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Pendant
les derniers jours de l'Assemblée législative, avant qu'elle eût fait place à
la Convention nationale, le désordre toujours croissant, l'abolition de toute
loi, l'absence de toute autorité régulière avaient jeté l'effroi parmi les
Girondins. Avertis par la nécessité de leur défense personnelle, ils avaient
été conduits à prendre fait et cause pour l'humanité et pour la préservation
de la société. Vergniaud avait attaqué avec énergie les hommes de la commune
et du 2 septembre. Une adresse aux Français, adoptée dans l'avant-dernière
séance, avait signalé les perfides agitateurs qui provoquaient les fureurs
populaires contre des représentants de la nation ; elle dénonçait un système
de désordre et d'assassinat qui souillait la révolution française et détruisait
l'ordre social. Les
deux partis révolutionnaires se retrouvaient en présence dans la Convention.
Leur querelle devait être vidée. A qui resterait la domination ? — C'était
une question préalable à tout établissement d'un gouvernement régulier, à
toute constitution. Il y
avait rivalité incompatible entre les hommes ; elle se traduisit en une
différence antipathique entre les projets et les principes. Beaucoup de
républicains sincères arrivaient de leur province dans l'espoir d'assurer la
liberté et l'ordre public. Ils croyaient avoir à s'occuper de la défense du
territoire et à terminer la Révolution ; ils se flattaient de fonder un
gouvernement dont le nom plaisait au vulgaire de la démocratie. Ils
s'affligeaient donc et surtout s'effrayaient d'avoir, au lieu de pourvoir aux
intérêts du pays, à se prononcer entre deux partis mortellement ennemis. « Vous
vous trompez beaucoup, leur disait Robespierre, si vous croyez la Révolution
finie. » Et il ajoutait que se ranger avec le parti qui avait le plus
d'énergie et de force contre les ennemis de la liberté, était la
détermination la plus sûre. La
première discussion s'engagea sur le renouvellement des autorités
administratives. La municipalité d'Orléans avait été destituée par un
rassemblement séditieux ; elle n'avait pas voulu se soumettre à une illégale
violence. Enfermée à l'hôtel de ville, elle avait tenté de résister. « Il
faut faire justice au peuple pour qu'il ne se la fasse pas lui-même, s'écria
Danton. On ne doit pas hésiter à frapper des magistrats qui compromettent la
tranquillité publique, en ne cédant pas à la volonté populaire. » Alors
il fut demandé que toutes les administrations fussent renouvelées ; elles
étaient, disait-on, gangrenées de royalisme ; elles avaient été corrompues
par la cour. C'étaient surtout les administrateurs de département qu'on
accusait ; en effet, ils avaient été généralement élus parmi les hommes
notables du pays. Le
renouvellement de tous les tribunaux fut aussi proposé. C'était, selon la
pensée de presque tous les conventionnels, une indispensable conséquence de
la dernière révolution. Billaud-Varennes
commença à déclarer une des volontés de son parti. Il demanda, non point la
réélection des juges, mais la suppression de tous les tribunaux. « Ils n'ont
été jusqu'ici, disait-il, qu'une source de désordre. Ils perpétuent la
division dans les familles. Des experts doivent être arbitres de tous les
différends. Prenez des mesures dignes des circonstances, si vous voulez
frapper de grands coups. La Convention ne doit pas perdre un moment pour
détruire une institution essentiellement vicieuse. » Quant à la justice
criminelle, Billaud-Varennes pensait qu'elle ne pouvait être rendue mieux que
par le peuple. Il
allait trop loin et trop vite ; on voulut le rappeler à l'ordre. L'Assemblée
prescrivit seulement la réélection des juges ; mais la question se
reproduisit sous une autre forme. La
constitution de 1791 avait imposé de certaines conditions de capacité pour
être éligible aux emplois judiciaires. Tallien, qui alors appartenait à la
même école que Billaud, proposa que tout citoyen quelconque pût être élu
juge. Un Américain qu'on avait fait citoyen français, que le parti
révolutionnaire avait recommandé aux élections et qui avait été envoyé à la
Convention par quatre départements, remarqua qu'il était impossible dans
l'état actuel de la législation de faire exercer la justice par des hommes
qui n'auraient point la connaissance des lois. Thomas Payne avait une sorte
d'autorité doctrinale parmi les exaltés. Danton déclara qu'il ne fallait pas
abolir les conditions de capacité, mais les étendre. « Les hommes de loi sont
tous d'une aristocratie révoltante. Il ne faut pas forcer le peuple à choisir
parmi ces hommes. Il conviendrait de les exclure. Si le peuple ne peut
choisir à son gré, il aura le droit de s'insurger contre des hommes entachés
d'aristocratie. Le peuple ne veut point de ses ennemis pour les emplois
publics. Laissez-le choisir ses amis. La justice doit se rendre par les
simples lois de la raison. » Un
ancien membre de l'Assemblée constituante, Chasset, réfuta avec énergie ces
déclamations vides de sens et ne craignit pas de signaler ces continuelles
flagorneries adressées au peuple pour le tromper et le conduire à remettre
son sort à l'arbitraire des hommes qui usurpaient l'autorité. La
discussion continua, et l'on vit, dès le début de la Convention, se
manifester les deux ordres d'opinions ; les uns se proposaient de former une
société nouvelle ; les autres cherchaient à la maintenir et à la régler au
point où ils l'avaient mise. Lanjuinais
et Vergniaud réussirent difficilement à être écoutés. La majorité savait bien
que l'éligibilité sans conditions était peu raisonnable, mais elle n'osait
pas se mettre en opposition directe avec Danton et ses amis. Elle vota le
principe et renvoya le mode d'exécution à une commission. Cette façon de
procéder annonçait une assemblée timide et incertaine. Les
partis se mettaient ainsi en évidente hostilité. En même temps les
circonstances étaient graves et urgentes. La Convention ne pouvait employer
les séances à examiner des doctrines et des principes. D'ailleurs en de tels
moments, il ne peut y avoir de libres et véritables discussions. Depuis le 10
août l'opinion des vainqueurs faisait loi. Les
projets des révolutionnaires passionnés étaient plus explicitement présentés
à la tribune des Jacobins. Cette société avait été toute-puissante pendant
l'Assemblée législative. C'était là que les orateurs avaient préparé
l'opinion pour le 10 août ; c'était là que les conspirateurs en avaient
décidé l'exécution. Après avoir accompli cette révolution, la société
jacobine se trouva inutile et oisive. Ses membres les plus actifs et les plus
importants siégeaient à la commune et y exerçaient un terrible pouvoir. Le
conseil général était une assemblée et délibérait en public. Danton régnait
dans le pouvoir exécutif. La législature obéissait docilement. Ainsi aucun
intérêt n'animait les séances des Jacobins. Ils ne furent même pour rien, du
moins par voie délibérative, dans les massacres de septembre. Dès les
premiers jours de la Convention, ils s'aperçurent de leur décadence et
témoignèrent quelque étonnement de se voir négligés et abandonnés par la
plupart des représentants du peuple. Les Girondins ne s'y seraient pas sentis
sur leur terrain et avaient cessé d'y venir ; ils croyaient avoir mieux à
faire en augmentant leur renommée et leur influence à la tribune de
l'Assemblée nationale. A ce moment, les hommes principaux des Jacobins
étaient Chabot, Billaud-Varennes, Tallien, Collot d'Herbois. Bientôt ils
recrutèrent, pour la société, un grand nombre des nouveaux représentants, qui
connaissaient mal ces hommes de sang. La plupart avaient été élus par
l'influence des sociétés affiliées aux Jacobins, et venaient naturellement
prendre place dans la société mère. Robespierre tarda peu à y reprendre son
rôle, et vint y chercher une popularité, qui devait lui servir à dominer la
Convention. Les
idées politiques des révolutionnaires exaltés étaient donc exposées aux
Jacobins sans réserve et sans contradiction ; ils voulaient tout détruire, et
s'offensaient pourtant d'être appelés désorganisateurs. La
suppression des tribunaux, remplacés par une justice arbitrale, était en
première ligne dans leurs projets. Puis il fallait nationaliser l'armée, et
pour cela supprimer les régiments, dont les colonels étaient la crème de
l'aristocratie ; diviser l'armée par bataillons, et faire élire les officiers
par les soldats. L'entretien
du culte et de ses ministres, laissé à la charge des fidèles de chaque
religion, était encore un point essentiel. L'État ne devait connaître d'autre
religion que la loi. Pour l'établir, il fallait que tous les dimanches, après
les cérémonies du culte, lecture fût faite au peuple des opérations de la
législature ; alors s'ouvrirait la discussion ; le peuple voterait par oui ou
par non. Et, certes, pas un individu ne serait tenté d'enfreindre une loi
reconnue bonne par la majorité du peuple. Ces
rêveries conçues en haine de la société étaient surtout débitées par Chabot,
l'ancien capucin. Collot d'Herbois, un des hommes les plus stupides, les plus
grossiers et les plus féroces qui se soient fait un renom révolutionnaire,
ajoutait, entre autres folies, l'admission des femmes aux emplois publics et
à la vie politique ; il avait emprunté cette idée au philosophe Condorcet. Ce même
Collot se plaignait des conventionnels qui ne se rendaient point aux séances
de la société, et les invitait à y être exacts afin de manipuler les lois à
la manière jacobine. « Quiconque, disait-il, est infidèle aux Jacobins, sera
infidèle à la république. » C'était un moyen assuré de recruter beaucoup de
membres de la Convention. Dès la
troisième séance de la nouvelle assemblée nationale, la guerre éclata entre
les deux partis, et l'on put voir déjà qu'ils combattaient pour une question
de vie et de mort. Depuis le 2 septembre, depuis qu'on s'était incliné
respectueusement devant les massacres qu'on appelait les vengeances du
peuple, il ne se passait point de jour sans que le gouvernement fût informé
de quelque assassinat commis publiquement par des séditieux, s'autorisant de
leurs opinions républicaines. La veille encore, Billaud-Varennes avait donné
lecture de la lettre d'un commissaire extraordinaire, qui écrivait de Châlons
: « Le peuple, je ne sais pourquoi, a arrêté un sieur Limonier,
lieutenant-colonel. On a trouvé sur lui des papiers qui annonçaient son
intelligence avec les émigrés. Le peuple en a fait justice sur-le-champ ; son
corps a été jeté dans un bras de la Marne, sa tête dans un autre. » Le
ministre de l'intérieur donna le lendemain d'autres détails. Le désordre
avait été si grand, que les autorités avaient été menacées, et que le
procureur général du département était en fuite. « Il
est temps d'élever des échafauds pour les assassins, s'écria Kersaint ; il
est temps d'en élever pour ceux qui provoquent à l'assassinat. Sans doute vos
cœurs ont frémi d'indignation à l'idée de ces scènes d'horreur dont on veut
déshonorer le nom français : c'est le dernier complot de nos ennemis. Il y a
peut-être quelque courage à s'élever, ici, contre les assassins. » Il proposa
de charger quatre commissaires d'examiner la situation du royaume et celle de
la capitale, afin de proposer les mesures nécessaires pour assurer la
tranquillité publique. Tallien demanda la question préalable : « Cette motion
est inutile et inconvenante. Les lois existent, c'est aux tribunaux à en
faire l'application. Pourquoi s'élever avec tant de force contre ce qu'on
appelle des brigandages et des assassinats ? Oublie-t-on que nous sommes en
guerre ? que trente mille émigrés sont sur la frontière et que des Français
de l'intérieur les avertissent de toutes nos mesures ? Et l'on veut que nous
ne soyons pas en méfiance ? » Vergniaud
répliqua : « Ajourner cette proposition, c'est proclamer qu'il est permis
d'assassiner. » Puis, par une précaution oratoire vaine et timide, il
attribuait ces crimes aux complots des émissaires prussiens. Fabre
d'Églantine, Sergent, Collot d'Herbois, tous les trois hommes du 2 septembre,
parlèrent comme Tallien. Lanjuinais
commença ce jour-là le rôle de courage et de fermeté qui devait honorer son
nom. « Il y a des lois contre les assassins, dit-il, il en faut contre ceux
qui provoquent à l'assassinat. Effrayez les perturbateurs. Qui de vous ignore
que les citoyens de Paris sont dans la stupeur de l'effroi ? j'ai frémi en
rentrant à Paris. » Buzot,
un des rares démocrates qui, à l'Assemblée constituante, avaient marché avec
Pétion, Grégoire et Robespierre, appuya énergiquement Kersaint. Il alla plus
loin et donna à la discussion un caractère agressif contre les hommes qui
avaient voulu envelopper les Girondins dans les proscriptions sanglantes de
la commune de Paris. « Étranger aux révolutions de la capitale, je suis
arrivé ici avec la confiance que j'y conserverais mon indépendance. Il est
bon que je sache ce que je dois attendre ou craindre. Il faut que la vérité
se fasse entendre ; il faut que nous connaissions au vrai la situation de
Paris. Je dis qu'il faut une loi contre ces hommes infâmes, qui assassinent
parce qu'ils sont trop lâches pour attaquer. Je demande aussi qu'une force
publique, à laquelle participent tous les départements, entoure la
Convention, de sorte que non-seulement nous n'ayons rien à craindre, mais que
nos départements soient bien assurés que nous n'avons rien à craindre.
Croit-on nous rendre esclaves de certains députés de Paris ? ... je dis ce
mot : il n'est pas trop fort. Qu'on ne vienne pas nous représenter comme les
ennemis du peuple, lorsque nous voulons établir un gouvernement qui lui
assure la tranquillité et lui donne du pain... » Buzot
fut fort applaudi ; sa proposition fut jointe à la proposition de Kersaint. Dès le
lendemain, le combat recommença, et déjà se fit sentir l'action de la société
des Jacobins sur la Convention. Chabot y avait dénoncé les intrigues des
Girondins, leur projet de dépopulariser Danton, Robespierre et Collot, leur
espérance d'avoir pour partisans les deux tiers de la représentation
nationale ; il avait demandé que Brissot fut tenu de venir s'expliquer, sous
peine d'être rayé de la société. Fauchet avait encouru cette peine deux jours
auparavant. Pendant
la discussion de la veille, Lasource, dans une conversation particulière,
avait parlé de l'ambition de certains hommes qui prétendaient au pouvoir
dictatorial. Ce propos fut dénoncé par Merlin de Thionville : « J'invite
Lasource, dit-il, à m'indiquer le parti dictatorial qui, s'il faut l'en
croire, existe dans l'Assemblée, afin que je poignarde les hommes assez
pervers pour demander le triumvirat ou la dictature. » Lasource
ne renia point ses paroles : « J'entendais crier, dit-il, contre le projet
présenté pour la punition des provocateurs à l'assassinat, et contre la
proposition de former une garde départementale afin de veiller à la sûreté de
la Convention. Ce n'est pas le peuple, ce ne sont pas les citoyens de Paris
qu'elle peut craindre. Je distingue soigneusement le peuple, que j'aime, des
scélérats qui se couvrent de son nom, et pour lesquels je n'aurai jamais que
haine et horreur. Je crains le brigand qui pille et l'assassin qui poignarde.
Ceux-là, s'étonne-t-on si nous les craignons ! » Puis il remercia Merlin
lui-même de l'avoir averti, quelques jours auparavant, qu'ainsi que plusieurs
autres députés, il devait être assassiné. « Oui, continua-t-il, je crains le
despotisme de Paris ; je ne veux pas que ceux, qui ont su y égarer et
assujettir l'opinion, dominent la Convention nationale. J'en veux à ces
hommes qui n'ont pas cessé de provoquer les poignards contre les membres de
l'Assemblée législative, contre les plus fermes défenseurs de la liberté.
J'en veux à ces hommes qui, ne pouvant les écarter de la Convention et
redoutant leur résistance, ont tenté de les faire égorger. J'en veux à ces
hommes qui, le jour même où se commettaient les massacres, ont porté la
scélératesse jusqu'à décerner huit mandats d'arrêt contre des membres de la
législature. Je répète tout haut ce que j'avais dit au citoyen Merlin en
particulier. Je crois qu'il existe un parti qui veut dépopulariser la
Convention, la dominer ou la perdre, qui veut régner, en réunissant tout le
pouvoir national entre les mains de quelques individus. Ma prédiction sera
peut-être justifiée par l'événement. » Un
membre de la commune, Osselin, essaya quelques paroles de conciliation ; il
invitait les membres de la députation de Paris, que Lasource venait
évidemment de mettre en cause, à s'expliquer. « Pour prétendre à la
dictature, il faudrait être stupide ou scélérat. Que chacun déclare, comme
moi, qu'il veut vivre sous la république la plus démocratique possible. » Osselin
fut interrompu par un député de Marseille, Rebecqui, l'ami, le compagnon de
Barbaroux. « Oui, s'écria-t-il, j'affirme qu'il existe un parti qui veut la
dictature, le parti de Robespierre. Voilà l'homme que je dénonce. C'est pour
le combattre que nous avons été envoyés ici. » Alors
Danton monta à la tribune ; lui qui avait tant attaqué, voyait arriver le
jour où il avait à se défendre. « C'est un beau jour, dit-il, pour la
république française, que celui qui amène entre nous une explication
fraternelle. S'il y a des coupables, s'il y a des hommes assez pervers pour
vouloir dominer despotiquement la représentation nationale, leur tête tombera
aussitôt qu'ils seront démasqués. On parle de dictature, de triumvirat ;
cette imputation ne doit pas être vague et indéterminée. Ce n'est pas la
députation de Paris prise collectivement qu'il faut inculper. Je ne
chercherai pas non plus à justifier chacun de ses membres. Je ne suis
responsable pour personne ; je ne parlerai que de moi. Je suis prêt à
retracer le tableau de ma vie publique. Depuis quatre ans, j'ai fait ce que
j'ai cru devoir faire pour la liberté. Pendant la durée de mon ministère,
j'ai employé toute la vigueur de mon caractère, et j'ai apporté dans le
conseil tout le zèle et toute l'activité du citoyen embrasé de l'amour de son
pays. S'il y a quelqu'un qui puisse m'accuser à cet égard, qu'il se lève et
qu'il parle. - Il existe, il est vrai, dans la députation de Paris un homme
dont les opinions sont pour le parti républicain ce qu'étaient celles de
Royou, « l'Ami du roi, » pour le parti aristocratique : c'est Marat. Assez et
trop longtemps, on m'a accusé d'être l'auteur des écrits de cet homme.
J'invoque le témoignage du citoyen qui vous préside ; il a lu la lettre
menaçante qui m'a été adressée par ce citoyen ; il-a été témoin d'une
altercation qui a eu lieu entre Marat et moi. J'attribue ses exagérations aux
vexations qu'il a éprouvées. Je crois que les souterrains où il a été enfermé
ont ulcéré son âme. D'excellents citoyens ont pu être républicains par excès
; mais n'accusons pas pour quelques individus exagérés une députation tout
entière. » Dans un
intérêt général, autant que par un calcul personnel, Danton avait voulu être
conciliant ; il s'effrayait de cette guerre intestine ; il en voyait toute la
portée. Il conclut en proposant la peine de mort contre quiconque se
déclarerait en faveur de la dictature ; et comme, malgré son désir de ménager
les Girondins, il ne voulait pas leur procurer une victoire complète, il
demanda aussi la peine de mort contre ceux qui voudraient morceler la France
et fonder une république qui ne serait pas une et indivisible. Ainsi
fut levé un drapeau contre ce qui fut appelé le fédéralisme. L'idée de
laisser de larges attributions aux administrations locales, et de trouver
dans ce partage de l'autorité des garanties pour la liberté, n'avait pas été
jusqu'alors particulière aux Girondins ; elle avait même obtenu quelque
faveur dans le parti qu'on nommait désorganisateur. Danton ne pouvait
l'adopter, et Robespierre la combattit aux Jacobins ; puis ils en firent le
stigmate de la Gironde, qui, sans avoir un système de constitution bien
arrêté, parlait toujours contre Paris, au nom des départements. Buzot
n'accepta point cette imputation. L'appel d'une garde choisie dans tous les
départements, pour défendre la Convention, était, au contraire, une pensée
d'unité. Robespierre
avait à répondre ; il ne fut pas encouragé par une prévention favorable. Son
ton déclamatoire, un début où il parlait de lui-même avec une emphatique
complaisance, provoquèrent de désagréables interruptions. On le rappela à la
question ; on lui dit de mettre fin à son propre éloge ; on lui cria
d'abréger. Les Girondins eux-mêmes demandèrent qu'il fut mieux écouté. Il les
accusa formellement de conspirer pour établir une république fédérative ;
mais il avait surtout à se justifier de la dénonciation portée contre lui. «
Vous croyez donc que j'ai conspire contre la liberté de mon pays ? Est-ce
produire une accusation réelle contre un citoyen que de lui dire : Vous
aspirez à la dictature ? Quels sont vos faits ? Où sont vos preuves ? Ali !
vous n'avez rien dit ; mais vous avez eu assez de confiance pour croire que
ce mot lancé contre moi pourrait me rendre l'objet d'une persécution. Vous ne
savez donc pas quelle est la force de la vérité ? quelle est l'énergie de
l'innocence, quand elle est défendue avec un courage imperturbable ? Vous
m'avez accusé ; mais je ne vous tiens pas pour quittes. Vous signerez votre
accusation ; vous la motiverez. Elle sera jugée aux yeux de la nation
entière. Il faut savoir si nous sommes des traîtres, si nous avons des desseins
contraires à la liberté, contraires aux droits du peuple, que nous n'avons
jamais flatté : car on ne flatte pas le peuple ; on flatte bien les tyrans ;
mais la collection de vingt-cinq millions d'hommes, on ne la flatte pas plus
que la Divinité. » Robespierre
termina en appuyant les conclusions présentées par Danton ; comme lui, il
insista sur l'unité et l'indivisibilité de la république et les dangers du
fédéralisme. Il
avait sommé ses adversaires de signer la dénonciation ; Barbaroux raconta
comment Robespierre, avant le 10 août, lui avait indiqué la nécessité d'une
dictature, et comment Paris lui avait dit quel devait être le dictateur. « On
vous dit que le projet de dictature n'existe pas ! et je vois dans Paris une
municipalité désorganisatrice, qui envoie des commissaires dans toute la
république pour commander aux autres communes, qui délivre des mandats
d'arrêt contre les députés et les ministres. Quoi ! le projet de dictature
n'existe pas ! et cette même commune de Paris écrit à toutes les autres
communes de se coaliser avec elle, d'approuver ce qu'elle a fait, de
reconnaître en elle la réunion de tous les pouvoirs. On ne veut pas de la
dictature ! et l'on s'oppose à ce que des citoyens appelés de tous les
départements veillent à la sûreté de la Convention et de Paris. » Puis
Barbaroux menaça de mander une troupe de Marseillais, comme il l'avait fait
pour accomplir le 10 août. « Nos commettants nous ont chargés de combattre
les intrigants et les dictateurs de quelque côté qu'ils se trouvent. Voyez
avec quelle rage les uns et les autres distillent la calomnie : ils nous
accusent déjà d'avoir déclaré la guerre. La guerre' citoyens, elle a été
entreprise pour la cause la plus juste, pour la liberté ; elle a tué Louis
XVI. Il faut donc la continuer avec courage. Jugez ensuite le ci-devant roi ;
vous réunissez tous les pouvoirs. Il vous appartient, dans cette
circonstance, d'exercer le pouvoir judiciaire. Entourez-vous des Parisiens et
des citoyens libres de chaque département qui veulent combattre sous vos yeux
l'ennemi commun. Rappelez la municipalité de Paris à ses fonctions
administratives. N'abandonnez pas cette ville, qui a tant servi la liberté,
dussions-nous y être bloqués par l'ennemi. Mais si nous devons mourir ici,
décrétez que nos suppléants se réuniront dans une ville désignée. Proscrivons
le gouvernement fédératif ; ayons une république unique. — Quant à
l'accusation que j'ai faite en commençant, je déclare que j'aimais
Robespierre, que je l'estimais. Qu'il reconnaisse sa faute, et je renonce à
suivre mon accusation. Mais qu'il ne parle pas de calomnie : s'il a servi la
liberté par ses écrits, nous l'avons défendue de nos personnes. Citoyens,
quand le moment du péril sera venu, alors vous nous jugerez ; alors nous
verrons si les faiseurs de placards sauront mourir avec nous. » Des
applaudissements réitérés et presque unanimes accueillirent le discours de
Barbaroux. La question était agrandie ; les Girondins semblaient avoir exposé
la politique qu'ils allaient suivre. Avec un acharnement passionné, ou plutôt
pour se donner une popularité révolutionnaire, leur orateur proposait le
premier et préjugeait la condamnation du roi, sans réfléchir à la situation
difficile et funeste où il allait jeter son propre parti... En même temps, il
élargissait le cercle de leurs ennemis ; il attaquait toute la faction
jacobine et mettait en cause la commune de Paris. Tallien
s'opposa à l'impression du discours qui, de toutes parts, était réclamée. «
Vous ne voulez pas, dit-il, imprimer une calomnie. On vient de dire que la
commune de Paris avait invité les autres communes à se fédérer avec elle. —
Oui ! oui ! criait-on. — Je soutiens qu'aucun acte public de cette nature. » Les
murmures couvrirent la voix de l'orateur. Boileau, député d'Auxerre, attesta
que des commissaires envoyés par la municipalité de Paris lui avaient annoncé
qu'elle exerçait tous les pouvoirs, et qu'elle invitait le département de
l'Yonne à se réunir à elle, en approuvant les mesures qu'elle prenait pour le
salut public. Cambon
rappela tout ce qui s'était passé à Paris : les affiches de Marat demandant
un triumvirat, les dénonciations et les menaces contre les membres de
l'Assemblée, les visites domiciliaires pour saisir leurs papiers, la
violation des caisses publiques, le pillage des édifices nationaux. Un
député flamand rapporta que des commissaires de la commune avaient dit à la
société populaire de Douai : « Dressez des échafauds ; que les remparts
soient hérissés de potences ; que quiconque ne sera point de notre avis soit
immolé à l'instant. » D'autres faits semblables furent encore cités ; la
liste en aurait pu être longue. Panis,
après avoir expliqué plutôt que démenti la conversation où, selon Rebecqui et
Barbaroux, il avait parlé de dictature pour Robespierre, chercha à justifier
le comité de surveillance de la commune. « On ne se reporte pas assez aux
circonstances où nous nous trouvions. Nous vous avons sauvés, et vous nous
abreuvez de calomnies. Voilà donc le sort de ceux qui se sacrifient pour la
liberté ! Notre caractère chaud, ferme, énergique nous a fait beaucoup
d'ennemis. Qu'on se représente notre situation ; nous étions entourés de
citoyens irrités des trahisons de la cour. On nous disait : Voici un
aristocrate qui prend la fuite ; il faut que vous l'arrêtiez, ou vous êtes
vous-même un traître. On nous mettait le pistolet sous la gorge, et nous nous
sommes vus forcés de signer des mandats, moins pour notre propre sûreté que
pour celle des personnes qui nous étaient dénoncées. Nous étions en pleine
révolution ; les traîtres s'enfuyaient : il fallait les poursuivre ; le
numéraire s'exportait : il fallait l'arrêter. » Telle
fut la première excuse donnée pour les massacres de septembre. Marat
demanda la parole. Il n'avait point paru aux deux assemblées précédentes. Sa
renommée jusqu'alors s'était composée d'horreur et de mépris. Personne
n'aurait pu supposer qu'il fût jamais devenu un des représentants de la
France ; son élection était un produit de la terreur où Paris avait été
plongé. Danton venait de le renier. L'Assemblée fut saisie d'étonnement et de
honte, en le voyant monter à la tribune ; il semblait qu'elle fût souillée.
De toutes parts, on criait : « A bas ! à bas ! » Lacroix
demanda que Marat fût entendu. « J'ai
dans cette Assemblée, dit-il, beaucoup d'ennemis personnels. — Tous ! tous !
» s'écria l'Assemblée entière, se levant avec indignation[1]. Marat ne se troubla point.
Sans être éloquent, sans changer les dispositions de la grande majorité, il
se fit écouter, et finit par trouver même quelque sympathie parmi plusieurs
des nouveaux représentants[2], arrivés des clubs de province.
Il commença par avouer ses opinions et les souhaits qu'il avait souvent
exprimés ; il ne nia point ses continuelles provocations au massacre. « Si
vous me les imputiez à crime, le peuple vous démentirait, car il a obéi à ma
voix, et, devenu dictateur lui-même, il a su se débarrasser des traîtres...
Quand j'ai vu ces mouvements désordonnés se prolonger, j'en ai moi-même
frémi. Pour qu'ils ne fussent pas éternellement vains, et pour que le peuple
ne se trouvât point dans la nécessité de les recommencer, j'ai demandé qu'on
nommât un bon citoyen, juste et ferme, pour les diriger et les faire servir
au salut public. Mais une preuve que je voulais l'enchaîner à la patrie,
c'est que je demandais qu'on lui mît un boulet aux pieds, et qu'il n'eût
d'autre pouvoir que d'abattre des têtes criminelles. » Puis
Marat se justifia de toute vue ambitieuse, parla de son incorruptible
fidélité à la cause populaire, des persécutions qu'il avait subies, du glaive
de vingt mille assassins, qui, disait-il, était suspendu sur sa tête. Il
termina en invitant l'Assemblée à écarter ces discussions scandaleuses, et à
corriger la déclaration des droits, afin que le salut du peuple ne fût plus
en suspens. « S'il
est un malheur pour un représentant du peuple, dit Vergniaud en prenant la
parole, c'est de remplacer à cette tribune un tel homme, encore chargé de
décrets de prise de corps. » — Ce début n'était pas heureux, et rappelait
trop l'homme du barreau. Aux yeux de la Convention, ces décrets devaient être
des titres de gloire. C'est ce que Tallien, Chabot, Marat lui-même, crièrent
à l'orateur. Il reprit : « Un
homme qui a élevé sa tête audacieuse au-dessus des lois, un homme enfin tout
dégouttant de calomnie, de fiel et de sang... Puisqu'on est entré dans cette
affligeante discussion, je rappellerai la circulaire de la commune de Paris.
Elle donnera lieu à des explications nécessaires pour ramener la fraternité
parmi nous. Ce n'est point la députation de Paris que j'attaque ; elle
renferme Dussaulx, David et d'autres dont je respecte la probité ; je combats
des individus qui, j'espère, sauront se justifier. » Et
alors Vergniaud donna lecture de cette circulaire qui avait invité toutes les
communes de France à imiter les massacres de septembre. « Vous voyez,
ajouta-t-il, comment, dans cette lettre, on calomniait l'Assemblée, comment
on dirigeait les poignards contre elle en désignant un grand nombre de ses
membres comme complices des excès de la cour. C'est du 2 septembre qu'est
datée cette lettre, et dans la nuit du 2 au 3, dans cette nuit terrible,
Robespierre disait, qu'il existait un grand complot, qu'il le dénonçait au
peuple parce que le peuple seul pouvait le faire avorter. Ce complot, selon
lui, était tramé par Ducos, Guadet, Brissot, Vergniaud, Condorcet et d'autres
encore. — Cela
est faux, » s'écria Sergent, un des signataires de la circulaire. « Je me
félicite, continua l'orateur, d'une dénégation qui prouverait que Robespierre
aussi a pu être calomnié ; il n'en est pas moins vrai que cette lettre est
une invitation formelle à l'assassinat. « Que
le peuple lassé d'une longue suite de trahisons, se soit enfin levé, qu'il
ait tiré de ses ennemis une éclatante vengeance ; je ne vois là qu'une
résistance à l'oppression, et s'il se livre à quelques excès qui
outre-passent les bornes de la justice, je n'y vois que le crime de ceux qui
les ont provoqués. Le bon citoyen jette un voile sur ces désordres partiels,
et cherche à faire disparaître autant qu'il est en lui les taches qui
pourraient ternir l'histoire d'une si glorieuse révolution ; mais que des
hommes revêtus d'un pouvoir public, qui sont chargés de parler au peuple le
langage de la loi et de le contenir dans les bornes de la justice, que ces
hommes prêchent le meurtre, qu'ils en fassent l'apologie, c'est un degré de
perversité qui ne saurait se concevoir que dans un temps où toute morale
serait bannie de la terre. Je ne les accuse pas d'être les auteurs de cet
infâme écrit. Ils s'empresseront sans doute de désavouer leur signature ;
mais s'il est émané d'eux, il doit être puni avec d'autant plus de sévérité,
que les excès auxquels il provoquait le peuple sont plus dangereux. Cet écrit
a suscité des troubles dans plusieurs départements ; à Bordeaux, les
émissaires qui le colportaient, auraient été eux-mêmes victimes de leurs
projets sanguinaires, sans le respect du peuple pour la loi. » Boileau
succéda à Vergniaud. « Les habitants de nos campagnes, dit-il, ne demandent
que la paix : c'est pour l'obtenir qu'ils font tant de sacrifices. Eh bien !
vous allez voir que Marat demande une insurrection nouvelle. Voilà ce qu'il
écrit en caractères de sang dans son journal d'aujourd'hui. « Ce
qui m'accable, c'est que mes efforts pour le salut du peuple n'aboutiront à
rien sans une nouvelle insurrection ; à voir la trempe de la plupart des
députés, je désespère du salut public ; si, dans les huit premières séances,
toutes les bases de la constitution ne sont pas posées, n'attendez plus rien
de cette Assemblée. Vous êtes anéantis pour toujours. Cinquante ans
d'anarchie vous attendent et vous n'en sortirez que par un dictateur, vrai
patriote et homme d'État. Ô peuple babillard, si tu savais agir ! » Les
cris : « A l’Abbaye ! » se faisaient entendre de tous côtés. Marat se leva,
et, d'un grand sang-froid, demanda la parole. L'orateur
continua : « Et moi, je demande que ce monstre soit décrété d'accusation. » Au
milieu des apostrophes les plus injurieuses, Marat conjura l'Assemblée de ne
se point livrer à cet excès de fureur contre lui. Quelle que fût son
impudente fermeté, il désavoua à peu près l'article de son journal. Sans nier
qu'il l'eût écrit, il expliqua comment c'était une affiche publiée pendant
les élections et réimprimée sans sa permission ; or, cette affiche avait paru
le 21 septembre lorsque les élections étaient terminées. Pour achever sa
justification, il annonça que, dans un journal dont le premier numéro
paraissait le jour même, il suivrait une autre marche. On en laissa lire un
long fragment où en effet il promettait d'immoler à l'amour de la patrie ses
haines et ses préventions ; désormais il serait témoin des menées des
traîtres, sans appeler sur eux le glaive des vengeances populaires Après
cette apologie, il termina par un jeu de théâtre qu'évidemment il avait
projeté. « Votre fureur est indigne d'hommes libres, mais je ne crains rien
sous le soleil. » Il tira un pistolet de sa poche et se l'appliqua sur le
front. « Si le décret d'accusation eût été lancé contre moi, je me brûlais la
cervelle au pied de cette tribune. Eh bien ! je resterai parmi vous pour
braver vos fureurs. » Cette
scène avait fini par fatiguer l'Assemblée ; elle la termina en passant à
l'ordre du jour sans discussion. La
séance n'avait pas été favorable aux Girondins. Sans doute, ils avaient
courageusement rompu le honteux silence qui avait couvert les attentats de la
commune, mais ils avaient fait de cette attaque une question personnelle. A
entendre Vergniaud, le crime n'avait commencé qu'au moment où ils avaient été
menacés. Ce n'était pas au nom de la justice et de l'humanité qu'ils avaient
fait retentir leurs énergiques paroles. Ils excusaient les colères et les
vengeances qu'on appelait populaires, tant qu'elles n'arrivaient pas jusqu'à
eux ; ils n'osaient pas dire, et c'était le point essentiel, que les
massacres avaient été commandés et payés. La
dénonciation contre Robespierre était frivole et ne portait que sur une
conversation insignifiante. Le vrai motif de cette attaque, c'était la
proposition faite contre eux pendant les jours de septembre. Ils n'avaient en
rien indiqué la part que Danton avait prise à ces exécutions sanglantes.
Leurs fureurs contre Marat ne semblaient pas dignes d'eux, ni de l'Assemblée. Les
Girondins se trompaient sur l'état général des esprits, et plus encore sur
les dispositions de la plupart des conventionnels. Un sentiment de terreur
pesait sur toutes les âmes ; elles étaient sans force et sans courage ; il y
avait une profonde et sincère indignation, mais encore plus d'effroi. Les
représentants voulaient, comme la France, obtenir quelque repos et se tirer,
à tout prix, de la crise terrible où l'on était engagé. Une assemblée où
dominaient cette impression de peur et ce désir de préservation prêtait
difficilement son appui aux hommes qui provoquaient des luttes, lors même
qu'ils voulaient mener les bons au combat contre les méchants. La majorité
des conventionnels se souciait peu de seconder de généreux efforts et
craignait d'y perdre ce qu'on avait conservé de repos. Ainsi
les Girondins auraient été moins écoutés encore, s'ils s'étaient expliqués
plus franchement sur le réel de la situation. Toutefois ils montraient qu'on
ne les trouverait point faibles et dociles et qu'avant de s'emparer du
pouvoir et d'instituer une tyrannie, il faudrait les combattre et les
vaincre. Ils devaient revenir plus d'une fois à la charge, et les crimes de
septembre allaient être souvent imputés à leurs auteurs. Chaque
ministre venait journellement rendre compte des affaires de son département.
Danton avait donné sa démission. Roland offrit aussi la sienne ; il venait
d'être nommé représentant à Amiens, mais l'élection était contestée. La
question fut élevée sur l'incompatibilité des fonctions législatives avec la
gestion d'un département ministériel ; la constitution de 1791 était formelle
sur ce point. Mais Danton, tout en déclarant qu'il ne voulait point cumuler
les deux fonctions, avait, en attendant qu'un successeur lui fût donné,
continué à gérer le ministère et votait dans la Convention. « C'était son
droit, disait-il ; aucune loi ne peut être préexistante à la volonté
souveraine du peuple, dont nous sommes tous investis. » Pétion,
maire de Paris, n'avait pas non plus été encore remplacé. Une
autre question était aussi à résoudre : la Convention pouvait-elle choisir
des ministres parmi ses membres ? Aux termes de la constitution de 1791, cela
ne se pouvait pas non plus. La discussion ne fut pas longue. Les opinions et
le préjugé, qui, pendant l'Assemblée constituante, avaient placé le pouvoir
exécutif en dehors de l'autorité souveraine et dans une situation officielle
de méfiance, acquéraient plus d'exigence encore et plus de vivacité. En ce
temps-là, on faisait consister le mécanisme d'une constitution libre, non pas
à former et à diriger le gouvernement, non pas à lui donner de la force et de
l'efficacité, mais à s'en montrer jaloux, à le contrarier et à le détruire. Danton
avait vu qu'en restant ministre, il aurait bientôt perdu toute autorité sur
l'opinion. La question n'était pas la même pour Roland ; les Girondins
attachaient une extrême importance à lui voir conserver ses fonctions
ministérielles. Danton s'étant retiré, Roland devenait l'homme important dans
le pouvoir exécutif. Ils proposèrent d'abord qu'il fût invité, au nom de
l'Assemblée, à retirer sa démission ; le débat fut vif sur ce point. C'était
grandir beaucoup Roland, lui donner un témoignage éclatant de la confiance de
l'Assemblée ; c'était se prononcer entre deux partis, entre Roland et Danton.
Les amis de Danton s'opposèrent fortement à cette proposition ; lui-même se
sentit offensé ; manquant de tact et de mesure : « Si vous lui faites une
invitation, dit-il, faites-la donc aussi à Mme Roland, car Roland n'est pas
seul dans son département. » Puis il lui imputa d'avoir tellement désespéré
de la chose publique, qu'il avait voulu transporter le gouvernement hors de
Paris. Des
explications, des dénégations furent échangées sur ce fait. La Gironde
comprit qu'elle avait demandé ce qui ne pouvait être obtenu ; elle accepta
l'ordre du jour, en repoussant la question préalable qui eût constaté une
défaite. Le lendemain, Roland adressa une longue lettre à la Convention ; il
renonçait à son élection et restait au ministère. Il disait ensuite combien
ce devoir imposé par l'Assemblée serait pénible à accomplir, quelles
tempêtes, quels dangers le menaçaient. Il signalait énergiquement les hommes
qui prennent leurs passions pour des vertus ; qui croient que la liberté ne
peut être bien servie que par eux ; qui sèment la méfiance contre toutes les
autorités quand ils ne les pas ont créées ; qui paralysent le glaive de la
loi pour lui substituer le poignard de la proscription ; qui se font un droit
de leur audace, un rempart de la terreur qu'ils inspirent. Ils veulent le
pouvoir dont ils se croient seuls capables de bien user ; ils traîneraient, à
l'anarchie et à la dissolution, l'empire assez malheureux pour n'avoir pas
des citoyens capables de les arrêter. Et
comme si Danton n'avait pas été assez clairement désigné, Roland ajoutait : « Combien
serait coupable l'individu supérieur, par sa force ou ses talents à cette
horde insensée, qui voudrait la faire servir à ses desseins ambitieux, qui
tantôt, avec l'air d'une indulgence magnanime, excuserait leurs torts,
adoucirait leurs excès ; tantôt, avec une apparente sévérité, s'élèverait
contre eux, mais toujours les protégerait en secret, animant leur colère et
dirigeant leur marche... On m'accuse d'avoir manqué de courage. Je demanderai
où il y eut plus de courage, dans les jours lugubres qui suivirent le 2
septembre, soit à dénoncer les assassinats, soit à protéger les assassins ?
On sait quel devoir j'ai rempli et quel sort m'avait été préparé. » Enfin,
Roland affirmait qu'il n'avait jamais été question de transférer hors de
Paris le pouvoir exécutif. Il s'agissait seulement de l'Assemblée, du trésor
public et du roi prisonnier, dans le cas où l'envahissement de Paris eût été
imminent et inévitable. La
lettre fut très-applaudie et imprimée par ordre de la Convention, pour être
envoyée à tous les départements. Quelques
jours après, sur l'indication de Roland, un obscur et subalterne employé,
nommé Pache, qu'il qualifiait de vénérable et appelait un nouvel Abdolonyme,
fut élu ministre de la guerre. Puis Garat fut choisi pour remplacer Danton au
département de la justice. Il avait la réputation méritée d'homme de beaucoup
d'esprit et de littérateur distingué ; son caractère aimable et facile, le
charme de sa conversation, lui avaient donné un grand nombre d'amis. Membre de
l'Assemblée constituante, rédacteur de journaux, défenseur des théories de
liberté, il vivait dans l'intimité de Condorcet, de Brissot et des Girondins. Ces
deux choix montrèrent bientôt combien cette coterie avait peu de discernement
et de connaissance des hommes. Pache et Garat ne furent pas longtemps fidèles
aux amis qui les avaient faits ministres. La
discorde des Girondins et des Jacobins continua à être la préoccupation
presque exclusive de l'Assemblée. C'était à ce moment que l'armée prussienne
se retirait devant Dumouriez et Kellermann ; Custine envahissait les bords du
Rhin ; Montesquiou occupait la Savoie, Anselme le comté de Nice ; Lille et
Thionville étaient débloqués, après une énergique défense. Cette délivrance
glorieuse du territoire, ces succès des armes françaises semblaient favoriser
l'établissement d'un gouvernement nouveau, la répression de l'anarchie,
l'apaisement des partis ; et pourtant le bon ordre ne venait pas rendre à la
France l'espoir d'un avenir. L'intérêt public n'était pour rien dans cette
guerre civile entre les deux factions révolutionnaires ; à peine servait-il
de prétexte à leurs querelles. L'envie, la rancune, la soif de la domination
se montraient sans déguisement. Pour les uns comme pour les autres, l'amour
de la patrie n'était que l'amour de la Révolution ; ils avaient des passions
plutôt que des opinions. Rien ne
semblait plus pressant que de donner une constitution, et une commission
n'était pas encore choisie pour en rédiger le projet ; la formation de la
garde départementale avait paru urgente, et l'Assemblée retardait une
discussion qui devait être orageuse. Pendant
ce temps-là, les Jacobins s'animaient de plus en plus contre la Gironde.
Leurs séances retentissaient des diatribes les plus injurieuses contre ce
parti d'intrigants et d'ambitieux qui entravait la marche de la Révolution et
qui distribuait les emplois à ses créatures ; ce dernier grief était surtout
allégué. Un
texte, qui revenait plus habituellement encore non-seulement aux Jacobins,
mais à la Convention, c'était le procès du roi ou, pour parler plus
exactement, son supplice ; car les adresses envoyées à l'Assemblée et les
discours prononcés à la tribune des clubs ne faisaient mention ni de justice,
ni de formalités judiciaires. La Convention paraissait reculer encore devant
cette grande question ; nulle discussion ne s'élevait sur les pétitions ; un
assentiment unanime semblait les accueillir ; ni l'un, ni l'autre parti
n'aurait présenté une objection, ou risqué la demande d'un délai. Sur ce
point, il y avait émulation de popularité entre la Gironde et la Montagne. Une
démarche de la commune introduisit indirectement un commencement de
procédure. Dans la séance du 1er octobre, une députation se présenta a
l'Assemblée ; elle exposa que, parmi des pièces déposées à l'hôtel de ville,
le comité de surveillance avait trouvé la preuve de diverses trahisons du
roi, et entre autres d'une distribution de quinze cent mille livres aux
membres d'une commission de l'Assemblée législative, qui avait été chargée de
liquider les pensions de la maison militaire du roi. Plusieurs membres de
cette commission avaient été réélus à la Convention ; ils s'indignèrent,
demandèrent des preuves ou des pièces, et rappelèrent que cette liquidation
n'avait pas même eu lieu. L'orateur
de la députation expliqua comment le comité de surveillance, après avoir eu
ces pièces sous sa garde, n'en disposait plus, depuis que le conseil général
avait fait apposer les scellés sur le dépôt où elles étaient enfermées.
Tallien était fort au courant de cette affaire. Panis et Sergent, ses
collègues et amis de la commune, avaient recueilli, après le 10 août,
beaucoup de papiers aux Tuileries. Ils avaient ainsi bien mérité de la
patrie, qu'ils avaient peut-être sauvée ; puis ils avaient veillé jour et
nuit à la garde de ce dépôt. « Il ne peut être, disait-il, confié à d'autres
qu'à eux. Je demande que les scellés soient levés et que le comité de
surveillance soit chargé d'analyser les pièces. » Chabot
et Merlin de Thionville ajoutèrent que ce comité avait agi d'après leurs
conseils, et que les pièces serviraient au procès de plus d'un scélérat. « Il
est temps enfin que la Convention montre qu'un roi détrôné n'est pas même un
citoyen, qu'il faut que sa tête tombe sous le glaive national, et que tous
ceux qui ont conspiré avec lui le suivent sur l'échafaud. Les preuves de ses
trahisons et de celles de ses agents existent au comité de surveillance. Que
l'infâme qui voulait verser le sang humain à grands flots soit jugé par vous
; la Convention doit être pour lui jury d'accusation et jury de jugement. »
Ainsi parlait Merlin. La Convention ordonna que les pièces recueillies par le
comité seraient remises entre les mains d'une commission composée de vingt-quatre
de ses membres, parmi lesquels ne se trouverait aucun député de Paris, non
plus qu'aucun député ayant siégé dans les Assemblées constituante ou
législative. Un acte
d'autorité plus manifeste succéda à cette première atteinte portée aux
pouvoirs usurpés de la commune. Au nom du comité de sûreté générale, Delaunay
d'Angers entretint la Convention des arrestations ordonnées par l'autorité
municipale, qui s'étaient multipliées d'une manière alarmante pour la liberté
publique et individuelle. De nombreux pétitionnaires réclamaient contre ces
procédés arbitraires. Le rapporteur ne les qualifia pas autrement. Il
conservait de grands ménagements pour cette commune du 10 août, qui avait
rendu des services signalés à la Révolution. Elle avait pris des mesures
illégales, mais nécessaires ; elle avait fait arrêter beaucoup de personnes
justement suspectes, et il le fallait ainsi. Toutefois, il ne fallait point
la confondre avec les lâches brigands de septembre. La Convention devait
excuser quelques erreurs et des mandats délivrés sans motif suffisant. Le
comité demandait que tous les ordres d'arrestation lui fussent remis et
soumis à son contrôle. « Nous devons, disait le rapporteur, prouver à la
France et à l'Europe que la personne des individus innocents ou coupables,
jetés dans les prisons de Paris, est aussi sacrée que la personne de tout
autre citoyen. Les assassiner, ce serait assassiner la loi elle-même. Il faut
que nous périssions ici, ou que le règne des lois renaisse ; que l'anarchie
expire et que la hache révolutionnaire ne soit plus, dans les mains des
scélérats, un instrument de vengeance, de crime et de terreur. » Le décret
fut adopté. La
commission chargée d'examiner les papiers déposés à la commune reconnut
d'abord que la masse de papiers, de liasses, de registres, de cartons,
enlevée dans les châteaux royaux, était immense et que, pour s'acquitter du
travail ordonné par la Convention, il fallait que ce dépôt fût transféré dans
ses bureaux. Valazé, qui était rapporteur, ajouta sommairement que la
commission avait déjà reconnu des preuves matérielles des conspirations du
roi détrôné. Marat
insista pour que les pièces, qui avaient motivé la dénonciation portée contre
divers membres de l'Assemblée, fussent, dès à présent, imprimées et publiées.
On lui répondit qu'aucune preuve ne se trouvait dans les papiers et que la
dénonciation était calomnieuse. Alors s'engagea une longue et scandaleuse discussion.
Les Girondins s'écriaient que Marat voulait appeler sur eux les colères du
peuple, et lui rappelèrent encore qu'il s'était proposé de les envelopper
dans les massacres de septembre. Malgré les témoignages de mépris et
d'horreur qui lui furent prodigués, il maintint ses inculpations. La
juste colère de la Gironde contre Marat, ses invectives contre cet ennemi
acharné changeaient peu à peu sa situation. Jusqu'alors, il avait été regardé
comme un vil personnage ; qui que ce soit ne consentait à l'avouer ; il était
en dehors des partis politiques. Maintenant, il était attaqué pour des faits
où il avait beaucoup de complices, pour des opinions qui commençaient à se
répandre, pour un langage dont la grossièreté et la violence avaient fait
école ; il devenait le drapeau des révolutionnaires extrêmes. La société des
Jacobins allait bientôt le prendre sous sa protection. Voici
comment, à leur tribune, en parlait Chabot : « La faction des intrigants crie
au parti désorganisateur, aux têtes volcanisées. J'ai aussi, moi, le cœur
volcanisé et exalté ; mais je défie Brissot et sa séquelle de nous
reconnaître d'autre esprit désorganisateur que celui qui veut désorganiser
l'intrigue. Il n'y a qu'un parti, celui des intrigants ; le reste, c'est le
parti du peuple, ce sont les représentants de la nation, c'est la Convention
elle-même. Quant au parti qu'on appelle maratiste, je ne le connais pas et ne
puis le comprendre. Marat est un porc-épic qu'on ne peut pas seulement
toucher du bout du doigt ; il n'est donné à personne de le comprendre jusqu'à
présent ; il s'attache à dévoiler l'intrigue ; il a, si je puis m'exprimer
ainsi, alcalisé le patriotisme ; c'est lui qui, par ses préparations
chimico-politiques, a porté le peuple à la seconde révolution. Nous l'avons
entendu ici prêcher la modération, on ne peut donc pas l'appeler une tête
volcanisée. » Tallien
parlait dans le même sens, et donnait la cause réelle des haines qui
poursuivaient les Girondins. « Je ne connais qu'un parti, c'est celui
qui place ses créatures dans le ministère, dans les bureaux, dans l'armée ;
c'est le seul que nous devions dénoncer. » A cette
même tribune, Couthon, qui commençait à gagner de l'importance, témoignait
aussi des sentiments d'envie qui, bien plus que la différence d'opinions,
animaient les Jacobins contre la Gironde. « Ce sont des gens fins, subtils,
intrigants, et surtout extrêmement ambitieux. Ils veulent la république parce
que l'opinion publique s'est expliquée ; mais ils la veulent aristocratique ;
ils veulent se perpétuer dans leur influence, avoir à leur disposition les
places, les emplois et surtout les trésors de la république. Cette faction ne
veut la liberté que pour elle. Tombons sur elle à bras raccourci. Pour cela
il faut, que les hommes purs et probes se réunissent ici. C'est ici que la
Révolution s'est faite ; c'est ici qu'ont été préparés tous les grands
événements. Jacobins et députés ne doivent faire qu'un. Celui qui s'éloigne
d'ici est un faux frère à qui la patrie donnera sa malédiction. » Couthon
indiquait pourquoi tous les efforts devaient d'abord être dirigés contre le
projet d'une garde départementale. Lui-même l'avait accueilli au premier
moment, lorsque la Convention ne s'était pas encore divisée ; maintenant
c'était une affaire de parti. Un
rapport de Buzot avait contribué à lui donner cet aspect. Il appelait les
départements à défendre leurs députés contre les insurrections ; s'adressant
dans son langage déclamatoire à Paris, « cette ville superbe et fortunée, »
il lui demandait comment elle pourrait redouter ses frères d'armes, ses
concitoyens, se réunissant à elle pour défendre les intérêts communs. « Qui
les redoute, si ce n'est les factieux qui sentent que leur règne est passé,
ces hommes qui naissent dans les bouleversements politiques, comme les
reptiles sortent de terre, au milieu des orages ; ces hommes qui ont besoin
de l'anarchie pour dominer, du crime pour jouir ; ces hommes que l'humanité
surveille et que la loi doit enfin écraser ? Eh quoi ! serait-ce pour leur
triomphe que vous auriez été immolées, victimes généreuses du 10 août ? » Cette
garde devait être composée de citoyens choisis par le conseil général de
chaque département, et dont le civisme serait certifié par leur municipalité.
Leur nombre serait déterminé d'après le nombre des représentants du
département. Pour chacun, il devait être envoyé quatre hommes d'infanterie et
deux hommes de cavalerie. Le commandant serait nommé par la Convention. Cette
force ne pouvait être que défensive et n'aurait dû causer aucune alarme. Mais
les Girondins déclaraient qu'ils voulaient se défendre contre l'émeute et non
plus s'incliner devant elle. La chute du gouvernement constitutionnel, qu'eux
- mêmes avaient désarmé avec tant de soin, leur servait de leçon. Ils avaient
compris, maintenant qu'il y allait de leur existence, que l'ordre public
menacé ne peut être préservé que par une force armée. La
question était donc fort grave pour les Jacobins et pour la Commune. C'était,
selon Couthon, annuler la souveraineté du peuple, et continuer l'aristocratie
des magistrats Les séances des Jacobins retentissaient de diatribes contre la
faction des intrigants. Robespierre,
avec plus de gravité et par des discours plus rares, s'associait à ce
mouvement et semblait déjà le diriger. On faisait arriver de tous côtés des
adresses contre la garde départementale. Le langage des pétitionnaires était
parfois si menaçant, qu'il ne pouvait être enduré avec patience par la
Convention. Un orateur de la section de la place Vendôme, qu'on avait
intitulée alors section des piques, vint un jour à la société des Jacobins se
plaindre du président de la Convention, qui lui avait répondu : « L'Assemblée
ne permettra jamais qu'on lui donne des ordres ; car en elle réside la
souveraineté de la nation. » Santerre
appuya cette plainte. Voici quel fut son langage : « Les membres de la
Convention ne sont pas assez forts pour entendre la parole mâle et austère
des républicains ; ils ne sont pas au niveau des circonstances ; ils
repoussent une leçon qu'ils recevront dans six mois. On dit qu'ils veulent
quitter Paris. Il serait intéressant qu'ils se transportassent dans les
départements méridionaux. On leur donnerait les étrivières. Notre députation
de Paris est pusillanime. Nous avions besoin de cinq cent mille livres pour
les billets de secours destinés à donner du pain au peuple ; on nous disait
d'attendre : — Point de petites mesures, ai-je dit, — et ils l'ont entendu de
leurs oreilles, car ils les ont assez longues. Si la Convention nous refuse
cinq cent mille livres aujourd'hui : demain le peuple se soulèvera, et la
Convention donnera un million. » Un
autre Jacobin disait : « La Convention s'est comportée d'une manière
despotique. Son président a répondu aux pétitionnaires comme un satrape de
Perse. Je suis représentant du peuple. Quand on m'a nommé, ce n'est pas pour
être patricien, pour avoir des licteurs, pour être entouré de faisceaux. Les
anciens constituants ne nous mèneront pas. On dit que Paris ne doit avoir
qu'un quatre-vingt-troisième d'influence ; mais s'il n'avait eu qu'une
quatre-vingt-troisième part dans la Révolution, nous serions encore dans la
nuit du tombeau. » Ces
luttes entre la Convention et les sections de Paris se renouvelaient sans
cesse. Il y en eut qui décidèrent que les élections municipales auraient lieu
par scrutin public et à haute voix. La Convention ordonna que le mode
prescrit par les lois serait observé. La section du Théâtre-Français arrêta
qu'elle se réservait de prendre dans sa sagesse telle mesure qui lui
semblerait à propos contre le décret de la Convention. Toutefois Momoro,
président de la section, fut mandé à la barre et accepta une réprimande. D'autres
symptômes de désordre et d'anarchie appelèrent l'attention de l'Assemblée.
Lorsque, après la reddition de Longwy et de Verdun, Paris fut en proie aux
plus terribles alarmes, il avait été résolu de former un camp pour la défense
de la ville ; précaution qui eût été impuissante si les ennemis avaient
pénétré jusqu'à la capitale, puisque les travaux n'auraient pas été achevés ;
les fortifications imparfaites n'auraient pu être armées, puisqu'on n'avait
pas de soldats pour les défendre. Afin de
calmer, ou plutôt de distraire les esprits, on avait fait de ces travaux une
démonstration patriotique. Les projets de tracé n'avaient pas encore été
déterminés, que les travailleurs furent mis à l'œuvre. Quelques-uns, pendant
les premiers jours, se présentèrent de bonne volonté. Bientôt il n'y eut plus
que des ouvriers sans emploi, qui furent envoyés par la municipalité. Le camp
devint un vaste foyer de fermentation politique : sous le masque du patriotisme,
les agitateurs vinrent y prêcher la licence et la sédition. Les
commissaires qu'avait d'abord nommés l'Assemblée législative demandèrent le
pouvoir et les moyens de réprimer le désordre. Une commission fut formée
auprès des ministres de la guerre et de l'intérieur. Elle était formée de
députés et de membres de la commune. Elle constata de grandes irrégularités
d'administration et une dépense inutile de quatre cent soixante-dix mille
livres. Un règlement fut proposé à la Convention, qui l'adopta. Les
travailleurs furent embrigadés et soumis à une apparence de discipline
militaire ; ils devaient être désormais payés, non par journées, mais à la
tâche. Des
pétitions furent adressées à l'Assemblée ; elles étaient, selon le style déjà
accoutumé, exigeantes et presque impérieuses. « Dans un temps d'égalité
réelle, il ne doit pas exister une disproportion révoltante entre les
travaux. Les députés de l'Assemblée constituante et de l'Assemblée
législative ne sont devenus aristocrates que parce que la nation leur donne
un salaire trop fort. Le salaire de tous les individus au service de la
nation devrait être gradué dans une juste proportion. Les ouvriers sont les
soutiens de la nation, car ce sont eux qui se sont levés le 10 août. »
L'émeute ne tarda point. Les ouvriers refusèrent de travailler. Un seul
atelier avait été maintenu en bon ordre et tranquille. Les commissaires, qui
avaient obtenu cet heureux résultat, furent saisis par les séditieux ; ils
allaient être massacrés ; quelques officiers parvinrent à les sauver. Cette
mutinerie était provoquée par les ouvriers qui voulaient conserver un régime,
où le fainéant avait le même salaire que l'homme laborieux. Il y avait des
artisans, qui, en faisant leur métier accoutumé, auraient gagné trois livres
par jour ; ils préféraient un salaire moindre et l'oisiveté. L'utilité
de cette fortification était contestable au moment du danger ; elle l'était
plus encore quand le danger était passé. Quelque précaution qui fût prise,
les ateliers étaient une menace continuelle de désordre. La Convention
décréta que les travaux ne seraient point continués ; mais il était difficile
de licencier les ouvriers ; il y eut des mesures à prendre ; plusieurs jours
se passèrent sans que le décret reçût son exécution. Il avait été voté le 15
octobre, et à la séance du 23, le président donna lecture d'une lettre qui
venait de lui être remise : « Citoyen
président, je vous préviens que les ouvriers du camp, réunis en grand nombre,
sont à la place Vendôme ; ils demandent à être entendus par l'organe de vingt
d'entre eux. Il est instant de les admettre si l'on veut prévenir une
insurrection. » La
lettre était signée d'un officier municipal commissaire au camp. On le fit
entrer ; il avait dit que les ouvriers étaient au nombre de quatre mille, on
constata qu'ils étaient cent cinquante et que la municipalité avait eu dès la
veille connaissance du projet d'émeute. C'était toujours la même réclamation
contre le travail à la tâche. Payer l'ouvrier faible moins que l'ouvrier
robuste, c'était violer l'égalité. La
Convention n'accueillit pas cette exigence, mais par ménagement elle admit
vingt pétitionnaires. Ils se montrèrent soumis et furent invités aux honneurs
de la séance. Les
insistances de la commune se renouvelèrent aussi pour obtenir un secours
d'argent destiné à rembourser les billets de confiance que l'administration
municipale avait émis, disait-elle, afin de venir en aide aux besoins du
peuple. C'était cette demande que Santerre s'était vanté d'avoir si
énergiquement appuyée. Cambon
et ceux des conventionnels qui s'occupaient plus spécialement des finances
firent remarquer que la municipalité ne produisait aucun compte de ses
dépenses. «
Paris, disait l'adresse présentée par les municipaux, a mis toute sa gloire
dans la Révolution. La Révolution est faite, vous ne voulez pas qu'elle
périsse. Le monstre de la royauté est terrassé : qu'un fragment de son énorme
liste civile tourne à l'avantage de l'humanité... Assurez le remboursement
des billets, mettez à la disposition du ministre de l'intérieur une somme de
six millions, elle sera plus que suffisante, alors le peuple dira : « Nos
représentants « ont bien fait pour la patrie, la patrie est encore une « fois
sauvée. » L'ordre
public était si imparfaitement maintenu qu'un homme condamné pour vol à dix
ans de gêne et à l'exposition, fut délivré du carcan par ses amis, qui
ameutèrent un rassemblement en criant que la sentence était injuste. Les
gendarmes furent maltraités et le condamné emmené aux cris de : « Vive la
nation ! » Des
pétitions ou des adresses apportées ou envoyées par la commune et les
sections se succédaient incessamment ; elles blâmaient les actes de
l'Assemblée ou lui prescrivaient une direction. Une députation vint se
plaindre de ce que des émigrés prisonniers de guerre, arrivés récemment à
Paris, étaient considérés comme des prisonniers prussiens ; on imputait à
trahison cette mollesse du ministre de la guerre. Les lois récemment rendues
recevaient cependant une stricte exécution. Les Girondins n'avaient pas été
les derniers à les provoquer ou à les voter. Sur la proposition de Buzot,
appuyée par Danton, la peine de mort avait été prononcée, non plus seulement
contre les émigrés pris les armes à la main, mais contre les émigrés qui
rentreraient sur le territoire. Ce jour-là même, pour la première fois, une
commission militaire avait condamné neuf émigrés pris en Champagne et envoyés
à Paris, où ils furent exécutés. Quant aux prisonniers de guerre, ils étaient
réellement prussiens ; les inquiétudes de la commune étaient mal fondées. Une
autre fois elle s'opposait aux poursuites juridiques commencées contre des
citoyens de Lorient qui avaient massacré un armateur parce qu'il était
soupçonné d'exporter des armes de guerre. Depuis les massacres de septembre
de pareils faits s'étaient souvent renouvelés, aussi la pétition
trouva-t-elle dans l'Assemblée des patrons qui, voyant ce premier exemple de
poursuite judiciaire, manifestèrent la crainte que beaucoup de bons patriotes
ne fussent exposés à être punis pour un excès de zèle. « La
Convention pourrait-elle, disait Chabot, qualifier de crimes, et punir comme
tels, des faits arrivés en temps de révolution ? » Lorsque
le désordre, lorsque la désobéissance à toute autorité, l'insulte aux organes
de la loi, avaient pour soutiens et pour défenseurs la commune de Paris, la
société des Jacobins et un parti violent et hautain dans la Convention, il
devait être impossible d'obtenir aucune garantie du repos public et de la
sécurité des citoyens. Toute justice exercée contre les délits, toute
précaution prise dans l'intérêt de la société, devenaient aussitôt matière de
calomnie et d'accusation. Dans
une séance du 23 octobre, Marat donna lecture d'une déclaration faite devant
le comité de salut public de la commune ; il en résultait qu'un agent de
police avait reçu l'autorisation de requérir tout dépositaire de la puissance
de délivrer un mandat d'arrêt contre certains individus. Cet agent n'était
pas, à ce qu'il paraissait, homme de bonne renommée, et il avait été
compromis en diverses occasions ; mais sa mission était connue et approuvée
du comité de surveillance de la Convention. Il s'agissait de découvrir et de
faire arrêter des fabricateurs de faux assignats. La dénonciation de Marat
était déraisonnable. A ses yeux, toute plainte, toute inculpation contre
l'autorité était, sinon certaine, du moins probable : sa malveillance était
crédule. Barbaroux
lui répliqua par la déclaration des officiers, sous-officiers et soldats d'un
bataillon de Marseillais. Ils attestaient que Marat était venu à leur
caserne, avait engagé quelques-uns de leurs camarades à déjeuner, puis avait
témoigné une vive indignation de voir de braves sans-culottes mal couchés et
mal vêtus, tandis que le régiment de dragons caserné à l'École Militaire, un
régiment d'anciens gardes du corps, de cochers et de contre-révolutionnaires
était bien logé et bien traité. « Je vous les abandonne, » avait-il dit. On
dénonçait aussi les provocations adressées aux soldats, dans un numéro de son
journal, qu'il avait fait distribuer à un bataillon de la Corrèze. L'Assemblée
était très-émue. Des représentants racontèrent qu'ils avaient récemment
entendu Marat demander deux cent soixante et dix mille têtes. « Eh
bien ! oui ! répliqua Marat, c'est mon opinion ; je la répète. » Et comme il
était interrompu par des murmures d'indignation. — « Il est atroce que ces
gens-là parlent de la liberté des opinions, et ne veuillent pas me laisser la
mienne. Vous parlez de faction ; il y en a une, mais contre moi. Je suis
seul, parce que personne n'ose prendre un parti. » Il ne
nia point, et à peine chercha-t-il à atténuer les tentatives d'embauchage. « On
me reproche, continua-t-il, d'avoir dit qu'il fallait couper deux cent mille
têtes. J'ai dit seulement que le calme ne serait pas rétabli tant que la
république serait remplie d'oppresseurs du peuple. Vous les faites
inutilement déguerpir d'un département dans un autre. Tant que vous ne ferez
pas tomber leurs têtes, vous ne serez pas tranquilles. » Les
circonstances étaient opportunes pour s'occuper du projet de loi sur la
provocation au meurtre et à l'assassinat. Buzot en fut le rapporteur. « Les
révolutions donnent à l'espèce humaine tout son ressort, disait-il ; mais en
même temps la cupidité, l'envie, l'ambition désordonnée, la défiance
sanguinaire, la rage de détruire, la fureur de dominer, égarent des individus
qu'avait avilis le gouvernement renversé, et que ses vices avaient préparés
au crime. Ils pullulent dans les grandes villes ; c'est là qu'ils aident aux
révolutions ; c'est là aussi qu'ils les ruinent. Ils ont besoin de
mouvements, et leur activité, après s'être employée salutairement, devient
funeste. Est-ce au milieu des cris du meurtre que nous pouvons nous disposer
aux douceurs de la fraternité ? Un repaire d'assassins ne peut être la patrie
des hommes libres. » Il
proposait que tout individu qui, par des placards, des affiches, des écrits
publiés ou colportés, par des discours tenus dans des assemblées ou lieux
publics, aurait provoqué ou conseillé à dessein le meurtre, l'assassinat ou
la sédition, serait puni de douze années de fers, et de la mort, si la
provocation avait été suivie d'effet. La discussion de ce projet fut
ajournée. De plus
graves préoccupations allaient s'emparer de l'Assemblée. Elle était de plus
en plus offensée par l'indépendance que s'arrogeait la commune, et alarmée
pour la tranquillité de Paris. Elle avait demandé un rapport sur la situation
de la ville et sur les obstacles que rencontrait l'exécution des lois. Roland
vint, dans la séance du 29 octobre, présenter ce rapport. Chacun prévoyait
l'importance des débats qu'il allait exciter. Ce
rapport était écrit avec soin et détail. Le ministre remontait à l'époque du
10 août et à la formation d'une autorité municipale provisoire. Il en avouait
la nécessité, sans pourtant lui attribuer le grand fait de cette révolution.
