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Le
XVIIe siècle a été pour la Corse, suivant l’expression d’un historien[1], le « siècle de
fer ». Pendant plus de cent ans, l'île a été exploitée par les Génois
avec une rapacité qui, à d’autres époques, aurait immédiatement provoqué une
révolte, mais qui, de 1570 à 1729, semble avoir été accueillie avec une
grande résignation. Il faut connaître et comprendre ces cent cinquante années
de misères pour ne pas s’étonner des luttes qui rempliront tout le XVIIIe
siècle et aboutiront à l’annexion française. Il
s’agit avant tout de savoir pourquoi les Corses, d’ordinaire impatients du
joug génois, ont supporté si passivement les vexations génoises. On pourrait
sans doute l'expliquer par la lassitude des générations qui avaient connu ou
appris la longue guerre de Sampiero et par le souvenir de l'impuissance à
laquelle l’abandon de la France avait voué le héros de l’indépendance corse.
Mais il faut penser aussi à la dépopulation énorme de l'île, due soit aux
misères éprouvées pendant et après la guerre, soit à l'émigration. Les
chroniqueurs sont en effet unanimes à nous parler des disettes de céréales et
des famines qui réduisirent les habitants aux plus cruelles nécessités. La
peste accrut ces maux, et la mortalité fut, dit-on, énorme en 1576, par
exemple. Enfin les corsaires barbaresques reparurent sur les côtes ; les
pillages des campagnes, les enlèvements des femmes et des enfants
continuèrent sans que le gouvernement génois paraisse avoir pris des mesures
sérieuses pour préserver les insulaires. Ceux-ci ne devaient compter que sur
eux-mêmes. Le 28 juin 1643, raconte Banchero, podestat de Bastia[2], neuf galères d’Alger et de
Bizerte assaillirent Algaiola ; le lieutenant et les habitants eurent à peine
le temps de se sauver dans la tour voisine. Il y eut six Corses tués, autant
de blessés ; la petite ville fut mise à sac et incendiée. La seule sauvegarde
était donc la fuite. On se retirait dans l’intérieur, abandonnant les
campagnes du littoral ou les villages trop exposés aux pirateries, que Bastia
même redoutait. Plus
encore que la mortalité, l’émigration contribuait au dépeuplement de l’île.
Les hommes faits, c’est-à-dire l’élite la plus robuste et la plus énergique,
désertaient la patrie. Le gouvernement génois leur accordait, au début du
siècle, d’autant plus facilement l’autorisation de s’embarquer, comme jadis à
Alphonse d’Ornano et à ses compagnons, qu’il se débarrassait par ce moyen
d’adversaires dangereux. On vit, au XVIIe siècle, des milliers de jeunes
gens, épris d'initiative, s’en aller sur la terre ferme chercher fortune,
emploi ou sécurité. Ce fut d’abord le fils de Sampiero qui, avec trois cents
de ses compatriotes trop compromis dans la révolte de 1563, se retira à la
cour du roi de France. Plusieurs d’entre eux devaient servir brillamment leur
patrie d’adoption et mériter que leurs exploits fussent contés par des
écrivains français, tels que l’Hermite de Souliers ou de Thou. Alphonse
d’Ornano se distingua au point d’effacer la réputation elle-même de son père.
Henri IV, ne sachant comment le récompenser des services qu’il avait rendus,
le fit d’abord maréchal, puis lui donna la charge de gouverneur de la Guyenne
qui avait été jusque-là réservée aux membres de la famille royale. A côté de
lui, il y eut, auprès du roi, un régiment appelé Royal-Corse, qui se signala
dans plusieurs actions d’éclat, entre autres au siège d’Haguenau, en 1705, et
sous les ordres du maréchal Villars, pendant la guerre de Succession
d’Espagne. Il ne devait être licencié qu’en 1715. Corses également étaient
ces deux Baglioni, établis à Marseille, qui défendirent la ville contre les
Espagnols auxquels elle avait failli être livrée par ses magistrats, en 1595
; l’un des deux fut jugé digne, à sa mort, de funérailles aux frais de la
cité et d’une statue. Mais ce
n’est pas seulement en France que les Corses se réfugiaient. Les différents
États du bassin méditerranéen leur étaient plus hospitaliers que leur patrie
même. Les uns allaient offrir leurs services à la République de Venise, comme
cet Hercule Marcone, condottière de talent et soldat vertueux, dont le doge
disait : « Si j’avais dix mille hommes qui lui ressemblassent, je voudrais
soumettre le monde. » Le fils de ce Marcone fut lui-même poète, écrivain et
général de talent. D’autres s'établissaient à Rome, qui fut toujours
accueillante aux Corses exilés. Leur nombre était même si considérable que
Grégoire XIII put y recruter une garde personnelle de huit cents soldats,
dont les démêlés avec les laquais de l’ambassadeur de France, le duc de
Créqui, en 1662, eurent le grand honneur de passionner Louis XIV. Enfin on
vit même les insulaires accepter de servir militairement Gênes sur le
continent ; l’une des levées les plus considérables qu’ait faites la
république dans l’île est celle de 1625 : plus de mille fantassins y furent
recrutés avec leurs capitaines corses pour aller guerroyer contre le duc de
Savoie[3]. Le nombre de ceux qui
passèrent en Espagne, dont les rois aragonais avaient été si secourables aux
seigneurs corses pendant les xiv e et xv e siècles, fut aussi assez grand[4]. Les plus aventureux vinrent
fonder sur les côtes africaines des établissements prospères que nous
pourrions considérer comme le début de la colonisation française dans
l'Afrique du Nord. Un certain Thomas Lenchi ou Lencio, que les historiens
qualifient de gentilhomme de l’île de Corse, obtint du sultan Sélim la
permission d’établir des forts et des maisons de commerce sur le littoral de
la Barbarie. Il s’associa avec un négociant marseillais et fonda le Bastion
de France, auquel Henri IV accorda par la suite sa protection. Un autre
insulaire, originaire de Centuri, Napoleoni Cipriani, créa, en 1628, à Bône
et à la Calle, des comptoirs dont la prospérité aurait été assurée, si leur
fondateur ne s’était laissé gagner par la haine contre les Génois et n’avait
assailli leur colonie de Tabarca. Il y trouva la mort et son œuvre disparut.
