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La
capitulation d’Alphonse d’Ornano marque un moment d’arrêt dans cette histoire
du peuple corse. Les guerres sont finies. Elles duraient depuis quatre
siècles et n’avaient été interrompues que par quelques trêves très courtes.
Désormais pour un siècle et demi les habitants sont résignés à leur sort.
Tandis que l'île fume encore de ses villages incendiés, que les cicatrices
sont à peine fermées, Gênes, victorieuse, semble, avec Georges Doria, se
préparer à effacer les terribles effets de la guerre. Le moment est donc venu
de jeter un regard sur l’île et son gouvernement, à partir de 1570. Géographiquement,
les contemporains distinguent toujours la Banda di Dentro et elle di Fuori,
dénominations qui correspondent à celles de l’Au-delà et de l’En-deçà.
Quoique l’habitude de franchir la chaîne de montagnes qui constitue la
séparation soit devenue régulière, la distinction n'en subsiste pas moins.
Sans doute les régions du nord-est et du sud-ouest sont maintenant soumises à
la même domination et au même régime, à peine peut-on citer quelques derniers
vestiges seigneuriaux dans les fiefs d’Istria et de Brando, mais les hommes
de l’Au-delà sont toujours considérés comme différents de ceux de l’En-deçà ;
ceux-ci sont, au dire des Génois, turbulents, pillards, batailleurs,
intrigants, en particulier les Niolins et les gens du Nebbio, tandis que ceux-là
se montrent plus réservés. D’une manière générale les Corses ont déjà
mauvaise réputation. On les taxe d’ignorance et cela se conçoit dans un pays
où l’enseignement revient au clergé qui est lui-même sans instruction,
d’après un homme peu suspect de partialité, l’évêque du Nebbio, Justiniano.
Les insulaires ne savent ni lire, ni écrire, même les notaires dont le métier
exigerait cependant certaines connaissances ; aucun d’entre eux n’a jamais
fait d’études sur le continent, dans cette Italie qui est, aux XVIe et XVIIe
siècles, la patrie des lettres et des arts. Leur tempérament semble rebelle
aux travaux agricoles et, en dehors de quelques lieux favorisés, le sol reste
inculte. Comment peut-il en être autrement ? Le goût des occupations
champêtres a été détruit par les ravages systématiques que les guerres ont
perpétués ; le paysan n’a aucun intérêt à mettre son champ en valeur, puisque
le parti adverse détruira le fruit de ses efforts et que les expéditions
militaires le retiendront trop souvent loin de son village. Il lui faut
obligatoirement prendre parti pour ou contre Gênes et, quel que soit son
choix, sa ruine est certaine. Fatalement son ignorance et son existence
errante donnent à ses mœurs une grossièreté dont les historiens s’étonnent à
tort. On les accuse d’être ennemis de tout travail : « La paresse des Corses
pour le travail agricole est telle qu’on ne saurait l’exprimer avec cent
bouches ou cent langues[1] ». Les occupations pastorales
leur plaisent davantage. Ils s’associent entre eux pour l’élevage des
troupeaux dont ils se partagent les bénéfices proportionnellement au capital
engagé. Parjures à leurs serments, traîtres à leurs amis, peu respectueux du
bien d’autrui, surtout quand il s'agit de celui des Génois, ceux-ci les
jugent avec la dernière sévérité et les représentent comme un peuple indigne
de pardon et impossible à gouverner. Inconstants envers leurs chefs, ils les
abandonnent avec la même facilité qu’ils trahissent leur suzerain. Leur
crédulité est extraordinaire ; ils écoutent volontiers les sorciers et les
magiciens et s’imaginent découvrir l’avenir par l’examen du soleil à travers
une clavicule d’animal mort. La guerre de Sampiero et sa mort furent ainsi
annoncées aux populations. Enfin, plus superstitieux que religieux, ils
croient aux miracles, assistent aux offices, mais mal- traitent leurs prêtres
et leurs moines. Tous
ces défauts sont, sans aucun doute, consécutifs de l’état de guerre qui a
paralysé tout progrès dans la civilisation. Il est étonnant de constater
parmi ces hommes que la lutte a endurcis un sentiment d’humanité que les
Espagnols, venus en Corse, ne montrèrent jamais, bien qu’ils se vantassent
d’appartenir à la nation la plus riche et la plus policée de l'Europe. Les
Corses respectaient scrupuleusement les lois de l’hospitalité « et quand un
étranger se présentait dans leur village, c’était à qui l’hébergerait et le
comblerait de prévenances ». Ce peuple, avoue l’évêque Justiniano, est
endurant, courageux, sobre, résistant à la fatigue. Le point d’honneur est
chez lui poussé au paroxysme, il ne sait supporter ni l’injure, ni
l’injustice, il ignore le pardon. Malheur à l’épouse qui trahit la foi
conjugale ! « Elle risque d’être étranglée par son mari et ensevelie
dans l’écurie. » Ce supplice est rare, car les femmes sont honnêtes dans
leur tenue et leur conduite. Maintenues par leur mari dans une condition
inférieure, elles sont d’autant plus estimées qu’elles ont une famille plus
nombreuse ; sur elles retombe tout le poids du ménage, et leurs occupations
multiples au dedans et au dehors sont la conséquence de l'absence du mari,
retenu par la guerre. Mais le plus bel éloge qu’on puisse faire de ce peuple
grossier et ignorant, c’est son sentiment de la justice qui a survécu à
toutes les iniquités : « Quand la justice est impartiale, sans considération
de personnes, le Corse en est profondément respectueux[2]. » Race
admirable en somme puisqu’elle a résisté malgré tout à la barbarie dans
laquelle les siècles antérieurs auraient dû la plonger. Tous ses maux ont
pour origine l'exagération de l'individualisme ; c’est lui qui a fait naître
dans l’île ces rivalités de caporaux ou de seigneurs contre lesquelles jadis
Gênes exaspérée a sévi cruellement. Les uns et les autres ont à peu près
disparu à la fin du XVIe siècle. Seule une classe de petits propriétaires
subsiste ; chacun d'eux garde toujours sa fierté et se croit riche. Cependant
la pauvreté est une règle générale. Elle apparaît dans le costume, comme dans
l’habitation. Tous les historiens s’accordent à décrire le costume de la
manière suivante : une veste courte et sans poches, une grande culotte avec
de longues guêtres en peau de chèvre, dont le poil est en dehors, qui
couvrent tout le soulier et montent jusqu’au genou ; un bonnet pointu en
étoile brune comme le vêtement, car tout ce drap est tissé grossièrement dans
le pays même avec le poil de la chèvre ou la laine du mouton ; on l’appelle
le pelone. Représentons-nous un Corse de cette époque vêtu sans
élégance avec cet accessoire indispensable qu'est l’arquebuse à rouet, avec
une barbe hirsute, des cheveux longs et embroussaillés, un visage basané, des
mains noires, et on s'imaginera l'aspect farouche de ces guerriers sans peur,
mais pas toujours sans reproche. Quant aux femmes, elles n’ont d’autre luxe
que celui des jupons, les jours de fête ; elles en mettent deux, trois ou
quatre, différents par la couleur et débordant l’un sur l’autre, de manière
qu'on puisse les distinguer. Généralement elles n’en portent qu’un de teinte
bleue et très plissé. Leur coiffure est un simple mouchoir en forme de bonnet
qui enserre les cheveux ; leur corsage, un caraco de laine brune qui
emprisonne la poitrine ; et, pardessus, une sorte de jupe plissée également,
mais plus longue par derrière, qu’elles relèvent, jusque sur leur tête, en
forme de voile ; on l’appelle la faldetta. Toute coquetterie leur est
inconnue, comme il sied à des ménagères dont l’honnêteté ne doit pas être
suspectée. La
maison est aussi simple que le costume et ressemble plutôt à une cabane ou à
une hutte. Les quelques spécimens qui, dans les villages, ont survécu aux
incendies, nous montrent leurs quatre murs en grosses dalles, sans
crépissage, disposés en forme de carré. Le toit est bas ; il est construit
avec des troncs à peine équarris et recouvert de dalles de schiste. Les
portes et les fenêtres sont étroites et basses ; les entrées peuvent tout
juste livrer passage à une personne et sont situées à 3 ou 4 mètres au-dessus
du sol ; on ne peut y pénétrer qu'à l’aide d’une échelle mobile, car il faut
être prêt à repousser une attaque du voisin ou de l'ennemi. Beaucoup de ces
maisons sont élevées en forme de tour quadrangulaire et prennent pompeusement
le titre de forteresses ; toujours les ouvertures sont réduites à leur plus
simple expression afin de pouvoir être mieux barricadées. Le plus souvent il
n’y a qu'un rez-de-chaussée, quelquefois un étage, rarement deux.
