HISTOIRE DES CORSES

TROISIÈME PARTIE — LA CORSE FRANÇAISE - LA GUERRE DE QUARANTE ANS

 

CHAPITRE XVI. — NAPOLÉON Ier ET LA CORSE (1796-1815).

 

 

La réoccupation de la Corse par les Français avait eu lieu en octobre 1796. Le 15 de ce même mois (24 vendémiaire), le général Gentili écrivait de Livourne à Bonaparte, commandant en chef l’armée d’Italie : « Vive la République ! Notre pays est rendu à la liberté. Le vice-roi a annoncé qu’il allait évacuer la Corse. » Dès lors commençait cette dernière période de l’histoire des Corses, au cours de laquelle leur patrie fut indissolublement liée à la France par l’action et le prestige d’un homme : Napoléon Bonaparte. Son histoire est, à ses débuts, celle de tous les insulaires expatriés sur le continent et mettant au service d’un État étranger leur courage et leurs talents. Napoléon sera le plus grand de tous ces exilés, parce que les circonstances d’une part, son génie de l’autre, le favorisèrent plus que les autres. Le Corse devint Français et voulut que sa patrie l’imitât, qu’elle fût également française de cœur et d’intérêt. En qualité de général jusqu’en 1799, puis en qualité de consul et d'empereur jusqu’en 1814, il s’efforça de civiliser ses compatriotes et de leur donner des sentiments français. Les événements de 1814 prouveront qu’il avait presque entièrement réussi.

 

Né à Ajaccio, le 15 août 1709, d’une famille florentine et émigrée en Corse au XVIe siècle, Napoléon avait pour père l’avocat Charles Bonaparte, secrétaire de Paoli, ennemi des Français avant Ponte-Novo, puis protégé du comte de Marbeuf après 1768. Grâce à ce dernier, Bonaparte avait obtenu pour ses deux fils aînés une bourse au séminaire d’Autun qui fut réservée à Joseph, et une autre à l’école militaire de Brienne, donnée à Napoléon. Le futur empereur avait donc vécu de janvier 1779 à septembre 1784, c’est-à-dire de l’âge de dix ans à celui de quinze ans, en France, au milieu de condisciples nobles et français, par conséquent dédaigneux, puis un an encore à l’école militaire de Paris. Après des débuts pénibles que lui valurent les tyrannies de ses camarades, et son ignorance de la langue française, Napoléon se familiarisa fortement avec les mœurs et les habitants du pays qui lui donnait l’instruction. Le 1er septembre 1785, il était nommé lieutenant en second à Valence. Son père venait de mourir (24 février) ; la gêne, pour ne pas dire la misère, allait bientôt s’abattre sur sa famille et assombrir le caractère du jeune officier[1]. Lors des six mois de congé (1787-1788) qu’il passe en Corse, il se rend compte des difficultés matérielles que rencontre sa mère restée veuve avec huit enfants, dont un au berceau. Il remplit alors naturellement le rôle de chef de famille et obéit à ce sentiment instinctif de la solidarité familiale qui est la base même de la société corse. Ce jeune homme de vingt ans dirige ses frères, conseille sa mère, redouble d’ardeur au travail pour améliorer le plus vite possible sa situation. Les privations et le labeur qu’il s’impose compromettent sa santé ; il retourne en Corse pour la rétablir (septembre 1789).

 

Il y arrive au moment où la Révolution, déjà commencée, permet quelque espoir aux ambitieux. Napoléon le devient pour lui et pour les siens. Il se mêle à la vie politique, si intense à cette époque, fait des discours dans les clubs, écrit des adresses enflammées et contribue à l’organisation de la garde nationale. De concert avec son frère Joseph, il transforme leur maison en lieu de rendez-vous révolutionnaire. Il se déclare nettement partisan d’une incorporation intégrale de l’île à la France (décret du 1er décembre 1789). Joseph fait partie de la délégation venue au-devant de Paoli jusqu’à Lyon, Napoléon va à la consulte d’Orezza (1790) et se fait remarquer du héros de l’indépendance, qui aurait dit de lui : « Ce jeune homme fera son chemin, il ne lui manque que l'occasion pour devenir un homme à la Plutarque ». Mais les circonstances ne semblent pas vouloir le favoriser encore ; si son frère Joseph obtenait une place d’officier municipal à Ajaccio, lui-même devait rejoindre son régiment, à Valence, accompagné de son frère Louis, dont il avait promis de faire l’éducation, pour alléger le fardeau de sa mère (février 1791). C’est l’époque des grandes privations, puisqu’il fallait vivre à deux avec une solde de 92 fr. 25 par mois, de découragement aussi, car il écrit un Dialogue sur l'amour, qu’il dépeint comme un « mal de la société », et un autre sur le suicide. Il est nommé, en mai 1791, lieutenant en premier. En six ans, par conséquent, il n’avait franchi qu’un modeste échelon de la hiérarchie militaire. La lenteur de cet avancement et sa situation presque misérable eurent certainement quelque influence sur sa conduite politique, qui le fit considérer comme un militaire d’opinion très avancée, et sur sa décision de revenir en Corse, au mois d’août 1791. Une place de lieutenant-colonel dans la garde nationale d'Ajaccio était vacante, lui offrant le moyen de rester près des siens et de leur venir en aide. Il la brigue, met tout en œuvre pour gagner les électeurs et, par un petit coup d’État, évince son concurrent, Pozzo di Borgo. Il peut croire que la fortune lui devient favorable, quand un incident d’ordre militaire, une menace de destitution pour abandon d’emploi le font accourir à Paris pour se disculper (mai 1792) ; il attend avec de très modestes ressources l’audience du ministre, assiste aux journées du 20 juin et du 10 août, qui consomment la chute d’une royauté débonnaire[2], et obtient enfin, le 30 août, sa réintégration dans l’armée avec le grade de capitaine d’artillerie et l’autorisation de retourner en Corse dans le bataillon des gardes nationaux. En cette qualité, il prend part à l’expédition malheureuse de Sardaigne, n’y cueille pas les lauriers sur lesquels il comptait, et, pour comble de malheur, se brouille avec Paoli. Le héros des Corses vient de rompre avec la France, tandis que Napoléon lui reste fidèle. Les Bonaparte, jugés comme trop dévoués à la cause française et révolutionnaire, sont obligés de fuir sur le continent, à Marseille, où des rations de pain et des secours modiques, accordés à tous les réfugiés, leur permettent dadoucir leur détresse et dattendre des jours meilleurs.

 

Ainsi la Révolution n’avait encore rien donné au jeune ambitieux, qui l’avait si fermement soutenue. La Corse avait été pour lui inhospitalière et ingrate ; mais la France et l’armée lui restaient. C’est à elles qu’il va demander la fortune, dont son génie le rend digne et dont sa famille a le plus immédiat besoin. Il rejoint à Nice le régiment d’artillerie qui est chargé de réprimer l’insurrection du Midi et de reprendre Toulon aux Anglais. Quoi qu’on en ait dit, le siège ne révéla pas la brillante destinée de Napoléon. Il s’y distingua sans doute, mais il dut surtout à la protection de son compatriote Saliceti, membre de la Convention et représentant en mission, le grade décommandant d’abord, et, après l'expulsion des Anglais, celui de général de brigade. En quatre mois, son avancement avait été plus rapide que pendant les huit années précédentes. Par contre-coup, la situation de sa famille, qui continuait à vivre sur la solde de l'officier, devenait prospère. Mais elle se réjouit trop tôt. La carrière de Napoléon n'était pas encore assurée. Il lui fallut subir un retour de la mauvaise fortune.

