des propriétés, la liberté du culte et la tranquillité de ses ministres,
lorsqu'ils observeront Ifs lois et qu'au lieu d'exciter la sédition ils
prêcheront la paix et l'union. « Je
maintiendrai la police la plus sévère parmi les troupes ; les actes
d'indiscipline, commis par le soldat, seront punis avec la même vigueur que
le brigandage des chouans. Les chefs qui auraient toléré la licence ou les
vexations arbitraires, seront dénoncés aux représentants du peuple qui en
feront justice. » La
guerre était rallumée. Les plus grandes mesures avaient été prises ; un plan
de campagne avait été arrêté ; la conduite politique était tracée, avant que
la Convention eût manifesté sa volonté. Le rapport du comité de salut public
fut présenté le 16 juin : il répétait presque dans les mêmes termes la
proclamation du général Hoche, et proposait l'approbation de tout ce qui
avait été fait. Pour donner plus de force et d'unité au pouvoir des
commissaires de la Convention, leur nombre devait être réduit à trois :
Guenon, qui avait pris part aux mesures décisives ; Mathieu, qui tenait aussi
au parti révolutionnaire ; Bodin, qui avait toujours voté et siégé avec les
modérés. Cette
proposition fut adoptée sans débat ; l'Assemblée comprit combien il importait
de ne pas laisser une discussion s'établir sur un sujet si grave. L'esprit de
parti devait garder le silence ; il eût été dangereux de donner aux
déterminations qui venaient d'être prises l'apparence d'une opinion
triomphante. Genissieux demanda à parler sur les chouans, il ne lui fut pas
permis de monter à la tribune. On lui dit qu'il pouvait communiquer ses vues
au comité de salut public. Cette
guerre ne comportait point de batailles. Dès qu'on pouvait rencontrer ou
atteindre un rassemblement, la victoire n'était ni douteuse, ni difficile ;
renia pour préserver le pays du brigandage, pour établir quelque sécurité sur
les routes, il fallait que l'armée fût dispersée sur un vaste territoire ;
elle était de cinquante-deux mille hommes ; ce n'était pas assez. Hoche et
les représentants demandaient sans cesse des renforts : toutes les
informations annonçaient que la descente des Anglais serait prochaine. Une
nouvelle répartition des commandements confia au général Hoche la défense de
toutes les côtes depuis Cherbourg jusqu'à Nantes. Le général Aubert Dubayet
commanda la rive droite de le Loire et dans les départements de la Sarthe, de
la Mayenne, de l'Orne et du Calvados. Malgré
l'activité et la vigilance du général Hoche, les désordres continuaient. Il
faisait parcourir le pays par trente-deux colonnes mobiles, tout en prenant
grand soin que leur marche et leur conduite ne pussent rappeler en rien la
guerre du général Turreau. Mais les chouans se comportaient souvent en
véritables brigands ; leurs actes de cruauté suscitaient la colère et la
vengeance des habitants du parti opposé et parfois des soldats. Un des chefs
de chouans, Bois-Hardi, était tombé sur un champ de bataille ; sa tête fut
coupée et promenée sur la pointe d'une pique, Hoche écrivit au commandant : « Je
suis indigné de la conduite de ceux qui ont souffert qu'on promenât la tête
d'un ennemi vaincu, Pensent-ils, ces êtres féroces, nous rendre témoins des
horribles scènes de la Vendée ? Il est malheureux que vous ne vous soyez pas
trouvé là pour empêcher ce crime envers l'honneur, l'humanité, la générosité
française. Sans perdre un moment, vous ferez arrêter les officiers qui
commandaient le détachement de grenadiers, et ceux d'entre eux qui ont coupé
et promené la tête de Bois-Hardi. » Bientôt
la guerre ne fut plus qu'une poursuite contre des hordes de voleurs et de
brigands éparpillées, sans ensemble, sans consistance : main le vaste théâtre
de cette rébellion mal éteinte n'en était pas moins en proie à une horrible
dévastation ; des mesures de rigueur et de méfiance devenaient souvent indispensables
; la discipline d'une armée ainsi éparpillée était nécessairement incomplète
de sorte que des plaintes s'élevaient sans cesse contre l'autorité militaire
; les autorités locales, lorsqu'elles avaient été renouvelées dans le sens de
la réaction, dénonçaient au comité de salut public la conduite des militaires
et la confiance qu'ils accordaient aux terroristes. Le général Hoche
supportait impatiemment de tels procédés. Il
écrivait au comité : « Tous les genres de malveillance sont, dans
ce paya, à l'ordre du jour. Il faut que les soldats français soient doués
d'une grande vertu et que ce peuple soit le meilleur de l'Europe. Non, ce
pays ne sera pas transformé en Vendée. Depuis dix mois, en butte à toutes les
passions haineuses, à tous les intérêts particuliers, j'ai combattu les
royalistes, les terroristes et les voleurs. Je continuerai sous vos auspices.
Mais au nom de l'humanité, faites que les lois soient en vigueur. Voyez pela
inconvénients résultent de leur inexécution. Les soldats désertent et
deviennent par cela même nos plus grands ennemis. S'ils sont pris on les
acquitte ; cens qui restent sous les drapeaux, indignés de l'impunité des
trahies, se refusent à faire des prisonniers et fusillent impitoyablement
amis et ennemis. De combien d'horreurs j'ai été témoin épargnez-les à la
patrie. Arrêtez le torrent de maux prêts à bouleverser l'ordre social. » Pour
mettre un terme à cette impunité, deux lois furent successivement adoptées
par la Convention. La première s'appliquait[5] spécialement aux faits de la
guerre civile. — « Les individus qui, contre leur serment de soumission
aux lois de la République auront conspiré ou se seront armés contre elle,
seront poursuivis comme rebelles. Les chefs, commandants et capitaines, les
embaucheurs et les instigateurs de rassemblements armes sous le nom de
chouans ou sous telle autre dénomination, seront punis de mort. Les habitants
des campagnes surpris dans les rassemblements et qui ne seront pas convaincus
d'avoir participé aux assassinats, seront punis de deux, trois ou quatre mois
de détention et d'une amende égale à la moitié de leurs revenus. » — Les
individus arrêtés dans les rassemblements armés devaient être traduits devant
les tribunaux militaires. Ceux qui étaient prévenus seulement d'avoir pris
une part active à la révolte étaient justiciables des tribunaux ordinaires[6]. La seconde loi était plus
générale et plus importante : elle s'appliquait aux crimes de meurtre et
d'assassinat commis hors du fait de guerre civile ; elle était destinée
surtout à atteindre les compagnons de Jésus et du Soleil, les massacreurs de
Marseille et du midi ; et pour qu'elle ne parût point une mesure de circonstance
applicable seulement aux criminels d'un seul parti, elle remontait jusqu'au 1er
septembre 1792, et comprenait par conséquent les massacres de la Terreur. Ce
n'était pas seulement ceux qui les avaient exécutés, mais les auteurs,
instigateurs et provocateurs. Ainsi, des représentants en mission, des
administrateurs locaux, des orateurs de club pouvaient, aux termes de cette
lai, être poursuivis immédiatement. Pour mieux assurer la punition, le comité
de législation avait proposé et l'Assemblée adopta, malgré quelque
opposition, de graves modifications an Code d'instruction criminelle. Le jury
d'accusation ne devait pas être appelé. La déclaration du jury de jugement
était prononcée à la majorité simple ; il n'y avait point de recours en
cassation. Les
généraux remercièrent la Convention d'être venue à leur aide par ces deux
lois. La
descente prévue depuis longtemps fut enfin effectuée. L'escadre française
était en mer. Elle eut connaissance du convoi, et comme elle croisait entre
Brest et Lorient pour empêcher le débarquement, elle fut rencontrée par
l'escadre anglaise devant Belle-Isle. Le combat ne fut pas heureux ; l'amiral
Villaret-Joyeuse rentra à Lorient, après avoir perdu trois vaisseaux. Belle-Isle
fut sommée par le commodore Ellison ; il proposait au général Boucret de
reconnaître le roi Louis XVIII, offrait l'alliance et la protection de la
Grande-Bretagne, et engageait le général à mettre, dans l’île qu'il
commandait, un terme aux calamités affreuses qui désolaient la France. — « L'épuisement
des ressources de la Convention, le soulèvement des royalistes dans toutes
les parties du royaume et particulièrement en Bretagne, contre son pouvoir
oppressif ; l'armée de débarquement composée uniquement de troupes
françaises, qui viennent d'être débarquées pour se joindre aux royalistes ;
la victoire récente qui a presque achevé la destruction des forces navales de
la République : toutes ces circonstances doivent vous porter à ne pas
prolonger les calamités de votre île. » Telles
étaient les idées que les émigrés et les Anglais se faisaient de la situation
de la France ; les agents qui envoyaient des rapports, les correspondants qui
écrivaient leurs illusions les confirmaient dans ces présomptueuses
espérances. — « Ne
craignez pas, monsieur, continuait le commodore anglais, que Belle—Isle soit
soumise à une puissance étrangère. Belle—Isle ne doit se rendre qu'a son
souverain légitime, ne recevra que des troupes françaises, et restera sous la
garde de ses habitants. Mon roi, dans sa générosité sans bornes, leur
fournira les moyens de subsistance et leur assure sa protection. » Le
général Boucret répondit : — « Monsieur, nous n'avons besoin ni de la
protection, ni des vivres du roi votre maître. Nous ne manquons de rien ici,
il ne tiendra qu'à vous de vous en convaincre. Vivre libre ou mourir en
défendant la République une et indivisible, voilà mon vœu ; c'est aussi celui
de tous les braves républicains que je commande. Pendant
que le commandant de Belle-Isle répondait à cette sommation, le 26 juin la
descente s'opérait sans nulle résistance dans la baie de Carnac sur la
presqu'île de Quiberon. Le
convoi portait trois corps d'émigrés, formant plus de quatre mille hommes ;
quatre-vingts gentilshommes qui venaient se joindre aux chouans ; l'évêque de
Dol avec cinquante prêtres ; une immense artillerie ; quatre-vingt mille
fusils ; des habillements pour soixante mille hommes ; des magasins de toute
espèce, et beaucoup d'argent. Le ministère anglais avait promis de continuer
à aider l'expédition avec la même munificence et de pourvoir à ses besoins. C'était
surtout avec le comte de Puisaye que ce projet avait été concerté. Depuis
neuf mois, il avait quitté la Bretagne ; il était convaincu que la guerre
civile pourrait y être longtemps maintenue, mais que la rébellion laissée à
ses propres forces n'arriverait jamais à aucun grand résultat et ne servirait
point à accomplir la contre-révolution. Il inspira beaucoup de confiance au
gouvernement anglais, surtout à M. Windham, le seul de tous les ministres qui
montrât aux émigrés un véritable intérêt, qui plaignit cordialement leurs
malheurs, qui semblât s'associer à leurs idées chevaleresques. Le
comte de Puisaye assurait que la Bretagne était entièrement royaliste ;
qu'une expédition serait favorisée et soutenue par la généralité des
habitants ; il promettait de mettre toute la province sous les armes, si on
lui donnait quelques troupes, des armes, des munitions et de l'argent. Il
était en correspondance habituelle avec les chefs des chouans ; il soutenait
leur courage, leur promettait appui et secours ; envoyait les subsides qu'il
pouvait obtenir ; tentait des négociations avec quelques généraux de la
République ; cherchait à profiter de l'esprit réactionnaire, et à rallier au
parti royaliste les mécontents de toute origine. Il se trompait sur beaucoup
de points et ne réussissait pas à inspirer aux émigrés ou aux chouans la
modération qui eût été nécessaire ; encore moins à séduire les patriotes,
lors même qu'ils n'aimaient point la Convention. Au total, il était pourtant
un homme sensé, et connaissait mieux que personne la Bretagne et les chouans. Dans
son idée, il fallait que la petite armée de débarquement se fortifiât dans la
presqu'île de Quiberon, sous la protection de la marine anglaise, s'emparât
d'une partie de la côte et fournit des armes, des munitions et des renforts
aux bandes de chouans. Ou se serait ensuite assuré des communications avec
Charette et Stofflet qui, en ce moment même, devaient reprendre les armes ;
en un mot, Puisaye voulait que le débarquement servît non point à amener une
armée destinée à faire la guerre régulière, mais à donner un grand
développement à la rébellion, à lui procurer les ressources qui lui
manquaient, à lui imprimer une direction d'ensemble. Il croyait pouvoir ainsi
la rendre formidable à la République, efficace pour parvenir à une
contre-révolution. Mais
lorsque le débarquement fut opéré, il se trouva que le comte de Puisaye
n'était revêtu d'aucun pouvoir qui l'autorisât à diriger l'expédition qu'il
avait conçue. Les régiments émigrés étaient à la solde de l'Angleterre, et M.
d Hervilly était officiellement leur commandant. Puisaye était seulement
général des bandes bretonnes, qui viendraient se joindre aux troupes
régulières. Georges
Cadoudal, déjà le plus fameux des chouans, était venu à la côte avec quatre
mille hommes pour protéger la descente. Environ dix mille Bretons se présentèrent
pour demander des armes. Ils furent mis sous les ordres du chevalier de Tinténiac
et du comte Dubois-Berthelot. Les gentilshommes venus d'Angleterre furent
répartis dans ces diverses bandes. En même temps, la petite garnison du fort
Penthièvre, qui défend l'isthme par où la presqu'île de Quiberon est jointe
au continent, n'ayant nul espoir d'être secourue, se rendit au comte
d'Hervilly. Dans la préoccupation où il était des facilités qu'on trouverait
à rallier la France aux royalistes, il offrit aux soldats de s'engager dans
son régiment ; trois cents acceptèrent cette proposition. Tout
semblait prospérer et promettre un heureux succès à l'entreprise ; les
chouans s'avancèrent jusqu'à Auray et à Landevant, à six lieues de Lorient,
sans trouver de résistance. Les détachements de troupes républicaines se
retiraient ; les autorités locales quittaient les villes et les bourgs,
accompagnées de la population patriote. Mais
les chouans n'avaient point encore d'artillerie ; M. de Puisaye croyait
essentiel de les appuyer aussi par quelques compagnies de soldats réguliers ;
autrement dès qu'on rencontrerait une force républicaine un peu considérable,
les bandes se disperseraient. Il assurait qu'avec quatre cents hommes de
troupes de ligne et quelques pièces de canon, occuper Vannes était une chose
possible. M. d'Hervilly ne voulait point compromettre son armée en la
diminuant par des détachements ; il refusa. Cependant
les républicains revenaient de leur première surprise ; le général Hoche
était à Vannes, et envoyait partout l'ordre de faire marcher des troupes vers
Quiberon ; il demandait des renforts à Aubert-Dubayet et à Canclaux. — « Du
secret et du calme, disait-il sans montrer ni précipitation, ni trouble. — « Je
prie le comité de salut public d'être tranquille sur les suites du
débarquement, qu'il me donne seulement la cavalerie et les canons que je lui
demande depuis trois mois. » A la
nouvelle du débarquement, le comité de salut public envoya Tallien et Bled
pour commissaires auprès du général Hoche. Dès la première rencontre
considérable, les deux bandes de chouans de Tinténiac et de Dubois-Berthelot
furent mises en déroute. Ce dernier chef fut blessé, deux gentilshommes
bretons, MM. de La Moussaye et de Lannion furent tués. Le lendemain, le comte
de Vauban réussit à dégager la troupe de M. de Tinténiac, qui était cernée
par les républicains ; mais il fallut se replier vers Quiberon ; le plus
grand nombre des chouans se jeta dans l'intérieur des terres, sans plus avoir
de communication avec l'armée de débarquement. Bientôt
ceux qui restaient encore réunis sous le commandement du comte de Vauban, de
Georges et de M. de Tinténiac, se trouvèrent seuls à défendre les approches
de la presqu'île de Quiberon où s'était renfermé le corps entier de M. d'Hervilly.
Il paraissait impossible de se maintenir dans la position qu'ils avaient à
garder ; M. de Vauban proposa à Georges de prévenir l'attaque et d'essayer
une charge contre les républicains. — « Mes gens sont furieux,
découragée, répondit Georges, ils ne veulent pas se battre. La conduite de la
troupe de ligne les indigne ; on ne leur vient pas en aide. Pourquoi et pour
qui sont venus tant de secours de l'Angleterre, si on ne veut pas s'en servir
? je me reproche d'avoir protégé cette descente, qui fera écraser notre
parti, d'après le système qu'on a suivi. » Ainsi
les chouans se replièrent jusque sous les forts qui sont placés sur l'isthme
en avant de la presqu'île. Dix jours après le débarquement, les royalistes
n'avaient plus le pied sur la côte. Les populations, fuyant les républicains
qui revenaient occuper leurs villages, se réfugiaient en foule à Quiberon, où
elles accroissaient les embarras et consommaient les provisions. Les
forts destinés à défendre l'armée de débarquement, maintenant renfermée et
pressée dans une étroite langue de terre, étaient en assez mauvais état. Rien
n'avait été disposé pour leur donner des moyens de défense ; à peine y avait-on
placé une garnison suffisante. Les chouans se plaignirent de cette incurie ;
un conseil de guerre fut convoqué, et l'on résolut une attaque pour reprendre
sur la côte la position de Sainte-Barbe qu'on avait abandonnée la veille.
Cette attaque fut repoussée et les républicains se seraient avancés sur
l'isthme, si les chaloupes canonnières de l'escadre anglaise n'étaient pas
venues assez près pour concourir avec le canon des forts et pour arrêter les
assaillants. Il y
avait donc trente mille personnes entassées dans la presqu'île ; les vivres
allaient manquer, on résolut de reporter les chouans sur le continent. M. de Tinténiac
et Georges furent débarqués avec environ huit mille hommes à Sarzeau près de
l'embouchure de la Vilaine. D'autres détachements de chouans turent
successivement conduits sur la côte ; il en resta environ quatorze cents
commandés par le comte de Vauban, mais sous les ordres de M. d'Hervilly. On
essaya encore sans succès de reprendre poste sur la côte ; les attaques
furent repoussées. Le 15
juillet un convoi anglais mouilla dans la baie ; il amenait environ mille
émigrés commandés par le comte de Sombreuil qui venait de faire la guerre
avec eux pendant la campagne, où les Français avaient conquis la Hollande ;
c'était un corps entièrement composé de militaires braves et éprouvés ; leur
chef était digne de marcher à leur tête. L'armée de M. d'Hervilly ne pouvait
recevoir un meilleur renfort. Toutefois il s'obstina à ne pas attendre ce
débarquement pour tenter l'attaque générale qu'il avait résolue, afin de
délivrer la péninsule du blocus où elle était resserrée. Le 16
Juillet au matin M. de Vauban avec huit cents chouans ou royalistes, essaya
une descente devant Carnac ; sa colonne était évidemment insuffisante ; il
fut obligé de se rembarquer presque aussitôt qu'il eut mis le pied à terre ;
les hommes qu'il avait amenés ne voulaient pas se battre, lorsqu'ils
n'avaient pas une chance de succès ; ils trempaient leurs fusils dans la mer
pour ne pas tirer. Pendant
ce temps-là, M. d'Hervilly attaquait les retranchements des républicains avec
environ trois mille hommes de troupes régulières et six cents chouans. Il
voulut d'abord tourner les lignes ennemies ; ce mouvement exposa les
assaillants au double feu de front et du flanc droit de l'ennemi ; il fallut
renoncer à une manœuvre si dangereuse ; alors fut ordonnée l'attaque des
retranchements, elle ne réussit pas mieux ; les républicains étaient
fortement retranchés et leurs batteries foudroyaient les colonnes des
émigrés. L'ordre de la retraite fut donné par M. d'Hervilly, qui fut
mortellement blessé, et elle devint bientôt une déroute. Une partie de
l'artillerie fut perdue, cinquante-trois officiers du régiment de la marine
furent laissés sur le champ de bataille, morts ou blessés ; le régiment de Dudresenay
en perdit à peu près autant. Les
républicains poursuivirent les vaincus jusque sous les forts, et le désordre
était tel qu'on put craindre qu'ils n'y entrassent pêle-mêle avec les
royalistes. Les
chaloupes anglaises prévinrent ce danger en faisant un feu très-vif sur les
poursuivants. D'ailleurs les régiments d'Hervilly et Loyal-Émigrant se
retiraient en bon ordre. Les
royalistes montrèrent dans cette journée une bravoure désespérée. Ils avaient
attaqué avec trois mille hommes des lignes défendues par quinze mille. M.
d'Hervilly ne mourut que quelques semaines après, mais il n'était plus en
état d'exercer le commandement. Le comte de Puisaye ne pouvait pas lui
succéder ; il n'était pas au service du gouvernement anglais, par conséquent
il n'avait pas la condition indispensable pour commander des corps soldés par
l'Angleterre ; lui-même indiqua le comte de Sombreuil qui avait une
réputation militaire, qui amenait une division, seule ressource actuelle de
l'armée, et qui avait la confiance des troupes. Il
était impossible de conserver le moindre espoir : comment allait finir cette
défense qui ne devait pas être longue ? quel serait le sort des malheureux
enfermés dans une lieue carrée de sable où une armée victorieuse allait
bientôt les forcer ? M. de Vauban et M. de Contades eurent une conversation
avec le général Humbert qui se présenta à eux comme parlementaire aux
avant-postes. — «
Pourquoi nous battons-nous ? disait-il, on pourrait s'arranger, vous devriez
écrire à Tallien. — Si Tallien, répondit M. de Coutades, pouvait rétablir la
paix et la justice en France nous lui écririons ; ni le roi, ni les princes,
ni la noblesse n'ont aucune passion de haine et de vengeance. Si votre
Tallien et ses collègues avaient des sentiments pareils, nous cesserions
bientôt de nous battre. » Le
général républicain répéta encore : — « Écrivez à Tallien, c'est le seul
moyen de s'entendre. » — Puis en preuve de disposition conciliante et
pacifique, il parla des prisonniers qui avaient été ramassés blessés sur le
champ de bataille et assura, ce qui certes ne dépendait pas de lui, qu'on
aurait soin d'eux et qu'il ne leur arriverait rien de funeste. Il déplora
comme une grande perte pour la France les officiers de la marine royale qui
avaient été tués ; il donna de bennes nouvelles du général Tinténiac, qui, ce
jour-là même, était tué aux environs de Ploërmel. Après son débarquement, il
avait été contraint à s'enfoncer dans l'intérieur des terres et n'avait pu,
comme l'avait espéré M. d'Hervilly, attaquer l'armée républicaine par
derrière, le jour où la tentative de forcer les lignes avait eu des suites si
désastreuses. Ce fut après sa mort que Georges Cadoudal devint le chef des
chouans du Morbihan. De
pareilles communications ne devaient avoir aucun résultat c'était une guerre
à mort ; les partis avaient encore toute l'ardeur des passions politiques ;
nulle transaction n'était possible ; on ne pouvait rien se concéder
mutuellement ; les vainqueurs étaient impitoyables ; les vaincus ne
renonçaient pas à leurs espérances, à leurs opinions, à leur désir de
vengeance. Si parmi les généraux ou les représentants républicains se
trouvait quelque âme généreuse ou même quelque politique sensé qui voulût
épargner le sang français et sauver des hommes dont, sans partager les
opinions, on ne pouvait s'empêcher d'honorer le dévouement et la valeur,
alors les révolutionnaires exaltés et la tourbe de cette faction criaient à
la conspiration royaliste. D'autre part, il ne dépendait pas des chefs ou des
personnages importants de l'émigration de calmer ou d'arrêter les ardeurs des
subalternes ou du vulgaire de leur parti ; ils n'auraient pu empêcher les
meurtres de Lyon, les massacres de Marseille ou les cruels excès de la
chouannerie. En vain M. de Puisaye écrivait-il : — « Ajournez vos
vengeances, — il n'obtenait pas même la dissimulation et la patience. M. de
Montlosier, dans une controverse imprimée, pouvait dire, avec plus ou moins
d'exagération polémique, à un compagnon d'émigration — u Vous êtes gros de
plus de crimes que Marat et Robespierre. Le
général Humbert avait peut-être cédé à un mouvement d'humanité, mais
assurément ni Tallien, ni Hoche n'avaient conçu la pensée de traiter ; ils
pouvaient en avoir le regret, mais ils l'auraient tout au plus laissé
entrevoir. Le fort
Penthièvre, dernière défense de la presqu'ile, n'aurait pu sans doute résisté
à un siège. L'occasion se présenta d'y entrer sans retard et presque sans
résistance. Les émigrés avaient recruté en Angleterre un esses grand nombre
de prisonniers français. Ces hommes avaient servi sous les drapeaux de la
République ; ils étaient pénétrés d'un sentiment patriotique, dont ceux qui
les enrôlaient ne connaissaient pas la force. Les mauvais traitements qu'ils
avaient endurés en Angleterre les avaient aigris et ajoutaient à l'aversion
que leur inspirait l'invasion étrangère où on voulait les employer. Ils ne
virent dans cet enrôlement qu'un moyen de s'évader. Lorsque M. d'Hervilly se
fut emparé du fort Penthièvre, il joignit encore à son régiment presque toute
la garnison qu'il fit prisonnière. Quelques-uns
de ces soldats réussirent facilement à passer dans les lignes françaises. Ils
racontèrent au général Hoche la détresse de l'armée des émigrés, le peu de
moyen de défense du fort ; de sorte qu'il conçut l'espérance de le surprendre
pendant la nuit. Au milieu d'un orage épouvantable et d'une complète
obscurité, deux colonnes républicaines s'avancèrent l'une à gauche, l'autre à
droite de l'isthme, au pied de la falaise, sur la plage que la marée basse
laissait découverte, tandis que le général avec son corps d'armée se
présentait en face du fort. Au crépuscule du matin, les bâtiments anglais,
embossés dans la rade, virent filer le long des rochers comme une ligne
noirâtre. C'était la colonne de gauche qui, marchant dam l'eau, se glissait
vers le fort. Au même moment les batteries des ouvrages avancés commencèrent
à tirer ; le trouble se mit dans la colonne républicaine, les soldats se
hâtèrent de grimper en désordre sur la falaise pour ne plus être ainsi
foudroyée. Pendant
que le général maintenait avec peine son attaque, le soleil se leva et on
aperçut au sommet du fort le drapeau républicain, remplaçant le drapeau
blanc. La colonne de droite avait eu pour guide un prisonnier enrôlé en
Angleterre ; cet homme avait manifesté au général une ardeur et un courage
extrêmes et surtout un profond ressentiment des souffrances de sa captivité,
montrant avec une sorte de rage la trace tics coups qu'il avait reçus pour
une tentative d'évasion. Sous sa conduite, les républicains gravissant la
falaise étaient parvenus à un point des fortifications qui était mal gardé.
Ils pénétrèrent d'autant plus facilement que déjà de fausses patrouilles,
déguisées sous les capotes et les chapeaux ramasses sur le champ de bataille
du 16, étaient entrées dans la place, en disant le mot d'ordre que David leur
avait donné. Les canonniers furent tués sur leurs pièces. Un détachement
d'émigrés essaya de se défendre et combattit corps à corps avec un grand
courage. Ils périrent jusqu'au dernier. Le camp
retranché établi sous le canon du fort n'avait nul moyen de résistance. Les
soldats recrutés parmi les prisonniers rentraient sous le drapeau de la
République. Les restes du corps de M. d'Hervilly et des émigrés venus mec M.
de Sombreuil se retirèrent vers Quiberon, au fond de la presqu'île ; le parc
d'artillerie avait été placé près du fort, les républicains s'en emparèrent,
et une colonne d'environ huit cents hommes s'avança sans obstacle. Il n'était
encore que quatre heures du matin ; aucune lutte n'était plus possible ; il
n'y avait d'autre devoir pour le comte de Sombreuil et les émigrés que de se
maintenir assez longtemps pour protéger l'embarquement des débris de cette
funeste expédition ; encore ce devoir était-il difficile à remplir. M. de
Puisaye, voyant que tout était perdu, que son autorité n'était pas reconnue,
crut qu'il serait plus utile à la cause qu'il servait, en retournant en
Angleterre afin d'y continuer ses correspondances, de procurer d'autres
secours aux chouans, et de présenter de nouveaux projets. Il se rendit à bord
de l'amiral Waren. Quelques
canots furent d'abord chargés des blessés, des malades et des personnes
inutiles à la défense. On embarqua le comte d'Hervilly ; les officiers
d'artillerie, n'ayant plus de canons, partirent aussi. Dans le commencement
de la journée, les républicains ne s'étaient pas approchés du petit port
d'Orange ; l'embarquement se faisait régulièrement mais avec lenteur, car on
n'avait encore qu'un ou deux canots. Bientôt
les colonnes républicaines avancèrent ; aucune disposition défensive n'avait
été priser les illégalités de terrain, qui auraient pu donner une chance pour
arrêter leur marche pendant quelques moments, n'avaient pu être occupées,
puisqu'on n'avait point d'artillerie. Le comte de Sombreuil se retira sous le
petit fort de Portaliguen, situé au bord de la mer. Ses troupes s'y
rassemblèrent en grand désordre ; une corvette anglaise, mouillée non loin du
rivage, balayait par son feu la plage découverte par où les républicains
étaient obligés de passer. Des
cris s'élevèrent confusément du côté des assaillants ! — « Rendez-vous
; bas les armes ; on ne vous fera rien. — Alors quelques-uns parmi les
régiments venus d'Angleterre, disaient : « Il faut nous rendre. »
— M. de Vauban et ceux qui savaient ce qui se passait dans la guerre des
chouans assuraient que les troupes républicaines ne faisaient jamais
quartier. M. de
Sombreuil voulut parlementer avec le général Humbert qui commandait
l'avant-garde ; mais le feu de la corvette empêchait toute communication. On
parvint à le faire cesser ; les républicains avançaient et l'on entendait
toujours des voix criant : « Rendez-vous. » Le général Hoche arrêta
un moment ses soldats ; plusieurs officiers lui représentèrent que la
victoire ne serait qu'un horrible carnage. — « Je ne veux pas, dit-il,
remettre en question ce qui est décidé. » — Quelques émigrés
s'avancèrent pour parlementer : il ne les écouta point et les fit arrêter. On
le pressa encore de ne pas continuer ce combat qui allait devenir un massacre
; on lui rappelait que, parmi ces malheureux vaincus, se trouvaient encore un
grand nombre des prisonniers enrôlés en Angleterre. Pendant
ce moment d'hésitation, quelques officiers s'étaient avancés jusqu'au pied
d'un petit mur ruiné, dernier retranchement des royalistes. — « N'êtes-vous
pas Français ? leur criait-on ; ne vous faites pas massacrer. Rendez-vous,
faites cesser le feu des Anglais ; si un des nôtres est encore frappé, le
général fera marcher mi avant. » — Les uns franchissaient la muraille,
et venaient se mêler aux républicains ; les autres tentaient de s'embarquer. Il n'y
avait d'abord le long du rivage qu'une corvette anglaise. Elle avait arrêté
la marche de la colonne d'attaque, mais ne pouvait donner asile aux fugitifs,
ni opérer un rembarquement ; M. de Sombreuil était convenu avec l'amiral
Waren qu'un signal placé sur la tour du fort Penthièvre l'avertirait de l’attaque
des républicains et qu'alors il enverrait des Uniment., pour les canonner :
mais le fort avait été occupé pendant la nuit, et tout s'était passé avec
tant de précipitation et de désordre que le signal n'avait pu être donné.
Cette nouvelle fatalité devait consommer la perte des malheureux royalistes.
Les chaloupes, destinées à les protéger ou les sauver n'arrivaient point. Il
y avait là sur le rivage quinze à dix-huit cents personnes, officiers, royalistes,
paysans, femmes. Le désespoir s'emparait de tous. Les uns s'avançaient dans
la mer, au-devant des chaloupes qu'on attendait ; d'autres se noyaient ; il y
en eut qui se brûlèrent la cervelle, ou se percèrent de leur épée. Enfin
arrivèrent toutes les embarcations de l'escadre, luttant avec peine contre la
marée et le vent contraire. Deux
pièces de canon, amenées par les républicains, vinrent encore enlever cette
dernière ressource. La corvette anglaise continuait son feu, qui se croisait
avec celui des assaillants. — « Faites cesser le feu des Anglais »,
disait le général Humbert. — « Vous voyez bien qu'ils tirent sur nous
autant que sur vous », répondaient les royalistes. M. de Guerry s'offrit
à aller à la nage porter à la corvette l'avis de cesser le feu. Il demanda au
général Hoche qu'on ne tirât pas sur lui pendant cette périlleuse traversée.
— « Allez, monsieur, et ne revenez pas », lui dit le général à demi voix,
en se penchant sur le cou de son cheval. M. de Guerry y alla et revint pour
ne point se séparer de ses camarades et combattre encore ou mourir avec eux.
De même, M. de Lamoignon porta son frère blessé dans une barque, et retourna
au rivage. C'était
avec ce courage de dévouement, attendant une mort certaine, aujourd'hui sur
le champ de bataille ou le lendemain au supplice, que cette poignée de
royalistes restaient aux ordres de leur général. M. de Sombreuil pensa qu'il
valait mieux se fier à l'humanité des vainqueurs que de faire massacrer ses braves
compagnons ; le cri général des soldats et des officiers républicains
semblait leur promettre la vie le général Humbert ne démentait pas ce
généreux mouvement. Sombreuil commanda à sa troupe de mettre bas les armes et
demanda à voir le général Hoche, qui venait de s'avancer jusqu'aux premiers
rangs de ses soldats. Il descendit de cheval, vint trouver le malheureux chef
des royalistes et lui témoigna de grands égards ; on les vit tous les deux se
promener sur le bord escarpé de la falaise où est situé le fort. Sombreuil
lai demanda, a n'y avait point de capitulation, à être la seule victime ;
c'est ce qu'il avait déjà offert au général Humbert, et sa réponse lui avait
laissé quelque espérance, du moine pour ses compagnons. Hoche répondit qu'il
ne pouvait permettre le rembarquement. A cet
instant arrivèrent les deux conventionnels Tallien et Blad. Hoche, dès qu'il
avait vu la victoire assurée, les avait envoyé avertir. — « Mon affaire
est faite, avait-il dit, le reste les regarde. » — « Monsieur,
dit Blad, qui était un des représentants détenus après le 31 mai, je me suis
trouvé en prison avec vos parents. » — « Les émigrés sont-ils donc si
coupables, répondit Sombreuil, d'avoir voulu éviter les prisons et les
échafauds ? » — Alors Tallien, avec plus de dureté et de hauteur,
répliqua : « Monsieur, nous avons tous été sous le couteau ; mais la
pensée ne nous est pas venue de porter les armes contre la patrie. » —
Sombreuil rompit cette conversation, et ce fut à Tallien qu'il remit son sabre. Pendant
cette entrevue les embarcations s'étaient approchées du rivage ; les fugitifs
s'y précipitaient. Afin qu'il n'y eût point d'encombrement, et pour ne pas
laisser surcharger les canots de manière à chavirer, ce qui était advenu pour
les premiers, on les tenait à quelque distance de la plage. Ces malheureux
parvenaient à les atteindre en s'aidant des cordages qu'on leur jetait, ou
des avirons qui leur étaient tendue ; ceux qu'on ne pouvait plus admettre
s'accrochaient au bordage et se cramponnaient si fortement, que les marins
anglais leur brisaient les mains à coups d'aviron, ou même leur coupaient le
poignet à coups de sabre. Il y eut des chaloupes qui firent cinq ou six fois
le trajet du rivage à la frégate la Pomone. Ainsi furent sauvés MM. de Contades,
Chambray, Vauban, Saint-Morys. Le duc de Lévis, blessé grièvement, s'était
tramé sur la plage, soutenu par deux Bretons qui avaient combattu sous son
commandement. Un canot déjà chargé s'éloignait du rivage : — « Revenez
prendre notre commandant ; nous ne demandons pas que vous nous preniez à
bord, » crièrent les chouans. L'embarcation se rapprocha. — « Sauvez
aussi, non pas moi, mais mon drapeau, » ajouta un porte-drapeau du
régiment d'Hervilly. — On porta le duc de Lévis, avec le drapeau, sur le
canot, qui les amena à la frégate. Vers
six heures du matin, le général Lemoine ordonna aux émigrés de se mettre en
rang ; ils furent conduits au fort : aucune insulte, aucune menace ne leur
fut adressée. Le général Hoche avait commandé de les traiter avec les égards
dus au courage malheureux. Une population tout entière, fuyant les colonnes
républicaines, s'était réfugiée dans la presqu'ile ; un grand nombre de
femmes, avec leurs enfante, avaient été portées sur l'escadre anglaise par
les embarcations : celles qui étaient restées furent laissées en liberté. Le
lendemain les prisonniers furent dirigés sur Auray. En tête du premier
détachement marchaient MM. de Hercé, évêque de Dol, de Sombreuil, de Broglie,
de Senneville, de Rieux et d'autres gentilshommes. On leur avait donné une
garde peu nombreuse et accablée de fatigue. Dans les chemins creux et bordés
de haies que suivait le cortège, il eût été facile de s'échapper, et les
prisonniers étaient assurée de trouver un asile et une courageuse hospitalité
dans les cabanes bretonnes. Un très-petit nombre profita de cette occasion ;
presque tous croyaient à une capitulation, sinon formelle, du moins placée
sous la sauvegarde de l'humanité et de l'honneur : ils arrivèrent ainsi à
Auray, où on les enferma dans l'église. Sombreuil
et ses compagnons se trompaient en supposant qu'il y avait quelque espoir à
placer sur les sentiments de générosité et de miséricorde d'un gouvernement
issu du 10 août, habitué pendant deux années la voir couler des flots de sang
dans les massacres ou sur les échafauda, pour qui la guerre civile semblait
une abolition, non pas seulement du droit des gens, mais de toute sympathie
humaine tuer lei émigrés était devenu un principe établi, sur lequel le doute
et l'hésitation n’étaient pas admis. Le
général Hoche et beaucoup d'officiers de son armée envisageaient sans doute
avec une douloureuse pitié l'extermination des nobles et vaillants
adversaires qu'ils avaient vaincus. Le nombre des victimes épouvantait leur
cœur, mais sauver les chefs et les principaux émigrés paraissait chose
impossible. Dès le jour même de la victoire, Boche s'éteigne des lieux où
devaient se passer de sanglantes exécutions, livrant au cours nécessaire des
lois de la Révolution le sort de ses prisonniers. La pensée ne lui vint point
d'avoir une volonté ni de s'autoriser de ses succès et de sa gloire pour
prendre une généreuse décision. Tallien
était peut-être dans une disposition assez semblable ; lui aussi ne voulut
pas être exécuteur d'une loi qu'il n'eut pas osé désavouer il se bêta de
retourner à Paris, laissant à son collègue Blad le triste °Ince de veiller à
la vengeance révolutionnaire. Il pouvait arriver à la Convention assez
promptement pour y proposer un acte de clémence, pour donner un véritable
témoignage de son retour à des opinions et à des sentiments qu'il avait mis
en oubli, au 2 septembre et à Bordeaux. Il ramenait avec lui, dans la même
voiture, Rouget de l'Isle, son secrétaire et son aide de camp, homme de mœurs
douces et d'opinions modérées, quoique auteur de la Marseillaise,
qu'il avait composée comme un chant guerrier et non point nomme un hymne
sanguinaire ; il avait combattu à Quiberon et avait reçu une blessure légère.
Pendant la route, Tallien et lui s'entretinrent sans cesse du sort des
malheureux prisonniers de Quiberon. Parfois Tallien, encouragé par son ami,
s'animait à la pensée de les sauver et de demander leur grâce en annonçant la
victoire à laquelle il avait pris part ; puis il retombait dans son
hésitation et ne savait point se résoudre à prendre un rôle que lui-même
trouvait noble et grand. En
arrivant à Paris il vit que, dans la Convention, les opinions
révolutionnaires de toute nuance étaient encore émues et irritées de la
tentative des émigrés et de la reprise d'armes des Vendéens ; que les
républicains s'inquiétaient et s'indignaient des intrigues et des espérances
royalistes. Les anciens partisans de la monarchie constitutionnelle étaient eux-mêmes
rejetés vers la république par les exagérations intolérantes, les prétentions
despotiques et les vindicatives menaces des agents de l'émigration dont on
avait saisi les lettres adressées aux princes, ou écrites par eux. Tallien
craignit de trouver peu de faveur en plaidant la cause des prisonniers et en
proposant one amnistie. Il était déjà compromis par les relations qu'il avait
eues avec les comités royalistes ; ils se vantaient, dans leur
correspondance, d'avoir obtenu de lui des réponses encourageantes. Il ne
balança plus, et le 9 thermidor, tandis que la Convention célébrait
l'anniversaire de ce jour où Tallien attachait sa gloire, il monta à la
tribune et proclama la victoire de Quiberon dans les termes les plus pompeux,
avec un ton de déclamation théâtrale qui, malgré la grandeur de l'événement,
tombait dans le ridicule. —
« Je te salue, époque auguste où le peuple écrasa la tyrannie
décemvirale ! Heureux, trois fois heureux anniversaire où les défenseurs de
la patrie ont terrassé la coalition de l'étranger et des parricides ! je te
salue. Le comité de salut public nous avait ordonné de vaincre les ennemis de
la République qui avaient osé souiller son territoire. Il est obéi l'armée
républicaine a vaincu l'armée de la contre-révolution. « Courbé
trop longtemps sous le faix ignominieux des vaisseaux d'Albion, l'Océan
français a vu ses légitimes dominateurs reprendre l'attitude qui leur est
naturelle, l'attitude de la victoire ; il a tressailli à l'aspect de nos
braves, armés par la vengeance, guidés par l'enthousiasme de la République,
poursuivant au sein des flots, qui les ont rejetés sous le glaive de la
loi ; ce vil ramas de complices, de stipendiés de Pitt, ces exécrables
auteurs de tous nos désastres et de tous les forfaits contre lesquels la
France lutte depuis cinq ans. « Ils
ont osé remettre les pieds sur la terre natale, la terre natale les a
dévorés. » Puis,
et toujours dans le même style, suivait un récit de la journée du 21 juillet
; les vaincus étaient injuriés, raillés, traités avec un ignoble dédain,
comme ils auraient pu l'être dans un rapport de Barère. L'orateur
parlait de l'ineptie de l'armée anglo-chouanne émigrée ; des modernes
paladins ; de la dignité dei armées françaises, qui eût été compromise si
l'on eût attaque le repaire des brigands selon les règles de l'art ; de la
honte et de la félonie des émigrés, chassés comme un vil troupeau. Il prit
soin d'établir qu'aucune capitulation n'était intervenue. Après s'être
félicité que la cessation du combat eût empêché les émigrés de trouver sur le
champ de bataille « la mort des héros, trop douce pour des traîtres, »
il disait : « Aucune relation pouvait-elle exister entre nous et
ces rebelles ? Qu'y avait-il de commun entre nous que la vengeance et la mort
? Les vaincus jettent des cris de désespoir ; ils demandent à se rendre. Ce
moment fut le terme fatal pour le châtiment de tant de crimes et de
trahisons. Quel spectacle pour la France, pour l'Europe, pour le monde entier
! Ces émigrés si fiers déposant humblement leurs armes entre les mains de nos
volontaires, les remerciant, avec des larmes de honte et de remords, de ces
sentiments de générosité si communs chez les Français et que les belles âmes
éprouvent toujours au sein de la victoire. « Tel
a été le résultat de cette expédition, qui a fait tomber entre les mains de
la République une armée vomie sur nos côtes par le gouvernement anglais pour
opérer la contre-révolution, assassiner les patriotes et ravager les
propriétés de ceux qui étaient restés fidèles à la République. » Il
semblait que Tallien se fût proposé d'exciter toutes les fureurs
révolutionnaires contre les vaincus et d'associer l'opinion publique à son
exaltation factice. Certes, il ne croyait nullement à l'imputation qu'il fit
retentir à la tribune. — « Je
tiens à la main Un des poignards dont tous ces chevaliers étaient armés et
qu'ils destinaient à percer le sein des patriotes, et dont ils n'ont pas fait
usage pour eux-mêmes parce qu'ils connaissaient le venin que cette arme
renfermait. » Il présenta un poignard. — « Il faut apprendre à
toutes les nations qu'un animal en ayant été frappé, il a été vérifié que la
blessure était empoisonnée. » Cette
fable était adressée à la populace par qui, au 10 août et au 2 septembre, on
avait fait égorger les défenseurs du roi, en les appelant chevaliers du
poignard. Tallien,
qui ne voulait pas qu'on pût lui reprocher de n'avoir pas écouté e les
sentiments généreux que les belles âmes éprouvent après la victoire, « chercha
à concilier, avec le désir d'une vengeance révolutionnaire, les égards et
l'humanité que les officiers et les soldats avaient témoignés à leurs
prisonniers. — « Hors
du combat, il n'a pas péri un seul ennemi ; aucun même n'a été insulté. J'en
ai vu plusieurs conduire des émigrés malades ou blessés et leur prodiguer des
soins. « Représentant, disaient ces braves gens, nous ne sommes pas des
assassins ; nous nous défendons contre celui qui est armé ; nous protégeons
même le criminel sans défense ; mais il existe des lois contre les traîtres,
et nous demandons qu'elles soient exécutées. » « Nous
leur avons promis que justice serait faite par la commission militaire ; elle
est actuellement en activité et s'occupe de l'application de la loi. » Ce
rapport fut fréquemment interrompu par les plus vifs applaudissements et par
les cris de Vive la République ! La pensée ne vint à aucun
conventionnel de rien objecter à la conclusion. On vota que l'armée des côtes
de Brest avait bien mérité de la patrie ; une mention honorable fut accordée
à l'adjudant général Ménage, qui était entré le premier dans le fort Penthièvre
; à David et à deux autres sous-officiers qui, revenant à leurs drapeaux,
avaient guidé les colonnes pendant l'attaque de nuit. L'orchestre
du Conservatoire était resté dans la salle ; après le rapport de Tallien, la
musique recommença, et l'on entendit les airs de la Marseillaise et de
Ça ira, auxquels s'attachaient les souvenirs de tant de sang versé. En
témoignage d'impartialité, Bailleul demanda aussi le Réveil du Peuple.
« Si d'autres cannibales ont de même commis des assassinats en chantant
cet air, il n'en a pas moins assuré nos succès contre la Terreur et rendu de
grands services à la République. » Aucun
ordre émané de la Convention ne vint donc arrêter l'action de la légalité
révolutionnaire. Six mille deux cent soixante-deux prisonniers avaient été
emmenés de Quiberon ; on comptait dans ce nombre seize cent trente-deux
prisonniers français enrôlés dans les régiments émigrés ; ils furent mis en
liberté et durent reprendre du service dans l'armée. Les chouans, en y comprenant
les femmes et les enfants, qui furent renvoyés, étaient trois mille six
cents. Il y avait quatre cent quatre-vingt-douze émigrés de Toulon ; deux
cent soixante-dix-huit officiers ; deux cent soixante soldats émigrés. Aux
termes de la loi, les représentants avaient, le jour même de la victoire et
avant le départ de Tallien, ordonné la formation d'une commission militaire ;
quatre jours après, elle n'était pas en activité. Dans la petite ville
d'Auray, un intérêt vif, une compassion publique se manifestait sans réserve et
sans crainte. C'était à qui s'empresserait de donner aux prisonniers des
témoignages de sympathie ; Sombreuil avait été tiré de sa prison et logé dans
la maison où était l'état-major. Militaires ou habitants de la ville, tous,
quelle que fût leur opinion, lui témoignaient une profonde pitié et le
traitaient avec égard ; sa jeunesse, sa beauté, son courage, sa résignation,
attendrissaient ceux qui l'approchaient. Les soldats et les officiers ne
s'intéressaient pas seulement au sort de Sombreuil ; ils s'épouvantaient du
nombre de victimes qui allaient être mises à mort. Beaucoup, sans bien savoir
s'il y avait eu une capitulation formelle, croyaient que des promesses
avaient pu être faites, et se souvenaient que des voix avaient crié du milieu
des rangs : — « Rendez-vous, il ne vous sera rien fait. » C'était
ainsi que Sombreuil entendait la capitulation ; il espérait, non pas pour
lui, mais pour ses compagnons, que les représentants ou les généraux ne
démentiraient pas la promesse faite par leurs soldats. En arrivant à Auray,
il avait écrit au général Hoche : « Monsieur, j'écris à M. Tallien
et je lui parle du sort de ceux dont les circonstances m'ont fait hier le
chef ; dans le calme, comme dans l'orage des combats, j'emploierai les moyens
que permettent les lois militaires pour veiller à ce qui les intéresse. Toutes
vos troupes se sont engagées envers le petit nombre qui mo restait et qui
aurait nécessairement succombé. Mais, monsieur, la parole de ceux qui sont
venue jusque dans leurs rangs pour la leur donner doit être une chose sacrée
pour vous ; je m'adresse à vous pour la faire valoir. S'ils ne doivent pas y
compter, monsieur, veuillez m'annoncer leur sort. » Dans un
rapport que le procureur général du Morbihan adressait au comité de salut
public, il peignait l'état de l'opinion à Auray pendant les premiers jours
qui suivirent l'arrivée des prisonniers : — « Aux termes de la loi, des
mesures devaient être prises dans les vingt-quatre heures pour les juger. Dès
le 21 juillet, les représentants avaient ordonné la formation d'une
commission ; elle n'est pas encore en activité le 25. La malveillance
triomphe de ces lenteurs et ne dissimule pas les espérances qu'elles lui font
concevoir. L'opinion publique s'égare de plus en plus, et l'on pourrait
demander quel est le parti vainqueur. » Blad,
le collègue de Tallien, prit encore plus au grave les retards de la
commission — « Nonobstant l'assurance que nous lui donnions qu'il n'y a
eu et ne pouvait y avoir de capitulation entre des républicains et des
traitera pris les armes à la main, elle chancelait, elle hésitait à remplir
avec fermeté la tâche qu'elle avait acceptée. Par ces délais hors de saison
elle risquait de compromettre la tranquillité du pays, dont le plus grand
nombre n'est que trop disposé à une insurrection en faveur des détenus. En
conséquence, nous avons supprimé cette commission, et nous en avons nommé une
autre qui était à la hauteur de ses fonctions et devait mettre dans ses
opérations la célérité qu'exigent les circonstances et la notoriété du délit. » La
commission se réunit le 27 à Auray. Les premiers qui comparurent devant elle
étaient Charles de Sombreuil, l'évêque de Dol, Joseph de Broglie, le comte de
Senneville et douze autres émigrés ou chefs de chouans. Après
avoir dit son nom, son fige et l'époque de son émigration, Sombreuil ajouta :
« J'ai vécu et je mourrai royaliste. Prêt à paraitre devant Dieu, je
jure qu'il y a eu une capitulation, et qu'on s'est engagé a traiter les
émigrés comme prisonniers de guerre. » Et se tournant vers les
grenadiers qui l'entouraient — « J'en appelle à votre témoignage ; c'est
devant vous que j'ai capitulé. » La
nouvelle commission avait été choisie avec soin et composée d'étrangers et de
Belges au service de la République ; elle n'eut aucune hésitation. Le 27
juillet, Sombreuil et ses compagnons furent condamnés à mort. Comme les
représentants voulaient donner plus de solennité à leur exécution, ils
furent, dès le jour même, conduits au chef-lieu du département, à Vannes. Le
lendemain les seize condamnés furent conduits sur la promenade publique leur
noble maintien et l'intérêt qui s'attachait à leur malheur causaient une
visible émotion à la population qui les voyait passer. Arrivé au lieu du
supplice, Sombreuil, lorsqu'on lui dit de se mettre à genoux, répondit :
— « Je ne me mets à genoux que devant Dieu ; j'adore sa justice, mais vous
n'êtes que des assassins. o — Puis il refusa le bandeau qu'on voulait
attacher sur ses yeux. — « J'aime à voir mes ennemis » ; et il dit
aux hommes qui l'ajustaient : — « Visez plus à droite. » Ces mots
étaient à peine prononcés qu'il tomba mort. Dès le
premier jour où il fut enfermé à Auray il avait écrit une longue lettre à
l'amiral Waren pour rendre compte de la funeste journée de la veille. Il
accusait avec bute l'âcreté du désespoir la conduite de M. de Puisaye, et,
s'exprimant dans les termes les plus injurieux, il lui attribuait tout le
mauvais succès de l'expédition. Il racontait à quelle extrémité il avait été
réduit après la prise du fort. — « Resserré et cerné à l'extrémité de File
avec deux ou trois cents gentilshommes, mais sans cartouches, plusieurs
bateaux encore à la côte pouvaient me donner la ressource déshonorante dont a
si promptement profité M. de Puisaye. L'abandon de mes compagnons eût été pis
que le Bort qui m'attend — je crois demain matin — : j'en méritais un
meilleur ; vous en conviendrez avec tous ceux qui me connaissent, si le
hasard laisse à quelques-uns de mes compagnons d'infortune le moyen
d'éclairer l'univers sur une journée sans égale dans l'histoire. Qu'on se
figure la terreur d'une bande sans ordre, abandonnée par le chef en qui l'on
a mis toute sa confiance, et qui, dans sa sécurité inepte, n'admettait pas
même qu'on l'engageât à prendre pour la sécurité générale les mesures qu'il a
si bien su prendre pour lui. « N'ayant
plus de ressource, j'en vins à une capitulation pour sauver ce qui ne pouvait
échapper, et le cri général de l'armée m'a répondu que tout ce qui était
émigré serait prisonnier de guerre et épargné comme les autres. J'en suis
seul excepté. Beaucoup diront — « Que pouvait-il faire ? » D'autres
répondront : — « Il devait périr. » Oui, sans doute, je périrai.
Mais, étant resté seul chargé du sort de ceux qui, la veille, avaient vingt
chefs, je ne pouvais qu'employer les moyens qu'on m'avait laissés ; et ils
étaient nuls. Ceux qui les avaient préparés auraient dû m'éviter cette
responsabilité. « Je ne
doute pas que le lâche De trouve quelque excuse à sa fuite, mais je vous
somme, au nom de l'honneur, de faire connaître cette lettre au public. Adieu
! je vous le fais avec le calme que donne seule la pureté de la conscience.
L'estime de tous les braves gens qui aujourd'hui partagent mon sort et le
préfèrent à la fuite du lâche qui, n'osant pas combattre parmi nous, aurait
au moins dû nous prévenir, cette estime est pour moi l'immortalité. Je
succombe à sa lâcheté et à la force des armes. Dans ce dernier moment, je
trouve encore une jouissance, s'il en peut exister dans ma position, l'estime
de mes compagnons et celle même de l'ennemi qui nous a vaincus. — Adieu,
adieu à toute la terre ! » Il
avait écrit aussi à sa fiancée, Mlle de Lablache, dont il s'était séparé au
moment même où ils allaient marcher à l'autel, dès qu'on était venu lui
annoncer que son armée était embarquée à Spithead, que le vent était
favorable, et qu'il n'y avait pas un instant à perdre : tant il avait de
scrupule et d'empressement à remplir le devoir qui lui était imposé, et à
conduire ses compagnons sur te funeste rivage où la mort les attendait. Sa
lettre exprimait un noble dédain pour ses bourreaux, une patriotique douleur
sur le sort de la France et les regrets les plus tendres du bonheur qu'il
perdait au moment même où il allait en jouir. Il adressa de même un triste et
touchant adieu à sa sœur, elle qui avait pu obtenir des massacreurs de
septembre la vie de son père sans pouvoir le sauver plus tard des juges
révolutionnaires. Les
représentants en mission et la Convention elle-même ayant ainsi décidé et
ordonné que tous les prisonniers de Quiberon seraient mis à mort, les
condamnations et les exécutions 'se succédèrent rapidement pour les hâter on
forma cinq nouvelles commissions militaires. Le 2 août soixante-dix émigrés
furent fusillés, le lendemain quarante-deux. Les habitants d'Auray et de
Vannes, émus de pitié, cherchaient à soustraire ces malheureux aux balles des
soldats belges ; une vingtaine tout au plus réussirent à s'échapper des
prisons. Un complot fut tramé pour faire arriver une troupe de chouans et
combiner avec eux la délivrance des prisonniers. Il fut découvert, et coûta
la vie à quelques habitants de Vannes qui furent aussi fusillés. Ils avaient
été dénoncés par des soldats républicains enrôlés dans le régiment
d'Hervilly. C'étaient eux aussi qui servaient de témoins pour constater
l'identité des émigrés, lorsqu'ils cachaient leur nom pour échapper à la
condamnation. Blad
avait sursis au jugement des émigrés qui étaient sortie de France avant l'âge
de seize ans ; le comité de salut public sembla s'étonner des doutes de son
commissaire. — « Les lois sont claires et précises et ne peuvent se
prêter à cette distinction ; elles ordonnent positivement qu'on punira comme
émigrée ceux qui, sortis de France avant l'âge de quatorze ans, ont porté les
armes contre la République telles sont leurs rigoureuses dispositions ; il ne
peut être permis de les modifier. » Ainsi s'exprimaient les instructions
envoyées par le comité. Cependant
ces sanglantes exécutions, chaque jour répétées, excitaient de plus en plus
non-seulement l'indignation des habitants, mais le mécontentement de l'armée.
Hoche et le conventionnel Matthieu, qui avait succédé à Bled, écrivirent
plusieurs fois que les soldats se lassaient de faire le métier de bourreaux.
Sur leurs instances, et en répondant à une question particulière qui lui
avait été proposée, le comité indiqua un moyen indirect d'épargner quelques
victimes. Un
grand nombre de chouans, de femmes ou d'enfants avaient cherché un refuge sur
l'escadre anglaise, en s'embarquant sur les canots envoyés pour recueillir
les fugitifs. Quelques jours après, les Anglais les avaient déposés sur la
côte ; le comité prononça qu'ils ne pouvaient être punis comme émigrés
rentrés, puisqu'ils ne revenaient pas en France de leur propre gré. — « C'est
dans cette mesure juste autant qu'humaine que tu dois te renfermer. Les
chefs, les commandants, les instigateurs doivent être livrés aux commissions
militaires, et ces commissions doivent les condamner à mort, après avoir
vérifié les faits. « Mais
pour faim juger un si grand nombre d'individus, il faudra un temps
considérable ; pour les retenir en prison, il en coûtera des soins infinis et
une dépense énorme de subsistances. Cette considération pourrait te
déterminer à user d'une clémence plus ou moins étendue, selon le plus ou
moins de danger qu'il peut y avoir à les mettre en liberté ; selon le temps
qu'ils ont passé soue les armes ; selon leur plus ou moins de fortune. « Il
serait possible de mettre aux mises en liberté, que tu prononcerais, des
conditions qui tourneraient l'avantage de la République ; par exemple, une
commune réclame-t-elle plusieurs de ses habitants compris dans le nombre des
prisonniers de Quiberon ? tu les lui rendras, mais à la charge qu'elle
déposera toutes les armes qui existent chez elle. Une proclamation, dans
laquelle tu indiquerais diverses conditions d'où dépendrait la mise en
liberté instantanée des individus dont nous parlons, ramènerait au sein de la
patrie une foule d'ennemis qui la déchirent aujourd'hui. Nous laissons tout à
ta disposition, bien assurés que tu feras usage de tes pouvoirs pour
accélérer le retour de la paix et du bonheur dans le malheureux pays où tu
exerces ta mission. » Cette
lettre donne l'idée de ce qu'était alors la disposition du comité de salut
public, on peut même dire de la majorité de l'Assemblée ; un désir sincère et
actif de rétablir l'ordre public, de fonder un gouvernement républicain qui,
plus tard, régirait la France avec humanité et justice ; en même temps une
haine implacable contre tous les ennemis de la Révolution dont on ne pouvait
espérer la soumission ; enfin la crainte de leur laisser des facilités pour
travailler à reconquérir une domination exclusive et absolue. Aucune idée de
conciliation ni de transaction n'était admise par le parti républicain, pas
plus qu'elle n'était acceptée par le parti royaliste. Les
instructions plus indulgentes du comité n'arrivaient que lorsque les
commissions militaires avaient condamné les émigrés prisonniers ; lorsque
l'extermination des officiers de la marine française était consommée ; déjà
un grand nombre avait péri au combat du 16. Ils formaient un des corps de
l'armée émigrée, sous le nom de Royal-Marine ; tous les survivants avaient
été faits prisonniers, et ils furent fusillés : ils étaient encore une
centaine. Ce massacre avait duré plus de quinze jours. Une prairie auprès
d'Auray, où les condamnés étaient conduits pour subir leur sentence, puis
être enterrés dans des fosses déjà creusées, a gardé le nom de Champ des
Martyrs. Longtemps après une chapelle y a été érigée. Hormis
à la Convention, il n'y eut qu'un cri en France, parmi tout ce qui n'était
pas Jacobin, pour maudire ce retour d la Terreur. La presse usa de la liberté
qui lui était laissée pour demander la clémence. On s'indignait que cette
capitulation généreuse accordée par les soldats, que ce mouvement de
miséricordieuse humanité eût été renié par la Convention[7]. L'animosité impitoyable qui,
sans hésitation, poursuivait les émigrés comme coupables d'un grand crime
envers la patrie et les envoyait, sans remords ; au supplice, pouvait bien
être encore un dogme pour les diverses factions révolutionnaires ; l'opinion
générale, maintenant affranchie, en jugeait autrement ; se dégageant de tout
esprit de parti, elle inclinait à croire que, dans la cessation de l'ordre
public, lorsque les lois fondamentales de la société n'étaient plus
observées, il y avait une culpabilité moindre à défendre son opinion les
armes à la main, qu'à la faire prévaloir par les massacres et la guillotine. Les
fureurs des discordes civiles s'étaient rallumées avec une ardeur nouvelle,
depuis la reprise d'armes des chouans, depuis qu'ils avaient compté sur les
secours de l'Angleterre. Ainsi de part et d'autre les idées de pacification
et d'humanité étaient oubliées dans les départements de l'ouest, quelques
semaines après y avoir été proclamées. L'administration
du département des Côtes-du-Nord écrivait au comité de salut public : — «
Hardy et sa femme out été massacrés à Merdrignac. Quatre jours après, le
greffier de la justice de paix, le capitaine de la garde nationale et quatre
autres citoyens ont été massacrée. Les maisons des autres patriotes ont été
fouillées et pillées : nous n'avons aucune force à opposer à ces atrocités. » Le
procureur général de l'Orne rendait compte de la situation du pays. — « Les
chouans continuent leurs horreurs ; les jeunes gens sont forcés de marcher
avec eux, sous peine d'être fusillés. La terreur qu'ils inspirent est telle,
que personne n'ose se prononcer contre eux. Chacun songe à capituler et à se
préserver de l'assassinat et de l'incendie, au moyen de quelques sacrifices.
Il n'existera bientôt plus ni juges de paix, ni municipalités, en un mot,
plus d'administration. » On
écrivait d'Avranches — « Depuis cinq jours, douze républicains ont été
massacrés par les chouans. Ils assassinent tous ceux qui refusent de se
déclarer pour leur parti. » Une
lettre de la municipalité de Louvigné[8] disait — « Les chouans ont
égorgé plus de cent hommes ou femmes depuis quinze jours. Nous sommes réduits
à abandonner nos femmes et nos enfants à la merci de ces scélérats. Nous sommes
retirés dans notre clocher avec soixante hommes de garnison. » En même
temps les soldats républicains ne pouvaient être contenus par une discipline
difficile à établir sur des détachements épars. Dans une pareille guerre, le
paisible habitant pouvait être souvent confondu avec le chouan. Le
procureur général du Morbihan disait : — « Le comité ne doit pas ignorer
les vexations et les pillages auxquels la troupe vient de se livrer. Il
serait inutile de lui en retracer l'affreux tableau. » Le
général Hoche aurait voulu empêcher de tels désordres. Sous ses yeux ils
étaient prévenus par sa ferme et sévère volonté ; mais il ne pouvait pas être
partout. Son armée était dispersée sur la surface du pays ; s'il Peat réunie
pour résister à la descente de Quiberon, l'insurrection aurait à l'instant
même éclaté sur tous les points de la Bretagne et serait devenue formidable ;
c'est pour cela qu'il se, présenta d'abord avec peu de troupes contre
l'ennemi, et qu'il demandait des secours à Canclaux et à Dubayet. Ainsi
préoccupé du soin de repousser et de vaincre l'armée des émigrés, sa
surveillance sur les colonnes mobiles ne pouvait plus être la même. Il
répondait avec une sorte de désespoir à une lettre que Lanjuinais lui avait
adressée pour se plaindre de ces désordres — « On
ne vous a pas dit toute la vérité en accusant nos soldats de piller ; il
fallait ajouter ils assassinent, ils violent ; les lois sont insuffisantes et
leur malheureux général est obligé d'en faire justice le sabre à la main. Les
choses reviennent à bien cependant. Mais je ne connais pas de plus horrible
métier que de commander à des scélérats qui se jouent de tous les crimes. » Pendant
que la guerre civile se rallumait en Bretagne avec toutes ses horreurs, elle
allait recommencer aussi sur la rive gauche de la Loire. Cela était facile à
prévoir, et sans doute de part ni d'autre on ne s'était fait aucune illusion.
Les conditions de ce semblant de paix n'étaient pas praticables. Chacun avait
promis ce qu'il ne pouvait tenir. Les républicains ne pouvaient laisser
s'établir une puissance indépendante, une administration séparée, une armée
portant la cocarde blanche, un clergé ennemi des prêtres qui avaient accepté
la Révolution. Charette et les chefs vendéens n'avaient jamais admis un
désarmement complet, une obéissance entière à l'autorité de la Convention ;
leurs opinions, leur ambition, le soin de leur sûreté ne permettaient point
une telle soumission. D'ailleurs leur armée était mal disciplinée. Les
populations où elle était recrutée auraient bientôt échappé à leur influence,
s'ils avaient voulu contraindre sévèrement leurs manifestations ou leurs
vengeances. Elles ne cessèrent pas un seul jour d'être en hostilité avec les
administrations républicaines, même les plus modérées. Ce n'était pas à dire
que les habitants des campagnes voulussent voir recommencer la guerre et les
calamités qu'elle amenait ; mais il y avait deux ans que les malheureux
habitants de ces contrées vivaient dans l'anarchie ; ils ne pouvaient s'en
déshabituer en un jour, surtout lorsqu'ils n'étaient arrêtés par aucune
répression. Les
premières plaintes qui s'élevèrent contre eux étaient relatives aux réfugiés
qui devaient être si longtemps un ferment de guerre civile ; il ne pouvait en
être 'autrement. Le
procureur général de Maine-et-Loire écrivait : — « Il est urgent de
prendre des mesures pour empêcher que les patriotes réfugiés ne soient
totalement expulsés de leur pays et privés de leurs propriétés, après avoir
fait les plus grands sacrifices pour la République, après deux années de
misère. Il parait évident que les rebelles regardent comme à eux tous les
biens des réfugiés dont ils Be sont emparés et que pour éviter les
réclamations ils ont pris le parti de fusiller ceux qui rentreront ; c'est ce
qu'ils ont déjà fait pour un très-grand nombre. » Morisson,
un des commissaires qui avaient négocié la pacification et dont les opinions
étaient très-modérées, disait dans un rapport adressé au comité de salut
public : — « Charette conserve son titre de général en chef, et ses
généraux divisionnaires leurs troupes. Ils défendent aux habitants de vendre
et de transporter leurs denrées ; ils touchent les revenus et les créances
des patriotes ; ils ont égorgé des volontaires et des réfugiés rentrés ; ils
ont affermé les biens des patriotes à vil prix ; ils ont établi des
commissaires civils et militaires dans des lieux où ils n'en avaient pas
avant la pacification ; ils ont envahi le marais de Challans, y ont enlevé
des subsistances, ont pillé des convois ; ils organisent leurs forces
militaires. Charette,
Stofflet et Sapinaud avaient aussi des griefs à alléguer contre le
gouvernement conventionnel. Ils concertèrent une réclamation qu'ils
adressèrent aux représentants. — « Les autorités locales étaient encore
composées de terroristes et non point d'amis de la paix. — Malgré les
promesses solennelles, aucun secours, aucun encouragement n'étaient
distribués aux malheureux habitants de la Vendée. — Des troupes avaient été
placées dans des postes que l'armée républicaine n'occupait point lors de la
pacification. — Du blé, du vin, des bestiaux avaient été enlevés chez
plusieurs propriétaires. — Les Vendéens, en entrant dans les villes, étaient
arrêtés, ou insultés et molestés. » Selon cette réclamation, la
malveillance seule pouvait attribuer aux Vendéens le meurtre de quelques
réfugiés. C'étaient les patriotes eux-mêmes qui avaient exercé leurs
vengeances sur des terroristes universellement abhorrés. Les
représentants s'étaient décidés à agir avec vigueur pour faire observer les
conditions de la paix. Quelques désordres avaient eu lieu auprès de la Garnache.
Ils firent enlever le commandant vendéen de ce poste ; on le fusilla avec dix
de ses compagnons[9]. Quelque temps après ils firent
arrêter M. Allard, un des chefs vendéens les plus considérés, un ancien ami
de Henri de La Rochejacquelein, homme doux et modéré. Des cavaliers de sa
division avaient massacré deux hussards qui suivaient isolément la grande
route ; plus tard on reconnut que ce crime avait été commis à l'insu de leur
chef et contre ses intentions : il ne fut point traduit devant on conseil de
guerre, mais son arrestation devint un nouveau motif de plainte. Les
commissaires de la Convention ne voulaient pas encore en venir à une rupture.
Le 8 juin ils eurent, auprès de Nantes, une entrevue avec Charette, les
autres chefs vendéens et l'abbé Bernier. La séance dura peu, on témoigna de
part et d'autre des intentions très-pacifiques, et on se sépara avec des
marques réciproques de confiance et d'affection : c'était à peine une
apparence les Vendéens étaient méfiants et croyaient qu'on songeait à les
faire arrêter, comme les chefs des chouans venaient de l'être. Telle
était, en effet, la résolution prise par les représentants : — « Nous y
sommes bien décidés, écrivaient-ils, mais il nous faut, pour réussir dans te
même jour, au moine quarante mille hommes. » Le
gouvernement ne pouvait avoir aucun scrupule d'user ainsi de dissimulation ;
il savait qu'au moment même où les Vendéens et les chouans traitaient de la
paix, ils entraient en relation avec les princes, avec les agents de
l'émigration, avec le cabinet anglais. La cessation du régime de la Terreur,
la pleine liberté laissée à la réaction, avaient permis aux intrigues
royalistes, aux correspondances clandestines, aux comités secrets, une
latitude dont ils faisaient grand usage. Ces Vendéens, si longtemps abandonnés
à leurs propres forces, dont les malheurs avaient semblé ignorée des
royalistes du dehors et des gouvernements européens, commençaient à
recueillir quelque gloire ; des encouragements, des promesses de secours leur
étaient faites. Voyant
le gouvernement conventionnel mal établi, attaqué par les Jacobins, méprisé
et détesté par la réaction, les émigrés concevaient l'espoir d'une complète
contre-révolution et pensaient qu'elle pourrait avoir la guerre civile pour
principal instrument. Dès le 1er février 1795, Monsieur, alors régent du
royaume, écrivait au général Charette — « Enfin,
monsieur, j'ai trouvé le moyen que je désirais tant : je puis
communiquer directement avec vous ; je puis vous parler de mon admiration, de
ma reconnaissance, du désir ardent que j'ai de vous joindre, de partager vos
périls et votre gloire. Je le remplirai, dût-il m'en coûter tout mon sang.
Mais en attendant ce moment heureux, le concert avec celui que ses exploits
rendent le second fondateur de la monarchie et celui que sa naissance appelle
à la gouverner, sera de la plus grande importance. Personne mieux que vous ne
connaît l'utilité des démarches que je puis faire relativement à l'intérieur...
C'est à vous de m'éclairer sur les moyens d'y parvenir... Si cette lettre est
assez heureuse pour vous parvenir à la veille d'une affaire, donnez pour mot
d'ordre Saint Louis, et pour ralliement le roi et la régence.
Je compterai être parmi vous le jour où mon nom sera associé à un de vos
triomphes. Cette
lettre n'était point arrivée la veille d'une bataille, mais au moment où
Charette traitait avec la République. Aussi, après avoir témoigné la joie et
la reconnaissance que lui donnaient les louanges du prince, il disait dans sa
réponse s Peut-être a-t-on essayé de jeter des ombres sur quelqu'une de mes
démarches ? Peut-être a-t-on donné une interprétation étrangère à leur vrai
motif ? Mais si je rentre en moi-même, je retrouve au fond de mon cœur cet
honneur des chevaliers français qui fut toujours mon guide et me conduisit
quelquefois aux champs de la victoire. » — Admettant sans doute que cet
honneur pouvait parfois employer la ruse, Charette ajoutait une explication
de sa conduite. « Je
dirai à mes censeurs Politiques profonds, vous qui n'avez jamais connu les
lois de la nécessité, qui jugez sur les apparences, venez apprendre les
circonstances impérieuses qui m'ont déterminé, ainsi que mes braves
compagnons d'ormes ; venez peser l'avantage qui en peut résulter pour nos
succès. Si, au lieu d'entreprises décousues, les parties sont mieux liées ; s’il
y a plus d'ensemble dans les opérations, ne doit-on pas espérer qu'elles
seront plus efficaces ? Puisse cet espoir se réaliser ! » Toutes
les mors de l'Europe retentissaient du nom de Charette, c'était un héros, le
défenseur du trône et de l'autel. Souvarow lui écrivait de Varsovie, où il
était entré à travers le massacre de Praga. « Héros
de la Vendée, illustre défenseur de la foi de tes pères et du trône de tes
rois, salut ! — Immortels Vendéens, fidèles conservateurs de l'honneur des
Français, dignes compagnons d'armes d'un héros, relevez le temple du Seigneur
et le trône de vos rois. — L'univers est plein de ton nom, et moi je
t'admire, je te félicite, Dieu te choisit, comme autrefois David pour punir
le Philistin ; adore ses décrets. Vole, attaque, frappe, et la victoire
suivra tes pas. » La
pacification signée par les Vendéens avait d'abord été un mécompte pour de ai
magnifiques espérances ; mais en étudiant mieux les conditions écrites de ce
faux traité, les princes et les comités royalistes en jugèrent bientôt comme
les chefs qui les avaient acceptées ; les illusions devinrent encore plus
vives. Cette indépendance accordée à deux nu trois provinces ; cette armée
vendéenne maintenue sous le commandement de ses généraux et qui allait être
recrutée et approvisionnée tout à loisir : en un mot, cette puissance
royaliste au milieu de la République sembla promettre qu'elle serait bientôt
renversée ou conquise. Les émigrés croyaient ce territoire tellement rentré
sous l'autorité légitime régulièrement exercée, que les propriétaires de
l'Anjou ou du Bocage écrivaient d'Angleterre pour qu'on nt payer à leurs
fermiers les termes échus et les revenus arriérée. Comme
Stofflet ne s'était soumis que trois mois après Charette, ce fut à lui
d'abord qu'on accorda plus de confiance. Les principaux émigrés écrivaient de
Londres à e Monsieur de Stofflet, pour lui dire tout le désir qu'ils avaient
de se réunir à lui, pour lui offrir leur zèle et leurs services ; ils
aspiraient à mériter l'estime et l'intérêt d'un homme qui fixait les regards
de l'Europe, et qui pouvait influer d'une manière ni heureuse sur le sort des
vrais Français ; devenir compagnons de ce général serait le comble de leurs
vœux et leur serait un titre de gloire. Mais
Stofflet et l'abbé Bernier qui le dirigeait, s'ils avaient été les derniers à
se soumettre à la République, devaient, précisément par les mêmes motifs,
être les moins empressés à recommencer la guerre ; ils étaient convaincus
qu'on ne pourrait rendre aux habitants du pays l'ardeur de la première
insurrection et la passion de vengeance allumée par les ravages et les
massacres du général Turreau qu'une fois la paix faite, on ne susciterait
plus que des soulèvements partiels, et l'on ne trouverait plus qu'un petit
nombre de soldats dévoués. En outre, plus les chefs de l'Anjou avaient de
relation et de contact avec les émigrés, moins ils plaçaient d'espoir dans
leur secours et leur coopération. La haine réciproque de Charette et de
Stofflet était aussi une cause de découragement. Comment donner de l'ensemble
à une nouvelle guerre civile ? Comment la subordonner à un seul chef ? Pour
faire disparaître du moins ce dernier obstacle, le marquis de Rivière arriva
dans la Vendée au nom de Monsieur le comte d'Artois, pour réconcilier les
deux généraux vendéens. Ils eurent une entrevue à Belleville, au quartier
général de Charette. Effacer la rancune, l'envie, la méfiance qu'ils
entretenaient Fun contre l'autre était chose impossible ; ils s'embrassèrent,
puis se séparèrent mécontents et en mauvaise intelligence. C'était peu de
temps avant Quiberon. Le
gouvernement anglais avait promis de favoriser cette tentative des émigrés
sur la côte de France, d'amener des secours à une nouvelle guerre civile.
Tout s’apprêtait alors pour l'expédition ; il importait donc aux princes
français et aux royalistes de mettre la Vendée en mouvement. Mais le seul
parmi les émigrés ou les agents royalistes qui eût obtenu la confiance des
ministres anglais, c'était le comte de Puisaye ; ils l'écoutaient et
acceptaient ses plans, sans comprendre qu'il était important de le charger de
leur exécution ; ils laissaient la chose à régler entre émigrés. Or, Puisaye
avait été de la minorité de la noblesse aux états généraux, monarchiste
constitutionnel à l'Assemblée constituante, puis général dans l'insurrection
éphémère des Girondins. De tels antécédents ne pouvaient tire ni pardonnée ni
oubliés. D'ailleurs il était homme d'esprit, jugeant les hommes et les
affaires sans les illusions de l'esprit de parti, cherchant toujours ce qui
était praticable et possible ; conséquemment sans ardeur chevaleresque et
avec tiédeur d'opinion, Puisaye n'en était pas moine, sinon le chef, du moins
le grand meneur de l'insurrection bretonne et de la chouannerie ; il fallait
donc, encore qu'à contre-cœur, se servir de lui. Il eût
été plus raisonnable et plus indiqué de traiter avec Charette du
renouvellement de la guerre civile et de subordonner à ses avis la direction
de l'expédition anglaise c'était le conseil que transmettait le comité
royaliste de Paris ; mais le général vendéen n'était pas empressé au rite qui
lui était destiné par quelques-uns des agents de l'émigration. Charette était
aussi insouciant et paresseux, dans les moments de loisir et de repos,
qu'actif, infatigable et prompt à se décider, lorsque la guerre se ranimait,
lorsque le danger apparaissait. Depuis la pacification, il vivait à son
quartier général de Belleville en gentilhomme campagnard, passant ses
journées à la chasse, donnant des bals, ouvrant à peine les lettres qui lui
étaient adressées, et allumant sa pipe avec les gazettes. Ses relations avec
les princes flattaient son orgueil, mais l'espérance qu'ils mettaient en lui,
loin de l'enivrer, l'embarrassait. Quelques émigrés, en très-petit nombre,
étaient venus le joindre ; ils l'entretenaient de projets qui lui semblaient
inexécutables, d'intrigues où il n'avait nulle envie de se mêler. Il avait
peu d'habitude du monde, ne connaissait nullement les princes ni leur
caractère ; les lettres dont ils l'honoraient lui paraissaient vagues et sans
intention déterminée. Las agents qu'ils lui envoyaient lui déplaisaient ;
leur langage facile et présomptueux, leurs manières élégantes ne lui
convenaient point ; il craignait de leur paraître vulgaire et médiocre. Plus
à son aise avec ses officiers paysans et ses car alien, il n'aurait pas voulu
qu'on lui envoyât pour auxiliaires un corps d'émigrés, ni qu'on plaçât près
de lui des officiers généraux de l'ancien régime, qui auraient partagé ou
affaibli son autorité et qui ne pouvaient avoir ni l'expérience d'une telle
guerre, ni l'habitude d'une telle armée ; il aurait voulu que les princes lui
eussent envoyé des sergents pour discipliner ses soldats. Quant aux secours
promis par l'Angleterre, qu'on lui faisait espérer, il n'y plaçait aucune
confiance ; il avait contre les Anglais toua les préjugée d'une haine
bretonne. Malgré
le peu d'empressement avec lequel il accueillait les avances des émigrés et
les propositions qui lui étaient faites, il n'en était pas moins dévoué à la
cause royale, prêt à mourir pour elle le jour où il faudrait combattre. Ce
jour approchait. L'expédition des émigrés, portée par les vaisseaux anglais,
était préparée. Projetée par Puisaye, elle n'était point destinée à apporter
un secours à Charette et n'était pas concertée avec lui ; mais sa reprise
d'armes devait concourir avec la descente en Bretagne ; on voulait que la
guerre civile se rallumât partout en même temps, afin d'accroître les
embarras et les dangers de la République. L'ordre avait été porté à Charette
par l'aide de camp de Monsieur le comte d'Artois ; il avait promis de s'y
conformer et attendait le moment de se déclarer. Le 17 juin, il écrivait
encore aux représentants pour se justifier de quelques infractions en disant
que e la tranquillité publique était le plus cher de ses veaux. » Le
lendemain il réitérait à Bureau de La Batardière, le premier négociateur de
la paix, « les protestations de sa sincérité à remplir Ses engagements. » Le 23
juin, il réunit ses officiers à Belleville et leur annonça la résolution
qu'il avait prise de recommencer la guerre ; il leur parla des infractions
commises contre les articles de la pacification ; de la mort de Louis XVII au
Temple ; des troupes républicaines cantonnées autour du territoire vendéen et
même au-delà des limites convenues ; de l'arrestation de M. Allard ; de la
sentence de mort et de l'exécution d'un autre chef à Machecoul ; du projet
évident de l'enlever lui : même. Enfin il leur dit son véritable motif :
l'expédition promise par l'Angleterre était en mer ; la Bretagne entière
était soulevée, et il avait reçu les ordres des princes. Charette
fut écouté en silence et put voir quelle consternation répandaient ses
paroles. On s'était accoutumé aux douceurs de la paix ; les propriétaires et
les paysans avaient repris leurs travaux et leurs tranquilles habitudes ils
commençaient à relever leurs maisons incendiées et en ruine ; maintenant
fallait-il recommencer cette guerre cruelle qui avait coûté la vie à tant de
gens, qui avait exterminé des familles entières, qui avait fait du pays un
désert, des villages un monceau de ruines ? Mais
les officiers de Charette avaient appris à lui obéir. Ils partageaient ses
sentiments ; les mots le roi el ln religion avaient sur eux une autorité
infaillible. Leur cœur était plein de haine contre les bleus. Ils renouvelèrent
leurs serments de fidélité au roi et protestèrent de leur dévouement[10]. Dès le
lendemain un détachement de cavaliers républicains, qui traversait Belleville
pour se rendre par une route plus directe au poste de Palluau, ainsi qu'il
avait été convenu avec le général Canclaux, fut surpris, et Charette lui fit
mettre bas les armes. Le 27,
le poste républicain des Essarts fut attaqué à l'improviste, lorsque les
soldats ne songeaient pu même à se garder, et cent dix-sept furent emmenés
prisonniers ; puis un autre détachement de cavalerie fut encore enveloppé et
surpris. Le
général Canclaux n'avait pas la même méfiance que les représentants et ne
prévoyait point la rupture de la paix ; aucune précaution n'avait été prise ;
il était malade. D'ailleurs le comité de salut public lui ordonnait d'envoyer
des renforts à l'année du général Hoche ; c'était à ce moment même que
l'expédition des émigrés venait de débarquer à Quiberon. Les postes les plus
avancés des républicains se replièrent. La guerre fut seulement défensive. La
rive droite de la Loire fut surtout dégarnie et les chouans du Haine
interceptèrent la route d'Angers à Nantes. Cependant les succès de Charette
n'avaient rien de décisif. Son armée ne se recrutait pas. Elle restait
valeureuse et entreprenante, mais il ne la risquait pas et cherchait les
bonnes occasions. Il
publia, sous la date du 26 juin, un long manifeste. Il répétait les griefs
très-contestables qu'il avait allégués contre le gouvernement de la
République et sen agents ; mais l'intention évidente de cette pièce était de
se justifier aux yeux du parti royaliste et des princes de sa soumission
précédente et de la pacification de la Jaulnaye. Il prétendait que le général
Canclaux et le représentant Ruelle avaient entraîné les chefs vendéens dans
des conférences secrètes. — « Ils connaissaient les motifs qui nous
avaient mis les armes à la main, notre amour pour le malheureux rejeton de
nos rois et notre attachement inviolable pour la religion de nos pères. »
— « Vos vœux seront remplis, nous dirent-ils, nous pensons comme vous.
