Pourquoi La Moricière
désirait le retour de Bugeaud. — Attaques du journal l'Algérie contre
Bugeaud. — Critiques de Bugeaud contre ses subordonnés et ripostes de
l’Algérie. — Circulaire du 14 octobre sur les postes permanents et les
colonnes mobiles. — Le retour de Bugeaud à Alger.
Du jour
où La Moricière avait pris le gouvernement général, le 4 septembre 1845, il
avait entretenu une correspondance régulière avec le maréchal Soult. Le
Ministre avait éprouvé quelque inquiétude en lisant ses rapports ; il lui
écrivait de Soultberg, le 11 septembre, à propos des rassemblements indigènes
signalés de divers côtés : « C’est
une preuve de l’agitation qu’Abd el Kader et Bon Maza cherchent à fomenter,
et qui sans doute se renouvellera très souvent. Il convient donc de se tenir
toujours prêt à faire face aux événements quelconques qui peuvent survenir,
et, pour cela, être sans cesse très vigilant. » La
Moricière était d’autant plus vigilant qu’il désirait éviter les
complications pendant son intérim. Il était impatient de connaître le
résultat des démarches du maréchal Bugeaud et de savoir quelle interprétation
définitive devait être donnée à certains passages de l’ordonnance du 15 avril
développant l’administration civile. Soult paraissait avoir fait des
concessions, puisqu’il disait à La Moricière, dans sa lettre du 11 septembre
: « J’ai pris en considération les observations que M. le maréchal duc d’Isly
a bien voulu me présenter à ce sujet, et je ne tarderai pas à donner des
ordres pour le vrai sens que doivent recevoir ces questions litigieuses. » Le
gouverneur intérimaire avait chargé son ami le général de la Rue, qui s’était
rendu à Soultberg, de le renseigner sur les dessous de l’entrevue entre les
deux maréchaux. « J’attends
avec impatience une lettre de vous, lui écrivait-il le 15 septembre, pour
savoir la tournure qu’ont prise les choses à Soultberg. La situation se
complique de plus en plus par suite de l'acharnement de la presse contre le
maréchal duc d’Isly. Ces gens veulent nous brouiller ensemble, nous rendre
impossibles l’un avec l’autre, tandis que le bien public veut positivement
que le maréchal revienne pour un an ou dix-huit mois, que je reste dans la
province de l’Ouest à consolider l’ouvrage fait, etc., ce qui donnera le
temps de grandir à ceux qui poussent derrière nous et qui, seuls, peuvent
nous remplacer. Le maréchal et le général Bedeau absents, j’ai momentanément
tout le fardeau sur les épaules, et j’aurais vraiment quelques inquiétudes si
celte situation devait se prolonger. « Nos
affaires civiles vont bien ; il y a un énorme arriéré-que nous sommes en
train de liquider ; ce n’est pas une petite affaire... La spécialité locale,
qui est ma partie, jointe à des idées générales sur le reste, me donne assez
de force pour diriger la machine. « La
situation politique se continue telle qu’elle était, sans grande complication
jusqu’à ce jour. Dieu veuille qu’elle continue ainsi encore deux mois. » La
Moricière ne désirait pas conserver longtemps le gouvernement général et
paraissait même redouter les complications. Cette attitude put paraître
étrange, et fut interprétée comme résultant de la crainte des
responsabilités. La véritable raison est tout autre : La Moricière désirait
se marier. Après avoir exposé à son ami de la Rue l’état des affaires de
l’Algérie, il lui disait : « J’arrive au point important... », et il lui
parlait mariage. « Les projets du maréchal, lui disait-il ensuite, détermineront
mes possibilités de voyage en France. Je ferai tout au monde pour y aller.
Cherchez donc jusque-là et renseignez-moi sur ce qui se présentera. S’il y
avait une chose qui me convînt tout à fait, je partirais exprès et quand-même
; il faut parfois penser à soi, et il est temps. » Trois
jours plus tard, le 18 septembre, La Moricière reçut à la fois une lettre du
maréchal Bugeaud et une du général de la Rue, lui annonçant que l’entrevue de
Soultberg avait-aplani les difficultés en cours. « Celle solution était ce
qu'il pouvait m’arriver de plus heureux, répondait La Moricière le jour même
à la Rue, et je m’en réjouis sans arrière-pensée. J’y vois le moyen de faire
un voyage en France, qui me tient tant au cœur, comme vous le savez, pour
bien des raisons ; enfin, je gagnerai du temps, et c’est quelque chose. » La
perspective d’une traversée prochaine lui faisait oublier les griefs qu’il
pouvait avoir contre Bugeaud, mais ne l’empêchait pas de faire quelques
remarques malicieuses : « Je vous remercie bien de me faire assister comme
vous le faites-au drame qui se déroule devant vous. C’est une curieuse chose
que de voir ainsi les ficelles qui font aller le monde. Les bureaux de la rue
Saint-Dominique pourraient bien se trouver un peu froissés dans les
embrassements des deux maréchaux. Les grands, lorsqu’ils s'e brouillent ou se
raccommodent, écrasent souvent les petits. Je crois maintenant que le
maréchal, quand il aura vu les ministres à Paris, abrégera beaucoup plutôt
son séjour en France qu’il ne le prolongera. Il ne tardera pas à être
embarrassé de son personnage, et on pourra bien travailler à lui rendre la
position encore plus gênante. » La
Moricière sentait cependant dès ce moment que la situation générale empirait
: « Je ne cherche pas à guerroyer, écrivait-il à La Rue, mais ces gens ne
veulent pas nous laisser un moment de repos. S’ils étaient mieux appris, ils
se tiendraient plus tranquilles au moment des eaux, des vendanges et des
voyages d’agrément. Quoiqu’il y ait peu de matelots dans la hune, nous
tâcherons de ne pas laisser aller le navire à la dérive, mais il faut ouvrir
l’œil jour et nuit. Je m’attends d’un jour à l’autre à apprendre un mouvement
d’Abd el Kader, qui ne voudra pas perdre une si belle occasion de se mettre
de la partie. » Dans
l’hypothèse d’une insurrection, La Moricière souhaitait le retour de Bugeaud,
parce qu’il comptait conduire lui-même les opérations dans la province d’Oran
: « Tous ces mouvements qui ne font que commencer, disait-il, pourront bien
