HISTOIRE DES CORSES

DEUXIÈME PARTIE — LA CORSE ITALIENNE

 

CHAPITRE V. — RIVALITÉ DE GÊNES ET D’ARAGON (XIVe ET XVe SIÈCLES).

 

 

VINCENTELLO D'ISTRIA

Avec la mort de Giudice de Cinarca nous entrons dans une période que les historiens ont mieux connue et les faits commencent à se préciser. Celte mort eut une double conséquence : en premier lieu, les Pisans renoncèrent pour toujours à la Corse et à la Sardaigne ; impuissants à se défendre sur terre contre leurs voisins, ils ne pouvaient pas diviser leurs forces et envoyer des secours à leurs rares partisans dans ces deux îles. En second lieu, l'absence de tout gouvernement énergique allait favoriser une recrudescence du désordre féodal et accroître les maux dont les populations avaient déjà souffert.

 

On aurait pu croire que Gênes, profitant de la situation qui lui était faite et de l’anarchie qui régnait en Corse, se serait empressée d’y affermir son autorité. Il n’en fut rien. La mort de Giudice et la défaite de ses adversaires pisans lui parut pour le moment une victoire suffisante. Tant que Pise avait failli l’emporter, Gênes n’avait ménagé ni les intrigues, ni les renforts. Du jour où la cité toscane fut trop affaiblie pour être à craindre, Gênes laissa la Corse plongée dans le désordre. Elle ne se préoccupa ni de la soumettre entièrement, ni de l'organiser. L’hégémonie de la mer tyrrhénienne pour laquelle elle avait lutté lui appartenait ; son commerce était libre, sans concurrents sérieux. Que pouvait-elle désirer de plus ? Les malheurs de la population corse lui importaient peu. On la vit assister presque indifférente aux guerres féodales que les barons avaient recommencées. Suivant les expressions de Giovanni : « Quand Giudice fut mort, les affaires de la Corse ne donnèrent plus d’embarras aux Génois ; l’île resta sans chef principal et tous les pays rentrèrent sous l’autorité des anciens gentilshommes. » Ce fut encore une de ces périodes atroces pendant lesquelles toutes les calamités s'abattirent sur le pays. La misère dépassa de beaucoup ce que les hommes avaient souffert jusque-là dans les autres siècles. Un seigneur ne s’était pas plutôt rendu maître d’une partie de l'île qu'un autre se levait et lui arrachait, quelquefois en un seul jour, le pouvoir qu'il avait mis une année à acquérir. « Les troubles étaient si fréquents, continue le Chroniqueur, et les populations s’y trouvaient tellement engagées que, selon moi, la vie y était intolérable. Ce qui m’étonne le plus, c’est qu’en voyant tous ces changements de seigneurs, toutes ces discordes, toutes ces luttes, les malheureuses populations n’aient pas eu l’idée d’aller habiter dans des lieux plus sûrs et plus tranquilles. »

 

Ce désordre avait les origines les plus diverses. Tantôt c’était à propos d’une querelle futile qui éclatait entre deux seigneurs et à la suite de laquelle l’un d’eux, Guglielmo de Cinarca, ne pouvant se venger sur son ennemi, attirait un parent de ce dernier dans son château et le mettait à mort. Tantôt c’étaient les enfants d'un vieillard que la convoitise de l’héritage paternel rendait impatients. Ils se révoltaient, enfermaient leur malheureux père et lui « faisaient passer dans le malheur les quelques jours qui lui restaient à vivre ». Au milieu de tous les noms qui embrouillent l'histoire de l’Au-delà des monts, c’est-à-dire de la région qui retient le plus l’attention des chroniqueurs et dont l’anarchie dut être la plus profonde, à peine si deux ou trois personnages méritent d’être signalés. C'est Arrigo d’Attalla, auquel la majorité des Corses prête peut-être serment dans une assemblée tenue à la Canonica de Mariana. Les Génois se contentent de faciliter l'arrivée au pouvoir d’un baron entreprenant et lui imposent comme seule condition de se reconnaître leur vassal. Tout seigneur qui sollicite leur protection pour s’agrandir est certain de l’obtenir. On le vit bien à propos de Guglielmo de la Rocca, fils d’Arriguccio. « Homme d’une grande valeur et d’une grande considération », il vint à Gênes pour demander du secours contre les tyrans. La République, comprenant d’après sa requête quelle était la situation, envoya dans l'ile Godefroy Zoaglia, avec le titre de maréchal. Il débarqua à Calvi, se rendit à Aleria où « sa réputation et son autorité attirèrent tous les insulaires ». Ils jurèrent fidélité au représentant de Gênes. Guglielmo fut nommé lieutenant : il promit de payer, en signe de vassalité, 700 écus au gouvernement génois ; en échange il obtint le droit de percevoir sur la population le tribut que Giudice y avait établi autrefois (1340, d’après la Chronique). Les populations avaient elles-mêmes consenti à le rétablir ; elles espéraient que la tranquillité renaîtrait comme au temps de Giudice. Gênes, enchantée de l'aubaine, ne cessait pas de témoigner à Guglielmo beaucoup de reconnaissance et le traitait en citoyen. Mais elle aurait dû le protéger efficacement contre une noblesse turbulente qui avait l'obéissance en horreur. Elle n'en fit rien. La révolte contre la domination du Cinarchèse vint cette fois de l'En-deçà des monts où un membre de la famille des Cortinchi, Schiumaguadella, en donna le signal. Le puissant seigneur fut réduit à sa modeste seigneurie et de nouveau la Corse se retrouva plongée dans la barbarie.

 

Trois événements attestent l'excès des misères de cette époque : une épidémie, une révolution religieuse, une révolte populaire. Les épidémies sévissaient fréquemment au Moyen âge. Elles étaient la conséquence presque inévitable des famines et des souffrances qui s'abattaient sur la population. Elles la décimaient plus rapidement encore que les guerres. Ce n’était pas la première fois que la peste faisait son apparition en Corse[1], mais en 1348 elle dut être particulièrement violente : « Il y eut alors à Aleria, écrit le chroniqueur, une grande mortalité, aussi bien parmi les soldats que parmi les gens du pays ». Comme elle frappait des habitants déjà bien affaiblis par les guerres civiles, il périt, d’après P. Cyrnée, un tiers de la population ». Le maréchal Zoaglia en fut à tel point effrayé que, sans plus se soucier de ses administrés, il s’enfuit précipitamment à Gênes, abandonnant la Corse et les Corses.