Nos désirs les plus chers sont les vôtres. Ne travaillez plus isolément,
treuillons de concert, et dans six mois au plus nous serons tous au comble de
nos vaux. Louis XVII sera sur le trône : nous ferons arrêter les
Jacobins et les Maratistes. La monarchie s'établira sur les ruines de l'anarchie
populaire. Vous ajouterez à votre gloire celle d'avoir concouru à cet heureux
changement, au bonheur de votre pays et de la France entière. » Puis
Charette assurait que les autres représentants lui avaient laissé entrevoir
les mêmes intentions ; il apportait en preuve les stipulations de la Jaulnaye
et l'indépendance qu'on avait concédée à lui et au territoire qu'il occupait.
Son illusion avait été, ajoutait-il, entretenue par l'accomplissement,
d'abord loyal de ces conditions. Il allait jusqu'à dire que les soldats
isolés qui avaient été massacrés par les Vendéens avaient été livrés par les
autorités constituées au juste ressentiment d'un peuple irrité de leurs
excès. « Mais
le voile s'était déchiré. On avait emprisonné les chefs des chouans ;
l'arrestation de quelques-uns de ses officiers, le désarmement de plusieurs
paroisses, l'enlèvement des subsistances et d'autres contraventions au traité
étaient aussi rappelées ; mais la grande et fatale cause du renouvellement de
la guerre, c'était e la mort de notre malheureux monarque, de notre jeune
roi, lâchement empoisonné par la secte impie et barbare qui, loin d'être
anéantie, désole encore ce malheureux royaume. « Nous
avons donc repris les armes et renouvelé le serment de ne les déposer que
lorsque l'héritier présomptif de la couronne de France sera sur le trône de
ses pères ; que lorsque la religion catholique sera reconnue et fidèlement
protégée. » Le
manifeste se terminait par une exhortation à Mus les Français. — « Ralliez-vous
à nous, imitez-nous ; sortez de votre lâche apathie. Cessez d'être en
apparence les coupables adhérents de vos ennemis et de servir vos bourreaux.
Préférez une mort glorieuse à une vie flétrie par le crime. » Cette
proclamation était très-inattendue dans toute la Vendée ; rien n'avait
préparé les esprits à la rupture de la paix, et personne ne prévoyait que
Charette en prendrait l'initiative. Ceux de ses anciens officiers, qui
n'étaient point revenus auprès de lui, regardèrent d'abord cette pièce comme
apocryphe. MI. de Scépeaux et Béjarry, qu'il avait chargés d'une mission
auprès du comité de salut public, ne pouvaient croire qu'il les eût ainsi
joués et compromis. Mais le
plus grand mécompte du parti royaliste, ce fut l'accueil que Stofflet et
Bernier firent au manifeste de Charette. Ils lui écrivirent que sans doute il
le désavouerait et ne ferait pas ainsi échouer la négociation entamée avec le
comité de salut publie, dont on pouvait attendre la conservation de la paix
et des conditions avantageuses pour le pays. Charette ne leur fit pas une
autre réponse que le serment écrit dans son manifeste. Bernier
n'ignorait pas que la pièce était authentique ; elle avait été imprimée par
une presse qu'il avait à sa disposition, mais il espérait ramener Charette à
une conduite plus prudente et plus politique. Ne croyant pas au succès
possible d'une nouvelle insurrection, pour laquelle rien n'était prêt, il
voulait attendre et se bornait pour le moment à obtenir du comité de salut
public une confiance entière ; il demandait que dans l'intérêt de la
tranquillité publique et pour assurer mieux le respect des personnes et des
propriétés, les chefs vendéens fussent investis par le gouvernement de la
République d'un pouvoir plus grand et d'une plus complète indépendance. Les
circonstances auraient ensuite décidé de la résolution qu'il serait à propos
de prendre. En attendant on faisait des préparatifs, on achetait des armes,
du plomb, de la poudre ; on formait des magasins. Le
comité de salut public voyait avec satisfaction la politique de l'abbé
Bernier. Avoir à combattre Charette seul, restreindre la guerre au bas Poitou
et maintenir Stofflet dans une disposition pacifique c'était tout ce qu'on
pouvait souhaiter de mieux. D'ailleurs le comité croyait que Bernier était
homme à tout faire pour de l'argent un crédit était ouvert aux représentants
en mission pour lui en donner. Une
autre circonstance s'opposait à la bonne intelligence et au concert de
Stofflet et de Charette ; leur vieille haine venait de s'exaspérer par un
sentiment de jalousie. Louis XVIII avait nommé Charrette général en chef de
son armée catholique et royale. — « La Providence m'a placé sur le trône
; le premier et le plus digne usage que je puisse faire de mon autorité est
de conférer un titre légal au commandement que vous ne devez jusqu'à présent
qu'à votre courage, à vos exploits et à la confiance de mes braves et fidèles
sujets... En vous obéissant, c'est à moi-même que mon armée obéira. Je vous
avais déjà nommé lieutenant général, il y a un an... Il est possible que
votre trêve avec les rebelles subsiste encore, lorsque cette lettre vous
parviendra. Mors il serait peut-être imprudent de la publier. Si au contraire
vous avez repris les armes, rien ne doit retarder une publication aussi
essentielle. « Je
travaille de tout mon pouvoir à hâter le moment où, réuni avec vous, je
pourrai vous montrer en moi un souverain qui fait sa gloire de su
reconnaissance, et à mes sujets, bien moins un roi qu'un père Je me flattais
que l'Angleterre allait enfin vous amener mon frère, mais ce moment me parait
plus incertain (me jamais ; n'importe, plus les obstacles sont grands, plus
je mettrai d'activité à les vaincre, et je les vaincrai. » Cette
lettre prouvait que les affaires de l'émigration étaient conduites sans
ensemble et sans unité. Pendant que Louis XVIII à Vérone semblait accorder
toute sa confiance à Charette et mettre en lui son espoir, c'était Puisaye
qui auprès du ministère anglais servait d'intermédiaire à un parti qui ne
l'aimait, ni ne l'estimait. Aussi était-ce lui qui avait dirigé l'expédition
en Bretagne où il se croyait tout-puissant. Monsieur, ainsi que ses entoura,
avait accepté avec répugnance les services de Puisaye, mais n'avait pas voulu
de lui pour commander l'armée des émigrés. La
royale promotion de Charette n'augmenta donc en rien ni son autorité, ni son
influence. Si elle eut un effet quelconque, ce fut plutôt d'accroître la dit
i-sine entre les chefs des diverses factions de la guerre civile. Stofflet
s'obstina dans sa prudente inertie, et l'abbé Bernier écrivit une réfutation
du manifeste de Charette ; il examinait et réfutait ses griefs contre le
gouvernement républicain, et se montrait incrédule au récit des promesses de Canclaux
et de Ruelle, qui en effet n'avaient pas une apparence de vérité. Canclaux
s'était constamment refusé à prendre part aux négociations et Ruelle n'avait
jamais entretenu Charette sans être assisté d'un ou plusieurs de ses
collègues. — « Les calomnies sont si frappantes, les raisonnements sont
si décousus, les vues et les intentions si doubles et si perfides, que les
moins clairvoyants en sont révoltés. » Ainsi s'exprimait l'abbé Bernier
en parlant du manifeste de Charette. La
guerre civile fut donc renfermée dans le bas Poitou ; Sapinaud, qui
commandait l'armée du Centre, avait toujours été sous l'influence de Charette
; mais il ne lui était pas alors d'un grand secours. Les paroisses des bords
de la Sèvre étaient, comme celles du Bocage et de l'Anjou, peu disposées à
reprendre les armes et désiraient jouir de la paix. Ainsi, après les
premières hostilités où quelques détachements furent surpris, où tout un
bataillon recruté récemment dans le Morbihan déserta le drapeau de la
République, la guerre se fit de part et d'autre sans activité. Charette
attendait, pour tenter de plus grands efforts, les résultats qu'étirait en
Bretagne le débarquement des émigrés. Le mois de juillet s'était donc passé
presque entièrement sans aucun événement considérable. Le
désastre de Quiberon et la paix conclue avec l'Espagne qui signalèrent la fin
de ce mois, auraient pu décourager Charette. Ses espérances furent peut-être
diminuées, son courage n'en fut ni moins énergique, ni moins obstiné. De
Vérone et de Londres en se hâta de lui promettre des secours ; M. de Rivière
revint pour lui annoncer que Monsieur viendrait se réunir aux Vendéens avec
une expédition qui se préparait en Angleterre. La pensée ne se présenta pas
un instant à Charette de céder aux conseils de Bernier et de quelques-uns des
chefs : ouvrir des négociations pour conclure une seconde paix lui aurait
sans doute été facile ; mais il écrivit à M. de Béjarry : — « Charette
est trop connu pour qu'on puisse croire un seul moment qu'il fasse une
démarche rétrograde et déshonorante. » Il
rendit alors à la guerre son ancien caractère de fureur et d'acharnement ;
les premiers succès de Charette avaient mis en son pouvoir trois ou quatre
cents prisonniers. D'abord il avait songé à négocier un cartel d'échange, les
représentants et le général Canclaux s'y étaient refusés. Quelque temps
après, lorsque Charette eut appris que M. de Sombreuil et les prisonniers de
Quiberon avaient été mis à mort, il fit venir deux des prisonniers et leur
dit : e Allez rendre compte aux généraux et aux autorités civiles de la
manière dont vous avez été traités jusqu'ici dans mon armée, et des soins
qu'on a pris de vous. C'est avec douleur que je suis forcé d'user de représailles
pour venger la mort des prisonniers de Quiberon, Mais je dois prévenir, s'il
est possible, de pareilles barbaries ; pas un de vos camarades, n'existera
demain matin, j'en userai ainsi à l'avenir toutes les fois qu'on égorgera des
prisonniers royalistes. » Cette
terrible exécution eut lieu lorsque Charette allait quitter Belleville pour
se porter vers la côte, où un convoi anglais devait débarquer des munitions
qui lui étaient envoyées. C'était un dimanche ; l'état-major assistait à la
grand’messe ; au milieu des chants de l'église, on entendait d'horribles cris
; les soldats qui formaient la garde de Charette avaient emmené les
prisonniers dans un bois tout proche du village, et les massacraient à coups
de pieux et de bâtons. Le général, en sortant de la messe, vit revenir ses
hommes tout sanglants et portant en triomphe les dépouilles de leurs
victimes. Un officier avait présidé à cette affreuse exécution et s'en
vantait — « Sortez de ma présence, lui dit Charette, vous ôtes indigne
du rang d'officier. » Cette
indignation contre les massacreurs n'était point de la pitié pour les
victimes ; plus de cent venaient d'être égorgées. Il restait encore deux
cents prisonniers ; ils furent fusillés dans la cour du château de
Belleville. Les
populations vendéennes n'approuvèrent nullement ce massacre ; l'armée
républicaine des côtes de l'Ouest recommençait la guerre d'une manière
régulière ; elle était soumise à la discipline, commandée par un général
modéré de caractère et de sentiment politique : on n'exterminait pas les
habitants ; on ne brûlait pas les maisons ; on n'enlevait plus les récoltes ;
ce n'était plus le temps des colonnes infernales. Le Poitou et la rive gauche
de la Loire ne présentaient pas un spectacle semblable à ce qui se passait en
Bretagne dans le pays de la chouannerie. D'ailleurs
les opérations militaires n'étaient pas encore entreprises avec activité.
Canclaux n'avait pas assez de troupes même pour garder la côte ; les détachements
qui s'y trouvaient n'étaient pas de force à résister ; ils se replièrent
après avoir essayé de combattre, et le premier débarquement des munitions
apportées par les Anglais s'accomplit sans difficulté. Charette se porta à
Saint-Jean-de-Mont et communiqua librement avec l'escadre anglaise. Il fut
reçu avec de grands honneurs sur la frégate qui conduisait le convoi ; de
nouveaux secours lui furent annoncés ; néanmoins il se retira mécontent. On
lui apportait ce qui était resté à bord après le débarquement du comte de Sombreuil,
car on n'avait pas eu le temps de mettre à terre toutes les munitions. Ce
qu'on fournissait à Charette était très-insuffisant et il n'avait rien à
faire des uniformes rouges destinés aux troupes anglaises. Il persista dans
sa disposition méfiante et dans ses préjugée malveillants. Il avait servi
dans la marine ; ses camarades et ses amis venaient de périr à Quiberon, et
il croyait, comme l'opinion vulgaire, que les Anglais avaient voulu cette
extermination de la marine française. Dans sa correspondance avec les
princes, il les engageait « à ne point accorder confiance au
gouvernement anglais et assurait que les propositions qui lui étaient faites,
prouvaient que les Anglais seraient toujours ennemis de la France, quelque
gouvernement qu'elle eût. » Il n'en
sollicitait pas moins les secours de l'Angleterre ; il écrivit même une
lettre au roi George III, pour le supplier d'aider les royalistes à remettre
le roi sur le trône. En même temps il pressait Monsieur de venir à l'armée
vendéenne. Toutes
ces démarches et les préparatifs des Anglais pour une nouvelle descente qui,
cette fois, devait vraisemblablement être opérée sur la côte de Poitou,
n'étaient pas ignorés du gouvernement conventionnel ; il en prenait peu
d'alarme. Ou pouvait maintenant sans danger taire revenir à l'année de
l'Ouest les troupes qu'elle avait envoyées en Bretagne lors du débarquement
de Quiberon. Dix mille hommes étaient détachés de l'armée du Nord, et la paix
avec l'Espagne rendait disponible une partie des forces devenues inutiles
dans les Pyrénées. A ce formidable déploiement de moyens militaires, la
Convention ajouta une garantie peut-être plus certaine du succès. Le général
Hoche fut chargé du commandement de l'armée de l'Ouest ; l'armée des côtes de
Brest restait sous sa direction. Le pouvoir d'ordonner ou de suspendre les
mouvements de troupes fut ôté aux commissaires de la Convention. Hoche
comprit dès l'abord que sa mission était encore plus politique que militaire,
et qu'il lui importait de gagner la confiance des populations, comme il avait
déjà la confiance du gouvernement et de l'armée. Il publia une proclamation
on il rendait hommage aux talents et aux vertus du général Canclaux, que les
représentants du peuple avaient souvent dénoncé comme manquant d'énergie et
gardant trop de ménagements pour la rébellion ; puis il ajoutait : — « Ce
n'est pas seulement la force des armes que nous devons employer pour rendre à
la patrie cette malheureuse partie de son territoire ; la persuasion, la
douceur, l'aménité, doivent aussi être les armes dont nous nous servirons
avec succès. Malheur à quiconque, répandant inutilement le sang, voudrait ne
voir que des ennemis dans les habitants des campagnes ! malheur à qui leur
ferait le moindre tort ! mais aussi point de grâce à quiconque, trahissant
son devoir sous quelque prétexte que ce suit, favoriserait l'ennemi. » Tel
allait être désormais le caractère de cette guerre. Le résultat en était
certain, tant que les circonstances intérieures et la direction du
gouvernement resteraient les mêmes. Mais on ne pouvait se promettre de la
terminer promptement. Les guerres civiles, les guerres d'opinion, où la
population prend part, ne sont point décidées par le choc de deux armées
régulières. Elles ne comportent pas les grandes batailles, ni les victoires
foudroyantes des grands capitaines. Il y fout une patience habile ; en voulant
réussir par la rapidité et la violence, on éloigne souvent le succès pour
avoir voulu l'emporter trop tôt. Avant d'atteindre le terme de la guerre qui
a honoré la mémoire de Hoche, et qui l'a placé hors ligne parmi les généraux
de la Révolution, il ne fallut pas moins de six mois. Pendant
que la guerre civile désolait de nouveau les provinces de l'Ouest, et que de
sanglants désordres continuaient à affliger la Provence, la Convention,
pleinement victorieuse des Jacobins de Paris, affranchie de l'opposition
factieuse de la Montagne, s'occupait à donner une constitution à la France,
et la discutait avec calme. Mais, avant de raconter les délibérations qui
pendant deux mois préparèrent l'adoption successive des lois fondamentales de
la République, il convient d'exposer les travaux de législation auxquels elle
avait pu se livrer parmi tant d'agitations, de luttes et de crises
révolutionnaires. La majorité de l'Assemblée n'avait certes point été
composée des mêmes votants ; l'esprit qui l'animait avait subi de
progressives variations ; elle était conduite maintenant par des opinions
très-différentes de celles qui prévalaient le lendemain du 9 thermidor ; elle
professait d'autres principes ; toutefois, grâce aux circonstances et à la
pression de l'opinion publique, les lois de cette époque eurent un même
caractère de réparation, de désir de l'ordre et de la justice ; autant que la
situation et l'esprit révolutionnaire, toujours dominant, pouvaient le
permettre. Non-seulement la pensée républicaine inspirait la législation,
mais la haine contre les émigrés et le clergé étouffait les sentiments
d'humanité et de justice. Ainsi,
voulant réunir en un code toutes les dispositions qui avaient été
successivement décrétées contre l'émigration, souvent par des votes donnés à
la hâte SOUS l'impression des circonstances, la Convention n'apporta aucun
adoucissement ni à la pénalité, ni à la procédure. Ce travail dura longtemps
et fut souvent interrompu par de plus urgentes occupations. Lorsque les
débats commencèrent, la Montagne n'était pas encore vaincue ; c'était avant
qu'elle fût en lutte ouverte avec la majorité, et elle avait même encore sa
part d'influence dans les délibérations de l'Assemblée. Carrier, Duquesnoy,
Rulh et d'autres Je, robins prenaient la parole pour appuyer ou aggraver les
rigueurs de la législation existante, et ils étaient écoutés. Lorsqu'ils
furent réduits au silence, la discussion ne prit pas davantage un caractère
de mansuétude ; la loi du 15 novembre 1794 renferma, sans nul adoucissement,
les mesures décrétées dans les plus mauvais jours de la Révolution ; et aucun
membre de la Convention ne proposa d'y déroger. Quelques mois après, elles
furent appliquées dans toute leur cruauté aux prisonniers de Quiberon. Ce
code conservait si complétement l'esprit et le texte des lois
révolutionnaires que Saint-André, revenant de Toulon, où il avait été envoyé
es mission, demanda à la Convention d'interpréter un article dont le sens lui
avait semblé douteux. — Un bâtiment de commerce allant de Barcelone à Malaga
avait été pris par une frégate française. Il s'y trouvait trois émigrés avec
leurs femmes, leurs enfants et leurs domestiques. Aucun d'eux n'était armé ;
aucun d'eux ne cherchait 4 rentrer en France. Ils se rendaient d'un port
espagnol à un autre. Le comité de salut public, consulté, ne voulut pas se
rendre responsable d'une décision, et s'en rapporta à la prudence de
Saint-André ; de son côté, il ne se crut pas le droit de suppléer au silence
de la loi. Heureusement, dans le doute, il s'abstint de toute rigueur, mit
les domestiques en liberté, et plaça les émigrés et leurs familles dans une
maison de détention. L'Assemblée
approuva la conduite de Saint-André et la question fut renvoyée au comité de
législation. De
toutes les branches de l'administration, l'instruction publique fut la
première affranchie de la domination barbare des révolutionnaires extrêmes.
Les collèges avaient été détruits ; l'instruction littéraire et classique
était abolie ; une loi inexécutable avait réglé l'instruction primaire ; ni
le gouvernement, ni les autorités locales ne s'étaient occupés de la mettre
en pratique. Les sciences exactes et naturelles, encore que leur utilité fût
contestée par l'opinion jacobine, avaient échappé à la proscription ; mais
rien n'avait été fait pour établir des écoles où elles pourraient être
enseignées ; toutes celles qui existaient avant la Révolution n'avaient pas
échappé à la destruction universelle. L'ignorance allait envahir ce domaine
de l'intelligence humaine, comme tous les autres. Un
décret du 11 mars 1794 avait déposé, comme par hasard, le germe d'une
institution, et rien encore n'avait été fait pour lui donner naissance. Ce
décret, excessif comme tout ce qui se produisait alors, avait réuni sous une
même administration les travaux publics de toute sorte, ponts et chaussées,
mines, génie militaire, constructions navales ou maritimes, édifices publics.
Un paragraphe d'un des articles chargeait les trois commissaires préposés à
cette vaste et incohérente centralisation de présenter le projet d'une école
centrale des travaux publics. Aucune
suite ne fut donnée à cette injonction, et lorsque, le 23 septembre 1794,
Fourcroy parut à la tribune pour accomplir le devoir prescrit par la loi du
11 mars, il fut loin de témoigner aucune reconnaissance à ses autours. — « Vos
comités de salut public et d'instruction publique ont recueilli trop de
preuves pour qu'il soit permis de douter d'une conjuration contre les progrès
de la raison et de la science. Il leur est démontré que les conspirateurs
voulaient marcher à la domination à travers les débris des connaissances
humaines. « Voyez
ce qu'ils avaient fait pour éteindre le flambeau de l'instruction. Persuader
au peuple que les lainières sont dangereuses et ne servent qu'à le tromper ;
saisir toutes les occasions de déclamer vaguement contre les sciences et les
arts ; proscrire l'esprit ; tarir toutes les sources de l'instruction
publique ; perdre en un instant le fruit des efforts de plusieurs siècles ;
proposer la destruction des livres ; mutiler les chefs-d’œuvre des arts ;
avilir les productions du génie ; placer les dépôts précieux pour les arts et
les sciences près de la torche d'Omar ; repousser, par de frivoles
objections, tous les projets d'instruction pour en présenter d'inexécutables,
afin qu'il s'y eût plus d'éducation ; détruire tous les établissements
publics sans rien mettre à leur place ; enfin, anéantir toutes les choses et
tous les hommes utiles à l'instruction. » Telle
était la peinture que Fourcroy présentait à la Convention. Il appelait
conspiration, selon le vocabulaire du temps, toutes les folies de l'esprit
révolutionnaire. Il voyait un projet où étaient seulement les conséquences
nécessaires d'opinions aveugles et insensées ; il supposait une politique,
tandis qu'il fallait seulement reconnaître la passion de l'égalité et la
haine des supériorités. Réparer
le mal et même faire mieux que le passé, en créant un enseignement pour les
sciences exactes et naturelles, était une lèche plus facile que de rétablir
l'instruction littéraire. Les esprits étaient beaucoup plus tournés de ce
côté. Les carrières que l'ancienne société française ouvrait aux hommes qui
s'étaient formés à l'étude des langues anciennes et des grands écrivains
français étaient alors fermées, et il semblait qu'elles ne pourraient se
rouvrir. Le goût de l'esprit semblait éteint dans les préoccupations
politiques, dans les tristesses de la tyrannie, dans l'abolition des loisirs
heureux et des mœurs polies. La
littérature ne présentait pas alors des noms aussi illustres que les
mathématiques ou la chimie. Beaucoup d'hommes de lettres avaient fait fausse
route en épousant les opinions révolutionnaires. D'autres avaient péri sur
l'échafaud ou avaient été, soit bannis, soit persécutés ; d'ailleurs on se
portait volontiers vers l'utile, vers les connaissances qui promettaient des
résultats pratiques. La guerre, qui était devenue si glorieuse, qui avait été
le refuge de l'honneur français, appelait la jeunesse dans les armes savantes
et recrutait ainsi pour les sciences mathématiques et physiques. Tout
promettait donc un prompt et grand succès à cette école des travaux publics
fondée par Monge, Fourcroy, Berthollet. Avant même de devenir l'École
polytechnique, cet enseignement préliminaire suivi en commun, pour entrer
ensuite dans les études spéciales et pratiques, réalisa toutes les espérances
qu'il avait données. La
Convention, après avoir institué cette école où les jeunes hommes qui se
destinaient é la carrière militaire pouvaient acquérir les premières
connaissances nécessaires aux officiers du génie et de l'artillerie, utiles
aux officiers de la ligne, supprima l'École de Mars ; elle pensa que donner
aux soldats et aux officiers une instruction identique était une conception
fausse, inspirée par les chimères de l'égalité. Il en résultait même une
sorte de privilége en faveur du petit nombre de défenseurs de la patrie, qui
seraient appelés à recevoir cette éducation trop restreinte pour des
officiers, trop développée pour des soldats. Cette école, établie dans un
camp aux portes de Paris, était un corps militaire plutôt qu'un établissement
d'instruction. On avait pu craindre un moment que la réelle destination des
élèves de Mars fût de servir de satellites armés pour le service d'une
tyrannie. Une
renaissance, sinon des études classiques, du moins de l'amour des lettres et
du mouvement qu'elles avaient jadis imprimé aux esprits, suivit de près
l'empressement qui les portait vers les sciences mathématiques. Le 24 octobre
1794, Lakanal, qui s'était fait de l'instruction publique une attribution
spéciale, et dont les projeta peu regrettables avaient été repoussés par
Robespierre et les Jacobins, présenta au nom du comité un long rapport que
depuis quelque temps la Convention témoignait le désir d'entendre, afin de
mettre un terme à la complète et honteuse abolition de toutes les écoles. A
en croire Lakanal, le moment où la France pourrait adopter un plan
d'instruction publique était encore très-éloigné. — « Il
faut d'abord que les principes du gouvernement soient tels que, loin d'avoir
rien A redouter des progrès de la raison, il y puise une nouvelle autorité.
Il faut que l'expérience du temps ou du malheur ait consolidé ce gouvernement
bon par sa nature, qu'il soit plein de vie et de mouvement, mais sans être
tourmenté par lm orages ; il faut que la liberté n'ait plus aucune conquête A
faire ; que le peuple entier ait senti que, pour repousser les attaques de la
monarchie et de l'aristocratie, la démocratie doit se soumettre é la raison ;
il faut enfin que l'esprit humain ait fait anses de progrès pour être sûr de
posséder les méthodes avec lesquelles il est facile d'éclairer tous les
esprits et de faire tous les progrès. « Jusqu'à
cette époque aucune de ces conditions n'a existé. » Et il ajoutait qu'au
moment présent elles existaient « peut-être ». Toutefois,
aucun moment depuis le commencement des siècles n'avait été, selon Lakanal,
aussi favorable pour établir une bonne éducation nationale. — « Les
philosophes ont quelquefois proposé leurs vues à des rois. C'était leur
proposer de mettre à bas leur trône. Les tyrans ont leur instinct, comme les
bêtes féroces. Ils sentaient confusément que si les peuples apprenaient à
penser, ils apprendraient à être libres, et que les monarchies fondées sur
des prestiges perdraient leur base si les hommes perdaient leurs préjugés et
leurs erreurs. « En
France, l'Émile parut un roman plus encore que l'Héloïse.
L'intelligence et l'âme naissante de nos enfants demeurèrent comprimées et
étouffées dans les sombres écoles de cette université qui ne rougissait pas
de s'appeler la fille aillée des rois. « L'Assemblée
constituante enorgueillie et fatiguée de toutes ses destructions, était
arrivée sans force et sans courage au moment des grandes créations. Elle
avait voulu concilier deux choses inconciliables : la royauté et la liberté.
Elle ne pouvait donc savoir quel génie il fallait donner à la nation,
puisqu'elle cherchait à unir deux génies opposés et ennemis. « L'Assemblée
législative s'efforça par tous les moyens d'écarter la puissance exécutive
sans la détruire. L'éducation publique a besoin d'un pouvoir exécutif ; la
législature lames à en créer un, qui fût digne de confiance : les événements
se soulevèrent contre les barrières constitutionnelles qui étaient élevées
entre les pensées sublimes du peuple français et ses lois. La Convention
parut, et le plan d'instruction publique de l'Assemblée législative, comme
celui de l'Assemblée constituante ne fut plus qu'une brochure. « Incessamment
agitée par les événements qui naissaient dans son sein et an dehors, la
Convention n'a pas pu et n'a pas dû s'occuper à la fois du soin d'éclairer la
France et de la faire triompher... C'était une nécessité, c'était une sagesse
d'attendre la fin de ce grand cours d'observations sociales que nos malheurs
avaient ouvert devant nous. Le temps, ce grand maitre de l'homme, devenu si
fécond en leçons plus terribles et mieux écoutées, devait être le professeur
unique et universel de la République. « Tel
a été l'état de la France ; mais elle en sort. Nous ne sommes plus agités que
par le besoin de réparer les insultes faites à la justice, et de fermer les
plaies faites à l'humanité. Tout doit plier avec grandeur et se niveler avec
fraternité devant la puissance exécutrice des lois de la République.
L'égalité n'est plus seulement un principe, elle est un sentiment. Le besoin
de l'empire des lois n'est plus seulement uni théorie, mais une passion comme
l'amour de la vie est l'horreur de la mort, L'Europe se soumet à la puissance
de la République ; la République se soumet à la puissance de la raison. « Voici
donc le moment où il faut rassembler, dans un plan d'instruction publique,
digne de vous, de la France et du genre humain, les lumières accumulées par
les siècles qui nous ont précédés... L'esprit humain, jusqu'ici conduit au
hasard, a trouvé, après tant de siècles d'égarement la route qu'il doit
suivre et la mesure des pas qu'il doit faire. Après
cette orgueilleuse célébration de l'âge d'or de la raison humaine, le
rapporteur ne descendait pas encore des hauteurs de la philosophie aux moyens
pratiques d'établir son règne ; il passait à l'apothéose de Bacon, de Loche,
de leurs disciples et de la méthode analytique, qui seule pouvait donner une
s création nouvelle à l'entendement humain. Les sciences morales si
nécessaires aux peuples qui se gouvernent par leurs propres vertus, vont être
soumises à des démonstrations aussi rigoureuses que les sciences exactes ou
physiques. Dans un nouvel enseignement public, cette méthode deviendra
l'organe universel de toutes les connaissances humaines ; elles seront mises
à la portée de tous les hommes, à qui la nature n'a point refusé une
intelligence commune... L'analyse appliquée à tous les genres d'idées
détruira l'inégalité des lumières plus fatale et plus humiliante que
l'inégalité monstrueuse des richesses. L'analyse est donc un instrument
indispensable dans une grande démocratie. « Mais
où trouver un nombre suffisant d'hommes pour enseigner dans un si grand
nombre d'écoles, des doctrines si nouvelles avec une méthode si nouvelle
elle-même ? Les instituteurs des écoles anciennes n'y seraient pas propres.
Les universités étaient au-dessous des académies, et les académies étaient
au-des.us des vues par lesquelles vous voulez opérer la révolution de
l'esprit humain. Existe-t-il en France, existe-t-il en Europe, existe-t-il
sur la terre deux ou trois cents hommes en état d'enseigner avec cette
méthode, qui rend les esprits plus pénétrants et les vérités plus claires ?
Non. Il faut donc les former. « C'est
ici qu'il faut admirer le génie de la Convention nationale. « La
France n'a point encore les écoles où les enfants de six ans doivent
apprendre à lire et à écrire, et vous avez déjà ordonné l'établissement des
écoles du degré le plus élevé, des écoles normales. « Dans
ces écoles on n'enseignera point les sciences, mais l'art de les enseigner :
pour la première fois sur la terre, la nature, la vérité, la raison vont donc
avoir aussi un séminaire. » Tel
était le superbe et chimérique enivrement de la philosophie révolutionnaire.
Elle croyait être arrivée au jour où elle allait accomplir une création
nouvelle de la nature humaine, changer les conditions de l'âme, les lois de
la raison et de l'intelligence. Voulant réformer la société et lui donner des
conditions autres qu'elle les avait toujours eues, il fallait bien commencer
par changer l'homme lui-même. L'imagination hyperbolique des adeptes
subalternes de l'école analytique ne meulait point devant cette tâche, mais
comme ils en sentaient toute la difficulté, ce n'est pas à la liberté qu'ils
s'adressaient pour l'accomplir. Les doctrines, comme les passions
révolutionnaires, concluaient toujours à la nécessité du despotisme. «
Revêtus d'un pouvoir sans bornes, vous vous féliciterez d'avoir en vos mai.,
comme gouvernement révolutionnaire, des moyens tout prêts pour faire avec
rapidité ce bien immense à la République et au genre humain. » Le
rapporteur citait à ce propos le mot de Turgot — « Donnez-moi le pouvoir
absolu, et je rendrai la France libre. » — « Il ne vous manque rien
de ce qu'avait Turgot ; et ce qui lui manquait, vous l'avez. La résolution
que vous allez prendre, va être une époque dans l'histoire du monde. » La
discussion ne s'éleva point à la hauteur où le rapporteur avait placé «
l'idée essentielle de l'école normale. n On parla sur la durée des cours, sur
le peu de probabilité du sucées d'un tel enseignement dont on ne comprenait
pas bien l'objet précis. Les membres du comité d'instruction publique ne
paraissaient pas même d'accord ; Thibaudeau disait qu'il était seulement
question de professer la meilleure manière d'enseigner, dans les écoles
primaires, la lecture, l'écriture, l'arithmétique et la morale. Le projet fut
adopté le 30 octobre 1794. Les
administrations de district étaient chargées d'envoyer à l'école normale un
nombre proportionné à la population de citoyens âgés de vingt et un ans au
moins, déjà instruits dans les sciences utiles, de mœurs pures et d'un
patriotisme éclairé ; un traitement leur était accordé. Le
comité d'instruction publique devait proposer à la Convention les
instituteurs de l'école normale. — « Ces
instituteurs donneront des leçons aux élèves sur l'art d'enseigner la morale
et de tonner le cœur des jeunes républicains à la pratique des vertus
publiques et privées. Ils leur apprendront d'abord à appliquer à
l'enseignement de la lecture, de l'écriture, des premiers éléments du calcul,
de la géométrie pratique, de l'histoire et de la grammaire française, les
méthodes tracées dans les livres élémentaires approuvés par la Convention
nationale. » Les
cours devaient durer quatre mois ; puis les élèves retournant dans leurs
districts auraient à y ouvrir au moins trois écoles normales de second ordre
pour enseigner aux citoyens et citoyennes, qui voudraient se vouer à
l'instruction publique, la méthode d'enseignement qu'ils auraient apprise à
l'école normale de Paris. Ce qui
importait le plus, ou pour mieux dire, la seule chose qui importât, c'était
le choix des professeurs, d'autant que les livres élémentaires dont parlait
le décret n'existaient encore que dans un article de loi. Le comité
d'instruction publique proposa pour instituteurs à l'école normale les hommes
que lui désignaient la renommée et l'opinion des hommes éclairés. Voici
quelle fut la liste :
Quelques
jours après, une chaire d'économie politique fut ajoutée à l'école normale,
et confiée à Vandermonde. L'école
normale n'accomplit nullement la destination vague et illusoire qu'avait
indiquée le rapporteur du décret qui l'avait créée ; mais sa courte
apparition est une époque dans l'histoire des sciences et des lettres en
France. Lorsque les noms des professeurs furent proclamés, lorsque après deux
ans de barbarie, après le silence et l'étouffement de la pensée imposés par
la Terreur ; après cette interruption de tous les rapports sociaux, on vit
reparaître une première lueur qui annonçait la liberté et le loisir rendus à
l'esprit, l'aliment offert à son activité ; le public se prit d'un vif
intérêt. De toutes les provinces arrivèrent les hommes qui cultivaient les
lettres, qui s'occupaient des sciences ; aucun ne songeait à devenir magister
de village, mais tous venaient entendre les maîtres illustres qui allaient
professer, et reprendre le cours des éludes et des occupations littéraires ou
scientifiques. L'école
normale ne s'occupa point de donner, ni même de chercher ce mode universel
d'enseignement, cette formule élémentaire de toutes les connaissances
humaines qui charmait l'imagination des nouveaux philosophes ; mais elle fut
une jouissance, une excitation offerte aux esprits cultivés ; elle ranima le
goût des plaisirs intellectuels. Ce nombreux auditoire accouru de toutes les
parties de la France ; cette réunion d'hommes animés de l'amour des lettres
ou des sciences ; ces leçons orales, qui avaient tout l'attrait de
l'improvisation et que des sténographes recueillaient pour les répandre parmi
un public empressé ; ces conférences entre les maîtres et les élèves dont
quelques-uns devaient plus tard se faire un nom dans le monde littéraire ;
les sciences exactes jusqu'alors enseignées seulement dans leur partie
élémentaire et pratique, maintenant professées par les premiers savants de
l'Europe ; Monge, dont la parole était si claire et si vive, démontrant la
géométrie descriptive dont il venait de faire un nouveau corps de science ;
Carat, interprète élégant et lumineux de l'idéologie de Condillac, qui
régnait alors avec une autorité incontestée ; La Harpe, qui avait déjà obtenu
tant de succès dans ses cours du Lycée ; Volney, érudit ingénieux, mais
systématique dans ses recherches sur l'histoires tel fut le spectacle que
présenta cette institution passagère, née du hasard de la Révolution. Durant
trois mois, elle eut le bonheur imprévu de distraire le public des débats
orageux de la Convention et des inquiétudes quotidiennes de la famine. La
littérature eut la plus petite part dans ce congrès encyclopédique. La Harpe
en fut à peu près le seul représentant. Bernardin de Saint-Pierre, lorsqu'il
parut, fut accueilli par de plus vifs applaudissements qu'aucun autre
professeur. Il n'avait nulle facilité à improviser ; peut-être aussi
jugeait-il qu'enseigner la morale, à titre de science, était une idée fausse
et impraticable ; pourtant il était chargé par le comité d'instruction
publique d'écrire un manuel de morale républicaine. Il donna cette excuse aux
élèves, pro- mit de leur lire son livre lorsqu'il serait terminé, et ne donna
point de leçons. Delille, ayant été reconnu parmi la fonte des auditeurs, fut
aussi honoré par de grands témoignages d'admiration. Toutefois
les honneurs de l'école normale restèrent surtout aux sciences exactes et
naturelles, qui commençaient à jouir de la faveur publique. Volney et Garat,
sans rencontrer ni contradiction ni critique, parlèrent de l'histoire et de
la formation des idées avec toute l'assurance que leur donnait la philosophie
du XVIIIe siècle ; elle était devenue classique, même pour ceux qui se
refusaient à en tirer les conséquences. Les
quatre mois assignés à la durée de cet enseignement n'étaient pas encore
écoulés, lorsque Daunou, au nom du comité d'instruction publique, en proposa
la suppression. — « Cette
école, disait-il, n'a point pris la direction que vous aviez cru lui
prescrire. Elle a enseigné directement les sciences, et non pas la méthode de
les enseigner. Beaucoup d'élèves expriment le désir de retourner dans leurs
foyers ; la dépense qu'ils sont obligés de faire à Paris excède l'indemnité
qu'ils reçoivent, et leurs propres ressources. « Cet
établissement exige des frais considérables qui ne sont point compensés par
les fruits qu'on en recueille. « Peut-être
en instituant l'école normale n'a-t-on pas assez réfléchi à la destination
qu'on voulait lui donner. Il eût fallu savoir si, en appelant quatorze cents
citoyens de toutes les parties de la France, on voulait en faire des
instituteurs primaires ou des professeurs d'écoles supérieures. On aurait pu
examiner si le mode d'enseigner une science est séparable de l'enseignement
immédiat de cette science elle-même. « La
célébrité des professeurs et le concours des hommes de talent rangés parmi
les élèves ont fait accueillir l'école-normale avec enthousiasme. Cet
enthousiasme est devenu depuis, comme c'est l'ordinaire, la mesure de la
défaveur dont elle est l'objet. « Appelés
au foyer des lumières nationales, beaucoup de talents se sont fécondés ; des
hommes éclairés et studieux, qui jusqu'ici avaient vécu loin de cette sphère
d'activité, n'ont pu, sans en recueillir quelque fruit, passer trois mois au
milieu des bibliothèques, des musées, des monuments, des théâtres que
renferme cette grande cité. Ils ont aperçu un horizon plus vaste, reçu des
impressions plus profondes, conçu des pensées plus fortes et plus étendues.
S'ils n'ont pas été guidés dans une direction certaine, vers un but assez
bien fixé, il est incontestable qu'un grand mouvement salutaire, bien
qu'indécis, a été imprimé à l'instruction. « Les
leçons de l'école normale auront contribué à faim passer dans l'enseignement
toutes les découvertes dont les sciences et les arts se sont enrichis.
L'instruction publique sera ainsi portée au niveau de l'état actuel des
connaissances. » Daunou
rendait encore un autre hommage à l'esprit général qui avait présidé aux
leçons des illustres professeurs ; mais en même temps il apercevait que les
opinions allaient entrer dans une voie nouvelle, et que les doctrines
fondamentales de l'école du XVIIIe siècle jetaient peut-être leur dernier
éclat. — « Nous sommes, disait-il, à une époque où il convient de
rassembler toutes les forces et toutes les lumières de la philosophie contre
des préjugés qui se réveillent et contre des superstitions renaissantes. »
La réaction apparaissait aussi dans le domaine de l'intelligence, et ce
n'était pas celle qui affligeait le moins ce docte apôtre de systèmes,
exposés dès lors à la double épreuve de l'expérience et de l'examen. Parmi
les motifs qui décidèrent la Convention à presser la fin de l'école normale,
le plus puissant était la nécessité de pourvoir à l'établissement des écoles
centrales créées par un décret du 25 février 1705. Sans beaucoup d'examen ni
de discussion, la grande question de l'instruction publique avait été
résolue. Tout un
système était adopté. Il prouvait, encore plus que le choix des cours dont on
avait composé l'école normale, la volonté plus on moins méditée de supprimer
ou de réduire au moindre niveau passible les études littéraires et
classiques. — « Pour
l'enseignement des sciences, des lettres et des arts, il sera établi des
écoles centrales distribuées en raison de la population. La base
proportionnelle sera d'une école pour trois cent mille habitants. « Chaque
école centrale sera composée : « D'un
professeur de mathématiques ; « D'un
professeur de physique et de chimie expérimentales ; « D'un
professeur d'histoire naturelle ; « D'un
professeur d'agriculture et de commerce ; « D'un
professeur de méthode des sciences ou logique et d'analyse des sensations et
des idées ; « D'un
professeur d'économie politique et de législation ; « D'un
professeur de l'histoire philosophique des peuples ; « D'un
professeur d'hygiène ; « D'un
professeur d'arts et métiers ; n D'un professeur de grammaire générale ; « D'un
professeur de belles-lettres ; « D'un
professeur de langues anciennes ; « D'un
professeur de langues vivantes les plus appropriées à la localité ; « D'un
professeur de dessin. « Ils
auront tous les mois une conférence publique sur des matières qui intéressent
le progrès des sciences, des lettres et des arts les plus utiles à la
société. « Il
y aura prés de chaque école centrale une bibliothèque publique, un jardin et
un cabinet d'histoire naturelle, un cabinet de physique expérimentale ; une
collection de machines et de modèles pour les arts et métiers. « Les
professeurs seront examinés, élus et surveillés par un jury composé de trois
membres nommés par le comité d'instruction publique ; ce jury sera renouvelé
par tiers tous les trois mois. La nomination des professeurs sera soumise à
l'approbation de l'administration du département. » Les
examens annuels devaient avoir lieu le jour où était célébrée la tête de la
Jeunesse, en présence du peuple. « Les
élèves qui se seront le plus distingués et qui auront obtenu plus
particulièrement les suffrages du peuple, recevront, s'ils sont peu fortunés,
une pension annuelle. Le professeur des élèves qui auront remporté le prix
recevra une couronne civique. « En
conséquence de la présente loi, tous les anciens établissements consacrés à
l'instruction publique sous le nom de colléges et salariés par la nation,
sont et demeurent supprimés. » Cette
loi, empreinte de l'esprit qui régnait encore dans la Convention, conçue en
haine du passé, et destinée à en effacer jusqu'au souvenir, changeait ainsi
la direction des études. Elle était aussi inspirée par une pensée qui avait
été développée à l'Assemblée constituante, sans qu'aucune conséquence légale
et pratique en eût été tirée. Dans l'intention de respecter autant que
possible le droit des familles et de laisser la liberté à l'enseignement, on
avait dit : — « L'État doit se charger seulement de pourvoir à
l'instruction que les citoyens ne peuvent donner à leurs enfants. La
puissance publique n'a donc à s'occuper que des écoles primaires destinées
aux familles peu riches ou à la population rurale, et aussi de l'enseignement
supérieur et des écoles spéciales dont la création et l'entretien sont
au-dessus des ressources des particuliers. » Les
écoles centrales étaient conçues comme des écoles supérieures destinées aux
jeunes gens qui se préparaient aux professions lettrées, aux emplois publics,
au grand commerce ou à l'industrie manufacturière ; la Convention avait voulu
faciliter les moyens d'acquérir une haute instruction en multipliant ces
nouveaux établissements sur toute la surface de la République. C'était, sauf
le programme des études, des écoles semblables, quant à la forme, aux
facultés de l'université. Ce
décret ne répondait nullement au besoin et au vœu des familles, à ce que
réclamait l'opinion publique. Les familles, mérite lorsqu'elles sont riches,
ne peuvent pas élever leurs enfants dans la maison paternelle. Un très-petit
nombre se décide à y appeler un instituteur privé. La dépense est
considérable. Les études se font mal au milieu des distractions, et l'enfant
se forme parmi des habitudes et des conversations qui conviennent mal à son
âge, et sont souvent en contradiction avec les devoirs qu’on lui prescrit. Si
on l'envoie recevoir chaque jour les leçons d'une classe publique, pour
revenir ensuite chez ses parents, il peut recueillir les avantages de
l'instruction donnée en commun et participer à l'émulation qu'elle excite ;
mais il ne reçoit pas l'influence salutaire de la règle et de la discipline ;
il continue à vivre dans une atmosphère où les travaux de l'esprit, où
l'objet de ses études tiennent peu de place ; il lui semble que les
occupations dont on le surcharge ne sont pas d'un grand emploi dans la vie du
monde. Ainsi
est évidente la nécessité des établissements où les enfants reçoivent, non
pas seulement l'instruction, mais l'éducation ; où ils sont préparés aux
études plus hautes qui leur seront nécessaires, s'ils veulent s'élever au-dessus
du niveau des connaissances vulgaires, ou suivre une carrière qui exige des
études spéciales. C'est
précisément cette instruction secondaire qui parait aux familles la plus
importante ; c'est ce qu'elles entendent par l'éducation publique. A la
vérité, on dira que les enfants peuvent la recevoir dans des établissements
privés, et que, si la liberté est laissée à l'enseignement, les parents ont
le choix des écoles dont la discipline et la direction leur inspirent le plus
de confiance ; mais l'éducation donnée à toute la jeunesse des classes riches
et éclairées ne saurait être indifférente à l'État ; les parents eux-mêmes,
ne se fiant pas à leurs propres lumières, désirent pour la plupart trouver la
garantie de l'autorité publique, qui institue et surveille l'enseignement et
la discipline dans les établissements appartenant à l'État. Avant
la Révolution, la France était couverte de collèges, qui avaient la sanction
du temps ; ils étaient dirigés par des congrégations religieuses dont les
familles connaissaient l'esprit dont on avait, depuis beaucoup de
générations, éprouvé la capacité ; qui étaient illustrés par une succession
de savants hommes, de grands écrivains ; les parents y voyaient toutes les
garanties. Ces collèges, répartis dans toutes les provinces, se trouvaient à
portée des familles ; la connaissance personnelle des maîtres et des
professeurs ajoutait à la confiance qu'on accordait à l'ordre dont ils
faisaient partie. Maintenant
cet édifice de l'instruction publique était détruit. La Révolution avait
fermé les colléges, proscrit ou persécuté les congrégations. Les gouvernants
de la Convention frémissaient de colère à la seule pensée de les rétablir.
Ils voulaient confirmer encore leur abolition. Dans l'anarchie indécise qui
succédait au règne de la Terreur, plusieurs villes, plusieurs départements
avaient favorisé ou toléré l'ouverture de quelques maisons où, sous
l'apparence laïque, d'anciens professeurs rétablissaient les études ; la
nouvelle loi les frappait d'interdit, ou du moins leur retirait l'appui des
administrations locales. Toutes
ces réflexions ne trouvaient point place dans les séances de l'Assemblée,
elles y auraient été repoussées avec impatience et dédain ; mais il y avait
une opinion publique, dont le gouvernement ne voulait pas tenir compte, qui
réclamait pour qu'on essayât du moins de reconstruire ce qu'on avait détruit.
— « Vous avez fermé les collèges, disaient les gens sensés. Ouvrez donc
des écoles dont vous choisirez les professeurs, dont vous surveillerez les
études, où vous établirez la discipline. Nous nous contenterons de cette
garantie, puisque vous nous avez ôté toutes celles qui nous donnaient
sécurité. Vous avez chassé les oratoriens, les doctrinaires, les frères des
écoles chrétiennes ; ne nous laissez pas pour unique recours les maîtres de
pension, qui ne seront autorisés ni surveillés par aucun autre pouvoir que la
police, et qui formeraient peut-être une entreprise commerciale autant que
scolaire. » Les
écoles centrales ne furent pas établies immédiatement après la lui qui les
avait instituées. Neuf mois plus tard, eu moment où la Convention se sépara,
une nouvelle loi modifia le programme et le règlement des études. La double
pensée qui avait inspiré le premier projet fut plus évidente dans le second.
Ces écoles eurent le caractère encore plus marqué d'un enseignement supérieur
; l'intention de substituer autant que possible l'étude des sciences à
l'étude des lettres y paraissait plus décidée. Le
cours d'étude fut divisé en trois sections. Les élèves ne pouvaient être
admis dans la première avant l'âge de douze ans. On devait y enseigner
seulement le dessin, l'histoire naturelle et les langues anciennes, ou avec
une autorisation spéciale une langue vivante. Les élèves de la seconde
section devaient avoir quatorze ans. Tout enseignement littéraire cessait, et
pendant deux années ils n'étaient occupés que de mathématiques, de physique
et de chimie. Dans la troisième section les études prenaient un caractère
plus général et plus élevé. On y enseignait la grammaire générale — qui, dans
les systèmes de ce temps-là, comprenait l'idéologie et la logique —, les
belles-lettres, l'histoire et la législation. Ce fut
à cette époque que la Convention décréta aussi successivement la création
d'écoles spéciales où seraient enseignés l'astronomie, la géométrie et la mécanique,
l'histoire naturelle, la médecine, l'art vétérinaire, l'économie rurale, les
antiquités, la peinture, la sculpture, l'architecture, la musique. L'école
des travaux publies et les écoles spéciales qui s'y rattachaient, avaient été
instituées par une autre loi. Il ne devait pas y avoir d'école de droit. On pensait
que les généralités de la législation et des sciences politiques suffiraient
à l'instruction des magistrats et des avocats. Cette
même loi du 25 octobre 1795 créa l'Institut de France, et réunit dans une
seule et même Académie le cercle entier des sciences, des lettres et des
arts. C'était une pensée fort naturelle et qui appelait peu d'objections.
Mais elle était contraire aux habitudes et aux traditions. Faire toujours
autrement que le passé était la volonté constante et universelle des hommes
de la Révolution. Sur ce point le passé a prévalu, et plus tard les Académies
ont reparu, quoique réunies en une même corporation. Le
décret qui, avant le 9 thermidor, avait institué les écoles primaires, fut
peu après modifié avant d'avoir reçu un commencement d'exécution. Sans
interdire les écoles libres, il n'en fut pas question dans la nouvelle loi.
Aucune condition ne leur fut imposée. Le mode de surveillance ne fut pas
réglé ; Il semblait qu'on ne comptât sur aucun résultat de la liberté
d'enseignement. La nouvelle loi régla que l'instituteur de chaque commune
serait élu par le peuple. Mais on était encore sous le gouvernement révolutionnaire
qui ne permettait aucune élection. L'examen, la nomination et la surveillance
des instituteurs furent provisoirement confiés à un jury formé de trais pères
de famille choisis par l'administration du district. Le programme des études
était ainsi conçu : a On enseignera aux élèves à lire et à écrire. Les
lectures rappelleront leurs droits et leurs devoirs, la déclaration des
droits de l'homme et du citoyen, ainsi que la constitution de la République.
On donnera des instructions élémentaires sur la morale républicaine ; sur les
éléments de la langue française, soit parlée, mit écrite ; sur les règles du
calcul simple et l'arpentage ; sur les éléments de géographie et l'histoire
des peuples libres ; on donnera des instructions sur les principaux phénomènes
et les productions les plus usuelles de la nature. On fera apprendre le
recueil des actions héroïques et les chants de triomphe. » Telles
étaient les écoles de village dans la pensée de Lakanal, qui avait alors
toute la confiance de la Convention en ce qui concernait l'instruction
publique. Il ajoutait à cet enseignement beaucoup de gymnastique, l'exercice
militaire, des visites dans les hôpitaux et dans les ateliers, le travail
manuel d'un métier. Les examens et la distribution des prix par le peuple à
la fête de la Jeunesse trouvaient aussi place dans ce programme. Par
précaution contre le retour des curés, il était dit dans la loi que les
presbytères étaient spécialement affectés à l'école primaire. Un an
après, l'instruction publique n'était plus l'attribution spéciale de Lakanal
; Daunou avait pris une autorité beaucoup plus méritée, sur cette branche de
l'administration générale, et les écoles primaires furent réglées par la loi
qui embrassa tout le système de l'instruction ; le ridicule programme ne fut
pas reproduit. Il était réduit à la lecture, à l'écriture, au calcul. Mais
les éléments de la morale républicaine y tenaient encore la place de
l'instruction religieuse. Les instituteurs étaient examinés par un jury,
désignés par l'administration municipale et nommés par l'administration
départementale. La surveillance appartenait aussi aux autorités
administratives. Comme
aucun autre émolument que la rétribution payée par les familles n’était affecté à l'instituteur ; comme l'instruction primaire
n'était
mise à la
charge ni de la commune, ni du département, ni de l'État, cette loi, comme toutes les
autres qui ont été rendues avant l'année 1833 demeura à peu près vaine dans les petites communes et dans les
campagnes. La
Convention n'avait point, parmi les orages dont elle était agitée, le loisir
de reprendre la discussion du code civil. Pour traiter sérieusement de telles
questions, le calme et le silence de l'esprit de parti auraient été
nécessaires. Les constitutions et lm lois politiques dérivent ordinairement
d'un fait accompli, d'une exigence de la situation ; on les vote sous
l'influence de circonstances révolutionnaires et plus ou moins sous le
commandement du vainqueur. Elles ne comportent guère une délibération complètement
libre. Plus tard, les circonstances aidant, elles peuvent être amendées et
détournées de leur sens primitif. A leur origine, elles sont un résultat de
la victoire. Il n'en
est pas ainsi des lois civiles ; elles atteignent la famille et la propriété
; elles réagissent sur le passé, elles ont à compter avec les habitudes et
les sentiments ; elles sont aux prises avec tous les intérêts privés : en un
mot elles composent la constitution d'un peuple plus réellement que la lui
qu'il est d'usage d'appeler ainsi. Par
instinct ou par logique, les hommes de 1793 avaient traite la loi civile
aussi tyranniquement que le loi politique. Voulant détruire la société, ils
l'avaient attaquée à sa base. C'est en ce sens qu'avaient été votés le décret
du 5 brumaire, qui avait admis les enfants naturels à part égale dans la
succession, et le décret du 17 nivôse qui avait prescrit l'égalité de
partage, en faisant remonter l'autorité de cette loi au 12 juillet 1781 Ces
décrets avaient eu l'effet que prévoyaient tous les hommes de bon sens, tous
les jurisconsultes ; le trouble avait été porté dans toutes les familles,
dans toutes les fortunes, par cette monstrueuse rétroactivité. Aussi, dès que
la Convention laissa entrevoir l'espérance d'un retour à la justice et à la
raison ; dès qu'elle commença à entrer en voie de réparation, des pétitions
sollicitèrent la suspension de ces décrets. Mais
ils avaient précisément le résultat que désiraient les révolutionnaires.
Parmi tant de réclamations qui s'élevaient coutre les lois et les mesures
nées du régime de la Terreur, nulle ne trouva donc des défenseurs plus
irrités et plus obstinés. — « Le
décret qu'on attaque, disait Bourdon de l'Oise, est un des plus beaux que
vous ayez pu rendre. Il a consacré l'égalité des partages, à dater de
Pieutant où le peuple recouvra ses droits. De telles pétitions sont dictées
par l'avarice ou la haine de l'égalité. On veut faire faire ou pas rétrograde
à l'esprit de liberté. » La
réaction était encore faible et timide, bien qu'on fût déjà à plus de six
mois du 9 thermidor. Quelques paroles d'un représentant inconnu appuyèrent la
pétition ; elle fut écartée par la question préalable. Le mal
que faisait cette loi était si grand et si universel, que les pétitions
continuèrent à arriver en foule. Sil semaines après, Renier proposa de
renvoyer la question au comité de législation. — « Cette
loi est le fondement de la démocratie, disait Taillefer. Le renvoi au comité
serait déjà une calamité publique. » Ses
amis de la Montagne s'associèrent vivement à son opinion. Cambon
ajouta : — « Les défenseurs de la patrie sont en général des cadets.
Voulez-vous sacrifier leurs intérêts ? Voulez-vous perdre la Révolution ?
Voulez-vous faire croire qu'on reviendra successivement sur toutes les loin ? » L'attaque
contre cette loi ne portait pas sur le principe de l'égalité des partages ;
il était peu contesté ; mais sur la rétroactivité. Or, un article de la
déclaration des droits interdisait de jamais introduire des dispositions
rétroactives dans les lois. — « Je
demande, répliquait Isnard, à vous lire la déclaration des droits ; vous
verrez que votre loi est un crime. » L'Assemblée
refusa le renvoi au comité, qu'elle avait d'abord accordé ; elle passa à
l'ordre du jour. Mais
sur ce chapitre comme sur beaucoup d'autres, l'opinion publique devenait de
jour en jour plus exigeante ; il fallait bien que la Convention finît par lui
obéir. Un mois
après, des pétitionnaires vinrent en personne présenter leur réclamation. La
Montagne demandait encore la question préalable. — « La
Convention, lorsqu'elle a repoussé ces réclamations, était encore sous un
bras de fer, répondaient les représentants de la droite ; cette disposition
de la loi est une œuvre de la tyrannie. Les
républicains sensés et politiques s'enhardissaient à en convenir. Merlin de
Douai raconta comment avait été adopté l'article de la rétroactivité. —
« Cambacérès et moi nous soumettions alors à votre discussion le projet
de code civil. L'égalité des partages était déjà décrétée ; Fabre d'Églantine
proposa de la faire remonter au 14 juillet 1780. Cambacérès et moi nous combattîmes
cette proposition, en citant l'article de la déclaration des droits de
l'homme. Cambon et Barère soutinrent vivement la proposition de Fabre et nous
firent remarquer que la déclaration des droits interdisait la rétroactivité
seulement pour les lois pénales. La rédaction peut en effet laisser quelque
doute ; Hérault de Séchelles, qui en est l'auteur, désirait que l'effet
rétroactif pût être inséré dans la loi des successions ; il dosait y gagner
quatre-vingt mille livres de rente. « Malgré
notre opposition, la rétroactivité fut adoptée. Le comité de législation eut
à rédiger l'article. Cambacérès et moi nous refusâmes de nous en charger.
Berlier était en mission et n’avait pas eu l'occasion de se
prononcer. On voulut lui imposer cette tâche. Plus de vingt fois, il remit les pièces sur le bureau, disant qu'il
ne voulait pas être le rédacteur d'une loi si infâme. « La
rédaction que nous présentâmes maintenait du moins les dispositions
testamentaires insérées dans des contrats. Couthon, qui présidait, prit,
contre l'usage, la parole, et eut anses d'autorité pour faire rejeter notre
amendement. » Ce
récit de la manière dont se faisaient les lois à la Convention ne pouvait
inspirer un grand respect pour la loi du 17 nivôse ; elle fut enfin renvoyée
à l'examen du comité de législation. Les
Jacobins attachaient une telle importance à cette question, que le 1er
prairial, au moment où l'Assemblée était envahie et l'insurrection
victorieuse, un Montagnard disait à Lanjuinais, qui était chargé du rapport :
— « Ne pense plus à la loi du 17 nivôse, le peuple ne veut pas qu'elle
soit changée. » Ce
rapport ne fut fait que longtemps après. Lanjuinais traita à fond la question
de rétroactivité et des lois abolies implicitement par la déclaration des
droits de l'homme. Il montra comment une telle doctrine conduisait à une
complète anarchie. — « Ne voyez que ce qui est juste, disait-il, n'écoutez
que les principes et rappelez-vous l'histoire secrète et honteuse de cette
loi. Elle fut dictée, et non pas consentie. Elle a constamment excité tant de
plaintes, de murmures et de réclamations que certes elle ne peut passer pour
l'expression de la volonté générale. Vous seconderez le vœu de la justice et
des familles en rayant de cette loi des dispositions subversives de l'ordre
social et de la prospérité publique. » Les
Jacobins ne se résignaient pas encore à l'abolition d'une loi qui leur était
chère, précisément parce qu'elle portait une perturbation profonde dans la
société. Un représentant récemment arrivé comme suppléant à la Convention,
Villetard, essaya de répondre à Lanjuinais par un long discours où tous les
reproches encourus par la loi du 17 nivôse étaient présentés comme des titres
à l'admiration. On
avait dit : — « Si le 14 juillet et la déclaration des droits ont abrogé
les lois qui pouvaient sembler contraires à des principes généraux proclamés
à cette époque, il s'ensuit que la France s'est trouvée sans lois jusqu'au
moment où des lois nouvelles ont été promulguées. Et même, après leur
promulgation, quiconque prétend qu'elles sont, ainsi que les lois anciennes,
en discordance avec les principes posés dans la déclaration des droits, ne
pourra-t-il prétendre qu'il a droit de n'y pas obéir. » — Cet argument
avait peu de force vis-à-vis des Montagnards. L'un d'eux disait : — « Pourquoi
faut-il des lois ? les peuples n'ont besoin que des lois de la nature. » Villetard
déclara que toutes les lois avaient cessé d'exister même avant la déclaration
des droits, même avant le 14 juillet 1789 ; car toutes avaient été annulées
le 27 juin par la chambre du tiers état, lorsque, prenant le nom et les
pouvoirs d'Assemblée nationale, elle avait dit dans sa délibération — « Qu'il
n'appartenait qu'à elle d'interpréter et de présenter la volonté générale de
la nation. » Les
successions, à dater de ce jour, n'étaient donc plus réglées par aucune loi.
Mais, en l'absence de texte écrit, le principe de l'égalité des droits était
le régulateur suprême et exclusif. Les lois du 5 brumaire et du 17 nivôse
n'ont rien changé, rien innové à la législation ; elles ont réprimé les infractions
à la loi existante, à la loi générale d'égalité ; elles ont interdit la
rébellion à cette loi. Les deux décrets qu'on accuse de rétroactivité sont
des règlements destinés à développer, à appliquer des dispositions déjà
légales. Après
avoir largement professé que la nation avait vécu et dû vivre dans une
complète anarchie, depuis le 27 juin 1789 jusqu'à ce que toutes les lois
eussent été refaites, l'orateur voulut démontrer que l'effet rétroactif ne
devait pas être accusé d'être toujours une perturbation dans l'ordre social. — « L'ordre
social, disait-il, consiste en ce que l'égalité soit gardée contre les
usurpations, l'artifice et la fraude, en ce que le plus faible des citoyens
soit mis et maintenu en sûreté par l'autorité publique. « Quand
la législation est conçue dans un esprit contraire, quand elle a violé ces
principes, c'est elle qui trouble l'ordre social ; et lorsqu'une loi
équitable rétroagit contre la loi existante, elle rétablit au contraire le
droit en place de la violence ou de la fraude, la vérité en place de
l'erreur. Elle redresse les torts faits au faible par le puissant, à la
simplicité par la mauvaise foi ; elle accomplit une juste réparation. » De lé
il concluait à l'excellence des lois sur les successions et de leur
rétroactivité. — « Mais,
dit-on, elles ont évincé des possesseurs de bonne foi... Des possesseurs de
bonne foi ! comment qualifier ainsi ceux qui, au mépris de la justice, de la
volonté générale et du serment qu'ils ont dû prêter b la constitution, ont
envahi l'héritage de leurs frères ? « Mais
c'est attaquer la propriété. — Non, car l'usurpation n'est propriété qu'aux
yeux des brigands. Aucune loi n'a pu la légitimer. « Ces
lois ont donc rétabli l'harmonie sociale ; elles ont ramené l'ordre dans le
partage des successions, enfant de l'orgueil et de la féodalité. » Voilà
jusqu'où pouvaient aller les sophismes révolutionnaires. L'orateur, ayant
ainsi posé les principes, accumulait les déclamations contre l'ancienne
législation, que personne ne proposait de conserver sans la modifier. Il
insistait sur le grand argument qu'avaient inventé les Jacobins — « La
Convention avait rendu, disaient-ils, cette loi en faveur des défenseurs de
la patrie, qu'elle envoyait aux armées et qui étaient presque tous des
cadets. » Il parlait aussi au nom d'un sexe dont la faiblesse est un titre
sacré à la protection de la loi. — « Souffririez-vous, citoyens, que des
êtres si faibles, si attendrissante, fument rendus au malheur par une
législation atroce ? que le régime despotique se souille de ces horreurs,
soit ; elles lui sont homogènes ; mais ne souffrons pas qu'elles lui aient
survécu un instant. » La
discussion fut encore longue, reprise plus d'une fois et toujours avec une
vive insistance des partisans de l'effet rétroactif. Danton avait déjà dit :
— « Les lois révolutionnaires sont toujours rétroactives. » La même
pensée fut exprimée plus fortement. — « La Révolution n'est-elle pas un
grand fait rétroactif ? » — Ce n'était pas contredire ceux qui
disaient que les lois rétroactives étaient une perturbation dans l'ordre
social. La loi,
proposée par Lanjuinais, fut votée le 26 août 1795. Il y avait six mois que
les premières pétitions contre le décret du 17 nivôse avaient été présentées. La
seule loi civile que vota la Convention après le 9 thermidor fut le code
hypothécaire qu'elle adopta de confiance et presque sans discussion. La
révolution du 9 thermidor ne devait pas opérer d'amélioration dans les
finances de la République. Les dépenses restaient les mêmes. Au moment où fut
renversée la tyrannie de Robespierre, les plus grandes opérations militaires
venaient de commencer ; les armées étaient complétées. De si gigantesques
efforts, destinés à préserver la France de l'invasion et de la
contre-révolution, ne pouvaient être ni interrompus ni diminuée. Les
contributions étaient perçues inexactement ; si elles avaient été payées aven
régularité, elles auraient encore été insuffisantes. Il y avait déjà six ans
que la balance des revenus ordinaires et des dépenses n'avait pas été établie
; le crédit de l'État et le crédit commercial étaient anéantis. Les emprunte
étaient impossibles ; l'administration payait au comptant tout ce qu'elle ne
prenait point par voie de réquisition. On vivait au jour le jour avec des
assignats émis à mesure des besoins. Le
premier rapport de finances qu'entendit la Convention, six semaines après le
9 thermidor[11], annonçait que la dépense du
mois précédent s'élevait à cent quatre-vingt-treize millions de plus que la
recette qui avait été de cinquante-quatre millions. Ce déficit devait donc
être comblé par une nouvelle émission d'assignats. Cambon ne régnait plus
souverainement sur l'administration des finances ; la confiance de
l'Assemblée parut se porter sur Johannot, député du Haut-Rhin. Ce fut lui qui
dorénavant fut chargé des exposés généraux de la situation financière et des
projets proposés pour l'améliorer. Cambon, jusqu'au moment où son arrestation
fut décrétée, continua s'occuper de tout ce qui avait rapport à la dette
publique. C'était lui qui avait institué le grand-livre et il restait
compétent pour les conséquences de cette vaste opération. Il eut aussi à
donner des explications sur divers chapitres de l'administration financière
de la Terreur. L'en rendre responsable n'eût pas été juste, mais s'il n'était
pas l'auteur de tant de désordres, au moins pouvait-il les raconter mieux que
tout autre. Une des
plus funestes vexations de cette époque, c'étaient les taxes
révolutionnaires. Elles avaient été établies par des représentants en
mission, par des administrations de département et de district, par des
municipalités, par des sections de commune et même par des délégués des
commissaires de la Convention. Le montant n'en avait jamais été versé au
compte du trésor ; ce n'était point l'administration générale des finances
qui en avait réglé ni surveillé l'emploi. Le motif ou le prétexte de ces avances
arbitrairement réparties avait été l'armement, l'équipement et la solde des
levées en masse ; les secours distribués aux familles des défenseurs de la
patrie ; les secours donnés à l'indigence et au malheur ; les traitements de
certains fonctionnaires. Ces diverses catégories, encore qu'assez peu
limitées, ne renfermaient pas toutes les dépenses, il y avait un chapitre
encore plus vague de dépenses imprévues et extraordinaires. Cambon
était trop complet révolutionnaire pour blâmer rien de ce qui s'était fait
sous le régime de la Terreur. Il présentait donc pour ces taxes l'excuse
universelle des circonstances et du salut public ; il n'avait pas fallu,
disait-il, moins que de telles mesures pour triompher des ennemis extérieurs
et intérieurs de la République. Mais il convenait que les circonstances ayant
heureusement changé, on devait arrêter de semblables perceptions, et aviser
aux moyens de s'en faire rendre compte. Il avouait aussi que des fripons
avaient profité du bonnet rouge, de la carmagnole, et des grandes moustaches,
pour commettre mille vexations ; en même temps il prenait ses réserves contre
la réaction, dont il était un ardent adversaire. — « N'accusons pas en
masse les citoyens qui ont été chargés du devoir terrible d'exécuter les lois
révolutionnaires ; craignons de servir les passions. Si nous n'y prenons
garde, il se pourrait que, sous prétexte de vols et de malversations, les
malveillants ne parvinssent à faire poursuivre et punir tous les agents de la
Révolution. Ils pourraient même tenter d'anéantir le gouvernement
démocratique, en disant que les citoyens sans fortune sont indignes des
fonctions publiques. Ils rallieraient ainsi à leurs projets les classes
intermédiaires, puis dirigeraient contre ces auxiliaires la même accusation,
s'empareraient exclusivement des rênes du gouvernement, et nous
asserviraient. « Prouvons
au peuple qu'on accuse faussement le gouvernement républicain d'être
favorable aux intrigants et aux fripons. Si, dans un moment de révolution, il
a été commis des vols et des dilapidations, la loi saura distinguer et punir
les vrais coupables. « Sous
l'ancien régime, un courtisan volait à lui seul plus que cent fonctionnaires
républicains et s'en glorifiait impunément, sans que personne osât lui en
demander compte. » Cambon insinuait même que les fripons sans-culottes
étaient des aristocrates déguisés. Outre
l'excuse tirée des circonstances et du patriotisme, Cambon en donnait une
autre qui pouvait servir à presque tous les méfaits de la Terreur. La
Convention avait consenti et voulu les taxes révolutionnaires. — « Le 9
mai 1793, vous avez autorisé les sections de Paris à en établir pour
effectuer le recrutement demandé pour la guerre de la Vendée. Le 13 août
1793, vous avez approuvé l'arrêté des représentants Bô et Chabot, qui
établissait une taxe de guerre sur les gens suspects. Le 3 septembre 1793,
vous avez accordé un traitement de trois francs par jour aux membres des
comités révolutionnaires, en statuant que cette dépense serait faite au moyen
d'une taxe sur les riches. « Le
6 décembre, votre comité des finances vous annonça que le recouvrement et
l'emploi des taxes révolutionnaires étaient inconnus au gouvernement. Alors
vous aven décrété que le montant de ces taxes serait versé au compte du
trésor public. Vous mies d'abord déclaré nuls les arrêtés de plusieurs
représentants en mission qui avaient requis et taxé des citoyens en numéraire
ou en matières d'or ou d'argent ; puis vous avez rapporté ces décrets. «
Presque tous les représentants en mission ont ainsi établi des taxes, sous
une forme ou sous une autre. « Vous
n'avez d'abord prescrit aucune forme de comptabilité pour la perception de
ces taxes, et le payement des dépenses qu'elles devaient solder ; de sorte
que le désordre a continué. « Plus
tard, vous avez chargé les commissaires de la trésorerie de se procurer le
compte des recettes et des dépenses opérées sur les taxes révolutionnaires,
et vous avez ordonné de taire rentrer dans les caisses du trésor tout ce qui
restait à percevoir. « Le
comité de salut public a étendu ces dispositions aux emprunts, aux saisies
d'or et d'argent, aux dons volontaires, à l'argenterie prise dans les
églises. « Ces
mesures furent mises à exécution, et les communes qui avaient établi des
taxes pour payer une prime aux réquisitionnaires partant pour l'armée, furent
tenues à remplir cet engagement. » Depuis,
et après le 9 thermidor, une loi avait ordonné de restituer aux contribuables
le montant des taxes arbitrairement exigées. C'était surtout depuis cette loi
qu'il était devenu nécessaire de soumettre à un examen les perceptions et les
dépenses ; mais cette comptabilité, disait Cambon, était presque impossible à
établir ; car, en général, aucune forme n'a été observée pour l'établissement
des taxes, et leur perception a été confiée à une foule d'agents divers. « Tantôt
il n'y a pas eu de rôle ; tantôt point d'enregistrement des recettes ;
ailleurs des sommes ont été exigées et des maisons dévalisées par des
détachements des armées révolutionnaires. A Vervins, on emprisonnait les
individus, puis on les mettait en liberté moyennant rétribution. Dans un
district de l'Aveyron, la perception avait été de cent trente-huit mille
francs, et on justifiait seulement de quarante et un mille francs de dépense. » Le
rapporteur ne pouvait donc pas présenter le compte général que l'Assemblée
avait demandé ; il fallait charger d'abord les administrations locales de
réunir, par voie d'écritures ou par témoignages, tous les renseignements. Il
proposait de convertir en loi les arrêtés du comité de salut publie, qui
avaient prescrit les règles de ce genre de perceptions et de dépenses ; mais
il ne voulait pas qu'on laissât subsister contre les dilapidateurs la peine
de mort, portée dans la terrible loi du 22 prairial. Quelques
districts avaient envoyé des comptes fort en règle. Les dépenses dont il
était justifié étaient en général appliquées à des expéditions militaires, à
des missions patriotiques, aux émoluments des comités révolutionnaires, à des
secours aux pauvres, à des indemnités pour quelques patriotes, aux
réparations des salles de sociétés populaires, à des subventions aux
théâtres, à la construction commencée de temples de la Raison ou de la
Nature. Un
autre procédé de l'administration révolutionnaire devait aussi être réformé.
Les réquisition' avaient détruit le commerce, interrompu la circulation des
denrées, amené la famine, mis la France entière dans la détresse.
Eschasseriaux, au nom du comité de salut public, proposa, le 29 octobre 1794,
une loi, sinon pour les supprimer, du moins pour leur imposer quelque
régularité. Il les justifia aussi par la nécessité, par les prodiges que,
selon lui, elles avaient produits ; car il ne confessait point que ce mode
avait été employé, parce que le gouvernement et l'administration étaient dans
un complet désordre. Il racontait tous leurs funestes effets, sans vouloir en
tirer la preuve que si le crédit public n'avait pas été anéanti, si le pays
avait eu un régime régulier, on aurait eu autant et plus de ressources pour
fournir aux besoins de la guerre. La guerre n'était point terminée, la
disette était menaçante, et pourtant on jugeait indispensable de procéder
avec plus de justice et de raison. Ainsi cette apologie des réquisitions
était seulement une précaution prise contre l'opinion qui maudissait le
régime révolutionnaire et l'accusait d'absurdité dans l'administration, comme
de criminelle tyrannie dans le gouvernement. Il
fallait pourtant expliquer comment ce mode d'approvisionnement et de
fourniture que le rapporteur croyait ai bien approprié aux circonstances
grandes et difficiles où s'était trouvée la France, avait été désastreux. — « Le
défaut d'ensemble dans les opérations, l'inhabileté des agents, le défaut de
centralisé, ont rendu lu réquisitions tumultueuses ; l'arbitraire les a mises
dans une infinité de mains qui ont paralysé leur action. Le cultivateur, le
fabricant, le propriétaire ont vu frapper de réquisition leurs denrées, leurs
produits manufacturiers, leurs approvisionnements. La circulation s'est
arrêtée, le commerce a cessé parce que la réquisition s'emparait de tout. Les
agents ont été mal choisis ; l'incapacité, les passions politiques, la
cupidité, ont jeté l'alarme, au lieu d'inspirer la confiance. Des mesures
outrées ont averti l'égoïsme et l'intérêt privé de cacher les denrées dont la
République avait besoin. » Il
était difficile de renoncer soudainement aux réquisitions, lorsqu'on avait
détruit le commerce ; le projet de décret essayait de les rendre régulières.
Elles ne devaient plus être illimitées. — Toute réquisition sera spéciale, et
désignera la quantité d'objets requis, le délai de la livraison, l'époque du
payement, le district où elle sera exercée. — La commission des
approvisionnements est seule autorisée à faire des réquisitions sous la
surveillance du comité de salut public. — Des peines étaient portées contre
les administrateurs ou agents qui feraient des réquisitions sans y être
autorisés, ou qui détourneraient à leur profit des objets requis. Ce fut
seulement le 14 avril 1795, qu'un rapport général sur la situation financière
fut présenté à la Convention par Johannot. Il eût été impossible, en des cire
constances pareilles, de fournir l'état des dépenses probables pendant le
cours d'une année, et des ressources qui en assureraient le payement. Donner
le compte gin solde ou des à-compte appliqués aux dépenses déjà décrétées
n'était pas non plus praticable. Le désordre de l'administration,
l'imperfection des méthodes de comptabilité ne laissaient pas même soupçonner
la possibilité d'une telle prévoyance, d'une telle exactitude. Le rapport sur
les finances était alors un aperçut général, et l'indication des moyens qui
pourraient être tentés pour acquitter les dettes, et subvenir à des dépenses
vaguement évaluées. Johannot
portait dans ses travaux un esprit commercial ; il ne concevait pas les
finances sans le crédit publie, sans la fidélité aux engagements. La richesse
de l'État lui semblait résulter de la prospérité générale, c’est-à-dire du
travail, de la production, des échanges et de la consommation. Il ne disait
pas comma son prédécesseur Cambon : — « Nous ne serons républicains que
quand nous serons tous ruinés. Il faut que les choses arrivent au point
qu'une ration de son coûte trois cents livres[12]. » Tout au
contraire, il voyait que la réforme et l'amélioration des finances étaient
avant tout une question de politique. Il était encouragé à sa tâche par
l'espérance d'une paix prochaine, et d'une constitution sage, garantie contre
le despotisme et l'anarchie. — « Il n'y a de gouvernement conforme aux
véritables droits de l'homme que ceux qui ne sont ni orageux, ni arbitraires...
La Terreur et l'imprévoyance avaient tout démolit la sagesse et la bonne foi
peuvent encore tout réparer. » Un optimisme d'illusion inspirait le
rapporteur. Le
symptôme le plus évident de la détresse des finances, était la marche rapide
de l'avilissement des assignats. — « Vous avez été involontairement
conduits à diminuer la valeur du papier-monnaie à mesure que vous en
augmentiez la quantité par des émissions nouvelles. Le désordre s'est donc
introduit dans toutes les conventions publiques et privées. Les créanciers de
l'État, les fonctionnaires publics, les propriétaires de terres affermées, ne
reçoivent plus le revenu qui leur est dû. » Johannot
espérait néanmoins ranimer la confiance, et ramener les assignats à leur
valeur nominale. Il s'attachait surtout à prouver que le gage qui
garantissait cette valeur était plus que suffisant. Il calculait, d'après des
documents authentiques, les biens nationaux non encore vendus, qu'on appelait
de première origine, c'est-à-dire les domaines du clergé régulier et
séculier, de la couronne, de la liste civile, de l'ordre de Malte, des
congrégations, des hôpitaux et autres établissements, à environ deux
milliards. Il en avait déjà été vendu pour treize ou quatorze cents millions. Les
forêts de l'État étaient estimées deux milliards. Les
biens des émigrés, en calculant leur valeur d'après les revenus perçus pat
l'administration des domaines, avaient été évalués à neuf milliards et demi ;
leurs immeubles non affermés, maisons, châteaux, etc., à un milliard ; leur
mobilier à vingt millions. Il
fallait déduire les dettes des émigrés que l'État avait à sa charge, et le
prix des biens déjà vendus. Mais après ces retranchements, le rapporteur
estimait à quinze milliards la valeur du gage qui devait servir à rembourser
les assignats dont il amurait que la masse totale en circulation était, au
moment où il parlait, de sept milliards et demi. Il
s'agissait donc de rendre prompte et facile l'aliénation de cette masse de
propriétés territoriales. C'est le problème que se proposaient les comités de
la Convention et tous les faiseurs de projets. Aucun ne fat adopté
définitivement ; quelques-uns furent essayés et modifiés peu de temps après.
Le mode de vente pur loteries fut employé pour les propriétés non affermées ;
on admit en payement les inscriptions sur le grand-livre de la dette publique
; on voulut substituer les soumissions aux adjudications, en estimant le prix
de chaque propriété à soixante-quinze fuis le revenu ; des primes étaient
accordées aux acquéreurs qui payeraient comptant ou à court terme. Un grand
projet, présenté par les comités et soutenu par Johannot, fut repoussé après
une longue discussion. Une caisse hypothécaire aurait été instituée ; elle
aurait émis des cédules souscrites par les acquéreurs des domaines nationaux
; en accordant ainsi un délai pour se libérer, on aurait facilité la vente. Les
choses demeurèrent au même état ; de nouvelles émissions d'assignats se
succédèrent à messes des besoins. Johannot
obtint plus de succès en plaidant la cause du commerce ; il avait été
tellement anéanti, la France se trouvait dans une si cruelle détresse, que
l'opinion favorable à la liberté des transactions trouvait à cette époque peu
de contradicteurs. Non-seulement les relations avec l'étranger avaient été
interrompues, et l'on avait censé de vendre et d'acheter à l'extérieur, ce
qui avait empoché les matières premières d'entrer, et les produits
manufacturés de sortir sou-seulement le négociantisme était devenu un délit politique,
mais les économistes révolutionnaires avaient professé des idées fausses et
des erreurs systématiques sur le travail, la production, la consommation et
le commerce ; de sorte qu'à cette époque les excès du système prohibitif
semblaient associés aux opinions jacobines. — « Les
esprits bornés, disait Johannot, se conformant aux préjugés populaires, ont
répété sans cesse que notre territoire produisait tout ce qui était nécessaire
à nos besoins. C'est de cette erreur qu'est né le maximum... La politique la
plus fausse et la plus étroite considérait la France comme un pays isolé.