rappeler le maréchal Bugeaud. Tout ira bien tant que je ne serai pas forcé de
quitter Alger ; mais remarquez bien que je suis dans la position où se serait
trouvé le maréchal Bugeaud si on lui eût retiré Bedeau et moi au moment des
insurrections ; personne en ce cas, je pense, n’eût trouvé extraordinaire
qu’il allât lui-même mener la guerre. » Aussi,
dès la nouvelle du désastre de Sidi-Brahim et des débuts de l’insurrection,
La Moricière demanda au maréchal Soult le retour de Bugeaud. Dans sa lettre
du 28 septembre, où il faisait connaître ces événements au Ministre, il
ajoutait : « D’après cet exposé, Monsieur le Maréchal, vous jugerez sans
doute qu'il est indispensable que le maréchal Bugeaud et le général Bedeau
rentrent immédiatement en Algérie. » Il fit partir le 30 septembre pour
Excideuil, où se trouvait Bugeaud, un de ses aides de camp restés à Alger, le
chef d’escadron Rivet, avec mission d’engager le maréchal à revenir en
Algérie et à demander des renforts au gouvernement. Puis lorsque, le 10
octobre, il arriva à Djemmaa-Ghazaouet, il écrivit de nouveau au Ministre : «
Cette situation me fait désirer de plus en plus vivement voir M. le maréchal
duc d’Isly et M. le général Bedeau revenir en Algérie. » La
Moricière ne cacha son sentiment à personne ; il eut peut-être tort, parce
que certains de ses subordonnés le crurent incapable d’assumer le
commandement qui lui revenait. On trouve la trace de l’impression ressentie
par l’armée d’Afrique dans nombre de lettres ou de mémoires. D’Exéa, par
exemple, a prétendu que La Moricière, « effrayé de sa responsabilité, perdit
la tête » ; qu’il « écrivit lui-même à Bugeaud pour le faire revenir en toute
hâte, la charge étant trop lourde pour lui » ; que le maréchal « fit la
sourde oreille, ne répondit pas », et ne se décida à revenir qu’après « une
troisième lettre, plus pressante que les deux premières ». De
telles appréciations proviennent, en partie, de ce que Bugeaud avait en
Algérie des admirateurs passionnés ne voulant compter que sur lui pour sauver
la situation. Bugeaud
avait, par contre, des ennemis acharnés et était, de la part de certaine
presse française, l’objet de vives attaques. Le journal l'Algérie, bien
renseigné et bien rédigé, se faisait l’écho des critiques adressées au
maréchal, et lui opposait le général de La Moricière ; ses articles
reprochaient à Bugeaud de songer uniquement à la guerre, sans se préoccuper
ni de l’administration du pays, ni de son organisation, ni de la colonisation
civile. Dans
son numéro du 22 septembre, l’Algérie confirmait le bruit d’après
lequel, à la suite de l’entrevue de Soultberg, Bugeaud s’était décidé à ne
pas reprendre ses fonctions de gouverneur ; le journal se réjouissait de
cette décision, et analysait l’œuvre du maréchal en termes peu flatteurs : « Le
malheur de M. le maréchal Bugeaud, disait-il, c’est de n’être plus un homme
de notre époque. Il a fait la guerre en Espagne avec distinction ; mais il
était alors trop jeune et trop fougueux pour profiter des utiles leçons que
donnait l’illustre maréchal Suchet pour l’administration du pays conquis. La
guerre est encore pour lui le seul contact possible avec les vaincus. Pendant
les cinq années de son séjour en Algérie, il n’a pas fait autre chose que la
guerre ; le succès" remporté n’avait de mérite, à ses yeux, qu’autant
qu’il préparait un succès guerrier plus grand encore. Les Indigènes ont été
organisés en prévision seulement des révoltes à réprimer et des combats à
livrer, au lieu de chercher à rendre la révolte impossible, aussi bien que le
combat, en faisant la conquête morale des populations. « M.
le maréchal Bugeaud et ses amis ont une réponse toute prête lorsque nous
parlons de la puissance des moyens civilisateurs. Voici plus de deux ans qu’à
toutes les observations de ce genre ils répètent sur tous les tons : « Vous
êtes des idéologues, des philanthropes ; venez gouverner vous-mêmes la
Kabylie par la bienveillance et la civilisation. » Nous nous sommes
toujours bien gardés de prendre ces railleries plus ou moins convenables pour
autre chose que le témoignage de la faiblesse de nos adversaires. « Nous
avons plus de confiance dans le jeune gouverneur général chargé de l'intérim.
Nous croyons fermement que, dès qu’il sera consolidé dans sa position
nouvelle, il arrivera à des résultats bien autrement significatifs. Non pas
que nous voulions ici l’exalter au détriment de M. le maréchal Bugeaud, mais
parce qu’il a étudié les grands problèmes de la société nouvelle ; parce
qu’il sait ce que c’est que le travail, le capital, l’association, le
gouvernement des hommes. M. le maréchal Bugeaud connaissait tous ces mots,
mais avec les traditions et les enseignements de 1810. » Le
journal observait quelques ménagements à l’égard de Bugeaud, pensant que la
retraite du gouverneur général était définitive ; mais il apprit bientôt que
cette retraite n’était pas certaine, et fit paraître dans son numéro suivant,
celui du 26 septembre, un article violent, intitulé : « M. le maréchal
Bugeaud et ses courtisans ». Tout en accordant au maréchal des qualités
guerrières, il attaquait son caractère, ses idées, son entourage ; il
accumulait les griefs contre sa conduite pendant ses derniers mois de
gouvernement ; la conclusion était formulée en des termes très agressifs : « Pour
nous, M. le maréchal Bugeaud ne peut plus être gouverneur général de
l’Algérie. « Ses
opinions sur les concessions, sur la colonisation, sur la guerre de la
Kabylie, sur le gouvernement des Indigènes, sur le gouvernement civil, sont
contraires à celles du cabinet, du Ministre de la Guerre, des commissions des
Chambres, de la presse algérienne et métropolitaine et même des officiers
généraux et des principaux administrateurs civils qui servent sous ses ordres
en Algérie. « Désormais,
il ne peut plus ni obéir, ni se faire obéir. Son retour en Algérie serait une
lutte perpétuelle avec les bureaux du ministère, avec les chefs des divers
services civils de l’Algérie, avec la Presse, avec la Chambre, avec tout le
monde. « ...