L’intérieur, mal éclairé, est sombre, bas et étroit. Le mobilier est d’une
simplicité plus qu’antique : une table et quelques escabeaux, des coffres
pour le linge, des bancs à dossier servant de lit aux hommes, des paillasses
pour les femmes. Pas de cheminée ; l’âtre au milieu de la pièce du
rez-de-chaussée sert à cuire les aliments et à sécher les châtaignes. Pas
d’armoires ; des cavités creusées pour cet objet dans la muraille sont
divisées en compartiments par des planchettes. Des lampes à huile fumantes ou
des morceaux de bois résineux du nom de deda ou teda éclairent
cet intérieur aussi sobre que l’habitant. Quand on voit aujourd’hui ce que
nos ancêtres appelaient pompeusement un château, où l’espace manque comme le
confort, ces demeures seigneuriales dont les seules particularités sont la
situation imprenable et l’épaisseur des murs « on ne s'étonne plus de la
rapidité avec laquelle leurs propriétaires les bâtissaient ». Groupez
maintenant au hasard ces constructions préhistoriques au sommet d’une colline
ou au flanc de la montagne, sans souci d’alignement, de commodité ou
d’hygiène, vous aurez un village corse du siècle de Sampiero. Juchée à
l’écart des chemins fréquentés, autour d’une église, comme Pruno, ou au pied
d'un rocher, comme Biguglia, invisible de la plaine et de la côte d’où
viendra l'assaillant, près de la forêt où la population pourra se réfugier,
l’agglomération est sale, noire, mais bonne pour la défensive. Pour y
parvenir, il faut du temps et de la fatigue ; les chemins qui y conduisent
sont de véritables escaliers qui éprouvent les troupes les plus solides et
que les Corses seuls parcourent allègrement. Rarement un pont franchit les
torrents ; mais le pont est lui-même modeste, incommode, étroit, sans parapet
; il traverse obliquement le ravin qu’il enjambe en dos d'âne et se relie au
chemin par deux angles droits impossibles à franchir au galop[3]. En d'autres termes, tout est
combiné pour la résistance. Chaque village est un arrêt obligatoire pour
l’envahisseur. Les hommes qui y vivent observent avec hostilité quiconque
rampe à leurs pieds et qu’il leur est facile d’écraser ; ils ne parlent que de
guerres, surveillent leurs troupeaux en même temps que les Génois, vivent de
viande de porc, de châtaignes, de fromage, d’orge et ne boivent que l’eau de
leurs sources. Si l’on
veut rencontrer quelque ville plus aimable, c’est au bord de la mer que le
voyageur doit aller. Les cités de l’intérieur, telles que Corte et Sartène,
ainsi que quelques- uns des plus beaux villages, ont été anéantis pendant la
guerre. Calvi elle-même, à moitié détruite par une explosion de poudre[4], se relève à peine de cette
catastrophe. Ajaccio et Bastia sont seules des villes riantes. Celle-ci est
devenue la capitale effective de bile ; le gouverneur et les principaux
officiers y habitent. Depuis l’époque où Lomellini y bâtit une tour, à la fin
du XIVe siècle, elle n'a pas cessé de grandir, au bord de l’anse de Ficaiola,
et de se peupler. Thomas de Campofregoso fit commencer les murailles
d’enceinte de la localité naissante ; l’Office de Saint- Georges les acheva ;
elles coûtèrent 25.000 ducats d’or. Le décret de 1494, par lequel les
Protecteurs de la Banque exemptaient de toute taille et gabelle ceux qui avec
leur famille s’établiraient autour de la forteresse, contribua à sa
prospérité. Le port était mauvais, l’espace limité, mais les raisons politiques
et le voisinage de l’Italie avaient été assez forts pour atténuer les
inconvénients. La ville, au XVIe siècle, comprend deux faubourgs : Terra Nova
et Terra Vecchia ; le premier est le plus récent, le second n'est que
l’ancien port de Cardo. Limitée au sud par le fort, au nord par le Guadello,
Terra Vecchia a Saint Jean pour paroisse et 5.000 habitants ; Terra Nova
compte 400 feux et 2.000 âmes. En 1575, on y a commencé, sur l’emplacement de
la chapelle Sainte-Marie, la construction d’une église cathédrale destinée à
remplacer la vieille Canonica de Mariana. Deux monastères de religieuses y
sont fondés et prospèrent : celui Ide Sainte-Claire avec une église de ce nom
et celui des Turchine (Sœurs bleues) dont la chapelle est celle de l’Annonciation. On y
trouve encore cinq couvents de religieux : celui des Frères Mineurs de saint
François est le plus beau avec sa superbe église datant de 1521, ses seize
chapelles et ses cent moines. Les évêques de Mariana, d'Aleria et de Nebbio
font de Bastia leur résidence préférée. Raphaël Grimaldi y a posé les
fondements, en 1488, d’une citadelle qui n’a pas cessé de prendre de
l’importance et où sont logés le gouvernement, la chancellerie et une forte
garnison. Une prison souterraine, dans laquelle peuvent être enfermés plus de
trois cents prisonniers, y est adjointe. Enfin, vers la même époque, on a
décidé de fortifier les collines environnantes et « l'on espère qu’elle
deviendra ainsi l’une des forteresses les plus sûres de la Corse ». Aussi la
considère-t-on comme la plus belle et la plus monumentale cité de file, le
plus délicieux des séjours, si le libeccio[5] ne la visitait pas si souvent.
Il ne lui manque aucun produit de première nécessité ou même de luxe, car son
port, très fréquenté par les navires, l’approvisionne abondamment. Quant à
Ajaccio, elle n’est encore qu’une modeste bourgade. Il faut attendre Napoléon
et le XIXe siècle pour qu’elle soit digne du nom de ville. L’Office de
Saint-Georges en a décidé la fondation[6], après la ruine de l’ancienne
agglomération du même nom ; il en fixa l’emplacement sur une langue de terre
que la mer entourait de trois côtés sur quatre ; une muraille, sur laquelle
un char d’artillerie pouvait circuler, enferma les habitations nouvelles ; de
nombreuses immunités y attirèrent la population. Plus tard les Français
achevèrent d’en faire une place forte, avec des rues larges et quelques
belles maisons modernes ; un couvent des Servîtes y fut installé, la
cathédrale commencée, après la guerre. La localité se développera, car elle
est la résidence du lieutenant-gouverneur et d’une garnison, au bord d'un
golfe magnifique et avec de belles campagnes aux alentours. Pour le moment,
elle n’a pas un millier d’habitants. Il faut
aussi mentionner Saint-Florent, dont les premières maisons ont été
construites, en 1440, par Janus de Campofregoso, pour remplacer la cité
ruinée de Nebbio, dont il reste quelques vestiges au début du XVIe siècle.
Peuplée en 1550 de 1.500 âmes, elle a eu ensuite beaucoup à souffrir des
nombreux sièges qu’elle a subis, bien qu’elle eût été fortifiée en 1485.
Prise par les Français en 1553, reprise par les Génois en 1554, démantelée en
1555, re- fortifiée par Giordano Orsino en 1557, elle perdit de nouveau ses
murailles en 1559. Sur la demande des habitants, l’enceinte fut recommencée à
partir de 1563. La ville prendrait, grâce à son golfe et à sa position qui en
fait le débouché du riche Nebbio, une grande importance, si elle n’était
entourée d’étangs malsains. Dans les environs se trouve la belle église du
Nebbio, dédiée à sainte Marie, dont l’évêque Justiniano faisait en 1531
l’éloge suivant : « Elle est faite de pierres blanches habilement cimentées
et suivant les bonnes proportions architecturales de style pisan, à ce qu’il
semble[7]. » Enfin
Bonifacio, dans une jolie position géographique et sur un petit golfe
commode, renferme près de huit cents maisons et des rues spacieuses pour
l’époque. Vingt-cinq citernes l'alimentent. Ses habitants, d’origine génoise,
jouissent des plus grands privilèges et d’une réelle autonomie. Ils vivent du
commerce ou de la pêche du corail. Malheureusement l’occupation française l’a
fait en partie déserter et il ne reste plus que 800 âmes des 3.000 qu’elle
renfermait. Isolée de la Corse par la nature, Bonifacio l’est aussi par les
mœurs et par la vie politique. « C’est un morceau du continent génois
rattaché à l’île par un mince pédoncule[8]. » En
dehors de ces quatre villes et du cap Corse, la côte, si l’on excepte les
tours de guet contre les corsaires, est généralement abandonnée ; toute la
vie a reflué vers l’intérieur. Filippini évalue à soixante-trois le nombre
des villages qui ont été ainsi désertés près du rivage et, si on ajoute ceux
que la guerre a détruits, on s’expliquera la triste situation économique de
la Corse à la fin du XVIe siècle : « L’île n’a jamais été plus dépourvue
d’habitants et de moyens de subsistance... De vastes et magnifiques campagnes
sont incultes et désertes. » En effet la population que Cyrnée évaluait
peut-être avec quelque exagération, à la fin du XVe siècle, à 100.000 feux,
soit 400.000 habitants, est tombée à moins de 120.000 ; en 1670, elle
n'atteindra pas 100.000. La guerre, les pirates et l’émigration sont les
causes de ce mal. Quand on voit Bonifacio, pourtant bien défendue, descendre
de 5.000 à quelques centaines d’habitants, on peut s’imaginer ce que devait
être le reste du pays. La pauvreté et la misère ont été portés à leur comble,
faute de bras, il est impossible d’effacer les maux de la guerre ou de se
défendre contre les Turcs. L’agriculture est dans un état « qui fait venir
les larmes aux yeux ». Les pays les plus riches et les plus fertiles sont en
friche ; les cultivateurs préfèrent vivre misérablement dans les montagnes
stériles et sauvages « où ils peuvent à peine soutenir leur vie ». Leurs
seules ressources sont celles du châtaignier et de l’élevage du petit bétail,
dont le lait produit un fromage estimé, comme celui de Venaco. « En Corse,
dit Filippini[9], existe un ancien usage que
deux, quatre, quelquefois six personnes réunissent ensemble leur bétail pour
réduire les dépenses, diminuer le nombre des pâtres et pour d’autres
avantages encore ; bien que toutes les bêtes ne forment qu'un troupeau sous
la conduite d’un seul conducteur, néanmoins chaque propriétaire reconnaît les
siennes, parce qu'il a sa marque particulière ». C’est là de la coopération
en vue de la production, telle que les savantes fruitières des Alpes ou des
Pyrénées la pratiquent depuis quelque temps. Le troupeau, caché sur les
hautes montagnes, échappe ainsi à l’atteinte des ennemis et donne aux paysans
la viande et le lait pour leur nourriture, la laine pour leur vêtement. Aussi
la résistance pouvait-elle se prolonger indéfiniment. Le châtaignier y
aidait, car l’île en était couverte plus que de nos jours. Malgré la
dévastation contemporaine, quelques-uns de ces arbres si utiles au
patriotisme insulaire subsistent glorieusement et donnent toujours quelques
fruits. Quant à la plaine, elle ne produit plus que peu de blé et de fruits.