Le 10 août, le général Bonaparte fut arrêté comme suspect, à la suite du 9 thermidor, et détenu pendant quatorze jours. A peine remis en liberté, il reçut l’ordre (avril 1795) de rejoindre l’armée de Vendée, pour y commander une brigade d’infanterie. Double disgrâce pour un artilleur et un soldat que de changer d’arme et de servir dans une guerre civile. Le tempérament corse, indépendant et fier, l'emporte sur la raison ; il refuse et cette faute grave contre la discipline lui vaut sa mise en disponibilité. Il vit quelque temps sans solde, songe à partir pour la Turquie. Projet très excusable pour un compatriote de Sampiero et un Corse condottiere qui rêve la fortune et sent bouillonner son courage ; époque de grande tristesse où tout et tous semblent l’abandonner. Il obtient enfin à grand’peine une place dans les bureaux de la guerre et il y végète, lorsque, le 13 vendémiaire (octobre 1795), le député Barras, qu’un décret a chargé du commandement supérieur de Paris et à qui il a été signalé, le choisit comme lieutenant et lui confie la mission de disperser l'émeute royaliste qui se dirige sur la Convention. Il réussit au-delà de toute espérance, devient populaire, est fait général de division, se lie avec Joséphine de Beauharnais, veuve du général de ce nom, et le 23 février 1796, grâce à Carnot, l’Organisateur de la Victoire, il obtient le commandement en chef de l’armée d’Italie. Le 9 mars, avant-veille de son départ, il épousait Joséphine.

 

La carrière de Bonaparte était désormais décidée. La fortune, qui depuis cinq ans avait été si favorable à tant de médiocrités, avait jusqu’ici paru l’ignorer ; elle s’attache maintenant à lui pour ne plus le quitter. Millesimo, Montenotte et tout le cortège des victoires italiennes en font bientôt l’homme le plus glorieux de la République. La péninsule est soumise, il faut la conserver, délivrer pour cela la Méditerranée des Anglais, les chasser surtout de Corse, leur base navale. Le Bonaparte, exilé en 1794, va prendre sa revanche contre Paoli et Pozzo di Borgo. Dès ses premiers succès, il songe à l’expédition et l’organise. Le 2 prairial (21 mai 1796), il charge le citoyen Braccini de nouer des relations avec les républicains corses. Le 15 octobre, le résultat cherché est atteint : la Corse est libre. Bonaparte apporte toute son attention à effacer tout désordre et à organiser le pays : « Vous accorderez, écrit-il au général Gentili, un pardon général à tous ceux qui n’ont été qu’égarés, mais vous ferez arrêter et juger par une commission militaire les quatre députés qui ont porté la couronne au roi d’Angleterre et les meneurs de cette infâme trahison : Pozzo di Borgo, Bertolacci, Peraldi, etc. Je vous recommande surtout de faire une justice prompte de quiconque oserait assassiner son ennemi. Faites, citoyen général, tout ce qui dépendra de vous pour rétablir la tranquillité dans l'île, étouffer toutes les haines et réunir à la République ce pays si longtemps agité. » Conseils de modération et de générosité qui peuvent étonner de la part d’un homme qu’on accusera d’avoir entièrement délaissé son pays. En réalité, c’est sous la direction énergique de Bonaparte et d’après ses conseils incessants, comme le montre sa correspondance, que les commissaires envoyés par le Directoire vont réoccuper et réorganiser la Corse. L’un d’eux s’appelait Miot de Mélito et remplissait autrefois les fonctions de ministre de la République à la cour de Toscane : « Le Corse, lui écrivait Bonaparte, est un peuple extrêmement difficile à connaître ; ayant l’imagination très vive, il a les passions très actives ». En conséquence, Miot devra s’entendre avec le général Gentili : « Vivez en bonne intelligence avec le commissaire du gouvernement, conseille-t-il à celui-ci, sans vous croire obligé pourtant d’obéir à tous les arrêtés qu’il pourrait prendre pour le service militaire qui seul vous regarde. Vous devez prendre garde qu’on ne s’éloigne en rien des lois constitutionnelles de la République. Il faut que la Corse soit une bonne fois française. »

 

Miot et Gentili devaient donc veiller à la réalisation de ces trois promesses : pardon, constitution et liberté. Ils s’y efforcèrent de leur mieux et commencèrent par nommer provisoirement les fonctionnaires que prévoyait la Constitution de l’an III. Tout se passa dans le plus grand calme ; les Corses, mécontents des Anglais, se ralliaient volontiers à ce compatriote dont la gloire les éblouissait et rejaillissait un peu sur eux, au nouveau gouvernement directorial qui semblait prendre à tâche d’effacer les mauvais souvenirs du passé. Gentili créait un corps de gendarmerie et cinq colonnes mobiles de 300 hommes chacune pour veiller à la police intérieure et littorale. Seuls les insulaires qui s’étaient le plus compromis par leur dévouement à l’Angleterre étaient invités le 1er mars 1797 à sortir de l'île. Bonaparte pouvait, le 3 mars, écrire au Directoire : « il n’y a eu aucun assassinat ni attentat aux propriétés. Jamais pays n’a été plus tranquille et jamais révolution ne s’est faite avec aussi peu de commotion. » Si bien que Miot, croyant sa mission terminée, retournait à Florence. Le 21 mars 1797, conformément à la Constitution, les citoyens actifs se réunirent en assemblées primaires pour désigner les électeurs, le juge de paix le président de l’administration municipale de chaque canton, et l’agent municipal ou maire[3]. Les électeurs, réunis à leur tour au chef-lieu de chacun des départements du Golo et du Liamone, qui avaient été institués pour obéir aux lois de l’histoire et de la géographie insulaires, élurent leurs députés et leurs administrateurs. Pour le Golo, Paul Pompéi fut envoyé au conseil des Anciens, Christophe Saliceti et Joseph Arenaà celui des Cinq-Cents. Le Liamone envoya Joseph Bonaparte siéger dans cette dernière assemblée. Vinrent ensuite les élections des cinq membres de l'administration-centrale, les vingt juges du tribunal départemental et le juge au tribunal de cassation. Dès le mois d’avril, par conséquent, la Corse était redevenue administrativement partie intégrante du territoire français.

 

Mais, avec le retour des opérations électorales, les brigues et les querelles avaient recommencé. « La réunion des assemblées primaires, écrivait Bonaparte, a occasionné des troubles qui aliéneront un grand nombre de citoyens et seront un germe de mécontentement. La faute en est aux ambitieux qui veulent forcer les suffrages en leur faveur. » Le choix des électeurs avait été en général mauvais ; il s’était porté sur des intrigants ou des ignorants. En outre, les fonctionnaires du Directoire étaient des incapables ou des concussionnaires. « Les fonds qui ont été envoyés en Corse ont été mal administrés... le citoyen Giverreau, sous-chef de l’administration de la marine, est une espèce de fou qui s’est couvert de ridicule ; je lui écris de se rendre à Toulon. » Et plus tard : « Plus de la moitié des sommes envoyées en Corse a été dilapidé ou dépensé à des choses inutiles[4]. » Ajoutons à cela que la situation financière était déplorable ; le nouvel impôt des portes et fenêtres, qui faisait double emploi avec la contribution mobilière établie par la Constituante, l’augmentation des patentes, la réduction des assignats au dixième de leur valeur, la banqueroute dite des deux tiers de la rente rendaient le Directoire très impopulaire. Enfin les garnisons ou la gendarmerie étaient reconnues insuffisantes pour maintenir l’ordre. « Il faudrait doubler la gendarmerie et organiser une place importante à Saint-Florent. » Aussi les troupes qui n’avaient pas touché de solde se mutinaient ; les gaspillages les plus éhontés privaient les administrations des ressources indispensables.

 

Bonaparte s’efforçait d’apporter un remède à ce commencement de désordres. Il ne cessait d’envoyer de l’argent d’Italie : 700.000 francs jusqu’au 6 mai 1797, puis 100.000 francs ce même jour pour payer l’arriéré de la solde de la gendarmerie et des autres troupes. C’était là une de ses préoccupations les plus constantes : il dénonçait au gouvernement les employés suspects de malversations, faisait comparaître devant un tribunal militaire les plus coupables (lettre du 2 juillet 1797), obligeait les autres à rembourser (6 mai 1797), dénonçait les agissements de Saliceti, qui révoquait les bons fonctionnaires pour nommer ses parents (13 septembre 1797), renforçait le corps d’occupation jusqu’à 6.700 hommes, multipliait les conseils à ses lieutenants, voire même au Directoire, envers lequel il se conduisait déjà comme un protecteur. « Contribuez, écrit-il aux premiers, autant que vous pourrez à la tranquillité du pays où vous êtes ; laissez leur religion aux habitants, leurs prêtres, leurs cloches, pourvu qu’ils soient bons citoyens et bons Français. » Et au second : « Pour que la Corse soit irrévocablement attachée à la République, il faut n'employer dans les places à la disposition du gouvernement aucun Corse, maintenir la division en deux départements, choisir une cinquantaine d’enfants et les répartir dans les différentes maisons d’éducation à Paris ; ce moyen peu coûteux est essentiel. Ainsi ils puiseront l'attachement le plus exclusif à la France. » Moyen qu’il est à même d’apprécier puisqu’il est personnellement le produit le plus complet de l’éducation française appliquée à un Corse.