M. le maréchal Bugeaud, s’il retournait encore en Algérie, perdrait autant de
centaines de millions et autant d’années qu’il y resterait. On ne fait rien
contre l’opinion de son pays. Désormais, M. le maréchal Bugeaud a perdu sa
confiance, et il ne se trouvera pas un ministre qui ose assumer la
responsabilité de son renvoi en Algérie, si M. le maréchal n’avait pas déjà
compris que sa réputation exige que les attaques de la presse ne dépassent
pas certaines limites. « Notre
dernier mot est celui-ci : M. le maréchal Bugeaud ne doit plus être
gouverneur général de l’Algérie. Si, contre l’opinion publique il rentrait à
Alger, il compromettrait l’avenir de l’Algérie, il y laisserait le vernis
très superficiel qui recouvre encore sa réputation. » Ces
termes comminatoires étaient destinés à exercer une pression sur l’opinion
publique, sur le gouvernement et sur Bugeaud lui-même, qui se laissait
impressionner par les articles de presse. Cependant
la réconciliation entre Soult et Bugeaud était complète. La preuve s’en
trouve dans une lettre que le gouverneur général adressait à Guizot, de sa
propriété de la Durantie, le 28 septembre : « Le nuage s’est dissipé, y
disait-il, et pendant les deux jours que nous avons disserté sur les affaires
de l’Afrique, je n’ai trouvé en lui que d’excellents sentiments pour moi et
de très bonnes dispositions pour les affaires en général. De mon côté, j’y ai
mis un moelleux et une déférence dont vous ne me croyez peut-être pas
susceptible, et cela m’a trop bien réussi pour que je n’use pas à l’avenir du
même moyen. » Toutes les difficultés étaient donc aplanies en France, ou du
moins en voie de disparaître. L’orgueil
de Bugeaud n’avait cependant pas été rabattu par les attaques dirigées contre
lui ; il le poussait même à diminuer le rôle et la réputation de ses
lieutenants, non seulement auprès de personnages qu’il rencontrait, mais
encore auprès d’obscurs journalistes. Un
journal de province, l'Echo de Vesone, ayant qualifié Bugeaud et La
Moricière de « grands capitaines », le duc d’Isly crut devoir protester ; il
le fit avec rudesse : « Je
crois, disait-il dans sa réponse du 30 septembre, l’expression exagérée pour
tous les deux ; mais elle l’est assurément pour M. de La Moricière, qui n’a
rien créé, rien innové ; avec lequel, au contraire, j’ai eu beaucoup à lutter
pour lui faire suivre le système de guerre qui a dompté les Arabes. Il n’a
pas gagné un seul combat important. En 1842, il s’est laissé poursuivre par
Abd el Kader pendant trois jours sans se retourner. Tout son bagage comme
général se compose de quelques ghazias heureuses et de quelques petits
combats dans lesquels il était numériquement supérieur aux Arabes. Il était
beaucoup plus distingué comme chef de bataillon qu’il ne l’est comme général. « Sa
réputation a beaucoup baissé dans l’armée d’Afrique, et quelques esprits
poussent à cet égard l’exagération jusqu’à lui refuser toute espèce de
mérites. Cela est dans le faux. Il entend bien la conduite des Arabes et leur
administration. Il a aussi de bonnes idées pour l’administration des
Européens ; il a des idées vraies et des idées fausses en colonisation. Son
esprit est plus qu’ordinaire, quoique trop porté vers la controverse. En un
mot, c’est un homme distingué, mais à qui il manque les principales qualités
du grand capitaine, c’est-à-dire des idées justes sur la guerre, une grande
résolution et une grande sérénité d’âme dans les circonstances critiques. Il
a un peu gagné en connaissances du métier ; mais je doute qu’il atteigne
cette force de caractère que la nature seule donne à un haut degré et qui est
l’un des signes du grand capitaine. » Ces
appréciations publiques, peu dignes de la part d'un chef sur son inférieur,
tombèrent en des mains discrètes et ne furent publiées par le journal que
vingt ans après ; mais elles montrent quel langage Bugeaud pouvait tenir à
ceux qui rapprochaient. Les
circonstances contribuèrent à enfler l’orgueil du maréchal. Dès le 4 octobre,
en effet, Soult, qui venait de recevoir les lettres envoyées par La Moricière
le 28 et le 29 septembre, d’Alger et de Tenès, écrivit à Bugeaud pour
l’engager à se rendre sur-le-champ en Afrique ; il lui demandait d’aller
reprendre « ses fonctions de gouverneur général et de commandant en chef de
l’armée », et pour cela de se diriger par Port-Vendres sur Oran ; en même
temps, il ordonnait à Bedeau d’abréger son congé pour retourner à son
commandement de la province de Constantine. Le 6
octobre arriva à La Durantie le chef d’escadrons Rivet, chargé par La
Moricière d’engager le maréchal à revenir en Algérie. Sa démarche provoqua un
nouveau mouvement d’orgueil chez Bugeaud, qui écrivit le soir même au préfet
de la Dordogne, M. de Marcillac, une lettre en portant la trace. Le
préfet, moins discret que le journaliste, la communiqua à la presse : « M.
le chef d’escadrons Rivet, disait le maréchal, m’apporte d’Alger les
nouvelles les plus fâcheuses. L’armée et la population réclament à grands
cris mon retour. J’avais trop à me plaindre de l’abandon du gouvernement
vis-à-vis de mes ennemis de la presse et d’ailleurs pour que je ne fusse pas
parfaitement décidé à ne rentrer en Algérie qu’avec la commission que j’ai
demandée et après la promesse de satisfaire à quelques-unes de mes idées
fondamentales. Mais les événements sont trop graves pour que je marchande mon
retour au lieu du danger... Hélas ! les événements ne donnent que trop raison
à l'opposition que je faisais au système qui étendait sans nécessité
l'administration civile et diminuait l’armée pour couvrir les dépenses de
celle extension. J’ai le cœur navré de douleur de tant de malheurs et de tant
d’aveuglement de la part des gouvernants et de la presse, qui nous gouverne
bien plus qu’on n’ose l’avouer. » Bugeaud
envoyait le même jour à Soult une lettre confidentielle dans laquelle il
s’exprimait en termes analogues : « Monsieur le Maréchal, écrivait-il,
j’avais bien résolu de ne pas retourner en Algérie, si je n’avais pas obtenu
la commission qui pouvait dissiper les erreurs répandues par la presse et
rétablir ma réputation et mes actes très mal défendus par le gouvernement.
Mais les nouvelles que m’a apportées ce matin M. le chef d’escadrons Rivet
renversent mes résolutions. Je pars dans la nuit du 7 au 8 pour me rendre à
Marseille, où j’espère trouver le Caméléon ou tout autre bateau pour arriver
bien vite à mon poste. J’ai pensé qu’étant encore gouverneur nominal de
l’Algérie je ne pouvais me dispenser de répondre à l’appel que me font
l’armée et la population, que ce serait manquer à mes devoirs envers le
gouvernement et envers le pays. » Loin de
diminuer la gravité de la situation, il cherchait à la souligner, et il
amplifiait les demandes de renforts que La Moricière avait formulées. Il
avait soin d’ailleurs de rejeter sur ses inférieurs la responsabilité des évènements,
et de dénoncer La Moricière comme le principal coupable : « Je
connais trop le caractère inflammable des Arabes, disait-il, pour ne pas
juger que les circonstances sont de la plus grande gravité. Le succès qu’Abd
el Kader a obtenu en avant de Djemmaa-Ghazaouet, par suite d’une faute contre
les principes que j'ai si souvent proclamés par la parole et par mes écrits,
n'aura pas manqué d’avoir des suites funestes... La guerre est sur presque