De quelque côté que l’on tourne les yeux, on assiste à l’entreprise d'un
Corse exilé ou à quelque fait d’armes d’un de ces insulaires dispersés à
travers l’Europe et réduits, comme les Suisses, mais pour d’autres raisons, à
chercher leurs moyens d'existence loin du sol natal. Le
départ de cette population mâle délivrait les Génois de la crainte de voir
éclater une révolte aussi dangereuse que celles des siècles précédents. Aussi
les abus de leur gouvernement se multiplièrent-ils de façon prodigieuse.
Gênes considérait la Corse comme une terre destinée à faciliter son commerce
ou à enrichir ses fonctionnaires, non comme une possession qui aurait mérité
d’être colonisée et civilisée. On ne peut comparer leur méthode qu’à celle
des proconsuls de la république romaine et leurs excès sont ceux que
pouvaient commettre les émules de Verrès. Le gouverneur génois était
souverain absolu, maître de la vie et des biens de ses sujets, sinon en
droit, au moins en fait. Il en profitait. A peine débarqué avec son cortège
d’amis et de clients auxquels il distribuait les emplois, la curée de
l’argent commençait. Tous les moyens pour se procurer des revenus étaient
bons. L'impunité était assurée par le gouverneur et à celui- ci par le Sénat.
Sans doute les uns et les autres devaient compte de leur gestion dès le
retour dans la métropole, mais quel sénateur aurait été assez mal avisé pour
faire rendre gorge à l’un de ses compatriotes, coupable seulement d’avoir
exploité ou malmené ces insulaires que l’on s’était habitué à considérer
comme les ennemis mortels de la république et qui ne s’en cachaient pas.
C’est pourquoi les concussionnaires furent très nombreux au XVIIe siècle, et
jamais on ne trouva de « Cicéron » pour les accuser, jamais on ne vit de
gouverneur censuré par sa patrie[5]. Les
abus de pouvoir de ce haut fonctionnaire étaient en quelque sorte encouragés
par la violation constante des Statuts qui régissaient la Corse et que le
vainqueur avait, en 1569, juré d’observer. Si Georges Doria se montra,
pendant la durée de sa charge (1569-1572), respectueux de la parole
donnée, c’est sans doute que la révolte récente réfrénait tout mauvais désir.
Mais les défavorables dispositions du gouvernement génois n’en existaient pas
moins. Il accueillait avec complaisance les réclamations de l’aristocratie
corse au sujet des immunités fiscales, mais rejetait brutalement la supplique
concernant la diminution du prix du sel, qui intéressait particulièrement le
peuple[6]. Il hésitait à tenir ses
promesses d’amnistie générale et, comme le Conseil des Douze insistait à
plusieurs reprises sur la mise en liberté des malheureux condamnés aux
galères pendant les troubles, il n’obtenait d’autre réponse que celle-ci : «
Quand nous le jugerons à propos ». Par la suite, ce fut pire. Les exactions
financières, les abus administratifs se multiplièrent. Un véritable esclavage
pesa sur la Corse. La lecture du Libro Rosso et des Statuts civils
et criminels de l’île est des plus instructives à ce sujet. Nous y voyons
qu’au point de vue politique, le gouverneur est plus que jamais maître absolu
; aucun contrepoids ne subsiste contre sa tyrannie. L’Orateur lui-même, qui
est chargé de plaider à Gênes la cause de ses compatriotes, n’est plus
désigné. Les réclamations des Douze sont accueillies avec dédain. Le
représentant suprême de la métropole décide sur toutes les questions, sans
qu’aucun recours soit possible contre lui ; il exerce la haute, moyenne et
basse justice ; il dispose des revenus publics ; il accorde ou retire à son
gré les faveurs. Use conduit presque toujours comme un tyran, auquel le
gouvernement central trop lointain ne demande rien. Aussi les Corses
sont-ils, au point de vue social, considérés comme indignes d’égards. On leur
interdit successivement les emplois de notaire, de greffier et même de garde.
Nul ne peut plus exercer les fonctions judiciaires dans une localité où se
trouve un de ses parents jusqu'au quatrième degré. Les grandes villes ne
peuvent plus choisir le capitaine de leur milice ; il sera génois, de même
que tous les collecteurs d’impôts, vicaires et auditeurs. Et comme on ne
craint plus rien des membres de la noblesse qui s’obstinent à demeurer en
Corse, on les prive de leurs dernières immunités. Des
hommes jugés incapables de toute dignité ne sont-ils pas taillables et
corvéables à merci ? En principe, la taille était de vingt sous par famille,
mais les circonstances les plus variées la faisaient augmenter. L’Etat génois
avait-il à faire construire une route, un pont, une tour, à réparer les
murailles ou l’église d’une ville, à canaliser une source, etc. ; il
prétextait ses embarras financiers et en imposait la dépense aux habitants de
la contrée, sous la forme d’une augmentation de la taille pendant la durée
des travaux. Si les intéressés n’y prenaient pas garde, le nouvel impôt avait
chance de durer. La perception de ces contributions donnait lieu à de graves
abus, dont le plus fréquent était la cupidité des collecteurs. Les plaintes
se répétaient en vain contre eux[7]. Les non privilégiés avaient à
payer de nombreuses taxes particulières, sur la pêche du corail[8], sur le foin[9], sur les châtaignes[10] ; la dîme sur le blé et
l’huile. Les Balanins, par exemple, avaient dû s’imposer, en 1662, de dix
barils d’huile au profit du commissaire de Bastia, et de vingt autres au
profit du gouverneur[11]. Il faut se rappeler que ces
taxes devaient être d’autant plus lourdes que la population agricole était
dans une situation économique misérable. Le protectionnisme le plus rigoureux
pesait sur les échanges et sur la production. La république souveraine avait
les monopoles du fer[12], de l’acier, de la cire[13], du corame ou cuir et de
l’eau-de-vie[14]. Elle se réservait aussi
l’exploitation de la forêt qui lui procurait le meilleur des revenus