Quand nous manquions de tout, il nous était défendu de nous approvisionner
ailleurs. Le gouvernement s'est mis à la place du commerce ; il a détruit
l'industrie des particuliers ; c'était tarir la source de la richesse
publique. Il a pris et consommé tout ce que nous échangions avec les
étrangers ; il a mis le séquestre sur les biens que les étrangers possédaient
en France. » A la
suite de ce rapport, qui fut appuyé par des orateurs éclairés et convaincus
par une triste expérience, plusieurs mesures importantes furent décrétées le
2 janvier 1795. — A
compter de ce jour, les commerçants, manufacturiers, cultivateurs, et
généralement tous les citoyens s'approvisionneront par la voie du commerce
libre. — Les
droits d'entrée sur les marchandises de première nécessité seront
provisoirement réduits à la perception indispensablement nécessaire pour
connaître le mouvement du commerce. —
L'exportation du numéraire est permise. Ce fut
ce même décret qui déclara expressément que l'État serait tenu de payer les
dettes des Migres dont il avait saisi les biens, et que le séquestre des
propriétés des étrangers dont le pays était en guerre avec la République,
Recuit levé. Un
nouveau décret, interprétant et complétant l’article qui promettait la
suppression ou la diminution des droits de douane, réduirait des œuf dixièmes
les droits imposés aux légumes secs, aux poissons, aux huiles, aux graines oléagineuses,
à la soie non fabriquée, à la cire, aux produits chimiques ; — Des
quatre cinquièmes les droits sur le sucre, le café, la houille, la soie en
fil et tissée, le plomb, l'étain, l'acier non ouvré, le fer eu barre, en tôle
ou étamé, le cuivre el le laiton, les faux, faucilles et limes ; — De la
moitié seulement les droits sur les tissus de laine et de fil. Ainsi
la Convention, dans l'intérêt des consommateurs et pour faire tenante le
commerce aboli, renonça au système de prohibition qu'elle avait établi à une
autre époque, moins pour protégea, la production nationale, qu'en haine des
étrangers et par un patriotisme déraisonnable. Toutefois, l'exportation de
tout ce qui pouvait servir à la consommation ou à la fabrication des
munitions de guerre demeura pro. L'acte
de navigation tel qu'il avait été adopté par la Convention l'année
précédente, était aussi conçu de manière à gêner le commerce et à rendre les
approvisionnements plus difficiles ou plus coûteux. Les comités proposèrent
de le suspendre provisoirement. Cet article ne fut pas adopté ; seulement
toutes les dispositions contraires aux traités subsistant entre la Francs et
les puissances neutres furent abrogées. Une
autre liberté fut rendue aux transactions commerciales. Un décret du 23 juin
1793 avait ordonné la clôture des bourses. La vente et l'achat des effets
publics et des valeurs négociables se trouvaient ainsi interdits nu du moins
privés de toute publicité. Le 11 novembre, le commerce de l'or et de l'argent
monnayé avait été prohibé et des peines sévères avaient été prononcées contre
toute contravention. Une loi nouvelle, du 23 avril 1795, reconnut que le
numéraire en or et en argent était marchandise. Toutefois l'exportation n'en
était permise qu'en donnant caution de foire entrer, en valeur égale, des
denrées de première nécessité. La même loi autorisait l'ouverture des
bourses. La
dépréciation des assignats, qui faisait de rapides progrès, tant les
émissions se multipliaient, fut dès lors constatée ; la publicité du cours de
la bourse précipitait encore la baisse de leur valeur. Toutes les
transactions devenaient incertaines ; tous les engagements et les obligations
résultant d'actes antérieurs se trouvaient violés par les remboursements en
valeur nominale. Les loyers, les fermages, les dettes remboursables étaient
payés aux particuliers et les impôts au gouvernement avec une monnaie qui
représentait seulement une faible portion de la dette réelle. C'était un
désordre universel, une spoliation de tout créancier par tout débiteur. Les
comités de salut public et des finances essayèrent de porter remède à cette
funeste perturbation. Rewbell proposa un projet de loi. Il ne raisonnait pas
fort juste, en donnant les motifs de l'importante mesure qui semblait
indispensable. Les assignats, selon lui, étaient suffisamment garantis par le
gage des biens nationaux qu'ils étaient destinés à payer. Mais comme on les
avait multipliés au-delà des besoins de la circulation, il était arrivé ce
qui adviendrait de même, el l'on monnayait une quantité exubérante d'or et
d'argent. Le rapporteur oubliait que l'or et l'argent peuvent perdre, en
devenant plus abondants, une partie de leur valeur comparative, mais qu'il
leur reste néanmoins une valeur propre ; tandis que les assignats n'en
avaient aucune si la confiance publique venait à leur manquer. Rewbell
tirait de sa théorie sur la dépréciation des signes monétaires une règle, qui
ne lui semblait pas arbitraire, pour fixer la valeur de l'assignat. e Si le
papier-monnaie était au pair avec le numéraire lorsqu'on en avait émis deux
milliards, il doit avoir perdu les cinq sixièmes de sa valeur depuis que la
quantité d'assignats n été portée successivement à douze milliards. En
prenant ce point de départ, chaque émission avait dû proportionnellement
réduire la valeur de l'assignat. Sur cette échelle était calculée une
appréciation du montant réel des payements, des recettes et des créances,
selon leur date. Cette
règle s'appliquait à toute espèce de recettes et payements, entre
particuliers, entre l'État et ses créanciers, débiteurs ou contribuables. Un
délai d'un mois était accordé à tous les débiteurs de la République,
acquéreurs de biens nationaux ou autres. Pendant ce terme, ils pouvaient
s'acquitter en assignats au pair. Les rentiers, les fonctionnaires, les
pensionnaires seraient payés selon l'échelle ; elle était aussi applicable
aux baux à ferme. Ce
projet fut adopté après quelque discussion. Il portait mi remède très-
insuffisant à la détresse des finances de l'État et à la désolante
perturbation de toutes les transactions privées. Pendant que le décret
estimait encore l'assignat au sixième de sa valeur nominale, le louis de
vingt-quatre livres se vendait six ou sept cents livres. Un mois
après, le 29 juillet, nue loi nouvelle détermina un nouveau mode de payement
pour la contribution foncière et les baux à ferme ; la moitié devait être
payée en grains estimés selon leur prix en 1790, valeur numéraire. En même
temps toute réquisition exercée sur les propriétaires, fermiers ou
cultivateurs était abolie. Tous les baux qui furent passés ou renouvelés à
cette époque, et pendant plusieurs années encore, furent constamment réglés
en quantités de grains, tant devint menaçante toute émission de
papier-monnaie. Cette
rapide diminution de la valeur des assignats était le plus grand embarras du
gouvernement. Pendant qu'il recherchait les alcyons d'en amoindrir la masse,
pendant que les orateurs attribuaient le mal aux conspirations ou aux
opinions royalistes, il fallait sans cesse recourir à de nouvelles émissions
pour que les services publies ne fussent pas interrompus ; de sorte que les
expédients proposés ou adoptés pour augmenter ou maintenir le taux des
assignats, semblaient vains et puérils. De
nouvelles contributions furent établies ; à cette époque fut créé l'impôt des
patentes et la contribution personnelle. On chercha une ressource dans les taxes
somptuaires sur les cheminées, sur les domestiques mâles, sur les chevaux de
luxe, sur les voitures suspendues ; les droits d'enregistrement furent
augmentés. La
législation financière ne pouvait être que provisoire. C'était une
impuissante lutte contre les circonstances révolutionnaires qui
anéantissaient le crédit public et privaient l'État de revenus suffisants. On
ne pouvait songer à rétablir des impôts de consommation : c'eût été braver
une vive impopularité et risquer une rebelle désobéissance. La Convention
était condamnée à laisser après elle la pénurie du trésor et le désordre de
l'administration ; elle n'entrevit même point la nécessité de soumettre à une
comptabilité exacte et à un contrôle supérieur les recettes et les dépenses
des départements et des communes. Lorsque liait la République, tout fut à
créer deus cette attribution éminente d'un gouvernement quelconque. Le
titre et la division des monnaies métalliques furent réglés par la Convention
; depuis, elles ont souvent changé d'empreinte, mais le système n'a pas
varié. Ce fut alors que l'unité monétaire prit le nom de franc. La
Convention, pendant la seconde époque de sa souveraineté, eut surtout pour
continuelle occupation la réforme, l'abrogation, l'anathème, la punition de
tout ce qu'elle avait fait et voulu depuis la fondation de la République
jusqu'au 9 thermidor. Elle avait pour principal et dernier devoir de donner
une constitution à la France et de crier des garanties contre le pouvoir qui
lui succéderait ; des sûretés contre le désordre et contre la tyrannie. Il y
avait peu de semaines qu'à peine osait-on parler des imperfections de la
constitution de 1793 ; on promettait de la respecter et de la mettre en œuvre
; de même qu'on avait juré de maintenir le gouvernement révolutionnaire, peu
de temps avant de le maudire. Maintenant les séditions jacobines et la
journée du 1er prairial avaient permis de proclamer la nécessité d'une
nouvelle constitution. Elle était attendue impatiemment, non pas précisément
par le public, qui avait peu de confiance dans la Convention : plein de
rancune contre le régime de la Terreur, il ne plaçait point d'espérance dans
les bommes qui l'avaient servi ou souffert ; mais la Convention elle-même,
mais l'opinion républicaine, mais les agents qui, à un degré quelconque,
avaient pris une part active à la Révolution, regardaient l'établissement d'une
république comme une garantie de bonheur et d'honneur pour la France ;
surtout comme une sûreté contre la réaction menaçante, contre la
contre-révolution et le retour de la royauté avec son cortège d'émigrés
ardents à la vengeance, ennemis irréconciliables de la liberté et de
l'égalité. Le
projet et la discussion de l'acte constitutionnel étaient donc l'objet d'une
inquiète curiosité ; mais il y avait loin de ce sentiment à l'attente grave
et solennelle qui avait précédé l'œuvre des états généraux, devenus
l'Assemblée constituante. Les illusions n'étaient plus les même ; on avait vu
ce que valaient les promesses des législateurs et les espérances dm
patriotes. La constitution de 1791 avait disparu dans une nouvelle et funeste
révolution ; l'œuvre de tant de grands esprits, de tant d'hommes distingués
par leurs lumières et leurs intentions n'avait pas reçu la sanction d'un seul
jour de respect. L'anarchie et le despotisme lui avaient succédé ; la
constitution de 1793 avait reçu un baptême de sang ; elle avait semblé si peu
praticable, même à ses auteurs, qu'ils lui avaient substitué le gouvernement
révolutionnaire. Ces tristes et stériles essais avaient laissé dans les esprits
une disposition au doute et à la méfiance contre les créations
constitutionnelles, et, ce qui était pire, au découragement et, à la
lassitude ; on ne savait pas espérer, mais on était facile au mécontentement. Les
circonstances traçaient autour des nouveaux législateurs un cercle dont ils
ne pouvaient sortir. Une loi constitutionnelle émane, toujours du pouvoir qui
règne ou qui domine ; elle ne le met pas réellement en question ; ainsi la
condition première et hors de discussion, c'était la forme républicaine. Il y
en avait une autre, au moins aussi essentielle, mais qui ne pouvait pas être
ouvertement avouée ; c'était de ne pas permettre que l'autorité sortît des
mains qui l'exerçaient. Les conventionnels avaient des précautions à prendre
contre la libre opinion qui les menaçait ; ce n'était pas seulement une
préoccupation égoïste : ils pensaient, non sans quelque raison,
qu'eux-mêmes, que leur personne, leur présence dans les pouvoirs publics
étaient une garantie t eux et la République se donnaient une mutuelle
assurance. La
commission des onze, d'abord chargée de préparer les lois organiques et de
les mettre en accord avec la constitution de 1793, était autorisée à la
modifier dans les dispositions où des amendements sembleraient nécessaires ;
elle avait donc implicitement la mission de proposer une constitution
nouvelle : l'Assemblée l'entendait ainsi. Le 23 juin 1795, Boissy d'Anglas
fit son rapport : c'était un long travail accompli avec soin. — « Les
destinées de vingt-cinq millions sont entre von mains. Vous devez faire
succéder la lumière aux ténèbres, l'ordre au chaos, le bonheur aux tourments,
la justice à l'arbitraire, la liberté à la licence, Ion vérités de l'ordre
social aux chimères de l'anarchie. Depuis six ans notre malheureuse patrie
est en proie aux orages des révolutions. L'œil fixé sur un but qui fuyait
devant nous ; les bras armés pour conquérir la liberté que tout conspirait à
nous ravir ; arrêtés par les préjugés, combattus par les vices, tourmentés
par les passions, nous avons travaillé pour détruire plus que pour édifier ;
nous avons cédé à l'impulsion populaire, au lieu de la diriger ; nous avons
combattu pour l'existence de la France plus que pour son bonheur. « Enfin,
une heureuse époque est arrivée, où nous ne sommes plus les gladiateurs de la
liberté ; où nous pouvons être ses fondateurs. Je ne vois plus dans cette
Assemblée les scélérats qui la souillèrent ; nos voûtes ne retentissent plus
de leurs vociférations sanguinaires ; nos délibérations ne sont plus enchainées
par la tyrannie ; elles ne seront plus égarées par la démagogie. Les
drapeaux suspendus à nos murs rappellent nos victoires, en promettent d'autres
et attestent l'impuissance des rois coalisés contre nous. Les ambassadeurs
assis dans cette enceinte vous annoncent que la plus saine partie de l'Europe
désire vous voir terminer dignement vos travaux. L'orateur
convenait toutefois que la tranquillité publique n'était pas encore complète
et assurée. — « Les factions ne sont pas éteintes ; les haines n'ont
point cessé ; les ambitieux n'ont point perdu tout leur crédit ; les hommes
féroces n'ont point renoncé à leurs complots. Le peuple a le calme de sa
force ; s'il est fatigué, du moins veut-il le règne des lois : il sons
demande à grands cris une constitution sage et forte. « Mais
c'est une grande entreprise que d'accomplir par la sagesse une œuvre qui, le
plus souvent, n'est consommée que par le temps. Nous voulons devancer
l'avenir, consultons donc le passé. Ne semble-t-il pas que les six années qui
viennent de s'écouler sont six siècles ? Notre révolution ne nous
laisse-t-elle pas entourés de raines ? Ne dirait-on pas que nous voyons
partout les traces et les ravages du temps ? Que cette expérience si coûteuse
ne soit pas perdue pour nous. Mettons à profit les crimes de la monarchie,
les erreurs de l'Assemblée constituante, les vacillations de l'Assemblée
législative, les forfaits de la tyrannie décemvirale, les calamités de
l'anarchie, les malheurs de la Convention, les horreurs de la guerre civile. » Alors
commençait une revue de toute l'histoire de la Révolution et des fautes qui
avaient amené la duite de chacun des gouvernements successivement renversés.
L'orateur était sévère pour la monarchie ; il rappelait ses abus, son impuissance
à les faire cesser ; les ordres privilégiés résistant à toute réforme et
cessant de réclamer la liberté, dés que leurs avantages avaient été
compromis. Il
reprochait à l'Assemblée constituante de ne pas avoir proclamé la République,
lorsque réellement elle avait détruit la monarchie. — « L'Assemblée
législative, par la méfiance qu'elle témoigna constamment à l’autorité
royale, donna naissance aux sentiments sombres et craintifs qui préparaient
une antre tyrannie, La guerre, les menaces des puissances étrangères, les
espérances présomptueuses des émigrés amenèrent le la août. La royauté
s'écroula avec le fracas d'un grand édifice élevé et consolidé par les
siècles. — « Cet événement, ajoutait Boissy d'Anglas, fut le principe de
nos victoires au dehors. » Ce langage doit être remarqué comme signe de
l'esprit qui dominait à la Convention. Boissy d'Anglas était un dos
représentants qu'on pouvait croire le plus favorable à la monarchie
constitutionnelle. — « La
gloire de la nation ne devait pas rester pure longtemps. Les premiers
instants de la République furent souillés par des scélérats qui voulurent
usurper le pouvoir ; ils y employèrent deux moyens puissants : la commune de Paris
et la société des Jacobins, là furent délibérés les massacres de septembre,
destinés à établir le règne du crime et de la Terreur. » L'histoire
des convulsions intérieures de la Convention, le 31 mai, la proscription des
Girondins, conduisaient l'orateur à la constitution de 1793. Comme il
s'agissait de la détruire et de déchirer ce drapeau de l'insurrection, un
examen sérieux devenait nécessaire. — « Les
représentants de la France étaient asservis ; la République entière le fut
bientôt. La liberté sembla à jamais perdue. Alors par une atroce dérision les
conspirateurs firent paraître en quelques jours un ouvrage informe décoré du
nom sacré de constitution, et le présentèrent à la sanction d'un peuple qui
n'était plus libre. Il leur fut facile d'obtenir par la corruption, la force
et la terreur, un simulacre d'acceptation ; puis se jouant de leur propre
ouvrage, ils le reléguèrent dans le silence et dans l'oubli ; sous le nom de
gouvernement révolutionnaire, ils organisèrent la plus exécrable tyrannie
dont les annales du monde aient caserné la mémoire. » Après
la peinture de la Terreur, de la chute de la tyrannie et de la marche depuis
lors suivie par la Convention ; après avoir célébré les victoires, la paix,
la justice succédant au crime, et chaque jour marqué par la réparation des
maux passés, le rapporteur disait : — « Vous n'avez rien fait, si vous
n'achevez votre ouvrage, si vous ne donnez à la France une constitution libre
qui en détruisant l'anarchie prévienne la retour de la tyrannie dont elle est
toujours suivie. « L'Assemblée
constituante et l'Assemblée législative furent contraintes à favoriser l’enthousiasme
qui ne connaît point de bornes ; il nous est permis d'écouter la raison qui
ne veut point d'excès. Elles étaient en guerre avec la royauté qui les
menaçait et qu'alliai minaient, avec lu noblesse et le clergé dont la
richesse et le crédit étaient encore redoutables. L'esprit de destruction était
leur système ; l'esprit d'organisation doit être le nôtre. Ce fut seulement
après la chuta du trône, que dans la représentation nationale, les hommes
éclairés, dégagés d'un péril, s'aperçurent de l'autre. Ils ouvrirent les yeux
sur le danger des institutions qu'ils avaient créées pour combattre un
pouvoir qui les menaçait ; ce danger allait se tourner coutre eux-mêmes. « Mais
la constitution de 1793, méditée par des ambitieux, rédigée par des
intrigants, dictée par la tyrannie, acceptée par la Terreur, ne fut qu'une
consécration formelle de tous les éléments de désordre, une anarchie
organisée. Votre sagesse et votre patriotisme ne se laisseront pas abuser par
de vains mots. Vous ensevelirez l'ouvre odieuse de vos tyrans dans la même
tombe qui les a dévorés. « Si
les brigands la réclament avec tant d'ardeur, si les amis du désordre y sont
si fort attachés, si les hommes de sang la désirent si passionnément, n'en
doit-on pas conclure qu'elle est favorable au désordre, à la tyrannie, à la
cupidité ? « Elle
soumet le destin de la France à une assemblée unique réunissant tous les
pouvoirs. Ses décrets doivent, il est vrai, être soumis à la sanction du
peuple. Mais qui ne sait combien il est impossible Je réunir sans cesse les
assemblées primaires et de les faire délibérer réellement sur la législation,
les finances, la politique et l'administration, dont leur majorité n'a pas la
moindre notion ? « Hormis
le juridiction fictive ou anarchique des assemblées primaires, le corps
législatif exerce, dans cette constitution, le plus complet despotisme. Et
comme il est annuellement renouvelé et qu'une société populaire, les
Jacobins, composée constamment des mêmes membres, dominée des mêmes meneurs,
est placée près de lui, cette société exerce sur lui une irrésistible
domination. « Un
conseil exécutif de vingt-quatre membres, élus par des assemblées
électorales, reste soumis au corps législatif, qui peut à son gré, accuser,
révoquer, emprisonner, envoyer à la mort tous ou chacun des vingt-quatre
membres dent il est composé. Ni secret, ni ensemble ne sont possibles dans un
tel conseil ; il n'a ni force, ni dignité. Aucun respect ne peut
l'environner. « Le
pouvoir judiciaire ne présente nulle garantie. Les crimes de lèse-nation qui
restent indéfinis peuvent motiver la création des tribunaux les plus
menaçants. « Non-seulement
il n'y a pas ion article pour réprimer la sédition, mais le droit
d'insurrection est reconnu solennellement. « Aucun
principe n'est posé relativement à nos rapports avec les puissances
étrangères ; on ne sait qui doit déclarer la guerre, proposer la paix, nommer
les ambassadeurs. Dans cette table informe de chapitres, division du
territoire, état des citoyens, formation des assemblées primaires, division
des pouvoirs, attribution et limite des fonctions, tout est cagne, tout est
esquissé par l'ignorance et l'ineptie. Rien n'est positif ni distinct que les
principes de fermentation, de discorde et de révolte ; que la route ouverte à
la tyrannie comme seul moyen d'échapper à tous les désordres de l'anarchie. » Tel
était le jugement que portaient sur la constitution de 1793, les hommes qui-
voulaient sincèrement la République et qui avaient vu l'origine elles
conséquences des dogmes démocratiques écrits dans celte' charte de démence cl
d'hypocrisie. Boissy d'Anglas exposait ensuite en quel esprit était Conçu le
projet qu'il présentait à la Convention. « L'égalité
civile, voilà tout ce que peuvent désirer les hommes raisonnables. L'égalité
absolue est une chimère impraticable et dangereuse. L’ignorance et le défaut
d'intérêt à l'ordre public n'ont pas droit d'être admis parmi les gardiens et
les administrateurs du mécanisme constitutionnel. IA nation doit être
gouvernée par les meilleurs. Les meilleurs sont les plus instruits et les
plus intéressés au maintien des lois. L’homme sans propriété a besoin d'un
offert de vertu pour s'intéresser à l'ordre qui ne lui conserve rien et qui
s'oppose aux mouvements où il place peut-être quelques espérances. Un pays
gouverné par les propriétaires est dans l'ordre social : le gouvernement des
non-propriétaires, c'est l'état de nature. » De
cette pensée, les auteurs du projet de constitution déduisaient l'article qui
exigeait, comme condition d'éligibilité aux fonctions de législateur, la
possession d'une propriété. Mais
quant au droit de suffrage, à la fonction d'électeur, le rapporteur semblait
lui laisser un caractère d'universalité. — « Diviser le peuple en deux
portions, dont l'une serait évidemment sujette de l'autre, ne serait,
disait-il, ni juste ni politique. Les hommes retranchés du corps social,
seraient pour ainsi dire sans patrie : ils deviendraient l'armée du premier
brigand qui s'offrirait à venger leur outrage. Élire est donc, non pas une
fonction, mais un droit. » — Après avoir posé ce principe, la commission
avait sans doute cessé de le croire absolu : car elle donnait ainsi la
définition du citoyen français : — « Tout homme né et résidant en France,
qui, âgé de vingt et un ans accomplis, s'est fait inscrire sur le registre
civique de son canton ; qui a demeuré depuis pendant une année sur le
territoire de la République et qui paye une contribution directe quelconque,
foncière ou personnelle, est citoyen français. » Ces conditions ne laissaient
pas subsister le suffrage universel. Une
autre condition d'éligibilité était imposée, mais ne devait être observée que
dans quelques années — « Nul ne pourra être appelé à un emploi
quelconque s'il n'en a pas précédemment exercé un autre d'un ordre inférieur.
» Le
rapporteur noyait, dans cette nécessité de passer par les degrés successifs
de la hiérarchie des emplois une garantie de l'expérience, de la connaissance
des lois, de l'habitude de les respecter, qu'on devait rechercher dans les
hommes appelés aux plus hautes fonctions de l'État et surtout dans les
fonctions législatives. C'était
sur le corps législatif que se portaient principalement les inquiétudes et
les préoccupations des hommes qui avaient à délibérer la constitution, ou qui
réfléchissaient sur ce grave sujet. On avait tout souffert depuis six ans de
la souveraineté des assemblées ; elles avaient si souvent offert le spectacle
de leurs passions, de leurs cabales, de leurs désordres ; leur gouvernement
avait été si tyrannique ou ni désordonné, que chacun se demandait comment il
faudrait s'y prendre pour avoir des législateurs sages, instruits, véritablement
amis du pays et dignes du respect de la nation. Boissy d'Anglas ne
dissimulait point les difficultés du problème. — « Tout
démontre donc la nécessité d'opposer une digue puissante à l'impétuosité du
corps législatif. Cette digue nous cst indiquée par l'expérience. C'est la
division du corps législatif en deux parties. — Une assemblée unique
respecterait-elle les barrières dont vous l'environneriez ? Elle ne serait
enchaînée par vos formes que jusqu'à ce qu'il lui plût de les détruire.
Toutes les entraves lui seraient odieuses ; elle regarderait comme des
limites à la liberté tout ce qui contrarierait ses volontés. La tyrannie n'y
rencontrerait d'opposition que pendant ses commencements. Dès qu'elle aurait
cédé à une fausse opinion publique, à l'audace de quelques factieux, è un
mouvement populaire, elle deviendrait la base et le soutien du despotisme. » Mais
comme il fallait rassurer tant de préjugés, tant de méfiances et d'aversions
qui régnaient dans la Convention, comme les opinions révolutionnaires osaient
seules élever la voix ; sic projet écartait toute pensée « d'une
aristocratie héréditaire, de cette production de l'orgueil féodal. »
L'institution d'un sénat à vie .t non moins aristocratique, non moins
contraire aux principes sacrés de la Révolution, s ne pouvait non plus être
admise. Le
corps législatif dosait donc, selon le projet, se composer de deux conseils
électifs ; l'un de cinq cents membres, l'autre de deux cent cinquante, élus
par les mêmes électeurs, aux mêmes conditions d'éligibilité ; hormis que le
moins nombreux, le conseil des anciens, se composait de représentants âges de
quarante ans au moins. Dans le
même esprit de précaution, les deux conseils étaient renouvelés, non pas en
entier de manière à représenter l'opinion publique à un moment donné eu lui
empruntant sa force, mais par moitié tous les deux ans. La
police intérieure des assemblées avait eu une telle importance, leurs
tumultueuses séances étaient tin si grand scandale et une cause si puissante
de discrédit dans, que la loi constitutionnelle entrait dans quelques détails
à ce sujet et réglait même le nombre de spectateurs qui pourraient être admis
dans les tribunes publiques. La commission recherchait tout ce qui avait été
abusif, tout ce qui assit eu des inconvénients, et tentait d'y pourvoir. Pour
renfermer le corps législatif dans ses attributions, et par souvenir de ce
qu'avaient été les canulés de la Convention, il ne pouvait plus être nommé
que des commissions temporaires et spéciales pour l'examen d'un projet de
loi. L'initiative
appartenait exclusivement au conseil des cinq cents ; évidemment le conseil
des anciens était surtout destiné à exercer un veto dont la responsabilité ne
tomberait pas à la charge du pouvoir exécutif. Des dispositions
réglementaires étaient destinées à établir l'ordre des discussions ;
plusieurs lectures successives dont les intervalles étaient prescrits,
devaient prévenir la précipitation des votes et assurer la maturité des
délibérations. La
leçon de l'expérience semblait indiquer la nécessité d'une garde spécialement
affectée au corps législatif, et ne recevant d'antre commandements que les
siens. Plus de réflexion aurait fait penser ce qu'on devait bientôt apprendre
par une autre expérience. Lorsqu'un des grands pouvoirs de l'État est dans
une telle situation qu'il est attaqué par la force militaire, il n'a pas de
moyen efficace pour se défendre. La constipation qui établissait cette
garantie devait, dans sa courte durée, éprouver deux fois ce que vaut une
garde placée sous les ordres des législateurs. Le
pouvoir donné au conseil des anciens de transférer les séances dit corps
législatif ailleurs qu'in Paris, était encore un souvenir du 31 niai et du
I" prairial. Cette sauvegarde contre les révolutions ne devait pas leur
opposer un grand obstacle, non plus que l'article qui interdisait au pouvoir
exécutif la faculté de faire passer ou séjourner un corps de trottines la une
distance moindre de quinze lieues de la commune où siégeait le corps
législatif. Aucun
chapitre ne paraissait aussi important que l'institution du pouvoir exécutif.
De là résulterait le caractère principal de la constitution. Elle devait,
selon la forme et les attributions qui erraient données A cette haute
magistrature, incliner vers la monarchie ou être one vraie république. Les
opinions et les projets variaient beaucoup sur ce point. Toutefois, la
royauté n'était pour personne une idée abstraite : le roi était un prince de
la maison de Bourbon, ramené par une restauration et non point institué par
un scrutin de la Convention. A cette époque, en retour, dans l'imagination du
petit nombre qui le souhaitait ou l'espérait, et du grand nombre qui le
regardait comme funeste ou impossible, sr présentait comme un rétablissement
de l'ancien régime, comme l'intronisation d'un monarque arrivant avec
l'escorte des émigrés, pour exercer, soit des vengeances, suit une autorité
absolue et humiliante. Le parti purement royaliste, en France et bers de
France, ne promettait pas un antre avenir. Les partisans de la monarchie
constitutionnelle ne pouvaient se rallier à de tels projets, ni partager de
telles espérances. Cette opinion, encore qu'elle fût adverse aux
républicains, ne se déclara donc pas vautre la République. Trois membres de
la commission des onze, Lanjuinais, Boissy d'Anglas et Lesage d'Eure-et-Loir
étaient des monarchistes. Mais dans cette question, il ne s'agissait pour eux
que de donner plus ou moins d'attributions, plus ou moins de durée et de
dignité intérieure ou pouvoir exécutif. Voilà ce que la commission,
l'Assemblée et les bantoues sensés avaient à examiner, mais rien de plus. — « L'indépendance
du pouvoir exécutif ne doit nous causer aucune méfiance, disait le rapporteur
: oubliez l'impression que vous causaient d'anciennes dénominations qui ont
entièrement changé de sens. Autrefois le pouvoir exécutif était la force du
trime, aujourd'hui il sera la force de la République. Vous l'avez attaqué et
affaibli parce que vous vouliez renverser la trône qui vous menaçait ;
aujourd'hui vous devez le fortifier, puisque votre but n'est plus de
détruire, mais de conserver le gouvernement ; vous devez l’environner de
puissance, de considération et d'éclat ; vous devez écarter tout ce qui
pourrait l'opprimer ou l'avilir, car il fut aussi le dépositaire d'une
portion considérable de la puissance du peuple. « Nous
avons trouvé de grands inconvénients à le faire élire directement par les
citoyens. Il acquerrait ainsi une trop grande puissance, comparativement avec
le corps législatif, dont chaque membre est nommé seulement par une portion
du peuple. Comme il doit être responsable et peut être mis en jugement, nous
avons craint que, fort de tous les suffrages qui l'auraient élu, il échappât
à toute poursuite. « Il
sera donc nommé par les deux sections du corps législatif ; c'est un motif
pour espérer que des relations amicales s'établiront entre les deux pouvoirs
; il suffit, pour la liberté, que ces pouvoirs soient indépendants. Aussi,
quoique nommé par les conseils législatifs, le pouvoir exécutif ne leur sera
point subordonné, puisqu'ils ne pourront pas le révoquer, mais seulement le
mettre en jugement selon des formes légales. « Un
chef unique eût été dangereux ; les républicains se livrent trop aisément à
l'influence des factions pour que nous puissions vous proposer de confier un
pouvoir aussi éminent à un seul homme. Le Directoire exécutif sera composé de
cinq membres et renouvelé par cinquième tous les ans. Chaque membre présidera
pendant trois mois ; il aura la signature et le sceau de l'État. Les détails
de l'administration seront confiés, sous les ordres du Directoire, à des
ministres nommés par lui et révocables à sa volonté. La législature
déterminera leurs départements et leurs fonctions respectives. « Au
Directoire seront confiés l'administration su-prime de la République,
l'exécution des lois, la disposition de la force armée, le soin et la
conduite des négociations ; il aura l'initiative de la guerre, comme l'avait
réglé la constitution de 1791. » La
commission avait d'abord été partagée sur le nombre de membres qui devaient
composer le pouvoir exécutif. Lesage, Lanjuinais, Durand Maillane auraient
voulu un président annuel. Daunou et Baudin des Ardennes proposaient deux
consuls ; chacun alternativement aurait été, pondant une année, chef du
gouvernement. La peur de tout ce qui pouvait rappeler la royauté détermina la
majorité pour cinq directeurs. Boissy
d'Anglas en proposant la création d'un directoire de cinq membres, craignait
encore d'irriter tous les préjugés anarchiques, professés si hautement et
érigés en principes depuis six années par les révolutionnaires excessifs. — « Tout
gouvernement les effraye, disait-il ; tout ce qui doit être respecté les
révoltes ; ils aiment à avilir les magistrats dépositaires de la majesté du
peuple, et ne la reconnaissent que dans les hurlements cl les motions
sanguinaires d'une foule aveuglée, séditieuse et corrompue. « Quelque
éclat cependant, quelque puissance que nous donnions au Directoire, nous
croyons avoir posé assez de bornes à son pouvoir pour Tons tranquilliser sur
l'abus qu'il en voudrait faire. Il exécutera toutes les lois, mais n'en
proposera aucune. Il ordonne et règle les dépenses, mais les fonds sont accordés
par le pouvoir législatif ; mais l'administration du trésor est indépendante,
ses membres sont élus par la législature. — Il aura la direction de toutes
les forces de la République ; mais aucune armée ne pourra être commandée par
un directeur. » L'administration
intérieure n'était pas conservée telle que l'Assemblée constituante l'avait
créée. Les conseils généraux des départements et des communes étaient
supprimés. L'autorité délibérative et exécutive était confiée à une
administration de cinq membres élus pour cinq ans, et renouvelés par
cinquième. Un commissaire du gouvernement, nommé et révocable par le
Directoire exécutif, était chargé de requérir et de surveiller l'exécution
des luis. C'était avec lui que correspondaient les ministres. La division des
départements en districts était supprimée ; l'administration de chaque
commune, dont la population excédait cinq mille habitants, était confiée à un
conseil municipal plus ou moins nombreux, mais qui n'avait jamais plus de
neuf membres, élus pour deux ans et renon-volés successivement. Un
commissaire du gouvernement était aussi placé auprès de chaque municipalité. Les
communes dont la population était inférieure à cinq mille habitants n'avaient
point de conseil électif, mais seulement un agent municipal et un adjoint : Elle
conservait cependant une administration et des intérêts distincts, sur
lesquels délibérait un conseil cantonal formé des agents de chaque commune.
Un président de cette administration cantonale était an choix du
gouvernement. Ce mode de gestion dos intérêts communaux dans les
municipalités rurales, avait été proposé par les Girondins et leur avait été
fort reproché comme tendant à l'aristocratie ; aboli en même temps que la
constitution de 1795, il a quelquefois été regretté. Le
pouvoir judiciaire se composait de juges de paix et de tribunaux civils
correctionnels et criminels. — La justice civile était entièrement distincte
de la justice répressive des délite. Les
juges de paix et leurs assesseurs étaient électifs et formaient un tribunal
civil, dont les sentences pouvaient être déférées par appel è un tribunal
siégeant au chef-lieu de département. Il était électif aussi et renouvelé
tous les cinq ans. — Les tribunaux correctionnels étaient formés de deux
juges de paix et d'un président choisi parmi les juges du tribunal civil du
département ; il faisait fonction d'officier de police judiciaire. Un jury
était appelé à prononcer sur la mise en accusation des prévenus de délite
comportant peine afflictive ou infamante. L'instruction était conduite par le
président du tribunal correctionnel qui remplissait les fonctions de
directeur du jury. — Il y avait, pour les sentences rendues par le tribunal,
mur les délits passibles de moins de deux ans de prison, appel devant le
tribunal criminel du département. Ce
tribunal se composait d'an président, nominé per le gouvernement, et de
quatre juges pris dons le tribunal civil. Les débats étaient publics et un jury
de jugement prononçait sur les faits et la culpabilité. Le
ministère public était à la nomination du gouvernement. Dans les tribunaux
correctionnels et criminels, il portait le nom d'accusateur public. Beaucoup
de précautions étaient prises pour garantir la liberté individuelle et une
bonne et sincère administration de la justice. L'institution
du tribunal de cassation était conservée. Les juges étaient élus par les
collettes électoraux des départements et renouvelée par cinquième. Le
ministère public était à la nomination du Directoire. — Une haute cour de
justice était destinée à juger les accusations admises par le corps
législatif contre ses membres ou les membres du Directoire. Elle devait être
formée par cinq membres du tribunal de cassation, choisis nu scrutin par ce
tribunal parmi une liste de quinte tirés au sort. Le ministère public était
aussi à la nomination du tribunal de cassation. Il n'y
avait peut-être pas, dans la constitution, un point plus important à régler
que le mode dm élections. La commission n'osa point revenir aux deux degrés
établis par l'Assemblée constituante ; elle croyait lm corps électoraux plus
faciles aux influences des cabales, à l'intimidation ou à l'action du pouvoir
régnant. C'était par des assemblées électorales que la Convention avait été
élue ; c'était un préjugé contre elles. D'ailleurs on professait un grand
respect pour les assemblées primaires et pour le suffrage populaire ; on le
proclamait source de tout pouvoir, véritable souverain, pour qui le droit
d'élire devait être l'obligation d'abdiquer. La
réviàion.de l'acte constitutionnel était prévue ; lorsque, par trois
délibérations successives, le conseil des Anciens représentant l'esprit de
conservation aurait prononcé qu'il y avait lieu à révision et que le conseil
des Cinq cents aurait ratifié ces trois-délibérations ; une assemblée
spéciale, sans autre attribution, formée de deux députés par département,
élus dans la farine ordinaire, siégeant à cinquante lieues du corps
législatif, délibérerait sur la révision. Après une session de trois mois au
plus, cette assemblée adresserait aux assemblées primaires, pour le soumettre
à leur sanction, le projet de réforme qu'elle aurait arrêté. Les
truie délibérations préalables du corps législatif devaient avoir lieu de
trois ans en trois ans. — Les auteurs de la constitution de 1795 avaient
ainsi l'espérance qu'elle durerait pendant neuf années. Dix-huit mois après,
elle avait déjà été violée à force ouverte ; puis, deux ans et demi après,
elle fut mise à néant, sans avoir été réellement observée pendant ce court
laps de temps. Un
dernier titre contenait les dispositions générales, ou plutôt une déclaration
des droits publies des Français. C'était une sorte d'inventaire de ea que la
Convention tenait mur des principes acquis par la Révolution, et en même
temps des restrictions qu'elle croyait nécessaire de laisser subsister. — « Il
n'existe, entre les citoyens, d'autre supériorité que celle des
fonctionnaires, et relativement à l'exercice de leurs fonctions. « La
loi ne reconnaît ni vœu religieux, ni aucun engagement contraire aux droits
naturels de l'homme. « Nul
ne peut être empêché de dire, écrire, imprimer et publier sa pensée. Les écrits
ne peuvent être soumis à aucune censure avant leur publication. Nul ne peut
être responsable de ce qu'il a écrit ou publié que dans les cas prévus par la
loi. « Nul
ne peut être empêché d'exercer, en se conformant aux lois, le culte
qu'il a choisi. Nul ne peut être forcé de contribuer aux dépenses d'aucun
culte ; la République n'en salarie aucun. « Il
n'y a ni privilège, si maîtrise, ni jurande, ni limitation à la liberté de la
presse, du commerce, et à l'exercice de l'industrie et des arts de toute
espèce. Toute loi prohibitive en ce genre, quand les circonstances la rendent
nécessaire, est essentiellement provisoire, et n'a d'effet que pendant un an
au plus, à moins qu'elle ne soit formellement renouvelée. « La
loi surveille particulièrement les professions qui intéressent les mœurs
publiques, la sûreté et la santé des citoyens ; mais on ne peut faire
dépendre l'admission à l'exercice de ces professions d'aucune prestation
pécuniaire. « La
loi pourvoit à la récompense des inventeurs ou au maintien de la propriété exclusive
de leurs découvertes ou de leurs productions. « La
constitution garantit l'inviolabilité de toutes les propriétés, ou la juste
indemnité de celles dont la nécessité légalement constatée, exigerait le
sacrifice. « La
maison de chaque citoyen est un asile inviolable. Pendant la nuit, nul n'a le
droit d'y entrer, que dans le cas d'inondation, d'incendie ou de réclamation
venant de l'intérieur de la maison. Pendant le jour, on peut y exécuter les
ordres des autorités constituées. Aucune visite domiciliaire ne peut avoir
lieu qu'en vertu d'une loi, et pour la personne ou l'objet expressément
désigné dans l’acte qui ordonne la visite. « Il
ne peut être formé de corporations, ni d'associations contraires à l'ordre
public. «
Aucune assemblée de citoyens ne peut se qualifier de société populaire. « Aucune
société particulière, s'occupant de questions politiques, ne peut
correspondre avec aucune autre, ni s'affilier à elle, ni tenir des séances
publiques composées des sociétaires et d'assistants distingués les uns des autres,
ni imposer des conditions d'admission et d'éligibilité, ni s'arroger des
droits d'exclusion, ni faire porter à sus membres on signe extérieur de leur
association. « Les
citoyens ne peuvent exercer leurs droits politiques que dans les assemblées
primaires ou communales. « Tous
les citoyens sont libres d'adresser aux autorités publiques des pétitions ;
mais elles doivent être individuelles ; nulle association ne peut en
présenter de collectives ; si en n'est les autorités constituées, et
seulement pour des objets propres à leurs attrait, lions. Les pétitionnaires
ne doivent jamais oublier le respect dû aux autorités constituées. « Tout
attroupement armé est un attentat à la constitution ; il doit être dissipé
sur-le-champ par la force. « Tout
attroupement non armé doit être également dissipé, d'abord par la voie de
commandement verbal, et, s'il est nécessaire, par le développement de la
fores armée. « Plusieurs
autorités constituées ne peuvent jamais se réunir pour délibérer ensemble :
aucun acte émané d'une telle réunion ne peut être exécuté. « Nul
ne peut porter des marques distinctives des fonctions antérieurement
exercées, ou des services rendus. « Les
membres du corps législatif, et tous les fonctionnaires publics portent dans
l'exercice de leurs fonctions le costume ou le signe de l'autorité dont ils
sont revêtus ; la loi en détermine la forme. « Nul
citoyen ne peut renoncer en tout ni en partie à l'indemnité ou au traitement
qui lui est attribué par la loi, à raison de fonctions publiques. « Il
y a dans la République uniformité de poids et mesures. « L'ère
française commence au 22 septembre 1792, jour de la fondation de la
République. « La
nation française déclare que, dans aucun cas, elle ne souffrira le retour des
Français qui, ayant abandonné leur patrie, depuis le 15 juillet 1789, ne sont
pas compris dans les exceptions portées aux lois rendues contre les émigrés ;
elle interdit au corps législatif de créer de nouvelles exceptions sur ce
point. Les biens des émigrés sont irrévocablement acquis au profit de la
République. « La
nation française proclame pareillement, comme garantie de la foi publique,
qu'après une adjudication, légalement consommée, de biens nationaux, quelle
qu'en soit l'origine, l'acquéreur légitime ne peut en être dépossédé, sauf
aux tiers réclamants, à être, s'il y a lieu, indemnisés par le trésor
national. » Cette
longue série d'articles enseigne, mieux qu'au-con commentaire ; la véritable
inspiration de la constitution de 1795. Elle fut conçue dans un sincère amour
de la liberté et de la justice, hormis en ce qui touchait les actes
révolutionnaires destinés à détruire sans retour l'ancienne société
française. L'exercice du culte, le respect de la propriété, l'égalité devant
la loi, la liberté des opinions et des personnes étaient refusés
impitoyablement aux vaincus de la République. L'esprit de conservation s'appliquait
seulement aux intérêts créée ou reconnus par la Révolution : elle
n'avait donc pas atteint son terme ; de tels refus de justice étaient en
contradiction avec les libertés qu'elle accordait. Évidemment on en
profiterait pour faire entendre des réclamations puissantes, et les auteurs
de la constitution seraient obligés d'en revenir à la tyrannie. L'acte constitutionnel
se terminait par des phrases d'exhortation, dont n'étaient pas encore
désabusés les orateurs de la Convention ; l'éloquence républicaine conservait
ses habitudes de rhétorique. —
« Les citoyens se rappelleront sans cesse que c'est de la sagesse des
choix deus les assemblées primaires et électorales que dépendent
principalement la durée, la conservation et la prospérité de la République. — « Le
peuple français remet le dépôt de la présente constitution à la fidélité du
corps législatif, du Directoire exécutif, des administrateurs et des juges ;
à la vigilance des pères de famille, aux épouses et aux mères, à l'affection
des jeunes citoyens, au courage de tous les Français. » Le
travail de la commission des onze et le rapport de Boissy d'Anglas étaient
conformes à l'esprit général de la Convention ; de sorte que les débats
eurent un caractère de convenance et de gravité. La
déclaration des droits qui servait de préface à l'acte constitutionnel avait
déjà été présentée presque textuelle...ln par Merlin de Douai, et semblait
avoir obtenu un complet assentiment. Plusieurs représentants pensaient que
celte proclamation de principes philosophiques dont plusieurs étaient
contestables, affirmés à une époque, puis repoussés à une autre, était sans
utilité, puisque ces prétendus axiomes n'osaient d'autorité réelle qu'en
devenant des articles de loi. En même temps, ils y voyaient Mi danger qui
s'était souvent manifesté ; plus d'une fois on s'était armé des droits de
l'homme pour désobéir aux lois, prétendant qu'elles ne leur étaient point
conformes. Les déclarations de droits naturels étaient donc un prétexte
d'insurrection ou de désordre. Mais
c'était une des superstitions révolutionnaires, et la commission n'aurait pas
osé la braver. — « Nous avons, disait Daunou, ôté à la déclaration de 1791 ce
qu'elle avait de royaliste, à la déclaration de 1793 ce qu'elle avait
d'anarchiste. Une déclaration des droits doit être le point de ralliement des
républicains, et non pas un arsenal pour les séditieux... Supprimer la
déclaration des droits serait une victoire pour les ennemis de la Révolution.
Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions le premier jour de notre session :
c'est-à-dire patriotes et républicains. Ne donnez pas lieu aux Terroristes de
dire que vous avez foulé aux pieds les droits de l'homme. » Mailhe
et quelques autres proposèrent comme garantie contre l'abus inhérent à une
déclaration des droits une autre généralité moins dangereuse. Ils voulurent
qu'on y joignît une déclaration des devoirs. On leur répondit que si les
droits ne devenaient effectifs que par des textes de loi, les devoirs ne
prenaient non plus un caractère obligatoire qu'en vertu de la forme légale. Nonobstant
les objections, l'idée d'une déclaration des devoirs parut heureuse. Sans la
répugnance de l'esprit philosophique et révolutionnaire contre toute pensée
religieuse, on aurait pu transcrire les commandements de Dieu ; on les
traduisit en obligations civiques. — « Tous
les devoirs de l'homme et du citoyen dérivent de ces deux principes grevés
par la nature dans tous les cœurs. Ne faites pas à autrui ce que vous ne
voudriez pas qu'on vous fit. Faites constamment aux autres le bien que vous
vaudriez en recevoir. « Les
obligations de chacun envers la société Consistent à la défendre, à la
servir, à vivre soumis aux lois, à respecter ceux qui en sont les organes. « Nul
n'est bon citoyen, s'il n'est bon fils, bon père, bon ami, bon époux. « Nul
n'est homme de bien, s'il n'est franchement et religieusement observateur des
lois. « Celui
qui viole ouvertement les lois se déclare en état de guerre avec la société. « Celui
qui les élude par ruse ou par adresse, blessé les intérêts de tous. Il se
rend indigne de leur bienveillance et de leur estime. « C'est
sur le maintien des propriétés que reposent la culture des terres, toutes les
productions, tout moyen de travail et tout l'ordre social. « Tout
citoyen doit ses services à la patrie et au maintien de la liberté, de
l'égalité, de la propriété, toutes les fois que la loi l'appelle à les
défendre. » Le
droit au travail fut proposé, mais repoussé avec une défaveur marquée, et
sans beaucoup de discussion. — « Ce peut être un devoir de la société,
sans que ce soit un droit de l'homme, disait Lanjuinais ; lui reconnaître un
tel caractère serait fournir aux factieux une arme terrible, ce serait
rallumer les torches de l'anarchie. » La
majorité était devenue de plus en plus hostile aux doctrines démagogiques.
Thomas Payne fit lire ses discours, où il réclamait contre la restriction qui
excluait du droit de suffrage tous les Français qui ne payaient point une
contribution directe. C'était, selon lui, une violation de la déclaration des
droits. — « Si ceux-là seuls qui remplissent cette condition sont citoyens,
quel nom aura le reste du peuple ? C'est sur ceux que vous allez exclure que
retombent tous les travaux. Ne sont-ils pas fort au-dessus de ces classes de
la société où il n'y a d'autre mérite que d'être oisif propriétaire ? Que
serait le sol sans le travail de ceux qui le cultivent ; et que vaudraient
ses produits sans les ouvriers des manufactures ? » — Il ajoutait
que puisque les travailleurs payaient des impôts de consommation, eux aussi
étaient des contribuables et avaient le même titre à être citoyens. — « Le
gouvernement ne serait donc institué que pour garantir les droits de la
classe admise au suffrage, à l'exclusion du reste ; ce serait donc rétablir
l'inégalité, et les individus exclus n'auraient plus ni liberté, ni sûreté
contre l'oppression ; ils seraient laissés à la merci de la classe
supérieure. » Thomas
Payne voyait bien que la commission des onze, gênée par la déclaration des
droits et par les préjugés démocratiques, avait prononcé cette exclusion
timidement et avec embarras. Il traitait d'expédient et d'inconséquence
l'article qui déclarait citoyens, sans aucune condition de contribution, tous
1m Français qui avaient servi sous les drapeaux de la République. Ce
discours, faiblement appuyé par Charlier, qui était un des rares Montagnards
restés à la Convention depuis le 1er prairial, fut accueilli par de fréquents
murmures, et l'impression fut refusée. Contester la conséquence logique tirée
par Thomas Payne de la déclaration qui classait le suffrage civique parmi les
droits de l'homme paraissait difficile confesser qu'élire n'est pas un droit,
mais une fonction, assujettie comme toutes les autres, à des garanties et des
conditions, était, dans ce temps-là, une hérésie aristocratique. Toutefois
les hommes politiques, qui avaient la prétention et l'espérance d'établir une
république, puis de la gouverner, étaient vifs contre l'orthodoxie de Thomas
Payne. Réveillière-Lépeaux disait : — « La
France veut une liberté journalière, usuelle, pratique. Il ne faut pas se
perdre dans les régions métaphysiques ; à quoi aboutiraient tous les grands
principes, dont on fait un pompeux étalage ? nous aurions un recueil de
grands mots, au lieu d'une constitution ; on établirait un gouvernement
faible et mobile, qui serait le précurseur de la monarchie. Elle serait
d'autant plus insupportable, qu'ayant détruit tous les corps qui existaient
entre le peuple et elle, rien né balancerait plus son autorité, et qu'elle
pèserait directement sur le peuple. Voilà ce qui vous arrivera, si vous
faites un gouvernement sans vigueur, qui ne protège pas efficacement ceux qui
ont quelque chose. « Pour
vouloir donner la liberté politique à ceux qui ne sauraient ni ne pourraient
en jouir, on leur fera perdre même la liberté civile. Voilà où l'on nous mène
avec les principes extravagants dont on nous fatigue depuis cinq ans. » Ainsi
parlait un républicain passionné, non suspect de royalisme, adversaire ardent
de la Réaction ; il cédait aux leçons de l'expérience ; d'ailleurs il
touchait au moment où le pouvoir allait être entre ses mains. Quelques
jours après, lorsque fut discuté le chapitre des contributions publiques, la
question se reproduisit et les objections furent écartées, en ajoutant à
l'article des contributions directes : — « Ceux qui, par leur industrie, sont
en état de subvenir aux dépenses publiques, payent une contribution
personnelle. » Peu de jours après fut établi l'impôt des patentes,
contribution directe, perçue sur les commerçants et les fabricants. La
commission ajouta aussi, pour ne pas être accusée d'avoir eu l'intention de
restreindre le suffrage universel, un article ainsi conçu : — « Tout
individu, qui n'aura pas été compris sur les Km des contributions directes,
aura le droit de s'y faire inscrire pour une contribution personnelle, égale
à la valeur locale de trois journées de travail agricole. » Une
autre condition fut imposée pour l'exercice des droits civiques. — « A dater
de l'an nu de la République, les jeunes gens ne pourront être inscrits sur le
registre, s'ils ne prouvent pas qu'ils savent lire et écrire et exercer une
profession mécanique. L'agriculture est comprise dans les professions
mécaniques. » — Une année de domicile dans la commune fut exigée' pour
voter aux assemblées primaires. Ces
diverses restrictions au suffrage universel furent les articles les plus
discutés, mais sans passion ; il y avait dans quelques esprits, non pas une
opinion exaltée, mais un grand respect pour ce qu'on appelait des principes. Une
discussion plus importante encore s'éleva sur l'élection directe. La
commission avait craint de déroger à la doctrine de la souveraineté
populaire, en confiant le choix des représentants du peuple à des électeurs
délégués. On
démontra facilement que le suffrage universel était beaucoup plus exposé aux
influences, aux cabales, à l'intimidation, aux entraînements aveugles. Comme
le projet plaçait : l'élection au chef-lieu de canton, ou tirait aussi une
puissante objection de l'absence probable des habitants des petites communes
rural. ; mais la commission consentait, sans difficulté, placer le scrutin
dans chaque commune. Malgré
l'insistance des auteurs du projet, l'élection directe ne fut pas adoptée, et
la Convention décida qu'il y aurait des assemblées électorales, non point
permanentes mais élues par les assemblées primaires à chaque élection, dans
la proportion d'un électeur pour deux cents citoyens inscrits sur la liste
communale. Les assemblées électorales devaient élire les membres du Corps
législatif, les membres du tribunal de cassation, les jurés de la Haute Cour,
les administrateurs du département, le président, l'accusateur public et le
greffier du tribunal criminel, les juges des tribunaux civils. Les
assemblées primaires conservaient la nomination du juge de paix et de ses
assesseurs, du président de l'administration du canton, et des membres du
conseil municipal dans les communes de plus de cinq mille habitants. L'esprit
de parti ne fut pour rien dans la discussion : chacun vota ou parla selon le
plus on moins de confiance qu'il plaçait dans un mode ou dans l'autre. De
tout ce qui fut dit, on aurait pu conclure que toute loi électorale laisse
une grande part au hasard, et que même lorsque les élections sont libres,
elles reçoivent l'influence de l'opinion qui a le verbe le plus haut, ou de
la cabale qui a le plus d'activité. Il y
eut peu d'opposition contre la division du Corps législatif en deux conseils
; à peine une voix se fit-elle entendre pour gémir de cette dérivation vers
l'aristocratie ; mais quelques-uns voulaient donner aux deux conseils des
attributions absolument identiques, ou ne pas établir la condition d'une
différence d'âge. Le projet de la commission fut adopté. Le
renouvellement partiel et successif des deux conseils, fut approuvé sans
difficulté ; il y eut plus d'hésitation sur la durée dit mandat législatif.
La commission avait proposé quatre ans et un renouvellement par moitié tous
les deux ans. Les députés sortants pouvaient être réélus une première fois,
mais pas une seconde, du moins immédiatement ; un intervalle de deux ans
était prescrit. L'Assemblée
flottait entre le désir d'imprimer au gouvernement républicain un caractère
de stabilité, un esprit de suite, et la crainte de créer des influences
durables, des situations importantes ; elle appelait aristocratie toute
position assurée, toute supériorité reconnue. Ainsi elle ne voulut pas donner
quatre ans de durée aux fonctions législatives ; en même temps, pour ne pas
exposer le Corps législatif à subir des variations trop soudain., pour qu'il
ne fût pas entraîné à changer de système et de marche, par une élection qui
le renouvellerait en moitié, elle décréta le renouvellement par tiers, et
réduisit à trois ans la durée du mandat législatif. La
permanence des sessions du Corps législatif ne fut pas mise en question.
L'idée de sa souveraineté subsistait encore, sans qu'un doute s'élevât. On
voulait bien diviser l'exercice du pouvoir, et reconnaître qu'il comportait des
fonctions distinctes ; mais il semblait que la vacance qui séparerait deux
sessions serait un interrègne. Pendant
qu'on discutait encore les chapitres qui réglaient la composition des deux
conseils, leurs attributions et le règlement de leurs délibérations, Sieyès
demanda la parole c'était un grave incident. Il ne faisait point partie de la
commission des onze ; membre du comité de salut public, il avait préféré
conserver cette position ; car l'Assemblée avait décidé qu'il y aurait
incompatibilité. Mais on
savait combien Sieyès avait pensé aux grandes questions d'organisation
sociale ; souvent il avait donné à entendre que personne n'avait, sur les
matières de gouvernement et de politique transcendante, des lumières égales
aux siennes. La commission, sans regretter beaucoup de ne point le compter
parmi ses membres, voulut pourtant le consulter. Daunou était, parmi les
onze, l'homme le plus remarquable et le plus entouré de considération ;
sincère ami de la liberté, ayant foi à la forme républicaine, sage d'opinion
et de caractère, détenu pendant la Terreur, modéré avec un grand éloignement
pour la Réaction, il s'occupait aussi de la politique en philosophe ; sans
dédaigner l'esprit pratique et l'expérience, il était nourri d'idées
générales et théoriques. Il alla
trouver Sieyès, au nom de la commission, et lui demanda le plan de
constitution que sans doute il avait rédigé. On promettait de le présenter en
son nom, s'il le voulait, ou au nom de la commission, si cela lui convenait
mieux. — « J'ai étudié profondément ces matières, mais vous ne
m'entendriez pas. Je n'ai rien à vous communiquer. » Telle fut la
réponse de Sieyès. Il
avait imposé une telle déférence pour son orgueil que la commission, quand
elle eut terminé son projet de constitution, chargea encore Daunou de le lui
apporter, en lui demandant ses avis. Il parcourut dédaigneusement l'œuvre de
la commission. — « Il y aurait, dit-il, beaucoup de remarques à faire ;
ce n'est pas assurément ce qu'il faut ; mais, à tout prendre, parmi les
constitutions actuelles, il n'y en a peut-être pas d'aussi bonne que
celle-ci. » Lorsqu'elle
eut été présentée, Sieyès en parlait avec une pitié railleuse ; c'était pour
lui un sujet de plaisanterie habituelle, ainsi que l'exposé du rapporteur.
Comme Boissy avait un léger bégayement, Sieyès disait que c'était la
constitution ba, be, bi, bo, bu. Cependant
on pressait l'oracle de prononcer sa pensée, de ne point refuser à la
République le tribut de ses hautes méditations, de son infaillible sagesse.
Il y avait dans ces instances presque autant de moquerie que de respect. La
commission se flattait d'avoir donné à son œuvre un caractère plus
intelligible et plus pratique que ne pouvaient l'avoir les conceptions de Sieyès
; mais on voulait qu'il s'exposât aussi à la critique, et que la Convention
et le public n'eussent aucun regret à son silence. Quant à lui, il avait en
antipathie la contradiction et la discussion ; il s'y exposait le moins
possible ; il ne voulait parler que devant des disciples respectueusement
approbateurs de la parole du maitre. Enfin, il s'était décidé à présenter une
esquisse de sou système, ou du moins, des principes généraux d'après lesquels
il aurait conçu une constitution. Il
indiqua d'abord que le projet de la commission renfermait beaucoup trop de
détails où il ne voulait pas entrer. — « Vous en êtes maintenant à la
partie la plus difficile et peut-être la plus importante de la constitution.
Après l'avoir examinée, je crains qu'elle n'ait pas la solidité nécessaire
pour se garantir, et avec elle l'ordre public, d'un nouveau choc révolutionnaire. « Si
nous ne donnions au mot constitution que s. jante valeur, nous la verrions
presque entière dans l'organisation de l'établissement public central, dans
cette partie de la machine politique qui doit donner la loi et dans celle
qui, du point central où elle sera placée, doit procurer l'exécution de la
loi sur tous les points de la République. « Vous
voulez un gouvernement capable de maintenir chacun dans ses droits et ses
devoirs ; vainement l'auriez-vous voulu, si vous n'aviez décrété qu'un
gouvernement d'étiquette, privé de la plupart des attributs qui lui sont
nécessaires. « Ce
gouvernement est mal divisé ; il n'a point, dans la première ni dans la
seconde partie de l'établissement central, son caractère propre. Il vous
manque une garantie essentielle, indispensable : la garantie de la
constitution elle-même ; on l'a oubliée dans tous les projets, à toutes les
époques. Votre plan laisse aussi beaucoup à désirer pour l'harmonie qui doit
régner entre toutes les branches de l'établissement politique. » Après
cette critique du projet de la commission, Sieyès entrait en matière, c'est-à-dire
en théorie. — « En
fait de constitution politique, unité toute seule, c'est despotisme ;
division seule, c’est anarchie ; division avec unité donne la garantie
sociale. «
L'action politique dans le système représentatif se divise en deux grandes
parties l'action ascendante, l'action descendante. « La
première embrasse les actes par lesquels le peuple nomme, Immédiatement ou
immédiatement, les diverses représentations, qu'il charge séparément soit de
demander ou de faim la loi, soit de la servir dans son exécution quand elle
est faite. « La
seconde embrasse tous les actes par lesquels ces divers représentants
s'emploient à former ou à servir la loi. « Le
point de départ de ce mouvement politique dans un pays libre ne peut être que
la nation dans ses assemblées primaires ; le point d'arrivée, c'est le peuple
recueillant le bienfait des lois. Organiser ce mécanisme circulaire, c'est
donner une constitution. « On
peut, à côté de l'ouvrage constitutionnel, placer des articles
très-importants, déclarer des principes, faire des lois plus ou moins
fondamental ; il n'en est pas moins vrai que ce qu'on appelle strictement la
constitution ne sort pas des limites que nous venons de tracer. A ce point de
vue, la constitution se réduirait à une cinquantaine d'articles ; il y a loin
de là aux trois ou quatre cents articles qu'on vous propose. Quoi qu'il en
soit, je ne vous demande votre attention que sur une partie de l'établissement
central. « Comment
divisera-t-on les pouvoirs ? voilà la question. Rien ne doit se faire
arbitrairement dans la nature morale et politique, comme dans la nature
physique rien n'est arbitraire. « Malheur
aux peuples qui croient savoir ce qu'ils veulent, quand ils ne foot que le
vouloir. Vouloir est la chose la plus aisée : depuis qu'il y a des hommes sur
la terre, ils veulent ; depuis qu'il s'est formé des associations politiques,
elles veulent. Partout on ne veut point tomber dans le gouffre du despotisme,
ni se livrer aux griffes de l'anarchie. Quand peut-on réussir ? lorsqu'on
sait accorder l'unité avec la division. « Il
n'y a que deux systèmes de division des pouvoirs : le système de l'équilibre,
c'est-à-dire des contre-poids ; le système du concours, c'est-à-dire de
l'unité organisée. Au-delà, il n'y a qu'usurpation, superstition ou folie. « Je
commence par rétablir la vraie signification de quelques mots employés dans
la langue politique. Ainsi, à proprement parler, il n'y a dans une société
qu'un seul pouvoir politique, le pouvoir de l'association elle-même ; mais on
a pu appeler improprement « pouvoir » les différentes procurations que ce
pouvoir donne à ses divers représentants. C'est aussi par abus ou par
politesse qu'on nous donne individuellement le titre de représentant ; il n'y
a ici qu'un représentant, le corps entier de la Convention ; et au dehors, il
y a autant de représentants qu'il y a de procurations données à des corps ou
à des individus. Tous ceux qui exercent une fonction publique pour le peupla
sont des représentants ; autrement-ils seraient des usurpateurs. « Il
y a deux ans que j'avais entrepris de démontrer que le système représentatif
seul pouvait nous donner la liberté et la prospérité. Les amis du peuple de
ce temps-là firent arrêter mon travail après l'impression de la première
feuille ; dans leur crasse ignorance, ils croyaient le système représentatif
incompatible avec la démocratie ; selon eux, l'édifice était incompatible
avec sa base, ils voulaient s'en tenir à la base, imaginant que l'état social
devait condamner à jamais les hommes à vivre au bivouac. « Il
régnait alors, comme encore maintenant, une erreur dangereuse, c'est que le
peuple ne doit déléguer d'autres pouvoirs que ceux qu'il ne peut pas exercer
lui-même. On appelait cela la sauvegarde de la liberté. C'est comme si l'on
voulait sous prétexte que chacun peut porter ses lettres à leur adresse,
interdire de les confier à un établissement public. « Au
contraire, se faire représenter dans le plus de choses possibles, c'est
accroître sa liberté. Celui qui fait travailler les autres pour soi en est
d'autant plus libre ; mais il se mettrait dans la dépendance d'un autre, s'il
n'employait qu'un seul individu. « Gardez-vous
donc d'attacher à la qualité d'un représentant unique tous les droits que
vous avez. Distinguez avec soin les différentes procurations représentatives
que vous donnez. Qu'aucun de vos représentants ne puisse sortir des limites
de sa procuration spéciale. Les pouvoirs illimités sont un monstre en
politique. Puisse le peuple français ne plus commettre à l'avenir une si
grande erreur ! Il n'a pas lui-même ces pouvoirs, ces droits sans limite que
ses Dalleurs lui attribuent, Les individus, quand ils forment une association
politique, ne mettent pas en commun tous les droits que chacun possède ; ils
ne confèrent pas à la société entière toute la puissance qu'ils pourraient
avoir en masse. « Il
faut mettre en commun et confier au pouvoir politique le moins de droits
possible, et seulement assez d'autorité pour maintenir chacun dans son devoir
et son droit. Cela ne ressemble pas sus idées qu'on se fait de la
souveraineté du peuple. Ce mot n'est devenu si colossal, que parce que
l'esprit français, plein encore des superstitions royales, s'est fait un
devoir de doter le peuple de tout l'héritage pompeux du pouvoir absolu. On
s'irritait de ne pouvoir lui donner encore davantage. On semblait se dire
avec une fierté patriotique : si la souveraineté des grands rois est si
puissante et terrible, la souveraineté d'un grand peuple doit être bien autre
chose encore. » Jusque-là
Sieyès n'avait encore parlé, dans son langage scolastique, que pour
critiquer, et presque toujours avec justesse les préjugés et les sophismes
des démocrates. Il fallait pourtant indiquer quelle constitution il voulait. — « Je
reviens à la division des pouvoirs, ou pour mieux dire à la diversité des
procurations. Les uns croient qu'il est fort habile de se donner deux ou
trois représentants pour exercer la même fonction. Tous les actes nécessaires
pour retirer des volontés individuelles, une volonté commune et en faire une
loi ; tous ces actes ils les attribuent à un même corps de représentants
ainsi ils confondent la volonté constituante, la volonté pétitionnaire, la
volonté chargée de l'exécution et la volonté législative. Puis ils
s'effrayent de l'immensité de pouvoir qu'ils viennent d'accorder aux mêmes
représentants. Alors que font-ils ? Au lieu de confier cm diverses volontés à
des procurations différentes, en les liant ensemble, de manière à les faire
concourir au même but, ils les laissent réunies et inventent un second corps
de représentants, en lui dansant les mêmes pouvoirs, ou du moins en
soumettant l'un au veto de l'autre. Voilà le système des contrepoids. » A cette
occasion, Sieyès répétait, d'une manière peu digne d'un esprit sérieux, les
vulgaires lieux communs contre le mécanisme du gouvernement anglais, n'y voyant
rien de plus que la corruption du Parlement et le pouvoir absolu du roi : — « L'opposition,
disait-il, est une antichambre disgraciée qui cabale et clabaude contre
l'antichambre de service. » — Il regardait aussi l'institution d'une
chambre aristocratique et théocratico-royale comme superstitieuse et
déshonorante. » — « Le
système de l'équilibre, fût-il composé avec des contre-poids homogènes, n'en
vaudrait pas mieux et peut-être moins. Si les deux procurations chargées du
même pouvoir conservent leur indépendance, il n'y aura plus certitude que les
affaires puissent marcher : les deux chambres seront en contre-action. Si
elles concourent à une action unique, s'il y a unité de volonté, tous les
dangers du despotisme reparaissent. Ce sont deux chevaux attelés à une même
voiture, qui tirent en sens contraire, si le cocher royal ne monte pas sur
son siège pour les mettre d'accord ; nous ne voulons point de cocher royal. «
L'autre système de division consiste à établir non pat l'action unique, ruais
l'unité d'action. » — Sieyès s'ingéniait beaucoup pour faire, à force de
comparaisons comprendre cette subtilité. — « Pour construire une maison,
on appelle plusieurs sortes d'ouvriers ; chacune exerce une industrie
différente ; ainsi il n'y a pas action Unique, et cependant il y a unité
d'action puisque tous travaillent à construire une maison. » Sieyès
oubliait que la direction donnée par l'architecte est une action unique. Après
avoir établi son système de division du travail législatif, le politique
philosophe indiquait ce qui lui semblait manquer essentiellement au projet de
la commission. — « Je demande un corps de représentants avec la mission
spéciale de juger les réclamations contre toute atteinte à la constitution.
Je propose de l'appeler jury constitutionnaire. « Une
idée saine et utile fut établie en 1788 c'est la division du pouvoir
constituant et des pouvoirs constitués. Elle comptera parmi les découvertes
qui font faire un pas à la science ; elle est due aux Français. On ne tira
point de cette idée l'utilité pratique qu'elle offrait ; il est temps d'en
faire usage. « Voulez-vous
donner une sauvegarde à la Constitution, un frein salutaire qui contienne
chaque action représentative dans les bornes de sa procuration spéciale ?
établissez un jury constitutionnaire ; sa nécessité est palpable. » Sieyès
passait de ce corps représentatif ayant procuration pour exercer la volonté
constituante, à un autre qui devait exprimer la volonté pétitionnaire. — « Il
faut que les besoins du peuple retentissent certainement à l'oreille du
législateur, pour que tous les moyens d'y pourvoir soient découverts,
discutés et présentés avec le poids d'une opinion publique éclairée. Vous
prendrez ce qu'il y avait de bon dans l'institution des sociétés populaires,
dans ce mouvement irrégulier de pétitionnaires ardents, qui se pressent à
votre barre. Le sentiment du besoin s'exprime par celte voix unissez-y la
connaissance des moyens de le satisfaire. Votre conseil des Cinq-Cents, corps
trop nombreux, mais institution saine, aura celte attribution et deviendra le
Tribunat du peuple français. « Mais
jusqu'ici nous n'avons donné de représentation qu'à la moitié des besoins du
peuple : le gouvernement n'est encore nulle part. Le temps est passé où le
gouvernement était considéré comme une institution antipopulaire. Si une
telle opinion prévalait, autant vaudrait n'avoir ni lois, ni représentations,
ni établissement public. « Les
lois, les règlements généraux, les moyens nécessaires pour gouverner sont
aussi un besoin du peuple, un devoir du législateur, ne faut-il pas les
mettre en représentation ? Le Tribunat ne peut pas les représenter ; il ne
viendra presque jamais au secours du gouvernement ; il l'attaquera presque
toujours. S'il en était autrement, je regarderais ce phénomène comme un
signal de détresse qui indiquerait l'agonie d'un malade ou la corruption d'un
parti prêt à triompher. « Ce
n'est pas que je veuille placer le gouvernement en regard et en lutte avec le
Tribunat. Il ne faut pas confondre le pouvoir exécutif avec le gouvernement ;
ce sont deux pouvoirs distincts. Leur division est une de ces vues qui
appartiennent encore au progrès de la science, c'est au temps à en dévoiler
l'importance. « Le
pouvoir exécutif est tout action ; le gouvernement est tout pensée : celui-ci
admet la délibération, l'autre l'exclut absolument. « La
dénomination de pouvoir exécutif a été mal choisie. Qui exécute la loi ? ceux
qui l'observent d'abord les citoyens, puis les officiers publics, chacun
selon son emploi ; les lois protectrices sont pour les citoyens ; les lois
directrices pour les officiers publics. Le gouvernement est donc, en tant
qu'un des grands pouvoirs de l'État, jury de proposition pour présenter les
projets de lois qu'il croit nécessaires. Une fois la loi promulguée, le
gouvernement ne se trouve plus dans la région des pouvoirs supérieurs : il
devient jury d'exécution ; eu cette qualité, il a une masse énorme de
règlements à faire, de décisions à donner, d'arrêtés à expédier il est la
législature d'exécution. « Enfin,
le gouvernement est procurateur d'exécution : à ce titre, il nomme le pouvoir
exécutif proprement dit, ou les chefs ordonnateurs et directeurs du service
de la loi. « Je
demande, en troisième lieu, une législature unique, un corps de
représentants, siégeant en une seule chambre, et chargés de voter la loi. On
présentera d'un côté la demande des besoins des gouvernée de l'autre, la
demande des besoins des gouvernés et du gouvernement ; alors la législature,
qui sera le représentant du jugement national, prononcera : ce sera un
tribunal chargé de faire droit à des propositions débattues, défendues,
contredites ou convenues, suivant qu'il les jugera utiles au peuple. La législature,
semblable à tout tribunal bien constitué, ne pourra jamais rendre un décret
de son propre mouvement. Son caractère sera d'écouter, de ne point légiférer
spontanément, mais d'attendre les demandes. » Après
avoir développé longuement les avantages de son système et surtout de sa
législature unique, tribunal entre l'opposition représentée par le Tribunat,
et le Jury de proposition conseil d'État, partie délibérante du gouvernement,
Sieyès proposa, en résumé, quatre articles, et demanda le renvoi à la
commission des onze. Comme il savait et voyait le peu de faveur qu'obtenait
son scientifique travail, il ajouta : « A moins que vous ne préfériez passer
à l'ordre du jour. » « Il y
aura, sous le nom de Tribunat, un corps de représentante au nombre de
trois fois celui des départements, avec mission spéciale de veiller aux
besoins du peuple, et de proposer à la législature toute loi, règlement ou
mesure qu'il jugera utile. « Il
y aura, sous le nom de gouvernement, un corps de représentants, au
nombre de sept, avec mission spéciale de veiller aux besoins du peuple et à
ceux de l'exécution de la loi ; il proposera à la législature toute loi,
règlement ou mesure qu'il jugera utile. Ses assemblées ne seront point publiques. « Il
y aura, sous le nom de législature, un corps de représentants, au
nombre de neuf fois celui des départements, avec mission spéciale de juger et
de prononcer sur les propositions du Tribunat et sur celles du gouvernement. « Il y
aura, sous le nom de jury constitutionnaire, un corps de représentants
au nombre des trois vingtièmes de la législature, avec mission spéciale de
juger et de prononcer sur les plaintes en violation de constitution qui
seraient portées contre les décrets de la législature. » Sieyès
a laissé dans l'histoire de la Révolution un nom remarqué et une grande
renommée d'habileté, d'esprit et de philosophie ; il n'est guère possible de
le faire connaître par ses actes. Lorsqu'il a exercé de l'influence ou du
pouvoir, les circonstances ont empêché qu'il en résultât aucun effet
considérable ; peut-être aussi n'avait-il pas le génie de l'action, ni du
gouvernement ; il faut donc le faire connaître par ses œuvres écrites, même
lorsqu'elles sont restées stériles et comme académiques. Aucune
n'est plus notable que son système constitutionnel ; mal accueilli à la
Convention, le souvenir n'en fut point perdu ; lui-même continua à ne pas
conserver un doute sur son excellence. Il fut après le 18 brumaire ajusté à
des vues qui n'étaient pas les siennes, et, longtemps après, nous en
retrouvons quelques débris dans les lois qui nous ont été imposées.
L'exposition de ce système entrait nécessairement dans l'histoire de la
Convention. Le
projet de Sieyès, considéré dans sa théorie et son ensemble, n'avait pas eu
le moindre succès. On ne lui trouvait rien de pratique ; pour qu'on en jugeât
avec pleine connaissance, il eût fallu le rédiger par articles ; dire comment
seraient élus les différents corps représentatifs ; régler leurs rapports
mutuels ; indiquer les procédés de leurs délibérations, le mode de leur
action. Sieyès s'était borné à faire imprimer un tableau synoptique de la
constitution française. Depuis quelque temps, cette manière d'enseigner,
était fort en usage. Au lieu de livres élémentaires ou pour les résumer, on
rangeait les principes d'une science, de la chimie, de la physique, de la
grammaire, en colonnes. Les principes généraux étaient comme la souche d'où
sortaient les principes secondaires. C'était comme un arbre généalogique de
la science. Sieyès, en présentant son travail sous cette forme, lui donna un
caractère d'abstraction et de subtilité encore plus marqué. Tout en
conservant du respect pour son mérite philosophique, en continuant à le
regarder comme un homme d'un grand esprit, on plaisanta de sa constitution
plus qu'il ne s'était moqué de la constitution des onze. Toutefois, il s'y
trouvait une idée qui parut d'abord grande et salutaire. La commission des
onze, plutôt par égard pour Sieyès que par conviction, était disposée à
l'adopter. Le jury constitutionnaire fut toujours, dans l'esprit de son
auteur, la solution du problème constitutionnel ; il avait voulu l'introduire
dans la constitution de 1793 ; il la reproduisait en 4795 : ce fut, en 1800,
l'origine du Sénat conservateur. Lorsque
la commission eut adopté en principe cette nouvelle institution, elle engagea
Sieyès à en exposer, plus expressément qu'il ne l'avait fait, tous les
avantages, et à la mettre en harmonie avec la constitution que la Convention
avait déjà votée en grande partie. Sieyès exprima le regret de ne pouvoir
plus placer le jury constitutionnaire dans sa véritable place et comme un
rouage essentiel du mécanisme qu'il avait conçu. — « Rien n'est
arbitraire, disait-il, dans la mécanique sociale. La place de chaque pièce se
trouve déterminée par des rapports qui ne dépendent pu de la seule volonté du
mécanicien. » Après
avoir établi l'indispensable nécessité d'une magistrature chargée de garder
et de défendre le code constitutionnel, de même que I. tribunaux réprimaient
les infractions aux lois de l'ordre civil, l'inventeur du jury
Constitutionnaire demandait qu'il fût chargé de trois services. — « Qu'il
veillât avec fidélité à la garde du dépôt constitutionnel. — « Qu'il
s'occupât, à l'abri de toutes les passions funestes, des vues qui pourraient
servir à perfectionner la constitution. — «
Enfin, qu'il offrit à la liberté civile une ressource d'équité naturelle dans
des occasions graves où la loi tutélaire aurait oublié sa juste garantie. » En
d'autres termes, il considérait le jury constitutionnaire : —
« Comme tribunal de cassation dans l'ordre constitutionnel. — « Comme
atelier de propositions pour les amendements que le temps pouvait exiger dans
la constitution. — « Comme
supplément de juridiction naturelle aux vides de la juridiction positive. » Parmi
les longs développements que Sieyès donna à sa conception, il présenta comme
avantage un danger qui devait, plus qu'aucun autre motif, faire écarter son
projet. Il avait dit que la distinction du pouvoir gouvernant et du pouvoir
constituant était une grande découverte. Évidemment, il en avait déduit son
jury : c'était le pouvoir constituant rendu permanent, afin de conserver
et de protéger son rouvre ; mais en même temps, prévoyant qu'une constitution
ne pouvait être immuable, « qu'elle devait puiser sans cesse autour
d'elle les lumières et l'expérience des siècles, et se tenir toujours au
niveau des besoins contemporains, il lui voulait une faculté de
perfectionnement indéfini. » Son
jury constitutionnaire était donc une menace toujours subsistante de
changement dans la loi fondamentale du pays. Vainement son rôle, dans cette
amélioration, était borné par Sieyès à présenter de dix ans en dix ans un
cahier d'améliorations, qui serait rendu public, afin que les assemblées
primaires déclarassent si leur intention était de déléguer temporairement le
pouvoir constituant à la législature pour délibérer sur les améliorations
proposées ; du moment que le jury avait celte initiative, et qu'à l'office de
garder la constitution, il joignait le pouvoir de provoquer son changement,
le corps conservateur deviendrait évidemment l'instrument des grandes et
radicales violations constitutionnelles. Le mode
d'élection et de renouvellement du jury constitutionnaire accroissait encore
le danger. Il se renouvelait par tiers chaque année l'élection était faite
par lui-même, parmi les deux cent cinquante membres sortant chaque année du
Corps législatif. Sa première composition devait être confiée à la
Convention, qui choisirait parmi les députés des trois assemblées nationales
constituante, législative, conventionnelle. Le nombre total était de cent
huit. Ainsi,
on pouvait prévoir qu'un corps peu nombreux, sans fonctions habituelles dans
le gouvernement, qui n'était en communication habituelle avec l'opinion, ni
par des discussions publiques et journalières, ni par la nécessité de
l'élection, aurait pour seul mobile l'esprit de corps ; que son oisiveté,
rarement interrompue, n'y développerait même aucune énergie d'opinion ; de
sorte que même l'esprit de corps y dégénérerait en calcul des intérêts
individuels, par conséquent en obéissance à une tyrannie. Dès que
Sieyès eut rédigé en articles l'institution du jury constitutionnaire et eut
expliqué les fonctions qu'il voulait lui attribuer, la faveur qu'avait
obtenue cette idée diminua ou même disparut. Berlier,
au nom de la commission, avec beaucoup de ménagements pour Sieyès, et es e
rendant hommage à son génie créateur, e s'accorda avec lui seulement en ce
point, que l'acte constitutionnel devait renfermer une institution destinée à
le conserver et à le défendre ; mais il faisait si bien valoir les objections
qui s'étaient élevées contre le jury constitutionnaire ; il indiquait
tellement comment il serait inutile ou dangereux, qu'il le réduisait à une
très-petite exigence. Il lui
refusait, et en cela il était conforme à Sieyès, toute initiative pour
prononcer que la constitution avait été violée ; mais il montrait que c'était
une précaution vaine, si la plainte d'un seul pétitionnaire suffisait pour
mettre en activité ce tribunal d'appel Ouvert à tout venant. « Ainsi,
les actes des autres pouvoirs n'auront qu'une existence frêle et incertaine.
Ce jury aura une juridiction universelle et suprême ; il sera un pouvoir qui
absorbera tous les autres. D'ailleurs, les citoyens n'ont-ils pas, dans
l'ordre habituel, la possibilité de présenter leurs réclamations contre toute
violation de la loi ? « Ainsi
le jury ne devrait entrer en action que s'il y était provoqué par le pouvoir
qui propose la loi, par celui qui la confirme, ou par celui qui l'exécute,
par le conseil des Cinq-Cents ou des Anciens, et par le Directoire exécutif. » Berner
insistait plus vivement contre l'attribution destinée au jury, de provoquer
des changements à la constitution ; cette contradiction entre le but de
l'institution et la fonction qu'on lui donnait avait frappé tous les esprits.
C'était là qu’apparaissaient la fausseté et le danger de l'idée de Sieyès. — « Si
des révisions sont nécessaires, l'initiative des réformes sera bien mieux
placée dans le Corps législatif. Le mode proposé par la commission est
préférable. La
troisième attribution avait été énoncée en ces termes : « Supplément
de juridiction naturelle aux vides de la juridiction positive. » En
langage plus clair, cela signifiait : soit la révision d'un jugement rendu
conformément aux lois existantes et selon les formes qu'elles prescrivent,
c'est-à-dire l'abolition du respect dû à la chose jugée ; soit une peine
infligée pour des actes que la loi n'aurait point prévus, ce qui serait le
pire des effets rétroactifs ; soit, enfin, le droit de grâce : le principe
n'en était pas admis dans les lois de cette époque. — « Que
restera-t-il donc de la proposition ? ce qui est essentiel un corps
dépositaire de la constitution. Mème sous ce rapport, k projet de Sieyès a
subi quelques amendements dans la commission, et je vous demanderai la
priorité pour les articles qu'elle a rédigés. » La
discussion fut continuée, et presque tous les orateurs insistèrent sur les
critiques présentées par Berner. — « Cette
institution, disait Louvet de la Somme, proposée comme la clef de voûte de
tout l'édifice social peut devenir l'instrument le plus efficace de sa ruine. » Thibaudeau,
parlant du recours au peuple pour prononcer sur la constitution, s'exprimait
ainsi : — « On sait combien il serait dangereux ou illusoire de
soumettre des questions constitutionnelles à la décision d'une grande nation.
On ne tente pas de telles épreuves sans compromettre l'ordre social. Les
discussions politiques, la diversité des opinions mises en présence ouvrent
la plus vaste carrière aux passions. Dans une semblable situation, le
meilleur gouvernement ne peut acquérir cc caractère imposant et respectable,
cet espoir de stabilité que le temps seul peut lui imprimer. Je ne
conseillerai de recourir à cette mesure que lorsqu'il y aura une nation de
philosophes. « Les
constructeurs de machines politiques voient trop souvent la société comme un
mécanisme dont on peut, sans danger, retrancher une pièce ou deux pour leur
donner quelque perfectionnement. Le mouvement de la machine reste suspendu ;
mais elle ne périt pas pour cela, car elle est inanimée et les pièces qui la
composent ne se font pas la guerre entre elles. Elles n'ont ni passions, ni
sentiments. Mais quand il s'agit d'une société d'hommes ; à quel épouvantable
mouvement se trouvera livrée cette masse agitée par tant de passions et
d'intérêts divers ! Tant de plaies, qui saignent encore et qui saigneront
longtemps, vous font esses voir quelles sont les suites des changements
essayés dans le mécanisme politique ; le meilleur mécanicien ne fera rien
s'il ne calcule pas sur les passions des hommes plus que sur leurs lumières. » La
création du corps, présenté d'abord comme un garant de conservation, semblait
maintenant à tons l'instrument qui serait employé à consommer les
révolutions, ou à les préparer en aidant à la tyrannie. Tous les orateurs
proposèrent le rejet du projet de Sieyès ; Eschassériaux seul y adhérait,
sauf amendements et en supprimant l'attribution qui permettait un recoure
contre les jugements des tribunaux. Le jury constitutionnaire fut rejeté à
l'unanimité. Hormis
cette grande discussion, qui eut un caractère sérieux et politique, il y eut
peu de débats sur le projet de la commission. Des brochures et des articles
de journaux avaient parlé, dans un esprit plutôt libéral que royaliste, de
confier le pouvoir exécutif à on magistrat unique, élu pour un temps assez
limité, sous le nom de régent. A l'Assemblée, la question ne fut pas posée ;
on agita seulement le mode d'élection des directeurs. Quelques représentants
insistèrent pour qu'ou appelât les assemblées électorales à présenter un
candidat par département ; mais cette proposition fut repoussée. La crainte
de donner au pouvoir exécutif l'autorité des suffrages populaires, d'en faire
un représentant éminent de la nation, préoccupait presque unanimement les
esprits dans la Convention. Déjà on
s'inquiétait de ce qu'allaient être les élections ; on entrevoyait que les
hommes qui exerçaient en ce moment le plus d'influence dans la Convention,
que les républicains d'origine révolutionnaire ne seraient vraisemblablement
point placés sur la liste des candidats nommés par les assemblées
électorales. Alors le Directoire n'aurait pas pu être une continuation du
comité de salut public, comme cela semblait nécessaire pour résister à la
Réaction. Ce
motif, tiré des circonstances du moment, fit aussi rejeter un amendement qui
fut proposé par Lanjuinais et par d'autres ; ils avaient compris d'avance que
le conseil des Cinq-Cents, où la majorité conventionnelle serait dominante,
présenterait les cinq candidats qu'elle voudrait porter au Directoire et
remplirait le reste de la liste par des candidats obscurs et inadmissibles.