Il racontait comment elle avait exercé un pouvoir absolu, faisant à son gré
taire ou parler la loi ; comment elle avait été entraînée par l'ivresse de la
victoire ; comment elle avait cessé de reconnaître l'autorité du conseil
exécutif. Il se bornait d'abord à mentionner les massacres de septembre ;
puis il rappelait la circulaire adressée à toutes les communes, l'envoi des
commissaires, les plaintes portées contre eux de toutes parts, les pillages
exécutés sous leurs yeux et par leurs ordres. La
continuation du désordre tenait surtout à l'oubli et au dédain de toutes les
autorités supérieures. L'administration départementale de Paris s'était
trouvée comme abolie : toute police avait disparu. « L'idée de la
souveraineté du peuple a été rappelée sans cesse par les hommes qui ont
intérêt à persuader au peuple qu'il peut tout, afin de lui faire faire ce
qu'ils veulent. Détachée des principes dont elle doit être inséparable, la
souveraineté du peuple le familiarise avec l'insurrection et lui en donne
l'habitude. Ainsi, la force a paru le droit ; la barbarie des sauvages a
semblé, dans quelques instants, prendre la place des mœurs adoucies d'un
peuple civilisé. La confusion des pouvoirs est évidente. Les atteintes
portées à la propriété et à la fortune publique ne sont que trop réelles...
La sûreté individuelle a-t-elle été respectée ? ... Je ne reporte qu'avec
effroi mes regards sur les jours de désastres, dont les hommes de bien ont
horreur et qui n'appartiennent qu'à un petit nombre d'agents séduits ou
égarés par de scélérats instigateurs. » Le
ministre terminait en disant que cette triste et dangereuse situation devait
être attribuée à la faiblesse de l'Assemblée législative et aux lenteurs de
la Convention, qui tardait à prendre des mesures vigoureuses. A ce
mémoire, qui fut très-applaudi, étaient annexées des pièces. La plus
remarquable était un rapport adressé à un des présidents du tribunal criminel
pour lui rendre compte d'une conversation de Fournier l'Américain. Il avait
dit que la Révolution n'était pas achevée ; que les journées de septembre
n'avaient pas été complètes ; qu'il fallait une nouvelle saignée ; qu'il
restait à se défaire de la cabale de Roland et de Brissot ; que Vergniaud,
Guadet, Lasource, Barbaroux et surtout Buzot, lui déplaisaient beaucoup ; que
Robespierre seul pouvait sauver la patrie. L'impression
du rapport fut proposée ; Robespierre demanda la parole. Des murmures
l'interrompirent : « Président, maintenez-lui la parole ! s'écria Danton ; et
moi, je la demande après. Il est temps que tout cela s'éclaircisse. » Guadet
présidait ; il rappela à Robespierre qu'il avait la parole sur l'impression
seulement. « Je n'ai pas besoin de vos officieuses instructions, » répondit
l'orateur. Et il continua à résister aux avertissements du président, comme
aux interruptions qui se renouvelaient sans cesse. Selon
son habitude et la nature de son talent, il restait dans des généralités,
dans des lieux communs sur la liberté des opinions ; il renouvelait ses
vagues accusations contre la faction qui voulait opprimer les patriotes.
Enfin, s'animant davantage : « Quoi ! dit-il, lorsqu'il n'y a pas ici un
homme qui osât m'accuser en face ! » Louvet
s'avança au milieu de la salle. « Je demande la parole pour accuser
Robespierre ! — Et moi aussi ! » s'écrièrent à la fois Barbaroux et Rebecqui. Il se
fit un long silence. Robespierre, ordinairement impassible, demeura un moment
interdit et troublé. Danton, pour l'encourager, lui cria : « Continue,
Robespierre ; les bons citoyens sont là qui t'entendent ! » Robespierre
se remit et continua, mais sans produire aucun effet. Interrompu avec
malveillance, peu soutenu, mal écouté, il conclut en demandant qu'un jour fut
fixé pour discuter le rapport, pour entendre son accusateur, et pour lui
donner la faculté de se défendre. Danton
appuya cette proposition. « Il est temps enfin, dit-il, que nous sachions de
qui nous sommes collègues. Il est temps que nos collègues sachent ce qu'ils
doivent penser de nous. S'il y a un coupable parmi nous, il faut que vous en
fassiez justice. Je déclare à la Convention et à la nation entière que je
n'aime point l'individu Marat ; j'ai fait l'expérience de son tempérament ;
non-seulement il est acariâtre et volcanique, mais insociable. Après un tel
aveu, qu'il me soit permis de dire aussi que je suis sans parti et sans
faction. » Danton
voyait bien que la véritable question, la seule attaque réelle, c'était le
pouvoir despotique de la commune, et l'usage qu'elle en avait fait. Le 2
septembre allait être remis en discussion. Danton en dit quelques paroles
sans colère, sans férocité, avec calme. Peu de
jours auparavant, Garat, son successeur au ministère de la justice, était
venu en entretenir longuement l'Assemblée. Il avait pris pour prétexte la
situation où se trouvaient les individus condamnés pour crimes privés à la
réclusion, et mis en liberté par les massacreurs. Devait-on les réintégrer en
prison pour y subir leur sentence ? Telle était la question. « La
vertu même, si les auteurs de ce carnage la soupçonnaient d'être née dans un
château ou d'avoir approché d'un autel, ne trouvait pas grâce à leurs yeux ;
mais le voleur ou l'assassin, si on ne lui imputait point d'autre crime, leur
paraissait un patriote, et ils lui rendaient la liberté. » Alors
Garat, rappelant de quelles horreurs ces prisonniers avaient été témoins, le
sang qu'ils avaient vu couler, les transes qu'ils avaient souffertes dans
l'appréhension d'être confondus avec les honnêtes gens qu'on égorgeait sous
leurs yeux, se prenait d'une grande pitié pour ces hommes graciés de leur
peine par les septembriseurs. Il proposait donc de les affranchir de toute
poursuite, exceptant toutefois les condamnés pour meurtre, qu'il voulait
déporter. C'était
à ce propos que, sous l'influence de Danton[3], il avait traité du 2 septembre
comme d'une question de philosophie historique. En ami sincère de l'humanité,
il s'affligeait qu'un tel jour eut souillé les annales d'une Révolution qu'il
aimait et admirait. Mais ces massacres, « il les faisait sortir des
désordres, des orages, du bouleversement inséparables d'une grande révolution.
» Puis venait une théorie de l'insurrection, « chose sainte, mais dont les
conséquences ne sont pas aussi sacrées qu'elle-même, et qui n'en sont pas une
déduction nécessaire. Sa fin est légitime, mais il est rare que ses moyens
soient très-purs ; quand elle se prolonge, c'est presque toujours par des
forfaits. En recouvrant tous les droits, elle fait taire toutes les lois ; en
punissant des autorités coupables, elle met toutes les passions hors du joug
des autorités. Les époques d'insurrection, destinées à châtier de grands
crimes, sont aussi les époques où se commettent de grands crimes. » Au
moyen de ces abstractions, il n'y avait pas à s'occuper des hommes qui
réellement avaient commis ces grands crimes. « Car tout le temps qui s'écoule
entre le moment, où les pouvoirs anciens commencent à être récusés, et le
moment où les insurgés consentent à rendre obéissance aux pouvoirs nouveaux,
tout ce temps appartient à l'insurrection. Où il n'y a plus de lois, il n'y a
point désobéissance à la loi. » Cette
justification du crime par la suppression de la loi n'était pas nouvelle pour
Garat. En 1789, parlant du massacre de Foulon et de Berthier, il avait dit à
l'Assemblée constituante : « Le sang a coulé : c'était celui des coupables.
Ils ont trouvé des supplices avant de trouver des juges. Les lois sont les
ministres de la volonté du peuple ; quand le peuple agit, il n'a plus besoin
de leur organe. » Pour excuser un crime, il avait déjà construit ce
système. Il
allégua qu'apparemment tout le monde en avait pensé ainsi. L'Assemblée
législative n'avait rien fait pour arrêter les massacres, ni pour les punir.
Deux mois s'étaient écoulés et la Convention gardait le même silence, les
tribunaux étaient muets, la nation entière en avait frémi, et elle se
taisait. Tant d'horreurs semblaient ensevelies dans un silence universel, qui
n'était cependant ni un consentement ni un oubli. Roland lui-même n'avait-il
pas dit, se croyant courageux : « Ce sont des jours sur les événements
desquels il faut peut-être jeter un voile ? » Danton,
avec des formes moins subtiles, répéta la dissertation de Garat sur les
conséquences nécessaires des insurrections. Il ne récrimina point contre
Roland ; il n'accusa point les Girondins, il traita de déraisonnables les
imputations de dictature et parut disposé à une réconciliation. « Je n'ai
accusé personne et je suis prêt à repousser toutes les accusations. » L'Assemblée
décida qu'elle entendrait Louvet, et que, huit jours après, Robespierre
serait admis à se défendre. Cette
accusation était une œuvre préparée de longue main ; Louvet et ses amis y
attachaient une grande importance. Il commença par annoncer qu'une
conspiration était tramée contre l'Assemblée nationale. Les preuves pouvaient
être déduites de la marche suivie par quelques hommes depuis six mois. Avant
de parler de Robespierre, il attaqua Danton, lui reprocha d'avoir désavoué
Marat après s'en être servi, se croyant quitte de cette alliance en la
reniant. Il rejeta dédaigneusement les théories de Garat et sépara
soigneusement le 10 août du 2 septembre. Alors,
faisant un long récit de ce qui s'était passé pendant l'Assemblée
législative, il présenta ses amis et lui comme les véritables précurseurs de
la révolution nouvelle, qu'ils avaient appelée de tous leurs vœux, préparée
par leurs discours ou par leurs écrits, tandis que Robespierre ne songeait
qu'à flatter le peuple, à proclamer son propre mérite et ses vertus et à se
frayer un chemin vers la dictature. Le 10 août fut l'ouvrage des faubourgs et
des braves fédérés. Ils avaient été appelés par les vrais patriotes, par les
deux cents députés qui, sous le feu du canon, avaient voté la suspension du
roi et d'autres décrets qu'ils tenaient tout prêts. Quant à Robespierre, il
ne parut à la commune que deux jours après, et vint se placer au conseil
général pour y régner. « Mais
le 2 septembre, conjurés barbares, il est à vous, il n'est qu'à vous ! et
vous-mêmes vous en êtes glorifiés. Avec un féroce orgueil ils se sont
qualifiés patriotes du 2 septembre. Ah ! qu'elle leur reste cette
distinction, digne de l'espèce de courage qui leur est propre. » Il
fallait expliquer l'inaction de l'Assemblée législative, du conseil exécutif,
du maire et de la population de Paris. Louvet raconta les députations
menaçantes qui venaient, la proscription à la bouche, terrifier l'Assemblée. Jusque-là
il avait été écouté en silence ; mais, lorsqu'il rappela que ces députations
avaient été quelquefois conduites par un insolent démagogue, et qu'après
avoir signifié ses volontés, il retournait à la commune pour y dénoncer les
députés, puis arrivait jusque dans les commissions, annonçant qu'il ferait
sonner le tocsin, alors Cambon s'écria : cc Misérables ! voilà l'arrêt de
mort du dictateur. » Ensuite,
Lacroix attesta le fait et ajouta qu'il avait répondu à Robespierre : « La
commune peut nous faire assassiner ; mais elle ne nous fera point manquer à
nos devoirs. — Le jour même, je fus averti de ne point passer dans la cour
des Feuillants, où des hommes étaient apostés pour me tuer. » Robespierre
s'élança vers la tribune. Son frère le suivait. On criait : « A la barre ! »
Le président lui interdit la parole. « La Convention ne vous refusera point
justice ; elle vous entendra quand vos accusateurs auront parlé. Jusque-là,
je vous prie d'attendre. » Louvet
continua d'expliquer quelles circonstances avaient tenu l'Assemblée
législative dans l'inaction et laissé un libre cours aux massacres. Il
peignit l'autorité de Pétion enchaînée, Santerre ne donnant aucun ordre, des
municipaux revêtus de leurs écharpes et présidant aux massacres ; Roland
parlant en vain, le ministre de la justice se taisant, l'envoi de la
circulaire, enfin les Girondins menacés d'être livrés aux assassins, ainsi
que les ministres, un seul excepté. « Puisses-tu, Danton, te justifier de
cette exception devant la postérité ! « Vous
désavouez aujourd'hui Marat, cet enfant perdu de l'assassinat. S'il n'était
pas associé à vos projets d'oppression, pourquoi le produisiez-vous dans ces
élections que vous avez dominées par l'intrigue et par l'effroi ? Pourquoi
l'avez-vous jeté au milieu de nous, où, s'il y a quelque justice sur la
terre, il ne restera point ? ... Oui, les maîtres de cet homme, pour
accomplir leurs suprêmes espérances, voulaient que la terreur fût plus
complète. Des voix impies réclamaient pour le massacre une liste immense, et
déjà sollicitaient le sang et les biens d'innombrables proscrits ? Pendant
quarante-huit heures, trente mille familles tremblaient pour leurs plus
chères affections ; des épouses, des enfants en pleurs venaient nous conjurer
d'épargner la vie de leurs pères et de leurs époux. Inutiles prières !
reproches déchirants ! Nous demander d'empêcher les assassinats à commettre,
c'était nous reprocher les assassinats commis. Comment aurions-nous pu les
empêcher ? Nous étions nous-mêmes sous les poignards. Ainsi la faction
désorganisatrice, escortée de la terreur, s'avançait vers son but ; les
conjurés allaient sur les débris de toutes les autorités, de toutes les
réputations, commencer leur règne. Tu marchais à grands pas, Robespierre,
vers ce pouvoir dictatorial dont la soif te dévore. « Qui
les arrêta ? La force d'inertie de Pétion, la force d'activité de Roland ; ce
fut encore le mauvais succès de cette lettre dont les anarchiques invitations
furent repoussées avec horreur et ce cri d'indignation, qui, parti de tous
les points de l'empire, vint retentir jusqu'au centre ; ce fut Dumouriez,
qui, trop faible encore pour vaincre l'ennemi, fut assez heureux pour
l'arrêter. «
Robespierre, je t'accuse d'avoir depuis longtemps calomnié les meilleurs, les
plus purs patriotes. « Je
t'accuse de les avoir calomniés avec plus de fureur, dans les jours de
septembre, quand tes calomnies étaient des proscriptions. Je t'accuse
d'avoir, autant qu'il était en toi, méconnu, persécuté, avili la
représentation nationale. « Je
t'accuse de t'être continuellement produit comme un objet d'idolâtrie,
d'avoir souffert qu'on dît de toi que tu étais le seul homme vertueux de
France, le seul qui pût sauver la patrie. « Je
t'accuse d'avoir tyrannisé l'assemblée électorale de Paris. « Je
t'accuse d'avoir évidemment marché au pouvoir suprême. » La
conclusion était qu'un comité fût chargé d'examiner la conduite de
Robespierre. Quelques
paroles d'horreur et de dégoût motivaient une seconde conclusion contre
Marat. « J'insiste surtout pour qu'à l'instant vous prononciez sur cet homme
de sang, dont les crimes sont prouvés. Si quelqu'un a le courage de le
défendre, qu'il monte à la tribune ; pour notre gloire, ne nous séparons pas
avant de l'avoir jugé. Je demande sur l'heure un décret d'accusation contre
Marat... Dieux ! je l'ai nommé ! » Cette
longue harangue avait été écoutée avec bienveillance. Il semblait que la
proposition dût être favorablement accueillie par la majorité. Robespierre
demanda le délai d'une semaine pour répondre aux accusations portées contre
lui ; il lui fut accordé. Pendant
cet intervalle, la disposition des esprits changea. Le parti opposé aux
Girondins fut actif dans ses efforts. Le conseil général de la commune, les
assemblées de section s'animèrent. La société des Jacobins, qui, de jour en
jour devenait plus puissante, s'émut d'une vive sympathie pour la cause de
Robespierre. Il se conduisit avec prudence. Un mouvement populaire, une
démonstration séditieuse auraient servi d'argument contre lui et produit un
sentiment d'irritation dans la majorité. Il prit soin de se donner toute l’apparence
d'un homme vertueux, persécuté pour trop aimer le peuple. Robespierre
jeune parla aux Jacobins plutôt des dangers de la liberté que des dangers de
son frère. Il insista sur la gravité de la situation. « Aujourd'hui tout le
peuple n'est pas pour nous ; il n'y a pour nous que le peuple de Paris.
Citoyens de Paris, vous êtes les seuls qui soyez éclairés sur les projets de
la faction. Il faut tenir une conduite sage et mesurée. Si quelque membre de
la société a encore les yeux fermés, ce ne peut être qu'un scélérat. » Puis,
la veille de la séance où son frère devait parler, il dit encore aux Jacobins
: « N'opposez à vos ennemis que la patience. L'innocent peut succomber, la
liberté ne périra point. Peut-être veut-on un mouvement dans Paris. Eh bien !
soyez calmes ; laissez sacrifier Maximilien Robespierre. » Réellement
le parti ne voulait point recourir à une émeute. Elle n'était point préparée
; le succès n'eût pas été certain. Quelques troupes étaient en ce moment
réunies à Paris ; il s'y trouvait encore quelques fédérés marseillais. On
aurait pu rencontrer de la résistance. Cette
contenance passive donnait la sécurité du moment à cette portion nombreuse de
la Convention, qui n'était engagée dans les liens d'aucune des deux factions
et la dispensait d'un courage actuel ; elle reprenait l'espoir de maintenir
la tranquillité et de fonder une république raisonnable. Ainsi s'effaçait la
vivacité d'impressions qu'on avait remarquée pendant le discours de Louvet. Ce
changement fut déjà remarquable, lorsque commença le débat sur la loi contre
la provocation. Lepelletier de Saint-Fargeau dans un discours fort modéré, du
moins dans le langage, rappela les principes proclamés à l'Assemblée
constituante et le respect qu'elle avait toujours professé et scrupuleusement
pratiqué pour la liberté de la presse. Il demanda si Buzot et Pétion avaient
oublié comment, de concert avec lui, ils avaient défendu cette liberté indéfinie
contre les attaques des modérés. Il fut plus d'une fois encouragé par les
applaudissements des tribunes et de l'Assemblée. Danton fit entendre le cri :
« La liberté de la presse ou la mort. » Un
incident survint qui manifesta combien devenait de plus en plus vive la haine
réciproque des deux partis. Le ministre de l'intérieur avait fait retenir à
la poste des paquets expédiés sous le contreseing du maire de Paris à tous
les départements. C'était l'envoi d'une adresse que plusieurs sections
avaient présentée à l'Assemblée pour s'opposer à la formation de la garde
départementale. Les termes en étaient si inconvenants et séditieux qu'un
décret avait ordonné qu'elle serait supprimée. La distribuer officiellement
dans toute la France semblait une insolence impardonnable. Chabot
vit au contraire, dans la conduite du ministre, une violation du secret des
lettres. Le ministre vint expliquer que les paquets n'avaient pas été
ouverts, mais que leur envoi avait été interdit en exécution du décret, qui,
en supprimant l'adresse, n'avait certes pas autorisé son envoi à toutes les
municipalités. Merlin
de Thionville persista à dénoncer un énorme abus de pouvoir. La mauvaise foi
de l'orateur était si manifeste que des murmures l'interrompirent. Il se prit
de colère. « Eh bien ! si pour sauver la république, il faut donner à Louis
XVI et à l'infâme Antoinette le plaisir de faire égorger ceux qui les ont mis
au Temple, j'abandonne la parole. » Tel
était le ton des discussions ; il ne s'agissait plus de maintenir son opinion
ou de contredire l'opinion d'un adversaire : il y avait du sang dans la
moindre controverse. Barère
parla vivement contre la commune et se montra effrayé de ce qui pouvait
advenir de son pouvoir usurpé. Il proposa l'ordre du jour qui fut adopté. Sans
chercher à se rattacher à la question particulière, Barbaroux comme par
émulation avec Louvet, parla passionnément contre la municipalité, contre
Marat, contre Robespierre, contre la dictature, contre les hommes de
septembre. Il fut écouté avec défaveur. Cet empressement à prévenir une
discussion dont le jour était fixé, cette animosité impatiente déplurent à
l'Assemblée. Il
termina en proposant quatre projets de décrets inattendus et incohérents. —
Le premier portait que si la représentation nationale était outragée dans la
ville où elle siège, cette ville perdrait le droit de posséder le corps
législatif et les établissements qui en dépendent. — Le second réglait que la
troupe de ligne qui se trouvait à Paris ferait le service de garde près de la
Convention concurremment avec la garde nationale. — Le troisième constituait
la Convention en cour de justice pour le jugement des conspirateurs. — Le
quatrième cassait la municipalité et le conseil général de la commune de
Paris et faisait cesser la permanence des sections. Assurément,
toutes ces mesures étaient indispensables pour prévenir le triomphe du parti
qui menaçait à la fois l'ordre et la liberté ; mais les proposer lorsque le
danger n'était encore que dans un avenir non prévu par l'opinion commune,
était un acte d'agression. C'était troubler les hommes timides et aliéner
leurs suffrages. Barbaroux
ne fut ni attaqué, ni soutenu. La municipalité fut mandée pour s'expliquer
sur les paquets envoyés par la poste. Chaumette, procureur général, vint à la
tête d'une députation. Il parla pompeusement des services que la commune
avait rendus au 10 août, avoua que l'esprit d'anarchie avait pu s'introduire
dans le conseil, mais qu'on en avait expulsé les hommes de désordre, et que
maintenant une lutte exécrable n'était plus à craindre. « Périsse la commune,
disait-il, plutôt que de troubler la tranquillité publique et de compromettre
le salut du peuple. » Il protesta que la municipalité n'avait jamais eu la
pensée de désobéir à la Convention, et que les paquets avaient été remis à la
poste par un malentendu des employés subalternes. Au jour
indiqué pour une discussion, qui préoccupait tous les esprits, une foule
nombreuse s'était entassée dans les tribunes ; un grand silence s'établit, et
Robespierre monta à la tribune ; il était calme et commença d'un ton grave et
mesuré. « Une
accusation, sinon très-redoutable du moins très-grave, a été intentée contre
moi. J'y répondrai, parce qu'il faut qu'en un moment disparaisse ce
monstrueux ouvrage de la calomnie, si laborieusement élevé, pendant plusieurs
années peut-être. J'y répondrai, parce qu'il faut bannir du sanctuaire des
lois les préventions et les méfiances, pour y rappeler les principes de la
concorde. Vous trouverez équitable sans doute d'accorder à la défense la même
attention que vous avez donnée à l'immense plaidoyer de mon adversaire. » Il
examina d'abord l'imputation de conspirer pour arriver à la dictature. Avoir
appelé de ses vœux, de ses discours et de ses écrits une Convention nationale
après la chute du trône, était selon lui une preuve évidente qu'il n'avait
point songé à devenir dictateur. Quel pouvoir exerçait-il ? Où étaient ses
trésors ? Avait-il quelque influence sur l'armée ? Quand il serait maître de
Paris, pourrait-il asservir les quatre-vingt-trois départements ? S'il avait
pensé à la dictature, il aurait été un fou et non pas un conspirateur
redoutable. Il
passa à ses liaisons avec Marat, et le désavoua, racontant les controverses
où il avait combattu ses propositions étranges et sanguinaires ; il rapporta
comment Marat avait dit de lui « qu'il n'avait ni les vues, ni l'audace d'un
homme d'État. » Ce n'était point par son influence que Marat avait été élu
député de Paris., Quel est donc le bizarre projet de m'identifier avec un
homme qui n'est pas moi ? Pourquoi m'imputer les excès que j'ai évités ? » On lui
avait reproché le despotisme d'opinion qu'il exerçait aux Jacobins. « L'influence
qui est acquise dans une société de quinze cents hommes libres, est-elle donc
autre chose que l'empire des principes ? » D'ailleurs, il y cherchait si peu
un appui que, depuis le 10 août, il n'avait pas assisté à six séances. A
l'époque où on prétend qu'il y dominait, les Jacobins ont préparé la sainte
insurrection du 10 août. Que faut-il en conclure, sinon que le despotisme a
été abattu par les hommes que vous appelez une poignée de scélérats, tandis
que vous et vos amis étiez trop sages et trop amis du bon ordre pour tremper
dans de pareilles conspirations. Puis
Robespierre rappelait les premiers dissentiments qui alors avaient éclaté
entre lui et Louvet ou ses amis, quand ils cherchaient à conquérir le
pouvoir, et lui à établir l'égalité. Il
expliquait comment il n'avait pas été appelé à siéger au conseil général de
la commune dans la nuit du 10 août ; excusant ainsi sa tardive intervention,
il disait modestement : « Je ne veux pas prétendre à une gloire qui ne
m'appartient pas. Ceux-là sont véritablement les héros de la liberté. » Il
s'étendit sur la grandeur des services que ce conseil avait rendus à
l'insurrection. Il insistait spécialement sur l'arrestation, il ne disait
pas, le massacre de Mandat. «
Est-il donc si difficile de comprendre ce que cette municipalité tant
calomniée renfermait de généreux citoyens ? Là étaient des hommes que la
bassesse monarchique dédaigne, parce qu'ils n'ont que des âmes fortes et
sublimes. Là nous avons vu et chez les citoyens et chez les magistrats
nouveaux, des traits d'héroïsme que l'incivisme et l'imposture s'efforceront
en vain de ravir à l'histoire. Les intrigues disparaissent avec les résultats
qu'elles ont enfantés ; les grandes actions et les grands caractères restent
seuls. Voulez-vous juger le conseil révolutionnaire de la commune de Paris ?
Placez-vous au sein de cette immortelle révolution, qui le créa et dont
vous-mêmes êtes l'ouvrage. » Après ces superbes louanges, Robespierre
cherchait pourtant à ne pas engager sa responsabilité ; il convenait que la
composition de ce conseil n'était pas sans mélange et qu'on pouvait lui
imputer quelques actes répréhensibles. « Je ne m'abaisserai pas jusqu'à
observer que je n'ai jamais été chargé d'aucune espèce de commission, que je
ne me suis jamais mêlé d'aucune opération particulière. Je n'ai jamais
présidé le conseil, je n'ai pas eu la moindre relation avec ce comité de
salut public tant calomnié. Je consentirais à me charger, tout compensé, du
bien et du mal qu'on reproche à ce corps révolutionnaire. » Alors
il entrait en justification des actes reprochés à la commune. C'était
toujours cette doctrine indiquée par Danton, compendieusement développée par
Garat : les insurrections sont justes et saintes, mais ne peuvent être
accomplies que hors du cercle de la légalité et du droit commun ; on ne peut
mesurer leur marche avec le compas constitutionnel. «
Voulez-vous donc une révolution sans révolution ? Quel est cet esprit de
persécution qui vient réviser la révolution qui a brisé nos fers ? » De là
découlait naturellement une apologie du 2 septembre ; mais toujours
accompagnée de la déclaration qu'il n'y était pour rien, et qu'il pouvait
traiter ce sujet « d'une manière désintéressée. » Ce
plaidoyer pour le massacre reposait, comme tous les autres, sur un mensonge.
C'était supposer un peuple indigné, que les magistrats n'avaient pu contenir
et qui n'aurait pu être réprimé que par la loi martiale. « La loi martiale
après le 10 août ! s'écriait Robespierre ; la loi martiale à l'approche de
l'ennemi ! » Ainsi
il se taisait sur les assassins soldés, sur le comité qui les payait, sur la
mission donnée pour aller chercher les prisonniers d'Orléans. Ayant
imputé ce carnage à une convulsion populaire, Robespierre se trouvait en
droit de louer l'humanité et le dévouement des municipaux, qu'on avait vus
revêtus de leur écharpe former les tribunaux, qui siégeaient au guichet
pêle-mêle avec les massacreurs. « Quoi, disait-il, ce sont les hommes qui ont
exercé ce ministère qu'on vous a présentés comme des brigands sanguinaires !
» Si
Robespierre se défendait mal contre l'accusation, il pouvait du moins
récriminer avec avantage contre ses accusateurs. Il demandait comment il
était possible que Louvet montrât maintenant un zèle si ardent pour le
respect scrupuleux des lois. Il cita la lettre de Roland et répéta la phrase
qui commençait le journal de Louvet, affiché le matin du 3 septembre, et
arraché quelques heures après : «
Honneur au conseil général de la commune ; il a fait sonner le tocsin. Il a
sauvé la patrie. » Puis
continuant à excuser le 2 septembre, Robespierre en vint à une hypocrisie
d'humanité qui lui était assez habituelle. « On assure qu'un innocent a péri
; on s'est plu à en exagérer le nombre ; mais un seul c'est beaucoup trop
sans doute. Pleurons cette méprise cruelle. Pleurons même les victimes
coupables, réservées à la vengeance des lois, qui sont tombées sous le glaive
de la justice populaire. Mais que votre douleur ait un terme. Gardez quelques
larmes pour des calamités plus touchantes. Pleurez sur cent mille patriotes
immolés par la tyrannie ; pleurez nos citoyens expirant sous leurs toits
embrasés, et leurs fils massacrés au berceau ou dans les bras de leurs mères.
La famille des législateurs français, c'est la patrie ; c'est le genre humain
tout entier, moins les tyrans et leurs complices... La sensibilité qui gémit
pour les ennemis de la liberté m'est suspecte... En lisant ces tableaux
pathétiques du désastre des Lamballe, des Montmorin, des Lessart, ces
déclamations contre des hommes connus sous des rapports opposés, n'avez-vous
pas cru entendre un manifeste de Brunswick ou de Condé ? Calomniateurs,
voulez-vous donc venger le despotisme ? Voulez-vous flétrir le berceau de la
république ? » Il
essaya de se justifier des discours qui avaient offensé l'Assemblée lorsque,
à la tête des députations, il était venu, d'un ton menaçant, signifier les
exigences de la commune. Il nia les paroles qu'il n'aurait pu expliquer. Contre
le témoignage authentique du procès-verbal des séances du conseil général, il
démentit l'imputation d'avoir, pendant les journées de septembre, porté une
dénonciation contre Brissot et d'autres députés. Enfin
quelques mots insultants étaient adressés à Roland, à propos de son rapport
et des pièces qu'il avait produites. « Homme vertueux, homme exclusivement,
éternellement vertueux, vous avez voulu essayer l'opinion. Vous vous êtes
arrêté vous-même épouvanté de votre propre audace. Vous avez bien fait ; la
nature ne vous a point monté pour de grandes actions, ni pour de grands
attentats. Il y a loin du dessein profondément conçu de commettre un crime, à
certaines velléités, dont je pourrais faire beaucoup de bruit... Voyez avec
quelle maladresse vous vous embarrassez dans vos propres pièges : vous vous
tourmentez pour arracher une loi contre les provocateurs au meurtre. Ne
voyez-vous pas que la première victime qu'elle devrait frapper, c'est
vous-même ? N'avez-vous pas dit calomnieusement que j'aspirais à la tyrannie
? Et n'avez-vous pas en même temps juré, par Brutus, d'assassiner les tyrans
? « Et
ces cris qui demandent la tête de quelques représentants, ces imprécations
contre moi, où se mêlent l'apologie de Louis XVI et vos louanges, qui les
encourage, qui les excite ? Et vous parlez de lois et de vertus, d'agitateurs
et d'assassins ! « Que
me reste-t-il à dire contre des accusateurs qui s'accusent eux-mêmes ? Je ne
prendrai aucune conclusion qui me soit personnelle. J'ai renoncé au facile
avantage de répondre aux calomnies de mes adversaire s par des accusations
plus redoutables. Je supprime la partie offensive de ma justification. Je
renonce à la juste vengeance que j'aurais le droit de poursuivre contre mes
calomniateurs. Je n'en demande point d'autre que le retour de la paix et le
triomphe de la liberté. » Le
succès de cet habile discours fut complet ; Robespierre descendit de la
tribune au milieu des applaudissements. La foule bruyante des spectateurs
s'associait aux approbations de la majorité. L'impression fut ordonnée, et
des voix nombreuses demandèrent aussitôt l'ordre du jour. Beaucoup
de représentants se firent inscrire pour appuyer ou combattre la proposition
d'ordre du jour. Louvet et Barbaroux, tous deux montés en même temps à la
tribune, essayaient en vain de parler ; leur voix était couverte par les
cris. L'Assemblée décida qu'elle n'entendrait ni l'un ni l'autre. Barbaroux
alla se placer à la barre comme pétitionnaire. « Si vous ne voulez pas
m'entendre, s'écriait-il, je serai donc réputé calomniateur ? » Barère
parvint à se faire écouter : « Je demande que les passions individuelles se
taisent pour faire place à la grande passion du bien public, mais je demande
que l'ordre du jour soit motivé. » Il traita avec dédain et l'accusé et
l'accusateur. « Pour accuser un homme de viser à la dictature, il
faudrait lui supposer un caractère, du génie, de l'audace ou quelques grands
succès politiques ou militaires. Terminons ces duels politiques, ces combats
singuliers de la vanité et de la haine. Je vous rappelle aux grands intérêts
de la patrie, et je propose que l'ordre du jour soit motivé ainsi : La
Convention nationale, considérant qu'elle ne doit s'occuper que des intérêts
de la république... » Les uns
voulaient que Barère fût censuré ; Lanjuinais demandait la parole ; on
réclamait le vote par appel nominal. Le silence fut difficile à obtenir.
Barère répéta son préambule. « Je ne veux pas de votre ordre du jour, s'écria
Robespierre ; ce préambule serait injurieux pour moi. » L'ordre du jour non
motivé fut voté à la presque unanimité. La
déroute du parti girondin était d'autant plus complète, que Louvet avait été
abandonné par la plupart de ses amis. Brissot, Vergniaud, Gensonné, Condorcet
votèrent pour l'ordre du jour. Rien ne manqua au triomphe de Robespierre. Beaucoup
de circonstances se réunirent pour amener ce résultat, dont la gravité ne fut
pas d'abord comprise. L'attaque avait été mal engagée ; elle semblait une
continuation des querelles que Robespierre et Louvet avaient quelques mois
auparavant soutenues l'un contre l'autre, aux Jacobins. On savait qu'avant
même la première séance de la Convention, les Girondins, dans une réunion des
principaux de leur parti, avaient rejeté l'avis de Sieyès, qui proposait
d'attaquer la validité de l'élection de Paris, comme n'ayant pas été libre,
et qu'ils s'étaient décidés à une accusation contre Robespierre, dont Louvet
s'était chargé. Les députés, en très-grand nombre, étaient arrivés avec
l'intention de rester étrangers à des rivalités dont ils ne s'expliquaient
pas bien les motifs. Ils s'efforçaient d'espérer l'établissement régulier
d'une république, et s'épouvantaient chaque jour davantage d'une situation
dont, loin de Paris, ils n'avaient pas eu l'idée. C'était donc avec déplaisir
qu'ils voyaient cette agression et cette déclaration de guerre. On leur
donnait facilement des scrupules et des inquiétudes sur un premier exemple de
juridiction exercée par l'Assemblée sur un de ses membres. En
elle-même, l'accusation n'avait rien de solide. Elle avait un caractère de
rhétorique, qui fut d'autant plus remarqué que l'auteur était homme de
lettres, et non pas homme d'affaires. Aucun fait coupable n'était allégué : à
supposer que Robespierre eût l'ambition de devenir dictateur, il n'avait
tramé aucun complot. Des conjectures formées sur les opinions, le caractère
ou même les espérances d'un homme ne pouvaient être un motif d'accusation.
Les Girondins disaient que Robespierre voulait être dictateur, comme lui
pouvait leur imputer d'être fédéralistes, et d'aspirer à devenir les
aristocrates d'une république. De part et d'autre, c'étaient invectives de
parti, et rien de plus. La
réelle accusation, quoiqu'elle ne fût point particulièrement applicable à
Robespierre, c'était le 2 septembre ; mais les Girondins avaient-ils autorité
suffisante pour se porter comme accusateurs ? Pouvaient-ils parler hautement
contre la vengeance populaire, contre le droit d'insurrection et ses
conséquences ? Leur appartenait-il d'invoquer la justice légale et l'humanité
? N'avaient-ils point pendant l'Assemblée législative, appelé, de leurs vœux
et de leurs discours, toutes les séditions, au hasard du sang qu'elles
pouvaient répandre ? N'avaient-ils pas amnistié les massacres d'Avignon ? Les
soldats de Châteauvieux, assassins de leurs officiers ; n'avaient-ils pas été
ramenés du bagne en triomphe ? Ne s'étaient-ils pas indignés contre La
Fayette et Bailli qui avaient défendu l'ordre public contre des coupeurs de
têtes ? Condorcet n'avait-il pas écrit : « Parce qu'on s'égorge un peu,
faut-il donc être contre la Révolution ? » N'était-il
pas évident que si les excès dont la journée du 10 août avait été suivie, si
les premières horreurs du 2 septembre avaient affligé et indigné les
Girondins, cette indignation ne s'était pas montrée avant le jour où ils
avaient pu craindre d'être eux-mêmes compris dans les projets d'extermination
? Les journaux de Brissot, de Louvet, de Carra, faisaient foi d'une
résignation timide ; Roland avait, le troisième jour seulement, porte le
blâme contre ce qui était continué plutôt que contre ce qui était accompli.
On racontait que Brissot, apprenant le massacre de la Conciergerie, avait
demandé avec une curiosité qu'il aurait dû cacher, si Morande, son ennemi
personnel, avait péri. A la veille de l'ouverture de la Convention, lorsqu'on
vivait dans la continuelle crainte de voir recommencer les massacres,
l'Assemblée avait adressé une proclamation aux Français : elle exprimait la
juste horreur « d'un système d'assassinats et de désordres qui souillerait la
Révolution et serait une tache ineffaçable au nom français, » mais une
étonnante distinction était établie entre les divers attentats qui avaient
été accomplis ou proposés. « Dans
les temps d'insurrection, disait cette adresse, et lorsque le peuple se lève
pour opposer à la tyrannie une résistance légitime, il peut quelquefois être
entraîné par des hommes passionnés pour la liberté ; il peut regarder
l'activité des lois comme trop lente ; mais l'idée d'attentats contre ses
propres représentants ne pouvait être inspirée que par de véritables ennemis
de la nation. » Les
Girondins, en se constituant les accusateurs des crimes de septembre, ne
pouvaient trouver, dans l'opinion publique, un auxiliaire puissant ; elle
était épouvantée et muette. Comment ne l'aurait-elle pas été ? Les auteurs de
ce massacre n'étaient-ils pas encore dans toute leur puissance ? L'attaque
dirigée contre eux n'était-elle pas vague et incomplète, plus déclamatoire
que courageuse ? N'était-il pas difficile d'incriminer des hommes, qui
avaient fait le 10 août, Puisqu'on célébrait cette journée avec adoration ? lorsqu'on
en réclamait la complicité comme un honneur, ne devait-on pas avoir quelque
indulgence révolutionnaire pour ceux auxquels on prétendait s'être associé ? Il y
avait encore moins d'aide à attendre de cette nombreuse fraction de la
Convention qu'on commençait à appeler la Plaine, et plus dérisoirement le
Marais. Déjà Brissot aurait pu dire ce qu'il écrivait quelques mois plus
tard. « Avec un mot on pourrait composer l'histoire de nos assemblées :
ce mot est la peur. » Ce même
mobile agissait, d'une autre manière, sur les hommes qui redoutaient qu'une
réaction, n'amenât la justice. Il se forma en ce moment une sorte
d'association fraternelle entre les hommes de septembre, afin d'aviser à se
défendre. Le ministre Pache, qui, par sa servilité, avait gagné l'estime de
Roland, ne fut pas plutôt ministre qu'il devint le courtisan et le serviteur
du parti le plus fort. C'était chez lui que se réunissaient les
septembriseurs. C'était aux Jacobins qu'ils célébraient impudemment le
carnage qu'ils avaient ordonné. Ce
n'était point en justifiant par des sophismes, ni en déplorant hypocritement
les nécessités révolutionnaires que les disciples de Marat parlaient du 2
septembre. Santerre,
se vantant de sa complicité qui n'avait été qu'une lâche inaction, disait : «
On craint des assassinats ; on ne veut pas voir l'utilité de la journée du 2
septembre. Si Dumouriez n'eût pas arrêté les ennemis, tous les coquins de
Paris se seraient réunis pour les recevoir. La tuerie était donc nécessaire.
» Dans la séance où il parlait de la sorte, on discutait le projet d'une
garde départementale, et Santerre continuait en ces termes : « Quand la
Convention voudra, je répondrai de sa sûreté avec deux religieuses, une à
chaque porte. Quand on a établi une garde d'honneur pour l'Assemblée, c'est
moi qui la demandai : je voulais rivaliser la garde d'honneur de ce cochon.
Le 10 août le peuple indigné voulait exterminer celui qui avait donné ordre
de faire feu ; le coquin le savait bien, puisqu'il s'était réfugié dans le
bureau où l'on fait les journaux ; eh bien ! on n'est seulement pas entré
dans les corridors de l'Assemblée ; ainsi le peuple, qui n'a pas violé
l'asile d'un drôle comme ça, ne violera jamais la loi. » On parlait ainsi à
une tribune où les destinées de la France étaient réglées plus souverainement
qu'à la Convention. Chabot
affirmait, avec quelque raison, que c'étaient les hommes du 10 août qui
avaient fait le 2 septembre ; mais confondant par son récit la foule qui
assistait à ces affreuses exécutions avec les bourreaux, il demandait si l'on
mettrait huit cent mille hommes en accusation ; puis il niait qu'on dût
appeler crimes des faits de révolution. Pour prouver que la Révolution avait
conservé ses immunités jusqu'au milieu de septembre, il alléguait que
l'autorité de l'Assemblée était alors entièrement méconnue. « Il n'y a,
disait-il, que les intrigants qui se raccrochent à cette journée, sur
laquelle la France n'est pas suffisamment éclairée. » Un
autre jour Bazire avouait qu'une révolution est toujours hideuse dans les
détails, mais que l'homme d'État doit l'envisager dans son ensemble. « S'il
est affligé par la vue de quelques souffrances particulières, il en est
dédommagé par le spectacle du bien général. » D'ailleurs, des hommes qui
avaient attiré tant de fléaux sur la patrie, avaient-ils mérité qu'on
s'exposât pour les défendre ? Eût-il été prudent de laisser vivre des hommes
dont les complots auraient été d'autant plus dangereux que l'ennemi
s'avançait ? Bazire proposait à l'admiration la conduite du peuple qui avait
épargné le député Jouneau détenu à l'Abbaye par mesure disciplinaire, et il
remarquait comment les massacres s'étaient arrêtés, lorsqu'il avait été
question de proscrire des représentants du peuple. Enfin avec une rare
impudence, il attribuait les premiers massacres de la Force à des domestiques
de Mme de Lamballe, qui avaient excité le désordre, afin de la sauver. Il lui
semblait probable aussi que le massacre de Versailles avait été exécuté par
d'anciens serviteurs du château. Manuel,
qui, « mieux que personne, disait-il, avait connu cette journée, » en parlait
avec un grand trouble. « Un peuple méchant comme un roi a voulu faire une
Saint-Barthélemy. Monté sur un tas de cadavres, je prêchai le respect des
lois. Louvet a dit que les acteurs de cette exécution étaient peu nombreux,
et moi j'affirme que si la ville entière n'y a point coopéré, du moins elle a
quelques reproches à se faire. Car, lorsqu'on souffre des assassinats, on est
suspect d'en être complice. Que faisiez-vous, braves Parisiens, dans ces
moments de désolation ? Je ne dirai point, comme excuse d'une commune
patriote, qu'au moment où je fis sonner le tocsin, des conspirateurs, des
brigands allaient s'échapper des cachots de Thémis, pour s'élancer dans les
champs de la fureur et de la vengeance. » Un
fédéré raconta, sans nulle atténuation, comment, avec ses camarades, il avait
mis la main à l'œuvre. Les prisonniers qu'ils avaient massacrés étaient
presque tous des fabricateurs de faux assignats et des conspirateurs.
D'ailleurs il valait mieux faire périr vingt innocents parmi les coupables,
que si Paris eût été pillé et incendié. La
société des Jacobins accueillait avec bienveillance cet égorgeur et ses
compagnons ; il la remercia de cette bonne réception. La
veille du jour où Robespierre devait parler, Billaud - Varennes rassurait
ainsi les Jacobins : « Quoi, nous craindrions encore ? Non ! Nous allons
parler aujourd'hui ; demain, nous voterons, et mercredi, nous enverrons Louis
XVI à l'échafaud. Déjà, la majorité de la Convention se range du côté de la
Montagne ; la Montagne fera un effort ; elle écrasera les reptiles qui
rampent à ses pieds. Il ne faut pas s'effrayer ; le peuple est là ; a-t-on
oublie les grandes journées où il s'est montré avec tant de vigueur ? » Le
lendemain, après la victoire de Robespierre, Merlin, apercevant Barère dans
la salle des Jacobins, lui reprocha d'avoir dit que les couronnes des héros
du 2 septembre étaient mêlées de cyprès. Barère avait jusqu'alors flotté
entre les Girondins et la Montagne, sans se donner encore à aucun des deux
partis ; il inclina dès ce jour-là vers les vainqueurs. « J'ai
aussi, dit-il, une opinion politique sur le 2 septembre. Aux yeux de l'homme
vulgaire, cette journée présente un crime, car il y a eu violation des lois ;
mais, aux yeux de l'homme d'État, elle présente deux grands effets : elle a
fait disparaître des conspirateurs que le glaive des lois semblait ne pouvoir
atteindre ; elle a anéanti des projets désastreux enfantés par l'hydre du
feuillantisme, du royalisme et de l'aristocratie, qui levait sa tête hideuse
derrière les remparts de Longwy et de Verdun. » Ainsi
les fauteurs du 2 septembre n'admettaient ni regrets, ni reproches. Collot
d'Herbois avait prononcé une parole qui résumait toute cette discussion : «
Il ne faut pas se dissimuler que c'est là le grand article du Credo de notre
liberté. » C'était
dire, en d'autres termes, ce qu'a écrit un observateur éclairé et impartial
de cette époque : « Après les massacres de septembre, il ne restait d'autre
ressource à leurs auteurs, contre l'exécration, que le renversement de la
société[4]. » Aussi ce texte
d'accusation d'une part, de sanguinaire impudence de l'autre, était destiné à
reparaître sans cesse dans les débats de l'Assemblée, jusqu'au moment où elle
aurait été décimée et assujettie par les hommes du Credo
révolutionnaire. Les
Girondins avaient échoué dans leur attaque contre Robespierre, mais ils
étaient loin de se tenir pour vaincus ; ils continuaient à avoir confiance en
eux-mêmes et dédain pour leurs adversaires. La majorité de la Convention
n'appartenait pas définitivement au parti jacobin, elle était timide ;
toutefois, on pouvait espérer de saisir quelque occasion où elle serait
entraînée à des votes énergiques. Le peu de gouvernement qui subsistait alors
paraissait être dans les mains du parti de la Gironde. Roland leur était
dévoué par conformité d'opinion et par amitié ; il avait du courage et, seul
parmi les ministres, il pouvait faire figure d'homme politique. Clavière,
ministre des finances, et Lebrun, ministre des affaires étrangères, étaient
aussi des leurs. C'était
précisément le motif des attaques continuelles de la société des Jacobins. La
faction des hommes d'État disposait de tous les emplois ; ils n'y plaçaient
que leurs amis ; à la Convention, ils composaient les comités ; leur facilité
à parler, leurs habitudes parlementaires, leurs noms déjà connus,
déterminaient une préférence en leur faveur. Le comité chargé de présenter un
projet de constitution était presque entièrement composé de Girondins.
Sieyès, Condorcet, Brissot, Pétion, Vergniaud, Thomas Payne, Gensonné, Barère
et Danton ; tels avaient été les choix de l'Assemblée. Robespierre ne fut
point sur cette liste ; il cacha son chagrin ; ses amis témoignèrent leur
indignation à la tribune des Jacobins. La
lutte entre les deux factions ennemies pour s'emparer du pouvoir allait être
suspendue. Une question, dont tous les esprits se préoccupaient avec anxiété,
commençait à absorber toute l'attention de l'Assemblée. Quelle serait la
décision prise sur le sort du roi ? Beaucoup
de Girondins étaient d'abord portés à le sauver. Quelques-uns étaient émus
d'un sentiment d'humanité et de miséricorde ; aucun, peut-être, n'avait un
scrupule de justice, à moins que ce ne fût sur la compétence et la forme du
jugement. Mais déjà, après la fuite de Varennes, ils avaient nié
l'inviolabilité royale, appelé l'accusation, et souvent même la vengeance
populaire. A force de polémique et de déclamation, quelques-uns avaient fini
par se persuader que le roi était un grand criminel ; ils s'étaient pris de
haine passionnée contre ce prince et contre la reine. Toutefois, même pour
ceux-là, il y avait de l'hésitation ; les calculs de la politique les
détournaient d'une sentence de mort. Brissot se souvenait d'avoir dit que le
régicide serait le plus grand obstacle à l'établissement d'une république, et
un garant assuré d'un retour à la royauté ; ses amis le pensaient ainsi. Ils
n'étaient pas non plus assez aveugles pour ne point voir que la condamnation
et le supplice du roi seraient un de ces actes qui, comme le 2 septembre,
précipiterait la Révolution dans de terribles excès et livrerait le pouvoir à
des hommes de désordre et de sang. Sur
cette question, comme sur toutes les autres, les Girondins, ou du moins le
plus grand nombre d'entre eux, n'admettaient point la pensée de braver
l'impopularité, de rompre avec la Révolution et de revenir en arrière. Ils
voyaient que se jeter en avant était un danger pour eux et pour la France,
que ce pouvait être un crime, mais ils n'avaient point assez de noblesse
d'âme et de sens politique pour regretter leurs erreurs et leurs
entraînements, pour renoncer à leur rôle de tribuns et pour se vouer, sans
crainte d'aucun péril, à la défense de l'ordre social. Ils étaient loin de la
droite raison et de l'élévation de sentiments de Barnave et des libéraux de
l'Assemblée constituante. Aussi ne songèrent-ils pas un instant à se
compromettre pour sauver le roi. Ils placèrent avant tout l'intérêt de leur
parti et envoyèrent Louis XVI à l'échafaud, où eux-mêmes devaient monter
bientôt après. Danton,
plus capable qu'eux d'une détermination politique et même généreuse,
concevait encore moins la possibilité de changer la route qu'il avait suivie
jusqu'alors. Il pensait probablement que la mort du roi serait une faute ;
parfois il le disait et n'essaya rien pour la prévenir. Se concerter et
s'unir aux Girondins pour sauver Louis XVI était une combinaison qui ne
pouvait être admise ni par lui, ni par eux. Mais il
eût convenu à Danton, comme à la Gironde, de reculer le moment de cette
fatale décision et de laisser le roi au Temple, en retardant autant que
possible toute discussion sur son sort ; la grande majorité de la Convention
l'aurait sans doute souhaité ainsi. C'était précisément ce que craignaient
les Jacobins ; ils se tenaient en garde contre les vues politiques de leurs
rivaux et dirigeaient tous leurs efforts vers le supplice du roi. Leurs
séances retentissaient de déclamations furieuses ; les adresses qui leur
étaient envoyées par les sociétés populaires des départements devenaient de
jour en jour plus pressantes. C'était un continuel sujet d'accusation contre
les Girondins, de défiance contre la Convention. Les amis de Danton étaient
obligés de justifier son apparente tiédeur et son inexactitude aux séances de
la société, lors même qu'elle l'avait honoré de la présidence. A la
tribune de la Convention, l'insistance pour commencer la procédure devenait
de jour en jour plus vive. Le 16 octobre, Bourbotte, présentant une adresse
des Jacobins d'Auxerre, disait : « Il faut frapper la tête d'un homme dès
longtemps proscrite par l'opinion publique. Je demande que la discussion de
cette grande affaire soit entamée. S'il y a parmi les membres de la
Convention quelqu'un qui pense que les prisonniers du Temple ne doivent pas
être punis, qu'il monte à cette tribune et qu'il les défende. Quant à moi, je
demande contre eux la sentence de mort. » Ainsi
s'expliquaient des hommes qui réclamaient les fonctions de juges. La
Gironde ne restait pas en arrière. Sur cette question, plus que sur aucune
autre, elle ne voulait pas se montrer tardive dans la voie révolutionnaire. La
commission qui avait été chargée d'examiner les papiers repris à la commune,
se trouva, par le fait, appelée à produire le premier acte de la procédure.
Barbaroux demanda qu'un jour fût fixé pour qu'elle présentât son rapport. «
Dès longtemps, dit-il, les coupables auraient dû être amenés à la barre pour
y être jugés ; mais comme les moyens de défense doivent être conservés aux
accusés, je demande que la Convention se forme en comité judiciaire, et que
la discussion soit entamée ; elle sera plus utile qu'on ne le pense : car ne
croyez pas que Louis XVI et sa famille soient les seuls coupables. » Manuel
sembla chercher un moyen de délai. « La république, disait-il, a été
proclamée, la royauté a été abolie, mais le peuple n'a pas encore été
consulté. Il faut donc d'abord soumettre à sa sanction les bases de la
constitution, afin qu'il abolisse la royauté et fonde la république. » Brissot
et puis Danton, sans dire une parole qui se rapportât au procès du roi,
répondirent que le peuple serait consulté sur la constitution entière,
lorsqu'elle serait achevée. Le 6
novembre, Valazé, un des principaux du parti girondin, fit le rapport tant
attendu et demandé par les Jacobins. Ce n'était pas un dépouillement exact et
complet des papiers que la commission avait été chargée d'examiner. Il suivit
l'exemple donné par Gohier qui avait eu mission, par l'Assemblée législative,
d'examiner les papiers inventoriés dans les bureaux de la liste civile. Ainsi
que ce premier rapporteur, il ne présenta point l'analyse et le classement
des pièces, mais il construisit tout un système d'accusation, où, sans,
incriminer aucun fait spécial et précis, il établissait la culpabilité sur
l'ensemble de la conduite du roi. Ses opinions, ses espérances, ses projets
constituaient, selon le rapport, les crimes de trahison et de conspiration contre
le peuple. Ce travail avait une forme à peu près judiciaire, et semblait un
réquisitoire du ministère public, appuyé de développements très-étendus. Le
choix des pièces produites en preuves, les citations qui en étaient extraites
ne laissaient voir aucune conscience d'examen, aucun désir de balancer les
motifs de justification avec les motifs d'accusation. En outre, jamais devant
un tribunal quelconque, tout abaissé qu'il pût être dans la hiérarchie
judiciaire, il ne s'était trouvé un magistrat qui pût descendre à un langage
aussi ignoble, à une grossièreté si brutale, à tant d'insulte envers
l'accusé, à une démonstration si manifeste de partialité. Le Girondin fut
digne de la tribune des Jacobins et des juridictions révolutionnaires, qui
devaient bientôt être établies. Prouver
que le roi avait vu avec regret et inquiétude les progrès d'une révolution
qui avait détruit son pouvoir, qui avait aboli le prestige de la royauté et
l'avait dépouillé du respect des peuples, qui avait menacé la sûreté de sa
personne et de sa famille, eût été une tâche facile. On pouvait montrer aussi
avec évidence qu'il avait toujours désiré et parfois espéré un rétablissement
plus ou moins complet de son pouvoir et de sa dignité ; qu'il avait su gré
aux hommes qui, à cet égard, pensaient comme lui ; qu'il avait conservé, tout
en blâmant leurs imprudences et leurs illusions, des relations bienveillantes
avec ses frères et de l'indulgence pour les Français dont ils étaient
entourés ; qu'il s'était, non sans hésitation, flatté que des menaces d'intervention
des puissances étrangères pourraient amener quelque changement dans une
situation où il se trouvait humilié et menacé. — Une telle accusation
n'aurait pas même eu besoin de preuves ni de témoins. Il en devait être ainsi
: c'était le cours nécessaire des choses. Mais le
roi avait-il tramé une conspiration pour anéantir totalement les libertés
conquises par la nation ? Avait-il excité des troubles pour motiver et
exercer une répression sanglante ? Sa conduite avait-elle été agressive, et
non pas déterminée par des attaques, des menaces et des voies de fait qui
appelaient une indispensable résistance ? Sa soumission aux lois nouvelles
n'avait-elle pas été complète depuis le retour de Varennes et l'acceptation
de la constitution ? Ses efforts pour s'opposer dès lors aux projets et aux
démarches des émigrés n'avaient-ils pas été réels et sincères ? Était-ce par
sa volonté que la guerre avait été déclarée ? Ne lui avait-elle pas été
imposée par des hommes ennemis de sa personne et de son autorité
constitutionnelle ? Ne s'était-il pas efforcé de la prévenir ? Des projets
continuels de sédition, des complots contre lui et contre la constitution
n'avaient-ils pas existé ? Ne lui avait-on pas enlevé successivement tous ses
moyens de défense ? Le 10 août n'était-il pas l'œuvre d'une conspiration dont
les auteurs et les exécuteurs ne cessaient de se vanter ? Le sang versé dans
cette journée funeste n'avait-il pas été répandu d'abord par des assassins,
puis par des agresseurs qui avaient voulu le massacre après la victoire ? Telles
étaient les questions que des accusateurs sincères, des magistrats
consciencieux, des hommes politiques honnêtes auraient eu à examiner, lors
même qu'ils auraient nié l'inviolabilité de l'accusé et affirmé la compétence
du tribunal : formalités où la justice n'était pas moins intéressée qu'à la
preuve des faits. De tels
scrupules n'avaient point préoccupé le rapporteur. Son œuvre était une série
d'injures appuyées de citations tronquées, choisies pour le besoin de la
condamnation. Ainsi, les comptes de la liste civile établissaient que
plusieurs sommes avaient été destinées à des émigrés : était-ce pour leur
fournir les moyens d'agir contre la France ou pour leur donner, dans la
détresse de l'exil, un secours ou une preuve d'attachement ? — Aucune
différence dans l'intention n'était recherchée. Beaucoup de dépenses se
rapportaient à la fuite de Varennes : — le rapporteur ne remarquait pas que
tous les faits relatifs à l'évasion du roi étaient couverts par les actes
formels de l'Assemblée constituante. Deux curés de Versailles n'ayant point
prêté le serment imposé au clergé, avaient perdu leurs fonctions et leur
traitement. Le rapporteur apostrophe Louis Capet — il nommait ainsi l'accusé
— : « Que diras-tu quand nous te représenterons la promesse de faire à chacun
de ces curés une pension de huit cents livres ? Tu avais recommandé le secret
; tu ne t'attendais pas, impérieux despote, que ce secret pût être divulgué !
» Beaucoup
d'argent avait été inutilement employé à payer des journaux ou des pamphlets
pour soutenir cette polémique, où l'autorité publique et légale succombe
presque toujours sous la calomnie. Essayer de se défendre était, selon le
rapporteur, un acte de trahison. On
avait prétendu que les gardes du corps n'avaient point cessé de recevoir dans
l'émigration, l'indemnité annuelle qui leur avait été promise en les
licenciant. — On oubliait de dire que le trésorier de la liste civile ne
devait payer que sur la production d'un certificat de résidence. Un
homme obscur et subalterne avait été chargé de recruter des orateurs de
groupes, des coureurs de cafés, et de diriger une sorte de police, à un
moment où la police officielle était hostile au roi. La destination des
sommes qu'il recevait ne pouvait être clairement indiquée. — La commission
n'avait pris aucune information ; il avait paru simple au rapporteur de faire
de ces soixante individus une compagnie recrutée pour envoyer à l'armée des
émigrés, et il ajoutait : « Nécessairement ce ne devait pas être la seule. »
Sur une feuille de papier jetée au rebut dans un panier chez Bertrand de
Molleville, était écrit le projet de fonder un ordre des chevaliers de la
reine. La lettre d'envoi qui l'accompagnait remarquait combien cette idée
était ridicule. — Le rapport disait qu'une pièce trouvée dans le portefeuille
de Molleville attestait l'établissement d'un ordre de chevalerie. Dans
cette énumération de ce que le rapporteur appelait les crimes du roi, il
s'arrêta, comme épouvanté de ce qu'il allait révéler. « De
quoi n'était pas capable le monstre ? Vous allez le voir aux prises avec la
race humaine tout entière ; je vous le dénonce comme accapareur de blé, de
sucre et de café. » Septeuil,
trésorier de la liste civile, alors émigré, écrivit de Londres, pour
expliquer qu'il avait reçu du roi une autorisation générale pour placer les
fonds libres de la liste civile soit en France, soit à l'étranger. Il avait
usé de cette permission pour prêter, non pas deux millions, mais cent
cinquante mille livres, sur gage de marchandises entreposées à Hambourg. A
supposer que le roi, en de telles circonstances, eût voulu avoir quelques
fonds hors de France, c'eut été une preuve de méfiance, mais non pas un crime
contre le genre humain, ni un projet d'affamer le peuple. « Tel
est, disait le rapporteur, le tableau des crimes dont le ci-devant roi est
convaincu par les pièces soumises à notre examen. » Puis il indiquait, sans
les traiter, les questions que la Convention aurait à résoudre :
l'inviolabilité, l'appréciation des délits imputés à l'accusé, la peine à lui
appliquer. Sur ce dernier point, il se bornait à dire : « Mon cœur repousse
les alarmes que cette idée lui inspire. » Barbaroux,
Sergent et Pétion remarquèrent qu'il existait des pièces plus importantes aux
greffes du tribunal extraordinaire de la haute cour d'Orléans. Danton
demanda l'impression du rapport. « Vous avez, dit-il, à justifier devant
l'avenir le jugement que vous devez porter contre un roi parjure et tyran. Quant
à l'inviolabilité, il sera facile de prouver que les peuples aussi sont
inviolables ; qu'il n'y a point de contrat sans réciprocité ; que s'il est
évident que le ci-devant roi a voulu violer, trahir, perdre la nation
française, il est dans la justice éternelle qu'il soit condamné. » Le
lendemain, Mailhe, député de Toulouse présenta, au nom du comité de
législation, un nouveau rapport ; il posait les questions suivantes : « Louis
XVI est-il jugeable ? — Par qui doit-il être jugé ? » La
première lui semblait très-simple. Il convenait pourtant de la soumettre à
une mûre discussion, soit pour le petit nombre de ceux qui entrevoyaient dans
la constitution l'impunité de Louis XVI, soit pour les nations encore
gouvernées par des rois et afin de les instruire, ainsi que l'universalité du
genre humain, qui s'agite entre le besoin et la crainte de punir ses tyrans. Le
rapporteur citait le texte de la constitution et se demandait : « Cela
veut-il dire que le roi, tant qu'il est assez adroit pour éluder les cas de
déchéance, peut s'abandonner aux passions les plus féroces ? Peut-il faire
servir sa puissance constitutionnelle au renversement de la constitution ?