toute la surface de la* province d’Oran ; il est indubitable quelle s'étendra
sur d’autres points. L’œuvre de pacification est donc à recommencer... « Vous
vous rappelez que j'ai été engagé malgré moi dans l’occupation permanente de
Djemmaa-Ghazaouet et que j’ai toujours prédit que cela était de nature à nous
amener une-catastrophe. Pendant ma première absence, M. de La Moricière
demanda et obtint votre approbation pour l'occupation. Quand je rentrai, je
trouvai des travaux trois fois plus étendus que je ne l’aurais voulu pour
faire un poste magasin-qui aurait été confié à la milice kabyle. J’y trouvai
établies une trentaine de familles de commerçants, je craignis un blâme
sévère si j’abandonnais ce point commercial, et je fis fléchir mes principes
de guerre. » Puis,
après avoir rappelé qu’il avait, interdit à Montagnac de sortir de son poste,
il insinuait que La Moricière était en partie responsable de la catastrophe
du Kerkour, puisqu’il avait laissé de la cavalerie au lieutenant-colonel. «
Il est d’ailleurs dans les principes de M. de La Moricière, ajoutait-il, de
diviser ses forces pour faire la police du pays et le protéger. J'ai combattu
souvent cette idée. Je disais qu'il valait mieux ne pas protéger des gens qui
pouvaient très-bien se protéger eux-mêmes s'ils le voulaient, que
d’éparpiller son monde et s’exposer ainsi à des échecs partiels, ou à
l'immobilisation d’une bonne partie de nos forces. Je vous ai envoyé copie
des lettres que j’écrivais à cet égard. Si vous les faites remettre sous vos yeux,
vous verrez que les-malheurs qui viennent de nous arriver étaient prévus. » Il y
avait du vrai dans la lettre de Bugeaud ; Djemmaa-Ghazaouet avait pris de
l'extension contre son gré ; Montagnac, en sortant du poste, avait désobéi à
ses ordres ; enfin l’éparpillement de colonnes insuffisantes était un procédé
qu’il avait toujours combattu. Mais Bugeaud était injuste en rendant La
Moricière responsable des événements qui venaient d’arriver. Le
gouverneur général par intérim avait sans doute conservé quelque temps un
assez grand nombre de petites colonnes, parce qu’il ne croyait pas à une
invasion par l’Ouest ; mais dès qu’il avait remarqué des symptômes
insurrectionnels, il avait prescrit à Cavaignac de se porter dans les Trara «
avec une forte colonne », qui devait comprendre « au moins 2.500
baïonnettes de vieille infanterie ». Si la colonne de Cavaignac n’avait pas
atteint ce chiffre, c’est qu’il y avait eu impossibilité matérielle à trouver
les effectifs nécessaires. La
Moricière avait même exposé les principes chers à Bugeaud dans une lettre
qu’il avait écrite de la rade de Ténès, le 29 septembre, au colonel de
Saint-Arnaud : « J’ai ordonné ici, lui disait-il, de rallier tous les
détachements qui pourraient être compromis... Je vous engage fortement à
mobiliser le plus de monde possible et à ne pas compromettre des détachements
dans de mauvais postes dont le ravitaillement pourrait amener de graves
accidents. » Les insinuations de Bugeaud, qui étaient peu généreuses, étaient
donc aussi injustifiées pour une grande part. Tandis
que Bugeaud accusait son lieutenant dans ses lettres du 6 octobre, le numéro
de l'Algérie paru le même jour s’efforçait, par contre, de mettre en
lumière la prévoyance-de La Moricière et de partager les responsabilités des
événements entre Bugeaud et le Ministre de la Guerre : « Le
gouverneur général de l’Algérie, disait le journal, est en congé depuis le 4
septembre. Avait-il cru, en quittant l’Algérie de son plein gré, qu’il
laissait le pays tranquille-el à l’abri d’une levée de boucliers ?
L’événement prouve qu’il s’est trompé. Avait-il été rappelé d’office par le
ministère ? La faute n’en est pas moins grave, quoique la responsabilité en
revienne à d’autres personnes qu’au gouverneur général. « En
effet, dès le mois de juillet, M. le lieutenant-général de La Moricière
signalait les préparatifs que faisait Abd el Kader. Tandis qu’une
préoccupation malheureuse attirait sans cesse les regards vers la Kabylie, le
gouverneur de la province d’Oran multipliait les précautions contre des
événements qu'une sage prudence lui faisait considérer comme possibles. « Tout
le monde sait que la fin de la moisson marque chez les Arabes une époque de
turbulence et de troubles ; la célébration du Ramadan venant se joindre à
cette circonstance, le fanatisme et les passions religieuses ont activé
toutes les haines et donné, pour ainsi dire, un courant et un drapeau à cet
amour du désordre. « Et
c’est ce moment critique qui a été choisi par le gouverneur général pour
s’absenter de l’Algérie, par le ministère pour forcer M. le général La
Moricière à quitter la province d’Oran et à rester à Alger pour organiser la
nouvelle administration ! « Ces
fautes ont toutes leur origine dans le déplorable conflit qui s’est élevé
entre le gouvernement général d’Alger et le ministère de la guerre. Or, en
présence des difficultés graves que révèle la nouvelle levée de boucliers
d’Abd el Kader, ce qui est urgent, ce qui est impérieux, c’est de faire
cesser ce conflit. Le laisser se prolonger plus longtemps, ce serait
sacrifier de gaîté de cœur le sang de nos soldats et for de la France. » Puis le
journal s’élevait progressivement au-dessus des querelles dans lesquelles il
avait si nettement pris parti, pour traiter la question du gouvernement de
l’Algérie à un point de vue plus général et plus désintéressé ; les arguments
qu’il présentait ont maintes fois été repris sous des formes diverses dans
l’histoire de la colonie : « Quelle
que soit la puissance des moyens dont peut disposer Abd el Kader, il faut,
pour le combattre et le détruire, qu’une seule main dirige les affaires de
l’Algérie ; il faut que la toute-puissance soit à Alger ou qu’elle soit à
Paris ; ces deux puissances rivales se paralysent et décuplent les forces de
nos ennemis en détruisant l’unité de nos efforts. « Si
la toute-puissance doit être à Alger, c’est au ministère à examiner s’il est
de sa dignité d’assumer, sans con-frôle, la responsabilité des actes du
gouverneur général, ou si la création d’une vice-royauté ne serait pas de
nature à sauver au moins son honneur en lui imposant la défaite. « Si
la toute-puissance doit être à Paris, il faut transformer la direction des
affaires de l’Algérie en un ministère spécial ; il faut que ce ministère
responsable prenne en main le gouvernement, en faisant appel à toutes les
intelligences et à toutes les capacités françaises, quelles portent la toge
ou l’épée, et qu’il conduise enfin à bon port l’œuvre algérienne. » Cette
discussion amenait le journal à conclure : « C’est nous qui sommes dans
l’anarchie, et c’est Abd el Kader qui apporte de l’unité et de l’esprit de
suite dans ses projets et dans ses actes. » On peut
cependant, à propos des mesures préconisées par Soult, Bugeaud et La
Moricière, faire la même remarque que sur celles préconisées par les généraux
de la province d’Oran ; les trois grands chefs envisageaient simultanément la
situation d’une manière tellement semblable, que les ordres envoyés d’en haut
étaient déjà exécutés et les demandes adressées d’en bas déjà satisfaites,
quand les lettres arrivaient à leur destination. Ainsi
Soult n'avait, le 1er octobre, reçu aucune nouvelle des graves événements de
l’Ouest ; il n’avait encore que des lettres de La Moricière des 25 et 26
septembre lui apprenant la soumission des Msirda à l’Emir et la défection de