domaniaux et servait à l’entretien de la marine génoise ; les décrets du
Sénat s’efforcent à maintes reprises de la protéger contre la dévastation ou
la coupe des particuliers et aucun n’est plus instructif que celui du 1er
septembre 1613 : nul n'aura le droit de couper un arbre dans les bois
communaux sans une permission expresse du Sénat ; ces permissions seront même
abolies depuis le 1er avril jusqu'au 15 septembre de chaque année ; tout
arbre coupé devra être transporté à Gênes, non ailleurs ; quiconque ne se
conformera pas à ces prescriptions encourra une amende de deux cents écus[15] et la confiscation du bois
ainsi que du navire exportateur ; il est enfin formellement interdit de
couper, même dans les propriétés particulières, les noyers, les ormes et les
frênes. Mais
aucune denrée ne se prêtait plus que le sel à la fraude et à la contrebande ;
aucune n’a autant attiré l’attention des gouverneurs et du Sénat, et le Libro
Rosso contient à ce sujet de curieux renseignements. L’État se réservait
la propriété des salines, l’extraction, le commerce d'un produit de première
nécessité dont il fixait et changeait fréquemment le prix. En 1659, le
décalitre de sel coûtait près de quinze sous et, pour qu'il n’y eût ni erreur
ni contestation sur la contenance de cette mesure de capacité, le poids en
fut déterminé avec exactitude[16]. Le décret du 23 juillet de la
même année réglementait sévèrement l’achat et la vente de la marchandise : «
Les fraudes, disait-il, qui se commettent au préjudice de la république,
augmentent de plus en plus et, soit malice, soit ignorance, chaque jour nous
avons l’occasion de le constater. Cette affaire du sel est cependant d’une
importance qui n’échappera à personne et, pour éviter le retour d'un pareil
désordre, nous avons décidé de défendre expressément l’introduction du sel,
par la voie maritime, dans n’importe quel pays soumis à la Sérénissime
République, même si ce sel provient de nos entrepôts. Nous n’admettrons aucun
motif ou prétexte. Le faux saunier, qui sera surpris, sera condamné à une
amende de cinquante écus d’argent et à deux ans de relégation ou de galère ;
le sel et le bateau qui l’aura transporté seront confisqués. On fera trois
parts de l’amende, l’une pour le dénonciateur, dont le nom restera secret, la
seconde pour le juge et le gabelou chargé de la saisie, de manière à
encourager ce dernier dans sa surveillance ; la dernière reviendra au trésor.
» Ainsi l’État souverain pouvait être assuré que la surveillance serait
étroite et que ses finances ne seraient pas frustrées d’une ressource
abondante. Ces
monopoles, que le gouvernement affermait, n’étaient pas les seuls à empêcher
le développement économique. Un protectionnisme outrancier raréfiait la
production et décourageait le producteur. Les douanes intérieures et
extérieures grevaient l'agriculture et l’industrie insulaires de taxes qui
supprimaient tout bénéfice : le vin et la viande en étaient particulièrement
frappés. Toute opération commerciale en arrivait à être presque prohibée. On
ne pouvait du reste l’entreprendre qu’avec une autorisation spéciale, la Tratta
ou Licenza, et qu’il s’agit d’achats au dehors ou dans l’intérieur
même du pays, elle demeurait indispensable. Du reste les rapports ne
pouvaient être noués qu’avec Gênes ; la Corse lui vendait ses produits à vil
prix et lui achetait très cher les objets fabriqués : fers, armes, poudres,
tabacs, alcools, etc. C’était là le régime colonial adopté par les plus
grandes puissances du XVIIe siècle vis-à-vis de leurs possessions d’outre-mer
: par la Grande-Bretagne envers les treize États d’Amérique, par l’Espagne
envers le Mexique ou le Pérou, par la France à l’égard du Canada. Au même
moment, l'un des ministres les plus intelligents de l'ancien régime, Colbert,
exigeait des droits prohibitifs sur toute marchandise étrangère et voulait
que le commerce fût uniquement fait par des marchands français avec des
navires français ; il créait des Compagnies de commerce, mais au profit des
seuls actionnaires, et il laissait les colonies se débattre contre le système
du monopole commercial qui était une erreur commune à tous ses contemporains[17]. Les Génois la partageaient au
détriment de la Corse, et celle-ci, habitée par des hommes libres et très
pauvres, en souffrait plus qu'aucun autre pays du monde ; toutes les sources
de sa fortune en étaient taries. Une seule subsistait encore au XVIIe siècle
: l’exportation des hommes qui se louaient dans les royaumes étrangers et
venaient ensuite en aide à leurs familles restées en Corse : un décret de
1613, confirmé en 1666, défendit à toute personne de quitter le royaume de
Corse sans autorisation ou de prendre du service sur le continent, comme
capitaine ou officier ; les recruteurs, les émigrés ou leurs complices seront
punis de dix ans de galères. Non que la république voulût empêcher le
dépeuplement de file ; elle entendait simplement se réserver les bras
vigoureux et les qualités militaires des insulaires, les utiliser à son
profit ou n'autoriser les embarquements qu’après le versement d’une indemnité
pécuniaire profitable au gouverneur et à la Caméra. L’interdiction n’avait du
reste aucune efficacité, comme le prouvent les menaces réitérées du
gouverneur Zoaglio, en 1666. Les Corses s’expatriaient gratuitement et les
Génois s’en désolaient en songeant à leur bourse et à la difficulté de leurs
approvisionnements. La
bourse génoise, non l’intérêt de l’île, telle est en effet la grande
préoccupation. Le décret du 20 décembre 1658 en est la preuve. Il ordonnait
sous peine d’amende la mise en culture de toutes les terres fertiles et
enjoignait à tout habitant, âgé de plus de vingt ans, de planter et
d’entretenir au moins six arbres fruitiers, ou autant d'oliviers., ou vingt