Après avoir clandestinement appelé à son secours des hordes de brigands
étrangers, après avoir fait verser le sang de plusieurs milliers de citoyens,
quand il a échoué contre la liberté, en sera-t-il quitte pour la perte de son
sceptre ? » L'inviolabilité
constitutionnelle comportait une exception. En de certains cas, la déchéance
du roi devait être prononcée par le corps législatif ; donc la conduite du
roi pouvait être examinée, mise en cause et jugée. En outre, comme
l'inviolabilité était fondée sur la responsabilité des ministres, ses actes,
lorsqu'ils n'étaient point couverts par le contreseing ministériel, ne
pouvaient être admis au bénéfice de l'inviolabilité. Aucune
juridiction n'était constitutionnellement instituée pour connaître des torts
personnels du roi ; le corps législatif n'avait pas le pouvoir de le mettre
en accusation par-devant un tribunal. Le rapporteur en concluait qu'il devait
être accusé et jugé par la nation elle-même. Le corps législatif, en
suspendant Louis XVI de ses fonctions, avait-il donc excédé ses pouvoirs et
enfreint la constitution ? — Les hommes du 10 août répondront : « Nous avons
sauvé la liberté. Rendez grâce à notre courage. » « La
nation a parlé : elle vous a choisis pour être les organes de ses volontés
souveraines. Ici toutes difficultés disparaissent. Ici l'inviolabilité royale
est comme si elle n'avait jamais été. » Arrivé
à ce point, le rapporteur ne pouvait plus avoir le moindre embarras. « La
nation est souveraine, sans constitution et sans roi. Elle ne tient sa
souveraineté que de la nature ; elle ne peut l'aliéner un seul instant. Elle
l'aurait aliénée, si elle avait renoncé au droit de juger toutes les actions
d'un homme qu'elle avait mis à la tête de son administration. La nation n'est
point liée par l'acte constitutionnel ; elle a le droit imprescriptible de le
changer. Que Louis XVI fût innocent ou coupable, la nation avait à chaque
instant le droit de le faire descendre du trône. S'il était coupable, s'il la
forçait à se lever pour arrêter le cours de l'oppression, ce n'était pas
assez qu'il perdît la couronne, il fallait de plus qu'il subît la peine due à
ses crimes. « On
vous dira que nul ne peut être puni qu'en vertu d'une loi déjà établie,
promulguée antérieurement au délit et légalement appliquée. Tel est en effet
le texte de la déclaration des droits. On vous demandera donc : « Où est la
loi ? » Elle est dans le Code pénal : c'est la loi qui punit la prévarication
des fonctionnaires publics ; la loi qui frappe les traîtres et les
conspirateurs. Sans doute, elles ne seraient pas applicables devant un
tribunal ; elles sont nulles devant la nation. «
D'ailleurs, ces lois n'existent-elles pas dans tous les temps et dans tous
les pays ? Ne sont-elles pas aussi anciennes que les sociétés ? » Suivait
une longue liste de tous les. rois qui avaient été jugés, déchus ou mis à
mort. Après les précédents du passé venaient les espérances d'un avenir que
le rapporteur croyait prochain. Il prévoyait le renversement de tous les
trônes de l'Europe ; il dressait même par avance l'acte d'accusation de
Charles IV, roi d'Espagne, de François II, empereur d'Allemagne, et indiquait
a leurs sujets les griefs dont ils avaient à se venger. C'est
ainsi que les questions de droit se résolvaient par la souveraineté du fait.
Les insurgés du 10 août, c'était la nation ; la Convention représentait
l'omnipotence du peuple. Devant cette force, les lois et la justice ne
devaient pas être alléguées. Le
rapporteur examinait ensuite par qui et comment Louis XVI devait être jugé. —
Sera-t-il renvoyé devant le tribunal du lieu de son domicile, ou devant le
tribunal du lieu où les crimes ont été commis ? Ces tribunaux existent en
vertu de la constitution : ils sont donc assujettis à respecter
l'inviolabilité. Ce privilége légal ne peut disparaître que devant la nation
; ainsi Louis XVI doit être jugé par un tribunal formé par la nation ou par
la Convention, à qui elle a délégué tous ses pouvoirs. Divers
projets avaient été présentés. La Convention pouvait exercer les fonctions de
jury d'accusation. Elle nommerait deux directeurs du jury exerçant l'office
de juges d'instruction et quatre grands procurateurs formant le ministère
public. L'accusation étant admise, le corps électoral de chaque département
aurait élu deux jurés de jugement. L'accusé aurait pu récuser la moitié de
ces deux cent soixante-six jurés ou ils auraient été réduits à
quatre-vingt-trois par le sort : les juges du tribunal au nombre de douze
auraient été tirés au sort parmi les présidents des tribunaux criminels. La
commission, écartant tout autre projet, s'était décidée à attribuer le
jugement à la Convention. En suivant les formes prescrites pour les procès
criminels, elle se serait divisée en jury d'accusation et jury de jugement :
c'eût été une garantie pour l'accusé. Mais le
rapporteur demandait si la Convention devait s'assujettir aux règles de la
procédure ordinaire. Cherchant le précédent le plus applicable, il examinait
le procès de Charles Ier et le critiquait dans sa forme. « La Chambre des
communes, disait-il, avait eu sans doute le droit de se saisir de toute
l'autorité parlementaire. Mais elle ne représentait point la nation dans la
plénitude de sa souveraineté ; elle ne pouvait donc ni juger le roi, ni
déléguer le droit de le juger, au lieu que la Convention nationale avait reçu
le plein et entier pouvoir de la nation. » —Si la Chambre des communes eût
convoqué une Convention, c'était la dernière heure de la royauté en
Angleterre. A ce propos, l'orateur citait, avec une merveilleuse assurance,
un passage de Montesquieu qui, sans cette faute de la Chambre des communes,
n'aurait pas eu occasion de dire : « Ce fut un assez beau spectacle de voir
les efforts impuissants des Anglais pour établir parmi eux la république, de
voir le peuple étonné cherchant partout la démocratie et ne la trouvant nulle
part, de le voir enfin, après bien des mouvements, des chocs et des
secousses, forcé de se reposer dans le gouvernement même qu'il avait
proscrit. » Continuant
à trancher toutes les questions par la souveraineté absolue du peuple
représenté par la Convention, le rapporteur disait : « Dans le cours
ordinaire de la justice, les formes sont considérées comme la sauvegarde de
la fortune, de la liberté, de la vie des citoyens ; mais cet appareil serait
évidemment inutile si la société prononçait elle-même sur les crimes, car la
société, faisant elle-même ses lois, ne peut être soupçonnée d'ignorer les
principes de la justice, ni de se laisser aller à des passions désordonnées.
Si en prononçant sur le sort d'un de ses membres, elle se déterminait par des
motifs non puisés dans l'intérêt de tous, elle tendrait à sa ruine. Or, on ne
peut supposer qu'elle veuille se nuire à elle-même. » Ainsi,
après avoir dit que la justice c'était la volonté du peuple souverain, le
rapporteur ajoutait que cette volonté était essentiellement déterminée par
des motifs d'intérêts. Comme les Jacobins et les zélateurs de la dernière
révolution demandaient aussi la mort de la reine, le comité s'excusait de ne
faire aucune proposition. D'où serait venu à Marie-Antoinette le droit de
confondre sa cause avec celle de Louis XVI ? La tête des femmes, qui
portaient le nom de reines, a-t-elle jamais été plus inviolable ou plus
sacrée que celle de la foule des rebelles et des conspirateurs ? C'est devant
les tribunaux ordinaires que votre décret d'accusation la renverra. Enfin,
pour tirer toutes les conséquences de la doctrine de l'intérêt et de la
souveraineté absolue du peuple, le rapporteur ne voulut pas oublier le jeune
prince royal ; il avait alors sept ans. « Cet
enfant n'est pas encore coupable ; il n'a pas eu le temps de partager les
iniquités des Bourbons. Vous aurez cependant à balancer ses destinées avec
l'intérêt de la république. Vous aurez à prononcer sur cette grande opinion
échappée du cœur de Montesquieu : « L'usage des peuples les plus libres qui
aient « jamais été sur la terre, me fait croire qu'il y a des » cas où il
faut mettre, pour un moment, un voile sur « la liberté, comme on cache les
statues des dieux. » Était-ce
à la prison seulement que le rapporteur avait pensé ? il le faut croire ;
mais sa logique pouvait aller plus loin. Puis
venait le projet de décret. — Louis XVI peut être jugé ; — il sera jugé par
la Convention nationale. — Trois commissaires pris dans l'Assemblée et nommés
par appel nominal à la pluralité absolue des suffrages, seront chargés de
recueillir toutes les pièces, renseignements et preuves relatifs aux délits
imputés à Louis XVI, et en présenteront le résultat à l'Assemblée. — Les
commissaires termineront leur rapport par un acte énonciatif des délits, dont
Louis XVI se trouvera prévenu. — Le rapport des commissaires, les pièces sur
lesquelles il sera établi, et l'acte énonciatif des délits seront imprimés et
distribués. — Huit jours après la distribution, la discussion sera ouverte
sur l'acte énonciatif des délits, qui sera adopté ou rejeté par l'appel nominal
et à la majorité absolue des voix. —Si cet acte est adopté, il sera
communiqué à Louis XVI et à ses défenseurs, s'il juge à propos d'en choisir.
— Il sera également remis à Louis XVI une copie du rapport des commissaires
et de toutes les pièces. — Les originaux de ces mêmes pièces seront portés au
Temple et ensuite rapportés aux Archives nationales par douze commissaires de
l'Assemblée, qui ne pourront s'en dessaisir, ni les perdre de vue. — La
Convention nationale fixera le jour auquel Louis XVI comparaîtra devant elle.
— Louis XVI, soit par lui, soit par ses conseils, présentera sa défense par
écrit et signée de sa main. — Louis XVI et ses conseils pourront néanmoins
fournir des défenses verbales, qui seront recueillies par les secrétaires de
l'Assemblée et ensuite présentées à la signature de Louis XVI. — Après que
Louis XVI aura fourni ses défenses, ou que les délais qui lui auront été
accordés pour les fournir seront expirés, la Convention nationale portera son
jugement par appel nominal. Le
rapport et le projet de décret furent applaudis par les membres de
l'Assemblée et les spectateurs des tribunes. Billaud-Varennes trouvait les
principes si incontestables, qu'il demandait que la Convention décrétât
sur-le-champ l'article 1er. Léonard Bourdon voulait la question préalable sur
cet article ; car le peuple, en nommant une Convention, avait par cela même
prononcé qu'elle jugerait Louis XVI. Osselin,
un membre de la commune du 10 août, se récria contre une telle proposition,
et la qualifia d'immorale et d'inadmissible. L'Assemblée
fixa la discussion au 15 novembre. Pétion demanda en peu de mots que la
discussion fût solennelle et complète, même sur « le dogme stupide » de
l'inviolabilité. Cette
discussion fut ouverte par Morisson, député de la Vendée. Il était
républicain sincère et partageait les préjugés de ses amis contre le roi ; il
rappela en termes énergiques les accusations calomnieuses que Mailhe et
Valazé avaient énumérées ; mais il avait un gentiment de consciencieuse
justice. Déjà, à l'Assemblée législative, il s'était opposé au décret
d'accusation porté contre les princes émigrés, qui lui avait semblé dicté par
une précipitation contraire à l'équité et à la bonne politique. Déjà, dans le
comité dont il était membre, il avait combattu les conclusions du rapport de
Mailhe. Ce fut surtout le motif d'inviolabilité qu'il s'attacha à développer.
Le roi jouissait constitutionnellement de cette prérogative à l'époque des
délits qui lui étaient imputés. Il y aurait donc rétroactivité à les punir,
puisqu'il n'existait point, lorsqu'ils avaient été commis, de loi qui les
déclarât punissables. « Vous ne pouvez, disait-il, vous mettre au-dessus des
lois positives, sans détruire les liens de la société, sans vous avilir aux
yeux de l'Europe, sans donner vous-mêmes à la république une première leçon
d'anarchie, exemple bien terrible dans ses conséquences. » Repoussant
un argument qui devait être reproduit plus d'une fois, il nia que la victoire
du 10 août eut donné un droit de vengeance contre un criminel saisi en
flagrant délit : « Sans doute, si ce jour-là j'avais trouvé Louis XVI, un
poignard à la main, couvert du sang de mes frères, si j'avais su d'une
manière certaine que c'était lui qui avait donné l'ordre d'égorger les
citoyens, je serais allé moi-même lui arracher la vie. Mais il s'est passé
plusieurs mois depuis ses actes de perfidie et de trahison ; il est sans
armes, sans moyens de défense : nous sommes Français, nous devons écarter les
impulsions d'une trop juste vengeance et n'écouter que la raison ; or, la
raison nous conduit sous l'empire de la loi, et la loi ne prononce rien h
l'égard de Louis XVI. Par conséquent, nous ne pouvons le juger. » Morisson
examina ce que conseillaient la prudence et la politique. Il allégua
l'exemple de l'Angleterre, redevenue monarchique ; il fit remarquer que la
mort de Louis XVI laisserait subsister les prétentions de ses frères, placés
dans le camp des ennemis et que l'établissement de la république ne pouvait,
en aucun cas, être assuré que par les victoires de nos armées. — Il proposa,
en le faisant précéder d'un préambule accusateur et injurieux, un décret qui
bannissait Louis XVI à perpétuité du territoire de la république française et
statuait qu'il serait punissable de mort s'il y rentrait. Alors
on vit monter à la tribune un jeune homme encore inconnu, dont le nom avait
été prononcé pour la première fois aux Jacobins quelques jours auparavant. Il
était alors tellement ignoré que le journal qui rendait compte des séances de
la société, en remarquant que son discours annonçait du talent, le nommait
Sinjeu. C'était Saint-Just ; il était né à Decize, en Nivernais, d'un
officier de fortune, chevalier de Saint-Louis et pauvre, qui, plus tard, alla
habiter le village de Blérancourt, dans le Soissonnais. Son fils suivit à
Soissons le cours de ses études et sans doute avec quelques succès. Il fit
paraître, en 1789, un poème intitulé Organt. A cette époque, un des
poèmes de Voltaire était devenu pour ainsi dire classique ; on l'apprenait
par cœur ; on le citait sans cesse dans la conversation ; souvent il en
paraissait des imitations : c'était une des branches les plus cultivées de la
littérature. Organt était de cette école : œuvre licencieuse, satirique, sans
autre intérêt que des épigrammes contre Mlle Dubarry ou contre quelques
comédiennes et des anecdotes rimées. L'auteur avait gardé l'anonyme, et avait
écrit pour toute préface : « J'ai vingt ans, j'ai mal fait, je pourrai mieux
faire. » Il en donna une suite précisément à l'époque où commençait sa
carrière politique. Ce livre, plus obscène encore que le premier, portait
pour titre : Mes passe-temps ou le nouvel Organt, par un député à la
Convention nationale. Toutefois
le jeune Saint-Just avait, dès les premiers temps de la Révolution, occupé
son esprit à de moins frivoles pensées. En 1700, craignant que
l'administration ne supprimât les foires de son village de Blérancourt, il
écrivit à Robespierre pour dénoncer cet acte tyrannique. « Vous qui soutenez
la patrie chancelante contre le torrent du despotisme et de l'intrigue ; vous
que je ne connais que, comme Dieu, par des merveilles, je m'adresse à vous,
monsieur. » Puis il terminait en disant : « Vous êtes un grand homme et non
pas seulement le député d'une province, vous êtes celui de l'humanité et de
la république. » Robespierre
fut sans doute sensible à cet enthousiasme d'adoration ; il aimait à
s’entourer de jeunes fanatiques ; sa gravité sentencieuse, son langage de
rhéteur et de logicien qu'il conservait même dans le commerce familier,
agissaient beaucoup sur les imaginations passionnées ; il devint dès lors une
sorte de patron pour Saint-Just, et son influence contribua à le faire élire
à la Convention. Aux élections de la précédente assemblée, il n'avait pas
encore l'âge requis par la loi. Saint-Just
avait une figure distinguée, une taille svelte et élégante. Ses opinions et
le parti où il s'était engagé n'avaient pas fait de lui un Jacobin vulgaire. Il
n'avait point pris les façons grossières et l'ignoble accoutrement des
républicains de bas étage. Sa physionomie était composée, son expression
sombre, orgueilleuse, malveillante. Quand il fut plus connu et remarqué, on
lui trouvait un aspect apocalyptique ; on disait qu'il avait quelque
ressemblance avec les portraits de Charles IX ; il était silencieux,
flegmatique, sans amitié, sans confiance, sans abandon, ne quittant jamais
son rôle ; ses mœurs n'étaient point austères, mais il n'était jamais
compromis par aucun désordre de conduite. Son
début à la tribune nationale indiqua tout d'abord ce qu'il pourrait être et
le plaça fort avant dans les passions et les doctrines révolutionnaires. « Le
comité, disait-il, a seulement voulu vous persuader que le roi devait être
jugé en simple citoyen ; et moi je dis que le roi doit être jugé en ennemi,
et que n'étant pour rien dans le contrat qui unit les Français, les formes de
la procédure ne sont pas dans la loi civile, mais dans le droit des gens. » Le
droit des gens n'abolit point les considérations d'humanité et impose le
devoir d'être juste, d'examiner les faits, d'apprécier les intentions. Il
fallait donc que Saint-Just allât plus loin. « Les
fausses mesures de prudence, les lenteurs, le recueillement seraient ici de
véritables imprudences. La plus funeste serait celle qui nous ferait
temporiser avec le roi. Un jour peut-être les hommes aussi éloignés de nos
préjugés que nous le sommes de ceux des Vandales s'étonneront de la barbarie
d'un siècle, où ce fut quelque chose de religieux que de juger un tyran... On
s'étonnera qu'au XVIIIe siècle, on ait été moins avancé qu'au temps de César.
Là, le tyran fut immolé en plein sénat sans autre formalité que trente coups
de poignard... Les mêmes hommes, qui vont juger Louis, ont une république à
fonder ; ceux qui attachent quelque importance à juger un roi ne fonderont
jamais une république... Chacun rapproche le procès du roi de ses vues
particulières. Les uns semblent craindre de porter plus tard la peine de leur
courage ; les autres n'ont point renoncé à la monarchie. Ceux-ci craignent un
exemple de vertu, qui serait un lien d'esprit public et d'unité dans la
république ; ceux-là n'ont point d'énergie... Avançons courageusement vers
notre but. Si nous voulons une république, marchons-y sérieusement. Tout le
monde, ou rempli de faiblesse ou engagé dans le crime, se regarde avant de
frapper le premier coup. Que ne doivent pas craindre les bons citoyens, en
voyant la hache trembler dans nos mains, et un peuple, dès le premier jour de
sa liberté, respecter le souvenir de ses fers ? » Puis
cherchant une démonstration théorique pour la suppression des formes et du
fond de la justice, il disait que le roi avait bien pu être inviolable pour
chaque citoyen, mais qu'il ne devait avoir aucune garantie contre le peuple
souverain ; car la souveraineté ne peut être liée par aucun contrat. « La
constitution est un pacte entre les citoyens, mais n'engage point la nation
envers son gouvernement. Un tel engagement serait nul parce qu'il n'est pas
dans la morale ni dans la nature. Si nous accordions au roi le droit d'être
jugé selon les lois, ce serait à lui de nous juger. Pour moi je ne vois pas
de milieu, cet homme doit mourir ou régner. » Sans
nulle suite dans ses arguments, sans enchaînement dans ses déductions,
l'orateur entrait dans l'examen des faits et racontait à sa manière les
crimes du 10 août : « Le sang du peuple ruisselait jusque sur l'image de
Brutus, aux pieds des représentants de la nation. » Finissant
comme il avait commencé : « Juger c'est appliquer la loi ; une loi est un
rapport de justice. Quel rapport de justice y a-t-il entre l'humanité et les
rois ? —< Dans un autre temps, une âme généreuse dirait que le procès doit
être fait à un roi, non pour les crimes de son administration, mais pour
celui d'avoir été roi : car rien au monde ne peut légitimer cette usurpation.
La royauté est un crime éternel, contre lequel tout homme a le droit de
s'élever et de s'armer ; elle est un de ces attentats que l'aveuglement même
de tout un peuple ne saurait justifier ; ce peuple serait criminel envers la
nature ; tous les hommes tiennent d'elle la mission secrète d'exterminer une
telle domination en tout pays. » De
sorte que, d'après Saint-Just, ni la justice, ni le droit des gens, ni même
la souveraineté du peuple n'avaient le droit d'arrêter le bras d'un assassin. « On ne
peut régner innocemment ; tout roi est un rebelle et un usurpateur, voilà ce
que ne doit pas oublier un peuple généreux et républicain, quand il juge un
roi. Comment un tribunal serait-il juge entre un roi et le peuple souverain ?
Un tribunal aurait-il la faculté de rendre un maître à la patrie et de
l'absoudre ? La volonté générale serait-elle citée devant un tribunal ? —
C'est vous qui devez juger Louis, et vous ne pouvez être à son égard ni une
cour judiciaire, ni un jury, ni un accusateur. Les formes dans ce procès
seraient une hypocrisie. — Il ne suffit pas de dire que, selon la justice
éternelle, la souveraineté du peuple est toujours indépendante de la forme
actuelle de son gouvernement, et d'en tirer la conséquence que le roi doit
être jugé ; il faut que cette justice naturelle et ce principe de
souveraineté vous inspirent l'esprit dans lequel vous devez juger. » Un
argument contre l'appel au peuple était encore tiré de cette souveraineté de
l'individu, conséquence nécessaire du droit d'insurrection. « Lorsque
les lois ne procurent pas le bonheur du peuple, chaque homme conserve un
droit personnel contre la tyrannie. Il n'est point d'acte de la souveraineté
nationale qui puisse obliger un citoyen à lui pardonner. « Si
votre majorité venait à absoudre Louis, ce serait alors que ce jugement
devrait être sanctionné par le peuple ; car si un seul citoyen ne peut être
contraint par un acte de la souveraineté nationale de pardonner au roi, à
plus forte raison, un acte de magistrature ne serait pas obligatoire pour le
peuple souverain. — Louis était un autre Catilina. Son meurtrier pourrait,
comme le consul de Rome, jurer qu'il a sauvé la patrie. Louis a combattu le
peuple ; il est vaincu : c'est un barbare, un étranger prisonnier de guerre.
Vous avez vu ses desseins perfides ; vous avez vu son armée. Le traître
n'était pas le roi des Français : c'était le roi de quelques conjurés ; il
faisait des levées secrètes de troupes ; il regardait les citoyens comme ses
esclaves ; il avait secrètement proscrit tous les gens de bien et de courage.
Il est le meurtrier de la Bastille, de Nancy, du champ de Mars, de Tournai,
des Tuileries. Quel ennemi, quel étranger nous a fait plus de mal ? Il doit
être jugé promptement : c'est le conseil de la sagesse et de la saine
politique. Il est une espèce d'otage que conservent les fripons. On cherche à
remuer la pitié ; on achètera bientôt des larmes ; on fera tout pour nous
intéresser, même pour nous corrompre. Peuple ! si le roi est jamais absous,
souviens-toi que nous ne serons plus dignes de ta confiance ; tu pourras nous
accuser de perfidie. » Fauchet,
évêque constitutionnel du Calvados, un des plus fougueux Girondins de
l'Assemblée législative, succéda à Saint-Just, mais non pas pour lui
répondre. Les discours étaient écrits, et la discussion n'était pas un
dialogue entre orateurs. Fauchet manifesta l'intention sincère de sauver le
roi : c'était une détermination personnelle. Sur une telle question, si
grande sous le rapport de la justice et de l'humanité, si importante au point
de vue de la conduite politique, son parti était de plus en plus divisé. Les
Girondins de l'Assemblée législative avaient préparé et presque appelé
l'accusation et le jugement qui maintenant étaient soumis à leurs suffrages.
Les complots et les crimes du roi avaient été pendant six mois le thème de
leur opposition. Leurs orateurs étaient d'avance engagés et ne pouvaient se
dédire de leurs diatribes. L'évêque
du Calvados ne voulut point manquer à cette obligation. Il commença par la
plus violente déclamation contre le roi, qui avait comploté de faire de la
France un vaste tombeau ; contre la royauté, cette peste antique. Il
n'épargna pas non plus les invectives contre l'inviolabilité, absurde et
exécrable comme la royauté. Mais comme il recommandait, au sentiment
républicain qui bouillonnait dans tous les cœurs, un calme impassible dans le
jugement qu'il allait porter, il voulait qu'on eût un scrupuleux égard à
cette inviolabilité puisqu'elle était prescrite par le texte de la
constitution. « En s'y conformant, vous conserverez dans la vie cet homme
criminel qui fut roi, afin qu'il serve encore longtemps de vivant témoignage
de l'absurdité, de l'exécration dévolues à l'institution royale. Il faut
qu'en vertu de cette loi d'exception, nous puissions dire à tous les peuples
: Voyez-vous cette espèce d'homme anthropophage, qui se faisait un jeu de
dévorer la moitié de la nation pour tyranniser l'autre ? c'était un roi : il
n'y avait pas de loi pour atteindre ses crimes ; mais la nature nous venge de
l'impuissance de notre ancienne législation. Elle lui inflige une peine plus
terrible que la mort ; elle prolonge son existence dans la publique liberté ;
elle le laisse en spectacle à l'univers, comme sur un échafaud d'ignominie,
d'où il contemplera, dans un sourd désespoir, les progrès de la libération du
genre humain. » Fauchet
exprimait le désir que la peine de mort fût abolie ; mais il tenait à ses
phrases sur la punition morale qui serait infligée au roi, qu'il ajoutait
que, si son vœu n'était pas écouté, si la peine de mort était conservée dans
le code, elle ne fût jamais appliquée à un roi scélérat. Il était ainsi
directement contraire à ceux qui voulaient abolir là peine de mort, aussitôt
après le supplice du roi. Voici comme il motivait ou plutôt excusait sa
mansuétude envers le royal accusé : « On
peut dire qu'un tyran déchu n'est pas même un homme ; que c'est une bête
féroce, un tigre dont il faut que la société se débarrasse ; mais la -société
en est débarrassée par la réclusion, par l'impuissance de nuire, à laquelle
il est réduit. Quel mal peut-il vous faire, quand on lui a arraché les
ongles, quand ses dents sont brisées, quand il n'est plus que le jouet des
enfants et le spectacle des nations ? » L'orateur
traita plus sensément la question politique. L'idée de justice étant écartée,
ce dont il s'agissait, pour la Convention, c'était de balancer les avantages
et les inconvénients de la mort du roi. Personne, dans ces longs et sinistres
débats, n'apporta dans cet examen plus de prévoyance et de fermeté que
Fauchet. Danton,
avec le cynisme qui, dans la conversation familière, le préservait du
sophisme ou de l'hypocrisie du rhéteur, avait résumé tout le procès par un
mot que chacun répétait : « Nous ne le jugeons pas, nous le tuons. » — En
rappelant cet aveu, sans citer Danton, Fauchet ajoutait : « Or, voilà ce que
veulent, à tout prix, les anarchistes et les aristocrates, qui, pour une fin
différente, font ici cause commune. Les premiers veulent redonner au peuple
le goût du sang ; il leur faut encore cent cinquante mille têtes, les têtes des
hommes qui tiennent à l'ordre public et qui veulent, avec l'autorité de la
sagesse, seul empire dans la liberté, la tranquillité intérieure. Le sang
d'un roi a, par l'effet d'une précédente superstition, quelque chose de plus
irritant, et qui excite une soif plus ardente dans le peuple qui s'en
abreuve. — Quand je parle ici du peuple, c'est de cette portion toujours
prête à entrer en fureur ; c'est du peuple des scélérats, et non pas du
peuple français. Celui-là, qui compose éminemment la nation, est juste,
magnanime, ennemi de tout désordre ; il veut la liberté avec tous ses biens ;
il a horreur de la licence et de tous ses excès. Mais cette tourbe infâme,
pour qui le brigandage est un bonheur, ne respire que le massacre des meilleurs
patriotes ; son agitation effrénée tient en épouvante la grande masse des
citoyens paisibles. Ce n'est qu'avec les buveurs de sang que les anarchistes
peuvent parvenir à dominer ; ils comptent que, lorsque le sang du ci-devant
roi aura coulé illégalement sur un échafaud, rien ne sera plus sacré, ni les
lois ni les personnes, pour cette classe d'hommes perdus, qui vont au crime
comme les héros à la victoire. Les innocents de la famille royale seront
égorgés, et les meurtriers exécrables appelleront cet attentat un grand
service rendu à la nation. Ils en rendront d'autres du même genre, et plus
considérables encore. Ils nommeront factieux ou royalistes les républicains
sages qui invoquent les lois, et ils en débarrasseront la patrie. Ils ne
réussiront pas ! je le veux ; la patrie indignée se lèvera pour anéantir ces
monstres ; mais des crimes énormes auront été commis, et le repos intérieur
de la république, ce repos si nécessaire à son affermissement, aura souffert
de longues atteintes. » Quant
aux aristocrates, Fauchet leur imputait un secret désir de voir le désordre
et le crime arriver aux derniers excès, l'anarchie rendre impossible la
défense du territoire, et l'Europe entière armée contre une nation sans lois,
sans justice et sans humanité, afin de la punir et de la dompter. Fauchet fut
souvent interrompu. On criait : « A l'ordre ! à l'Abbaye. » Il lui fut
impossible de prononcer son discours tout entier. Sa conclusion fut que la
destitution du roi prononcée de fait et de droit devait être considérée comme
son jugement définitif, et que, par mesure de police nationale, il serait
détenu aussi longtemps que le corps législatif jugerait sa détention
essentielle à la sûreté de l'État. Un
nommé Robert, journaliste subalterne, à qui Brissot avait voulu procurer un
emploi de bureau et trois mille livres de traitement, lorsque les Girondins
occupaient le ministère, irrité qu'on ne le jugeât point capable d'être
ambassadeur, comme il le voulait, était devenu Cordelier ; puis secrétaire de
Danton, et, par suite, membre de la députation de Paris. Il parla après
Fauchet. Quelques citations de son discours témoigneront du langage qui
pouvait être écouté à la tribune de la Convention, et de l'idée que beaucoup
de députés se faisaient du devoir de juge. « Assez
et trop longtemps, les rois ont jugé les nations ; le jour est venu où les
nations jugeront les rois. Des hommes encore étonnés du 10 août se font une
haute idée du jugement d'un roi. Leur étroit cerveau conçoit à peine l'idée
que le descendant de Henri IV et de Louis XIV soit amené à votre barre ; que
le glaive du bourreau puisse frapper cette tête altière. — S'il y a quelque
chose de petit dans notre mission de représentant du peuple, c'est d'avoir à
nous occuper d'un roi : oui, d'un roi, c'est-à-dire d'un tigre, d'un
anthropophage, que la raison repousse, que la liberté exile à jamais de la
terre des vivants. » Alors venait un long catalogue de tous les désordres,
pillages, massacres ou séditions que l'autorité avait inutilement tenté de
réprimer. Tout ce sang était imputé au roi, qui ainsi avait commis plus de
cruautés que Néron et Pierre le Cruel. « Et comment un tel être
prétendrait-il au privilége absurde et barbare de se baigner dans le sang de
ses semblables ? Que dis-je ? de ses semblables ! Louis ne ressemble à rien
dans la nature, si ce n'est à cette femme l'exécrable complice de ses crimes.
» Mais
Robert avait des prétentions à la philanthropie. Il niait que la société eût
le droit d'infliger la peine de mort ; de sorte qu'il s'apostrophait lui-même
en ces termes : « Républicain farouche, pourquoi mens-tu à ta conscience et à
ton cœur ? Pourquoi appelles-tu la mort sur la tête d'un coupable ? —
Pourquoi ? Je vais vous le dire : parce qu'un roi qui a l'insolence de régner
au nom de l'Etre suprême, qui a l'audace de s'intituler roi par la grâce de
Dieu, est un monstre nouveau qui outrage indirectement la majesté de l'auteur
de toutes choses. » La
discussion fut reprise le surlendemain, et il fut décidé, sur la proposition
de Buzot, appuyée par Danton, qu'elle ne serait plus restreinte à la question
: « Louis sera-t-il jugé ? » Elle porterait sur tous les points à examiner
dans cette affaire. Un
député de Toulouse, Rouzet, qui depuis a été plus connu sous le nom de
Folmont, fut le premier entendu. Son discours est un des plus courageux qui
aient été prononcés dans cette procédure, où furent oubliées les formes, les
convenances et toute idée de justice ; pourtant on y peut remarquer des
concessions, choquantes aujourd'hui, alors indispensables pour être écouté ou
pour parler avec l'espérance d'être utile. Lui-même indique par quelle
terreur on commençait à intimider les juges. « Le danger individuel ne sera
point, je l'espère, capable de ralentir notre zèle. Le calme avec lequel on
entendra la discussion fera connaître à la république jusqu'à quel point on
sait respecter ses mandataires, jusqu'à quel degré peut s'étendre la liberté
de leurs opinions. « On
avait, à tort sans doute, fait de Louis XVI un roi constitutionnel ; si la
société, dans sa juste colère, voit un attentat dans l'inviolabilité royale,
ce serait l'Assemblée constituante qui serait punissable pour avoir obéi à
des idées reçues jusqu'à nos jours, et qu'on ne peut mépriser que par
ignorance et par orgueil. Le roi avait donc le droit et le devoir de défendre
la position qui lui avait été donnée. Si on avait le droit de l'attaquer, il
avait aussi le droit de se défendre. Si la tentative d'affranchissement n'eût
point réussi, le roi eût sans doute exercé des vengeances. Si nous voulons en
user ainsi, nous souillerons notre victoire des mêmes horreurs que nous
reprochons aux tyrans... Le roi est-il criminel parce qu'il est vaincu ? Une
grande nation s'avilira-t-elle jusqu'à mettre en pratique les maximes des
despotes ? » Rouzet
faisait un appel à cette philosophie qui avait préparé et mûri l'opinion pour
la liberté, et qui saurait la conserver si l'on écoutait ses préceptes. «
Mais est-ce seulement par des crimes que Capet a concouru à nous y conduire ?
Et puisque j'ai annoncé que je dirais mon opinion avec une liberté qu'aucune
puissance ne peut me ravir, pourquoi balancerais-je à retracer qu'à son
avènement au trône, il a renoncé à une partie des prétendus droits que ses
prédécesseurs s'étaient permis d'exercer ? » Alors
venait un tableau des premières années du règne de Louis XVI, des
améliorations qu'il avait voulues et accomplies : le choix de ses ministres
désignés par la voix publique, les intrigues de cour qui avaient contrarié et
arrêté ses patriotiques intentions, la convocation des notables, puis des
états généraux, l'influence qu'il leur avait accordée dans les actes du
gouvernement et dans le choix des hommes ; l'ambition des uns et les
illusions des autres le précipitant d'abîme en abîme. Dans
les passions populaires excitées contre Louis XVI, dans cette ardeur de
vengeance, l'orateur ne voyait que l'influence exercée sur l'opinion par les
hommes de septembre. « La nation n'est-elle donc pas suffisamment vengée ? Ne
peut-elle l'être qu'avec du sang, et toujours du sang ? — Hommes atroces qui
voudriez faire rejaillir l'opprobre dont vous êtes couverts sur le peuple que
vous êtes trop souvent parvenus à égarer, vous tâcheriez vainement de changer
son caractère. » Plus loin, il s'adressait aux représentants : « La sévérité
qu'on vous indique ne serait qu'un acte de faiblesse, j'oserais dire de
lâcheté ; elle ne serait tout au plus qu'un acte de fureur ou de crainte. » Rouzet
proposa le décret suivant : « Lors de la présentation de la constitution à
l'acceptation du peuple, il lui sera proposé de régler le sort de Louis XVI,
de son fils, de sa fille, de sa femme, de sa sœur Élisabeth et de tous les
individus de la maison ci-devant régnante, qui se trouvent actuellement en
France. Jusque-là, la Convention pourvoira à la sûreté et à la subsistance du
ci-devant roi et de ceux de sa famille qui sont au Temple. » Ce
discours étonna et scandalisa le parti jacobin. L'abbé Grégoire, évêque
constitutionnel de Blois, parla un tout autre langage. Membre de l'Assemblée
constituante, il avait, au retour de Varennes, proposé la mise en jugement du
roi. Récemment, il avait proclamé la république : on a vu en quels termes. Son
exorde annonça qu'il était fidèle à ses précédents. « La postérité s'étonnera
sans doute qu'on ait pu mettre en question si une nation a le privilége de
quiconque prend un délégué, et si elle peut juger son premier commis. » Après
de longues critiques de l'Assemblée constituante et de l'inviolabilité
royale, Grégoire soutint que la constitution ayant reconnu des cas où le roi
serait censé avoir abdiqué, il n'était point nécessaire, lorsque ces cas
seraient survenus, que le corps législatif les constatât et les reconnût, et
en déduisît par acte officiel les conséquences légales. Il y avait abdication
par le fait même, et de ce moment le roi était rentré dans la classe des
citoyens, justiciable de la loi commune et passible des dispositions du code
pénal. Il
suivait de ce raisonnement que lorsqu’un ou plusieurs individus, apprenant
tel ou tel acte du roi, prononceraient qu'il a abdiqué, le roi se trouverait déchu
de la royauté. Partant de là, Grégoire n'avait plus qu'à expliquer comment
lui, simple particulier, avait pensé qu'il y avait abdication. En prononçant
sur ce point, il ne ressentait nulle animadversion contre Louis XVI et le
jugeait avec pleine impartialité. « Il a tant fait pour obtenir le mépris
qu'il n'y a pas eu de place pour la haine. » Comme Grégoire requérait
d'avance l'application du code pénal, il prévoyait la sentence. Mais lui
aussi réprouvait la peine de mort, ainsi il espérait que ce reste de barbarie
disparaîtrait de nos lois ; et si son vœu était exaucé, Louis Capet, comme
tout autre criminel, partagerait le bienfait de cette abrogation. « Alors
vous le condamnerez à l'existence, afin que l'horreur de ses forfaits
l'assiège sans cesse et le poursuive dans le silence de la solitude. » Si la
loi commune n'était point changée, il eût été impossible de ne la point
appliquer à Louis XVI. Ce
jugement paraissait à Grégoire essentiel pour le bonheur de l'espèce humaine.
« Jetez un coup d'œil sur l'état actuel de l'Europe ; en proie au brigandage
de huit au dix mille familles, couverte encore de despotes et d'esclaves,
elle retentit des gémissements de ceux-ci, des scandales dé ceux-là. Mais la
raison approche de sa maturité, elle-sonne le canon d'alarme contre les
tyrans. — Cette classe d'êtres purulents fut toujours la lèpre des
gouvernements et l'écume- des nations. — L'impulsion est donnée à l'Europe
attentive, la lassitude des peuples est à soit comble. Tous s'élancent vers
la liberté, leur main terrible va s'appesantir sur leurs oppresseurs. Les
temps sont accomplis, le volcan va faire explosion et opérer la résurrection
politique du globe. » A la
séance du 20 novembre, Roland vint rendre compte de la saisie d'une grande
quantité de papiers trouvés au château des Tuileries, dans une armoire dont
la porte de fer était cachée par un panneau de boiserie. L'ouvrier qui
l'avait posée était venu faire sa déclaration et avait conduit le ministre
dans l'appartement où elle n'aurait pu être découverte sans cette indication.
Longtemps après ce serrurier prétendit que le roi avait voulu l'empoisonner
pour ensevelir avec lui la connaissance de ce secret, et la Convention lui
accorda une pension. Le
ministre n'avait fait appeler aucun témoin pour assister à l'ouverture de
l'armoire. Il avait, selon son rapport, parcouru rapidement ses papiers, et
se hâtait de les apporter à l'Assemblée, car il croyait qu'on y trouverait
d'importantes informations sur les événements du 10 août, sur la Révolution
tout entière et sur divers personnages. On
remarqua dès lors, et on rappela souvent depuis, que Roland avait eu, sans
témoins, ces papiers entre les mains et avait pu soustraire des pièces
compromettantes pour ses amis. Il est toujours resté des doutes sur ce point.
L'Assemblée prescrivit les formalités que le ministre n'aurait pas dû
omettre. Les pièces furent inventoriées et parafées. Le même
jour Thomas Payne, qui ne parlait pas français, fit donner lecture à la
tribune de son opinion sur le procès du roi. Cet étranger examinait la question
sous un point de vue cosmopolite. « Il s'est formé, entre les brigands
couronnés de l'Europe, une conspiration qui menace la liberté de toutes les
nations. Tout porte à croire que Louis XVI fait partie de cette horde de
conspirateurs. Vous avez cet homme en votre pouvoir ; c'est jusqu'à présent
le seul de la bande dont on se soit assuré. Je considère Louis XVI sous le
même aspect que les deux premiers voleurs du garde-meuble dont le procès vous
a fait découvrir la troupe entière. » Alors
il parcourait les indices qui accusaient déjà les souverains de l'Europe,
entre autres M. Guelfe, électeur de Hanovre et roi d'Angleterre. « Le procès
de Louis XVI servira à prouver au monde la scélératesse des gouvernements en
général et la nécessité des révolutions. Si les crimes de Louis s'étaient
bornés aux affaires de France, on aurait pu alléguer en sa faveur avec
quelque apparence de justice, l'inviolabilité, cette folie du moment ; mais
il a conspiré contre l'Europe. » Thomas
Payne était porté à lui accorder quelque compassion dans le prononcé de la
sentence. Il ne voyait dans Louis XVI qu'un homme d'un esprit faible et
borné, mal élevé comme tous ses pareils, et sujet, disait-on, à des excès
d'ivrognerie ; l'Assemblée constituante avait agi imprudemment en le
rétablissant sur le trône pour lequel il n'était point fait. A ce
moment, et malgré la gravité de l'affaire qui la préoccupait, la Convention
avait à pourvoir à d'urgentes nécessités. Sans qu'il y eût disette réelle,
sans que la récolte fût annoncée comme insuffisante, l'esprit de discorde et
de sédition, l'indiscipline des classes ignorantes, la faiblesse ou
l'arbitraire des autorités locales, les fausses vues ou les préjugés de
quelques orateurs des clubs, avaient mis en mouvement la population de
plusieurs départements ; il s'y commettait, sans nulle répression, des actes
de violence et de brigandage. La Convention envoyait des commissaires et se
livrait à de vives discussions, sur la conduite à tenir, sur la liberté du
commerce, sur l'action de l'autorité publique, sur les exigences populaires. La
désorganisation s'augmentait chaque jour. Pache était universellement reconnu
pour un ministre de la guerre tout à fait incapable ; mais il était fort
protégé par la faction du désordre et par les Jacobins. Il obéissait à leurs
volontés, destituait les employés dénoncés, donnait des places et accordait
des entreprises et des fournitures aux solliciteurs bien recommandés. Il
prenait des femmes pour employés dans ses bureaux. L'Assemblée était sans
cesse entretenue des plaintes portées par les généraux ou des scandales
accusés par la voix publique. La
législation des émigrés, les peines à décerner contre eux, leur distinction
en diverses catégories, les formes de procédure étaient encore un sujet de
discussion que l'Assemblée considérait comme très-urgent. En outre, les
Girondins, les modérés et la masse incertaine et timide qui faisait la
majorité, n'étaient nullement empressés à donner un cours rapide au procès du
roi ; les délais leur convenaient. Le 24
novembre, Couthon se plaignit du retard apporté à cette grande affaire, et
allégua l'inquiétude qui commençait à se répandre dans les départements. La
Convention régla que deux jours par semaine seraient employés à cette
discussion. Elle
fut reprise quatre jours après. Les hommes principaux ne montraient pas
encore d'empressement à intervenir dans le débat. Les députés obscurs qui
paraissaient à la tribune, lorsqu'ils étaient favorables à la cause du roi,
se voyaient de plus en plus obligés à se faire pardonner leur opinion par un
langage révolutionnaire. Ainsi, Faure, député du Havre, demanda qu'il fût
passé à l'ordre du jour sur le rapport de Mailhe, et en appela à la
générosité du peuple. Pour arriver à cette conclusion, il avait commencé
ainsi : « Ami des hommes, j'ai toujours été l'ennemi sentimental des rois.
Titus, Trajan, Marc Aurèle, dont l'histoire dit tant de bien, avaient une
teinte très - prononcée de férocité d'état. La possession du pouvoir absolu
aurait corrompu la vertu même. L'homme roi, sous l'aspect de la philosophie,
est un malheureux mortel, qui ne peut se soustraire à l'empire des lois que
par l'abus de la force. » Un
député, nommé Serre, développa une considération, qui fut pour beaucoup dans
l'issue du procès. Il avoua que si une nouvelle coalition européenne devait
se former, plus générale et plus puissante, pour venger les droits et
l'honneur des rois ; si des flots de sang devaient couler dans cette lutte,
il ne balancerait pas, encore que la victoire ne lui semblât point douteuse,
à conserver la vie à un coupable pour épargner la mort à des milliers
d'innocents. « Mais, s'il est vrai, comme on le dit, que les trônes
s'ébranlent, que le réveil des peuples s'approche ; s'il est vrai, comme le
dit Grégoire, que la mode des rois soit passée, je ne vois aucune
considération politique qui puisse imposer silence à la loi. » En y
réfléchissant mieux, l'orateur revint plus tard à sa première pensée ; il ne
vota point la mort. Le
succès de nos armées, la victoire de Jemmapes, remportée le 6 novembre par
Dumouriez, l'invasion de la- Belgique, des rives du Rhin, de la Savoie, du
comté de Nice, la retraite des armées prussiennes et autrichiennes donnaient
ardeur et courage aux révolutionnaires exaltés, à ceux qui se jetaient en
avant sans but et sans terme ; les hommes qui espéraient établir leur
domination sur la ruine de leurs rivaux de la Gironde, et ne plus entendre
parler de ce 2 septembre sans cesse reproché, trouvaient dans le procès une
chance favorable. En même
temps le désordre s'accroissait ; les émeutes pour les grains devenaient
formidables. Les adresses des départements ne demandaient pas toutes le
supplice du roi ; il en arrivait de très-énergiques contre les anarchistes.
Le bruit se répandait à Paris que la commune voulait renouveler les massacres
; pour écarter cette alarme, il fallut vérifier que les prisons renfermaient
un petit nombre de détenus. Malgré les réclamations des sections, malgré la
tribune des Jacobins, malgré la complicité du ministre de la guerre, quelques
troupes de ligne étaient encore maintenues à Paris pour défendre l'Assemblée
et préserver l'ordre public. Le
moment semblait donc critique. On venait d'apprendre que les troubles qui
agitaient le pays chartrain présentaient plus de gravité, et que les
commissaires de la Convention, obligés de céder à l'émeute, avaient consenti
à taxer les grains. La discussion était ouverte sur les moyens d'apaiser
cette sédition ; Legendre convertit en proposition formelle quelques paroles
que venait de prononcer Danton. « Je conjure la Convention, dit-il,
d'abjurer toute haine particulière, toute personnalité. Il existe un parti
qui veut sauver Louis XVI. Ce parti excite des troubles pour protéger ses
desseins ; il égare le peuple, pour réussir à la faveur des séditions. A
Lyon, les émeutes n'ont été causées que par les aristocrates et les gros
négociants. Je demande que tous les discours relatifs au procès de Louis XVI
soient déposés sur le bureau et imprimés, afin qu'on puisse prononcer
incessamment sur cet objet. » L'Assemblée décréta la proposition de Legendre
et fixa au 4 décembre la décision sur le procès. Une
foule de discours furent remis au bureau et imprimés. Aucun ne produisit
d'arguments nouveaux. C'était toujours le même langage, les mêmes
déclamations ; une sorte d'émulation d'injure et de grossièreté ; un
empressement ignoble à prodiguer d'autant plus l'insulte que le respect était
plus commandé par la majesté, par le malheur et par la situation d'accusé.
Ils voulaient être des juges, et ne montraient pas pour celui qui avait été
roi de leur pays, les égards que le plus vil criminel obtient du magistrat
chargé de l'accusation. C'était Louis le dernier, Louis le traître, Louis le
cruel, Louis le Judas. Leur esprit s'exerçait à trouver de telles épithètes. Manuel
appelait les rois des Mandrins couronnés. « Louis XVI était le plus
imbécile et le plus méchant des hommes ; il ne sera point trop à plaindre,
car il mourra pour le bonheur du monde. Il le serait bien davantage, si vous
le condamniez à vivre pour inspirer le dégoût de la royauté partout où il
traînerait sa crapuleuse majesté sous les haillons de la monarchie.
Hâtez-vous de prononcer une sentence qui consommera la Révolution. L'agonie
d'un roi ne doit pas être lente. Entendez-vous tous les peuples qui la
sonnent ? Un roi mort n'est pas même un homme de moins. » Vadier
disait : « Il faut retrancher le chef gangrené de cette race dépravée, afin
d'épouvanter les tyrans de la terre par le juste châtiment de ses crimes.
Encouragez les peuples par votre exemple, et vous verrez qu'ils traiteront
leurs tyrans de la même manière ; ils leur arracheront, comme vous, le
diadème avec la vie. » Une
espérance semblable se retrouve dans presque tous ces discours sanguinaires. Meaulle
comparait les rois aux bêtes féroces qui dévorent les troupeaux, et voulait
les exterminer comme l'Angleterre a détruit les loups. La
plupart oubliant que la question était seulement de savoir si Louis XVI
serait jugé, et si c'était la Convention qui le jugerait, prononçaient
d'avance l'arrêt, exprimant leur opinion avant que la procédure fût
commencée. — « L'intérêt de la République, le bonheur du peuple exigent
impérieusement que la tête de leur plus grand ennemi soit abattue, disait
Ricord ; les peuples nous contemplent, ils ont la hache levée sur la tête de
leurs tyrans ; ils attendent pour frapper que vous donniez le signal. Ainsi,
que le sang d'un roi coule, et l'univers est libre. « Si le
sceptre royal était entre les mains d'un Titus ou d'un Marc Aurèle, eh bien !
Titus ou Marc Aurèle devraient porter leur tête sur un échafaud. Il importe
fort peu d'examiner si Louis est plus ou moins coupable. » Telle était
l'opinion de Génevois. Prost,
député du Jura, terminait son discours par une apostrophe au buste de Brutus,
qui avait été placé dans la salle de la Convention. « Orateur silencieux et
sublime, disait-il en s'étonnant qu'il s'élevât un doute sur l'inviolabilité,
pardonne une erreur qui ne peut se prolonger ; nous allons l'expier en
prononçant que les rois sont des hommes. Reste dans cette enceinte auguste
pour être témoin que les fondements d'une république ne sont jamais
inébranlables que lorsqu'ils reposent sur les sceptres brisés et les crânes
des tyrans abattus. » Noël
Pointe, qui prenait le titre d'ouvrier armurier, s'exprimait en ces termes :
« Je vous déclare, en vrai républicain, que si le sort de Louis Capet
dépendait de ma seule opinion, sa vie ne serait prolongée que pour aller du
Temple à la place de Grève. » Carra,
ami des Girondins, mais qui, plus réellement qu'eux, avait pris une part
active au 10 août, se prononçait avec une haineuse vivacité : « La question
actuelle ne doit pas être si Louis Capet peut et doit être jugé, mais si son
jugement de mort sera prononcé par la Convention (ce qui est fortement mon
avis), et quel sera l'appareil de son supplice. » Saint-André
disait que Louis XVI s'était engraissé de sang humain. On
trouve dans quelques-uns de ces écrits une - sorte de méfiance de l'opinion
publique, un témoignage de la silencieuse tristesse qui régnait parmi la
population de Paris et de la France qui n'était pas enrôlée dans les clubs ou
les bandes révolutionnaires. « Si
ces sentiments d'humanité étaient approfondis, ne se trouveraient-ils pas
être un reste de cette ancienne idolâtrie des rois, qui nous asservissait ? Car
il n'y a pas encore trois mois que nous sommes républicains. Quel esclavage
encore dans nos sentiments ! Parce qu'un prétendu grand va périr, il semble
que toute la nation doive être aux abois ; on gémit, on s'attendrit. »
C'est ainsi que Bertucat, député de] Mâcon, jugeait de l'état des esprits. Et
toutefois, presque tous ses collègues demandaient qu'on obéît à la voix du
peuple. Un
député, nommé Eulard, était tellement enivré des victoires de nos armées, et
si convaincu que l'Europe allait être affranchie, qu'il lui vint à la pensée
de déférer le jugement de Louis XVI à un tribunal élu par tous les peuples
libres, qui seraient invités à prendre part à ce grand acte de justice. Valazé
ne pensa point que son opinion eût été suffisamment exprimée dans son rapport
; il traita plus spécialement les questions de compétence et d'inviolabilité,
en reproduisant les arguments de Mailhe ; mais il termina en désavouant
hautement une insinuation que plusieurs députés avaient aussi remarquée avec
indignation. « Je dois à la justice, à l'humanité, à ma réputation, de ne
point paraître m'associer à l'horrible retentum exprimé dans le rapport du
comité relativement au fils du ci-devant roi. Je ne connais pas l'odieuse
politique qui confond l'innocence avec le crime. La nation française est
toute-puissante, elle est également juste et généreuse. Enfants de Louis
Capet, attendez d'elle justice et compassion. » Marat
fit imprimer son opinion ; contre l'attente générale, contre son habitude,
elle était écrite d'un ton convenable ; il avait voulu éviter tout ce qui
pouvait mettre en jeu l'imagination, l'amour-propre et les passions de
l'Assemblée. Il fallait, selon lui, « employer les seules armes de la raison,
afin de réduire au silence ceux qui criaient qu'on égorgeait l'ex-roi avec le
glaive des lois. » Ce langage, si nouveau pour Marat, était la seule chose
remarquable de son discours. Une
opinion de Robespierre le jeune semblait écrite par son frère ; on y
retrouvait son langage hyperbolique, son ton menaçant et impérieux, destiné à
entraîner les votes de la portion hésitante de l'Assemblée. « Ceux pour qui
le nom de républicain n'est pas un vain titre, ceux dont les âmes ardentes
sont embrasées des vertus que ce nom sacré rappelle, ne voient pas, sans une
profonde inquiétude, l'importance scandaleuse que la Convention attache au
procès du plus scélérat des hommes. Cette grande solennité n'est qu'un moyen
adroit et puissant de sauver l'assassin d'une grande nation. J'ai l'âme
navrée de douleur, je pousse des cris de désespoir, lorsque je songe qu'il a
été proposé aux mandataires d'un peuple qui veut être libre, d'examiner si
son tyran est jugeable, et qu'on a pu demander si ce scélérat n'était pas
inviolable ! Nation française, tu n'as point frémi à ces horribles questions
! Condamnez, punissez l'assassin de vingt-cinq millions d'hommes. C'est
étouffer trop longtemps le cri de notre conscience qui nous dit que, si Louis
le dernier était inviolable, chacun de nous serait inviolable pour le
poignarder. Il ne serait pas moins déraisonnable de discuter la forme de
juger le tyran ; la Convention ne doit pas perdre un temps précieux à
entendre toutes les chicanes du barreau, dans un procès que le peuple a
terminé par l'insurrection ; elle doit adopter la forme que le salut public
exige, c'est-à-dire la plus expéditive ; autrement la Convention deviendrait
responsable de tous les malheurs qui menacent la république. Ce grand
criminel est le brandon de la guerre civile, la cause de la famine, et les
vrais agitateurs disparaîtront avec leur maître. Oui, ce monstre est le point
de ralliement des scélérats de toutes les classes, le cadavre auquel s'attachent
tous les êtres voraces et malfaisants. Chaque Français aurait le droit de le
percer de mille coups, et aucun d'eux n'y renonce qu'autant qu'il sera vengé.
» Robespierre
le jeune concluait que Louis Capet devait être traduit à la barre, pour y
déclarer ses premiers complices, y entendre prononcer son jugement de mort,
puis être conduit au supplice. La
délibération sur les questions préliminaires, posées par le rapport de
Mailhe, avait été fixée au 2 décembre. La commune de Paris, animée de la même
impatience que Robespierre, envoya une députation à l'Assemblée nationale : «
Que tardez-vous ? disait l'orateur, pourquoi tant de discussions ? C'est
compromettre la volonté et la gloire de la France. La mort ne peut-elle pas
vous soustraire votre victime ? L'ignorance et la calomnie répandraient
impunément que les Français n'ont pas osé juger leur roi, et qu'ils ont
lâchement préféré l'empoisonner dans les ténèbres d'une prison. Le peuple,
tout patient qu'il est, peut s'ennuyer. Osez achever l'histoire de la plus
horrible conjuration. Nous sommes prêts à ratifier le jugement que vous nous
devez. Les questions doivent être posées ainsi : Louis, ci-devant roi des Français,
est-il digne de mort ? — Est-il avantageux à la république de le faire mourir
sur l'échafaud ? Redoublez de zèle et d'activité ! Consacrez à cette affaire
quatre séances du soir par semaine. » Barère
occupait le fauteuil ; il répondit avec gravité : « La Convention nationale
écoutera toujours avec intérêt les pétitions des citoyens ; c'est son devoir
; mais elle ne sera jamais devancée par aucune section du peuple sur les
objets de salut public. Elle n'a ni torpeur, ni pusillanimité ; elle aura le
courage d'étouffer les factions, même la faction des avilisseurs du pouvoir
national. La Convention ne doit compte de ses travaux, de ses pensées et du
jugement de Louis le traître qu'à la république entière. » La
qualification donnée à l'accusé et quelques autres expressions de la réponse
de Barère, assuraient ainsi la commune de Paris de l'arrêt qui
interviendrait. En ce
moment, le procès devenait une affaire de parti. Les Girondins, non-seulement
aux yeux méfiants de Robespierre, mais selon la croyance commune, passaient
pour vouloir sauver le roi. Cela était beaucoup moins vrai qu'on ne le
disait. En cette grave circonstance, plus encore qu'en aucune autre, leur
parti manquait d'unité et de discipline. Presque tous étaient incertains et
chancelants. Plusieurs
députés firent imprimer des opinions, favorables à l'inviolabilité,
contraires à la compétence de la Convention, et d'avance opposées à la peine
de mort. Ils appartenaient à la nombreuse catégorie des hommes faibles qui
hésitaient entre leur conscience et la peur ; non pas qu'elle fût toujours
relative à leur sûreté personnelle, mais ils songeaient aux dangers du pays ;
ils craignaient un plus complet désordre, une tyrannie plus sanglante et
donnaient à la manifestation de leurs bons sentiments le passeport d'un
langage aussi violent que les discours des Jacobins. Ce
n'était point par précaution oratoire que Pétion, dans l'écrit qu'il publia,
se répandit en injures et en menaces, et donna cours à la haine qu'en toute
circonstance il avait montrée contre le roi. Condorcet
soutint par une longue et subtile argumentation la compétence absolue de la
Convention, non point pour instruire et juger le procès, mais pour prononcer,
comme pouvoir politique, sur la sentence qui ensuite serait rendue par un
grand tribunal national, formé par voie d'élection : c'était exactement le
contraire de l'appel au peuple, qui était dans la pensée de la plupart des
Girondins. Un
nouvel incident vint donner à la discussion le caractère plus marqué d'une
lutte entre deux factions politiques. L'Assemblée avait ordonné que la
commission chargée d'examiner les papiers de l'armoire de fer, lui ferait
sans délai son rapport. Rulh vint rendre compte des indices qui pouvaient
donner à penser que des membres de l'Assemblée avaient reçu de la liste
civile des fonds secrètement distribués. Aucune des informations obtenues par
cet examen n'avait un caractère positif. Une lettre disait qu'en donnant une
place au beau-frère de Merlin, on le rendrait favorable à la cause royale. Un
mémoire de Sainte-Foy conseillait au roi de confier le ministère de la marine
à Kersaint, qu'il avait trouvé accessible à la raison. Un mémoire, apostillé
par le roi, disait : « Seize membres des plus forts de l'Assemblée
législative sont inviolablement coalisés ; ils vont être acquis pour trois
mois, mais ils coûteront cher. » Le document le plus précis était une lettre
de l'intendant de la liste civile, qui annonçait que Barère serait rapporteur
du décret sur les domaines de la couronne, et qu'il montrait des dispositions
très-favorables. Déjà la
Convention avait eu à s'occuper des imputations que les partis opposés
s'adressaient mutuellement, et qui avaient été souvent répétées par la voix
publique. On en faisait toujours grand bruit, jusqu'au moment où se
présentait quelque occasion de discuter à fond un commencement de preuve
écrite ou des indices probables. Alors la Convention n'allait pas plus loin
et se contentait des dénégations proférées avec le ton de l'innocence
indignée ou du patriotisme offensé. Quelque
temps auparavant, une lettre du comte de Narbonne, ancien ministre de la
guerre, circula parmi les membres de la Convention ; il y était dit que
Lacroix avait reçu de lui des sommes considérables pour être distribuées
entre Gensonné, Thuriot, Albitte, Barère, Merlin et Chabot. Lacroix affirma
que Narbonne était un ministre prévaricateur, et qu'il s'engageait
solennellement à le faire déclarer vil calomniateur. Thuriot demanda la
lecture publique de la lettre. Cambon s'y opposa, disant que l'estime de
l'Assemblée suffisait pour la justification des membres inculpés par cette
lettre. Depuis, il n'en fut plus question. Plus
tard, lorsqu'à diverses fois on eut à se prononcer sur quelques révélations
ou quelques soupçons, la même scène se renouvela. De pareilles négociations
ne sont guère traitées directement ; on y emploie un intermédiaire ; de sorte
que tout au plus il y aurait des preuves contre le courtier de corruption. Le
gouvernement du roi et la cour donnèrent, en 1792, beaucoup d'argent, qui ne
parvint pas toujours à sa destination ; les entremetteurs ont été souvent
soupçonnés de s'être fait payer des corruptions fictives. Il est manifeste
que Lacroix fut souvent chargé de ce commerce. Barère
sembla très-bien justifié par les explications qu'il donna sur la pièce
trouvée dans l'armoire de fer. Le rapport concernant les domaines de la
couronne n'avait pas été fait. Guadet
avait remplacé au fauteuil Barère, qui en était descendu pour s'expliquer.