Mouley-Cheikh. Cependant il écrivait : « Ces
divers faits me paraissent le développement d’une grande intrigue et
peut-être d’un soulèvement général. Aussi je ne puis que vous approuver de
l’ordre que vous avez donné au général Cavaignac de se porter chez les Trara
avec une forte colonne, aussitôt qu’il en aura la possibilité, et d’aller
punir les Msirda de leur félonie. Dans des circonstances semblables, il faut
être prompt à infliger les punitions méritées afin de décourager les
populations de leur tendance à écouter les perfides suggestions qui sans
cesse les travaillent. » Soult
approuvait donc La Moricière sans réserve ; d’autre part, il avait appris,
par une dépêche du service maritime de Marseille, qu’Abd el Kader avait
reparu du côté de Lalla-Maghrnia, et il concluait en ces termes : « Ainsi,
la conflagration est à peu près générale... J’aime à me persuader-que s’il y
avait quelque part de l’hésitation, particulièrement du côté de la frontière
du Maroc, où Abd et Kader paraît s’être montré..., vous n'hésiteriez pas à
vous y rendre de votre personne, pour donner aux affaires une plus grande impulsion,
si besoin était ; dans ce cas, le général de Bar resterait à Alger... » Le jour
même où le Ministre écrivait ces lignes, La Moricière arrivait à Cran prendre
la direction des opérations, après avoir confié l’intérim à Alger au général
de Bar. Aussi
lorsque, le 4 octobre, Soult reçut les lettres expédiées d’Alger le 28 et de
Ténès le 29 par La Moricière, il ne put qu’applaudir à son initiative : « Je
vous approuve, lui dit-il, d’être parti d’Alger pour vous rendre
immédiatement à Mostaganem en touchant à Ténès. Sans doute vous vous serez
porté aussitôt sur Oran et même sur le théâtre de la guerre afin de donner
aux opérations militaires plus d’ensemble el une meilleure direction... J’ai
vu avec satisfaction que vous aviez dirigé des renforts sur la province
d’Oran, pour pouvoir en disposer suivant les besoins lorsque vous aurez été
rendu sur les lieux. » De même
que les ordres étaient déjà exécutés quand ils parvenaient, de même les
demandes étaient déjà satisfaites quand elles arrivaient à la connaissance du
Ministre. Dans ses différentes lettres, La Moricière réclamait des renforts ;
le 6 octobre, Bugeaud spécifiait de son côté les effectifs qu’il considérait
comme indispensables. Or, dès le 4, Soult avait donné l’ordre à deux
bataillons de s’embarquer à Port-Vendres pour Oran, et aux dépôts des
régiments d’Afrique, stationnés en France, de faire partir tous leurs hommes
disponibles ; aussi pouvait-il dire à La Moricière, dans sa lettre du 6 : «
Alors que vous m’écriviez le 2 octobre, vous ne pouviez avoir reçu la dépêche
que je vous ai adressée le 4... J’ai répondu d’avance à une seconde lettre du
1er octobre que vous m’aviez adressée en même temps... » ; puis, après avoir
détaillé les mesures qu’ils avaient prises et qui répondaient aux demandes de
La Moricière, il ajoutait : « Aucun objet essentiel n’a été omis. » Le
maréchal Bugeaud avait donc tort de penser que, sans ses conseils, ni Soult
ni La Moricière n’auraient su quelles mesures prendre. S’il avait une
supériorité, il en perdait le prix par son orgueil el son manque de tact. C’est
par les détails que se dessine le caractère de ces chefs. Tandis que, le 6
octobre, Bugeaud écrivait, dans sa lettre confidentielle au Ministre :
« Il est dans les principes de M. de La Moricière de diviser ses forces...
j'ai combattu souvent cette pensée », Soult écrivait le même jour à La
Moricière : « Je suis certain que vous ne tarderez pas à m’annoncer les
brillants succès que vous aurez obtenus, pourvu surtout que vous réunissiez
vos forces pour marcher à l’ennemi, et que vous évitiez les détachements ou
petites colonnes, qui ne peuvent être que compromises en marchant isolément
hors de l’appui de votre masse principale. » Ainsi,
la même idée était exprimée le même jour par Bugeaud, sous forme d’une
dénonciation fielleuse contre son lieutenant, et par Soult, sous forme d’un
avis bienveillant au gouverneur par intérim. Les conseils de Bugeaud et Soult
étaient d’ailleurs superflus puisque, dès le premier jour, le souci de La
Moricière et de ses subordonnés avait été d’opérer la concentration des
colonnes de la province d’Oran, et que La Moricière lui-même était en marche
avec ses troupes pour rejoindre Cavaignac. Bugeaud
se crut d’autant plus indispensable en Algérie que Soult, qui l’avait déjà
engagé à y retourner, par une lettre du 4 octobre, lui écrivit de nouveau le
6 à ce sujet ; en même temps, le Ministre lui transmit une lettre personnelle
de La Moricière, qui lui demandait aussi de revenir. Le maréchal partit
d’Excideuil dans la nuit du 7 au 8 octobre, passa le 9 à Toulouse et arriva
le 11 à Marseille. Lorsque
les adversaires de Bugeaud apprirent qu'il allait retourner en Algérie, ils
tentèrent un dernier effort contre lui. Le journal l’Algérie fit
paraître le 12 octobre un article intitulé : « Un dernier mot. Il est temps
encore ! », par lequel il tentait d’empêcher le départ du maréchal et de
faire attribuer le gouvernement général à La Moricière : « M.
le maréchal Bugeaud n’a pas quitté la France, disait-il ; une dépêche
télégraphique peut le rappeler. Nous pouvons encore chercher à ouvrir les
yeux au gouvernement. « De
graves événements, suite inévitable de fautes commises depuis quatre ans,
viennent de s’accomplir en Algérie. Toute la France affligée en gémit, et M.
le maréchal Bugeaud seul, avec son aide de camp, M. le colonel Eynard, monte
au Capitole pour en rendre grâce aux dieux. « Le
gouvernement du Roi, malgré tous ses griefs passés contre un gouverneur
général indocile, réserve à M. le maréchal Bugeaud l’honneur de venger la
trahison dont nos frères ont été victimes : M. le général La Moricière, qui
depuis quinze ans partage avec notre armée tous les périls de la guerre,
s’efface pour offrir à M. le maréchal Bugeaud l’occasion de retremper son
blason d’Isly dans le sang des traîtres, et M. le maréchal tire vanité de la
condescendance du gouvernement et de l’abnégation du général La Moricière ;
il se proclame le seul homme capable de sauver l’Algérie. « Le
gouvernement donne l’ordre à M. le maréchal Bugeaud de venir à Paris prendre
ses instructions, et M. le maréchal Bugeaud refuse de se rendre à Paris. « M.
le général de La Moricière écrit une lettre confidentielle au maréchal
Bugeaud sur la situation de l’Algérie ; il lui parle de la gravité des
événements ; mais, dit-il, c’est dans les grandes circonstances que les
hommes de cœur se mollirent. Et M. le maréchal Bugeaud fait colporter cette
lettre dans tout Paris, comme un aveu de l’impuissance du général La
Moricière. C'est trop d’ingratitude. Si nous révélons de telles intrigues,
c’est qu’elles sont devenues publiques et qu’elles révoltent la conscience
des hommes de cœur qui entendent répéter que, sans M. le maréchal Bugeaud,
l’Algérie serait perdue. » Le
journal reprochait ensuite à Bugeaud, en des termes amers, sa lettre au
préfet de la Dordogne, dans laquelle il jetait « au gouvernement des paroles
de mépris et à la presse un arrogant défi » ; puis il faisait allusion à sa
lettre confidentielle au Ministre, qui contenait de graves attaques contre La
Moricière et Cavaignac ; il prenait chaleureusement la défense de ces deux
généraux, et il ajoutait : « M.
