HISTOIRE DES CORSES

DEUXIÈME PARTIE — LA CORSE ITALIENNE

 

CHAPITRE IV. — RIVALITÉ DE PISE ET DE GÊNES (XIIe ET XIIIe SIÈCLES).

 

 

GIUDICE DE CINARCA

La rivalité de Pise et de Gênes inaugure pour plusieurs siècles dans l’histoire de notre pays une période nouvelle, celle de la dualité. Jusqu'ici l’île entière avait été soumise à une seule domination : romaine, byzantine ou sarrasine. La géographie qui divise l’île en deux parties n'avait pas encore trop influé sur l’histoire. Désormais le nord-est et le sud-ouest, l’En-Deçà et l’Au-Delà des monts, se séparent : il y aura deux Corses, de domination, d’organisation, de tendances distinctes, peut-être parce qu’à ce moment l’influence atavique des races qui avaient peuplé l’île agit plus profondément, sans doute aussi parce qu’au milieu du morcellement du moyen âge et en face des républiques rivales qui se sont constituées en Italie, l'île va être disputée par des adversaires également puissants. Il s’agit avant tout de Pise et de Gênes.

 

La rivalité de ces deux cités durera environ deux siècles, du début du XIIe au commencement du XIVe. Avec des vicissitudes diverses, elle partagera l’île en deux factions et revêtira tour à tour un caractère religieux, politique et impérialiste. Il était du reste presque inévitable que Pise et Gênes se disputassent la Corse ; pour l'une comme pour l’autre, cette domination dépassait la simple question d’amour- propre : elle était une question de vie ou de mort. Cette île, aux portes des deux cités, leur fermait en quelque sorte l’horizon de la mer ; celle qui saurait en devenir la maîtresse aurait des chances de conserver l’hégémonie. De nos jours encore, si la France est puissante et prépondérante dans le bassin de la Méditerranée occidentale, elle le doit un peu à la Corse, qui sert de lien et d’étape entre son territoire continental et son domaine d’Afrique.

 

Or Pise, qui avait été la première cité de l'Italie à acquérir une sorte d’indépendance, qui avait sur le delta de l’Arno un port merveilleux, d'où les galères s’échappaient dès le XIe siècle pour drainer le commerce de la Méditerranée, devait jeter des regards de convoitise sur la Corse dont elle voyait les montagnes se profiler au sud-ouest. Ses commerçants avides et enrichis étaient attirés par les terrains fertiles en céréales, par les forêts de laricios indispensables à ses navires.

Les marquis de Toscane l’avaient du reste jadis occupée. Sans doute ils avaient cessé d’en être les maîtres, mais une famille de seigneurs toscans, les Obertenghi, s’en déclaraient les héritiers. En outre les croisades, avec le transport des chrétiens, allaient être une source de profits considérables pour la République ; elles devaient enrichir ses habitants, accroître son territoire, augmenter ses relations, étendre son prestige. Les avantages seront tels que l'évêque pisan, qui est le principal personnage de la cité, n’hésitera pas à se mettre à la tête d’une de ces expéditions lointaines qui enrichissaient les aventuriers, tout en leur réservant le paradis à leur mort. La lutte contre les infidèles vaudra à Pise la possession de Césarée et d'une partie d’Antioche, celle de Majorque et de Minorque, et comme elle occupe déjà la Sardaigne, la conquête de la Corse complétera le cercle des comptoirs, qui vont lui attribuer la prépondérance maritime dans la Méditerranée occidentale.

 

Malheureusement toutes ces raisons valaient aussi pour Gênes. Bâtie elle-même dans une situation magnifique et facile à défendre, au point le plus concave de la courbe que forme la rivière du Ponant et du Levant, Gênes était née et avait grandi sous l’égide de ses évêques.