ceps de vigne ; mais il ajoutait : « De cette manière la production
agricole de notre royaume augmentera et l'Etat génois en retirera, sans frais
d’aucune sorte, de plus grandes ressources et de plus importantes taxes
d'entrée[18]. » Le seul intérêt de la
métropole est en question ; il faut que sa colonie lui rapporte le plus
d’argent possible. Le Conseil des Douze peut donc réclamer, pendant quarante
ans, la reconstruction d’un pont sur le Golo[19] ou tout autre indispensable
travail d’utilité publique, c’est en vain. La république ne veut rien
dépenser ; elle recherche au contraire tous les moyens susceptibles de
grossir son revenu, et c’est surtout à la justice qu’elle a pour cela
recours. Ainsi le gouverneur a le droit de Spada ou de sangue,
c’est-à-dire le droit de juger en dernier ressort toutes les causes
criminelles grâce à une délégation souveraine que lui conférait le grand
conseil de Gênes ; il en était arrivé à trafiquer de la justice, qui lui
procurait le plus considérable de ses profits. Sans doute, dès 1593, le doge
Zoaglio avait interdit par décret le rachat pécuniaire des condamnations pour
meurtre ou attentat aux mœurs, avant qu’un délai raisonnable ne se fût
écoulé, et il l’avait fixé à dix ans pour une simple blessure, à quinze pour
un meurtre suivi de mort et à vingt-cinq années pour une vendetta[20]. Mais l'habitude de la «
composition » s’était introduite dans les mœurs, et dès lors tous les
fonctionnaires y eurent recours. La fiscalité judiciaire fut le principal
moyen de répression. Quiconque se rendait coupable d’un délit ou d’un crime
était à la fois passible d’un emprisonnement et d’une amende, dont la famille
et le village étaient solidairement responsables. Mais il était facile,
moyennant argent, de ne pas accomplir la peine. En 1607, les Douze, pour
rendre les abus plus difficiles, demandèrent l’élection par les Corses de
trois docteurs ès lois qui assisteraient le gouverneur dans toutes les
affaires civiles et criminelles ; la réponse fut catégorique et brutale. « Il
n’est pas utile d’innover quoi que ce soit à ce sujet[21] ». Les dénis de justice
continuèrent ; les plaintes également. Le 5 août 1652, un document du Libro
Rosso nous apprend que les bandits se faisaient, depuis 1615, concéder des
sauf-conduits, à l'aide desquels ils narguaient leurs victimes ; il leur
suffisait pour cela de contracter un engagement dans les troupes liguriennes,
et ils n’avaient aucune répression à redouter. On réclama en vain à maintes
reprises. Loin de condamner cette pratique, le Sénat accorda, le 9 février
1654, au gouverneur Jean-Mathieu Durazzo le droit de juger, pendant la durée
de ses fonctions, toute cause, en ne consultant que sa conscience : ex
informata conscientia etiam sine processu[22]. L’année suivante, le
gouvernement interdisait bien au même Durazzo d’accorder des sauf-conduits
aux criminels condamnés par contumace, mais ses ordres ne furent pas obéis.
Les bandits n’eurent rien à redouter et les justiciables furent à la merci de
leurs juges. À quoi aurait servi une protestation, puisque les appels avaient
été rendus impossibles ? Un arrêté du gouverneur obligeait en effet celui qui
se croyait en droit de réclamer contre une sentence, pour cause d’abus ou de
nullité, à se constituer d’abord prisonnier et à s’en remettre à la
discrétion des magistrats jusqu’à ce que sa plainte eût été examinée et jugée[23]. De cette manière le
gouverneur, devenu juge et partie, pouvait ne rien craindre de sa victime. Comment
l’idée ne serait-elle pas venue à de malheureux paysans, chez lesquels
cependant le respect de la justice avait toujours été très profond, de
recourir à la vengeance personnelle ! On a dit et répété avec raison que la
vendetta, ce mal endémique et regrettable de la Corse, n’avait été que la
conséquence de l’injustice génoise. Les gouverneurs, venus dans l’île pour
s’enrichir, ne trouvèrent rien de plus profitable que d’accorder des
sauf-conduits à tous les criminels[24] et le droit de porter les armes
à quiconque en faisait la demande et payait une taxe (1635). Un décret du 20 décembre 1658
permit aux condamnés de racheter avec de l’argent les trois quarts de leur
peine[25]. Le 2 juin 1662, une décision
de l’Office de Corse autorisait la vente de la poudre, du plomb et delà mèche
d’arquebuse à tous les paysans. Si l’État y gagnait triplement, puisqu’il en
retirait le prix de la vente des armes et des munitions, la confiscation des
biens meubles et immeubles de tous les criminels, c’est-à-dire plus de quatre
mille livres par an, enfin des soldats pour la terre ferme[26], en revanche les inimitiés et
les meurtres se multipliaient. En l'espace de quelques années, près de dix
mille assassinats furent commis et un historien, généralement digne de foi,
les évaluait à deux mille par an[27]. Aussi n’est-il pas étonnant
que la Corse dépérît au point de vue social et économique. Appauvrie,
dépeuplée, exsangue, elle n’était plus défendue contre la ruine totale et
définitive que par sa haine du Génois. On
pouvait donc supposer, avec des apparences de raison, que l’État génois
voulait la ruine du pays et l’extermination de ses habitants, par les
encouragements qu’il donnait à la guerre civile. Le banditisme et
l’émigration avaient déjà réduit considérablement la population, évaluée à
100.000 âmes, dans la première moitié du siècle, par le podestat Banchero.
Peut-être attendait-on à Gênes que l'élément corse eut à peu près disparu
pour y amener des colons du continent, et c’est en effet, après 1650, quand l’épuisement
des indigènes sembla avoir atteint son paroxysme, qu’eut lieu la seule
tentative sérieuse de colonisation dirigée par la métropole. Avant cette
date, un seul essai avait été réalisé à Porto-Vecchio. La rade y était
merveilleuse, la campagne environnante fertile, la position de premier ordre.