 

Malheureusement Bonaparte était loin de la Corse et ne pouvait pas surveiller lui-même l’exécution de ses ordres. Du reste le règlement des affaires d’Italie allait captiver toute son attention, en attendant que l’expédition d’Égypte l’éloignât de la France (mai 1798). La Corse, à peine reconquise, était retombée en 1797 au pouvoir de ce personnel directorial, dont la corruption demeure célèbre. Le gouvernement, menacé par la faillite financière, exploité par quelques hommes avides des jouissances dont la Convention les avait privés, minés par les complots royalistes ou jacobins, perdait tout crédit et tout prestige. Le Directoire ne se maintenait qu’à force d’expédients et au moyen des coups d’État. Au mois de septembre 1797 (18 fructidor), la crainte d’une réaction royaliste l’avait poussé à solliciter le secours militaire de Bonaparte, grâce auquel les élections législatives dans 48 départements furent cassées. Les députés suspects étaient chassés de l’assemblée, les émigrés revenus en France frappés à nouveau d’un décret d’expulsion, les prêtres réfractaires menacés d’arrestation. Ces mesures d’exception produisirent en Corse la plus fâcheuse impression. On y accueillit avec un réel mécontentement les nouvelles listes de proscription, les actes de sévérité contre les ecclésiastiques. On en vint à reprocher à l’administration supérieure la peste qui sévissait alors dans le Fiumorbo et qu’un vaisseau naufragé et pillé y avait apportée. Sous prétexte de défendre la religion menacée, un certain nombre de personnes des cantons du nord-est, c’est-à-dire de l’ancienne Terre du commun, réunies au couvent de Saint-Antoine de la Casabianca, décidèrent de prendre les armes et se donnèrent comme signe de ralliement une croix blanche fixée au béret. Le vieux général Augustin Giafferi, alors âgé de quatre-vingts ans, fils du héros de 1729, fut prié de se mettre à leur tête ; il eut la faiblesse d’y consentir. Cette révolte, dite de la Crocetta, échoua piteusement. Après avoir tenté un coup de main sur Vescovato et l’île Rousse, les émeutiers furent dispersés par le général Vaubois, commandant les troupes stationnées en Corse. L’unique victime fut le malheureux Giafferi, que ses soldats abandonnèrent et qui, traduit devant une commission militaire, fut condamné à mort et fusillé sur la place Saint-Nicolas, à Bastia (1798).

 

Cette révolte était un symptôme dangereux pour la sécurité d’une île que les Anglais, maîtres de la Méditerranée, menaçaient. Le Directoire le comprit. Il essaya de gagner les habitants par quelques décrets bien inspirés, comme la création d’un enseignement primaire dans l’Au-delà des Monts ou département du Liamone et d’un collège secondaire à Bastia, dans le local de l’ancien couvent des Jésuites ; ce fut le début du lycée. Deux ans auparavant, Bonaparte lui en avait donné l’idée. Le gouvernement promit aussi une indemnité de 3 millions en papier discrédité aux insulaires émigrés et demeurés fidèles à la cause française pendant l’occupation anglaise (25 janvier 1798). Mais il était incapable d’apporter un remède au désordre administratif, aux troubles électoraux et aux concussions des employés qui prenaient exemple sur leurs chefs. Les assemblées choisissaient plusieurs candidats pour occuper le même poste ; loin de sévir, le Directoire acceptait les uns et dédommageait les autres. Le scrutin devenait donc une source d’intrigues ou un mode d’enrichissement. En même temps, les suspects et les prêtres étaient frappés et persécutés et, comme pour augmenter le nombre de ses adversaires, le gouvernement inquiétait les amis de Bonaparte. Une sédition militaire éclatait même à Bastia, parmi les troupes qui ne recevaient plus depuis longtemps ni solde, ni vivres, ni vêtements ; ses auteurs n’acceptaient de se calmer que sur la promesse formelle d’être payés par la ville elle-même. En septembre 1799, la Corse était en proie au trouble le plus grand.

 

C’est alors que se produisirent les événements extérieurs dont le retentissement déplorable parvint jusque dans l’île. Sans souci de sa faiblesse financière et militaire, le Directoire avait, en 1798, annexé successivement et organisé en républiques sœurs, les États du pape, la Suisse, Mulhouse, Genève, le Piémont, le royaume de Naples, tandis que Bonaparte conquérait l’Égypte et menaçait la Syrie, puis l’Inde. Le roi de Grande-Bretagne et l’Empereur s’étaient donc concertés pour nouer une coalition nouvelle, dans laquelle étaient entrés le tzar de Russie et le sultan. En 1799, la France, qui disposait de 150.000 soldats contre des ennemis trois fois plus nombreux, avait été vaincue en Allemagne et en Italie. Souvarof et les Russes étaient maîtres de la péninsule italienne, les Autrichiens du Rhin, les Anglais de la Hollande. Le territoire français lui-même était à la veille d’une invasion ; seul Masséna à Zurich, comme autrefois Kellerman à Valmy, retenait les ennemis. A la faveur de ces désastres, beaucoup de Corses espéraient que les alliés tenteraient un coup de main sur l'île et qu’une attaque décisive, soit du sud, soit de l'est, chasserait les Français de leur domaine insulaire. Il y eut en effet de louches intrigues, conduites, dit-on, par le roi de Sardaigne, qui laissa croire aux exilés corses et à leurs partisans que le tzar était disposé à annexer la Corse à son empire. Il n’en fallait pas davantage pour qu’un groupe d’émigrés à la tête duquel se trouvaient l’ancien colonel Buttafoco et Marius Peraldi, d’Ajaccio, l’un et l’autre ennemis de la famille Bonaparte, partît de Livourne et débarquât sur la côte du Fiumorbo. Cette partie de l'île avait été déjà touchée par la révolte de la Crocetta ; l’esprit des habitants était encore excité par l’épidémie de 1797. On leur prodigua l’or et les promesses ; on fit sonner bien haut les défaites du Directoire et les victoires de Souvarof, installé en Italie. Il ne fut pas difficile de recruter des mécontents et d’organiser une petite armée, qui prétendait combattre pour Paul Ier de Russie. Curieuse légèreté d'une nation, pourtant fidèle aux bons gouvernements, qui rêva d’être dominée successivement par tous les princes de l’Europe, et dont les membres intriguèrent tour à tour avec l’Espagne et la Toscane, la Turquie et les Deux-Siciles, la France et la Sardaigne, l’Angleterre et l’Empire. Il manquait à leur ambition d’avoir voulu être Moscovites ; ils pouvaient maintenant se montrer satisfaits. De proche en proche, l’incendie insurrectionnel se répandit ; les pays de la Rocca, de Moriani, de Tavagna s’agitèrent. La Balagne fut à son tour atteinte. A la fin de 1799, il était à craindre que les événements européens n'eussent pour conséquence une révolte générale des Corses et une deuxième expulsion des Français. Le salut vint d’Egypte. C’est à Napoléon qu’était réservé le soin de faire rentrer pour la dernière fois ses compatriotes dans le devoir, de fixer pour toujours leur destinée si changeante.