le maréchal Bugeaud ne peut plus compter sur le secours du général La
Moricière et du général Cavaignac, car ils n’accepteront pas de rester sous
les ordres d’un homme-qui méconnaît si injustement les services qu'ils ont
rendus. « Qu’une
dépêche télégraphique arrête M. le maréchal Bugeaud à Marseille, que le
ministère confie le gouvernement de l’Algérie à un personnage éminent par sa
position, populaire auprès des Indigènes par sa justice et sa prudence, déjà
illustre par de glorieux faits d’armes, et le ministre de la Guerre aussi
bien que les braves officiers généraux qui servent le pays avec tant de
dévouement et d’éclat depuis quinze ans, pourront prêter leur concours au
nouveau gouverneur général, sans faire le sacrifice de leur dignité. » Le
journal qui combattait si ardemment le maréchal au profit de La Moricière
devait tirer ses informations à la fois des bureaux du ministère de la Guerre
et des bivouacs d’Algérie. Lorsque ses nouvelles et suprêmes attaques
parurent dans la capitale, Bugeaud se trouvait déjà depuis la veille à
Marseille. C’est là qu’il reçut les dépêches du Ministre expédiées le 6 et le
9 octobre, ainsi que la lettre adressée par La Moricière à Soult le 1er
octobre. Bugeaud
sentit que les circonstances le rendaient maître de la situation et écrivit
au Ministre, le 11 octobre, de Marseille : « Je
ne suis pas en disposition d’esprit, disait-il, pour répondre à vos lettres
sur l’administration. Peu importe aujourd'hui... L’administration qui, dans
ma pensée, a toujours été une chose secondaire, l'est aujourd’hui bien
davantage. » Après avoir répété qu’il avait prévu les événements, il
constatait que La Moricière avait agi suivant les « bons principes » : « M.
de La Moricière a pris une bonne résolution, celle de concentrer les forces
qu’il emmenait avec les colonnes du général Korte et du général Cavaignac ;
puis-de chercher, tous réunis, le gros rassemblement d’Abd el Kader et de le
combattre à outrance. Voilà ce que j'appelle agir conformément aux bons
principes de la guerre. S’il réussit à abattre l’Emir et à le rejeter dans le
Maroc, il regagnera en puissance morale ce que lui a fait perdre le funeste
système de l’éparpillement des forces. » Bugeaud,
ne pouvant rester sur ce demi-éloge, se hâtait d’attaquer à nouveau, non
seulement La Moricière, mais aussi Cavaignac : « Ici,
je ne puis, ajoutait-il me dispenser de vous faire connaître la cause du
dernier désastre connu, la perle des 200 hommes qui allaient renforcer le
poste d’Aïn-Temouchent. L’origine de la faute appartient à M. de La Moricière
; la faute d'exécution à M. le général Cavaignac, qui a eu l'imprudence de
lancer ainsi 200 hommes mal constitués au milieu d'un pays en fermentation. « J'ai
dit que la cause première devait être attribuée au lieutenant général ; cela
demande une explication. » Le
maréchal racontait alors qu’en juin 1844 il avait été « tout surpris » de
trouver à Aïn-Temouchent une redoute et un commencement d'établissement
occupé par deux compagnies ; il avait à ce moment envoyé les deux compagnies
à Tlemcen, et laissé seulement 30 hommes et un sergent pour garder 1.000
quintaux de foin destinés à alimenter les convois : il avait d'ailleurs
ordonné que le poste fût définitivement abandonné dès que l'approvisionnement
de foin aurait été consommé. « J’apprends, parle fâcheux événement,
ajoutait-il, que cet ordre formel n'avait pas été exécuté, et que l’on tenait
si fort au poste, que l’on s’était déterminé à le renforcer malgré
l'insuffisance de la colonne du général Cavaignac pour faire face aux
événements. Ainsi, tout ce que j'ai répété si souvent sur les dangers de la
multiplication des postes permanents s’est malheureusement réalisé. » Bugeaud
énonçait ensuite des principes excellents : « Dans
la situation des choses, disait-il, les petites colonnes ne sont plus de
raison ; il ne faut pas avoir la prétention de parer partout à la fois ; il
faut être fort et courir au plus pressé ; après avoir écrasé les uns, écraser
les autres. Quand on veut tout garder et tout attaquer à la fois, on garde ou
l'on attaque infructueusement. « Les
principes, les idées que je viens d’énoncer, je vais les répandre partout dès
mon arrivée ; des lettres en conséquence seront faites sur mon bateau à
vapeur. » Bugeaud
s’embarqua le 13 à bord du Panama ; pendant la traversée, il rédigea
une circulaire où il développait sa théorie sur l’inutilité des postes
permanents, sur la répartition des postes-magasins ou de ravitaillement et
sur le rôle des colonnes mobiles. Les règles qui s’y trouvent exprimées
seront toujours applicables dans les pays de conquête récente, et leur
observation depuis l’époque où elles ont été posées aurait évité bien des
erreurs. Ces pages, dictées par une connaissance parfaite de la guerre d’Afrique,
perdraient à être résumées : A bord du Panama, le 14 octobre 1845. Général, Les circonstances nie conduisent à vous rappeler ce
que j’ai souvent écrit et répété : qu’au milieu du calme le plus parfait, nos
troupes et nos moyens de tous genres devaient être préparés, placés et
disposés comme au temps où la guerre avait la plus grande activité, comme au
temps où Abd el Kader pouvait réunir 12.000 à 15.000 hommes ; car,
ajoutais-je, la guerre peut renaître d’un instant à l’autre par le
soulèvement du pays tout entier ou d’une fraction considérable ; que si dans
de pareilles circonstances nous étions décousus, éparpillés, mal
approvisionnés dans nos postes, nous offririons eu l’ennemi une foule
d’occasions partielles de nous faire éprouver des échecs dont les résultats
matériels et surtout moraux auraient les plus graves inconvénients. Vous savez aussi combien souvent je me suis élevé
contre la multiplication des postes permanents vers lesquels la tendance
était presque générale ; on croyait en démontrer la nécessité par une foule
de motifs plus ou moins spécieux : il fallait un poste, disait-on, en tel ou
tel endroit pour surveiller le pays, pour l’administrer, pour en avoir des
nouvelles et s’assurer si les chefs arabes remplissaient bien leurs fonctions
envers nous et envers leurs administrés ; d’autres fois, c’était pour assurer
telle ou telle communication, pour que les convois et même les voyageurs
isolés pussent trouver quelques ressources alimentaires sur leur route, et un
abri le soir contre les voleurs et les attaques nocturnes. On ne
réfléchissait pas que, des besoins de cette nature se faisant sentir sur
toute la surface de l'Algérie, il aurait fallu, pour être conséquent, les
satisfaire partout, et qu’alors toute l’armée eût été mobilisée dans des
postes permanents, grands et petits. Serait-il encore nécessaire de répéter que les
postes permanents, qui ne peuvent être que très faibles en raison de leur