 

De quel secours pouvait donc être pour les habitants de l’île un protecteur aussi peu courageux ? Son départ fut suivi de nombreux désordres et, dans l’En-deçà comme dans l’Au-delà, la féodalité ravagea les campagnes. L’exagération des souffrances provoqua un mouvement très curieux, mais non incompréhensible, qu’on appelle la révolte des Giovannali. Que fut-il exactement ? Il est difficile de le dire. Le Chroniqueur qui nous en a fort peu parlé considère cette secte comme un danger social et religieux. Mais il est probable qu’il ne l’a pas compris et que les Giovannali ont voulu des réformes à la fois politiques et sociales plus que religieuses. En effet les promoteurs du mouvement furent, selon Giovanni qui est presque contemporain de ces faits (environ trente ans seulement l'en séparent), deux membres de la noblesse, Polo et Arrigo, issus des seigneurs d’Atalla, que leur frère Guglielminuccio avait dépouillés de leurs domaines. Ils trouvaient leur rôle trop effacé, dit notre historien, et voulaient en jouer un plus important. Ce sont donc bien des membres mécontents de la noblesse turbulente et avide de pouvoir. Si le mouvement n’avait eu pour but qu'une scandaleuse débauche, on peut affirmer que les deux frères ne se seraient pas fourvoyés au milieu d'une bande de misérables, sans programme et sans force, condamnés évidemment à périr sous le bras séculier et laïc. « Ils formèrent à Carbini cette secte dans laquelle les femmes entrèrent aussi bien que les hommes. Leur loi portait que tout serait commun entre eux, les femmes, les enfants, ainsi que tous les biens. » Le lieu d'origine de cette agitation suscite d'abord une réflexion. Carbini se trouve dans cette partie méridionale de la Corse qui de tout temps a connu les pires destructions. Ici se place la légende du célèbre Orso Alamanno ; ici ont lieu les hostilités fréquentes des Génois de Bonifacio et des Pisans de l'Au-delà ; ici est le théâtre des dernières guerres entre les familles de la Rocca et d’Atalla « une grande guerre qui dura plusieurs années ».

L’écrivain remarque ensuite que les femmes étaient, dans cette secte, égales aux hommes. Dans l’esprit populaire et dans les récits que les contemporains durent faire à Giovanni qui les a transcrits, ce mot d’égalité fut sans doute détourné de son véritable sens. Vraisemblablement les deux sexes qui avaient également souffert se révoltèrent l’un et l’autre avec autant d’empressement ; l’énormité de leurs souffrances rendit les femmes aussi exaltées que les hommes[2]. Quant à la communauté des femmes et des enfants, qui scandalise le bon chroniqueur, on peut dire sans crainte d’erreur qu’il n’y a rien compris. Il a vu une tendance à la débauche dans ce qui devait être la simple manifestation d’un état social où tous les citoyens se considéraient comme égaux et frères. La communauté des biens le prouve. Cette institution, prototype du Communisme moderne, était une véritable protestation contre les conflits sanglants auxquels donnait lieu la propriété. A la vue de tous ces barons qui se disputaient par les moyens les moins recommandables un lambeau de territoire, sans se soucier des malheurs des paysans, les Giovannali voulurent peut-être neutraliser la terre, la transformer en propriété commune que nul ne pouvait plus rendre individuelle. Cette réforme, qui rencontre de nos jours de si grandes difficultés, était si profonde qu’elle ne pouvait pas réussira une époque où non seulement toutes les distinctions sociales étaient fondées sur la propriété, mais où toute la richesse provenait du sol.

Aussi Giovanni, qui vivait au milieu de ce monde féodal qu’il servait et dont il partageait les croyances, n'a-t-il pas compris l’importance de la prédication, ni sa raison d'être. Les absurdités qu’il a accumulées sur ce sujet le prouvent : « Ils voulaient, a-t-il écrit, faire peut-être revivre l’âge d’or du temps de Saturne qu’ont chanté les poètes. Ils s’imposaient certaines pénitences à leur manière ; ils se réunissaient dans les églises, la nuit, pour faire leurs sacrifices et là, après certaines pratiques superstitieuses, après quelques vaines cérémonies, ils éteignaient les flambeaux, puis prenant les postures les plus honteuses, les plus dégoûtantes qu’ils pouvaient imaginer, ils se livraient l'un à l’autre jusqu’à satiété, sans distinction d’hommes ni de femmes. » Ces accusations sont exactement celles que les ignorants ont lancées contre les mouvements humains les plus utiles et les plus beaux. On les retrouve également dans les lettres écrites par les païens contre les chrétiens ; on s’en sert beaucoup plus tard contre les Albigeois et les Vaudois. Les hommes n’ont-ils pas de tout temps médit grossièrement des novateurs qu’ils ne comprenaient pas ?

Quoi qu’il en soit, la prédication répondait si bien à un état d’âme général que « cette secte diabolique s’étendit avec une rapidité prodigieuse, non seulement dans l’Au-delà, mais dans l'En-deçà des monts. » On s’imagine l’effroi de la féodalité laïque et ecclésiastique menacée dans ses intérêts. Elle dut faire appel au pape d’Avignon, qui, à ce moment même, avait à lutter dans toute l’Europe contre des mouvements révolutionnaires et représenter les Giovannali comme des hérétiques dangereux pour la religion. Le pape les excommunia et on put agir alors contre eux comme jadis à l’égard des Albigeois. Ce fut vraiment une croisade dirigée par le légat pontifical, le frère franciscain Georges, assisté de soldats venus du continent et de Corses que la révolution menaçait dans leurs intérêts. Une rencontre eut lieu à Alesani, où Polo et son frère s’étaient fortifiés. Ils furent vaincus. On persécuta les sectaires « à travers toute l'île », ce qui prouve la diffusion de leurs idées ; on les massacra sans pitié. L’énergie cruelle de la répression est un témoignage de la peur qu’avaient dû ressentir les barons. Les Giovannali, leurs partisans, leurs amis disparurent à tel point qu’on n’en entendit plus jamais parler. « Les gentilshommes de Corse se tranquillisèrent alors et restèrent les maîtres de leur seigneurie », ajoute Giovanni. N’est-ce pas confirmer que le mouvement avait été surtout dirigé contre la noblesse ?

 

La victoire féodale eut les résultats auxquels il fallait s’attendre. La tyrannie empira. Rien ne pouvait l’atténuer ; les centres de civilisation étaient sur le continent, loin de l’île, et aucun pouvoir central assez fort pour résister n’existait plus. Pise et la papauté avaient d'autres soucis. Gênes elle-même était occupée sur le continent par les menaces de Visconti, duc de Milan. La féodalité corse pouvait donc agir à sa guise. « Elle opprimait tellement la malheureuse population qu’elle la laissait à peine respirer. » C’est alors que prit naissance une autre agitation purement politique et que le nom de Sambucuccio d’Alandoa popularisée. Sans doute Cyrnée, Grégori et d’autres historiens ont fait vivre ce personnage au xi e siècle, dès 1002. Mais il n'y a aucune raison de suspecter les affirmations de Giovanni, homme sérieux s'il en fut, qui écrivait moins d’un demi- siècle après les événements et qui a pris le soin de nous en donner la date : 1359. Il y a joint des preuves telles de son exactitude qu’on hésite à lui attribuer une erreur de deux cent cinquante ans au moins. Il faut donc s'en rapporter à lui.