 

L’action civilisatrice de Bonaparte, commencée pendant son séjour en Italie, mais interrompue par son départ pour l’Egypte, allait être reprise et continuée désormais sans interruption. Le futur empereur, abandonnant son armée en Afrique, s'était embarqué pour la France avec ses plus fidèles lieutenants, Berthier, Murat, Beauharnais et Lannes. Après avoir heureusement échappé à la croisière de l’amiral Nelson, il était arrivé en vue d’Ajaccio, le 29 septembre 1799. Un arrêt d’une dizaine de jours dans sa ville natale, qu’il ne devait plus revoir, lui permit de lire les journaux relatifs aux événements qui s’étaient déroulés en France depuis 1798. Il aborda à Fréjus, vint à Paris et y accomplit le coup d’État du 18 brumaire (novembre) qui le rendit maître du gouvernement. Il devait conserver le pouvoir pendant quinze ans, c’est- à-dire assez longtemps pour transformer, s’il le voulait, la Corse politiquement et économiquement. Jamais événement n’avait été plus heureux pour cette île que l'avènement au trône des Bourbons de l'un de ses enfants, et surtout de celui qui jusqu’alors s’était intimement mêlé à sa vie politique, lui avait témoigné beaucoup d'affection, et n’avait pas caché ses projets de réorganisation. L’éclat inespéré de sa fortune allait-il faire oublier à Bonaparte sa patrie ? On le prétendit plus tard, au temps de la Restauration, et on vit des historiens sérieux répéter après les pamphlétaires que Napoléon avait seulement doté sa patrie d’une modeste fontaine et d’une simple route. Rien n’est plus injuste et plus faux. L’action de Napoléon Ier sur la Corse est considérable. Le document qui l’atteste le mieux est le recueil des lettres impériales. Consultons-le[5].

 

On y voit l’incessante préoccupation impériale de faire régner l’ordre et la prospérité dans l’île. La tranquillité avait été troublée dans les derniers mois de 1799 par les menées sardes et moscovites ; en dépit des succès remportés par les généraux Cervoni et Ambert, lieutenants chargés par le premier consul de la pacification, la révolte, étouffée dans une région, reparaissait dans une autre. L’énergie et la sévérité, inspirées par la justice, étaient les meilleurs remèdes à toutes les agitations insulaires. Napoléon le savait mieux que tout autre. Il n’hésite donc pas à mettre la Corse « hors la Constitution » ; il recommande de réprimer sans faiblesse tout désordre, à l’aide d’une colonne mobile de 7 à 800 hommes : « Vous ferez voyager cette colonne dans tous les quartiers où il y aura du trouble..., elle aura à sa suite un tribunal extraordinaire qui fera exécuter sur-le-champ les assassins et les voleurs... ou les provocateurs à la rébellion ; ce n’est qu’en s’annonçant par un acte de rigueur que le commissaire pourra ramener la tranquillité dans ces départements. »

 

Ces moyens réussirent. Lorsque tous les habitants eurent été calmés, la Corse ne fut pas replacée sous le régime administratif des autres départements. Elle conserva son organisation exceptionnelle. Si les deux préfets subsistèrent, il y eut au-dessus d'eux un commissaire extraordinaire qui concentra les pouvoirs administratifs, judiciaires et même militaires. La centralisation à outrance, que le Consulat emprunta à l’ancien régime, fut appliquée très fortement en Corse et confiée à un véritable intendant, presque toujours militaire. L’île avait en effet dans l’Empire le double caractère d'un pays frontière constamment menacé par les Anglais, obligatoirement soumis à l’état de siège, et celui d'une région peuplée d’habitants aux mœurs particulières, au tempérament remuant, que toutes les guerres antérieures avaient plongés dans un affreux désordre. A une situation aussi exceptionnelle, il fallait un gouvernement exceptionnel. Aussi Napoléon donne-t-il à son délégué une autorité absolue sur l’administration du pays, sur les lois et la vie même des insulaires. L’arrêté consulaire du 17 nivôse an IX, qui confiait à Miot le titre d’administrateur général, lui conférait une autorité à la fois législative et exécutive. Il y eut, dès le début, une tendance à réunir les deux départements du Golo et du Liamone en un seul pour mieux concentrer les pouvoirs. En 1801, la fusion est déjà réalisée pour l’administration financière ; elle ne le sera pour l’administration proprement dite que par le décret du 19 avril 1811 qui, malgré la géographie, supprima les deux préfectures et transporta à Ajaccio, pour des raisons d’ordre sentimental et politique, le gouvernement de l’île. Toutefois cette dictature ne doit pas être tyrannique : le Corse est revêche, mais au fond juste. « Parlez avec eux et ayez la patience d’écouter ce qu’ils vous diront, soyez un peu sévère dans les fonctions qui vous sont attribuées » ; et en 1806 : « il est nécessaire de faire des exemples et de fixer l'inconstance du Golo et du Liamone ; faites régner dans le pays une sévère police. »

 

Sévérité et justice doivent aller de pair. Napoléon n’ignore pas que l’action des tribunaux peut aider aux progrès de la civilisation dans l’île. Il attire sur ce point l'attention constante de ses représentants. D’ailleurs l'établissement des listes de notabilités, en vertu de la Constitution de l’an VIII, avait rendu le suffrage universel impuissant et inutile et enlevé aux élections toute importance ; ainsi les maux qu’elles avaient causés et les intrigues qu’elles avaient permises avaient disparu ; les haines et les vengeances avaient diminué. La désignation de tous les fonctionnaires par le premier consul, puis par l’empereur, leur origine continentale surtout pour les magistrats facilitaient la pacification. « La faiblesse des juges, écrivait Napoléon en 1800, est une cause fréquente de grands malheurs. Je reçois beaucoup de plaintes, sur leur nomination ; beaucoup d’entre eux n’ont jamais été hommes de loi. Désignez-les-moi. » Le remède était urgent. Moins d’un an plus tard, il était trouvé : « Créez un tribunal criminel extraordinaire, qui résidera à Ajaccio et qui sera composé de cinq juges, dont deux militaires. Les trois autres devront être pris parmi les jurisconsultes du continent, étrangers aux inimitiés de l'île et, à défaut, de cinq militaires éclairés et sages. »

De cette manière, la justice militaire surveillait et corrigeait au besoin la justice civile représentée en Corse par un tribunal de simple police dans la commune et un tribunal de première instance dans l'arrondissement. « Un adjudant commandant, chargé de la haute police, devait accélérer le jugement des procès, lancer des mandats d’arrêt, exercer une surveillance étroite sur la correspondance, faire arrêter les assassins, désarmer les communes et les familles qui se faisaient la guerre. » Il était assisté d’un corps d'éclaireurs pour le département du Liamone, de deux pour celui du Golo ; chacun d'eux était commandé par un officier général ou supérieur, « ayant à sa suite une commission militaire extraordinaire de trois officiers, qui jugeait tout brigand pris les armes à la main. » Ainsi la dictature militaire, une haute police de surveillance, tels sont les rouages essentiels du régime que va connaître la Corse sous la domination napoléonienne.

 

Reconnaissons d’ailleurs, que les antécédents de la Corse et la situation de l’empire, engagé, depuis 1804, dans une lutte à mort contre l’Angleterre, excusaient ce joug trop dur. Déjà l’ancien régime, avec Marbeuf, avait été aussi sévère, quoique les circonstances extérieures fussent bien différentes. Napoléon n’agissait de la sorte que par une mesure de prudence et peut-être aussi pour habituer ses compatriotes à l’ordre administratif. Il ne se refusait pas cependant aux mesures de bienveillance. Déjà en 1800, il avait proclamé une amnistie générale ; en 1801, il permettait aux émigrés corses de retourner dans leur patrie. « On m'assure qu’il y en a plus de 1.500 inscrits sur la liste de police ; je crois qu'il n’y en a pas véritablement trente qui le méritent. » Napoléon ne garde pas rancune du passé à ses compatriotes ; il leur témoignera une confiance qui ne se démentira jamais, agira envers eux comme envers les membres de sa famille et leur prodiguera des faveurs jusqu’à son lit de mort. Quand, en 1809, le général Morand accusera les Ajacciens de s’entendre avec les Anglais, son caractère soupçonneux n’y ajoutera cependant pas foi. Il répondra : « Cela est pitoyable et ridicule... il faut décerner des mandats d’arrêt contre ceux qui supposent des conspirations où il n’y en a point. »

 