Jetés en quelque sorte à la mer par les montagnes qui leur laissaient très peu de sol cultivable, ses habitants étaient devenus par la force des choses des navigateurs un peu pirates. Quand l’esprit communal, au XIe siècle, commença à se répandre, quand le goût de l’indépendance eut donné celui de l'enrichissement, il fallut que la cité prospérât ou se résignât à n'être qu’une vassale. Or des familles enrichies telles que celles des Spinola, des Doria ou des Negri ne pouvaient se résigner à obéir ; leur fortune même les obligeait à commander. Ajoutons à cela que les navires devaient apporter du dehors non seulement les matières premières utiles à l’industrie, mais la nourriture elle-même que le sol montagneux ne pouvait fournir, et l'on comprendra que la possession de la Corse fût pour Gênes, plus que pour Pise, une affaire primordiale.

 

Les mêmes intérêts et les mêmes ambitions allaient donc mettre aux prises deux villes qui, avec Venise, se trouvaient être alors les trois grandes Républiques de l’Italie. La Corse ne pouvait être du reste qu’un admirable champ de bataille pour des rivaux également avides et puissants. Ce pays était, comme on l’a vu[1], généralement soumis à une féodalité turbulente et divisée qui subissait au nord l’influence des Génois, à l’est celle de la Toscane, tandis que les Sarrasins devaient encore occuper une partie du littoral occidental. L’anarchie politique et la présence des infidèles offraient aux deux cités une excellente occasion d’intervenir. Comme en Palestine, il y avait en Corse des profits à recueillir et le ciel à gagner ; voilà pourquoi la rivalité était inévitable. Au cas bien improbable où les deux républiques n’y eussent pas songé, le pape allait les pousser l’une contre l'autre et leur fournir le motif de la dispute. Ce motif eut tout d'abord un caractère religieux.

 

Depuis près d’un demi-siècle déjà les papes avaient témoigné à Pise une faveur particulière. Elle avait pris des proportions plus grandes encore lorsqu’un Toscan, le cardinal Hildebrand, occupa le siège de saint Pierre sous le nom de Grégoire VII. Il avait noué avec la célèbre Mathilde, comtesse de Toscane, une étroite amitié qui pouvait scandaliser les contemporains, ennemis de l'un ou de l’autre. Il n'avait rien à refuser à la personne qui lit du pape son légataire universel et le souverain temporel le plus puissant de l'Italie. Il est donc probable que c’est grâce à l’intervention de la comtesse que Grégoire confia en 1077 à l’évêque de Pise, Landolphe, cette mission de replacer la Corse sous la domination pontificale et de la gouverner au nom du Saint-Siège. Landolphe réussit pleinement et les conséquences en furent heureuses pour l'île. Les successeurs d’Hildebrand ne se contentèrent pas de cette mission temporaire. Ils pensèrent à fortifier la mainmise des Pisans sur la Corse et cédèrent sans doute aux exigences de Mathilde en faveur de ses compatriotes et vassaux. C'est ainsi qu’Urbain II accentua impolitiquement la faveur qu’avait déjà obtenue l’évêque de Pise. En 1091, sur la prière de la comtesse, tout en rappelant les droits que l’Eglise avait depuis Constantin sur les îles voisines de l’Italie, il confirmait au profil de Daiberto, évêque pisan, la bulle de 1078. Sous prétexte de remédier aux abus qui s’étaient introduits dans le clergé corse, il le plaçait sous l’autorité de ce personnage, en échange d'une redevance annuelle de cinquante livres de Lucques ; l'année suivante, il lui conférait le titre d’archevêque et l’autorisait à porter le pallium sans élever cependant Pise au rang d'archevêché. Pascal, en 1119, répara cet oubli ; son successeur Calixte II confirma, en 1120, cet accroissement de dignité. La papauté admettait donc l’inféodation de la Corse entre les mains du prélat de Pise, pourvu que celui-ci se reconnût son vassal.