Si la liste de candidature était, au contraire, présentée par le Conseil des
Anciens et les directeurs élus par l'autre conseil, les candidate seraient
choisis avec plus de sagesse et de bonne foi. La
commission, modifiant son projet, proposa que la liste des candidats fût non
pas triple, mais décuple du nombre des directeurs, de cinquante au lieu de
quinze. La
discussion des articles qui déterminaient les attributions et les pouvoirs du
Directoire manifesta, mais sans vivacité ni déclamation, cette méfiance du
pouvoir exécutif propre à l'esprit révolutionnaire. Quelques membres de la
Convention regrettaient, au contraire, que le Directoire ne fût en rien
associé à l'action législative. Un représentant peu connu, nommé Ehrman, osa
proposer de lui donner la faculté de réclamer une délibération nouvelle des
deux conseils. — « C'est le veto ! cria-t-on ; c'est un roi ! »
— Lanjuinais, avec son courage accoutumé, osa appuyer le malencontreux
orateur. Il avait déjà témoigné son regret que l'initiative des lois fût
interdite au pouvoir exécutif, ou qu'il ne fût pas du moins admis à prendre
part à leur discussion et à la délibération des conseils législatifs. Il y
eut quelques débats sur le titre intitulé : De la force publique. La
commission l'avait conçu dans un esprit de précaution contre l'influence
militaire ; l'armée y était désignée sous le nom de garde nationale en
activité ; le mode de recrutement n'était point déterminé ; il était interdit
de confier le commandement général des armées de la République à un seul
homme. Dans la crainte de donner à l'armée une existence légalement
permanente, on rejeta un amendement qui tendait à fixer constitutionnellement
le minimum des forces militaires. Le
droit de paix et de guerre, tel qu'il était réglé par le projet, ne pouvait
guère donner lieu à contradiction. — « La guerre ne peut être déclarée
que par un décret du Corps législatif, sur la proposition formelle du
Directoire exécutif. » — C'était assurément donner au pouvoir législatif
une grande part dans l'action du gouvernement ; toutefois, le désir de
conserver la complète souveraineté à une Assemblée était si persistant, qu'il
s'éleva d'abord quelques objections contre la nécessité de l'initiative du
Directoire. La discussion démontra sans réplique combien elles étaient
déraisonnables. Le
titre dernier, intitulé t Dispositions générales consacrait les principes
généraux et les mesures d'exception qui avaient pris place dans la
législation révolutionnaire. De vifs applaudissements et des cris de : Vive
la République ! accompagnèrent le cote du bannissement perpétuel des
émigrés et la garantie promise aux acquéreurs de domaines nationaux. Enfin,
le 9 août, après avoir relu, article par article, le projet déjà adopté
provisoirement ; après l'avoir discuté de nouveau car plusieurs points
contestés ; après avoir accepté quelques amendements, la Convention termina
cc long travail, auquel elle avait consacré deux mois. Peut-être
ne se flattait-elle pus d'avoir achevé un monument plus durable que l'airain,
mais du moins, les circonstances étant données, elle avait accompli une œuvre
de grande importance. Aux vacillations qui l'agitaient, à l'aspect de
faiblesse qu'elle présentait, allait succéder une situation régulière, une
forme de gouvernement qui permettrait d'établir l'ordre publie, de montrer de
la force et de trouver obéissance. Il
devenait urgent de mettre un terme à la nouvelle anarchie, qui, chaque jour,
devenait plus menaçante. Depuis le 1" prairial, la Réaction avait pris
un caractère de violence, non pas à Paris, mais dans une partie de la France.
Les massacres du midi ; l'expédition de Quiberon ; la guerre civile rallumée
en Poitou, en Anjou, en Bretagne, dans quelques districts de Perche et de la
Normandie ; les patriotes insultés ou persécutés, sans distinction de
Terroriste ou de républicain ; des arbres de la liberté coupés, tantôt dans
une ville, tantôt dans une autre ; des communications continuelles entre les
royalistes et l'émigration ; des comités correspondant avec les princes ; des
agents qui allaient et venaient ; tel était l'état de la France. C'est au
milieu de ces préoccupations que la constitution était discutée ; plus d'un
article en porta l'empreinte. En
attendant qu'elle fût inaugurée, le gouvernement conventionnel se conduisait
avec une patience prudente ; craignant d'accroître le danger, il ajournait
les mesures vigoureuses au moment où la République serait assise sur une base
solide et régulière ; il ne comprimait qu'incomplètement le parti et
l'opinion qui déjà le menaçaient. S'il proclamait de plus en plus, en toute
occasion, une haine implacable contre les émigrés ; s'il n'avait pas reculé
devant l'horreur des fusillades de Quiberon, il montrait plus d'inertie à
réprimer les désordres des provinces. Il laissait à la presse une entière
licence. Il saisissait souvent la correspondance des royalistes ; sa police
savait toutes leurs espérances ; mais il ne poursuivait juridiquement aucune
de leurs manœuvres. En somme, il pensa d'abord que leurs imprudences, leurs
illusions, leurs vaines menaces disposeraient contre eux l'opinion publique
et donneraient au gouvernement l'appui de tous ceux qui, à un degré
quelconque, avaient aimé la Révolution et repoussaient la pensée d'un retour
à l'ancien régime. Mais pour se rendre favorable la masse des hommes
tranquilles et modérés, il paraissait encore nécessaire de ne témoigner aucun
intérêt aux Terroristes ; il ne fallait point, en prenant leur défense, se
compromettre avec les honnêtes gens. Cette conduite était d'autant plus
indiquée, que les Jacobins semblaient toujours irréconciliables et peu disposés
à se rapprocher des républicains politiques, ni même à se soumettre à leur
pouvoir. Une dm
rigueurs que le gouvernement conventionnel croyait utile de continuer était
de faire justice des représentants dont la mission, pendant la Terreur, avait
laissé de cruels souvenirs. Les départements où ils avaient commis tant
d'horreurs ou d'infamie pro-sentaient sans cesse leurs plaintes à
l'Assemblée. Le comité de législation avait été chargé d'examiner les
dénonciations, de s'enquérir de la vérité des faits, et de proposer, s'il y
avait heu, la misa eu détention des commissaires inculpés de graves abus de
pouvoir. Mais l'ardeur qui avait suivi le 1er prairial s'était attiédie ; la
majorité de la Convention avait paru lassée de cette triste enquête et
disposée à ne point pousser plus loin l'épuration. Malgré
ce nouveau penchant la l'indulgence, un concours de circonstances, où le
hasard fut pour beaucoup, amena encore un jugement de mort. Six jours après
le 9 thermidor, Joseph Lebon avait été dénoncé par deux de ses collègues, et
mis en arrestation à une époque où Carrier et Maignet étaient encore libres
et protégés contre la voix publique qui commençait à s'élever contre les
proconsuls de la Terreur. Les réclamations de Cambrai, d'Arras, et des villes
où Lebon avait exercé son cruel pouvoir, se répétèrent souvent, sans
qu'aucune suite fût donnée à la mesure prise contre lui. Lebon fut à peu près
oublié ; toutefois, la publication des papiers trouvés chats Robespierre et
des lettres qui constataient son Me à le servir ou sa docilité aux impulsions
de Saint-Just ramena l'attention publique sur as mission d'Arras. En outre,
Lebon avait, parmi ses collègues de la Convention, un ennemi ardent et actif
: Guffroy n'avait rempli aucune mission et n'avait jamais obtenu ni pouvoir,
ni importance ; mais son journal, écrit dans le langage et les opinions du
Père Duchêne, avait débité au moins autant d'horreurs que Lebon en avait
exécuté. Il avait été chassé des Jacobins par Robespierre, comme
ultra-révolutionnaire. Après le 9 thermidor, il était devenu réactionnaire
passionné, et semblait avoir conçu le ferme propos de perdre son compatriote
Lebon ; deux hommes de l'ancienne Montagne s'étaient associés à lui dans
cette poursuite : André Gainant, dont la mission avait été signalée par une
correspondance, révolutionnaire jusqu'à la férocité ; mais qui, disait-on,
masquait ainsi une conduite modérée et humaine ; et Bourdon (de l'Oise), massacreur au 10 août. Lorsque
le mode de procéder à la mise en accusation des représentants eut été réglé,
les trois comités eurent à faire un rapport, en déclarant s'il y avait lieu à
renvoyer les dénonciations devant une commission de vingt et un membres. Les
comités L mirent peu d'empressement à s'occuper de Lebon. Lorsque advint le
12 germinal, le rapport n'était pas fait. Boudin, membre dit comité de sûreté
générale, proposa de le condamner à la déportation, ainsi qu'on venait de
décider contre Collot, Billaud et Barère. Bourdon (de l'Oise) s'y opposa, disant : — « Lebon
a fait couler tant de sang qu'il mérite plus que la déportation. » — Il
insista contre Tallien, qui voulait aussi que Lebon fût seulement déporté. Un mois
après, les comités déclarèrent, sans entrer dans aucun détail, qu'il y avait
lieu à examen ; aucun représentant ne se montra opposé à ente conclusion. Chaque
fois que le nom de Lebon était prononcé, un mouvement d'indignation se
manifestait. La commission des vingt et un fut tirée au sort le 7 mai 1795.
Il était depuis longtemps détenu à Meaux ; il obtint d'être transféré à Paris
pour se défendre devant la commission et l'Assemblée. Lorsqu’après le 1er
prairial, une commission militaire était chargée de juger les conspirateurs,
il fut proposé de renvoyer Lebon devant ce tribunal. La Convention ne voulut
pas s'écarter de l'ordre légal qu'elle avait établi et attendit le rapport de
la commission des vingt et un. Il fut
présenté, peu de temps après par Quirot, députe de Besançon. Quelques
exagérations et des anecdotes controuvées qui avaient trouvé place dans les
journaux ou les pamphlets étaient écartées par le rapporteur ; mais il
restait de terribles chefs d'accusation et des témoignages irrécusables. Le
rapport les classait ainsi : assassinats juridiques ; actes attentatoires à
la sûreté des personnes et des propriétés ; exercice se vengeances
particulières ; injustices personnelles ; vols et dilapidation de la fortune
publique. Une
lettre de Choudieu, Montagnard ardent et qui avait fait ses preuves dans la
Vendée, peignait ainsi le tribunal révolutionnaire institué par Lebon — « J'ai
vu ces juges : ils ont l'air de bourreaux ; ils portent une chemise
décolletée, un sabre traînant à terre ; ils montent sur leur singe en
annonçant qu'ils vont prononcer des arrêts de mort ; moi-même, je les ai
entendus parler ainsi. Lebon a placé parmi Ira juges ou les jurés son
beau-frère et trois sarcles de sa femme. » C'était
ce même tribunal dont Lebon avait réclamé et obtenu le maintien, en exception
à la loi qui ne conservait que le tribunal révolutionnaire de Paris. — « Lebon
avait toute influence mir ce tribunal ; il logeait, nourrissait et
entretenait chez lui les juges, les jurés et l'exécuteur ; ils mangeaient à
sa table ; il destituait, incarcérait et dénonçait an comité de sûreté
générale les défenseurs des accusée ou les jurés qui n'avaient pas volé la
mort ; il se faisait apporter lue actes d'accusation et désignait ceux dont
il voulait la mort. « Il
avait envoyé devant le tribunal une veuve et vingt-deux personnes prévenues
d'avoir donné asile et secours à des prêtres réfractaires. Le jury acquitta
quatre accusés. Lebon entra en fureur. — « Les jurés sont des ladies, des
aristocrates. Je composerai autrement mon tribunal. » « Duquesnoy
partagea la colère de son collègue. Ils firent arrêter plusieurs jurés et les
envoyèrent à Paris au comité de sûreté générale. Un accusé fut acquitté des
faits contre-révolutionnaires qui lui étaient imputés. Lebon ordonna qu'il
fût jugé comme émigré, et il périt sur l'échafaud. « Le
comte de Béthune fut d'abord acquitté. e Comment, disait Lebon, un noble, un
riche, un ci-devant ! Il ordonna au tribunal de rendre sur-le-champ
une nouvelle sentence, et il fit exécuter le condamné le voir même aux
flambeaux. « Il
déléguait ses pouvoirs à des agents qui portaient la terreur dans le Nord et
le Pas-de-Calais. Il voulait être obéi sans délai ni objection. Le comité
révolutionnaire de Cambrai lui ayant demandé on ordre écrit, il répondait : —
« Si le comité veut des formes, il me sera impossible de sauver la
République. « Il
avait fait écrire sur sa porte : « Ceux qui entreront ici pour
solliciter des mises en liberté, n'en sortiront que pour aller en prison. » « Il
condamnait arbitrairement à la peine d'exposition. Un jeune paysan, soit par
démence, soit afin de se soustraire au service militaire, se donnait pour
avoir des visions et sa famille le regardait comme un saint. Lebon les fit
tous exposer sur une estrade élevée, où il monta lui-même pour les
interroger. La mère ne répondait pas à ses questions et levait les yeux au
ciel. Alors il s'approcha d'elle, la menaçant avec un pistolet, et, comme
elle conservait le même silence et la même attitude, il disait : — « Voyez
gr ces fanatiques, voilà comme ils sont tous ; ils lèvent les yeux au ciel
comme s'ils pouvaient en obtenir quelque chose. » Le lendemain toute la
famille périt sur l'échafaud. « Un
jour il signifia que si les femmes d'une commune ne venaient pas au marché le
dimanche et ne mettaient pas leurs robes de tous les jours, les maisons des
membres de la municipalité seraient rasées. « Il
donna l'ordre à une administration de district de faire arrêter tout homme
riche ou ayant de l'esprit qui ne se serait pas prononcé pour la Révolution.
Une autre fois il enjoignit à tous les citoyens qui payaient plus de
quatre-vingts livres d'impôt de porter un bonnet rouge. En 1790, il avait été
mis à l'amende pour contravention par un juge de paix, homme respectable,
père de dix enfante. Il le fit condamner à mort. » Les
faits de dilapidation prouvaient, non pas de l'improbité, mais un grand
désordre et un arbitraire tyrannique dans les réquisitions, leu saisies de
mobilier et l'emploi des deniers publics. La
commission concluait qu'il y avait lieu à accusation. Dix
jours après, Lebon comparut et fut admis à se défendre. Il présenta d'abord
son emprisonnement, les poursuites dirigées contre lui, le sort dont il était
menacé, comme l’œuvre de Guffroy, et de l'inimitié passionnée et persistante
de cet homme, qu'il représentait comme un infâme calomniateur. Il citait des
pages du journal, de l'indigne journal, rédigé par son ennemi. Legendre
demanda que l'accusé se renfermât dans sa défense. — « Ce n'est pas le
procès de Guffroy que nous instruisons. » « Guffroy
n'est pas convaincu de faux témoignage, disait-on, mais on lui impute des
faits graves. Il faudrait décréter aussi son arrestation. » Boissy
d'Anglas réclama la liberté entière de défense pour l'accusé. La
justification de tous les commissaires envoyés dans les départements
consistait toujours à rejeter sur la Convention et le comité de salut public
les mesures qu'ils avaient prises et la conduite qu'ils avaient tenue. Lebon
présenta cette excuse dans des termes qui prouvaient un esprit faible et
désordonné. — « Quand
je parlais aux membres du comité de salut public, je croyais parler à toutes
les vertus personnifiées ; j'étais aveuglé sur leur compte. Je les croyais
patriotes parce qu'ils invoquaient sans cesse l'amour de la patrie. S'ils
m'avaient dit de me jeter au feu, je l'aurais fait. J'approuvais ce que vous
approuviez ; je blâmais ce que vous blâmiez. Vous répandiez à profusion les
rapports de Saint-Just ; je devais croire que vous en adoptiez les maximes.
Si la Convention a été entraînée dans une telle effervescence, comment ne
l'aurais-je pas été ? « Oui,
j'ai poursuivi les ennemis de la Révolution n vous m'en aviez fait un devoir.
Vous m'aviez commandé d'être révolutionnaire. Ne l'étiez-vous pas vous-mêmes
? Camille Desmoulins, ce bon, ce vieux patriote, demandait un comité de
clémence. J'étais impatient de savoir quelle détermination allait prendre la
Convention. Camille fut envoyé à l'échafaud. Alors je votai, dans mon âme, la
mort de tous les ennemis de la liberté. Quoi ! me disais-je, les erreurs
d'un vétéran de la Révolution ne trouvent pas de pardon, et je vous
épargnerais, vieux aristocrates, vieux contre-révolutionnaires ! Je suis
surpris de ne pas en avoir fait davantage. J'ai été ce que vos décrets
m'ordonnaient d'âtre. Ils étaient terribles, et plus d'une fois j'ai pâli en
les recevant. « Je
ne veux pas éviter la mort, mais l'infamie. J'admirais les royalistes qui
montaient courageusement sur l'échafaud, en criant Vive le roi ! Je les
plaignais de se sacrifier pour une mauvaise cause ; et vous croyez que Joseph
Lebon, à son dernier soupir, ne criera pas : Vive la liberté ! vive la
République ! « Si
j'étais devant les émigrés, s'ils étaient mes juges, je ne me défendrais pas.
Envoyez-moi à la mort, leur dirais-je, j'y ai envoyé vos pareils ; chacun son
tour : c'est juste. Mais vous, citoyens ! » Comme
Joseph Lebon avait tué d'autres victimes que des émigrés et des aristocrates,
il lui fallait expliquer cette universelle cruauté dont il s'était fait
l'instrument zélé ; il disait donc que les patriotes de 1789, les Girondins
et la faction des indulgents s'étaient laissé séduire par la feinte
soumission des ennemis de la Révolution, ou par un penchant aveugle à
l'humanité, à la modération. — « La
faute que j'ai commise c'est d'avoir été trop inflexible, trop fidèle à des
principes utiles dans ce temps-là. Si je vous avais moins respectés, je ne
serais pas dans les fers. J'ai fait en sorte d'être le moins coupable qu'il
m'a été possible, en faisant exécuter vos lois. Faites des lois justes, et,
si vous me laissez la vie, vous verrez si je ne les exécuterai pas avec
dévouement. » Il cita
quelques exemples d'hommes honorables épargnés ou sauvés par lui, entre
autres un administrateur du district d'Arras, qui avait refusé de signer une
adresse d'approbation du 31 mai. — « On me le dénonça ; on voulait le
chasser de la société populaire. Non, leur dis-je, non. Je sais qu'il a lu
Rousseau et qu'il a des principes. Au contraire, je le nommai agent national
près le district... Saint-Just et Lebas avaient ordonné d'emprisonner tous
les nobles de quatre départements. Je fis quelques exceptions, au risque
d'être dénoncé comme modéré. « Le
tribunal, qu'on présente comme un tribunal de sang, jugeait avec les mêmes
formes que les tribunaux ordinaires. Seulement il n'y avait point de jury
d'accusation. » — Il citait quelques cas d'acquittement. — « Voilà
quelle était la conduite de ce tribunal ; voilà quelle était la mienne, quand
j'étais livré à moi-même, quand je n'étais pas contraint par le comité de
salut publie ou par vos décrets. J'étais votre exécuteur aveugle et soumis ;
vous condamniez à morts ce n'est pas ma faute. Si vous aviez prononcé le
bannissement, il n'y aurait eu que des bannis... De moi-même je n'aurais rien
fait de semblable ; mon cœur y répugnait ; je me sentais révolté de cette
continuité de supplices ; j'en étais en secret déchiré. Mais je ne trouvais
pas, même parmi les citoyens, une opinion prononcée contre ces mesures, à
laquelle j'aurais pu me rallier pour les faire cesser. » La
défense de Joseph Lebon se prolongea pendant plusieurs séances. Comme la
Convention était alors très-occupée, surtout par la discussion de l'acte
constitutionnel, un intervalle de dix jours séparait les audiences de cette
procédure. Il fut écouté avec les égards dus aux accusés, et plusieurs
observations furent présentées par des représentants qui paraissaient lui
être favorables. Il donna des explications sur plusieurs des faits qui lui
étaient imputés. Sans pouvoir les nier, il en écartait quelques circonstances
inexactement rapportées. Mais le fond de sa défense, et il y revenait sans
cesse, c'était la haine calomnieuse de Guffroy et le devoir d'obéissance que
lui imposaient les volontés de la Convention ou les dangers de la République.
Il se plaignait amèrement de ce que le comité de sûreté générale, en faisant
saisir ses papiers, lui eût enlevé des moyens de défense. Le comité affirmait
que toutes les pièces qui avaient un intérêt personnel pour Lebon lui avaient
été rendues ; à quoi il répliquait que tout s'était fait hors de sa présence
et sans garantie. L'Assemblée passa à l'ordre du jour sur celte réclamation. — « Prenez,
dit-il en finissant, tel parti que vous jugerez convenable à mon égard ; la
déportation, le bannissement, la mort même, si le salut public la requiert
comme mesure d'urgence ; quelle que soit votre décision, elle me trouvera
soumis et n'altérera en rien les vœux que je forme pour la liberté, la
République et la représentation nationale. « Je
vous recommande ma femme et mes enfants. J'ai été bon père, bon fils, bon
époux, bon ami. Mes mœurs sont restées pures, ma probité irréprochable. » On
passa à l'appel nominal. Un représentant disait : — « Je n'ai vu, dans
tout ce qu'a dit Lebon, que le désir d'avilir la Convention » ; — il fut
averti par des murmures qu'il manquait de respect pour l'accusé. Déjà un
membre du comité de sûreté générale, qui avait prononcé des paroles
injurieuses à Joseph Lebon, avait été sévèrement repris par Delahaye, un
député de la droite. L'Assemblée
s'était déclarée en permanence pour terminer cette affaire. Le vote n'eut
lieu qu'a deux heures du matin. Les suffrages furent comptés. Mais aucune
publicité ne fut donnée aux motifs dont chaque représentant avait pu
accompagner son opinion. On ne fit connaître ni le nombre des votants, ni les
noms de ceux qui s'étaient prononcés pour ou contre l'accusation. Le
tribunal révolutionnaire avait été aboli. Joseph Lebon fut envoyé devant le
tribunal criminel d'Amiens, pour y être jugé selon la loi, qui retranchait le
jury d'accusation et le recours en cassation, dans le cas où l'accusation
émanerait du corps législatif et serait relative à une conspiration ou à un
attentat à la sûreté publique. Le
procès ne fut commencé que trois mois après. De graves événements avaient
changé complétement la situation. La réaction avait été vaincue. L'opinion
républicaine dominait la Convention. Elle n'en passa pas moins à l'ordre du
jour sur la réclamation de Lebon, qui protestait contre la suppression du
recours en cassation, en remontrant qu'elle ne devait pas être appliquée dans
la circonstance où il se trouvait. Ainsi le jugement de mort fut exécuté le
18 octobre 1795. Son emprisonnement et les poursuites commencées contre lui
duraient depuis quatorze mois ; il avait pu espérer souvent que ces longs
délais, qui ordinairement apaisent les esprits et détournent l'attention
publique, le sauveraient de la mort. Les vicissitudes qui plus d'une Sois,
pendant cet intervalle, avaient entraîné, puis détourné la Convention des
voies de la réaction, l'espoir d'une amnistie générale qui fut, huit jours
après, accordée à tous les conventionnels détenus ou poursuivis comme lui, ne
lui présageaient pas une fin si funeste. Cette sentence tardive produisit peu
d'effet. Les esprits étaient préoccupés par de graves circonstances et
n'étaient plus aussi vivement émus par les souvenirs de la Terreur. L'opinion
qui, quelques mois auparavant demandait son supplice, était assoupie, comme
aussi les sentiments de colère ou de pitié qu'auraient éprouvés ses amis de
la Montagne et des Jacobins. Beaucoup
d'années après sa mort, les lettres qu'il écrivait à sa femme pendant sa
longue détention ont été imprimées ; on y voit que, comme il le disait, il
était bon époux, bon père et capable d'impressions tendres et douces. Lebon
est un exemple de plus de la désorganisation que les passions politiques
peuvent produire dans une tune, et de cette espèce de démence volontaire qui
abolit toutes les inspirations de la morale et de la raison pour leur
substituer le sophisme et la déclamation. En
décrétant l'accusation de Joseph Lebon, en le renvoyant devant un tribunal où
sa condamnation était certaine, la Convention avait manifesté la volonté de
continuer à écraser le parti jacobin. Quelle que pût être à ce moment la
véritable intention d'une majorité incertaine et flottante, les représentants
qui travaillaient à constituer entre leurs mains un pouvoir régulier et
durable, afin de fonder et de maintenir la République, trouvaient utile à
leurs projets de réduire les révolutionnaires exaltés à chercher sauvegarde
et protection dans l'autorité souveraine dont allaient s'emparer lue
révolutionnaires politiques. Les rigueurs exercées contre quelques
terroristes étaient donc très-compatibles avec le dessein arrêté de réprimer
énergiquement, au moment opportun, le parti royaliste et cette réaction qui,
sans but déterminé, s'efforçait à briser le joug imposé sur la France par une
autorité née de la Révolution. Chénier
était en ce moment le plus ardent adversaire de ces deux partis, qui à ses
yeux n'en formaient qu'un. Le 24 juin il fit, au nom du comité de salut
public cl de sûreté générale, un rapport sur la situation de la ville de
Lyon. — « Les
massacres impies du 2 septembre se renouvellent, disait-il, avec une fureur
plus constante. Le midi de la France, si souvent déchire, est encore le théâtre
du crime. Lyon, cette cité malheureuse, est le point central où toutes les
passions aigries et plus encore les souvenirs contre-révolutionnaires et les
préjugés royalistes s'unissent pour commander l'assassinat, et pour attiser
le feu mal étouffé des dissensions civiles. « Je
viens vous affliger par le récit de nouveaux crimes ; mais le silence serait
une lâcheté coupable. La Convention ne peut, sans opprobre, tolérer de tels
attentats. Il est temps, pour la dignité de la représentation nationale, pour
le salut de la République, pour les principes de l'éternelle justice, de
prendre un parti vigoureux ; il faut que les hommes altérés de vengeance, les
émigrés et leurs amis, les fanatiques, les royalistes avides de destruction,
les terroristes anciens et nouveaux sentent leur faiblesse et gardent le
silence devant les fondateurs de la République et les vainqueurs de
l'anarchie. » Il
racontait les assassinats journaliers de la compagnie de Jésus.— « Elle
rappelle à grande cris les émigrés ; elle protège leur rentrée sur le
territoire de la République ; elle les reçoit dans son sein ; elle réalise
leurs espérances parricides ; elle force l'asile domestique et l'asile plus
saint des prisons ; elle proclame ses listes de proscription ; elle vous aux
poignards non-seulement les vrais terroristes que les tribunaux devraient
punir, mais tous ceux qui ont servi la Révolution ; elle jouit en idée de la
destruction prochaine des patriotes et du retour de la royauté, seul objet de
ses désirs, seul but de ses complots, seule récompense de ses crimes. « La
mode a changé pour les mots ; mais la marche des factions reste la même. On
égorge maintenant mi nom de l'humanité, à Lyon et dans le midi de la France. « Qui
pourrait nier que le but de ces associations coupables ne soit la ruine de la
République et le rétablissement du despotisme royal ? Tous les indices, les
correspondances, les preuves le démontrent jusqu'à l'évidence. Les scélérats,
qui tyrannisent les bons citoyens de Lyon, ne déguisent plus leurs projets
coupables. Quel serait donc l'aveuglement qui pourrait porter quelques hommes
à méconnaître des complots si manifestes, faciles à étouffer si nous leur
opposons l'activité, la prudence et l'union ; mais bien redoutables si on
leur oppose seulement des efforts isolés, des vues diverses, des mesures
incertaines et lentes, un esprit d'insouciance. » C'était
surtout à l'opinion lyonnaise que Chénier reprochait cette insouciance et il
en disait la vraie cause. — « Les inconcevables ravages qui ont marqué
la trace des dominateurs anarchistes, le sang dont ils ont rougi les fleuves,
les cruels souvenirs qu'ils ont laissés, rendent les citoyens presque
indifférents sur les vengeances qui s'exercent aujourd'hui. » Il
ajoutait et s'étonnait, à tort, que dans les villes du midi la même populace
qui avait concouru aux massacres de la Terreur, s'associât maintenant aux
sanglantes exécutions des compagnies de Jésus et du Soleil. Il accusait la
molle complaisance des corps administratifs de Lyon et l'inertie de la garde
nationale. — « Mais,
disent les auteurs et les partisans des massacres, on ne veut point punir les
terroristes. Tel était en 1792 le langage des septembriseurs, ils accusaient
la lenteur des procédures légales. Mais, pour les uns comme pour les autres,
massacrer des coupables dont on n'est point juge, c'est, non pas punir le
crime, c'est le commettre. D'ailleurs est-il donc vrai que nous ne voulions
pas punir les agents de la Terreur ? Ne sont-ils pas désarmés, emprisonnés,
livrés aux tribunaux ? La Convention a-t-elle donc traité avec eux ?
Victorieuse par son courage, par son seul courage au 9 thermidor,
mérite-belle ni peu de confiance ? N'a-t-elle point bravé les poignards en
germinal et en prairial ? Ces portes brisées par les rebelles ne
témoignent-elles pas de ses dangers et de son intrépidité ? Cette tribune ne
porte-telle pas les marques de balles parricides et les traces dit sang de
Féraud ? « Les
meurtriers sentent faire croire que le gouvernement approuve leurs massacres.
C'est aux cris de Vive la Convention ! qu'ils ont été commis. Tel est
le système d'avilissement suivi contre vous depuis votre première séance
jusqu'à l'époque actuelle. Alors
Chénier s'indignait contre les écrivains, dont les journaux et les pamphlets
calomniaient ou compromettaient la Convention : il s'exprimait sur eux dans
les termes les plus injurieux. Ce
rapport écrit dans un style déclamatoire, et avec une exagération qui nuisait
à l'effet des détails véridiques et des sentiments de justice, se terminait
par une péroraison très-oratoire aussi, mais qui exprimait une opinion plus
puissante que ne le supposait le parti royaliste. A travers ce langage
pompeux, on pouvait voir pourquoi la République allait être invinciblement
établie. — « Et
quel serait donc désormais l'espoir des républicains qui, durant six années
de révolution, purs d'intrigues et de tyrannie, ont bravé tant de périls, ont
déjoué tant de complots, ont terrassé tant de factions ? Vous, braves
défenseurs de la patrie, libérateurs de la Belgique et de la Hollande,
vainqueurs du Palatinat : vous qui avez planté l'étendard tricolore sur les
cimes des Alpes et des Pyrénées ; vous qui avez triomphé de la guerre civile
et défendu nos ports contre les ambitieux projets de l'Angleterre, quel
serait le prix de vos veilles, de vos fatigues, de vos combats ? Quelle
serait la récompense du sang généreux que vous avez versé ? « Ainsi,
quatre années de victoires remportées pour la République n'auraient d'autre
résultat qu'une royauté nouvelle ? La ligue de vos ennemis, devenue puissante
à force de défaites, n'aurait supporté de si fréquentes humiliations, de si
éclatants revers que pour terrasser plus sûrement dans l'intérieur non
défenseurs invincibles dans les batailles ? « Et
vous, mânes glorieux des représentants et des généraux persécutés par les
tyrans couronnés, immolés par les tyrans populaires, la royauté que vous avez
abattue se relèverait-elle du sein des ruines pour insulter à votre cendre ?
Irait-elle au sein des tombeaux chercher d'un regard avide les débris
inanimés du héros[13] de Spire et de Mayence, et la
dépouille encore imposante des vingt-deux qui marchaient à l'échafaud, comme
nos armées à la victoire, en chantant l'hymne du triomphe et en votant pour
la République l'immortalité qu'ils partageront avec elle ? L'orateur
continuait par une prosopopée où Vergniaud, du fond de sa tombe, exhortait
les. Français à la concorde, à l'oubli des vengeances, à la liberté, à la
République. Enfin,
comme dernière conclusion de ce discours, qui était un manifeste politique
plutôt que l'exposé des motifs d'une loi, Chénier célébrait d'avouer
l'établissement républicain, que la Convention allait fonder. — « Une
constitution sage, républicaine, organisatrice, aussi contraire au despotisme
d'un seul qu'au despotisme de la multitude, s'élèvera bientôt sur les débris
impurs de ce monument anarchique, dont la base était posée sur des cadavres
sanglants. La République, victorieuse de toutes les armées, de toutes les
factions liguées contre elle, n'aura plus à gémir sur des forfaits impunis,
et la loi vengeresse du crime, tutélaire des vertus, des talents, des
propriétés, de l'industrie, purifiera nos brillantes contrées qui fourniront
un exemple éternel aux bons citoyens et seront bientôt les délices de tous
les républicains, de tous les hommes éclairés, de toua les amis du genre
humain. » Ce
discours était l'expression fidèle et animée des opinions et des sentiments
qui dominaient alors dans la Convention ; il fut souvent interrompu par les
plus vifs applaudissements, et le décret présenté par les comités fut adopté
it l'instant même sans discussion. — Les
pouvoirs des corps administratifs siégeant dans la commune de Lyon étaient
suspendus. — Le maire, l'agent national et l'accusateur public étaient mandés
à la barre de la Convention ; — l'état-major de la garde nationale était
cassé ; — la police de la ville passait à l'autorité militaire ; — les
auteurs des massacres, les émigrés qui pouvaient se trouver dans la commune,
tous les membres de la compagnie d'assassins dite de Jésus, devaient être
dans les vingt-quatre heures traduits devant le tribunal criminel de
Grenoble. Le
rapport de Chénier n'eut pas fans le public le même succès qu'à l'Assemblée.
Il sembla une déclaration de guerre contre la réaction ; de toutes parts, à
Paris surtout, on regarda comme calomnieuse et menaçante l'accusation de
royalisme dirigée contre le parti modéré. Les journaux de cette opinion
furent unanimes dans leur déchaînement contre Chénier. Une
pétition signée par deux cents citoyens de la ville de Tours avait demandé
que les registres de la société populaire et du comité révolutionnaire
fussent communiqués à une commission qu'ils avaient formée. Ils voulaient y
rechercher la trace des dénonciations el des actes arbitraires, afin d'en
poursuivre les auteurs. Dans la disposition où semblait être l'Assemblée, on
aurait pu croire qu'elle improuverait et interdirait ce genre de poursuites ;
au contraire des représentants d'opinion très-républicaine, entre autres
insistèrent pour « que les scélérats qui avaient dominé avant le 9
thermidor ne pussent échapper à la vengeance nationale. — De toutes parts les
citoyens réclament vengeance ; il faut que les tribunaux rendent nue prompte
justice, que les coupables soient frappés sans délai. « On
affecte un langage étudié pour vous inspirer des craintes ; on déclame contre
le royalisme, ou cherche à vous faire comprendre, sous cette dénomination
vague et non prouvée, des honnêtes gens, qui ne sont ralliés à vous pour vous
défendre contre les poignards des soi-disant patriotes opprimés. « On
exagère la force du royalisme ; on diminue le nombre de vos amis, en les
rendant suspects. Soyez en garde contre les déclamations. Accueillez de
nouveaux frères qui se réunissent à vous, qui ont été prescrits ou
persécutés, et qui ne demandent qu'à vivre sous la protection d'un
gouvernement républicain. » La
question fut renvoyée aux comités. Ils cherchaient vainement à se donner un
caractère de force et à exercer une action puissante hors de la Convention.
Leur pouvoir était sans racine ; leur position et leur origine les
condamnaient, non pas à tenir la balance égale entre les diverses factions,
mais à les prendre alternativement pour auxiliaires, cédant à l'une pour
réprimer l'autre. De là de continuelles vacillations ; après avoir applaudi
le discours de Chénier, il fallait en quelque sorte le désavouer. Les
sections de Paris étaient loin d'être aussi formidables que l'ancienne
Commune ; elles n'avaient pas l'autorité d'une administration centrale ;
elles agissaient sans ensemble ; toutes n'avaient pas la même opinion. Elles
étaient des espèces de club, où des discours étaient prononcés, où des
adresses à la Convention étaient rédigées. Comme points de ralliement pour la
garde nationale, seule défense de l'Assemblée, elles avaient plus
d'importance ; les comités l'avaient si bien pensé, qu'ils formaient en ce
moment une légion de police placée directement sous leurs ordres. C'était
surtout dans les sections que le discours de Chénier avait produit de
l'irritation. La section Lepelletier se présenta à la barre quelques jours
après. —« Ne parle-t-on, disait l'orateur, des tentatives du royalisme
que pour nous faim oublier les crimes du Terrorisme ? Quelle est donc cette
inconcevable politique ? On poursuit les brigands qui massacrent au nom de
Jésus ; et l'on protège, nu met en liberté ceux qui out massacré au nom de
Robespierre. La Convention a ordonné qu'on Ire désarmât, et on veut
maintenant que des armes leur soient rendues. On se plaint que nous ayons
exécuté vos ordres, nous qui, en prairial, avons partagé ms dangers, nous qui
étions déterminés périra avec vous. Au lieu de retenir les Terroristes en
prison, ainsi que vous le vouliez le 1er prairial, on veut faire des procès
en règle ; on demande des pièces. On ne compte pour rien la voix publique. Il
eût mieux valu ne jamais sévir contre ces scélérats que de leur rendre
aujourd'hui les poignards qui leur ont été arrachés. Cette funeste indulgence
causera de nouveaux désastres. Louvet
était président t son journal et ses discours étaient au moins aussi vifs
contre la Réaction que le rapport de Chénier. Néanmoins il répondit que
l'Assemblée n'oublierait jamais que, dans les jours de péril, la section
Lepelletier avait couru la première aux armes pour défendre la République et
la représentation nationale. Il ajoutait que la pétition avait été entendue
avec intérêt. Un
membre du comité de sûreté générale annonça qu'on s'occupait de mesures à
prendre contre l'espèce d'hommes dont la section venait de parler. Une
autre section vint se plaindre d'une décision du comité de sûreté générale ;
il avait mis en liberté deux hommes de sang dont elle avait subi la tyrannie
pendant la Terreur, et leur avait fait rendre des armes. C'était l'assemblée
générale de la section qui, autorisée par un décret du 1er prairial, les
axait incarcérés. De semblables réclamations arrivaient aussi des départements.
Le comité de sûreté générale était évidemment devenu accessible aux
sollicitations des Terroristes ; ils avaient retrouvé des protecteurs parmi
les représentants. Précisément
à cette époque la Convention employait une partie de ses séances à délibérer
sur l'accusation de Joseph Lebon, et peu de représentants se risquaient à le
défendre ; de sorte qu'elle offrait aux regards du public un aspect
d'hésitation et de votes contradictoires, qui, de jour en jour, diminuait le
respect et la confiance. Les
magistrats de la ville de Lyon avaient été mandés ; ils comparurent à la
barre le 13 juillet. Le président leur demanda des explications sur les
crimes qui avaient été commis ; sur la compagnie de Jésus ; sur la conduite
des autorités. Le maire parla d'abord de l'effet qu'avait produit à Lyon le
décret rendu sur le rapport de Chénier. Il avait été tel, que les
représentants en mission avaient dû en atténuer la sévérité. Puis l'orateur
entra dans les plus grands détails sur les différents meurtres qui avaient eu
lieu ; il expliqua comment il avait été impossible aux magistrats de les
prévenir ou de les empêcher la force publique, mise à leur disposition, était
évidemment insuffisante pour réprimer l'effervescence populaire, excitée par
des hommes étrangers à la ville. Les représentants en mission avaient tout
aussi vainement interposé leur autorité ; la police était devenue difficile
depuis que des ruines de maisons et des amas de décombres servaient d'asile
aux malfaiteurs. Le maire justifia aussi les autorités du reproche de
négligence sur la rentrée des émigrés. — « La municipalité, disait-il,
n'a point, d'après la loi, permission de refuser un certificat de résidence
lorsqu'on lui présente l'attestation de neuf citoyens de la commune. » Plusieurs
faits rapportés par Chénier furent contestés, d'autres expliqués : au total,
l'exposé des magistrats ne prouvait pas que le tableau affligeant de la
situation de Lyon eût été fort exagéré ; mais ils disaient avec 'Vérité que
dans l'état de désordre général, dans l'impuissance de toutes les autorités,
à commencer par la Convention, il était injuste d'imputer les crimes à la
connivence ou à la négligence des fonctionnaires et à l'esprit de la
population lyonnaise. Il protesta que l'opinion y était favorable à la
République et à la Convention ; qu'elle souhaitait le bon ordre, et que,
malgré les cruels souvenirs de tant de malheurs, elle aimait et respectait
les lois. Pour écarter les calomnies répandues contre les Lyonnais, le maire
rapporta un fait qui excita les applaudissements de l'Assemblée : « Lyon,
comme toutes les villes de France, manquait de pain ; chaque habitant était
réduit à une ration de quatre onces de riz par jour. Un convoi de cinquante
mille quintaux, destinés à l'approvisionnement de Paris, traversait la ville
; les voituriers devaient recevoir à Lyon un payement de six cent mille
livres ; les caisses publiques étaient vides ; les voituriers refusaient de
continuer leur route ; une souscription lut proposée et remplie aussitôt
parmi le commerce, et le convoi continua sa marche. » Dans ce tente
moment on répandait à Paris le bruit que les Lyonnais faisaient des
approvisionnements pour soutenir en nouveau siège. Ces
explications furent accueillies avec bienveillance ; les représentants qui
avaient eu récemment des missions à Lyon, attestèrent le zèle el le dévouement
des magistrats, et le bon esprit de la population. Toutefois, après quelque
discussion les honneurs de la séance ne furent pas accordés à la députation
lyonnaise. Louvet et Berlier objectèrent que ce serait préjuger le résultat
de l'examen que les comités étaient chargés de faire. Cependant,
loin de se calmer, l'agitation des esprits allait croissant : la guerre de la
Vendée rallumée, les émigrés descendus à Quiberon, l'état des provinces du
Midi avaient suscité l'inquiétude et l'irritation d'un grand nombre de
conventionnels ; les comités de gouvernement avaient changé de direction, ce
n'étaient plus les Jacobins qui leur donnaient l'alarme, mais les royalistes.
La surveillance et les rigueurs se portaient maintenant de ce côté ; le
gouvernement renonçait à la popularité qu'avait pu lui accorder l'opinion
réactionnaire et comprenait que sinon la République, du moins la domination
des hommes sortis de la Révolution allait être mise en question. La jeunesse
parisienne s'animait de jour en jour davantage ; les assemblées de section s'échauffaient
en voyant que les Terroristes reprenaient courage et influence. Les
agents royalistes ne trouvaient pas dans cette disposition des esprits les
éléments d'un complot pour la contre-révolution, mais ils se mêlaient au
mouvement d'opinion qui se déclarait contre le gouvernement conventionnel. Une
autre cause de désordre jetait de trouble à Paris ; la dépréciation rapide
des assignats avait créé un trafic des espèces monnayée qui était tombé aux
mains de gens sortis du plus bas étage de la population, des piliers de
tripots, des filous, des repris de justice ; ils tenaient leur bourse
d'échange dans les rues et les carrefours, le plus souvent an perron du
Palais-Royal, en face de la rue Vivienne. Pourchassés per les agents de
police, ils se trouvaient parfois assez nombreux pour résister ; alors il en
résultait des tumultes où les personnes et les boutiques étaient mises en
danger. Le comité de sûreté générale, qui commençait à voir partout des
conspirations, attribuait ce désordre aux manœuvres de l'étranger. Depuis
que le gouvernement avait cessé de poursuivre les Jacobins dénoncés par les
sections, les jeunes gens recommençaient à faire du tapage dans les théâtres.
Il y avait des luttes au parterre pour faire chanter le Réveil du peuple ou
pour interdire la Marseillaise. La Convention avait formellement ordonné que
cet « hymne de liberté et de victoire n serait exécuté dam la séance où elle
célébrait l'anniversaire du 14 juillet et tous les jours à la garde montante.
C'en fut assez pour irriter la jeunesse, qui n'était plus celle de Fréron. — « La
Convention veut donc faim revivre la Terreur, disait-ou, puisqu'elle veut
entendre le chant qui accompagnait à l'échafaud les victimes de Robespierre. » Un soir
où le parterre de l'Opéra était bruyant et tumultueux, la police fit arrêter
deux acteurs de l'Opéra-Comique, qui étaient à la tête des crieurs et qui
demandaient le Réveil du peuple. Cet acte de rigueur augmenta la fermentation
; le lendemain, une réunion eut lieu au café &Chartres où l'on résolut de
se trouver on force à l'Opéra t la dispute s'engagea vivement au sujet de la
Marseillaise et du Réveil du peuple ; il y eut des sabres tirés et des coups
donnés. Les gens sages tentèrent de s'interposer ; Merlin de Thionville, afin
de calmer lm esprits, protesta que la Convention ne pensait pas à rétablir la
Terreur. La jeunesse demandait aussi à grands cris la liberté des deux
acteurs mis en arrestation. Le tumulte continua longtemps ; un adjudant
général fut fort maltraité ; un antre officier s'offrit pour aller porter au
comité de sûreté générale la demande de délivrer les prisonniers. Lorsqu'il
revint, apportant un refus, le vacarme redoubla : un représentant fut reconnu
dans une loge et insulté ; le spectacle fut interrompu, et la foule des
jeunes gens, se recrutant en route, parvint jusqu'à la porte du comité de
sûreté générale. Les précautions avaient été prises, la garde était renforcée
; on admit quelques jeunes gens, et ils entendirent un refus formel. Environ
soixante tapageurs furent arrêtés, mais la plupart relâchés presque aussitôt
après. Le
gouvernement conventionnel n'eut point la pensée d'user de sévérité, mais il
reconnut combien cette opinion, qui quelques semaines auparavant faisait sa
farce, lui était devenue contraire ; beaucoup de cris et de menaces contre la
Convention furent proférés. Toutefois, le rapporteur, qui rendit compte de ce
tumulte à l'Assemblée, parla avec indulgence dos citoyens trompés par leur
jeunesse et leur inexpérience ; il attribuait les mauvais desseins et les
provocations coupables aux étrangers, aux agioteurs, à des anarchistes
désespérés et aux ennemis de la liberté. Il
était impossible de méconnaître la gravité de ces symptômes. Ils ne
prouvaient pas que le mal fût déjà profond à Paris, mais à ce moment l'ordre
et la paix étaient loin d'être rétablis dans l'ouest et dans le midi. Le
comité de salut public jugea qu'il était indispensable de montrer plus
d'énergie et d'annoncer au parti qui se formait contre la Convention qu'il ne
devait compter ni sur la complaisance ni sur la mollesse du gouvernement. Boissy
d'Anglas entretint l'Assemblée de la situation de Paris. — « Elle est
telle, disait-il, que la liberté publique est menacée comme aux jours des
plus grands dangers ; mais heureusement il existe un moyen infaillible de
changer cette situation. C'est de la faire connaître aux citoyens même qui
s'agitent autour de vous. Pour la plupart, ils sont amis de la liberté ; ils
ont combattu glorieusement pour elle, mais ils sont égarés par un petit
nombre de scélérats artificieusement coupables, stipendiés par l'étranger. » L'orateur
s'indignait qu'on eût pu supposer et dire que la Convention voulait remettre
la Terreur à l'ordre du jour, et que tel était l'avis de ses comités. On
allait jusqu'à raconter que ce plan y avait été discuté et adopté. On
désignait ceux qui l’avaient appuyé et ceux qui l'avaient combattu. Ce
bruit public, ainsi que cela Se passe ordinairement, était l'exagération d'un
fonds de vérité. Il y avait réellement dans les comités deux partis s Fun qui
était animé des méfiances et des haines démocratiques ; l'autre ami de la
liberté, plus ou moins enclin à la République, résolu à se préserver d'une
réaction royaliste, mois sans revenir aux moyens révolutionnaires. Boissy
d'Anglas était de ceux-là. Il
parla donc avec une bienveillante indulgence de cette Ionie « d'hommes qui
sentaient cruellement le poids des fers qu'ils avaient portés pendant la
Terreur... » La calomnie lette a représenté la Convention comme prête à.
faire revivre cette tyrannie. Ainsi « des amis de la liberté ont été
entraînés à combattre la liberté. » En les
excusant ainsi, Boissy d'Anglas attribuait à la perfidie du, gouvernement
anglais les manœuvres qui les égaraient. Le génie machiavélique de la cour de
Londres avait cherché an sein même de la France un germe de désordre. — « C'est
lui qui maintenant fait massacrer des prisonniers dans le Midi ; qui vomit
sur nos frontières un ramas infâme de traitres ; qui souffle de nouveau la
guerre civile dans la Vendée ; qui stipendie l'Autriche en exigeant d'elle un
dernier effort ; qui négocie dans le Nord pour nous préparer de nouveaux
ennemis ; qui répand à Paris ses émissaires et ses guinées pour égarer nos
meilleurs citoyens ; qui parle de rétablir lu royauté et semble s'armer pour
cette cause. Si, après avoir été livrée aux vengeances implacables et sanglantes
des émigrés, la France pouvait parvenir à être gouvernée par un despotisme
paisible, vous verriez l'Angleterre favoriser ceux qui redemanderaient la
République. « Un
mot de vous détruira les complots et ramènera sous les drapeaux sacrés de la
loi les citoyens qu'on en voudrait détacher. Non, vous ne voulez pas rétablir
la Terreur. » La
salle retentit d'applaudissements ; Dubois Crancé s'écria : — « Non nous
ne voulons point ramener la Terreur ; mais nous ferons toujours la guerre la
plus cruelle aux royalistes comme aux Terroristes. » — « Pas plus
de terreur que de roi, ajoutait Legendre ; pas plus de roi que de Jacobins. Boissy parla
encore longtemps sur ce thème et termina en disant — « Encore quelques
instants, et la liberté publique sera invariablement fondée. Une constitution
sage et ferme assurera le bonheur de tous, réprimera à jamais les factions de
toute espèce et établira un gouvernement observateur de la liberté,
protecteur des propriétés et des personnes, digne enfin de guérir les
blessures faites par tous les tyrans qui ne sont plus. » La
Convention décréta qu'elle ferait une proclamation, afin d'éclairer les
citoyens sur les pièges dont on les environnait et les rappeler à
l'obéissance et au respect dus à l'autorité publique. Cette
proclamation était rédigée d'avance par Chénier. C'était en termes plus
pompeux une répétition du discours de Boissy. — « Nous n'avons vaincu ni
pour des Jacobins, ni pour des rois. Nous avons combattu, nous avons vaincu
tous ensemble pour la liberté. Après avoir terrassé les nombreuses armées dus
rois et la faction colossale des anarchistes révolutionnaires, il suffira
d'un coup d'œil pour dissiper ce nuage d'insolents pygmées, qui osent
méconnaitre l'autorité nationale. » L'opinion
parisienne, qui était si souvent accusée d'être favorable aux royalistes, ne
fut pas même assez hardie pour réclamer officiellement contre la sanglante
exécution des prisonniers de Quiberon. La prudence politique alla jusqu'au
point que plusieurs sections vinrent féliciter l'Assemblée de la victoire que
venaient de remporter les braves défenseurs de la patrie sur les émigrés qui
usaient osé souiller le territoire de la liberté. — « Le récit de ce
triomphe a électrisé nos rimes ; notre énergie en a doublé et nous avons
aussitôt juré de faire éprouver le même sort à ceux qui par un autre chemin
tendent aussi à l'anéantis-sentent de la République. » Les
pétitionnaires voulaient surtout qu'à cette excessive rigueur contre les
émigrés ne vint pas s'ajouter une indulgence sympathique pour les
Terroristes. Non-seulement on ne commençait aucune poursuite contre ceux qui
avaient été emprisonnée, mais le comité de sûreté générale en mettait chaque
jour quelques-uns en liberté. La
section de l'Observatoire envoya une députation à l'Assemblée. Elle avait
pris soin de déléguer des hommes d'un âge avancé, afin de ménager les
préventions que la jeunesse avait inspirées. — « Dans
le sein de la Convention, disait l'orateur, on a donné le nom de patriotes
opprimés, de victimes d'une nouvelle terreur, à ces patriotes qui, sous le
règne de Robespierre, assassinaient l'innocent ; dans le même moment on
nommait royalistes et partisans des rebelles émigres, les républicains zélés,
qui, obéissant à vos lois, après SOUS avoir glorieusement défendus, ont
signalé, désarmé, mis dans l'impuissance de nuire les partisans atroces de la
Terreur. « Nous
voyons reparaître parmi nous et par vos ordres, les hommes que vos décrets
avaient séquestrés de la société. Voulez—vous rendre aux assemblées
politiques leurs éternels agitateurs, leurs dominateurs despotiques, les
hommes qui sont venus dans votre enceinte égorger un de vos collègues avec
les armes que vous leur aviez imprudemment laissées. Se pourrait-il que la
Montagne, s'agitant encore, reprit son influence funeste et sa meurtrière
domination. « Nous
le jurons par le 9 thermidor, nous le jurons par la liberté, nous répandrons
jusqu'à la dernière goutte de notre sang avant que le règne de la Terreur
soit rétabli. Le
pétitionnaire exposa alors le motif spécial de la démarche dont la section
l'avait chargé. Depuis quel, fines jours le comité de législation avait
présenté un projet de décret qui était devenu très-nécessaire. Les rébellions
et les complots des Jacobins, les plaintes portées contre les méfaits des
agents de la Terreur avaient motivé un grand nombre d'arrestations qui, au
point de vue légal, étaient arbitraires. Hormis l'énorme différence du nombre
et la différence plus grande des motifs de cette mesure, on pouvait dire que
la Réaction avait une loi des suspects. Cet état de choses ne pouvait se
prolonger, et le comité de législation avait proposé un examen général des
motifs qui avaient déterminé l'arrestation de chaque détenu ; afin que les
uns fussent mis en liberté, s'il n'y avait point de faits à leur charge, et
les autres traduits devant les tribunaux ordinaires. Le
projet de décret se rapprochait autant que possible du droit commun. Or un
des griefs du parti révolutionnaire était la partialité des juges et des jurés
; les uns, disait-on, étaient Girondins ou monarchistes, les autres organes
de l'opinion réactionnaire, Le cours légal des procédures était favorable aux
accusés modérés ou royalistes, préjudiciable aux accusés jacobins. Aussi le
côté gauche s'était opposé au projet et avait proposé de confier à une
commission de douze membres élus dans la Convention, l'attribution souveraine
de mettre en liberté les détenus ou de les envoyer comme accusés devant les
tribunaux. L'Assemblée ; soit à un montent où le parti révolutionnaire avait
plus d'influence, soit un jour off il se trouvait plus nombreux, venait de décréter
en principe la formation de cette commission ; le comité de législation
devait rédiger le décret sur cette base. C'était
contre cette décision que réclamait la rection de l'Observatoire. — « Elle
y voit, disait son orateur, une cumulation de pouvoirs et, par conséquent, le
despotisme. » On
murmurait à gauche ; à droite on s'écriait : — « Les hommes du 31
mai prétendent-ils encore dominer ici ? » — « Rendez
à la justice son libre coure, continua le pétitionnaire. Renvoyez aux
tribunaux les pièces nombreuses qui constatent les délits inouïs des anciens
oppresseurs de notre section. Nous demandons aussi que vous acheviez d'éloigner
de votre sein tous ceux contre lesquels existent des dénonciations graves et
prouvées. » Le
président, La Réveillière-Lépeaux répondit : — « La Convention
abhorre tous les factieux, tous les hommes de sang ; elle punira tous les
coupables, quel que soit le masque dont ils se couvrent. Les honneurs de la
séance nous sont accordés. » Dubois-Crancé
et plusieurs autres députés de la gauche s'étaient approchés de la barre et
parlaient vivement aux pétitionnaires. Le président leva la séance, et alors
commença une scène scandaleuse. Dubois-Crancé disait : — « Vous êtes dupes
des contre-révolutionnaires. Si vous voulez faire juger les hommes que vous
appelez Terroristes, envoyez aussi devant la justice les royalistes suspects
qui ont été mis en liberté après le 9 thermidor. Voulez-vous avoir la guerre
à l'intérieur, quand nous avons la paix au dehors ? » Le
pétitionnaire s'indigna de cette comparaison des honnêtes gens détenus
pendant la Terreur avec des hommes qui pour la plupart avaient assassiné,
pillé ou volé. — « Nous demandons seulement, répliqua-t-il, la
Convention soit juste. » Dubois-Crancé
entra en fureur, traita les pétitionnaires de brigands, en jurant comme le
dernier des crocheteurs. — «
Voilà, dit un officier de la garde nationale, une grande preuve de respect
pour le droit de pétition. » Le
président remonta au fauteuil, essaya inutilement de calmir le désordre, et
la séance se termina au milieu du bruit. Trois
jours après, Dubois-Crancé s'excusa de sa vivacité déplacée. — « Né et
élevé dans les forêts des Ardennes, j'y ai sucé avec le lait une sorte
d'âpreté que l'amour de la liberté peut encore exalter. » Par
suite de cette âpreté, il fit un discours d'une extrême violence contre la
Réaction et le royalisme. — « Citoyens,
disait-il, ne prenez point le change. Il est une classe d'hommes en France
pour qui vous êtes tous des Terroristes ; car tous vous avez déclaré le roi
coupable de haute trahison et voté la République ; aux yeux de ces hommes, ce
grand acte de justice est un crime ineffaçable. » Cette
parole de Dubois-Crancé expliquait mieux qu'aucune autre le vrai de la
situation. Le 21 janvier était le mot de ralliement pour la majorité des conventionnels. Un
autre aveu lui échappait aussi : Il se plaignait que le comité de
législation n'eût pas encore proposé l'établissement de sur la commission des
douze, destinée à mettre les détenus eu liberté. Il voulait que la loi fît
rendue avant les élections, afin que les réactionnaires n'eussent pas le
champ libre dans les assemblées primaires. Il demandait
encore que le comité rendit enfin compte de l'examen qu'il usait dû faire dos
dénonciations portées contre plusieurs représentants. — « N'a-t-on pas
eu assez de temps pour combiner les attaques et accumuler les témoignages ?
N'êtes-vous point las d'être renvoyés sans cesse à un plus ample informé et
d'être ainsi le point de mire de tons les malveillants N'est-il pas temps de
dire aux Français que ce qui reste de leurs représentants a été épuré nu
creuset de toutes les passions, et mérite la confiance des bons citoyens en
même temps que la, haine des aristocrates ? » Les
excuses de l'orateur avaient été écoutées avec bienveillance ; le reste de
son discours avait excité de fréquents murmures. La gauche demanda
l'impression, la droite se récria, et la séance devint tumultueuse. L'ordre
du jour fut mis aux voix et rejeté à une faible majorité. Des deux côtés on
s'était levé, et réciproquement on se disait des paroles injurieuses. — « Messieurs
de la ci-devant Montagne, vous n'êtes pas encore les maîtres ! » disait
Bailly. — « Non, non, jamais ! » lui répondaient toua les modérés ; et
les tribunes retentissaient d'applaudissements. L'Assemblée
décréta d'abord l'impression des excuses que Dubois-Crancé avait présentées.
Puis la discussion recommença, avec la même vivacité, sur le reste du
discours. On
demandait l'ordre du jour, Henry Larivière s'élança à la tribune. — « Je
demande la question préalable : l'ordre du jour ne suffirait point à marquer
notre improbation. » Depuis
que les Thermidoriens la combattaient, après l'avoir excitée, Henry Larivière
était devenu l'orateur le plus animé de la Réaction ; il répéta une phrase où
Dubois-Crancé avait paru assimiler les proscrits du 31 mai aux représentants
poursuivis ou décrétés d'accusation, après les journées de germinal et de
prairial c'était le passage qui avait excité le plus d'irritation dans
l'Assemblée. — « Quelle
direction veut-on donner à l'opinion publique ? Quoi ! parce que le peuple
français est dégoûté de voir couler le sang ; parce que vous vous êtes montrés
généreux et humains ; parce que vous avez voulu pardonner, on veut en
profiter pour faire tourner contre vous votre propre indulgence ; on veut
recouvrer une autorité meurtrière pour égorger de nouveau la nation. Mais,
malheureux, que faites-vous ? Quel est votre égarement ? On était sur le
point de vous pardonner ; on vous oubliait du moins, et vous ne pouvez rester
un moment dans cette obscurité salutaire ! » — Les applaudissements
des tribunes soutenaient et encourageaient l'orateur. — « Nous n’avons pas besoin de portion ! n'écriait la Montagne, nous voulons
la justice. » — « Depuis
un mois, les hommes que je viens de désigner, non-seulement cherchent à
s'échapper à travers les événements, mois encore à les tourner contre sous.
Si vous n'arrêtez pas cette autre réaction, beaucoup plus funeste que celle
dont on parle tant, vous reverrez ces hommes revenir sur vous, armés de leur
énergie furibonde, de leur patriotisme meurtrier. « Ce
qui les met sur des charbons ardents, c'est la victoire ; c'est la paix ;
c'est le grand jour de la justice, qui repousse la domination dont ils sont
avides. « Nous
ne voulons ni demi-liberté, ni demi-probité, ni demi-justice. Malheur à celui
à qui cet ordre de choses ne conviendra point ! celui qui a fait périr
l'innocent, périra ; celui qui a volé, restituera ; celui qui a nagé entre
deux eaux, vivra dans la honte et le mépris. « Tartuffes
en morale comme en politique, écoutez-moi. Vous n'avez plus qu'un moyen de
vous sauver : c'est de faire désormais autant de bien que vous avez fait de
mal. Rappelez à votre mémoire les événements où vous avez assisté. Qu'ont
produit à leurs auteurs les journées du 31 mai, de germinal, de prairial ?
l'échafaud. Il a été rougi du sang de ceux qui l’avaient élevé ; mais, ce qui
est plus affligeant, c'est que ces grands criminels ont entraîné la punition
de beaucoup d'infortunés qui n'auraient jamais été coupables, s'ils avaient
eu le bonheur de ne vous jamais connaître. «
Qu'importe à la République la rixe qui s'est élevée entre Dubois-Crancé et un
pétitionnaire ? Je viens de parcourir beaucoup de départements ; ils vous
sont inviolablement attachés, mais à condition que vous suivrez la route
tracée par le 9 thermidor ; et que vous ne mêlerez pas un alliage impur aux
mesures de justice et d'humanité. Je propose la question préalable sur
l'impression de la seconde partie du discours de Dubois-Crancé. » Henri
Larivière descendit de la tribune au milieu des applaudissements de la droite
et des spectateurs. Une immense majorité adopta sa proposition. Les
républicains zélés avaient abusé de l'avantage qu'ils avaient obtenu pendant
un moment. L'Assemblée, dans un désir d'équilibre et de modération, était
toujours rejetée du côté opposé ans manifestations excessives. Trois jours
après cette séance, Girod Pourol, au nom du comité de législation, présenta
le rapport, souvent demandé, sur les plaintes nu dénonciations qui avaient
été portées coutre les représentants en mission pendant la Terreur. Lequinio
mit été difficile à défendre ; il y avait notoriété publique de sa conduite à
Rochefort et dans la Vendée. Il s'était trouvé humain et modéré en
comparaison du général Turreau et de Carrier ; mais leurs excès, qui avaient
suivi les siens, ne pouvaient être une circonstance atténuante. Bonn un
mémoire justificatif, il disait : — « J'ai pu avoir tort de manger
avec l'exécuteur des jugements criminels, mais re n'est qu'une erreur, que
deux de mes collègues ont commise avec moi ; car ils étaient à ce repas, J'ai
voulu rendre un hommage éclatant à l'égalité et détruire un préjugé funeste...
Je n'ai point, comme le prétendent mes dénonciateurs, forcé des enfants à
tremper leurs pieds dans le sang de leur père. Il est vrai qu'un jour de fête
publique, mea collègues et moi, nous sommes montés sur l'échafaud pour
haranguer le peuple ; mais, ce jour-là, il n'y avait pas eu d'exécution. » Un
représentant, nommé Blutel, qui avait récemment été envoyé en mission à
Rochefort, confirma presque tous les faits rapportés dans la dénonciation.
Lesage d'Eure-et-Loir ajouta : — « Lequinio est aussi accusé de vol. La
Convention doit faire constater le fait ; c'est une précaution dont l'exemple
d'Esnue Lavallée a prouvé la sagesse. Lorsque les scellés ont été apposés
chez lui, on a trouvé des calices, des ciboires, de riches ostensoir%. Je ne
pense pas que l'Assemblée veuille renvoyer devant les tribunaux ceux de ses
membres dont elle décrète l'arrestation ; mais notre devoir est de vérifier
les faits qui motivent cette mesure, et de bien savoir la vérité. Or la
municipalité de Vannes a dressé procès-verbal de l'envoi de deux barriques
d'argenterie, envoyées par mer, de Rochefort, au frère de Lequinio. »
L'arrestation fut prononcée. Lanot,
dépoté de la Corrèze, était accusé par la ville de Brives de s'y être fait
précéder par la guillotine et par deux bourreaux ; de eider entouré de tous
les hommes tarés du pays ; d'avoir mis la société populaire sous le joug
d'une poignée de délateurs ; d'avoir provoqué et exécuté beaucoup de dévastations
; d'avoir exercé son influence sur le tribunal criminel ; d'avoir ordonné que
le cadavre d'un vieillard, père de onze enfants, resterait exposé pendant
vingt—quatre hourds après son exécution. Lanot
s'était excusé en disant qu'il avait dû réprimer une révolte où la statue de
la liberté avait été brisée et le drapeau tricolore déchiré. Brival prit la
défense de son collègue, qui n'était pas présent ; il produisit en sa faveur
la justification qu'on pouvait alléguer pour tous les représentants en
mission les ordres du comité de salut public. Ils étaient constatés par une
lettre signée de Collot, Billaud et Barère. Le
rapporteur insista et fit connaître de nouveaux faits Lanot se promenait, de
cabaret en cabaret, avec une bande de gens ivres comme lui. Un jour qu’il
était pris de vin, il ordonna la démolition d'une maison où il croyait voir
des créneaux ; une poutre tomba sur une femme et la tua ; on vint instruire
Lanot de ce malheur, il répondit : — « Bah ! ce n'est rien ; il
faut que le peuple s'amuse. » On ne laissa pas achever le rapport, et le
décret d'arrestation fut voté. Lefiot,
député de la Nièvre, était accusé d'avoir envoyé à l'échafaud le maire de
Montargis et trois autres fonctionnaires, pour avoir signé une adresse nu roi
après le 20 juin, où ils témoignaient leur indignation contre les attentats
de cette journée. Il
allégua aussi les ordres du comité de salut public et ajouta qu'il les avait
exécutés avec si peu de zèle que, dès le lendemain, il avait été rappelé. — « Je
devais obéir à mes instructions, puisque j'avais accepté cette mission. — Il
fallait avoir le courage de la refuser ! s'écria Dulaure. —Il
fallait, répliqua l'accusé, que tous les membres de la Convention eussent le
courage de mourir plutôt que de voler de semblables lois. » Lanthenas
attesta que Lefiot avait toujours eu des opinions modérées, et gémissait de
la tyrannie de Robespierre. Beaucoup de députés avaient été plus gravement
inculpés, sans que l'arrestation fût prononcée ; mais, à ce moment, la
Convention avait le dessein d'expulser autant de députés montagnards qu'il
serait possible. Les républicains influents ne voulaient pas être compromis
vis-à-vis de l'opinion publique en prenant la défense des accusés. Lefiot fut
décrété d'arrestation. Dupin
avait fait le rapport contre les fermiers généraux. Cette œuvre de mensonge
et de calomnie qui les avait conduits à l'échafaud, lui avait donné une
infime notoriété. Personne ne prit sa défense ; les accusations pouvaient
encourir quelques reproches d'exagération et d'inexactitude, mais il n'en
était pas moins constant que Dupin avait attaché son nom à un des crimes les
plus remarqués du régime de la Terreur. Le décret fut voté. Bô de
l'Aveyron était inculpé d'une longue série d'horreurs et d'infamies. Il avait
dit à la société populaire de Reims qu'en révolution on ne devait connaître
ni parents ni amis ; que le fils pouvait égorger ana père, s'il n'était pas à
la hauteur des circonstances. Dans le
département du Lot, il avait déclaré le canton de Figeac en état de rébellion
; il y avait envoyé une armée révolutionnaire, imposé une taxe énorme, établi
une guillotine, institué le tribunal criminel en tribunal révolutionnaire
jugeant à huis-clos sans défenseur, sans jury. L'homme le plus respecté du
canton, un vieillard de quatre-vingt-dix ans, avait été exécuté. Bô avait
répondu à la nièce d'un détenu qui sollicitait sa grâce : — « Je
prendrai la tête, je te laisserai le corps. » Il
avait créé dans le Cantal une commission révolutionnaire qui menaçait les
citoyens riches de fabriquer des pièces pour Prouver leur correspondance avec
des émigrés, et de les envoyer à l'échafaud, s'ils ne se rachetaient en
payant de fortes sommes. A
Cahors, il avait répondu aux inquiétudes qui étaient manifestées sur les
subsistances — « Rassurez-vous, la France sera assez peuplée avec douze
millions d'habitants. On tuera le reste, et les vivres ne manqueront pas. » Les
témoignages s'accumulèrent contre Bd ; il fut dit néanmoins en atténuation
qu'il avait eu à l'armée des Pyrénées occidentales une conduite honorable, et
l'on rappela qu'il avait destitué et fait emprisonner le comité
révolutionnaire de Nantes ; son arrestation fut prononcée. Il n'y
eut si discussion ni difficulté pour ajouter à cette liste Piorry, député de
la Vienne. Le rapporteur eut seulement à donner lecture d'une lettre
entremêlée de jurements, qu'il avait adressée à la société populaire de
Poitiers — « Vigoureux sans-culottes, je vous ai obtenu le patriote
Ingrand pour aller dans von murs. Songez qu'avec ce brave Montagnard vous pouvez
tout faire, tout briser, tout renverser, tout incendier, tout déporter, tout
enfermer, tout guillotiner, tout régénérer. Ne lui laissez point une minute
de patience ; que par lui tout tremble et tout croule. » Massieu
de l'Oise était accusé d'avoir participé à toutes les mesures tyranniques et
sanguinaires qui avaient porté la désolation dans le département des
Ardennes, lorsqu'il y était en mission avec Levasseur, Hentz et Bô. Il
n'avait montré ni moins de zèle ni moins de cruauté que ses collègues.
C'était lui qui, d'accord avec eux, avait envoyé à l'échafaud trente-deux
fonctionnaires, qu'une amnistie avait mis à couvert de toute poursuite
relative à leur complicité avec le général Lafayette. Le
rapporteur remarquait qu'aucun fait ne se rapportait spécialement à Massieu.
Boissy d'Anglas pensait qu'une dénonciation collective n'était pas un motif
suffisant pour ordonner l'arrestation. Une
lettre à la charge de l'inculpé avait été écrite par Baudin des Ardennes ;
puis il avait retiré sa lettre, qui ne se trouvait plus parmi les pièces. Il
expliqua comment, ayant appris que Massieu avait dit de lui qu'il aurait da
monter sur l'échafaud avec les Girondins, son témoignage aurait pu être
attribué à un sentiment de vengeance. La Convention ordonna que la lettre
serait lue. Elle imputait des faits personnels à Massieu, dont l'arrestation
fut votée. Chaudron-Rousseau,
député de la Haute-Marne, avait été en mission dans les départements de
l'Aude, de l'Ariège et des Pyrénées orientales. Escales, un des hommes les
plus estimés de son département, était à Paris pendant le 31 mai. Il envoya
une relation de cette journée à un de ses amis. Chaudron-Rousseau le fit,
quelques mois après, traduire devant un tribunal militaire. Il assista au
procès, et comme l'accusé représentait qu'on pouvait tout au plus l'accuser
d'erreur, il l'interrompit en disant : — « Ta défense est inutile ; tu
vas voir si, en révolution, l'erreur est excusable. » Un
représentant ajouta : — « Il a porté le fer et le feu dans mon
département. Il a entassé d'innombrables victimes dans les cachots. Il
ordonnait, sous peine de mort, aux femmes et aux enfants d'assister au
brûlement des ornements et des tableaux d'église. » — Chaudron-Rousseau
fut aussi envoyé en arrestation. Les
autorités constituées du département de la Nièvre et de la ville de Nevers
accusaient Goyre Laplanche, Noël Pointe et Fouché. Le
premier était un prêtre marié. On lui imputait des arrestations arbitraires ;
des contributions révolutionnaires dont il n'avait pas rendu compte ; à la
société populaire il avait invité les filles au libertinage, disant : — « La
République a besoin qu'on fasse des enfants. » La
discussion relative à Fouché avait plus d'importance ; il n'avait jamais
recherché ni acquis une renommée d'orateur, mais ses missions à Nevers, à
Lyon avaient eu assez de retentissement. L'influence
que ses amitiés et ses conversations lui donnaient dans la Convention, la part
qu'il avait prise an 9 thermidor le plaçaient fort au-dessus des subalternes
proconsuls, dont le nom était ignoré partout ailleurs que dans les
départements où ils avaient exercé leurs cruelles missions. Fouché
avait présenté au comité de législation un mémoire justificatif où il
s'étonnait qu'ayant été persécuté sous la Terreur comme ennemi du tyran, il fût
maintenant accusé pendant le règne de la justice. Il se défendait d'avoir été
l'ami de Chaumette. S'il avait forcé les citoyens de venir échanger leur or
contre des assignats, c'était pour Be conformer aux décrets de la Convention.
D'ailleurs, en exigeant des sacrifices pécuniaires des suspects, au lieu de
les embastiller et de les envoyer à l'échafaud, il avait fait preuve de
modération et d'humanité ; il défiait qu'on produisit un mandat d'arrêt qu'il
eût signé. Il se
justifiait de la profanation des églises et des célébrations du culte de la
nature, en assurant qu'il avait protégé les prêtres et avait même préservé de
la persécution des prêtres réfractaires. S'il avait
créé une armée révolutionnaire, c'est qu'il y en avait dans tous les
départements. Si elle avait exercé des brigandages et pillé les églises, ce
n'est pas lui qui devait être responsable des désordres de soldats sans
discipline. Il ne
pouvait guère s'excuser de sa mission de Lyon autrement que les autres
commissaires de la Convention. Il rejetait tout sur les décrets, et avait
toujours été, disait-il, moins rigoureux que leur texte. En définitive, le
meilleur argument de son apologie, c'était d'avoir puissamment contribué à la
chute de Robespierre. Le
rapporteur citait en sa faveur une des querelles qu'il avait eues avec
Robespierre : un ami de Châtier, membre de la commission populaire, avait
dénoncé, jugé et condamné sept citoyens, puis s'était approprié leur fortune.
Fouché l'avait destitué ; cet homme était un des protégés de Robespierre, qui
s'emporta avec colère, en disant : — « Apprends que les patriotes ne
volent pas, et que tout leur appartient. » Legendre
et Tallien défendirent leur ami, en rappelant tout le secours qu'il avait
apporté aux Thermidoriens, lorsqu'ils osèrent conspirer contre Robespierre. —
« Ce fut lui qui l'attaqua le premier aux Jacobins. Chaque jour il
venait nous rendre compte de ce qui se passait au comité de salut publie. Le
7 thermidor, il vint nous dire : « La division est déclarée entre eux ;
le moment de frapper est venu. » Il avait écrit une lettre à sa sœur, où
il disait : « Robespierre n'a plus que quelques jours à régner. »
Elle fut interceptée portée au tyran. » Fouché
avait quelques autres amis dans la Convention ; ils tentèrent de le sauver,
et portèrent des témoignages en sa faveur. Un d'eux alla jusqu'à dire que les
dénonciations venues de Nevers avaient été mendiées et payées : elles
portaient sur des faits si connus, que ce moyen de défense causa quelque
irritation. — « Ce
que viennent de dire Legendre et Tallien, dit Lesage, me touche fort peu.
Fouché a concouru au 9 thermidor parce que sa tête était menacée. Quand les
tyrans se sont servis d'un instrument, ils le brisent. Robespierre voulut le
briser, il ne réussit pas. » Lesage
ajouta quelques paroles qui expliquaient la véritable cause de ce
renouvellement de poursuites contre une série de représentants. — « Vous
ne devez faire grâce à aucun des brigands de l'ancienne Montagne. Il faut
empêcher qu'ils ne puissent entrer dans le Corps législatif qui nous
succédera. » C'est
ainsi que toute l'attention des conventionnels se portait vers les élections
prochaines. Ils prévoyaient que la faveur publique ne se porterait pas sur
eux, s’ils conservaient dans leurs rangs des hommes odieux, dont les
départements demandaient qu'il fût fait justice. D'ailleurs, en rendant
inéligibles les représentants sur qui se porteraient les suffrages des
Jacobins, leurs voix seraient acquises aux républicains raisonnables. Fouché
fut décrété d'arrestation à une grande majorité. Les
rapporteurs du comité de législation avaient terminé leur travail sans faire
mention des pièces qui leur avaient été remises par plusieurs représentants
des départements de l'Ouest, relativement à la mission de Francastel et de
Deutz, ces deux acolytes de Turreau. Les administrations et les sociétés
populaires d'Angers et de Niort demandaient justice depuis longtemps des
horreurs commises dans leur malheureux pays. Lofficial, député des
Deux-Sèvres, se plaignit vivement de cette omission. Il donna lecture d'une
des réclamations qu'il avait déposées au comité de législation. — « La
marche tenue à Nantes par Carrier a été suivie à Angers par Heinz et
Francastel. Peut-on, sans horreur, reporter les yeux sur cette innombrable
multitude de victimes conduites à la boucherie au son d'une musique
militaire, sous les fenêtres d'un représentant du peuple. Des hommes barbares
ont immolé l'enfant et la mère ; vous pourriez appeler en témoignage contre
leurs bourreaux des enfants qui portent encore les cicatrices des coups de
sabres et de baïonnettes, dont ils ont été frappés. Pourquoi le comité de
législation ne vous a-t-il pas rendu compte de ces pièces, ajoutait Lofficial,
les lui aurait-on soustraites ? Vous y verriez qui a rallumé la guerre
de la Vendée ; vous sauriez que tel général, maintenant détenu et qu'on ne veut
pas faire juger, affirme que s'il a fait égorger les femmes, les enfants et
les vieillards, c'est qu'il en avait l'ordre signé de Hentz et Francastel ;
vous sauriez qu'ils ont fait massacrer deux mille sept cents hommes, qui
avaient mis bas les armes sur la foi d'une amnistie. » Hentz
avait été envoyé en arrestation après le 12 germinal, il s'agissait seulement
de Francastel qui apparemment avait des amis au comité de législation.
Lofficial demanda que le rapport fût fait sous trois jours. Ce délai parut
insuffisant à quelques représentants et on proposa huit jours. La
majorité de l'Assemblée se lassait enfin de cette enquête si souvent reprise,
si longtemps prolongée ; elle comprenait que si une telle concession était
nécessaire pour satisfaire l'opinion publique, il en résultait en même temps
une sorte de flétrissure pour la Convention entière. — « Il est temps,
disait-on, que nous terminions cette tâche pénible et que nous fermions la porte
à tout esprit de haine et de vengeance ; décidons que le comité de
législation n'examinera plus aucune dénonciation, après vous avoir fait son
rapport sur Francastel et Noël Pointe. — « L'épuration
de cette Assemblée est encore loin d'être complète, s répliquait-ou d'un
autre côté. — « Vous
voulez en expulser let républicains après en avoir chassé les scélérats, »
disait la gauche. Tel
était le dialogue qui s'établissait entre les deux partis qui, à ce montent,
divisaient la Convention ; ceux qui s'associaient à l'esprit de réaction
étaient de beaucoup les moisé nombreux ; non-seulement les républicains
politiques, mais les hommes sages du côté droit ne voulaient pas pousser plus
loin cette honteuse enquête. Boissy d'Anglas mit fin à la discussion.
L'examen des dénonciations portées contre Francastel et Noté Pointe fut
renvoyé au comité de législation, sans fixer aucun délai, pour qu'il fit son
rapport. Los circonstances amenèrent d'autres préoccupations, et le rapport
fut oublié. Tous
les décrets d'arrestation, dans la pensée de ceux qui les votaient et de ceux
même qui les provoquaient, n'étaient qu'une sorte d'ostracisme, personne ne
songeait à les faire suivre de nouvelles rigueurs, ni de poursuites
judiciaires. C'était
aussi en vue des élections qu'avait été proposée la commission destinée à
prononcer sur le sort des détenus, et à mettre en liberté les patriotes
arbitrairement arrêtés ; mais la réclamation des sections de Paris, mais la
scène de Dubois-Crancé avaient changé le cours des opinions ; le comité de
législation, sans s'arrêter au vote qu'avait adopté en principe la
commission, présenta un projet conçu dans un autre esprit. Henri Larivière
était rapporteur : ce lui fut une occasion de renouveler, dans le langage le
plus hyperbolique, ses attaques contre le parti révolutionnaire ; il aurait
pu dire plus simplement que l'oubli du droit commun, le mépris des lois, les
tribunaux d'exception, les jugements par commission étaient des habitudes
propres à la Révolution. Ce fut le thème de son discours ; le projet était
conçu avec un respect scrupuleux des formes légales. Mais
c'était une affaire de parti, la gauche demanda la question préalable. — « Veut-on
faire entendre, disaient la Montagne et les représentants qui commençaient à
s'y rallier, que les commissaires de la Convention en annonçant des mises en
liberté, ont arrêté le cours de la justice ? L'Assemblée arrêterait-elle le
cours de la justice, en instituant une commission pour décider du sort des
détenus ? N'est-il pas juste de saisir tous les moyens pour rendre la liberté
aux patriotes opprimés. » — Les défenseurs du nouveau projet étaient
écoutés axer beaucoup plus de faveur que les Montagnards. Ceux-ci tiraient
leurs arguments des massacres de Lyon et de Marseille, des prévenus égorgés
après avoir été acquittés par les tribunaux. Ils disaient, avec vérité, que
si le cours de la justice était interrompu, c'était par ces hommes qui
couraient les rues avec une ganse blanche à leur chapeau, un gros bâton à la
main pour assommer les républicains ; mais ils étaient exagérés et injurieux,
de sorte qu'ils excitaient de continuels murmures. Tallien
appuya le projet du comité et parla sévèrement de l'établissement d'une
commission — a Ce serait, disait-il, avilir la Convention, la livrer à des
discordes intestines, exciter l'esprit de parti dans le peuple. Louvel
ne combattit point le projet, mais fit une sortie violente contre la
Réaction. Le retour de la royauté, le rétablissement de l'ancien régime,
préoccupaient de plus en plus son imagination ardente. — « Oui,
disait-il, c'étaient des hommes de sang, ceux qui envoyaient l'innocence à
l'échafaud ; mais ne sont-ils pas aussi des hommes de sang ces affreux
Chouans qui ont arraché les yeux avec un tire-bourre, à des soldats
prisonniers ? Ne sont-ce pas des hommes de sang ces émigrés qui sont venus
d'Angleterre pour s'allier aux Chouans ? Dussé-je être appelé Terroriste, je
dirai que nulle composition n'est possible avec les émigrés ; il n'y a pour
eux que la mort : je dirai que les agents de Robespierre ne sont pas les
seuls ennemis que vous devez surveiller et frapper... Malgré les raies
efforts de la calomnie, j'en jure par la presque unanimité de la Convention,
jamais les échafaude de la Terreur ne seront relevés. Mais aussi jamais le
nouveau terrorisme ne parviendra à nous rendre la honte et le fardeau de la
royauté. » Le
décret qui avait statué qu'une commission serait chargée de prononcer sur les
détenus fut rapporté. C'était le fonds de la discussion ; on ajourna les
articles relatifs au mode de procédure ; trois semaines après, ils furent
réduits à la simple injonction de suivre à l'égard des détenus la marche
prescrite par les lois. Plusieurs
sections de Paris remercièrent la Convention de la décision qu'elle avait
prise. Parmi les députations qui parurent à la barre, on remarqua celle de la
section du Théâtre-Français. Elle avait pour orateur un journaliste déjà fort
connu et qui depuis l'a été davantage ; Fiévée exprima la véritable opinion
parisienne ; la Convention, ou pour parler plus exactement, les
conventionnels s'en inquiétaient trop dans l'intérêt de la République qu'ils
confondaient avec leurs intérêts personnels. — « Si
l'on en croit certaines gens, les amis des principes sont des brigands ; les
défenseurs de la Convention sont des royalistes et les Terroristes seuls sont
des patriotes. Bientôt Robespierre et ses complices seront des victimes et
les assassins de Féraud seront des républicains. Les Jacobins ne vous
pardonneront jamais le 9 thermidor : méfiez-vous de ces rapports exagérés oh
l'on sous peint la France entière comme peuplée de royalistes et de
cannibales. « Nous
ne prétendons pas qu'on doive jeter un voile sur les assassinats ; nous
abhorrons les assassins ; mais nous ne voulons que des lois, et des lois justes
; nous voulons que les accusés soient renvoyés devant leurs juges naturels ;
que la France ne voie pas dans les absous des protégés, et dans leurs juges
des protecteurs intéressés ; qu'on ne rende pas aux buveurs de sang leur
liberté avec la même facilité qu'on taies depuis quelque temps à en priver de
bons citoyens. Exercez sur vous-mêmes les fonctions que nous avons exercées
dans les sections. Au 31 mai, la Montagne se rendit justice, en chassant la
vertu de cette enceinte ; c'est à vous aujourd'hui à en chasser le crime. » En même
temps que la Convention discutait et votait les lois d'administration et de
circonstance ; en même temps qu'elle prononçait sur ceux de ses membres qui
lui étaient dénoncés par les plaintes des départements et par l'opinion des
sections de Paris, elle avait continué assidûment l'examen de le
Constitution. Le jour même où elle avait été votée, Daunou annonça que le
lendemain un des membres de la commission des onze présenterait un rapport
sur « les moyens de terminer la Révolution. » A
considérer la situation de la France et de la Convention elle-même,
déterminer les moyens d'établir un régime nouveau ; installer un gouvernement
après l'avoir créé ; régler la transition entre une assemblée souveraine et
de nouveaux pouvoirs distincts et séparés : c'était une tâche plus
difficile et plus chanceuse que d'écrire un acte constitutionnel. Pour ceux
qui l'avaient rédigé ou voté, comme pour le pays à qui il était imposé, la
question était bien moins de savoir la valeur intrinsèque de cette loi, que
de connaître à qui seraient confiés les pouvoirs qu'elle instituait. C'est
surtout pour une loi entièrement nouvelle, sans racine dans le temps, dans la
tradition, dans les habitudes, qu'on peut dire tant vaut l'homme, tant vaut
la loi. Véritablement,
telle était la principale préoccupation de l'opinion publique et de la
Convention. Voilà ce que l'on entendait par « les moyens de terminer la
Révolution. » La
commission avait choisi pour rapporteur Baudin des Ardennes, un des hommes
les plus considérés parmi les conventionnels, véritable ami de la liberté et
de la justice, républicain sincère, mais rempli de préjugés contre le passé
et d'illusions sur l'avenir. Il ne pouvait en être autrement : préférer une
forme de gouvernement étrangère aux habitudes et à l'esprit de la France, et
qui n'y avait jamais existé même secondairement dans les administrations
locales, c'était aimer l'inconnu et l'abstrait ; c'était s'attacher à une
conjecture. Les républicains les plus éclairés et les plus honnêtes n'avaient
donc, à vrai dire, qu'une seule certitude, l'aversion de l'ancien régime dont
ils avaient étudié et reconnu les inconvénients et les abus ; c'est ce que
Baudin confessait avec bonne foi. — « Le but d'une révolution est la réforme
des abus accumulés au point de ne pouvoir être réformés, sans une secousse
violente et universelle. Quand l'édifice social tombe en ruine et ne peut
plus être ni étayé, ni réparé, sa démolition devenue inévitable doit précéder
une construction nouvelle. Mais bientôt la précipitation et le désordre
accroissent le fracas inséparable de la chute. Longtemps après qu'elle est
finie, on est contraint de rechercher péniblement les anciennes fondations
avant qu'on puisse en établir de nouvelles... Chacun a cru la Révolution
achevée dès qu'elle était parvenue au degré qu'il avait souhaité et a voulu
alors la fixer, avant qu'elle eût parcouru tous ses périodes. « Chaque
année fut signalée par quelque grande crise, mais aucune n'était décisive.