L’idée d’une organisation communale n’était du reste pas nouvelle en Corse. A différentes reprises, les habitants avaient eu recours à une émancipation locale pour échapper à l’oppression seigneuriale. L’administration pisane leur avait donné la connaissance et le goût du gouvernement démocratique. Le spectacle de Bonifacio, puis de Calvi, qui s’administraient librement, y avait probablement aussi contribué. Il semblait normal que le mouvement d’indépendance qui secouait toute l’Italie au XIVe siècle se fît sentir même en Corse. Déjà Mariana, le Nebbio, les pays de Celavo, de Cauro, de Valle et de Baricini, celui de Freto, après la mort d’Alamanno, s’étaient donné des chefs élus et à la solde des habitants. Leur nom variait avec la localité : celui de gonfalonier, comme administrateur d'une piève, celui de vicaire préposé au gouvernement de plusieurs pièves confédérées se rencontrent assez fréquemment. Le peuple ne faisait en somme qu’imiter les familles nobles qui se groupaient en Corse, comme sur le continent, en alberghi.

On n’est donc pas surpris de voir, vers le milieu du XIVe siècle, les populations insulaires pressurées par la multitude des tyrans, généraliser une institution libérale dont quelques villages seuls jouissaient : « A la fin, raconte Giovanni, elles se réunirent en assemblée et mirent à leur tête un certain Sambucuccio d’Alando, de la piève de Bozio, homme du peuple, il est vrai, mais plein de bravoure et jouissant d'une grande réputation. Elles prirent alors les armes en masse, avec tant d’impétuosité et de résolution qu’elles s’emparèrent de l’île sans rencontrer de résistance nulle part et que, dans leur marche victorieuse, elles occupèrent tous les châteaux, afin d’anéantir à jamais le nom de leurs anciens seigneurs. Elles détruisirent ces châteaux jusque dans leurs fondements à l’exception de Calvi et de Bonifacio qui appartenaient à la république de Gênes, de Biguglia et de Cinarca qu’elles laissèrent subsister pour en faire des sièges de justice, de Nonza et de San Colombano (dans le Cap) pour tirer parti de leur marine. Ce soulèvement s’appela plus tard le temps du Commun ; il eut lieu en l’an 1359. »

La vraisemblance de ce récit est frappante. Le signal de la révolte a été donné dans une région que les Pisans ont marquée d’une forte empreinte et où l’idée communale a dû être la plus répandue. Là, les relations avec les républiques italiennes étaient fréquentes ; là les habitants aspiraient plus fortement à la tranquillité, à cause de leurs occupations agricoles. Le chef élu est un homme du peuple comme dans toutes les révolutions de la Corse et il est naturel que l’œuvre principale de ses partisans soit une destruction systématique et totale des forteresses où s'abritent leurs persécuteurs. Leur décision de conserver Biguglia et Cinarca révèle l’intelligence du chef, puisque l’une et l’autre position soutirés fortes, tout à fait centrales, quoique voisines de la mer ; elles doivent servir de lieux de ralliement pour l’Au- delà et l’En-deçà. Il en est de même des deux citadelles du cap Corse au moyen desquelles les révoltés pourront rester en communication avec le continent et en recevoir des secours. Enfin le mouvement est général, radical, plus qu’à aucune autre époque ; il revêt le caractère d'une jacquerie, mais d’une jacquerie méthodique, disciplinée et telle que dans sa conduite comme dans ses résultats l’histoire en conserve peu de semblables.

 

Ces remarques paraissent confirmées par la décision bien politique du parti populaire de trouver un allié solide en terre ferme. Sambucuccio ne se laissa pas éblouir par son succès. Il craignit le retour agressif de la féodalité et il rechercha du gouvernement génois qui, avec Jean de la Murta, avait fait une vaine tentative pour conquérir l’île. Peut-être fut-il même encouragé et soutenu par ce gouvernement dans son désir d’émancipation. Quoi qu’il en soit, la Commune de Corse s’allia avec la Commune de Gênes contre la féodalité. Le fait est important puisque cette décision va provoquer la mainmise prochaine de la république sur la Corse. La cité génoise -était alors très florissante ; le parti populaire dirigé par Boccanegra y dominait. Après avoir obtenu l’agrément du Saint-Siège que l’on considérait toujours comme le véritable suzerain, elle accepta de protéger un pays où elle avait de nombreux comptoirs et escales, de défendre des habitants qui s’étaient eux aussi placés sous un gouvernement démocratique. Les Corses paieraient une taxe annuelle et unique de vingt sous par feu et seraient directement gouvernés par la république. Jean Boccanegra, frère du doge, fut envoyé comme premier gouverneur en Corse et y resta jusqu’en 1362. Il administra l'île avec beaucoup d’énergie et la pacifia entièrement. Mais, à son retour, sa patrie était retombée sous le joug de l'aristocratie et témoignait peu d’enthousiasme pour la Commune corse ; elle négligea de remplacer Boccanegra. Il fallut que Sambucuccio, inquiété par les seigneurs, repassât les mers et sollicitât instamment une autre intervention. Le nouveau doge désigna deux gouverneurs qui se succéderaient tour à tour dans la châtellenie de Calvi et le gouvernement de l’île. Tridano della Torre eut d'abord cette dernière charge avec un traitement de 3.750 livres. La Corse resta divisée en deux régions administratives dont Cinarca et Biguglia furent les chefs-lieux, mais celle-ci eut en outre l’honneur de devenir la capitale et le centre du gouvernement. Là, résidèrent le gouverneur, son vicaire chargé de la justice, un jurisconsulte étranger et le conseil des Six Corses dont Sambucuccio était membre. Les gonfaloniers préposés à la direction d’une piève et les podestats qui en administraient plusieurs à la fois furent tous choisis parmi les insulaires. Ces seuls renseignements, que nous donnent les actes privés au sujet de la première administration génoise, attestent bien qu'il y eut à cette époque, entre les Génois et les Corses, un libre contrat d’association.