Le blé surtout est devenu très rare depuis la guerre. On est loin de l’époque
où Cyrnée déclarait : « On s’étonne que le sol de la Corse produise des
fruits en si grande abondance et d’aussi bonne qualité ; nulle part les
vivres ne s’y vendent moins cher[10] ». Le prix du stajo[11], mesure corse, monta en 1555 à
cinq écus, c'est-à-dire à sept écus l’hectolitre. Les famines devinrent
fréquentes ; certaines d’entre elles, en 1582 et en 1584, ont épouvanté le
chroniqueur lui-même pourtant habitué aux souffrances de ses compatriotes*. Cependant
le sol de la Corse était par endroits très fertile. Justiniano, qui écrivait
au commencement du XVe siècle, le disait expressément ; il signalait les
Agriates, le Rostino et le pays de Caccia comme de bonnes terres à blé. Il
vantait la saveur des amandes, des noix et des ligues, l’excellence des vins
réservés à l’exportation. Ceux de l’En-deçà des monts étaient surtout blancs,
doux ou secs, mais généreux ; ceux de l'Au-delà étaient plutôt rouges et
avaient quelque réputation, comme le vin de Sarrola ou d’Attalla. La culture
du lin était pratiquée dans la piève de Campoloro ; celle de l’olivier était
plus générale ; le miel des abeilles passait pour délicieux. La chasse
offrait aux chasseurs les bêtes sauvages telles que le loup et l’ours et en
abondance la perdrix, le faisan et la caille ; la pêche, très fructueuse,
fournissait le thon et le poisson pour l’exportation, conservé dans des
feuilles de myrte[12]. Mais la ressource de la mer
est désormais interdite par les corsaires. Le déboisement, l’incendie, les
coupes irréfléchies ont commencé à faire disparaître ces forêts de pins, de
chênes verts, de chênes-lièges, de hêtres, qui étaient la richesse du pays.
Nous en avons la preuve dans le changement de régime des fleuves que, cent
ans auparavant, Cyrnée disait être paisibles et que nous voyons, au XVIe
siècle, inonder la plaine ou, parleurs marécages, répandre la pestilence.
L’exploitation des arbres pourrait être très importante, si les chemins
existaient, mais le gouvernement génois ne s’est jamais soucié de créer en
Corse une industrie ou d’y construire un système de routes. « La prospérité
du pays, écrit franchement Justiniano, pourrait éveiller les convoitises de
quelques voisins[13]. » Il est donc inutile qu’il y
ait dans l’île des filons de cuivre et de plomb. Les Allemands, qui, un
siècle auparavant, avaient essayé de les exploiter, ont dû y renoncer devant
la mauvaise volonté des possesseurs du pays. Le fer s’y rencontre en abondance
à Farinole, à Oletta et ailleurs ; on pourrait en tirer le meilleur parti, et
cependant à peine s’en est-on servi pour fabriquer des balles de canon.
Certaines eaux thermales sont bien déjà connues, mais laissées dans
l'abandon. Cyrnée citait, au XVe siècle, celles de Pietrapola « pour les
affections nerveuses, les maux de tête et d'oreilles » ; les eaux froides de
Cavalleracce, près d’Alesani, « qui produisent le meilleur effet sur
l’estomac, les nerfs et la santé en général » ; celles de Campoloro, préservatrices
de la fièvre. Quant au sable du rivage de la mer, ajoutait-il, il est très
efficace contre les humeurs du corps et contre la gale[14]. Partout se trouvent des
carrières et des pins en abondance, aussi bien que les matériaux et le bois
nécessaires à la construction. Une herbe particulière, appelée fasolo,
pourrait même servir à fabriquer de la soude ou du savon. Le mûrier permet
bien de lisser un peu de soie ; mais, remarque Justiniano, « il serait
possible d’en faire une grande ressource si le paysan voulait travailler ».
En somme, le travail industriel, malgré les dons de la nature, est presque
insignifiant’ ; la fabrication du cuir et de la cire, le tissage grossier de
la laine et des cordes en poils de chèvre (funa) la pêche du corail à Calvi,
Ajaccio, Bonifacio et au cap Corse, quand elle est possible, l’utilisation
des salines sont les seuls indices de la mise en valeur de ce pays. Comment
le commerce intérieur ou extérieur aurait-il pu prospérer dans un pays où la
population avait très peu de besoins et pour seule occupation la guerre. Les
voies de communication manquent à l'intérieur et l’on n’y peut circuler qu’à
l'aide de ces petits chevaux agiles et impétueux qui constituaient la rapide
cavalerie de Sampiero. Sur terre, on utilise les quelques rares ponts de la
plaine, les mauvais sentiers de la montagne. Sur mer, les pirates paralysent
la navigation ; en trois ans, plus de cent cinquante navires et de mille
personnes ont été capturés dans les eaux insulaires. La Corse est comme
isolée du continent et n’en reçoit même pas les approvisionnements capables
de calmer sa faim. Les Génois en retirent bien du sel, du corail, du bois pour
la construction, du buis pour la fabrique des peignes, du poisson salé, des
impôts, mais ouest loin, en 1575, du tableau riant que, cent ans auparavant,
Cyrnée faisait de ce commerce : « On exporte de la Corse dans les îles
voisines et sur le continent des feuilles de myrte séchées au soleil, pour la
préparation des cuirs ; des herbes et des racines d’herbes employées dans la
composition des médicaments et des couleurs ; des moutons pour la boucherie,
des poissons salés, des peaux, des cuirs, des chevaux et des juments propres
à la course, de la toile, du lin, du drap, des châtaignes séchées à la fumée
sur la claie, du corail que l’on extrait avec un filet des profondeurs de la
mer, du miel, de la cire, des figues, de l’huile, du sel, des raisins secs, du
vin de raisins secs, du vin cuit, de l’orge, du blé, des vins excellents, les
uns généreux, les autres doux et légers. On exporte encore de la soie[15]. » Les
temps sont donc bien changés, car la Corse, appauvrie de plus en plus, se
meurt de misère[16], et personne ne lui vient en
aide. Elle supporte, il faut bien l’avouer, les conséquences de
l'augmentation des prix du pain et du blé, qui se produit dans toute l’Europe
au XVIe siècle, tandis que la valeur de la terre et le taux des salaires
diminuent[17]. L’abondance du numéraire,
importé des mines d’Amérique, en est peut-être la cause. En tout cas le
paysan n'a plus d’intérêt à rester fixé au sol ; il déserte la campagne et
préfère louer ses bras comme soldat : cela lui rapporte davantage et il ne
risque pas de mourir de faim, ni d’être écrasé par les impôts. Le XVIe
siècle, a-t-on pu dire, vit la déroute des travailleurs et, ajouterons-nous,
la vogue du métier militaire. C’est la seule industrie qui nourrisse son
homme et la guerre est la seule passion qu’éprouvent les Corses. Les biens et
la fortune, la force et l’intelligence, les hommes et les animaux, tout est
employé à la destruction des hommes. Les chevaux sont destinés à la cavalerie
; les chiens, mâtins, braques et lévriers sont élevés pour la chasse au
gibier et à l'ennemi ; leur instinct est féroce, leur flair merveilleux[18]. Ces qualités, mises
aujourd’hui an service des armées contemporaines, furent devinées et
utilisées, il y a quatre cents ans, par les Corses. La race canine est
tellement appréciée qu’on en exporte en grand nombre les représentants sur le
continent ; Colomb en apporta avec lui en Amérique. Les mines sont employées
à fabriquer des balles, des couteaux ou des épées. Les enfants n'apprennent
pas à lire ou à écrire, mais à monter à cheval ou à lancer le javelot. Quand
ils ont grandi, ils ne prisent rien autant qu’une belle arme. Leur endurance
est extrême, leur sobriété proverbiale, leur coup d’œil au tir étonnant. « On
peut lever facilement en Corse, écrivait Justiniano, 4.000 à 5.000 de ces
soldats. » Braves et stoïques, ils forment une excellente infanterie, digne
de se mesurer avec n’importe quelle troupe. Quand ils vont au combat, les
fantassins ont, comme armes défensives, un casque pointu ou cerbellera,
un bouclier et une dague suspendue au baudrier ; comme armes offensives, ils