 

Du moins le gouvernement des Pisans s'efforça-t-il de continuer l'œuvre économique et administrative de l’Église. Tous les deux ans, un juge suprême venait de la métropole pour maintenir la tranquillité dans l’île. La brièveté de ses fonctions l’empêchait de nouer des relations trop étroites avec les habitants et par la suite de faire preuve de partialité. Le respect des traditions insulaires, le maintien des fiefs établis, la promesse d'une justice équitable maintinrent le pays dans une paix et une union qui firent oublier les malheurs des temps passés. Le chroniqueur Giovanni, qui reproduit fidèlement les jugements des contemporains, écrit : « L’administration des Pisans se fit universellement chérir. Leurs juges savaient conserver l’affection des grands, de la classe moyenne et du peuple parce qu’ils maintenaient seigneurs, gentilshommes, populaire et autres dans le rang qui leur convenait. On bâtit de belles églises, des ponts superbes et beaucoup d’autres édifices d'une architecture remarquable[2]. » La Corse en effet participait à la prospérité d'une République riche, et c’était peut-être le motif le plus sérieux de sa fidélité envers une domination étrangère. Pour que l’union fut plus étroite, les Pisans décidèrent même « que les Corses pouvaient, à Pise, prétendre aux mêmes fonctions que les citoyens de la République. » Sous la haute suzeraineté du pape, les insulaires devenaient ainsi les membres de l’une des communautés les plus glorieuses de l’Italie.

 

Était-il possible que les Génois installés dans le cap Corse acceptassent de devenir des vassaux de leurs adversaires ? Pouvaient-ils accueillir sans protester une pareille extension de la puissance pisane ? Certains seigneurs corses eux-mêmes murmuraient contre la substitution de la suzeraineté de l’archevêque à celle du souverain pontife et ils excitaient le ressentiment des Génois. Entre les deux cités italiennes, la jalousie était trop forte pour qu’elle n’enfantât pas une guerre. Des deux côtés on fit d’immenses préparatifs. Vingt-deux mille combattants, dit un historien génois, et 80 galères furent rassemblés par le gouvernement génois, tandis qu’il agissait sur l’esprit du pape Calixte pour qu’il supprimât le malencontreux privilège. Or Mathilde était morte depuis 1115, et son influence, qui avait tant servi les Pisans, ne survivait plus dans l’esprit des pontifes. Calixte se laissa circonvenir : en 1121, il révoquait toutes les donations antérieures dont Pise avait bénéficié et déclarait que l’île dépendrait à jamais directement du pape. A leur tour les Pisans manifestèrent leur mécontentement et se plaignirent à lui. Mais ils avaient affaire à forte partie. Les Génois ne négligèrent rien pour empêcher le souverain pontife de se déjuger. Une ambassade vint à Rome. Elle y prodigua l’or aux cardinaux, aux évêques et aux clercs et, lorsque le pape interrogea le conseil des prélats qu’il avait désignés pour étudier la question, il reçut de l'archevêque de Ravenne une réponse qui lui laissait croire que les réclamations pisanes étaient injustifiées. Calixte II se rangea aussitôt à cette opinion. En vain l’archevêque de Pise, Ruggiero, enflammé de colère, jeta-t-il aux pieds du pape sa mitre et son anneau : « Jamais, s’écriait-il, je ne serai ton archevêque ou ton évêque. — Je t’en ferai repentir, frère », répondit simplement Calixte. Le 6 avril 1123, il lui retirait la primatie de Corse qui avait été confiée aux prélats pisans depuis quarante-cinq ans.

 

Pise devait y répondre par des hostilités immédiates contre les Génois. Les deux adversaires se bornaient à une guerre de pirates le long des côtes de la Corse, rançonnant et pillant les navires marchands, attaquant sur les côtes leurs possessions réciproques. Le conflit durait depuis dix ans, lorsque ‘Innocent II, désireux d’y mettre fin, crut pouvoir satisfaire les deux parties en présence par un partage équitable. Il érigea en archevêché l’évêché de Gênes et lui donna pour suffragants les diocèses de Mariana, Nebbio et Accia, au nord, tandis que l’archevêque de Pise gardait tout le sud de l'île avec les sièges d'Ajaccio, d’Aleria et de Sagone. Ce partage correspondait assez bien à l’influence politique des deux Républiques ; il aurait pu être accepté si leur rivalité avait, été moins violente, leurs ambitions moins exagérées.