Les corsaires avaient si bien apprécié ces avantages qu’ils s’y étaient
établis à demeure, après 1570, et « il ne se passait pas de jour qu’ils ne
pillassent tantôt un pays, tantôt un autre[28] ». La république résolut de les
en déloger et de réoccuper une contrée où des établissements avaient été
tentés à diverses reprises. Il confia cette mission à un gentilhomme génois,
Passano, qui lui avait fait des offres dans le même sens. Une galère, montée
par cent cinquante mercenaires, embarqua cent huit familles liguriennes et,
sous les ordres de Passano, vogua jusqu’à Porto- Vecchio, où elle arriva en
janvier 1590, en dépit des Turcs et après bien des vicissitudes. La colonie
s’y installa, s’y fortifia, mais périclita. Le Sénat crut empêcher sa ruine
en nommant Passano gouverneur de la Corse, et on put croire que, sous son
impulsion, la colonie, devenue avec tous ses environs fief de son fondateur,
prospérerait ; mais cela ne dura pas longtemps. Le gouverneur, après avoir
cédé la moitié de son fief à Ambroise Spinola, le lui abandonna bientôt en
totalité. Le 21 août 1600, le nouveau propriétaire s’en débarrassa à son tour
; la république en investit Dominique Pinello, qui le transmit à ses descendants[29]. Vers 1650, le territoire était
dépeuplé, les murailles en ruines, les cultures abandonnées. L’insécurité de
la côte que fréquentaient assidûment les pirates, l’insalubrité de la région,
les discordes survenues entre les colons, l’hostilité des populations
voisines avaient fait échouer le projet. Le 13 novembre 1662, André Saoli
sollicita et obtint, à titre de fief perpétuel, libre, franc et aliénable, le
territoire de Porto-Vecchio avec toutes ses dépendances[30]. Il n’en aurait sans doute pas
tiré meilleur résultat que ses devanciers, car les obstacles restaient les
mêmes. Le sort lui épargna la déception d’un échec, car il mourut avant même
d’avoir quitté Gênes, et Porto-Vecchio resta désert. Une
autre tentative, plus heureuse à ses débuts, fut faite sur la côte
occidentale en La colonisation 1676, au moyen de quelques grecque. Grecs
échappés de leur patrie. La colonisation des terres insulaires par des
étrangers était, il est vrai, une mesure aussi habile qu'intelligente. Elle
procurait aux Génois contre les Corses des alliés fidèles et courageux, en
cas de révolte ; elle leur donnait, en temps de paix, des sujets pacifiques,
excellents contribuables et assez laborieux pour mettre en valeur un des plus
beaux cantons de l’île. Ces colons appartenaient, en effet, à la race
grecque, qui refusait avec entêtement de subir le joug de l’Islam. Si
dégénérés qu’ils-fussent, les descendants des Hellènes gardaient au cœur
l'amour de l’indépendance. Ce sentiment était peut- être plus vif encore chez
les habitants de la Morée où avaient jadis grandi, lutté et dominé Messine et
Lacédémone. On les appelait les Maïnotes ou Maniotes, du nom probablement de
la chaîne de montagnes la Mania, qui se rattache au Taygète. Réfugiés sur
leurs sommets, ils avaient longtemps combattu contre l’infidèle et
l’oppresseur ; mais en 1669, lorsque l’île de Candie tomba au pouvoir des
Turcs, les Grecs, menacés par le nord et par le sud, durent se résigner à
l'inévitable. Du moins, si la résistance devenait impossible, ne
voulurent-ils pas accepter l’esclavage. Ils préférèrent s’exiler que de se
courber sous le joug et, comme leurs compatriotes les Phocéens plus de deux
mille ans auparavant, ils se mirent en quête d’une nouvelle patrie. Des
émissaires partirent donc à travers les pays méditerranéens, pour négocier
avec quelque État chrétien la concession d’un domaine sur lequel les exilés
pourraient s’établir. Après un pénible pèlerinage, les négociateurs finirent
par débarquer à Gênes, où ils exposèrent leur requête. Le Sénat apprécia
aussitôt l’aubaine. Les terres en friche ne manquaient pas en Corse ; il en
offrit aux Grecs qui visitèrent l'île et arrêtèrent leur choix sur les bords
du golfe de Sagone, où les territoires de Paomia, Sologna et Redonda leur
parurent convenir à l’établissement de leurs compatriotes. Ils y trouvaient
un ciel et un sol peu différents de ceux de leur patrie ; l'État génois
pouvait en disposer librement, puisqu’il en avait hérité des anciens
seigneurs. Des négociations furent engagées. Elles aboutirent vite, car les
deux parties étaient animées du désir de s’entendre. A cette nouvelle, sept
cents Grecs environ s’embarquèrent avec leur évêque, leurs femmes et leurs
enfants, pour débarquer à Gênes. Les frais du transport avaient été en partie
couverts par la république. Le 8
janvier 1676 fut signée la convention[31] qui faisait des Maniotes des
sujets génois. A la seule condition que les nouveaux colons accepteraient la
subordination spirituelle du souverain pontife et l’évêque qu’il lui plairait
de leur donner « après avoir fait déclarations, abjurations, rétractations »,
Gênes s’engageait à les transporter en Corse, à leur donner des maisons, des
instruments de labour, des animaux, une paire de bœufs pour deux familles,
des semences, des terres, à les protéger enfin contre toute agression des
Corses. L’article IV de la convention était le plus important : « Arrivés en
Corse, ils devront, sous la direction de celui qui sera envoyé pour les
gouverner, et pour leur intérêt, s’employer aux réparations et raccommodages
des maisons, églises et habitations, et à la cultivation des terrains qui
leur seront assignés, avec obligation d’employer pendant le temps nécessaire
à ces ouvrages tant les hommes que les femmes et les enfants aux exercices et
pratiques qui leur seront prescrits, à proportion de leurs forces, par celui
qui sera destiné pour les gouverner, toujours pour le bénéfice et profit de
l'Excellentissime Magistrat, et celui-ci devra de son côté pourvoir à leur
subsistance, jusqu’à ce qu’il leur soit possible de se la procurer par leur
récolte, pourvu que cela n’excède point le terme d’une année ». Les immigrés
devaient en outre le service militaire ; ils juraient fidélité à la
Sérénissime République et promettaient de se soumettre aux lois, statuts,
tailles et contributions établies ; ils acceptaient de payer la dîme de leurs
récoltes. Mais ils avaient le droit de porter des arquebuses et autres armes,
d'avoir leurs fours, leurs moulins et leurs troupeaux ; ils pouvaient, pourvu
qu’ils acquittassent les taxes, faire du commerce ou se livrer à la course
contre les pirates turcs. Un Génois, choisi à tour de rôle parmi les nobles
de la cité et pensionné par elle, recevrait le titre de directeur et
remplirait, pendant deux ans, les fonctions de juge de la colonie. Ainsi les
Grecs s’installèrent comme des colons libres sur les terres de Corse, à la
seule condition de devenir des vassaux génois. A tout prendre, mieux valait
être les sujets d'un Etat chrétien que ceux de l'empire musulman. Les
républiques américaines, qui désirent peupler leurs vastes territoires,
n’usent pas, de nos jours, d’autres moyens pour attirer les émigrants ; la
seule différence qui puisse être constatée entre les procédés du Brésil
contemporain et l’Etat ligurien du XVIIe siècle est que celui-ci n'admettait
pas la liberté de conscience des exilés grecs. Mais les concessions ont des
ressemblances. Les Maniotes avaient une situation privilégiée, qui devait
exciter la jalousie de leurs voisins corses. Ceux-ci leur reprochèrent
d'avoir usurpé un sol qui n’appartenait qu'aux insulaires[32] ; ils en voulurent aux colons
de leur travail régulier, de la fertilité qu'ils surent donner à la terre,
des cultures qu’ils y approprièrent. Us les considérèrent comme des créatures
de Gênes, comme des adversaires et ils les détestèrent. Dès les premiers
jours, il y eut, entre les Grecs et les gens du Niolo, de violentes disputes,
même des émeutes que Gênes réprima avec une certaine cruauté pour les Corses.