ont deux lances très longues, avec un fer à double tranchant, susceptibles de
devenir à l’occasion des armes de trait. Les cavaliers sont protégés par un
casque en fer, une cuirasse en cotte de mailles et ils ont pour attaquer un
long épieu de six coudées terminé par un fer quadrangulaire très acéré avec
un poignard au côté droit. Le contact des Français et des Espagnols dans la
dernière guerre a modifié un peu cet armement. L'arquebuse est devenue très
commune ; pas de Corse, si pauvre soit-il, qui n'ait la sienne, dût-il la payer
cinq ou six écus, sans compter les dépenses des munitions. Celui qui n’en a
pas vend sa vigne, ses châtaigniers ou ses autres propriétés, comme s’il ne
pouvait pas vivre sans arquebuse. La plupart portent des habits qui ne valent
pas un demi-écu et n’ont rien à manger chez eux, mais ils se croiraient
déshonorés si on ne les voyait pas au milieu des autres avec une de ces armes
à feu. Les enfants de huit à dix ans eux-mêmes s’y exercent ; ils passent
leurs journées à tirer à la cible, et ils l’atteignent, ne fût-elle pas plus
large qu'un écu. Presque tous les insulaires ont donc des arquebuses à rouet
et ont appris à les manier merveilleusement, tandis qu'en 1553 ils faisaient
sourire, car ils y mettaient le feu en tremblant et ne savaient pas adapter
la corde à la serpentine. On évalue le nombre des armes déclarées à sept
mille, mais le nombre de celles qui sont clandestines est bien plus
considérable. Aussi les meurtres sont-ils plus fréquents, tandis que la
plupart des jeunes hommes vigoureux vont mettre, comme les Suisses, leurs
aptitudes au service des princes et des villes étrangères. Est-ce
à dire que les Corses sont alors incapables de tout autre travail ? Ce serait
une erreur. Les historiens nous ont laissé les noms de tous ceux qui, après
avoir eu le courage de l’exil, sont arrivés par leur intelligence à une
situation de fortune considérable ou à une réelle célébrité. C'est le docteur
Rinaldo, descendant d’Ercole de Canale, dont la science est universelle et
que le Saint-Siège a élevé à la dignité épiscopale, en échange de ses
services diplomatiques. Ce sont les Niolins, chassés de leur territoire et
réfugiés à Orbitello ou dans les Maremmes, qui ont réalisé par l’agriculture
des fortunes de trente, quarante et cinquante mille écus ; Giacomuccio de
Balagne, par son labeur, arriva à cent mille écus. Le commerce marseillais a
enrichi Tom- maso de Morsiglia, Marc-Antoine Agostini de Bastia ; celui des
Indes a rapporté à Casuccio cent mille écus. Matteo Veschi, en Espagne, est
devenu, grâce à ses talents, secrétaire particulier du roi Philippe : « On
peut dire que par ses mains passent les affaires les plus importantes du
monde. » Jean-Antoine Vincentelli de Calvi est alors, au Pérou, l’un des
hommes les plus riches de la chrétienté. Antoine Lencio, du cap Corse, doit à
l’industrie une opulence prestigieuse, qui l’a fait élever au grade de consul
de Marseille. François Poggio de Moriani passe pour avoir enseigné à Bastia
et à l’Italie l’art de faire des aiguilles et de fabriquer des haches ; il
l’avait appris des Turcs de Damas quand il était esclave. A Marseille, en
Espagne, à Sassari, en Italie, à Alger, en France, les Corses émigrés
réussissent dans le commerce, l’industrie, l’agriculture. Ils sont
diplomates, administrateurs, armateurs, médecins, littérateurs ; partout ils
se distinguent et s’enrichissent. Cela faisait dire à Filippini : « Les
Corses, à mon avis, se seraient trouvés mieux de quitter l’île en masse, ils
n’auraient eu qu’à s’en féliciter. Mais ils ont un attachement si grand pour
leur sol natal qu’ils préfèrent y souffrir tous les maux[19]. » La république, au lieu
de mettre à profit par des institutions appropriées les aptitudes cachées de
ses sujets, ne songeait qu’à les décourager. Justiniano, en 1531, espérait
qu’elle ferait cultiver le sol en blé, en huile, en riz et améliorerait la
race chevaline. Il avait souhaité également la création d’un gouvernement qui
ne se préoccuperait que d’administrer avec zèle et dévouement. Mais rien
n'avait été fait. La situation économique restait misérable ; la situation
sociale empirait de jour en jour, car les institutions politiques ou
administratives données par Gênes n’avaient tendu qu’à annihiler tous les
rouages démocratiques ou populaires que les âges précédents avaient vu
naître. Si,
géographiquement et dans le langage courant, la Corse reste divisée en deux
régions appelées l’En-deçà et l’Au-delà des monts, administrativement Gênes,
tout en conservant les divisions en pièves, les a groupées en provinces et
les a placées sous une même autorité. Terre du commun et Terre des seigneurs
ont la même organisation. Le nombre des pièves s’élève à soixante-six, dont
vingt et une pour l’Au-delà et quarante-cinq pour l'En-deçà ; on y compte en
tout 480 villages. Les dix provinces sont : Bastia et son arrondissement, le
cap Corse, Ale- ria, Corte, Calvi et sa banlieue, la Balagne, Ajaccio avec
sept pièves, Vico, Sarlène, enfin Bonifacio jusqu’à Porto-Vecchio avec son
territoire. La Terre du commun est aussi divisée en trois terzeri, de
trois provinces chacun. Cet ensemble constitue le royaume de Corse, suivant
le titre que lui ont donné les papes du XIIIe siècle et qu’il a peut-être eu
dès le haut moyen âge. Ce
royaume était placé sous l’autorité d’un gouverneur, d'abord annuel, mais
dont les pouvoirs furent portés jusqu’à dix-huit mois, puis jusqu'à
vingt-quatre. Il était élu par les deux assemblées génoises, Sénat et collège
des procurateurs, c'est-à-dire par le pouvoir législatif de la république,
choisi parmi les nobles riches et âgé d'au moins trente ans. S'il refusait
les fonctions, la loi le condamnait à une amende de mille écus. Menace bien
vaine, car les avantages étaient assez grands pour que les titulaires
s’empressassent d'accepter. Outre les honneurs qui l’accueillaient à son
arrivée à Bastia, au mois de mai ou de juin, et ceux qu’on lui décernait
pendant sa magistrature, il recevait un traitement annuel de mille écus
d’argent et cinq cents pour sa tournée dans l’île, auxquels il faut ajouter
25 % de toutes les amendes perçues dans le pays, les prestations les plus
variées, telles que le raisin, le veau, etc., et les nombreux cadeaux que ses
sujets lui remettaient. Dès son arrivée, il convoquait une assemblée ou veduta
des députés des pièves, appelés procurateurs, auxquels il communiquait ses
instructions ou les avis du Sénat. Ses
pouvoirs étaient très étendus. Il disposait d’une autorité administrative,
judiciaire et militaire sans limites et ne devait compte de ses actes qu’aux
censeurs de la république. Il pouvait faire des règlements ou gride
sur toutes les matières, sous la réserve de l’approbation du Sénat. Il
suspendait ou révoquait tous les fonctionnaires, disposait à sa guise des
garnisons de l’île pour le bien ou pour le mal. En d’autres termes, sa
volonté faisait loi. Généralement, il résidait dans le Palazzo, à Bastia, et
cette ville lui devait toute son importance, ainsi que ses 14.000 âmes, au
XVIIe siècle ; mais il pouvait transférer ailleurs le siège de son
gouvernement. Ainsi, pour des raisons de sécurité, Galvi eut le bonheur de
devenir capitale pendant plus d’un siècle de 1554 à 1665 environ. Les
fonctions de ce gouverneur étaient si nombreuses et si étendues qu’il était
incapable de les exercer seul. Il déléguait donc le pouvoir exécutif à des
commissaires ou lieutenants établis dans chaque province, à Ajaccio, à Galvi,
à Bonifacio. Ils étaient ses créatures, il les révoquait à sa volonté, et ils
partaient avec lui. Auprès du gouverneur se trouvaient en outre : deux
vicaires, choisis par les Sérénissimes Collèges, dont la compétence était
strictement judiciaire ; un chancelier garde des sceaux, dont la charge était