Cette confiance, jointe à ses besoins militaires, fera que nulle part plus qu’en Corse il ne recrutera pour son armée. « Les deux départements de l'île, dit-il en 1802, fournissent une grande quantité de bons soldats... même aux différentes provinces de l’Italie. Procurez-vous donc des recrues par tous les moyens. » Ce recrutement aura, suivant lui, le double avantage d’ouvrir un débouché en France à des montagnards pauvres et de les empêcher de troubler le pays. Aussi ne cesse-t-il de réclamer des soldats et même des marins à ses commissaires dans l’île ; il y insiste si souvent et si instamment que cela mérite d’être noté. En 1802, il ajouta un troisième bataillon corse à la troisième demi-brigade ; en 1803, un autre bataillon à Antibes. « Vous ne devez pas être en peine, écrit-il, de trouver un millier d’hommes, en les envoyant à la disposition du général à Antibes, qui les fera passer dans les différents corps de la division... ainsi que 2 à 300 matelots. » En 1805, il exige par lettre « que le général Morand fasse passer sur le continent le plus de conscrits possible ; cela a l’avantage d’avoir de bons soldats et d’ôter des fainéants aux recruteurs anglais ; essayez aussi de vous procurer une centaine de matelots ». Il y revient à plusieurs reprises dans cette même année et répète avec énergie : « Le Corse est bon soldat ; il faut que Morand m’en procure le plus possible et n’épargne rien pour cela. » Mais le général met quelque lenteur à obéir ; l’empereur écrit rudement : « Je suis mécontent de ce qu’il n’envoie pas les 500 marins et les conscrits ». En 1806, il lui ordonne même d’organiser quatre colonnes mobiles de 7 à 800 hommes chacune, « qui seront excellentes pour faire la guerre aux brigands de la Calabre ». Il organise même cinq bataillons de chasseurs corses. Ces levées incessantes se continuent jusqu’en 1814 ; le 21 mai 1815, il écrivait encore : « Je désire 500 Corses pour la jeune garde et 300 pour la vieille garde ». Ces derniers venus devaient s’illustrer à Waterloo et tomber héroïquement pour la gloire et la défense de leur impérial compatriote.

 

Il est possible que ces saignées continuelles aient appauvri la Corse, qui ne comptait alors que 174.000 habitants, mais elles détournaient la jeunesse turbulente vers celte carrière qui lui avait toujours souri et gagnaient à Napoléon ses compatriotes en les faisant participer à l’éclat de sa gloire. Privée de ses meilleurs défenseurs, l’île aurait pu cependant devenir une proie pour ses ennemis. Comme conséquence de ce système militaire, Napoléon ne cessa pas d’en conseiller la fortification : « trois fortins contenant chacun un corps de garde de 30 hommes et deux pièces de 6 ; deux batteries, dont l'une aux Sanguinaires avec deux pièces de 12 et l’autre à Villa Nuova, protégeront Ajaccio contre les ennemis du dedans et du dehors. » Cet admirable port abritera également « une station navale avec deux bonnes frégates, un brick et deux autres bâtiments, un atelier de réparation qui amorceront la création d’une marine corse et inquiéteront beaucoup les Anglais et la Sardaigne ». Cela ne lui paraît pas suffisant : « La marine sarde est plus forte que la mienne ; c’est une véritable honte. Il est nécessaire d’avoir à Bonifacio une corvette et deux bricks, deux bricks et une corvette à Ajaccio et à Bastia », de manière à faire respecter les bâtiments corses. Il fait aussi « construire deux ou trois batteries de cinq ou six pièces de 36 ou de 24, avec trois tours du deuxième modèle pour chacune, et six mortiers » dans le golfe de Sagone ; « protégez le mouillage de Saint-Florent, organisez quatre compagnies de garde- côtes corses, réparez sans délai le château de Cargèse, où l’on mettra une garnison de 200 hommes ». Quant aux principales places de la Corse, elles ne méritent pas qu’on les entretienne : « celle de Corte ne peut servir à rien ; la citadelle d’Ajaccio est mauvaise, mais Calvi a quelque importance et doit servir de boulevard de défense ». Ces instructions précises demeureront du reste lettres mortes. Le général Morand, chargé de l’organisation militaire, faisait si peu dans ce but que Napoléon pouvait dire, le 20 mai 1815 : « Je dois remarquer que la Corse n’a aucun système de défense ».

 

L’attention impériale ne se porte pas seulement sur les questions militaires, mais aussi sur la répression des abus de tous ordres dont les fonctionnaires insulaires avaient l'habitude de se rendre coupables. L’Empereur avait à sévir aussi bien contre l'indiscipline de ses agents que contre leurs malversations et leurs actes arbitraires. Morand, malgré ses hautes fonctions de gouverneur, fut lui-même rabroué : « Je vous ai confié le commandement de la Corse pour l’administrer avec fermeté, non avec tyrannie ». Il charge le sénateur Casabianca de faire une enquête sur son compte. L’évêque Sébastian ! a méconnu les volontés du souverain : « Témoignez-lui mon mécontentement de ce qu’il établit le séminaire dans un village, au lieu de l'établir dans la métropole ; mon intention est qu’il passe au moins dix mois de l’année dans le chef-lieu de son diocèse ». N’était-ce pas là une prescription du concile de Trente, au xvi e siècle, qui, le premier, avait fulminé contre l’absentéisme. Il n’est pas moins sévère pour les concussionnaires : « Il me revient des plaintes sur l’administration des domaines ; envoyez un rapport, et tous les renseignements qu’a produits l’enregistrement ». Des membres du conseil d’administration de la gendarmerie ont retenu des masses appartenant aux soldats pour payer le fourrage de leurs chevaux. « Faites arrêter les individus coupables de cette dilapidation. » « Des capitaines portent sur les contrôles des hommes qui ne sont pas présents, assurez-vous de la réalité de ces plaintes. » Le ministre de la guerre lui-même n’échappe pas à la critique, il paye pour les officiers généraux en Corse 121.275 francs et pour les gardes-côtes 103.840 francs : « Cela paraît exorbitant ; il convient de diminuer considérablement ces dépenses. » Le contrôle de Napoléon Ier est vigilant, s’exerce sur tout, prévoit tout et s’efforce, par des règlements minutieux, de rétablir un peu d’ordre dans une île qui n’a presque toujours connu que le désordre.

 

Son action ne se borne pas à être réparatrice. Elle est aussi créatrice et tend à relever économiquement une île trop délaissée. Jusqu’ici les progrès économiques avaient été malheureusement rendus difficiles par la pauvreté du sol, la faible densité de ses habitants, dont les plus vigoureux étaient incorporés dans l’armée et par la rareté des voies de communication. C’est à la suppression de ces trois obstacles que Napoléon consacra une grande partie de ses efforts. La terre ne donnait que des ressources médiocres ; il ne fallait donc pas lui imposer les mêmes charges qu’aux contrées de l’empire plus privilégiées. C’est à quoi tendirent les célèbres arrêtés Miot[6]. Le 21 prairial an IX, l’administrateur général, en vertu des droits législatifs qui lui avaient été délégués, donnait à l’île des lois financières en rapport avec sa situation misérable : il diminua ou supprima les droits de timbre en maintes circonstances, réduisit les droits d’enregistrement pour les héritiers, les frais de justice pour les plaideurs ; les taxes douanières furent également réduites ou abolies en ce qui concerne les denrées coloniales et les marchandises étrangères. Plus tard, deux décrets des 29 décembre 1810 et 12 janvier 1811 mirent la Corse en dehors du monopole des tabacs ; la culture de cette plante fut libre et assimilée à celle d’une denrée agricole quelconque ; la vente et la circulation n’étaient donc soumises à aucune restriction. Le 1er juillet 1811, la Régie des droits réunis, établie le 23 février 1804 dans toute la France, fut supprimée en Corse ; on lui substitua une sorte d'abonnement sur les boissons et les cartes à jouer, sous la forme d’une adjonction annuelle de 30.000 francs au principal de la contribution personnelle-mobilière. Napoléon écrivait en outre au ministre des Finances Gaudin : « Il faut diminuer les dépenses de l'administration des ports et des forêts. La Corse doit rapporter 600.000 francs, qui seront affectés à ses dépenses personnelles, la défense du pays non comprise. » Il conseille la réduction du nombre des employés, qui aboutira à la suppression d’un département en 1811 ; il recherche la diminution des frais de perception. Cela ne donne pas quand même les résultats attendus. Alors il songe à réaliser la franchise en douane des produits corses sur le continent : « Il faut donner à la Corse tous les privilèges possibles pour l’introduction des denrées de son cru en France. La France est l’Europe pour elle, puisque Marseille, Gênes et Livourne sont français. Si l’on ne peut pas entrer ses denrées sans payer de droits, ou avec quelques avantages notables, elle ne pourra s’en dédommager en les portant ailleurs. Il ne paraît pas que ces avantages puissent avoir de l’inconvénient, puisque la Corse ne produit aucune denrée du genre des denrées coloniales et que ses productions ordinaires sont des huiles, des vins, des bois de chauffage, de la cire, du miel, des raisins, des peaux de chèvre. »