 

Après le bon gouvernement de Tridano qui s’inspira toujours des principes démocratiques, la Corse ne fut pas longtemps tranquille. La faute en retombe d’abord sur la république elle-même qui de plus en plus se désintéresse des Corses et de leur bonheur ; elle réduit les dépenses militaires que coûte leur défense et ne laisse à Calvi, son principal point d’appui, qu'un archer et quatre sergents d’armes. Elle néglige d’y envoyer des gouverneurs ou affecte de considérer les Corses comme des importuns, leur pays comme une charge. Elle a d’autres préoccupations qui lui semblent avec raison plus urgentes : ce sont les discordes intérieures, comme la révolte des Fies- chi, ou les menaces étrangères de Venise, du roi de Chypre et des Visconti de Milan. De leur côté, les insulaires sont des alliés peu maniables. Leurs goûts d'indépendance sont poussés jusqu'au désordre. Pour un motif futile, une contestation de propriété, deux factions sont nées, que Giovanni désigne sous le nom de Rusticacci[3] et de Casonacci. Toute la Corse s'en mêle. Peut-être faut-il y voir une des manifestations de la lutte entre les gens du peuple et la noblesse, peut-être est-ce aussi une survivance de l'ancien conflit guelfe et gibelin. En tout cas la discorde inquiète les gouverneurs ; les uns en sont réduits à ménager les deux partis ; les autres en sont les victimes. Tel est le sort de Tridano qui, lors de son second gouvernement en 1372, fut accusé de favoriser les Rusticacci et assassiné à Venzolasca par leurs adversaires. Son successeur Figone, que Giovanni appelle Magneri, ne réussit pas mieux ; il est chassé honteusement de l’île tandis qu’un aventurier, Arrigo della Rocca, va se faire partout reconnaître comme le seul seigneur. Que peut faire la république ? Sévir contre les coupables exigerait une expédition coûteuse et serait aussi difficile que d’y faire régner une bonne administration. Il suffira donc d’y maintenir l’influence génoise et d’en protéger les partisans, fussent-ils de la noblesse. C'est pourquoi Gênes, occupée ailleurs, se résout en 1378 à remettre la Corse en dépôt à quelques citoyens groupés en société.

 

C’est le 27 août exactement que l'acte d’inféodation fut conclu entre le doge Campofregoso et les six[4] actionnaires qui formaient la Maona. Ceux-ci se tenaient à genoux devant le doge de Gênes, assisté du conseil des Douze anciens. Le bâton ducal leur donna l’investiture, puis ils prêtèrent serment de fidélité. Après quoi ils reçurent du doge le baiser de paix, symbole de véritable obéissance. Ils s'engageaient à donner annuellement un cheval de la valeur de 40 florins d’or, et à payer une amende de 2.000 florins pour chaque infraction au pacte conclu pendant les trois années suivantes. Ils promettaient de dépenser, dans cette même durée de temps, 40.000 florins pour la pacification de l'île et de respecter les droits féodaux des seigneurs du Cap que Gênes prenait sous sa protection, ainsi que les libertés de Bonifacio et de Calvi. En échange, la république prêtait à ses feudataires une ou plusieurs galères pour leur permettre d’enrôler sur son territoire autant de soldats qu’ils voudraient ; elle leur ferait en outre obtenir la protection des Pisans et du pape et leur garantirait le monopole du commerce, celui de la vente du sel et du fer. En d’autres termes, la Corse servirait à enrichir une compagnie de commerce dont l’actionnaire le plus influent était Leonello Lomellini.

 

Le traité de la Maona était une violation flagrante du contrat intervenu en 1358 entre Sambucuccio d'Alando et Boccanegra. Il ne parlait aucunement des Corses ni de leur consentement ; à un pacte bilatéral Gênes substituait, de sa propre autorité, un acte unilatéral. Il plaçait toute une population chrétienne, indépendante et fière, que l’on avait promis de défendre contre l’oppression féodale, sous la domination des seigneurs du Cap dont on favorisait le retour ou entre les mains de quelques bourgeois cupides et préoccupés uniquement de s’enrichir. Ils n’y réussirent d’ailleurs pas, malgré les 2.000 soldats avec lesquels ils débarquèrent. Les uns démissionnèrent à temps ; les autres se ruinèrent. Les plus fortunés s’endettèrent et Lomellini, qui restait débiteur de 8.000 livres envers ses créanciers, fut enfermé pendant quatre mois dans la prison de Malapaga. Pour se dédommager il se fit accorder la suzeraineté de l’île dans l’espoir d’y refaire sa fortune. Quant à sa patrie, elle assistait indifférente et impuissante à l’insuccès de ses citoyens. Depuis 1396, le parti aristocratique avait fait appel à l’appui du roi de France contre le gouvernement populaire. Charles VI avait envoyé un gouverneur qui prit la place du doge. A partir de 1401 son protectorat eut les allures d’une domination et le maréchal Boucicaut disposa au nom du roi, jusqu'en 1409, de la république et de ses possessions. C’est ainsi que la Corse entrait pour la première fois en contact avec le grand pays qui devait la conquérir au XVIIIe siècle. Mais l’action française y fut trop faible et par trop éphémère ; elle ne laissa aucune trace.

 

A ce moment les espérances des Corses se tournaient d’un tout autre côté. Ils ne pardonnaient pas à la république de les avoir trahis en faisant de leur patrie non un pays de protectorat, mais une terre d'exploitation. Leur état d’âme les préparait à accueillir un maître qui les protégerait contre la féodalité renaissante de l’Au-delà et contre l’exploitation des Génois dans l’En-deçà. Ce secours allait leur venir d’Aragon. Une nouvelle période commençait qui, comme au temps des Pisans, allait partager l’île en deux dominations différentes : la Terre du Commun à l’est, la féodalité vassale de l’Aragon au sud-ouest. L’intervention aragonaise n’était que la conséquence d’une autre imprudence de la politique pontificale. Le pape, en dépit de son affaiblissement, persistait à se considérer comme le maître des deux îles tyrrhéniennes. L’orgueilleux Boniface VIII, digne successeur de Grégoire VII, pour bien montrer qu’il était le seul suzerain, avait disposé, en 1296, de la Corse et de la Sardaigne en faveur de Jacques II, roi d’Aragon. La lutte victorieuse de ce prince contre les musulmans de la péninsule ibérique pouvait mériter celte récompense, mais son intervention ne devait qu’augmenter les troubles de la malheureuse Corse. Après s’être reconnu vassal du Saint-Siège, il songea, vingt ans plus tard, à profiter de son cadeau. Il conquit la Sardaigne en 1325. La Corse fut sauvée momentanément par l’or des Pisans qui réussirent à retarder l’expédition. Ce n’était qu’un délai, car, possesseur de la Sicile et de la Sardaigne, l'Espagnol allait être conduit tout naturellement jusque dans l’île voisine.