La haine augmenta et, si les colons purent travailler tranquillement pendant
près d'un demi-siècle, ils furent aussitôt en butte aux attaques de leurs
voisins, dès qu'éclata, au XVIIIe siècle, la première révolte ; ils finirent
même par être chassés de leurs villages. Ils. se réfugièrent à Ajaccio,
servirent fidèlement Gênes contre les insurgés et, pour près d’un siècle, les
environs de Cargèse furent de nouveau déserts. La
colonisation grecque n'avait donc eu d’autre résultat que d’accroître les
guerres intestines dans lesquelles s'épuisait la race corse. A la fin du
XVIIe siècle, cette race se mourait, sans que l'Europe, encore ignorante du
principe des nationalités et de leur droit à l'existence, songeât à
intervenir. D’ailleurs les Génois répandaient habilement et injustement à
travers les pays européens les calomnies les plus variées contre leurs
sujets. Ils les représentaient comme des sauvages, avides de sang, accoutumés
aux meurtres et incapables de civilisation. On en était arrivé à plaindre non
les victimes, mais les tyrans. Les Corses jouissaient, sous Louis XIV, d’une
si mauvaise presse qu’ils auront de grandes difficultés à triompher de leur
déplorable réputation et à intéresser à leur sort les premiers généraux
français qui viendront pour pacifier l’île au XVIIIe siècle. Il faudra
l’influence philosophique de la seconde moitié du règne de Louis XV et la
mission du marquis de Cursay, en 1749, pour que l’opinion publique rendît
justice aux Corses et s’apitoyât sur leur misérable condition. Mais, en
attendant, il semblait que c’en était fait de la civilisation corse, lorsque
les habitants, traités comme l’avaient été les paysans français par la
féodalité du x e siècle, résolurent de ne pas mourir. Ils trouvèrent dans
l’excès de leurs maux économiques et sociaux la force de secouer le joug que
les Génois, imprévoyants et aveugles, faisaient depuis cent cinquante ans
peser sur eux. RÉSUMÉ Les
misères des Corses se sont accrues au XVIIe siècle, qui a été appelé par un
de leurs historiens le siècle de fer. I. Le
dépeuplement. — La dépopulation, causée par les famines, les épidémies et
les corsaires, a continué. Ceux-ci s'attaquent même aux places fortifiées,
comme Algaiola. L’émigration redouble ; après Alphonse d'Ornano, qui devint
maréchal de France, et Baglioni, qui délivra Marseille des Espagnols, ce
furent tous ceux qui colonisèrent l’Afrique du Nord, qui composèrent la garde
du pape, les bataillons vénitiens et même génois. La république y recrutait,
parmi les bandits et les assassins, la plupart de ses soldats. II. L’exploitation.
— Les Génois exploitèrent avec une grande rapacité la Corse, privée des
hommes les plus énergiques. Les abus se multiplièrent ; l’impunité fut
assurée, pour de l’argent, aux criminels ; les derniers privilèges des
habitants furent violés ; les taxes augmentèrent ; les monopoles se tirent
plus onéreux, la gabelle plus exigeante. Il fut défendu de vendre ou
d'acheter ailleurs qu’à Gênes. Le gouverneur se rendit absolu, vendit les
fusils et le droit de tuer son semblable. Enfin la justice surtout devint
vénale et la vendetta une coutume. Sept mille meurtres furent commis en
quelques années. La Corse dépérissait. III. Les
tentatives de colonisation. — Toutefois la république essaya de faire
coloniser l’île dépeuplée par ses nationaux ou des étrangers. Des Génois
furent établis, en 1590, sur la belle rade de Porto-Vecchio ; en 1662, la
tentative avait échoué. En 1676, sept cents Grecs, échappés aux Turcs, furent
installés aux bords du golfe de Sagone, avec leurs familles, en qualité de
cultivateurs, de mercenaires et de vassaux. Mais ils entrèrent en conflit
avec les Corses voisins, et, en 1729, ils devaient se réfugier à Ajaccio. À
la fin du XVIIe siècle, les insulaires, calomniés par les Génois en Europe,
n’avaient plus qu’à se laisser mourir de misère, quand ils se révoltèrent. LECTURES 1° LES CORSES DEVANT L’OPINION PUBLIQUE AU XVIIe SIÈCLE
Outre
l'ignorance, qui est très grande parmi les peuples, les vices les plus
ordinaires qui règnent dans le pays sont l'impiété, le concubinage, le
larcin, le faux témoignage et, sur tous les autres, la vengeance qui est le
désordre le plus général et le plus fréquent ; d’où il arrive qu’ils
s’entre-tuent les uns les autres comme des barbares, et ne veulent point
pardonner, ni entendre parler d'aucun accommodement, jusqu’à ce qu’ils soient
vengés. Et non seulement ils s’en prennent à celui qui leur a fait injure,
mais aussi, pour l'ordinaire, à tous ses parents, jusqu’au troisième degré
inclusivement. De là vient que les habitants de cette île portent tous les
armes et se piquent tellement d'honneur que, pour la moindre parole qui les
offense, ils se massacrent avec une indicible fureur ; ce qui est cause que
ce royaume de Corse, qui est un bon pays et bien fertile, n’est pas néanmoins
beaucoup habité. Niolo
est une vallée entourée de montagnes, dont les accès et les chemins pour y
aborder sont les plus difficiles que j’aie jamais vus, ce qui fait que ce
lieu-là est comme un refuge de tous les bandits et mauvais garnements de
l’île, qui, ayant cette retraite, exercent impunément leurs brigandages et
leurs meurtres, sans crainte des officiers de la justice. Je n'ai jamais
trouvé de gens, et je ne sais s’il y en a dans toute la chrétienté, qui
fussent plus abandonnés que ceux-là. Nous n’y trouvâmes presque point
d'autres vestiges de la foi, sinon qu’ils disaient avoir été baptisés. Le
vice y passait pour vertu et la vengeance y avait un tel cours que les
enfants n’apprenaient pas plutôt à marcher et à parler qu’on leur montrait à
se venger quand on leur faisait la moindre offense... La justice ne se
rendait point et ils se la faisaient eux-mêmes, s’entre-tuant facilement les
uns les autres en toutes sortes d’occasions. D’après un missionnaire de Saint-Vincent-de-Paul,
qui parcourut la Corse au XVIIe siècle ; cité par l’abbé de LEMPS dans Panorama de la Corse,
1862. 2° L’AFFAIRE DES CORSES À ROME (1662)
Les
soldats corses, en raison même de leur dévouement au Saint-Siège, étaient
devenus depuis deux mois le point de mire des gens de l’ambassadeur de
France, duc de Créqui, qui, s'inspirant des sentiments de leur maître,
cherchaient à les provoquer par des outrages de toute sorte. Le 20 août,
après le repas du soir, trois Corses se promenaient dans le Transtevere, non
loin de Ponte Sisto. Ils rencontrent trois laquais de l’ambassadeur qui, en
passant, les gratifient, suivant leur habitude, des épithètes de sbires et
espions du pape. Les
Corses répondent qu'ils sont soldats et hommes d’honneur : « Bougres de
coquins, répliquent les laquais, nous vous baillerons des coups d’arquebuse.