si importante et si fructueuse qu’il ne touchait aucun traitement et devait,
après avoir versé la somme de 13.200 livres, suffire de ses deniers à toutes
les dépenses de la chancellerie ; un trésorier, salarié de huit cents livres
par an ; un fiscal, qui gardait pour lui la moitié des amendes, jouait le
rôle d’un commissaire de police et d’un enquêteur ; un syndic financier, élu
à Gênes, chargé du recouvrement des impôts ; un chapelain ; un chef du secrétariat
qui, avec l'aide de secrétaires, tenait les livres de compte ; un maître des
cérémonies, à partir de 1671 ; un capitaine du port ; un capitaine de
chevau-légers qui formaient l'escorte du gouverneur ; un bargello ou
capitaine des cent quarante sbires ; un archiviste, un gardien chef des
prisons de la citadelle ou castellano ; et, depuis 1663, trois
percepteurs des tailles. Ces fonctionnaires formaient autour du gouverneur
une véritable cour ; plusieurs d’entre eux existaient également auprès des
lieutenants de provinces. Tous vivaient aux dépens du royaume qu’ils
appauvrissaient et il faudrait se demander soit comment ce personnel arrivait
à subsister, soit comment les Corses pouvaient satisfaire sa cupidité. Le
pouvoir législatif, comme le pouvoir exécutif, était entre les mains du
suzerain seul, représenté par le gouverneur. Si, au début de la conquête,
Gênes imita Pise et respectables coutumes qu’elle trouva dans le pays, il
arriva bientôt que le Sénat d'une part et le gouverneur de l’autre les
modifièrent constamment par des règlements et des décrets. La république
décida même que, dans toutes les circonstances où les coutumes corses se
taisaient, les statuts génois seraient appliqués et, à leur défaut, le droit
romain. Sans doute la piève, qui avait une personnalité administrative,
gardait toujours le droit de légiférer sur ses propres affaires, mais il
fallait l’approbation catégorique du Sénat. On peut se faire une idée delà
législation corse par les recueils que les chanceliers étaient, dans chaque
province, tenus de mettre à jour. On les connaît sous le nom de Libri Rossi.
Celui de Bastia a été commencé en 1572[20] ; celui d’Ajaccio, en 1581 ;
ceux des au très provinces et des fiefs, à partir de 1583. Calvi,
Saint-Florent et Bonifacio curent leurs registres particuliers de franchises
et de concessions. Les lois n’étaient pas toujours les mêmes d’une localité à
l'autre ; l’origine en était soit pisane, soit génoise ; la coutume ou le
droit les avait inspirées ; le Sénat ou le gouverneur les avait promulguées
au hasard des circonstances, sinon des caprices ; les gouverneurs surtout se
souciaient peu de l’opportunité ou du danger de leurs gride ; un
véritable chaos caractérisait la législation corse. L’idée
d’une codification devait tout naturellement résulter de l’unité
administrative. Déjà, en 1347, aux premiers temps de la conquête, la
république l’avait tentée. En 1453, l'Office Saint-Georges chargea une
commission mixte de Corses et de Génois de coordonner le droit civil. En
1571, le Sénat de Gênes fit réviser ce travail. C’est seulement en 1613 que
les Statuti Civili e Criminali[21] furent enfin publiés. Si le
droit civil respectait les usages et les mœurs, le droit criminel s'inspirait
d’un tel esprit de partialité que les Corses ne devaient pas cesser de
protester contre son application. On ne les écouta pas, car, suivant la formule
du despotisme en usage au XVIIe siècle, nés sujets ils devaient « obéir en
sujets ». L’application
de ces Statuti était d’autant plus insupportable que le pouvoir
judiciaire se trouvait dans les mains de l'autorité exécutive. La séparation
des pouvoirs, qui est la seule garantie du justiciable et son meilleur
recours contre l’arbitraire, n’existait pas en Corse. Le premier degré de
juridiction était constitué, dans la piève, par l’Arringo,
c’est-à-dire par le podestat assisté de deux ragioneri, tous les trois
élus par le peuple. Ce tribunal cantonal, auquel étaient adjoints un greffier
et un chancelier, jugeait les délits de faible importance et inférieurs à une
valeur de dix lire. Dans les fiefs seigneuriaux, un lieutenant, choisi par le
seigneur, remplissait les mêmes fonctions. Le conseil des citoyens nommait, à
Bastia et à Bonifacio, le podestat qui avait une compétence un peu plus
étendue, tandis qu’à Calvi il était remplacé par un comité de six citoyens,
présidés par le commissaire génois. Au second degré, les causes étaient
jugées par le conseil des Douze dans l’En-deçà et par celui des Six dans
l’Au-delà, tous élus par l’assemblée des députés des pièves. Ces magistrats,
nobles, riches, présidés quelquefois par le gouverneur, siégeaient à tour de
rôle par fraction de six ; leur compétence s’étendait, en deuxième et dernier
ressort, jusqu'à dix lire et, au-delà, leurs sentences étaient susceptibles
d’appel. Dans les fiefs, ce tribunal était représenté par une cour formée de
tous les vassaux, le tribunal des feudataires ; dans les provinces, par le
lieutenant du gouverneur. Ce dernier occupait le sommet de l'échelle
judiciaire. Il pouvait se prononcer sur toutes les affaires par ces simples
mots : « telle est ma volonté ». Il avait le droit d’évoquer n’importe quelle
cause et de juger, par lui-même ou par son délégué, celles qui avaient été
déjà appréciées en premier et second ressort. L’instruction était conduite à
son gré, si bien qu’il en arrivera même à la supprimer et à décider « d’après
sa conscience, ex informata conscientia ». S'il arrivait qu’au civil
il se conformât à la loi, au criminel il acquit- tait ou condamnait l’accusé
sans craindre aucune responsabilité. Il avait auprès de lui un conseil de
trois magistrats de carrière, la Rota, qu’il consultait quelquefois pour les
affaires civiles, et deux vicaires, désignés par le Sénat parmi les docteurs
en droit pour rédiger les rapports sur les affaires soumises au gouverneur et
en préparer les sentences. L’un s’occupait des affaires criminelles et
recevait deux mille lires d’honoraires ; l’autre des affaires civiles,
avec une indemnité de cinq lire pour chacune. Sans doute le plaideur pouvait
en appeler au Sénat, mais la procédure était aussi coûteuse que longue et
l’arrêt pouvait être aussi partial qu’à Bastia. Il restait un autre moyen,
celui de se plaindre au Syndicat des censeurs qui, chaque année, venaient de
Gênes pour examiner les actes des fonctionnaires et les sentences des
magistrats ; ils s’adjoignaient, pour les causes civiles, six Corses et
commençaient une tournée qui ne devait pas durer.plus de cent jours. Ils
entendaient les doléances des habitants en matière financière, judiciaire et
administrative, visitaient les prisons et les forteresses, veillaient à la
tranquillité publique et pouvaient condamner à l’amende, à la privation de
charge ou à l’interdiction de servir désormais la république les employés
coupables. Mais leurs pouvoirs seront de plus en plus limités ; ils ne
serviront qu'à délivrer des certificats d’honnêteté ou d'innocence, arrachés
à leur complaisance ou à leur vénalité. La censure, qui était, à ses débuts,
une excellente institution, fut rendue à peu près inopérante. Ainsi
les censeurs, qui avaient droit dans leurs déplacements à des prestations
quotidiennes de veau, d’orge, d’avoine, de bois, etc., ne faisaient
qu’augmenter les charges des populations, sans porter remède à une
constitution tyrannique qui faisait du gouverneur le maître absolu de la vie,
des biens et de la conscience de ses administrés. On pourrait en douter si on
se laissait illusionner par le maintien du conseil des Douze et du régime
municipal, vestiges d'une époque où le peuple conquit son émancipation ; mais
l’un et l'autre avaient des attributions tellement limitées qu’ils
tempéraient à peine l’absolutisme des hauts fonctionnaires. Le conseil des