Chaque faction y contribua à son tour, croyant s'en approprier le fruit ;
elles agissaient dans leur intérêt propre ; cependant elles ont travaillé à
l'avancement de la liberté publique. » Cette
présomptueuse illusion des partis qui successivement s'étaient emparés du
pouvoir après s'être intronisés par la violence, Baudin la partageait à son
tour. — « Après tant d'efforts inutiles pour arrêter la Revolution,
n'est-ce pas, disait-il, une témérité de l'entreprendre aujourd'hui ? Non,
citoyens, parce que ceux qui l'essayèrent avant vous s'aveuglèrent jusqu'à
penser qu'ils trouveraient dans leurs ressources personnelles des moyens
efficaces de compression, qui n'existent nulle part que dans la volonté
nationale. Or la
proposition que le rapporteur allait présenter 'étuis rien autre chose qu'une
tentative nouvelle pour terminer la Révolution au moyen d'un parti qui
garderait le pouvoir entre ses mains. Il
disait à la vérité que la Constitution serait soumise à l’approbation des
assemblées primaires et qu'elle deviendrait ainsi une volonté nationale. Mais
la Constitution de 1793 avait obtenu cette sorte de sanction. Aussi lui
fallait-il expliquer que les suffrages n'avaient pas été libres, que
l'assentiment qui avait été donné était une vaine apparence, un véritable
outrage fait à la nation. — « Mais,
disait-il, la Constitution votée hier par la Convention a été discutée
librement ; elle a subi un examen sérieux ; les controverses de la tribune et
de la presse ont eu pleine licence. Les avantages et les inconvénients du
projet ont été mis en lumière ; des amendements de la plus haute importance
ont été acceptés ; des plans entièrement différents ont été repoussés, mais
après un mûr examen. Ainsi l'opinion publique doit être éclairée ; les
assemblées primaires, son organe légal et vrai, voteront non-seulement avec
liberté, mais avec connaissance. » Baudin
ne réfléchissait pas que l'immense majorité des assemblées primaires se
composait des classes de la nation à qui il était impossible de consultes si
une constitution est bonne ou mauvaise. Quant à la liberté du vote, à
supposer qu'elle n'eût pas à subir la pression exercée par les agents du
pouvoir qui proposait la constitution, une contrainte plus forte lui était
imposée. Lorsqu'un
gouvernement, qui subsiste déjà, à un titre ou à un autre, met en question
son existence devant une population paisible et soumise, il ne propose pas à
son choix un autre mettre que lui, une autre constitution que celle qu'il
vient de rédiger ainsi le vote est forcé. Si, par impossible, on présentait
aux assemblées primaires la possibilité de choisir entre un gouvernement et un
autre, de préférer une loi différente de celle qu'on leur propose, le
suffrage universel prendrait peut-être une décision aveugle, mais elle semis
libre. Au lieu que demander aux citoyens et aux pères de famille de répondre
par oui ou par non si le lendemain le gouvernement disparaitra et si l'on se
passera de lois, c'est poser une question où la négative ne peut être
prononcée que par les bandits d'une émeute. La
Convention, si elle eût posé franchement la question de personnes, pouvait
craindre la liberté des suffrages. Les hommes qui gouvernaient et qui
voulaient être continués dans le pouvoir n'avaient pas un nom imposant. Ils
n'étaient entourés ni de renommée, ni de respect. Leurs continuelles
variations ne les recommandaient pas aux préférences du peuple. D'ailleurs
l'autorité qu'ils exerçaient avait un caractère provisoire et chancelant ;
l'ordre public semblait plus compromis en les maintenant qu'eu leur donnant
des successeurs, et ils n'étaient plus assez puissants pour faire peur. Ainsi
la liberté du vote, peu dangereuse quant A l'acceptation de l'acte
constitutionnel, était menaçante quant aux élections. La commission des onze
voulait donc imposer d'efficaces restrictions A cette liberté. L'assemblée
constituante avait commis une faute énorme et donné une grande leçon. Il est
au moins douteux qu'en se faisant réélire, elle eût sauvé le roi et la
constitution de 1791, mais en interdisant la réélection de ses membres, elle
appela aven certitude une révolution prochaine. La
Convention ne pouvait tomber dans une pareille erreur ; mais il ne lui
suffisait pas de déclarer que ses membres seraient rééligibles. L'opinion
publique ne lui était pas favorable ; les agents locaux n'étaient ni assez
forts, ni assez dévoués pour imposer des listes aux votants : les partis,
qu'elle réprimait alternativement et qu'elle poursuivait l'un et l'autre de
malédictions et de menaces, étaient actifs. Ainsi les conventionnels
couraient presque tous le risque de ne pas être réélus, et alors une majorité
réactionnaire aurait dominé le nouveau corps législatif ; le danger était
plus grand encore, si le directoire exécutif émanait de cette majorité. Alors
la constitution ne serait plus, comme on le voulait, une garantie pour les
hommes et les intérêts de la Révolution. Le
texte et l'esprit de l'acte constitutionnel indiquaient l'intention de
prévenir la crise d'un renouvellement total. Le
corps législatif devait être renouvelé par tiers tous les ans. Ainsi il n'y
avait rien de forcé dans l'interprétation qui, selon le projet de la
commission, attribuait, à la composition des nouveaux conseils, an moins les
deux tiers des membres de la Convention. Toutefois
c'était une détermination grave et forte ; l'opinion générale du pays ne s'y
attendait point ; l'esprit parisien devait y être hostile ; la presse était
en disposition de l'attaquer vivement ; même dans le min de l'Assemblée une
opposition pouvait s'élever. Mais
comment seraient choisie les conventionnels qui devaient former les deux
tiers du nouveau corps législatif ; c'était une autre décision à prendre et
elle devait donner lieu à de vives controverses. La
commission des onze avait rejeté la voie du sort, et donnait pour motif que
le sort pourrait conserver des représentants qui, par l'épuisement de leur
santé ou le dépérissement de leurs affaires domestiques, ne pourraient vaquer
à leurs fonctions législatives. Ce n'était pas sans doute la véritable
raison, mais on ne voulait pas dire franchement qu'il ne convenait pas de
s'en rapporter au hasard. Un
scrutin épuratoire n'était pas proposable. — « Après tant de divisions
et de baises, il ne faut pas que la discorde éclaire encore de son flambeau
les derniers moments de notre session, pour nous distinguer, par notre fait,
en élus et en réprouvés. » D'ailleurs
l'épuration avait été faite. — « Nous avons rejeté de notre sein ceux
qui sont ou souillés ou soupçonnés de crimes : aujourd'hui nous ne voyons
dans la masse de la Convention que ce qu'y voient trop bien les royalistes et
les émigrés, un corps formidable de républicains Mes, ennemis irréconciliables
de la monarchie, décidés à périr plutôt que de composer avec elle. Nous
sommes tous solidaires envers la nation, dont nous avons voulu la liberté ;
envers la royauté, qui a juré notre perle commune sans égard pour les nuances
qui nous distinguent. » Quelle
que fût la confiance de la commission dans le vote des assemblées primaires,
sa déférence pour le suffrage national, et sa persuasion de la foi
républicaine, qui unissait ensemble tous les membres de la Convention, elle
repoussait la pensée de laisser à l'élection le choix des représentants qui
devaient former les deux tiers du corps législatif. — « Ce serait au
moment où les passions sont aigries, un levain funeste de division dans les
départements. De misérables germes de discorde, au moment où vous les
étouffes parmi vous, se répandraient au dehors, réveilleraient les haines, et
l'esprit de faction verserait encore sur les bornoies et les opinions la
défaveur et l'ignominie. » Il
était difficile de manifester plus évidemment la méfiance de l'opinion
publique. Le mode employé pour échapper au contrôle qu'elle aurait pu exercer
sur les membres de la Convention était compliqué. « Il
sera nommé au scrutin secret et à la pluralité absolue une commission de
dix-huit membres, pris dans le sein de la Convention. Nul ne pourra refuser
sa nomination. « Cette
commission se réduira par le sort au nombre de neuf. « Ces
neuf membres formeront un jury de confiance. « Tous
les membres de la Convention ne présenteront en personne, chacun séparément,
devant le jury, sans que, mous aucun prétexte, il puisse en être admis plus
d'un à la fois. « Chaque
député déclarera son nom, son âge, son département, et en est ou a été marié. « Il
déclarera ensuite verbalement s'il est dans l'intention de continuer les
fonctions législatives. Il ne sera point fait mention des motifs que les
démissionnaires voudraient donner. Ces déclarations seront reçues par le jury
sans l'assistance d'aucun secrétaire. « Tout
député qui ne se sera point présenté devant le jury deux jours après
l'invitation qu'il en aura reçue, sera censé démissionnaire. « Si
le nombre des démissions n'était pas tel que la Convention se trouvât réduite
au nombre de cinq cents membres, c'est-à-dire aux deux tiers du corps législatif,
le surplus de la réduction se fera par la voie du sort. « Si
le nombre des démissions réduisait la Convention à moins de cinq cents
membres, le jury est autorisé à supprimer le nombre de démissions nécessaires
pour compléter cinq cents. « Ne
sont point compris parmi les députés en activité, ceux qui, depuis le 1er
germinal dernier, ont été décrétés d'arrestation. » Les
autres articles du projet réglaient la présentation de l'acte constitutionnel
aux assemblées primaires. « Le
droit de suffrage était soumis à la même condition que précédemment :
domicile de six mois dans le canton. éLes
assemblées primaires nommeront leur président et le bureau. « Dès
que le bureau sera formé, il sera donné lecture de l'acte constitutionnel, à
moins que l'assemblée déclare qu'elle ne se trouve en état de délibérer. « Chaque
votant donnera son suffrage de la manière qui lui sera convenable. » L'acte
constitutionnel devait être aussi présenté aux défenseurs de la patrie et
voté par l'armée. D'autres
articles déterminaient de quelle manière la Convention déclarerait sa session
terminée et serait immédiatement remplacée par le nouveau corps législatif. Ce
décret ne pouvait être accepté facilement et sa discussion. Ce que Baudin
avait dit de l'union qui régnait dans l'Assemblée et de la conformité des
opinions, confondues dans l'amour de la liberté et de la République, n'était
pas complétement vrai. Un certain nombre de représentants ne souhaitaient pas
que le gouvernement nouveau fût une continuation du gouvernement
conventionnel. Sans renier la Révolution, ils ne voulaient pas en conserver
religieusement toutes les œuvres. Ils regardaient surtout comme juste et sage
de ne pas concentrer la vie politique et les fonctions publiques dans le
vaste parsi qui, depuis le 10 août, s'était emparé de l'universalité des
pouvoirs et des emplois, d'exclusion de tous les citoyens qui avaient servi
le pays et aimé la liberté, avant la journée où le trône avait été renversé,
avant la date d'une ère de désordre, de tyrannie et de sanguinaire
persécution. Le jour
même où le projet fut présenté, un symptôme de la division qui s'établissait
dans l'assemblée avait été remarqué. Depuis longtemps l'élection du président
était ê peu près convenue d'avance et non contestée ; aussi n'y avait-il
aucun empressement pour ce scrutin. Lorsque le nombre des votants n'était pas
complet ; lorsque la majorité requise n'était pas atteinte, personne ne
réclamait et l'élection était accepté, comme si elle eût été régulière. Suit
par hasard, soit par préalable concert, il n'y eut que deux cent trente-sept
votants. Chénier obtint cinquante et une voix, Henri Larivière cent sis. La
majorité absolue était cent dix-neuf. Cambacérès, qui présidait, fit
remarquer cette irrégularité. Vainement Lanjuinais et Legendre citèrent les
précédents habituels, l'Assemblée ordonna un nouveau scrutin. La gauche s'y
rendit en force et Chénier fut élu. La
discussion sur le projet de la commission des onze fut longue, mais calme.
L'intention de continuer la politique et le gouvernement de la Convention
sons une forme nouvelle, et de conserver le pouvoir ou l'importance aux
hommes qui en jouissaient, était si évidente, qu'on s'attendait généralement
à une usurpation plus flagrante. On avait cru que la Convention se
répartirait entre les deux conseils ; qu'elle élirait le directoire exécutif
et ajournerait tout renouvellement et toute élection à six mois. Il est
vraisemblable que telle avait été la pensée des meneurs du parti
révolutionnaire ; mais elle était trop audacieuse pour être proposée à
l'Assemblée et n'y aurait pas obtenu la majorité. Delahaye,
qui était suspect de royalisme, parla le premier contre le projet. Le jury de
confiance lui semblait une conception malheureuse. — « Je n'y aperçois pas le
caractère de franchise lumineuse qui, dans les lois, doit rassurer ceux pour
lesquels elles sont faites. Les esprits vulgaires diront : « Il y a là-dessous
quelque chose qu'on n'entend point. » Il ajoutait qu'on ne devait
compter sur presque aucune démission. —
« Tout cela est contraire à la droite raison ; inutile et dangereux ;
tout cela viole gratuitement et de mauvaise gréée la souveraineté du peuple.
Il n'y a que la nation qui ait le droit, en toute circonstance possible, de
statuer sur la durée des fonctions de ses députés et sur le mode de leur
renouvellement. Nulle commission ne peut être revêtue de l'énorme pouvoir de
les expulser d'une manière directe ou indirecte. Quel
que fit le respect de l'orateur pour la souveraineté du peuple, il avait sur
le mode employé pour le consulter des idées fort différentes du projet. — « Le
gouvernement représentatif est institué précisément parce que le peuple n'a
pas assez de connaissance pour délibérer sur les lois, et qu'on lui suppose
des lumières suffisantes pour bien choisir les législateurs. La commission
vous propose une marche contraire à ces principes. Elle soumet aux assemblées
primaires la plus importante, la plus vaste, la plus difficile à apprécier de
toutes les lois, et elle prive le peuple du droit de remplacer ceux de ses
représentants qui n'ont plus sa confiance. Elle donne au peuple une
attribution dont il s'acquittera vainement, sans réalité ; elle le dépouille
de la seule qu'il puisse exercer avec connaissance. « Si,
obéissant à un préjugé, vous voulez offrir l'acte constitutionnel à la
sanction du peuple, ayons du moins la sagesse de ne pas la lui demander dans
les circonstances actuelles. Laissons-le s'éclairer par l'expérience du
mérite de cette loi fondamentale ; consultons-le dans six mois, dans un an.
Si elle est bonne, si elle produit un gouvernement stable et ferme, si elle
rétablit l'ordre social, si elle ramène la paix et le bonheur, alors la
nation aura des motifs certains de l'accepter. Si elle n'a pas eu ces heureux
effets, elle aura besoin d'être corrigée, et les assemblées primaires
demanderont une révision. » Delahaye
proposait quelques articles déduits des idées qu'il avait exposées ; mais il
ne contestait pas le droit et la convenance de composer les deux tiers du
corps législatif des membres de la Convention. Il réclamait seulement, pour
les assemblées électorales, le droit de les choisir. Charlier,
en véritable Montagnard, proposait un moyen de triage assez bizarre, mais qui
aurait eu pour résultat assuré de donner la majorité à son parti. — « La
Convention, disait-il, est composée de trois catégories : des membres de
l'assemblée constituante, qui ont proclamé les droits de l'homme ; des
membres de l'Assemblée législative, qui ont renversé le trône ; et, enfin, de
députés appelés à la Convention qui ont concouru à fonder la République. Je
pense qu'il appartient aux deux premières classes de donner un glorieux
exemple de désintéressement et de laisser ceux qui n'ont siégé qu'a la
Convention former le noyau de la législature nouvelle. » — Cet expédient
fut accueilli par des murmures. Le
rapporteur prit la défense de son projet. Il repoussa comme peu raisonnable
la mise à l'essai de la Constitution. — « Il n'y a eu et il n'y aura
jamais de gouvernement provisoire ; ce sont deux idées qui s'excluent. Il
peut y avoir et il y a eu des tyrannies provisoires ; mais le nom de
gouvernement ne leur convient pas. » — Baudin ne remarquait pas que tout
gouvernement nouveau et qui n'a pas été sanctionné par l'épreuve du temps,
commence par être un gouvernement provisoire. La Constitution de 1795 ne tarda
guère à en donner un exemple de plus. Baudin
maintint avec insistance la proposition de ne point confier aux assemblées
électorales la fonction de choisir parmi la Convention les deux tiers qui
seraient conservés dans le corps législatif. Le
motif des uns pour leur refuser cette attribution était le même qui portait
les autres à la leur donner. Dans l'état de l'opinion, soumettre l'assemblée
au scrutin épuratoire du suffrage national semblait une épreuve dangereuse
pour le parti révolutionnaire. Il fut
proposé de déclarer seulement que les membres de la Convention étaient
rééligibles, en laissant aux assemblées électorales toute liberté dans leurs
choix. Ce projet ne pouvait être accueilli dans l'Assemblée aussi
favorablement qu'il l'était par l'opinion publique et par les journaux. Une
incontestable majorité, composée des représentants de toute opinion, voulait
le maintien des deux tiers dans le corps législatif. La Réveillière-Lépeaux,
qui avait acquis une assez grande importance parmi les zélateurs de la
République, fit un long, discours contre le royalisme ; quoi qu'en pussent
dire ses amis et lui, la contre-révolution n'était pas en cause dans ce
débat. Lui-même peignit avec un fonds de vérité, mais avec des couleurs
fausses et des détails inexacts, les divisions qui condamnaient à
l'impuissance le parti royaliste et l'émigration ; le peu d'entente qui
existait entre Louis XVIII et Monsieur le comte d'Artois ; le prince de Condé
agissant de son côté sans se concerter avec eux ; l'antipathie des purs
royalistes pour les monarchistes constitutionnels ; les chances de la branche
d'Orléans, qui, n'ayant point de vengeance à exercer, pouvait avoir de
nombreux partisans. Il parlait des difficultés d'une restauration ; de
l'impossibilité où elle serait de s'établir paisiblement ; des exigences de
toute sorte dont elle était inséparable. De sorte qu'il en arrivait à dire : « maintenant
la République est le salut de tous ; elle seule peut sauver et les royalistes
et les républicains. » L'article
qui prescrivait que les deux tiers du corps législatif seraient pris dans la
Convention fut donc adopté presque sans contestation. Comment et par qui
seraient choisis ces deux tiers ? c'était la grande question. Elle donna lieu
à une discussion qui se prolongea pendant plusieurs séances. Elle fut animée,
mais plutôt par une diversité d'opinions que par l'esprit de parti. Les
républicains politiques attachaient une extrême importance à ne pas soumettre
les membres de la Convention à une réélection ; mais beaucoup de
représentants, qui aimaient sincèrement la République, inclinaient vers la
pensée de confier aux assemblées électorales le choix des deux tien. Le jury
de confiance était presque universellement repoussé. On ne comprenait pas
pourquoi, destiné seulement à recevoir des démissions, il devait procéder
d'une manière compliquée et mystérieuse, entendre les députés un à un,
conférer avec chacun d'eux, en leur promettant le Secret des paroles qui
seraient dites dans cette conversation. On se demandait comment le jury était
autorisé par un des articles à demander dans tous les dépôts les pièces
relatives aux représentants. — « C'est donc une enquête sur la conduite
de chacun de nous ; le jury pourra donc conseiller ou exiger les démissions ?
Ainsi se démettre sera une sorte de flétrissure ; nous ne voulons pas,
disait-on, retourner dans nos départements avec une note d'indignité. » Le
rapporteur donnait des explications qui n'étaient nullement satisfaisantes ;
et, lorsqu'il fut proposé de conférer à la commission des onze les fonctions
du jury de confiance, Baudin répondit que ses collègues et lui ne voulaient
pas s'exposer aux soupçons qui s'élèveraient contre eux. Un
représentant, nommé Guillemardet, remontra que la Convention n'avait qu'un
seul moyen de résoudre la difficulté. Il fallait qu'elle se rattachât aux principes.
— « L'élection des représentants du peuple doit être faite par les
assemblées électorales. » C'était
précisément ce principe que la commission des onze repoussait. Tallien
s'opposa fortement à la proposition de Guillemardet. — « Ce n'est pas,
disait-il, dans les assemblées électorales que réside la souveraineté
nationale. Elle est tout entière dans les assemblées primaires. On leur
présentera ce décret en même temps que la constitution. Je suis persuadé
qu'elles l'accepteront. Ainsi ce sera par la volonté du peuple que les deux
tiers de la Convention siégeront dans le corps législatif. » Chénier
était, selon sa coutume, encore plus exagéré. — « Vous pouvez juger, par les
sections de Paris, ce que seront les assemblées primaires dans toute la
République. Ce fut avec les calomnies sorties des sections de cette ville
qu'on parvint à conduire Vergniaud et ses amis à l'échafaud. De même, si vous
chargez les assemblées primaires de désigner ceux d'entre nous qui doivent
composer le corps législatif, ce sera provoquer l'acte d'accusation et
préparer l'échafaud de ceux qui seront exclus. C'est un pouvoir judiciaire,
c'est un droit de mort que vous donneriez à des assemblées populaires. Je
vous conjure de rejeter la proposition de Guillemardet par la question
préalable. » Bailleul
voulut répondre à Chénier. Louvet s'écria : — « Au nom du salut de la
République, je demande la clôture de la discussion. » — La discussion
fut fermée et la question préalable adoptée. Le
lendemain, la commission proposa à la Convention d'élire elle-même au scrutin
les cinq cents membres destinés à faire partie du corps législatif. Ce mode
d'épuration sembla ne pas être agréé par l'Assemblée : c'était la livrer aux
discordes et aux intrigues ; d'autres projets furent présentés ; il fut
encore question du tirage au sort. — « Nous
avons tous été élus par le peuple, disait Chartier ; chacun de nous mérite
également la confiance publique ; c'est le sort qui doit décider entre nous. » Bailleul
répondit — « Je ne verrais pas sans effroi mettre au sort la composition
du corps législatif. Oui, nous avons tous été élus par le peuple, mais nous
n'avons pas tous tenu la même conduite ; il y en a parmi nous qui ont
conservé la confiance publique, d'autres qui l'ont perdue. Le corps
législatif ne peut pas remplir sa mission tans avoir la confiance publique.
Vous savez bien qu'il ne l'obtiendrait pas, si on voyait encore certains
individus parmi ses membres. « Vous
n » pouvez pas imposer silence à l'opinion nationale, qui a marqué la
place de chacun de nous. Rien ne peut étouffer cette opinion. Quelques mots
prononcés complaisamment à cette tribune ne la feront point taire. En vain on
dira : « Nous sommes « tous dignes de la confiance du peuple ; » une
voix forte, s'élevant de toutes les parties de la France, répondra : « Non ! » Personne
n'avait encore dit plus nettement la vérité, ni mieux exposé la position de
l'Assemblée en face de l'opinion publique. Louvet
demanda la question préalable sur la voie du sort et insista pour le scrutin
d'élection dans l'Assemblée. C'était à ce mode que se rattachaient les républicains
inquiets pour l'avenir de la Constitution et pour les intérêts
révolutionnaires. La voie
du sort fut rejetée par la question préalable. Mais
les objections s'élevaient eu foule contre le projet de faire étire les
conventionnels par eux-mêmes. La proposition de Guillemardet était
reproduite, comme si elle n'avait pas été formellement rejetée. Qui
défendra les républicains, dans les assemblées électorales ? disait Tallien,
ce n'est pas que je croie la majorité de la nation ennemie des fondateurs de
la République. Mais est-il donc sans exemple qu'à force d'intrigues et de
crimes la minorité entraîne ou domine le plus grand nombre ? — Puis Louvet
parlait de la nouvelle terreur et cherchait à établir une comparaison entre
les élections prochaines et les élections de 1793 opérées sous l'influence
des massacres de septembre. A la quatrième séance, l'Assemblée commença par
décider que le mode de réduction serait voté sans désemparer. Eschasseriaux
républicain, et Aubry réactionnaire, parlèrent en faveur de l'élection par
les assemblées électorales. Seulement au lieu d'établir le scrutin sur les
exclusions, os proposa de faire élire les deux tiers qui seraient conservée. Les
opinions diverses se rallièrent au système de l'élection par les assemblées
électorales. L'article fut ainsi voté à la presque unanimité et au grand
applaudissement des tribunes. Huit
jours après, une autre loi rendue sur le rapport de la commission des onze,
régla le mode de réélection des membres de la Convention. Les assemblées
électorales devaient d'abord élire les deux tiers de leurs députés, en les
choisissant parmi les membres de la Convention. Comme il était facile de
prévoir que beaucoup de conventionnels seraient élus en même temps par
plusieurs départements, les électeurs auraient encore à élire une liste
triple de la première pour suppléer aux vides qui résulteraient de l'option
des membres de la Convention pour un des départements où ils auraient été
élus. Sur cette liste supplémentaire, la Convention aurait à choisir
elle-même par scrutin ce complément aux élections directes des assemblées
électorales. Ces
deux décrets, par lesquels la Convention s'imposait à la France et maintenait
le pouvoir aux mains des mêmes hommes, pour l'exercer au nom des mêmes
opinions et des mêmes intérêts, furent donc votés sans autre amendement que
la réélection attribuée aux assemblées électorales et non pas à la Convention
elle-même. La commission des onze, qui avait paru d'abord attacher une
extrême importance à cette modification finit par ne plus la combattre.
C'était une concession, une sorte de compromis avec le parti modéré. Tant de
précautions prises pour être en majorité dans le corps législatif, et pour
rester maîtres de l'élection des cinq directeurs, étaient sans doute
acceptées mal volontiers par les hommes qui regrettaient la royauté
constitutionnelle et qui avaient peut-être espéré un moment la rétablir ou du
moins la préparer ; mais ils avaient depuis deux ou trois mois cessé d'en
entrevoir la moindre possibilité. La descente de Quiberon ; l'intervention du
ministère anglais dans les projets des émigrés, leurs jactances, leurs
menaces ; les lettres et les déclarations que Louis XVIII assit rendues
publiques aussitôt après la mort de l'orphelin du Temple ; les folks que
disaient et faisaient les agents royalistes ; la couleur d'exagération et de
vengeance qu'ils donnaient à la réaction avaient rapproché, dans les comités
et dans la commission des onze, les monarchistes timides et irrésolus des
républicains raisonnables. La royauté de Louis XVII avait disparu ;
l'expérience et l'adversité n'avaient pas encore rendu les princes émigrés
compatibles avec la France nouvelle. La pensée du duc d'Orléans était venue à
quelques royalistes libéraux ; mais ce jeune prince était alors en Suisse,
enveloppé d'une obscurité volontaire, proscrit à la fois par les émigrés et
les révolutionnaires. Loin d'avoir des relations en France, il évitait tout
contact avec la politique ; la seule résolution qu'il eût prise était de
conserver ses opinions, de ne point renier les premiers sentiments de sa
jeunesse, mais sans consentir jamais à devenir l'homme d'un parti. Il avait
douloureusement reconnu jusqu'où, pour avoir accepté ce joug, son père avait
été conduit. Il n'y avait donc pas à songer à lui. Ainsi
la constitution était une œuvre de transaction où l'esprit révolutionnaire
des Girondins avait rallié les royalistes constitutionnels issus de
l'Assemblée constituante et de l'Assemblée législative. Les uns y voyaient
une place de sûreté contre la réaction, qu'eux aussi commençaient à redouter
; les autres mettaient leur espérance dans le jeu des institutions libérales,
dans le renouvellement du corps législatif opéré par des élections
successives. Ils croyaient avoir conquis des garanties pour la liberté et
préparé la fin prochaine de la domination exclusive que les révolutionnaires
comptaient au contraire avoir affermie. Les
deux décrets du 5 et da 13 fructidor ne troublèrent point l'accord qui
s'était établi entre les uns et les autres. Ils paraissaient une conséquence
nécessaire de la constitution et tendaient au même bat, à la conservation de
la République. En faisant élire les deux tiers par les assemblées
électorales, il restait peu d'objections à faire contre cette mesure ; les
modérés ne s'étaient pas proposé d'expulser, sans délai et par la première
élection, la majorité de la Convention. Si les
représentants aimés et respectés par la Réaction s'étaient, avec plus ou
moins de regret, résignés à cette transaction, il n'en était pas ainsi de
l'opinion publique, du moins de celle qui était la plus bruyante et se
croyait la plus forte. Les journaux, les pamphlets, les sections de Paris, et
dans les provinces le parti des honnêtes gens se passionnèrent contre les
décrets des 5 et 13 fructidor. La
Convention, ou plutôt ceux qui la gouvernaient ne s'irritèrent point d'abord
contre ce mouvement d. esprits. Sans montrer ni faiblesse ni hésitation, on
chercha à le calmer. Ce qui importait surtout, c'était de ne laisser aucun
prétexte pour qu'il fût possible d'imputer au gouvernement un retour vers les
hommes et les opinions de la Terreur. — « Non,
disait Tallien, nous ne redescendrons pas dans le sans-culottisme affreux qui
a ravagé la France, mais nous ne retomberons pas non plus sous le despotisme
des privilégiés, des nobles et des prêtres. Non, les Français ne seront plus
décimés par des tyrans anarchiques ; mais ils ne seront pas courbée en
esclaves sous le joug odieux des droits féodaux. » Puis
après avoir parlé de son respect pour les opinions religieuses et pour la
liberté des cultes, il voulait poursuivre les prêtres fanatiques qui avaient
ct créé et alimenté la Vendée ; o et il invoquait e la philosophie, celte
fille du ciel, cet auguste présent des dieux, o qui avait commencé la
Révolution. « C'est parce qu'on l'a outragée, disait-il, qu'ensuite on a
fait le mal. Il faut la rappeler dans notre patrie, et la défendre contre les
royalistes et les fanatiques, ses éternels ennemis. » Il fut
aussi le premier lui rétablit parmi les lieux communs déclamatoires « les
patriotes de 1789, ces vieux amis de la Révolution » : donnant ce
nom aux hommes qui n'avaient pas cessé de l'aimer après le 10 août. Depuis
lors, tous les gouvernants qui, dans leur intérêt personnel ont supprimé la
liberté, se sont constamment réclamés des principes de 1789. Tallien
parlait ce jour-là pour appuyer Legendre qui, maintenant, était aussi ardent
à combattre la réaction qu'il l'avait été trois mois avant à la susciter ; il
se plaignait de l'indulgence du gouvernement pour les émigrés. — « Ils
rentrent en France, disait-il, et y trouvent un asile ; bientôt ils auront
des défenseurs. Déjà on ose faire une distinction entre les émigrés et les
réfugiés. On voudrait faire rentrer ceux dont la fuite remonte au 2
septembre. La Fayette ne serait-il donc qu'un fugitif, qu'un républicain
persécuté ? » La
crainte de voir rentrer ces patriotes de 1789, qu'on célébrait à la tribune,
préoccupait tellement Legendre, que peu de jours auparavant il avait dénoncé
Mme de Staël, qui, disait-il, était revenue de Suisse à Paris afin d'obtenir
la rentrée « de Malouet, de Jaucourt et autres de cette espèce. » —
« Je dirai plus, je connais des membres estimables du gouvernement qui
ont eu la faiblesse d'aller dîner chez cette correspondante des émigrés
resteront-ils sourds aux séductions de cette sirène enchanteresse ? Les
représentants du peuple doivent dîner en famille ou avec leurs collègues et
leurs amis ; mais qu'ils fuient ces banquets où l'on cherche à les corrompre.
Moi-même n'ai-je pas reçu des invitations de cette femme dont je me méfie. » Mme de Staël
était en effet revenue à Paris, où M. de Staël était ambassadeur de Suède. Il
était vrai qu'en Suisse elle avait été le centre d'une société d'émigrés et
surtout de réfugié., qui avaient quitté la France après le 10 août, pour
échapper aux massacres. Sur cette frontière où, elle aussi, se trouvait en
terre étrangère, elle avait vécu dans un triste exil. Chaque jour lui
apportait une douleur nouvelle, une perte à déplorer. Tantôt elle apprenait
que le roi, dont elle avait voulu assurer le salut en se dévouant pour
favoriser sa fuite, périssait sur l'échafaud ; puis la reine, dont elle avait
écrit une éloquente et inutile défense. Pendant toute une année, elle avait
reçu par chaque numéro du journal ces listes de mort, où elle lisait tant de
noms qui lui étaient chers, soit par l'amitié, soit par son respect pour la
vertu ou son admiration pour le talent. Elle se désolait sur la France,
souillée de tant de crimes et si tardive à se délivrer de ses bourreaux. Maintenant
Mme de Staël, heureuse de se retrouver dans cette patrie qu'elle aimait tant,
ne se faisait pas une idée complète de ce qu'avait été l'horrible époque
qu'elle avait déplorée de loin. Son imagination ne pouvait lui représenter ce
qu'avait été la Terreur ; elle ne se figurait point ce qu'étaient six mois
auparavant ces hommes de la seconde révolution, devenus en si peu de temps
les défenseurs de l'humanité, et se présentant comme apôtres de la liberté
après avoir exercé ou servi la plus abominable tyrannie. Elle revenait aux
illusions que déjà une fois lui avait données son enthousiasme pour cette
liberté qu'ils avaient déshonorée. L'établissement de la République ne lui
paraissait pas impossible. A
défaut de ses anciens amis, de cette société brillante où elle avait désiré
et obtenu les premiers soc-&a de sa jeunesse, elle réunissait autour
d'elle les hommes d'esprit ou de talent, dont le nom était alors répété par
la renommée, qui exerçaient de l'influence sur la Convention, qui
travaillaient à constituer la République. Elle tâchait de voir en eux une
aristocratie naissante, et savait flatter leur amour-propre inquiet et
méfiant. Comme
le disait Legendre, si elle cherchait à obtenir quelque crédit, c'était pour
ramener en France ses amis proscrits ou exilés. Jusqu'à ce moment cc succès
avait été difficile à. espérer ; mais après l'achèvement de la Constitution,
après avoir rallié les modérés de la convention, il sembla aux auteurs de la
République qu'il y aurait un avantage réel à faire cesser l'exil es la
persécution de quelques-uns des hommes notables des premiers temps de la
Révolution. Peu de semaines auparavant Chénier s'était montré irréconciliable
envers les membres de la Constituante et de la Législative qui avaient fui
les massacres : ce fut lui que Mme de Staël détermina à proposer le rappel de
M. de Talleyrand. Déjà la demande du général Montesquiou avait été
favorablement accueillie, ainsi que la demande du fils de Dietrich. Le
général Mathieu Dumas, que Chénier avait nominativement dénoncé, lorsqu'il
était réfugié en Suisse, n'en avait pas moine risqué de rentrer en France, mais
il s'y, était tenu caché ; on venait de reconnaître aussi qu'il n'était pas
émigré. Le
retour de M. de Talleyrand avait été si bien préparé, que la décision qui le
rappelait fut un véritable hommage. Chénier disait que cc sen talents
distingués et les services qu'il avait rendus pendant l'Assemblée
constituante le plaçaient au rang des fondateurs de la liberté. Il était
sorti de France avec une mission officielle. Proscrit par le gouvernement de
Robespierre, banni d'Angleterre par le gouvernement de Pitt, il s'était
réfugié en Amérique pour y contempler le spectacle imposant d'un peuple libre.
Là il avait attendu que la France eût des juges, et non pas des meurtriers,
une République et non pas une anarchie. N Legendre,
sans faire nulle objection, demanda le renvoi de la proposition au comité de
législation, ainsi qu'on avait procédé pour le général Montesquiou. Boissy
d'Anglas répéta que M. de Talleyrand n'était pas un émigré. — « S'il fût
resté en France, la patrie aurait eu à pleurer un homme de génie de plus, et
vous donneriez aujourd'hui des larmes à sa mémoire. Soyez justes envers sa
personne, envers ses talents, qui peuvent être encore si utiles à la
République. » La
proposition de Chénier fut adoptée au milieu des applaudissements. Il
était évidemment d'une bonne et sage politique de ramener autant que possible
l'opinion qui se montrait irritée et hostile. Au moment où elle repoussait la
prétention des conventionnels à perpétuer leur pouvoir, il importait de.ne
point donner prétexte à croire et à proclamer que le gouvernement inclinait
aux terroristes et aux Jacobins. La mort
de Louis XVII avait inspiré un sentiment général d'horreur et de pitié, et
dès lors l'opinion publique avait commencé à s'occuper avec un vif intérêt de
la fille de Louis XVI, encore prisonnière au Temple. Nulle destinée ne
pouvait être plus touchante. Déjà elle était, ce qu'un sort cruel l'a
condamnée à être pendant sa vie entière, l'héroïne du malheur. Personne ne
pouvait songer sans attendrissement à cette royale orpheline, enfermée, seule
maintenant, dans la prison d'où son père, sa mère et la sainte Mme Élisabeth
n'étaient sortis que pour monter sur l'échafaud. La Convention venait d'y
laisser périr son frère par un supplice plus lent. N'était-elle pas exposée à
la même fin ? Que ne pouvait-on pas attendre de ceux qui avaient vu, sans
regret et peut-être avec satisfaction, achever le crime projeté et commencé
par Hébert et Chaumette ? Cette crainte s'ajoutait à l'émotion profonde que
ressentaient tous les cœurs que n'avait pas endurcis le fanatisme ou la
politique révolutionnaires. Dix jours après la mort de son frère, une
pétition, signée d'un grand nombre d'habitants d'Orléans, fut présentée à la
Convention pour demander que l'orpheline du Temple ne restât pas ainsi
condamnée à habiter un lieu fumant du sang de sa famille. Cette courageuse
réclamation précéda de deux semaines le rapport qui annonça à la Convention
que l'échange de Madame royale avec les conventionnels livrés par Dumouriez
serait négocié entre les généraux français et les généraux autrichiens. Mais
cette déclaration avait été plutôt un moyen d'écarter les instances de
l'Espagne qu'une volonté sincère et un dessein arrêté. Nulle suite ne fut
d'abord donnée à ce projet d'échange. Cependant l'opinion ne se laissait pas
attiédir par ce délai ; la presse périodique et des écrits qui exprimaient le
sentiment public contribuaient à l'animer de plus en plus. La poésie s'était
emparée de cette noble cause. Le peu d'empressement que la Convention
témoignait à obéir aux vœux des honnêtes gens était un mauvais calcul.
Lorsque les esprits se préoccupaient de la fille de Louis XVI, il était
impossible que ce fût sans revenir sur tous les souvenirs du Temple, sur tant
de tortures qu'avait endurées la famille royale, sur l'iniquité des arrêts de
mort, sur l'agonie du jeune prince. Ainsi,
dans le système de ménagement que les gouvernants conventionnels essayèrent
d'abord, il convenait de donner cette satisfaction à l'opinion. Le Moniteur
inséra, le 31 août, un arrêté du comité de salut public, qui nommait le
citoyen Becher, premier secrétaire de l'ambassade de France en Suisse,
commissaire chargé de négocier l'échange des prisonniers de guerre français
avec les prisonniers autrichiens. « Il
stipulera formellement, comme condition préliminaire et sine qua non,
que les cinq représentants du peuple, le ministre, les ambassadeurs français,
livrés à l'Autriche ou détenus par ses ordres, seront sur-le-champ rendus à
la liberté et remis à Bâle, à la charge que le gouvernement français fera au
même instant remettre à Bâte la fille du dernier roi des Français à la
personne que le gouvernement autrichien déléguera pour la recevoir, et que
les autres membres de la famille de Bourbon pourront aussi sortir du
territoire de la République. » Cette
négociation, commencée de mauvais gré et sous la contrainte de l'opinion
publique, devait durer encore plus de trois mois. En ce
moment, lorsque la constitution allait être présentée au vote des assemblées
primaires ; lorsqu'elles auraient à se prononcer aussi sur le décret qui
maintenait les deux tiers des conventionnels dans la législature ; lorsque,
immédiatement après, elles devaient procéder aux élections, tous les actes de
la Convention étaient nécessairement destinés, non pas seulement à apaiser
l'esprit de parti, mais à le contenir, à le priver de ses moyens d'action. L'Assemblée
constituante, dans les derniers jours où elle siégeait, avait reconnu de
combien de désordres les sociétés populaires menaçaient le pays. Dans son
impuissance, elle n'avait pas osé prévenir les maux qu'elle prévoyait. La
Convention n'y trouvait plus aucune difficulté. — « Je
viens, disait Mailhe, au nom des comités, appeler votre attention sur les
restes des sociétés dites populaires. Il en est qui méditent encore les
crimes de la Terreur ; d'autres aiguisent les poignards de la royauté. » Cette
continuelle mise en présence de l'ancien régime avec la Terreur était devenue
le thème obligé de tous les orateurs républicains. Mainte fit un résumé de
l'histoire de France sous ce point de vue. Il compara « le régime
capétien au régime robespierrien » ... « L'anarchie axait fait les
seigneurs ; l'anarchie fit nos derniers tyrans. «
Partisans de la tyrannie décemvirale, ce n'est pas la cause de la liberté que
vous défendez, c'est la vôtre. Vous voulez encore des suspecta, des scellés,
des taxes révolutionnaires, des vengeances, des proscriptions, des
assassinats. « Vous
qui accusez la République de toutes les horreurs qui ont précédé le 9
thermidor, vous savez bien qu'elle n'existait pas alors ; nous n'avions, sous
le nom de liberté, qu'une bacchante ivre de sang, affamée de victimes. Vous
voulez aujourd'hui la faire revivre sous le nom de royauté. « Avec
la royauté, vous demandez les attributs qui en sont inséparables et les
crimes qu'entraînerait sa réorganisation. » Puis
venait l'énumération accoutumée des droits féodaux, de la corvée, de la dime,
de la gabelle. « Vous demandez la réinstallation des brigands qui ont
provoqué contre nous la coalition de l'Europe, pour porter le fer et la
Ranime dans le scia de la patrie. — Vous demandez les torches du fanatisme,
les fureurs de la vengeance, l'incendie, les assassinats. — Vous demandez la
mort de tous les hommes pli ont occupé des emplois publics depuis le
commencement de la Révolution, des acquéreurs des biens nationaux, des
défenseurs de la patrie. — Vous demandez des bourreaux pour les patriotes de
1789. » Mailhe
ne croyait pas sans doute toutes les imputations qu'il accumulait contre les
royalistes. Il cherchait à susciter contre eux les passions révolutionnaires,
à effrayer les préjugés des classes inférieures. Mais le langage les émigrés,
les pamphlets de leurs publicistes, les rapports adressés aux princes
l'autorisaient à exprimer de grandes craintes, soit pour lui-même, soit pour
tous ceux qui tenaient à la Révolution par leurs opinions, par leur conduite
passée ou par leurs intérêts. De pareils discours avaient beaucoup d'action
pour réunir dans une crainte commune toutes les nuances de l'opinion
libérale. Le
projet de décret fut adopté sans discussion, il était conçu en ces termes : —
« Toute assemblée connue sous le nom de club ou de société populaire est
dissoute. En conséquence, les salles où lesdites assemblées tiennent leurs
séances, seront fermées sur-le-champ, et les clefs en seront déposées ainsi
que les registres et papiers au secrétariat de la maison commune. » Déjà un
décret avait aboli une prescription tyrannique dont le gouvernement de la
Terreur avait usé sans mesure et sans pudeur. Pour presque tous les actes de
la vie privée, il avait été imposé de présenter un certificat de civisme. Les
pensionnaires de l'État et les rentiers ne pouvaient toucher leur revenu
qu'en produisant cette pièce ; les notaires et les avocats n'exerçaient leur
office que sous cette condition. Bien plus, par cela même qu'un certificat de
civisme était refusé, on était déclaré suspect et par suite détenu. Les
comités révolutionnaires ou les municipalités donnaient ou refusaient à leur
gré ces certificats. Pour faire voter la constitution de 1793 par les
assemblées primaires, il avait été dit, que quiconque s’abstiendrait ou
voterait négativement n'obtiendrait pas cette attestation. Quel que fût le
désir de recruter des suffrages pour la nouvelle constitution, ce moyen ne
pouvait être employé. Le gouvernement de Robespierre était assuré du zèle des
municipaux. Leurs opinions et la surveillance exercée sur eux par les
sociétés populaires, étaient garants de leur servilité empressée ; maintenant
en administrateurs locaux appartenaient en général à une opinion modérée ;
peu ou point rétribués, ils exerçaient des fonctions provisoires ; un pouvoir
exécutif, temporaire et collectif n'avait pas à attendre d'eux un zèle
empressé ; leur dévouement se bornait tout au plus au maintien de l'ordre
public ; d'ailleurs, ils n'avaient plus les moyens d'intimider les votants.
La formalité des certificats de civisme fut donc supprimée. Ces
diverses mesures et l'accord qui régna dans la Convention sur l'acte
constitutionnel et sur la réélection obligatoire des deux tiers, n'exercèrent
point d'influence sur l'opinion parisienne ; la volonté d'avoir une
représentation nationale entièrement nouvelle, où la majorité
n'appartiendrait plus au parti révolutionnaire, se prononçait plus vivement
de jour en jour. Les décrets du 5 et du 13 fructidor étaient dénoncés comme
un attentat à la souveraineté du peuple. C'était au nom du principe
démocratique qu'était attaqué le pouvoir issu de la démocratie. L'arme du
parti révolutionnaire était retournée contre lui. Le
gouvernement se voyait menacé par cette même garde nationale qui avait sauvé
la Convention au 1er prairial ; des forces militaires furent appelées tores
de Paris ; et bientôt les sections vinrent présenter des adresses pour
demander la retraite des troupes. Six ans s'étaient passés depuis que
l'Assemblée constituante réclamait contre la présence d'une armée destinée à
comprimer l'opinion de la capitale. L'orateur de la section du Mail rappela
ce souvenir. — « L'amour
et la confiance des peuples font la forée de ceux qui gouvernent. La
monarchie cessa d'être puissante quand elfe s'entoura de baïonnettes.
L'Assemblée constituante fit un décret pour empêcher les troupes de ligne
d'approcher du temple des lois... Pourquoi ces troupes autour de Paris ? Sommes
nous donc assiégés ? Traite-t-on le peuple comme le grand lama qu'on adore
comme un dieu et qu'on enferme comme un esclave ? Depuis le 1er prairial la
nation est rentrée dans ses droits ; elle ne souffrira point une usurpation.
Les baïonnettes des despotes ont été brisées au 14 juillet. On nous accuse de
vouloir un nouveau terrorisme, liane que nous demandons que les oppresseurs
de la patrie soient poursuivis devant les tribunaux. On est royaliste aux
yeux de certains pamphlétaires, parce qu'on refuse d'être dupe de leurs
sollicitudes visionnaires. » Chénier
présidait et répondit avec fermeté, que la Convention ne laisserait pas
avilir la puissance qu'elle tenait du peuple. — « Elle réprimera
l'anarchie et le royalisme ; avec le peuple elle a fondé la République ; avec
le peuple elle saura la maintenir. Les armées sont aussi une portion du
people, et les seuls ennemis de la liberté peuvent concevoir des défiances
contre des citoyens qui ont remporté cent victoires pour elle et versé tant
de sang précieux pour défendre la République. » Une
députation de la section des Champs-Élysées se présenta immédiatement après ;
elle avait pour orateur M. Lacretelle. — « Représentants du peuple,
dit-il, un grand jour approche où le peuple français exercera sa souveraineté
longtemps méconnue, il acceptera une constitution, qui doit mettre un terme à
tant d'agitations et de malheurs. Il sera beau, le jour où il pourra dire la
Révolution est terminée. « Si
près de ce jour, nous ne sommes pas sans alarmes sur des causes qui pourraient
la faire renaître. L'acceptation de la constitution doit être simple, comme
elle sera unanime ; nous l'espérons ainsi. Mais le décret qui ordonne le
renouvellement d'un tiers seulement de la Convention, est une source
d'embarras et de division. Cette disposition serait sage si elle s'appliquait
à une législature constitutionnellement formée ; mais il est naturel que la
prolongation du pouvoir immense et sans borne qui vous a été confié, semble
effrayante à des hommes libres. Pouvez-vous vous assimiler à une législature,
soumise à une constitution, divisée en deux corps, limitée dans ses pouvoirs,
vans qui avez tout réuni dans vos mains : le pouvoir de faire des lois, de
les réviser, de les changer, de les exécuter ? « Votre
histoire est partagée en deux époques ; l'une où vous fûtes opprimés par des
tyrans ; l'autre où vous êtes libres : la première signalée par des
horreurs et des désastres ; la seconde par des bienfaits ; mais les tyrans
qui vous opprimaient étaient pris dans votre suie ; ils ont trouvé des
complices parmi vous. Où s'arrête le nombre de ces complices ? Comment régler
le choix que vous prescrivez ? » L'orateur
expliquait comment tel département avait une députation toute composée
d'honorables adversaires de la tyrannie ; tel autre dont tous les députés
avaient servi les tyrans ? — « Quel sera dans l'un et l'autre l'embarras
des électeurs ? D'ailleurs, qui peut prévoir les discussions que peut
entraîner une telle mesure ? Ne compromettez-vous point la paix publique au
moment où elle va s'affermir ? » — Puis M. Lacretelle parlait avec plus
de vivacité encore que le précédent orateur, sur les mouvements de troupes
qui s'étaient approchées de Paris. — « Il ne faut pas qu'on voie paraître des
enseignes de terreur au milieu des délibérations où le peupla va exercer sa
souveraineté. » — De violents murmures s'élevèrent, l'orateur continua :
— « Songez combien le despotisme militaire est à craindre dans les
républiques. Rome y trouva le tombeau de sa liberté, lorsqu'elle était encore
défendue par la vertu de Caton et l'éloquence de Cicéron. La carrière qui
vous reste é parcourir est bien courte pour les bienfaits qu'on attend encore
de vous. Ne perdez pas un seul instant. Puis venez avec confiance vous
présenter au suffrage du peuple. Méritez son choix et ne le commandez pas. » Chénier
répéta à peu près les tentes paroles contre l'anarchie et le royalisme. Il
dit aussi — u La dernière ressource du despotisme royal est de calomnier les
représentants du peuple qui ont fondé la République et les quatorze armées
qui l'ont maintenue contre les despotes conjurés. Les
applaudissements de l'Assemblée se renouvelèrent à plusieurs reprises. Tous
les représentants se levèrent en criant : Vive la République ! Les tribunes
publiques étaient, depuis quelque temps, remplies de spectateurs choisis avec
soin ; ils mêlèrent leurs bruyantes approbations aux transports de la
Convention. Tallien avait demandé la parole ; depuis Quiberon, il avait
retrouvé toute sa violence révolutionnaire contre le parti royaliste, et sous
ce nom, il comprenait quiconque ne voulait plus de la Convention. De même
qu'après le 9 thermidor il avait oublié sa participation à la Terreur,
maintenant il oubliait que la réaction avait été excitée et échauffée per
lui, et qu'il avait encouragé les agents royalistes par un accueil
complaisant. Il
parla donc avec colère et menace, et fut même personnellement injurieux
contre l'orateur de la section des Champs-Élysées. — « Il
faut faire connaître à la République quels sont les hommes qui viennent
insulter la représentation nationale, il faut faire connaître aux armées
quels sont leurs calomniateurs. Quoi ! on ose dire que les drapeaux qui les
conduisent à la victoire sont les étendards de la Terreur ! Oui, ils le sont
pour les royalistes, les brigands, les anarchistes, les terroristes. » Puis il
reprocha à M. Lacretelle d'avoir cherché un asile contre la Terreur dans les
armées et de n'avoir pas continué y servir la patrie, lorsqu'il n'avait plus
à craindre la proscription et l'échafaud. Il lui imputa à crime d'avoir
souhaité la révision de la constitution en 1791 ; d'avoir regretté la
monarchie constitutionnelle ; de ne pas admirer le 10 août et d'excuser La
Fayette. » — Ils se disent républicains et conspirent contre la
République. Ils crient contre les troupes républicaines, parce qu'elles sont
animées d'un bon esprit, parce qu'elles ne souffriront jamais le retour de la
royauté, ni de la Terreur. « Vils
intrigants, vous ne réussirez point in diviser les citoyens. Vous accusez nos
armées, elles nous ont sauvés ; elles ne veulent vaincre que pour vous donner
la paix. Elles défendent vos propriétés ; sans elles vous seriez au pillage.
Nous ne souffrirons pas qu'on les insulte. A vous entendre, Hoche et Pichegru
seraient des terroristes ! Vous voulez juger nos armées, eh bien ! qu'elles
vous jugent et qu'elles sachent quel Esprit vous anime. » — Il demanda
que le discours de Lacretelle fin imprimé et envoyé aux armées. Thibaudeau
parla dans le même sens. On voyait déjà que la Convention mettait son espoir
deus l'armée. Le règne de l'opinion avait fini, et les républicains se
disposaient à combattre et à vaincre l'insurrection par les baïonnettes et le
canon. Aussi
le gouvernement se pressait de faire voter l'armée pour la constitution. — «
La Convention avait envoyé, dit le maréchal Saint-Cyr dans ses Mémoires, la
nouvelle constitution pour être soumise à l'acceptation de l'armée. C'était
un de ces actes de fourberie politique avec lesquels les gouvernements
successifs ont leurré les Français et se sont joués de leur crédulité ;
Pichegru, affectant us dévouement qu'il n'avait plus, voulut donner de
l'éclat à cette cérémonie. li ordonna que Fermée prît les armes. Après avoir
entendu la lecture de cet acte qu'on adopta par acclamation, les
procès-verbaux d'adhésion furent rédigés par corps, signés individuellement
et envoyés au gouvernement. » Il fut
tout aussi facile de faire arriver à la Convention des adresses où l'armée
protestait de son dévouement et de son respect pour la représentation
nationale ; le mot d'ordre : guerre au royalisme et à la Terreur,
y était répété. — « Qu'il nous soit per-mie, législateurs, disait l'adresse
présentée au nom de l'armée de Paris, d'associer nos travaux à votre gloire,
notre cause est inséparable de la vôtre. L'histoire racontera nos victoires
de Jemmapes et de Fleurus, mais elle peindra aussi vos triomphes du 9
thermidor et du r prairial. Quand nous ébranlions les trônes, vous abattiez
les échafauds. Soyons à jamais unis. Amour éternel à la République ! respect
et reconnaissance à ses fondateurs ! » Parmi
tant de vaincs phrases, le sentiment républicain de l'armée était réel, non
pas qu'elle préférât telle forme de gouvernement à telle autre ; qu'elle
demandât des libertés et des garanties, mais elle aimait son drapeau et se
battait, en toute connaissance de cause, pour empêcher le retour de l'ancien
régime. Les
sections étaient plutôt irritées qu'intimidées par ces démonstrations
hostiles. Elles continuaient à venir l'une après l'autre réclamer hautement
contre les décrets des 5 et 13 fructidor. — « Nous ne coulons vous
exprimer aucune inquiétude sur les troupes qui environnent Paris. La
constitution sera acceptée ; mais nous demandons la liberté des suffrages.
Vous avez décrété que cinq cents membres du Corps législatif seront pris dans
la Convention. Qui de vous consentira à représenter le peuple, sans être assuré
que le peuple l'a choisi librement ? » Le
président répondait à ces impérieuses paroles, avec convenance. — « Souvenez-vous
que la tyrannie renversée au 9 thermidor ne se serait jamais établie, si des
forcenés n'étaient pas venus, au nom des sections, braver la majorité de la
Convention. » En même
temps, la Convention, craignait d'exaspérer la population parisienne en
laissant se propager les alarmes qu'inspirait la présence des troupes,
prenait sain de démentir les exagérations, de nier les batteries établies sur
la butte Montmartre et les pré-punitifs de combat ou de siège dont on
entretenait le public. Les
sections s'étaient surtout inquiétées de ce qui venait de se passer à Nantes.
Un détachement de l'armée du Nord était arrivé pour renforcer l'armée de
l'Ouest. A son arrivée, quelques soldats ivres ou exaltés par les Jacobins de
la ville, s'étaient pris de querelle avec des jeunes gens qui, selon la mode
d'alors, portaient des habita gris à collet noir. On prétendait que c'était
l'uniforme des chouans et plus d'une fois, même à la Convention, on avait
désigné sous ce nom ceux que quelques semailles auparavant on appelait
muscadins. Le désordre avait été horrible à Nantes. Pendant trois jours une
soldatesque indisciplinée avait été maîtresse de la ville. Aucun rapport
n'imputait la moindre provocation aux jeunes gens, et un assez grand nombre
avait été massacré. Même les membres du tribunal militaire s'étaient adressés
aux généraux pour réclamer leur autorité. — « Pourquoi,
disaient-ils, des égorgements ont-ils eu lieu pendant trois jours
consécutifs, sans qu'aucun des égorgeurs ait été arrêté ? Généraux,
commandants, officiers, quelles mesures avez-vous prises pour empêcher et
réprimer ces atrocités ? Quels sont ceux de ces assassins que vous avez
traduits devant les tribunaux ? Où étiez-vous pendant que vos soldats se
livraient à ces coupables excès ? C'était
à ces massacres que Lacretelle avait fait allusion, lorsqu'il tuait tellement
scandalisé la Convention en parlante des étendards de terreur. Les comités
auraient bien voulu étouffer cette triste affaire. Le rapport avait été
succinct et plus qu'incomplet ; mais la clameur publique devint si grande,
qu'il fallut bien lui donner satisfaction. C'était les 15, 16 et 17 août que
s'était passé cet affreux carnage. Douze jours se passèrent avant que le
comité de salut public prît des mesures pour que justice fût faite. Le
dispositif du décret était précédé d'un long considérant, où était, autant
que possible, atténuée la culpabilité des soldats. « C'étaient des
agents de Carrier, des hommes de la compagnie de Marat qui les avaient
trompés et excités ; c'était un jeune homme qui avait tiré le premier coup de
pistolet. » L'ordre
public avait aussi été gravement troublé à Besançon, sans toutefois que le
sang eût coulé. Depuis que les comités de la Convention exerçaient leurs
rigueurs contre les royalistes réels ou présumés, ils étaient devenus
indulgents aux terroristes, et ils remettaient en liberté un grand nombre de
ceux qui avaient été emprisonnés. Malgré les représentations des autorités
locales, le comité de sûreté générale avait fait ouvrir la prison aux
principaux Jacobins de la ville. Cette délivrance fut célébrée comme un
triomphe. Lin rassemblement de leurs partisans avait parcouru les rues en
criant : Vive la Montagne ! vivent les Jacobins ! Plusieurs bons
citoyens avaient été maltraités ; des poursuites judiciaires étaient commencées.
Mais les Montagnards de la Convention redevenaient des protecteurs puissants.
Grâce à l'un d'entre eux, il avait été sursis à l'action de la justice, et
plusieurs des administrateurs avaient été destitués. C'était contre cette
mesure, prise par les comités, que des réclamations étaient présentées ; sans
être repoussées, elles furent écoutées avec défaveur. Cette
réconciliation des gouvernants conventionnels avec les Jacobins augmentait
encore le mécontentement des sections de Paris, et leur semblait une
déclaration de guerre. L'ancienne
section des Filles-Saint-Thomas, maintenant intitulée Lepelletier ; celle qui
avait défendu le roi si vaillamment et jusqu'à la dernière extrémité ; qui
depuis avait été la plus empressée à secourir la Convention, le 12 germinal
et le 1er prairial, vint à son tour présenter son adresse. Elle s'exprimait
avec ménagement et même avec bienveillance pour les troupes. — « Quoi
qu'en disent les calomniateurs qui cherchent à aigrir contre nous nos braves frères d'armes, nous ne craignons
rien d'eux ; et si quelques usurpateurs concevaient l'idée de les diriger
contre nous, la haine du despotisme nous les ramènerait comme su 14 juillet. « Nous
ne pouvons concevoir que vous ayez cessé de compter sur notre courage pour
défendre la liberté contre les ennemis de l'intérieur. Craignez-vous que les
citoyens de Paris aient sitôt oublié les bienfaits du 9 thermidor. Ne
sont-ils pas les vengeurs de Féraud ? les vainqueurs des constitutionnels de
1793 ? N'est-ce pas eux qui ont rétabli la liberté de vos délibérations ? Que
doivent penser nos braves frères d'armes lors- qu'au moment où la garde
nationale est plus fortement organisée, on nous peint à leurs yeux comme des
hommes sur qui vous ne pouvez plus compter ? Souffrirez-vous plus longtemps
qu'on nous représente à eux comme des ennemis de la patrie ? « Mais
combien ces réflexions sont plus amères, lorsque nous voyons les chefs du
jacobinisme se réjouir avec affectation de la présence de ces troupes ! » L'orateur
parlait ensuite des terroristes, qui, détenus depuis longtemps sur la demande
de la section, venaient d'être mis en liberté par le comité de sûreté
générale. Il disait leurs noms ; il rappelait leurs brigandages et leurs
voleries, et, comme le jour où lu députation paraissait à la barre était
l'anniversaire du 2 septembre, il demandait pourquoi le comité voulait
continuer l'impunité des assassins. — « Cent, disait-il, cette impunité
qui produisit le 31 mai, et qui a encouragé les horribles représailles
exercées récemment par des habitants du Midi. « En
désignant les bons citoyens comme des royalistes et des
contre-révolutionnaires, nos calomniateurs provoquent de nouvelles scènes
d'horreur. Le sang a déjà coulé à Nantes. Malheureux, qui abusez du crédit
d'un moment pour égarer ainsi vos concitoyens, voilà le fruit de votre astuce
révolutionnaire ! Ce sang innocent retombe sur vous. » Cette
apostrophe était manifestement adressée à quelques membres de la Convention,
et pour qu'on n'en doutât point, l'orateur continua ainsi : — « Nous
nous exprimons librement, mais on ne peut dire que nous ventons troubler la
sagesse de vos délibérations. On ne nous confondra point avec ces hommes qui,
suivis d'une troupe de furieux, vinrent à la barre de l'Assemblée législative
prédire d'un ton menaçant les massacres de septembre ; ni avec ces hommes qui
at tendirent le 4 septembre pour afficher un placard où ils disaient : « Peuple
bon, il a été juste de te venger, puisqu'on a voulu t'attaquer ; mais tu as
versé assez de sang ; c'est maintenant au glaive de la loi à frapper. »
C'était nommer Tallien et Louvet. L'orateur
terminait ainsi : — « Nous voulons tous la liberté et la République ;
mais nous les voulons pour tous les Français, et non pour le profit de
quelques ambitieux. » Chénier,
qui siégeait à la commune au temps du 2 septembre, mais qui ne fut jamais
accusé d'y avoir pris la moindre part, aurait pu toutefois se sentir blessé
par certaines paroles de ce discours. Il répondit avec gravité, en
s'applaudissant de n'y point retrouver une méfiance injurieuse des soldats de
la République. Il assura que tous les hommes coupables de crimes ou de délits
ne seraient jamais soustraits à la justice légale. — « La Convention a
mis un terme aux assassinats de Lyon et aux massacres du Midi ; elle ne
composera jamais avec les assassins. Elle a voué à l'exécration des siècles
les crimes du 2 septembre ; et elle honorera toujours les trois immortelles
journées du peuple français le 14 juillet, qui porta le premier coup au
despotisme royal ; le 10 août, qui renversa un trône conspirateur ; le 9
thermidor, qui renversa les échafauds de la Terreur. « Cet
horrible jour du 2 septembre, qui vit, il y a trois ans, l'anarchie triompher
un poignard à la main, revient aujourd'hui sous des auspices favorables : il
voit tons les Français se rallier à la constitution républicaine. Le peuple
français est fatigué d'anarchie ; il veut enfin la liberté ; il veut un
gouvernement solide, fort contre le crime, fort pour le maintien des droits
de tous ; il va prononcer lui-même. Las patriotes du 14 juillet, les
républicains du 10 août, ceux qui ont combattu et vaincu pour la liberté se
rendront en foule aux assemblées primaires. Toutes les factions d'un jour
s'évanouiront devant l'éternelle majesté du peuple souverain. » Ces
adresses présentées chaque jour à la Convention, l'accueil plus ou moins
altier et menaçant qu'elles y recevaient, contribuaient à animer de plus en
plus les esprits contre la faction qui s'était emparée de la France depuis le
10 août, et qui voulait, à tout prix, conserver le pouvoir. Le lui disputer ;
vouloir que la République fût composée de toute la nation, et non plus
partagée ou disputée entre les diverses subdivisions du parti qui exploitait,
depuis trois ans, la seconde résolution : voilà ce que les républicains
appelaient conspirer avec les émigrés et les chouans. Ils n'étaient point
calmés par la certitude presque complète du vote des assemblées primaires. A
Paris, la majorité devait être contre les deux décrets ; mois dans les
départements, le mouvement d'opinion était loin d'être aussi prononcé. Les
thermidoriens portaient dans cette lutte leurs habitudes d'exagération et de
violence. Fréron, qui avait, en 1793, inondé de sang Marseille et Toulon ;
qui, un an après, avait ameuté la jeunesse parisienne contre les Jacobins,
reprenait maintenant ses premières fureurs contre les prétendus
conspirateurs. Il dénonça la rentrée des émigrés dans le département du Var,
les menaces qu'ils adressaient aux acquéreurs de leurs biens, la connivence
des curés pour en obtenir la restitution ; et, comme on ne semblait pas convaincu
de l'exactitude des faits, il disait : — « Ce ne sont point des
exagérations ; les émigrés qui ont servi sur la flotte anglaise sont rentrés.
Il ne faut pas que la Convention ne déguise sa position, elle est dans un
défilé : le royalisme, les prêtres s'agitent. Êtes-vous fermes, on dit que
vous voulez la Terreur ; êtes-vous indulgents, on abuse de votre indulgence
au profit de la contre-révolution. Prononcez-vous ; il faut empêcher la
rentrée des émigrés qui ont voulu proclamer Louis XVIII et l'appeler à
Toulon. » Il
proposa un projet de décret pour déclarer émigrés les fugitifs qui, pour
échapper aux fusillades et aux massacres ordonnés par lui, avaient cherché
asile sur les vaisseaux anglais. Lanjuinais
représenta qu'on ne pouvait taire des lois pénales à la minute, et demanda le
renvoi au comité de législation. Louvet s'écria : — « Il est temps d'arrêter
la contre-révolution. » Tallien
se plaignit de la léthargie des comités, qui ne faisaient pas même connaître
à l'Assemblée l'état déplorable de plusieurs parties de la République. Il
assura que, dans plusieurs départements méridionaux, les patriotes et les
acquéreurs de biens nationaux étaient encore égorgés. Il démentait ainsi ce
que Chénier lui-même avait déclaré trois jours auparavant. Il renouvela ses
invocations aux vainqueurs de la Bastille et du 10 août — « Les ennemis
de la liberté et de l'égalité conspirent pour vous redonner des fers. Le
souffrirez-vous ? Non ! non ! reprenez votre ancien courage et combattes de
nouveau les ennemis de votre pays. » — Ce discours fut très- applaudi,
et la Convention ordonna qu'il serait imprimé et affiché. Bréard
déposa un imprimé distribué dans le département de l'Oise ; c'était une
invitation aux assemblées Primaires de voter contre les deux décrets. Cette
pièce était produite en preuve de la conspiration royaliste. On
discuta la proposition de Fréron. Lanjuinais lit remarquer quelles
conséquences terribles aurait un article qui assimilait à un émigré indûment
rentré, c'est-à-dire qui condamnait à mort, tout citoyen dont le certificat
de résidence serait déclaré non valable. Lift
Montagnard consentait à ce que la peine de mort ne leur fût pas infligée,
mais il demandait que, du moins par provision, il leur fût interdit de voter
dans les assemblées primaires. — « Le salut de la patrie réclame cette
mesure, disait-il ; sauvons la patrie avant tout. » Tallien
reprit la parole pour appuyer le renvoi au comité de législation. — « Je ne
veux pas qu'on puisse répandre que Fréron et Tallien veulent rétablir la
Terreur. » — Il fit plusieurs allusions à tout ce qui, depuis quelques
jours, lui était imputé par un public devenu malveillant pour lui. — « Peu
m'importe qu'on dise de tuai que j'ai volé les diamants de la châsse de
sainte Geneviève ; peu m'importe qu'on me désigne comme victime, si une
sédition éclate ; je ne crains point les conspirateurs : leurs projets me
sont connus, et il faudra qu'ils me fassent égorger ce soir, ou bien je les
dévoilerai demain. » La
proposition fut renvoyée au comité de législation ; mais les alarmes et les
colères des républicains ardents n'étaient point apaisées. Isabeau,
rapporteur du comité de sûreté générale, devait rendre un compte général de
la situation de la République ; il demanda quelque délai afin de compléter
les informations ; en attendant, il disait — e Les émigrés et les prêtres
réfractaires rentrés sont les deux grands fléaux de la République. Les ordres
sont donnés pour que les premiers soient poursuivis sans relâche ; les
seconds sont encouragés par les incertitudes de la jurisprudence à leur
égard. Des plaintes éclatent de toutes parts contre cette horde sacrilège.
Nous avons prescrit de les poursuivre, non comme prêtres, mais comme rebelles
provocateurs à la royauté, artisans de troubles et de séditions. Un
représentant de la Sarthe assura que dans son pays les prêtres réfractaires
assassinaient et incendiaient. Il demandait que tous fussent déportés ainsi
que les lois l'ordonnaient. Il disait qu'avant la mise en liberté des prêtres
infirmes et sexagénaires, les départements étaient tranquilles ; que
maintenant ils rebaptisaient et remariaient tous ceux qui avaient reçu les
sacrements des prêtres constitutionnels. — « S'ils se bornaient à ces
singeries religieuses, la République n'en souffrirait pas ; mais les agents
des prêtres assassinent de vertueux patriotes. « Détruisez
tout d'un coup le royalisme et le fanatisme ; faites remettre en prison des
hommes qui n'auraient jamais dû en sortir. » — Un côté de l'Assemblée et
une partie des spectateurs applaudirent beaucoup. Ou cria : Aux voix.
— Lanjuinais, Larivière, d'autres modérés demandèrent qu'on ne votât point
d'enthousiasme les lois pénales, Barras
voulait que le comité fît un rapport dès le lendemain ; en même temps il
s'anima ; comme Tallien, Fréron et les autres thermidoriens, il sonna
l'alarme et appela les rigueurs révolutionnaires contre les royalistes. — « Soyez
terribles aux ennemis de la liberté. On assassine au nom du roi, on assassine
au nom de Dieu. Nous ne pouvons pas nous dissimuler que de toutes parts on
s'agite. Que cette poignée de misérables royalistes, qui salissent le pavé de
Paris, qui vous provoquent à toute heure, qu'ils sachent, ces malheureux, que
les hommes du 9 thermidor sont ici, et ces hommes, c'est la Convention
entière ! Qu'ils sachent que les hommes du 10 août sont ici ! Je suis un de
ces hommes ! La Convention sera digue du peuple ; elle soutiendra les
patriotes contre tous leurs ennemis. » — Puis il ajouta, selon la
formule, « que les anarchistes tremblent aussi. Nous ne transigerons pas
plus avec eux qu'avec les royalistes. » Le
décret contre les prêtres et la proposition de Fréron contre les émigrés
rentrés furent votés le leu-demain, après avoir été peu modifiés. Les
conventionnels, qui dirigeaient le gouvernement et disposaient d'une majorité
incontestée, n'éprouvaient point sans doute des alarmes aussi vives qu'ils le
disaient ; une grande perspicacité n'était pas nécessaire pour reconnaître
que la contre-révolution n'avait pas une chance de succès. Les émigrés qui
étaient en Angleterre pouvaient se faire des illusions, comme il arrive
toujours aux exilés. Les Secours que les Anglais étaient prêts à leur donner,
le renouvellement de la guerre civile des Vendéens et des chouans ; M. le
comte d'Artois qui s'embarquait pour aller rejoindre Charette et lui amener
des auxiliaires et des munitions ; l'encouragement que devait donner la
présence d'un prince de la maison royale : c'était plus qu'il n'en fallait
pour leur inspirer beaucoup de présomption et de jactance. Ils n'admettaient
l'idée d'aucune concession, ni transaction. Leur langage était menaçant ; ils
ne refusaient à accorder les amnisties et les garanties que personne ne
songeait à leur demander. Les manifestes du roi Louis XVIII avaient un
langage de souveraineté absolue qui dans sa situation n'avait rien
d'imposant. Le gouvernement conventionnel pouvait donc être sans alarme. Le
seul danger eût été le succès de la descente des Anglais et l'arrivée de
Monsieur à l'armée de Charette. Or, le général Hoche ne concevait pas la
moindre inquiétude. Il était habile, vaillant, véritablement républicain et
en même temps sage et politique. La présence du prince était fart désirée par
les Vendéens, mais on savait combien Charette craignait de voir arriver avec
lui un entourage d'émigrés. Quant aux conspirations de l'intérieur, il n'y en
avait point ; il ne pouvait pas y en avoir, du moins dans le véritable sens
du mot. Mallet-Dupan
écrivait au roi Louis XVIII : — « Il n'y a à espérer aucune insurrection
spontanée à Paris, ni ailleurs en faveur de la monarchie. La Convention
maîtrise le peuple ; tout ce qui n'est pas peuple frémit à l'idée d'une
nouvelle secousse. « La
guerre civile est une chimère du même genre. Les éléments n'en existent pas ;
il n'y a ni princes, ni grands, ni généraux puissants qui entraînent dans
leur parti des provinces ou des armées ; il n'y a point de faction rivale à
qui le crédit, la richesse, les ressources personnelles donnent de la
consistance et des forces. « Tout
emploi de la force contrarierait les causes lentes qui font rebrousser la
Révolution vers la monarchie. Il faudrait repasser par cette fondrière de
1791 pour parvenir à une bonne monarchie. La grande majorité des Français,
ayant participé à la Révolution par des actes ou par des opinions, ne se
rendra jamais à discrétion à l'ancienne autorité. La vanité exaltée, froissée
et non étouffée par le terrorisme se révolte à la pensée d'un pardon. Les
constitutionnels abandonnent volontiers l'acte de 1791. Les points
fondamentaux de l'opinion générale sont l'affaiblissement des prérogatives
données au peuple, le renoncement au fatras des droits de l'homme, la
puissance royale augmentée et la représentation réservée aux propriétaires. « Tel
est l'esprit, l'inclination, tels sont les vœux de la bourgeoisie dans toutes
les classes. — A beaucoup d'égards et par d'autres motifs les campagnes
partagent cette disposition. » C'est
ainsi que les hommes de sens jugeaient en France de l'état de l'opinion. Mais
les agents d'intrigues et les correspondants subalternes étaient incapables
de ce coup d'œil général, de cette vue d'ensemble bien plus certaine dans sa
perspicacité que les rapports de police ou les informations de commérage. Ils
entretenaient les princes et leur entourage d'émigrés des plus vaines
espérances. De lit résultait que toutes les démarches étaient fausses, que le
langage des déclarations et des manifestes devenait de plus en plus
offensant. Ainsi Mallet-Dupan écrivait : — « Les royalistes de
l'intérieur sont au désespoir de cette conduite du roi et des émigrés ; ils
se plaignent que les émigrés jouent aux dés la tête de leurs parents et de
leurs amis ; qu'ils ne se forment aucune idée de ce qu'est devenue la France. « Les
monarchistes se défendent contre la Convention pour échapper à la tyrannie
beaucoup plus que pour refaire la royauté. On la désire sans dévouement, et
l'on fait au dehors tout ce qu'il faut pour en éteindre les semences. Le duc
d'Orléans gagne des partisans, mais le roi perd chaque jour des siens ou de
ceux qui le seraient devenus. » Dans le
même temps, M. de Puisaye, qui avait des relations avec les monarchistes
libéraux, conventionnels ou autres, recevait l'assurance que nul accord ne
serait possible avec les chefs de la guerre civile à moins que ce ne fût pour
porter au trône le duc d'Orléans. Ce n'était pas une proposition à faire aux
Vendéens et aux chouans. Quant à M. de Puisaye, il était à peu près résigné.
— « Il deviendra roi, malgré nous, disait-il. D'ailleurs tût ou tard il
est probable que nous nous trouverons forcés de servir la royauté plus que le
roi. » En
correspondant moins important par sa position, moins distingué par son
esprit, écrivait : — « En général les esprits sont mécontents du
gouvernement ; mais on se tromperait en concluant que tous voulussent y
substituer l'ancien ordre des choses. Mettant à part la classe,
malheureusement peu nombreuse, des honnêtes gens qui ne séparent pas leur roi
de leur Dies et une poignée d'artisans laborieux et bien-pensants, le reste
n'aspire qu'à un changement qui lui procure plus d'aisance, mais qui lui
laisse sa licence, sa chimérique égalité, son irréligion : telle est la
façon de penser des sept dixièmes de Paris. » Ainsi
les déclamations contre les royalistes et leurs complots, contre les prêtres
et leurs fanatiques prédications portaient à faux ; on aurait pu dire
qu'elles étaient de mauvaise foi, si les passions révolutionnaires n'avaient
pas une invariable facilité à s'alarmer et à s'effrayer de leurs propres
exagérations. D'ailleurs, pour tout le parti républicain, pour les inférieurs
comme pour les chefs, perdre la possession du pouvoir, c'était la
contre-révolution. La
composition des comités de 'sections, les noms de leurs orateurs, étaient une
preuve manifeste qu'il ne s'agissait ni d'émigrés, ni de chouans. La jeunesse
dorée était restée à peu près la même que lorsqu'elle brisait le buste de
Marat, faisait du tapage dans les théâtres, et accourait au secours de la
Convention menacée par les Jacobins des faubourgs. Les chefs du mouvement
étaient encore des journalistes, des hommes de lettres et quelques jeunes
hommes appartenant à des familles riches ou aristocratiques. Plusieurs noms
sont restés connus : Delalot, Cadet de Gassicourt, Salverte, Quatremère
de Quincy, Dureau de La Malle, Fiévée, Lacretelle, Richer Serizy,
Souriguières. Aucun des membres de la Convention ne prenait part à la
conduite ni aux projets des agitateurs des sections. Le seul nom qui eût
figuré sur la liste des assemblées nationales était Vaublanc ; il avait
appartenu au côté droit de la Législative, comme royaliste constitutionnel. Ainsi
cette faction nouvelle n'avait aucune intelligence, ni dans le gouvernement,
ni dans l'armée. Elle n'en était pas moine hardie et animée ; elle l'était
même d'autant plus que son courage était une témérité aveugle. Elle savait
par expérience qu'un coup de main pouvait suffire pour se rendre maitre de la
Convention ; on espérait l'intimider et obtenir la révocation des deux
décrets. A cela, pour le moment, se bornaient les exigences. Les assemblées
primaires de paris paraissaient décidées à les repousser par leurs votes. Le
comité de s0reté générale on le, dernier quart élu par le renouvellement
mensuel du 15 fructidor avait placé Barras et quatre autres représentants
violents ennemis de la réaction, dénonça à la séance du 7 septembre un arrêté
de la section Lepelletier. Cet arrêté déclarait — « qu'avant de voter
dans l'assemblée primaire sur la constitution et sur le décret qui ordonnait
la réélection de cinq cents membres de la Convention et généralement sur
toutes les mesures de salut publie, tout citoyen avait le droit d'émettre
librement son opinion. » Un long
considérant précédait cet article. — « La souveraineté du peuple, dont
une longue tyrannie l'a dépouillé et dont il ressaisit les droits, impose à
chacun le devoir d'émettre sans crainte son opinion sur les moyens de salut
public. Le peuple, lorsqu'il délibère sur ses lois et son gouvernement, ne
peut et ne doit être influencé par aucune espèce d'autorité. Les pouvoirs du
corps constituant cessent en sa présence. Attaquer un seul citoyen est un
attentat à la souveraineté du peuple. Tout droit est dérisoire et inutile s’il
n'est garanti par tous envers chacun ; une expérience funeste a trop appris
que les tyrans se jouent impudemment de la liberté, de l'honneur et de la vie
des citoyens. Tous les crimes qui, depuis le 2 septembre 1792, ont
ensanglanté le sol français sont dus à la mollesse des gouvernés, qui se sont
trop légèrement fiés à la vertu des gouvernants. Ce
considérant n'était assurément pas conforme aux principes royalistes ; mais
il était logiquement déduit de la souveraineté du peuple et de la mise en
question du gouvernement par devant les assemblées primaires. La section
Lepelletier en tirait encore pour conséquence l'article suivant : — « Chaque
citoyen en particulier et tous les citoyens de Paris en général sont placés
sous la sauvegarde spéciale et immédiate de leur assemblée primaire et des
quarante-sept autres assemblées primaires. » Cet
acte semblait si grave au comité qu'il proposait à la Convention de se
déclarer en permanence, afin de surveiller les projets des meneurs de cette
section, projets qui pouvaient être funestes à la République. Cette
détermination parut grave ; elle donnait d'une grande peur. On proposa de
faire une déclara, lion des principes qui animaient la Convention, en disant
qu'elle n'avait jamais pensé à porter atteinte à la liberté des opinions, mais
qu'elle ne souffrirait pas que la République tombât dans l'anarchie. Thibaudeau,
qui se montrait très-apposé à la réaction et en précaution méfiante contre
lus royalistes, n'en restait pas moins un ami sincère de la liberté. Il
trouva que ce procès entre la représentation nationale et une section de
Paris manquerait de dignité. Il proposa l'ordre du jour, en recommandant aux
comités de veiller plus que jamais à la sûreté des personnes et des
propriétés. Tallien
avait moins de modération et moins d'amour de la liberté. Il remarqua qu'une
assemblée primaire ne pouvait avoir dans ses attributions les mesures de
salut publie, et qu'en droit la souveraineté du peuple ne poissait être
exercée par une très-petite fraction du peuple. En même temps il se montra
trop alarmé des périls de la Convention et de la République. Quoi qu'il en dît,
tout se passait avec une complète tranquillité dans les assemblées des
sections. Il termina en demandant, non pas la permanence de l'Assemblée, mais
une séance de soir. Dans cette séance, Daunou, au nom des comités de
gouvernement, donna connaissance à la Convention d'un nouvel acte de la
section Lepelletier. Elle avait délibéré que la proposition serait faite aux
quarante-sept autres sections de nommer chacune un délégué, afin de former un
comité central chargé de rédiger une déclaration authentique des sentiments
des citoyens de Paris. Les
comités voyaient dans cet arrêté de la section une coupable et monstrueuse
usurpation. — « Un comité central, disait le rapporteur, n'est propre qu'à
préparer des journées affreuses, telles que le 2 septembre ou le 31 mai. —
Toutefois il attribuait la conduite de la section Lepelletier à l'égarement
d'un sentiment pur. — « L'amour de la liberté peut avoir ses erreurs. »
— Les comités proposaient un décret qui fut adopté sur-le-champ. La formation
d'un comité central composé de commissaires nommés par plusieurs assemblées
primaires était déclarée un attentat contre la souveraineté du peuple et la
sûreté intérieure de la République. Le ministère public était chargé d'en
poursuivre la punition devant les tribunaux. Les citoyens qui, sous le
prétexte de missions données par une assemblée primaire, se rendaient d'une
commune à une autre ou auprès d'un corps militaire, étaient déclarés
coupables du même délit et passibles des mêmes peines. Déjà la
Convention était informée que dans plusieurs départements voisins de Paris,
les assemblées primaires acceptaient sans difficulté, non-seulement la
constitution, à cet égard il n'y avait nulle inquiétude à concevoir, mais
aussi les décrets de réélection. Il n'en
était pas ainsi dans la banlieue où l'opinion parisienne avait une grande
influence ; les meneurs des sections ne s'étaient pas épargnés à y faire tous
leurs efforts. On apprenait aussi qu'à Orléans et à Versailles, les
assemblées primaires venaient de voter contre les décrets. A
Paris, la section de l'Unité[14] fut la première qui vint
annoncer à la Convention le résultat de son vote. — « Il prouvera que
les royalistes ne dominent point parmi nous, disait l'orateur, et que nous
savons respecter la liberté des opinions et en garantir la manifestation. L’assemblée
primaire a d'abord rejeté à l'unanimité les articles du décret qui prescrit
la réélection des deux tiers. Les citoyens ont, à leur gré, voté à haute voix
ou au scrutin secret. Sur deux mille quatre cent seize votants, deux mille
trois cent quatre-vingt-douze ont accepté la constitution ; dix-huit l'ont
refusée ; six ont demandé un roi. Pour prévenir les proscriptions, nous avons
brûlé le scrutin. » — Le président répondit que c'était à la nation
entière qu'il appartenait de juger ses représentants. Thibaudeau
pensa qu'il fallait dédaigner cette sorte de bravade, et répondre à toutes
les sections qui se présenteraient à la barre : — « Nous
respecterons la volonté du peuple et sous la ferons respecter. — La
Convention doit lasser à l'ordre du jour, continuer ses travaux et charger
ses comités de veiller à la sûreté publique. » Chaque
jour apportait à la Convention la certitude que la constitution et les
décrets étaient acceptés par la très-grande majorité des assemblées
primaires. Les votes portaient le caractère d'une complète liberté. Les
citoyens ou les assemblées primaires qui avaient rejeté les décrets,
n'avaient eu besoin d'aucun courage : nulle contrainte, nulle menace n'avait
influé sur les suffrages. L'opinion, dons les départements, ne recevait pas
comme à Paris l'impulsion d'un parti hostile à la Convention et animé de
rancune et de haine contre tous les hommes qui depuis trois ans avaient
exercé le pouvoir. Les administrations et les tribunaux, lors même qu'ils
avaient été renouvelés depuis le 9 thermidor, n'étaient généralement pas pris
dans la classe des hommes étrangers 4 la Révolution ou persécutés par elle.