» Puis ils s’éloignent, mais reviennent bientôt l’épée à la main. Les Corses
qui s’en aperçoivent se tiennent sur leurs gardes : « Il faut nous défendre.
» Et on dégaina des deux côtés. Mais les agresseurs ne tardèrent pas à
reculer et à prendre la fuite. Les Corses les poursuivirent jusqu’au palais
Farnèse, puis rentrèrent à leur quartier. Peu
après, six autres laquais de l’ambassadeur, informés delà déconfiture de
leurs camarades, traversent Ponte Sisto, en courant l’épée à la main. Ils
rencontrent un soldat corse isolé, Jean de Calenzana, qui prend le frais
devant le Fontanone. Ils tombent sur lui, en criant : « Bougre de Corse,
espion du pape, tire ton épée ! » Le Corse, surpris, se défend vaillamment et
va succomber, quand deux de ses camarades surviennent, mettent en fuite les
agresseurs et ramènent leur camarade blessé. Pendant
ce temps, Gio Battista d’Ajaccio et Domenico de Rogliano, de retour d’une
longue promenade, arrivent tranquillement au Fontanone. Gio Battista, qui
voit une foule de vingt à trente hommes, armée et menaçante, cherche à
s’esquiver. Mais huit hommes se mettent à ses trousses. Il se réfugie dans la
boutique d'un herbager ; on l‘y poursuit et on le frappe de deux coups
d’épée. Il meurt quelques jours après. Ces
nouvelles arrivent au quartier des Corses ; on les exagère. Les soldats
furieux prennent leurs armes, courent au palais Farnèse, appellent au dehors
leurs adversaires qui s’y sont renfermés- et tirent sur les fenêtres d’où
l’on tire sur eux. Après une demi-heure d’échauffourée le capitaine Franchi
accourt, trouve une centaine de ses soldats furieux, se jette devant eux en
criant : « Arrière, mes enfants, au quartier ! » et il les oblige
courageusement à rentrer à la caserne. Enfin,
dans la nuit, l’ambassadrice de Créqui rentrait au palais, quand elle entend
un tumulte. Elle arrête son carrosse et envoie deux laquais à la découverte.
Ceux-ci rencontrent trois Corses qui tirent sur eux un coup d'arquebuse, sans
les atteindre, puis, apercevant le carrosse derrière lequel se tenait le
page, déchargent leur arquebuse et tuent le malheureux jeune homme. Ces
incidents, dans lesquels les laquais de l’ambassadeur avaient été les
agresseurs, irritèrent Louis XIV, qui jura d'en tirer vengeance, sous
prétexte que les soldats du pape avaient insulté son ambassadeur et voulu
tuer la duchesse de Créqui. Il fit frapper deux médailles injurieuses pour
les Corses, obligea le souverain pontife à licencier pour toujours sa garde
corse, à élever, en punition de l'attentat, une pyramide où les insulaires
étaient traités de nation infâme et à lui demander publiquement excuse par
l’intermédiaire de son neveu le cardinal Chigi. D’après les documents sur l’Affaire des Corses,
publiés par les frères LUCCIANA dans le Bulletin de la Société des sciences corses, 1888. BIBLIOGRAPHIE SOURCES :
Voir le
chapitre précédent. Bastia
et Calvi vers le milieu du XVIIe siècle (documents publiés par le Bulletin corse,
1885). L'affaire
des Corses à Rome
(documents
publiés par le Bulletin corse, 1888). OUVRAGES PARTICULIERS :
RÉGNIER-DESMARAIS. — Histoire des démeslez de
la cour de France avec la Cour de Rome au sujet des Corses (1707). Essai
d’histoire sur les querelles et les insultes faites aux ambassadeurs de
France (La Haye, 1748). CH. GÉRIN. — L'affaire des Corses en
1662 (Lecoffre,
Paris, 1872). Mémoire
historique sur l'émigration de la colonie grecque de Morée en Corse (Marchi, Ajaccio, 1820). N. STEPHANOPOLI. — Histoire de la colonie
grecque établie en Corse... (Thoisnier-Desplaces, Paris, 1826) ; — Histoire des Grecs en
Corse (Paris, 1900). D’ORNANO (marquis). — La Corse militaire (Paris, 1900). |
[1]
JACOBI, t. I,
chap. I.
[2]
Annales, publiées par la Société des Sciences corses, p. 179.
[3]
BANCHERO, Annales,
p. 143.
[4]
Louis XIV demanda aux Génois, en 1674, de lever pour lui un régiment, soit
2.500 hommes, en Corse. Ils refusèrent d'abord, puis cédèrent après que des
galères génoises eurent été saisies : « Il faut qu’ils soient sages désormais,
» s’écria Louvois. Cf. LAVISSE,
Histoire de France, VII, p. 237.
[5]
Banchero cite cependant dans ses Annales comme un fait important, parce
qu'unique, la condamnation de quelques officiers génois coupables d’exactions.
Le syndicat de 1645 emprisonna le fiscal Castiglione et lui infligea une amende
de cent écus d’or, ainsi que la restitution des sommes volées. Le commissaire
de Bonifacio, son chancelier et plusieurs autres fonctionnaires furent
également condamnés à des peines pécuniaires et au bannissement. Le nombre des
coupables et la longue citation de Banchero prouvent que le mal était très
répandu et la répression inaccoutumée.