La diplomatie du pape, qui tendait à se concilier les deux cités par des faveurs égales, ne pouvait pas être comprise. Elle fut au contraire le point de départ d’une longue guerre, ruineuse pour Pise, sanglante pour la Corse, qui fut divisée en deux camps. Le Saint- Siège avait eu le tort politique de hâter l’intervention, dans cette île qui lui appartenait, de deux rivaux irréconciliables et d’en faire leur champ de bataille. De sorte que les bienfaits de la domination pontificale ne tardèrent pas à être largement compensés par le mal que causa le partage.

 

A partir de 1150, la guerre perdit son caractère religieux et devint surtout politique. La Corse, grâce aux Génois et aux Pisans, finit en effet par se trouver mêlée au grand acte historique du Moyen Age qu’on appelle la querelle du Sacerdoce et de l’Empire. Depuis Grégoire VII, les pontifes de Rome d’une part et les empereurs germaniques de l’autre se disputent le pouvoir temporel en Allemagne et en Italie, sinon dans toute l’Europe. Les successeurs de saint Pierre revendiquent le droit que leur aurait conféré Jésus-Christ de distribuer les bénéfices laïcs ; ils en arrivent à déclarer que les princes et l'empereur sont leurs vassaux. Prétention que les empereurs considèrent comme inadmissible, et c’est sur ce terrain de la domination universelle que la lutte s’engage au XIe siècle et se continue au XIIe et au XIIIe siècle. Dans un pareil conflit les communes d’Italie ne pouvaient rester neutres. Les adversaires étaient trop puissants, trop dangereux pour qu’on n’essayât pas de trouver auprès de l’un protection contre l’autre ; si l’un commandait à l’Allemagne et portait après le sacre le titre de roi d’Italie, l’autre possédait, avec les États pontificaux et les domaines de la comtesse Mathilde, les deux tiers de la péninsule italienne. Deux partis naquirent donc, celui-ci pontifical, celui-là impérial. Le premier s’appela parti des Guelfes, parce qu’il s’appuya sur la famille des Welf de Bavière dont un des membres, apparenté à la comtesse de Toscane, était protégé par le pape ; le second fut nommé parti des Gibelins, du nom d’un château dont les grands empereurs du XIIe siècle étaient originaires. Guelfes et Gibelins se firent une guerre séculaire et acharnée. Les villes se déchirèrent entre elles et, au sein d’une même cité, les factions ensanglantèrent les rues. D’une manière générale les Républiques du nord, telles que Milan, avaient plus à craindre de l’empereur, leur voisin, qui les menaçait directement ; elles firent alliance avec le pape et appartinrent aux Guelfes. Les villes de Toscane ou le royaume de Naples, trop rapprochés des États pontificaux, acceptèrent les secours de l’empereur. Ainsi Gènes fut inféodée aux Guelfes, tandis que Pise, depuis la disparition de Mathilde et surtout depuis 1150, n’ayant plus rien à attendre des papes, se rangea parmi les Gibelins. Désormais leur jalousie eut un caractère surtout politique. Leurs vassaux corses, laïcs et ecclésiastiques, prirent parti dans la querelle et, comme le dit le chroniqueur Giovanni : « deux factions se formèrent, celle de Giudice et celle de Giovanninello, qui se disputèrent pendant deux cents ans[3] et ressemblèrent à la lutte des Guelfes et des Gibelins. »

 

Un siècle d’anarchie commençait pour notre pays. Les événements nous sont mal connus. Dans Giovanni, ils sont tellement enchevêtrés qu’un long travail de critique serait nécessaire avant de pouvoir y démêler la vérité. Trahisons et massacres, dévastations et intrigues se multiplient ; les seigneurs passent d’un parti à l'autre suivant leurs intérêts ou leurs craintes. Tantôt les peuples subissent un joug tyrannique, tantôt ils se constituent en commune indépendante. Dans quelques localités il dut y avoir, à l'instar de Pise et de Gênes, des consuls chargés de faire régner l’ordre et la justice. L’anarchie féodale se répand toutefois sans trouver grand obstacle, et il n’est pas étonnant de constater que les mœurs fléchissent, que les ecclésiastiques eux-mêmes ne donnent pas l'exemple de toutes les vertus. Témoin cet évêque d’Aleria qui pille une église miraculeuse, riche des offrandes des fidèles, pour donner libre cours à ses passions licencieuses. Il en fut puni, nous raconte le chroniqueur, par la maladie de la pierre d’abord, par une mort affreuse ensuite. Les souverains pontifes, tout occupés à leurs querelles continentales ou mis en échec dans Rome même par un parti républicain dont Arnaud de Brescia fut un moment le chef, n’étaient du reste pas capables d’intervenir et de surveiller le clergé.