Legendre prit la parole. « Les plus forts de l'Assemblée législative sont
certainement ceux qui montraient le plus de talent, et, sous ce rapport, on
pourrait croire que Guadet est inculpé. Je demande non-seulement qu'il quitte
le fauteuil, mais que tous les membres de la Législative se récusent. » Ils
étaient nombreux dans la Convention, et tous, quelle que fût leur opinion, se
récrièrent. « Il faut livrer la séance aux - députés de Paris, » disait
Genissieux, tout Jacobin qu'il était. Guadet
eut peu de peine à se justifier. Son nom n'était mentionné dans aucune pièce,
et assurément ses discours et ses votes à l'Assemblée législative n'avaient
jamais laissé supposer l'influence de la liste civile. Après quelques
explications, il reporta l'attaque contre ceux d'où elle venait. « Il
est des hommes qui ne vivent qu'en faisant planer le soupçon sur toutes les
têtes. Ces êtres, vraiment anthropophages, voudraient sucer le sang de leurs
concitoyens par tous les pores. Il y avait, disent-ils, dans le côté gauche,
des membres prétendus patriotes, mais réellement vendus à la cour. Oui,
certes, il y avait de prétendus patriotes qui pouvaient se faire acheter par
la liste civile et s'offrir eux-mêmes. Je sais bien que quelques hommes, avec
cette exagération de commande qui doit faire perdre toutes les causes, ont pu
se rendre la liste civile favorable. — Si jamais quelque bassesse, quelque
forfait pesait sur ma conscience, il ne me serait peut-être pas difficile de
le faire oublier ; car on sait assez sous quel étendard il faut se ranger pour
couvrir et les forfaits, et les brigandages. » Cette
discussion n'eut aucune suite. On revint au procès. Barbaroux proposa que le
roi fût mis en cause. Charlier demanda qu'un décret d'accusation fût -voté ;
une partie de l'Assemblée se leva en criant : « Aux voix ! aux voix !
l'accusation ! » Gamon
voulait que Louis XVI fût préalablement entendu. « Il
a été jugé le 10 août, répliquait vivement Saint-André ; remettre son
jugement en question, ce serait faire le procès à la Révolution ; ce serait
vous déclarer rebelles. » Robespierre
demanda la parole : « L'Assemblée, dit-il, a été entraînée loin de la
véritable question : il n'y a point de procès à faire. Louis n'est point un
accusé ; vous n'êtes point des juges. Vous n'êtes, vous ne pouvez être que
des hommes d'État, les représentants de la nation. Vous n'avez point une
sentence à rendre, mais une mesure de salut public à prendre, un acte de
providence nationale à exercer. Quel est le parti que la saine politique
prescrit pour cimenter la république naissante ? C'est de graver profondément
dans les cœurs le mépris de la royauté, et de frapper de stupeur tous les
partisans du roi. Donc, présenter à l'univers son crime comme un problème, sa
cause comme l'objet de la discussion la plus importante, la plus religieuse,
la plus difficile, c'est précisément avoir trouvé le secret de le rendre
encore dangereux pour la liberté. « Louis
fut roi, et la république est fondée. La question fameuse qui vous occupe est
décidée par ces seuls mots : Louis a été détrôné par ses crimes. Louis
dénonçait le peuple français comme rebelle, la victoire et le peuple ont
décidé que lui seul était rebelle. Louis ne peut donc être jugé ; il est déjà
condamné, ou la république n'est pas absoute. Si Louis peut être encore
l'objet d'un procès, il peut être absous, il peut être innocent. Que dis-je ?
il est présumé l'être ! Mais si Louis est absous, si Louis peut être présumé
innocent, que devient la Révolution ? Tous les défenseurs de la Révolution
deviennent des calomniateurs. Les manifestes des puissances étrangères ne
sont plus que des réclamations légitimes contre une fraction dominatrice. La
détention que Louis XVI a subie jusqu'à ce moment, est une vexation injuste.
Les fédérés, le peuple de Paris, tous les patriotes de l'empire sont coupables
; ce grand procès pendant au tribunal de la nature, entre le crime et la
vertu, entre la liberté et la tyrannie, est enfin décidé en faveur du crime
et de la tyrannie. » S'étant
ainsi placé hors du droit et de la justice, ne donnant à l'établissement de
sa république d'autre base que l'accident de la force et du succès,
Robespierre tirait les conséquences logiques de ce principe, ou plutôt le
développait sous des formes diverses, cherchant des effets de parole. «
Lorsqu'une nation est forcée de recourir au droit d'insurrection, elle rentre
dans l'état de nature à l'égard du tyran ; les tribunaux, les procédures
judiciaires ne sont faites que pour les membres de la cité. La loi, qui est
la base de la société, c'est le salut public. Le procès du tyran, c'est
l'insurrection ; son jugement, c'est la chute de sa puissance ; sa peine,
celle qu'exige la liberté du peuple. Les peuples ne rendent point de
sentences, ils lancent la foudre ; ils ne condamnent pas les rois, ils les
replongent dans le néant. » Robespierre
ne voulait donc ni formalités, ni garanties, ni recherche de la vérité. Le
fait, rien que le fait, devait constamment prononcer. « Nous
appelons des avocats pour plaider la cause de Louis XVI et nous consacrons
comme légitime ce qui chez tout peuple libre eût été regardé comme le plus
grand des crimes. Nous pourrons bien un jour décerner aux défenseurs de Louis
XVI des couronnes, car s'ils défendent sa cause, ils peuvent espérer de la
voir triompher. — Nous invoquons des formes parce que nous n'avons point de
principes ; nous nous piquons de délicatesse parce que nous manquons
d'énergie ; nous étalons une fausse humanité, parce que la véritable humanité
nous est étrangère. — Vous consacrez le droit de blasphémer la république ;
vous ranimez, vous encouragez le royalisme assoupi. » Robespierre
arrivait ainsi à traiter la situation du moment. Sans doute il voulait
passionnément le prompt supplice du roi, mais en même temps il se préoccupait
d'une autre haine et préparait d'avance une autre extermination. Les
Girondins exerçant le pouvoir, établissant un gouvernement, ramenant le bon
ordre dans le pays, domptant la commune et le peuple des émeutes : telle
était déjà son inquiétude : bien exagérée assurément, selon son caractère
méfiant et envieux. « A
l'époque d'août dernier, tous les partisans de la royauté se cachaient ;
quiconque eût osé entreprendre l'apologie de Louis XVI eût été puni comme un
traître. Aujourd'hui ils relèvent impunément un front audacieux. Les
écrivains les plus décriés de l'aristocratie reprennent avec confiance leurs
plumes empoisonnées. » Cela
était faux ; il n'y avait point liberté de la presse, le parti royaliste
gardait un silence imposé par la terreur. Tout au plus quelques journaux
girondins osaient-ils s'élever contre Marat, Robespierre, les Jacobins et le
2 septembre. C'en était assez pour irriter Robespierre ; la présence du peu
de troupes de ligne qu'on voyait à Paris lui déplaisait davantage encore. «
Des hommes armés arrivés à votre insu et contre les lois ont fait retentir
les rues de cris séditieux et demandent l'impunité de Louis XVI. Paris
renferme, dit-on, des hommes rassemblés pour l'arracher à la justice de la
nation. — Que dis-je ? Louis partage les mandataires du peuple, on parle pour,
on parle contre lui. — Ô crime ! ô honte ! la tribune du peuple français a
retenti du panégyrique de Louis XVI. Nous avons entendu vanter les bienfaits
et les vertus du tyran. — Sa cause semble tellement sacrée qu'elle ne peut
être ni assez longuement ni assez librement discutée. — Le projet d'égorger
les défenseurs du peuple n'a pas été abandonné. On les proscrit sous le nom
d'anarchistes et d'agitateurs. N'y a-t-il pas des hommes qui excitent
eux-mêmes les troubles présagés par leur perfidie ? Si nous les croyons le
procès durera plusieurs mois ; il atteindra l'époque où les despotes doivent
nous livrer une attaque générale ; et alors quelle carrière ouverte aux
conspirateurs ! » Robespierre
ne voulait donc ni formalités, ni délai. Hâter la mort du roi était le but de
son discours. Il craignit toutefois d'être soupçonné d'une pensée qui
circulait dans les propos familiers des Jacobins vulgaires, et à laquelle
l'adresse de la commune avait déjà fait allusion. Pour ces hommes grossiers
d'esprit et infâmes de sentiment, Louis XVI ne paraissait qu'un fâcheux
embarras de la situation. « Maintenant que son jugement avait été mis en
question, il ne pouvait plus être laissé en prison ; c'eut été compromettre
la cause révolutionnaire et faire un pas en arrière. Il eût bien mieux valu
qu'il pérît au 10 août, ou qu'on ne le préservât point du 2 septembre.
Peut-être un crime commis dans l'ombre de la prison serait-il le plus utile
moyen d'écarter la difficulté et les périls. » Robespierre
protesta contre la lâcheté d'un crime ignoble. « La punition de Louis n'est
bonne désormais qu'autant qu'elle portera le caractère solennel d'une vengeance
nationale. Qu'importe au peuple le méprisable individu du dernier roi ? » Il
fallait aussi parler de la peine. « Avocats du roi, est-ce par pitié ou par
cruauté que vous voulez le soustraire à la peine de ses crimes ? Pour moi,
j'abhorre la peine de mort prodiguée par vos lois ; je n'ai pour Louis ni
amour, ni haine ; je ne hais que ses forfaits. J'ai demandé l'abolition de la
peine de mort à l'Assemblée que vous nommez encore Constituante, et ce n'est
pas ma faute si les premiers principes de la raison lui ont paru des hérésies
morales et politiques. » — Comme le principe du salut public était un
argument sans réplique contre toute loi, tout principe et tout sentiment,
Robespierre acheva sa dissertation, en disant : « Je prononce à regret cette
fatale vérité : mais Louis doit mourir, parce qu'il faut que la patrie vive.
» — Pendant les dix-huit mois qui suivirent ce premier regret, Robespierre
dérogea souvent encore à ses principes d'humanité, et donna toujours pour
motif le salut du peuple. Il
termina ainsi : « Je vous propose de statuer dès ce moment sur le sort de
Louis. Quant à sa femme, vous la renverrez devant les tribunaux, ainsi que
les autres personnes prévenues des mêmes délits. Son fils sera gardé au
Temple jusqu'à ce que la paix et la liberté soient affermies. Je demande que
la Convention déclare, aujourd'hui même, Louis traître à la nation française
et criminel envers l'humanité. Je demande qu'à ce titre il donne un grand
exemple au monde, dans le lieu même où sont morts, le 10 août, les généreux
martyrs de la liberté, et que cet événement mémorable soit consacré par un
monument destiné à nourrir dans le cœur des peuples le sentiment de leurs
droits et l'horreur des tyrans, et dans l'âme des tyrans la terreur salutaire
de la justice du peuple. » Ce
discours a été regardé comme un des plus remarquables que Robespierre ait
prononcés. Assurément, il ne présente aucune idée de justice. La prétention
de l'orateur fut au contraire que la liberté révolutionnaire ne reconnaît pas
le devoir d'être juste. On n'y trouve pas davantage les inspirations d'une
politique de prévoyance et d'établissement. C'est une déclamation de
circonstance, une œuvre de passion et de logique, sans nulle trace de
conscience morale ni de vraie raison. Comme coup de partie, le discours était
habile ; c'était identifier tous les intérêts de la Révolution avec le sort
du roi ; avertir les républicains de toute origine et de toute nuance qu'ils
seraient coupables si Louis était innocent, et que leurs actes précédents les
obligeaient à faire un pas de plus. C'était un moyen certain d'affermir
l'opinion des uns, d'entraîner l'indécision des autres ; c'était donner à son
parti le secours toujours efficace d'une éloquente rédaction ; c'était
surtout placer les Girondins dans une situation où leur courage et leurs
déterminations chancelantes devaient succomber. Ainsi
le succès fut grand ; l'Assemblée émue et troublée ne retrouva point le calme
nécessaire pour écouter d'autres orateurs. Les Jacobins et les amis de
Robespierre, soit de dessein prémédité, soit pour profiter de la
circonstance, voulurent emporter, dans cette séance même, un vote qui
terminât le procès. Pétion
parla au milieu du tumulte ; ne pouvant entrer dans de longs développements,
il dit seulement que c'était un jugement politique, qu'aucun code, aucune loi
n'étaient applicables, qu'ainsi la Convention était seule compétente. Un
décret d'accusation lui semblait superflu, il fallait juger et déterminer la
peine. Il proposa donc : « Que Louis XVI serait jugé ; qu'il le serait par la
Convention nationale. » Alors
se pressèrent, en foule, les amendements, les rédactions, les propositions.
Au milieu des cris : « Aux voix ! aux voix ! » aucun orateur ne pouvait se
faire entendre. Robespierre voulait parler ; il avait aussi une rédaction. «
Déposez-la, » lui cria-t-on. La discussion fut fermée. Il ne put
surmonter le tumulte et déposa sur le bureau son projet de décret. Le
président donna lecture des diverses propositions. Buzot
demandait que la Convention déclarât, que Louis XVI n'avait jamais été roi
des Français et qu'il serait jugé. D'autres
propositions étaient ainsi conçues : « La Convention statuera dans les trois
jours sur Louis XVI. — Louis XVI perdra la tête sur un échafaud. — L'énormité
des crimes de Louis Capet attire sur lui la peine de mort ; son jugement sera
envoyé aux assemblées primaires. — La royauté est un crime de lèse-humanité ;
Louis XVI a encore enchéri par ses crimes ; il sera puni de la peine de mort,
et la sentence sera exécutée dans les vingt-quatre heures. » Cambon,
qui, à cette époque votait souvent avec les modérés et contre les projets de
désordre et d'anarchie, s'indigna de cet empressement féroce. « Eh bien !
cria-t-il, que Louis soit pendu cette nuit ! » On
demanda la priorité pour l'article proposé par Pétion. Il fut adopté au
milieu du bruit. La moitié des représentants ne savaient pas bien ce qu'ils
avaient voté. Beaucoup d'entre eux ne croyaient pas avoir décrété que ce
serait la Convention qui jugerait. Le
procès du roi était donc décidé ; mais il ne devait pas suivre un cours aussi
rapide que les Jacobins l'avaient voulu et espéré : la majorité n'était pas
disposée à supprimer toute formalité et tout délai. Toutefois il restait peu
de doute sur la condamnation. Cette majorité n'avait ni l'indépendance, ni le
courage d'une honorable magistrature ; seulement elle n'était pas
complétement étrangère aux sentiments de convenance et de dignité. Une
discussion fut ouverte sur les formes d'une procédure qui n'avait ni règles,
ni précédents. Le débat se ressentit des agitations de la veille. Il fut
d'abord proposé de réduire le procès à un simple interrogatoire suivi de la
condamnation. Buzot
et les Girondins avaient, contre leurs adversaires, des soupçons aussi peu
fondés que les accusations dont eux-mêmes étaient poursuivis. Ils étaient
convaincus que Robespierre, Danton et Marat ne pressaient la condamnation du
roi que pour arriver à un changement de dynastie et placer le duc d'Orléans
sur le trône. Aucune preuve, ni même aucun autre indice qu'une certaine
rumeur publique n'autorisait cette imputation. Buzot
crut donc adresser à ses adversaires une attaque habile en introduisant une
question étrangère au débat : « On dit qu'il y a ici des partisans de la
royauté. Avant d'entrer dans le fond de la discussion, je demande qu'il soit
décrété que quiconque proposerait ou tenterait de rétablir en France la
royauté, serait puni de mort. » Ces
sortes de malédictions contre une opinion vaincue manquent rarement leur
effet dans les assemblées ; elles aiment à se mettre en règle avec l'opinion
victorieuse. Des applaudissements partirent de tous les côtés de la salle ;
la Convention entière se leva en signe d'adhésion. Bazire voulut combattre la
proposition ; sa voix fut étouffée par des murmures. Buzot continua : «
J'ajoute : sous quelque dénomination que ce soit, et je demande qu'on vote
par appel nominal. » Les applaudissements recommencèrent. Phélippeaux,
un ami de Danton, essaya de parler et fut sans cesse interrompu ; on
demandait même le rappel à l'ordre. « Je veux seulement accélérer la punition
du tyran, disait-il ; je demande que l'Assemblée décrète qu'elle prononcera
le jugement sans désemparer. » Une
centaine de députés du côté gauche se levèrent, demandant que la proposition
de Phélippeaux fût mise aux voix ; les spectateurs des galeries
applaudissaient. Bazire,
qui était un des hommes les plus connus par leurs relations avec le
Palais-Royal, réussit à prendre la parole et traita la proposition de Buzot
d'inconstitutionnelle. « Ce serait porter atteinte à la liberté du peuple qui
sera appelé à voter sur la constitution. » La
discussion dégénérait en interpellations confuses. Turreau s'écriait : « Pendant
tous ces débats, Louis XVI respire et la vengeance nationale demeure
suspendue. » Merlin,
dans le même sens que Bazire, voulait qu'on modifiât la proposition de Buzot
en y ajoutant : « A moins que ce ne soit dans les assemblées primaires. » A ces
mots, un orage de murmures s'éleva ; on demandait le rappel à l'ordre. Sans y
prendre garde, Merlin venait de toucher à la grande question, où
s'embarrassent toujours les doctrines révolutionnaires. — La souveraineté du
peuple s'étend-t-elle jusqu'à pouvoir changer la forme du gouvernement,
lorsque déjà, au nom de cette même souveraineté, un autre gouvernement a été
renversé ? Merlin
chercha à s'excuser ; cela était difficile sans porter atteinte à la
souveraineté du peuple, ou sans attenter à la consécration immuable de la
république. Pour sortir d'embarras, il protesta de la pureté de ses opinions,
rappela sa conduite passée, et, déplorant la lenteur du procès de Louis XVI,
il en vint à dire : « Si j'ai quelque chose à me reprocher, c'est de n'avoir
pas, au 10 août, suivi ma première inspiration, je vous aurais épargné la
peine de le juger si longuement. » On
continuait à demander le rappel à l'ordre ; Guadet obtint la parole. « La
Convention ne doit pas regretter d'avoir entendu une opinion qui a pu donner
la clef d'un projet énigmatique, selon certains hommes, mais formé, ce
semble, depuis quelque temps. » — Robespierre se leva et demanda la parole.
« Ce projet, continua Guadet, consisterait à substituer un despotisme à
un autre. Ceux qui auraient porté un nouveau despote à cette usurpation se
placeraient sous son égide et seraient assurés d'acquérir ainsi l'impunité de
leurs forfaits et les moyens d'en commettre d'autres. Ainsi s'explique le
besoin d'entretenir le désordre et l'anarchie, qui tôt ou tard amèneraient le
despotisme. » L'Assemblée
devenait plus tumultueuse encore. « Vous venez d'entendre la plus méchante et
la plus infâme des calomnies, » s'écriait Bazire qui s'était élancé à la
tribune. Le bruit redoublait ; l'orateur n'était plus entendu ; on demandait
la clôture et la mise aux voix de la proposition de Buzot. Les amis de
Merlin, après avoir pris sa défense, voyant qu'il les avait compromis,
étaient maintenant les plus ardents à insister pour qu'il fût rappelé à
l'ordre. Robespierre,
Chabot, Camille Desmoulins se trouvaient en même temps à la tribune, se
disputant la parole. — Le président parvint à consulter l'Assemblée. Elle
passa à l'ordre du jour sur le rappel à l'ordre et adopta la proposition de
Buzot. Il y
avait encore à délibérer sur la permanence demandée par Phélippeaux. Pétion
s'y opposa dans l'intérêt du bon ordre et de la maturité des délibérations.
Il proposa que chaque jour l'Assemblée s'occupât du procès depuis midi
jusqu'à la fin de la séance. On
demandait à voter ; Robespierre parut à la tribune. La majorité paraissait
décidée à ne point le laisser parler. Il insista : « Je demande la parole en
vertu de mon droit de représentant du peuple ; vous ne pouvez me la ravir. »
Il luttait contre de continuelles interruptions. « Faut-il donc, pour avoir
la parole, venir de ce côté ? « Et il montrait la droite. Le tumulte
continuait. « Je dénonce à la nation ces atteintes continuelles à la liberté
des suffrages. — Et moi, je dénonce le despotisme de Robespierre,
s'écriait-on. — A bas de la tribune ! à l'Abbaye ! » Il lui fallut descendre
de la tribune, Le désordre n'en fut que plus bruyant. Les deux côtés de
l'Assemblée s'envoyaient réciproquement des injures et des menaces. Les
spectateurs témoignaient combien ils étaient favorables à Robespierre. Enfin
le calme parut se rétablir, Robespierre traversa la salle, encouragé par les
applaudissements de la Montagne et des spectateurs ; il remonta à la tribune,
et le président parvint à contenir les impatiences des plus zélés Girondins. « Je
dénonce, dit Robespierre, le projet formé de perdre la Convention en mettant
le trouble dans son sein. Pour juger le ci-devant roi il faut que vos
délibérations soient calmes et dignes de vous. Avant de juger le dernier des
hommes, vous devrez être pénétrés des principes de la justice et de l'intérêt
public. C'est pour vous les rappeler que je suis monté à la tribune ; m'en
contester le droit, c'est porter atteinte à la souveraineté du peuple.
Aujourd'hui plusieurs mesures fatales sont sorties de ce tumulte. La
Convention se serait honorée en réparant l'outrage fait à la souveraineté
nationale par la supposition qu'une nation a le droit de s'asservir à la
royauté. Non ! c'est un crime pour une nation de se donner un roi.
L'Assemblée a perdu la plus précieuse occasion de poser la seule borne qui
convienne au principe trop illimité et souvent mal entendu de la souveraineté
du peuple. » Puis il
soutint la proposition de rendre le jugement sans désemparer, c'est-à-dire en
considérant la séance comme permanente, bien qu'elle pût être suspendue.
« Cette question de forme aura une influence nécessaire sur le sort de
Louis XVI. Votre décision entraînera la question de savoir s'il doit être
jugé en vertu de l'insurrection, ou s'il faut lui faire un procès selon les
règles ordinaires. La Convention a décidé, dit-on, que Louis serait jugé ; ne
nous enveloppons point dans une équivoque. L'Assemblée a décidé seulement
qu'elle prononcerait elle-même le jugement ou la sentence ; je soutiens que
d'après les principes, il faut le condamner à mort sur-le-champ, en vertu de
l'insurrection. » Les
murmures de la grande majorité de l'Assemblée luttèrent contre les bravos des
tribunes publiques. « Cette proposition tend, répondit Buzot, à ce que le roi
ne soit pas entendu. On craint peut-être qu'il ne parle ; vous avez déjà
trouvé des complices, il faut qu'il en découvre d'autres. » De part
et d'autre, il n'y avait déjà plus d'autre argument que la dénonciation et
l'accusation. Dès lors ce fut l'arme habituelle de la polémique
conventionnelle ; la conséquence devait être que le vaincu passerait de la
tribune à l'échafaud. La
proposition appuyée avec tant d'insistance par Robespierre fut rejetée. Il
fut réglé que de midi à six heures, la Convention s'occuperait chaque jour du
procès de Louis XVI. Le
lendemain, Rulh fit au nom de la commission chargée d'examiner les papiers de
l'armoire de fer, un rapport sur les preuves de la trahison de Louis XVI
qu'elle y avait trouvées. Les pièces dont lecture fut donnée à l'Assemblée
étaient, suivant le rapporteur, un tableau du précipice affreux que le tyran
et ses complices creusaient sous les pas de la nation. Tel fut
constamment le système de l'accusation ; il consistait à établir que tous les
moyens employés pour diminuer, dégrader et détruire l'autorité légale du roi,
avaient été licites, fondés en droit naturel, dignes de la reconnaissance
nationale : — tandis qu'en cherchant à se précautionner contre de tels
projets ; en luttant contre des conspirations ; en essayant de réprimer des
émeutes ou en payant des journaux, des pamphlets pour contredire des insultes
et des calomnies ; en recevant les conseils des hommes qui s'effrayaient pour
la France et pour lui des périls dont il était menacé ; en songeant à s'y
dérober ; en achetant le service des orateurs qui promettaient de le sauver ;
en se flattant que la crainte d'une guerre qu'il n'avait pas voulue pourrait
modifier la situation intérieure ; en ordonnant de ne point laisser entrer
dans son palais des conspirateurs et des insurgés qui voulaient massacrer lui
et sa famille, le roi avait comploté sans relâche contre la nation. Ainsi
tout ce qu'il avait pu penser, dire et faire pendant trois ans pour la
conservation de sa personne et le maintien d'un gouvernement constitutionnel,
était une série d'abominables crimes. Il n'y
avait pas un de ces chefs d'accusation qui fût contesté ; pas une voix
n'aurait pu s'élever pour discuter cette doctrine du droit naturel qui permet
la destruction d'un gouvernement et appelle crime le devoir qu'il a de se
défendre, dans l'intérêt même de ta société. Les opinions victorieuses,
menaçantes, despotiques, sanguinaires exerçaient une telle domination que la
liberté même de penser se trouvait abolie. Les idées du juste et de
l'injuste, du vrai et du faux étaient non-seulement troublées, mais
perverties. On était soumis jusqu'au fond de l'âme, les plus honnêtes gens
placés dans une position publique, se condamnaient à tant de concessions de
langage que la conscience comme la conduite devait s'en ressentir. C'est
ainsi que les esprits étaient disposés, lorsque commença le procès du roi. Au
rapport de Rulh, succéda un discours de Bourbotte, un des plus fougueux
habitués des Jacobins. Après une diatribe qui était devenue un lieu commun ;
il proposa de mettre à l'instant même Marie-Antoinette en accusation ; — de
charger les commissions de rédiger une série de questions à faire à Louis
Capet, non point pour l'interroger sur ses crimes, puisqu'il n'était qu'un
ennemi en guerre avec le peuple, mais pour savoir s'il veut déclarer ses
complices ; - de dresser un acte énonciatif de ses crimes et de leurs preuves
; - de le traduire, si on le jugeait nécessaire, dès le lendemain à la barre.
— Puis de prononcer la sentence de mort ; Bourbotte se vantait de l'avoir
invoquée le premier et regrettait que sa demande n'eût pas été dès lors
accueillie. L'Assemblée
était pressée de régler la marche du procès qu'elle venait de soumettre à sa
juridiction ; la majorité ne voulait pas rentrer dans les querelles de parti
; d'ailleurs on craignait des troubles populaires ; les brigandages suscités
à l'occasion du commerce des grains ne s'apaisaient point. Les Jacobins
attribuaient cette agitation aux longueurs et à l'incertitude de la
discussion sur le sort de Louis XVI. Les Girondins s'inquiétaient des
émeutes, toujours menaçantes, dans la populace parisienne. Il fut décidé que,
sans discussion préalable, on lirait les divers projets proposés. Manuel,
qui jusqu'alors s'était montré aussi animé qu'aucun Jacobin, commença à
changer de langage. « Si César avait été en prison, dit-il, Brutus
aurait demandé que l'ennemi vaincu fût jugé. Plusieurs des projets qui vous
sont présentés n'admettent pas même que Louis XVI puisse être entendu ; la
Convention ne veut pas assurément commettre un assassinat. » La
priorité fut accordée à un projet de Quinette ; il renfermait les
dispositions suivantes : » La commission des vingt-quatre, les comités de
législation et de sûreté générale nommeront chacun trois membres, qui se
réuniront à la commission des douze. — Cette commission de vingt et un
membres présentera l'acte énonciatif des crimes dont Louis Capet est accusé,
et classera les pièces à l'appui de l'accusation. — La Convention discutera,
dans la séance du 10 décembre, cet acte énonciatif. — La commission lui
présentera le lendemain la série de questions à faire à Louis Capet. — Ce
jour même, Louis Capet sera traduit à la barre pour entendre la lecture de
cet acte et pour répondre aux questions qui lui seront faites par le
président. — Copies de l'acte énonciatif et de la série des questions lui
seront remises, et le président l'ajournera à deux jours pour être entendu
définitivement. — Le lendemain de cette dernière comparution, la Convention
prononcera sur le sort de Louis Capet par appel nominal. Chaque membre se
présentera successivement à la tribune. — La Convention charge le conseil
exécutif de prendre toutes les mesures de sûreté générale pendant le procès
de Louis Capet. » Ces
articles furent votés sans discussion. Marat, qui voulait toujours de
l'agitation, chercha à en exciter sur un autre sujet. Roland avait demandé
l'autorisation de faire poursuivre les auteurs des violences exercées pour
empêcher la libre circulation des grains destinés à l'approvisionnement de
Paris. Cette
demande allait être convertie en décret ; Marat prit occasion pour dénoncer
la faction criminelle qui cherchait à arracher l'infâme tyran au supplice. «
Cette faction, vous la trouverez, dit-il, dans le ridicule désespoir de la
classe ci-devant privilégiée des ex-nobles, des ex-financiers, des ex-robins,
des ex-calotins, dont quelques-uns siègent parmi vous, dans les ministres,
dans les membres de l'Assemblée constituante, qui ont conspiré avec Louis
Capet, dans les hommes qui occupent des emplois publics, dans les vils
folliculaires... — Ici Marat fut interrompu par des éclats de rire — qui
vendent leur plume pestiférée à d'infâmes ministres... — ou à Philippe
d'Orléans, cria un interrupteur. — Vous la trouverez enfin dans les agents
ministériels. » Alors il raconta les ouï-dire des gens qui venaient lui faire
des dénonciations ; car jamais il ne prenait le moindre soin pour les
vérifier, et les acceptait sans élever un doute, surtout lorsqu'il s'agissait
de Roland. « Je n'inculpe jamais le ministre de la guerre, disait-il ;
celui-là est patriote. » — Puis il en venait au véritable sujet de son
discours. « On a cherché à jeter les patriotes de cette Assemblée dans des
mesures inconsidérées, en demandant qu'ils votent par acclamation la mort du tyran.
Eh bien, moi, je les rappelle au calme ; c'est avec sagesse qu'il faut
prononcer, » L'étonnement de l'Assemblée était grand, mais fit bientôt place
à l'indignation, lorsqu'il ajouta : « Pour connaître les traîtres, car il y
en a dans cette Assemblée, je vous propose un moyen infaillible, c'est que la
mort du tyran soit votée par appel nominal, et que cet appel nominal soit
publié. » Les tribunes publiques firent entendre de bruyantes approbations. Louvet
voulut répondre. La Montagne lui criait : « A bas le commis de Roland ! » Il
lui fallut descendre de la tribune. Le
rapport de la commission des vingt et un fut présenté le 10 décembre. Cette
tâche avait été confiée à Robert Lindet, un de ces hommes destinés, par leur
caractère et la nature de leur esprit, à des opinions modérées, à une vie
honnête, et que le torrent révolutionnaire entraîna dans une funeste
complicité. Son rapport était écrit avec plus de calme et de gravité que tout
ce qu'on avait entendu jusqu'alors. C'était un long récit de la Révolution,
depuis la convocation des états généraux jusqu'au 10 août. La conduite du
roi, les actes de son gouvernement, sans jamais y faire la part des deux
assemblées nationales qui avaient exercé la souveraineté ; les troubles et
les désordres, toujours attribués à son influence ; ses justes craintes
présentées comme des projets, ses incertitudes comme des trahisons. Tout cela
était exposé avec le ton de modération et l'apparente impartialité d'un
écrivain qui envisage l'histoire sous un seul point de vue. Le rapport se
terminait ainsi : « Louis
est coupable d'un attentat conçu dès le commencement de la Révolution ; il en
a tenté plusieurs fois l'exécution. Toutes ses démarches ont été constamment
dirigées vers un même but, qui était de reconquérir le sceptre du despotisme
et d'immoler tout ce qui résisterait à ses efforts. Plus affermi dans ses
desseins que tout son conseil, il n'a jamais été influencé par ses ministres,
et les a toujours dirigés ou renvoyés. La coalition des souverains, la guerre
étrangère, les étincelles de guerre civile, la désolation des colonies, les
troubles de l'intérieur ont été les moyens qu'il a employés pour relever son
trône ou s'ensevelir sous ses débris. » L'acte
énonciatif des crimes imputés à Louis Capet était, encore une fois, le résumé
historique de la Révolution ; il fut présenté le lendemain et donna lieu à
une discussion longue et confuse. Beaucoup de représentants le regardaient
comme incomplet et insuffisant. Marat
voulait qu'on y ajoutât tout une série de crimes, qui avait servi de texte à
ses libelles et à ses provocations. Bazire
remarqua qu'il existait au greffe du tribunal extraordinaire des pièces dont
la commission n'avait pas pris connaissance. On nomma des commissaires pour
aller les recueillir. Barbaroux voulait absolument qu'on produisît une liste
de proscription, où devait être son nom ; il lui fut expliqué que de telles
listes n'avaient jamais existé. — Reubell demanda qu'on ajoutât le crime
d'avoir désorganisé l'armée et poussé les soldats à la désertion. Il
indiquait en preuve une lettre que le moindre examen eût fait reconnaître
pour supposée ; mais on n'avait vérifié l'authenticité d'aucune pièce. —
Drouet, Gorsas, Amar, Dubois-Crancé, Tallien avec plus d'acharnement que les
autres, avaient aussi à ajouter des crimes omis par la commission. Ce fut
Marat qui crut à propos de rappeler au calme et au bon sens le zèle confus de
tant d'accusateurs. Il approuvait fort le résumé historique, d'où sortait la
preuve que les trahisons tenaient à un système suivi ; mais l'accusation
proprement dite ne devait, selon lui, porter que sur les faits postérieurs à
l'acceptation de la constitution, et il convenait de réduire à un très-petit
nombre les chefs d'accusation ; car ceux, qui ne pourraient pas être prouvés,
affaibliraient l'effet de ceux qui seraient démontrés avec évidence. —
Billaud-Varennes proposait qu'on fît entrer dans la liste des crimes toutes
les circonstances du 10 août, y compris l'arrestation de Pétion aux Tuileries
et l'ordre donné à Mandat de tirer sur le peuple. Tallien attesta ce dernier
fait et fut démenti par un membre de la commune, qui insista sur
l'observation et sur le conseil donné par Marat. Bazire
se hâta de dire : « Je combats le système de Marat. » En même temps on
entoura Marat, lui faisant entendre à l'oreille combien l'accusation serait
compromise, si l'on commençait à examiner le plus ou moins de certitude de
chaque inculpation. Il ne fut plus question de l'idée passagère de justice
qui avait traversé Marat. Pétion
n'eut pas honte de faire un récit exagéré et même mensonger, qui pourtant,
même d'après lui, prouvait seulement qu'on avait eu peut-être la pensée de
l'arrêter. Au lieu
d'approuver la série de questions proposées par la commission, il fut décrété
que le président lirait à l'accusé l'acte énonciatif, article par article. C'était
dans cette même séance du 11 décembre que le roi devait être amené devant la
Convention. Il y
avait déjà quatre mois que Louis XVI était enfermé dans la tour du Temple,
sous la garde et la surveillance de la commune de Paris, c'est-à-dire des
hommes du 10 août et du 2 septembre ; non pas les conspirateurs et les chefs
politiques de l'insurrection et des massacres, non pas même leurs principaux
agents, mais leurs plus ignobles, leurs plus grossiers sectaires, ceux dont
l'exaltation était la plus stupide. Pétion, pour commencer, lui envoya comme
guichetier ce Rocher qui, au 20 juin et au 10 août, avait voulu le tuer. Peu de
jours après l'entrée au Temple, la princesse de Lamballe, Mme de Tourzel et
les autres personnes attachées à la maison de la reine, qui d'abord avaient
été enfermées avec elle, furent emmenées dans d'autres prisons. Bientôt il ne
resta auprès de la famille royale qu'un seul serviteur, dont le dévouement et
les récits simples et touchants illustreront à jamais le nom. La postérité a
su, par le témoignage de Cléry, à quels indignes traitements, à quelle
continuité d'outrages furent livrés les prisonniers du Temple. Les mémoires
de Madame royale, la seule de ces augustes victimes qui a été épargnée,
racontent, avec une naïve vérité et une pieuse résignation, ces mêmes détails
qu'on ne peut lire, sans être indigné et attendri. Un des
caractères principaux de l'orgie révolutionnaire de cette époque était la
révolte contre toute habitude de respect, contre toute règle, toute
convenance. Pour constater l'égalité, pour se venger de l'infériorité passée,
on outrait la grossièreté du langage et la brutalité des manières. Les
geôliers et les commissaires municipaux ne pouvaient avoir la pensée de
traiter le roi de Majesté ou de l'appeler Sire ; parfois ils le tutoyaient ;
ils gardaient leur chapeau sur la tête ; ils s'asseyaient, en laissant debout
le roi ou la reine ; ils leur soufflaient des bouffées de tabac. Ce n'était
ni le lieu ni le moment de se trouver offensés par de mauvaises façons. Les
injures, les atroces menaces, les chansons sanguinaires ou infâmes étaient
continuelles. La surveillance était exercée sans égards ; les vexations
prodiguées par manière de jeu : telles étaient les journées du Temple.
Quelque tumulte était-il entendu dans la rue, les geôliers se troublaient ou
feignaient d'être inquiets pour la sûreté de la prison. Alors Rocher, levant
un sabre, disait au roi : « S'ils arrivent, je te tue. » Toute
correspondance, toute communication avec le dehors étaient sévèrement
interdites. Plusieurs fois le papier, l'encre, les plumes furent retirés aux
prisonniers. On ne laissait pas arriver de journaux ; le roi ignorait ce qui
se passait dans ce pays qui naguère était son royaume, parmi ce peuple où
s'agitait la question de sa vie ou de sa mort. Seulement les prisonniers
pouvaient entendre ce que les vendeurs de journaux criaient dans la rue. Des
serviteurs dévoués employèrent parfois ce moyen pour faire connaître au roi
telle nouvelle qu'il lui importait de savoir. Mais
quand il se rencontrait dans un journal quelque article outrageant ou féroce,
on mettait le numéro sur sa table. Lorsque advinrent les victoires des armées
françaises, la retraite du duc de Brunswick, l'invasion de la Belgique, de la
Savoie et des bords du Rhin, on avait soin de lui en donner les détails. On
se fit une grande joie de lui apprendre la proclamation de la république, et
les brutalités redoublèrent, car il n'était plus roi, lui disait-on sans
cesse. Cette
vie, passée dans les angoisses, au milieu des menaces et des outrages, ne
troubla pas un seul instant la constance et la sérénité de Louis XVI ; non
qu'il fût insensible à tant de souffrances, mais il les endurait avec une
dignité chrétienne et royale. Il avait un sentiment calme de son innocence et
se rendait justice à lui-même, en songeant à la pureté de ses intentions.
Enfermé dans une dure prison avec la reine, ses enfants et son angélique
sœur, il y menait, autant que le lui permettaient ses geôliers, la vie d'un
bon père de famille, à laquelle il semblait destiné plutôt qu'aux grandeurs
de la royauté. Il donnait des leçons à son fils et savait trouver une
distraction dans la lecture des livres qui ne lui étaient pas ôtés. La
conversation était presque impossible entre les prisonniers ; ils étaient
constamment surveillés par des commissaires municipaux qui ne devaient point
perdre le roi de vue. La
douceur et l'égalité de son humeur étaient presque inaltérables. Ce qui, dans
la vie royale, lui manquait en noblesse et en gracieuse facilité, était en
harmonie avec sa situation de prisonnier et de pieux martyr ; il ne bravait
point le malheur ; il l'endurait sans faiblesse et sans inutile révolte. Mais il
faut lire la peinture des journées du Temple dans le récit de la fille de
Louis XVI : « Voici
comment se passaient les journées de mes parents. Mon père se levait à sept
heures et priait Dieu jusqu'à huit ; ensuite il s'habillait, ainsi que mon
frère, jusqu'à neuf qu'il venait déjeuner chez ma mère. Après déjeuner, mon
père donnait quelques leçons jusqu'à onze heures ; puis mon frère jouait
jusqu'à midi, heure à laquelle nous allions nous promener tous ensemble, tel
temps qu'il fît, parce que la garde était relevée à cette heure-là et voulait
nous voir pour s'assurer de notre présence. La promenade durait jusqu'à deux
heures où nous dînions. Après dîner, mon père et ma mère jouaient au
trictrac, ou pour mieux dire faisaient semblant de jouer, afin de pouvoir se
dire quelques mots. A quatre heures, ma mère : remontait avec nous, parce
qu'alors le roi dormait ordinairement. A six heures, mon frère descendait.
Mon père le faisait apprendre et jouer jusqu'à l'heure du souper, à neuf
heures. Après ce repas, ma mère le déshabillait promptement et le mettait au
lit. Nous remontions ensuite, et le roi ne se couchait qu'à onze heures. Ma
mère travaillait beaucoup à la tapisserie, et me faisait étudier et souvent
lire tout haut. Ma tante priait Dieu et disait toujours l'office ; elle
lisait beaucoup de livres de piété. Habituellement, la reine la priait de les
lire tout haut. » Les
comités de l'Assemblée, les membres du conseil exécutif et même les hommes
principaux de la commune semblaient ne s'occuper nullement du Temple. Pétion,
maire et chef de la municipalité, n'y vint jamais. Santerre était exact à
visiter chaque jour toutes les chambres de la prison et à donner les
consignes à la garde. Le roi lui adressait quelquefois la parole, la reine
jamais. Manuel
avait l'attribution spéciale de la police du Temple, mais laissait faire les
municipaux. Il évitait tout rapport direct avec le roi ; il ne le vit que
deux fois. Le 3 septembre au matin, il vint sans doute pour donner les ordres
nécessaires afin de préserver le Temple du massacre général des prisons, et
assura le roi que Mme de Lamballe était tranquillement à la Force ;
peut-être, à ce moment, croyait-il encore qu'il pourrait la sauver, ainsi
qu'il le souhaitait. Le 7
octobre, Manuel revint au Temple avec une vingtaine de municipaux ; ils
avaient décidé qu'on interdirait au roi de porter les plaques et les cordons
qui étaient restés à ses habits. Il avait quitté les insignes du Saint-Esprit
que l'Assemblée constituante avait supprimé et avait gardé l'ordre de
Saint-Louis que la Convention venait d'abolir. Les gens de la commune
voulurent que Manuel montât avec eux dans la chambre du roi. «
Comment vous trouvez-vous ? dit Manuel d'un ton familier, avez-vous ce qui
vous est nécessaire ? — Je me
contente de ce que j'ai, répondit le roi. — Vous
êtes sans doute instruit des victoires de nos armées, de la prise de Spire,
de la conquête de Nice et de la Savoie ? — J'en
ai entendu parler, il y a quelques jours, par un de ces messieurs. —
Comment ! n'avez-vous pas les journaux, qui deviennent si intéressants ? — Je
n'en reçois aucun. — Il
faut donner les journaux à monsieur, dit Manuel aux municipaux, il est bon
qu'il soit instruit de nos succès. » Puis
s'adressant de nouveau au roi : « Les
principes démocratiques se propagent ; vous savez que le peuple a aboli la
royauté et adopté le gouvernement républicain. — Je
l'ai entendu dire et je fais des vœux pour que les Français trouvent le
bonheur que j'ai toujours voulu leur procurer. — Vous
savez aussi que l'Assemblée nationale a supprimé tous les ordres de
chevalerie. On aurait dû vous dire d'en quitter les décorations. Rentré dans
la classe des autres citoyens, il faut que vous soyez traité de même. Au
reste, demandez ce qui vous est nécessaire, on s'empressera de vous le
procurer. — Je
vous remercie, je n'ai besoin de rien, » répondit le roi ; et il reprit la
lecture qu'il avait interrompue lorsque Manuel était entré. Au
moment où allait commencer le procès, le comité de sûreté générale de la
Convention envoya trois de ses membres au Temple : c'était Chabot, Drouet et
Duprat. Leurs façons eurent à peu près la même affectation de grossièreté
habituelle aux commissaires de la municipalité. La reine frémit en revoyant
Drouet, le maître de poste de Varennes. Leur mission consista seulement à
s'enquérir comment les prisonniers étaient traités, et s'ils recevaient ce
qui leur était nécessaire. Le roi
répondit qu'il ne se plaignait de rien, mais que sa famille et lui manquaient
de linge et de vêtements. La reine et Mme Élisabeth étaient en effet
journellement occupées à. raccommoder le peu de linge qui avait été envoyé
par l'ambassadrice d'Angleterre le lendemain du 10 août. Cette
demande sembla juste. Drouet en écrivit au ministre de l'intérieur. Sa lettre
fut renvoyée à la commune avec invitation de la prendre en juste
considération. Le conseil municipal déclara que la famille ci-devant royale
ne manquait de rien, et passa à l'ordre du jour. Dans le
courant du mois de novembre le roi fut assez gravement malade. On s'en
inquiéta dans le public et à la Convention. Son premier médecin lui fut
envoyé ; des bulletins étaient journellement publiés. L'intérêt qu'inspirait
sa santé ne ressemblait pas aux craintes que donne au peuple la maladie d'un
souverain bien-aimé et respecté. Beaucoup de ceux qui allaient être ses juges
entrevoyaient peut-être la chance d'être dispensés du vote qu'ils auraient à
donner. La
maladie du roi fut bientôt guérie. La procédure avait suivi son cours, la
surveillance de la commune devenait de jour en jour plus vexatoire. On enleva
au roi et à sa famille couteaux, canifs, fourchettes et jusqu'aux plus petits
ustensiles de toilette. Mme Élisabeth n'avait plus de ciseaux pour travailler
à raccommoder les habits du roi. On résolut de le séparer de sa famille. Le 11
décembre, à cinq heures du matin, on entendit battre la générale. Des
détachements de cavalerie et d'artillerie entrèrent dans l'enclos du Temple. Le
roi déjeuna avec sa famille ; puis il remonta dans sa chambre avec son fils.
La leçon fut interrompue par des municipaux, qui emmenèrent le prince royal
et le conduisirent chez la reine. Enfin, à une heure, Chambon, maire de Paris
qui avait succédé à Pétion ; Chaumette, procureur de la commune ; Santerre,
entouré d'un nombreux cortège, entrèrent dans la chambre du roi. Le
maire donna lecture du décret qui portait que Louis Capet serait traduit à la
barre de la Convention nationale. Le roi, après l'avoir écouté, répondit
gravement : « Capet n'est point mon nom : c'est le surnom d'un de mes
ancêtres. J'aurais désiré, monsieur, que les commissaires m'eussent laissé
mon fils pendant les deux heures que j'ai passées à vous attendre. Au reste,
ce traitement est une suite de ceux que j'éprouve ici depuis quatre mois. Je
vais vous suivre, non pour obéir à la Convention, mais parce que mes ennemis
ont la force en main. » La
traversée de Paris fut longue ; la population resta calme et comme stupéfaite
; elle ne témoigna par ses cris, ni par nulle manifestation, ni inimitié, ni
bienveillance ; elle paraissait avoir quelque effroi de l'escorte formidable
qui entourait la voiture, et de tant de précautions prises pour maintenir
l'ordre public. La
Convention avait repris une discussion sur la loi contre les émigrés ; Manuel
avait dit : « Comme la Convention n'est pas condamnée à s'occuper uniquement
d'un roi, il est à propos que nous nous occupions d'un objet important,
dussions-nous faire attendre Louis à son arrivée. » Malgré cette fière
exhortation, l'Assemblée restait distraite et le rapporteur n'était pas
écouté. Lorsque Barère, qui présidait, eût dit : « J'avertis l'Assemblée que
Louis est à la porte des Feuillants ; » un profond silence s'établit. Barère
crut devoir adresser à la Convention et aux tribunes quelques
recommandations. Longtemps après il a écrit ses mémoires, et il y rapporte un
tout autre discours que le texte conservé au Moniteur. «
Représentants, vous allez exercer le droit de justice nationale. Vous
répondez à tous les citoyens de la république de la conduite ferme et sage
que vous allez tenir dans cette occasion importante. L'Europe vous observe ;
l'histoire recueillera vos pensées, vos actions ; l'incorruptible postérité
vous jugera avec une sévérité inflexible. Que votre attitude soit conforme
aux nouvelles fonctions que vous allez remplir. L'impartialité et le silence
le plus profond conviennent à des juges. » Ici la voix de Legendre
interrompit le président. « Je demande, cria-t-il, qu'aucun membre ne fasse
de motion pendant que Louis XVI sera à la barre. J'ajoute qu'il ne doit
sortir aucun signe d'approbation ou d'improbation. Il faut que le silence du
tombeau effraye le coupable. » Des murmures s'élevèrent dans l'Assemblée ;
quelques applaudissements partirent des tribunes. Le président reprit son
allocution. « La dignité de votre séance doit répondre à la majesté du peuple
français. Il va donner, par votre organe, une grande leçon aux rois et un
exemple utile à l'affranchissement des nations. » Puis il
s'adressa aux tribunes ; elles étaient devenues une partie intégrante de
l'Assemblée ; les nombreux spectateurs qui les remplissaient y représentaient
les clubs, les assemblées de sections et la portion infime de la faction
révolutionnaire ; ils prenaient part aux séances par leurs murmures, leurs
applaudissements, leurs interruptions et par les menaces adressées aux
orateurs qui leur déplaisaient. Leur présence était pour ainsi dire
officielle. Un jour Bazire gourmanda le président, qui, en imposant silence
aux tribunes, avait manqué de respect à cette « fraction de la souveraineté
du peuple. » Barère
avait donc raison de leur adresser quelques conseils. « Citoyens des
tribunes, vous êtes associés à la gloire et à la liberté de la nation ; vous
savez que la justice ne préside qu'aux délibérations tranquilles. La
Convention nationale se repose sur votre entier dévouement ; les citoyens de
Paris ne laisseront pas échapper cette occasion de montrer le patriotisme et
l'esprit public dont ils sont animés ; ils n'ont qu'à se souvenir du silence
terrible qui accompagna Louis revenant de Varennes, silence précurseur du
jugement des rois par les nations. » Santerre
entra. « J'ai l'honneur, dit-il, de vous prévenir que j'ai mis votre décret à
exécution. Louis Capet attend vos ordres. » Le roi
s'avança vers la barre ; il avait pour cortége Santerre, le général Berruyer
et deux officiers municipaux. La garde resta à la porte de la salle ; le
silence était profond. Le
président lui adressa la parole. « Louis, la nation française vous accuse.
L'Assemblée nationale a décrété que vous seriez jugé par elle et que vous
seriez traduit à sa barre. Je vais vous lire l'acte énonciatif des délits qui
vous sont imputés. Vous pouvez vous asseoir. » L'accusé,
qui était à la barre, vêtu d'une redingote de couleur blanchâtre, debout,
écoutant avec soumission les paroles hautaines d'un président élevé sur une
estrade, assis dans un fauteuil comme sur un trône : cet accusé, c'était le
roi de France ; et le président, c'était Barère, qui croyait faire acte de
magnanimité en lui permettant de s'asseoir et en lui parlant avec une sorte
de convenance[5]. Barère
a raconté cette solennelle séance. « Louis XVI parut à la barre, calme,
simple et noble, comme il m'avait toujours paru à Versailles ; il ne perdit
pas un instant la dignité du trône, sans paraître se souvenir de son pouvoir.
» Le roi
s'était assis ; l'interrogatoire commença. Le
premier grief comprenait les actes qui avaient suivi immédiatement la
convocation des états généraux ; la suspension des séances du tiers état qui
avait donné lieu au serment du Jeu de Paume ; l'ordonnance du 23 juin qui
imposait des formes constitutionnelles à la France ; la réunion des troupes
appelées à Versailles et à Paris. « Qu'avez-vous à répondre ? — Il
n'existait pas de lois sur cet objet. » Puis
venait la charge de cavalerie du 12 juillet, que l'accusation intitulait les
massacres des Tuileries. «
J'étais le maître de faire marcher des troupes dans ce temps-là ; mais je
n'ai jamais eu l'intention de répandre du sang. » Le
troisième chef d'accusation comprenait le retard d'une semaine, qui s'était
écoulée entre les décrets du 4 août et la sanction royale qui était du 11 ;
la longue hésitation avant d'accepter la déclaration des droits de l'homme ;
la présence du régiment de Flandre à Versailles ; le banquet des gardes du
corps et l'outrage fait à la cocarde nationale. Le roi
répondit : « J'ai fait les observations que j'ai crues justes sur les
décrets. Quant à la cocarde, cela est faux ; cela s'est passé devant moi. » L'article
suivant se rapportait à des pièces trouvées dans l'armoire de fer. Elles
constataient la corruption de Mirabeau et les projets soumis au roi par
Talon, pour acheter des membres de l'Assemblée. « Je ne
me rappelle pas ce qui s'est passé dans ce temps-là ; mais le tout est
antérieur à mon acceptation de la constitution. » Une
autre question s'appliquait encore à l'argent distribué par Laporte,
intendant de la liste civile. « Je
n'avais pas de plus grand plaisir que de donner à ceux qui avaient besoin ;
cela ne tenait à aucun projet. » Le roi
traita d'absurde l'accusation d'avoir réuni une multitude de militaires et de
nobles pour favoriser sa fuite. A l'interrogation relative au voyage de
Varennes, il répondit : « Je m'en réfère à ce que j'ai dit aux commissaires
de l'Assemblée constituante dans ce temps-là. » La
répression des désordres du 17 juillet 1791 et la loi martiale proclamée, une
conspiration tramée avec Mirabeau puis avec La Fayette, des intrigues pour la
révision de la constitution, des libelles et des journaux payés par la liste
civile composaient un autre chef d'accusation. « Ce
qui s'est passé le 17 juillet ne peut aucunement me regarder. Pour le reste,
je n'en ai aucune connaissance. » Il
répondit à l'imputation d'avoir gardé longtemps le silence sur la convention
de Pillnitz, qu'il l'avait fait connaître aussitôt qu'elle était venue à sa
connaissance ; qu'au reste, tout ce qui avait trait à cet objet regardait le
ministre, d'après la constitution ; le roi rejeta aussi sur la responsabilité
ministérielle tout ce qui lui était imputé relativement aux troubles de la
Provence et d'Avignon, ainsi qu'aux tentatives contre-révolutionnaires du
camp de Jalès, de Mende et de Nîmes. Il
affirma que les gardes du corps émigrés n'avaient jamais reçu aucun payement
auquel il eût consenti, et qu'il avait donné l'ordre contraire. Un
billet écrit de la main de Monsieur et signé aussi du comte d'Artois avait
été trouvé aux Tuileries. Il témoignait l'intention formelle de n'obéir à
aucun ordre du roi qui pourrait leur être signifié. « Si l'on nous parle de
votre part, nous vous écouterons, mais nous irons notre chemin. Ainsi, si
l'on veut que vous nous fassiez dire quelque chose, ne vous gênez pas. Soyez
tranquille sur votre sûreté ; nous n'existons que pour vous servir ; nous y
travaillons avec ardeur, et tout va bien. Nos ennemis mêmes ont trop
d'intérêt à votre conservation pour commettre un crime inutile et qui
achèverait de les perdre. » A la
production de cette lettre, qui attestait de si funestes illusions, le roi
répondit, il le pouvait avec sincérité : « J'ai désavoué toutes les démarches
de mes frères, suivant ce que la constitution me prescrivait. » Il ajouta, ce
qui devait être moins vrai : « Je n'ai aucune connaissance de ce billet. » Il nia
que rien dans sa conduite eût contribué à entraver ou retarder le recrutement
de l'armée et l'augmentation des forces militaires. Les ministres avaient pu
se tromper : ce n'était point sa faute. Il
repoussa comme entièrement fausse l'accusation d'avoir donné mission aux
généraux de désorganiser l'armée et de favoriser la désertion. Une lettre
donnée en preuve de cette allégation était signée Toulongeon ; elle était
supposée. Soit pour appuyer l'accusation, soit pour agir sur l'opinion
publique, beaucoup de lettres furent ainsi fabriquées à cette époque. Dans un
recueil publié depuis par une dame anglaise, amie des Girondins, un assez
grand nombre de ces lettres apocryphes ont été insérées. Aux
imputations d'avoir chargé les agents diplomatiques de favoriser la coalition
des puissances étrangères et des princes émigrés contre la France, d'avoir
prévenu l'Assemblée nationale de la marche des armées prussiennes trop
tardivement pour qu'il fût pourvu à la défense du pays ; d'avoir dégarni les
places fortes ; d'avoir détruit la mariné en favorisant l'émigration des
officiers, le roi répondit par de brèves dénégations. Dans une autre
situation, dans une discussion libre où les questions auraient été traitées
selon la politique et la justice, Louis XVI aurait pu dire qu'il s'était
efforcé d'empêcher la guerre, et qu'il avait donné à des hommes revêtus de sa
confiance la mission de s'opposer aux démarches des émigrés. Devant la
Convention, ce mode de défense n'était point praticable. Le roi se renfermait
dans le cercle du pou- voir constitutionnel où il avait été placé, et n'avait
à alléguer que la responsabilité ministérielle. L'accusation
allait jusqu'à lui imputer les désordres que d'imprudents décrets de
l'Assemblée avaient suscités dans les colonies. Le
refus de sanction du décret contre les prêtres insermentés était aussi un
chef d'accusation. La réponse était facile : la constitution permettait le
veto suspensif. La
composition de la garde constitutionnelle, que l'Assemblée législative avait
licenciée par une évidente usurpation du pouvoir exécutif, ainsi que le
maintien de la garde suisse, étaient présentés comme - des actes coupables. «
J'ai exécuté tous les décrets, » répondit le roi. Les
manœuvres de quelques agents payés par la liste civile pour recruter des
partisans à la cause monarchique, pour connaître les complots dirigés contre
le roi, pour contre-balancer l'action des conspirateurs, étaient présentées
comme des tentatives de contre-, révolution. — Le roi répondit qu'il n'avait
jamais eu connaissance de semblables desseins, et qu'aucune idée de
contre-révolution n'était entrée dans sa tête. Réellement, il ne se mêlait
point des détails de police et des moyens employés pour le préserver. Il ne
nia point que plusieurs projets lui avaient été présentés par des députés des
Assemblées nationales, mais il les avait écartés et ne s'en souvenait même
pas tant il les-avait trouvés vagues. Il nia
qu'aucun député eût jamais reçu d'argent. Enfin,
il fut interrogé sur le 10 août, sur le motif capital de l'accusation, sur le
plus grand de ses crimes, selon le langage des révolutionnaires de toute
nuance. « Vous
avez fait au 10 août, lui dit le président, la revue des Suisses à cinq
heures du matin, et les Suisses ont tiré les premiers sur le peuple.
Qu'avez-vous à répondre ? — Je
suis allé voir toutes les troupes qui étaient rassemblées chez moi ce jour-là
; les autorités constituées étaient avec moi : le département, le maire et la
municipalité ; j'avais fait prier même une députation de l'Assemblée
nationale d'y venir et je me suis rendu ensuite dans son sein avec ma
famille. —
Pourquoi avez-vous rassemblé des troupes dans le château ? —
Toutes les autorités constituées l'ont vu ; le château était menacé, et comme
j'étais une autorité constituée, je devais me défendre. —
Pourquoi aviez-vous mandé au château le maire de Paris ? — Sur
les bruits qui se répandaient. — Vous
avez fait couler le sang des Français. Qu'avez-vous à répondre ? » Le roi
répondit en élevant la voix et avec émotion : « Non ! Monsieur, cela
n'est pas vrai. » Lorsque
les questions furent épuisées, le président dit au roi : « Louis, avez-vous
quelque chose à ajouter ? — Je
demande communication des accusations que je viens d'entendre et des pièces
qui y sont jointes et la faculté de choisir un conseil pour me défendre. » Alors
commença la communication des pièces. Valazé se plaça auprès de la barre,
assis dans un fauteuil, une table était devant lui ; le roi était à la droite
de Valazé, mais en arrière, la barre entre eux deux. Le député prenait les
pièces l'une après l'autre sur la table, lisait leur titre, puis, par-dessus
son épaule il les passait au roi, sans le regarder, et disait : «
Connaissez-vous cela ?[6] » Barère
rapporte que lui-même ne put supporter ce manque d'égard, et ces façons
insultantes ; il envoya un huissier à Valazé pour l'engager à plus de
convenance. Les
réponses du roi à la communication de chaque pièce furent à peu près les
mêmes qu'il avait faites à chaque grief dont, suivant l'accusation, elle
était la preuve. Il ne reconnaissait point l'écriture, ou il faisait
remarquer que c'était une note sans caractère. D'autres fois elle avait trait
à une circonstance antérieure à l'acceptation de la constitution. Lorsque
cet examen, fait ainsi d'une manière rapide et sommaire, fut terminé, le
président s'adressa au roi. « Je vous invite à vous retirer dans la salle des
conférences. » Dès que
le roi se fut retiré, Treilhard proposa un projet de décret en ces termes : «
Louis Capet peut choisir un ou plusieurs conseils. » La Montagne fit entendre
des murmures. Albitte
demanda que la proposition fût rejetée ou ajournée. Billaud-Varennes, Duhem,
Tallien, Marat et plusieurs autres se levèrent en criant pour l'ajournement.
Il fut rejeté à une grande majorité. L'Assemblée devint tumultueuse. On
demandait l'appel nominal ; les Jacobins étaient toujours persuadés que la
publicité du vote devait être un puissant moyen d'intimidation. Garran-Coulon
eut peine à se faire entendre. « La loi porte qu'un accusé pourra choisir
pour sa défense un ou deux amis ou conseils ; je demande que cette loi soit
commune à Louis Capet. — Pas
de chicane de palais, cria Marat, il ne s'agit point d'un procès ordinaire. » Après
un assez long tumulte et beaucoup de clameurs des Montagnards, Pétion réussit
à faire entendre quelques paroles, et l'Assemblée décréta à la presque
unanimité que Louis Capet pourrait se choisir un conseil. La
séance du lendemain fut encore orageuse, les Jacobins avaient voulu et espéré
que la procédure aurait une marche prompte et facile. Ils ne se résignaient
pas aux formes de la justice, lors même qu'elles étaient si incomplètement
observées. Thuriot demanda que Louis XVI fût jugé le vendredi ou le samedi au
plus tard : on était au mercredi. « Il ne faut pas, disait-il, donner à Louis
le temps de s'envelopper dans la chicane. Les nations étrangères, pour leur
propre liberté, réclament un grand exemple, il faut que le tyran porte sa
tête sur l'échafaud. —
Oubliez-vous que vous êtes juge ? » cria un interrupteur au milieu de
violents murmures. Le président lui-même rappela l'orateur aux convenances.
Il s'expliqua, disant qu'on l'avait interrompu, lorsqu'il allait ajouter : «
S'il est coupable. » Il continua : « Les malveillants ne veulent pas que la
justice prononce ; les amis de la liberté veulent que la loi frappe, le vœu
de la nation est que la justice soit prompte ; je déclare que quiconque
s'opposera à ce vœu n'est pas digne de la confiance de la nation. » Les
opinants modérés disaient qu'on ne pouvait refuser la justice à nul accusé,
même lorsqu'il est présumé criminel ; une condamnation n'est juste qu'après
avoir entendu la défense. « Si vous ne voulez pas lui donner un droit
illusoire, accordez-lui le temps d'examiner les pièces produites contre lui.
Nous ne craignons point la haine des rois, mais l'exécration des nations ;
elles aiment la justice, nous ne voulons pas nous exposer, comme le tribunal
d'Angleterre, à la condamnation de la postérité, et nous couvrir d'opprobre
par un jugement passionné et atroce. » On ne
pouvait pas dire de telles paroles sans exciter des tempêtes sur la Montagne
; les orateurs étaient interrompus sans cesse ; un des hommes les plus
atroces de cette époque, Duquesnoy, fut rappelé à l'ordre, puis censuré, ce
qui ne l'empêcha point de dire : « Il faut que toutes les fois qu'il sera
question de Louis, on aille aux voix par appel nominal, afin qu'on connaisse
ceux qui défendent le peuple et ceux qui veulent défendre le ci-devant roi. » Enfin
la Convention se décida à envoyer quatre commissaires au Temple, pour
interpeller Louis Capet de déclarer dans l'heure quel était le citoyen auquel
il donnait sa confiance. Les commissaires furent Cambacérès, Thuriot,
Dubois-Crancé et Dupont (des Hautes-Pyrénées). Le roi,
en sortant de la séance, avait passé quelques moments dans la salle des
députations, puis avait été ramené au Temple. Cette fois, des cris de mort
furent entendus parmi les cris de : « Vive la république. » Il demanda à voir
sa famille ; cette consolation lui fut refusée. « Même mon fils', qui n'a que
sept ans ? » On offrit de le lui laisser, à condition qu'il ne verrait plus
sa mère. Le roi ne voulut pas le priver des soins maternels. Le
lendemain, les commissaires de la Convention vinrent lui donner connaissance
du décret qui l'autorisait à déclarer quel citoyen il choisissait pour son
conseil. Le roi répondit qu'il faisait choix de Target, à son défaut de
Tronchet et de tous les deux, si la Convention consentait à lui laisser ce
droit donné par le texte de la loi. Il
réclama contre les dispositions prises par la commune, et demanda qu'elles
fussent révoquées, ou du moins adoucies. Les commissaires semblaient avoir
grand soin de ne se point compromettre et d'être strictement officiels ; ils
répondirent que cette réclamation serait soumise à la Convention. Ils
rendirent compte de leur mission, et se renfermèrent dans ce qui se
rapportait à la procédure : ainsi ils firent remarquer que la libre
communication de l'accusé avec ses défenseurs était de droit, et que l'usage
du papier, des plumes et de l'encre ne pouvait pas être interdit, mais ils ne
parlèrent pas de la permission de voir sa famille, que la municipalité avait
retirée au roi. La
commune maintint donc son arrêté ; elle y ajouta même que les conseils du roi
resteraient enfermés dans la tour du Temple pendant toute la durée du procès
; qu'avant d'y entrer, ils seraient scrupuleusement examinés jusqu'aux
endroits les plus secrets, déshabillés et revêtus des habits qui leur
seraient fournis. Dans la
séance du 13, il fut donné lecture à l'Assemblée d'une lettre de Target ; il
alléguait son âge, sa mauvaise santé. « Il ne m'est pas possible, disait-il,
de me charger de la défense de Louis XVI, je n'ai absolument rien de ce qu'il
faut pour un tel ministère, et par mon impuissance, je trahirais à la fois la
confiance du client accusé et l'attente publique. » Il signait : « Le
républicain Target. » Cambacérès,
augurant par le refus de Target que sans doute Tronchet n'accepterait pas non
plus, proposa que la Convention désignât d'office deux défenseurs parmi ceux
qui se présenteraient pour remplir cet office. Il se trompait en doutant du
courage de Tronchet à s'acquitter d'un devoir sacré. Depuis
que le procès avait commencé, les offres et les demandes se multipliaient
pour être défenseur du roi. M. Necker avait envoyé une défense écrite ; M. de
Narbonne, M. de Lally-Tollendal, M. Bertrand, anciens ministres du roi,
avaient sollicité la permission de venir de Londres ; M. Tronson du Coudray,
avocat distingué ; M. Guillaume, auteur de la pétition des huit mille après
le 20 juin, d'autres moins connus, une femme qui s'appelait Olympe de Gouges,
avaient écrit à la Convention. Une
lettre de M. de Malesherbes fut écoutée avec une attention respectueuse : « Citoyen
président, j'ignore si la Convention donnera à Louis XVI un conseil pour le
défendre ou si elle lui en laissera le choix. Dans ce cas-là, je désire que
Louis XVI sache que, s'il me choisit pour cette fonction, je suis prêt à m'y
dévouer. Je ne vous demande pas de faire part à la Convention de mon offre,
car je suis bien éloigné de me croire un personnage assez important pour
qu'elle s'occupe de moi ; mais j'ai été deux fois au conseil de celui qui fut
mon maître, dans le temps que cette fonction était ambitionnée par tout le
monde. Je lui dois le même service lorsque c'est une fonction que bien des
gens trouvent dangereuse. Si je connaissais un moyen possible pour lui faire
connaître mes dispositions je ne prendrais pas la liberté de m'adresser à
vous. » Le
sentiment qui exigeait du moins quelque forme de justice, les lueurs
inattendues d'une opinion publique qui semblait s'émouvoir, irritaient les
Jacobins ; leurs orateurs protestaient sans cesse contre tout retard, contre
tout semblant de garantie donné à l'accusé. « On
veut, disait Tallien, entraîner la Convention dans des mesures inconsidérées.