[6]
Libro Rosso, arrêté du 7 mars 1571, I, p. 1 : « Tous les gentilshommes
et caporaux, qui étaient affranchis de la taille avant la dernière guerre,
continueront à jouir des mêmes avantages. Mais en ce qui concerne la diminution
du prix du sel, il est impossible de rien accorder, car nous avons de trop
fortes dépenses. » L’arrêté ajoutait ironiquement : « Pour faire plaisir au
peuple, nous lui donnerons la faculté d'acheter autant de sel qu'il voudra, en
approvisionnant notre grenier d'Aleria d'une plus grande quantité de sel. »
[7]
En 1577, le Libro Rosso enregistre cette plainte : « Che non sia in mano
di uno stipendiato a gravare esgravare quale lipiace » (I, 47).
[8]
Libro Rosso, 8 mars 1662 : la redevance était de dix écus par barque.
[9]
Libro Rosso, 21 octobre 1577 : les habitants étaient obligés de fournir
gratuitement le foin pour les chevaux des fonctionnaires en tournée.
[10]
Libro Rosso, 6 août 1653 : la taxe en fut portée de douze sous à vingt
sous la mine.
[11]
Libro Rosso, 9 septembre 1653.
[12]
Libro Rosso, 25 novembre 1658 : il est défendu d’importer en Corse du
fer ouvré étranger. Cette prohibition est faite pour favoriser les maîtres de
forges insulaires et pour accroître les revenus financiers de la république qui
perçoit une taxe de 50 % ad valorem sur le fer insulaire.
[13]
Libro Rosso, 7 février 1639 : l’extraction de la cire est interdite, à
moins d'une licence du gouverneur. La taxe en est de vingt sous par rubo
(mesure de vingt-cinq livres).
[14]
Décret du 23 mai 1659 : il est défendu à qui que ce soit de vendre, conserver,
manipuler, fabriquer de l’eau-de-vie, ou de posséder des alambics sans une
autorisation spéciale. Tout fraudeur sera puni d'une amende de cinq cents écus
d'or. Un tiers en sera remis au dénonciateur, dont le nom restera secret, un
tiers au trésor public, un tiers aux adjudicataires de la fabrication.
[15]
La valeur de l'écu d’argent fut fixée, en 1659, à 4 livres 10 sous ; celle de
l'écu d'or, à 4 livres 18 sous.
[16]
Le décalitre devra contenir 22 livres 7 onces de sel : 20 décalitres vaudront 1
mine. Celle-ci pèsera donc 453 livres, c’est-à- dire 18 rubbi 3 livres
(Cf. Libro Rosso, décret de 1639).
[17]
Les colonies devaient se révolter plus tard contre ce régime économique ;
l'exemple le plus célèbre est celui des treize colonies américaines en 1772,
qui devinrent les Etats-Unis. Mais on oublie que les Corses furent les premiers
à protester contre une méthode inintelligente de colonisation et qu’ils se
soulevèrent en 1729.
[18]
Libro Rosso : « Per estraherne fuori di esso in gran quantità e la
Camera ne cava molto introito. »
[19]
La réponse qui fut faite à ce sujet, le 31 mai 1606, était caractéristique : «
Que le peuple nous donne l’argent nécessaire et nous ferons la dépense ». (Cf. Libro
Rosso.)
[20]
Libro Rosso, 2 juin 1596.
[21]
Libro Rosso, 31 mai 1606 : « Non si ha per bene di proveder cosa alcuna
».
[22]
Libro Rosso : il pouvait prononcer des peines de cinq années de galères
ou de relégation. Il est juste de reconnaître que ce fut probablement une
mesure exceptionnelle, mais durable, provoquée par un commencement de révolte
en 1650. Un certain Peretti vint assiéger, avec quelques amis, la ville de
Bonifacio, afin de délivrer son beau-frère arrêté arbitrairement.
[23]
Libro Rosso, 6 février 1655.
[24]
Montesquieu, appréciant au XVIIIe siècle la conduite des Génois, s’exprimait
ainsi, dans l'Esprit des Lois (liv. X, ch. VIII) : « Une république
d’Italie tenait des insulaires sous son obéissance ; mais son droit politique
et civil à leur égard était vicieux. On se souvient de cet acte d’amnistie, qui
porte qu’on ne les condamnerait plus à des peines afflictives sur la conscience
informée du gouverneur. On a vu souvent des peuples demander des privilèges ;
ici le souverain accorde le droit de toutes les nations. »
[25]
Libro Rosso, 31 mai 1655 : le tarif, établi au profit de la Camera
de Corse, fixait un doublon d'or pour le crime susceptible d’entrainer une
peine capitale, un écu d’or pour tout autre délit, un demi-écu d’or pour une
peine de dix ans, etc.
[26]
Libro Rosso : En cette matière, il est permis d'espérer que la Chambre
encaissera jusqu’à quatre mille livres par an, que la population évitera le
délit dans la crainte d’encourir la peine de la confiscation, et que le
bannissement des criminels en terre ferme, en leur évitant un châtiment
corporel, leur permettra d’améliorer leur condition par la recherche d’un
emploi, tel que celui de mercenaire.
[27]
Abbé ROSTINI, Mémoires,
I, p. 16.
[28]
FILIPPINI, trad.
Letteron, III, p. 356 et suiv.
[29]
BANCHERO (Annales,
p. 143) dit que Pinello paya l’investiture 14.000 lire, qu'il dépensa de très
fortes sommes pour mettre son fief en valeur, mais qu'il y renonça quand il se
fut en partie ruiné (1625).
[30]
Libro Rosso, p. 474.
[31]
Elle a été citée entièrement par l'abbé de Germanes, dans son Histoire des
Révolutions de la Corse, III, p. 286.
[32]
Les Corses avaient déjà protesté contre l’inféodation de leurs meilleures
terres entre les mains de certains étrangers qui ne les cultivaient même pas.
Il faut bien reconnaître qu’ils n’avaient pas tout à fait tort de résister à
cette habitude génoise, quand on lit la longue liste des aliénations foncières
que Gênes avait consenties et qui dépossédaient les insulaires d’une grande
partie de leur sol. Cf. ROSSI
: Osservazioni storiche, VI, p. 29 à 31.