multiplicité, n’assurent pas les communications et n’ont aucune action sur le
pays ; qu’ils ne gardent réellement qu’un point ; que l’action réelle,-la
véritable puissance, est dans les troupes qui tiennent la campagne,
lesquelles ne conservent leur force dominatrice qu’autant qu’elles ne se
subdivisent pas trop et que chacune des fractions est capable de vaincre
toutes les forces réunies de la contrée qu’elle est chargée de maintenir dans
l'obéissance ; que non seulement les postes multipliés immobilisent une
partie des forces de l’armée, affaiblissent numériquement les colonnes
agissantes, mais encore qu’ils absorbent en partie l’action des troupes
restées mobiles, puis que celles-ci sont chargées de les ravitailler, de
satisfaire à leurs besoins et souvent d’aller à leur secours au lieu de faire
des opérations utiles contre l’ennemi ; que ces secours n’admettant pas
de-retard, il faut souvent marcher par le temps le plus défavorable, et que
de là peut naître une catastrophe. Enfin que les postes qui ne sont pas d’une
nécessité absolue et parfaitement démontrée doivent être soigneusement
évités, car ils sont une source d'embarras, de faiblesse et de danger. Je ne fais ici qu’effleurer la question, me
proposant de faire un petit traité sur cette importante matière ; d’ailleurs
les douloureux événements survenus à la fin de septembre doivent avoir ouvert
les yeux aux plus incrédules. Les postes-magasins ou de ravitaillement, qui sont
indispensables pour favoriser la mobilité des colonnes, n’ayant qu’une faible
garnison, ne sont chargés, à proprement parler, que de leur défense ; ils ne
doivent pas prétendre à la domination du pays qui les environne ; car ils en
sont parfaitement incapables. Tant que le pays est calme et obéissant, le
chef de ces postes doit sans doute surveiller l’action des chefs indigènes,
se faire faire des rapports par eux sur tous les points de leur administration
; les faire venir de temps à autre auprès de lui pour se faire rendre compte,
avec détail, de la disposition des esprits, de l’ébat des perceptions, de la
police, des amendes, des bruits qui circulent, etc., etc. Mais ce chef ne
doit jamais sortir avec une fraction de son monde, soit pour rétablir l’ordre
qui aurait été troublé, soit sous le prétexte de protéger le pays. Il peut
tout au plus faire une sortie brusque et de nuit, à courte distance, pour
arrêter des hommes signalés comme dangereux, ou pour tout autre coup de main
partiel jugé nécessaire pour assurer la tranquillité du cercle ; mais le
détachement qui serait fait dans ces cas fort rares devrait être rentré au
point du jour. S’il y a des actes à réprimer chez une tribu ou grosse
fraction de tribu, il faut attendre pour en demander compte qu’une colonne
vienne manœuvrer dans le pays ; c’est alors seulement qu’on peut le faire
avec efficacité et sans danger. Si le pays était menacé d’une insurrection ou de
l’envahissement des insurgés voisins, ce n’est pas un détachement de quelques
centaines d’hommes qui pourrait prévenir le danger, et il s’exposerait à une
destruction complète, sans l’espoir fondé d’atteindre le but. Quand une
contrée est en fermentation, il est rare que les populations demandent
sincèrement à être protégées, et elles sont en général disposées à attaquer
les protecteurs. Souvent elles peuvent se protéger elles-mêmes et si elles
sont de bonne foi, ou elles se-défendent, ou elles s’éloignent du péril. Dans
tous les cas, il vaut mieux que le malheur tombe sur elles que sur un
détachement impuissant. Ainsi, jamais on ne doit sortir, jamais on ne doit
combattre quand on est maître de ses actions, sans un but utile, raisonné, et
même, dans ce cas, sans avoir des chances de succès. J’ai dit plus haut que les postes permanents
n’assuraient pas les communications : je crois utile de démontrer encore
cette vérité, que j’ai si souvent exposée dans mes entretiens avec vous : Qu’entend-on par assurer une communication ? Ce ne
peut être, dans la véritable acception du mot, que donner la faculté aux
petits convois, aux faibles détachements, aux isolés même, de parcourir en
sécurité cette communication, car il n’est pas nécessaire de protéger une
colonne qui trouve en elle-même une force suffisante. C’est la colonne qui
protège, et non pas le poste, qui ne peut rien hors de son enceinte. Comment des postes échelonnés d’étape en étape sur
une route pourraient-ils la rendre sûre pour les convois, les petits
détachements et les isolés ? Si ces fractions rencontrent à distance égale
entre deux postes un rassemblement très supérieur à elles, à quoi leur
serviront les postes qui sont à trois lieues en avant et trois lieues en
arrière ? Evidemment elles seront détruites ou prises, sans même qu’ils en
aient connaissance. Les postes qu’on représente comme propres à assurer
les communications ne sont donc qu’une illusion dangereuse. Ils affaiblissent
l’armée, ils paralysent son action et ne remplissent pas le but pour lequel
on les institue. Il n’y a qu’une manière d’assurer les
communications, c'est de bien dompter le pays à droite et à gauche, et, dans
certains cas, de couvrir la communication par une colonne postée ou agissant
sur le côté le plus menacé. La réunion, en une seule colonne, de tous les
postes qu’on échelonnerait d’après la routine sur une communication,
l’assurera beaucoup mieux, si cette colonne manœuvre convenablement, que ne
le ferait la division des forces en postes permanents. Ces principes excluent-ils les postes d’une manière
absolue ? Non assurément. Le principe de mobilité exige quelques postes de
ravitaillement. Loin d’être contraires au système, ils le complètent, car ils
favorisent singulièrement la mobilité des colonnes quand ils sont
convenablement placés. Prenons sur notre ligne intérieure un exemple pour le
démontrer : Une colonne part de Tlemcen ou de tout autre point
pour opérer dans le Sud, c’est-à-dire dans le petit désert ; si, quand elle a
fini ses vivres et ses munitions, elle est obligée de venir se ravitailler à
son point de départ, elle abandonne ses opérations souvent dans le moment le
plus favorable, elle perd un temps précieux pour l’action ; ces marches
improductives fatiguent beaucoup les hommes et les chevaux. Il faut donc qu’elle trouve plus près d’elle un
point pour s’y ravitailler, y déposer ses malades, ses blessés et prolonger
immédiatement son action ; on sait que c’est la continuité des opérations qui
fatigue le plus les Arabes et nous fait atteindre leurs intérêts. Il faut donc quelques postes-magasins bien répartis
; mais il faudrait les construire de manière qu’ils pussent remplir leur
objet en n’exigeant qu’une garnison de 100 ou 150 hommes au plus.