C'est à Louis Capet de s'arranger pour trouver des conseils qui acceptent. Nous
avons à venger la majesté nationale outragée. Pour empêcher que la procédure
ne se prolonge, je demande que mardi prochain Louis soit entendu
définitivement. » Les tribunes applaudissaient, mais beaucoup de murmures
s'élevaient dans l'Assemblée. Il fut
décrété que les commissaires se transporteraient de nouveau au Temple,
communiqueraient à Louis les lettres des personnes qui s'offraient pour le
défendre, puis s'assureraient du choix qu'il aurait fait et de l'acceptation
de ceux qu'il aurait désignés. Il fut décidé aussi que la copie des pièces
lui serait remise. « On
veut donc prolonger cette affaire pendant un mois ? criait-on sur la
Montagne. — Les
rois n'ajournent pas leurs vengeances contre les peuples, disait Legendre, et
vous ajournez la justice du peuple contre un roi ! —
Brisons donc le buste de Brutus, s'écria Billaud, car il n'a point balancé,
comme nous, à venger le peuple d'un tyran. — Un
juge ne doit montrer ni passion, ni fureur, » répondaient les députés de la
Plaine. Le
lendemain, les commissaires rapportèrent que Louis avait répondu : « Je suis
sensible aux offres des personnes qui s'offrent pour me servir de conseil. J'accepte
M. de Malesherbes. Si M. Tronchet ne peut me prêter ses services, je me
concerterai avec M. de Malesherbes pour en choisir un autre. » La
Convention décréta que M. de Malesherbes communiquerait librement avec Louis
Capet : c'était annuler implicitement l'arrêté de la commune. Les mesures
qu'elle avait prises excitaient tellement l'indignation publique qu'un
journal avait osé dire que cet arrêté n'était recevable que pour la police
des prisons du dey d'Alger. De
moment en moment, les Jacobins voyaient que la sentence de mort ne pourrait
être obtenue que par la peur ; une vive discussion témoigna des moyens qui
allaient être employés pour exercer cette influence. Les
tribunes publiques étaient constamment occupées par les mêmes spectateurs.
Manuel proposa que, chaque jour, les inspecteurs de la salle enverraient dans
six des sections de Paris, à tour de rôle, un nombre égal de billets pour
être distribués à des citoyens de la section ; le même nombre de billets
serait chaque jour destiné aux députés de six départements, qui les
donneraient à ceux de leurs compatriotes en voyage à Paris. Cette
proposition excita une grande colère parmi le côté gauche de l'Assemblée et
les spectateurs furent bruyants dans leurs manifestations. « Le
projet de Manuel blesse l'égalité, il attribue un privilège à la ville de
Paris. Les comités des sections donneront les billets à leurs parents ou à
leurs amis. Ce sera une aristocratie sectionnaire ; les députés feront de
même. Nous reviendrons au temps où les riches étaient seuls protégés, où le
pouvoir exécutif remplissait les galeries d'hommes corrompus. On ne verra
dans les tribunes que de lâches apôtres du modérantisme. En ce moment, nous
avons besoin d'être appuyés par des hommes du patriotisme le plus énergique.
» Legendre
ne s'expliquait pas avec tant de détail. « Qu'on décrète que Manuel a perdu
l'esprit, » disait-il. Le
tumulte était bruyant ; personne, dans la timide majorité, ne prit la parole
pour appuyer Manuel. On demandait l'appel nominal. La Convention décréta, par
assis et levé, qu'il n'y avait pas lieu à délibérer. Toujours
dans le même projet de dompter par la terreur l'opinion modérée, une réunion
qui s'était formée sous le nom de club électoral, véritable instrument
d'insurrection, fit imprimer les listes des membres de la société de 1789,
des Feuillants et des signataires de la pétition des huit mille et des vingt
mille : c'était braver un décret de l'Assemblée législative qui avait ordonné
de détruire ces listes. Le ministre de l'intérieur dénonça le fait à la
Convention. Il en
résulta une discussion où les Jacobins soutinrent que les électeurs, même
après avoir accompli leur office, pouvaient former un corps qui avait droit
de délibérer en vertu de la portion de souveraineté qui leur était déléguée.
C'était une étrange prétention : on demanda le rappel à l'ordre. Bazire alla
plus loin encore, il demanda une mention honorable de la preuve de zèle
qu'avaient donnée ces électeurs. Le club électoral, souvent attaqué, maintint
constamment son existence. Il était destiné à jouer un grand rôle dans les
journées révolutionnaires. Tronchet
avait accepté la confiance du roi. Sa lettre à la Convention rappelait
noblement le devoir de l'avocat. « L'acceptation devient forcée, lorsque
celui qui se trouve appelé d'une manière si publique, ne peut prendre sur lui
de refuser son ministère, sans prendre sur lui de prononcer le premier un
jugement qui serait téméraire, avant l'examen des moyens de défense, et
barbare après cet examen. » Ces paroles honorables étaient enveloppées de
précautions oratoires, où, sans inconvenance mais avec soin, rien ne
rappelait ni la dignité de l'accusé, ni le caractère politique de la cause. «
Comme homme je ne puis refuser mon secours à un autre homme sur la tête
duquel le glaive de la justice est suspendu. » L'acceptation et la
lettre de Tronchet témoignaient en même temps de son courage et du danger où
il s'exposait généreusement. La
municipalité ne voulait point se départir des rigueurs infâmes par lesquelles
elle avait cherché a gêner les communications du roi avec ses défenseurs ;
elle envoya une députation pour soumettre son arrêté à la Convention. Dès le
premier article qui ordonnait que les défenseurs seraient fouillés et
déshabillés, un violent murmure d'indignation interrompit la lecture, on ne
voulait pas en entendre davantage. Le président s'excusa d'avoir admis la
députation ; il avait d'abord refusé et n'avait cédé qu'à son insistance. Plus de
cent voix réclamaient hautement pour que l'arrêté fût cassé et la
municipalité improuvée. Les
Jacobins eux-mêmes reculèrent devant cette explosion de sentiments honnêtes.
« Aurait-on le dessein d'apitoyer sur Louis Capet ? Comment la commune
a-t-elle pu s'égarer au point de prendre un pareil arrêté ? » disait Bazire. Robespierre
eut plus de courage, il ne vit rien à désavouer dans cet arrêté. « C'est,
dit-il, le sentiment d'un patriotisme très-louable qui l'a dicté. » On
murmurait, il passa outre. « Loin de le casser. » Les murmures redoublèrent
et l'interrompirent. Les tribunes applaudissaient. « On viole en moi la
liberté des opinions. Je sais qu'il y a un parti qui veut sauver le roi, et
je m'étonne toujours que ceux qui se montrent si tendres pour un oppresseur
accusé, ne témoignent pas autant de sensibilité pour le peuple qu'on opprime.
Je demande qu'on n'entrave point la marche de la commune par rapport à ce
criminel dont vous devez à la nation justice entière. » Toutes
les paroles de Robespierre avaient été entrecoupées, soit de marques
d'indignation dans l'Assemblée, soit de clameurs approbatives dans les
tribunes. « Je
demande, au nom de la patrie, au nom de l'humanité, au nom de la morale
publique, qu'il soit pris des mesures pour que chaque fois où quelqu'un
préjuge le sort de l'accusé, nous n'entendions pas ces vociférations de
cannibale. » Ainsi parla de sa place un représentant. Le président rappela
les spectateurs au silence, et leur dit que l'Assemblée ne pouvait endurer
leur indécente conduite. Valazé
parla en termes énergiques de l'acte de la commune et en demanda formellement
la cassation. Cambacérès
trouva un moyen de résoudre la question sans la mettre aux voix. « L'Assemblée
a déjà, dit-il, ordonné que les conseils de l'accusé communiqueraient
librement avec lui. » Par ce motif, la Convention passa à l'ordre du jour. La
copie des pièces était terminée, mais les défenseurs du roi demandaient à
avoir communication des originaux, afin de reconnaître l'authenticité des
écritures. Ce fut
encore le sujet d'une longue discussion. Quelle que fût l'impatience des
Jacobins, plusieurs d'entre eux consentaient sans objection aux formalités
prescrites par la loi commune. Les plus zélés, tels que Chabot, Albitte,
Charlier, voulaient la question préalable. « Toutes les preuves sont dans la
journée du 10 août, » disait Camille, un des moteurs de l'insurrection. « Si
on n'avait pas trouvé de pièces, ajoutait Legendre, Louis XVI n'aurait donc
pas été jugé ? » Malgré
les Jacobins extrêmes, la communication des pièces originales fut décidée. On
avait parlé des preuves testimoniales, indispensables à toute procédure,
Lepelletier fit décréter qu'aucun témoin ne serait appelé. La vérification
des écritures par experts fut aussi rejetée. La
Montagne était si ardente à presser le jugement, qu'elle ne voulait point que
l'on communiquât à l'accusé les pièces découvertes depuis le commencement du
procès. « On trouvera des pièces pendant six mois, » criait Albitte. Le
débat devint plus vif encore sur la proposition d'admettre Louis Capet à la
barre le 21 décembre, pour être jugé sans désemparer. « Si l'accusé, disait
un député modéré, demandait un délai dérisoire, vous fixeriez un terme, mais
avant ce temps c'est une injustice, c'est une barbarie. Ce ne serait pas
alors juger Louis XVI, ce serait ce que je n'ose pas dire ; si des passions
particulières, si d'obscurs intérêts ne fermaient pas le cœur de quelques
membres de cette Assemblée à la voix de la justice et de la raison. »
L'orateur continua en répondant aux murmures de la Montagne : « Oui, ceux qui
l'humilient et le supplicient d'avance, en vertu des arrêtés de la commune
servent la cause royaliste, ce sont eux qui font naître la pitié du peuple
pour l'accusé, parce qu'au lieu de le juger, ils veulent l'assassiner
lâchement. » La gauche criait : « A l'ordre ! — Ce que je dis ne plaît pas à
certaines gens, mais je les brave eux et leurs satellites. » Legendre,
en protestant de son respect pour la défense de l'accusé, proposa que le jour
fût fixé au 26 décembre. Ce terme fut adopté. Lecointre
(de
Versailles)
s'étonna que Louis fût privé de voir sa femme et ses enfants pendant les huit
jours qui allaient précéder son jugement ; il demanda que cette permission
lui fût accordée. La proposition fut mise aux voix et adoptée. La
Montagne réclama, disant que la délibération avait été surprise. Tallien
s'écria : « Si la commune ne le veut pas, cela ne sera pas ! — A l'ordre
! à l'ordre ! » criait-on. Pétion
s'élança à la tribune : « Je n'ai pas demandé la parole sur la proposition
elle-même ; mais il se manifeste chaque jour un système d'avilir la
Convention. C'est perdre la chose publique. On vient de dire qu'inutilement
la Convention voudra une chose, si le corps municipal ne la veut pas. C'est
violer les lois jusque dans leur sanctuaire. Ce n'est point la liberté, c'est
la licence. Je demande que cet outrage soit censuré avec inscription au
procès-verbal. » Marat
s'agitait et vociférait comme un insensé au pied de la tribune. Tallien
maintint et répéta sa phrase : « La garde du Temple est confiée à la commune,
sous sa responsabilité. Elle aurait raison de se refuser à un décret qu'elle
croirait contraire à l'intérêt national. » C'était ainsi que le droit de
révolte contre la loi se produisait en toute occasion, comme principe
fondamental de la politique révolutionnaire. L'Assemblée
décida qu'il n'y avait pas lieu à délibérer sur le décret rendu après la
proposition de Lecointre. « Je
demande, s'écria Tallien, qu'on décrète en principe que tous les complices
pourront se concerter ensemble. » La
colère de la Montagne était si vive, et les préjugés haineux contre la reine
étaient si généralement admis, que Lecointre perdit courage. Sous prétexte
d'expliquer sa proposition, il la réduisit à permettre que le roi vît ses
enfants ; mais alors la reine et Mme Élisabeth ne devaient plus communiquer
avec eux. C'était ce que la municipalité elle-même avait proposé au roi et
qu'il avait refusé. Ainsi
le procès suivait son cours, non point avec la rapidité que réclamaient les
Jacobins et Robespierre, mais sans obstacle. Les deux questions principales,
l'inviolabilité royale et la compétence de la Convention, étaient décidées ;
leur solution prouvait déjà que l'Assemblée se plaçait hors des voies de la
légalité et de la justice. Il était dès lors évident que les Girondins ne
voudraient pas sauver le roi, puisqu'ils n'avaient soutenu aucune discussion
sur les deux points, où il pouvait être le plus efficacement défendu. Leur
opinion, prise dans l'ensemble du parti, était contraire à Louis XVI. Maîtres
absolus et incontestés de la situation, ils l'auraient sans doute épargné ;
mais renoncer à la popularité démagogique ; mais se rendre suspects de penser
au rétablissement de la royauté, c'est ce que les Girondins ne pouvaient
admettre. Outre l'orgueilleuse obstination de l'esprit de parti, le mobile de
leur conduite, le but de leurs espérances et de leurs projets avaient
toujours été l'abolition de la société monarchique. Ils n'auraient pas
supporté l'idée du retour à un ordre social où ils n'occuperaient pas le
premier rang. De là il leur était impossible d'abdiquer le caractère
révolutionnaire et de chercher un appui dans l'opinion publique. Sans
doute elle était opprimée et épouvantée, mais elle semblait se réveiller,
quelque peu émue par l'iniquité de ce procès, que les juges eux-mêmes
qualifiaient d'assassinat. La résignation pieuse, la noble sérénité de
l'accusé, lui avaient rendu un caractère de majesté ; toutes les âmes
honnêtes éprouvaient une pitié mêlée de respect. Les
Jacobins s'en inquiétaient ; leurs séances n'avaient pas un autre ordre du
jour que le procès du tyran, que des diatribes contre les lenteurs de la
Convention, que des cris de mort contre Capet. S'indignant des scrupules,
qu'il appelait des chicanes de palais, Bourdon disait que toutes les
formalités étaient déjà remplies. « Les canons du 10 août, voilà le jury
d'accusation ; l'emprisonnement au Temple, voilà le jury de jugement ; la
Convention est le tribunal chargé d'appliquer la loi. » Un autre jour,
Monestier, membre de la Convention, appelait les députations menaçantes de la
commune. « Nous avons besoin que les Parisiens viennent encore exciter notre
zèle par quelque bonne pétition.» Quelquefois
même ils se croyaient en danger ; la majorité leur semblait incertaine à la
Convention ; leurs correspondances annonçaient « que l'opinion était perdue
dans les départements. » Un jour, on leur écrivit qu'un drame intitulé : « Le
Tyran de Syracuse m avait été représenté sur le théâtre de Bordeaux. C'était
une grossière reproduction des événements de la Révolution. Le tyran Veto et
sa femme, d'insurrection en insurrection, étaient conduits en prison, et
jugés pour leurs crimes contre le peuple. Au dernier acte, une guillotine, à
la grande horreur des spectateurs, était dressée sur la scène ; le tyran et
sa femme étaient amenés. Au moment où ils allaient monter sur l'échafaud, un
chœur de figurants, formant le peuple, s'écriait : « Grâce ! grâce ! » Toute
la salle, tout le vrai peuple, s'était associé à ce cri et l'avait répété
avec transport. Ce drame était d'un jeune homme, nommé Soulès, ami de
Vergniaud. Les
factions révolutionnaires ne pouvaient jamais se persuader que l'opinion
générale leur fût contraire, ou du moins ils la supposaient inerte et
servile. Lorsqu'elle donnait quelques signes de mécontentement ou
d'opposition, ce n'était point à des sentiments spontanés, à l'effet naturel
des circonstances, que ces symptômes étaient attribués : les hommes de la
Révolution les expliquaient par des intrigues du parti ennemi, par des
conspirations, par des influences coupables. — C'est ainsi qu'ils devaient arriver
bientôt à réclamer de vastes mesures répressives, des actes de vengeance et
de cruauté. Leur tyrannie était nécessairement destinée à devenir de plus en
plus terrible. A ce
moment, c'était aux Girondins qu'était imputée cette disposition des esprits,
qui semblaient s'apitoyer sur le roi. Par-là, le jugement était entravé. Robespierre
porta d'abord son accusation aux Jacobins. C'était là que se préparaient les
mouvements politiques. « Chacun sent, dit-il, le danger de la liberté. — Il
ne faut pas l'imputer à la nation, car la nation veut son bien ; ce n'est pas
non plus à la majorité de l'Assemblée, car la majorité veut le bien de la
patrie. Il ne faut l'imputer qu'à une minorité intrigante... La source de nos
maux, où est-elle ? Elle est dans les hommes pervers qui dirigent le
gouvernement. Nous n'avons pas encore de lois, et nous avons un gouvernement
détestable. Il y a des patriotes dans le ministère, mais un seul homme le
dirige, et cet homme est tellement sacré, qu'il est impossible, puisque cet
homme a la majorité dans la Convention. » — Quelques murmures se firent
entendre ; Robespierre n'était pas accoutumé à de telles interruptions aux
Jacobins. — « S'il y a quelque opposition à ce que je dis, je me tairai ; si
au contraire on ne me contredit pas, je vais sauver la patrie... Je prouverai
que la nation est entre les mains des fripons, et que nous avons un
gouvernement détestable, mené par un scélérat... Tous les pouvoirs sont
réunis dans les mains des fripons de la faction brissotine... Pendant la
Législative, ils disaient à la cour : Nous armerons le peuple contre vous, si
vous ne voulez pas recevoir un ministère de notre main ; si au contraire vous
recevez nos créatures, nous ferons égorger les amis du peuple... Je dénonce à
la patrie ces méprisables êtres. Je leur présente ma poitrine, car je suis
sûr qu'ils veulent faire égorger les patriotes. J'ambitionne l'honneur d'être
massacré le premier par les brissotins. » C'était
avec de telles paroles qu'on passionnait la foule qui remplissait la vaste
salle des Jacobins. « Oui ! criait-on, nous voulons périr avec Robespierre !
» Il continua sur le même ton : « J'espère si peu de la liberté que je
demande à être assassiné par Roland. Tant qu'il existera un monstre qui
tiendra entre ses mains la liberté, tant qu'il aura le pouvoir de calomnier
le peuple et les amis du peuple ; tant qu'il donnera des dîners et des
places, vous n'aurez que le despotisme d'un seul, gouverné par une trentaine
de fripons ; tant que Roland existera, les aristocrates se réuniront à lui.
Le but de cette faction est d'anéantir la société des Jacobins et de plonger
le poignard dans le sein de tous ceux qui auront le courage de lui résister.
» Voilà
où en était le gouvernement sorti du 10 août. Telle était la situation de la
république fondée deux mois auparavant, aux acclamations unanimes des deux
partis qui se déchiraient ainsi avec fureur. Plus
les Girondins se voyaient accusés, moins ils songeaient à défendre le roi. En
toute discussion dès qu'ils ne se sentaient pas eux-mêmes menacés, ils
montraient une vive émulation pour les principes révolutionnaires, pour les
rigueurs contre les émigrés, pour l'anéantissement des derniers débris de
l'ancienne hiérarchie sociale. La haine des nobles et des prêtres ne les
trouvait jamais en défaut. Ils
voulurent non-seulement se défendre mais prendre l'offensive ; on leur
imputait de vouloir sauver le roi, ils entreprirent d'accuser leurs
adversaires de vouloir porter le duc d'Orléans au trône. On
venait de décréter que quiconque proposerait ou tenterait de rompre l'unité
de la république serait puni de mort ; à cette occasion on avait parlé contre
les fédéralistes. Buzot demanda à parler : « Ce décret ne frappe point sur
les royalistes. Je vais vous proposer contre eux une mesure nouvelle... Un
grand acte de vengeance nationale va bientôt s'accomplir. La justice va
bientôt s'appesantir sur la tête des rois et va consacrer son glaive à la
défense de l'égalité. Le trône est renversé ; le tyran va bientôt n'être
plus. Prenez garde : le despotisme vit encore et la constitution n'est pas
faite. » Après l'invocation habituelle au premier Brutus et au précédent de
l'expulsion des Tarquins, Buzot arrivait à son but. « Louis XVI criminel et
enchaîné pouvait ne pas sembler dangereux. Vous l'avez immolé à la sûreté
publique ; vous devez à cette sûreté le bannissement de sa famille. » Alors
il parla de la popularité du duc d'Orléans ; des projets qu'on avait couverts
de son nom ; de son immense fortune ; de ce nom de Bourbon qui offrirait aux
puissances étrangères un moyen pour donner un roi à la France ; du nom
d'Egalité choisi pour séduire les Français ; du courage et des succès
militaires de ses jeunes fils. Il conclut en disant : « Je demande que
Philippe et ses fils aillent porter ailleurs, que dans la République, le
malheur d'être nés près du trône. » Cette
attaque de Buzot était concertée avec ses amis. Les Jacobins n'y étaient
point préparés et furent pris au dépourvu. Louvet vint appuyer la
proposition. Il fit une amplification de rhétorique sur Brutus et les
Tarquins. C'était un texte dont on ne se lassait pas. Lanjuinais
ne savait rien du projet des Girondins et n'appartenait point à leur parti ;
mais ce lui fut une occasion de parler avec une courageuse franchise. Après
avoir dit que les amis de la liberté pourraient s'inquiéter du procès de
Louis XVI, si son jugement n'était point précédé de l'exil du duc d'Orléans,
il ajouta : « Vous rappellerai-je un fait ? Comment se sont faites les
élections de Paris, dont le dernier député se trouve être Égalité ? — Sous la
hache populaire, par les ordres de ceux qui devaient partager le protectorat
qu'on lui destinait. Ce ne peut être sans dessein qu'on a exercé cette
tyrannie sur le peuple ; ce n'est peut-être pas sans dessein qu'on a placé
Collatin parmi nous. » On criait : « A l'ordre ! » il continua : « Vous vous
rappelez cet envoi de commissaires qui devaient effrayer la république par
des exécutions non moins sanglantes qu'à Paris... Tout annonce que ces
hommes-là veulent la royauté, parce qu'ils ont un intérêt réel à l'avoir ;
parce qu'ils sont placés de manière que les grâces de la liste civile se
répandent sur eux. » Lanjuinais
faisait allusion à une croyance assez généralement répandue et qui persista
longtemps. On disait beaucoup que Danton, Marat et Robespierre voulaient
exercer le pouvoir sous le protectorat ou la royauté du duc d'Orléans. Cette
pensée avait pu leur venir, mais ce ne fut jamais un projet. Surpris
à ce premier moment, le parti jacobin se divisa sur cette question ; aucun
n'essaya d'abord de prendre la défense du duc d'Orléans. Les uns demandèrent
l'ajournement après le procès de Louis XVI ; les autres consentaient à cette
loi d'exil. Saint-Just
rendit aux Girondins soupçons pour soupçons, et leur reprocha d'avoir voulu
pour roi le duc de Brunswick. « Je ne sais pas, dit-il, si l'on ne chasse pas
les Bourbons pour faire place à d'autres Tarquins. » Il jeta aussi une
dénonciation sur Dumouriez. « Quand nos Tarquins seront chassés, j'attends
Catilina avec son armée. J'abhorre les Bourbons. Je demande qu'on les chasse
tous, excepté le roi qui doit rester ici : vous savez pourquoi. » Il demanda
qu'avant d'exiler le duc d'Orléans, on décrétât les droits de l'homme et
l'acte constitutionnel. Camille
Desmoulins était alors fort zélé pour le duc d'Orléans ; il s'agitait,
demandant sans cesse la parole et finit par faire entendre la phrase qu'il
voulait dire : « Mon amendement est que Philippe ne sorte de France que
lorsque la Convention lui aura assuré un pays où il puisse se retirer en
sûreté. » La
séance devenait confuse et tumultueuse. « La principale cause de nos
divisions est Roland, disait Duhem, je demande qu'il sorte du ministère. — Non !
non ! que ce soit Pache, » criait-on du côté droit. Après
un intervalle de bruyante agitation, Barère, toujours porté à présenter des
moyens termes ou des expédients, proposa d'exiler Orléans, Roland et Pache. Alors
la discussion devint une lutte d'accusations réciproques contre l'un et
l'autre ministre. Reubell apporta une considération nouvelle dans le débat.
« Orléans est représentant, avons-nous le droit de chasser un
représentant du peuple ? » L'ajournement,
-demandé de plus en plus vivement par la Montagne, fut rejeté par assis et
levé. Cette décision irrita vivement les opposants. Leurs cris redoublèrent.
Billaud- Varennes réclamait contre la violation de la souveraineté du peuple.
— Vergniaud disait : « Il est impossible que l'Assemblée reste plus longtemps
sous la tyrannie d'une minorité factieuse. — Cette minorité est disposée à
mourir ici, » criait un Montagnard. Ce fut
cette minorité qui l'emporta. Le président fit de vains efforts pour lui
imposer silence ; elle obtint un amendement. Il fut décidé que la question
serait, relativement à Philippe-Égalité, ajournée au lendemain. On ne
s'occupa plus des deux ministres. L'agitation
de cette séance se communiqua promptement au dehors. Ce n'est pas que
l'opinion révolutionnaire fût réellement favorable au duc d'Orléans. Il
avait, parmi les Jacobins, quelques partisans pensionnaires ou parasites,
mais point de popularité. Personne n'avait la pensée arrêtée de le faire roi
de France. Lui-même ne songeait à nulle autre chose qu'à se sauver du flot
révolutionnaire où il s'était plongé. Robespierre,
dès le même soir, parla à la tribune des Jacobins, pour Je décret de
bannissement. Il s'accordait sur ce point avec les Girondins, tout en
traitant leur proposition de manœuvre perfide contre les vrais républicains.
Il s'exprima en termes bienveillants sur le patriotisme du duc d'Orléans,
mais il croyait sa présence fâcheuse en ce moment. « Cette famille
s'honorera, disait-il, en acceptant son exil ; elle servira ainsi la cause de
la liberté. Elle sera rappelée quand la liberté sera affermie. » Il rappela
aussi comment c'était contre son avis que le duc d'Orléans avait été élu à la
Convention. Dans
les luttes de partis, il s'agit bien plus du désir de n'être point vaincu,
que de l'intérêt réel des combattants pour la question débattue. Ainsi les
Jacobins, la commune et les sections se passionnèrent pendant quelques jours
pour le duc d'Orléans. Lorsque
la discussion recommença, il fut, dès le début, facile de s'apercevoir que
les Girondins étaient en retraite. Le président donna lecture d'une lettre du
maire de Paris ; il annonçait qu'une députation des quarante-huit sections
demandait à présenter une adresse relative au décret de bannissement. Les
chefs du parti, ceux qui siégeaient à la Convention, n'avaient point
conseillé cette démarche. Ils savaient que les menaces trop expresses
offensaient la majorité, et qu'elle n'endurait pas toujours la prétention
manifeste de l'intimider. Quelques-uns se rendirent auprès des sectionnaires,
qui attendaient à la porte de la salle. Ils leur conseillèrent de ne pas
insister et de se retirer tranquillement. Pendant ce temps-là, on passait à
l'ordre du jour sur la lettre du maire. Ce
maire était un ami de Pétion, élu par son influence ; elle subsistait encore
parmi la petite bourgeoisie de Paris qui, s'étant prêtée au 10 août, sans
qu'elle fût pourtant révolutionnaire, était très-sincèrement modérée et
pouvait se montrer telle, quand elle n'avait pas peur. Lorsque les autorités
municipales furent renouvelées, Pétion fut d'abord élu ; c'était seulement un
hommage qui lui était rendu, puisque la mairie n'était point compatible avec
sa qualité de représentant. Sur son refus, Antonelle, ancien maire d'Aix et
membre de l'Assemblée législative, gentilhomme provençal et révolutionnaire
exalté, avait été nommé ; il refusa. Les suffrages se portèrent alors sur M.
d'Ormesson, président du tribunal, et dont le nom appartenait à l'ancienne
magistrature. Ce fut un grand sujet d'étonnement et de colère parmi les
Jacobins. M. d'Ormesson n'accepta point. Ce fut alors que le médecin Chambon
fut élu. C'était au moment où l'opinion parisienne semblait s'alarmer et
s'éloigner du mouvement révolutionnaire. De grands efforts furent employés
pour donner une autre direction aux suffrages électoraux. Chaumette fut élu
procureur de la commune ; Réal et Hébert, substituts. Robespierre
et ses amis essayèrent de rejeter sur le maire et sur la portion modérée de
la municipalité, par conséquent sur Pétion et les Girondins, la démarche qui
venait d'avoir un si mauvais succès ; il parla de complot et d'un mouvement
qui semblait menacer Paris ; il se plaignit de ce qu'on rendait inutiles les
efforts des patriotes qui prêchaient partout la tranquillité publique. — A
ces mots il fut interrompu et s'écria : « Qu'on veuille bien m'entendre ou
qu'on m'égorge. » Et comme il continuait toujours à parler de lui-même, les
murmures le forcèrent à quitter la tribune. On fit
entrer le maire ; ses explications furent satisfaisantes et il fut invité aux
honneurs de la séance. Les
Girondins n'en étaient pas moins vaincus ; ils ne tentèrent pas même de
soutenir le projet de bannissement, et ce fut sur la demande de Pétion que la
question fut ajournée après le procès de Louis XVI. Lanjuinais
seul maintint son opinion : il rappela le tumulte de l'autre séance, les
clameurs de la Montagne, les spectateurs se levant à un signal donné et
criant des menaces, les groupes, qui s'étaient formés autour de l'Assemblée.
« On a essayé de nous influencer de la manière la plus audacieuse... Égorgez-moi,
a-t-on dit : provocation banale ! On devrait se garder de la répéter trop
souvent, de peur qu'elle ne soit traduite par celle-ci : « Égorgez tels et
tels. » Ce fut
le 12 décembre que le roi vit ses défenseurs. Son entrevue avec M. de
Malesherbes fut touchante : à peine l'aperçut-il entrant dans sa chambre
qu'il quitta un volume de Tacite ouvert sur sa table. Il le serra dans ses
bras et les larmes lui vinrent aux yeux. « Votre sacrifice est d'autant plus
généreux que vous exposez votre vie et que vous ne sauverez pas la mienne. »
M. de Malesherbes répondit qu'il serait facile de le défendre
victorieusement. Le roi reprit : « Ils me feront périr ; j'en suis sûr ; ils
en ont le pouvoir et la volonté. N'importe, occupons-nous de mon procès,
comme si je devais le gagner. Je le gagnerai en effet, puisque la mémoire que
je laisserai sera sans tache. » Le 17
décembre, la Convention consentit que M. Desèze fût adjoint aux deux
défenseurs du roi. Ils avaient appris, avec douleur, qu'un terme
très-prochain venait d'être fixé pour la comparution de Louis et de son
conseil ; pour s'acquitter d'une tâche rendue difficile par la multitude des
chefs d'accusation, ils avaient besoin d'être aidés. Les pièces avaient été
communiquées au roi assisté de ses défenseurs. Louis XVI avait d'abord pensé
à ne point reconnaître la compétence de la Convention et à en appeler au
peuple. Ce ne fut point l'avis de ses conseils. Peut-être pensaient-ils qu'il
n'était plus temps de prendre cette marche, après avoir consenti aux premiers
actes de cette extraordinaire procédure ; ou bien ils croyaient vraisemblable
que la Convention passerait outre, et qu'il y aurait plus de chances de salut
dans un débat entre l'accusation et la défense, suivi d'une discussion
publique de l'Assemblée. Le roi
s'occupa donc assidûment de sa défense : chaque jour il passait plusieurs
heures avec ses défenseurs, relisant les pièces, démentant les faits
controuvés, dictant des explications ou des notes avec un sang-froid
inaltérable. Quelquefois l'évidence des raisons opposées aux accusateurs lui
donnait une illusion passagère sur l'issue du procès. Les défenseurs le
flattaient qu'une sentence de déportation aurait la majorité ; il acceptait
cette espérance et parlait de la vie cachée qu'il voudrait mener en Espagne
dans quelque solitude de la Sierra Morena. Puis on lui apportait un journal ;
en jetant les yeux sur la séance de la Convention ou des Jacobins, tout
espoir s'évanouissait et il revenait à la triste certitude. Dans une lettre (inédite) à M. de Malesherbes, il
écrivait : « Mon sang coulera pour me punir de n'en avoir jamais versé. » Quand
M. Desèze eut fini son plaidoyer, il le lut au roi devant ses deux collègues.
La péroraison était fort pathétique ; elle toucha jusqu'aux larmes M. de
Malesherbes et M. Tronchet. « Je ne veux pas les attendrir, dit le roi ; il
faut la supprimer. « J'ai
une grande peine, dit-il à M. de Malesherbes, lorsqu'ils furent seuls ;
Desèze et Tronchet ne me doivent rien ; ils me donnent leur temps, leur
travail, peut-être leur vie. Comment reconnaître un tel service. Je n'ai plus
rien, et quand je leur ferais un legs, on ne -l'acquitterait pas. — Sire,
leur conscience et la postérité se chargent de leur récompense. Vous pouvez
leur en accorder une qui leur sera précieuse. - Laquelle ? — Embrassez-les. »
Le lendemain, il les pressa contre son cœur ; tous deux fondirent en larmes. Ce fut
alors qu'il s'occupa de son testament, où pas un mot ne témoigna la moindre
espérance. Il le termina et le data le 25 décembre, la veille du jour où il
devait comparaître à la Convention. Dans
les jours précédents, il se montra plus calme encore qu'auparavant, sans
autre regret que d'être séparé de sa famille. Il refusait de se promener. «
Je ne peux me résoudre à sortir seul, disait-il ; la promenade ne me plaît
qu'autant que j'en jouissais avec ma famille. » Il ne laissait échapper ni
plainte, ni murmure. Aucune des vexations qui lui étaient prodiguées ne lui
causait d'impatience ; il avait déjà tout pardonné. Les paroles qu'il
échangeait avec les municipaux n'étaient mêlées ni de reproches, ni de
réclamations. Il conversait avec eux, en leur témoignant la bonté familière
d'un roi accessible à ses sujets, leur parlant de ce qui pouvait les
intéresser, de leur situation, de leur fortune, de leur famille. C'était par
habitude de bienveillance, et non par besoin de se distraire. Il pouvait lire
et trouvait, dans de pieuses lectures, des consolations qui soutenaient son
courage. Le 19
décembre, on lui apporta son déjeuner : « C'est aujourd'hui jour de jeûne, »
répondit-il. Cette observance scandalisa le municipal Dorat-Cubières ; il en
rendit compte au conseil de la commune et ajouta : « Sachez que Louis est
dévot ; Charles IX et Henri III étaient aussi dévots, et c'étaient des
monstres[7]. » Ce même
jour, il avait demandé qu'on lui donnât des nouvelles de sa fille. « C'est
son jour de naissance, dit-il, et il ne m'est pas permis de la voir. » Des
larmes coulaient de ses yeux. Dorat-Cubières en fit aussi son rapport à la
commune. « Nous sommes montés dans l'appartement de sa famille, et nous
lui en avons rapporté des nouvelles satisfaisantes. » Le 26
décembre 1792, Louis XVI fut amené devant la Convention, à neuf heures du
matin. Il s'avança à la barre, accompagné de Malesherbes, de Tronchet, de
Desèze, du maire de Paris et de Santerre, commandant de la garde nationale. Defermon
présidait l'Assemblée ; elle l'avait maintenu au fauteuil, nonobstant la
proposition de Robespierre jeune et de quelques autres Jacobins, qui le
dénoncèrent comme favorable à l'accusé. Il s'adressa au roi : « Louis, la
Convention a décrété que vous seriez entendu définitivement aujourd'hui. — Mon
conseil va vous lire ma défense, » répondit le roi. M.
Desèze prit la parole. En
lisant ce plaidoyer, il faut se rapporter à la situation ; il faut
reconnaître combien peu de liberté avait une telle défense. Robespierre avait
raison : donner à Louis la faculté de se défendre, était une véritable
inconséquence ; c'était une dérision cruelle. Que pouvait-il plaider ? la
constitution ? Elle était anéantie. — Les lois ? on avouait qu'il n'y en
avait aucune dont on pût arguer contre l'accusé. — La justice ? elle était
récusée au nom du droit révolutionnaire et repoussée comme sentiment moral. Que
répondre à l'insurrection ? quelle est sa limite ? où peut s'arrêter sa
victoire ? peut-elle assassiner pendant le combat ? peut-elle égorger un
prisonnier ? à quels caractères reconnaître si une insurrection exerce un
droit souverain et représente réellement la nation ? quel est le nombre
d'insurgés nécessaire pour se prétendre les délégués du peuple ? n'était-on
pas arrivé à articuler que tout citoyen avait le droit d'insurrection et
d'assassinat ? Telles
étaient les vraies questions : et la Convention les avait déjà discutées ; ou
plutôt elle les avait décidées, en appelant Louis XVI à sa barre, comme
accusé. Son défenseur avait encore d'autres gênes à la liberté de sa parole
et de sa discussion. Il ne s'adressait pas à des juges, mais à des hommes qui
siégeaient au nom de la force, qui n'avaient pas hésité un instant à
proclamer d'avance un arrêt de mort, qui se vantaient de leur partialité, de
leurs passions, de leur soif de vengeance. Pour ne
point perdre toute chance de sauver son client, l'avocat devait craindre
d'irriter ces souverains tout-puissants dans leur arbitraire, et ménager ceux
qui pouvaient en user avec humanité. D'ailleurs n'y avait-il pas danger de
voir la mortelle sentence prononcée par un autre tribunal, par ce tribunal
qui avait siégé en septembre à la porte des prisons ? en cas d'acquittement,
l'appel au massacre n'était-il pas déjà annoncé ? ne fallait-il pas se garder
d'exaspérer les bandes d'assassins, ou plutôt leurs meneurs, dont les menaces
n'intimidaient déjà que trop les votes de l'Assemblée ? En
appréciant ces terribles circonstances, la défense du roi par M. Desèze peut
paraître éloquente et même courageuse. Il commença ainsi : « Citoyens
représentants de la nation, il est donc enfin arrivé ce moment où Louis,
accusé au nom du peuple français, peut se faire entendre au milieu de ce
peuple lui-même ; il est arrivé ce moment où entouré des conseils que
l'humanité et la loi lui ont donnés, il peut présenter à la nation une
défense que son cœur avoue, et développer les intentions qui l'ont toujours
animé. Déjà le silence qui m'environne m'avertit que le jour de la justice a
succédé aux jours de colère et de prévention ; que cet acte n'est pas une
vaine forme ; que le temple de la liberté est aussi celui de l'impartialité...
Louis n'est plus qu'un homme, et un homme accusé ; il n'exerce plus de
prestige ; il ne peut plus imprimer de crainte ; il ne peut plus offrir
d'espérances. C'est donc le moment où vous lui devez non-seulement le plus de
justice, mais, j'ose le dire, le plus de faveur... Vous l'avez appelé au
milieu de vous ; il y est venu avec calme, avec courage, avec dignité, plein
du sentiment de son innocence, fort de ses intentions, dont aucune puissance
humaine ne peut lui ravir le consolant témoignage... En vous répondant, au
moment même où vous l'avez d'abord appelé, en discutant sans préparation des
inculpations qu'il ne prévoyait pas, en improvisant une justification à
laquelle il n'avait pas cru être obligé, Louis a bien pu vous dire son
innocence ; il n'a pu vous la démontrer ; il n'en a point donné les preuves. Moi,
citoyens, je vous les apporte ; je les apporte à ce peuple air nom duquel on
l'accuse ; je voudrais être entendu de la France entière. » M.
Desèze se plaignait ensuite du peu de temps qui avait été laissé aux conseils
de Louis XVI, pour préparer sa défense. Sa plaidoirie était divisée en
plusieurs parties. Il commençait par la question d'inviolabilité et
maintenait que la Convention, en décrétant que Louis serait jugé, et jugé par
elle, n'avait pas prononcé sur ce moyen de défense. Il rappelait les
discussions de l'Assemblée constituante et l'opinion de tous les hommes
éclairés, qui avaient prouvé jusqu'à l'évidence que dans une monarchie constitutionnelle
l'inviolabilité du roi était une garantie pour la liberté et pour la
conservation du bon ordre. C'était donc l'intérêt de la nation et non
l'intérêt du prince qui avait dicté cette disposition. L'acte constitutionnel
avait prévu le cas où le roi abuserait de cette prérogative, et alors il
était censé avoir abdiqué la royauté. Ce n'était point une peine prononcée
contre un délit, c'était un fait à reconnaître et à déclarer comme accompli.
Tout devait être consommé à l'égard du roi ; il ne règne plus : voilà tout.
Aucune poursuite, aucune mise en jugement n'est applicable. «
Rentré dans la classe des simples citoyens, le roi ne peut être justiciable
que pour des actes postérieurs à l'abdication. Mais il n'y a eu, il ne
pouvait y avoir nulle déclaration de l'abdication, puisque la royauté a été
abolie. La nation, sans doute, a eu le droit de changer la forme du
gouvernement, elle n'avait pas le droit de changer le sort de Louis.
Pouvait-elle se placer hors de la constitution et arguer contre Louis XVI de
cette destruction ? La nation ne peut pas dire, sans soulever l'indignation
de tout l'univers : Je me suis donné à moi-même une loi constitutionnelle, je
l'ai solennellement jurée, et maintenant je refuse de me conformer à son
autorité lorsqu'il s'agit de juger des actes accomplis pendant qu'elle
subsistait encore. « On
dit que si les délits de l'accusé ne sont point définis par la constitution
ni par les lois, ils doivent être poursuivis d'après le droit naturel. Or,
c'est précisément pour garantir les citoyens des jugements arbitraires que
les lois sont faites. Certes, il n'y a pas aujourd'hui de puissance égale à
la vôtre, mais il y en a une que vous n'avez point, c'est celle de n'être pas
justes. Louis a été jugé par l'insurrection. Je n'examine pas les caractères
qui peuvent distinguer les insurrections légitimes de celles qui ne le sont
pas. Par sa nature, toute insurrection est une résistance subite et violente
à l'oppression qu'on croit éprouver. Par conséquent elle ne peut être un
mouvement réfléchi, ni par cette raison même un jugement. Dans une nation qui
a une loi constitutionnelle, une insurrection ne peut être qu'une réclamation
fondée sur cette loi ; donc elle ne peut provoquer un jugement qui ne serait
pas prononcé d'après cette loi. — Toute constitution républicaine ou autre
qui donnera à l'insurrection les caractères qui n'appartiennent qu'à la loi
elle-même ne sera qu'un édifice de sable que le premier vent populaire aura
bientôt renversé. — La volonté du peuple en tiendra lieu, dit-on. Citoyens,
je lis dans Rousseau ces paroles : « Là où je ne vois ni la loi qu'il faut
suivre, ni le juge qui doit prononcer, je ne peux pas m'en rapporter à la
volonté générale. En tant que générale, elle ne peut prononcer ni sur un
homme ni sur un fait. » Si vous ôtiez à Louis l'inviolabilité du roi, vous
lui devriez les droits du citoyen, et je vous demanderai où sont les formes
conservatrices que tout citoyen a le droit imprescriptible de réclamer. » Alors
le défenseur énumérait les garanties que la loi donne à tout accusé, toutes
les formes des jugements, toutes les règles de la délibération judiciaire, et
il disait : « Je vous parlerai avec la franchise d'un homme libre : je
cherche parmi vous des juges, et je n'y vois que des accusateurs. Vous voulez
prononcer sur le sort de Louis, et c'est vous-mêmes qui l'accusez ! Vous
voulez prononcer sur le sort de Louis, et vous avez déjà émis votre vote ! » M.
Desèze passait à l'examen des faits imputés au roi : faits antérieurs à
l'acceptation de la constitution, faits postérieurs à cette date. Il
parcourait les deux premières années de la Révolution, et montrait, ce qui
était évident pour tout homme de bonne foi ou de bon sens, comment la volonté
de Louis XVI n'avait été pour rien dans aucun des événements successifs qui
avaient amené la destruction de son autorité. Pouvait-on lui imputer la
toute-puissance de l'Assemblée, les désordres qui avaient troublé la paix
publique et l'établissement de la constitution ? Le voyage de Varennes était
le seul acte de désobéissance qu'il eût tenté, et l'Assemblée constituante
avait prononcé sur ce fait. Les correspondances saisies sans formalités, sans
scellé, sans inventaire préalable, sans contreseing, sans caractère
authentique, les projets ou les notes adressés au roi, tous les autres
indices écrits ne constataient aucune détermination prise, aucun commencement
d'exécution. Les libelles ou les journaux payés défendaient des opinions
conformes à la constitution. Les précautions de police, qui avaient dû
sembler nécessaires pour prévenir des tentatives dangereuses, préserver
l'ordre public ou influer sur l'opinion, étaient des moyens de défense que
les gouvernements emploient d'autant plus qu'ils se croient plus attaqués. Les
faits postérieurs à la constitution étaient divisés en deux catégories : les
uns couverts par la responsabilité des ministres ; les autres qui étaient
imputés à l'action personnelle du roi. Les premiers ne pouvaient être
licitement compris dans l'accusation ; mais le défenseur les examinait afin
de justifier le gouvernement du roi. La constitution, et bien plus encore
l'intervention continuelle de l'Assemblée législative dans le pouvoir
exécutif, avaient tenu l'action ministérielle dans une telle dépendance, dans
une timidité si tremblante, que, certes, les ministres n'avaient point péché
par excès d'autorité. M. Desèze prouvait donc facilement leur respect pour la
légalité et leur soin de ne pas mécontenter le pouvoir législatif et
l'opinion publique. Le
refus de sanctionner les décrets sur les prêtres, les émigrés et le camp de
vingt mille hommes, ne pouvait être un motif légal d'accusation ; c'était
l'exercice d'une attribution constitutionnelle. Le veto suspensif avait été
apparemment accordé au roi pour qu'il en fît usage, selon sa conviction et sa
conscience. Son opinion n'avait pas été isolée ; elle avait été soutenue au
sein même de l'Assemblée. Les autorités constituées, plusieurs de ses
ministres avaient exprimé un avis contraire aux décrets. Les
pièces qui indiquaient des communications avec les émigrés ne prouvaient pas
que le roi favorisât ou approuvât leurs desseins, et les aidât à les mettre à
exécution. L'argent qu'il avait pu faire passer à quelques-uns d'entre eux se
rapportait à d'anciens services rendus, ou à un intérêt d'affection étrangère
à la politique. Les relations avec la cour de Vienne attestaient le désir de
conserver la paix plutôt qu'un recours à une intervention armée. La plus
grave, quoique la moins sincère, des accusations portées contre le roi,
l'accusation qui suscitait le plus d'irritation dans le vulgaire, qui
exaltait le plus l'opinion révolutionnaire, c'était d'avoir tramé contre la
liberté, contre la constitution, contre le peuple de Paris, un vaste complot
; d'avoir fait des préparatifs pour reconquérir, par la force, un pouvoir
despotique ; d'avoir ainsi rendu nécessaire l'attaque populaire du 10 août ;
et d'avoir, pour repousser cette juste insurrection, versé à grands flots le
sang du peuple. — Voilà le point sur lequel devait surtout porter la défense
de Louis XVI, et c'était là ce qui la rendait impossible devant de tels
juges. M.
Desèze tenta néanmoins de faire entendre la vérité. « J'arrive enfin à cette
désastreuse journée, qui serait en effet le plus grand des crimes, si Louis
avait eu les intentions atroces qu'on lui a supposées. — Il lui importe de
s'en justifier à vos yeux, aux yeux de la France, aux yeux de l'Europe. Il
faut donc l'entendre ; il faut déposer les opinions déjà faites, les
préventions, les haines ; il faut l'entendre, comme si vous étiez étrangers à
cette scène de désolation. Vous le devez, puisque vous vous êtes créés juges.
Législateurs, tous vos succès depuis cette journée, que vous-mêmes avez
appelée immortelle, vous auraient permis d'être généreux. Je ne vous demande
que d'être justes. » L'orateur
rappela, dans un récit rapide, le 20 juin, l'irritation toujours croissante,
les continuelles alarmes où le peuple de Paris avait été entretenu par des
bruits mensongers et de calomnieuses dénonciations contre la cour. Le mois de
juillet se passa ainsi. Le 26, l'attaque du château semblait imminente. Le
maire fut invité à se rendre aux Tuileries., pour vérifier la fausseté de
tout ce qui était répandu sur des préparatifs militaires, sur des munitions
approvisionnées ; le maire ne vint pas. Le roi écrivit à l’Assemblée ; elle
ne prit aucune résolution. Le 3 août, le maire, à la tête de la municipalité,
vint demander la déchéance ; bientôt elle fut impérieusement exigée. Des
assemblées de sections annoncèrent que le peuple se mettrait en insurrection. Des
précautions étaient donc nécessaires. Les autorités populaires en furent
averties. « Au
moment de l'attaque, le roi s'était entouré des membres du département et de
la municipalité. Ce furent les magistrats qui, au nom de la loi, requirent la
garde nationale et les Suisses de ne pas laisser forcer le château. Le roi
n'eut d'autre volonté, ne prit d'autre détermination que -d'aller, selon le
conseil des magistrats, chercher un asile dans le sein de l'Assemblée. «
Citoyens, voilà les faits, disait M. Desèze. Maintenant, hommes justes,
oubliez, s'il est possible, les affreux résultats de cette sanglante journée.
N'en cherchez avec moi que les causes ; et dites-moi : où donc est le délit
que vous imputez à Louis ? «
Jusqu'au moment de sa retraite, Louis n'a rien vu, rien dit, rien fait, rien
ordonné, et il n'est sorti de l'asile qu'il avait choisi volontairement que
pour entrer dans la prison où il est détenu. «
Comment le combat s'est-il engagé ? je l'ignore ; l'histoire l'ignorera
peut-être ; mais Louis, du moins, n'en peut pas répondre. « Je
sais qu'on a dit que Louis avait excité lui-même l'insurrection du peuple,
afin d'accomplir les projets qu'on lui prête. Et qui donc ignore aujourd'hui
que, longtemps avant le 10 août, on préparait cette journée, qu'on la
méditait, qu'on croyait à la nécessité d'une insurrection ; que cette
insurrection avait ses agents, ses moteurs, son cabinet, son directoire ? Qui
est-ce qui ignore que tout a été conduit et arrangé pour l'accomplissement de
ce grand dessein ; qui devait amener pour la France la destinée dont elle
jouit ? « Ce
ne sont pas des faits qu'on puisse désavouer. Dans cette salle même où Je parle, on s'est
disputé la gloire de la journée. Je ne viens pas contester cette gloire à
ceux qui se la sont décernée ; je n'attaque pas les motifs de l'insurrection,
je n'attaque point ses effets. Je dis seulement que, puisque l'insurrection
existait avant le 10 août, qu'elle est avouée, il est impossible que Louis
soit l'agresseur. Vous l'accusez, pourtant ; vous lui reprochez le sang
répandu ; vous voulez que ce sang crie vengeance contre lui, contre lui qui,
à cette époque, n'était venu se confier à l'Assemblée nationale que pour
empêcher qu'il en fût versé... contre lui qui, de sa vie, n'a donné un ordre
sanguinaire... contre lui qui, au 5 octobre, empêcha ses propres gardes de le
défendre... contre lui qui, à Varennes, préféra revenir captif plutôt que de
s'exposer à causer la mort d'un homme... contre lui qui, le 20 juin, refusa
tous les secours qui lui furent offerts et voulut rester seul au milieu du
peuple ! ... Vous lui imputez le sang répandu ! « Ah !
il gémit autant que vous sur la fatale catastrophe qui le fit répandre. C'est
sa plus profonde blessure ; c'est son plus affreux désespoir. Il sait bien
qu'il n'en est pas l'auteur, mais qu'il en a été peut-être la triste occasion
; il ne s'en consolera jamais ! ... Et c'est lui que vous accusez ! « Français,
qu'est donc devenu ce caractère national ; ce caractère qui distinguait vos
anciennes mœurs, ce caractère de grandeur et de loyauté ? Emploieriez-vous
votre puissance à combler l'infortune d'un homme qui a eu le courage de se
confier aux représentants de la nation elle-même ? N'auriez-vous donc plus de
respect pour les droits sacrés de l'asile ? Ne croiriez-vous devoir aucune
pitié à l'excès du malheur ? Ne regarderiez-vous pas un roi qui cesse de
l'être comme une victime assez éclatante du sort ? « Français,
la Révolution qui vous régénère, a développé en vous de grandes vertus ; mais
craignez qu'elle n'ait affaibli dans vos cœurs le sentiment de l'humanité,
sans lequel il ne peut y avoir que de fausses vertus. « Entendez
d'avance l'histoire, elle dira : Louis était monté sur le trône à vingt ans,
et à vingt ans il donna l'exemple des bonnes mœurs ; il n'y porta aucune
faiblesse coupable, aucune passion corruptrice ; il fut économe, juste,
sévère ; il se montra toujours l'ami constant du peuple. Le peuple désirait
la destruction d'un impôt désastreux, il le détruisit. Le peuple demandait
l'abolition du servage, il commença par l'abolir dans ses domaines. Le peuple
sollicitait des réformes dans la législation criminelle, il fit ces réformes.
Le peuple voulait que des milliers de Français, privés jusqu'alors des droits
qui appartiennent à tous les citoyens, recouvrassent leurs droits, il les en
fit jouir par les lois. Le peuple voulut la liberté, il la lui donna. » —
Jusque-là le défenseur avait été écouté en silence ; à ce passage des
murmures se firent entendre. — « Il vint même au-devant de lui par ses
sacrifices. Et cependant c'est au nom de ce même peuple... Citoyens, je
n'achève pas... je m'arrête devant l'histoire. Songez qu'elle jugera votre
jugement et que le sien sera le jugement des siècles. » Lorsque
M. Desèze eut terminé sa plaidoirie, le roi parla en ces termes : « Citoyens,
on vient de vous exposer mes moyens de défense. Je ne résumerai point ce
qu'on vous a dit. En parlant peut-être pour la dernière fois devant vous, je
déclare que je n'ai rien à me reprocher et que mes défenseurs vous ont dit la
vérité. Jamais je n'ai craint que ma conduite fût examinée publiquement ;
mais mon cœur est déchiré de trouver, dans l'acte d'accusation, le reproche
d'avoir voulu faire verser le sang du peuple. J'avoue que les preuves
multipliées de mon amour pour le peuple m'avaient paru me mettre à l'abri de
ce reproche, moi qui me serais exposé pour épargner son sang et pour éloigner
de moi une pareille inculpation. » Après
quelques explications sans importance, le président dit au roi : « Vous
pouvez vous retirer. » Manuel
proposa que la défense fût imprimée et distribuée, puis l'affaire reprise
trois jours après. L'Assemblée, jusqu'alors très-calme, commença à se
troubler. Les murmures des uns, l'approbation des autres accueillirent la
proposition de Manuel. Duhem demanda que la question fût, à l'instant même,
posée ainsi : « Louis Capet subira-t-il la peine de mort, oui ou non ? » La
Convention décida d'abord que la défense de l'accusé signée de lui serait
déposée sur le bureau et qu'il serait sur-le-champ ramené au Temple. Le
président consulta ensuite l'Assemblée sur l'impression. Les Montagnards
criaient : « Après le jugement. » Ils voulaient le prononcer sans désemparer. « Il
est temps, dit Lanjuinais, que nous prenions une mesure sage. Ne nous jetons
plus dans des discours et des délibérations qui pourraient nous déshonorer.
En un moment, d'un seul mot, on vous a fait juges et vous ne devriez pas
l'être : aujourd'hui on veut vous faire prononcer, sans même que vous ayez le
temps d'examiner la défense. Serai-je donc déraisonnable, si je vous demande
le rapport d'un décret insensé, irréfléchi, d'un décret rendu en une minute. Voilà
ma réponse à la proposition atroce qui vient de vous être faite. Rapportez
votre décret ; que Louis soit jugé ; c'est-à-dire que la loi lui soit
appliquée, que la loi soit observée à son égard ; que toutes les formes
salutaires et conservatrices, qui sont réservées à tous les citoyens sans
exception, soient respectées pour votre ci-devant roi ; alors on ne viendra
plus vous dire : Il faut qu'il soit jugé par la Convention, par les
conspirateurs qui se sont déclarés hautement à cette tribune les auteurs de
l'illustre journée du 10 août. » — Déjà beaucoup de murmures s'étaient fait
entendre ; à ce dernier mot, la rumeur fut universelle. Les cris : « A
l'ordre ! à l'Abbaye ! » retentissaient. Duhem, Billaud, Legendre, Choudieu,
parlaient à la fois contre le traître, le royaliste, le conspirateur.
L'orateur voulait répondre ; le président ne pouvait lui maintenir la parole.
Enfin, il fut admis à expliquer la parole imprudente qui lui était échappée
contre le 10 août. Il protesta qu'elle n'avait pas un sens dérisoire ; que
pour lui c'était une journée sainte et les conspirateurs de saints
conspirateurs, comme Brutus, dont il montra l'image, selon la banale
invocation des orateurs de l'époque. Ayant
obtenu le silence par cette concession, il continua courageusement : « Vous
ne pouvez rester juges de l'homme désarmé, dont plusieurs d'entre vous ont
été les ennemis directs et personnels. N'ont-ils pas tramé l'invasion de son
domicile ? Ne s'en sont-ils pas vantés ? Vous ne pouvez rester juges,
applicateurs de la loi, jurés d'accusation, jurés de jugement, ayant tous, ou
presque tous, ouvert vos avis, quelques-uns avec une férocité scandaleuse.
Suivons une loi simple, naturelle, imprescriptible, positive : elle veut que
tout accusé soit jugé avec les garanties que la loi du pays lui accorde.
Quant à moi et à plusieurs autres, nous aimons mieux mourir que de condamner,
avec la violation des lois, même le tyran le plus abominable. On a dit que
nous avions à discuter, non pas des idées judiciaires, mais des idées
politiques. La politique veut-elle que la Convention soit déshonorée ? Veut-elle
que la Convention soit responsable des calamités que peut amener l'étonnante
variabilité de l'opinion publique ? Certes, il n'y a qu'un pas de la haine à
l'amour, de la rage à la pitié. Serait-ce donc le salut de l'État que d'en
venir à la dissolution effrayante qui semble nous menacer ? Si vous avez un
jugement à prononcer, je vous dirai aussi : consultez le salut du peuple ;
une mesure de sûreté générale vaut mieux qu'un jugement ; abstenez-vous d'un
jugement qui vous fera de grands ennemis, qui aidera les horribles
conspirations qui sont méditées contre nous. Si vous consultez la politique,
la question de vie et de mort se présentera sous des rapports moins
difficiles. » La conclusion était que deux jours après la distribution du
plaidoyer, la Convention prononcerait par mesure de sûreté générale. Ce
discours avait poussé l'irritation à l'extrême violence ; ils criaient des
paroles atroces. On entendit la voix du boucher Legendre : « Qu'on dépèce le
tyran en quatre-vingt-trois morceaux pour envoyer à chaque département. » De
telles fureurs ne pouvaient concilier la majorité ; l'ajournement fut mis aux
voix et adopté. Soixante ou quatre-vingts Montagnards se précipitèrent devant
la tribune ; Camille Desmoulins, Billaud-Varennes, Julien, Duhem, le plus
bruyant de tous, menaçaient le président et demandaient l'appel nominal.
Julien parvint à se faire écouter : « La nation aura peine à croire au
scandale de nos discussions. Cette enceinte est devenue une arène de
gladiateurs. » Il accusait le président Defermon d'une partialité révoltante
; « elle est le résultat scandaleux de ses entretiens avec Malesherbes.