 

Deux faits méritent cependant d'être notés pendant cette période troublée, car ils auront de grandes conséquences. Le premier est l’occupation de Bonifacio par les Génois, en 1195. Le fort devait être alors aux mains d'un seigneur indépendant qui vivait de piraterie, car nous voyons les Pisans et les Génois s’en plaindre tour à tour. Pour mettre fin à ses déprédations et acquérir en Corse une position de premier ordre, Gênes envoya une flotte qui, par surprise, s’empara de la citadelle. Le succès avait une importance énorme : les Génois possédaient maintenant une place forte, imprenable au sud, tandis qu'ils étaient déjà établis, au nord, dans le cap Corse. Un demi- siècle plus tard, quelques-uns de leurs partisans partis du Cap venaient fonder à l'endroit où s’éleva Calvi un fort que les Pisans furent impuissants à détruire ; la colline devait se peupler rapidement et ses habitants mériter le nom de cives semper fideles. Bonifacio commandait au détroit par lequel se faisait tout le commerce de la Sardaigne, et cette île pisane allait être menacée par les incursions génoises comme l'était déjà la Corse. Le vainqueur comprit à merveille l’importance de sa prise ; il résolut de se l'assurer à tout jamais. Par une décision draconienne, il contraignit tous les habitants corses à vider les lieux et il les remplaça par des Génois venus de terre ferme. Puis, pour affermir la fidélité de cette population nouvelle, il lui fit des concessions si libérales que toute envie de révolte ne pouvait que paraître déraisonnable. Les Bonifaciens obtenaient une exemption totale d'impôts, le droit de s’administrer eux-mêmes et le libre-échange le plus complet avec la métropole. Calvi reçut un peu plus tard, par un décret du 16 mai 1278, les mêmes privilèges. Il faut admirer ici la politique génoise qui dès le premier jour réussit à s’assurer la possession définitive de ces deux places et en lit les boulevards inexpugnables contre lesquels tous les assauts devaient se briser. Les Pisans voulurent, en effet, à toute force les en déloger. A différentes reprises, ils vinrent faire le siège de Bonifacio, mais ils échouèrent. C’était là un funeste présage pour leur domination. Ils poussèrent donc plus activement les hostilités qui, pendant une vingtaine d’années, ensanglantèrent la Corse. C’est en vain que le pape Célestin III essaya d’amener une trêve entre les belligérants. Honorius III réussit, en 1217, à se faire céder en dépôt la ville de Bonifacio, objet du litige, et il la confia à la garde de l’archevêque de Gênes. Ses efforts furent inutiles. La haine déjà séculaire des deux Républiques ne pouvait se terminer que par la victoire décisive de l’une d’elles. Du moins, jusqu’en 1250, Pise, protégée par le grand empereur Frédéric II, put tenir tête à sa rivale et garder ses positions en Corse.

 

Mais à partir de cette date on peut dire que c’en est fait de la puissance des Pisans. Abandonnés à leurs propres forces, ils vont subir les assauts des villes guelfes voisines, telles que Florence et Sienne, de Gênes surtout qui désire se venger de leur longue fidélité gibeline et de leurs succès commerciaux. La décadence est visible, tant au point de vue économique que politique. Les croisades qui ont été si profitables à Pise ne favorisent plus que la concurrence génoise. Celle de 1204, détournée sur Constantinople, augmente considérablement les possessions de Gênes. L’île de Sardaigne, menacée depuis longtemps, échappe bientôt à Pise, les îles de Majorque et de Minorque tombent aux mains du roi d’Aragon. Enfin l’ensablement de son port commence ; son activité se ralentit, tandis que ses voisins ravagent son territoire continental et l’amoindrissent. Comment pouvait-elle conserver, au milieu de ce désarroi, la Corse qu’on lui disputait si âprement ? A la lutte politique succède donc une guerre impérialiste qui n’est plus une rivalité, mais une lutte pour l’hégémonie méditerranéenne. La Corse en sera le principal objet.