Douze pour l'En-deçà, complété plus tard par celui des Six pour l’Au-delà,
est élu pour dix-huit mois, par les procurateurs de chaque piève, au scrutin
uninominal. Ce suffrage restreint en fait le représentant des communautés,
non du peuple. Les membres sont tous nobles, riches, lettrés, âgés de plus de
trente ans ; ils appartiennent par moitié aux anciennes familles des
Caporaux. Ils ne peuvent pas prétendre jouer le rôle d’une assemblée
politique, car ils sont tenus en bride par le gouverneur. Ils se bornent donc
à désigner un des Douze et des Six pour se rendre à Gênes, y résider
continuellement avec le titre d’Orateur et transmettre au Sénat les vœux et
les doléances de ses compatriotes. A tour de rôle, Douze et Six remplissent,
pendant un mois, les fonctions de conseiller du gouverneur ; ils reçoivent
alors une rétribution ; mais, si l’on excepte leur compétence judiciaire, ils
n’ont qu’une charge honorifique et consultative. L’organisation
municipale aboutissait à une égale impuissance, par suite des empiètements
incessants du pouvoir central. Gênes n'avait pas osé abolir les institutions,
plus que séculaires, dont les Corses jouissaient. Chaque commune gardait donc
son podestat et ses padri del comune, élus chaque année par la
population réunie sur la place de l'église. Les femmes elles-mêmes pouvaient
prendre parfois part au vote. Celui-ci était obligatoire pour les électeurs,
comme la fonction pour l’élu, car la responsabilité était grande pour
celui-ci et il aurait pu être tenté de refuser malgré les privilèges dont il
jouissait : les principaux étaient le port d’armes, l’exemption de la taille,
la rétribution d’un boisseau de céréales à laquelle chaque famille était
tenue. Le podestat avait à la fois des fonctions de juge instructeur pour les
crimes et les délits commis dans son ressort, des pouvoirs très étendus en
matière de police rurale et municipale, enfin la mission de faire parvenir au
trésor, sous sa propre responsabilité, l’argent du fisc. Dans les grandes
villes siégeait un véritable conseil municipal, la Magnifica Comunità,
de trente membres à Bastia, de vingt-sept à Ajaccio, de onze à Corte, qui
déléguait ses attributions à un comité de huit, six ou trois anziani
choisis dans son sein, chaque semestre. La commune détenait les clefs de ses
portes, un sceau, un trésor, des archives, comme dans les pièves et, pour les
services publics, un personnel d’employés, dont le nombre était proportionné
à l’importance de la cité. Un chancelier-syndic, un secrétaire-archiviste, un
caissier pour les finances municipales, des gardes champêtres pour les
cultures, des ministrali pour fixer le prix des denrées, des lozeri
pour estimer les dommages causés aux propriétaires ruraux, des estimatori
ou huissiers qui faisaient les saisies et procédaient aux ventes par autorité
de justice, des paceri auxquels était dévolue la mission délicate de
tenter la conciliation entre citoyens divisés par un débat. Ajoutons que
certaines communes ou pièves entretenaient à leurs frais un chasseur contre
les bêtes fauves, un chirurgien, un barbier, un forgeron, un maréchal
ferrant. Un tel régime, en donnant aux citoyens conscience de leur
communauté, aurait dû leur garantir la plus grande liberté, comme la
tranquillité la plus profonde. Malheureusement la république eut pour
habitude d’empiéter sur cette autonomie et de restreindre le libre jeu des
institutions démocratiques corses. Malgré leurs franchises, les villes
elles-mêmes étaient à chaque instant priées de concourir aux dépenses
extraordinaires ; nous n’en voulons pour unique exemple que Bastia, qui fut
invitée à payer de ses deniers, en 1584, la canalisation des eaux de Ficaiola
; en 1585, la construction d’une tour à la Giraglia pour la défense du cap
Corse ; en 1598, l’établissement d’un chemin jusqu’au Colle ; puis à
contribuer pour douze mille lires d’abord à la réparation des murs de
Terra Nova, puis pour quatre cents à celle des portes. Ainsi
les Douze et les podestats, seuls rouages qui subsistent, au XVIe siècle, du
régime libéral accepté en 1453 par les Génois, n’ont pas empêché les Corses
d’être écrasés sous les charges fiscales et autres, qui pèsent sur eux. Les
impôts directs étaient au nombre de deux : la taille, exigible en août, qui
frappe indistinctement toutes les familles et atteint, au début, vingt sous[22]. Son taux ne cesse du reste pas
d’augmenter. Seuls les podestats, les pères du Commun, les descendants des
Caporaux, les bons serviteurs que Gênes a voulu distinguer, Bastia, Calvi,
Saint-Florent, Biguglia, la plus grande partie du cap Corse, jouissent de la
franchise ; il en est de même des pères de douze enfants au moins. Les veuves
ne paient que demi-taxe. D'après l’estimation de l’évêque Justiniano, en
1531, un tiers au moins des habitants dans l’En-deçà, une moitié dans
l’Au-delà, échappait ainsi à la taille ; 18.700 familles y étaient seules
soumises dans toute la Corse. L’autre
impôt direct était le Boatico ; il pesait sur tous les propriétaires de
bétail et sur les laboureurs. Le taux en était variable et pouvait aller
jusqu’au double. A la différence de la taille, il ne souffrait aucune
exemption. L'un et l’autre, autrefois perçus par des fonctionnaires corses,
le furent à partir de 1665 par les trois Raccollori génois qui
transmettaient au syndic de la Chambre, sorte de ministre des Finances, sous
la responsabilité des podestats, le produit de leur tournée respective. La
perception souvent brutale, appuyée par des sbiri ou de la troupe,
excitait toujours les paysans. En voici un exemple : « En 1563, le
commissaire Belmosto, chargé de cette mission, irritait plutôt qu’il ne
calmait les populations ; un jour qu’il avait exigé formellement la taille et
que les paysans alléguaient l’impossibilité où ils étaient de la payer, il
répliqua avec dureté qu'ils devaient vendre leurs bœufs et qu’il lui fallait
de l’argent à tout prix[23]. » Quant
aux impôts indirects, ils étaient beaucoup plus nombreux et généralement
affermés. Le sel, les poudres, les alcools, les armes à feu étaient des
monopoles dont l’État se réservait la fabrication et la vente. Toute vente ou
transport de denrées alimentaires, telles que le vin et la viande, ou de
produits, comme le cuir et les laines, étaient lourdement taxés. Enfin des
barrières douanières étaient établies à l’entrée ou à la sortie des ports de
Corse ; dans l’intérieur de l’île même, il fallait une licence pour pouvoir
se livrer au commerce. Malheur au contrevenant ou au fraudeur ! une amende,
qui pouvait aller jusqu’à cinq cents écus d’or, était le moindre des
châtiments. Les condamnations aux amendes, saisies, dommages-intérêts étaient
du reste une troisième catégorie de taxes auxquelles le gouvernement avait
particulièrement recours ; la plupart des fonctionnaires et des magistrats y
trouvaient leur plus grande ou leur unique rétribution et, par la force des
intérêts, ils devaient en arriver à trafiquer de leurs fonctions elles-mêmes,
à vendre l’impunité ou l'acquittement. Si l’on joint, à ces multiples sources
du revenu génois, les prestations en nature que les habitants étaient obligés
d’acquitter au profit des magistrats en tournée, des podestats, des employés
de la piève, on se fera une idée du poids très lourd de ce gouvernement pour
les paysans pauvres ou misérables de l’époque. Or les
exigences militaires et religieuses achevaient de les accabler. Ils devaient
entretenir et héberger une armée de mercenaires suisses ou italiens que le
gouverneur recrutait pour des raisons de police intérieure et de sécurité
extérieure. Elle comprenait des fantassins, des cavaliers et des artilleurs
venus du continent, car on se méfiait des Corses. Trois catégories de troupes
la constituaient : les unes étaient stationnées dans les présides de la côte
; il y avait, par exemple, à Bastia, un capitaine de la garde, dont le