 

Or les seigneurs eux-mêmes de l’Au-delà des monts allaient solliciter cette intervention. Divisés en plusieurs familles rivales dont les principales étaient les de la Rocca, les d’Istria, les d’Ornano, les Bozi, les d’Atalla, ces Cinarchesi avaient à craindre à la fois leurs sujets révoltés et les empiètements des Génois ; ils n’hésitèrent donc pas à rechercher l’appui aragonais. Ainsi fit Guillaume de la Rocca, lorsque le maréchal Zoaglia, dont il était le lieutenant, se fut enfui à Gênes pour échapper à la peste. Assailli par ses voisins et battu en différentes rencontres, il vint trouver le roi Alphonse d’Aragon qui, en ce moment même, guerroyait en Sardaigne. Il lui demanda du secours, lui prêta en échange serment de fidélité comme au véritable suzerain de la Corse depuis 1296 et se fit confirmer par le prince dans ses fonctions de lieutenant.

Son fils Arrigo (1350-1401) suivit la tradition paternelle. Supérieur à son père par le talent et le succès, il aurait bien pu imposer sa suzeraineté à toute la Corse. Mais la révolution populaire de 1358 interdisait cette espérance. Plutôt que d’imiter les barons, ses parents, et de se soumettre aux Génois, il préféra se rendre en Espagne et se plaindre au roi Alphonse que la république l’eût fait emprisonner, puis chasser de sa patrie parce que Guillaume, son père, avait jadis servi les Aragonais. Traité fort honorablement, semble-t-il, il n’en avait obtenu que des secours dérisoires. Toutefois avec ses faibles moyens personnels et grâce au mécontentement qui régnait en Corse contre Gênes, il avait réussi à conquérir toute l’île « en déployant une bannière sur laquelle il portait un griffon au-dessus des armes d'Aragon. » Ce fut un homme supérieur qui gouverna le peuple avec une grande réputation de justice et d’équité, n’exigea que l’impôt consenti de vingt sous par feu, mais traita la féodalité avec une si grande rigueur qu'elle ressembla à de la cruauté ; par son astuce « il amena à s’exterminer ceux qu'il ne faisait pas mourir. » Les Cinarchesi et les seigneurs n’eurent pas de plus grand ennemi que ce noble cinarchese. Il mourut de maladie en 1401, après avoir préparé la voie à un autre baron dont la gloire dépassa la sienne, à Vincentello d’Istria.

 

La situation de la Corse était, en 1408, aussi troublée que dans les plus mauvais jours. Au point de vue territorial, elle se divisait en quatre régions : le cap Corse, soumis à l’autorité de ses seigneurs d’origine ligurienne et protégés par Gênes ; les villes de Bonifacio et de Calvi, occupées par la république et gouvernées par des magistrats qu’elle envoyait chaque année ; dans l’Au-delà des monts, quelques baronnies et une multitude de seigneuries toujours en guerre l’une contre l’autre ; dans l’En-deçà des monts, la Terre du Commun comprise dans un vaste triangle dont les sommets étaient marqués par Calvi, Brando et Covasina et qui seule avait gardé de l'œuvre de Sambucuccio quelques institutions démocratiques. Dans cette région même apparaissait une noblesse, dite des Caporaux, issue des fonctionnaires élus dans le siècle dernier par le peuple pour la défense de ses intérêts et qui commençait à devenir aussi fière et aussi tyrannique que l’autre. Le clergé, par ses mœurs et ses prétentions, n’avait rien à envier à la féodalité laïque. Les causes de désordre se perpétuaient depuis deux siècles sans qu’aucune puissance y portât remède. A la lutte des Pisans contre les Génois avait succédé la rivalité des Guelfes et des Gibelins, du parti populaire et aristocratique, des Rusticacci et des Casonacci, de la Maona et des Cinarchesi, de l’En-deçà et de l’Au-delà. Le moment était propice pour une intervention décisive du royaume d’Aragon.

 

Celui-ci était alors en pleine prospérité. Né de la croisade contre les musulmans, avec un clergé riche, une noblesse belliqueuse, une bourgeoisie entreprenante, il s’était agrandi du comté de Valence en 1137, du comté de Barcelone un peu plus tard, de la Sicile en 1291, de la Sardaigne en 1315. Il avait conquis ensuite les Baléares et assuré l’avenir par son union avec la Castille. Il groupait ainsi un tiers de l’Espagne, et dominait sur tout le bassin occidental de la Méditerranée. Sa fortune politique n’avait d’égale que sa prospérité économique. Barcelone était alors l'un des plus grands entrepôts commerciaux de l’Europe ; ses navires sillonnaient les mers de l'Orient, rivalisaient -avec les Génois, leur disputaient Chio, supplantaient les Vénitiens, préparaient la fondation d’un empire aragonais dont la Corse et le royaume de Naples ne tarderaient pas à faire partie. Gênes s’en inquiétait. Malgré ses embarras intérieurs et extérieurs, les guerres intestines et les menaces d’une ligue milano-vénitienne, cette république se préparait à faire face au nouveau danger qui atteignait ses intérêts vitaux. Le conflit économique et impérialiste avec l'Aragon qui, depuis Guillaume de la Rocca, était à l’état latent, allait prendre maintenant un caractère aigu. Le principal acteur en fut le comte d’Istria.

 

Vincentello [5] descendait en droite ligne de Giudice de Cinarca. Sa famille avait été l'ennemie de celle de la Rocca. Or en 1401, le fils d’Arrigo, François, après s’être vendu aux Génois, était devenu leur vicaire général en Corse. Vincentello, dont le père avait cependant servi loyalement la république, s’était ainsi trouvé sans appui, avec une haine redoutable à contenir. Il fut aussitôt à la hauteur de son rôle*. Après avoir terrifié les commerçants génois avec un navire de course, il se rendit en Catalogne, se donna au roi d’Aragon, qui depuis quelque temps était en guerre avec Gênes, et noua avec lui des rapports aussi durables que la vie. Les événements ultérieurs prouvèrent qu’il s’était constitué l'homme-lige du roi et que toutes ses entreprises avaient pour but le profit du suzerain espagnol dont il reçut de grands renforts terrestres et maritimes. C’était l’époque où Lomellini se présentait aux insulaires comme leur seigneur (1405) : « Il y considérait les hommes et les animaux comme lui appartenant et il le proclamait bien haut. »