Assurément, dans ces conciliabules, ce n'est pas la cause du peuple qui a été
traitée, c'est la cause des tyrans ; c'est cette cause que le président
défend ici. Je demande que la sonnette lui soit arrachée ; qu'il aille se
cacher dans le coin le plus obscur de la salle. » Couthon
se réduisit à demander que la discussion fût ouverte et continuée, toute
affaire cessante, jusqu'à la prononciation du jugement. Cette proposition fut
unanimement adoptée. Lanjuinais
réclama contre le mot « jugement. » Il voulait que le décret portât : « Jusqu'à
ce qu'il soit prononcé sur le sort de Louis Capet. » Salles, un des
principaux Girondins, voulut parler ; sa voix était étouffée par les
vociférations. Il descendit de la tribune en disant : « Je déclare que nous
délibérons sous les couteaux. » Pétion essaya d'être mieux écouté ; les
colères furent plus violentes encore. Le président, assailli des injures de
Marat, de Chabot, de Billaud-Varennes, parvint à consulter l'Assemblée, qui
accorda la parole à Pétion. « C'est un vendeur d'opium. — Nous perdons
patience. — Nous ne voulons pas de ses conseils. — C'est le roi Pétion. » Tel
était l'accueil réservé à la popularité récente du maire du 20 juin et du 10
août. La Gironde et un grand nombre de modérés se levèrent pour quitter la
salle. « Nous écrirons dans nos départements, » disaient-ils. Pétion
parvint à être entendu. En usant de grands ménagements, il réussit à faire
adopter une interprétation du décret qui venait d'être rendu, et la question
posée par Lanjuinais se trouva ainsi réservée. Un
discours de Saint-Just ouvrit la séance suivante. Il entrait à regret dans la
voie judiciaire adoptée par la Convention, qui, selon lui, faisait Louis
accusateur et le peuple accusé. Il ne prétendait plus au droit de tuer le
roi, uniquement parce qu'il était roi. Pour réfuter M. Desèze, il refaisait
une histoire du règne de Louis XVI et de la série de ses crimes. Son amour du
peuple et son obéissance docile à la Révolution n'étaient, disait-il,
qu'hypocrisie. A ce
moment, le procès entrait dans une phase nouvelle ; la question de l'appel au
peuple semblait se présenter comme décisive. La lutte des deux partis allait
s'engager sur ce point. Saint-Just en parla brièvement, comme d'un recours en
grâce. « Faire grâce au tyran, disait-il, c'est faire grâce à la tyrannie. » Puis
il continuait par phrases détachées que n'enchaînait aucun lien logique, et
destinées à menacer plutôt qu'à persuader. « La Révolution ne commence que
quand le tyran finit. — Vous ne devez permettre aucune récusation. — Si on
récuse ceux qui ont parlé contre le roi, nous récuserons ceux qui n'ont point
parlé pour la patrie. — Tous les méchants sont pour le roi ; qui donc ici
sera pour lui ? — La vérité brûle dans tous les cœurs, comme une lampe dans
un tombeau. — Comment ferait-on reposer le destin de la patrie sur le
jugement d'un coupable ? — Que chacun monte à la tribune et prononce : Louis
est ou n'est pas convaincu. » Saint-Just
fut applaudi : Barère occupait le fauteuil que Defermon avait quitté. « C'est
ici, dit-il, une sorte de solennité funèbre, les applaudissements et les
murmures sont interdits. » Jusqu'alors
les Girondins n'avaient pas pris couleur dans le procès ; ils avaient été
préoccupés seulement de ne pas y compromettre l'intérêt de leur parti. Cette
considération, plus ou moins combattue par un sentiment de justice et
d'humanité, les laissait indécis et divisés entre eux. Plusieurs) comme
Carra, Barbaroux, Buzot, conservaient leur haine contre le roi et auraient
voulu sa mort, presque aussi ardemment que les Jacobins ; mais ils se
trouvaient dans la même situation qu'au 10 août. Leur opinion était timide et
sans détermination ; condamner le roi, c'était se mettre à la suite des vrais
révolutionnaires ; c'était leur procurer une victoire. Pour
rallier leur parti, pour se donner un vernis de popularité tout en s'opposant
au supplice du roi, ils se décidèrent, pour la plupart, à proposer et à
soutenir l'appel au peuple. La première pensée en était venue à Danton,
lorsqu'il avait eu parfois le projet de sauver Louis XVI et de chercher dans
cette combinaison un dénouement à la Révolution ; car il jugeait, comme tant
d'autres, que la question de la monarchie et de la république se trouvait
engagée dans la sentence du roi. Les Girondins y voyaient surtout une
occasion de convoquer les assemblées primaires et de faire prononcer le pays
entre eux et leurs adversaires. Déjà Guadet avait proposé cette réunion des
assemblées primaires pour soumettre à leur approbation la conduite des
représentants qu'elles avaient élus. Il y eut pourtant un certain nombre de
leurs amis qui restèrent séparés de cette manœuvre. Salles
fut le premier qui en fit la proposition formelle. Il avait été membre de
l'Assemblée constituante ; c'était un honnête homme, d'un esprit agité, que
la Révolution entraînait et troublait. Sincère ami de la liberté, il n'en
connaissait pas bien les conditions. Presque constamment, il avait fait
partie du petit groupe de Pétion, Buzot, Robespierre, Grégoire. Mais dans
diverses circonstances, il s'était, en toute liberté de conscience, séparé
d'eux. Au retour de Varennes, il avait, de son mieux, soutenu
l'inviolabilité, et on lui avait entendu dire : « On me poignardera plutôt
que de me faire consentir que le gouvernement passe dans les mains de
plusieurs. » Nul, en ce moment, parmi les Girondins, n'était plus animé
contre les Jacobins et ne leur supposait de plus criminels projets. Il
n'était pas compté parmi les hommes de talent. Il
disait, non pas dans le sens de Saint-Just, mais avec la même intention que
Lanjuinais, qu'il y avait non un jugement à prononcer, mais une mesure
politique à prendre. Et alors il examinait les deux hypothèses de la vie et
de la mort de Louis XVI. « S'il
était envoyé au supplice, le peuple s'apitoierait sur son sort ; la
Convention serait accusée de régicide ; les partis s'empareraient de ce
mouvement de l'opinion et amèneraient de funestes catastrophes. — Pour les
souverains coalisés il ne s'agit pas du sort de Louis XVI, mais du sort de la
royauté ; sa mort convient à leurs vues. Il est prisonnier, avili, sans
courage ; le rétablir sur le trône serait impossible. Son supplice excitera
contre la France l'opinion des nations de l'Europe. — Elles ne songent point
à nous imiter ; quoi qu'on dise, elles sont encore esclaves ; elles ont peine
à recevoir la liberté que nos armées leur apportent. Comment en serait-il
autrement, lorsque les Français républicains s'interrogent eux-mêmes, pour
savoir si la tête d'un roi coupable doit tomber. » Salles indiquait ensuite,
comment le désir de voir la royauté rétablie en France porterait les
souverains à reconnaître et à aider quiconque pourrait s'asseoir sur le
trône. Il désignait le duc d'Orléans ; car il croyait beaucoup à des
conspirations tramées en sa faveur. Il
concluait en proposant que la Convention déclarât Louis coupable et s'en
remît au jugement du peuple pour l'application de la peine. On poserait aux
assemblées primaires une double question : « Louis subira-t-il la mort ou
sera-t-il détenu ? » Son
opinion fut adoptée et soutenue par plusieurs orateurs peu remarqués. Puis
Barbaroux prononça un discours tel qu'il aurait pu le faire à la tête des
Marseillais, le 10 août, et peu différent du langage des Jacobins. Lequinio
fit paraître Barbaroux modéré. « Je déclare, pour l'instruction du genre
humain, que l'assassin d'un tyran mérite bien des peuples ; et, si de cette
main je pouvais les assassiner tous d'un seul coup, je n'y manquerais pas. »
Il parla de l'appel au peuple comme d'un piège grossier où les ennemis de la
liberté, les traîtres et les fanatiques voulaient entraîner la Convention. «
Il importe que vous sauviez le peuple du précipice où voudraient le jeter ses
ennemis perfides. Ils sont en grand nombre autour de vous ; ils fourmillent
dans Paris et se trouvent répandus dans toute la république. » A ces
paroles, une explosion d'applaudissements partit de la Montagne et fut
répétée dans les tribunes publiques. Ce fut le signal du plus ignoble tapage.
Le président ne pouvait faire entendre ni sa voix ni la sonnette. Plus il
cherchait à imposer le silence et à rétablir l'ordre, plus une cinquantaine
de Montagnards redoublaient de cris et de battements de mains, provoquant les
spectateurs à les imiter. L'Assemblée
presque entière se leva : « Respectez la dignité de la nation, » tel était le
cri général. « Nous voulons avoir raison de ce scandale, « disaient à haute
voix Louvet et Barbaroux, parmi la foule qui se pressait autour de l'estrade
du président. Barère
parvint à obtenir un instant de silence et adressa une réprimande sévère,
mais l'Assemblée voulait qu'un exemple fût fait. Legendre lui-même dénonça
Bentabolle, comme ayant donné le signal aux tribunes publiques. Il s'excusa
sur l'irrésistible enthousiasme que lui avaient causé les paroles de
Lequinio. Vergniaud demanda que Bentabolle fût envoyé à l'Abbaye ; alors ses
amis des Jacobins, Tallien, Duhem, Turreau le défendirent ; Buzot voulait que
le décret de censure fût envoyé dans tous les départements. « C'est un
manifeste de guerre civile, » disait Tallien. « On veut assassiner les
Jacobins, ajoutait Duhem, on insulte Marat dans les rues. » Nonobstant
ce débat, la proposition de Vergniaud fut adoptée, et la séance fut levée,
tant on désespérait de rétablir l'ordre. Le
lendemain, avant de reprendre la discussion, l'Assemblée entendit la lecture
d'une lettre adressée par le chevalier d'Ocariz, chargé d'affaires d'Espagne,
au ministre des affaires étrangères. - Le ministre de France à Madrid avait
été chargé de demander à la cour d'Espagne une déclaration de neutralité, en
proposant une convention, par laquelle chacune des deux puissances
s'engagerait à retirer ses troupes à une certaine distance de la frontière.
La réponse était écrite avec ménagement et témoignait l'intention de
maintenir la paix et la bonne intelligence. Mais le chevalier d'Ocariz
ajoutait : « Ce qui peut le mieux contribuer à consolider cette union, à
laquelle les deux États et l'Europe entière ont un si grand intérêt, ce sera
l'issue de l'affaire mémorable qui occupe maintenant la France, et qui attire
les regards de toutes les nations. C'est à la manière dont la nation
française en usera envers l'infortuné Louis XVI et envers sa famille, que les
nations étrangères pourront juger de sa générosité et de sa modération. »
L'agent espagnol examinait les irrégularités du procès, et les signalait,
mais avec un langage prudent et retenu. Puis il se risquait à dire que
l'opinion favorable à Louis XVI, encore qu'elle n'eût point la liberté
d'écrire ou de parler, avait cependant l'assentiment de la majorité de la
nation. Il en concluait que les étrangers attribueraient les extrêmes
violences dont ce prince était menacé, non point à la France ni à son
gouvernement, mais à des particuliers qui se seraient rendus plus puissants
que la nation et son gouvernement. Cette
pièce diplomatique, quel que fût le soin apporté à sa rédaction, devait
produire un effet contraire à la cause qu'elle était destinée à servir. Elle
s'adressait à des hommes égarés loin des voies de la politique et de la
raison ; la passion les emportait ; les premiers succès de la guerre avaient
achevé de leur troubler l'esprit ; ils ignoraient la vérité et ne se
rendaient pas compte des dangers et des misères où ils allaient précipiter le
pays. Conserver ou rompre la paix était pour eux une question indifférente. «
Nous ne traitons plus avec les rois, mais avec les peuples, » disaient-ils.
La lettre du chargé d'affaires d'Espagne fut renvoyée au comité diplomatique. Lequinio
acheva le discours qui avait suscité un si violent orage ; puis Rabaud
Saint-Étienne, un ministre protestant qui avait siégé à l'Assemblée
constituante parmi ceux à qui la révolution de 1789 ne suffisait pas, soutint
la proposition de Salles. Il exprima de tardifs regrets sur la détermination
que l'Assemblée avait prise de se déclarer compétente, et parla de l'immense
responsabilité dont elle se chargeait ; il s'effraya d'une telle accumulation
de pouvoirs qu'il qualifia d'usurpation. « Je suis las, dit-il, de ma portion
de despotisme ; je suis fatigué, harcelé, bourrelé de la tyrannie que
j'exerce pour ma part. » Buzot
paraissait l'homme de la faction girondine le plus capable de la diriger, si
c'eût été chose possible. Il avait de la décision, du courage, un vrai
dévouement à ses opinions, ou pour parler plus exactement à ses illusions ;
il était révolutionnaire de bonne foi, et même avec exaltation. Il parla pour
l'appel au peuple, mais son parti savait si mal s'entendre et se concerter
qu'il dénatura complètement la proposition de Salles. Il voulait que la
Convention prononçât la sentence ; puis qu'elle fût déférée aux assemblées
primaires ; c'était toute autre chose que de rendre le peuple juge et maître
de prononcer l'arrêt. C'était diminuer la chance de sauver le roi. Buzot
voulait qu'il fût condamné ; son discours était plein d'animosité. « Auteur
des maux de la France, disait-il, contre laquelle il n'a cessé de conspirer,
il mérite la mort. » Ainsi pour lui l'appel au peuple n'était qu'un moyen
destiné à dégager la responsabilité de la Convention. Robespierre
eut ainsi un meilleur thème pour lui répondre. Il ne prit point d'abord le
ton impérieux et menaçant qui lui était habituel. Soumis aux décisions de
l'Assemblée, il accepta qu'il s'agissait non d'une exécution, mais d'un
jugement. Il ne repoussait même pas les sentiments d'humanité exprimés par
quelques orateurs et répandus dans l'opinion publique. « Je partage avec les
plus faibles d'entre nous les affections particulières qui peuvent les
intéresser au sort de l'accusé. Inexorable lorsque je calcule d'une manière
abstraite le degré de sévérité que la justice des lois doit déployer contre
les ennemis de l'humanité, j'ai senti chanceler dans mon cœur la vertu
républicaine en présence du coupable humilié devant la puissance souveraine.
La haine des tyrans et l'amour de l'humanité ont une source commune dans le
cœur de l'homme juste qui aime son pays. Mais la dernière preuve de
dévouement que les représentants du peuple doivent à la patrie, c'est
d'immoler ces premiers mouvements de la sensibilité au salut d'un grand
peuple et de l'humanité opprimée. La sensibilité qui sacrifie l'innocence au
crime est une sensibilité cruelle. La clémence qui compose avec la tyrannie
est barbare. » La
procédure était, selon lui, arrivée à son dernier terme. L'accusé avait
déclaré qu'il n'avait plus rien à dire pour sa défense ; aucun scrupule ne
devait plus enchaîner le zèle des juges ; les formes étaient remplies ; la
patrie alarmée pressait la décision. « Un plus long retard affaiblirait les
premières impressions, diminuerait l'énergie et la sagesse des représentants
du peuple. Les longues procédures finissent par inspirer de l'intérêt pour
l'accusé et par éloigner la pensée de la volonté générale du peuple, notre
suprême régulateur. Telle est la pente malheureuse du cœur humain. » C'était
de la sorte que Robespierre qualifiait les sentiments de pitié inséparables
de la nature humaine. Toujours
cherchant à se concilier la majorité, il louait la convenance et la dignité
des formes judiciaires auxquelles il s'était si vivement opposé. « Mais un
plus long retard était maintenant sans motif et compromettrait la
tranquillité publique. » Enfin l'orateur arrivait au véritable sujet de la
discussion, l'appel au peuple et le combat avec les Girondins. « Leur
proposition était incendiaire, disait-il, et faite pour allumer la guerre
civile. On assure que la disposition des esprits est changée ; telle est
l'influence d'une atmosphère pestiférée, lorsque les idées les plus simples
sont étouffées par de dangereux sophismes. » Alors
il examinait les effets que pourrait produire la convocation des assemblées
primaires consultées sur le sort du roi. Oubliant toute idée de la
souveraineté du peuple, du suffrage universel, de liberté des opinions, il
s'effrayait à la pensée que les modérés, les feuillants, les aristocrates,
auraient accès dans tes assemblées ; que des avocats bavards et astucieux
viendraient apitoyer des hommes simples sur le sort du tyran. « Tous les
royalistes, tous les ennemis de la liberté se rallieront, seront rappelés
dans les assemblées du peuple, qu'ils avaient fuies au moment où vous avez
été élus dans le temps heureux de la crise révolutionnaire, qui rendit
quelque vigueur à la liberté expirante. » Après
ce regret des libres élections du 2 septembre, Robespierre remarqua comment
du temps de l'Assemblée constituante on disait « la nation, » et que depuis
on avait dit « le peuple. » — « La nation, c'étaient les honnêtes gens et les
ci-devant privilégiés ; le peuple, ce sont les classes laborieuses et pauvres
; or, les honnêtes gens et les intrigants domineraient les assemblées
primaires où le cultivateur ne pourrait venir, car il n'abandonnerait point
son champ, de même que l'artisan ne quitterait point son travail. Les
défenseurs de la patrie, qui répandent leur sang pour elle, n'assisteraient
pas non plus à ces assemblées désertées par la vertu simple et indigente.
Elles seraient dominées par la lie de la nation, les hommes lâches et
corrompus, les reptiles de la chicane ; les bourgeois orgueilleux, les
ci-devant privilégiés cachés sous le masque du civisme, les hommes nés pour
ramper et pour opprimer sous un roi. « Le
peuple veut la mort du tyran, si vous entendez par ce mot la portion la plus
nombreuse, la plus infortunée et la plus pure de la société ; celle sur
laquelle pèsent les crimes de l'égoïsme et de la tyrannie. Cette majorité a
exprimé son vœu au moment où elle a secoué le joug de votre ci-devant roi ;
elle a commencé, elle a soutenu la Révolution. Elle a des mœurs, cette
majorité ; elle a du courage, mais elle n'a ni finesse, ni éloquence ; elle
foudroie les tyrans, mais elle est souvent la dupe des fripons. Je me fie à
la volonté générale quand elle est éveillée par l'intérêt pressant du salut
public : je redoute l'intrigue quand les aristocrates encouragés relèvent une
tête altière ; quand les émigrés reviennent au mépris des lois ; quand
l'opinion publique est travaillée par des libelles, dont une faction
dominante inonde la France entière, des libelles qui ne disent jamais un mot
de la république, qui ne propagent que des opinions favorables à Louis le
dernier, qui calomnient ceux qui poursuivent sa condamnation avec zèle.
-Sachez respecter la volonté souveraine du peuple ; remplissez la mission
qu'il vous a confiée. C'est se jouer de la majesté du souverain que de lui
renvoyer une affaire qu'il vous a chargés de terminer promptement. — Nous
sommes encore trop voisins du 10 août pour qu'il puisse être question
d'absoudre Louis ; mais on veut ajourner son procès au temps de l'irruption
des armées étrangères et lui ménager la ressource de la guerre civile. » Robespierre
se plaignait ensuite de voir les défenseurs de la liberté persécutés avec
plus de fureur que Louis. Dans chacun de ses discours, il revenait à ce thème
; il était toujours calomnié, diffamé, poursuivi, menacé, mis en péril. De là
il prenait occasion de dénoncer ses adversaires, et d'appeler sur eux
l'animadversion et la vengeance de ce peuple, qui n'était pas la nation. « Quel
que soit le résultat de cette fatale mesure d'appel au peuple, elle doit
tourner au profit de ces ennemis du bien public ; ils comptent sur la
fermentation que cette orageuse et éternelle délibération excite dans les
esprits. Ceux qui ne veulent pas que Louis tombe sous le glaive des lois ne
seraient pas fâchés de le voir immolé par un mouvement populaire ; ils ne
négligeront rien pour le provoquer. Peuple malheureux, on se sert de tes
vertus pour te perdre ! On excite ta juste indignation pour te faire ensuite
un crime des démarches indiscrètes auxquelles elle peut te porter. « On
oublie la tyrannie de Louis XVI et l'on s'élève contre l'ambition de je ne
sais quels députés du peuple qui sont là, dit-on, tout prêts à le remplacer.
On veut conserver le tyran pour l'opposer à quelques patriotes sans pouvoir.
Les perfides disposent de toute la puissance publique et de tous les trésors
de l'État : et ils nous accusent de despotisme ! Il n'est pas un hameau de la
république où ils ne nous aient diffamés ; ils épuisent le trésor pour
corrompre l'esprit public, en répandant les libelles avec une épouvantable
profusion ; ils étouffent la voix de la liberté, de la vérité et de
l'innocence. » Il
continua longtemps cette haineuse polémique contre les Girondins. Il les
accusait de tyranniser la Convention, d'y opprimer la liberté des suffrages
et de la tribune, de l'avilir, de l'avoir divisée en majorité et en minorité.
Il parla contre l'organisation et la discipline des partis, comme un moyen de
contraindre les opinions, de rompre la véritable majorité, la majorité des
vrais citoyens. « La volonté générale ne se forme pas dans des conciliabules,
ni autour des tables ministérielles ; la minorité a partout un droit éternel,
c'est celui de faire entendre la vérité ou ce qu'elle regard e comme tel. » Puis
venait ce passage si souvent cité : « La vertu est toujours en minorité sur
la terre ; sans cela la terre serait-elle peuplée de tyrans et d'esclaves ? Hampden
et Sidney étaient de la minorité ; car ils expirèrent sur un échafaud. Les
Critias, les Anitus, les Clodius étaient de la majorité ; mais Socrate était
de la minorité, car il avala la ciguë ; Caton était de la minorité, car il
déchira ses entrailles. » Ainsi
parlait impudemment un homme qui avait cherché la majorité parmi les
massacreurs de septembre, et qui se comparait à Socrate au moment même où il
employait sa puissance et sa parole à dresser l'échafaud d'un roi, coupable
seulement d'avoir été en minorité dans une insurrection. Il voulait se donner
les honneurs de la vertu persécutée et du martyre, lorsque par-delà ce
premier échafaud, il voyait déjà, en espérance, le supplice de ses
adversaires et de quiconque lui donnait une inquiétude ou une contrariété. Et
cependant il terminait par un appel à la concorde, « unique moyen, disait-il,
de hâter l'issue de la procédure. Ne mettons pas à nous persécuter plus de
temps qu'il n'en faut pour juger Louis. La nature de nos débats agite et
aigrit l'opinion publique, et réagit douloureusement contre nous. La seule
expression, quelquefois trop animée, des sentiments du public, devient le
prétexte de mesures dangereuses et de propositions attentatoires aux
principes. — Peuple, épargne-nous au moins cette espèce de disgrâce. Garde
tes applaudissements pour le jour où nous aurons fait une loi utile à
l'humanité ; ne vois-tu pas que tu leur donnes des prétextes pour calomnier
la cause sacrée que nous défendons. Plutôt que de violer ces règles sévères,
fuis plutôt le spectacle de nos débats. Loin de tes yeux, nous n'en
combattrons pas moins. C'est à nous seuls maintenant de défendre ta cause.
Quand le dernier de tes défenseurs aura péri, alors venge-les et charge-toi
de faire triompher la liberté. » Ces
exhortations à la concorde, adressées à l'Assemblée, ces conseils donnés au
peuple pour lui recommander le calme, étaient plus spécialement destinés à
rallier cette majorité timide et indécise, dont Robespierre devait plus tard
obtenir une obéissance passive. Il savait se montrer à ces hommes sans force
et sans courage, comme plus capable qu'aucun autre d'arrêter ou de régler le
désordre. S'il les eût menacés, il aurait pu leur rendre du cœur ; il se
contentait de les effrayer. Il les détournait de l'autorité ou de l'influence
de ses ennemis ou de ses rivaux, en leur demandant seulement leur silence et
leur consentement, et non pas l'action et le combat. Pendant trop longtemps
il sut exploiter ce sentiment si funeste dans les temps de révolution : la
soumission au mal, crainte du pire. Ce fut encore pour com plaire à leur
inerte humanité qu'il termina, en recommandant de veiller autour du Temple. «
Fatal dépôt ! n'était-ce pas assez que le despotisme du tyran eût si
longtemps pesé sur cette immortelle cité ? faut-il que sa garde même soit
pour elle une nouvelle calamité ? ne voudrait-on éterniser ce procès que pour
perpétuer les moyens de calomnier le peuple qui l'a renversé de son trône ? » Il
conclut en repoussant l'appel au peuple comme provocation à la guerre civile,
et demanda que la Convention déclarât Louis coupable et digne de mort. Parmi
les six orateurs qui succédèrent à Robespierre, un seul demanda la
condamnation sans appel et la mort. Duchâtel, député des Deux-Sèvres, et
Morisson, de la Vendée, témoignèrent une opposition ferme et courageuse
contre la sentence de mort. Les autres soutinrent surtout l'appel au peuple.
Biroteau, qui tenait aux Girondins, répliqua vivement à Robespierre ; mais
l'honneur de ce combat, où était débattu l'intérêt des deux partis, bien plus
que le sort du royal accusé, devait appartenir à Vergniaud. Son discours,
dont le succès fut grand, ne fut point la défense de Louis XVI, mais
l'éloquente apologie des Girondins, et bien plus encore la flétrissure de
leurs adversaires. Il
commença par établir dans son sens le plus absolu la souveraineté du peuple,
sans songer à tout ce qui pourrait sortir d'une telle doctrine. « Les lois ne
sont obligatoires que comme volonté présumée du peuple ; il conserve le droit
de les approuver ou de les improuver. A l'instant où il manifeste son vœu,
l'œuvre de la représentation nationale, la loi, doit disparaître. — Les lois
constitutionnelles ou de sûreté générale doivent être soumises à la sanction
populaire. Les lois réglementaires deviennent exécutoires par la ratification
tacite du peuple, quand il ne fait pas entendre de réclamation. » Cette
théorie de l'anarchie convenait au besoin de la cause. « Ou
le jugement de Louis est un acte de sûreté générale, ou il est un acte
d'administration ordinaire. Mais la sanction tacite du peuple ne peut plus
être une garantie contre un acte dont l'effet est consommé. Donc, ce serait
outrager la souveraineté populaire que de soustraire à son suffrage une
décision contre laquelle il ne serait plus à temps de protester. Mais,
pourrait-on objecter, on n'appelle pas des tribunaux ordinaires à la
souveraineté du peuple. — Sans doute, car ils appliquent à des faits particuliers,
la loi, volonté exprimée et reconnue du souverain. La Convention n'est pas un
tribunal ; elle examine un fait non prévu par les lots, et c'est pour cela
qu'elle s'est regardée comme compétente. Il s'agit d'un intérêt général
auquel la loi n'a pas pourvu. Par ce double motif, c'est le peuple, et non la
Convention, qui doit prononcer sur le sort de Louis. Comme représentants du
peuple, les députés ont réuni les fonctions de jurés d'accusation, de jurés
de jugement, de législateurs réglant la procédure, de juges pour déterminer
la peine. Or, le peuple, en élisant la Convention, ne lui a pas conféré de
tels pouvoirs. Tout pouvoir finit où commence le despotisme. Une telle
cumulation est effrayante : elle menace l'avenir. Jamais acte n'exigera
autant que celui-là une ratification du peuple pour être légitime. « Le
peuple avait prêté serment à la constitution et à l'inviolabilité. Au peuple
seul appartient de déclarer qu'il ne veut pas tenir sa promesse. » Ensuite
l'orateur passa aux difficultés et aux dangers qu'on attribuait à l'appel au
peuple. — Ici commença le combat avec Robespierre. « On a
prétendu que ce serait arracher les laboureurs à leur charrue, les ouvriers à
leur atelier ; que ce serait fatiguer les citoyens, épuiser leurs forces en
dissertations sur des subtilités de chicane ; on a ajouté que les puissances
étrangères, mettant à profit ce grand épuisement de nos forces, envahiraient
une seconde fois notre territoire. Je l'avouerai, dans cette déclamation,
extrêmement attendrissante, j'ai vu une grande prétention à la sensibilité,
mais j'y cherche encore une raison. » Vergniaud
expliqua comment un vote au scrutin sur la peine ou la ratification d'une
sentence déjà rendue, donnerait lieu seulement à un suffrage par oui ou non. Robespierre
avait montré une extrême méfiance du suffrage universel, des influences qui
s'exerceraient sur les votants, et avait ainsi décrié la pratique de la
souveraineté du peuple, tout en adorant le principe. — Vergniaud s'était
incliné plus respectueusement encore devant ce souverain abstrait et
théorique ; et pourtant il était amené à dire combien étaient vains et peu
réels ces recours au peuple. « Les
assemblées primaires ne délibéreront que sur l'objet soumis par vous à leurs
suffrages. Une puissance irrésistible les retiendra dans le cercle que vous
aurez tracé. C'est le même qui, après le décret de l'Assemblée législative
portant convocation de la Convention nationale, les détermina à suivre
scrupuleusement toutes les règles indiquées par le décret : c'est la
puissance de la raison, c'est la nécessité de se conduire uniformément dans
toute la république ; c'est l'impossibilité de se livrer à des discussions
qui, pouvant varier à l'infini dans six mille assemblées primaires,
précipiteraient la France dans le chaos. » On ne pouvait mieux prouver que
les délibérations populaires sur une révolution accomplie sont une formalité,
et rien de plus. Répondant
ensuite à ce qui avait été dit sur les discordes, les intrigues et la guerre
civile, Vergniaud reportait l'accusation sur ses adversaires. « On a donc
pensé que les agitateurs exerceraient dans les départements le même empire
qu'une honteuse faiblesse leur a laissé usurper à Paris : c'est une erreur
très-grave. Ces hommes pervers se sont bien répandus sur la surface de la
république ; fidèles à la mission qu'ils avaient reçue, ils ont employé tous
leurs efforts pour exciter des troubles, mais partout ils ont été repoussés
avec mépris ; partout on a donné le plus insigne témoignage de respect pour
la loi, en ménageant leur sang impur. « On
a voulu faire entendre que la majorité de la nation est composée
d'intrigants, d'aristocrates, de feuillants, de modérés et de ces honnêtes
gens dont parlait La Fayette. Cette atroce calomnie contre la majorité de ce
peuple qu'en d'autres circonstances on flagorne avec tant de bassesse n'a pas
suffi, on a eu l'impudeur de diffamer l'espèce humaine, on s'est écrié que la
vertu avait toujours été en minorité sur la terre. Citoyens ! Catilina fut en
minorité dans le sénat, et si cette minorité de conspirateurs eût prévalu,
c'en était fait du sénat de Rome et de la liberté. Cazalès et Maury furent en
minorité ; si cette minorité nobiliaire et sacerdotale eût réussi à étouffer
le zèle de la majorité, c'en était fait de la Révolution et vous ramperiez
encore aux pieds de ce Louis, qui n'a plus de sa grandeur passée que le remords
d'en avoir abusé. Les rois sont en minorité sur la terre. « On
nous accuse ! certes je n'en suis pas étonné ; il est des hommes dont, par
leur essence, chaque souffle est une imposture, comme il est de la nature du
serpent de n'exister que par la distillation du venin. — On nous accuse. Ah !
si nous avions l'insolent orgueil ou l'hypocrite ambition de nos accusateurs,
si, comme eux, nous aimions à nous targuer du peu de bien que nous avons
fait, nous dirions avec quel courage nous avons constamment lutté contre la
tyrannie des rois et contre la tyrannie plus dangereuse encore des brigands
qui, dans le mois de septembre, voulurent fonder leur puissance sur les
débris de la puissance royale. Nous dirions que nous avons concouru, du moins
par notre suffrage, au décret qui, faisant disparaître toute distinction
aristocratique, appelle également tous les membres du corps social à
l'exercice de la souveraineté ; nous dirions surtout que le 10 août nous
n'avons quitté ce fauteuil que pour venir proposer à cette tribune la
suspension de Louis, tandis que tous ces vaillants Brutus, prêts aujourd'hui
à égorger des tyrans désarmés, ensevelissaient leurs frayeurs dans un
souterrain et y attendaient l'issue du combat. « Il y
aura des troubles dans Paris, et c'est vous qui les annoncez ! J'admire la
sagacité d'une pareille prophétie. Ne vous semble-t-il pas en effet assez
facile de prédire l'incendie d'une maison, alors qu'on y porte soi-même la
torche qui doit l'embraser ? Oui, ils veulent la guerre civile, les hommes
qui se font un prétexte du prétendu assassinat des amis de la tyrannie et
qui, en même temps, désignent comme amis de la tyrannie les victimes que leur
haine veut immoler ; ils veulent la guerre civile, les hommes qui appellent
les poignards contre les représentants du peuple ; qui érigent en principe,
que la minorité doit légitimer ses volontés par des insurrections ; que c'est
aux Catilinas à régner dans le sénat ; que la volonté de quelques oppresseurs
insolents doit être substituée à la volonté du peuple, c'est-à-dire une
volonté individuelle à la volonté générale. Ils veulent la guerre civile, les
hommes qui enseignent ces maximes éversives de tout ordre social, à cette
tribune, dans les assemblées populaires, sur les places publiques. Ils
veulent la guerre civile, les hommes qui accusent la raison de feuillantisme,
la justice de pusillanimité, et la sainte humanité de conspiration ; ceux qui
proclament traître tout citoyen qui n'est pas à la hauteur du brigandage ;
ceux enfin qui pervertissent toutes les idées de morale, et par d'hypocrites
flagorneries ne cessent de pousser le peuple aux excès les plus déplorables. « On a
parlé de courage, de grandeur d'âme ; ce serait, dit-on, une faiblesse que de
ne pas faire exécuter votre jugement avant d'avoir pris le vœu du peuple. Il
fallait du courage le 10 août pour attaquer Louis dans sa toute-puissance :
en faut-il tant pour envoyer au supplice Louis vaincu et désarmé ? Un soldat
cimbre entre dans la prison de Marius pour regorger ; effrayé à l'aspect de
sa victime, il se retire sans oser le frapper. Si ce soldat eût siégé dans le
sénat aurait-il hésité à voter la mort du tyran ? Quel courage trouvez-vous à
faire un acte dont un lâche serait capable ? » Après
avoir défendu sa cause et celle de ses amis, Vergniaud en arrivait enfin à
parler de l'accusation. « On dit que si vous envoyez votre jugement à la
ratification du peuple, vous ne traitez pas Louis comme un autre homme, que
vous violez les principes de l'égalité. Mais l'a-t-on regardé comme un autre
homme quand on vous a fait décréter que ce serait vous qui le jugeriez ?
A-t-on respecté les principes de l'égalité, quand on l'a éloigné des
tribunaux où sont jugés tous les citoyens, et qu'on a tenté de vous induire à
le juger sans aucune forme ? — Louis n'est pas un accusé ordinaire : on le
sait bien. On ne cesse de crier que son existence serait le germe d'une
fermentation continuelle ; pourquoi ne pas examiner si sa mort ne causera
point de plus grands désordres ? — J'aime trop la gloire de mon pays pour
proposer à la Convention de se laisser influencer par la considération de ce
que feront ou ne feront pas les puissances étrangères. Cependant à force
d'entendre dire que nous agissons comme pouvoir politique, j'ai pensé qu'il
ne serait contraire ni à votre dignité, ni à votre raison de parler un
instant de politique. » Prévoyant
que l'Angleterre et l'Espagne déclareraient la guerre aussitôt après le
supplice de Louis XVI ; que la France aurait à combattre une coalition de
l'Europe entière, que d'immenses efforts seraient nécessaires pour défendre
l'indépendance nationale, Vergniaud disait : « Vous vaincrez nos ennemis, je
le crois. — Mais si la paix devient difficile, si la guerre, par une
prolongation funeste, conduit vos finances à un épuisement auquel on ne peut
songer sans frémir ; si elle vous force à de nouvelles émissions d'assignats
; si elle augmente la misère publique par des atteintes nouvelles portées à
votre commerce ; si elle fait couler des flots de sang sur le continent et
sur les mers, quels grands services votre politique aura-t-elle rendus à
l'humanité ? Quelle reconnaissance vous devra la patrie pour avoir fait, en
son nom et au mépris de sa souveraineté méconnue, un acte de vengeance devenu
la cause ou le prétexte d'événements si calamiteux ? Je ne parle pas de
défaites et de revers ; j'éloigne de ma pensée tout présage sinistre. Mais
dans le cours nature l des événements, même le plus prospère, elle sera
entraînée dans des efforts qui la consumeront ; sa population s'affaiblira
par la guerre ; il n'y aura pas une seule famille qui n'ait à pleurer son
père ou son fils ; l'agriculture manquera de bras ; les ateliers seront
abandonnés ; vos trésors écoulés appelleront de nouveaux impôts ; le corps
social fatigué des assauts que lui livreront au dehors des ennemis puissants,
des secousses convulsives que lui imprimeront les factions intérieures,
tombera dans une langueur mortelle. Craignez qu'au milieu de ses triomphes,
la France ne ressemble à ces monuments fameux, qui, dans l'Egypte, ont vaincu
le temps ; l'étranger qui passe s'étonne de leur grandeur ; s'il veut y
pénétrer, qu'y trouve-t-il, des cendres inanimées et le silence des tombeaux. « Je
vous ai exposé une partie de mes craintes, j'en ai d'autres encore. » Attribuant
l'usurpation de Cromwell à l'échafaud de Charles Ier, il revenait à cette
prétention de dictature que la Gironde imputait sans cesse à Robespierre et à
Marat, et à l'état d'insurrection permanente où ils voulaient tenir le pays.
« Qui me garantira que, dans une nouvelle tempête, où l'on verra sortir de
leurs repaires les tueurs de septembre, on ne présentera pas, tout couvert de
sang, ce chef qu'on dira nécessaire ? ... A quelles horreurs ne serait pas
livré Paris ? Paris, dont la postérité admirera le courage héroïque contre
les rois, mais dont elle ne concevra jamais l'ignominieux asservissement à
une poignée de brigands, rebut de l'espèce humaine, qui s'agitent dans son
sein et le déchirent. Qui pourrait habiter une cité où régneraient la désolation
et la mort ? ... « Mais
non, ils ne luiront jamais sur nous, ces jours de deuil. Ils sont lâches, les
assassins ; ils sont lâches, nos petits Marius, nourris de la fange où ce
tyran fut réduit à se cacher un jour. Leur lâcheté sauvera la république de
leur rage. » Vergniaud
résuma en quelques mots sa théorie de la souveraineté du peuple, toujours
absolue, et mise réellement en action. « Conformez-vous aux vrais principes :
des considérations puissantes vous le prescrivent. Soyez-y fidèles, et vous
n'encourrez aucun reproche ; et si le peuple veut la mort de Louis XVI, il
l'ordonnera ; si, au contraire, vous violez les principes, quelle effrayante
responsabilité cette déviation ne fera-t-elle pas peser sur vos têtes ! » La
discussion continua ; les discours se succédaient sans exercer aucune
influence sur l'Assemblée, sans exciter aucune émotion ; les uns demandaient
la mort du roi et s'appuyaient, pour tout argument, sur les sanguinaires
invectives dont l'effet était usé ; les orateurs jacobins déclamaient des
professions de foi pour recueillir quelques applaudissements et pour se
donner de l'importance dans leur parti ; les Girondins faisaient montre de
sentiments républicains et soutenaient l'appel au peuple, en prenant bien
garde de mettre en doute les crimes de Louis XVI ; parfois un orateur
indépendant paraissait, à travers des concessions de langage, s'intéresser à
la justice. Un
discours de Brissot mérita et obtint plus d'attention. C'était une œuvre de
polémique travaillée avec soin et sans effet oratoire. Plus encore que ses
amis, il voulut se montrer conséquent à sa conduite passée, à sa haine contre
le roi, à ses discours de l'Assemblée législative, à sa prétention d'être un
homme du 10 août. Il commença donc ainsi : « Que Louis soit coupable de haute
trahison, qu'il ait mérité la mort, c'est un double point sur lequel il ne
peut rester aucun doute dans l'esprit de tout homme qui a scrupuleusement
examiné la conduite du ci-devant roi. » N'ayant
aucun doute sur la compétence, pas plus que sur la culpabilité, Brissot
n'avait plus à examiner que les considérations d'intérêt général. Il se
proposait surtout d'envisager l'appel au peuple dans son rapport avec les
puissances et les nations étrangères. Rien ne
lui paraissait si libre, si imposant, si élevé au-dessus des influences de la
passion et de l'esprit de parti qu'un jugement rendu par un million d'hommes
« nécessairement impassibles et impartiaux. Une nation ne peut être que
juste, que grande ; son jugement, quel qu'il soit, doit écraser tous les
partis. » Brissot
croyait tellement à la puissance morale des assemblées primaires, qu'il lui
attribuait pour effet infaillible la sympathie de tous les peuples de
l'Europe et le renversement des perfides desseins de la coalition des rois.
Les tyrans ne pouvaient vaincre la république qu'en mettant les peuples de
moitié dans leurs complots. La république ne pouvait fonder ses succès que
sur l'admiration des peuples. « Ayons les nations pour nous, et nous aurons
vaincu les rois. » Il
donnait en preuve de cette vue politique l'effet qu'avait produit le 10 août.
La suspension du roi, la convocation d'une Convention, l'harmonie de six
mille assemblées primaires, tels étaient les miracles politiques qui, en un
clin d'œil, avaient prouvé à la raison instinctive de tous les hommes, la
concorde, la moralité, l'instruction, la puissance et l'inébranlable
indépendance de la nation française. L'orateur
était persuadé qu'un roi envoyé en jugement devant le peuple produirait un
effet merveilleux sur les nations étrangères. Il fallait encore démontrer que
les despotes avaient un grand intérêt à la mort de Louis XVI et la
souhaitaient. Sur ce point, Brissot n'avait pas une moindre certitude. Il
était de ces hommes qui ont la prétention de pénétrer tous les secrets des
cabinets étrangers et de deviner les ruses de la diplomatie. Son ignorance
était présomptueuse et affirmative. Il donnait en preuve les armements des
puissances étrangères en faveur de Louis XVI. Elles voulaient irriter la
nation française par leurs menaces et accélérer par là le supplice du roi. Il
développait longuement cet indigne machiavélisme. Une
dernière considération aurait pu agir davantage sur l'Assemblée. En déférant
le jugement au peuple, elle ne laissait plus le prétexte d'imputer la
décision du sort de Louis XVI à une poignée de factieux. Réellement, la
plupart des Girondins auraient voulu ne pas avoir à voter. Aussi Brissot
semblait préférer l'appel au peuple, en ce sens que la sentence serait
prononcée par les assemblées primaires ; il n'aurait point demandé comme
Buzot que le recours au peuple fût un appel de la sentence portée par la
Convention. Dans un
discours de Saint-André, le passage suivant mérite d'être noté : « Si vous
avez à prononcer sur le sort de Louis, c'est parce que vous êtes une
assemblée révolutionnaire ; si vous ne l'étiez pas vous ne seriez rien. » Les
paroles qu'il adressait à l'Assemblée s'appliquaient à plus juste titre à la
plupart des hommes qui la composaient. Ils n'auraient été rien, s'ils
n'avaient pas été révolutionnaires : voilà pourquoi ils l'étaient. La
série des discours se déroulait devant la Convention sans l'émouvoir ; mais
elle ne montrait point d'impatience. Une certaine incertitude régnait dans
les esprits. Les cris de mort proférés sur la Montagne contribuaient à rendre
plus imposante la question de la vie ou de la mort du roi. Saint-Just avait
eu raison de dire, dès les premiers jours du procès : « Le glaive tremble
dans nos mains. » Cette hésitation venait moins du respect pour le caractère
royal et pour la justice que de la responsabilité qu'imposerait une telle
sentence : responsabilité vis-à-vis de l'opinion publique du moment présent
et même de l'opinion publique de l'avenir : responsabilité du résultat
prochain et du résultat définitif : responsabilité vis-à-vis du pays. En
outre, dans cette phase du procès, la rivalité des deux partis, qui
divisaient la Convention, était venue compliquer la situation. Auquel des
deux laisserait-on saisir le pouvoir irrégulier et désordonné qu'ils se
disputaient ? C'était un nouveau motif d'indécision. Cette
considération nuisait à l'appel au peuple. Non-seulement ceux qui voulaient
la mort du roi ne se ralliaient pas à ce projet, craignant qu'il ne fût
épargné par le suffrage populaire, mais d'autres, qui voyaient distinctement
que c'était une manœuvre politique des Girondins, avaient peur de la guerre
civile ou du moins de graves désordres. Gensonné
avait été l'homme important, l'homme politique de son parti à l'Assemblée
législative ; il était l'ami de Dumouriez et moins passionné que ses amis ;
il vint en aide à Vergniaud et à Brissot. Comme eux, il proclama les crimes
de Louis XVI et la justice de sa condamnation ; mais son discours fut surtout
une vive attaque contre Robespierre et les Jacobins... Il entra dans un
détail plus positif de leurs efforts et traça un tableau animé de la
situation. Les factions sont rarement exactes ou véridiques dans leurs
exposés. Mais les paroles qui se prononcent dans une assemblée sont une
partie essentielle de son histoire ; elles témoignent de son esprit et de ses
mœurs ; elles mettent en scène les opinions. « Il
n'est que trop vrai, l'amour de la liberté a aussi son hypocrisie ; son culte
a ses cafards, ses cagots et ses charlatans ; ils caressent les préjugés et
les passions du peuple, qu'ils veulent tromper. Ils se vantent avec
effronterie ; ils parlent sans cesse de leur zèle et de leur
désintéressement. L'un se proclame l'ami du peuple, l'autre le défenseur
incorruptible de ses droits ; un autre offre à tous les passants le baume de
la république universelle. « La
faction, que je dénonce, ne veut pas que le peuple jouisse de sa
souveraineté, parce qu'elle veut l'exercer sous son nom ; elle veut dominer
la Convention par la crainte, et se rendre nécessaire au peuple en usurpant
ses droits. — Quel étrange despotisme nous menace ? quelle espèce de
gouvernement se propose-t-on de donner à la France ? pourquoi cherchent-ils à
influencer les sections de Paris ? Il y a peu de jours que l'une d'elles
s'est proclamée en insurrection permanente. N'ont-ils pas applaudi à cet arrêté
? n'y ont-ils pas adhéré ? n'a-t-on pas déclaré dans une autre, sous la
religion du serment, qu'aucun républicain ne resterait sur le territoire
français si Louis n'était pas envoyé au supplice, et qu'en ce cas il faudrait
créer un défenseur de la république ? « Le
croiriez-vous ? une adresse par eux rédigée est colportée dans toutes les
sections ; on veut qu'elles déclarent que le peuple est l'auteur des
atrocités de septembre. C'est ainsi que pour couvrir les brigandages d'une
poignée de scélérats, ils veulent enlever au peuple de Paris jusqu'au
sentiment de son honneur et jusqu'à la conscience de ses vertus. « L'un
d'eux n'a-t-il pas dit publiquement que si l'appel au peuple était adopté, le
triomphe de ceux qui l'ont proposé serait la mort, et que les fédérés, avant
de se rendre aux frontières, auraient à renouveler partout les horreurs de
septembre ? « Quel
est celui d'entre nous, dont l'oreille n'ait pas été frappée aux abords mêmes
de cette enceinte, de ce cri féroce : « A la guillotine, » prononcé contre
quelques-uns de nos collègues, et toujours mêlé aux acclamations qu'on
prodigue aux chefs de cette faction ? « Ne
forment-ils pas, ici même, une faction dans notre assemblée ? ne la
désignent-ils pas sous le nom de la Montagne ? et il semble qu'ils aient
choisi cette dénomination pour rappeler ce tyran, chef des Assassins, et
servi par leur dévouement fanatique à ses ordres sanguinaires. « On se
demande quels sont leurs moyens ? où sont leurs trésors ? où sont leurs
armées ? Leurs moyens, c'est l'opinion. Ils veulent s'en emparer d'une
manière exclusive ; ils sont aidés par leur propre organisation et même par
plusieurs agents du pouvoir exécutif. Rappelez-vous cette nuée de
commissaires pris dans leur sein ou désignés par eux, et payés par la nation,
qui ont parcouru les départements et les armées. Voyez comment ils ont
encombré les bureaux de la guerre d'une foule d'hommes à cheveux plats, à
brusqueries prétendues républicaines, dont l'impéritie et les dilapidations
coûteront peut-être à la nation le double des frais de la guerre. « N'a-t-on
pas dit que nous étions une Convention révolutionnaire ? — Que veut-on enfin
? il est temps qu'on s'explique. Nous sommes environnés de décombres ; tous
les pouvoirs sont provisoires ; il n'existe plus d'autre autorité que celle
du peuple, d'autres droits que les siens. Que parle-t-on toujours
d'insurrection, de révolutions nouvelles ? contre qui peut-elle être dirigée,
si ce n'est contre la nation elle-même ? que reste-t-il, si ce ne sont pas
ses droits ? » Telle
était la France du 10 août, décrite par un des hommes qui célébraient cette
journée. Gensonné termina en rappelant l'invitation que Robespierre avait
adressée au peuple, le priant de venger les patriotes lorsqu'ils auraient été
égorgés ; il ajoutait : « Tranquillisez-vous, Robespierre, vous ne serez
point égorgé, et je crois même que vous ne ferez égorger personne. La
facilité, la bonhomie avec laquelle vous reproduisez sans cesse cette
doucereuse invocation, me fait craindre que ce ne soit seulement le plus
cuisant de vos regrets. » Neuf
mois étaient à peine écoulés, Robespierre faisait monter sur l'échafaud
Gensonné et ses amis ; neuf autres mois après, Robespierre y était traîné à
son tour. Dartigoyte
lui succéda à la tribune. Parmi ses arguments contre l'appel au peuple, il
disait : « Français, deux cent mille de vos frères égorgés par les ordres de
Louis Capet demandent vengeance. » Pétion,
comme ses amis, demanda l'appel au peuple, mais sans se départir de cette
aversion grossière, de cette brutalité injurieuse qu'il avait toujours
manifestées contre le roi. Par forme oratoire il lui adressait cette
apostrophe : « Louis, je n'examinerai point si tu es coupable : ce n'est plus
un problème à résoudre. Depuis l'ouverture des états généraux jusqu'à celle
de la Convention, ta vie n'est qu'un long outrage à la liberté. Toujours
parjure, toujours conspirateur, ton acceptation simulée des lois de ton pays
n'est qu'un délit ajouté à tes délits. La lâcheté et la perfidie ont sans
cesse accompagné tes actions ; c'est toujours au moment d'une trahison que tu
as affecté les apparences de la bonne foi. Tu as conjuré de mille manières la
guerre civile ; tu as appelé la guerre étrangère. Nos villes, nos campagnes
ont été livrées au pillage ; des milliers de Français ont été massacrés. » Le
promoteur du 20 juin, le complice du 10 août imputait la guerre civile au roi
; le partisan des hommes qui avaient voulu la guerre malgré le roi, lui
imputait cette guerre ; le magistrat, inerte spectateur du 2 septembre, lui
reprochait des massacres. La mort
de Louis XVI n'était donc à ses yeux qu'une question de politique, et en ce
sens il demandait l'appel au peuple. C'était surtout pour qu'il lui fût
permis d'attaquer vivement le parti jacobin, sans passer pour royaliste,
qu'il avait montré tant de violence contre l'accusé. La
discussion durait depuis plusieurs jours, et les Jacobins pouvaient avoir
quelque inquiétude sur les dispositions de la majorité. Évidemment le doute
et l'hésitation avaient fait des progrès dans l'Assemblée. L'effet des
discours de Robespierre s'était affaibli. Les fureurs des Jacobins, le
langage de leurs orateurs avaient irrité plutôt qu'intimidé les esprits. La
Gironde s'était montrée courageuse et éloquente. Barère
fut appelé à parler ; jusqu'alors il n'avait pas pris une couleur décidée.
Son caractère ne semblait pas comporter une conviction sincère et vive. Il
était homme d'un esprit prompt et dégagé, doué de cette facilité à parler
assez commune dans nos provinces méridionales ; plus homme de lettres
qu'avocat, il avait, pendant l'Assemblée constituante dont il était membre,
rédigé un journal qui avait eu peu de succès. Ses opinions avaient été
conformes à la majorité libérale, sans toutefois le rapprocher de
Robespierre, Pétion et Buzot ; il ne s'était nullement fait remarquer à la
tribune, mais assez habituellement il travaillait dans les commissions. Après
l'Assemblée constituante, il avait été juge au tribunal de cassation. Sa
conversation était animée, naturelle, variée ; il pouvait avoir de bonnes
manières et même un certain air aristocratique ; aussi vivait-il dans une
société assez distinguée ; mais il n'en suivait pas moins le cours de la
Révolution. Ses opinions et ses liaisons le rapprochaient toujours du parti
qui marchait au succès. On le vit d'abord aux Feuillants, puis il retourna
aux Jacobins. Après le 10 août, il fut appelé par Danton dans un conseil de
jurisconsultes attaché au ministère de la justice ; il y siégea avec
Robespierre et Collot d'Herbois. Élu membre de la Convention, il semblait
souvent incliner vers les Girondins, ou du moins à parler et voter avec eux,
lorsqu'il s'agissait de maintenir l'ordre public ou d'arrêter les progrès de
la désorganisation. Lorsqu'il
avait été nommé président de la Convention, au moment où commençait le procès
du roi, il avait, autant que la situation pouvait le permettre à un homme de
ce caractère, montré des égards pour l'accusé, et ne s'était pas associé aux
brutalités républicaines. C'était à Barère que M. de Malesherbes s'était
adressé d'abord, lorsqu'il avait sollicité la permission de défendre le roi ;
il était venu faire une visite au président de la Convention, et en avait été
accueilli avec le respect dû à son âge, à ses vertus et à son dévouement. «
Monsieur, avait dit Barère, si je n'étais pas membre de la Convention, ou si,
étant membre de cette Assemblée, je pouvais être défenseur du roi,
j'accepterais de grand cœur une aussi noble fonction. C'est le triomphe de la
défense publique et le plus beau jour pour un avocat du malheur. » Quelques
jours après avoir tenu ce langage, Barère fut choisi par Robespierre pour
résumer la longue discussion où les Girondins avaient pris une si grande
part, et ouvert, en proposant l'appel au peuple, la seule voie qui
paraissait, en ce moment, pouvoir sauver le roi. Barère se chargea de les
réfuter, et de ramener à un vote de condamnation les esprits incertains ou
troublés. Dès
lors commença sa carrière politique ; dès lors il prit le rôle, qui donna à
son nom une famosité historique. Il eut encore quelques fluctuations, tant
que la victoire fut incertaine entre les deux partis ; mais aussitôt que
l'opinion de Robespierre fut devenue dominante, il devint son rédacteur ordinaire.
De même qu'on dicte à un secrétaire les paroles qu'il doit écrire, de même le
pouvoir régnant dicta à Barère ses jugements, ses opinions, ses amitiés. Il
rédigeait ce qu'on voulait, sans hésitation, sans scrupule. C'était un métier
qu'il exerçait, comme l'artisan fabrique pour qui lui commande. Il était
toujours prêt. Personne n'aurait pu avoir tant de facilité, tant de
promptitude. Il donnait volontiers une sorte de variété, de piquant aux
œuvres révolutionnaires ; il avait de l'enthousiasme pour les victoires, de
l'exaltation pour les grandes mesures républicaines, du dégagé sur les
atrocités systématiques, de la raillerie sur le sang versé, des épigrammes
sur les victimes. Sa légèreté, son insouciance plaisaient aux maîtres de la
politique révolutionnaire. C'était pour eux une distraction et un amusement. D'ailleurs,
il était fort utile. Ainsi s'explique ce que disait Saint-Just des relations
de Robespierre avec Barère : « le seul à qui il ait pardonné ; » car, en
effet, avant de se donner entièrement à Robespierre, Barère avait plus d'une
fois traversé ou combattu ses desseins. Du reste, flottant au gré des
événements, menant une vie commode et presque joyeuse, il semblait ne pas se
regarder comme responsable des discours qui lui étaient ordonnés, non plus
que des actes auxquels il s'associait. En lisant ses Mémoires, témoignage
curieux de lui-même et de l'esprit de son temps, écrits sans suite et sans exactitude,
on ne sait pas s'il a voulu nier ses infamies ou s'il les a oubliées. Son
discours contre le roi fut d'une rare dextérité. Il était destiné à réparer
l'effet qu'avaient produit les emportements et les menaces des Jacobins, à
ramener l'attention de l'Assemblée sur la grande décision qu'elle avait à
prendre, à lui ôter le caractère d'une question de parti. Ainsi, le langage
de l'orateur fut conciliant ; nulle injure ne fut adressée aux promoteurs de
l'appel au peuple ; hommage était rendu à leur talent, à leur sincérité, à
leur patriotisme. Barère alla jusqu'à dire que son opinion avait été un
instant presque conforme à la leur, surtout lorsqu'il avait entendu
Robespierre repousser l'appel au peuple demandé par lui-même au retour de
Varennes ; lorsqu'un homme, dont il lui répugnait de prononcer le nom, mais
connu par ses penchants sanguinaires, s'y montrait aussi opposé ; lorsque les
sections de Paris étaient venues séditieusement protester contre le vote de
l'Assemblée, qui prononcerait l'appel au peuple. C'était donc sans céder à
aucune influence qu'il venait combattre cette proposition. Toutes
les questions, qui s'étaient produites dans les discussions successives,
furent traitées méthodiquement dans un langage clair et assez calme, où se
détachaient parfois des phrases jetées avec effet. C'était la manière de
Barère et son seul talent. Malheureusement pour sa mémoire, plusieurs de ces
phrases sont demeurées célèbres. Ainsi,
répondant à Lanjuinais qui avait demandé que la Convention se désistât du
jugement, Barère disait : « Les vaisseaux, qui nous ont portés, sont
brûlés ; on ne rétrograde point en révolution. » Pas
plus que les autres orateurs, il ne discuta point ce qu'on appelait les
crimes de Louis XVI ; il les affirma. La
partialité des juges, manifestée par leurs opinions prononcées avant la
clôture des débats, était ainsi justifiée : « Chacun de nous doit voter à
haute voix, comme mandataire ; donc, l'émission d'un vœu n'altère point
l'impartialité obligatoire pour tout juge. Le tribunal national, formé pour
juger des faits révolutionnaires, ne peut pas être plus récusé que la nation
même. » Oubliant
que les faits imputés à l'accusé n'étaient ni établis ni définis, il voulait
l'application du code pénal en vertu de l'égalité devant la loi. « La faux
inexorable de l'égalité se promène indifféremment sur toutes les têtes. »
Barère ne prévoyait pas encore combien cette maxime allait être mise en
pratique. L'appel
au peuple était longuement controversé : ce ne pouvait être une question de
droit ; elle était hors de la sphère constitutionnelle et légale. Nulle
démonstration n'était possible. Les uns disaient : le peuple a délégué sa
souveraineté à la Convention ; les autres affirmaient que le peuple délègue
des pouvoirs et donne des fonctions, mais ne peut jamais déléguer sa
souveraineté ! Comme on n'était pas dans le réel, chacun avait son libre
arbitre sur la question. C'était un combat entre deux opinions absolues et
absurdes. Si le peuple possède la souveraineté absolue et qu'il la délègue,
c'est le despotisme. S'il est toujours en droit de l'exercer, c'est
l'anarchie. Barère
ne prétendait pas que toute assemblée représentative fût omnipotente, mais il
voulait que la Convention eût la puissance absolue. « Une Convention
nationale est l'image instantanée de la nation ; elle a tous les pouvoirs
pour combattre les ennemis de la liberté et pour les distribuer ensuite selon
un nouveau pacte social. Le trône est brisé ; vous abolissez la royauté ; en
la démolissant, vous trouvez sur ses débris un homme accusé de conspiration :
et vous voudriez déposer sur la nation un soin, pénible sans doute, car
personne n'aime à prononcer sur le sort de son semblable ! » C'était un
singulier argument. Barère faisait honte à l'Assemblé de sa débilité, de ce
manque de courage, qui, à la première tempête, appelait le peuple à son
secours. Puis, pour décider la mort du roi, il donnait un motif que d'autres
avaient développé pour s'y opposer. « De quel droit ferez-vous tomber sous le
glaive des lois la tête des anarchistes et des factieux, celle des émigrés et
des ennemis intérieurs de la liberté, si le chef des factieux reste impuni ? » On ne
pouvait dire plus nettement que les échafauds du règne prochain de la terreur
seraient la conséquence de l'échafaud de Louis XVI. En le tuant, on se
mettait sur la voie de tuer après lui des milliers de condamnés. Le
point capital pour acquérir des votes, était d'inquiéter les esprits, déjà
disposés à la peur, sur le danger des assemblées primaires, sur l'agitation
qui en résulterait, sur les troubles qui en pourraient naître. Barère
présenta la situation du moment comme voisine de l'anarchie. Dès lors la
république ne pouvait pas promettre la liberté. « Il est sensible que le
législateur révolutionnaire et constituant est souvent forcé de s'écarter,
pour l'intérêt public, du principe de la souveraineté du peuple, ou de ne pas
lui laisser une latitude qui pourrait la compromettre. » Il
établissait, et non sans raison, que soumettre au suffrage universel un acte
constitutionnel n'agiterait point le pays. « Le besoin de se rallier autour
d'une constitution, de ramener ainsi l'ordre et le repos, de trouver sûreté
pour les personnes et les propriétés, déterminerait un vote unanime et
facile. Tandis que la ratification du jugement de Louis serait un appel à la
diversité des opinions, à la division des partis, l'unité de la république
pourrait être mise en péril. Qu'adviendrait-il entre des départements qui
voteraient pour ou contre le roi ? » La
dernière question à traiter était l'influence que le jugement pourrait avoir
sur la politique extérieure. « Selon lui, la France ne pouvait, en aucun
cas, compter sur la neutralité de l'Espagne et de l'Angleterre. Leurs
dispositions hostiles se manifestaient chaque jour davantage. Les cours
étrangères portaient moins d'intérêt à Louis, que de haine à la liberté des
peuples. Leur désir étant le rétablissement de la royauté en France, la mort
du roi n'y mettrait pas un obstacle de plus. La nation française restera
toujours maîtresse de ses droits et pourra se royaliser. L'Angleterre
n'est-elle pas redevenue une monarchie après avoir fait périr Stuart ? »
Alors suivait une longue comparaison entre le procès de Charles Ier et le
procès de Louis XVI, bien plus légal, solennel et national, disait Barère. Ce
discours eut, dit-on, une grande influence sur les votes et sur l'issue du
procès. Dans les circonstances importantes et critiques, après une longue et
douteuse discussion, il y a toujours un certain nombre d'hommes, qui, décidés
au fond, attendent qu'on leur indique quelques arguments plausibles qui
puissent motiver leur opinion. Barère leur rendit ce service. L'Assemblée
était lasse de cette interminable série de discours ; elle décida que
dorénavant ils seraient imprimés et distribués. La délibération fut fixée au
14 janvier. Kersaint,
Guadet et J. de Bry firent imprimer leur opinion. La première était une
courageuse défense du ro i. L'intervalle
du 7 au 14 janvier fut un moment de grande agitation ; l'ordre public
semblait gravement menacé ; une seule pensée préoccupait tous les esprits ;
les opinions avaient repris une sorte de liberté ; si la justice, l'humanité
et la raison n'inspiraient à personne le courage d'agir, elles avaient du
moins réveillé le courage de parler. La faction révolutionnaire redoublait en
même temps de colère et d'audace. Les manifestations d'intérêt pour le sort
du roi offensaient leur tyrannique orgueil et irritaient leur intolérance. Deux
pièces de théâtre, qui furent jouées a cette époque, donnèrent au sentiment
public l'occasion de se montrer. Au Vaudeville, on applaudissait avec
transport un passage de « la Chaste Suzanne : » — « Comment pouvez-vous être
à la fois accusateurs et juges ? » — A la Comédie Française, une comédie de
M. Laya attirait la foule, qui saisissait mainte allusion. Deux sections de
Paris demandèrent à la municipalité d'en interdire la représentation. Le
parterre réclama la pièce et ne voulut pas laisser commencer la tragédie de «
Bru tus, » qu'on avait substituée à « l'Ami des Lois. » Santerre fut insulté
; la voix du maire ne fut pas écoutée ; il écrivit sur-le-champ à la
Convention. Elle avait déjà agréé l'hommage que l'auteur lui avait fait de
son ouvrage ; elle déclara par un ordre du jour motivé que l'autorité
municipale n'avait pas le droit de censurer les œuvres dramatiques. Le
parterre était demeuré dans la salle, attendant cette réponse, et « l'Ami des
Lois » fut joué aux grands applaudissements du public. Le
lendemain, la commune maintint son arrêté, en lui donnant cette fois, pour
motif, la nécessité de maintenir l'ordre public ; en même temps elle censura
le maire pour s'être cru autorisé par la décision de la Convention à lever la
suspension qu'avait prononcée l'autorité municipale. Les
conversations dans les cafés et même dans les rues n'avaient plus de
contrainte. On entendait fredonner des chansons royalistes. Target, qui
s'était d'abord refusé à l'honneur de défendre le roi, craignit ensuite le
blâme public dont le menaçait une opinion qu'il n'avait pas prévue. Il fit
imprimer une brochure pour soutenir la cause qu'il n'avait pas voulu plaider. D'autre
part, la faction jacobine s'étonnait de cette liberté d'opinion, qu'elle
avait tenue depuis quatre mois dans le silence et dans l'effroi ; se sachant
la plus forte, elle s'exaspérait de jour en jour, et menaçait de recourir à
ses habitudes sanguinaires. Un passant avait été dénoncé par Santerre, comme
ayant insulté un gendarme de l'escorte du roi, lorsqu'il était amené à la
Convention, le 26 décembre. Cet homme fut arrêté quelques jours après au
faubourg Saint-Antoine ; le commissaire de police qui le conduisait ne put
empêcher qu'il ne fût massacré. Les
sections et les fédérés apportaient chaque jour à la Convention des adresses
menaçantes contre l'appel au peuple et les lenteurs du procès. La tribune des
jacobins retentissait de clameurs injurieuses contre les députés appelants et
voulait que la vengeance nationale s'appesantît sur eux comme sur Louis XVI. Les
séances de la Convention devaient nécessairement participer au désordre. La
Montagne s'était aperçue qu'elle nuisait par sa turbulence au succès de ses
vœux et rendait douteuse la condamnation du roi ; les séances consacrées au
procès avaient pris du calme et de la gravité. Mais dans les autres
discussions, la dignité de l'Assemblée n'était point conservée. Un
député provençal, Gasparin, savait, depuis longtemps, que le peintre Boze
avait servi d'intermédiaire à des communications entre les Girondins et
Thierry de Ville-d'Avray. Une note, signée de Vergniaud, Guadet et Gensonné,
avait été remise ou montrée au roi. Gasparin crut qu'au moment où les
Jacobins faisaient une guerre si vive à la Gironde, il était à propos de
raconter ce qui était à sa connaissance. Il déposa sur le bureau cette
dénonciation. Ducos
demanda que Boze fût mandé ; que le scellé fût mis sur ses papiers. « Je veux
savoir, dit-il, si des amis qui ont depuis quatre ans mon estime et mon
respect ont usurpé ma confiance. » Lanjuinais
proposa dérisoirement que Gasparin fût mis en arrestation pour avoir, pendant
cinq mois, trahi la patrie par son silence. Marat
s'emporta contre l'accueil que recevaient sans cesse les représentants qui
réclamaient les droits du peuple ; il parla de la faction infâme qui
opprimait l'Assemblée et traînait la patrie dans l'abîme. Robespierre
jeune et d'autres députés jacobins impliquèrent Roland dans cette enquête et
demandaient que les députés inculpés ne fussent pas entendus avant la
déposition de Boze. « Envoyez-les
à l'Abbaye, disait Fonfrède, et donnez-leur les juges de septembre. » Roland
et Boze furent appelés. Le ministre expliqua comment les scellés apposés chez
Thierry n'avaient pas encore été levés. Il avait fallu vérifier préalablement
qu'il avait été massacré à la Conciergerie. Roland traita de méchantes
calomnies les inculpations dirigées contre lui. La Montagne s'indigna d'être
ainsi traitée par un ministre et lui adressa beaucoup d'injures. La
déposition du peintre ne pouvait compromettre les Girondins. La note qu'il
leur avait demandée quinze ou vingt jours avant le 10 août pour la remettre à
Thierry, aurait tout au plus prouvé ce que chacun savait, c'est qu'à ce
moment ils ne pensaient pas à la république, ni à l'insurrection ; mais elle
montrait en même temps que les conseils adressés par eux au roi étaient
conformes au patriotisme révolutionnaire, professé alors également par les
Jacobins et par la Gironde. La
réponse des représentants dénoncés fut hautaine et méprisante. Boze était
accompagné d'un employé du comité de sûreté générale où les Jacobins étaient
en majorité. C'était là que le coup avait été monté. « Quoi, disait
Kersaint, le secrétaire d'un comité inquisitorial, qui n'est revêtu d'aucun
caractère public, s'arroge le droit de saisir les papiers d'un citoyen. » Les
murmures devinrent tumultueux. « Monsieur le président, demanda l'orateur,
faites donc taire cette horde de cannibales. » L'ordre
donné à cet employé était signé de Chabot, de Tallien et de deux autres
Montagnards. Ce fut maintenant aux agresseurs à se défendre. Le désordre qui
régnait dans ce comité, l'absence de registres, les délibérations supposées,
les arrestations et les détentions arbitraires, les soustractions de pièces
furent révélées à l'Assemblée. Il y avait eu des mandats d'arrêt revêtus de
la seule signature : « Marat, l'ami du peuple. » Toutefois
l'accusation première était maintenue. On demandait aux signataires de la
note pourquoi ils s'étaient faits médiateurs entre le peuple et le roi ;
comment ils avaient pu songer à une transaction au moment où la déchéance
était en délibération. Vergniaud
déclara avec une éloquente chaleur, qu'il n'y avait pas eu trahison à faire
savoir la vérité au roi, et que les Girondins n'en avaient pas moins proposé
et poursuivi la déchéance. Il lui était facile de démontrer qu'il n'y avait
pas eu trahison : il aurait moins bien établi qu'il y avait eu loyauté ; mais
ce n'était pas de cela qu'il s'agissait. Guadet
envenima cette controverse scandaleuse : « Les hommes qui me persécutent ont
un grand avantage ; ils savent que je ne retracerai pas, à vos yeux,
l'histoire des forfaits trop connus dont ils sont chargés. Ce sont des
circonstances trop dégoûtantes pour qu'on puisse les retracer. » Sergent,
Panis, Marat demandaient à grands cris le rappel à l'ordre. « C'est une horde
d'intrigants. — Ils n'ont jamais voulu que faire des ministres. — On fera
connaître leurs crimes. » Telles étaient les apostrophes qui partaient des
bancs de la Montagne. L'Assemblée
passa à l'ordre du jour et admit Boze aux honneurs de la séance. Les
inquiétudes sur la tranquillité de Paris croissaient de jour en jour. Le
maire fut mandé afin de rendre compte de l'état de la ville et de la force
publique. — Chambon exposa qu'en effet la fermentation était vive ; le procès
de Louis Capet en était la principale cause. « On dit hautement qu'il doit
périr ; cependant un grand nombre de citoyens déclarent qu'ils se soumettront
à la loi, quand elle aura été prononcée. Il n'est pas facile de dire quelle
sera l'issue de cette agitation. » Une
autre cause de désordre, dont la législature avait eu souvent à s'occuper
depuis un an, c'était la circulation de certains billets d'une banque de
secours qui devaient être échangeables à vue contre de la monnaie de cuivre
ou des assignats. Cet établissement n'avait point tardé à manquer à ses
engagements. Son papier était très-répandu parmi les classes pauvres. Plus
d'une fois, il avait fallu venir à son aide sur les fonds du trésor public ;
l'autorité municipale avait obtenu ces secours en menaçant le gouvernement de
troubles et d'émeutes. L'inquiétude
sur les subsistances était aussi une circonstance alarmante ; les ouvriers
sans travail, la ruine du commence donnaient lieu à un mécontentement, qui
pouvait prendre un caractère séditieux. Les gardes nationaux armés de piques
réclamaient avec exigence des fusils. La distribution des secourt promis aux
familles des défenseurs de la patrie ne se faisait point avec régularité ; le
peuple supposait que beaucoup d'émigrés étaient furtivement rentrés à Paris,
s'y cachaient et conspiraient contre la république ; on se plaignait qu'il
n'en fût point fait justice. — La garde nationale comptait en ce moment cent
dix mille hommes. La gendarmerie et le corps des vainqueurs de la Bastille
deux mille cinq cents. Les fédérés étaient en nombre à peu près double. Enfin
la cavalerie de ligne était de deux mille six cents. Dans ce
rapport, le maire insistait beaucoup sur l'esprit de mécontentement qui,
outre les motifs dont il avait rendu compte, préoccupait toute la population.