 

Pendant une cinquantaine d’années, la cause des Pisans va être défendue par un seigneur qui commence la lignée des condottieri corses du Moyen Age. Vincentello d'Istria et Renuccio de la Rocca n’en sont que les plus connus. Celui du XIIIe siècle peut être considéré à la fois comme un grand politique et un guerrier redoutable. Il est connu dans l’histoire sous le nom de Giudice de Cinarca ; ses exploits ont rempli l’histoire de notre pays à la fin du XIIIe et au commencement du XIVe siècle, jusqu’en 1312, disent les uns, jusqu’en 1330 disent les autres. Son véritable nom, au dire de Giovanni, était Sinucello de la Rocca ; il descendait en droite ligne de cette famille des Cinarchesi, qui avait eu déjà en Corse une si grande influence. La grande amitié de ses ancêtres pour les Pisans nous explique peut-être l'origine de leur fortune, et il n’est pas défendu de supposer qu’ils s'étaient ralliés à la république toscane en 1078, en même temps que toute la féodalité pisane des Obertenghi dont le concours avait été si précieux pour Grégoire VII lors de son Entreprise en Corse. Il est plus certain encore que ce Sinucello était le dernier représentant d’une famille seigneuriale dépossédée, au xii e siècle, par quelques rivaux et réfugiée ensuite à Pise ; elle avait seulement conservé dans l’île de vives sympathies et beaucoup de relations[4].

 

Il n’est pas étonnant que la république de Pise ait songé à lui, lorsqu’elle voulut rétablir son influence compromise dans le sud, par la prise de Bonifacio et par de très nombreuses défections en faveur de Gênes. Les contemporains nous dépeignent, en effet, ce Sinucello comme un vaillant guerrier, courageux et diplomate, qui, grâce à son épée, s’était acquis un grand renom. Filippini dit de lui : « Ce fut un des plus grands hommes qui aient jamais existé dans l’île. Il fut habile à manier les armes, d'une promptitude admirable à poursuivre ses entreprises, d’une prudence consommée, rigoureux observateur de la justice, libéral envers les siens ; il montra une fidélité inébranlable aux Pisans et leur fut toujours dévoué, quelle que fût la fortune. » Ses premiers actes confirment ce jugement. Envoyé en Corse avec le titre de Juge, qui était déjà celui du gouverneur de Sardaigne et de quelques-uns des plus hauts fonctionnaires de la République, Sinucello se heurte à l’hostilité déclarée de tous les seigneurs de l’Au-delà des monts qui ne veulent pas d’un maître. Il n’essaye donc pas de les combattre ; il se retire dans les montagnes de Serra, près de Sartène, à Quenza, où se trouvent des partisans de sa famille, et il attend une occasion propice de faire valoir son titre de juge ou d’arbitre. Il sait que le temps et la guerre civile endémique travaillent pour lui.

 