Ceux qu'on nommait les honnêtes gens étaient sans autorité, sans crédit, sans
point de réunion ; ils se voyaient incapables d'entraîner les suffrages des
populations qui, dons leur insouciante inertie, acceptaient facilement le
pouvoir existant ; elles avaient un attachement réel pour les conquêtes de la
Révolution, et même s'alarmaient facilement é l'idée d'en être dépouillées
par un retour vers l'ancien régime. Mais
les sections de Paris ne se décourageaient point. Les acceptations qui
arrivaient en niasse des provinces, les adresses menaçantes de toutes les
armées, le langage ferme et animé des orateurs de la Consenties, ne les
intimidaient pas. Leurs délégués parlaient toujours à la barre, le verbe
liant. La section de la place Vendôme s'irritait des précautions que les
comités ne cessaient de prendre pour maintenir l'ordre public. — « Nous
voyons avec étonnement qu'au moment où le peuple délibère, on prenne des
mesures qui gênent la liberté. Pourquoi n'est-il plus permis de faire un pas
sans les ordres du gouvernement ? Paris est-il donc en état de siège ?
L'ennemi est-il à nos portes ? Pourquoi priver les citoyens du droit de
circuler, d'aller et de venir ? Le peuple ne pourrait-il donc jamais
connaitre ses droits et user de sa puissance ? Mais qu'importent les efforts
des ennemis de la liberté ? Le flambeau de la raison brille de toutes parts.
Des commissaires des départements voisins viennent fraterniser avec les
sections de Paris. Rien ne pourra empêcher cette communication. La
souveraineté d'un grand peuple est au-dessus du pouvoir des hommes ; elle
dicte des lois et n'en reçoit jamais. On eût
cru entendre les orateurs anarchiques des sections avant le 31 mai. La
Convention, déjà rassurée, écoutait sans s'émouvoir ; les délégués de la
section étaient même admis aux honneurs de la séance. Un autre jour, la
section du Mont-Blanc venait se plaindre du ton injurieux d’une adresse
envoyée par l'armée de Sambre-et-Meuse : — « On y impute aux habitants
de Paris les fatales journées du 2 septembre et du 31 mai, ces journées
tramées dans votre sein par ceux de vos membres que vous avez rejetés. Quoi !
cette adresse n'a pas trouvé ici une seule voix qui ait démenti ces calomnies
! Ainsi le tocsin est sonné sur Paris, et c'est dans cette enceinte qu'on l'a
sonné ! A qui attribuer les malheurs qui nous menacent encore, après tous
ceux qui nous ont accablés ? Ne serait-ce pas à ceux de vos membres qui
cherchent chaque jour è semer des germes de discorde parmi vous et parmi nous
? Ne seraient-ce pas ceux qui désignent comme des ennemis de la chose
publique, les citoyens qui n'acceptent pas vos décrets des 5 et 13 fructidor
? » Une
adresse encore plus injurieuse, présentée par la section de Bonne-Nouvelle,
suscita un discours très-violent de La Réveillière-Lépeaux. Il parlait des
meneurs de sections. — « Qu'ils soient parés d'habits élégants ou
couverts de haillons et de sales bonnets ; qu'ils parlent un langage épuré ou
celui de la grossièreté et de l'ignorance, ils ne perdent jamais de vue leur
éternel projet de concentrer la souveraineté dans Paris ; vous les voyez
constamment avilir, maîtriser, opprimer, abreuver d'amertume, mutiler
atrocement la représentation nationale : s'il était vrai que ces
messieurs les brillants Meneurs du jour voulussent sincèrement la République,
au lieu de jeter le trouble partout par leurs émissaires, leurs écrits, leurs
arrêtés, leurs adresses, ils rejetteraient tout simplement ce qui leur
déniait, accepteraient ce qui leur convient et attendraient en paix le vœu
national. » Le 15
septembre, presque tous les procès-verbaux des assemblées primaires étaient
arrivés. Philippe Delleville, représentant du Calvados, proposa de charger la
Commission des onze de vérifier le nombre des suffrages portant acceptation
de l'acte constitutionnel. « S'il se trouve former la majorité, la commission
présentera, dès demain, un projet de décret' pour fixer au plus bref délai la
convocation des assemblées électorales. » Delleville était un
conventionnel modéré, un des détenus pendant la Terreur ; il avait fait
précéder sa proposition d'un discours pompeux, qui, sauf le langage
déclamatoire, exprimait assez bien la disposition de la majorité de
l'Assemblée et les espérances des républicains honnêtes. « Le
peuple français vous avait envoyés, en vertu de sa toute-puissance, pour lui
donner une constitution libre et digne de lui. Avez-vous rempli votre mission
? C'était à lui d'en juger : il a prononcé. La constitution n'est plus à.
vous ; elle appartient au peuple français. « A
genoux, royalistes ! A genoux, terroristes ! Tremblez, assassins et voleurs !
Rassurez-vous, citoyens égarés ! Le règne des lois est arrivé. Le
gouvernement républicain assure à jamais leur empire. Vous devez, mes
collègues, donner le premier exemple de l'obéissance au pacte constitutionnel
; déposez les faisceaux terribles de la toute-puissance ; bâtez-vous
d'appeler la nouvelle législature c'est la seule réponse que vous deviez n la
calomnie qui vous accuse de vouloir proroger révolutionnairement vos pouvoirs. « Elle
est finie pour jamais, la Révolution. Prouvez-le, en convoquant sur-le-champ
les assemblées électorales. » Le 1er
vendémiaire an IV de la République[15], le comité chargé de recevoir
et de dépouiller les procès-verbaux des assemblées primaires rendit compte de
ses opérations. Le rapporteur ne trouvait pas de paroles assez pompeuses pour
célébrer cette acceptation de l'acte constitutionnel. — « Il
est donc vrai que le peuple français a marqué de son sceau la constitution
que vous lui avez présentée : elle est maintenant sanctionnée par le
souverain. Constitution ! République française ! vingt-cinq millions d'hommes
viennent de jurer qu'ils vivront mus tes lois. Douze cent mille héros ont
combattu pour te défendre comme soldats, ils ont vaincu pour ta gloire ;
comme citoyens, ils out déposé un moment les armes pour t'accepter. Tu vivras
donc, tu triompheras de tous tes ennemis. Semblable au rocher immobile au
milieu d'une mer agitée, tu te joueras de leurs vains efforts et tu
mépriseras leur fureur impuissante. Cette
constitution, que le suffrage du peuple sou-serein avait sanctionnée pour
l'éternité, devait, avant deux années, être déchirée par les républicains qui
l'avaient faite, dès qu'elle n'assurerait plus la conservation du pouvoir
entre leurs mains. En réalité, le pacte fondamental était, pour eux, le
décret qui imposait la réélection d'une majorité révolutionnaire. Les
constitutions présentées au suffrage universel ont pour principe fondamental
l'intérêt des gouvernants qui les proposent. Cette fois, ils se persuadaient
que la mesure additionnelle et provisoire de la réélection suffirait pour les
établir dans un pouvoir durable. Au
moment où la Convention entendait ce rapport, il était arrivé six mille trois
cent trente-sept procès-verbaux d'assemblées primaires. Deux
cent soixante-neuf n'avaient pas mentionné le nombre des votants. Sur
neuf cent cinquante-huit mille deux cent vingt-six volants, neuf cent
quatorze mille huit cent cinquante-trois avaient accepté la constitution. Quarante
et un mille huit cent quatre-vingt-douze l'avaient rejetée. L'adoption
de l'acte constitutionnel n'avait pas donné un instant de doute ni
d'inquiétude ; le parti révolutionnaire imputait oléine à hypocrisie
l'empressement que les réactionnaires mettaient à la voter. La sanction des
décrets était moins certaine ; sans causer une grande surprise à la
Convention, elle fut nu triomphe pour elle et un mécompte pour les meneurs
des sections. Sur
cette question, deux cent soixante-trois mille cent trente et un votants
étaient constatés ; mais cent vingt-deux assemblées primaires n'avaient point
mentionné le nombre de suffrages. Quatre-vingt-quinze mille cent
soixante-treize votants avaient rejeté les décrets ; cent soixante-sept mille
sept cent cinquante-huit les avaient acceptés : c'était une majorité de plus
de soixante et douze mille. Ce
chiffre fut applaudi à plusieurs reprises. Puis la commission proposa deux
décrets Le premier déclarait, au nom du peuple français, que la constitution
était acceptée et devenait la loi fondamentale de la République ; un second
décret disait que le peuple français, ayant sanctionné les décrets des 5 et
13 fructidor, les assemblées électorales seraient tenues de s'y conformer. Le
premier décret fut coté à l'unanimité, avec allégresse et respect. Tous les
représentants et les spectateurs des tribunes avaient ôté leur chapeau et
criaient a Vive la République ! Pelet
de la Lozère fit quelques observations sur le second décret, et demanda que
le tableau des votants pour ou contre les décrets fût soigneusement vérifié,
puis imprimé et publié. Sa proposition ne fut pas appuyée la Convention était
impatiente de proclamer sa victoire et de hâter les élections. Baudin
des Ardennes, au nom de la commission des onze, monta à la tribune pour
proposer le décret qui convoquait les assemblées électorales et réglait leurs
opérations. Il se
félicita du calme qui avait régné dans les assemblées primaires ; il compara
l'indépendance de leurs délibérations et de leurs votes avec l'empressement
craintif et servile qui avait sanctionné la constitution de 1793 ; il
applaudit à la liberté de discussion que nulle mesure n'avait restreinte :
les discours, les pamphlets, les journaux, les placards avaient eu pleine
licence. Il remarquait, sans amertume, que ceux qui avaient été délivrés de
la tyrannie et de la Terreur, et qui étaient affranchis de toute contrainte
ne conservaient aucune reconnaissance pour la Convention, à qui ils devaient
ces bienfaits. Baudin
protestait, et cela pouvait être vrai pour lui, que la précaution prise par le
décret du 5 fructidor et la réélection de cinq cents conventionnels imposée
aux électeurs n'étaient pas destinées à perpétuer le pouvoir dans les mêmes
mains. — « L'affermissement de la République pour le bonheur du peuple,
tel a été notre but. Le vœu libre du peuple pour l'affermissement de la
République, tel a été l'unique moyen que nous avons employé. Son
rapport, qui était fort long, n'avait rien de passionné, rien qui fût coloré
par l'esprit de parti. Il parla des prétentions exagérées de l'opinion
parisienne ; de tout ce que la Convention avait fait pour la capitale ; des
établissements publics qu'on y avait accumulés ; de la part glorieuse qu'elle
avait prise à la Révolution ; et surtout des vengeances cruelles que, selon
lui, un roi ne pourrait se dispenser d'exercer contre une ville dont la
rébellion avait outragé l'orgueil du diadème. —
« Ainsi, en donnant à la constitution la stabilité que lui promettait le
décret de réélection ; en préservant la République des dangers que lui ferait
courir une majorité inexpérimentée, c'était Paris surtout qu'on garantissait
contre les malheurs d'une restauration. » Le
décret fixait au 20 vendémiaire[16] la réunion des assemblées
électorales. Déjà les assemblées primaires avaient, pour la plupart, nommé
leurs électeurs immédiatement après avoir voté la constitution. Le dernier
jour de la Convention et la réunion du Corps législatif nouveau étaient indiqués
au 15 brumaire. Le
nombre de neuf cent mille suffrages ; cette majorité de soixante et douze
mille, dont triomphait la Convention, ne ressemblaient pas aux millions de
votants qu'on a vus depuis composer la souveraineté du peuple. En ce
temps-là, on n'avait pas poussé au scrutin la docile indifférence des
habitants des campagnes ni des classes laborieuses et sans instruction ; on
ne les avait pas introduites dans la région politique où, livrées à
elles-mêmes, elles n'ont aucun empressement à entrer. Les meneurs politiques d'alors
ne voyaient pas un grand avantage à multiplier indéfiniment des suffrages qui
ne signifiaient ni opinion, ni conviction, ni affection. Les listes des
assemblées primaires étaient loin de renfermer tous les citoyens qui auraient
eu droit à y être inscrite. D'ailleurs, le mécanisme administratif était
moins perfectionné ; il n'avait point la même unité ; il n'atteignait pas les
intérêts privés par autant de points de contact. Les fonctionnaires, même
lorsqu'ils n'étaient pas électifs, conservaient le caractère de délégués
locaux. Ils servaient souvent avec partialité l'opinion à laquelle ils
appartenaient ; mais n'étaient point passés à l'état de serviteurs du
pouvoir. La
constitution acceptée ainsi que les décrets, et le calme qui venait de régner
dans presque toutes les assemblées primaires, avaient dissipé les alarmes et
les méfiances des républicains de bonne foi, tels que Baudin ou Daunou ; mais
les anciens Jacobins devenus hommes de gouvernement dans les comités, mais
les thermidoriens toujours animés de jalousie et d'ambition n'étaient point
apaisés ; il ne leur convenait point que la nouvelle constitution fût
inaugurée par la portion modérée de l'Assemblée ; ils voulaient que l'opinion
révolutionnaire réglet et gouvernât. D'ailleurs, ils s'étaient résolus à
déchaîner, pour les rallier à eux, les hommes que récemment encore ils
emprisonnaient et persécutaient ; ils en faisaient leurs clients et
s'annonçaient comme leurs protecteurs qui les préserveraient de la
contre-révolution et les défendraient contre la réaction. Ayant ainsi rameuté
le parti qui avait été le leur et qu'ils avaient ensuite quitté et combattu,
ils en recevaient l'influence. De toutes
parts les hommes de la Terreur, les Jacobins séditieux mis en détention à
l'époque du 1er prairial, étaient rendus à la liberté ; la loi, qui avait
ordonné de commencer contre eux des procédures selon les formes légales,
était interprétée de manière à les affranchir de toute poursuite. En effet,
la plupart étaient enfermés sans être prévenus de délits légalement
caractérisés et par mesure de police. Sortis de prison, ils se rendaient aux
assemblées primaires pour voter ; à Paris et dans quelques départements, ils
en étaient repoussés ; et leurs plaintes étaient portées devant la Convention
où elles avaient l'appui des Montagnards. Les
choses en étaient venues au point que les comités, cherchant encore à tenir
le balance égale et à ne pas se montrer entièrement favorables aux Jacobins,
rendirent compte des grands abus auxquels dormait lieu l'exécution de la loi
du 12 fructidor. Le
château de Hum renfermait un esses grand nombre de détenus d'origine diverse
: chouans, massacreurs de Marseille, terroristes, généraux de l'armée de
Turreau, décrétés d'arrestation par la Convention ou par le comité de sûreté
générale. Le commandent du château avait traduit les prisonniers devant le
tribunal de police correctionnelle qui, n'étant saisi d'aucune pièce, d'aucun
commencement d'instruction judiciaire, avait mis en liberté tous les détenus.
Déjà deux Jacobins célèbres à Paris étaient venus se présenter aux assemblées
primaires ; ils avaient été ainsi l'occasion de quelque trouble. La
Convention décréta que la loi du 12 fructidor ne pouvait être appliquée aux
détenus arrêtés par décret de la Convention ou par ordre du comité de sûreté
générale. —
« Si nous n'y prenons garde, disait Boissy d'Anglas, Pacha et Bouchotte
seront mis en liberté, encore que nous ayons décrété leur mise en jugement. » Tallien
ajouta que toute la France demandait justice de Turreau et des généraux qui
avaient répandu, des flots de sang dans la Vendée ; mais il voulait en même
temps le jugement de Cormatin, des chefs de chouans et des assassins du Midi. Fréron
s'étonna que Barère ne fût pas encore jugé ou déporté. Cette
apparente impartialité dans la distribution de la justice ne calmait point la
fermentation des esprits. Non-seulement les sections de Paris se disposaient
à résister aux actes de la Convention ; mais dans les départements
environnants, plusieurs assemblées primaires se mettaient aussi en possession
de la souveraineté du peuple. Elles y étaient encouragées soit par l'exemple
de la capitale, soit par les journaux dont l'audace allait toujours
croissant, ou encore par quelques intrigants plus ou moins royalistes,
occupés à provoquer des manifestations plutôt qu'à tramer des complota. L'assemblée
primaire de Châteauneuf, département d'Eure-et-Loir, avait donné ordre de se
retirer à un détachement militaire envoyé pour maintenir le bon ordre déjà
troublé à l'occasion du commerce des grains ; elle s'était emparée des
caisses publiques ; les arbres de la liberté avaient été abattus. Cette
espèce d'insurrection avait pris un caractère assez grave pour que le comité
de sûreté générale envoyât en mission un représentant nommé Tellier. Il se
rendit à Chartres, chef-lieu du département. Deux jours après son arrivée,
une sédition y éclata. Elle n'avait nulle couleur politique ; les assemblées
primaires n'y avaient nulle part. Une troupe de femmes se porta à la
municipalité où s'était rendu le commissaire de la Convention. Les autorités
ne disposaient d'aucune force armée. Les administrateurs et le représentant
haranguèrent vainement ces femmes ivres ou furieuses qui demandaient que le
pain fût taxé à trois sous la livre comme à Paris, et qu'on envoyât la garde
nationale enlever les grains chez les propriétaires. Tellier résista
longtemps aux menaces des femmes qui avaient envahi la salle du conseil
municipal ; elles parlaient de l'égorger et l'entouraient sans que personne
vint le secourir. Il finit par céder et signa l'arrêté qu'elles lui
imposaient, ajoutant seulement que cette diminution sur le prix du pain leur
était accordée à titre de secours et vu leur indigence. Mais
elles le forcèrent ensuite à parcourir la ville pour assister à la
proclamation de son arrêté ; on le promena ainsi dans les rues, et quelques
cris de vive le roi ! furent entendus pendant cette ignominieuse
promenade. Tel fut le récit qui fut lu à la Convention. Des relations non
officielles disaient que ce malheureux homme avait été promené sur un âne et
qu'on l'avait forcé à crier vive le roi ! Rentré chez lui, il se
montra désespéré de l’acte de lâcheté auquel il avait consenti pour ne pas
faire égorger river lui les autorités constituées et les patriotes. Lorsqu'il
fut seul, il se tua d'un coup de pistolet. Il avait écrit quelques lignes aux
comités de gouvernement. — « J'ai voulu épargner beaucoup de sang et ne
verser que le mien. J'avais refusé avec courage pendant quatre heures cet arrêté
insensé, lorsque la prudence, qu'on appellera faiblesse, me l'a fait
accorder. » Le
comité de sûreté générale ne pour ait manquer de voir dans ce malheur un
complot royaliste. Il parla comme on aurait pu faire en pleine Terreur,
attribuant la famine, aux manœuvres sourdes des contre-révolutionnaires. — « C'est
du sein de l'abondance et d'un luxe effréné ; c'est autour de leurs tables,
chargées avec une profusion scandaleuse, que ces ennemis de l'humanité
combinent les moyens d'affamer le peuple. Ne vous y trompez pas, le dessein
des insensés royalistes est de vous affamer. » Un
décret chargea Bourdon de l'Oise de se rendre dans le département
d'Eure-et-Loir. Il s'y fit accompagner par de nombreux détachements de
troupes. Il n'y avait nul rapport entre l'émeute des femmes de Char-trac et
les délibérations, les votes et les actes d'indépendance des assemblées
primaires de Châteauneuf et de plusieurs cantons voisins. Les commissaires de
la Convention ne s'occupèrent pas de venger les outrages et la mort de leur
collègue. Ils se rendirent à Dreux, dont ressemblée primaire avait envoyé des
commissaires à Paris pour communiquer avec les sections. Le comité de sûreté
générale avait vu dans ce concert établi entre des assemblées qui
prétendaient à l'indépendance, « une conspiration pour affamer Paris, pour
opposer une Convention communale à la Convention nationale, pour s'emparer de
l'autorité souveraine ; enfin, pour relever le trône en le posant tour les
cadavres sanglants des représentants. » Sur cet
exposé, la Convention avait ordonné l'arrestation des deux députés de
l'assemblée primaire de Dreux. La
garde nationale de cette ville, apprenant que Verneuil allait être occupé
militairement, y avait dirigé cinquante hommes. Il n'y eut pourtant aucun
conflit sur ce point ; mais à Nonancourt, autre chef-lieu de canton, où était
aussi envoyée une garnison, quelques coups de fusil furent tirés sur les
dragons qui chargèrent vivement le rassemblement. Un soldat avait été tué,
dix habitants furent laissés morts et trente furent emmenés prisonniers. Le
représentant Charles Duval avait présidé à cette affaire. Il écrivit un long
rapport où il parlait de la victoire que les troupes de la République avait
remportée sur les chouans. Beaucoup d'arrestations et plusieurs condamnations
à mort furent faites à Dreux et dans les Cantons que le comité de sûreté
générale traitait de rebelles. Cet
empressement à engager une lutte sanglante ; ce soin à susciter parmi les
soldats un préjugé de haine contre les citoyens ; la protection accordée aux
terroristes remis en liberté qu'on enrôlait en bataillon ; le langage
passionné jusqu'à la fureur qui retentissait à la tribune de la Convention ;
le procédé de travestir en conspiration toute démonstration de sentiments
contraires au décret de réélection ; en un mot la politique des comités
ressuscitant le jacobinisme, effrayait et irritait les sections de Paris.
Elles se croyaient menacées d'un nouveau régime de terreur ; leur aversion et
leur mépris pour la majorité des conventionnels allaient croissant chaque
jour. C’était une opinion plutôt qu'un parti ; on voulait ne pas subir une
seconde fois l'oppression pesante et peut-être cruelle des révolutionnaires
du 10 août et du 2 septembre. Les royalistes avoués et les agents de
l'émigration assistaient à ce mouvement des esprits, espérant sans doute en
profiter ; mais les comités qui conduisaient et gouvernaient les assemblées
des sections redoutaient toute relation, tout contact avec les
contre-révolutionnaires. Ils repoussaient de leurs réunions et n'admettaient
pas dans leurs délibérations intimes les journalistes et les orateurs notés
de royalisme. De son
côté la Convention revenait au système d'exception, d'exclusion, de
surveillance qui lui semblait indispensable pour s'assurer les élections et
pour mettre un terme à l'indépendance des assemblées primaires. Un
décret ordonna la destitution de toua les administrateurs, magistrats,
fonctionnaires, employés quelconques qui étaient père, fils, frère, oncle,
neveu, époux d'émigré, ministres du culte insermenté, officier dans la garde
nationale. Le
rapporteur exprimait quelque regret de présenter cette mesure seulement comme
provisoire. — « Votre comité n'était pas autorisé à examiner si une loi
prévoyante, une loi de garantie ne pourrait pas rendre ces mêmes individus
inéligibles aux fonctions publiques pendant un certain temps. « Il
s'agit seulement de ce passage orageux et pénible du gouvernement provisoire
au gouvernement constitutionnel. Pendant ce court intervalle, ils pourraient
exercer une influence dangereuse, en protégeant les émigrés et persécutant
les républicains. Il importe infiniment qu'ils ne soient pas en place pendant
les élections. » Pour
compléter le caractère arbitraire de cette loi, le comité de salut public
était autorisé à y faire telles exceptions qu'il jugerait convenable. Dans le
même esprit une loi régla la police extérieure et l'exercice des cultes. Car
il fallait donner satisfaction aux révolutionnaires qui se plaignaient « du
décret parricide où les prêtres, les horribles prêtres de Rome, avaient puisé
une énergie nouvelle[17]. » Ce
n'était plus un serment qu'on leur demandait, mais une profession de foi
politique. — « Je reconnais que l'universalité des citoyens français est
le souverain, et je promets soumission et obéissance aux lois de la
République. — « Tout
individu qui exercerait un culte quelconque avant d'avoir signé cette
déclaration, est passible de dix ans de gêne. — « Les
communes ne peuvent plus acquérir ni louer un local pour l'exercice du culte.
— Aucune taxe ne peut être établie, aucune dotation perpétuelle ou viagère ne
peut être constituée pour les dépenses du culte ou le logement de ses
ministres. — Aucun signe particulier à un culte ne peut être élevé, fixé ou
attaché de manière à être exposé aux yeux des citoyens. — Tout individu qui
aura placé de tels signes ailleurs que dans l'intérieur d'une maison
particulière, sera passible d'une amende et d'un emprisonnement. « Les
cérémonies de tous cultes sont interdites hors de l'enceinte de l'édifice
choisi pour leur exercice ; en aucun cas ces cérémonies ne pourront être
permises à un rassemblement de plus de dix personnes. « Le
lieu choisi pour l'exercice d'un culte sera déclaré à l'agent municipal. Tout
rassemblement de citoyens pour l'exercice d'un culte quelconque est soumis à
la surveillance des autorités constituées. Cette surveillance se renferme
dans des mesures de police et de sûreté publique. » Un
autre article interdisait, sous peine d'emprisonnement, aux ministres d'un
culte de lire ou de faire lire hors du local destiné aux cérémonies, de
distribuer ou de faire distribuer un écrit émané d'un ministre du culte
existant hors de la République française. C'était prohiber la publication de
tout acte émanant du souverain pontife. D'autres
articles spécifiaient avec soin et détail toua les délits de provocation à la
désobéissance des lois politiques dont les ministres du culte pourraient se
rendre coupables. Ainsi
était abolie la loi que la Convention, peu de semaines auparavant, avait
votée sur le rapport de Lanjuinais ; ainsi était remis à exécution le
programme des philosophes révolutionnaires pour en finir avec la religion
catholique. La Convention, en même temps qu'elle proclamait que la majorité
du peuple était souveraine, enchaînait par des prohibitions et des menaces
l'exercice du culte et la profession publique de la religion de la majorité
des Français. C'était un de ces décrets faits contre la liberté et pour la
Révolution. Les
sections, dans leur aveugle témérité, risquaient sacs doute de troubler la
paix publique ; elles ne se rendaient pas compte de leur impuissante
faiblesse ; elles se mettaient en rébellion contre des lois que la Convention
avait réussi à faire voter par les assemblées primaires ; mais dans la guerre
qu'elles allaient engager, elles avaient la conscience de combattre pour la
liberté. Le
décret de la Convention, qui avait fixé le jour des élections et prescrit
qu'elles seraient faites conformément aux décrets des 5 et 13 fructidor,
venait à peine d'être publié que la tranquillité publique fut évidemment
menacée. Delaunay,
au nom du comité de sûreté générale, rendit compte à la Convention de ce qui
s'était passé au Palais-Royal. — « C'est là que se trouve le principal
foyer qui s'agite pour tout embraser. L'acceptation des décrets est l'objet
de toutes les conversations ; on y prêche ouvertement la désobéissance aux
lois ; des groupes nombreux blasphèment contre la représentation nationale,
et accusent votre comité d'inexactitude et de prévarication dans le calcul
des votes. On met en doute la majorité qui a sanctionné les décrets ; on
inquiète le peuple sur les subsistances. » Le
rapporteur traitait de royalistes, de conspirateurs, de stipendiés de
l'étranger, les jeunes gens qui tenaient ce langage. Il les accusait de
s'être irrités coutre la joie des militaires qui, en apprenant les victoires
de l'armée du Rhin, criaient : Vive la Convention ! Des rixes
s'étaient engagées à ce sujet et aussi sur la constitution et les décrets. Un
individu, à collet vert et à gras bâton, avait été arrêté ; ses amis avaient
essayé de le défendre, et l'avaient escorté jusqu'au domicile du commissaire
de police en chantant le Réveil du people. Heureusement le sang n'avait pas
coulé, grâce, disait le rapporteur, à la sage fermeté des militaires.
Beaucoup de considérations générales étaient présentées à la suite de ce
récit. Les efforts des meneurs des sections étaient représentés à la fois
comme actifs et menaçants, mais en même temps comme peu redoutables. — « Les
intrigants, qui agitent aujourd'hui le peuple, ont vécu obscurément pendant
la Révolution. » — Delaunay disait, sans y prendre garde, la circonstance
importante. Ses amis et lui voulaient repousser de la vie publique les hommes
qui avaient vécu inconnus, c'est-à-dire opprimés ou persécutés. Le
comité de sûreté générale ne proposait encore aucune grande mesure. Il
demandait seulement l'autorisation de nommer, dans la section du la Butte-des-Moulins,
un commissaire de police qui serait directement sous ses ordres. Le
lendemain une députation de la section de la Halle-aux-Blés vint hautement
contester l'exactitude du calcul qui avait établi une majorité pour
l'acceptation des décrets. Elle fut d'abord accueillie par des murmures. — « Citoyens,
dit l'orateur, nous vous prions de vouloir bien nous entendre avec autant de
décence que nous en mettons dans nos discussions. » — Les remarques
qu'il présenta consistaient à dire qu'on avait fait le dépouillement des
votes lorsque deux mille assemblées primaires n'avaient pu encore faire
parvenir leurs procès-verbaux. — Il y avait une erreur de sept mille dans
l'addition. — Et enfin il était peu vraisemblable que le nombre des votes
négatifs fût de quatre-vingt-quinze mille seulement, lorsque la ville de
Paris en avait donné à peu près soixante et quinze mille. Baudin
présidait. — « Aujourd'hui que le vœu des assemblées primaires est
connu, répondit-il, le devoir de la Convention est de le faire respecter. » La
situation de Paris devenait critique, et la Convention tenait chaque jour une
séance du soir. Le 3 vendémiaire[18], à onze heures, Delaunay vint
raconter les nouveaux désordres dont le Palais-Royal était encore le théâtre.
Les rixes avaient recommencé. On' avait arrêté plusieurs jeunes gens qui
provoquaient les militaires ; leurs amis s'étaient opposés à cette
arrestation. Une lutte s'était engagée ; trois coups de feu avaient été tirés
; un grenadier de la Convention avait été légèrement blessé. Puis la foule
s'était dispersée. A la même heure, deux bandes de jeunes hommes avaient
parcouru la rue Dauphine et les abords de Saint-Sulpice, en criant : A bas
les deux tiers ! — Le rapporteur voyait dans ces faits et dans les
détails transmis par les agents de police ou répétés par le bruit public, les
indices certains de la conspiration tramée pour renverser la République,
appeler un roi et allumer la guerre civile. On assurait que, dans un quartier
voisin de l'Hôtel de ville, on avait dit qu'il fallait mettre le comte
d'Artois à la tête du gouvernement et appeler le prince de Lambèse pour
charger sur la canaille. La
Convention recommanda par un décret, aux représentants chargés de la
surveillance et de la direction de la farce armée, de prendre les mesures
nécessaires pour assurer la tranquillité publique. Le comité de salut public
proposa une proclamation an peuple de Paris. Elle fut lue par Lesage d'Eure-et-Loir
qui passait pour incliner au royalisme. C'était
une exhortation adressée aux bons citoyens, pour les prévenir contre — « une
poignée d'intrigants, d'agitateurs, d'anarchistes et d'assassins ; ils cherchent
à avilir la représentation nationale ; ils outragent le gouvernement ; ils
foulent aux pieds la constitution acceptée par la France ; ils proclament
leur désobéissance à la volonté nationale... Au nom de la liberté, au nom de
votre propre intérêt, n'écoutes pas ces hommes qui travaillent à la ruine de
votre commune, au pillage de von fortunes, à votre propre massacre. Ralliez-vous
à la représentation nationale. Si la voix paternelle des représentants de la
France était méconnue, si la Convention abandonnée devait périr dans vos
murs, quoique ce crime ne pût jamais vous être attribue, quoiqu'il fût l’œuvre
des infâmes royalistes, la France entière vous demanderait compte de votre
faiblesse. » La
Convention adopta cette proclamation et en même temps un décret qui déclarait
— « les habitants de Paris responsables envers le peuple français de la
conservation de la représentation nationale. « Si
un attentat était commis sur la représentation nationale, l'Assemblée déclare
en outre que le nouveau Corps législatif et le Directoire exécutif se
réuniront à Châlons. « Enfin,
la Convention ordonne aux généraux des armées de la République, de tenir
prêtes à marcher des colonnes républicaines. » — Tout était voté sans
discussion aux cris de : Vive la République ! Thibaudeau,
avec autant de foi républicaine, conservait plus de sang-froid et de mesure.
— « Ce n'est pas, disait-il, dans des rapporta de police que la
Convention doit prendre les motifs de sa conduite. La République n'est plus
un jeu d'enfants. C'est la volonté du peuple et vous le trahiriez si vous ne
la faisiez pas respecter. Il peut être bon de prévoir Ica attentats où
pourront se porter les factieux, mais ce qui importe, c'est de ne point
fermer les yeux sur leurs actes illégaux. « Tant
que la constitution était soumise à l'acceptation du peuple, vous avez ciù
tout souffrir, tout tolérer par respect pour sa souveraineté. Mais les
circonstances ne sont plus les mêmes, et lorsque des sections ont l'audace de
casser Nos décrets, vous devez au moine avoir la force de casser leurs
arrêtés. « Citoyens
de Paris, prenez-y garde, si les agitateurs d'aujourd'hui voulaient décimer
la Convention, la prédiction faite par Isnard, au 31 mai, se réaliserait.
J'en jure par le génie de la liberté. » — Thibaudeau concluait en
demandant qu'un rapport fin, fait par les comités du gouvernement sur les
arrêtés pris par quelques-unes des assemblées de section. Ce
discours fut applaudi avec transport. Les tribunes publiques étaient occupées
par des spectateurs pris deus l'opinion favorisée maintenant par les comités
; c'était une précaution qui n'était pas ignorée du public et que dénonçaient
les journaux. De
vives paroles furent dites contre les journalistes et les écrivains, qui, en
effet, se livraient à une polémique où rien n'était ménagé, et qui, en même
temps, étaient les principaux meneurs des sections. On cita une phrase où
parlant des conventionnels, le journal disait : — « Tuez-les. » Boissy
d'Anglas passait pour avoir des intelligences avec les promoteurs de cette
polémique furieuse. Il voulut écarter ces soupçons. — « Ces hommes,
disait-il, ont-ils cru que nous pouvions abandonner un instant la défense de
la liberté, de l'humanité et de la justice ? Ils ne nous connaissent pas ;
qu'ils portent leurs regards ailleurs, nous ne réaliserons jamais leurs
espérances. » — Tallien et Chénier, en Mimant la mollesse du
gouvernement qui ne faisait point poursuivre les écrivains provocateurs du meurtre
et de la guerre civile, se montrèrent inquiets des lois restrictives que les
circonstances pourraient inspirer contre la liberté de la presse. Les
poursuites, qui étaient si vivement réclamées contre les chefs des chouans,
contre les assassins de Lyon et les massacreurs de Provence, ramenèrent le
souvenir sur d'anime poursuites. Par démonstration d'impartialité, on demanda
où en étaient les procédures dirigées contre Pache et Bouchotte ; il fut même
décidé que le président qui, en ce moment, jugeait Joseph Lebon, serait
conservé dans ses fonctions, par exception à la loi qui destituait les
parents d'émigrés. Par un
autre ménagement pour l'opinion publique, un décret déjà ancien et regardé
par tous les hommes sensés comme vain et inexécutable, fut remis en l-mitre.
Il fut proposé d'exiger de chacun des membres de la Convention, une
déclaration écrite et signée de la fortune qu'il avait avant la Révolution et
de sa fortune actuelle. Lanjuinais
objecta que cette mesure, si évidemment illusoire, n'était pas un moyen de se
concilier la faveur du peuple, et qu'en ce moment aucune mesure ne lui
semblait plus utile pour apaiser les esprits agités, que d'imprimer et de
publier un recensement exact et complet des votes donnés aux décrets des 5 et
13 fructidor. Roissy d'Anglas appuya cette proposition. On lui reprocha,
ainsi qu'à Lanjuinais, de s'associer aux doutes élevés par les assemblées de
section et de leur faire ainsi espérer sinon des appuis, du moins des échos
dans l'Assemblée. Thibaudeau
se plaignit des soupçons jetés sur deux représentants qui pouvaient, ainsi
que les plus vrais amis de la liberté, avoir quelque impatience de connnaître
le compte exact des votes. Il s'associa à la demande de Lanjuinais. Barras
était de ceux qui cherchaient à braver l'opinion publique et voulaient un
combat, afin que la victoire leur conférât un pouvoir absolu. — « Aucun
républicain, dit-il, n'est inquiet sur le dépouillement des votes ; le peuple
de Paris n'est point la dupe des misérables royalistes, des lâches émigrés et
des prêtres réfractaires. Je demande qu'on ne donne aucune importance aux
propos de quelques envoyés d'Angleterre, et qu'on passe à l'ordre du jour. » Tel
était le langage d'un homme qui admettait les confidences des agents de
l'émigration et leur laissait l'espérance qu'il servirait leurs projets. L'ordre
du jour fut voté ; mais à tout propos se reproduisait la discussion entre les
représentants qui voulaient seulement sauver et maintenir la République, et
ceux qui voyaient, dans les dangers où elle était exposée, une occasion de
revenir à leurs habitudes révolutionnaires et tyranniques. .
Ainsi, en se plaignant de celte turbulente jeunesse de Paris, dont les
thermidoriens avaient fait une puissance que maintenant ils voulaient
écraser, on avait dit souvent et depuis longtemps qu'elle était composée de
réquisitionnaires échappés au recrutement ou revenus des armées sous de faux
prétextes. Il en pouvait être ainsi : la première réquisition des jeunes
hommes de dix-huit à vingt-cinq ans n'avait comporté ni exception ni
exemption ; mais les comités avaient eu le pouvoir de les employer à dao services
publics ; beaucoup avaient été admis dans les bureaux. Une mesure sévère fut
prise. — « Tout citoyen, disait le décret, qui sera arrêté dans un
rassemblement contraire à l'ordre public, sera, par ce seul fait, réputé
auteur, acteur et complice de la conjuration tendant à anéantir la
représentation nationale, à renverser le gouvernement, à empêcher
l'établissement de la constitution et à allumer la guerre contre les citoyens
; en conséquence, il sera livré aux tribunaux, pour être jugé comme coupable
d'attentats envers la sûreté publique, et puni comme tel. » Un tel
article pénal pouvait susciter de graves objections. Il n'en rencontra aucune
et fut voté aussitôt que proposé. Seulement
quelques Montagnards le trouvèrent insuffisant, et réclamèrent contre la
faculté laissée encore aux comités de requérir des réquisitionnaires pour
être employés ailleurs qu'aux armées. — « Ces petits messieurs, disait Bentabolle,
occupent toutes les places ; on ne voit qu'eux deus les administrations, et
dans les bureaux da gouvernement. » Les
tribunes publiques interrompirent les représentants qui prenaient la défense
des comités ; puis il fut proposé de faire imprimer la liste des jeunes gens
qui étaient mis en réquisition. Thibaudeau se révolta contre cette méfiance
témoignée du gouvernement. La discussion s'anima, et si Tallien n'avait pas
aussi protesté contre ces injurieux soupçons, l'impression de la liste
proposée eût été ordonnée. Des
décrets plus importants furent présentés par le comité de salut publie. Ils
faisaient prévoir comme prochaine la guerre civile qui allait éclater entre
le Convention et les sections de Paris. Quelques
assemblées primaires, dans leur préoccupation de la souveraineté du peuple,
s'étaient permis de requérir la farce armée. Pour faire cesser ce désordre,
un projet de loi portait Nul n'a le droit, dans la commune de Paris, de faire
marcher la force armée, ou une fraction de la force armée, sans les ordres
des représentants du peuple chargés de sa surveillance et de sa direction. On
était loin de l'époque où il fallait une réquisition de Pétion, maire de
Paris, pour que le roi, assiégé aux Tuileries, pût appeler un seul soldat à
sa défense. Ce
pouvoir était pourtant conféré en cas d'urgence aux officiers de police et
aux autorités constituées, sauf à en rendre compte sur-le-champ aux
représentants. Le
dernier article expliquait pleinement quelles appréhensions rendaient ce
décret nécessaire. « Tout
chef de brigade, commandant de bataillon ou officier qui feront mouvoir une
troupe quelconque sans un ordre supérieur seront réputés fauteurs, auteurs et
complices de la conjuration tendant à anéantir la représentation nationale, à
renverser le gouvernement, à affamer la ville de Paris, à empêcher
l'établissement de la constitution et à allumer la guerre entre les citoyens
en conséquence, ils seront traduits devant les tribunaux pour y être jugés
comme coupables d'attentats à la sûreté intérieure de la République, et punis
comme tels. » C'est
ainsi que de moment en moment tout s'apprêtait pour le jour de la lutte. La
majorité de la Convention aurait sans doute préféré qu'on lui proposât des
moyens de l'éviter ; mais elle était entraînée par le parti qui voulait
s'emparer du gouvernement, et qui en aurait été repoussé, s'il y avait eu
quelque transaction. D'ailleurs, il était difficile de traiter avec les
meneurs des sections lancés en aveugles dans un mouvement dont ils ne
voyaient pas le but, dont ils ne comprenaient point la portée. Une
proposition de Tallien indiqua quelles pensées ambitieuses fermentaient sous
la vivacité révolutionnaire qui semblait lui revenir. On venait de remarquer
que les comités de salut public et de sûreté générale étant composés de seize
membres chacun, et le comité de législation de neuf, un gouvernement de
quarante personnes ne pouvait avoir le secret et la promptitude de résolution
nécessaires dans des circonstances si critiques. — « Je pense, dit
Tallien, qu'il est nécessaire de former une commission de cinq membres,
spécialement chargée de la surveillance de Paris. » — « Lorsque
nous allons, répondit Thibaudeau, donner à la France un gouvernement pour
lequel elle soupire depuis longtemps, je trouve étrange qu'on vienne nous
proposer des établissements éventuels, des formes révolutionnaires, qui
retracent le régime atroce auquel nous venons à peine d'échapper. » On
passa à l'ordre du jour ; mais la commission des onze fut chargée de
présenter ses vues sur la nécessité de donner au gouvernement des comités
plus de concentration et d'énergie. En
attendant, an continuait à voter successivement une série de mesures contre
les sections. Les comités proposèrent le décret suivant : — « La
Convention déclare nuls tous les actes des assemblées primaires étrangers à
leur convocation. — Tout président ou secrétaire qui mettrait aux voix ou qui
signerait des articles étrangers à l'objet de leur convocation, sont déclarés
coupables d'attentat à la sûreté générale de la République et seront punie
comme tels. » Un
autre décret interdisait aux concierges des maisons d'arrêt et de justice, de
recevoir aucun individu qui ne serait pas arrêté, soit en vertu d'un mandat
d'un officier de police judiciaire, Boit d'un décret de la Convention ou d'un
arrêté du comité de salut publie. C'est qu'en effet plusieurs assemblées
primaires s'étaient arrogé le droit d'arrestation. L'Assemblée,
sans être formellement en permanence, siégeait à toutes les heures du jour et
de la nuit. Elle avait voté ce décret à une heure et demie du matin le 2
vendémiaire. Deux heures après, elle revint entendre un rapport de Daunou,
qui, sans donner d'inquiétudes vives sur la tranquillité de Paris, annonçait
que des rassemblements armés se formaient dans quelques sections. Il
proposait une proclamation aux habitants de Paris. — « Citoyens,
vos frères, les défenseurs de la patrie, ont été rassemblés autour de votre
commune pour maintenir la sûreté publique, garantir vos propriétés, protéger
l'arrivage de vos subsistances. Ils n'ont été appelés plus près de vos murs
que par vos propres dangers. Les ennemis, contre lesquels ils vous
défendront, sont le royalisme et l'anarchie. La mission des soldats de la
liberté est de repousser les attaques des agitateurs ; ils la remplissent
avec sagesse. C'est seulement sur des assassins armés contre la patrie qu'ils
remporteront de nouveaux triomphes. Des malveillants veulent ravir au peuple
la République dont il vient de sanctionner la constitution, ce dernier devoir
de la Convention. » Cette
adresse était d'un style trop modéré et trop paternel pour plaire aux
Montagnards et aux conventionnels irrités. — « Est-ce donner assez de
preuves de mollesse ? » disaient les uns. — « Qu'un acte de
faiblesse, disaient les autres, ne détruise pas l'effet de tous vos actes
d'énergie. Si les factieux et les royalistes se rassemblent et prennent les
armes, rassemblez et armez les patriotes ; il y a, dans le gouvernement, des
hommes qui ont peur des terroristes plus que des royalistes. » — Les
Jacobins n'obtenaient point la majorité quand leur langage devenait excessif
; l'adresse fut adoptée. Mais
ils insistèrent pour qu'on armât les patriotes, ou plutôt qu'on sanctionnât
la formation d'un bataillon dont ils préparaient le recrutement. — « Ne souffrez
plus, disait Bentabolle, qu'on las persécute sous le nom de terroristes et
qu'on les écarte de leurs sections. Quand ils sauront que la Convention les
protège, ils se réuniront autour d'elle pour la défendre. » — C'était
précisément ce que craignaient les hommes raisonnables, qui ne voulaient pas
exaspérer les sections, ni s'aliéner les honnêtes gens. Legendre, qui n'était
suspect ni de royalisme ni de modération, venait de dire : — « Ne
souffrez pas que la République soit défendue par des buveurs de sang. Ne
confondez pas les patriotes avec les terroristes. Vos ennemis ne sont pas
nombreux. Dans chaque section, une douzaine d'ambitieux ou de royalistes
entourent le bureau et entraînent une douzaine de dupes. Les bons citoyens
gémissent de leurs extravagances. » Ce
dénombrement était à peu près exact pour la plupart des sections ; il y en
avait même qui restaient dévouées aux opinions républicaines. La section des
Quinze-Vingts du faubourg Saint-Antoine vint en assurer la Convention, et le
président félicita ces hommes laborieux et de mœurs simples de leurs opinions
républicaines. Il y
avait, sur les bancs destinés aux pétitionnaires, quelques hommes qui ne
portaient pas à la République la même affection que les habitants du faubourg
Saint-Antoine ; une rixe s'éleva. Un représentant avait entendu un individu
dire : — « La Contention ne devrait pas se faire soutenir par une
pareille canaille. » Tallien
et Barras assurèrent qu'ils connaissaient cet homme pour un émigré : l'un
disait que c'était un ancien officier du régiment de Bourgogne ; l'autre, du
régiment d'Aquitaine. Quoi qu'il en fût, l'homme fut arrêté. Ce fut pour
Barras une occasion de renouveler ses plaintes contre la mollesse des
comités, qui ne savaient point contraindre une poignée de chouans et de
séditieux à courber la tête devant la loi. — « Je
demande, ajouta Talot, qu'il soit créé un conseil de guerre destiné à
prononcer sur les chouans et les émigrés qui sont à Paris, et qu'ils soient
fusillés au Palais-Royal. Tallien
affirma qu'il existait une conspiration de chouans, de royalistes et
d'agioteurs, qui excitaient les bons citoyens contre les représentants du
peuple, et qui persécutaient les patriotes. — « On
prépare peut-être un massacre de vos amis ; oui, de vus amis ! car les
pétitionnaires qu'on vient d'insulter sont les vrais amis de la Convention. Être
un des vainqueurs de la Bastille et du 10 août devient un titre de
proscription. Eh bien ! ces hommes, dont les mains sont endurcies aux plus
rudes travaux, vous observent et n'attendent qu'un mot de vous pour défendre
la République. » Toutefois,
comme la proposition de Talot, applaudie par les tribunes publiques, n'avait
nulle faveur dans la majorité, Tallien s'y opposa. — « Créer un conseil
de guerre, une commission militaire, rappellerait les temps malheureux où des
bourreaux siégeaient comme juges ; où la République était inondée de sang ;
la commission militaire du 4 prairial n'a que trop longtemps existé. Le
gouvernement saura atteindre les coupables au nom des lois existantes. » Talot
aurait dû se contenter de ces lois, puisqu'elles ordonnaient que les chouans,
ou tous autres rebelles, seraient jugés par les tribunaux militaires. Cette
situation qu'aucune des mesures prises par le gouvernement ne réussissait à
changer ; cette opinion parisienne, qui ne cédait point aux exhortations, qui
se montrait insensible aux ménagements, avec laquelle on ne pouvait négocier,
inspiraient à la Convention le désir d'arriver le plus tôt possible à
l'installation des pouvoirs nouveaux, à la session d'un autre corps
législatif. Le terme du 15 brumaire[19] qu'elle avait fixé parut trop
éloigné ; un nouveau décret l'avança de dix jours, et abrégea les formalités
et les délais qui avaient été indiqués pour la vérification des opérations
électorales. Cependant
le péril devenait chaque jour plus menaçant. Le 11 vendémiaire[20], la Convention était
solennellement réunie pour célébrer, selon qu'elle l'avait décrété,
l'anniversaire de la mort des vingt-deux Girondins. Thibaudeau demanda
l'ajournement de la fête. — « Nous serons, disait-il, la risée de
l'Europe, si, en de tels dangers, nous employons notre temps à des
cérémonies. Nous nous occuperons des morts quand nous aurons sauvé les
vivants. » Tallien
répondit : — « Hier, je voulais m'opposer à cette fête ; mais, puisque tout
est préparé, il serait indigne de la Convention de ne la point célébrer.
Cette solennité retremperait nos âmes, s'il était nécessaire. Je veux pleurer
sur les mânes des Vergniaud, des Condorcet, des Camille Desmoulins. Tirons
ensuite le glaive ; les bataillons se formeront ici. C'est d'ici que nous
partirons pour combattre la nouvelle horde de Charette. » — Tallien
aurait pu pleurer aussi sur les mânes de Guadet et de Barbaroux qu'il avait
envoyés à l'échafaud pendant sa mission de Bordeaux. Cette
fête, célébrée au milieu de la Convention inquiète et préoccupée des dangers
qui la menaçaient, offrit un spectacle bizarre. L'orchestre du Conservatoire
exécutait de funèbres symphonies en l'honneur des martyrs de la Gironde ; le
chœur chantait des hymnes patriotiques ; et, dans l'intervalle de ces
morceaux de musique, les orateurs montaient à la tribune, conversaient entre
eux, faisaient des motions d'ordre sur les mesures à prendre ; les uns
disaient leurs alarmes et les autres se montraient rassurés Barras affirmait
que, s'il y avait des dangers, ils étaient pour les conjurés. Mais
l'Assemblée devint plus attentive, lorsque Daunou, au nom du comité de salut
public, vint rendre compte de ce qui se passait dans les sections il commença
par un exposé de tous leurs actes depuis leur réunion et de la conduite
qu'elles avaient tenue envers la Convention. — « La
souveraineté fine fois transportée dans chacune des assemblées primaires de
Paris, il leur a paru tout simple de se déclarer en permanence, non-seulement
jusqu'à l'organisation des pouvoirs constitués, mais jusqu'à l'entière
exécution des arrêtés des sections. Vous savez que plusieurs des lois rendues
par vous ont été déclarées nulles par les sections. « Lorsqu'on
se croit le pouvoir d'annuler les lois, il n'est pas étonnant qu'on intime
aux fonctionnaires civils et militaires des ordres contraires aux
dispositions prises par le gouvernement. « Vous
ayez refusé d'entendre une députation de vingt-cinq commissaires délégués par
les sections ; ils venaient vous lire une déclaration contre vos comités de
gouvernement. « Vous
avez fixé le jour de réunion des assemblées électorales ; les sections
viennent d'ordonner que leurs électeurs, dès qu'ils seraient nommés,
commenceraient leurs opérations, et elles ont requis la force armée de
protéger cette réunion. « Un
club électoral servant de centre à quarante assemblées primaires, toutes en
permanence, dirige leurs démarches. « Telle
est la série des actes publiés au nom des sections de Paris ; tel est le
délire qu'on cherche à propager. Mais le caractère des principaux agitateurs
inspire une méfiance qui deviendra universelle. Les uns ont affiché longtemps
des opinions contraires à toute liberté ; les autres ont été courtisans
assidus de Robespierre. Cette monstrueuse alliance des amis de la royauté et
des partisans de la Terreur ne peut avoir d'autre but que de détruire la
liberté par l'anarchie. » Cela
était vrai de quelques journalistes ; mais tel n'était point le caractère
général de cette sédition. Elle avait pour mobile une aversion passionnée et
aveugle pour les hommes de la seconde révolution et le désir de mettre un
terme à leur domination. On ne voulait pas être gouverné par leur majorité
dans le Corps législatif et par leurs coryphées dans le Directoire exécutif. Le
rapporteur pouvait démontrer facilement que tous les actes, toutes les
prétentions des assemblées primaires étaient déraisonnables et anarchiques.
Il prit soin d'invoquer les principes de droit public et l'autorité de
Rousseau. Daunou était consciencieux et professoral ; il espérait que la
Révolution était finie, et que la constitution, où il avait pris une grande
part, venait d'y mettre un terme. Il oubliait que les hommes qui gouvernaient
la France, et qui lui donnaient une constitution, tenaient leurs pouvoirs
d'une série de séditions et d'actes aussi illégaux que les arrêtés des
sections. Les doctrines, et ce qui était plus funeste encore, les habitudes
anarchiques, avaient été popularisés par les révolutionnaires. Ils aimaient
l'ordre maintenant, parce qu'ils étaient devenus mat-tees ; mais ils
n'avaient nulle autorité morale pour persuader l'obéissance : il leur fallait
l'imposer par la force. Ainsi
Daunou, comme les Montagnards et les thermidoriens, en était venu à convoquer
le ban et l'arrière-ban de la Révolution ; il célébrait les vertus du
faubourg Saint-Antoine ; il voulait rassembler « le bataillon sacré »,
demandé si vivement par les Montagnards. Il parlait des poignards des
royalistes. — « Votre premier devoir est de défendre cette République
menacée dans son berceau ; tous ses ennemis se liguent contre elle appelez à
con secours tous ses amis. » Toutefois
il disait, et sa pensée était celle de la majorité : — « Laissons aux
malveillants l'affreuse initiative de la guerre civile ; mais s'ils osent ce
qu'ils méditent ; s'ils ont l'audace d'appuyer de leurs armes des
rassemblements séditieux ; eh bien donnez le signal de la résistance à la
rébellion. Qu'alors les sections fidèles viennent se ranger autour de vous ; que
la foule des bons citoyens accoure. Patriotes de 1780, hommes du 14 juillet,
vainqueurs du 10 août, victimes du 31 mai, libérateurs du 9 thermidor, venez
! placez-vous dans les rangs des vainqueurs de Fleurus, de ces soldats de la
patrie qui n'inspirent d'alarmes qu'aux soldats de l'Autriche et de
l'Angleterre. Républicains innombrables, venez tous, formez une légion
toujours invincible, et, puisque les amis des rois l'exigent, donnez-leur
encore le spectacle d'un triomphe. » Cette
péroraison devenait plus persuasive encore par la lecture d'une pièce que le
rapporteur avait réservée pour démontrer mieux encore l'indispensable
nécessité des mesures qu'il proposait c'était un arrêté de la section
Lepelletier, qui avait été envoyé à l'adhésion des autres assemblées
primaires. — « Les
assemblées primaires de Paris, considérant que le terme de dix jours que la
Convention a prétendu marquer entre la clôture des assemblées primaires et la
convocation des corps électoraux, ne tend qu'a se ménager le moyen d'en
reculer le terme, d'ajourner la constitution acceptée par le peuple, de
prolonger le gouvernement révolutionnaire, de diviser, séduire et terrifier
les électeurs ; « Considérant que les exemples
d'usurpation si fréquemment donnés doivent faire présumer de nouveaux attentats ; « Considérant
que l'on a déjà employé la violence pour dissoudre plusieurs assemblées
primaires ; que le sang a coulé à Nonancourt, à Dreux à Verneuil ; que des
présidents ou secrétaires et autres membres du souverain ont été égorgés ou
plongés dans les cachots ; « Considérant
que le grand crime de la commune de Dreux, aux yeux des usurpateurs, est
d'avoir osé fraterniser avec les Parisiens, et surtout d'avoir dénonce les
menées odieuses d'un gouvernement dilapidateur et les manœuvres de ses
agents, pour faire monter le prix des grains ; « Considérant
que c'est à l'impéritie et aux brigandages des gouvernants actuels que nous
avons été redevables de la disette ; « Considérant
que le seul moyen de faire cesser ces fléaux est d'organiser sans délai la
nouvelle constitution ; que cette organisation dépend de la nomination des
députés au Corps législatif, et qu'en conséquence toute mesure qualifiée de
loi tendant à retarder les opérations des électeurs serait destructive de
l'ordre public et doit être regardée comme nulle et non avenue ; « Considérant
que tous les caractères de la tyrannie se développent et que le décret, pour
ne convoquer que le 20 les assemblées électorales, décèle l'intention de
renouveler à Paris les scènes de Dreux ; « Considérant,
enfin, qu'il est temps que le peuple songe lui-même à son salut, puisqu'il
est trompé, égorgé par ceux qui sont chargés de ses intérêts. « Arrêtent : « Demain,
11 vendémiaire à dix heures du matin, pour tout délai, les électeurs de
toutes les assemblées primaires de Paris se réuniront dans la salle du
Théâtre-Français. « Aussitôt
que les électeurs seront assemblés, ils en donneront avis aux assemblées
primaires des cantons ruraux du département. « Chaque
assemblée primaire ouvrira demain sa séance à sept heures du matin, et là les
électeurs feront serment, entre les mains de leurs commettants, de les
défendre Jusqu'à la mort, et les commettants jureront à leur tour de défendre
jusqu'à la mort leurs électeurs tant qu'ils rempliront fidèlement leur
devoir. « Chaque
assemblée primaire prendra les mesures nécessaires pour que les électeurs
sortent accompagnés jusqu'au Théâtre-Français par une force capable d'assurer
leur marche. « Dans
le cas où la tyrannie oserait empêcher les électeurs de s'assembler au lieu
indiqué, ils se rassembleront dans leurs assemblées respectives, et là ils
aviseront nu moyen de s'entendre avec toutes les assemblées primaires de
Paris, pour indiquer un autre local. « Les
assemblées primaires de Paris jurent que, regardant cette mesure comme la
seule qui puisse sauver la patrie, en mettant promptement en activité la
constitution républicaine, elles ne désempareront pas leurs séances avant que
le corps électoral soit définitivement constitué. » Le
comité de salut public proposait un projet de décret par lequel : — il était
enjoint aux assemblées primaires de se séparer sur-le-champ. — La
date de convocation pour les assemblées électorales était maintenue au 20
vendémiaire. Si les électeurs se réunissaient avant ce terme, leurs
délibérations étaient d'avance déclarées nulles et attentatoires à la
souveraineté du peuple. — Il
était expressément défendu à toutes les autorités civiles et militaires de
déférer aux ordres qui émaneraient d'aucuns individus agissant en
contravention au présent décret, sous peine d'être eux-mêmes poursuivis. Un
dernier article témoignait des intentions pacifiques de la Convention et du
sincère désir qu'elle avait de ne provoquer aucun conflit. — « La
Convention nationale, toujours pénétrée des obligations d'un gouvernement
paternel, mais en même temps invariablement décidée à faire respecter la loi
et punir ses infracteurs, déclare qu'il ne sera fait aucune recherche ni
poursuite contre ceux qui, jusqu'à ce jour, se sont laissé entraîner à des
mesures illégales, à l'occasion des assemblées tenues dans cette commune.
Elle invite tous les citoyens à l'union et au calme, et appelle, pour faire
cesser l'anarchie, le concours de tous les amis de la République. » La
majorité de l'Assemblée approuva ce projet de décret ; il était conforme à
ses sentiments. Sans avoir la pensée de transiger avec les sections et de
leur sacrifier les décrets des 5 et 13 fructidor, seul motif de la rébellion,
elle craignait de voir renaître la domination des Jacobins. Mais le décret ne
suffisait pas aux conventionnels qui venaient d'appeler ce parti à leur aide.
Plusieurs parlèrent encore du manque d'énergie des comités. Les lois
existantes donnaient tous les moyens de punir la sédition ; à quoi
serviraient des lois nouvelles si elles n'étaient pas exécutées[21] ? — « Il
faut que cette lutte scandaleuse cesse, disait Barras. Il faut qu'elle cesse
dans le cours de cette journée. Je demande que l'Assemblée se déclare
permanente. Je demande que les comités soient chargés de faire exécuter à
l'instant ce décret, et que la Convention, par une loi formelle, les rende
responsables de tout défaut de mesures qui compromettrait la chose publique. Cette
proposition, injurieuse aux comités, suscita les murmures de l'Assemblée ;
mais ils étaient étouffés par les applaudissements bruyants des tribunes
publiques. La
permanence fut décrétée, mais rien de plus. Après ce grave débat, la musique
recommença. Il fut ensuite donné lecture de la liste des députés victimes du gouvernement
de la Terreur. Quarante-sept membres de la Convention avaient péri sur
l'échafaud ou par suicide pour la cause de la liberté, disait l'orateur. Il
avait compris dans ce nécrologe Camille Desmoulins et Phélippeaux, mais non
point Danton, au nom de qui Tallien et ses amis avaient fait le 9 thermidor.
Hérault Séchelles, Bazire, Delaunay, Fabre d'Églantine, Lacroix et Chabot n'y
avaient pas non plus trouvé place. Manuel, le duc d'Orléans, Simon, Cloots,
Osselin n'étaient pas mentionnés. Robespierre, son frère, Saint-Just, Couthon
et Lebas ne pouvaient être rappelés, ni Carrier, ni Goujon et ses compagnons
du 1er prairial. Quelques jours plus tard en aurait pu clore la liste par
Joseph Lebon. Ainsi, lorsque la Convention allait terminer sa terrible
session, lorsqu'une guerre civile grondait encore à ses portes, elle pouvait
compter soixante et dix de ses membres exterminés par les révolutions
successives qui s'étaient passées dans son sein. Ce fut la dernière fête
qu'elle célébra. A onze
heures et demie du soir, le comité de sûreté générale rendit compte de
l'effet du décret voté au commencement de la séance, et qui avait été
aussitôt proclamé. — « Les factieux ont accueilli la proclamation par
des sifflets, des huées et en maltraitant ceux qui en étaient chargés. »
— C'était surtout devant le Théâtre-Français[22] que le scandale avait été le
plus désordonné. L'assemblée primaire qui siégeait dans la salle était sortie
en foule, avait éteint les flambeaux du cortége et l'avait violemment
repoussé au bas des marches du perron. Les
comités venaient aussitôt de donner l'ordre aux représentants chargés de la
direction de la force armée de marcher pour s'assurer de la personne des
électeurs qui, nonobstant le décret de la Convention, s'étaient réunis dans
la salle du Théâtre-Français, où ils siégeaient au milieu de l'assemblée
primaire de la section. Le
rapporteur annonça en même temps que les comités, afin de donner plus
d'ensemble et d'activité à leur action, avaient choisi dans leur sein une commission
de cinq membres spécialement chargée du maintien de l'ordre public. Barras et
Colombel du comité de sûreté générale, Daunou, Letourneur et Merlin de Douai
du comité de salut public, formaient cette commission. Ainsi
la guerre était déclarée. Les hommes dont la Convention avait accepté et même
appelé le secours, « le bataillon sacré des patriotes de 1789 »,
comme ils n'appelaient, se pressaient depuis quelques jours en foule confuse
aux abords de la salle et dans le jardin des Tuileries. Voyant que leur
moment était venu, ils demandèrent des armes pour prendre part à l'expédition
contre les électeurs. La commission dey cinq alla les passer en revue sur la
terrasse des Feuillants ; là se retrouvèrent tous les vétérans des journées
de révolution, les officiers destitués et les Jacobins emprisonnés après le 1er
prairial que la Convention mettait en liberté. Les voir ainsi réunis et prête
à marcher contre les aristocrates et contre les amis de la liberté
constitutionnelle était un grand sujet de joie pour les hommes de la commune
du 10 août[23] ; ils se croyaient reportés à
l'époque où l'insurrection avait inauguré la République, en massacrant les
dé-tenseurs de ce château, où siégeait maintenant une autre souveraineté qui
les appelait à sa garde. En se
donnant de tels auxiliaires, la Convention allait rendre impossible la
soumission du parti réactionnaire : c'était le confirmer dans la pensée
qu'il ne s'agissait de rien moins que de ramener le règne de la Terreur. Une
pétition fut envoyée à l'Assemblée, qui ne la reçut point, ou plutôt elle fut
imprimée et répandue dans le publie ; vingt-six sections l'avaient adoptée. — « Mandataires
du peuple, vous avez été convoqués pour proposer une constitution aux
Français ; cette constitution est faite ; elle a été unanimement accueillie.
Vos pouvoirs comme corps constituant se terminent là ; vos fonctions se
bornent aujourd'hui à l'action du gouvernement. Le mot odieux de con-
spiration retentit dans Paris, retentit dans vos comités. Le peuple
conspire-t-il contre lui-même ? Non, sans doute. La Convention
conspire-t-elle contre le peuple ? Loin de nous cette idée. Vos comités conspirent-ils
contre le peuple et la Convention ? Cent la question que nous tenons vous
faire, au nom des sections de Paris. « Des
bataillons de troupes de ligne cernent cette commune ; des assassins arrêtés
par vos décrets sont relâchés par ordre de vos comités. Un nouveau code pénal
est proclamé contre les présidents et les secrétaires des assemblées
primaires. Des députés' journalistes prêchent la guerre civile. Des rapports
où tous les faits sont altérés se répètent à votre tribune. Charette, vous
dit-on, est à Paris ; les Parisiens sont des chouans ; cent cinquante mille
hommes qui acceptent une constitution républicaine ont des meneurs
royalistes. « Sur
quoi repose cet appareil de crimes ? Sur l'opinion généralement répandue à
Paris que le décret du 5 fructidor n'a pas obtenu le vœu de la majorité des
Français. Peu nous importe que quelques ambitieux veuillent se perpétuer dans
le pouvoir. L'essentiel pour nous est de rester libres et de vous sauver
vous-mêmes des menées d'une faction audacieuse. Les assemblées primaires vous
demandent la réincarcération des voleurs et des assassins rendus à la liberté
sans jugement, et l'examen de- la conduite de vos comités de gouvernement. » Cette
pétition, où les meneurs de sections se montraient résignés à subir la
réélection des deux tiers pouvait donner l'espoir d'une conciliation. La
réunion des électeurs avait choisi pour président le duc de Nivernais, qui
était alors le citoyen Mancini. Parvenu à l'âge de quatre-vingts ans, il
était universellement aimé et respecté ; dans sa première jeunesse il avait
servi pendant la guerre de 1743 ; puis il avait été successivement
ambassadeur à Rome, à Berlin, à Londres, et avait laissé, dans la politique,
le renom d'homme sensé et clairvoyant : comme duc et pair, il avait, dans les
querelles du Parlement et de la cour, montré un caractère indépendant. A
nulle époque de sa vie il n'avait eu d'ambition. Ses opinions avaient été
constamment modérées, et dans sa vieillesse il semblait être seulement un
homme de lettres et on académicien ; emprisonné pendant la Terreur, il avait
été oublié par les comités de la Convention et par le tribunal
révolutionnaire. Ce
n'était certes pas un choix factieux, et il fallait toute la grossièreté
soupçonneuse des Jacobins pour traiter ce bon et aimable vieillard de vil
courtisan des sections, préparant sa paix avec Louis XVIII[24]. Ni le président, ni les
électeurs qui l'avaient nommé n'eurent un moment la pensée de résister à la
force armée que la Convention envoyait pour dissoudre leur assemblée. Ils
étaient moins nombreux qu'ils ne l'avaient espéré et n'avaient aucun moyen de
défense. Ils se séparèrent en s'ajournant an lendemain. Lorsque Barras arriva
sur les onze heures du soir, à la tête du bataillon sacré et de quelques
troupes, il ne trouva personne dans la salle du Théâtre-Français. Ce fut un
mécompte pour les révolutionnaires ; ils auraient voulu que la bataille s'engageât
et ils regrettèrent que cette mesure tranchante et décisive eût été prise
trop tard par les comités. Cependant
la funeste idée de ce rassemblement de Jacobins embrigadés et armés par la
Convention produisait l'effet qu'on aurait dû prévoir. La nuit du 11 au 12 se
passa en allées et venues d'une section à l'autre. Les orateurs appelaient
les citoyens à se défendre contre les Terroristes et les buveurs de rang. — « La
Convention, disaient-ils, se jette dans leurs bras ; elle va vous remettre
sous le pouvoir des bourreaux et des brigands. » — On couvrait les murs
d'affiches où ers paroles étaient répétées ; le tambour était battu dans
toutes les rues. A sa
séance du matin, la Convention apprit la soumission de quelques-unes des
sections ; mais le plus grand nombre étaient dans la plus vive fermentation. La
portion modérée du gouvernement aurait voulu calmer ce commencement de
sédition. Une députation du bataillon des patriotes fut admise pour remercier
la Convention de la confiance qu'elle leur témoignait ; ils protestèrent de
leur haine contre les assassins et promirent de faire respecter les personnes
et les propriétés ; ils jurèrent que quiconque s'écarterait des principes
d'humanité et de tolérance serait avec horreur chassé de leurs rangs. Baudin,
qui présidait, sembla comprendre que la Convention s'était donné de dangereux
défenseurs. En accueillant leurs protestations, il indiqua que leurs services
étaient acceptés, parce qu'ils se qualifiaient de patriotes de 89. —« Publier
que le régime de la Terreur va renaitre, c'est vouloir tromper les amis de la
liberté. » Une
proclamation adressée aux citoyens de la commune de Paris repoussa plus
vivement encore cette imputation. — « Dussions-nous
périr sous le fer des bourreaux, nous n'invoquerons pas le crime pour fonder
le règne de la vertu. Jamais la Convention ne tendra la main au Terrorisme.
C'est une affreuse calomnie. Les méchants vous ont trompés. » La
proclamation expliquait et musait la formation du bataillon des patriotes. « Ce
sont des républicains zélés, d'anciens et braves militaires. Chacun est
pourvu de sa carte civique attestant sa profession et son domicile. Ils ont
pris pour devise : Liberté, égalité, humanité. Leur commandant sera le brave
et sage général Berruyer. Ils ont juré de se dissoudre dès que la Convention n'exigerait
plus leurs services. — Le mot d'ordre que le gouvernement avait adopté terminait cette pièce : « Le royalisme et l'anarchie
seront vaincus. » Ces
ménagements pour une opinion exaspérée et méfiante étaient tardifs.
L'impulsion que les républicains de la Convention appelaient un complot
royaliste était donnée, et les comités n'espéraient plus apaiser le
mouvement. Ils avaient, dès le matin du 12, pris des mesures pour réprimer ou
combattre l'insurrection. Les troupes étaient campées dans la plaine des
Sablons ; des détachements furent appelés. L'ordre
avait été donné de cerner l'ancien couvent des Filles Saint-Thomas, où
siégeait l'assemblée primaire de la section Lepelletier. C'était là qu'était
le point central, le quartier général de la rébellion. Vers huit heures du
soir, le général Menou, qui commandait les troupes, dirigea trois colonnes
par la rue des Filles-Saint-Thomas, la rue Notre-Dame-des-Victoires et la rue
Vivienne ; ce couvent occupait à peu près la place où depuis la Bourse a été
construite. Sept ou
huit cents hommes de la garde nationale étaient rangés devant la porte de la
section presque en face de la rue Vivienne, dont ils occupaient le débouché.
Ils furent sommés de rendre leurs armes. Un jeune homme de vingt ans, qui
depuis, comme écrivain et membre des assemblées représentatives, augmenta la
réputation qu'il avait alors acquise par son courage, M. de Lalot se présenta
devant le représentant Laporte et le général Menou. — « Que
nous demandez-vous, dit-il ? Nos armes : nous ne les avons jamais employées
que pour votre défense. Quels sont vos défenseurs ? Ceux qui voulaient vous
égorger et que nous avions désarmés par NOS ordres. Quels canons amenez-vous
contre nous ? Les nôtres, que nous avons volontairement rendus. Que nous
reprochez-vous ? L'exercice légitime de nos droits. Nous avons, au prix de
notre sang, maintenu la liberté de vos délibérations et vous violez les
nôtres au mépris de toutes les lois. » Ce
discours redoubla l'ardeur des gardes nationaux. Ils croisèrent la
baïonnette, attendant l'attaque. Le conventionnel commanda à la troupe de
charger. Les
ordres du comité étaient en effet de faire évacuer la section et de désarmer
les gardes nationaux qu'on y trouverait. Mais cette expédition devait être
faite dans la matinée, à un moment où aucune résistance n'était probable ;
les hésitations des comités l'avaient retardée. Maintenant les circonstances
n'étaient point celles qui avaient été prévues : c'était un combat à engager,
du sang à verser. La foule commençait à s'amasser aux abords de la section et
dans la rue Vivienne. Un rassemblement de jeunes gens débouchait par le
perron du Palais-Royal. Ainsi la troupe aurait eu à combattre en avant et en
arrière. Le général Menou trouva la position mauvaise et ne voulut ni
compromettre ses soldats, ni commencer la guerre civile dans les rues de
Paris, avant d'avoir reçu de nouveaux ordres. Il
arrêta le mouvement commandé par Lapone. — « Je passerai mon sabre, dit-il, à
travers le corps du premier qui sortira des range sans mon ordre. » Puis il
s'adressa au bataillon sectionnaire, l'engagea à se retirer et à laisser ses
armes, promettant de faire aussi retirer les troupes. Cela sembla convenu et
le général fit en effet sa retraite. Mais les hommes de la section
Lepelletier auraient voulu se conformer à cette espèce de traité qu'ils ne
l'auraient pu. Toutes les rues adjacentes s'étaient successivement remplies
de gardes nationaux des autres sections accourus pour défendre leurs
camarades. Il y avait peut-être vingt mille baïonnettes pressées autour de la
rue Vivienne. Pendant
cette scène, la Convention était en permanence, attendant avec anxiété des
nouvelles de ce qui se passait. Des bruite sinistres se répétaient dans les
couloirs de la salle. — « Nous sommes trahis, » disait-on. —
Chénier sommait les comités de rendre compte de l'état de Paris. — « Sachons,
disait-il, si les royalistes doivent enfin plier devant la volonté nationale. » Delaunay
monta à la tribune — « Vos comités ont pris dans la journée toutes les
mesures pour faire exécuter vos décrets. La section Lepelletier est investie
de toutes parts. » Cela
n'était déjà plus vrai ; on cria au rapporteur : — « C'est un mensonge ! » Il
convint que les troupes s'étaient repliées ; mais il ajouta qu'elles avaient
reçu l'ordre de retourner. — « Menou
est un traître, » disaient les uns. — « Il est impossible
d'imaginer, s'écriait Louvet, le langage de bassesse du ci-devant baron de
Menou à la section Lepelletier. Je demande que les comités examinent sa
conduite. » Louvet
proposait son arrestation ; mais il conjurait la Convention d'accorder une
confiance entière à ses comités. A
quatre heures et demie du matin, Merlin de Douai présenta un projet de
décret. — « Le général de brigade Barras est nommé commandant de la
force armée de Paris et de l'intérieur. Delmas, Lapone et Goupilleau lui sont
adjoints. Les autorités civiles et militaires sont tenues de lui obéir. » La
séance fut suspendue. La
journée qui commençait devait décider du sort de la Convention. La
victorieuse fermeté de la section Lepelletier avait élevé les espérances et
le courage du parti de la Réaction, qui, pas plus à ce moment qu'à aucun
autre, n'avait l'aspect chouan, ni royaliste. La générale fut battue pendant
toute la nuit. Paris entier était sur pied. Les bataillons de la garde
nationale étaient nombreux. Il eût mieux valu y choisir des hommes d'élite,
décidés et intelligents, que de s'encombrer de masses qui donnaient plus
d'embarras que de secours. Tout se fit sans direction, sans plan, sans
discipline. L'imprévoyance
de ceux qu'on nommait conspirateurs était si grande, qu'ils n'avaient pas
même pensé à choisir un général ; ce fut la section du Théâtre-Français qui
désigna un officier général nommé Danican. Il avait fait la guerre de la
Vendée ; mais comme les représentants Levasseur et Francastel furent mal
satisfaits de son penchant à la modération, ils le destituèrent. Carnot le
sauva du tribunal révolutionnaire. Peu de temps avant le 13 vendémiaire, il
commandait à Rouen et venait de donner sa démission en protestant contre les
décrets, lorsqu'ils avaient été présentés au vote de l'armée. Dans la nuit du
12 au 13, la section du Théâtre-Français, qui devait être cernée en même
temps que la section Lepelletier, avait appelé Danican au commandement de son
bataillon. Il arriva à temps pour défendre le Pont-Neuf. Sans le moindre
combat, grâce à sa fermeté et après avoir parlementé, il décida les colonnes
républicaines à se retirer. Quoi qu'on en pût dire à la Convention, la troupe
et la plupart des officiers n'étaient point portés de bonne volonté à tirer
sur les citoyens, ni à faire la guerre des rues. Ce fut
donc seulement le 13 au matin que le comité central, réuni à la section
Lepelletier, nomma Danican général des sections. Son
avis fut de rester sur la défensive, et de combattre dans chaque quartier les
colonnes que la Convention y enverrait. On n'avait ni canons, ni munitions,
ni même de vivres. Les succès de la veille auraient dû enseigner que c'était
la marche la plus raisonnable ; ils avaient, au contraire, inspiré une présomptueuse
témérité. On n'écouta point Danican, tant on se flattait que les soldats ne
tireraient pas sur leurs concitoyens. Ainsi le général qu'on venait de
choisir commença par inspirer quelque méfiance, ce qui n'ajoutait point à son
autorité, déjà si incomplète. De son propre aveu, il était fort mal résolu et
n'avait pas bonne espérance. Peut-être n'était-il pas habile ; mais
assurément il n'avait pas le courage de la décision[25]. Cette
nuit fut employée pour la défense de la Convention mieux que pour l'attaque
dont les sections formaient le projet. Menou fut mis en arrestation ; trois
des généraux qui servaient sous ses ordres furent destitués Barras se
constitua, de fait comme de droit, général en chef. Mais il s'avait nulle
expérience ni de la guerre ni du commandement. Il retrouva dans les bureaux
du comité de salut public un général dont il avait pu reconnaitre le talent
et le caractère au siège de Toulon. Le général Bonaparte, lorsqu'il était
tenu à Paris réclamer contre la privation de son grade, n'avait trouvé ni
protection ni souvenir dans Barras ou Fréron. Ce n'étaient pas eux qui
l'avaient défendu contre Aubry ; ce n'étaient pas eux qui avaient conçu de
lui une grande idée. Pontécoulant, puis Le Tourneur de la Manche lui avaient
accordé toute leur confiance, et il était devenu spécialement chargé de
diriger les opérations de l'armée d'Italie. Ainsi, il avait été, d'abord sans
titre officiel, ensuite comme attaché au bureau militaire, placé sous les
ordres du comité de salut public. Lorsque
le général Boche fut appelé à remplacer Canclaux dans le commandement de
l'armée des côtes de l'Ouest, le comité lui donna pour commandant de
l'artillerie le général de brigade Bonaparte[26]. Il refusa, mais non point
parce qu'on l'envoyait comme général d'infanterie ; cette offre avait été
repoussée par lui depuis longtemps, d l'époque oie Aubry gouvernait les
bureaux de la guerre. Il est probable que le général Bonaparte avait le désir
et la volonté de retourner à l'armée d'Italie ; toutes ses vues étaient
tournées de ce côté. Le
comité s'irrita d'abord, et, par un arrêté, « raya de la liste des
officiera généraux le général Bonaparte, attendu son refus de se rendre au
poste qui lui était assigné[27]. » Le
mécontentement du comité de salut public ne dura p. longtemps. On voit, par
une lettre du 17 fructidor du général Hoche, que le comité de salut public
avait appelé près de lui le général Bonaparte ; en conséquence un autre
officier général fut désigné pour commander l'artillerie dans l'armée de
l'Ouest. Barras
trouva donc le général Bonaparte dans le bureau topographique[28]. Il se souvint alors du Jeune
officier d'artillerie et de ce qu'il lui avait vu faire à Toulon. Il le
chargea de donner les ordres nécessaires pour presser l'arrivée des troupes
et de déterminer les postes où elles seraient placées pour la défense de la
Convention. Tout se traitait avec une telle contusion, avec une telle
précipitation, que Barras ne pouvait pas expliquer quelle était la situation
et où serait le danger. Menou
venait d'être arrêté, et il était détenu dans une des salles du comité. Le
général Bonaparte avait trop de sens pour croire qu'un général, plein de
bravoure et de loyauté, eût trahi son devoir ou manqué de courage. Sans
s'occuper des méfiances jacobines, il alla trouver Menou et se régla d'après
les informations qu'il en reçut. A ce
moment la Convention n'était gardée que par cinq ou six mille hommes de
toutes armes qui bivouaquaient dans la cour et dans le jardin ou qui
dormaient dans les salles ; encore fallait-il comprendre dans ce nombre les
gardiens de la Convention, la légion de police et le bataillon des patriotes
[29]. L'artillerie
de position était encore au camp des Sablons, gardée seulement par cent
cinquante hommes. Le reste était à Marly. Le dépôt de Meudon était sans
aucune garde. Il n'y avait aux Feuillants que quelques pièces de quatre sans
canonniers, et seulement quatre-vingt mille cartouches. Les magasins de
vivres étaient disséminés dans Paris. Dans
plusieurs sections, on battait la générale ; celle du Théâtre-Français avait
des postes au Pont-Neuf qu'elle avait barricadé. L'artillerie
des Sablons fut conduite aux Tuileries. On fit chercher, dans la gendarmerie
et parmi les patriotes, les hommes qui avaient servi dans l'artillerie. On
évacua l'artillerie de Marly sur Meudon, où l'on établit un atelier pour
fabriquer des cartouches. On assura la subsistance de l'armée et de la
Convention pour plusieurs jours. Des
canons furent placés aux Feuillants[30] afin de battre la rue
Saint-Honoré ; des pièces de huit, aux débouchés des rues qui conduisaient de
la rue Saint-Honoré vers les Tuileries ; trois obusiers, au Carrousel[31] pour incendier les maisons d'où
l'on tirait sur la Convention. Le
général Bonaparte n'avait encore transmis que des ordres donnés au nom de
Barras ; il rentra chez lui, tard dans la nuit. Il demeurait alors rue
Vivienne avec Junot, son fidèle aide de camp, qui ne l'avait pas quitté
depuis Toulon ; dès le matin, ils sortirent pour se rendre aux Tuileries ;
chemin faisant, le général Bonaparte regardait les préparatifs des sections ;
leurs colonnes qui débouchaient de toutes les rues autour du Palais-Royal ;
les positions qu'elles occupaient ; il prenait en pitié tant d'impéritie,
tant de présomption dans les projets, tant de lenteur dans l'exécution ; il
disait comment il aurait fallu s'y prendre pour s'emparer de la Convention,
ce qui, selon lui, eût été très-facile. A peine
entrait-il dans le jardin par la terrasse du château, que Barras, qui le
cherchait, l'emmena au comité, où il fut reconnu commandant en second de
l'armée de Paris. Ils allèrent ensemble visiter tous les postes. Le général
Bonaparte s'occupa surtout de placer les batteries au débouché des rues et en
face des ponts. L'intention
évidente de la majorité de l'Assemblée et des comités était de ne point
engager le combat et d'attendre l'attaque des sections, en se préparant à la
repousser avec vigueur de manière à ne point laisser de doute sur le succès.