salaire mensuel était de quarante francs, douze chevau-légers qui recevaient
dix-huit francs, un adjudant de place, trois capitaines d’escadrons dont l’un
commandait à quarante Allemands, l’autre à trente soldats garnisonnés dans la
forteresse et le troisième à vingt canonniers, huit bombardiers, trois
adjudants d’artillerie, soit cent vingt hommes environ. D’autres troupes
étaient mobiles et stationnées à l’intérieur ; elles étaient destinées à
réprimer les soulèvements, prêtaient main-forte à la justice, escortaient les
collecteurs, menaçaient les récalcitrants ; véritables garnisaires, ils ne
dépendaient que du gouverneur, vivaient de rapines et molestaient les
habitants qui devaient les entretenir, puisqu’ils étaient en principe leurs
protecteurs contre l’adversaire du dedans et les pirates du dehors. Enfin,
sur le rivage, dans les nombreuses tours construites pour signaler le
débarquement des corsaires, se trouvaient des torregiani, c’est-à-dire
des insulaires auxquels on imposait le service du guet. Ainsi l’armée, au
lieu d’être un organisme tutélaire, devenait un instrument de ruine
matérielle ou d’oppression financière, un objet de terreur ou de haine. Il
restait enfin à satisfaire les besoins d’un clergé régulier ou séculier, dont
les membres s’étaient multipliés dans l’île. En Corse, comme en Espagne, le
monachisme fut une cause de ruine pour le pays. Il y avait d’abord six
évêchés, dont les titulaires étaient toujours génois, depuis que le partage
avec Pise avait disparu : celui de Mariana ou de Bastia comprenait seize
pièves et jouissait d’un revenu supérieur à 15.000 francs ; celui de Nebbio
avait cinq pièves avec 7.000 francs ; celui de Sagone, douze pièves et 8.000
francs ; celui d’Ajaccio, douze pièves et 15.000 francs ; celui d’Aleria,
dix-neuf pièves et plus de 20.000 francs ; enfin le plus petit de tous, celui
d’Àccia ou d'Ampugnani, ne s’étendait que sur deux pièves et son maigre
revenu ne dépassait pas 2.000 fr. ; il fut supprimé en 1563 et réuni à celui
de Mariana, après 430 ans d’existence. Les évêques avaient, en effet, comme
ressources essentielles, leurs frais de tournée payés par les curés et les
dépouilles des ecclésiastiques décédés ; mais ils devaient en verser une
partie entre les mains du souverain pontife et de quelques cardinaux,
obligatoirement pensionnés par les prélats corses ; c’était une somme de près
de 75.000 francs que les 304 paroisses devaient acquitter par l’intermédiaire
de leurs prêtres[24]. Ceux-ci réclamaient aux
fidèles, pour leur propre compte, les prémices des fruits de la terre et la
dîme des denrées, sans oublier les fournitures nécessaires au culte et à ses
édifices, cire, chandelle, bois, pierre, fer, etc. Il arrivait même que les
besoins de la chancellerie pontificale fissent imposer une, deux ou trois
dîmes supplémentaires sur les biens laïcs ou ecclésiastiques[25]. Si l’évêque et le curé étaient
honnêtes et raisonnables, ces exigences se trouvaient réduites au minimum ;
certains de ces personnages consacraient même leurs ressources à des aumônes
ou à des achats de grains, en temps de disette. Mais combien d’autres,
d’après les historiens, furent cupides et avares, « dignes tout juste, dit
Filippini, de vendre leur âme au diable ! » Le
clergé régulier semblait avoir fait de l’île une terre d’élection et on peut
s'étonner à juste titre que tant de moines aient pu trouver à vivre sur une
terre si pauvre. Les couvents se multiplièrent après la guerre de Sampiero ;
les Franciscains, qui n’avaient, en 1530, que vingt-cinq monastères, en
eurent, au XVIIe siècle, jusqu’à soixante-quinze dont les principaux étaient,
par ordre de fondation, ceux de Bonifacio (1219), d’Ornano (1230), de Bastelica (1473), de Vico (1481), de Tallano (1492), de Campoloro (1509), de Caccia et de Bastia (1510), de Rogliano (1520), de Mezzana (1580) ; les Dominicains
construisirent leur premier couvent à Bonifacio, en 1270 ; puis arrivèrent
les Augustins ; les Récollets ou Franciscains réformés s’établirent à
Lucciana, à Brando et à Bozio en 1600, à Regino en 1623, à Omessa en 1624, à
Bastia en 1640, au Niolo en 1654 ; les Servîtes eurent leur premier
établissement à la Casabianca d'Ampugnani en 1420, ensuite à
Sainte-Catherine-de-Sisco et à Paraso ; les religieuses Bleues ou Turchine à
Bastia, au milieu du XVIIe siècle ; les Clarisses à Ajaccio en 1607, puis à
Bastia ; les Ursulines les y avaient précédées. Quant aux Capucins, aussi
nombreux que les Franciscains, dont ils n’étaient que des descendants, ils
s’installèrent, sitôt après la fondation de leur ordre en 1528, à Bastia en
1540, à Calvi, à Ajaccio en 1572, à Piedicorte, Olmeta de Tuda, Fiumorbo,
Santa Reparata, Speloncato, Corte, au début du XVIIe siècle. Pas de piève qui
n’eut ses deux ou trois couvents, installés au carrefour des routes ou au
contact de la plaine et de la colline. La plupart étaient habités par des
frères mendiants qui vivaient d’aumônes et prélevaient leur part sur les
maigres ressources de l’habitant. Ce
monde ecclésiastique jouissait de très grands privilèges : franchise
financière, immunité des biens, privilège du for et de clergie, droit d’être
jugé par les seuls tribunaux de l’ordre, inviolabilité du couvent auquel est
attaché le droit d’asile, juridiction temporelle et spirituelle de l’évêque
ou de l’abbé. Tout cela en faisait une société à part, indépendante de Gênes
et fort respectée par les Corses. Les monastères servirent de refuge à une
foule d’insulaires malheureux, dont la présence imprima au bas clergé un
caractère national bien marqué. Par-là s’explique le rôle qu’il devait
remplir plus tard dans les guerres d'indépendance, la faveur dont il
bénéficia auprès des populations qui, malgré leur pauvreté, contribuèrent à
édifier de grandes églises, telles que les cathédrales d’Ajaccio et de Bastia
et beaucoup de couvents, dont quelques-uns furent assez beaux et riches. Au
commencement du XVIIe siècle, la Corse est dans une situation qu’elle n’a
peut-être jamais connue et qui exigerait une amélioration immédiate. Le
régime administratif, fiscal, judiciaire et militaire contribue à cet état de
choses. Le sol est inculte, les campagnes désertes, les libertés méconnues.
La tyrannie pèse sur le pays, exige des miséreux habitants l’entretien d’un
personnel avide de fonctionnaires qui prétend les gouverner, d’une
soldatesque brutale qui prétend les défendre, d'un clergé besogneux qui
prétend les conduire au paradis. Les conséquences de ce régime vont être un
appauvrissement de plus en plus manifeste qui aboutira à la situation
intolérable du XVIIIe siècle. RÉSUMÉ La
situation de la Corse, à la fin du XVIe siècle, mériterait la pitié de
l’administration génoise. I. La
société. — L’île, divisée en deux régions, Banda di Fuori et Banda di
Dentro, a désormais le même régime politique. Les habitants passent pour
ignorants, superstitieux et paresseux ; mais ils sont aussi fiers, honnêtes,
respectueux de la justice. Ils constituent une classe de petits propriétaires
au costume grossier et à la demeure rustique. Le village est isolé sur les
hauteurs, mal construit, mais facile à défendre. Les villes restent médiocres
ou sont dépeuplées. Bastia seule a la réputation d’être un séjour délicieux
avec ses 7.000 âmes. Ajaccio en est à ses débuts. II. Situation
économique. — Le pays est misérable. Il y a peu d'hommes et peu de
cultures, par suite de la guerre, des pirates et de l’émigration. Le
châtaignier, l’élevage du petit bétail, qui donne le lait et la laine, sont
les principales ressources. Le blé manque, car il y a peu d’agriculture,
presque pas d’industrie. Le commerce est paralysé. Le métier des armes,
auquel les Corses excellent, est devenu leur occupation la plus lucrative,
l’émigration leur seule ambition. III. Gouvernement.