Vincentello arrive avec quatre vaisseaux, débarque près de Cinarca, y trouve des partisans dévoués à sa famille, marche contre François de la Rocca et Lomellini, les pourchasse jusqu’à Biguglia et, grâce sans doute à la complicité des habitants, s'empare de cette place dont Lomellini s’était enfui d’abord jusqu’à la Bastille (Bastia) qu’il avait fait construire au bord de la mer, à la fin du XIVe siècle (1383), puis sur le continent. Le vainqueur fut élu comte de Corse par une assemblée de ses amis. Mais il perdit l’île avec la même facilité qu’il l'avait conquise. Il dut revenir une seconde fois à la tête de neuf vaisseaux espagnols et signer un véritable traité d’alliance avec la noblesse ultramontaine. Celle-ci s'enrôlerait sous la bannière aragonaise à la condition de partager avec le suzerain les revenus du sud de l’île. Vincentello pourrait nommer tous les fonctionnaires et jugerait toutes les causes en appel. L’armée féodale s'ébranla ensuite contre les Génois et vint assiéger Biguglia. François de la Rocca y fut tué. Mais la défection des seigneurs d’Ornano et d’Atalla ainsi que l'hostilité du clergé de l’En-deçà paralysèrent le comte qui sollicita en vain des secours du roi Martin, alors en Sardaigne. Il dut se résigner à guerroyer pendant trois ans (1411-1414) contre les petits seigneurs de l’Au-delà. En 1415, une armée génoise récemment débarquée vint l’attaquer dans ses domaines et lui infligea une nouvelle défaite.

 

Le comte d’Istria ne se découragea pas et pour la troisième fois il tenta une conquête qu’il réalisa. Il se rendit auprès du roi Alphonse V qui venait de monter sur le trône d’Aragon. Il y trouva le meilleur accueil, le Litre très recherché de chevalier et celui de vice-roi de Corse avec une délégation des pouvoirs souverains au point de vue administratif, législatif et judiciaire. Il repartit ensuite pour la Corse avec quatre vaisseaux. Ces forces étaient modestes, mais il sut profiter de l’anarchie dans laquelle le gouvernement des Fregosi, dont l’un était doge, avait plongé l’île. Son audace, son activité et son talent le secondèrent du reste merveilleusement. Il bâtit sur une colline, dans une position inexpugnable, la citadelle qui devint Corte, puis attaqua. Il remporta une victoire éclatante à Tralonca sur Squarciafico, gouverneur de l'En-deçà, une autre à Morosaglia sur André Lomellini, lieutenant des Fregosi, résista dans Corte à tous les assauts des partisans génois, marcha sur Biguglia, l'assiégea, s’en empara, après avoir vaincu sous ses murs la plus forte armée que Gênes eût depuis longtemps envoyée du continent, et fit prisonnier Abraham Fregoso, blessé dans le combat. Dès lors toute la Corse, sauf Bonifacio et Calvi, reconnut son autorité. Il était temps que le roi d’Aragon intervint pour confirmer ce succès el éviter que l’orgueilleuse noblesse se révoltât contre le trop puissant comte.

 

Vincentello dut, sans doute, adresser de pressantes instances à Alphonse V qui se décida, au mois de septembre 1420, à accourir lui-même. Il amenait une flotte de quarante vaisseaux et bâtiments de transport dont la première tâche fut de prendre Calvi. Il y reçut le serment de fidélité de tous les personnages insulaires, même des de la Rocca. Cette unanimité était un fait exceptionnel dans l’histoire de l'île ; elle prouve la faiblesse de la domination génoise. En décembre 1420, l’escadre aragonaise cingla vers Bonifacio, où l’armée du vice- roi la suivit aussitôt. Le siège fut un des épisodes les plus héroïques de son histoire et la résistance qu’opposèrent les habitants s'explique uniquement par les énormes avantages politiques et économiques que Gênes leur avait concédés. Les Bonifaciens, tous de sang génois, avaient le droit de s’administrer eux- mêmes ; ils élisaient un conseil de 50 membres et un comité de 4 anciens. Ils ne devaient à la métropole ni impôts, ni service militaire. Leur commerce jouissait d’une liberté absolue et ne payait aucune redevance ; leurs vaisseaux avaient le monopole des échanges sur les côtes méridionales de l'île. C’était en réalité un morceau de la patrie génoise attaché au sol corse. Ainsi s’expliquent la résistance et l’énergie d'une population qui avait tout à perdre en accueillant les Aragonais et qui comptait pour se défendre sur sa garnison de 250 hommes et sur l’admirable position de la citadelle, entourée par des murailles solides et par la mer. Une tentative des assaillants pour emporter la place d’assaut échoua donc. Alphonse eut recours à l’investissement dans l’espoir que la famine aurait raison des assiégés. Il faillit réussir. Bloqués par terre et par mer, affamés et décimés, les Bonifaciens songeaient à capituler quand, le 23 décembre, une hotte de sept vaisseaux força courageusement la ligne aragonaise, ravitailla les habitants et leur rendit l’espoir. Le siège menaçait de durer lorsque Alphonse apprit que la reine de Naples lui offrait son héritage à condition de la secourir contre les Génois. Le roi n’hésita pas ; il lâcha Bonifacio, Vincentello, les Corses et s’enfuit vers l’Italie. Peut-être espérait-il que Vincentello achèverait de réduire la ville et que l’accroissement de sa puissance lui permettrait d’écraser plus facilement les Génois. En tout cas son départ laissa la conquête de la Corse incomplète et ses ennemis reprirent con- fiance. Calvi chassa aussitôt la garnison espagnole. La République conserva ses deux solides points d’appui en Corse. Le mirage napolitain avait fait perdre à Alphonse la partie si brillamment engagée.

 