La matinée se passa ainsi. Les bataillons sectionnaires s'avancèrent sans
trouver de résistance, s'établirent à Saint-Roch, et suivirent la rue
Saint-honoré jusqu'à l'hôtel de Noailles[32], qu'ils occupèrent aussi. Là,
et sous les galeries du Théâtre-Français au Palais-Royal, étaient leurs
principaux postes ; ils s'avançaient même, par la rue de l'Échelle, jusqu'à
une place qu'on appelait alors le Petit-Carrousel. Les avant-postes parisiens
essayaient de parlementer avec les officiers de la ligne, qui ne consentaient
à aucune conversation. Cependant
le général Danican et les gens raisonnables n'avaient pas plus que la
majorité de la Convention l'envie de commencer la guerre civile. Les
Tuileries étaient maintenant bien gardées ; des batteries enfilaient toutes
les rues. Si les sections avaient eu des chances de succès la veille au soir
et pendant la nuit, le moment était passé. Danican écrivit donc au comité de
salut public que les Parisiens avaient pris les armes uniquement contre les
Terroristes, dont la Convention venait de s'entourer ; que s'ils étaient
rassurés contre la menace d'être livrés aux Jacobins et aux massacreurs, ils
rentreraient dans l'ordre — « Je prie, je conjure, disait-il, les comités, au
nom de la patrie et de l'humanité, d'épargner le sang français ; de mon côté
je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour éviter l'horreur d'une guerre
civile ; si elle a lieu, vous en serez responsables envers la France et aux
yeux de la postérité. » Cette
proposition donna aux modérés de la Convention quelque espoir d'empêcher de
si grands malheurs. — « Tout ce qui préviendra l'effusion du sang sera
honorable, disaient-ils ; il ne s'agit pas de donner satisfaction complète
aux sections ; mais il y a peut-être des concessions qu'on pourrait faire ;
les esprits sont exaspérés, nous devons les calmer. » — Tallien, Louvet,
Sieyès, Dubois-Crancé s'opposaient à toute négociation ; mais ils n'avaient
point la majorité dans cette réunion des comités, qui se composait de
quarante députés présidés par Cambacérès. On convint qu'une nouvelle
proclamation instruirait les Parisiens des motifs qui avaient déterminé la
Convention à armer plusieurs citoyens lorsqu'ils étaient venus s'offrir pour
la défendre. « Si de mauvais citoyens se sont glissés parmi eux, on les
fera sortir et l'on accueillera les réclamations. » Ce
projet d'adresse fut porté à l'Assemblée, où il fut accueilli par des
murmures. En ce moment la majorité croyait la Convention menacée et ne
voulait pas qu'on perdit des moments précieux pour repousser la sédition.
Barras et le général Bonaparte avaient fait porter des fusils et des gibernes
dans les pièces attenant à la salle, pour armer les représentants ; ils
attendaient à chaque moment l'invitation de se défendre eu personne contre
les insurgés. Lanjuinais
osa parler contre la proposition de rejeter l'adresse. — « On n'aurait
pas dû, disait-il, rapporter avec tant de précipitation le décret qui avait
ordonné le désarmement des Terroristes. » — Des murmures
Pinterrrompirent. D'autres ne furent pas mieux écoutés que lui, lorsqu'ils
parlèrent des assassins et des brigands enrôlés comme patriotes de 89.
Chénier s'étonna qu'on eût écouté les demandes des sections en révolte. «—
Aucune transaction n'est possible. Il n'y a point d'autre honneur pour la Convention
que la victoire ou la mort. Quand elle aura vaincu elle saura distinguer les
hommes égarés d'avec les coupables. S'il y a des assassins, ils sont parmi
les révoltés. a — «
Mais c'est la guerre civile ! s'écria Lanjuinais. — « C'est toi qui fais la
guerre civile « lui disaient quelques représentants. — Il voulut monter à la
tribune. De toutes parts on criait « A bas ! a On ne le laissa point parler. Il
était quatre heures après midi. On entendit crier aux armes. Les militaires
et les citoyens armés qui étaient dans les salles allèrent se ranger en
bataille. — « En séance ! à vos places ! » dit le président.
Plusieurs représentants sortirent pour se mêler aux bataillons. Les autres se
placèrent sur leurs bancs dans un profond silence et une solennelle attente.
Bientôt on entendit le bruit de la fusillade et du canon qui semblaient
rapprochés de la salle. — « Que
tous les représentants du peuple restent à leur place ! Recevons la mort avec
l'audace qui appartient aux amis de la liberté et aux fondateurs de la
République. » Ainsi parlait Legendre. — Leur courage était mêlé d'effroi,
mais leur contenance restait calme et ferme, quoique triste. Quelques-uns sortaient
le sabre à la main, pour aller se joindre aux combattants. Le
canon et la fusillade qu'on avait d'abord entendus du côté de la cour du Manège,
semblaient maintenant arriver du Petit-Carrousel sous les fenêtres du Comité
de sûreté générale. Une
voix à l'extrémité de la salle, appela les membres de la Convention qui
étaient médecins ou chirurgiens pour panser les blessés. Baraillon et
quelques-autres se rendirent sur-le-champ à ce devoir. Un grand nombre de
femmes de représentants, qui assistaient à la Béance, allèrent offrir leurs
charitables soins. Madame Tallien ne fut pas la moins empressée. Peu de
moments après, on commença à dire que les rebelles étaient repoussés. Un
drapeau, qui venait de leur être enlevé, fut présenté à la Convention. Enfin,
vers sept heures du soir, à la nuit tombante, Merlin de Douai monta à la
tribune ; sa voix était émue et presque éteinte — « Je viens vous
annoncer le succès des défenseurs de la République contre les révoltés. Ce
n'est pas sans douleur que je vous en parle, puisqu'il a corné du sang
français. » — Alors il raconta que plusieurs rebelles s'étaient avancés
vers le poste du Comité de sûreté générale, pour parlementer et en criant :
Vive la République ! Vive la Convention ! et qu'au même instant, par
une infinie trahison, le feu avait commencé. Soit
que Merlin fût mal informé, soit qu'il jugeait à propos d'imputer la première
attaque aux rebelles, les autres récits ne reproduisirent pas cette
circonstance. Les
premiers coups de fusil avaient été tirés des fenêtres d'une maison de la rue
Saint-Honoré située entre la rue du Dauphin et l'hôtel de Noailles. Par qui
fut donné le premier signal du combat ? C'est ce qui n'a jamais été su avec
certitude. Chaque parti a imputé cette malheureuse initiative au parti
contraire. Le désir impatient de voir commencer le combat qu'avaient montré
les zélateurs de la République révolutionnaire, Chénier, Louvet,
Dubois-Crancé, Barras surtout ; leur opposition passionnée aux négociations
que les comités voulaient essayer autorisèrent les soupçons qui se portèrent
sur eux. M. Thibaudeau, sans doute bien informé, a écrit : — « Ces coups de
fusil eurent pour but de faire cesser l'irrésolution des comités et
d'empêcher qu'ils consentissent à quelque transaction qui attrait évidemment
amené le triomphe des sections. Le général Bonaparte laissa même croire que
c'était lui qui avait fait tirer. » — M. Lacretelle raconte que le
premier coup de fusil fut tiré par Dubois-Crancé. — M. Réal, qui écrivit un
récit du 13 vendémiaire sous la dictée de Barras et de Tallien, dit
emphatiquement : « Génie de la liberté, tu veillais encore pendant que
le gouvernement délibérait ! » La
bataille se trouva tout aussitôt engagée sur beaucoup de points à la fois.
Déjà, sans combat, le bataillon Lepelletier commandé par un ancien garde du
corps nommé Lafond avait soit en parlementant, soit par son évidente
supériorité de nombre, fait évacuer le Pont-Neuf où commandait le général
Carteaux. Les deux quais et le jardin de l'Infante étaient occupés par les sectionnaires. Le
combat le plus vif et qui décida la journée se passa près de la Convention.
Les rebelles postés à l'hôtel de Noailles et dans presque toutes les maisons
de la rue Saint-Honoré tiraient par les fenêtres ; les balles atteignaient
les troupes rangées dans la cour du Manège et sur la terrasse du château. Le
poste important des sections dans ce quartier, c'était Saint-Roch. Comme la
rue du Dauphin, alors beaucoup plus étroite que maintenant, n'est point en
face de l'église, la batterie de l'armée conventionnelle ne portait que sur
l'extrémité du perron. Quand elle avait fait son feu, les sectionnaires
descendant les marches, fusillaient les canonniers et les colonnes qui
débouchaient de la rue du Dauphin ; ainsi plusieurs attaques furent
repoussées. Sur ce point où combattit très-vaillamment le bataillon des
patriotes, ils perdirent un assez grand nombre des leurs. Le général Berruyer
qui les commandait eut un cheval tué sous lui. Mais
lorsque la nouvelle arriva que la colonne de Lafond avait été dispersée par
les batteries du pont Royal où elle avait voulu arriver par le quai Voltaire,
et que les attaques tentées par les rues Saint-Nicaise et de l'Échelle sur le
Carrousel étaient repoussées, le nombre des défenseurs de Saint-Roch diminua.
L'espoir ne soutenait plus les courages. Il n'y avait là que des combattants
volontaires sans chefs et sans discipline. Le combat de la rue du Dauphin
n'était plus soutenable, et la rue Saint-Honoré resta au pouvoir des
républicains. Ce fut
à ce moment que Merlin de Douai vint annoter à la Convention qu'elle était
sauvée et victorieuse. Cependant
on combattait encore ; deux postes opposèrent une derrière résistance ; on
fut obligé de canonner le Théâtre-Français du Palais-Royal dont les colonnes
furent coupées ou entamées par les boulets. En face de la rue du Coq où était
jadis la barrière des Sergents quelques hommes des sections, grâce à
l'obscurité de la nuit, firent croire pendant quelques moments qu'il était
nécessaire d'amener l'artillerie pour les déloger. A neuf
heures et demie, Barras vint annoncer que Mut était terminé. — « Les
meilleurs postes sont en notre pouvoir, et si ce qui reste de ces misérables
ne se rend pas à l'instant, ils éprouveront bientôt le sort de ceux qui ont
déjà succombe. Les
tribunes publiques voulurent applaudir. L'Assemblée fut unanime pour réprimer
cette joie que ne devait pas admettre la victoire dans une guerre civile. — «
Si ce jour est heureux pour la République, c'est un jour de deuil pour
l'humanité. » J.
Debry proposa l'insertion du rapport de Barras au Bulletin. Thibaudeau
demanda l'ajournement. — « La Convention doit à la France un compte
authentique, non-seulement de cette journée mais de celles qui la suivront. »
— Il indiquait ainsi les craintes que lui inspiraient les triomphateurs et
laissait prévoir la résistance qu'il comptait leur opposer. Louvet proposa
une adresse aux Français. C'était le récit de la lutte des sections contre
l'assemblée et de la bataille sanglante qui venait de la terminer. Il
répétait ce qu'il avait dit si souvent depuis deux mois cette rébellion était
un complot royaliste, un combat des vainqueurs de Fleurus contre les
satellites de Louis XVIII. Il le croyait sans doute, tant était passionnée
son aversion contre l'ancien régime, tant était crédule sa peur de le voir
revenir ; mais, en vrai Girondin, il voulait rassurer l'opinion contre le
retour de la Terreur. — « Non, jamais l'affreux régime de Robespierre ne pèsera
sur notre patrie ; qui donc aurait plus d'intérêt d le combattre que nous, ai
longtemps ses victimes ; que nous, ses vainqueurs ? » Les
Montagnards comptaient bien ne pas user de la victoire avec tant de
mansuétude ; dans la séance du lendemain matin, quand on apprit que toutes
les sections se soumettaient, que tous les rassemblements étaient dissipés,
que la tranquillité était complètement rétablie à Paris, alors éclata leur
ardeur de vengeance. Barras arriva triomphant : — « Le souverain de
la section Lepelletier n'existe plus. Les lèches n'ont pas même voulu nous
attendre. » — « Il
faut livrer au glaive des lois les chefs de la révolte, » disait Talot. — « Un
dix août royaliste était préparé contre la Convention ; la section
Lepelletier était le quartier général de la Vendée, n ajoutait Quirat.
Toutefois il promettait grâce aux citoyens qui n'avaient été qu'égarés. La
proclamation de Louvet n'était plus suffisante pour tant de colère ; Chénier
en fit voter une autre, où il n'y avait plus une parole contre Dm
terroristes. Il fut décrété que le bataillon sacré avait bien mérité de la
patrie pour avoir vaincu les royalistes ; une loi pénale fut portée contre
les présidents ou secrétaires des assemblées électorales qui signeraient des
procès-verbaux contraires aux décrets des 5 et 13 fructidor ; c'est-à-dire
qui constateraient une élection où les deux tiers des élus ne seraient pas
des Conventionnels. Tel était en effet, avant la journée du 93, le projet des
électeurs de Paris. Cependant
on arrêtait en foule les hommes inculpés d'avoir pris part à la rébellion, et
on les amenait au comité de sûreté générale ; là, après un examen sommaire,
soit un membre du comité, soit même les employés du bureau les mettaient en
liberté, ou ordonnaient qu'ils seraient détenus comme suspecta. On demanda
qu'aucune mise en liberté ne fût accordée avant vingt-quatre heures, afin
d'avoir le temps de prendre des informations ; puis on alla plus loin il
fallait les mettre tous en lieu de sûreté. Un
représentant, nommé Pérard, Montagnard zélé, crut le moment favorable pour en
revenir au régime dont la seule appréhension avait été le véritable motif de
la révolte. — « Le
canon de la Bastille a de nouveau retenti, dit-il, il faut que la victoire
soit utile ; il faut que l'exemple soit marquant ; il faut que tout ce qui a combattu
les patriotes soit puni... Décrétez que les comités de salut public et de
sûreté générale nommeront une commission de trois membres, qui vous
proposeront, séance tenante, des mesures relatives au passé et au présent. » Les
tribunes publiques étaient, comme de coutume, composées de Jacobins ; la
motion de Pérard fut très-applaudie. Les murmures furent presque unanimes
parmi l'assemblée. Chénier
s'opposa fortement à une telle proposition ; elle fut écartée, mais il fut
décrété que toute mise en liberté serait suspendue. Il y avait beaucoup de
méfiance contre les bureaux, même ceux des comités ; on disait que leur
opinion était peu favorable à la Convention. Alors
s'éleva on vif débat, qui allait se reproduire sur toutes les questions : il
s'agissait de savoir si la victoire du 13 vendémiaire, comme toutes les
victoires révolutionnaires, amènerait une complète réaction. Une loi, qui
n'avait pas un mois de date, avait prescrit conformément aux règles
judiciaires les formalités à remplir pour prononcer la mise en liberté des
individus arrêtés, soit comme ayant commis des actes criminels pendant la
Terreur, soit comme ayant pris part aux séditions jacobines. Les Montagnards
demandèrent qu'on fit disparaître les difficultés qui retardaient la
libération s des patriotes purs, incarcérés par les ennemis de la Révolution.
» A ce
vœu s'ajoutaient des dénonciations contre les autorités constituées qui
enfermaient les patriotes et laissaient se promener libres et audacieux, les
royalistes, les émigrés, les assassins du Midi. Thibaudeau demanda la parole
: — « La victoire que vient de remporter la Convention n'est pas l'œuvre d'un
parti, mais le triomphe de la Convention entière. Rien n'est plus funeste que
de marcher de réaction en réaction... Le terme approche où la Constitution va
faire taire tous les partis et mettre un terme au gouvernement arbitraire et
absolu. J'espère que personne ne sera assez osé pour vouloir s'en ressaisir
pendant le peu de temps qu'il doit durer encore. « Sans
doute, on abuse de mot terrorisme, mais il ne faut pas dire qu'il n'ait
jamais existé, ce système désastreux pour la République, déshonorant pour la
Révolution. Restons dans un juste milieu Voulez-vous ouvrir les prisons à
tout le monde ? — Non, non ! cria-t-on de toutes parts. — Eh bien !
prenons les moyens de discerner les innocenta d'avec les coquins. » Thibaudeau,
en disant franchement le fond de la question, força les Montagnards à ne
garder nulle dissimulation. Gansu
disait — « Ceux qui s'opposent aujourd'hui à ce que nous proposons auraient
dé après le 9 thermidor s'opposer à la mise en liberté de tous les
aristocrates... Il est bien étonnant quand nous venons d'abattre le royalisme
qu'on vienne nous parler de terrorisme. Oui, il y avait de la Terreur sous
Robespierre. Elle pesait sur les patriotes, mais aussi sur les royalistes.
Après thermidor elle n'a pesé que sur les patriotes. » Colombel
ajoutait — a Il est temps que le patriotisme renaisse de ses cendres.
J'invite la Convention à reprendre son énergie. Les comités après le 9
thermidor ont délivré cent mille aristocrates, dont les neuf dixièmes
auraient dû rester en prison, et aujourd'hui vous ne voulez pas mettre en
liberté des hommes, dont le zèle exaspéré était rendu légitime par les
circonstances. » La
proposition fut renvoyée au comité de législation c'était un moyen sinon de
refus, du moins de délai. Après
les détenus on en vint aux conventionnels ou aux autres prévenus, mis en
accusation par des décrets de l'Assemblée. Pons de Verdun s'adressant au parti
modéré, lui disait — « Vous tournez dans un cercle d'idées obscures ou
fausses, il faut toujours en revenir au point central où sont les patriotes. » Ainsi,
à la veille de sa fin, la Convention se trouvait encore telle qu'on l'avait
vue pendant sa longue session, partagée entre deux factions qui se
disputaient le pouvoir ; celle qui en avait usé, avant le 9 thermidor, pour
exercer une tyrannie atroce le réclamait comme sa propriété. Merlin
de Douai, dans on long récit des circonstances qui avaient précédé et
accompagné la rébellion vaincue, sembla se proposer, non pas de calmer les
esprits, mais d'établir que le gouvernement avait dû agir avec énergie contre
les sections, et qu'il avait été contraint au combat. Ainsi il parla des
royalistes effrénés, des émigrés rentrés et des prêtres réfractaires qui, par
l'audace de leur scélératesse, avaient acquis un ascendant irrésistible sur
les assemblées primaires ce qui était notoirement faux. Il justifia
l'enrôlement des patriotes, cause principale de la prise d'armes des sections
et dont le scandale avait été si grand qu'un des griefs contre le général
Menou était d'avoir déclaré — « Je ne veux ni sous mes ordres, ni dans mon
armée ce tas de scélérats et d'assassins que vous appelez des patriotes de
89. » Merlin
s'attacha surtout à prouver que les premiers coups de fusil avaient été tirés
par les rebelles ; il affirma de nouveau que, sous prétexte de parlementer,
on avait traîtreusement attaqué le poste du comité de sûreté générale, tandis
qu'à la connaissance de tous le feu avait commencé dans la rue Saint-Honoré ;
il insista beaucoup aussi sur l'humanité dont les soldats de la liberté
avaient fait preuve dès que la victoire avait été décidée. — « Pas une
goutte de sang n'a été semée dans les expéditions qui pendant la nuit et la
matinée du 12 ont dispersé les rassemblements des sections et occupé leurs
salles. » — En effet, aucune résistance n'ayant été opposée, il n'y
avait pas eu de combat. Ces
précautions oratoires étaient surtout destinées à adoucir l'opinion
parisienne qui, réduite au silence, n'en restait pas moins exaspérée et
confirmée dans sa haine contre la Convention. La masse de la population et la
tranquille bourgeoisie n'avaient pas pris part à la sédition et ne lui
avaient donné ni aide, ni secours ; mais au fond elle lui était favorable et
avait une rancune visible, quoique timide, du sang versé sur le perron de
Saint-Roch et dans les galeries du Théâtre-Français. Le faubourg même que
Fréron avait cherché à soulever, s'était souvenu que le 4 prairial ce même
Fréron avait voulu le bombarder ; à peine avait-il pu y recruter deux cents
ouvriers. Cette
disposition des esprits aurait dû donner quelque courage aux modérés de la
Convention ; d'autant qu'ils pouvaient se flatter d'être en majorité ; mais
ils étaient accoutumés à se soumettre au vainqueur et à avoir peur de ceux
qui parlaient hardiment. Les
comités proposèrent un projet de loi pénale contre les auteurs et les
instigateurs de la rébellion « suscitée par les manœuvres des royalistes et
des émigrés, pour assassiner la représentation nationale, renverser la
constitution et rétablir la royauté. » C'était instituer la peine après
le délit et caractériser le délit avant qu'il eût été juridiquement prouvé ;
en outre cette loi établissait la juridiction de trois conseils de guerre. On
aurait pu s'étonner qu'une assemblée qui prétendait avoir fait une
constitution procédât de la sorte ; mais telles étaient la jurisprudence et
la coutume révolutionnaires : le précédent du 1er prairial était récent. Après
avoir rétroactivement défini le délit, le projet de loi déterminait quels
étaient les coupables. — « Les
individus composant l'état-major des conspirateurs, les commandants en chef
d'une ou plusieurs colonnes qui ont marché pour attaquer la représentation
nationale, qui ont engagé l'action et fait feu sur les troupes de la
République et sur les citoyens armés pour sa défense, seront punis de mort. — « Ceux
qui auront fait partie des commissions d'exécution ou de direction de la
conspiration seront punis de la même peine. — « Ceux
qui par leurs écrits ont ou excité les citoyens à s'armer et à marcher contre
la représentation nationale, ou provoqué soit à la guerre civile, soit
l'assassinat des représentants, seront, en conformité du code pénal, jugés
comme complices et punis de la même peine. — « Les
individus employés dans les bureaux ou administrations publiques qui auront
pris part à la conspiration ou marché avec les colonnes rebelles seront
condamnés à vingt-quatre années de fer. — « Les
déserteurs des troupes de la République, convaincus d'avoir fait partie des
colonnes, seront condamnés à huit années de fer. — « Le
comité de sûreté générale fera poursuivre et traduire devant les conseils de
guerre les individus prévenus du délit ci-dessus énoncé. — « Le
comité renverra aux mêmes conseils les émigrés et les étrangers qui auront
fait partie des rassemblements rebelles. » Un
député de la Drôme nommé Fayolle, au nom de la Constitution, se prononça
contre l'établissement de tribunaux qu'il appelait révolutionnaires ; il
réclama les lois existantes et les formalités salutaires du jury. Il fit
ressortir le caractère rétroactif du projet. Un tel
discours ne pouvait être entendu sans murmures, et Debry y répondit vivement.
— « La Constitution ne sera point en activité avant le 5 brumaire ;
d'ici là le peuple et la liberté doivent être vengés. On parle de formes :
sans doute il en faut, mais seulement pour reconnaître l'identité des
personnes. Ce n'est point ici une de ces mesures révolutionnaires justement
proscrites, c'est le moyen d'empêcher de nouveaux crimes et de punir ceux qui
ont été commis. N'avaient-ils pas mie les représentants du peuple hors la loi
? » Merlin
de Douai remarqua que c'était une loi d'humanité. — « D'après
les lois existantes le général en chef de l'armée de Paris ne peut se
dispenser de créer un tribunal militaire, qui aurait à juger tous les
coupables, et ainsi plus de trente mille périraient. D'ailleurs la
Constitution autorise le corps législatif à créer un tribunal militaire pour
juger les délits de la force armée. » Defermon
se risqua à défendre les écrivains et les journalistes envoyés ainsi devant
un conseil de guerre et déclarés complices, lorsqu'ils pouvaient avoir commis
seulement un délit de presse. Aucune
atténuation à la loi proposée ne trouvait d'écho dans l'assemblée. Les
Montagnards demandaient même des aggravations de peine ; ils se croyaient
revenus au temps du gouvernement révolutionnaire. Lakanal,
qui n'était point un homme de sang et qui donnait toujours à son amour de la
liberté un caractère déclamatoire et sentimental, demanda que le
Palais-Royal, repaire des royalistes, fût démoli, et que sur ses décombres on
élevât la statue vénérée de la République. Il voulait que tout individu qui
n'était pas domicilié à Paria en 1789, en fût expulsé, et que dorénavant
personne n'y pût venir sans l'autorisation expresse du gouvernement. — « Il
faut établir une police terrible ou renoncer à la République. Point de sang,
mais la République tout entière. Je déclare aux royalistes qu'il faut
m'assassiner pour arracher ce vœu du fond de mon cœur. » Ces
propositions ne semblèrent pas ; extraordinaires ; on les renvoya aux
comités. Ainsi,
de séance en séance, l'esprit révolutionnaire s'exaltait et s'enivrait de son
triomphe. Il n'y avait pas de dénonciation absurde, de méchant rapport de
police qui ne parût aux Montagnards la preuve de l'affreux complot royaliste
et des immenses dangers dont le 43 vendémiaire les avait sauvés. Ils croyaient
même qu'eux et la République étaient encore en péril, et on lisait
sérieusement à la tribune une lettre qui disait « Le projet de se
défaire de la Convention par le fer, le feu ou le poison est toujours à
l'ordre du jour. » Ce qui
était réellement à l'ordre du jour, c'était le projet de retarder la mise en
exécution de l'acte constitutionnel et de conserver longtemps une dictature
révolutionnaire. On
proposait de casser les nominations d'électeurs faites par les assemblées
primaires de Paris ; on voulait la réintégration de tous les militaires
destitués depuis le 9 thermidor. Mais ce qu'exigeait surtout la Montagne,
c'était la délivrance de tous les représentants décrétés d'arrestation après
les journées de germinal et de prairial. Les faire rentrer à la Convention,
les déclarer éligibles au nouveau corps législatif eût été un triomphe
complet. Une lettre de Thirion, qui demandait à la Convention d'être jugé, en
se plaignant d'avoir été arbitrairement dépouillé de ses droits civiques, fut
appuyée par Bentabolle et Dubois-Crancé. Elle fut renvoyée aux comités. Le
lendemain le comité de législation proposa de rapporter le décret qui avait
mis Lacoste en arrestation. — « Nous avons examiné les griefs qui lui
sont imputés, et ne les trouvant Pas fondés, nous pensons qu'il doit rentrer
sur-le-champ dans la Convention. » La gauche
criait aux vois ; une foule de membres de la droite demandaient la parole. On
voulut examiner si la justification de Lacoste était acceptable. — « Il
ne s'agit pas de cela, répondit André Dumont. C'est une question de
principes, » disait Pontécoulant. — En effet, la Constitution avait
prononcé que les représentants décrétés d'arrestation étaient inéligibles. —
« Se moque-t-on de la volonté du peuple ? » s'écria Tallien, qui n'avait
pas encore rompu avec les modérés. La
droite s'agitait avec une sorte de colère ; car il y allait de savoir si elle
retomberait sous le joug des Jacobins. André
Dumont rappela en peu de mots l'article de la Constitution, et revenant sur
le décret rendu la veille, il ajouta qu'on avait déjà violé l'acte
constitutionnel sanctionné par le peuple. — s On ne doit pas discuter la
Constitution, n disait Legendre. Lu discussion fut fermée ; on refusa la
parole à Bentabolle, et les conclusions d'André Dumont furent votées aux cris
de Vive la République. Trente membres de la gauche tout au plus ne se
levèrent pas. Pour
mieux constater la victoire, la censure du rapporteur fut demandée. Il avait
osé présenter un décret contraire à la Constitution. Chénier disait : Je veux
croire qu'il n'a pas voulu déshonorer l'immortelle victoire du 13
vendémiaire, ni fournir à nos ennemis le prétexte de dire qu'elle est le
triomphe d'une faction ; il importe, pour l'honneur de la Convention, que le
rapporteur soit censuré. Le
comité de législation, où les révolutionnaires étaient en majorité, proposa
quelques jours après un projet contraire au décret qui avait ordonné que tous
les détenus seraient renvoyés devant les tribunaux ordinaires et ne seraient
mis en liberté que si les magistrats instructeurs prononçaient qu'il n'y
avait pas lieu à suivre. Les Montagnards n'avaient cessé de réclamer contre
cette disposition ; ils voulaient que leurs amis arrêtés arbitrairement
fussent mis en liberté arbitrairement aussi, sans passer par aucune procédure
; aussi le comité demandait-il à être autorisé à statuer définitivement sur
les actes d'accusations, et même sur les jugements. Des
objections s'élevèrent contre une telle usurpation du pouvoir judiciaire.
Bentabolle y répondit avec un tel emportement, il parla si injurieusement
contre Henri Larivière, auteur de l'ancien décret, qu'il souleva
l'indignation de toute l'Assemblée. Il disait : — « Pendant les
quinze jours qui vous restent encore, rendes la liberté aux patriotes et à
l'esprit publie son essor vois la liberté. » Le
projet fut ajourné. Le comité en proposait un autre dans le même sens, mais
moins contestable. Parmi ces détenus, se trouvaient beaucoup de membres des
anciens comités révolutionnaires. Quelques tribunaux les avaient condamnés
pour fait d'arrestation arbitraire, quoique la loi du 17 septembre 1793 sur
les suspecta eût autorisé ces arrestations. Ainsi, l'arbitraire avait été
légal. Mais parfois ils avaient fait plus qu'arrêter les suspecte. Aussi
Pontécoulant disait : — « Votre intention n'est pas sans doute
d'innocenter ceux qui arrêtaient pour voler. » — On changea la
rédaction. Puis,
comme on proposait de considérer l'ordre donné par un représentant en mission
comme ayant un caractère d'autorité légale suffisant pour excuser les délita
de ses agents, Pontécoulant répondit : — « Y a-t-il des représentants
qui aient ordonné des voleries où des tueriez ? » — La proposition fut
retirée. L'autre décret relatif aux détenus et aux formes de la procédure qui
serait suivie, pour prononcer leur mise en liberté, fut reproduit dès le
lendemain presque sans modification ; c'était une question de parti ; de
sorte que les objections tirées de la législation existante et de la
nécessité d'observer les formes du droit commun furent repoussées avec une
extrême vivacité. Garrau disait — « Les patriotes ont été persécutés par
des assemblées de section, par les représentants en mission, par des
administrations composées de parents d'émigrés. Venez au secours de ces
malheureux : ils sont depuis six mois en prison parce qu'ils ont aimé leur
patrie. Quand il s'est agi, après le 9 thermidor, de délivrer les
aristocrates, a-t-on consulté les formes ? Combien de voleurs et d'assassins
furent alors élargis sans examen ? Ils ont fait une réaction qui a failli
perdre la patrie, et elle dure encore. Vous avez besoin de patriotes pour
arrêter ce torrent, et l'on enchevêtre la discussion avec des chicanes de
procureur ! Les
tribunes publiques applaudissaient avec de tels transporta, que Lanjuinais
fut obligé de dire au président Genissieux, qui les écoutait avec
complaisance. — « Faites donc cesser ces hurlements. » C'était
à Lanjuinais surtout que s'adressaient les paroles injurieuses des orateurs
jacobins ; ainsi que Defermon et quelques autres modérés, il réclamait, non
pas pour maintenir les détentions arbitraires, mais pour que le cours de la
justice légale ne fût pas suspendu. Barras
vint en aide aux Jacobins ; il était tout à fait revenu à eux. — « Je
demande, une fois pour toutes, dit-il impérieusement, que les patriotes
sortent des fers où on les retient depuis longtemps : je le demande pour
l'honneur de la Convention, et qu'on ne vienne pas dire que mes propositions
sont horribles. Il n'y a d'horribles que ceci qui ont mis la patrie à deux
doigts de sa perte, en favorisant ouvertement les émigrée et les prêtres
réfractaires. « Vous
n'avez plus qu'une mesure à prendre pour sauver la patrie, c'est de chasser
du territoire français tous les émigrés qui y sont rentrés et tous les
prêtres fanatiques. » Tallien
et Chénier appuyèrent sur cette dernière proposition, en remarquant toutefois
qu'aucun décret nouveau n'était nécessaire ; qu'il fallait seulement
prescrire aux administrations d'exécuter les lois. Tous
ces discours, appuyés des acclamations des tribunes et du côté gauche, furent
suivis du vote sans amendement du décret proposé. Ce fut encore une occasion
de crier beaucoup : Vive la République ! L'état
intérieur de la Convention n'était déjà plus le même qu'au lendemain du 13
vendémiaire ; et l'on pouvait remarquer à quel parti profitait la victoire.
Au moment où la Constitution avait été proposée et discutée, une majorité
bien unie et prépondérante s'était formée des républicains sincères ; des
hommes politiques de la Révolution comme Rewbell, Merlin, Siégés, Cambacérès
; des thermidoriens qui commençaient à craindre et à renier la réaction ; des
modérés et même de quelques royalistes de 1791 qui renonçaient à la monarchie
constitutionnelle en la regrettant. La République, dont on allait faire
l'essai, était une transaction conclue de bonne foi entre ces diverses
fractions de l'assemblée. Les décrets des 5 et 13 fructidor et la réélection
forcée de cinq cents conventionnels n'avaient point paru aussi indispensables
aux modérés qu'aux républicaine ; mais l'accord n'avait pas cessé de
subsister. Les sections n'avaient trouvé ni appui ni approbation parmi les
principaux de la Plaine et du côté droit. Mais
lorsqu'on résolut d'employer la force armée contre les assemblées primaires,
lorsqu'on forma le bataillon sacré des terroristes, le dissentiment sans être
manifesté par aucune discussion, par aucun cote, ne fut pas moins évident.
Les modérés ne voulurent point aggraver par leur opposition le danger de la
situation : ce fut par leur silence seulement qu'ils témoignèrent leurs
regrets et leur désapprobation. Ils demeuraient persuadés que les
révolutionnaires de toute nuance avaient voulu le combat, qu'on aurait pu
éviter. On
avait même entendu Lanjuinais s'en exprimer sévèrement ; il avait dit,
parlant à Tallien lui-même, « le massacre du 13 vendémiaire » :
ce qui avait amené une scène très-vive. Elle n'était peut-être qu'un prétexte
pour rompre avec le parti modéré, comme avaient déjà fait Barras et d'autres
thermidoriens. En effet, la neutralité muette que leurs anciens alliés
avaient montrée pendant la guerre des sections ; la popularité dont les
assemblées primaires n'avaient pas cessé de les entourer ; les louanges que les
journaux de la Réaction leur avaient prodiguées ; bien plus encore la faveur
qui dans toutes les assemblées électorales de France s'attachait au nom de
Lanjuinais et de quelques autres conventionnels indépendants, étaient des
motifs plus que suffisants pour se mettre en pleine hostilité. Dix
jours après le 13 vendémiaire[33], commença la nouvelle crise
révolutionnaire, qui devait signaler les derniers jours de la Convention. Au
nom du comité de sûreté générale, Delaunay présenta, mais avec de moins
funestes intentions, un de ces rapports, tels que les faisaient deux ans
auparavant Amer ou Vadier. Il revint dénoncer la conspiration de j'étranger
que Robespierre avait si terriblement exploitée. — « Le
parti de l'étranger comprime l'esprit public, flatte, effraye, salarie et
détermine les mouvements qui lui sont favorables. Dans la conspiration du 13
vendémiaire, vous verrez unis pour renverser la République, les conspirateurs
et le parti de l'étranger. Des correspondances très-précieuses ont été
saisies. Le plan suivi par les assemblées primaires y est tracé. On dégrade
l'esprit public, on calomnie la Convention, on la perd dans l'opinion. » C'était
toujours la même habitude de police qui appelle conspiration, soit le cours
naturel de l'opinion, soit l'effet nécessaire des circonstances du moment, ou
même le discernement plus ou moins prévoyant de ce qui sortira de telle ou
telle situation. De
sorte que les informations données par des agents subalternes, sur l'esprit
des assemblées primaires, sur la marche que vraisemblablement elles
suivraient, étaient produites en preuves. Les illusions et les espérances
frivoles de quelques intrigants étaient, selon le rapporteur, des projets en
cours d'exécution. Ce qui était plus grave, les noms propres écrits dans les
lettres des correspondants de l'émigration étaient présentés comme indice
contre des hommes avec qui les donneurs d'informations n'avaient pas eu le
moindre rapport. Delaunay
cita La Harpe, Lacretelle, Richer, Serizy, et laissa entendre qu'ils n’étaient pas les seuls. Le seul
fait positif était que le comité de sûreté générale avait fait arrêter un
nommé Lemaitre ancien employé au ministère des finances, et qu'on avait saisi
ses papiers ; c'était là que se trouvait toute la conspiration. Delaunay
proposait qu'il fût traduit devant un conseil de guerre, ainsi que ses
complices. Le décret fut aussitôt voté, et l'impression du rapport fut
demandée. Tallien,
ainsi que cela était concerté d'avance, insista sur l'impression, il voulait
surtout que toutes les pièces fussent publiées. — « Les comités de
gouvernement n'ont pas nommé les hommes qu'ils auraient dû vous faire connaître.
Il faudra cependant les signaler ; il faut savoir enfin quels hommes étaient
à la tête de cette conspiration ; il faut savoir pourquoi on a paralysé ceux
qui voulaient dénoncer et détruire ce repaire qui porte le nom d'Assemblée
électorale du département de la Seine. » Les
applaudissements encourageaient Tallien t il avait d'abord parlé de sa place,
au haut de la Montagne où il avait siégé pendant la Terreur, où il était venu
se rasseoir ; on le fit monter à la tribune. — «
J'ai consenti à me taire, j'ai eu tort je m'en accuse devant les amis de la
liberté. J'aurais dit dénoncer ceux qui le 13 vendémiaire conspiraient avec
les sections ; ceux que les sections de Paris prenaient sous leur protection
et qui par réciprocité protégeaient les sections ; ceux qui auraient été
épargnés si on avait massacré la représentation nationale ; ceux qui ne
répondaient pas quand on leur disait : « Dormez-vous ? »
et qui en effet ne dormaient pas, mais conspiraient. Oui, ils conspiraient le
renversement de la République. » Et comme aurait pu dire un agent de
police du plus bas étage, il ajouta : — « Leurs chevaux étaient
prêts pour aller au-devant du nouveau roi, dont ils auraient été les
principaux ministres. » Tout
était arrangé pour cette scène : les tribunes redoublaient
d'applaudissements. — « Oui, continuait Tallien, j'aurais dû vous faire
connaître vos dangers et les accusations qu'on prépare contre vous. Oui, dans
quelques jours, on vous accusera d'avoir fait tirer sur le peuple. Déjà la
journée du 13 vendémiaire a été nommée un massacre. » — « Je
demande, dit Barras, que l'on fasse connaître enfin ceux qui, siégeant parmi
nous, ont conspiré contre la République. » L'assemblée
se leva tout entière pour appuyer cette proposition. Tallien répondit : — «
Je les démasquerai à l'instant, mais je propose que la Convention se forme en
comité secret. » Les
tribunes publiques furent évacuées ; en se retirant les spectateurs criaient
: — « A bas les royalistes ! Sauvez la patrie ! » Dénué
de cet appui, Tallien se trouva moins fort et moins hardi ; il dit les noms
des représentants que la correspondance de Lemaitre indiquait comme
Probablement favorables à une restauration, sans articuler aucun fait, sans même
rapporter une conversation. Cette liste comprenait Lanjuinais,
Boissy-d'Anglas, Henri Larivière, Lesage. La
Montagne s'associa à cette dénonciation par ses clameurs, mais la grande
majorité de l'Assemblée se montra froide et mécontente. Gamon, ancien
Girondin, intime ami de Barras, mais fort honnête homme, défendit loyalement
les inculpés, et insinua que Tallien pourrait aussi encourir de pareilles
imputations. Tallien
entra dans un accès de colère ; c'était un moyen qu'il employait quelquefois
en conversation ou à la tribune. — « Il faut rendre la séance publique,
disait-il, et discuter devant le peuple. » — La Montagne l'appuyait de toutes
ses forces ; la majorité exprimait par sa froideur tout le mépris que lui
inspirait Io dénonciateur : l'échec fut donc complet. Mais les
républicains ne voulaient pas que le parti modéré remportât ainsi une
victoire complète. En refusant de s'associer à l'attaque de Tallien coutre
des hommes entourés de l'estime publique et considérables dans l'assemblée,
ils ne profitèrent pas moins de cette occasion pour satisfaire leur aversion
et leur rancune contre les représentants qui s'étaient le plus compromis dans
la réaction ; il fut question de Rovère, de Saladin, d'Aubry et de quelques
autres. Mais nulle décision ne pouvait être prise contre eux en comité
secret. Le lendemain Legendre rapporta en séance publique ce qui s'y était
passé. En rendant hommage à Lanjuinais et à ses amis, il leur reprocha
d'avoir mérité les éloges des factieux ; mais il demanda que la conduite de
Rovere fût examinée et jugée dans un débat public. Lui-même commença une
sorte d'accusation. Louvet
avait préparé une longue dénonciation ; par habitude il donnait toujours à
ses soupçons une forme romanesque ; il enchaînait tous les événements dans
une série de manœuvres secrètes et continues : il n'y avait pas une
circonstance qui n'eût été amenée par quelque combinaison coupable des hommes
ou du parti qu'il avait pris en haine ou en méfiance. Ce lui fut donc une
occasion de recommencer la perpétuelle histoire de la conspiration de
l'étranger. Il la reprit depuis l'origine de la Révolution. C'était pour lui
la cause première et universelle ; il attribuait, entre autres crimes, le 31
mai aux royalistes et au cabinet anglais. La
dénonciation de Louvet n'était pas plus fondée que la dénonciation de
Tallien, mais il prononçait des noms moins honorables et plus en botte aux
aversions des révolutionnaires. Rayère,
qui descendait, disait-il, d'une branche de l'illustre maison du Comtat d'où
était sorti le pape Jules II, avait été un des principaux auteurs de la
révolution d'Avignon. Défenseur, sinon complice des massacreurs de la
Glacière, partisan fougueux de la Terreur, il s'était mis après le 9
thermidor au premier rang de la Réaction. Membre du comité de sûreté
générale, il avait poursuivi sans discernement et, l’outrance les
révolutionnaires et protégé les sanguinaires réacteurs du Midi. Saladin
était aussi compris dans la dénonciation de Louvet. Il 'avait, comme
rapporteur, proposé l'accusation des membres de l'ancien comité du salut
public et les Jacobins lui en gardaient rancune ; mais le principal grief
était une brochure publiée contre les décrets des 5 et 13 fructidor ; elle
lui avait valu la faveur hautement proclamée des sections. Pli
l'un ni l'autre ne trouva de défenseurs. Leur arrestation fut décrétée.
Thibaudeau remarqua seulement que l'assemblée électorale de Paris venait de
nommer Saladin député au corps législatif. Cette
nouvelle preuve de la popularité de Saladin dans l'opinion parisienne était
un motif de plus pour le poursuivre avec acharnement. L'exaltation des Montagnards
et des thermidoriens, plus modérément ressentie par les républicains
honnêtes, avait pour principale cause les nouvelles qui arrivaient des
assemblées électorales. Partout la faveur populaire se portait avec
empressement vers les modérés, vers ces représentants que les vainqueurs du
13 vendémiaire voulaient faire passer pour royalistes. Le nouveau tiers
allait sans doute être élu dans le même sens. Peut-être les révolutionnaires,
et ce qui eût été grave, les votants de la mort du roi étaient-ils menacés de
ne pas avoir la majorité dans le nouveau corps législatif. Si, par suite, les
membres du Directoire exécutif étaient choisis hors de cette faction, que
deviendrait-elle, dès que le pouvoir et la force ne seraient plus entre ses
mains ? Tout ce qu'elle avait obtenu de la Convention depuis quatre mois : la
constitution du pouvoir exécutif ; la faculté d'en choisir les membres pour
cette fois et par exception, parmi le corps législatif ; la réélection de
cinq cents conventionnels ; et enfin le canon de vendémiaire toutes ces
précautions prises, pour rester les maîtres du pays et se prévaloir du passé
au lieu d'avoir à s'en inquiéter, pouvaient donc se trouver vaines et
insuffisantes. Dès
lors il ne fut plus question que de ce danger. Dès le lendemain, quelques
citoyens d'une section vinrent rappeler qu'elle avait protesté contre les
opérations électorales, parce que l'assemblée primaire avait exclu des
individus qui avaient droit de voter. —
« Les chefs de la conspiration sont dans le corps électoral, disaient
les Montagnards. Son bureau est peut-être en correspondance avec le comité
contre-révolutionnaire de Bêle ; les pièces lues hier le prouvent. Si vous
maintenez le collège électoral de Paris, vous aurez des députés qui
protégeront les compagnies de Jésus. » Cette
prétention révolutionnaire ne fut pas accueillie favorablement. Daunou qui
était devenu l'organe habituel de la commission des onze et pour ainsi dire
le représentant de la Constitution, répondit : — « Si un acte illégal d'une
assemblée primaire pouvait annuler le corps électoral, le gouvernement
représentatif serait impossible. Combien ne serait-il pas inconvenant de
casser aujourd'hui un corps électoral que la Convention a laissé s'assembler
sous ses yeux et qui a commencé ses opérations ! Si parmi les électeurs se
trouvent des conspirateurs, nous savons qu'ils n'oseront pas se présenter.
D'ailleurs ce serait au comité de sûreté générale à exercer des poursuites
contre eux. » Daunou
ne craignit pas de montrer qu'il connaissait le véritable but de cette
proposition. — « Cette mesure retarderait la réunion du corps législatif
et l'établissement du régime constitutionnel. Il faut le dire : si la
Constitution ne doit pas être mise en activité le 5 brumaire, la patrie sera
chaque jour dans un danger imminent. » On
passa à l'ordre du jour, mais évidemment, l'institution provisoire d'une
dictature et l'ajournement de la Constitution étaient dans la pensée des thermidoriens
redevenus Montagnards. Il leur fallait donc faire un grand bruit des périls
de la situation, des complots royalistes, des projeta de contre-révolution,
et en produire comme preuve l'animosité du public de Paris contre la
Convention. Ils
firent lire en séance publique toute la correspondance de Lemaitre, espérant
en tirer parti. La lecture acheva de montrer que cet agent n'était rien de
plus qu'un observateur sans discernement et un curieux mal informé. On
entendit le nom d'une foule de représentants de toute opinion complétement
inconnus a l'homme qui, sur des ouï-dire ou par conjecture, les avait
inscrits dans ses notes. Le Moniteur résuma en deux lignes toute cette
communication. « Il
nous a été impossible de rien recueillir de ces pièces, qui n'ont pas de
suite, qui ne présentent aucun sens, et qui le plus souvent ne sont que des
informations prises sur des événements accomplis. » Quelques
conventionnels s'indignèrent d'avoir été mentionnés par ce conspirateur ;
d'autres témoignèrent tout leur dédain. Un des hommes les plus actifs dans
les projeta de la Montagne, Roux (de la Haute-Marne), persista à parler de
l'horrible conspiration et de la nécessité imposée à la Convention de porter
la plus grande attention dans l'examen de cette affaire. Il rappelait que
Barras, alors le chef de ce mouvement révolutionnaire, avait dit : — « Les
royalistes n'ont pas perdu tout espoir et pourraient bien renouer leurs
complots. » — Ainsi se continuait la lutte confuse des partis qui
divisaient la Convention et qui, voyant approcher une situation nouvelle, un
autre établissement politique, voulaient s'en emparer soit pour exercer la
domination, soit pour y trouver des garanties personnelles. Le
manifeste de ces révolutionnaires excessifs, fut longuement prononcé par
Louchet, celui qui après le 9 thermidor avait si hautement témoigné les
regrets que lui inspirait le règne de la Terreur. Après avoir exposé tous les
malheurs dus à la Réaction et les forfaits des royalistes révélés par la
correspondance de Lemaitre, a cet agent si habile et si pénétrant, n
l'orateur déroula une série de propositions : le rétablissement du maximum ;
la peine de mort actuellement, et plus tard, la déportation contre les agioteurs
et les accapareurs. — La clôture du Palais-Royal pour être converti en
caserne. — Un bannissement de deux ans infligé aux calomniateurs et l'exil
jusqu'à la paix générale aux journalistes royalistes. — L'exécution et le
maintien de la loi qui interdisait aux parents des émigrés toutes les
fonctions publiques. — Le rétablissement de tous les officiers destitués.
L'épuration de tous les bureaux. — L'exécution des lois contre les prêtres
déportés revenus en France s'ils n'en sortent dans les vingt-quatre heures,
et contre les émigrés qui sollicitent leur radiation s'ils ne se constituent
prisonniers. — La suppression de la peine de mort, hormis pour le parricide
et les attentats contre la sûreté de la République. Ce
programme de politique et de législation était suivi d'une dernière
proposition, véritable motif de la démarche de Louchet. —
« Je demande que vous examiniez si les dangers de la patrie ne sont pas
assez grands pour exiger des mesures qui seraient d'une exécution peu
compatible avec le passage du gouvernement provisoire au gouvernement
définitif et avec la nature de celui-ci ; s'il ne conviendrait pas d'ordonner
3 vos comités de vous présenter incessamment celles qui sont les plus
urgentes et qui importent le plus au salut public. » Il y
avait des spectateurs dans les tribunes publiques pour applaudir cette sorte
de discours. On demanda l'impression : — « Comment, dit Bergœng, on veut
imprimer un discours dans lequel on demande que les émigrés soient tenus à se
remettre entre vos mains afin que leur tête tombe aussitôt. Il faudrait
qu'ils fussent fous pour obéir à la loi qu'on vous propose. » — « L'intérêt
public exige, dit Cambacérès, que la proposition de Louchet ne soit pas
discutée dans le moment actuel les comités l'examineront. » Soit
qu'il entrât dans les projets des Montagnards d'agiter les esprits et de
susciter une opinion puissante contre le parti modéré, soit que la faction
jacobine fût résolue à faire du 13 vendémiaire une revanche du 9 thermidor,
on vit arriver des départements un grand nombre de députations pour demander
justice ou vengeance des excès de la réaction. Il y avait assurément lieu de
porter de graves plaintes contre tant d'atrocités commises à Lyon et en
Provence. Les autorités avaient été impuissantes à les réprimer ou coupables
d'une lâche négligence ; les représentants en mission étaient loin aussi
d'avoir fait leur devoir. Mais une cause si juste semblait plaidée moins dans
l'intérêt de l'humanité que comme instrument politique : beaucoup
d'exagérations déclamatoires et même d'inexactitudes pouvaient diminuer la
sympathie que méritaient de semblables réclamations. Chénier, qui avait pris
pour attribution la poursuite et la punition de ces désordres et de ces
crimes, y trouva surtout un texte d'accusation contre le royalisme pris dans
son sens le plus général ; il disait dans son langage de rhéteur : — « Six
mois après le 9 thermidor les espérances des royalistes se ranimèrent ; le
système d'indulgence et de générosité suivi si courageusement par la
Convention, bien loin d'exciter la reconnais-sasse dans ..âmes stériles et
cadavéreuses, n'a fait qu'aigrir leurs ressentiments et les encourager au
crime ; à peine mis en liberté, ces fidèles amis de l'esclavage ont couvert
de sang leurs robes d'affranchis. Ils ont abusé des principes ; ils ont
conduit la République au bord de l'abîme. » En
composant ses rapports sans exposé positif des faits, sans examen des
plaintes, sans enquête contradictoire ; en manquant de cette gravité sévère,
devoir du magistrat qui requiert la punition du crime, Chénier en arrivait à
confondre et à envelopper dans le même anathème les sections de Paris qui «
abusaient des principes, n et les égorgeurs de Marseille. Le
projet de décret qu'il proposait au nom des comités, n'avait toutefois rien
d'excessif il prescrivait la destitution des administrateurs et des
magistrats qui n'avaient pas dénoncé et poursuivi les auteurs et complices
des assassinats. « A l'avenir les fonctionnaires publics qui se rendraient
coupables d'une pareille négligence devaient être condamnés à deux ans de
détention. » Bentabolle
demanda, non point la destitution, mais l'accusation des fonctionnaires. Legendre,
sans prononcer aucun nom, indiqua comme plus juste encore la punition « des
hommes qui, revêtus d'un grand pouvoir dans ces contrées, n'en avaient point
fait usage pour empêcher le crime et réprimer les assassins ; a il demanda
que leur conduite fût examinée par les comités. Un
représentant, nommé Pélissier, alla plus loin ; il somma Chambon et Cadroy de
dire ce qu'ils avaient fait pour arrêter le cours des assassinats. Chambon
essaya de se justifier ; mais la proposition de Legendre appuyée par
Thibaudeau fut ajoutée au projet de loi. De jour
en jour, les élections inquiétaient davantage le parti révolutionnaire. Elles
continuaient à se faire sous l'influence de l'opinion modérée. Forcées
d'élire les deux tiers de leurs représentants parmi les conventionnels, les
assemblées électorales portaient avec une faveur empressée leurs suffrages
sur les hommes que les Jacobins auraient voulu exclure, ou peut-être
poursuivre comme royalistes. La
commission des onze ne s'associait point à de telles inquiétudes. Elle
croyait peu aux dangers du royalisme et redoutait le retour de la domination
jacobine. Elle procédait avec ménagement, sans vouloir compromettre en rien
les intérêts révolutionnaires, mais elle avait confiance dans la Constitution
qui était son œuvre, et même dans l'opinion du pays qu'elle ne croyait pas
hostile aux véritables amis de la liberté. Le jour
approchait : avant une semaine la Convention allait faire place au corps
législatif ; mais cette installation devait être précédée d'une opération assez
compliquée. Comme les assemblées électorales avaient pu choisir les deux
tiers de leur députation sur toute la liste des conventionnels, il y avait
nécessairement beaucoup d'élections multiples. Par exemple, Lanjuinais avait
été élu dans soixante-treize départements. Ainsi, la liste des cinq cents
conventionnels qui devaient nécessairement faire partie du corps législatif
serait loin d'être complète. Pour combler ce vide, il fallait que les
conventionnels réélus procédassent à un scrutin qui consisterait à choisir,
sur les listes supplémentaires que les assemblées électorales avaient
formées, le nombre nécessaire pour compléter les cinq cents députés
conventionnels. C'était cette seconde élection qui avait excité le plus de
critique et de mécontentement. On avait beaucoup dit que les élus de la
seconde liste ne seraient pas des représentants du peuple, mais des
représentants de la Convention. Quoi qu'il en fût, un long et minutieux
règlement était indispensable pour procéder à ce triage. Quant à
la division des conventionnels entre le conseil des Anciens et le conseil des
Cinq-Cents, c'était le sort qui devait prononcer entre tous ceux qui
réuniraient les conditions exigées pour siéger parmi les Anciens,
c'est-à-dire qui auraient quarante ans et seraient mariés ou veufs. L'inquiétude
des révolutionnaires portait surtout, et avec raison, sur l'élection du
Directoire exécutif. Bentabolle proposa à la Convention de se diviser, sans
attendre le nouveau tiers, en deux conseils et d'élire les directeurs. Il
interprétait subtilement les articles de la Constitution pour prouver qu'elle
permettait cette combinaison. — « De cette mesure peut dépendre le salut de
la République, car autrement vous ne serez point sûrs que le Directoire soit
composé comme le désirent les amis de la liberté. » Des
murmures s'élevèrent dans l'assemblée ; les tribunes applaudissaient.
Lanjuinais, qui présidait, rappela les spectateurs au respect qu'ils Ornaient
à la Convention. — « Et
toi, respecte le peuple, » cria un Montagnard au grand applaudissement
des tribunes. Le président menaça de les faire évacuer. Bentabolle
continua : — « Je doute de l'excellence des choix que pourraient faire
les hommes nommés par les assemblées électorales, puisque vous convenez qu'elles
ont toutes reçu l'influence d'un esprit contraire à la République. » Villetard
parla dans le même sens. — « En voyant, disait-il, les nominations faites par
les corps électoraux on dirait qu'une main cachée a tenu le fil qui les a
fait mouvoir. Il est dangereux de faire nommer le Directoire par des hommes
dont le civisme n'est pas reconnu. Si le Directoire est bien composé, la
Constitution durera, sinon nous aurons à craindre qu'il ne conçoive de
perfides desseins ; il sera secondé par les administrateurs et les juges que
vont nous donner les assemblées électorales. » — C'est ainsi que les
révolutionnaires entendaient la liberté des élections. La
proposition de Bentabolle n'était pas soutenable ; il la retira. Puis Dubois-Crancé
exprima les alarmes que lui donnait la composition possible du conseil des
Anciens. Le projet de la commission des onze fut adopté. Mais de
plus grands et de plus dangereux efforts allaient être tentés pour éloigner
le règne de cette Constitution, effroi des Jacobins, et pour lui substituer
une dictature despotique. Tallien était devenu le chef de cette cabale ; il
avait associé aux alarmes dont il faisait le thème de ses déclamations contre
le royalisme, Chénier et Louvet, plus sincères que lui dans leurs méfiances républicaines.
Le premier pas à faire pour être les maîtres, c'était d'annuler les élections
: ce qui prolongerait peut-être indéfiniment la durée de la Convention et
fournirait le moyen d'imposer à de nouvelles assemblées électorales des choix
jacobins. Barras,
par sa position de chef de la force armée, pouvait avoir plus d'influence
encore sur la Convention. Depuis le 13 vendémiaire elle délibérait parmi les
baïonnettes. Le jardin des Tuileries n'était plus une promenade publique,
mais le campement d'un corps de cavalerie, qui y avait dressé ses tentes ;
les abords du château étaient garnis de canons ; les défenseurs de la
représentation nationale semblaient maintenant, non plus la préserver, mais
l'investir. Les tribunes publiques ne laissaient plus imposer silence à leurs
clameurs menaçantes. Les députations des faubourgs avaient retrouvé leur
ancienne insolence ; les Montagnards parlaient en maîtres. Il y
avait plus de quinze jours que les sections étaient vaincues ; le calme
régnait à Paris, et la Convention seule passait ses séances dans le trouble ;
c'était elle, et non pas la ville, qui était en état de siège. Le 22 octobre,
Barras monta à la tribune. Il venait encore une fois raconter ses exploits du
13 vendémiaire ; mais outre le plaisir de se décerner lui-même des louanges
et de se présenter comme ayant tout dirigé, tout exécuté, il se proposait de
donner à son discours une portée politique et d'entraîner la Convention à sa
suite. Ce fut encore une nouvelle narration des projets et des crimes du
royalisme, de la fatale indulgence da gouvernement, des pas rétrogrades qu'on
avait faits dans la route de la Révolution, et de cette conspiration qui devait
mois pour résultat le massacre de la représentation nationale et la mort de
la République. Tout cela était dit dans le langage grossièrement injurieux
que Barras avait parlé pendant le règne de la Terreur. Puis
venait une dénonciation contre le général Menou, qui avait voulu livrer la
République aux poignards sacrilèges des assassins. Il
s'attribuait la gloire d'avoir pourvu à tout, d'avoir réparé les négligences,
prévenu les trahisons. Après ce très-long récit des mouvements militaires et
des succès du 13 et du 14 vendémiaire, Barras arriva au véritable sujet de
son discours. — « Les
conjurés ont la rage dans le cœur ; ils rallient dans les ombres de la nuit
le fanatisme, la révolte elle meurtre ; ils correspondent avec le comité
autrichien de Bâle et avec Condé. » — Il lut à la tribune un prétendu
traité des puissances coalisées, fait à Paris, disait-il, et ratifié à Bâle ;
traité qui n'a jamais été publié dans aucun des recueils qu'à diverses
époques le gouvernement a fait imprimer, quand il a voulu faire connaître au
public les correspondances des émigrés, des Vendéens et des conspirateurs. Ce
traité était un partage de la France presque entière entre les diverses
puissances, et en même temps un programme de toutes les vengeances d'une
sanglante réaction. — « Tous les membres de la Convention nationale qui
avaient voté la mort de Louis XVI seront condamnés, ainsi que les principaux
chefs du parti patriotique, les biens du clergé ou des émigrés repris aux
acquéreurs. » Enfin Barras énumérait tout ce qui pouvait rendre une
contre-révolution exécrable et redoutée par toutes les classes de la nation. — « Représentants
du peuple, mon devoir est de tout vous dire, de tout braver pour sauver mon
pays. Celui qui, dans un moment de danger, ne se passionne pas pour le
sauver, vous trahit ; il conspire. « J'entends
dire que les rebelles sont désarmés ; mais leurs partisans, mais leurs
effrontés protecteurs sont encore puissants ; ils consolent les ombres sacrilèges
des conspirateurs, au lieu de sonder les plaies de la patrie ; ces hypocrites
vous séduisent par l'apparence de quelques vertus ; mais ils vous combattent
en secret par la ruse et la perfidie ; ils s'isolent pour mesurer les coups
qu'ils se préparent à vous porter. Après la scélératesse, ce qui menace le
plus la patrie, c'est la pusillanimité des gens de bien ; leur mollesse
assure l'impunité, encourage le crime. » — Ainsi, il insultait et voulait
intimider les modérés par ses menaces. — « Une
justice prompte et inflexible eût déjà rompu tous les complots. Votre
indulgence les a fait renouer ; si vous persistez à vous montrer indulgents
aujourd'hui, il vous faudra être cruels demain. « Soyez
sévères, pour que d'autres ne soient pas atroces. « Je
vous le déclare, si vous laissez les rênes de la Révolution dans des mains
suspectes, personne ne peut être certain de son avenir. L'ordre social sera
troublé pour longtemps et un siècle de discordes civiles désolera notre
malheureuse patrie. « Il
n'appartient pas au chef de la force armée de vous proposer aucune mesure ;
mou devoir sera de faire exécuter celles que vous commandent les intérêts et
les dangers de la République. » Ce
discours, où tant de faits étaient notoirement contraires à la vérité, où
tant de passages indiquaient le projet de revenir à la Terreur ; où toute une
portion de l'Assemblée était comme par avance mise en accusation, déplut
profondément à la majorité, mais il lui fit peur ; c'est ce qu'avait voulu
Barras. Garnier
de Saintes alla plus loin et dénonça l'impéritie et l'indécision des comités.
— « Quelle mesure nous a-t-on présentée... Menou, l'infâme Menou vit
encore ! En prairial nous fûmes courageux, mais contre nos vrais amis ;
pourquoi ne le serions-nous pas aujourd'hui contre nos criminels ennemis ? ...
Hommes méprisables, nous vous précipiterons dans le néant : nous seuls
triompherons. Nous serons les dominateurs de la terre pour le bonheur du
monde... Nous annoncerons à tous les rois que nous ne voulons pas... » —
des murmures interrompirent l'orateur dont chaque idem avait été applaudie
bruyamment par les tribunes ; il renonça à l'apostrophe ridicule qu'il
voulait adresser à tous les rois, et finit en proposant que les comités se
réunissent pour prendre des résolutions sages. Il avait dit : — « Le
salut de la République est compromis si, pendant les quatre jours qui nous
redent, nous ne savons pas enfin profiter de la victoire. » Tallien
s'était chargé de tirer les conséquences du discoure de Darras. Prenant
toujours pour point de départ la conspiration royaliste et la correspondance
de Lemaitre, il témoigne les alarmes et l'indignation que lui inspiraient les
choix des corps électoraux. — « Vous allez voir paraître sur les bancs
de la représentation nationale, plus audacieux que jamais, des hommes
condamnés par les conseils de guerre ; ils rempliront les administrations et
les tribunaux ; ils proclameront une amnistie pour les journées de
vendémiaire ; ils siégeront à la haute cour nationale, et on leur enverra à
juger tee républicains énergiques. Avant trois mois la contre-révolution sera
faite constitutionnellement. « Je
ne vous proposerai rien qui puisse faire crier que nous retournons à la
Terreur ; mais ceux qui méprisent le vœu du peuple, finiront par faire
égorger le peuple. Si les ennemis de la liberté triomphent, nous aurons au
moins déposé dans un testament politique notre résolution de faire exécuter
la volonté souveraine du peuple. « Je
demande que la commission des cinq, qui fut créée le 13, au bruit du canon,
se réunisse sur-le-champ et nous présente, demain ou après-demain, les moyens
de sauver la République, et d'empêcher que notre belle révolution qui a coûté
tant de sang et de trésors soit écrasée par un trône. » Les
membres de la commission des cinq ne voulurent pas se charger d'une telle
responsabilité ; ils n'étaient pas disposés à servir les projets, nié suivre
les directions de Tallien, de Barras et de leurs Montagnards, mais ils
n'avaient pas le courage de leur résister. Merlin de Douai donna pour excuse que
ses collègues et lui étaient chargés d'occupations trop importantes pour
pouvoir s'en détourner. L'Assemblée
décida qu'elle nommerait, par appel nominal, une commission de cinq membres
chargée de présenter les mesures de salut public c'était le résultat préparé
et prévu de la cabale de Tallien et Barras. Toute la commission fut prise sur
la Montagne ; elle se composait de Tallien, Dubois-Crancé, Pons de Verdun,
Florent, Guyot et Roux de la Haute-Marne un ancien prêtre, jacobin
très-exalté. Avant
que cette commission se fût réunie, des nouvelles arrivées de l'armée du Rhin
causèrent quelque émotion dans l'Assemblée. Il y avait un mois que les deux
années, commandées par Pichegru et Jourdan, avaient passé le Rhin et occupé
la rive droite. Ce nouveau triomphe avait même contribué beaucoup a inspirer
au gouvernement conventionnel le courage d'agir avec fermeté contre ses
ennemis de l'intérieur. Maintenant sans s'informer des circonstances, qui
avaient pu amener One retraite et rendre nécessaire le retour sur la rive
gauche, il fallut attribuer cet échec à la trahison. Tallien
décida que le traître était Aubry, qui plusieurs mois auparavant avait été
chargé des affaires militaires ; il s'était fait beaucoup d'ennemis, en
destituant, sans assez de discernement, un grand nombre d'officiers. Pendant
la Terreur, on avait fait sans doute de mauvais choix, mais il eût été juste
et raisonnable de prendre en considération, non pas l'opinion politique, mais
la bonne conduite militaire et les services rendus. Aubry était donc au
premier rang des réactionnaires et suspect de royalisme ; son arrestation fut
aussitôt décrétée. Il avait eu pour chef de bureau un fort honnête homme, M.
Gau, qui s'était rendu très-utile au comité de salut public, et qui jouissait
d'une considération méritée ; il venait d'être élu député par l'assemblée
électorale d'Auxerre. On l'accusa « d'avoir voulu désorganiser l'armée,
en y plaçant d'infâmes royalistes, afin d'enchaîner la victoire. » Il
fut décrété d'arrestation : longtemps après, le premier consul l'appela
au conseil d'État. Un conventionnel nommé Lomont, peu connu, mais dont le nom
avait trouvé place dans les listes de Lemaître, fut aussi envoyé en
arrestation ; il était accusé de n'avoir point paru le 13 vendémiaire au
comité de sûreté générale, dont il était membre, et d'avoir, eu conversation,
blâmé vivement la formation du bataillon des patriotes. Menou
était déjà en arrestation ; on décréta son accusation avec ordre au conseil
de guerre de le juger dans les vingt-quatre heures. Personne n'eût osé dire
qu'il n'était point coupable d'une isthme trahison. Ses accusateurs croyaient
l'envoyer à la mort. La
Convention était dans cette disposition de timide docilité où elle ne savait
pas résister à une dénonciation. L'ardeur de la Montagne était si allumée,
que Pontécoulant eut à se défendre ; un nom pareil au sien se trouvait dans
les papiers de Lemaitre. Tallien et d'autres, qui avaient été ses collègues
au comité de salut public, s'empressèrent de repousser cette absurde
inculpation ; ils attestèrent qu'il avait été d'avis de passer le Rhin et
pressé les préparatifs de cette opération ; car, avoir présenté des
objections contre ce plan de campagne était devenu un motif de soupçon depuis
qu'il n'avait pas réussi. Le
triomphe de Tallien et de la Montagne semblait donc complet, la Convention
était subjuguée ; prête à accepter sans résistance des mesures qu'elle
détestait. Sans être menacée comme nu 31 mai, elle se croyait hors d'état de
résister la peur l'avait saisie. Le
lendemain, 1er brumaire[34], on s'attendait au rapport de
la commission des cinq. Les Montagnards disaient publiquement qu'elle allait
proposer l'annulation des élections et l'ajournement de la constitution. On
discutait, ou plutôt on entendait la lecture d'un projet de code pénal ;
Cavaignac demanda qu'elle fût interrompue pour entendre une pétition contre
les opérations du corps électoral de Cahors. Des voix de la gauche criaient :
e Appuyé ! s un murmure sourd s'élevait des autres bancs ; Cavaignac déclara
qu'il présentait la pétition, mais ne la soutenait point. Thibaudeau
demanda pourquoi on interrompait ainsi les travaux de l'Assemblée. — « Le
droit de pétition permet-il donc à choque individu de venir incessamment nous
entretenir de tout ce qui lui passe par la tête ? D'ailleurs la Convention
a-t-elle pouvoir de juger les opérations des assemblées électorales ? Ce
serait un attentat à la constitution. Je sais bien que ce ne serait pas le
premier, mais je proteste que je périrai plutôt que de la laisser détruire. »
— Le signal du courage était donné ; toute la droite s'écria — « Oui, tous !
plutôt périr ! » Les
Montagnards virent que le combat allait commencer ; un des crieurs les plus
habituels, Frecine représentant de Loir-et-Cher demanda la parole. s Je veux
répondre à ce conspirateur, s dit-il. De
toutes parts on demanda le rappel à l'ordre ; on raconta les regrets que Frecine
avait donnée à Robespierre. Le parti modéré se relevait de son abattement.
Pénières s'écriait : — « Il faut que la Constitution soit exécutée ou
qu'on nous assassine. » Thibaudeau
prit la parole. — « Oui, je dénoncerai à la nation la nouvelle tyrannie qu'on
lui prépare. En vain créera-t-on des dictateurs ; je me dévoue à leur
proscription ; je brave leurs poignards. Je serai la barre de fer contre
laquelle viendront se briser lettes complots. » Chacune
de ses paroles était appuyée par l'approbation d'une majorité évidente. — « La
Terreur plane de nouveau sur cette enceinte ; avant la fin de cette séance,
il faut qu'elle fasse place à la sécurité. Des hommes, dont l'amour-propre
est irrité, parce qu'ils ne sont pas les premiers dans la confiance
nationale, ne cessent depuis plusieurs jours d'insulter les hommes les plus
respectables de cette Assemblée. Les tribunes, par leurs huées et leurs
applaudissements séditieux, ne vous permettent pas de jouir de la liberté des
opinions. Les discours perfides, les insinuations astucieuses appellent la
proscription sur ceux qui sont devenus l'objet d'une haineuse jalousie. Des
hommes qui ont changé de masque aux diverses époques de la Révolution ; qui
placés à droite dénoncent la gauche ; qui placés à gauche dénoncent la droite... »
— Des murmures se firent entendre à gauche. — « C'est de Tallien que je
parle, » répondit l'orateur avec fermeté. — « Je
demande la parole pour dénoncer Thibaudeau, » s'écria Lesage Senault,
encouragé par les tribunes. L'agitation était générale. La Réveillière-Lépeaux
et André Dumont parlaient au milieu du bruit. — « Je
le déclare à la nation entière : Tallien est l'auteur de toutes les intrigues
qui nous troublent. Il faut enfin le faire connaître, ce Tallien. Je sais
qu'à mon tour je serai en butte aux accusations ; je ne les crains pas ; je
brave la calomnie. Je souhaite que Tallien réponde aux faits que je vais
articuler. » On lui
cria que Tallien n'était pas présent et que l'attaquer était une lâcheté. — « Je
continuerai, répliqua Thibaudeau, quand on aura fait avertir Tallien et les
membres du comité. — « Ont-ils
fait avertir, disait-on, Aubry et Lomont, lorsque hier ils ont fait décréter
leur arrestation ? Que Thibaudeau continue. — « Savez-vous
quelles sont les mesures de salut public qui vont vous être proposées ? Il ne
s'agit de rien moins que de faire arrêter les représentants, dont l'autre
jour, en séance secrète, vous n'avez pas voulu écouter le dénonciateur ; il
ne s'agit de rien moins que de casser les corps électoraux ; il ne s'agit de
rien moins que de suspendre la convocation du corps législatif. — «
Jamais, jamais ! » s'écriait la droite, tandis que la gauche vociférait
une dénégation. — « Je
connais ceux qui veulent agiter la Convention et la France. Le plus grand des
malheurs serait que la représentation nationale fût encore entamée. Il ne
faut pas toucher à un seul de ses membres, pas même à celui que j'accuse. »
— La Montagne murmurait — « Quand Tallien accusait ici nos collègues de
royalisme, vous l'avez écouté en silence ; écoutez de même leurs défenseurs
et leurs amis, lorsqu'ils démasquent leur dénonciateur. — « De
quel droit, l'apologiste des massacres de septembre vient-il accuser ses
collègues de royalisme ? Mais vous, qui murmurez, ne l’accusiez-vous pas de
royalisme ? et si, après le 9 thermidor, il y a eu une réaction royaliste, à
qui peut-on l'imputer plus qu'à Tallien ? « Les
agents de la République à l'étranger n'ont-ils pas écrit que les émigrés
fondaient de grandes espérances sur Tallien. Il existe au comité de salut public
une lettre du prétendant ou il dit qu'il compte sur Tallien pour rétablir la
royauté. « Je ne
prétends pas que ce soient des preuves coutre lui, mais je demande comment,
lorsqu'il existe de tels indices contre lui, il e pu avoir l'impudeur
d'accuser les hommes les plus estimable., parce que leurs noms sont écrits
sur des notes insignifiantes ? « C'est
l'ambition qui dirige Tallien ; c'est le dépit de voir des bornoies plus
estimables que lui honorés par préférence des témoignages multipliés de la
confiance publique. Ne dirait-on pas que le République ne peut se passer de
lui ? » La
gauche, à qui la colère ne réussissait point, essaya de tourner en dérision
les paroles de l'orateur ; d'accord avec les spectateurs des tribunes elle
faisait entendre de bruyants éclats de rire. La majorité s'irrita et somma le
président de faire respecter l'Assemblée. Genissieux, qui occupait le
fauteuil, était suspect de partialité pour la Montagne ; on le lui reprocha
durement. La Réveillière disait : — « Fais donc cesser les insolentes
clameurs des tribunes ; dis à ces hommes furieux qu'ils peuvent nous tuer, mais
qu'ils ne nous soumettront jamais. Ils sont effrayants, à la vérité, les
symptômes qui se manifestent autour de cette salle, mais rien ne pourra nous
forcer à mal agir. » Le
calme fat rétabli et Thibaudeau continua. — « Dans un de ces dîners où
Tallien avait beaucoup d'humeur parce qu'on n'était pas de son avis, il
disait : « Tirez-vous-en comme vous voudrez. Je vous abandonne, j'aurai
toujours où me réfugier. Je ne suis pas embarrassé. » « Et
moi je lui dirai : Les hommes que tu accuses, qu'ont-ils gagné à la
Révolution ? Les haines et la proscription. Pendant dix-huit mois ils ont
vécu cachés dans des cavernes. Aujourd'hui, ils vivent encor& dans la
médiocrité, et toi, tu es riche. Je ne t'en fais pas tin reproche. Mais
respecte, au lieu de les accuser, les hommes irréprochables qui sont honorés
de l'estime publique. « Les
dénonciateurs disent que les assemblées électorales sont composées de
royalistes : mais par qui sont réélus les membres de la Convention si ce
n'est par ces corps électoraux accusés de royalisme. « On
a parlé d'abord de casser les assemblées électorales de Paris et de plusieurs
autres départements. On n'a point usé dire encore qu'on voulait les casser
toutes. Ceux de nos collègues emprisonnés en prairial par décret de la
Convention et qu'on vient de remettre en liberté s'en expliquent hautement.
Ils veulent aussi qu'on ajourne la convocation du corps législatif et
prétendent que la date du 5 brumaire étant fixée par un décret, et non point
par les lois que le peuple a sanctionnées, peut être changée par la
Convention. Souvenez-vous que c'est sur la foi de ce décret que la nation entière
vient de nommer ses représentants. On peut garder le pouvoir constituant
aussi longtemps qu'on voudra, mais je déclare qu'il n'y a point de puissance
humaine qui puisse me forcer à être, le 5 brumaire, membre de la Convention. — « Ni
moi ! ni moi ! » s'écrièrent un grand nombre de représentants. A ce
moment, Legendre assura qu'il savait que la commission des cinq ne
proposerait rien de semblable. En même temps Tallien entra dans la salle, au
bruit des applaudissements de la gauche. —
« En vérité, reprit Thibaudeau, la commission nous ferait une grande
grâce, en proposant que le corps législatif soit installé le 5 brumaire. Je
demande s'il est en son pouvoir de l'empêcher. Il faut qu'elle fasse son
rapport séance tenante et qu'elle soit dissoute immédiatement après. Il est
impossible de rester plus longtemps dans un état d'angoisse si alarmant pour
la République. « Jouirions-nous
de la liberté si des commissions, véritables chambres ardentes, mettaient le
couteau sur la gorge à chaque député ? « J'espère
que la Convention saura déjouer toutes les intrigues. Ils veulent des places,
ces hommes ! ils veulent des places ! Grand Dieu ! Ah ! ne savent-ils pas de
quelles inquiétudes on est sans cesse tourmenté quand il faut veiller je ne
dirai pas au bonheur, mais au salut de tant de millions d'hommes ? « Ils
craignent, disent-ils, les vengeances des royalistes. Eh bien ! ne
devons-nous pas les craindre autant qu'eux ? Qui de nous a favorisé les
royalistes ? Croit-on qu'ils me pardonneraient, à moi, d'avoir voté la mort
du dernier de nos rois ? » Tallien
commença par rappeler le 9 thermidor ; c'était son titre à la faveur
publique, son motif d'orgueil. — « Ce jour-là, j'étais à la tribune pour
combattre ceux qui voulaient détruire la liberté comme j'y suis encore
aujourd'hui. » — Il s'engagea à répondre aux faits que Thibaudeau avait
allégués en son absence, mais d'abord il traita la question générale. — « Je
n'ai point demandé la création de la commission des cinq. Je voulais que
l'Assemblée continuât sa confiance à celle qui existe déjà et qui a rendu de
grands services. On m'a nommé, j'ai accepté. Je ne sais pas refuser les
missions où il y a des dangers à courir, des calomnies à essuyer. » Il
parla d'abord des électeurs, et en convenant que des patriotes avaient été
élus, il s'affligea de voir sur les listes le nom de Tronchet, un défenseur
de Louis Capet ! « Des émigrés non encore rayés, des hommes qui ont pris
part à la conspiration du 13 vendémiaire, ont été élus. » —Alors il
répéta une phrase qu'il avait prononcée la veille, et que Thibaudeau lui
avait reprochée : — « Oui, la victoire a profité aux vaincus, ils ont eu
toute facilité pour s'échapper, aucun d'eux n'est tombé sous le glaive de la
loi. » Les applaudissements des tribunes redoublèrent, en entendant ce
regret des échafauds. — « Je
n'ai point dit, et j'aurais dû le dire, que le 13 vendémiaire a été amené, a
été protégé ; qu'on a voulu capituler avec les rebelles, j'ai vu le moment où
l'on aurait donné l'accolade à leur chef. « La
commission ne vous proposera rien qui ne soit conforme à la constitution et à
la volonté du peuple ! » — A ces paroles les applaudissements
vinrent de la droite. — « La
commission vous dira qu'on a paralysé le courage des patriotes à Paris ;
qu'on a retardé le départ des courriers qui devaient porter dans les
départements la nouvelle des événements du 13. Elle vous dira qu'il y a eu
des scissions dans plusieurs corps électoraux les républicains et les
royalistes, votant dans des béances séparées. « Je
vais lire le projet de décret que la commission m'a chargé de vous présenter
c'est le dernier acte que j'accomplirai comme membre de cette commission. On
a jeté des soupçons sur moi, je ne dois pas y rester. o — Si, si, o criait la
gauche. Ce
projet consistait à déclarer que la Convention serait en permanence jusqu'au
5 brumaire, époque déterminée pour l'organisation du corps législatif. Des
murmures s'élevèrent de toutes parts. La
défense de Tallien avait été faible et timide. Thibaudeau reprit la parole et
s'opposa à la permanence, qui répandrait une alarme générale, qui entraverait
l'action des comités de gouvernement. — «
Quels sont les motifs de cette permanence ? Que nous a-t-on appris de nouveau
? Qu'il y a une conspiration, qu'elle est vaste, qu'elle date de loin ? C'est
ce que chacun sait, et Tallien devait, plus que tout autre, en être instruit. « Il
est aisé de voir que la commission veut casser les opérations des corps
électoraux. La commission n'a pas le droit de proposer une telle mesure ; la
Convention n'a pas le droit de la voter. « Je
repousse la permanence et je persiste à demander que la commission fasse son
rapport et soit dissoute, séance tenante. o La Réveillère-Lépeaux
parla dans le même sens. Bentabolle
réclama la permanence, ou du moins un examen approfondi, et l'ajournement de
la discussion. Il prit la défense de la commission, il ne voulait pas qu'elle
Mt dissoute. — «
Profitez, disait-il, des moments qui vous restent pour faire du bien au
peuple. Diminuez le prix des subsistances. » — C'était une sorte de mot
d'ordre adopté depuis quelques jours par le parti jacobin, pour émouvoir la
population. — « Vous avez aussi à frapper les émigrés. » — Des
supplices, le maximum, et les lois de proscription remises en pratique contre
les émigrés, voilà ce que les révolutionnaires espéraient de Tallien et de
ses amis. Chénier
voulait à peu près les mêmes choses, mais il comprenait qu'elles pouvaient
être obtenues du gouvernement qui allait naitre de la Convention. Il ne
s'associa pas à la commission, renonça à. l'annulation des élections ; il
espérait, avec vraisemblance, que le corps législatif aurait la même
majorité, qui maintenant dominait l'Assemblée et qui voulait sincèrement la
République. Il concluait contre la permanence. Mais il
n'en fit pas moins un grand éloge de Tallien, en insistant sur Quiberon, au
moins autant que sur le 9 thermidor. — « Son nom ira à la postérité,
comme ayant, dans cette fameuse journée, sauvé la République. » Barras
ajouta : — « Je demande aux calomniateurs de Tallien, ce qu'ils
faisaient pendant cette journée-là et ce qu'ils ont fait depuis ? — « Est-ce
à moi que Barras adresse la parole ? » répondit Thibaudeau. — Barras
garda le silence. Thibaudeau venait aussi d'avoir sa journée et de gagner une
page dans l'histoire. La
Montagne était irritée et tumultueuse ; malgré ses clameurs, la permanence
fut rejetée. Puis Barras proposa que la commission des cinq fît le lendemain
son rapport sur les moyens de soulager les maux du peuple et de sauver la
République. — « Mais je ne veux pas non plus prolonger son existence ;
elle sera immédiatement dissoute. » — Cette proposition fut adoptée. La
séance finit plus tôt que de coutume ; elle venait de changer la situation de
l'Assemblée du pays. Thibaudeau
avait montré non-seulement du courage, mais un grand discernement de l'état
des esprits et des forces réelles de chaque opinion ; il avait vu combien
étaient faibles la cabale de Tallien et le parti ressuscité des Jacobins. En
effet, le mouvement qui troublait et agitait la Convention n'était point
ressenti au dehors. La crainte d'une contre-révolution et des vengeances
qu'elle amènerait n'inquiétait pas le public. Les agents et les comités
royalistes n'avaient nulle influence sur l'opinion ; ils ne recrutaient Pas
un partisan. Le 13 vendémiaire et la menace d'une répression sévère dans le
midi, avaient suffi pour mettre un terme à la réaction. Hoche resserrait
chaque jour le cercle où il enfermait Charette et la guerre civile. Stofflet se
refusait encore à tenter une reprise d'armes. La nouvelle expédition
anglaise, qui avait été accordée aux instances de Monsieur comte d'Artois et
des émigrés, avait d'abord paru dans la baie de Quiberon et n'avait pas
essayé un débarquement. Le prince et son état-major étaient à bord de
l'amiral anglais, et néanmoins les chouans n'avaient rien fait pour faciliter
une descente. De là l'escadre s'était rendue à la petite île d'Houat, et y
avait jeté l'ancre pendant quelques jours ; puis Noirmoutiers avait été
sommé, et le commandant avait répondu aussi fièrement qu'avait fait, trois
mois auparavant, le commandant de Belle-Isle. Enfin l'expédition avait pris
terre à l’île d'Yeu, à quatre ou cinq lieues de la côte de Poitou. Là
Monsieur recevait sans cesse des messages de Charette ou des chouans chacun
insistant pour qu'il descendit sur la côte, mais en lui proposant des projets
différents et ne lui donnant aucune garantie du succès. On lui promettait
avec sincérité du courage et du dévouement ; on tâchait de lui faire espérer
un soulèvement de l'opinion et un grand développement de la guerre civile.