 

L'intention de Napoléon est donc formelle : la Corse doit avoir un régime financier particulier, si l'on tient à assurer son développement. Après cela, il faudra lui fournir la main-d’œuvre indispensable pour entreprendre les travaux de toute nature qui s’imposent. Les travailleurs viendront du dehors ; on les prendra parmi les prisonniers de guerre et les galériens. L’empereur envoie, en 1801, 1.000 Autrichiens comme terrassiers, organisés en compagnies de 100 hommes ; 300 Maltais comme colons, en 1803 ; de Naples, 500 galériens, en 1806, et il se dispose à en envoyer encore 4.000. Ces hommes de peine sont répartis chez les habitants, ou installés sur un domaine national, ou utilisés à la construction des routes, car rien n’a plus préoccupé l'empereur que la constitution d’un réseau vicinal qui, en facilitant le trafic, fortifierait la colonisation et la domination française. C’est à la route de Bastia à Ajaccio, qui doit souder les deux régions historiques si distinctes du Golo et du Lia- mone, qu’il attache le plus vif intérêt. N’est-ce point à la viabilité de leur empire que les Romains ont dû leur triomphe et l’assimilation des provinces ? On sait quelle grande influence l’empire romain a exercée sur Napoléon dans l’organisation de son empire. C’est au début de 1801 qu’il donne l'ordre de commencer une bonne route, « de manière que les voitures et l’artillerie puissent traverser l’île, on y dépensera de suite une somme de 200.000 francs et l’année suivante une de 500.000 francs pour l’achever entièrement ». Mais ces sommes furent affectées à d'autres dépenses. L’empereur en fait vivement le reproche à son délégué et lui envoie, en 1802, 200.000 francs encore ; mais, « sous quelque prétexte que ce soit, le payeur ne pourra en disposer que pour cette route ». En 1803, il en attend l’achèvement, car « il est instant qu’elle se finisse ». En 1804, « il faut, avant d’ordonner aucun travail, faire achever la route d’Ajaccio à Bastia ; les autres se feront après. Seuls les ponts de la Gravone, du Liamone, d‘Ucciani seront immédiatement commencés. » Il répète en 1805 : « Il faut faire terminer cette année même la route ; c’est un travail auquel j’attache la plus grande importance, et qui doit passer avant tout autre ». Malgré cela, en 1814, elle n’est pas faite. Seuls les chemins d’exploitation des forêts d'Aïtone et de Vizzavona étaient achevés. Et cependant son opinion bien nette avait été exprimée en 1807[7]. « Il ne faut en Corse que deux seuls grands chemins, l’un d’Ajaccio à Bastia, l'autre de Bastia à Saint- Florent. Tous les autres chemins doivent être considérés comme vicinaux. On sent qu’une île a moins besoin de grands chemins qu’une province du continent, vu que la mer est un grand moyen de communication. »

 

Quant à l’œuvre de relèvement économique proprement dite, si elle n’apparaît pas nettement dans la correspondance impériale, c’est qu’elle dépend surtout du fonctionnaire qui gouverne l’île ; d’autres documents peuvent nous la faire connaître. En tout cas, les innovations lui sont indiquées par le pouvoir central. Quelques-unes de celles-ci nous sont connues. Au point de vue agricole, ce sont les distributions gratuites de blé français qui suppléent à la disette ou à l’insuffisance des récoltes insulaires ; ainsi celle de 10.000 quintaux en 1802, ou celle de 1810. C’est l'encouragement donné à la culture du coton « qui vient très bien en Corse » (1806). C’est surtout la protection assurée à l’exploitation des forêts d’Aïtone et de Vizzavona en particulier, dans laquelle Napoléon voit une ressource considérable pour la marine et un gros revenu pour l’île[8]. Au point de vue industriel, il ordonne l’établissement d’une fabrique de briques et de poterie à Ajaccio, « pour le menu peuple, afin qu’il ne soit pas pour ces objets tributaire des Génois ». Il recommande l’installation de hauts fourneaux dans le cap Corse où l’on traiterait le produit des mines de l’île d'Elbe, « le meilleur fer de l’Europe. »

 

Toutefois il est nécessaire de dire que la sollicitude impériale s’étend de préférence sur la région d’Ajaccio et en particulier sur la cité. Si Napoléon s’est souvenu de la Corse, c’est à la ville natale que son gouvernement est le plus favorable. Après en avoir fait, en 1811, la capitale administrative, en dépit de toutes les traditions, après avoir songé à la transformer en place forte de premier ordre et l’avoir mise à l’abri des injures de l’ennemi, il a voulu l’embellir, l'agrandir, l’assainir[9]. Il autorise à détruire les fortifications qui paralysent son extension, il fait construire la place Bonaparte, aujourd’hui du Diamant, le cours Sainte-Lucie, large de 64 pieds, un quai pour le débarquement des marchandises, un môle ; il lui fait don d'une horloge de 3.000 francs, de 12.000 volumes pour sa bibliothèque ; il accorde 20.000 francs pour réparer le cou- vent des Capucins, qui deviendra le séminaire ; il donne des ordres et 10.000 francs pour la fondation d’une école secondaire, institue une garde sanitaire pour la quarantaine des navires, encourage des industries, fait commencer ou restaurer les routes des Sanguinaires, de Vico, de Vizzavona, de Provenzale, enfin se préoccupe chaque année de terminer les travaux de dessèchement et d’alimentation en eau. L’étang dit des Salines était un « danger pour la ville » ; il accorde 50.000 francs pour le supprimer. Les habitants manquaient d’eau potable ; il ordonne de canaliser la source de Cannetto, bien que le devis des travaux s’élève à 360.000 francs, et il charge les services de la guerre de fournira cet effet 10.000 mètres de tuyaux de fonte. Pour résumer, la période napoléonienne fut signalée à Ajaccio par des travaux considérables qui devaient transformer entièrement la cité.

 

Ne serait-il pas injuste maintenant de répéter avec Simonot que Napoléon, devenu empereur, ne songea plus à sa patrie[10] ? Il y pensa au contraire sur toutes les routes de l’Europe qu'il parcourait au galop, dans toutes les capitales où les soucis de tous genres l’assaillaient ; sa correspondance le prouve. Il reconnaissait cependant lui- même qu’il n’avait pas fait assez : « J’aurais voulu, disait-il à Sainte-Hélène, améliorer le sort de ma belle Corse ; j’aurais fait le bonheur de mes compatriotes, mais les revers sont venus et je n’ai pu mettre mes projets à exécution ». Il aurait dû dire surtout : « Je n’ai pas su me faire obéir ». En dépit de ses recommandations et de ses desseins, quand vint la première Restauration, presque rien n’avait été fait en Corse. Les apparences semblaient bien attester son indifférence. La faute eu retombe uniquement sur les administrateurs qu'il envoya dans File. Le premier, François Miot de Mélito, y séjourna de janvier 1801 à septembre 1802, pour la seconde fois. Il y accomplit une œuvre fiscale utile et durable ; mais, par sa faiblesse vis-à-vis des fonctionnaires qui dilapidaient les fonds publics, par son favoritisme, que le Premier consul fut obligé de réfréner, par les attaques souvent imméritées dont il fut l’objet, son rappel fut rendu nécessaire. Il fut remplacé par le général Morand, qui commandait alors les troupes de l’île et qui fut investi, en janvier 1803, d’une véritable dictature ; il devait la conserver jusqu’en 1811 et l’exercer avec énergie et sévérité. Mais il arriva que son isolement du continent et l’étendue de ses pouvoirs l’habituèrent à méconnaître les ordres impériaux, à tyranniser les populations pour des complots souvent imaginaires[11]. Si bien qu’en 1810 l’empereur était obligé d’envoyer le sénateur Casablanca pour faire une enquête locale sur les abus et les actes de despotisme du gouverneur (janvier 1810). Elle dut prouver que Morand avait très mal exécuté les ordres de son maître, car celui-ci écrivait le 8 mars : « Le service de la Corse a toujours été très mal fait ». Aussi n’échappa-t-il à la disgrâce que par faveur spéciale et fut-il rappelé. On l’envoya se faire tuer en Poméranie. On lui donna comme successeur le frère du maréchal Berthier, le général César Berthier, dont l’arbitraire fut encore plus grand à une époque où l’attention de Napoléon allait être absorbée par les dangers extérieurs. Il n’hésita pas à surtaxer la Corse d’une contribution extraordinaire d’un demi-million, dont 200.000 francs devaient être payés par Bastia et, quelque temps plus tard, il livra l’île aux Anglais.