Du moins Vincentello essaya-t-il de conserver ce qu’il avait acquis tout seul. Pendant treize ans, de 1421 à 1434, il gouverne, administre, réprime, lutte avec la plus grande bravoure contre des ennemis de jour en jour plus nombreux, pour le compte d’un prince qui semble l'ignorer. Au point de vue territorial, il domine sur toute Elle, à l'exception des deux citadelles génoises et de l’extrémité du Cap. Il salarie les principales familles de la Terra del Comune, évêques et caporaux, et noue avec les autres des alliances matrimoniales ; à toutes il demande le service militaire et l’assistance au conseil. Sa grande préoccupation est d’assurer au peuple qu’il administre une bonne justice ; il sait quelle difficulté a toujours présentée le rôle d’arbitre dans un pays où les habitants ont l’amour-propre si chatouilleux. Aux fonctionnaires annuels qu’il est seul à nommer et qu’il choisit soigneusement, chanceliers, fiscaux, avocats, trésoriers, secrétaires, employés, il recommande avant tout l’impartialité et la justice. Il est assisté de deux vicaires, l’un pour les affaires criminelles, l’autre pour les affaires civiles, qui sont juges en première instance et doivent lui présenter des rapports documentés sur les affaires soumises à son appel. Lui-même il chevauche incessamment partout, surveille les vassaux et maintient tout le monde dans le devoir par sa présence continuelle. Ce fut donc une période de bon gouvernement. Les impôts et les taxes régulièrement perçus étaient payés sans murmure. Vincentello exigeait la taille de vingt sous que les Corses s’étaient eux-mêmes imposée en 1358 ; il n’y avait ajouté que le logement et la nourriture pour lui et sa suite dans leurs déplacements ; l’hospitalité corse s’en accommodait très bien. Il soldait les garnisons dans les châteaux forts et partageait avec les seigneurs les revenus fiscaux. Enfin, en 1426, il réunissait un synode ecclésiastique pour procéder à une réforme du clergé insulaire et apaiser les rivalités qui le divisaient. L’Europe était alors, déchirée par le schisme d'Occident qui avait enfanté trois papes à la fois ; les États soutenaient chacun leur Pontife et, tandis que l’Aragon accueillait Benoît XIII, Gênes reconnaissait Martin V. La Corse avait imité cet exemple et l’En-deçà comme l’Au-delà, sollicités par leurs sympathies, avaient eu un pape différent. En outre le clergé s’était abandonné aux pratiques les plus coupables : l’ignorance, la débauche, la simonie, l’incontinence lui étaient reprochées, tandis que les évêques la plupart du temps n’apparaissaient jamais dans leur diocèse. L’Assemblée de 1426, présidée par Jacob de Ordinis, évêque de Sagone, que le pape avait muni de pleins pouvoirs, remédia à tous ces maux, fixa le montant et le paiement des dîmes et édicta enfin, dit Giovanni, « toutes les prescriptions nécessaires pour que les choses ecclésiastiques fussent traitées avec le respect et la modestie qui leur étaient dues. »

 

Jamais, par conséquent, un homme n'avait encore accompli une œuvre aussi complète que celle de Vincentello. Pour qu’elle fût durable, il paraissait nécessaire que l’Aragon ne l’oubliât pas. Or Alphonse V, que sa mère adoptive venait de déshériter, était alors assailli par une coalition de Gênes, de Milan et de Naples ; il était menacé jusqu’en Espagne. Comment aurait-il pu faire quelque chose pour son vice-roi ? Celui-ci connut alors les trahisons de ses meilleurs alliés, les révoltes de ses parents. Son caractère s’aigrit, sa vengeance fut impitoyable. Sa situation fut compromise au moment où les Génois pouvaient s'imposer quelques efforts. L’inquiétude fit oublier toute prudence à Vincentello qui commit des excès, doubla les impôts et de 1430 à 1434 fut successivement abandonné de tous ses partisans. Il voulut fuir en Sardaigne pour y implorer son roi. Surpris dans le port de Bastia par deux galères génoises, il fut fait prisonnier, conduit à Gênes et jugé par le Grand Conseil. Le 27 avril 1434, « l’Illustre et Magnifique seigneur Vincentello d'Istria, Comte de Cinarca », était décapité sur la place de la Seigneurie.

Ainsi disparaissait l'homme qui avait soutenu avec une rare constance la cause espagnole et « causé des dommages énormes au commerce génois. » Avec lui s’écroulait la domination d’Alphonse V, ingrat envers le Comte et traître envers les Corses. On avait vu, au cours de cette période, se reproduire très fortement quelques-uns des faits généraux de l’histoire insulaire : la rivalité politique de deux familles puissantes, soutenues par leurs partisans, et leur clientèle, celle d'Istria et celle de la Rocca ; la rivalité géographique de deux régions, l’En-deçà et l’Au-delà des monts, que la nature a séparées ; la rivalité historique des deux grands États méditerranéens du XVe siècle, Gênes et l’Aragon, qui prétendent chacun à un morceau de la Corse. Mais, pour conclure, le sort du pays a été décidé de nouveau. Après avoir essayé de conquérir par eux-mêmes la liberté, après avoir appelé en vain les Aragonais a leur secours, les Corses se résignent à devenir génois. C’est le fait principal du siècle qui va suivre.

 

RÉSUMÉ

Après sa victoire sur les Pisans, Gênes, que menacent ses voisins du continent, ne songe pas encore à occuper la Corse.

I. Malheurs et révolutions populaires. — Le désordre recommence. La domination, que les seigneurs les plus puissants, comme Guillaume de la Rocca, s’efforcent d’établir sur le pays, ne dure pas. La peste ravage l'île en 1348. Le peuple, malheureux à l’excès, essaie d’améliorer lui-même son sort par une révolution sociale, dite des Giovannali, qui voulut supprimer la propriété individuelle, et par une révolution politique ou communale, dite de Sambucuccio d’Alando, qui s’efforça de donner aux paysans le pouvoir. L'une et l’autre échouèrent et la tyrannie redoubla.

II. Les Corses font appel aux Génois. Leur impuissance. — Le peuple de l’En-deçà des monts fit alors alliance avec le parti populaire qui gouvernait Gênes ; celui-ci promit de protéger les Corses et de leur laisser toutes les charges de file, sous condition de payer une taxe de vingt sous par feu. Mais Gênes ne sut pas réprimer les désordres. Elle vendit même la Corse à six de ses citoyens qui, groupés en Maona, devaient l'exploiter. Ils échouèrent et se ruinèrent. Gênes et la Corse passèrent même un instant sous la domination française.

III. Vincentello d’Istria et l’Aragon. — Les habitants firent ensuite appel au roi d’Aragon à qui le pape avait, en 1298, donné la Corse. Vincentello d’Istria, le plus illustre des barons corses, fut son lieutenant fidèle. Après une triple tentative, il enleva l’ile aux Génois. Il n’échoua que devant Bonifacio, en 1420. Son gouvernement, comme vice-roi aragonais, fut excellent. Il rétablit l’ordre, assura une égale justice à tous, se contenta d'impôts modestes et réguliers. Une révolte des seigneurs et l’abandon de son maître causèrent sa ruine. Fait prisonnier par les Génois, il fut décapité en 1434. L’Aragon perdit avec lui la Corse, qui resta à Gênes.