Elle se trouvait épuisée par de continuels sacrifices ; négligée par la
Convention, n'y comptant aucun défenseur de ses intérêts, elle exigeait
souvent des précautions de police, dont elle murmurait quand elles étaient
prises. « Les riches, dit-on, restent insouciants et inertes, ne songeant
qu'à leur propre conservation, s'éloignant des fonctions civiles ou
militaires et laissant retomber le service de la patrie sur les classes
laborieuses et pauvres. Les prêtres sont soupçonnés de travailler sourdement
contre la Révolution. En même temps les ecclésiastiques qui montrent un
ardent patriotisme, qui profèrent publiquement des serments contraires à leur
conscience, qui recherchent des places lucratives, inspirent le mépris et une
méfiance plus grande que les prêtres réfractaires et non sermentés. » Cet
exposé était triste et pouvait paraître sévère pour le peuple de Paris.
Chabot prit la défense de cette ville, qui avait fait la Révolution et qui,
malgré tant de sacrifices qu'elle supportait pour cette cause, lui était
restée fidèle. Il s'indigna contre les hommes qui suscitaient dans les
départements une opinion hostile à la capitale, et dénonça une proclamation
des administrateurs de la Haute-Loire qui engageait les citoyens à se porter
en armes sur Paris. On fit lecture de cette pièce : elle était en effet
écrite en termes très-violents. Rabaud
Saint-Étienne, sans l'excuser, fit remarquer que les sections de Paris
s'exprimaient avec plus d'insolence et de menace ; il demanda l'ordre du
jour. Alors s'éleva une bruyante discussion. D'injurieuses apostrophes
étaient renvoyées d'un côté à l'autre. On s'imputait réciproquement la
provocation à l'anarchie ou à la guerre civile. Le président proposait de
mettre l'ordre du jour aux voix. La Montagne réclamait à grands cris l'appel
nominal, et la discussion recommença. Les invectives prirent une forme plus
régulière. Choudieu accusa les fédéralistes et reprocha aux Girondins de
protéger une violation flagrante du principe d'unité et d'indivisibilité. Guadet
répliqua par des citations empruntées aux adresses des sections de Paris :
car, en fait de désordre, les précédents ne manquaient pas. « Vous avez donc
oublié qu'un substitut du procureur de la commune est venu vous dire que la
France n'avait fait que changer de tyrans ; qu'il fallait assembler les
sections de Paris et leur dénoncer l'usurpation de la souveraineté ? — Vous
avez donc oublié qu'une section a déclaré que si Louis XVI ne montait pas sur
l'échafaud, il faudrait nommer un défenseur de la république ? — Ah ! les
fédérés des départements, les braves citoyens ne le souffriront pas. Ils
étoufferont la faction qui veut élever un défenseur. — Oui ! oui ! criait la
droite. —Vous avez donc oublié que, en ce moment même, la section des
Gravilliers élit, malgré vos ordres, les officiers municipaux à haute voix ?
et certes ceux qui veulent ce mode d'élection ont bien calculé que, pour
obtenir l'élection de leurs candidats, il fallait dicter leurs volontés avec
des bourreaux, leurs ordres avec des assassins. - Si la Convention se
décidait à casser l'arrêté de la Haute-Loire, je demanderais qu'elle cassât
tant d'arrêtés liberticides, désorganisateurs, insensés ; je demanderais que
vous prissiez des mesures pour que vos décrets soient obéis dans la ville où
vous siégez ; je demanderais enfin que, pour commencer à établir le règne de
la justice, on poursuivît ces hommes qui, en quatre jours de notre
Révolution, ont fait reculer d'un siècle le règne de la liberté en Europe. »
L'ordre du jour fut adopté. Le lendemain, une scène plus tumultueuse encore
retentit dans la Convention. Un
député de Versailles, Richaud, ce maire qui avait fait de courageux efforts
pour empêcher le massacre des prisonniers d'Orléans, proposa d'interdire la
permanence des conseils généraux des communes et des assemblées de section ;
il ne prononçait pas le nom de Paris ; mais c'était de Paris qu'il
s'agissait. Après quelques discours d'opinions diverses, Marat s'avança vers
la tribune, aux applaudissements des spectateurs. Il commença, d'un ton
modéré, une attaque contre les Girondins et contre les mesures coercitives
proposées pour faire respecter l'Assemblée. « Le moyen de vous faire
respecter, dit-il, c'est d'être respectables. » Puis il recommença ses
dénonciations habituelles contre Roland, et demanda que la permanence
continuât tant que la patrie serait en danger. «
Pendant toute la vie de Marat, » dit Manuel. L'ajournement
fut mis aux voix et rejeté. La fureur de la Montagne éclata en vociférations.
« C'est la guerre civile ! » criaient-ils. Marat, au pied de la tribune,
faisait entendre des jurements comme un crocheteur ivre dans une tabagie.
Tallien, Legendre, David, Billaud-Varennes répétaient avec emportement : « L'appel
nominal ou la guerre civile ! » Le côté
droit se leva à son tour ; les uns voulaient que la séance fût suspendue ;
les autres disaient que ce serait reculer devant une minorité en révolte. A ce
moment, les ministres de l'intérieur et de la marine entrèrent dans la salle
; ils avaient été mandés pour rendre compte de leur administration. Les
Jacobins demandèrent que Roland fût entendu sur la question de permanence.
Salles réclama la question préalable, et, parlant des dangers de la
permanence des sections, il disait : « Croyez que dans les moments
d'agitation, où les soupçons sont tenus par le peuple pour la vérité, la
permanence ramènerait de nouveaux massacres, et qu'on verrait se réaliser les
propositions du folliculaire qui a demandé deux cent quarante mille têtes. » Robespierre
demandait la parole ; le président voulait mettre aux voix la proposition
d'entendre le ministre. « La
liberté des opinions n'existe-t-elle que pour les calomniateurs et les
ministres factieux ? » s'écria Robespierre. La
droite se leva demandant le rappel à l'ordre et la censure ; la gauche
réclamait la parole pour Robespierre. Le bruit redoublait ; les deux partis
continuaient à s'injurier ; Marat ne cessait point de s'agiter
convulsivement, en criant de grossiers jurements. La sonnette se brisa dans
la main du président. Le calme ne se rétablit que par lassitude. « Il
est temps, dit alors le président, c'était Barère, que la république apprenne
s'il y a une Convention nationale, car je ne vois ici qu'un rassemblement
anarchique. Je rappelle au respect les tribunes publiques, et Robespierre à
l'ordre avec censure. — Je
demande la parole contre le président et contre le ministre de l'intérieur, »
répondit Robespierre. Après
quelques moments d'un nouveau tumulte, Robespierre parla sur le rappel à
l'ordre. Il commença par se plaindre de Barère, « qui mettait plus d'art à
montrer de l'impartialité qu'à la pratiquer. » Puis il en vint à l'attaque
contre Roland. Depuis quelque temps c'était l'ordre du jour habituel de la
société des Jacobins. Il s'étonna de la fureur qu'une partie de l'Assemblée
manifestait contre un représentant du peuple quand il accusait un ministre maître
de tout le pouvoir exécutif, disposant de tous les trésors de la république.
« Je ne connais d'autre majorité que celle qui se forme dans l'Assemblée, et
non dans les dîners ministériels. — Et les dîners de Mousseaux, chez Égalité,
vous n'en parlez pas, » lui cria-t-on. « Le rapport de ce ministre m'est
suspect, à moi. Le vertueux Roland vient ici avec un rapport, tel qu'il en
fait souvent, contre le peuple de Paris, contre la révolution dernière.
Lorsque tous les pouvoirs sont suspendus, il est des intervalles où toutes
les passions s'agitent, où tous les intérêts s'éveillent pour anéantir la
république naissante. Alors il est infiniment intéressant qu'il ne s'élève ni
un seul homme, ni une seule collection d'hommes qui réunissent tous les
pouvoirs et qui les tiennent entre les mains, ne s'occupant pas à autre chose
qu'à accabler ceux qui ne se rangent pas sous leur bannière. — Quand on a
tout fait pour éterniser le jugement du tyran, quand on semble se ménager
d'interminables délais, on peut être soupçonné de vouloir troubler la
tranquillité publique ; les sections seules peuvent la maintenir. Les
sections, c'est le peuple, qui ne peut appartenir à aucune faction, quelque
puissante qu'elle soit. « Or,
moi, je crains qu'on ne veuille dissoudre les sections, afin que le dépôt
fatal et précieux qui est au Temple soit exposé aux suggestions perfides de
ceux qui cherchent à faire croire que le peuple de Paris voudrait, au défaut
de la justice nationale, punir le tyran. — Les sections ont fait la
Révolution ; elles l'ont soutenue contre les aristocrates et les
perturbateurs ; elles ont maintenu la tranquillité. — Il y a des hommes qui
veulent continuer les manœuvres de La Fayette qui ont, comme lui, le masque
de vertu avec lequel il amusait les ignorants et les crédules ; ils
ressemblent aux démagogues hypocrites qui ont jusqu'ici assassiné la liberté
avec la liberté même. » Le
rapport des ministres ne fut pas entendu. La Convention avait voulu qu'il fût
fait au nom de tout le conseil exécutif et signé de tous les ministres ;
cette formalité n'avait pas été remplie. Avant
la reprise du procès, nulle séance ne présenta un spectacle aussi scandaleux,
mais toutes se ressentaient de l'agitation des esprits et surtout de
l'animosité ardente des deux partis. La grande délibération, dont l'Assemblée
allait s'occuper, semblait seulement un épisode de cette guerre civile : car
ce n'était plus une lutte parlementaire. On pouvait prévoir que tôt ou tard
elle serait terminée par voies de fait, par actes de violences. Les adresses
des départements, les pétitions qui arrivaient de toutes parts étaient
l'occasion journalière de débats plus ou moins animés. Les unes réclamaient
le prompt jugement du tyran et ordonnaient son supplice ; les autres
promettaient adhésion ou secours aux représentants modérés contre les
anarchistes et les insurrections parisiennes. Déjà quelques administrations
locales avaient formé des bataillons pour la garde de la Convention proposée
par les Girondins. Ainsi avait été devancé un acte législatif non délibéré
encore, et dont la dangereuse discussion était différée. C'était assurément
un excès de pouvoir, un symptôme d'anarchie. Couthon dénonça un arrêté du
département du Cantal. La formation des compagnies avait été réglée ; il
était pourvu à l'équipement ; la solde était allouée ; le jour même du départ
était fixé. Buzot
entreprit de défendre cet acte irrégulier : il avait à alléguer entre autres
un grand exemple. Tout s'était passé de la même manière pour envoyer à Paris
les Marseillais qui avaient fait le 10 août. Il argumenta surtout de la
situation révolutionnaire qui abolissait tout ordre, toute légalité. «
Comment les citoyens des départements ne seraient-ils pas alarmés sur l'état
de Paris, sur le désordre qui y règne et qui menace la France entière ?
Comment se fait-il qu'une poignée d'hommes turbulents domine cette ville ?
Pourquoi cette insouciance des citoyens qui désertent les sections ; de telle
sorte qu'on a pu voir une section, dont l'assemblée générale peut être de
trois mille, délibérer, au nombre de vingt-cinq, une adresse à la Convention
? Comment cela se fait-il ? C'est que ces hommes ont chassé les bons citoyens
; c'est qu'il n'y a pas un seul homme possédant quelque chose qui ne craigne
d'être insulté, d'être frappé s'il ose élever la voix contre les dominateurs
de sa section. Si c'est par ce petit nombre d'hommes que la Convention
nationale est obsédée ; si c'est d'eux que viennent tant d'extravagantes
pétitions et tant de démarches des autorités qui ont la faiblesse de leur
céder ; s'il est vrai que des membres de la Convention ont été insultés par
ces mêmes hommes jusqu'aux portes de ce sanctuaire ; si des provocations au
meurtre frappent chaque jour nos oreilles... — Oui ! oui, c'est vrai, »
crièrent plus de deux cents voix. « Allons, achevez votre diatribe, »
répliquaient quelques Montagnards. « — Quand trente ou quarante hommes,
continuait Buzot, flétris, ruinés, qui ont besoin de troubles pour vivre, qui
se rassasient de crimes, composent ou dirigent les assemblées permanentes des
sections ; quand ces assemblées suffisent pour remuer tout Paris ; quand nous
sommes environnés sans cesse de ces coquins, les départements peuvent-ils
croire que nous sommes libres ? » Buzot
parla encore longtemps, ajoutant de nouveaux faits, traçant un tableau
détaillé de cette anarchie parisienne et de la domination des brigands qui y
régnaient. C'était en cela uniquement que consistait la puissance du parti
jacobin. La
proposition de Couthon fut écartée par l'ordre du jour. Dans l'enceinte de la
Convention, les Girondins avaient repris l'avantage ; la majorité était avec
eux ; ils gagnaient toutes les questions : ils avaient obtenu le
renouvellement du comité de sûreté générale, et maintenant ils y étaient les
maîtres. Vergniaud venait d'être élu à la présidence : triste honneur en un
tel moment ! Il
occupait donc le- fauteuil à la séance du 14 janvier où allait s'ouvrir la
dernière période du procès de Louis XVI. Avant l'ouverture de la discussion,
commença une scène presque aussi tumultueuse que celles des jours précédents
; elle était un nouveau témoignage de la disposition convulsive où se
trouvaient l'Assemblée, l'opinion publique, les deux factions ennemies, la
commune de Paris et la société des Jacobins. L'autorité
municipale, sous prétexte d'assurer la tranquillité publique, avait ordonné
que les théâtres seraient fermés. Buzot dénonça cette mesure comme beaucoup
plus propre à augmenter l'agitation qu'à la calmer. Il y voyait encore une
nouvelle usurpation de la municipalité. En de telles circonstances, c'était
nécessairement la Convention qui devait s'occuper de la police de Paris. Les
Jacobins soutinrent vivement la commune. Kersaint
s'étonna que l'autorité municipale fît fermer les théâtres dans l'intérêt du
bon ordre, et laissât chaque jour s'assembler une société qui ne s'occupait
qu'à troubler la paix publique. Les clameurs l'interrompirent. « Comment la
majorité, dit-il, aurait-elle la pusillanimité de se laisser imposer par une
poignée de factieux ? Oui, dans cette salle, où l'on discutait autrefois les
grands intérêts de la société, on conspire maintenant contre elle. Le
président de cette société n'a-t-il pas poussé l'oubli de lui-même jusqu'à
proférer : « Je suis en insurrection, j'assassine le premier Rolandiste,
Feuillant, Brissotin qui votera l'appel au peuple. Si la Convention laisse
les spectacles fermés, je demande que tout lieu de rassemblement le soit
aussi, afin que les assassins de septembre n'aillent pas aiguiser leurs
poignards sur le bureau du président des Jacobins. » La
Convention avait déjà chargé, non pas la municipalité, mais le conseil
exécutif de prendre toutes les mesures de sûreté générale pendant le procès
de Louis XVI. Un
autre incident, plus directement relatif à la procédure, vint encore retarder
l'ouverture de la discussion. M. Bertrand de Molleville, ancien ministre de
la marine, avait envoyé de Londres, au ministre de la justice, diverses
pièces ou déclarations destinées à compléter ou à rectifier les documents
produits à l'appui de l'accusation, et lavait, chargé de les remettre aux
défenseurs du roi. Garat n'en avait rien fait ; M. de Malesherbes était venu
réclamer ces pièces ; le ministre avait répondu qu'elles avaient été-remises
à la commission des vingt et un. Cette commission n'avait pas voulu non plus
les délivrer aux défenseurs ; quelques imprimés leur furent remis, mais non
pas les pièces. M.
Bertrand se plaignait de ces procédés et s'étonnait que, dans les diverses
saisies, il se fut rencontré seulement des documents à la charge de l'accusé,
tandis qu'on avait dû trouver aussi des notes ou autres pièces
justificatives. Il regrettait que la lettre des trois députés, remise à Boze,
n'eût été produite ni par Roland, ni par la commission qui devaient la
connaître. Il remarquait encore qu'on employait comme preuve contre le roi
une sorte de traité négocié par les princes émigrés avec l'empereur d'Allemagne,
sans faire mention de la constante opposition du roi à ce projet, dont on
avait certainement trouvé la trace. Garat répondit qu'il n'avait pas cru
qu'un ministre de la république pût avoir une correspondance avec un émigré,
et qu'en remettant les pièces à la commission, il avait fait son devoir. Valazé
déclara que la commission avait été accablée d'une foule de documents et de
papiers de ce genre. Quelques-uns avaient été mentionnés devant la Convention
; comme elle avait passé à l'ordre du jour, la commission ne s'était plus
occupée de ces pièces. Le paquet de M. Bertrand n'avait peut-être pas été
décacheté. Un tel
dédain de la vérité et de la justice était conforme à tout ce qui s'était
passé dans cette procédure. Des témoins avaient demandé à être entendus ; des
déclarations avaient démenti plusieurs faits allégués par l'accusation ; des
pièces avaient été reconnues pour fausses ou apocryphes. Les juges
d'instruction, car c'était l'office de la commission, n'y avaient pas
seulement regardé. L'Assemblée approuva cette façon de procéder, en passant à
l'ordre du jour. Cet
ordre du jour était le règlement des formes que la Convention allait suivre
pour le jugement. Il fallait déterminer quelles questions seraient posées, et
dans quel ordre on les poserait. Rien n'était préparé pour cette délibération
décisive ; nul accord préalable n'avait établi un concert entre les membres
qui composaient les diverses fractions de l'Assemblée ; les opinions étaient
dispersées, les convictions du plus grand nombre étaient flottantes. Un
très-petit nombre de députés songeaient à sauver le roi, comme légalement
innocent. Beaucoup y songeaient par politique, par humanité ou même par
équité. Les Girondins n'étaient unanimes sur aucune question. Les Jacobins
voulaient tout ce qui pourrait rendre la condamnation certaine. Un des
plus sincères et des plus constants républicains qui aient paru dans nos
révolutions, M. Daunou, proposa une série de questions évidemment destinées à
écarter la fatale issue du procès. Selon lui, l'Assemblée devait d'abord
décider si elle prononcerait un jugement, ou si elle prendrait une mesure de
sûreté générale. Dans ce dernier cas, elle aurait à voter la déportation, la
réclusion ou la mort ; puis, elle déterminerait si la sanction du peuple
était nécessaire. — Si la Convention voulait procéder par jugement, elle
aurait d'abord à décider à quelle juridiction la cause serait déférée : aux
tribunaux ordinaires, à une haute cour ou à la Convention elle-même. — Si la
Convention doit juger, chargera-t-elle son comité de législation de faire un
rapport sur la défense de Louis ? Votera-t-elle par appel nominal ou au
scrutin secret ? La majorité des voix suffira-t-elle, ou les deux tiers des
voix sont-ils nécessaires ? Si la question de culpabilité est résolue
affirmativement, l'application de la peine sera-t-elle déférée aux assemblées
primaires ? L'exécution sera-t-elle immédiate, ou posera-t-on la question
d'ajournement ? Cambacérès
présenta une autre série de questions, moins nombreuses, mais conçues dans le
même esprit. Il demandait que la Convention déterminât si elle prononcerait
un jugement, ou décréterait une mesure de sûreté générale. Il insistait sur
l'appel au peuple. Couthon
et les Jacobins n'admettaient point de scrupuleuses complications. « Louis
est-il coupable ? — Quelle peine subira-t-il ? » Il ne leur fallait point
d'autres questions. Carra pensait même qu'on devait se borner à une seule : « Louis
a-t-il mérité la mort, oui ou non ? » La
discussion était confuse, comme il arrive lorsqu'une assemblée ne délibère
pas sur un texte, et que des rédactions diverses lui sont présentées à
l'improviste. Lanjuinais
proposa la plus simple, et celle qui vraisemblablement aurait eu la plus
salutaire influence sur le sort de l'accusé : « Quel sera le sort de Louis ?
— Si le décret prononce la mort, sera-t-il soumis à la sanction du peuple ? » Pour
les Girondins, la question principale, celle qui leur importait, c'était
l'appel au peuple. Ils supposèrent à tort qu'elle aurait plus de chances de
succès, si elle était votée la première. Guadet le proposa ainsi ; puis
Fonfrède demanda qu'elle fût placée après la question de culpabilité et avant
le vote sur l'application de la peine. Ce fut la pire combinaison. Il n'y en
avait aucune qui pût faire que le jugement fût prononcé librement, sans
passion et sans peur. Le
premier des appels nominaux commença le 15 janvier, dans la matinée. La
question était posée ainsi : « Louis Capet, ci-devant roi des Français, est-il
coupable de conspiration et d'attentat contre la sûreté générale de l'État ?
» Pas un
seul représentant ne dit : non. — Onze se récusèrent et ne votèrent point.
Six cent quatre-vingt-treize répondirent affirmativement. Quelques-uns
ajoutèrent des explications ou des réserves. « Oui, sans être juge, » dit
Lanjuinais. Plusieurs adoptèrent cette formule de vote. D'autres annoncèrent
qu'ils voulaient l'appel au peuple. Vingt-six étaient 'absents. Il fut
immédiatement procédé à l'appel nominal sur la seconde question ; elle était
en ces termes : « Le jugement, qui sera rendu sur Louis, sera-t-il soumis à
la ratification du peuple réuni en assemblées primaires, oui ou non ? » Un
petit nombre de représentants motivèrent leur vote. Déjà on pouvait
apercevoir combien les suffrages étaient livrés au sens individuel, à
l'impression du moment, à l'action des circonstances, au plus ou moins de
peur. L'esprit de parti, les calculs d'une politique prévoyante, la direction
habituelle des opinions exerçaient, en cette circonstance, peu d'empire sur
les hommes modérés. Ceux qui ne l'étaient point, n'avaient guère
d'hésitation. Leurs passions, leur conduite précédente n'admettaient point
les délibérations intérieures de la conscience ; beaucoup d'entre eux se
complaisaient à proclamer que leur opinion n'avait jamais été incertaine. Le
manque d'accord entre les Girondins se manifesta dans leurs votes. Plusieurs
d'entre eux, et même des principaux, votèrent contre l'appel au peuple :
entre autres, Ducos, Fonfrède, Isnard, Condorcet. Pétion avait soutenu trop
explicitement cette opinion pour la désavouer, mais il exprima le désir de
voir une majorité nombreuse se prononcer en sens opposé, afin d'assurer une
autorité plus complète au décret de la Convention. Déjà au
premier appel nominal, lorsqu'on avait entendu le duc d'Orléans, qui était
alors Philippe-Égalité, répondre : « oui, » un murmure sourd avait parcouru
la salle ; une sorte de frémissement avait ému l'Assemblée. Manuel,
qui depuis quelques jours paraissait s'être dévoué avec plus de courage que
nul autre à sauver le roi, motiva ainsi son vote : « Je reconnais ici des
législateurs ; je n'y ai jamais vu de juges : car des juges sont froids comme
la loi ; des juges ne murmurent pas ; des juges ne s'injurient point. Jamais
la Convention n'a ressemblé à un tribunal. Si elle l'eût été, certes, elle
n'aurait pas vu le plus proche parent du coupable, n'avoir pas, sinon la
conscience, du moins la pudeur de se récuser. » Le président rappela
l'orateur à l'ordre, pour s'être permis une telle personnalité. — Manuel
acheva en disant : « C'est autant pour honorer que pour sauver le peuple, que
je demande sa sanction. » Camille
Desmoulins fut censuré pour avoir, par de grossières paroles, manifesté
comment les Jacobins entendaient la liberté des opinions ; il avait dit : «
Le roi de Pologne a été acheté par la Russie, il n'est donc pas étonnant que
beaucoup d'entre nous, qui ne sont pas encore rois, soient vendus. » Sept
cent dix-sept membres de la Convention étaient présents ; dix refusèrent
d'opiner ; quatre cent vingt-quatre votèrent contre l'appel au peuple ; deux
cent quatre-vingt-trois pour. La
Convention ne passa point immédiatement au grand acte, dont la gravité
solennelle pesait sur toutes les âmes. Une sorte d'anxiété préoccupait la
population de Paris ; les autorités municipales, le conseil exécutif
paraissaient craindre quelque terrible désordre. Des préparatifs se faisaient
parmi les hommes que le sang déjà répandu par eux avait rendu redoutables ;
on pouvait croire qu'ils se disposaient à renouveler le carnage de septembre
; des précautions étaient prises pour préserver l'ordre public. Etaient-elles
sincères ? Étaient-elles suffisantes ? La Convention pouvait s'en inquiéter.
Avant de commencer la formidable délibération, elle voulut s'assurer de ce
qui avait été fait pour sa sûreté et pour maintenir la tranquillité de la
ville Les ministres furent mandés. Avant
leur arrivée, ils avaient adressé à l'Assemblée un arrêté, qu'ils venaient de
prendre à la suite de quelques désordres qui, dans la soirée précédente,
avaient troublé le spectacle au Théâtre-Français. La comédie de « l'Ami des
Lois » en avait encore été l'occasion ; interdite par la commune, redemandée
par le public, autorisée par une délibération de l'Assemblée, défendue de
nouveau par l'autorité municipale, la pièce avait disparu de l'affiche. Un
nombre considérable de jeunes gens et d'habitués des théâtres se portèrent,
le 15 janvier au soir, à la Comédie-Française, refusèrent de laisser jouer la
pièce annoncée sur l'affiche, et réclamèrent à grands cris « l'Ami des Lois.
» Les agents de la police furent insultés. Santerre avait, par précaution, entouré
la salle de détachements de la garde nationale ; lui-même entra dans la salle
et voulut parler au parterre en tumulte ; il ne fut pas écouté. Au milieu des
huées, on lui criait : « Gueux de septembre. - Ce n'est pas le peuple,
disait-il, ce sont les aristocrates. » Les spectateurs continuaient à
demander « l'Ami des Lois. » Comme les acteurs de la pièce ne se trouvaient
pas au théâtre, on voulait qu'elle fût lue. Santerre fit entrer la garde et
la salle fut évacuée. Pour que cette dernière interdiction de « l'Ami des
Lois » fût complétement régulière, l'administration départementale et le
conseil exécutif avaient confirmé l'arrêté de la commune. Pétion,
avec quelque vivacité, réclama l'entière liberté des théâtres : non-seulement
pas de censure, mais aucune mesure préventive ; nulle autorité de police ; la
punition des délits, lorsqu'il en serait commis. Telle était la doctrine de
l'ancien maire de Paris. La
querelle s'engagea entre les Girondins et la Montagne. La proposition de
Pétion fut adoptée. Alors
on entendit la voix retentissante de Danton : cc Je l'avouerai, je croyais
que nous devions nous occuper d'autres objets, et non pas de comédie. - Il
s'agit de la liberté, cria un interrupteur. — Oui, il s'agit de la liberté ;
il s'agit de la tragédie que vous devez donner aux nations ; il s'agit de
faire tomber, sous la hache des lois, la tête d'un tyran — (on murmura) — et non de misérables
comédies. » Il demanda que la municipalité fût déchargée de toute
responsabilité, puisqu'on autorisait ce qu'elle regardait comme dangereux. Sa
proposition fut repoussée par la question préalable. Il y
avait six semaines qu'on n'avait pas entendu parler de Danton. Depuis
quelques paroles prononcées dans la séance du 6 novembre pour hâter le cours
de la procédure, il n'avait pris aucune part aux discussions ; nulle opinion
de lui n'avait été entendue à la tribune ou imprimée. Le 1er décembre, il s'était
fait envoyer en mission avec Lacroix son ami et son confident, à l'armée de
Dumouriez. Dès
lors, il n'exerçait plus sur la faction révolutionnaire cette domination
acquise par le 10 août et le 2 septembre. Les circonstances n'étaient plus
les mêmes ; tant qu'il s'était agi de pousser les hommes des insurrections
dans le sens de leurs passions et de leurs espérances, il avait pu agir en
chef et avec une autorité de commandement. Après l'ouverture de la Convention
et la proclamation de la république, ce qui eût été nécessaire, et Danton le
savait bien, c'était l'ordre, la paix publique, l'esprit de gouvernement, le
règne des lois ou du moins un pouvoir raisonnable. Telle était sa pensée, et
il la laissait voir. Mais
pour marcher dans cette voie, il eût fallu se réconcilier avec les Girondins,
ce qui était à peu près impossible. Il eût fallu aussi renier le passé,
abandonner ses amis, les laisser responsables du 2 septembre, et Danton ne
pouvait à un tel point se manquer à lui-même ; l'orgueil et la générosité de
son caractère ne se prêtaient point à cet abaissement. D'ailleurs, il
comprenait que si la réaction commençait contre les derniers termes de la
série révolutionnaire, elle ne s'arrêterait pas et remonterait plus haut. Dans
les deux premiers mois de la Convention, il inclina tantôt du côté de la
raison et de l'ordre, tantôt du côté de son ancienne popularité. Il allait
peu aux Jacobins ; Robespierre y était plus puissant que lui et savait mieux
flatter les opinions qui y régnaient. On remarquait sa tiédeur, et s'il se
fût manifesté davantage on aurait craint sa domination. Une telle situation
lui déplaisait. Peut-être aussi voyait-il quelque avantage à ne point mener
le procès du roi ; dans les illusions de son amour-propre et de son ambition,
il s'était flatté d'être maître du sort de Louis XVI et de saisir quelque
grande chance. Il avisa, pour se dérober aux embarras et aux ennuis de son
impuissance, qu'une mission en Belgique devait être importante. Il avait sans
cesse besoin d'argent : c'était le meilleur moyen de s'en procurer ; Lacroix
était aussi accoutumé et expert dans ce genre d'affaires. En outre, Dumouriez
et lui se connaissaient et savaient très-bien s'entendre ; des projets
pouvaient être conçus en commun. M.
Bertrand de Molleville lui avait écrit que s'il ne se conduisait pas en cette
grande circonstance comme devait le faire un homme qui avait reçu tant
d'argent du roi, les preuves des différentes sommes qu'il avait reçues
seraient publiées. Danton avait trop de cynisme et d'impudence pour être
effrayé de cette menace ; c'était au contraire un moyen de l'irriter. Le
voyage en Belgique contribua à diminuer Danton sur le théâtre politique de
Paris, et ne lui donna aucune importance à l'armée. Il retrouva les mêmes
difficultés. Une foule de révolutionnaires étaient accourus avec des emplois
d'administration militaire pour chercher fortune en pays conquis, ou pour y
faire de la propagande républicaine. Il fallait, là comme à Paris, opter
entre l'ordre et le désordre, entre le bon sens et la déraison. Danton se
laissa aller à ses penchants et à ses habitudes ; il mena une vie déréglée,
plus occupé de plaisir que d'affaires ; il hanta beaucoup les Jacobins
français ou belges ; il travailla à la réunion du pays conquis à la France,
ce qui dérangeait toutes les visées de Dumouriez. Le général voyait combien
l'esprit des populations était attaché à l'indépendance ; combien une bonne
et régulière administration s'établirait plus facilement si elle n'était
point française ; combien enfin, si la guerre devait se terminer par une paix
possible, les négociations présenteraient plus de facilité, lorsque la France
n'aurait pas disposé d'avance de sa conquête. Danton
et Dumouriez n'avaient donc rien à conclure ni à concerter ensemble. Sans
doute il fut question entre eux d'un ou de plusieurs projets de restauration
; mais ils ne pouvaient être fondés que sur de nouvelles victoires. Le
désordre toujours croissant dans le gouvernement des choses militaires qui
flottait sans direction et sans prévoyance entre les comités de la Convention
et les bureaux d'un ministre incapable, ne laissait guère concevoir
l'espérance d'une heureuse campagne. Dumouriez était venu à Paris, dès le
commencement de janvier, pour présenter ses projets et pour obtenir que
l'exécution en fût préparée. Il avait pensé aussi que quelque chose pourrait
être tenté en faveur du roi. Il ne fut écouté de personne, pas plus sur un
chapitre que sur l'autre. Danton revint deux semaines après lui ; mais il ne
pouvait plus lui être utile, comme à l'époque de Valmy. Après
la discussion sur « l'Ami des Lois, » la Convention continua à s'occuper de
la situation de Paris. Deux, lettres, l'une du ministre de la guerre, l'autre
de Roland, augmentèrent les inquiétudes. Un grand parc d'artillerie avait été
réuni à Saint-Denis ; les sections de Paris s'en étaient alarmées. Des
députations avaient représenté au ministre de la guerre que ces canons
pouvaient être tournés contre la ville. Selon son usage, Pache avait
complaisamment écouté ces réclamations populaires, qui n'émanaient pas même
de la municipalité. Il avait offert de faire venir à Paris
l'approvisionnement des poudres, de sorte que les canons ne pouvaient être
d'aucun usage. Les sections avaient exigé que le parc fût entièrement amené
dans la ville ; Pache y avait consenti. La
lettre du ministre de l'intérieur était plus triste encore. Le comité de
sûreté générale ayant appris que beaucoup de personnes effrayées s'enfuyaient
de Paris, avait consulté le ministre pour savoir s'il ne serait pas à propos
de fermer les barrières. Il répondait ainsi : « Assurément beaucoup de
personnes, indépendantes par leur état ou leur fortune, abandonnent une ville
où l'on ne parle chaque jour que de renouveler des proscriptions dont le
souvenir fait horreur, et dont l'attente est affreuse. Assurément, depuis
bien des jours, vous avez reçu, comme moi, de nombreux avis sur la
fermentation qui règne, sur les projets de massacre et la prédication du
meurtre. Assurément la marche irrégulière de quelques autorités, les arrêtés
incendiaires de plusieurs sections, les canons de Saint-Denis qu'on répartit
entre elles, toutes ces choses doivent effrayer les individus paisibles ; ils
n'ont pas oublié la stupeur où furent jetés les millions d'hommes qui ont
laissé une poignée de brigands dévaster les prisons et déshonorer la France.
Qu'y a-t-il donc d'étonnant qu'on fuie ? N'est-ce pas le comble de l'audace
ou de l'aveuglement que de dénoncer cette fuite comme contraire à l'ordre
public et de proposer de fermer les barrières ? Je ne vois de projets
sinistres que dans ceux qui proposent cette mesure atroce. Veulent-ils donc
retenir et choisir leurs victimes ? Ah ! laissez faire ceux qui ont peur ;
mettez-vous entre les assassins et les victimes, dont le sang rejaillira sur
vous-mêmes qui avez la puissance, si vous n'empêchez pas de les immoler. Je
sais que la commune et Santerre assurent que Paris est tranquille. Je sais
qu'ils l'assuraient ainsi au 2 septembre ; je sais que je fis alors de vaines
réquisitions. Je n'ai pas plus de pouvoir qu'alors. La même faction existe ;
les mêmes malheurs nous menacent. C'est à la Convention à faire davantage
pour le salut public : c'est vous, qui seriez déshonorés, si vous ne
l'assuriez pas. » La
lettre de Roland suscita toutes les colères de la Montagne. Avant qu'une
discussion pût commencer, il fallut imposer silence aux apostrophes et aux
interpellations injurieuses. Garnier (de Saintes) fut rappelé à l'ordre,
censuré, condamné aux arrêts. A ceux qui niaient les faits rapportés par le
ministre, on répondait que les abords de la salle étaient occupés par des
misérables qui s'emportaient en menaces contre les députés. Charles de
Villette, député de l'Oise, venait de s'entendre dire que, s'il ne votait pas
la mort, il serait massacré. Legendre
traitait de peurs fantastiques les alarmes de ses collègues. Marat disait : «
J'invite la Convention à se respecter, et à n'être pas la dupe d'une farce
que l'on joue depuis trois heures. Ceux qui affectent des transes aujourd'hui
sont les mêmes qui ont appelé à Paris des fédérés de leurs départements, pour
nous faire délibérer sous les baïonnettes. Mais ces braves gens ont rejeté
les principes qu'on voulait leur suggérer. De là le désespoir des alarmistes.
» Ce que
disait Marat était véritable ; les fédérés mandés par les Girondins avaient
recruté les bandes anarchistes. Un député modéré demanda qu'ils fussent
appelés pour faire le service de garde à la Convention ; Fonfrède lui-même
repoussa cette proposition. Marat continuait à braver la Gironde. « Ils
disent qu'ils votent sous les poignards ; il n'y en a pas un seul qui soit
égratigné. » Et il riait d'un rire féroce. « On les a menacés ; et qui n'a
pas été menacé ? Je l'ai été cent fois. L'autre jour Guadet disait devant moi
qu'avant de condamner le tyran à mort, il fallait prononcer cette peine
contre tous les coquins. — Il se répand dans le public qu'un grand nombre de
députés veut faire rouvrir les barrières pour se sauver. Je demande qu'on
note comme infâmes les membres qui ne seront pas à leur poste et qu'on
saisisse comme de bonne prise, ceux qui voudront s'en aller. » Les
ministres entrèrent ; Garat, ministre de la justice, rendit compte des faits
exposés dans les lettres de ses collègues, en cherchant à les dépouiller de
toute circonstance inquiétante. Le maire était malade et n'avait pu se rendre
à l'Assemblée. La lettre qu'il écrivait témoignait moins de quiétude. Des
rassemblements séditieux avaient voulu en effet occuper les barrières et les
tenir fermées ; le commandant de la garde nationale avait néanmoins réussi à
maintenir une libre circulation. Le maire avait pris aussi des précautions
pour préserver les prisons. Ses ordres, disait-il, avaient empêché ou du
moins retardé les massacres projetés. Il mettait son espérance dans la
réunion des bons citoyens qui voulaient le respect des lois, des personnes et
des propriétés. Les
Jacobins tenaient à établir que la Convention allait voter librement et en
parfaite sécurité. Lamarque rappela qu'à toutes les époques, les soi-disant
amis de l'ordre, de la constitution, des lois et de la paix avaient été
ennemis de la Révolution et avaient voulu museler le peuple. « Maintenant des
audacieux prétendent que la Convention délibère le couteau sur la gorge. —
Oui ! c'est vrai ! » criait-on à droite. - Puis l'orateur accusa la Gironde
de calomnier Paris, de susciter l'opinion des départements contre une ville
qui avait fait la Révolution. « La guerre civile s'ensuivra, » disait-il.
Enfin, au nom de son parti, il désavoua Marat, comme faisait toujours la
Montagne quand elle voulait se montrer conciliante ; il l'appela un homme
suspect, à idées exagérées. Rien ne
pouvait sortir de cette discussion. Au moment où elle commençait, Danton
avait fait décréter que la séance serait permanente jusqu'au prononcé du
jugement. Avant
de voter, il fallait décider quelle serait la majorité requise pour donner
force à la sentence. — Lanjuinais demanda les deux tiers des voix. —
Garran-Coulon objecta que la Convention votait non pas des arrêts, mais des
décrets, qu'ainsi la majorité simple était suffisante. Danton soutint cette
opinion. « Vous avez prononcé à la majorité simple sur le sort de la nation
entière. Vous avez ainsi aboli la royauté. Vous avez voté la république, voté
la guerre. Est-ce que le sang qui coule au milieu des combats ne coule pas
définitivement ? Vous êtes envoyés par le peuple pour juger le tyran, non pas
comme juges, mais comme représentants. Vous ne pouvez dénaturer votre
caractère. » Lanjuinais
insista. « Il ne s'agit pas de crainte. Vous devez craindre seulement de
violer la justice et la raison. — Vous avez rejeté toutes les formes que
peut-être la justice, et certainement l'humanité, réclamaient. Vous avez
repoussé la récusation et le scrutin silencieux, qui seul peut garantir la
liberté des suffrages. Nous allons délibérer sous les poignards des factieux.
Conservez au moins cette dernière garantie : la majorité requise dans le
jury. » L'Assemblée
adopta l'opinion de Danton et passa à l'ordre du jour. L'appel nominal
commença : il était environ dix heures du soir. Les
tribunes publiques étaient occupées depuis le matin ; la foule se pressait
aux abords de la salle ; les cours étaient envahies par des hommes à figure
sinistre qu'on avait vus dans toutes les journées de sang et de désordre ; on
reconnaissait Fournier l'Américain, et leurs autres chefs. Dans les galeries
et les salles qui entouraient l'Assemblée, députés, gens empressés à savoir
les nouvelles, curieux qui n'avaient pu trouver place dans les tribunes,
circulaient pêle-mêle avec une anxiété agitée, mais sans trop de bruit. On
voyait des députés se placer au bout de quelque table pour écrire leur vote
et les paroles qu'ils voulaient y ajouter. Quelques-uns semblaient hésitants,
troublés, effaçant les lignes qu'ils avaient écrites pour changer, sinon leur
vote, du moins leurs phrases. Des représentants descendus de la Montagne,
Albitte, Duhem, Bellegarde, d'autres encore allaient et venaient, regardant
sur les tables ce qu'écrivaient leurs collègues, dictant des votes avec
autorité, quelquefois même avec emportement. Dans la
salle, les spectateurs étaient entassés aux tribunes. On y voyait des femmes
élégamment parées ; les députés venaient converser avec elles ; leur
curiosité était sans émotion, mais non sans vivacité. Il y en avait qui
s'étaient procuré des cartes pour piquer à mesure les suffrages de vie et de
mort. On leur faisait passer de temps en temps des glaces ou des
rafraîchissements. — Le rang supérieur des tribunes était occupé par des gens
de la rue qui buvaient et fumaient comme dans leurs cabarets. On distinguait
des garçons bouchers dans le costume de leur métier. La
salle était sombre, et le silence imposant. Le premier appelé fut Mailhe de
la Haute-Garonne ; il vota la mort, en ajoutant : « Je crois qu'il serait
digne de la Convention d'examiner s'il ne serait pas utile de retarder le
moment de l'exécution. » Presque
tous les représentants motivaient leur vote par quelques phrases ; plusieurs
y ajoutaient de sauvages et féroces paroles. D'autres fois on entendait
seulement tomber de la tribune le mot funèbre : « La mort. » Il
était d'usage à la Convention que dans les appels nominaux, chaque
département était, à son tour, appelé le premier. On avait commencé par la
Haute-Garonne. Le troisième était la Gironde. Le vote des chefs du parti
était curieusement attendu. Les
défenseurs de Louis XVI étaient dans une tribune qui leur avait été réservée.
Lorsque M. de Malesherbes sut que, dans l'appel nominal, le département de la
Gironde venait des premiers, il se réjouit de ce que des hommes considérables
dans l'Assemblée allaient, par leur exemple et leur parole, exercer une
influence salutaire sur les votes qui seraient prononcés après le leur. On
l'avait assuré que la plupart des Girondins ne prononceraient point la mort. Presque
tous étaient réellement persuadés que le supplice du roi serait une faute
politique et mettrait en péril la république et la France ; mais la pensée de
risquer leur situation, le désir de gagner ou plutôt de retrouver la
popularité révolutionnaire, passaient avant tout dans leur esprit. D'ailleurs
quelques-uns, et des plus importants, étaient nés à la vie publique avec des
préjugés et des passions démagogiques, dont ils avaient pu modérer l'ardeur,
mais sans y renoncer. Ils n'avaient pu obtenir l'appel au peuple ; maintenant
ils pensaient au sursis ; car ne pas voter la mort leur eût semblé céder le
pas aux Jacobins dans la voie où ils étaient entrés ensemble. Toutefois,
dans ce parti, comme dans la population timide et incertaine de la Plaine, un
certain nombre de députés écoutaient les avertissements de leur conscience.
La justice, la pitié, un reste instinctif de religion monarchique agissaient
sur leur opinion tristement flottante. Vergniaud était de ceux-là. Ce jour
même, il avait dîné avec deux de ses collègues chez une personne qui
assistait à la séance. Là, Vergniaud avait dit avec chaleur et fermeté : « Je
resterais seul de mon opinion, que je ne voterais point la mort. » Quand vint
son tour de répondre à l'appel nominal, il déclara qu'en demandant la
sanction du peuple il avait acquitté sa conscience ; qu'il avait déjà déclaré
la culpabilité ; que la loi ne lui permettait point d'hésiter sur la peine ;
que c'était la mort. Il réservait son opinion sur le sursis et se référait à
l'amendement de Mailhe. Lorsque ceux qui, peu d'heures auparavant, venaient
d'entendre sa promesse, lui témoignèrent leur étonnement, il répondit : « Je
n'ai pas cru devoir mettre la chose publique en balance avec la vie d'un
homme[8]. » Telle
était l'excuse que donnaient aux autres et à eux-mêmes un grand nombre de
représentants, dont les hésitations se terminaient à un vote dicté par la
peur. Pour Vergniaud et ses amis, ce n'était pas précisément un manque de
courage personnel, c'était un manque de courage politique. Ils étaient
capables de braver la mort et ils tardèrent peu à le prouver ; mais en cette
occasion ils se refusèrent à périr pour une cause qui n'était point la leur.
D'ailleurs, dans l'intérêt de la chose publique, ils s'effrayaient, ainsi que
le disait Vergniaud, des désordres sanglants dont les apprêts apparaissaient
autour de la salle. Gensonné vota comme son ami, et ajouta une odieuse parole
: « Afin de prouver à l'Europe que nous ne faisons pas d'acception entre les
scélérats, je demande qu'après le jugement de Louis vous ordonniez au
ministre de la justice de faire poursuivre, devant les tribunaux, les
assassins de septembre. » Grangeneuve
avait été, pendant l'Assemblée législative, un des plus fougueux ennemis de
la monarchie constitutionnelle, plutôt Jacobin que Girondin ; il vota pour la
détention. Deux autres députés de la Gironde, Lacaze et Bergoeng, suivirent
son exemple. De plus illustres qu'eux s'associèrent au vote de mort ;
quelques-uns mentionnèrent le sursis, en termes plus ou moins explicites ; de
sorte qu'on pouvait douter si cette condition était essentiellement attachée
à leur prononcé. En ce cas, leur vote n'aurait point compté pour la
condamnation à mort. Les
plus fermes défenseurs de la justice, ceux qui avaient le plus à cœur le
salut de Louis XVI, motivaient l'opinion du bannissement ou de la détention
sur l'intérêt politique ou sur, l'incompétence, jamais sur l'innocence de
l'accusé. Beaucoup
de représentants, jusqu'au dernier moment, où venait leur tour de voter à la
tribune, restaient dans une anxiété visible, incertains, hésitants. Leur nom
était appelé, et ils marchaient vers la tribune sans avoir pris leur
résolution. Il y en eut qui s'étaient indignés à chaque vote de mort, et qui,
en se levant de leur banc, annoncèrent à leurs voisins qu'ils ne la
prononceraient point ; en face de l'Assemblée, sous le regard et les menaces
de cette foule de spectateurs, ils perdirent courage et articulèrent le mot
fatal. D'autres, au contraire, avaient promis de le dire, et la dernière
impression fut pour l'humanité. Salles,
comme Grangeneuve, vota pour la détention. Robespierre
motiva longuement son vote, quoiqu'il eût commencé par dire : « Je n'aime
point les longs discours dans les questions évidentes. » Mais il trouvait
l'occasion favorable pour renouveler ses accusations contre les Girondins et
accabler de ses sarcasmes leurs subtilités et leur embarras à concilier leurs
opinions avec leur vote. « Je ne sais pas décomposer mon existence politique
pour trouver en moi deux qualités disparates, celle de juge et celle d'homme
d'État. » Les ennemis des Girondins commençaient alors à les désigner par ce
sobriquet. Danton
trouva le mot heureux et le répéta. « Je ne suis point de cette foule
d'hommes d'État qui ignorent qu'on ne compose pas avec les tyrans ; qui
ignorent qu'on ne les frappe qu'à la tête ; qui ignorent qu'on ne doit rien
attendre de ceux de l'Europe, que par la force de nos armes. Je vote pour la
mort du tyran. » Manuel
s'était séparé des hommes avec lesquels il avait coopéré au 2 septembre. A
travers beaucoup de phrases déclamatoires, il exprima les sentiments
d'humanité qui s'étaient, pour le moment, emparés de cette âme mobile et
variable. « Les lois de sang ne sont pas plus dans les mœurs que dans les
principes d'une république. » Hormis
Manuel, Dussaulx et Thomas, tous les membres de cette révolutionnaire
députation de Paris avaient voté la mort en paroles plus ou moins
passionnées. Lorsque le nom d'Égalité fut appelé, tous les regards se
portèrent sur lui ; chacun attendait, avec un sentiment curieux et pénible,
ce qu'il allait dire. Le duc
d'Orléans monta à la tribune et parla en ces termes : « Uniquement occupé de
mon devoir, convaincu que tous ceux qui ont attenté ou attenteront par la
suite à la souveraineté du peuple méritent la mort, je vote pour la mort. » Un
murmure d'effroi, une sourde rumeur furent entendus même dans les hautes
tribunes, d'où plusieurs fois étaient parties des injures et des menaces
contre les députés qui ne votaient pas la mort. Ce ne
fut point une démence d'opinion, ce ne furent point des idées ou des
espérances ambitieuses qui déterminèrent cet acte inconcevable, ce fut le
trouble de la peur. Pour sauver une vie qui ne pouvait échapper au cours de
la Révolution et qu'il devait perdre peu de mois après, le duc d'Orléans fut
sourd à la voix de son honneur, aux instances de ses fils, aux supplications
de l'amitié, et même aux avis de quelques-uns de ses conseillers
révolutionnaires. Il
avait d'abord songé à s'abstenir et à ne point paraître au procès. Son
absence était, pour ainsi dire, de droit : les liens de parenté étaient un
motif évident de récusation. M. Merlin de Douai, qui était attaché à sa
maison comme jurisconsulte, lui proposa, en ce sens, un projet de lettre
adressée au président de la Convention. Il la copia, la signa, et elle fut
envoyée. Le président la lui rapporta. Dans ce court intervalle, il avait été
investi par les hommes des Jacobins et de la commune qu'il ménageait, et avec
lesquels il avait des relations explicables seulement par les craintes qui le
préoccupaient ; ils lui firent de telles menaces, lui annoncèrent de tels
malheurs pour lui et pour sa famille, qu'il consentit à reprendre sa lettre.
A la grande surprise de la Convention presque entière, il parut dans les
premiers appels nominaux. Avant
la séance où la peine devait être votée, il promit à son jeune fils, le comte
de Beaujolais, le seul qui fût alors près de lui, de ne point prononcer la
mort ; il répéta cette promesse à des personnes de son intimité. Au retour de
la séance, son fils, qui l'attendait avec angoisse, accourut au-devant de
lui. « Laisse-moi, je ne suis pas digne d'être ton père, » dit-il au jeune
prince. L'appel
nominal continuait ; de loin en loin quelques paroles courageuses
accompagnaient les votes de détention. Daunou disait : « Je ne lirai point
les pages sanglantes de notre code, puisque vous avez écarté celles où
l'humanité avait tracé les formes protectrices de l'innocence. » Barère
motiva son vote et termina par ces mots : « L'arbre de la liberté croît
lorsqu'il est arrosé du sang des tyrans. » « Ne
peuvent-ils pas voter la mort sans phrases ? » disait Sieyès. Aussi ne
prononça-t-il pas d'autres paroles que : « La mort. » Gorsas,
ami de Grangeneuve, fut du petit nombre des Girondins qui votèrent la
détention ; Kersaint de même. Bresson,
député des Vosges, donna des développements assez étendus à son vote pour la
détention : « Nous
ne sommes pas juges, car les juges se défendent des opinions sévères ; ils
les ensevelissent dans leur cœur, et ce n'est qu'avec une tardive et sainte
honte qu'ils les laissent échapper. Et nous, réduits presque à nous excuser
de la modération, nous publions avec orgueil la rigueur de nos jugements, et
nous nous efforçons de la faire adopter. Notre aversion poursuit Louis jusque
sous la hache des bourreaux. J'ai même entendu prononcer son arrêt avec
l'accent de la colère, et des signes approbateurs répondaient à ce cri
funèbre. » Condorcet
pensa que toute différence de peine pour les mêmes crimes était un attentat
contre l'égalité ; mais la peine de mort était contre ses principes. La suite
du raisonnement le conduisit à voter pour les travaux forcés à perpétuité :
il envoyait le roi au bagne. Lakanal,
député de l'Ariège, portait la main sur son cœur, en disant : « Les motifs de
ma décision sont là : je vote la mort. » Fauchet,
Rabaud Saint-Étienne, Duperret, qui étaient comptés parmi les Girondins,
votèrent pour la détention. Barbaroux
prononça la mort avec une sorte d'ardeur. — Buzot manifesta plus de regrets
et insista fortement pour le sursis. — Brissot davantage encore. — Pétion
avait des doutes sur ce point : « Dans ce moment, dit-il, mon vœu pur et
simple est pour la mort. » La
députation entière de deux départements, les Hautes-Alpes et les
Basses-Pyrénées, ne donnèrent pas un vote pour la mort. L'appel
nominal fut terminé le 17 janvier à huit heures du soir ; il avait duré
vingt-deux heures. Pendant que les secrétaires étaient occupés au recensement
des votes, le président annonça qu'il avait reçu une lettre des défenseurs de
Louis et une autre du ministre des affaires étrangères qui transmettaient une
communication du chargé d'affaires d'Espagne. Sur la
proposition de Garran-Coulon, l'Assemblée passa à l'ordre du jour sur la note
de M. d'Ocariz. Danton avait prononcé quelques vives paroles contre l'audace
de l'Espagne, à qui on aurait dû, disait-il, déclarer sur-le-champ la guerre. Le
gouvernement espagnol ne s'était pas borné à des communications officielles
pour essayer de sauver le roi. Un crédit de deux millions, chez un banquier
de Paris, avait été ouvert au chargé d'affaires. Il commença par se mettre en
relation avec Chabot, ce qui était assez facile, car ce plus fougueux des
Jacobins était habituellement employé par les étrangers. Sans leur rendre
aucun service effectif, en restant fidèle à son parti, il leur donnait des
informations, jouant ainsi les deux jeux, comme le comporte l'emploi
d'espion. Chabot promit de procurer la majorité pour l'appel au peuple et
demandait les deux millions pour les distribuer aux principaux meneurs. M.
d'Ocariz aurait voulu réserver au moins une partie de la somme pour acheter
des influences dans les assemblées primaires ; peut-être aussi se menait-il
de Chabot, qui aurait sans doute reçu l'argent sans tenir ses promesses.
Cette intrigue n'eut pas de suite. Les deux millions furent conservés pour
susciter quelque mouvement à Paris et délivrer le roi pendant qu'il serait
conduit au supplice. Un
contemporain[9], souvent très-bien informé, et
qui vivait en communications habituelles avec le parti révolutionnaire, a
raconté que cette seconde négociation fut essayée avec Danton et qu'il
demanda huit millions pour faire enlever le roi pendant la nuit qui précéderait
l'exécution. Peut-être y a-t-il dans ce récit une confusion avec le fait plus
certain du marché proposé à M. d'Ocariz par Chabot. L'empressement de Danton
à tonner contre la lettre de l'agent espagnol serait un indice. Dans
plusieurs circonstances, il se montra le premier et le plus violent à
dénoncer et à poursuivre les projets où il pouvait être soupçonné d'avoir
part. Robespierre
voulait qu'on ne prît pas lecture de la lettre des défenseurs de Louis avant
que le décret fût rendu et prononcé, et que même, avant d'en avoir pris
connaissance, il fût décidé que les défenseurs ne seraient pas entendus. Son
opinion était motivée par la crainte des retards, par la nécessité d'arriver
promptement au grand résultat. « Il n'appartient, disait-il, ni au tyran, ni
à ses défenseurs, ni à aucun citoyen d'élever une réclamation. » On
ajourna la question après le dépouillement du scrutin. A ce moment, un député
des Deux-Sèvres, Duchâtel, qui n'avait point répondu à l'appel, entra dans la
salle ; il avait la tête enveloppée et semblait fort malade ; il demanda à
voter : après quelque contestation, le bureau fa lui permit ; il se prononça
pour le bannissement. Une
difficulté se présentait dans le compte des votes. Un certain nombre de
députés avait, ainsi que Mailhe, voté la mort en exprimant le vœu d'un
sursis. Ces votes devaient-ils être comptés pour la mort ? — On demanda à
Mailhe de s'expliquer. Il relut textuellement son vote, laissant l'Assemblée
en déterminer le sens. « Je n'entends et ne veux, dit-il, donner aucune
explication. » C'était évidemment prononcer que son vote était pour la
mort. Le
recensement des votes était terminé. « Citoyens, dit Vergniaud, je vais
proclamer le résultat du scrutin. Vous allez exercer un grand acte de
justice. J'espère que l'humanité vous engagera à garder le plus profond
silence. Quand la justice a parlé, l'humanité doit avoir son tour. «
L'Assemblée est composée de sept cent quarante-neuf membres, quinze sont
absents par commission, sept par maladie, un sans cause, cinq ont refusé de voter.
Le nombre restant est sept cent vingt et un ; la majorité absolue est de
trois cent soixante et un. « Deux
ont voté pour les fers. « Deux
cent quatre-vingt-six pour la détention ou le bannissement. «
Quarante-six pour la mort avec sursis, comme condition inséparable de leur
vote. « Trois
cent soixante et un ont voté pour la mort. «
Vingt-six pour la mort, en exprimant le vœu que la question de sursis fût
examinée par l'Assemblée. «
Ainsi, pour la mort, trois cent quatre-vingt-sept. « Pour
la détention, le bannissement ou la mort conditionnellement, trois cent
trente-quatre. » Ce
n'est point ce recensement qui fut publié dans la séance du vote ; il ne fut
arrêté définitivement qu'après une discussion et un nouvel appel, où chacun
des représentants qui s'étaient rattachés à l'amendement de Mailhe, déclara
formellement que son vote devait être compté pour la mort. Lorsque le
président proclama le premier recensement, les votes de mort n'avaient qu'une
majorité de cinq voix. La
proclamation du résultat ne causa aucune surprise. L'appel nominal avait été
écouté avec attention ; les votes avaient été notés. Mais un profond silence
régnait, lorsque le président ajouta : « Je
déclare, au nom de la Convention, que la peine qu'elle prononce contre Louis
Capet est celle de mort. » Alors
les trois défenseurs du roi furent admis à la barre. Ml Desèze demanda à
donner lecture d'une lettre de Louis. « Je
dois à mon honneur, je dois à ma famille, de ne point souscrire à un jugement
qui m'inculpe d'un crime que je ne puis me reprocher. En conséquence, je
déclare que j'interjette appel à la nation elle-même du jugement de ses
représentants. Je donne par ces présentes, pouvoir spécial à mes défenseurs officieux
et charge expressément leur fidélité de faire connaître à la Convention
nationale, cet appel par tous les moyens qui seront en leur pouvoir, et de
demander qu'il en soit fait mention dans le procès-verbal de la séance de la
Convention. » Desèze
expliqua comment il existait une grande différence entre la question de
l'appel au peuple, résolue déjà par un décret de la Convention, question de
compétence, de pouvoir, de gouvernement, et le droit naturel et sacré de tout
accusé de se pourvoir devant une juridiction supérieure. Il ajouta : «
Maintenant que nous venons d'apprendre que le décret fatal qui a condamné
Louis à la mort n'a obtenu que la majorité de cinq voix, peut-être
pourrions-nous réclamer les votes des membres absents., — Vous avez jugé que
la majorité d'une voix suffisait pour la validité de votre jugement ; mais,
je vous le demande encore ici, au nom de la justice, au nom de la patrie, au
nom de l'humanité, usez de votre extrême puissance ; n'étonnez pas la France
par le spectacle d'un jugement qui lui paraîtra terrible, quand elle
considérera cette étonnante minorité... Vous qui combattez pour le salut de
la nation, pour ses véritables intérêts, ne tremblerez-vous pas quand vous
songerez que le sort de la république, le sort de vingt-cinq millions
d'hommes, peut dépendre de cinq voix ? » Tronchet
insista sur cette puissante considération de justice et de légalité. Ce
n'était pas même un décret, pas même une délibération, qui avait écarté la
loi par laquelle les deux tiers des voix étaient exigés pour que l'accusé fût
condamné ; c'était un simple ordre du jour qui avait repoussé cette question.