Mais il fallait à Monsieur, et bien plus encore à son entourage, des
certitudes qu'on ne pouvait lui présenter. Il s'agissait de faire, à tous
risques, la guerre, non pas en prince, mais cri aventurier. — «
Voulez-vous donc que Monsieur aille chouanner ? » disaient ses aides de
camp. — Lui-même était plein d'incertitude et de méfiance. La moindre
différence de principes politiques, une nuance dans l'opinion monarchique lui
inspirait de l'éloignement. Il disait au comte de Vauban, qui était son
intermédiaire avec M. de Puisaye — « Quand tu me parles de cet homme-là,
c'est comme si tu me présentais la tête de Robespierre. Je ne puis avoir
aucune confiance en lui. Quand je t'ai envoyé en Bretagne, j'ai cru que tu
m'en débarrasserais. » Ainsi
les projeta et les entreprises de la haute émigration n'avaient aucun rapport
avec le mouvement des sections de Paris ; tous ceux qui, à une époque
quelconque, avaient pris la moindre part à la Révolution ; tous ceux qui
montraient quelque penchant pour la monarchie constitutionnelle ; les modérés
qui demandaient ou conseillaient des transactions, étaient des Jacobins pour
Monsieur et ses courtisans. L'opinion parisienne et l'indépendance des
assemblées primaires avaient donné peut-être une lueur d'espérance à quelques
émigrés comme Mounier et Mollet. Dupan, mais les royalistes purs ne
connaissaient d'autres auxiliaires que les Vendéens. Monsieur
était depuis trois semaines à l’île d'Yeu, sans prendre aucune décision. Son
voisinage et l'espoir incertain de son débarquement ne rendaient pas Charette
plus redoutable. Le général Hoche et le gouvernement étaient à cet égard en
pleine sécurité. Pendant
ce temps-là on arrêtait des agents royalistes ; ou saisissait des
correspondances où l'on voyait que plus diminuaient les chances de
contre-révolution, plus augmentaient les illusions des hommes importants de
l'émigration, plus ils comptaient rentrer en maîtres et en vengeurs. Le
comte d'Entraigues écrivait au roi Louis XVIII non-seulement qu'il ne devait
point pardonner aux conventionnels qui avaient voté la mort de Louis XVI,
mais qu'il ne fallait entamer de négociation avec aucun d'entre eux, de peur
d'alanguir les efforts de Monsieur. Il ajoutait que la conduite de Tallien à
Quiberon avait prouvé quelle foi on pouvait accorder à de tels hommes ; et eu
effet Louis XVIII avait impérieusement interdit à son frère toute
transaction. On
lisait dans d'autres lettres combien Louis XVIII voyait avec chagrin son
frère se mettre à la tête des Vendéens. — « Mon inactivité m'expose à
des jugements défavorables. On attendra donc que les succès de Monsieur aient
assuré ma sécurité, et alors on me conduira dans mon royaume. On me fera
venir quand les dangers seront passés. Dieu .m est témoin que j'entendrai avec
une vive satisfaction répéter le cri des Israélites : « Saül a tué
mille hommes, et David dix-mille ; » mais ma joie comme frère ne fait
rien à ma gloire comme roi. » Il y
avait donc plus de haine que de crainte dans les fureurs de Tallien, ou
plutôt il voulait se justifier ainsi d'avoir complaisamment accueilli les
intrigues royalistes. Sieyès s'était procuré en Hollande des pièces plus
convaincantes encore que celles dont on avait donné connaissance à la
Convention et au public, et les avait déposées au comité de salut public.
Tallien avait toujours témoigné une grande inimitié contre Sieyès ; il se
réconcilia avec lui, et les pièces ne se retrouvèrent plus. Au
point où était le parti royaliste il n'y avait donc nulle inquiétude à
concevoir de la contre-révolution. A vrai dire ce parti ne subsistait pas en
France. L'ancienne
faction jacobine n'avait plus en ce moment assez de puissance pour promettre
la conquête du pouvoir aux hommes qui épouseraient sa cause, et pour leur
conférer une imposante dictature. Le temps était passé où les démagogues
pouvaient soulever les masses populaires. Le mouvement révolutionnaire était
arrêté. Le 1" prairial y avait mis fin. On venait de voir au 13
vendémiaire combien une autre classe d'insurgés avait été inégale à la force
militaire. Aussi
le gouvernement des comités, et bien plus encore les révolutionnaires
passionnés, avaient mis un soin extrême à flatter l'armée, à lui donner une
opinion politique, à en faire le puissant auxiliaire d'un parti. Aucun effort
n'était nécessaire pour la rendre républicaine ; elle l'était beaucoup non
par esprit de parti, mais par patriotisme et par religion militaire. Pour
elle, les émigrés, les Vendéens, les chouans, étaient des ennemis. De là à
servir une faction, à être l'instrument d'une cabale, il y avait loin. En ce
moment, l'homme qui représentait l'armée, auprès de la Convention et des
Parisiens, c'était le général Bonaparte. Cinq jours après le 13 vendémiaire,
Barras avait appelé l'attention de l'Assemblée sur la conduite du général
Bonaparte — « C'est à lui, c'est à ses dispositions savantes et promptes
qu'on doit la défense de cette enceinte. Je demande que la Convention
confirme la nomination de Buonaparte à la place de général en second de
l'armée de l'intérieur. » — Le décret fut aussitôt voté. Ce fut
ainsi que Paris apprit le nom jusqu'alors complétement inconnu qui devait
retentir dans les siècles. Il n'en fut plus question à la Convention ; on ne
fit point mention de lui dans les récits de la journée du 13. Une seule fois
Barras, lorsqu'il célébra sa propre gloire et s'attribua tout l'honneur de la
victoire, crut devoir rappeler qu'il l'avait choisi pour être commandant en
second. Du reste, non nom ne fut mêlé à aucune discussion. Dans les
conversations politiques ou les projets des représentants des diverses
fractions de l'Assemblée, on ne parlait de lui pas plus qu'a la tribune. Il n'en
était pas ainsi dans la population parisienne le général Bonaparte y était
mal voulu et redouté. On voyait en lui le farouche soldat qui avait canonné
le perron de Saint-Roch. Son origine corse, sa physionomie expressive et
profonde, sa tenue qui ne ressemblait à celle de nul autre général, ses longs
cheveux tombant négligemment des deux côtés du visage tout en lui semblait
étrange. Il parlait peu ; on ne disait pas qu'il manifestât one opinion
politique autre que la volonté de maintenir le bon ordre ; on ne lui savait
de relation avec aucun autre représentant que Barras. L'armée
était tenue dans une discipline exacte ; il ne s'occupait des affaires de
Paris que sous le rapport de la tranquillité publique. Tout ressouvenir des
tapages de la jeunesse dorée ou de l'indépendance des sections était menacé
d'une répression sévère. Il aimait à être craint, comme moyen de n'avoir pas
à punir. On racontait que des allusions ayant été applaudies au théâtre du
Vaudeville, il en avait fait ordonner la clôture. Le directeur était allé
implorer son indulgence. — « Il fallait faire taire votre parterre, »
dit le général. — « Comme auteur et comme directeur de théâtre, je voudrais
avoir un moyen d'imposer silence au parterre, » repartit M. Barré, d'un
ton de plaisanterie. — « J'en sais un, moi : c'est de le fusiller. » De tels
propos souvent exagérés, quelquefois inventés, faisaient grande impression
sur le public alors peu accoutumé à être traité avec cette gravité et cette
rigueur. En même
temps on ne disait pas qu'il rôt demandé ou conseillé aucune mesure cruelle
ni qu'il s'associât en nulle façon aux cris de vengeance qui, depuis le 13,
retentissaient à la tribune de la Convention. Trois conseils de guerre
avaient été institués par décret. Ils commencèrent par donner un exemple de
sévérité. Lebois qui avait présidé la section du Théâtre-Français, et Lafond
le commandant de la colonne du faubourg Saint-Germain qu'avaient foudroyée
les batteries de la rive droite, furent condamnés à mort et exécutés. On put
craindre un instant que la juridiction militaire fût impitoyable. Cette
inquiétude ne dura pas longtemps. L’opinion parisienne, les vœux des honnêtes
gens pénétrèrent dans le conseil de guerre. On acquittait les prévenus qui
avaient été arrêtés et conduits devant les jugea. On condamnait à mort
quelques absents par contumace, sans qu'aucune recherche fût faite pour se
saisir de leur personne. Après quelques jours, pendant que les Jacobins
s'indignaient à la Convention et réclamaient contre l'impunité, une sorte
d'amnistie tacite rassura les esprits. Les contumaces se promenaient
librement sans craindre d'être arrêtés. Un soir, M. de Castellane répondit au
qui-vive d'une sentinelle : — « Castellane, contumace. » Il y
avait dans les comités quelques représentants qui se complaisaient à voir les
choses se passer ainsi et qui se faisaient protecteurs des prévenus. Daunou
sauva ainsi M. Lacretelle. Lorsque
la Convention, après le discours où Barras avait demandé que l'infâme Menou
fût envoyé à l'échafaud, l'eut traduit devant le conseil de guerre, le
général Bonaparte lui fit passer ce billet : — « J’ai tout vu, on
veut vous perdre ; mais je ferai tout pour vous sauver, en dépit de la rage
qu'ont certains représentants de faire retomber leur sottise sur la tête des
généraux. » Le
général Menou fut acquitté. La
séance du 1er brumaire[35] avait confirmé et sanctionné
cette mansuétude conforme à l'opinion publique, au vœu des républicains
honnêtes et même l'intention des révolutionnaires politiques. Thibaudeau
avait arrêté le mouvement de réaction terroriste ; il avait écrasé Tallien,
qui ne se releva jamais de cette exécution et cossa désormais d'être un
personnage. Mais la Convention qui ue voulait pas établir une dictature
provisoire, ni différer l'inauguration de la République constitutionnelle,
conservait toutefois de grandes inquiétudes sur ce que pourraient devenir,
sous le gouvernement nouveau, la Révolution et les révolutionnaires. En ce
sens, la majorité était disposée à refuser peu de chose aux Montagnards.
Comme eux, elle avait le désir de prendre des précautions, de se donner des
garanties, de composer le gouvernement des hommes les plus intéressés à
empêcher que la faction du 10 août et du 21 janvier perdît l'autorité et
l'influence. Aussi
le comité de salut public sembla se repentir de la bienveillance qu'il avait
récemment témoignée aux anciens membres des Assemblées constituante et
législative dont le retour avait été décrété ou autorisé. Mme de Staël, qui
avait tant contribué d ce rappel, reçut l'avertissement de s'éloigner de
Paris, et le comité voulait même l'exiler de France. Elle avait ouvert son
salon à tous les hommes de talent et d'esprit ; elle y avait accueilli Boissy
d'Anglas et les conventionnels modérés tout aussi bien que Chénier ou Louvet
; elle n'était pas plus bienveillante pour les républicains ardente et
sincères que pour M. Lacretelle et les orateurs des sections. Loin de désirer
une contre-révolution, elle essayait de modérer les vivacités haineuses qui
s'élevaient contre la Convention et elle conseillait aux meneurs des
assemblées primaires de ne point se révolter contre la réélection des deux
tiers. — « Il fallait, disait-elle, prendre confiance dans le
développement des institutions libérales ; la domination du parti
révolutionnaire ne pourrait subsister longtemps devant un corps législatif ou
le vote et la tribune seraient libres. La voix de la France entière et les
suffrages des assemblées électorales allaient placer dans le Directoire des
hommes tels que Lanjuinais, Boissy ou Daunou. Une lutte ouverte avec la
Convention ne présentait aucun espoir de succès et rendrait la puissance au
parti jacobin. » — Comme les hommes des sections, elle n'eût pas voulu
que la nouvelle République fût principalement destinée à garantir les
intérêts des révolutionnaires et n'approuvait point les lois d'exception par
lesquelles ils voulaient être protégés. En un mot, elle aimait la liberté
plus que la Révolution : lorsque Chénier entendait cette parole, il sortait
indigné. Dans
une telle disposition, le 13 vendémiaire qui aurait pu être évité, où le
combat avait été traîtreusement engagé, où le sang avait coulé pour la
'satisfaction d'un parti, avait dû inspirer à Mme de Staël des regrets
qu'elle avait vivement manifestés. Grâce
aux efforts de Boissy d'Anglas qui représenta comment il était contraire au
droit des gens et aux égards dus à une puissance amie d'exiler la femme d'un
ambassadeur, le comité de salut public' revint sur sa première détermination. Les
comités et l'Assemblée, se trouvant ainsi disposés, se hâtèrent de léguer au
gouvernement futur des pouvoirs arbitraires et une législation
exceptionnelle, afin de lui donner les moyens d'exclure de la cité
républicaine ceux qui ne respectaient point sou origine, et qui ne voulaient
pas avoir ses fondateurs pour maîtres. Telle
fut l'occupation de la Convention pendant les quatre derniers jours de son
règne. Le 2 brumaire, un rapporteur du comité de sûreté générale vint encore
entretenir l'Assemblée des correspondances de Lemaitre c'était toujours dans
l'intention de compromettre les représentants à qui on voulait enlever la
confiance que pouvaient leur accorder les républicains. On donna lecture
d'une lettre du comte d'Entraigues où se trouvait ce passage : — « Je ne
suis nullement étonné que Cambacérès soit du nombre de ceux qui voudraient le
retour de la royauté ; je le connais et je l'ai vu souvent ; c'est un homme
de beaucoup d'esprit, et si quelque chose m'a étonné de lui, ç'a été de le
voir asservi et obéir à des gens qu'en tout autre temps il eût voulu et eût
en effet commandés. » Cambacérès
se justifia fort convenablement, sans trop se vanter de son obéissance au
parti révolutionnaire. Il raconta sa vie politique occupée uniquement de
travaux dans les comités, et se représenta, non pas comme ardent républicain,
mais comme modéré et ami de l'ordre. — « Je
vivrai pour la République et pour la défense de la constitution acceptée par
le peuple. Pourquoi, hélas ! mes forces ne me permettent-elles point d'aller
avec les défenseurs de la patrie mourir pour elle ou triompher avec eux de
nos ennemis. Mais si cette belle destinée ne m'appartient pas, du moins dans
la carrière qui s'ouvre devant moi on n'aura jamais à me reprocher d'avoir
conspiré avec les amis de la royauté. » Gamon,
représentant de l'Ardèche, dont le nom se trouvait de même dans cette lettre,
fut aussi admis à protester de ses sentiments républicains. Alors
on fit cesser cette lecture. Boudin de l'Indre, qui était récemment sorti du
comité de sûreté générale, témoigna quelque étonnement du choix des pièces
que l'on faisait connaître à la Convention, en prenant soin d'écarter celles
qui inculpaient bien plus gravement Tallien et Fréron. Un long
et dernier rapport fut présenté par Baudin des Ardennes, au nom de la
commission des onze : elle terminait ses travaux en proposant une amnistie
générale pour les délits politiques. Il rappelait comment les rigueurs
sanguinaires qui avaient suivi chaque crise de la Révolution, avaient amené
la ruine du pouvoir et du parti qui les avaient ordonnées. — « Aucun
gouvernement, disait-il en finissant, ne s'établit, sans l'oubli des fautes
et des erreurs qui ont précédé, troublé ou retardé sa formation. » Rewbell
applaudissait aux principes de philanthropie du rapporteur, mais ne croyait
pas, dans les circonstances où se trouvait la République, qu'il fût possible
d'adopter ce projet. — « Nous sommes forcés de l'ajourner, disait-il ;
je ne citerai qu'un seul fait : j'ai lu dans un mémoire saisi parmi les
papiers du prince de Robecq que les royalistes étaient résolus à ne pas
laisser subsister un seul patriote ; ils veulent détruire tous les
républicains, confisquer leurs biens et même ceux des citoyens qu'on ne
proscrirait point. C'est le système de finances de la contre-révolution.
Ainsi je vous demande si le décret qu'on vous propose, voté prématurément, ne
serait point l'arrêt de mort de tous les républicains. Un
homme sensé, tel qu'était Rewbell, aurait dû discerner les fureurs
systématiques d'un faiseur de projets, des intentions réalisables d'un parti
qui était de plus en plus éloigné de la possibilité du triomphe ; mais les
excès et les crimes de la faction que les conventionnels avaient servie par
complicité ou soumission rendaient vraisemblables dans leur esprit toutes les
horreurs des haines et des vengeances politiques. D'ailleurs les folles
correspondances des agents de l'émigration suscitaient tous les amis de la
Révolution. Aussi les tribunes publiques mêlèrent leurs clameurs à la
discussion et criaient : — « Oui ! oui ! mort aux royalistes ! »
— La commission des onze consentit à l'ajournement, et La Réveillère-Lépeaux
ajouta en excuse du projet que les émigrés étaient exclus de l'amnistie et
qu'on maintenait contre eux la peine de mort. La
commission des cinq vint aussi faire ses adieux à la Convention ; mais elle
n'avait point à encourir le reproche de modération et d'humanité. Tallien
recommença encore une fois l'histoire de la conspiration, ramassant tous les
faux bruits, toutes les rumeurs populaires ; confondant les émigrés de toutes
les époques, pour en arriver enfin aux assemblées primaires et aux élections.
Il témoigna encore de son indignation de voir un défenseur de Capet élu
représentant, ainsi que M. de Marbois, qu'il appelait le rédacteur du traité
de Pillnitz : ce qui était ou un infâme mensonge ou une ignorance
stupide de toutes les circonstances politiques. Il en
coûtait beaucoup à la commission de renoncer au projet de casser les
élections, et Tallien ne s'en cachait point. — « Mais votre séance
d'hier a eu lieu et nous avons cru qu'il était de notre délicatesse, qu'il
importait même aux intérêts du peuple de garder le silence sur ce point. » La
commission avait cherché d'autres moyens de sauver la République, et porté
son attention sur la rentrée des prêtres réfractaires ; sur les moyens de
purger la République des infâmes royalistes sans toutefois relever les
échafauds ; sur les mesures nécessaires pour réprimer la voracité de
l'agiotage. Elle proposait donc un projet de décret. — « Tout
individu qui, dans les assemblées primaires ou électorales, aurait provoqué
ou signé des arrêtés liberticides ne pourra exercer aucune fonction publique
jusqu'à la paix. — « Les
individus non rayés de la liste des émigrés et les parents d'émigrés sont
également exclus des fonctions publiques. — « Quiconque,
se trouvant dans les cas ci-dessus désignés, accepterait des fonctions
publiques ou ne s'en démettrait pas sur-le-champ, sera banni. » L'article
suivant était renouvelé de Saint-Just : — « Ceux qui ne voudront pas
vivre sons les lois de la République sont autorisés à quitter le territoire
dans le délai de trois mois. Ils pourront toucher leurs revenus et même
réaliser leur fortune. Ils ne pourront plus rentrer en France sous peine
d'être regardés comme émigrés. — « Les
femmes divorcées d'émigrés et non remariées ne retireront sous huit jours
dans la commune de leur domicile et y resteront en surveillance. — « Les
lois contre les prêtres réfractaires seront exécutées dans les vingt-quatre
heures. Les administrateurs qui en négligeraient l'exécution seront punis de
deux ans de fers. — « Les
jeunes gens de la première réquisition qui ont abandonné leurs drapeaux
seront bannis, si, dans le délai de huit jours, ils ne se présentent aux
autorités constituées pour se rendre au poste qui leur sera désigné. » La
discussion de ce projet de loi ne fut ni animée ni difficile. La majorité ne
pouvait être douteuse ; les modérés se tenaient pour satisfaits d'avoir
échappé à la dictature de Tallien et des Montagnards. Dans trois jours le
régime constitutionnel allait commencer. Ils espéraient y trouver des
garanties ; l'opinion publique, devenant plus libre, les soutiendrait.
Consentir à quelques mauvaises lois, qu'on pourrait abroger ensuite, ne
semblait pu un grand malheur. La prudence conseillait de ne plus engager de
luttes nouvelles et d'arriver sans incident à la séance de clôture. Peu
d'objections furent donc présentées, et presque toutes pour obtenir des
rigueurs plus fortes, des exclusions plus étendues. Thibaudeau remarqua que
le décret ne pouvait, sans violer la constitution, exclure des fonctions
publiques les parents d'émigrés à qui elles venaient d'être conférées par une
élection populaire. On lui répondit qu'il ne s'agissait pas de mesures
ordinaires, mais de mesures de salut public ; l'article fut adopté avec
quelques aggravations, en exceptant toutefois les citoyens qui avaient siégé dans
l’une des trois Assemblées nationales ou rempli sans interruption des
fonctions publiques au choix du peuple. Un
nouvel article ordonnait que tous les officiers de terre ou de mer qui
n'étaient pas en activité au 18 germinal en tu et qui avaient été réintégrés
avant le 45 thermidor, c'est-à-dire pendant qu'Aubry était au comité de salut
public, seraient suspendue de leurs fonctions. Rewbell
objecta, sans être écouté, que cette disposition excluait de l'armée les bons
et braves officiers qui pendant la Terreur avaient été destitués par
Bouchotte ou par Vincent. Néanmoins l'exécution de cet article fut laissée
hie volonté du Directoire. L'article
sur les réquisitionnaires fut retranché sur la demande du comité de salut
public. La
commission des cinq avait espéré obtenir de la condescendance que montrait la
majorité une mesure bien plus déraisonnable. Elle proposait hardiment de
rétablir le maximum. Il n'y avait pas, selon le rapporteur, de moyen plus
efficace de tarir la source empoisonnée de l'agiotage. La
Montagne n'était pas disposée à écouter patiemment les objections ; elle se
croyait forte de l'opinion populaire ; ce projet n'était présenté que pour la
courtiser. — « Ayons
pitié des malheureux qui souffrent, » disait Lehardy. — « Le cœur
paternel des représentants du peuple souffre également, » ajoutait
Barras. Defermon voulait expliquer que la question était de savoir si le
maximum aggraverait la disette ou la soulagerait ; mais les tribunes
l'interrompaient par leurs bruyants murmures ; même sur les bancs de
l'Assemblée les représentants ne semblaient pas de sang-froid. Roux de
la Haute-Marne reproduisit son argument, tiré de la nécessité de mettre fin à
l'agiotage. Voici comme il raisonnait : — « Les marchands achètent
à un prix élevé, parce qu'ils sont assurés de revendre au consommateur à un
prix plus élevé encore. Taxez le prix de vente, et le marchand n'achètera
plus ou revendra à un moindre prix ; il en résultera en même temps que les
assignats ne seront plus dépréciés ; car la valeur du signe se conclut de la
valeur de l'objet pour lequel il est échangé. » — Telles étaient les
notions d'économie politique du rapporteur, qui avait, disait-il, longtemps
médité sur ce sujet. Charles
Lacroix brava les criailleries des tribunes st la défaveur de la Montagne,
pour réfuter ces étranges raisonnements et rappeler les désastres du maximum
et la famine qu'il avait amenée ; chacun aurait pu s'en souvenir. Mais les
déclamations des révolutionnaires jacobins et l'ascendant que leur concédait
la majorité, faisaient oublier les leçons d'une expérience si récente t
l'orateur proposa seulement l'ajournement. — « Cela ne peut s'ajourner, il
faut sauver le peuple ! » s'écriaient les Montagnards. Rewbell
vint à l'aide de Charles Lacroix et de la raison ; l'ajournement fut adopté ;
il ne restait plus que la séance du lendemain. Le
rapporteur développa son système et présenta trois projets de loi. Il avait
d'abord proposé que toutes les denrées et tous les salaires fussent taxés à
dix fois le taux de 1790. Du jour au lendemain, il s'était déterminé à porter
la taxe au vingtuple. Un autre projet portait au vingtuple les contributions
directes ; le troisième projet suspendait la circulation des assignats on en
aurait émis de nouveaux qui auraient eu cours forcé pendant quatre mois,
après lesquels ils ne seraient reçus qu'en payement de domaines nationaux.
Après les quatre mois les anciens assignats pourraient revenir en circulation
en perdant un quart de leur valeur nominale. On
demanda de toutes parts la question préalable. Après
avoir entendu plusieurs discours et une discussion vive où les Montagnards
parlaient toujours des souffrances du peuple, le maximum fut repoussé ; il
sembla évident à chacun que l'embarras tenait à l'avilissement des assignats,
qui augmentait d'une manière inégale et imprévus le prix vénal des
marchandises et des denrées. En ce moment le louis d'or de vingt-quatre
livres était coté, à la Bourse, pour plus de deux mille livres. Le seul
projet qui fut adopté établissait une contribution extraordinaire, payable
vingt jours après la publication du décret et vingtuple des impôts directs. La
commission des cinq avait terminé sa tâche. La Convention décréta qu'elle
était supprimée. Ce fut
dans cette dernière époque de son règne, au milieu des orages qui signalèrent
la transition d'un gouvernement à un autre, que la Convention vota le plus de
décrets : non pas seulement des mesures de salut public et des lois
politiques, mais des lois civiles, des codes tout entiers, des règlements
d'administration ou de finances. Elle voyait la nécessité de remettre, autant
que possible, l'ordre dans la législation et dans la gestion des intérêts
publics ; elle avait à réparer les ruines qu'elle avait faites. Tout ainsi
qu'elle avait la ferme intention de conserver les mêmes principes de
gouvernement ; tout ainsi qu'elle voulait que le pouvoir, à tous ses degrés,
restât dans les mains gui s'en étaient emparées, elle se proposait encore de
laisser après elle une législation et des institutions conçues dans l'esprit
républicain, démocratique et niveleur qui devait, selon ses espérances,
présider désormais aux destinées de la nation française. Des hommes sensés,
des jurisconsultes habiles, plus ou moins épris de ces illusions,
travaillèrent à cette tâche, qu'il a fallu depuis recommencer sous des
inspirations différentes, après les épreuves de l'expérience. Des
lois organiques établirent d'abord la division des départements ministériels,
les attributions de chaque ministre, le mode de leur responsabilité. Les
administrations des départements et des communes furent aussi réglementées,
conformément à l'esprit de la constitution qui les avait instituées. De
nouvelles prescriptions imposèrent l'usage des mesures métriques ; une
administration des postes et des messageries fut créée. Les
finances ne comportaient plus ni régularité, ni prudence. Toutes les bornes
étaient franchies ; les émissions d'assignats n’avaient plus ni mesure, ni contrôle. Une loi
de police, qui depuis a été souvent appliquée, fut sans doute dictée par
l'appréhension de la sédition qui allait troubler l'ordre public à Paris :
elle est du 10 vendémiaire. Depuis lors chaque commune est responsable des
délits commis à force ouverte ou par violence sur son territoire, par des attroupements
ou des rassemblements armés ou non armés, soit envers les personnes, soit
contre les propriétés nationales ou privées, ainsi que des dommages-intérêts
auxquels ils donneront lieu. La
résistance obstinée de l'esprit révolutionnaire pour maintenir l'égalité des
droits de succession entre les enfants légitimes et les enfants naturels,
avait été vaincue pat les efforts de Lanjuinais et du côté droit ; les
Jacobins profitèrent de l'ascendant que le 13 vendémiaire leur donnait sur la
Convention, pour faire revivre cette loi hostile à la société et à la
famille. Presque
tous les travaux législatifs des deux derniers mois de la Convention
s'accomplirent sans discussion elle homologuait les projeta de ses comités.
Soit que les auteurs de ces lois n'en eussent pas plutôt achevé la rédaction,
affairés comme ils l'étaient par les embarras et les périls du gouvernement,
soit que l'Assemblée n'eût pas eu encore le loisir de les entendre, elle
arrivait au terme de son existence sans avoir délibéré sur les chapitres les
plus importants que les jurisconsultes ou les gouvernants des comités avaient
l'intention de lui faire sanctionner. Ils craignaient de les soumettre au
libre examen du nouveau corps législatif : aussi les séances du 2 et du 3
brumaire, encore que la commission des cinq les occupât et les troublât par
ses propositions, donnèrent place au vote d'un volume entier de lois. Le code
pénal et d'instruction criminelle avait été présenté quelques Murs auparavant
et plusieurs articles avaient été discutés ; il fut décrété en entier ; —
l'organisation, la juridiction et la procédure de la cour de cassation ; —
une loi sur la marine qui réglait tous les services de ce département et
l'organisation des classes et de l'année navale ; — l'organisation des
tribunaux militaires ; — la série complète de toutes les lois relatives à
l'instruction publique, d la création de l'Institut et aux fêtes nationales
auxquelles un attribuait toujours une grande influence morale ; d'autres
décrets encore passèrent de la tribune au bulletin des lois, sans subir le
moindre examen, peu écoutées, et pas même lues en entier. Un
débat de circonstance et qui renouvelait les vivacités de l'esprit de parti,
réveilla l'attention de l'Assemblée et occupa ses derniers instants. L'heure
approchait ; Charlier demanda que le comité de salut public fit un rapport
sur a les malheureux collègues décrétés d'arrestation, après le 1er prairial
; il protesta qu'ils avaient été accusés faussement. — « Avant d'ouvrir
cette discussion, quelle heure est-il ? » demanda Delleville. — « L'heure
de la justice, » répondit un Montagnard. — « Non, répliqua-t-on,
l'heure de la constitution. » Alors
Defermon rappela que la loi d'amnistie proposée par la commission des onze,
avait été ajournée, et demanda que cette grave question Pot résolue. Baudin
des Ardennes monta à la tribune pour reproduire le décret rejeté la veille ;
le premier article abolissait la peine de mort. Une voix s'écria : « Ajourné
jusqu'à la paix générale ! » La
commission, pour que son projet fût adopté, en avait complètement changé le
caractère. Maintenant elle exceptait de l'amnistie les conspirateurs du 13
vendémiaire. Les
modérés savaient qu'il était impossible d'obtenir que l'amnistie fin
universelle et impartiale. Ils réclamèrent pour que les détenus de prairial
fussent aussi exceptés. Les uns s'écriaient : — « Ils ont tué Féraud ; »
d'autres disaient : — « Pourquoi une amnistie, lorsque déjà la
Convention a ordonné que les poursuites judiciaires seraient exercées
seulement contre les délits caractérisés dans le code pénal ? » Defermon
ajoutait : — « Voulez-vous amnistier les voleurs ? N'y a-t-il pas tel
représentant détenu selon un de vos décrets, qui est inculpé d'avoir
soustrait des vases sacrés qu'on a trouvés chez lui ? » Chénier,
Quirot, appuyèrent l'amnistie, mais en insistant beaucoup sur les exceptions
proposées. Thibaudeau lui-même parla pour les hommes de prairial et contre
les prétendus royalistes du 13 vendémiaire. — « La malveillance seule fut
coupable de la journée de prairial. N'a-t-il pas été versé assez de sang pour
venger cet outrage ? Quant à la conjuration de vendémiaire, deux ou trois
chefs ont été punis ; le reste s'est soustrait à la vengeance des lois ; il
faut une mesure sévère pour les atteindre. » Ainsi
fut votée cette exception que voulait la majorité de la Convention ; mais
l'opinion publique était si fortement prononcée, qu'en fait l'amnistie fut
générale. La commission avait réservé pour le Directoire exécutif la faculté
de suspendre, selon les lieux et les circonstances, l'effet de cette loi. Quant à
l'abolition de la peine de mort, elle avait été proposée pour la forme, comme
une démonstration d'humanité. Chénier seul prit la défense du projet, mais en
différant son application jusqu'à la paix générale. A cette époque on croyait
pouvoir être humain et indulgent pour les crimes particuliers ; mais la
pensée de soustraire à la peine de mort les crimes politiques ne s'était
point présentée aux philanthropes révolutionnaires. Baudin
des Ardennes, homme sincère dans ses utopiques illusions, après avoir dit : —
« La raison publique demandait l'abolition de la peine de mort comme
celle de la royauté : c'étaient deux fléaux qui pesaient également sur
l'humanité, » ajoutait : — « Tout contre-révolutionnaire est en
état de guerre avec la société ; elle peut ôter l'existence à celui qui a
attenté à la sienne. » — II consentit que l'abolition fût remise à un temps
qui était vraiment indéfini. Il
était deux heures et demie ; aux termes du décret, rendu quatre jours
auparavant, la séance devait finir à une heure. On fit souvenir le président
de son devoir. — « Je déclare, dit-il, que la séance est levée. Union,
amitié, encorde entre tous les Français ; c'est le moyen de sauver la
République. » — Il oubliait la formule indispensable qu'il aurait dû
prononcer ; Thibaudeau la lui rappela. « La
Convention nationale déclare que sa mission est remplie et que sa session est
terminée. » — Des cris de Vive la République ! se firent entendre de tous
côtés. Le
pouvoir législatif et souverain : de la Convention avait cessé ; mais elle
avait encore à s'acquitter d'une fonction qui lui importait plus que toutes
les lois qu'elle venait de voter, d'une fonction qui, depuis deux mois, était
sa principale pensée. Pour se l'être attribuée, elle avait suscité une
opinion publique puissante ; elle avait provoqué des résistances qu'il avait
fallu vaincre à main armée ; le sang avait coulé pour le maintien de cette
prérogative. Non-seulement
les assemblées électorales avaient dû choisir les deux tiers de leurs députés
parmi la Convention, mais elle s'était réservé le pouvoir de choisir sur une
liste supplémentaire, formée dans chaque département, les députés destinés à
remplir les vides que laisseraient les élections multiples. Or, ces
élections multiples avaient été nombreuses. Lanjuinais avait été élu dans
soixante-treize départements, Boissy d'Anglas dans soixante-douze, Palet de
la Lozère dans soixante et onze, Pontécoulant dans trente-trois, Thibaudeau
dans trente-deux ; d'autres, appartenant au parti modéré, avaient aussi été
honorés de cet hommage éclatant, décerné par l'opinion publique. Cette libre
manifestation était pour beaucoup dans l'irritation envieuse de Tallien, et
aussi dans les inquiétudes des représentants qui voulaient avoir place dans
le gouvernement. Comme quelques-uns des représentants réélus en plusieurs
départements avaient fait connaître leur option avant la clôture des
assemblées électorales, ils avaient été remplacés ; de sorte que pour
compléter les cinq cents conventionnels qui devaient entrer au Corps
législatif il manquait seulement cent quatre députés. Ce fut
donc pour choisir ces cent quatre collègues sur la liste supplémentaire que
la Convention se forma en bureau électoral. L'opération eût été compliquée,
si tout n'avait pas été convenu d'avance dans une réunion d'environ quatre
cents conventionnels. Ainsi trois scrutins successifs suffirent pour terminer
ce triage. En définitive, au-delà du nombre de cinq cents prescrit par les
décrets, pas un conventionnel ne fut réélu. L'élimination porta presque
exclusivement sur les Montagnards. Fréron, l'ami de Tallien, qui, comme lui,
avait passé de la Terreur à la réaction, puis était redevenu terroriste, ne
fut pas réélu. Le 5
brumaire[36], à neuf heures du soir, le
Corps législatif, c'est-à-dire les conventionnels réélus et les députés du
nouveau tiers qui avaient pu arriver, se réunirent pour opérer le partage
entre les deux conseils. Parmi les députés, mariés ou veufs, qui avaient
quarante ans, on tira au sort d'abord cent soixante-sept conventionnels, puis
soixante-trois dans le nouveau tiers, pour former le conseil des Anciens. Dès
lors le Corps législatif était légalement constitué. Le conseil des Anciens
resta dans la salle des Tuileries, où avait siégé la Convention, depuis le 8
mai 1793 Jusqu'au 27 octobre 1795. Le conseil des Cinq-Cents occupa la salle
du Manège, dans laquelle s'étaient tenues les assemblées constituante et
législative, puis la Convention pendant les huit premiers mois de sa session. Le
bureau de chacun des conseils fut d'abord formé. La Réveillère-Lépeaux
fut président du conseil des Anciens, Daunou président des Cinq-Cents. Maintenant
il s'agissait de donner au parti révolutionnaire la principale des garanties,
la seule peut-être qui fût efficace ; il fallait lui conserver le
gouvernement, lui donner le pouvoir exécutif, la disposition des forces de
l'État. Élire le Directoire exécutif était la grande affaire. Dans la vaste
cabale qui S'était formée et que les intérêts plus encore que les opinions
rendaient compacte et disciplinée, il avait été convenu qu'on écarterait tout
candidat douteux, c'est-à-dire suspect de modération ou qui ne serait pas
compromis dans le cours des trois dernières années de la Révolution. Ainsi on
était résolu à ne pas laisser arriver au Directoire un seul candidat qui
n'aurait point voté la mort du roi. C'était dans cette vue que l'article de
la constitution, qui portait que les directeurs ne pourraient être choisis
parmi le Corps législatif, avait été déclaré non applicable à la première
formation du Directoire. L'idée de faire de ce vote le symbole de la foi
révolutionnaire était si bien entrée dans l'esprit des juges de Louis XVI,
que, dans le temps où l'on s'occupait des divers projets de constitution, lorsqu'on
leur parlait, par hypothèse et en conversation familière, d'un sénat
héréditaire ou viager, ils disaient qu'en ce cas tous les sénateurs devraient
avoir voté la mort du roi. Les
inquiétudes sur celte élection étaient telles que peu de jours avant le 13
vendémiaire, dans une réunion de la commission des onze avec le comité de
salut public, Baudin, qui n'avait nulle crainte pour son compte personnel
puisque son vote avait été courageusement contraire à la mort, mais qui
s'alarmait facilement pour la République, proposa de faire élire les
directeurs par la Convention avant que le Corps législatif fût installé.
C'était aussi l'avis de Sieyès, de Louvet, de Daunou et de Cambacérès. Thibaudeau,
Lanjuinais, Boissy, La Réveillée s'y opposèrent et leur opinion prévalut. Les
modérés n'avaient aucune chance pour faire prévaloir les choix qu'ils
auraient voulu faire. Lanjuinais, Boissy d'Anglas, Cambacérès et Barthélemy
qui avait signé les traités de paix, devaient être leurs candidats. Le
suffrage de tous les corps électoraux semblait indiquer ces noms à l'élection
qu'allait faire le Corps législatif, mais c'était précisément un motif de
plus pour les éloigner à tout prix. Cambacérès avait capté des voix dans les
deux partis ; quoiqu'il n'eût pas précisément voté la mort du roi, il avait
quelque faveur à espérer dans la gauche. Ce fut pour l'écarter que le comité
de sûreté générale fit lire à la tribune de la Convention la lettre du comte
d'Entraigues. Le
conseil des Cinq-Cents devait présenter une liste de cinquante candidats où
le Conseil des Anciens aurait à choisir les cinq directeurs. Le parti
révolutionnaire était beaucoup moins assuré de sa prépondérance parmi les
Anciens. Il fallait donc ne laisser placer sur cette liste aucun nom qui pût
faire concurrence aux cinq candidats que l'on était décidé à faire élire Sieyès,
Rewbell, La Réveillière, Barras et Le Tourneur de la Manche. La
discipline et le parfait concert de la nombreuse cabale des républicains
exclusifs furent si bien ménagés qu'ils réussirent à faire passer une liste
où, à la suite de leurs cinq candidats, se trouvaient quarante-quatre noms
ignorés : juges de paix, maires de village, administrateurs locaux,
commissaires des guerres ou officiers réformés. Un seul nom connu échappa à
l'ostracisme. Cambacérès fut le dernier de la liste avec cent quarante-trois
voix. Les candidats de la cabale en avaient tous plus de deux cents : La
Réveillière qui était le premier en avait trois cent dix-sept. Un
autre moyen de succès avait été mis en usage ; on s'était hâté de faire
l'élection lorsqu'un grand nombre des députés du nouveau tiers n'étaient pas
encore arrivés. Quand
cette liste arriva au conseil des Anciens, un nouveau député, Dupont de
Nemours, homme d'esprit et connu par des écrits sur l'économie politique, fit
remarquer avec convenance, mais avec une sorte de raillerie comment elle
était composée. — « Robespierre, disait-il, avait conquis la Franco par
la force, voudrait-on la conquérir par la ruse ? L'action ne serait pas moins
coupable. Nous ne pouvons, ne devons, ni ne voulons subir aucune espèce de
conquérants. « Mais
nous devons croire que le conseil des Cinq-Cents nous envoie une liste de
candidats, tous dignes de participer au gouvernement d'une grande nation. Je
suis même porté à croire, comme la majorité du conseil des Cinq-Cents, que la
vertu modeste et la capacité sans prôneurs peuvent être aussi utiles que
l'ambition profonde et astucieuse. Mais nous n'en devons pas moins choisir
avec discernement. Sachons en quoi consiste le mérite de chaque candidat ;
consultons les députés qui ont indiqué leurs noms ; la constitution nous
permet un délai préalable à l'élection. Je demande que nous profitions du peu
de jours que la loi nous donne. » Baudin
des Ardennes allégua le besoin pressant de constituer un gouvernement. On
procéda à l'élection. Il y avait deux cent dix-huit votants. La Réveillière
en obtint deux cent seize. Les quatre autres directeurs furent élus dans
l'ordre suivant : Le Tourneur, Rewbell, Sieyès et Barras qui eut cent
vingt-neuf voix. Le
lendemain, on donna lecture, dans l'un et l'autre conseil, d'une lettre de Sieyès.
— « Citoyen président, je reçois l'avis que vous voulez bien me donner
de ma nomination au Directoire exécutif. Quelles que soient ma sensibilité et
ma reconnaissance pour cette haute marque de confiance, je ne puis vous faire
d'autre réponse que celle que j'avais faite d'avance à ceux de mes collègues
qui m'avaient parlé de leur dessein de me porter à cette place. Je les avais
assurés que dans la supposition où je serais nommé, je n'accepterais point.
Je me vois à regret obligé de répéter cette déclaration d'une manière
solennelle. Sans doute je me dois à ma patrie. Mes services et ma vie lui
sont consacrés dans le poste que j'occupe et où le vœu bien prononcé de mon
pays m'a replacé de nouveau. Je croirais, je l'avoue, trahir mes devoirs si
je le quittai., malgré la conviction intime et certaine que je ne suis
nullement propre aux fonctions du Directoire exécutif. « Ma
détermination n'est pas du nombre de celles où il faut se soumettre au vœu de
la majorité. Je ne puis faire abstraction de ma propre opinion, de mon propre
jugement. Après m'être consulte avec toute la maturité dont je suis capable,
il m'est impossible de croire que l'intérêt de mon pays soit d'appeler à une
place où l'on doit rallier toutes les confiances, un homme qui précisément
depuis le commencement de la Révolution a été constamment en butte à tous les
partis, à tous sans distinction. Ma véritable place set déjà marquée au
conseil des Cinq-Cents. Mon choix est fait : j'y reste. » C'était
parler de soi avec une altière solennité ; mais Sieyès avait raison de dire
qu'il ne pouvait s'accorder avec aucun parti. Se mettre comme Tallien et
Barras à la tête des Jacobins, après avoir déchaîné la réaction contre eux et
se refaire terroriste pour obtenir leur appui : c'était une conduite
déraisonnable et qui ne convenait pas à Sieyès. Les modérés, qui consentaient
à essayer la République, avec l'espérance d'en exclure plus tard les
républicains et peut-être de revenir ainsi à la monarchie, n'auraient pas
voulu de lui, plus que lui ne voulait d'eux. Les républicains de bonne foi
tels que Baudin ou Daunou qui croyaient qu'avec des institutions libérales,
des élections sincères et la liberté de la presse on donnerait à la France le
repos et le bonheur, lui semblaient moquables dans leurs illusions. Sieyès
avait beaucoup plus de conformité avec les hommes à qui en définitive restait
la victoire. Comme eux, il pensait que la question était d'assurer et de
garantir les intérêts révolutionnaires ; comme eux avant eux, plus qu'eux, il
avait vu et dit que la Révolution devait consister bien moins à donner une
forme nouvelle au gouvernement[37] qu'à changer l'état de la
société. Extirper
l'ancienne aristocratie et lui substituer la supériorité de l'intelligence,
du savoir et de la capacité : telle avait été dès 1789 sa pensée dominante.
La Terreur lui avait paru un mauvais moyen, car elle s'attaquait également à
toutes les aristocraties ; mais il aurait voulu bannir du territoire ou du
moins de la région politique tout ce qui avait eu une existence privilégiée
dans l'ancien régime. Ces
idées avaient en lui un caractère théorique et il savait quelles difficultés
il rencontrerait pour en faire l'application. H aimait Bon repos et ses
aises. Les luttes de partis, la discussion, la contradiction lui
déplaisaient. Il lui fallait être écouté comme un prophète, sans même avoir
la peine de s'expliquer complètement. Ne pas le croire, c'était ne le pas
comprendre ; il dédaignait les objections au lieu d'y répondre. C'était
donc avec raison qu'il ne se croyait pas appelé aux fonctions du
gouvernement. Parfois il avait pensé que le moment viendrait où il
réaliserait ses pensées ; où la supériorité de son génie serait reconnue ; où
il serait écouté et obéi docilement ; mais c'est ce qu'il ne pouvait espérer
en entrant au Directoire avec ses collègues du comité de salut publie. Il
connaissait le caractère de chacun d'eux, la portée de leur esprit.
Assurément il aurait trouvé peu d'obéissance à ses volontés, peu de conformité
à ses opinions. Rewbell surtout, qui était le plus capable de tous, lui était
antipathique. Sans doute ils voulaient la même chose ou à peu près, one
république où le pouvoir serait confié à l'aristocratie née du gouvernement
de la Convention ; mais Rewbell était un révolutionnaire homme de loi et
Sieyès un révolutionnaire philosophe qui ne pouvait endurer l'obstination et
la rudesse de l'avocat alsacien. Ce fut probablement le principal motif de sa
démission. Le
conseil des Cinq-Cents persista dans la même manœuvre en présentant aux
Anciens une liste de dix candidats. Malgré les observations de quelques
membres du nouveau tiers, la cabale conventionnelle voulut forcer l'élection
de Carnot, en accolant à son nom des noms inconnus. Comme la première fois,
Cambacérès fut placé sur la liste par les modérés et par quelques suffrages
obtenus de l'autre 'côté. Il était le sixième candidat, et trouva au conseil
des Anciens plus de faveur qu'au premier scrutin ; son concurrent Carnot
l'emporta tu une faible majorité. La
République était constituée ; le gouvernement de la Convention avait pris sa
forme nouvelle. Les mêmes opinions, les mêmes hommes allaient exercer le
pouvoir, mais à des conditions différentes. L'autorité exécutive avait une
bien plus grande liberté d'action ; elle n'émanerait plus de la législature
par des élections sans cesse renouvelées, comme les comités de la Convention
; ses déterminations ne seraient pas contrôlées chaque jour avant même d'être
arrêtées. Les lois seraient peut-être délibérées hors de son influence, mais
leur exécution lui appartiendrait presque souverainement. En somme, les deux
pouvoirs seraient plus indépendants l'un de l'autre ; par conséquent, des
luttes s'engageraient entre eux, et ces luttes seraient de nouvelles crises
révolutionnaires. Elles
étaient d'autant plus à prévoir et à craindre que la Convention léguait à
l'établissement républicain une opinion publique, hostile, irritée, dont on
avait repoussé les vœux, qu'ou avait mensongèrement accusée de conspiration
et de complicité avec les contre-révolutionnaires, tandis qu'elle avait voulu
seulement changer de mandataires et se donner d'autres gouvernants moins
décriés, moins tyranniques, moins préoccupés du passé dont le souvenir pesait
sur eux. On a
écrit avec raison qu'à nul autre moment la France n'avait été aussi
républicaine. Ce n'est pas à dire qu'elle eût une confiance entière dans
cette forme de gouvernement ; mais elle était disposée à en essayer, à y
retrouver la liberté, à ne plus porter le joug d'une faction. Lors même que
la Convention n'aurait pas imposé la condition de prendre parmi ses membres
les deux tiers des conseils législatifs, les élections n'eussent pas été
royalistes. Les corps électoraux ne furent pas intimidés par le 13 vendémiaire
et pourtant ils nommèrent des députés qui étaient loin de vouloir la
contre-révolution. Les conventionnels que tant de départements placèrent en tête
de leur liste étaient républicains ou du moins hostiles à l'ancien régime. Si
l'élection du Directoire eût été faite loyalement, c'est parmi ces élus de
l'opinion nationale que les membres du gouvernement auraient été choisis ;
ainsi composé, il n'aurait pas vécu dans la crainte de voir se former aux
élections prochaines une majorité qui lui serait contraire. Cette combinaison
n'eût probablement pas donné une très-langue durée à la constitution de 1793,
ni consolidé une république qui n'était pas conforme aux mœurs et aux
traditions nationales. La difficulté d'abolir les lois d'exception, de faire
cesser le bannissement des émigres et les confiscations, de rétablir le culte
catholique eût été grande, quelle que fût la composition des conseils et du
Directoire. Toutefois sans supposer que la Révolution eût trouvé ainsi son
dénouement et sa clôture, on peut croire que si la république a eu quelque
chance, c'est à cc moulent. Dans la bataille du 13 vendémiaire, ce n'était
pas pour l'intérêt bien entendu de son œuvre constitutionnelle que la
Convention avait combattu. En
mettant, après trois ans, un terme à son pouvoir souverain, la Convention
laissait la France divisée entre deux factions irréconciliables, mais elles
étaient l'une et l'autre lassées et découragées. Leur lutte devait toutefois
continuer, moins violente peut-être, mais obstinément implacable. Les
uns, ennemis de la Révolution républicaine, s'apprêtaient à user des libertés
constitutionnelles pour expulser du pouvoir les exécuteurs testamentaires de
la Convention ; pour les désarmer de leurs lois d'exception et de
proscription ; pour faire disparaître des emplois publics l'aristocratie
éphémère née de la République. Les
autres, c'est-à-dire la grande masse du parti jacobin, devaient
nécessairement se mettre à la suite du Directoire ; il était des leurs ; sauf
la prudence et la mesure que des gouvernants sont obligés à plus ou moins
observer, les directeurs restaient les chefs et les patrons des Montagnards
ainsi toutes les Places allaient leur être données et la plupart n'étaient
pas disposés à vouloir autre chose. Plus irritables encore par l'amour-propre
que par l'intérêt, ils avaient aussi la satisfaction d'être à l'abri des
réactions et de ne redouter ni les persécutions, ni les injurieuses
amnisties. Mais il
y avait un fond de Jacobins fanatiques, exaltés par de chimériques idées,
résolus à détruire, non pas seulement la société de l'ancien régime, mais
toute société civilisée ; ceux-là, enrôlés dans des sociétés secrètes,
s'occupaient déjà à conspirer. Ils ne devaient trouver ni mollesse dans la
répression, ni miséricorde dans le châtiment. Ils avaient pu voir en prairial
comment les conventionnels savaient se défendre contre leurs anciens amis,
lorsqu'ils avaient recours à la sédition. Telle
était la situation intérieure du pays, au moment où la Convention se
retirait. Ce triste résultat du gouvernement qu'elle avait exercé ne pouvait
être imputé personnellement aux représentants qui avaient eu, les uns après
les autres, le pouvoir ou l'influence, car aucun d'eux n'avait exercé une
autorité sans partage ; aucun n'avait songé à Be dégager des exigences de son
parti ; aucun n'était resté puissant pendant assez de temps pour suivre une
direction calculée avec prévoyance. Mais, outre les crimes individuels de
tels ou tels conventionnels, une responsabilité collective pèsera sur cette
assemblée dans les jugements de l'histoire. Ce ne sont pas des circonstances
extérieures qui pesèrent sur elle, ou du moins ces circonstances elle les
avait amenées par les déterminations qu'elle prenait, par la route qu'elle
choisissait. Elle s'installa en acceptant les massacres de septembre ;
lorsque la paix était possible elle préféra la guerre, en prétendant
municipaliser l'Europe ; de la guerre, résultèrent le désordre des finances
et les levées d'hommes qui commencèrent la guerre civile ; elle l'envenima
par la persécution des prêtres et par son intolérante impiété ; en
proscrivant les plus notables de ses membres, elle provoqua les rébellions
fédéralistes ; elle institua le tribunal révolutionnaire comme remède aux
défaites de Dumouriez dont ses ministres et ses commissaires avaient dérangé
les combinaisons politiques et militaires, et qu'elle contraignit à la
trahison ; elle désorganisa l'armée par la destitution des officiers nobles
et suspects, et en envoyant à l'échafaud des généraux vaillants et fidèles ;
ses commissaires se mêlèrent des opérations de la guerre et mirent le
désordre dans l'administration militaire. Un seul homme dans le comité de
salut public eut une influence raisonnable et heureuse, souvent contrariée :
il eût été proscrit sans le 9 thermidor. Ainsi la gloire d'avoir défendu le
territoire et vaincu la coalition européenne, appartenait entièrement à
l'armée. La mésintelligence des puissances ennemies, les lenteurs et
l'indécision de leurs généraux, contribuèrent aussi à l'heureux succès des
armées françaises. Après
la chute de Robespierre, la Convention s'était trouvée dans 'une position
difficile ; la Terreur ne pouvait plus être continuée : mais n'infliger à
ceux qui l'avaient voulue et exercée ni châtiment, ni flétrissure ; mais
laisser impunis les crimes des représentants en mission : c'était une
détermination qui ne pouvait être consentie par l'opinion publique. La
Convention résista longtemps ; rus de ses membres qui recherchèrent une
popularité nouvelle déchaînèrent une réaction pour en être les chefs ; puis,
lorsqu'elle devint criminelle et atroce dans le midi, lorsqu'à Paris la
république conventionnelle commença à être détestée et honnie, il fallut que
son gouvernement changeât de route encore une fois. Après la répression
sanglante des séditions jaco- bines, les prisonniers de Quiberon furent
fusillés ; les lois qui prononçaient la mort et la confiscation contre les
émigrés furent rappelées à une rigoureuse exécution. Cette double méfiance et
cette peur alternative achevèrent de dépouiller la Convention de la
considération publique. On cessa à la fois de respecter et de craindre un
pouvoir qui ne savait donner que l'anarchie pour consolation de la tyrannie.
Toutefois, grâce aux circonstances et parce que la majorité se déplaçait
facilement, selon la crainte du moment, l'Assemblée eut au total une conduite
habile au milieu des dangers qui la menacèrent dans sa dernière époque. Elle
arriva au but qu'elle s'était proposé d'atteindre. Le pouvoir fut transmis
par elle à des hommes dévoués à la défense des intérêts et des principes de
la révolution où était née et où avait vécu la Convention. Mais il ne
dépendait pas d'elle de leur assurer une position stable et un gouvernement
respecté : elle n'avait pas trouvé, ainsi qu’elle s'en flattait, « le
moyen de terminer la Révolution. » Il faut
expliquer aussi en quelle situation elle laissait la politique extérieure.
Entrainée par l'esprit révolutionnaire, elle y avait suivi une voie aussi
funeste que dans le gouvernement intérieur. Elle attrait pu, avant de se
retirer, donner à la France républicaine une paix glorieuse ; au contraire
elle continua à ouvrir un cours indéfini à la guerre. Le
comité de salut public, loin d'être encouragé, par les traitée qu'il avait
sagement négociés et conclus, à concevoir la pensée d'une pacification générale
n'y vit qu'un moyen de plus pour conquérir de vastes territoires, et pour
établir la domination de la République française sur toute l'Europe. Enivré
par d'éclatantes victoires et par de faciles invasions ; cédant à
l'entraînement de l'orgueil national, il proclama et fit reconnaitre comme un
principe et une nécessité, que la France, devait avoir pour limite le Rhin et
l'Escaut, qu'elle devait être entourée de paya soumis tison influence. Les
guerres du XVIIIe siècle avaient pu se terminer par quelques agrandissements
de territoire, par la perte ou l'acquisition de quelques colonies : mais
l'équilibre européen n'avait pas été dérangé la prééminence d'un État sur
tous les autres ne s'était pas établie. Louis XIV, pour avoir eu cette
prétention, avait uni toute l'Europe contre lui. Rien de pareil ne s'était
passé depuis la guerre de la succession. Le premier partage de la Pologne
avait donné un funeste exemple ; mais comme trois puissances avaient été, en
même temps, coupables de cet attentat au droit européen, la balance
subsistait encore. Il n'en était pas ainsi de l'ambition des gouvernements
révolutionnaires ; ils prétendaient établir tout un nouveau système de
politique internationale. D'abord ils avaient voulu bouleverser l'intérieur
des États, leur donner des institutions, y changer l'ordre social :
maintenant ils n'espéraient plus en agir ainsi avec l'univers entier, mais
après avoir étendu les frontières, ils avaient le projet de les couvrir par des
républiques ou par des princes recevant leur investiture de la France
victorieuse ; c'était dire que la Révolution et Mut gouvernement procréé par
elle, ne pouvait trouver et garder sa place que dans une Europe renouvelée e.
ce devait donc être une guerre à mort ; car la paix imposée à de telles
conditions était tout au plus une trêve. La
Prusse, en se prêtant à de tels desseins, en espérant y trouver un avantage,
semblait rendre leur exécution plus facile. L'Autriche, liée presque
indissolublement avec l'Angleterre, soumise à son influence et sollicitant
ses subsides, songeait toutefois à ses intérêts particuliers. On aurait pu
conclure avec elle une transaction qui aurait achevé l'anéantissement de la
coalition. Elle était dès longtemps résignée à perdre la Belgique, mais elle
voulait un équivalent : la Bavière ou un agrandissement considérable en
Italie. Mais elle ne pouvait pas se prêter, aussi volontiers que le roi de
Prusse, au remaniement de tous les États allemands, à la sécularisation des
principautés ecclésiastiques, en un mot à la destruction de l'empire
germanique. Alors la rivalité de la Prusse et de l'Autriche prit un caractère
d'hostilité dont la politique du comité de salut public profita. Les princes
allemands avaient été entrainés à la guerre malgré eux ; l'Autriche ne
pouvait pas leur procurer la paix ; le roi de Prusse se faisait leur
médiateur auprès de la France, stipulait leur neutralité, garantissait leur
territoire de l'occupation militaire ; de sorte que leurs contingents étaient
retirés des armées autrichiennes. Avant
que le cabinet de Vienne eût la certitude qu'il lui était impossible de
traiter avec le comité de salut public, plusieurs mois s'écoulèrent en
missions occultes, en propositions inofficielles, en réponses vagues qui ne
ressemblaient pas toujours à des refus. Il y eut un moment où M. Pitt
lui-même crut à la possibilité de traiter ; mais bientôt Sieyès revint
d'Amsterdam, où il avait présidé à l'inauguration d'une république
démocratique, et conclu un traité d'alliance. Du haut de la tribune de la
Convention il parla en ces termes : — « La réunion des deux républiques
française et batave annonce déjà au monde que la tyrannie britannique va
bientôt faire place à la liberté des mers, que nous avons conquise. »
Ainsi M. Pitt retrouva la conviction que la paix était impossible avec la
France révolutionnaire. L'état de désordre et d'anarchie où elle semblait
être, les dangers où la Convention était exposée entre les séditions dos
Jacobins et les ardeurs de la réaction, inclinèrent le ministère anglais à
prêter l'oreille aux espérances illusoires des émigrés. Alors fut tentée
l'expédition de Quiberon ; un subside fut accordé à l'Autriche, pour qu'elle
prit à sa solde l'armée de Condé. Toutes
les tentatives de négociations n'avaient pas encore cessé de la part de
l'Autriche ; le comité de salut public ne se prononçait pas de manière à les
décourager entièrement. M. de Hardenberg conférait à Bâle avec M. Barthélemy
pour arriver à un traité, non point avec tel ou tel État d'Allemagne, mais
arec le corps germanique, ce qui pouvait comprendre l'empereur. Au
milieu d'août, Rewbell arriva à Bêle, et après deux conférences avec M. de
Hardenberg, il lui notifia avec sa rudesse accoutumée et du ton le plus
absolu, que la France ne rendrait ni à aucune puis-sauce, ni à l'empire
germanique, ses conquêtes entre le Rhin et la Mente ; « qu'il lui fallait la
barrière insurmontable du Rhin qui avait pendant six cents ans empêché
l'empire romain d'être englouti par les barbares... ce serait d'ailleurs...
donner un établissement sur le seuil de notre porte. Le gouvernement français
ne veut pas non plus permettre au roi de Prusse de s'établir entre le Rhin et
la Meuse, ce qui lui procurerait le moyen d'entretenir des forces
considérables sur notre frontière, de fomenter des troubles en Hollande et de
l'envahir. Le gouvernement français ne se départira point du principe que la
limite du Rhin est indispensablement nécessaire à la sûreté de la France. » Cette
réponse formelle entraînait le renouvellement de la guerre avec l'Autriche.
L'espérance de la paix, le désir d'obtenir par des arrangements amiables les
compensations qu'il souhaitait, avaient engagé le gouvernement autrichien à
suspendre toutes les opérations militaires. Deux armées autrichiennes
occupaient la rive droite du Rhin Clairfayt commandait depuis Manheim jusqu'à
Düsseldorf, et défendait Mayence que les Français assiégeaient par la rive
gauche ; l'autre armée s'étendait de Manheim à Bide ; elle était commandée
par Würmser. L'armée
de Sambre-M-Meuse, sous les ordres de Jourdan, était opposée à Clairfayt, le
Rhin entre eux deux. Pichegru, que le comité avait placé à la tête de l'armée
du Rhin, était en face de Würmser. Ce fut
à ce moment que Pichegru entra en relation avec les émigrés. Deux hommes, qui
ont été mêlée à toutes les intrigues et à tous les projets de conspiration,
sans que jamais aucun de ceux qu'ils ont conçue ait eu le moindre résultat le
comte de Montgaillard qui servit alternativement et peut-être en même temps
les diverses polices et les conspirateurs ; et Fauche-Borel, qui semble avoir
eu un dévouement véritable et un zèle de subalterne, furent les
intermédiaires entre le prince de Condé et le général Pichegru. Ils ont l'un
et l'autre écrit le récit de cette honteuse négociation, non pas avec les
mêmes détails, ni dans Ve même esprit, mais les circonstances principales ne
sont point différentes. Pichegru proposa au prince de Condé de faire passer
le Rhin à une colonne française qui se réunirait au corps des émigrés ; puis
ils reviendraient réunis ensemble proclamer le gouvernement royal. Il donnait
pour certain que toute son armée serait entraînée dans ce mouvement, que les
places fortes ouvriraient leurs portes ; on marcherait à grandes journées sur
Paris avec le renfort de quelques bataillons autrichiens, s'ils étaient
nécessaires. Les
indécisions et les méfiances du prince, son embarras d'avoir à traiter avec
un général républicain ; le désir de prendre un rôle plus important et de
trouver une occasion de gloire militaire ; l'inquiétude de son entourage qui
ne voulait de contre-révolution que si elle était complète et sans
concessions ; la volonté obstinée des Autrichiens qui ne consentaient à
servir ce projet qu'à la condition d'occuper Strasbourg et Huningue ;
l'argent donné par M. Wickham, l'envoyé anglais ; la froide fermeté de Pichegru
à ne point changer le seul plan dont il regardait le succès comme probable ;
en résumé, l'impossibilité de prendre une résolution et de rien risque, tel
était l'épisode qui se passait sur les bords du Rhin, pendant que les mêmes
incertitudes, la même impuissance de résoudre et d'agir se manifestaient à l’île
d'Yeu. Ces
vains pourparlers se continuèrent longtemps et ne furent découverts que
beaucoup plus tard. Les comités et les républicains qui dénonçaient sans
cesse des conspirations imaginées par leur inquiète méfiance ou racontées à
leur crédulité, en les attribuant aux orateurs des sections de Paris, ne
savaient pas que le général le plus empressé à faire accepter la constitution
et crier e Vive la République ! les vendait au chef de l'armée des émigrés. Rien ne
pouvant être conclu, Pichegru ne changeait aucunement de conduite. Nul
mouvement militaire, nulle relation avec la politique intérieure ne
décelaient les pensées de trahison qui le préoccupaient. Il avait toujours
été grave et silencieux ; an physionomie prit alors une expression sombre et
triste. Jamais il n'avait été confiant ni communicatif avec son état-major ce
les généraux qui servaient sous ses ordres ; toutefois il demandait
auparavant des informations, il écoutait des con-mils et savait les mettre à
profit. Maintenant il s'enveloppait donc une complète taciturnité i ainsi les
opérations militaires étaient moins bien combinées, et surtout exécutées avec
moins d'élan et moins d'ensemble[38]. Les
armées françaises étaient restées aussi inactives sur la rive gauche, que les
Autrichiens sur la rive droite. Il y avait eu seulement quelques combats,
autour de Mayence ; puis la reddition de Luxembourg après un blocus de sept
mois avait rendu disponible l'armée de Sambre-et-Meuse. Jourdan pouvait
maintenant s'étendre jusqu'à Mayence et combiner ses mouvements avec Pichegru
qui réunissait sous son commandement les deux armées du Rhin et de Rhin-et-Moselle. Le
comité de salut public s'étant résolu à continuer la guerre contre l'Autriche
et à ne traiter qu'avec des ennemis vaincus et soumis, voulut commencer tout
aussitôt une campagne agressive : l'ordre fut donné aux deux armées de passer
le Rhin. C'était une entreprise difficile. A aucune époque le gouvernement
n'avait laissé les armées dans un pareil dénuement ; elles manquaient de
tout. Le désordre des finances était devenu tel qu'on ne savait comment
pourvoir à aucune dépense. La dépréciation des assignats faisait de si
rapides progrès que toutes les transactions commerciales étaient devenues
difficiles et hasardeuses. Ni le vendeur, ni l'acheteur ne savaient au moment
où le marché se concluait quelle était la valeur réelle de la monnaie que
l'un donnerait et que l'autre recevrait. Le moindre délai dans le payement
changeait les conditions du marché, tant l'assignat avait perdu de valeur
pendent cet intervalle. Comme l'administration conventionnelle n'employait
d'autre moyen de sortir d'embarras que d'émettre encore des assignats, cette
détresse croissait par une progression effrayante. Cambon imprimait que
pendant les seize mois où il avait dirigé l'administration des finances, les
dépenses s'étaient élevées à trois milliards, tandis que depuis dix mois on
avait dépensé vingt-trois milliards. L'étal
des finances et la détresse de l'administration militaire auraient dû
détourner le gouvernement d'entreprendre une guerre active. Déjà au mois de
mai, à l'époque où l'on aurait pu entrer en campagne, les deux généraux
s'étaient judicieusement opposes au projet de passer le Rhin et avaient lutté
contre les instructions env4ées par Aubry et Letourneur, alors chargés de la
correspondance militaire. Leurs représentations avaient contribué à la
temporisation du comité de salut public et aux essais de négociations. Mais
lorsqu'an mois d'août toute idée de traiter eut été repoussée, les hommes du
gouvernement n'écoutèrent plus aucune objection. La minorité qui, dans le
comité, repoussait cette politique belliqueuse, représenta vainement que
jamais, de l'aveu des généraux, les armées n'avaient été plus mal munies de
ce qui était nécessaire pour commencer une telle entreprise ; ces sages
observations ne furent pas accueillies ; elles étaient présentées timidement.
Penser à la paix et différer le passage du Rhin, c'était ne pas être
patriote. Le 7
septembre, Jourdan passa le fleuve en face de Düsseldorf, puis battit
l'ennemi et s'empara de la ville. Quinze jours après, Manheim se rendit à
Pichegru, qui pouvait maintenant communiquer d'une rive à l'autre ; mais
n'ayant point dirigé des forces suffisantes sur Philipsbourg, il exposa la
division Dufour à un échec où le général fut fait prisonnier. Ainsi le succès
de l'armée du Rhin se borna à l'occupation de Manheim. Le
premier but de cette campagne était le siège de Mayence qui depuis le passage
du Rhin pouvait être investie et attaquée sur les deux rives. Kléber
commandait les troupes assiégeantes. Pendant
ce temps, le général Clairfayt qui s'était retiré devant l'armée de
Sambre-et-Meuse en remontant la rive droite, avait fait sa jonction avec
Wurmser ; ils avaient concentré leurs forces sur le Rhin entre Mayence et Manheim. Les
nouveaux triomphes des armées françaises célébrés à la tribune de la
Convention avaient exalté de plus en plus les partisans nombreux de la guerre
et des conquêtes. L'orgueil national n'en était ému ; en touchant cette
fibre, ils étaient assurés d'avoir l'appui de l'opinion publique et la
majorité de l'Assemblée. Ce fut
sous cette impression que le 24 septembre 1795, Merlin de Douai proposa, au
nom du comité de salut public, un décret qui confirmait les décrets
précédemment rendus en 1793 après la première invasion de la Belgique,
lorsque la Convention avait déclaré la réunion à la France, de la Flandre
autrichienne, du Brabant et du pays de Liège. Le nouveau décret prononçait en
outre la réunion du Limbourg, du Luxembourg et des villes d'Ypres, Namur,
Tournay, Gand et Mous. On
avait déjà fait arriver un grand nombre de pétitions, d'adresses et de
députations qui annonçaient que le vœu des habitants de ces provinces était
de les voir incorporées à la France. Des journaux, des brochures avaient
demandé cette réunion, sans mettre en doute que la Convention pût hésiter un
moment. Des discoure et des motions avaient même été entendus la tribune pour
célébrer d'avance cette grande et glorieuse détermination. Aussi
plusieurs voix demandaient qu'on votât sur-le-champ et sans discussion.
Lesage d'Eure-et-Loir et Lanjuinais réclamèrent plus de réflexion et de
sagesse, lorsqu'il s'agissait d'éloigner le moment où la paix pourrait être
conclue ; lorsqu'on devait peser et l'avantage de la France et l'intérêt bien
entendu des populations que l'on voulait absorber. La discussion fut ajournée
à trois jours. Merlin
avait fort insisté sur les décrets de 1793 et sur l'opinion des provinces
belges exprimée, disait-il, en toute liberté, quoi que Dumouriez en eût dit
alors. Il nommait ces décrets un contrat obligatoire. Il parla contre l'idée
assez répandue de constituer ces provinces en État libre et indépendant ; il
appelait cette proposition machiavélique et inspirée par la politique
anglaise ; il traita aussi la question d'une réunion de la Belgique et des
provinces hollandaises en un seul État. Merlin
examinait quelles difficultés cette détermination pourrait apporter à des
négociations et à la conclusion de la paix. — « Ce
n'est pas, disait-il, pour rentrer honteusement dans nos anciennes limites,
que les armées républicaines vont aujourd'hui, avec tant d'audace, chercher
et anéantir au-delà de ce fleuve redoutable les derniers ennemis de notre
liberté. « Attendrons-nous,
pour effectuer une réunion votée et décrétée il y e trois ans, qu'il ait plu
à la maison d'Autriche de la sanctionner ? « Il
n'y a pas de voie plus courte et plus efficace pour dérouter et pour rompre
les chicanes diplomatiques, pour prévenir les longueurs des négociations. » Le
rapporteur faisait aussi valoir l'intérêt des finances et la nécessité de ne
pas diminuer le gage des assignats, en renonçant aux biens confisqués dans la
Belgique. Harmand,
de la Meuse, fit un discours très-sensé, et qui, dans la circonstance, était
courageux. — « La
Convention peut-elle se persuader que les puissances de l'Europe resteront
tranquilles spectatrices de ce prodigieux accroissement de puissance ? La
maison d'Autriche est-elle tellement épuisée qu'elle soit hors d'état de
résister encore ? Ne pourra-t-elle pas vous susciter de nouveaux ennemis ?
Quoi ! dira-t-on, si une république encore à son berceau pousse aussi loin
ses prétentions ambitieuses, que sera-ce donc quand un gouvernement stable
lui aura donné une puissance plus grande ? « Quoi
! c'est lorsque vous traitez de la paix que vous indisposez les puissances
par des vues ambitieuses I N'est-ce pas le moyen de rompre tantes
négociations on de ne faire qu'une fausse paix ? » L'orateur
excita de vives colères lorsqu'il rapporta ce que Merlin et Tallien nièrent,
et ce qui était pourtant exactement vrai c'est que la paix était possible
lors de la retraite des Prussiens après Valmy en 4792, et que si les hommes
qui croyaient alors fonder la République l'avaient voulu, ils auraient
épargné à la France une guerre dont la fin ne pouvait pas être encore prévue. Lesage
d'Eure-et-Loir parla aussi avec raison et avec sagesse. Il s'attendait à être
entendu avec défaveur ; il demanda que la discussion des intérêts de la
France ne fût point troublée par des injures et des calomnies, et qu'on ne
repoussât point des opinions dictées par l'amour de la patrie en criant :
Agent de Pitt et Cobourg. Il
n'obtint pas d'abord les égards et l'attention qu'il sollicitait. On ne
voulait pas lui laisser dire que l'acquisition d'un territoire n'avait la
sanction du droit que par les traites. Il fut interrompu bruyamment lorsqu'il
ajoutait — « Devant la justice et la raison, la puissance des
baïonnettes n'est rien. « L'état
de guerre est un état de violence : il doit finir. Il faudra toujours
que le gouvernement français en vienne à négocier avec la maison d'Autriche.
Ce n'est point par obéissance à vos décrets qu'elle renoncera à la Belgique.
En décrétant cette réunion, vous renouvelez la déclaration de guerre, et rien
de plus. « Mais
la victoire distribue quelquefois ses lauriers au huard ; elle est
inconstante, et la France, comme ses voisins, est lasse de la guerre... Ne
nous déshonorons point par des actes ridicules. Attendons l'heure de la paix
a sonné ; laissez la diplomatie discuter nos intérêts. Vous allez avoir un
gouvernement ; il saura vos ressources militaires et celles de vos ennemis ;
il saura ce que vous pouvez espérer ou craindre ; il se déterminera d'après
des circonstances et des motifs qui ne doivent pas être ici l'objet d'une
discussion publique. Le gouvernement seul peut conduire les relations
extérieures avec connaissance ; lui seul peut négocier et traiter. La
représentation nationale sera ensuite appelée à approuver ou rejeter. « Défions-nous
des séductions de l'ambition ; elle a détruit des nations et renversé des
empires. Le génie utilitaire de Rome planta ses aigles victorieuses jusqu'aux
extrémités du monde connu. Ses triomphes devinrent le signal de sa défaite,
et sa propre grandeur lui fut plus funeste que la vaillance des barbares.
Toute l'histoire dépose contre les ambitieux. « Un
État peut donc s'affaiblir en s'agrandissant ; mais combien les dangers
augmentent lorsque les populations conquises repoussent de toute leur force
morale des dominateurs imprudents. « Vous
dites que les Belges ont voté leur réunion à la France et que la République a
accepté leurs vœux. Mais ne devez-vous pas savoir la manière cruellement
révolutionnaire dont ce vœu a été commandé ? C'est là qu'ont été faits les
premiers mais du terrorisme et de la morale révolutionnaire ; c'est là que
Danton, Lacroix et autres ont développé leur talent pour les vols, les
concussions et les assassinats ; précurseurs des proconsuls qui depuis furent
envoyée dans les départements et aux armées. Et l'on ose nous rappeler ce
temps, qu'on devrait nous faire oublier ! ce temps où rien n'était approuvé
s'il n'était proposé par les Marat, les Danton, les Robespierre ; temps où la
Montagne arrachait les votes à coups de sabre et décrétait avant d'avoir
pensé. « Les
Belges ne veulent ni de vous, ni de la maison d'Autriche. Ils souhaitent leur
affranchissement, et détestent la révolution que vous voulez implanter chez
eux. Lorsque la Belgique fut évacuée, les Français étaient assassinés dans
les rues de Bruxelles ; vos représentants étaient méprisés, votre régime
abhorré. » L'orateur
entrait ensuite dans de longs détails pour prouver que la frontière ainsi
étendue serait plus difficile à défendre et exigerait une nouvelle ligne de
places fortifiées. Il finissait en proposant d'accélérer les négociations
pour la paix et de poser comme conditions l'indépendance des provinces
situées entre Rhin et Meuse ; la cession d'Anvers aux Hollandais, qui
donneraient en échange à la Belgique la Flandre hollandaise, et la réunion à
la Franco de Nieuport, Courtray, Menin, Tournay, Mons et Charleroi. Harmand
et Lesage furent les seuls qui résistèrent à l'entraînement général.
Cependant la discussion se prolongea et prit un caractère de gravité et de convenanre.
Eschasseriaux, Roberjot, Lefebvre de Nantes parlèrent dans le même sens que
le rapporteur. On attendait un discours de Boissy d'Anglas, qui renonça à la
parole ; mais il fit imprimer son opinion ; qui était favorable à la réunion. Merlin
de Douai résuma la discussion, et termina par une phrase peu digne d'un orateur
ordinairement sérieux : — « Coupez les ongles au léopard ; abattez au
moins une des têtes de l'aigle, si vous voulez que le coq puisse dormir
tranquille. » Le
projet, qui avait été discuté au milieu de l'agitation de Paris et des actes
séditieux des sections, fut voté quatre jours avant le 13 vendémiaire. Une
semaine après ce vote la position des armées n'était déjà plus la même.
Jourdan avait pris position entre Mayence et Manheim ; il se trouva en face
de Clairfayt qui, ayant fait sa jonction avec Wormser, avait maintenant des
forces considérables. Un mouvement de l'armée autrichienne fit juger au
général français qu'il courait le risque d'être tourné. Il avait compté que
la neutralité d'un territoire où il appuyait sa gauche serait respectée et
qu'il était en sûreté de ce côté. Les Autrichiens prétendaient que lui-même,
au passage du RIIM, avait traversé un territoire neutre. Ce prétexte leur
suffit pour opérer un mouvement qui compromettait l'armée de Jourdan ; il se
décida aussitôt à la retraite. Ce mouvement fut si précipité que les bagages
de l'armée embourbés dans de mauvais chemins tombèrent en partie entre les
mains de l'ennemi. La
division française qui assiégeait Cassel, tête de pont de Mayence, sur la
rive droite, n'ayant plus la possibilité d'être appuyée et secourue par
Jourdan, se hâta de repasser le fleuve, abandonnant les lignes de
circonvallation. Les divisions qui faisaient le siège sur la rive gauche ne
se trouvaient pas non plus en force pour soutenir l'attaque de Clairfayt.
N'ayant plus Jourdan à combattre, il fut possible au général autrichien
d'entrer dans la place et de déboucher avec toute son armée sur la rive gauche.
Alors Pichegru fut contraint à convertir le siège en blocus, et l'on commença
à évacuer l'artillerie dont les lignes étaient armées. Les représentants en
mission qui continuaient à ne douter de rien, s'opposèrent à celte mesure de
prudence. L'armée manquait de moyens de transport. Presque toute son
artillerie n'était plus attelée ; les chevaux étaient morts de faim et de
froid. Le 25
octobre[39], Clairfayt sortit de Mayence
avec des forces considérables et attaqua les lignes françaises. Après une
défense opiniâtre elles furent emportées. Toute l'artillerie tomba au pouvoir
des Autrichiens, et Pichegru replia son armée de manière à défendre Manheim.
Pendant ce temps Jourdan avait ramené l'armée de Sambre-et-Meuse sur le bas
Rhin. Ainsi
au moment même où la Convention faisait place au nouveau gouvernement, les
opérations militaires que le comité de salut public avaient ordonnées, malgré
les représentations des deux généraux en chef, avaient complétement échoué ;
les armées avaient repassé le Rhin. Le dénuement complet où elles étaient
laissées avait contribué pour beaucoup aux échecs qu'elles osaient éprouvés.
L'armée du Rhin était commandée par un général qui n'attendait pour accomplir
sa trahison que le moment où il serait certain d'y réussir. Telle était la
situation militaire que la Convention léguait à la République directoriale. Mais un
plus funeste héritage, ce fut la politique qu'elle venait d'adopter et qui
devait avoir une longue durée. Elle avait repoussé les chances d'une
négociation qui aurait terminé la guerre avec honneur et même avec éclat ;
qui pouvait même donner la frontière tant désirée ; qui eût placé la
République dans une position forte et compatible avec l'équilibre européen.
Dans son enivrement d'orgueil démocratique, dans son désir d'établir sur
l'Europe la domination de la France révolutionnaire, le gouvernement
conventionnel n'avait admis d'autre base de traités qu'une paix dure, imposée
par un vainqueur inexorable s conséquemment une de ces paix qui renferment en
article secret l'espoir de la revanche et de la vengeance. Cette
politique sans prévoyance renfermait vingt années de guerre ; elle devait,
après tant et de ri merveilleux triomphes, avoir pour dernier terme la perte
de toutes les conquêtes, dont il ne nous est resté que la gloire, et la
restauration monarchique que les révolutionnaires redoutaient plus encore que
nos désastres. FIN DU SIXIÈME ET DERNIER VOLUME
|
[1]
5 juin 1795.
[2]
Les Mémoires du duc de Montpensier disent quatre-vingts ; d'autres
documents portent à deux cents le nombre des victimes. La liste officielle
porte quatre-vingt-six noms.
[3]
Durand Maillane dit trente ou quarante. Les procès-verbaux officiels en nomment
vingt-quatre pour le premier massacre, vingt-trois pour le second.
[4]
1er prairial.
[5]
Loi du 30 prairial (18 juin 1795).
[6]
Loi du 30 prairial (18 juin 1795).
[7]
Lacretelle, Dix années d'épreuves.
[8]
Près de Fougères (Ille-et-Vilaine).
[9]
Notes de M. Auvynet.
[10]
Notes de M. Auvynet.
[11]
8 septembre 1794.
[12]
Séance du 16 floréal an III. — Moniteur.
[13]
Le général Custine.
[14]
Des Quatre-Nations.
[15]
23 septembre 1795.
[16]
12 octobre 1795.
[17]
Réal, Essai sur le 13 vendémiaire.
[18]
25 octobre.
[19]
6 novembre.
[20]
2 octobre.
[21]
Réal, Essai sur le 13 vendémiaire.
[22]
Depuis l'Odéon.
[23]
Réal, Essai sur le 13 vendémiaire.
[24]
Réal, Essai sur le 13 vendémiaire.
[25]
Mémoires de Danican.
[26]
Lettre de Hoche.
[27]
Mémoires de Bourrienne, an IV, 29 fructidor ; cette date est évidemment
inexacte, ce doit être : an III.
[28]
Mémoires de M. Fain : L'heure à laquelle le général Bonaparte fut
officiellement nommé commandant en second est indiquée différemment dans la
plupart des documents. — Les Mémoires écrits par M. de Montholon disent
qu'au milieu d'une séance de la Convention, où Napoléon était présent, il
arrangea, avec quelques représentent, que Barras serait général en chef et lui
commandant en second. — La note autographe imprimée dans les Mémoires de Bourrienne
dit qu'il fut appelé à cinq heures du matin. M. Fain, témoin oculaire, dit que
le général Bonaparte avait pendant toute la nuit expédié des ordres au nom de
Barras. L'auteur de cette histoire a entendu raconter au général Junot que le
matin du 13, le général Bonaparte ne savait pas encore sa nomination de commandant
en second.
[29]
Note du général Bonaparte imprimée dans les Mémoires de Bourrienne.
[30]
Au coin de le rue Castiglione.
[31]
Cette place était alors beaucoup moins étendue qu'elle ne l'a été depuis.
[32]
La rue d'Alger a été ouverte sur l'emplacement de l'hôtel de Noailles.
[33]
Le 15 octobre.
[34]
23 octobre.
[35]
23 octobre.
[36]
27 octobre.
[37]
Notes de M. Benjamin Constant.
[38]
Mémoires du maréchal Saint-Cyr.
[39]
7 brumaire.