Malheureusement c’est ce que nous n’avons pas su faire et c’est ce à quoi il
faut que nous arrivions. Je terminerai ce premier aperçu sur ces importantes
questions par des considérations majeures. Supposons, comme cela est arrive,
que l’insurrection éclate sur plusieurs points d’une province ou dans
plusieurs provinces en même temps, faut-il se croire obligé de courir partout
à la fois pour éteindre l’incendie ? Ceci serait contraire à toute bonne
spéculation de la guerre et aux principes posés depuis longtemps. Notre
effectif, quoique nombreux, ne l’est pas assez pour faire face à la fois à
tous les dangers survenus et à survenir. Il ne faut donc se subdiviser que
dans la mesure de ses forces et de telle sorte que chaque subdivision soit
parfaitement en état de vaincre l’ennemi qu’elle peut rencontrer dans le pays
où elle doit opérer. Quand elle a vaincu, dompté celui-ci, elle court à
celui-là. En un mot, il faut opérer comme nous l’avons fait de 1841 à 1843 ;
tout le pays était alors insoumis : en avons-nous attaqué toutes les parties
à la fois ? Non, nous les avons vaincues successivement. Cette action successive
peut d’autant mieux s’appliquer à cette guerre, que les Arabes ne concentrent
pas leurs forces à de grandes distances. On n’a généralement à faire qu’aux
forces locales d’un certain rayon ; laissez donc les autres s’agiter dans
l’insurrection et ne vous croyez pas toujours obligé de courir au feu partout
où il se manifeste. Frappez vile et fort sur le premier foyer ou sur le foyer
principal. Il ne faut pas non plus se croire toujours obligé
d’aller au secours d'un poste, quand on a des choses plus urgentes à faire ai
heurs. Vos postes-magasins doivent être à l’abri d’un coup de main, et vous
savez que les Arabes n’ont jamais su prendre une simple maison fortifiée ;
ils n’ont aucun moyen pour cela. Je vous invite, Général, à bien faire pénétrer ces
principes dans l’esprit de vos subordonnés. C’est l’uniformité de vues et de
sentiments jusque dans les derniers rangs de l'armée, qui assure les succès à
la guerre et fait éviter les catastrophes de détail. Le Gouverneur général de
l'Algérie, Maréchal duc d'Isly. Bugeaud
tenait ainsi à préciser, au moment où il revenait en Algérie, les principes
de guerre ou d’organisation qu’il avait toujours recommandés. Ce fut
le 15 octobre que le maréchal arriva à Alger ; aussitôt que les trois coups
de canon eurent appris que le Panama était en vue, toute la population
se porta vers le port : la milice prit les armes et les troupes furent
échelonnées sur la rue de la Marine. A 16 heures, le maréchal débarqua sous
la voûte de l’Amirauté, au milieu d'une foule immense : « Messieurs, dit-il
en saluant l’assemblée, je voudrais arriver dans des circonstances plus
favorables ; mais je n’en éprouve pas moins un vif sentiment de plaisir à me
trouver au milieu de vous. Au reste, ces circonstances, quelque graves
qu’elles soient, n’ont rien de désespéré ; avec l’aide de Dieu, nous
rétablirons les choses en bon état. Vous savez que le gouvernement du Roi met
à ma disposition les moyens nécessaires pour arriver à ce résultat. » L’envoi
de six régiments d’infanterie et de deux de cavalerie avait en effet été
décidé, et devait suivre de près le retour du maréchal. La
population européenne de l’Algérie, qui avait été fortement impressionnée par
l’annonce du désastre de Sidi-Brahim, reprenait déjà possession d’elle-même. Le
retour du gouverneur contribua à calmer ses appréhensions, et fut l’occasion
d’une manifestation sympathique en l’honneur de Bugeaud ; le chef d’escadrons
Rivet écrivait à ce sujet à Léon Roches : « L’accueil que le maréchal a reçu
de l’armée et de la population a dû bien le consoler de cette animosité de la
presse qui s’est déchaînée contre lui depuis quelques mois. Si vous aviez vu
toutes ces figures rayonner de bonheur au moment où nous avons traversé les
flots de la population algérienne, vous en auriez pleuré d'attendrissement. » Pour
ramener complètement le calme dans les esprits, Bugeaud fit imprimer, dès le
jour même de son débarquement, la proclamation suivante : Alger, le 15 octobre 1845. Colons de l'Algérie, Les événements survenus depuis la fin de septembre
ont pu vous étonner, mais ils ne vous ont certainement pas alarmés sur votre
avenir. Comme je vous l’ai dit en vous faisant des adieux récents, la France
a pris trop au sérieux son établissement d’Afrique pour le laisser
péricliter. Vous le voyez, votre Gouvernement vient de prendre une
détermination digne de lui et de la France : aux premières nouvelles d’un
danger, te Roi et son Conseil ont décidé que de grands renforts seront
envoyés en Algérie. Si nous avons pu soumettre le pays et rejeter son
implacable chef dans le Maroc avec des forces très inférieures, nous saurons
bien, aujourd’hui, avec les puissants renforts qui nous sont si généreusement
accordés, ramener les affaires au point où elles étaient et même les
améliorer. Il est donc dans la nature même de notre entreprise
de grandir par les obstacles qui lui sont opposés-Toutefois, et je ne vous
l’ai jamais dissimulé, les révoltes et les attaques extérieures pourront se
renouveler de temps à autre. Il n’est pas dans la nature d’un peuple
guerrier, fanatique et constitué comme le sont les Arabes, de se résigner en
peu de temps ù la domination chrétienne. Les indigènes chercheront souvent à
secouer le joug, comme ils l’ont fait sous tous les conquérants qui nous ont
précédés. Mais votre gouverneur est bien averti ; il veille attentivement à
vos destinées, et vos ennemis finiront par se Lasser de leurs efforts
impuissants devant votre masse qu’il faut accroître rapidement par tous les
moyens possibles. Continuez donc avec calme vos travaux et vos
spéculations de tout genre. Qu’aucune préoccupation ne ralentisse votre
activité. Dans La lutte qui va se passer loin de vous, je l’espère, je
réclamerai le moins possible votre concours ; mais s’il devenait nécessaire,
j’ai foi dans votre patriotisme, je l’invoquerai. Le Gouverneur général de
l'Algérie, Maréchal duc d'Isly. Bugeaud
songea ensuite à aller lui-même tenir tête à l’insurrection ; sachant qu’Abd
el Kader était contenu dans l’Ouest par La Moricière et Cavaignac, il jugea
que son rôle a lui était d’empêcher l’insurrection de la province d’Alger de
rejoindre celle de la province d'Oran ; il choisit comme ligne d’opérations
celle de Tiaret à Teniet-el-Had. Avant
de quitter Alger, il écrivit le 18 octobre à Guizot une lettre qui définit
bien son état d’esprit. « Je
suis parfaitement convaincu, mon cher Ministre, qu’un grand complot de
révolte était ourdi depuis longtemps sur toute la surface de l’Algérie. Je
l’ai fait avorter au printemps dernier en écrasant les premiers insurgés qui
se sont manifestés. Il a été repris à la suite du fanatisme que ranime le
Ramadan. Plusieurs fautes graves, commises par des officiers braves, dévoués,
mais ne connaissant pas assez la guerre, ont procuré à l’Emir des succès qui
ont certainement ravivé l’ardeur et les espérances des Arabes. « Les circonstances sont donc très graves ; elles demandent de promptes décisions. Ce n’est pas le cas de vous entretenir de mes griefs et des demandes sans l’obtention desquelles je ne comptais pas rentrer en Algérie. Je cours à l’incendie. Si j’ai le bonheur de l’apaiser encore, je renouvellerai mes instances pour faire adopter des mesures de consolidation de l’avenir. Si je n’y réussis pas, rien au monde ne pourra m’attacher plus longtemps à ce rocher de Sisyphe. C’est bien le cas de vous dire aujourd’hui ce que le maréchal de Villars disait à Louis XIV : « Je vais combattre vos ennemis et je vous laisse au milieu des miens. » |