Non-seulement dans l'intérêt de l'accusé, mais comme citoyens, comme
pétitionnaires, les défenseurs réclamaient une délibération nouvelle sur une
décision qui avait lésé leur droit. Puis
Malesherbes essaya de parler. « Citoyens, je n'ai point comme mes
collègues l'habitude de la parole, je ne suis pas en état d'improviser
sur-le-champ... Je vois avec douleur que je ne suis point capable de vous
présenter des réflexions qui puissent toucher une assemblée. » — La voix du
vieillard était entrecoupée de sanglots. « — Oui, citoyens, comment les
voix doivent-elles être comptées ? ... J'avais des observations à vous
présenter. Citoyens, pardonnez à mon trouble... Quand j'étais magistrat, et depuis
encore, j'ai beaucoup réfléchi sur cette question. Aurai-je le malheur de
perdre les pensées que j'avais conçues... si vous ne permettez pas de vous
les présenter demain ? » — Il s'arrêta ; sa douleur lui rendait impossible de
continuer ; ses idées se troublaient, il n'avait que des larmes, et point de
paroles. Son
émotion agissait sur l'Assemblée ; presque tous les juges qui venaient de
prononcer le cruel arrêt se sentaient touchés de pitié et de respect pour ce
vénérable vieillard. Les défenseurs furent invités aux honneurs de la séance. Robespierre
prit la parole. « Vous avez donné aux sentiments de l'humanité tout ce que ne
lui refusent jamais les hommes animés de son pur amour. Je pardonne aux
défenseurs de Louis les réflexions qu'ils se sont permises ; je leur pardonne
leurs observations sur un décret qu'il était nécessaire de rendre et qu'il
est maintenant dangereux d'attaquer ; je leur pardonne les sentiments
d'affection qui les unissaient à celui dont ils avaient embrassé la cause ;
mais il est impossible aux législateurs de permettre qu'on vienne ici pour
donner le signal de discorde et de trouble dans la république. Les défenseurs
de Louis n'ont pas le droit d'attaquer les grandes mesures prises pour la
sûreté générale, adoptées par les représentants de la nation ; ils n'ont pas
le droit de présenter des mesures dangereuses à la puissance des
représentants et à la mission qu'ils ont reçue, enfin à tous les principes de
la liberté publique. Cet acte doit être interdit à tout citoyen, sous les
peines qui doivent être décernées contre les perturbateurs du repos public et
les ennemis de la liberté. » C'est
ainsi que Robespierre comprenait la libre défense des accusés, et qu'il
annonçait de quelle justice et de quelle liberté la nation allait jouir après
la mort du roi, qu'il appelait le tyran. Guadet
succéda à Robespierre ; son discours fut presque une amende honorable de son
vote et de toute la conduite qui avait été suivie dans cette monstrueuse
procédure. Il convenait que l'appel au peuple était impossible, maintenant
que cette question avait été décidée par un décret ; mais, dans son opinion,
l'Assemblée avait procédé comme tribunal et devait, par conséquent, se
conformer aux règles judiciaires : ainsi la condamnation ne pouvait être
prononcée à la majorité simple. « C'est une chose déplorable, di-sait-il, que
la Convention n'ait pas apprécié davantage les termes de sa décision ; car si
elle avait déclaré d'avance que la majorité simple serait suffisante, ceux
qui ont cru énoncer leur vœu comme membres d'un tribunal auraient eu à
s'exprimer autrement. Je le déclare, si j'eusse voté comme législateur, si
j'eusse cru que je prononçais une mesure de sûreté générale comme
représentant du peuple, très-certainement, je n'aurais pas voté la mort de
Louis, mais sa réclusion ; me considérant comme membre d'un tribunal, je n'ai
vu que la loi à appliquer. » Il demandait l'ajournement au lendemain. Des
juristes se trouvèrent qui s'employèrent à lever ce scrupule. La loi imposait
à la déclaration du jury prononçant sur le fait la nécessité d'une majorité
des deux tiers ; mais les juges, dans l'application de la peine, prononçaient
à la majorité simple. Or, les membres de la Convention venaient de voter
comme juges. Barère
emprunta un argument à la jurisprudence révolutionnaire. « Ce serait déranger
le système des travaux de la Convention. Eh quoi ! les émigrés ont été
condamnés comme traîtres à la patrie et conspirateurs 1 quoi, des milliers de
prêtres fanatiques ont été déportés à la même majorité, et d'autres lois
seraient invoquées en faveur du tyran ! » L'ajournement
fut rejeté et la séance levée ; elle avait duré trente-six heures. La
séance du 18 commença par le nouveau recensement, qui reporta à la majorité
et au vote de mort vingt-et-un suffrages. Les Girondins, qui avaient voté
comme l'amendement de Mailhe, prononcèrent que leurs voix devaient compter
pour la mort. Maintenant
se présentait la question du sursis. —
Tallien demanda qu'elle fût résolue séance tenante. « Je motive ma
proposition sur des raisons d'humanité. » — Cette dérision cruelle excita des
murmures. — « Il ne faut pas prolonger les angoisses d'un condamné. » — La
Montagne appuyait l'orateur de ses cris. Couthon et d'autres Jacobins
s'associèrent à l'humanité de Tallien, et parlèrent dans le même sens. La
Réveillière, qui avait voté la mort, s'opposa à cette précipitation. — Daunou
demanda la question préalable. — « On vous a parlé d'humanité ; on en a
réclamé les droits d'une manière dérisoire. Il ne faut pas décréter en
sommeillant les plus chers intérêts de la patrie. Je déclare que ce ne sera
ni par la lassitude ni par la terreur qu'on parviendra à entraîner la
Convention dans une délibération irréfléchie sur une question où la vie d'un
homme et le salut public sont également attachés. Les véritables amis du
peuple sont ceux qui veulent prendre les mesures nécessaires pour que le sang
du peuple ne coule pas, pour que la source des larmes soit tarie, pour que
son opinion soit ramenée aux véritables principes de la morale, de la justice
et de la raison. » La mort
de Louis XVI était, depuis trois mois, la pensée fixe de Robespierre. Pour
lui, les autres questions politiques, même la haine des Girondins, se
concentraient dans celle-là. Il ne pouvait croire à la république, si elle
n'était point sacrée du sang royal. Ainsi il craignait le sursis, et, sans
insister beaucoup sur un vote immédiat, il parla longuement de la nécessité
d'une exécution prompte. En même temps, il faisait appel à la conciliation
des partis ; à l'unanimité des opinions. « Nous avons déclaré une guerre à
mort à la tyrannie ; l'humanité nous a fait entendre sa voix, car l'humanité
ne peut ordonner le sacrifice de tout un peuple à un seul homme. Comment
pourrait-il exister dans cette Assemblée un seul membre qui voulut chercher à
suspendre l'exécution d'un décret que le salut public vous a fait rendre ? Déjà
trop d'incidents ont, depuis l'arrêt de mort, différé son exécution. Vous
avez déjà violé les droits du peuple, lorsque, après le jugement, vous avez
admis les défenseurs de Louis, qui n'en avaient plus le caractère. On ne rend
pas un décret pour ne le point exécuter ; on ne condamne pas un tyran pour
prononcer une formule stérile. Ils sont bien vains et absurdes les
subterfuges par lesquels on tenterait d'apporter un intervalle entre la
condamnation et l'exécution ; vous n'auriez rendu qu'un vain hommage à la
liberté ! » Il
donna plus d'emphase au motif d'humanité proposé par Tallien. « N'aggravez
point le supplice du tyran par un délai pendant lequel, chaque jour, chaque
heure, chaque minute lui présenterait le tableau de sa mort. » Robespierre
termina en proposant, par concession, que la délibération sur le sursis fût
remise au lendemain. La Montagne, mécontente de cette faiblesse, criait : «
Non ! non ! » Il s'excusa, disant que ce n'était pas son opinion personnelle.
— « Mais si l'Assemblée, ce que je ne puis croire, refuse de prononcer
séance tenante, je demande que demain, à quatre heures, l'appel nominal soit
commencé, et que, si le résultat est contraire au sursis, l'exécution ait
lieu dans les vingt-quatre heures. » Les
Jacobins voulaient en finir ; la salle était encore entourée de la même
foule, prête aux mêmes violences, proférant les mêmes menaces. Il était
évident que la Convention aurait à voter, encore sous la contrainte, une
nouvelle sentence de mort. Les violences de la Montagne devinrent telles,
qu'il fut impossible de continuer la séance ni de rien mettre aux voix.
Treilhard, qui présidait avec fermeté, ne put réussir à ramener un instant de
calme. A dix heures et demie du soir, il déclara que la séance était levée,
et il se retira. « Non !
non ! elle n'est pas levée ! » criaient les Jacobins. Ils protestaient contre
le président. Quelques-uns trouvaient l'occasion superbe pour anéantir les
royalistes et les Brissotins ; on n'avait qu'à continuer la séance. On fit
monter Lacroix au fauteuil ; il déclara à ces furieux que plus du tiers de
l'Assemblée s'était retiré, et que la séance était légalement levée. « Je ne
présiderai pas, » dit-il ; et il sortit au milieu de ce vacarme. Couthon,
tout en con fessant que la séance était levée, proclama que la patrie était
en danger, et que ses représentants devaient veiller ; il proposa de rester
en permanence. Legendre
objecta que cette permanence allait retenir, pendant la nuit, les nombreux
spectateurs qui remplissaient les galeries ; que la population de Paris
concevrait des inquiétudes ; qu'ainsi il convenait de se retirer, pour que
l'ordre public ne fût pas troublé. Robespierre
s'adressa à la fois à ses collègues et aux tribunes : « Je parle à mes amis
et à mes frères ; nous ne sommes ici que de bons citoyens. — Oui ! oui !
répétait-on de toutes parts. — Nous craignons qu'un délai ne serve à
soustraire le tyran à sa sentence ; nous voulons hâter son exécution. Prenons
garde aux intrigues. Il faut que les citoyens qui nous entendent déploient
leur influence jusqu'au moment où nous aurons amené le tyran sur l'échafaud,
afin qu'on ne puisse pas abuser de la juste impatience des bons citoyens ;
ils veulent voir exécuter le jugement que nous avons rendu. Faisons avertir
le commandant général ; prévenons la municipalité, les sections et le club
des fédérés ; qu'ils cimentent par leurs embrassements fraternels la paix
entre eux et leurs frères d'armes de Paris, et qu'ils déjouent ainsi les
ennemis de la tranquillité publique ; que tous se tiennent dans le calme le
plus profond. Retirons-nous, et demain nous reprendrons nos glorieux travaux.
» Santerre
arriva. « Je vous parle comme citoyen, dit-il ; tout est tranquille. Le
jugement du ci-devant roi sera exécuté avec le plus grand appareil. Il y a
une réserve de cinq mille hommes ; il y a des canons partout ; mais ils
seront inutiles. Soyez tranquilles ; le peuple lui-même ne souffrirait pas
que la tête de Louis tombât autrement que par les lois. » L'assistance
applaudit beaucoup. Santerre s'entretint un moment avec Marat et quelques
autres de ses amis. « Citoyens, à neuf heures du matin, » s'écria Lacombe
Saint-Michel. Tous se retirèrent ; il était minuit. La
séance du lendemain commença par la lecture d'une lettre de Manuel. « Un
délit a été commis en ma personne, contre la nation, disait-il. Après une
séance de quarante heures, où s'est décidé, à cinq voix, le sort de plus d'un
empire, je sortais, moi secrétaire de la Convention, pour respirer un air
plus pur, lorsqu'une bande des juges est tombée sur moi, sur le député d'un
peuple libre. » — En effet, au moment où avait fini le recensement des votes,
Manuel avait voulu sortir de la salle, et des députés de la gauche s'étaient
levés, l'avaient entouré pour l'empêcher de s'en aller. Ils prétendaient que
Manuel emportait une liste des votants. On criait : « Arrêtez-le. » — Il y
avait eu un moment de tumulte, et ce n'était pas sans effort que le président
avait réussi à protéger la sortie de Manuel. Il se plaignait que la
Convention ne se fût pas émue pour le venger des outrages qu'il avait reçus :
« Avec votre toute-puissance, vous n'avez point celle d'envoyer aux
départements la liste de quelques désorganisateurs qui, par le seul talent de
faire du bruit, vous ôtent la force de faire du bien. — Législateurs, vous
vous êtes laissé avilir. Tels que vous êtes, vous ne pouvez sauver la France.
L'homme de bien n'a plus qu'à s'envelopper dans son manteau. » Il finissait
en donnant sa démission. On
demanda à ouvrir une discussion sur le sursis avant de passer au vote par
appel nominal. Marat
s'y opposa. « C'est avec indignation que je vois agiter une question déjà
décidée ; cette discussion est un combat de la minorité contre la majorité.
Le tyran est condamné à mort : il doit la subir. Il n'y a que des royalistes,
des suppôts de la tyrannie, un Chambon, un ex-trésorier. » (Chambon était un
ami des Girondins, qui avait voté la mort, mais il avait dit quelques paroles
pour le sursis.) Marat fut rappelé à l'ordre et censuré. « Je brave votre
censure, » répliqua-t-il. Les
Montagnards ne voulaient pas de discussion. Leur demande fut rejetée par la
question préalable. Les
Girondins s'étaient imposé une tâche difficile ; ils avaient nié
l'inviolabilité, accepté la compétence, déclaré hautement la culpabilité,
voté la mort sans y mettre la condition du sursis ; maintenant, comment
pouvaient-ils l'obtenir ? Après avoir fait retraite de question en question,
ils essayèrent de se défendre dans ce dernier poste avec une obstination
qu'ils appelaient du courage. Buzot
disait : « Si je n'écoutais que ma sûreté individuelle, je voterais contre le
sursis, mais je veux conserver ma mémoire exempte de reproche. Je me soucie
peu de ma vie, j'en ai fait le sacrifice ; je serai peut-être assassiné, mais
un jour on me rendra justice. Je ne me dissimule pas que ceux qui voteront
pour le sursis sont exposés à ce danger. » — Les motifs qu'il exposait
étaient principalement tirés de l'irrégularité du procès, de toutes les
garanties enlevées à l'accusé, de cette majorité de cinq voix que lui-même
avait accrue, en se réunissant aux votes de mort sans condition. Aussi
parlait-il moins en son nom qu'en se faisant l'organe d'une part considérable
de l'opinion publique. Il croyait convenable de ne point la blesser par une
trop grande précipitation et de se donner le temps de l'éclairer. Puis il en
venait à la plus réelle cause de l'insistance des Girondins contre le sursis
: ils ne voulaient point paraître instruments dociles d'un parti qui leur
imposait sa volonté et qui dictait leurs suffrages par ses menaces et ses
violences. C'était tellement des apparences seules dont il s'agissait, que
Buzot disait : « Je ne veux pas éloigner ce jugement à une grande distance ;
je veux que vous preniez les mesures convenables, pour assurer non-seulement
aux membres de cette Assemblée, non-seulement aux Parisiens, mais encore à
tout l'empire, que ce jugement a été rendu sans aucune influence. » Enfin
l'orateur revenait, peut-être avec bonne foi, sur les craintes que son parti
prétendait avoir sur le projet de donner la couronne au duc d'Orléans. « J'ai
l'intime conviction que l'on veut un roi à la place de celui-ci, et qu'il
existe une faction résolue à en élever un autre. » Barbaroux
parla dans le même sens, en insistant plus fortement encore sur le
bannissement de tous les membres de la famille des Bourbons. Les
Jacobins combattaient avec leur violence accoutumée les orateurs de la
Gironde. Un des plus forcenés, nommé Guffroy, parla des représentants qui
trahissaient le peuple, du crime de Duchâtel, qui était accouru malade pour
voter contre la mort, des secrétaires qui avaient altéré les votes. Condorcet
qui, dans son propre parti, avait la réputation de manquer de décision et de
courage, plaida pour le sursis avec une prétention d'humanité. Après avoir
manifesté quelque crainte des dangers que pourrait susciter l'exécution trop
prompte de la sentence ; après avoir annoncé que les despotes de l'Europe
soulèveraient l'opinion de leurs sujets contre la France, il cherchait par
quels moyens on pourrait exercer une influence contraire sur l'esprit des
peuples ; et alors il conseilla à l'Assemblée de s'occuper sans délai de
diverses mesures philanthropiques ; quelques-unes étaient chimériques et le
moment pour les proposer était bizarrement choisi. Il proposait d'abolir la
peine de mort pour les crimes privés, se réservant d'examiner plus tard si
l'abolition pourrait- s'étendre aux délits politiques. — Un prompt jugement
des accusés est un devoir de l'humanité : « A Paris, les prisons sont remplies
d'accusés et l'on cherche à répandre des terreurs sur leur sort. Il faut
augmenter le nombre des tribunaux criminels. — Hâtez-vous de décréter la loi
qui permettra l'adoption. — Assurez le sort des enfants nés hors mariage ;
que les noms d'enfants trouvés et de bâtards ne soient plus en usage dans la
langue française. — Faites que les impôts ne pèsent plus sur le pauvre. » Condorcet
avait apparemment saisi cette occasion pour indiquer ses vues d'humanité.
Quant à la question du sursis, il restait en balance, ne concluait pas, et
lorsque vint le moment de voter, il répondit : « Je n'ai pas de voix. » Les
Girondins comptaient beaucoup sur un discours de Thomas Payne. Marat ne
voulait point qu'il fût entendu, puisque Payne était, comme quaker et par
principe religieux, opposé à la peine de mort. L'Assemblée ordonna que
l'opinion de Payne, traduite en français, serait lue à la tribune ; elle se
terminait ainsi : « La France n'a maintenant qu'un seul allié, les
États-Unis. Or, la personne, qui est l'objet de la présente discussion, est
regardée dans les États-Unis comme leur meilleur ami, comme celui qui leur a
procuré la liberté ; je puis vous assurer que cette exécution y répandra une
affliction universelle ; épargnez cette affliction à vos meilleurs amis. Si
je pouvais parler la langue française, je descendrais à votre barre, et au
nom de tous mes frères d'Amérique, je vous présenterais une pétition pour
surseoir à l'exécution. » La
Montagne s'indignait et ne pouvait croire que ce fût le langage d'un
républicain. Marat vint dire à la tribune que c'était une méchante et
infidèle traduction ; il fut attesté qu'elle était exacte. Thomas Payne avait
déjà demandé dans le cours du procès que les États-Unis fussent l'asile et la
sauvegarde de Louis ; qu'il y vécût désormais à l'abri des misères et des
crimes de la royauté, pour y apprendre par le spectacle du bonheur public que
ce n'est point la monarchie, mais la représentation qui est le meilleur
gouvernement. Brissot
parla avec insistance de l'effet que produirait en Europe le supplice de
Louis, et des nouvelles déclarations de guerre qui allaient rendre la lutte
plus' sanglante et la victoire plus chèrement achetée. Après
un discours de Barère contre le sursis, on passa à l'appel nominal. Ce
scrutin ne pouvait présenter aucun espoir pour le salut du roi ; la terreur
pesait sur la Convention. La majorité victorieuse s'était accrue en devenant
plus redoutable. Trois cent dix voix furent pour le sursis ; trois cent
quatre-vingts le repoussèrent. Les votes de mort augmentés des vingt-six qui
avaient suivi l'opinion de Mailhe l'avaient emporté par une majorité de
cinquante-trois voix ; la majorité contre le sursis fut de soixante-dix. Les
Girondins ne furent pas plus unanimes sur cette question que sur les autres.
Vergniaud, Barbaroux, Fonfrède, Gorsas, Gensonné votèrent contre le sursis. D'autres
s'abstinrent. Un assez grand nombre de députés de la Plaine, qui avaient voté
contre la mort, refusèrent le sursis. Dumouriez
était venu à Paris ; on supposa généralement, et depuis il a assuré que son
voyage et le séjour assez long qu'il y fit, avaient pour principal motif le
désir de sauver le roi. — Il n'eut aucune influence ; il n'entrevit pas une
chance pour une entreprise quelconque à tenter par force ouverte ; il fut
spectateur de l'acharnement furieux des uns, de l'incertitude des autres, de
la lâcheté des honnêtes gens, des manœuvres et de la violence des
révolutionnaires ; mais voyant l'appareil effrayant qui entourait la
Convention, entendant des menaces si voisines de l'exécution, il s'étonna que
trois cent dix hommes, malgré tous les poignards dirigés sur leurs poitrines,
eussent persisté dans un courageux dévouement à la justice et à l'humanité. «
Oui, braves citoyens, dit-il dans ses Mémoires, vous avez eu plus de courage
que je n'en ai montré et vu dans les batailles. » Par ce
quatrième appel nominal, tout était consommé. L'arrêt, ou, pour parler plus
exactement, le décret fut rédigé et adopté dans les termes suivants : « La
Convention nationale déclare Louis Capet dernier roi des Français, coupable
de conspiration contre la liberté de la nation et d'attentat contre la sûreté
générale de l'État. — La Convention nationale décrète que Louis Capet subira
la peine de mort. — La Convention nationale déclare nul l'acte de Louis Capet
apporté à la barre par ses conseils et qualifié d'appel à la nation du
jugement contre lui rendu, défend à qui que ce soit d'y donner aucune suite,
à peine d'être poursuivi et puni, comme coupable d'attentat contre la sûreté
générale de la république. » Cambacérès
avait voté contre l'appel au peuple, pour la mort conditionnellement, de
telle sorte que sa voix n'avait pas été comptée avec les vingt-six de
l'amendement de Mailhe ; il venait de dire oui pour le sursis. Plusieurs
fois, pendant le procès, il avait eu à prendre la parole soit au nom du comité
de législation, soit comme jurisconsulte. Ce fut lui qui régla les formalités
pour l'exécution. «
Citoyens, en prononçant la mort du dernier roi des Français, vous avez fait,
dit-il, un acte dont la mémoire ne passera point et qui sera gravé par le
burin de l'immortalité dans les fastes des nations. — Le salut public a pu
seul vous prescrire cet important décret. Aujourd'hui qu'il est rendu, je
viens, au nom de l'humanité, appeler votre attention sur celui qu'il va
frapper. Ménageons-lui des consolations et prenons des mesures propres à
empêcher que l'exécution de la volonté nationale soit entachée d'aucune
souillure. Je fais en conséquence les propositions suivantes. « Il
sera envoyé au conseil exécutif une expédition du décret qui prononce contre
Louis Capet la peine de mort. — Le conseil exécutif sera chargé de notifier
dans le jour le décret à Louis, de le faire exécuter dans les vingt-quatre
heures de la notification, de prendre toutes les mesures de sûreté et de
police qui lui paraîtront nécessaires. — II sera enjoint aux maire et
officiers municipaux de Paris de laisser à Louis la liberté de communiquer
avec sa famille et d'appeler, auprès de sa personne, les ministres du culte
qu'il indiquera pour l'assister dans ses derniers moments. » Ce
décret fut adopté, et la séance fut levée le 20 janvier, à trois heures du
matin. Depuis
le jour où le roi était venu à la Convention avec ses défenseurs pour
assister au discours de M. Desèze, il s'était refusé à toute espérance. «
Vous voyez, disait-il à M. de Malesherbes, que dès le premier jour je ne
m'étais point trompé ; ma condamnation était prononcée avant que j'eusse été
entendu. » Sa
résignation était de plus en plus calme ; sa patience à endurer les
brutalités de ses geôliers et des commissaires de la commune avait plus .de
douceur encore. Il était touché et reconnaissant lorsque, parmi ces hommes
grossiers, il croyait entrevoir quelqu'un d'eux ému de pitié et de sympathie
pour son sort. On continuait à le fatiguer des précautions d'une surveillance
inutilement gênante. Les communications avec sa famille étaient restées
interdites. Il ne voulait pas demander que cette cruelle rigueur lui fût
épargnée ; il craignait un nouveau refus, et il avait raison de ne pas
compter sur le moindre sentiment d'humanité. « Dans quelques jours,
disait-il, ils ne me refuseront pas cette consolation, il faut attendre. » Le 1er
janvier il ne reçut les souhaits de bonne année que du fidèle Cléry ; il
chargea un municipal d'aller savoir des nouvelles de sa famille et de lui
porter ses vœux pour la nouvelle année. « Quel premier jour de l’an ! »
disait-il. Ce jour-là les municipaux eux-mêmes furent émus de l'accent avec
lequel il prononça ces paroles. Ce
qu'on lui racontait de cette opinion de Paris manifestée dans les théâtres,
des sentiments qu'osaient montrer les honnêtes gens, du courage de quelques
membres de la Convention le touchait sans lui faire la moindre illusion.
Quand on lui disait que l'Assemblée prononcerait la détention ou le
bannissement, il répondait : « Puissent-ils avoir cette modération pour ma
famille ; je n'ai de craintes que pour elle. » Le 17
janvier, au soir, le roi était seul dans sa chambre ; une lampe, posée sur la
cheminée, répandait une faible clarté ; ses coudes étaient appuyés sur la
table devant laquelle il était assis, le visage couvert de ses mains. M. de
Malesherbes entra. Il arrivait de la Convention, où le décret de mort venait
d'être voté. Le roi s'y attendait ; il était tout préparé à cette nouvelle ;
il l'écouta sans aucun trouble, regarda fixement M. de Malesherbes, se leva,
et lui dit : « — Depuis deux heures, je suis occupé à rechercher si, dans le
cours de mon règne, j'ai pu mériter de mes sujets le plus léger reproche ; eh
bien ! je vous le jure dans toute la vérité de mon cœur, comme un homme qui
va paraître devant Dieu, j'ai constamment voulu le bonheur de mon peuple, et
jamais je n'ai formé un vœu qui lui fût contraire. » Le
lendemain, lorsque ses défenseurs vinrent lui rapporter qu'ils avaient
réclamé inutilement l'appel au peuple, ils lui racontèrent qu'à leur sortie
de l'Assemblée un assez grand nombre de personnes s'étaient pressées autour
d'eux, disant : « Non ! non ! le roi ne périra pas, ou du moins ce ne
sera qu'après nous et nos amis. — Connaissez-vous, dit le roi, ceux qui vous
ont parlé ainsi ? Tâchez de les retrouver, et dites-leur que je ne
pardonnerais pas qu'il y eût une goutte de sang versé pour moi. Je n'ai pas
voulu qu'il en fût répandu, quand peut-être il aurait pu me conserver le
trône et la vie. Je ne m'en repens pas. » D'autres
pensées l'occupaient. Il songeait au salut par-delà une vie qu'il ne pouvait
pas sauver. Déjà, la veille, il avait dit à M. de Malesherbes : « Ma sœur m'a
indiqué un bon prêtre, qui n'a point prêté serment, et que son obscurité
pourra soustraire, dans la suite, à la persécution. Voici son adresse. Je
vous prie d'aller chez lui, de le préparer à venir lorsqu'on m'aura accordé
la permission de le voir. Voilà une commission un peu étrange pour un
philosophe. Mais si vous souffriez autant que moi ; si, comme moi, vous
alliez mourir, je vous souhaiterais les mêmes sentiments de religion ; ils
vous consoleraient bien mieux que la philosophie. » Le 19
janvier, M. de Malesherbes revint au Temple. Deux officiers municipaux
étaient dans la chambre ; ils consentirent à laisser le roi s'entretenir seul
avec son défenseur, et passèrent dans un cabinet. La porte vitrée leur
donnait moyen de voir sans entendre. M. de Malesherbes ne pouvait parler ; sa
voix était étouffée par les sanglots. Le roi le pressa dans ses bras ; il
cherchait à le consoler pendant que lui-même restait calme et sans émotion. «
La mort ne m'effraye pas, disait-il, j'ai la plus grande confiance dans la
miséricorde de Dieu. » M. de
Malesherbes avait trouvé l'abbé Edgeworth et assura le roi qu'il pourrait le
voir, que la permission serait accordée. Cette
douloureuse entrevue avait fini par émouvoir le roi. Sa fermeté était amollie
par la douleur de M. de Malesherbes. Il le conjura de revenir le voir et de
ne pas l'abandonner dans ses derniers moments. Cléry
était aussi tout en larmes. Lorsque le roi le vit en cet état de désespoir,
une sympathique impression lui ôta pour un instant sa force et sa constance ;
il pâlit tout à coup. Cléry, à cette vue, était près de s'évanouir. Le roi
lui prit les mains. « Allons, dit-il à voix basse, car il était regardé et
écouté ; allons, plus de courage ! » Son visage se ranima ; le calme revint ;
et, comme il en avait l'habitude, il se rasa lui-même. La
journée se passa ainsi. Pendant ce temps, l'Assemblée votait sur le sursis ;
mais le roi n'en concevait pas la moindre espérance. M. de Malesherbes lui
avait donné la liste de l'appel nominal ; il la parcourait et s'affligeait de
trouver le nom du duc d'Orléans parmi ceux qui avaient voté sa mort. « Il est
plus à plaindre que moi, ajoutait-il ; ma position est triste, mais certes je
ne voudrais pas changer avec lui. » Sa
pensée se portait sur sa famille. « Je ne crains point la mort ; mais je ne
puis envisager, sans frémir, le sort cruel que je vais laisser après moi à la
reine, à mes malheureux enfants. » — Puis il songeait à la France. « Je vois
le peuple, livré à l'anarchie, devenir la victime de toutes les factions, les
crimes se succéder, de longues dissensions déchirer la France. » — Prenant
les mains de Cléry, il ajoutait : « Oh ! mon Dieu, était-ce le prix que je
devais recevoir de tous mes sacrifices ? n'avais-je pas tout tenté pour
assurer le bonheur des Français ? » M. de
Malesherbes ne put revenir ni le soir, ni le lendemain : la commune lui
interdisait l'entrée du Temple. On dit au roi qu'il devait adresser une
demande écrite pour réclamer la présence de son défenseur ; il ne lui fut pas
même répondu. Laissé ainsi sans consolation, il était assez calme pour lire.
Il demanda le volume de l'histoire d'Angleterre, où se trouve la mort de
Charles Ier. Le 20
janvier, à deux heures, la porte de la chambre fut ouverte tout à coup.
C'était le conseil exécutif qui venait, conformément au décret de la
Convention, signifier au roi son arrêt de mort. Santerre entra le premier ;
le roi se leva et s'avança jusqu'à la porte avec sang-froid et dignité. Le
cortège était nombreux. Garat ministre de la justice, Lebrun ministre des
affaires étrangères, Grouvelle secrétaire du conseil, étaient accompagnés du
maire, de Chaumette, procureur de la commune, du président et du procureur
général du département, du président et de l'accusateur public du tribunal. Garat,
le chapeau sur la tête, porta la parole et dit : « Louis, la Convention
nationale a chargé le conseil exécutif de vous signifier ses décrets ; le
secrétaire du conseil va vous en faire lecture. » Alors
Grouvelle déploya le décret et le lut d'une voix faible et troublée. La
physionomie du roi conserva une complète sérénité, seulement en entendant les
mots : « coupable de conspiration, » un sourire d'indignation passa sur ses
lèvres ; et quand fut prononcée « la peine de mort, » ses yeux se levèrent au
ciel. Après la lecture, il fit un pas vers Grouvelle, prit de ses mains le
décret, aussi simplement que si c'eût été un placet ; il le plia et le serra
dans un portefeuille qu'il tira de sa poche ; puis, y prenant un papier, il
dit à Garat : « Monsieur le ministre de la justice, je vous prie de
remettre sur-le-champ cette lettre à la Convention nationale. — Le ministre
hésitait. « Je vais vous en faire lecture, ajouta le roi ; et il lut d'une
voix ferme : « Je
demande un délai de trois jours pour pouvoir me préparer à paraître devant
Dieu. Je demande pour cela de pouvoir librement voir la personne que
j'indiquerai aux commissaires de la commune, et que cette personne soit à
l'abri de toute crainte et de toute inquiétude pour cet acte de charité
qu'elle remplira auprès de moi. « Je
demande à être délivré de la surveillance perpétuelle que le conseil général
a établie depuis quelques jours. « Je
demande, dans cet intervalle, à voir ma famille quand je le demanderai, et
sans témoin. Je désirerais bien que la Convention s'occupât tout de suite du
sort de ma famille, et qu'elle lui permît, de se retirer librement où elle le
jugerait à propos. « Je
recommande à la bienfaisance de la nation toutes les personnes qui m'étaient
attachées. Il y en a beaucoup qui avaient mis toute leur fortune dans leur
charge et qui n'ayant plus d'appointements doivent être dans le besoin. Il y
a beaucoup de vieillards, de femmes et d'enfants qui n'avaient que cela pour
vivre. » Garat
prit la lettre du roi et assura qu'il allait la porter à la Convention. « Monsieur,
ajouta le roi, si le Convention accorde ma demande pour la personne que je
désire voir, voici son adresse. » Hébert,
le grossier et féroce père Duchesne, était, comme substitut du procureur de
la commune, témoin de cette scène. Il en rendit un compte qui ne peut être
cité textuellement, mais le sens reste le même[10]. « Je
voulus être présent à la signification de l'arrêt de mort de Capet. La
noblesse et la dignité de son maintien et de son langage m'arrachèrent des
pleurs de rage. Je me retirai, disant à un de mes collègues qui n'était pas
plus ferme que moi : « J'ai fini maintenant mon ministère. Puisque les
prêtres constitutionnels de la Convention ont voté sa mort, il faudra le
faire conduire à l'échafaud par deux prêtres. » Et, en effet, la commune
désigna pour cet office deux ecclésiastiques pris dans les plus ignobles
rangs des révolutionnaires. Quel
qu'eût été l'attendrissement d'Hébert, les municipaux, en attendant la
réponse que la Convention ferait aux demandes du roi, redoublèrent de
vexations et d'outrages ; ils firent enlever les couteaux et les fourchettes
de la table où il allait prendre son dernier repas. « Me croit-on assez lâche
pour attenter à ma vie ? dit-il ; on m'impute des crimes, mais j'en suis
innocent et je mourrai sans crainte. Je voudrais que ma mort fît le bonheur
des Français et pût écarter les malheurs que je prévois. » Le
ministre de la justice s'était rendu à la Convention pour faire son rapport
de la mission qu'il venait de remplir. Il communiqua la lettre de Louis XVI.
Déjà l'Assemblée avait permis qu'il communiquât avec sa famille et qu'il fît
appeler un prêtre. Elle autorisa le conseil exécutif à répondre que la
nation, toujours grande et toujours juste, s'occuperait du sort de sa famille
; puis, elle passa à l'ordre du jour sur la demande d'un sursis de trois
jours et s'en remit à la commune pour toutes les mesures de surveillance du
Temple. Le
conseil exécutif fit aussitôt avertir l'abbé Edgeworth de Firmont ; c'était
l'ecclésiastique qu'avait indiqué le roi. Il se rendit aussitôt au château
des Tuileries, dans la salle où siégeait le conseil exécutif. Tous les
ministres étaient réunis ; ils semblaient consternés et troublés. Ils se
levèrent et l'entourèrent avec une sorte d'empressement. Le ministre de la
justice lui dit : « Citoyen, Louis Capet ayant désiré vous avoir près de lui
dans ses derniers moments, nous vous avons mandé pour savoir si vous
consentez à lui rendre le service qu'il exige de vous. — Puisque le roi
témoigne ce désir, répondit le confesseur, me rendre auprès de lui est un
devoir. — — En ce cas, ajouta le ministre, vous allez venir avec moi au
Temple. » Ils
descendirent, et le ministre fit monter l'abbé Edgeworth dans sa voiture.
Garat était un homme facile aux impressions ; elles n'avaient nulle influence
sur ses opinions, encore moins sur sa conduite. Sa vive imagination se
colorait au spectacle de toutes les circonstances, comme si la vie réelle eût
été une représentation dramatique ; puis son esprit ingénieux analysait, sans
les juger, les causes de son émotion. Sa mobilité était un scepticisme. Voici
comme il a parlé de Louis XVI[11] : « Parmi
tant de têtes tombées sous le glaive égaré de la justice, nul, en écoutant
son arrêt de mort, n'a élevé son âme plus haut vers le ciel ; nul n'a plus eu
le maintien, non-seulement de l'innocence, mais de la plus auguste vertu. » Garat
était donc fort ému. La conversation était difficile entre ce ministre de la
justice révolutionnaire qui venait de signifier au roi son arrêt de mort, et
ce ministre des autels qui lui apportait une céleste absolution. Le trajet
des Tuileries au Temple se passa dans un morne silence ; deux ou trois fois
cependant, Garat, après avoir levé les glaces de la voiture, se livra à la
sensation qui le troublait. « Grand Dieu, disait-il, de quelle affreuse
commission je me vois charge ! ... Quel homme ! Quelle résignation ! Quel
courage ! Non, la nature toute seule ne saurait donner tant de force. Il y a
là quelque chose de surhumain. » Ils
arrivèrent au Temple ; avant de pénétrer dans la prison, ils furent arrêtés
longtemps par les précautions et les formalités de surveillance, dont le
ministre lui-même n'était pas exempt. Enfin, la porte étroite et basse de la
tour s'ouvrit avec un grand fracas de verrous et de serrures : ils entrèrent
dans une salle où étaient assemblés une douzaine d'hommes de la commune, la
plupart habillés du sale costume des Jacobins de bas étage, presque tous aux
manières brutales, à la physionomie féroce ou d'une impassible dureté.
Quelques-uns toutefois, amenés là par la peur, laissaient deviner un
sentiment de tristesse et d'humanité. Il fut
d'abord permis au ministre de monter chez le prisonnier, accompagné de la
moitié des municipaux ; les autres restèrent occupés à fouiller
minutieusement l'abbé Edgeworth et à vérifier si un portecrayon ne renfermait
pas un poignard. Le roi
avait été prévenu de la visite du ministre. Santerre était entré et lui avait
dit d'un air riant : « Voici le conseil exécutif. » Cette physionomie
satisfaite avait pendant un instant donné au roi l'idée qu'on allait lui
annoncer un sursis ; mais ce n'eût pas été un motif de joie pour Santerre. Garat
donna lecture du décret de la Convention. Les municipaux montrèrent quelque
embarras en apprenant qu'il serait permis au roi de voir sa famille. Le
ministre leur dit que l'intention de l'Assemblée était que cette réunion eût
lieu en particulier. La commune avait ordonné à ses commissaires de ne perdre
le prisonnier de vue ni le jour ni la nuit. Ils réglèrent avec le ministre
que l'entrevue se passerait dans la salle à manger, et qu'ils exerceraient
leur surveillance à travers une porte vitrée. « Faites descendre ma famille,
» dit le roi. L'abbé
Edgeworth entra pendant que le ministre et son cortége étaient encore dans la
chambre. Le roi les congédia poliment, comme s'ils avaient été admis à une
audience. Le digne prêtre se jeta à ses pieds, en pleurant. Le décret de mort
ne lui avait causé nulle émotion ; les larmes de ce confesseur accouru dans
sa prison l'attendrirent. « Pardonnez ce mouvement de faiblesse, dit-il ;
depuis si longtemps je vis au milieu de mes ennemis, et l'habitude m'a en
quelque sorte familiarisé avec leur présence ; mais la vue d'un sujet fidèle
parle à mon cœur. C'est un spectacle auquel mes yeux ne sont pas accoutumés,
et il m'attendrit malgré moi. » Ils
passèrent dans le cabinet de la tourelle attenant à la chambre. « Monsieur,
dit le roi, c'est à présent la grande affaire qui doit m'occuper tout entier
: hélas ! la seule affaire importante. Mais ma famille va descendre ; vous
resterez dans ce cabinet. Ne vous montrez pas ; votre vue ferait trop de mal
à ma famille ; en attendant, je vais vous lire un écrit que je voulais vous
communiquer. » — C'était le testament ; il le lut d'une voix ferme, qui
s'attendrissait pourtant lorsqu'il prononçait les noms qui lui étaient chers. Puis il
s'informa de la situation actuelle de l'Église de France. Il la savait
cruellement persécutée, mais il ignorait les détails. M. Edgeworth lui donna
des nouvelles des évêques et des ecclésiastiques auxquels il portait un
intérêt particulier, et surtout de l'archevêque de Paris. On vint
avertir que la reine et sa famille descendaient. Le roi se hâta de passer
dans la salle à manger. Son calme était si complet, que voyant qu'on avait
mis sur la table une carafe d'eau glacée, il dit : « la reine n'en boit pas ;
cela lui ferait du mal, donnez une autre carafe. » Vers
huit heures, la porte s'ouvrit ; la reine tenait son fils par la main ;
Madame royale et Mme Élisabeth la suivaient ; tous se précipitèrent dans les
bras du roi. Pendant quelques minutes, le silence ne fut interrompu que par
des sanglots. Le roi s'assit ; la reine à sa gauche, Mme Élisabeth à sa
droite, Madame royale devant lui. Le jeune prince était entre les genoux du
roi. A tout instant, chacun se levait pour l'embrasser. Cette
triste conversation était sans cesse suspendue par des crises de larmes. Un
tel récit ne peut avoir un autre historien que l'unique témoin qui a survécu
pour une longue suite de malheurs. « Nous trouvâmes mon père bien changé ; il
pleura de douleur sur nous, et non par crainte de la mort ; il raconta son
procès à ma mère, en excusant les scélérats qui le faisaient mourir. Il
répéta qu'on avait voulu recourir aux assemblées primaires, mais que ce
n'avait pas été son avis, parce que cette mesure mettrait le trouble dans
l'État. Il donna ensuite des instructions religieuses à mon frère, lui
recommanda surtout de pardonner à ceux qui le faisaient mourir, et lui donna
sa bénédiction, ainsi qu'à moi. Ma mère désirait ardemment qu'il nous fût
permis de passer la nuit auprès de mon père. Il le refusa, en lui faisant
sentir qu'il avait besoin de tranquillité ; elle lui demanda de venir au
moins le lendemain ; il le lui accorda. » A dix
heures un quart, le roi se leva. La reine, les enfants et Mme Élisabeth
firent quelques pas vers la porte, en poussant de douloureux gémissements.
« Oui, disait le roi, je vous verrai demain à huit heures. — Vous nous
le promettez, disaient-ils tous ensemble. — Oui ! — Pourquoi pas à sept
heures ? dit la reine. — Eh bien oui : à sept heures, répondit-il, adieu ! » —
Il prononça cet adieu d'un accent si expressif, que les sanglots
redoublèrent, Madame royale s'évanouit aux pieds du roi. Il les serra encore
sur son cœur, et s'arrachant à leurs embrassements : « Adieu ! adieu ! »
dit-il, et il rentra dans sa chambre. « Ah !
monsieur, quelle entrevue ! dit-il en rentrant à l'abbé Edgeworth ; faut-il
donc que j'aime et que je sois si tendrement aimé ? ... Mais c'en est fait ;
oublions tout le reste pour ne penser qu'à l'unique affaire du salut. » Le
confesseur n'avait point apporté d'hostie ; il savait qu'on le fouillerait et
ne voulait pas risquer une indigne profanation. Il proposa au roi de demander
aux commissaires la permission de célébrer la messe dans sa chambre. Le roi
le souhaitait beaucoup, mais craignait de compromettre l'abbé Edgeworth. «
Vous ne réussirez pas, disait-il, je connais ces hommes-là ; ils n'accordent
que ce qu'ils ne peuvent pas refuser. » Un des commissaires insinua que sous
prétexte de donner la communion au roi, on pourrait l'empoisonner. «
L'histoire, dit-il savamment, nous en fournit assez d'exemples, pour nous
engager à être circonspects. — Tout ce que je recevrai passera par vos mains,
» répondit M. Edgeworth. Les autres commissaires firent taire leur méfiant
collègue ; ils se réunirent en nombre compétent, délibérèrent et lui
donnèrent réponse. « Citoyen
ministre du culte, le conseil a pris en considération la demande de Louis
Capet, et sa demande étant conforme aux lois qui déclarent la liberté des
cultes, elle lui sera accordée. Mais il faut que tout exercice de votre culte
soit achevé demain à sept heures au plus tard, parce qu'à huit heures
précises, Louis Capet doit partir pour le lieu de son exécution. » Il
était tard, dans la nuit, lorsque le roi et l'abbé Edgeworth se séparèrent.
Le confesseur passa dans le cabinet ; le roi se coucha. « Vous m'éveillerez
demain à cinq heures, » dit-il à Cléry ; puis il s'endormit. Il fut
éveillé au bruit que Cléry faisait en allumant le feu. « Est-il cinq heures ?
dit-il, j'ai dormi ; j'en avais besoin ; la journée d'hier m'avait fatigué.
Où est M. de Firmont ? — Sur mon lit. — Et vous, où avez-vous passé la nuit ?
— Sur cette chaise. — J'en suis fâché ; » et il lui tendit la main. Il
s'habilla dans le cabinet pendant qu'on préparait un autel pour célébrer la
messe ; il l'entendit à genoux. Il reçut la communion, puis resta quelque
temps en prière. Un moment après, l'abbé Edgeworth, qui avait quitté la
chambre, rentra et le trouva dans le cabinet près d'un poêle ayant peine à se
réchauffer. « Nature souffre, » dit-il. — Puis il ajoutait : « Mon Dieu, que
je suis heureux d'avoir conservé ma religion ! sans elle où en serais-je
maintenant ? avec elle la mort doit me paraître douce ; oui, il existe en
haut un juge incorruptible, qui saura me rendre la justice que les hommes me
refusent ici-bas. » Le jour
commençait à paraître ; on entendait le tambour battre la générale dans les
rues voisines du Temple. « C'est sans doute la garde nationale qui se
rassemble, » dit le roi. Bientôt il distingua le pas des chevaux dans la
cour. « Les voilà qui approchent, » dit-il avec le même calme. L'abbé
Edgeworth le supplia d'épargner à la reine le déchirement d'un dernier adieu.
« Vous avez raison ; ce serait lui donner le coup de la mort ; je me priverai
de cette consolation ; elle espérera quelques moments de plus. » Les
commissaires étaient entrés dans la chambre. Le roi demanda qu'on donnât des
ciseaux à Cléry pour lui couper les cheveux, cela fut refusé. Un des
municipaux avait proposé que Cléry accompagnât Louis afin de le déshabiller
sur l'échafaud. « Le bourreau est assez bon pour lui, » répondit un autre
commissaire. Le roi insistait. « Tout cela était bon quand vous étiez roi,
mais vous ne l'êtes plus. — Voyez comme ces gens-là me traitent, dit-il à
l'abbé Edgeworth, mais il faut savoir tout souffrir. » A neuf
heures, les portes s'ouvrirent avec fracas ; Santerre entra suivi d'un
nombreux cortège. Le roi était dans le cabinet avec son confesseur. Il
sortit. « Vous venez me chercher ? — Oui, répondit Santerre. — Je suis
en affaire ; attendez-moi ; je serai à vous dans une minute. » Il prononça
ces paroles simplement, mais avec un accent d'autorité royale, et il revint
près de l'abbé Edgeworth. Il se
mit à genoux. « Tout est consommé, monsieur, donnez-moi votre dernière
bénédiction et priez Dieu qu'il me soutienne jusqu'à la fin. » Il
rentra aussitôt dans la chambre ; il tenait un papier à la main : c'était son
testament. « Je vous prie, dit-il à un municipal, de remettre ce papier à la
reine., à ma femme, dit-il en se reprenant. » Cet homme était un prêtre
nommé Roux, si excessif et si ignoble dans son ardeur révolutionnaire, qu'il
était souvent renié par les Jacobins et les Montagnards : c'était celui que
la commune avait chargé de présider au supplice. « Cela ne me regarde pas, répondit-il,
je suis ici pour vous conduire à l'échafaud. » Le roi
remit son testament à un autre municipal. « Vous pouvez en prendre lecture ;
il y a des dispositions que je voudrais faire connaître à la commune. —
Messieurs, dit-il en s'adressant à tous les commissaires, je désirerais que
Cléry restât près de mon fils, qui est accoutumé à ses soins. J'espère que la
municipalité accueillera ma demande. » Il serra la main de Cléry ; et se
retournant vers Santerre : « Partons, » dit-il. Sur
l'escalier il rencontra son geôlier qui, deux jours auparavant, avait eu pour
lui un procédé assez grossier. « J'ai eu un peu de vivacité avant-hier ; ne
m'en veuillez pas. » Il
traversa la première cour à pied, se retournant parfois pour, regarder la
tour, comme pour dire adieu a tout ce qu'il avait de plus cher au monde. Une
voiture l'attendait, dans la seconde cour ; il y monta avec le confesseur ;
deux gendarmes se placèrent sur le banc de devant. Les
mesures étaient prises pour prévenir toute tentative de délivrance ; un grand
déploiement de force armée assurait le calme. La commune avait prescrit à
tous les gardes nationaux de se rendre à leurs sections ; les absents
seraient réputés conspirateurs. Le silence et l'immobilité étaient commandés
à tous les citoyens dans les rues où passerait le cortège. Les marchés
publics ne devaient pas être tenus ce jour-là. Des canons étaient braqués
devant les rues qui aboutissaient aux boulevards ; d'autres étaient attelés
et traînés avec grand fracas derrière la voiture. La
journée était brumeuse, sombre et froide ; un morne silence régnait sur le
passage de la voiture. Les
boutiques étaient fermées ; personne ne paraissait aux fenêtres. Le roi
avait pris le bréviaire de l'abbé Edgeworth et lisait les prières des
agonisants. Au
moment où le cortège venait de passer la porte Saint-Denis, quelques jeunes
gens traversèrent la chaussée du boulevard en criant : « A nous ceux qui,
veulent sauver le roi ! » Personne ne les suivit ; les cavaliers
chargèrent sur eux ; ils se sauvèrent dans les contre-allées. Cette tentative
fut inaperçue. Les témoignages contemporains ne la racontent point. Elle est
attestée par les arrêts du tribunal révolutionnaire qui, plus d'un an après,
condamna pour ce fait un jeune homme nommé Devaux. Le
trajet dura une heure ; à dix heures dix minutes la voiture s'arrêta sur la
place Louis XV, qui se nommait alors place de la Révolution. L'échafaud avait
été placé près de l'entrée des Champs-Élysées, au milieu d'un grand espace
vide qu'entouraient des colonnes de troupes et des canons. Le bourreau vint
ouvrir la portière. « Messieurs, dit le roi d'une voix ferme avant de
descendre en montrant l'abbé Edgeworth, je vous recommande monsieur que
voilà. Ayez soin qu'après ma mort il ne lui soit fait aucune insulte ; je
vous charge d'y veiller. — Oui ! oui ! nous en aurons soin ; laissez-nous
faire, » répondirent-ils avec brutalité. Dès que
le roi fut descendu de la voiture, les bourreaux l'entourèrent et voulurent
lui ôter son habit ; il les repoussa et se déshabilla lui-même ; il défit son
col et rabattit sa chemise. On voulut lui lier les mains. « Que
prétendez-vous ? dit-il avec vivacité. — Vous lier, dirent-ils. — Je n'y
consentirai pas, » repartit le roi. Les bourreaux semblaient déterminés à
employer la violence ; il regarda son confesseur, comme pour le consulter. « Sire,
lui dit l'abbé Edgeworth, ce sera une ressemblance de plus avec le divin
Sauveur. » Il leva
les yeux au ciel avec une expression d'amère douleur. « Il ne faut rien moins
que son exemple pour que je me soumette à cet affront. Faites ce que vous
voudrez, dit-il aux bourreaux, je boirai le calice jusqu'à la lie. » L'escalier
de l'échafaud était roide à monter ; il s'appuya sur le bras de M. Edgeworth,
traversa, d'un pas ferme, la largeur de l'échafaud, et demanda si les
tambours continueraient toujours à battre ; à l'instant où on allait
l'attacher sur la planche fatale, il s'avança, fixa un regard de commandement
sur les tambours qui étaient au-dessous de lui ; ils s'arrêtèrent un instant
et il s'écria d'une très-haute voix : « Peuple, je meurs innocent. » Santerre,
qui veillait de près, commanda aussitôt aux tambours de ne point cesser.
Alors, se retournant vers les hommes qui l'entouraient sur l'échafaud, le roi
leur dit : « Messieurs, je suis innocent des crimes qu'on m'impute, et je
prie Dieu que mon sang ne retombe pas sur la France. » Le
rapport que le bourreau fit à ses supérieurs est conforme au récit du
confesseur. Il se termine ainsi[12] : « Pour
rendre hommage à la vérité, il a soutenu tout cela avec un sang-froid et une
fermeté qui nous a tous étonnés. Je reste convaincu qu'il avait puisé cette
fermeté dans les principes de la religion, dont personne ne paraissait plus
persuadé que lui. » La
foule, qui remplissait cette vaste place, était demeurée en silence. Dans une
séance des Jacobins, Robespierre avait, la veille, recommandé que, de chaque
section, des gens sûrs fussent envoyés pour assister à l'exécution et
maintenir l'ordre et le calme. Lorsque la tête du roi tomba, ces hommes, qui
formaient les premiers rangs autour de l'échafaud, poussèrent le cri de «
Vive la république ! » Les seconds rangs le répétèrent plus faiblement ; plus
les spectateurs étaient éloignés, plus les acclamations devenaient rares et
les voix hésitantes ; de sorte que vers le milieu de la place et dans la rue
Royale, cette foule pressée était muette et consternée ; chacun regagnait sa
demeure lentement et comme accablé d'une douloureuse terreur. Pendant
ce temps-là le bourreau avait relevé la tête du roi et la montrait aux
Jacobins empressés ; il y en eut qui trempèrent des mouchoirs dans le sang du
tyran ; d'autres donnaient cette consécration à la pointe de leur pique ou de
leur sabre ; ils jouissaient de leur triomphe. Les
membres de la Convention s'étaient réunis en grand nombre dès neuf heures du
matin, pour attendre cette nouvelle ; ils étaient préoccupés d'inquiétudes
assez vives ; ils venaient d'apprendre que Lepelletier de Saint-Fargeau avait
été la veille, en vengeance de son vote de mort, poignardé dans un café du
Palais-Royal. Plusieurs d'entre eux avaient été menacés ou insultés ; ils
s'exagéraient le sentiment de douleur et d'indignation que manifestaient
isolément quelques personnes plus animées et plus imprudentes que le public
des honnêtes gens ; ils craignaient que l'exécution de leur sentence ne
s'accomplît pas sans désordre. Ce leur fut donc une vive satisfaction,
lorsqu'un adjudant de San terre entra, aussitôt après, dans la salle du
comité de législation, où ils étaient rassemblés, pour leur annoncer que tout
était terminé et que la tranquillité, publique n'avait pas été troublée.
Ainsi rassurés, ils se livrèrent à leur contentement, et beaucoup d'entre eux
crièrent : — « Vive la république ! » L'opinion,
dont ils avaient à tort redouté les effets, n'en était pas moins réelle, mais
elle était destinée à ne point avoir de puissance politique ; elle n'émanait
point du parti royaliste, pour lors atterré et anéanti ; il n'avait plus en
ce moment de réelle existence que dans l'émigration et dans la Vendée.
C'était une émotion de pitié pour une auguste infortune ; un instinct de
respect pour la majesté royale ; une justice rendue aux vertus de Louis XVI ;
un profond ressentiment contre un jugement inique rendu hors de toutes les
formes légales ; une indignation contre la férocité et l'acharnement de cette
prétendue poursuite juridique ; en un mot, c'était un sentiment moral qui
resta ineffaçable. En
outre, il était manifeste que les hommes qui venaient de tuer Louis XVI
avaient voulu frapper en lui non point l'individu royal mais le représentant,
le symbole de la monarchie, c'est-à-dire d'un ordre social que l'Assemblée
constituante avait, non sans imprudence, modifié et réglé, et que les
conventionnels avaient résolu de radicalement détruire. Comme cet ordre
social ne consistait pas uniquement dans l'existence d'un roi ; comme il
était, à proprement parler, l'ordre établi par les mœurs et les circonstances
de la société française, les maîtres du pouvoir avaient maintenant à
exterminer tout ce qui en restait. Renverser le trône n'était que le signal
pour commencer à faire main basse sur les personnes, les propriétés, les
croyances, les habitudes, les souvenirs. Il s'agissait de faire une nouvelle
nation française. La perspicacité politique n'était nullement nécessaire pour
prévoir ce prochain avenir ; il suffisait d'écouter les orateurs de la
Convention et des clubs. Ces
justes appréhensions établissaient un lien sympathique entre la victime
royale et les bons citoyens ; en outre, la résignation simple et calme du
roi, l'élévation et la véritable dignité de ses sentiments, son courage de
martyr, firent naître une admiration religieuse. L'échafaud de Louis XVI en
avait fait un saint. Ce fut ainsi qu'un mot attribué à son confesseur, qui ne
s'est point souvenu de l'avoir prononcé, devint, le jour même de sa mort, une
de ces paroles historiques qui doivent avoir été dites. On a
raconté que la veille du supplice quelques hommes distingués par les
sentiments et l'esprit étaient tristement réunis ; ils apprirent que la
Convention permettait que le roi fût, dans ses derniers moments, assisté d'un
confesseur. « Il aura, disait-on, plus qu'une absolution à prononcer. — Il
dira : « Fils de saint Louis, montez au ciel, » ajouta M. His, rédacteur d'un
journal qui, sous le titre du Républicain français, avait
courageusement défendu la cause de la justice et de l'humanité. Le
testament du roi ajouta beaucoup à cette canonisation décernée par la
conscience publique. Les municipaux et le conseil exécutif n'étaient pas
hommes à se douter des sentiments que pourraient faire naître ces pages
évangéliques, témoignage d'une âme si vertueuse, si clémente et si chrétienne
; c'était une grandeur hors de leur portée ; elle leur sembla une cagoterie ;
« le pardon qu'il accordait à ceux qui s'étaient faits ses ennemis » n'était,
selon eux, que ridicule[13]. Le passage suivant était,
disaient-ils, un aveu des imputations de ses accusateurs et de ses juges : « Je
recommande à mon fils, s'il avait le malheur de devenir roi, de songer qu'il
se doit tout entier au bonheur de ses concitoyens, qu'il doit oublier toutes
les haines et tous les ressentiments et nommément tout ce qui se rapporte aux
malheurs et aux chagrins que : j'éprouve ; qu'il ne peut faire le bonheur du
peuple qu'en régnant selon les lois ; mais en même temps qu'un roi ne peut se
faire respecter ni faire le 'bien qui est dans son cœur, qu'autant qu'il a
l'autorité nécessaire, et qu'autrement, étant lié dans ses opérations et
n'inspirant point de respect, il est plus nuisible qu'utile. » Jugeant
ainsi le testament de Louis XVI, ils virent plus d'avantage que
d’inconvénient à lui donner une complète publicité. Les journaux
l'imprimèrent dès le 23 janvier ; il fut bientôt après gravé, et on le vendit
surmonté des portraits du roi et de sa famille. Cette tolérance dura peu, et
bientôt il y eut péril à conserver de tels souvenirs. La vénération qui dès
lors s'attacha à la mémoire du roi, le sentiment de tristesse que sa mort
avait laissé dans les esprits furent renfermés, mais non étouffés. Le 24
janvier devint une fête révolutionnaire ; il resta un jour de deuil pour ceux
même qui n'y attachaient aucun esprit de parti. La fin
tragique de Louis XVI, non-seulement honora son caractère, mais elle apprit à
mieux juger sa vie et son règne, à reconnaître la pureté de ses sentiments de
bienveillance pour le peuple, son amour pour la justice, son désir de rendre
la France heureuse. Une opinion impartiale se forma sur sa conduite. Les
exagérations passionnées, les imputations calomnieuses, les grossiers
outrages répandus dans le vulgaire firent place à une appréciation plus
équitable, qui est devenue la sentence prononcée par la postérité. Louis
XVI était monté sur le trône à une époque où avaient disparu les idées de
droit divin et de possession féodale. La tradition de Louis XIV avait uni ;
son arrière-petit-fils n'avait plus la conscience d'être un maître absolu,
n'ayant de devoir qu'envers Dieu, de qui il tenait sa couronne ; il croyait
avoir des devoirs héréditaires envers la nation ; la royauté était pour lui
une magistrature dévolue par la naissance. Dès les premiers jours de son
règne, il se préoccupa du bonheur de son peuple. Ses ministres furent d'abord
choisis parmi les hommes qui avaient dirigé leurs études et leurs recherches
vers l'amélioration des sociétés humaines. Lui-même, comme on le voit dans
des lettres encore inédites, appelait leur attention sur les questions de
bien public, d'humanité et de justice, qui furent traitées et résolues après
son avènement. Ami de la liberté civile, il songeait peu à la liberté
politique. Peut-être lui semblait-elle un moyen plus hasardeux, moins facile
et moins prompt d'arriver aux affranchissements et aux progrès par lesquels
il voulait acquitter son devoir et honorer son règne. « Donnez-moi cinq
années de despotisme, disait M. Turgot, et la France sera libre. » Lorsqu'un
si grand esprit, lorsqu'un ministre préférait cette voie, il était naturel
qu'un roi la crût la meilleure. Mais il
rencontra de grands obstacles ; les privilèges et les abus avaient de
profondes racines, de zélés défenseurs. De sorte qu'on se trouva amené à
commencer par la liberté politique ; le pouvoir royal espéra y trouver les
moyens de vaincre les résistances qui s'opposaient à l'égalité devant la loi
et au sacrifice des intérêts privés devant l'intérêt général. Les privilégiés
eux-mêmes voulaient mettre la main aux réformes pour en avoir le mérite ou
pour les limiter. De là les notables, les états généraux et le commencement
du régime représentatif. Il était d'abord constitué de manière à maintenir ce
qu'il s'agissait de changer. Un acte de pouvoir était indispensable pour
surmonter cette difficulté. Le roi ne sut pas ou ne put point le faire :
l'insurrection s'en chargea. Alors
plusieurs éléments nécessaires à une société bien réglée n'eurent plus leur
part de représentation. Le pouvoir, la religion, la pratique des affaires,
l'esprit de conservation ne semblèrent plus que des prétextes d'opposition
dont se couvraient des intérêts privés. La royauté devint nominale,
impuissante et méprisée. Les uns la dépouillèrent de la force qui lui était
nécessaire ; les autres travaillaient déjà à la supprimer. Il y avait un
parti à qui Louis XVI, dans son testament, crut avoir à pardonner de lui
avoir « fait beaucoup de mal par un faux zèle ou un zèle mal entendu. » Ainsi,
il n'avait où se prendre ; nulle opinion ne pouvait lui servir d'appui ;
elles étaient hostiles ou compromettantes. Si quelques hommes avaient cherché
à reconstituer le pouvoir royal et l'ordre public, ils auraient vu bientôt
tous les partis coalisés contre eux. D'ailleurs ils ne voulaient point faire
le sacrifice entier de leur popularité ; ainsi on ne pouvait se fier à eux. Livré à
lui-même avec un caractère incertain et timide ; ignorant ce que de plus
habiles que lui ignoraient aussi : jusqu'où peuvent aller les hommes lancés
dans une révolution ; n'ayant nulle expérience des esprits et des caractères,
hormis des courtisans, des serviteurs ou des solliciteurs, il flottait dans
de continuelles indécisions. Elles devaient sembler des faussetés et susciter
la méfiance. Aucun parti, aucune opinion, aucun projet n'obtint sa confiance,
ni son complet assentiment. Il
s'abandonna au cours des événements : il essaya la fuite ; son évasion
n'était pas combinée avec l'émigration ; il avait pris soin de se cacher de
son frère. Réellement il avait le projet de se rendre à Montmédy ; appuyé des
troupes que commandait M. de Bouillé, il aurait cherché à traiter avec
l'Assemblée. C'était un projet hasardeux, conçu sans prévoyance ; on ne
saurait conjecturer ce qui serait arrivé si le roi n'avait pas été ramené à
Paris. Dès lors il ne fut qu'un prisonnier. Le mauvais succès de sa tentative
avait redoublé son incertitude et ses craintes. Il avait l'instinct de sa
perte et demeurait comme immobile et stupéfait en face du péril qui le
menaçait. Sans doute il admettait parfois quelques chances de salut
indépendantes de sa volonté et de son action : car quel est le condamné qui
peut se défendre de toute lueur d'espérance ? En réalité, il attendait le
coup qui devait le frapper : c'était là tous ses crimes. Ceux qui avaient conspiré contre lui et contre les lois du pays avaient-ils le droit de le juger ? Pouvaient-ils même exercer sur lui cette justice qu'on appelle la justice politique ? Qui d'eux ou de lui avait attenté à la constitution et à la liberté ? Qui d'eux ou de lui avait voulu la guerre ? Qui d'eux ou de lui s'apprêtait à répandre plus de sang et à rendre la France plus malheureuse ? Qui d'eux ou de lui faisait espérer à la nation un gouvernement plus régulier et plus durable ? — Il ne fallait pas un long avenir pour répondre à ces questions. |
[1]
Moniteur.
[2]
Mémoires de Levasseur.
[3]
Toulongeon.
[4]
Rœderer.
[5]
Mémoires de Barère.
[6]
Essais sur la Révolution, par Beaulieu. — Mémoires de Barère.
[7]
Registres de la commune.
[8]
Anecdotes par Harmand, de la Meuse.
[9]
Prudhomme.
[10]
Citation tirée des Mémoires de Hue.
[11]
Mémoires historiques sur M. Suard.
[12]
Rapport signé : Samson, exécuteur des jugements criminels.
[13]
Note du Moniteur, n° du 28 janvier 1793. — Mémoires de Dumouriez.