 

Le moins qu’on puisse dire est donc que Napoléon fut très mal secondé dans ses projets corses et qu’après avoir voulu réaliser beaucoup de bien, il devait constater « que ses braves Corses n'étaient pas contents de lui ». Un résultat cependant avait été obtenu, résultat considérable, puisqu’il achevait de fondre la Corse dans l’unité française. La communauté des gloires et des souffrances que Napoléon, pendant quatorze ans, avait imposée à ses deux patries d’origine et d’adoption, le sang que les concitoyens de l’une et de l’autre avaient répandu et mêlé sur tous les champs de bataille de l’Europe, l’admiration que les deux peuples insulaire et continental avaient ressentie au plus haut point pour le même homme, avaient plus fait pour l'unification que tous les règlements administratifs. Des dizaines de milliers de jeunes Corses avaient été incorporés dans les armées françaises, beaucoup d’entre eux y avaient gagné des titres et des honneurs, plusieurs en étaient revenus généraux et comtes de l’Empire ; les Abbalucci, les Casalta, les Gentili, les Cervoni, les Saliceti, les Arrighi, les Casablanca, les Franceschi, les Sébastian ! et tous les autres officiers subalternes ou supérieurs, guidés par le sentiment et l'intérêt, s’étaient donnés, eux, leur famille et leurs partisans, sans esprit de retour, à la France.

 

On le vit bien, en 1814, quand Bastia, mécontente d’un maître qui l’avait délaissée et appauvrie au profit d’Ajaccio, excitée par Berthier, qui achevait de la ruiner au moyen d’une contribution extraordinaire de 200.000 francs, fit appel à l’escadre anglaise et, après l’abdication de l’empereur (11 avril 1814), accueillit les soldats britanniques du général Montrésor comme des libérateurs. Le reste de la Corse eut une attitude digne et tranquille ; aucun mouvement anglophile ne se produisit dans le sein d’une population aussi versatile que turbulente. Bien au contraire ; quand l’amiral anglais eut lancé une proclamation par laquelle il annonçait aux habitants « qu’à leur demande ils allaient être replacés sous la souveraineté de la Grande-Bretagne », la cour d'appel impériale d’Ajaccio, qu’un décret avait créée le 6 juillet 1811, répondit par cette adresse unanime : « Considérant que la Corse est un département français, que rien jusqu'à ce jour n’établit qu’elle ait cessé de faire partie intégrante de la France... elle ne saurait, sans trahir son honneur et les devoirs les plus sacrés, rendre la justice qu’au nom de Sa Majesté Louis XVIII » (7 mai 1814). C'était bien l’affirmation solennelle que désormais la Corse était indissolublement française.

Ici se termine donc l’histoire de la période qui vit, à son début, la diplomatie habile de la France et l’annexion violente de l’île au royaume de Louis XV. L’ancien régime avait proclamé l’union territoriale de la république corse et de la monarchie française. La Révolution avait tenté une fusion politique, que l’influence de Paoli avait interrompue. L’Empire réalisa une unité morale qui, pour la première fois, donna à l’île méditerranéenne des sentiments vraiment français. La civilisation corse, dont les mille vicissitudes ont rempli tout ce livre et qui, tour à tour, avait été phénicienne, grecque, carthaginoise, romaine, barbare, pontificale, sarrasine, pisane et génoise, devenait, par une fatalité historique et géographique, française. Elle allait le rester. Cependant, pour que l’unité fut complète, il manquait aux insulaires de participer à la vie économique du grand peuple, dont ils acceptaient de n'être qu’un modeste rameau. C’est la tâche qui incombera aux différents régimes appelés à gouverner la France au XIXe siècle.

 

RÉSUMÉ

Bonaparte, comme général, comme consul, comme empereur, a voulu faire de ses compatriotes des Français.

I. Napoléon Bonaparte. — Né à Ajaccio, le 15 août 1769, Napoléon fut élevé à Brienne, en France, grâce à une bourse royale. Il en sortit lieutenant, en 1785. Les débuts de sa carrière ne lui épargnèrent ni la misère, ni les privations. En 1790, malgré Paoli, il se donna à la Révolution et à la France. En 1792, il est capitaine, assiste à l’expédition malheureuse de Sardaigne, est chassé de Corse par Paoli, se réfugie avec les siens à Marseille, prend part au siège de Toulon, s’y distingue, est nommé général, puis mis en disponibilité pour refus d’obéissance. Le désespoir le gagne, quand il obtient le commandement en chef de l’armée d'Italie. La fortune du jeune Corse émigré sur le continent est désormais assurée.

II. La Corse sous le Directoire. — La glorieuse campagne d’Italie (1796) permit à Bonaparte de libérer la Corse des Anglais. Sur son ordre, le général Gentili l’occupa et y fit appliquer la constitution de l’an III. Bonaparte essaya d’y ramener l’ordre et la paix, mais il n’en eut pas le temps. Après son départ pour l’Egypte, sa patrie fut la proie de nouveaux troubles, une insurrection, dite de la Crocetta, y éclata, mais échoua. La mauvaise administration du Directoire et ses défaites, en 1799, laissèrent croire aux ennemis qu’ils pourraient faire soulever les Corses. La révolte commençait quand Bonaparte revint d’Égypte et rétablit le calme.

III. La Corse sous le Consulat et l’Empire. — Pendant quinze ans, Napoléon ne va pas cesser de s’occuper de sa patrie. Il veut la ramener à la civilisation française et y établit une dictature militaire qu'il confie successivement à Miot de Melito et aux généraux Morand et Berthier. Il y joint un régime de surveillance sévère et un tribunal criminel extraordinaire. Mais il en fait un pays de recrutement militaire et traque les abus avec beaucoup d’énergie. Il s’efforce aussi de relever le pays en réduisant les impôts et les frais de douanes ; il envoie des étrangers pour cultiver le sol, ordonne la construction des routes, l’exploitation des forêts et de nombreux travaux. Ajaccio fut comblée de faveurs et devint capitale de l’île. Napoléon a donc voulu faire beaucoup pour sa patrie, mais il ne fut pas obéi de ses délégués. En tout cas, en 1814, la Corse est enfin devenue, grâce à lui, moralement française.

 

LECTURES

1° LETTRE DE NAPOLÉON POUR LA MORT DE SON PÈRE

29 mars 1785.

MA CHÈRE MÈRE,

C’est aujourd’hui que le temps a un peu calmé les premiers transports de ma douleur, que je m’empresse de vous témoigner la reconnaissance que m’inspirent les bontés que vous avez toujours eues pour nous. Consolez-vous, ma chère mère ; les circonstances l’exigent. Nous redoublerons nos soins et notre reconnaissance, heureux si nous pouvons, par notre obéissance, vous dédommager un peu de l'inestimable perte d’un époux chéri. Je termine, ma chère mère, ma douleur me l’ordonne, en vous priant de calmer la vôtre.

Ma santé est parfaite, et je prie tous les jours que le ciel vous en gratifie d’une semblable. Présentez-mes respects à Zia Geltruda, Minnanna Saveria, Minnanna Fesch, etc. Votre très humble et très affectionné fils,

NAPOLÉONE DE BUONAPARTE.