— La situation politique les y pousse. L’En-deçà et l'Au-delà, qui
comprennent soixante- six pièves, ont la même administration ; le gouverneur
est absolu, sans contrôle, maître des pouvoirs législatif, exécutif et
judiciaire ; il réside à Bastia avec un personnel très nombreux de
fonctionnaires. L’ancien code des lois corses ou Statuti civili e
criminali a été modifié au gré des Génois ; la justice est arbitraire ou
vénale. Les conseils des Douze et des Six Corses, élus pour défendre les
Corses, n’ont plus d’influence politique. La tyrannie règne. IV. Les
charges du peuple. — Les impôts écrasent le paysan déjà pauvre ; ils sont
directs, comme la taille et le boatico, ou indirects, comme les monopoles,
les douanes, les octrois. Les insulaires doivent, en outre, entretenir une
armée de mercenaires, garnisonnée en Corse, et un clergé avide ou mendiant de
plus en plus nombreux. Jamais la situation n’a été plus misérable. LECTURES 1° UNE INCURSION DES TURCS
Au mois
de janvier 1583, les Turcs débarquèrent dans le Delà des Monts et montèrent
au village d'Arbigliari — Arbellara, à 10 kilomètres de la marine de
Propriano — ; ils donnèrent un assaut terrible à une tour dans laquelle
s’étaient réfugiés presque tous les habitants du village. Les assiégés se
défendirent vaillamment et les Turcs repoussés regagnèrent honteusement le
rivage. En se
retirant, ils prirent quelques bergers, lesquels leur donnèrent l'assurance
que tous les habitants du village s’étaient réfugiés dans la tour susdite
avec leurs objets les plus précieux. Parmi
les corsaires, se trouvait un renégat de ce même pays appelé Filippo, qui,
après avoir abjuré la foi catholique, avait pris le nom de Mami. Instruit de
tout par les bergers, et poussé à la fois par l'appât du gain et par le désir
de se venger de l'humiliation qui lui avait été infligée le jour précédent,
pendant lequel une seule tour s’était défendue si facilement contre ses
troupes, Mami retourna sur ses pas, bien décidé cette fois à s’emparer de la
tour ou à faire tuer ses Turcs jusqu’au dernier. Encouragés
par le résultat du premier assaut, ceux de l'intérieur se défendirent
vigoureusement contre l’attaque des barbares. Mais, après avoir résisté
longtemps, ils mirent par imprudence le feu à leurs munitions. Ayant à
luttera l’extérieur contre les ennemis et à l'intérieur contre l'incendie,
ils furent obligés de se jeter de haut en bas de la tour et tombèrent ainsi
entre les mains des Turcs. Le nombre des Corses qui furent pris ou tués dans
cette affaire s’éleva à 180. FILIPPINI (trad. Letteron, III, p. 347). 2° MISÈRE ET PAUVRETÉ A LA FIN DU XVIe SIECLE
En
1582, il y eut une disette affreuse. On n’avait jamais vu en temps de paix
une famine pareille ; aussi les paysans se laissaient-ils aller à des actions
fort peu honorables. Ils se volaient les uns aux autres les bœufs enfermés
dans les étables et les troupeaux n’étaient en sûreté nulle part. On forçait
les chaumières à main armée, et les plus forts ne manquaient pas d’enlever
aux plus faibles tout ce qu’ils pouvaient. On n’osait pas aller aux moulins
sans une solide escorte. Comme
on ne trouvait à manger nulle part, le plus grand nombre étaient obligés de
se nourrir d’herbes imparfaitement assaisonnées parce que le sel manquait ;
enfin ils recouraient à toutes sortes d’aliments pour soutenir leur vie. Ils
en étaient venus à se voler les ânes, dont ils mangeaient jusqu’aux
intestins. Comme ils n’avaient pas de quoi acheter du blé, ils durent faire
du pain avec des plantes de diverse nature, avec de l’orge, du millet, de la palagine,
espèce de millet plus noir et moins agréable au goût, des châtaignes, du
seigle, des lupins, de la graine de lin, des sarments de vigne, des glands,
des noyaux d’olive, des coques de noix, du chiendent, des racines de fougère,
de l’herbe appelée chez nous icaro, des trognons, c’est-à- dire des
tiges de choux, des vachi ou armorini. Néanmoins, malgré la
disette, le blé ne coûta jamais plus de quatre écus la mine ; car l’ile
n'avait jamais été plus épuisée d’argent. Je crois que, si l’argent n’avait
pas manqué, le prix de la mine aurait monté à plus de huit écus. La disette
fut si grande que plusieurs personnes moururent de faim ; je puis l’assurer,
puisque j’ai pris à ce sujet des renseignements précis. Sans les nombreuses
précautions prises par la Signoria et par l'évêque de Mariana, il serait mort
une infinité de personnes. FILIPPINI (trad. Letteron, III, p. 330-331). BIBLIOGRAPHIE SOURCES :
FILIPPINI, III. Pratica
manuale del dottor P. Morati, rédigée vers 1702-1715, 2 vol. (publiée par M. LETTERON dans Bulletin S. des Sciences corses, 1883). Annales
de Banchero, ancien podestat de Bastia ; vont jusqu’en 1648 (publiées par
M. LETTERON dans Bulletin S. des Sciences
corses, 1890). Libro
Rosso de' decreti, leggi e gride, 3 vol. (publié par M. LETTERON dans Bulletin des Sciences corses, 1890). Dialogo
nominato Corsica del Mgr Justiniano, évêque du Nebbio (même Bulletin, 1882). Statuti
civili e criminali di Corsica, publiés par GREGORI (Lyon, 1843). Statuts
de Bonifacio, Calvi, Bastia, etc., déjà cités (Bulletin des Sciences corses). OUVRAGES PARTICULIERS :
P. CLUVIER. — Sicilia antigua cum
minoribus insulis... Corsica (Lyon, 1619). VASSOULT. — Abrégé de la vie du
Bienheureux A. Sauli, l’Apôtre de Corse (Paris, 1742). VENTURINI, chanoine. — Documents
relatifs à l’épicospat du Bienheureux A. Sauli, évêque d'Aleria, extraits
des archives de Rome (Bulletin corse, 1886). THION DE LA CHAUME. — Topographie d'Ajaccio et
recherches préliminaires sur la Corse. PORRI, chanoine. — Monuments
religieux des arrondissements d'Ajaccio et Sartène en 1821 (Bulletin
corse, 1889). RENUCCI. — Monuments religieux de
l'ancien département du Golo, détruits ou conservés (Bulletin
corse, 1887). FOATA (Mgr DE LA). — Recherches
et notes diverses, déjà cité (Bulletin corse, 1895). GARELLI. — Les Institutions
démocratiques de la Corse jusqu'à la conquête française, thèse de
doctorat (Jouve,
Paris, 1905). FONTANA. — Essai sur l'histoire du
droit privé en Corse (étude critique des Statuts corses du XVIe siècle) ; Jouve, 1905. TOMMASI. — L'administration de la Corse sous la domination génoise, thèse de doctorat (Guesdon et Bablin, Paris, 1912). |
[1]
JUSTINIANO, Dialogo
nominato Corsica, p. 103.
[2]
JUSTINIANO, Dialogo
nominato Corsica, p. 104.
[3]
Cf. MÉRIMÉE, Notes
d'un voyage en Corse (1840).
[4]
« Le vendredi 22 février 1567, la foudre tomba sur la Rocca et mit le feu
aux munitions. L’explosion fut si terrible que la tour fut rasée et trente-cinq
maisons du voisinage ruinées. Cette- explosion coûta la vie à 132 personnes. »
(FILIPPINI,
trad. Letteron, III, 215.)
[5]
Vent du sud-ouest.
[6]
« En 1492, l'Office songea à tenir en échec les seigneurs, en construisant une
place forte qu’il serait facile de secourir en tout temps et par terre et par
mer. Il commença donc à bâtir la ville d’Ajaccio, non sur la petite colline où
elle se trouvait anciennement, mais à la distance d'un bon mille, plus au midi,
sur un terrain plat, baigné presque partout par la mer. » (FILIPPINI, trad.
Letteron, I, 413.)
[7]
Elle est aujourd'hui classée parmi les monuments historiques.
[8]
JUSTINIANO, Dialogo
nominato Corsica, p. 75.
[9]
Histoire, trad. Letteron, III, p. 28.
[10]
Chronique, trad. Letteron, p.40.
[11]
La mine génoise était à peu près comparable à notre hectolitre et valait
4 staji ; celui-ci valait donc à Gênes 25 à 26 litres. Mais le stajo
corse équivalait aux quatre cinquièmes de la mine ou de l’hectolitre. En 1525,
la mine de blé coûtait un écu.
[12]
Juvénal disait déjà dans sa cinquième satire : « Le maître aura un surmulet
envoyé par le Corse. »
[13]
« Non era espediente che il M. Offitio dessi opéra di bonificare molto l’isola,
per causa che... saria stato pericoloso di perderla presto, perché qualche
potentatose la haveria possuto usurpare. » (Dialogo nominato Corsica, p.
105.)
[14]
Chronique, p. 34.
[15]
Cyrnée, Chronique, p. 37.
[16]
« Les habitants vivent dans une pauvreté extrême. » (FILIPPINI, trad. Letteron, III, p. 305.)
[17]
Le journalier qui, en France, gagnait 3 fr. 60 à la fin du XVe siècle, n’a plus
que 1 fr. 95 à la fin du XVIe ; le laboureur pour vivre n'a plus que la moitié
de ce qu’avait son aïeul. Le salaire des vignerons a diminué d’un tiers. (Cf. D'AVENEL, Paysans et
Ouvriers depuis sept cents ans, Colin, 1907.)
[18]
Antoine de Saint-Florent fit dévorer son ennemi par eux ; P. Cyrnée faillit
subir le même sort.
[19]
FILIPPINI, Chronique,
III, p. 115.
[20]
Il a été coordonné et continué par l’archiviste du gouverneur, Pierre Casanova,
jusqu’en 1726, puis par un inconnu jusqu’en 1736. La Société des Sciences
historiques et naturelles de la Corse l'a publié en 1890.
[21]
Ils ont été jadis publiés par Filippini et, en 1843, par Gregori, conseiller à
la cour de Lyon, chez Dumoulin.
[22]
Statuti civili, liv. LV, p. 72.
[23]
FILIPPINI, III,
34.
[24]
Les sommes que nous donnons ici sont intermédiaires entre celles que le Dialogo
de Justiniano indiquait en 1531 et celles que la Pratica Manuale de
Moiati citait en 1702.
[25]
En 1665, une imposition extraordinaire fut décidée pour subvenir à la guerre
contre les Turcs ; elle frappa de 6 % tous les biens ecclésiastiques.