 

LECTURES

1° LE SIÈGE DE BONIFACIO (1420)

Cependant le siège se poursuivait jour et nuit sans relâche, car le roi pensait que les autres Corses n’attendaient que le résultat de cette entreprise pour se prononcer, et que Bonifacio, une fois pris par les Espagnols, la Corse serait subjuguée du même coup. Les Bonifaciens, de leur côté, n’épargnaient ni peine ni efforts pour repousser l’ennemi. S’ils prolongeaient la résistance, ils le devaient surtout à ceci : partout où le rempart était en ruines, ils en élevaient un nouveau en arrière, mais aussi près que possible du fossé ; d’un autre côté, ils faisaient de temps en temps de brusques sorties pour détruire les ouvrages ou attaquer les postes des Aragonais, et généralement l’avantage leur restait dans ces engagements. Chaque jour l’ennemi recommençait l’assaut, les bombardes tiraient jour et nuit. Les malheureux Bonifaciens étaient sur les dents ; les fatigues incessantes, les gardes qu’il fallait faire le jour et la nuit, enfin la famine les avaient épuisés ; de tous côtés l’on n’entendait, le jour comme la nuit, que des gémissements lugubres. Bientôt la détresse des assiégés fut si grande qu'ils furent contraints de manger les aliments les plus vils et les plantes les plus nauséabondes. Sans parler des autres aliments, je dirai seulement que les Bonifaciens s’estimaient très heureux quand ils pouvaient manger de la viande d’âne ou de cheval. Quelques-uns allaient jusqu’à manger des herbes de toute espèce, même celles dont ne veulent pas les troupeaux et faisaient leur nourriture de racines et de fruits sauvages ; enfin on mangeait jusqu'à l’écorce des arbres.

P. CYRNÉE : De rebus Corsicis. Trad. Letteron, p. 163.

 

2° UN SEIGNEUR FÉODAL AU XIVe SIÈCLE

Arrigo della Rocca gouverna avec une telle réputation de justice et d’équité qu’il n’y eut pas alors en Corse, dit-on, un laboureur qui, par crainte des voleurs, enlevât le soir, comme c’est l’usage, le soc de la charrue avec laquelle il travaillait pendant le jour. Mais, à la fin, il fut enivré de sa propre grandeur et sa justice se changea en cruauté. Il poussa cette cruauté si loin que, pour s'assurer la possession du pouvoir, il faisait mourir tout homme qui lui était suspect, ou l’abaissait assez pour qu'il n’eût plus rien à en craindre. Il tua entre autres Guglielminuccio d’Atalla, son beau-frère, qui était allé le visiter à Cinarca ; il allégua comme prétexte qu'il avait assisté à la mort de Guglielmo, son père. Il fit mourir Guglielmo Schiumaguadella Cortinco et Giudice de Poggio di Nazza, parce qu'ils ne lui obéissaient pas avec tout l’empressement qu’il aurait désiré. Il fit trancher la tête à deux Bagnaninchi de grande espérance, ainsi qu’à Belbruno et à Stagone de Nonza, parce qu'il se défiait d’eux. Il abaissa surtout la famille de Leca, qu’Arrigo dépouilla, et il traita de même tous les seigneurs de cette partie de l’île (Au-delà des Monts). Le comte Arrigo déployait en outre, pour entretenir dans l’île la division et la discorde, une astuce telle qu’il amenait à s’exterminer ceux qu’il ne faisait pas mourir.

FILIPPINI, Histoire de la Corse, I. Trad. Letteron.

 

3° VINGENTELLO D’ISTRIA

De haute taille, il avait les bras petits et arqués au point qu'il ne pouvait les tendre complètement. Les doigts courts et gros se terminaient en spatules ; le visage était ridé comme celui d’une vieille femme, mais illuminé par de beaux yeux noirs. Une verrue énorme, placée près du nez sous la paupière droite, laissait croire au premier abord que c’était un œil sorti de son orbite et qui pendait. Il avait de grosses jambes, un buste bien proportionné et, malgré tout, l’ensemble de sa personne ne manquait pas de charme. Ce corps donnait au physique l’impression d'une vigueur peu commune : c’était celui d’un lutteur infatigable que les combats et les blessures n’épuisèrent presque jamais. Au moral, le personnage était sensuel, violent dans ses passions, prêt à tout pour les satisfaire, à la ruse comme au crime. Vindicatif à l’excès, comme tous les hommes de cette époque un peu barbare, semblable aux lourds guerriers du Moyen âge en France, il poursuivait ses ennemis d’une haine implacable, qu’ils fussent Génois ou membres de la famille de la Rocca ; s’il ne pouvait les atteindre dans leur personne même, il s’emparait de leurs biens et déshonorait les femmes. Redouté et haï par ses adversaires, il permit tout à ses favoris. Toutefois, peu sanguinaire par tempérament, il n’aimait pas à verser le sang inutilement. Jamais on ne le vit mettre à mort les prisonniers ou ordonner le massacre. Plus humain en cela que beaucoup de ses adversaires, il relâcha les ennemis insignifiants et permit aux autres de se racheter. Il se montra supérieur à presque tous ses ennemis tant dans l’attaque par surprise où le courage et la vigueur sont nécessaires que dans les préparatifs de défense où l'habileté du commandement est une garantie du succès. Il fut un guerrier de talent, une sorte de condottiere audacieux qui, sur terre comme sur mer, se montra presque toujours digne de triompher.

A. AMBROSI : Vincentello d'Istria (1911).

 

BIBLIOGRAPHIE

SOURCES :

MONTEGGIANI. — Chronique, traduite par M. Letteron et publiée par la Société des Sciences corses.

P. CYRNÉE. — Chronique (traduction Letteron). Traité de la Maona (Bulletin S. des Sciences corses, 1881).

OUVRAGES PARTICULIERS :

LAVISSE et RAMBAUD. — Histoire générale de l’Europe (Paris, 1893).

CANTU. — Storia degli Italiani (Turin, 1857).

SISMONDI. — Histoire des républiques italiennes.

ORECCHIONI. — Histoire de Bonifacio (Bastia, 1883).

JARRY. — Les commencements de la domination française à Gênes (1897).

ASSERETO. — Genova e la Corsica de 1358 à 1378 (Bulletin S. des Sciences corses, 1901).

A. AMBROSI. — Vincentello d’Istria (Bulletin S. des Sciences corses, 1911).

 

 

 



[1] Ce ne devait pas être la dernière fois puisque, une vingtaine d’années plus tard, en 1370, et une cinquantaine ensuite, en 1401, il y eut encore, dit Giovanni, une grande mortalité.

[2] Les tricoteuses de Robespierre ou les pétroleuses de la Commune suffisent à prouver que dans toute révolution les femmes ne le cèdent en rien aux hommes. Dans nos grèves actuelles ne sont-elles pas souvent à la tête des manifestants ?

[3] Certains historiens adoptent le nom de Ristagnacci, mais la version de la Chronique originale de Giovanni, qui donne Rusticacci, nous semble seule exacte.

[4] L’acte original qu’a publié en appendice le général Assereto dans Genova e ta Corsica porte bien sex ou six sociétaires, mais quatre seulement se trouvèrent présents à la cérémonie de l’investiture.

[5] C'est la figure la plus curieuse de toutes celles du Moyen âge en Corse. Giovanni de la Grossa, qui fut son secrétaire et son notaire officiel, nous a permis de le connaître mieux que ses devanciers ; il est la source la plus vraie et la plus sûre de toute cette période.