 

2° RETOUR DE BONAPARTE A AJACCIO EN 1799

La place était couverte d’une foule délirante, les fenêtres, les toits des maisons fourmillaient de curieux : tout le monde voulait voir l’homme étrange qui naguère encore n’était ici qu’un officier ordinaire, que l’un des chefs démocrates de notre petite cité. Il descendit à la Casa Bonaparte, puis il alla se promener sur la place du Diamant. Il faut que je vous raconte une anecdote qui lui fait honneur : « Lorsque Napoléon vivait à Ajaccio, il était en butte à la haine des prêtres et des aristocrates. Voulant un jour rentrer chez lui, il voit un abbé qui de sa fenêtre l’ajuste avec une carabine. Napoléon se baisse aussitôt et la balle, passant par-dessus sa tête, va frapper le mur. Encore un peu et l'Empereur était perdu pour le monde. Or le général Bonaparte rencontra ce même prêtre sur la place. L’abbé fit mine de l’éviter en passant de l’autre côté de la rue ; mais Napoléon courut lui tendre la main et lui rappela gaiement leur ancienne aventure. »

A Ajaccio, il alla faire une partie de chasse avec ses compagnons et passa une journée à Milelli. Il appela ses bergers, récompensa richement ce Zampaglino qui l’avait aidé à faire son premier coup d’Etat (contre Peraldi), leur distribua ses troupeaux et ses champs. Sa pauvre Camille Hari accourut aussi ; elle l'embrassa en pleurant, lui offrit une bouteille de lait et lui dit simplement : « Mon fils, je t’ai donné le lait de mon cœur, prends maintenant celui de mes chèvres. » Napoléon lui donna une maison confortable et une riche campagne ; quand il fut devenu empereur, il y joignit une pension de 3.600 francs. Après être resté six jours à Ajaccio, il fit voile pour la France.

D'après GRÉGOROVIUS : Corsica, II.)

 

3° REPROCHES AU GÉNÉRAL MORAND, GOUVERNEUR DE LA CORSE

Au général Clarke, ministre de la Guerre, à Paris.

Vous témoignerez mon mécontentement au général Morand sur sa conduite, qui est devenue abusive et tyrannique. Je lui ai confié le commandement de la Corse avec des pouvoirs extraordinaires pour y maintenir la tranquillité, et non pour en inquiéter les bons citoyens. Vous lui ferez connaître qu’il n’a point le droit d'empêcher aucun bon citoyen de l’île de Corse de se rendre en France et de porter ses doléances au gouvernement ; que c’est abuser étrangement des droits que je lui ai donnés, que je veux espérer qu’il changera, et que je ne serai pas obligé de méconnaître les services qu'il a rendus il y a plusieurs années. Qu’il se conduise comme dans les premiers temps de son commandement et que l’exercice du pouvoir ne le rende pas tyrannique ; ses mesures sont vexatoires. Il ne connaît pas l’es- prit du pays ; il faut le mener avec fermeté, mais non le traiter arbitrairement. La supposition d’une conspiration pour livrer la ville d’Ajaccio aux Anglais est pitoyable et ridicule.

Bulletin de la Société des Sciences de la Corse, 1911 : Lettres de Napoléon relatives à la Corse.

 

BIBLIOGRAPHIE

SOURCES :

Lettres de Napoléon Ier concernant la Corse de 1796 à 1815 (extraits de la correspondance, publiés par l’abbé Letteron dans le Bulletin corse, 1912).

Bulletin des lois.

OUVRAGES PARTICULIERS :

Abbé ROSSI. — Osservazioni storiche, XV et XVI.

ARNIER. — Souvenirs d’Ajaccio ; anecdotes arrivées dans cette ville pendant le séjour de Bonaparte à son retour d’Egypte, 1800.

LAVALLÉE. — Voyage dans les départements de la France. Goto et Liamone ; Paris, 1801.

Viaggio di Licomède in Corsica, 2 vol. Paris, 1804.

Serie degli avvenimenti accaduti in Bastia nel 1814 ; Firenze, 1814.

RENUCCI. — Storia di Corsica, 2 vol. Bastia, Fabiani, 1833.

NASICA. — Mémoires sur l'enfance et la jeunesse de Napoléon ; Paris, Ledoyen, 1852.

JEANVROT. — Législation spéciale de la Corse et les arrêtés Miot ; Paris, Cotillon, 1878.

A. GAUDIN. — Le régime fiscal de la Corse, les arrêtés Miot ; Bastia, Ollagnier, 1876.

Louis CAMPI. — Notice sur Joseph Grandval ; Ajaccio, Pompéani, 1879.

J.-B. THIERS. — Bastia, en 1814, traduit de l’italien, d’après un manuscrit du temps ; Bastia, Ollagnier, 1883.

Arthur CHUQUET. — La jeunesse de Napoléon, 3 vol. Paris, Colin, 1899.

MARCAGGI. — La genèse de Napoléon Ier ; Paris, Perrin, 1902.

LACOUR-GAYET. — La mère de Napoléon (Bulletin de la Société des amis de l’université de Lyon, 1910).

TSCHUDI. — La mère de Napoléon ; Paris, Fontemoing, 1910.

JUNOT (la duchesse d'Abrantès). — Mémoires, Souvenirs sur l’enfance, la jeunesse, la vie privée de Napoléon Bonaparte (Société des publications litt. ill., Paris, 1910).

Arthur LÉVY. — Napoléon intime (collection Nelson).

C. BOSC. — La conspiration d’Ajaccio contre la France, en 1809, d’après la correspondance off. inédite, Paris, s. date.

L. VILLAT. — Bibliographie napoléonienne dans la Revue des Études napoléoniennes ; mai 1913.

 

 

 



[1] Cf. les détails curieux du livre d’A. Lévy, Napoléon Ier, dans la collection Nelson et surtout l’œuvre capitale d’A. CHUQUET.

[2] Le 20 juin, il se serait écrié, à la vue du roi coiffé du bonnet rouge : « Quel imbécile ! Il fallait balayer cette canaille avec du canon. »

[3] Le podestat et les pères du commun, une des plus vieilles institutions corses, avaient donc disparu. La commune cessait d’avoir son autonomie et sa vie administrative propre ; elle était noyée dans le canton, mise en tutelle par le gouvernement, qui se méfiait des communes et leur attribuait la diffusion des excès révolutionnaires. Les agents communaux, réunis au chef-lieu de chaque canton, constituaient la municipalité cantonale, que surveillait un commissaire nommé et révoqué par le pouvoir central. Signalons en outre que le suffrage universel, habituel aux Corses, était, comme au temps de la Constituante, aboli pour un certain nombre de citoyens ; les contribuables seuls pouvaient être électeurs, les bourgeois payant une contribution égale à la valeur de cent journées de travail, au moins, seuls éligibles.

[4] Extraits de la correspondance de Napoléon Ier : lettres des 19 avril et 6 mai 1797. Toutes les citations qui suivent sont extraites de la même source.

[5] Les lettres relatives à la Corse ont été publiées dans le Bulletin de la Société des Sciences corses et forment un fascicule in-8° d’une centaine de pages.

[6] L'article 4 de l’arrêté qui lui confiait ses pouvoirs les avait précisés : « Il pourra prononcer des dégrèvements ou remises, sur les impositions qui existent, soit directes, soit indirectes ».

[7] Cette année même, 5 février, Pascal Paoli mourait à Londres.

[8] On doit lire à ce sujet les instructions données dans ses lettres du 11 janvier 1810 et du 23 août 1811 ; elles en valent la peine.

[9] Le décret du 1er novembre 1807 contient tout un programme de réfection municipale destiné à embellir, à assainir, à alimenter la ville. S’il avait été appliqué, Ajaccio aurait subi une transformation presque totale.

[10] Cet ancien fonctionnaire des Douanes écrivait, sous la Restauration, dans ses Lettres sur la Corse : « Napoléon, l’homme le plus étonnant de notre siècle, dont j’ai admiré les prodigieux talents, tout en gémissant sur les malheurs auxquels il a livré la France, n’a guère fait pour son pays qu'une fontaine et une promenade ».

[11] C’est à ce sujet que le général Cervoni, commandant en chef à Marseille, écrivait à Saliceti, ministre à Naples : « Réjouissons-nous, mon cher compatriote, le général Morand fait le bonheur de la Corse ; on y fusille au moins un homme par jour. C’est une belle chose que la haute police. » (Renucci, II, p. 220.)