Il semble, en effet, qu’à l’occasion d’un meurtre, à la suite duquel il rendit une sentence équitable, il se soit attiré les sympathies « de tous ceux qui désiraient le repos. » On le voit soumettre successivement les seigneurs de Carbini et d’Attalla, apaiser les conflits entre les forts, venir au secours des faibles, obtenir pacifiquement des soumissions retentissantes. Parfois il recourt à la ruse, comme dans l’affaire du château d’Istria, dont la prise était difficile. La châtelaine était fort belle ; il feignit de vouloir l’épouser. Il vint la trouver, mais fut pris à son propre piège et emprisonné. Il séduisit alors une servante, débaucha la garnison et s’empara de la place. En d’autres circonstances, il gagne ses ennemis par des alliances matrimoniales et, comme il a six filles, cela lui est facile. Il fait tant et si bien qu’une assemblée générale de tous les seigneurs établis entre Saint-Georges et Bonifacio finit par lui reconnaître la suzeraineté du pays. Pendant sept ans, il vécut en paix dans son domaine. Mais les Génois ne pouvaient pas accueillir avec indifférence ses succès. Ils envoyèrent contre lui un membre de la famille Spinola qui, après avoir reçu les secours des seigneurs du Cap, marcha contre la principale forteresse de Sinucello, celle de Cinarca, dont il avait pris le nom. Tout autre seigneur se sentant en sûreté dans cette citadelle presque imprenable s’y serait renfermé. Le tempérament de Giudice ne pouvait pas s’y résoudre. Il préféra tenir la campagne et attirer ses adversaires du côté de Bonifacio où, dans une embuscade, il les mit en déroute, leur tua beaucoup de monde et fit deux cents prisonniers. Ce succès eut des résultats considérables. Giudice n’eut qu’à paraître en Balagne et dans l'En-deçà des monts pour obtenir une soumission générale. Sa réputation de justicier incorruptible et intègre l'y avait précédé partout ; les chroniqueurs nous citent des exemples de sa sévérité, même à l’égard de sa famille. Le vainqueur avait promis de rendre la liberté aux Génois qui seraient réclamés par leurs épouses. Beaucoup d’entre elles accoururent pour rentrer en possession de leur mari, mais un neveu de Sinucello en profita pour maltraiter l’une d’entre elles. Plainte fut portée devant le Juge qui n’hésita pas à faire décapiter son propre neveu. Cette attitude, jointe à la bonté avec laquelle il traitait ses anciens ennemis venus à résipiscence, devait faire plus que tout pour étendre sa domination.

 

En 1264, une assemblée générale ou Consulte fut tenue à la Canonica de Mariana. Les principes du nouveau gouvernement y furent établis : les seigneurs resteraient en possession de leur domaine, mais les appels pourraient être portés de leurs tribunaux devant celui du Juge Sinucello. Les populations payeraient des impôts annuels : les plus riches, trois livres de Gênes ; les bourgeois, deux livres, et les pauvres, une seulement. Le produit en serait partagé par moitié entre les gentilshommes ou seigneurs de chaque lieu et le suzerain ; partout ailleurs il appartiendrait à ce dernier seul. Ainsi le Juge ou Giudice de Cinarca devenait le maître de toute bile, en dehors de Bonifacio et du cap Corse qui restaient aux Génois. il s’appliqua pendant de longues années à donner la paix au pays. Il se montra dans son gouvernement plein de modération et de justice. Il administra sage- ment pendant de longues années, résidant tantôt dans l’Au-delà, dans son château de Cinarca, tantôt dans l’En-deçà, dans celui qu’il avait fait construire à Monticello, au-dessus de Vortica (Urtaca). Il était devenu véritablement le comte de l'île, celui auquel tous les seigneurs venaient rendre hommage lors des fêtes de Pâques, et il avait réalisé, au nom des Pisans et avec le médiocre concours de ceux-ci, tant leur puissance déclinait, l’unité presque complète delà Corse.

 

Un tel bonheur ne pouvait pas être durable. Gênes intriguait de tout son pouvoir pour soulever quelques vassaux. Elle y parvint. Sous un prétexte l'utile, l’un des seigneurs les plus influents de Balagne, Giovanninello de Pietra alla Arretta de Nebbio, se révolta, fit alliance avec les Génois du Cap et recommença la guerre civile. En vain Giudice le traqua-t-il jusqu’au milieu de ses alliés et l’obligea-t-il à se réfugier dans l’îlot de Centuri ; il ne put y débarquer faute de galères. Bien mieux ; son adversaire, échappant à sa surveillance, passa par mer jusqu’au rivage de Calvi et fonda sur une colline la forteresse de ce nom. Quelques années plus tard, la ville d’Aleria, rebâtie sans doute parles Toscans au XIIe siècle, fut livrée par trahison aux Génois (1289). A cette date, Gênes disposait donc de quatre points d’appui sur les côtes de Corse. Son prestige augmentait au moment où celui de Pise s’évanouissait sous les coups de la mauvaise fortune. En août 1284, une bataille navale entre les deux rivaux avait anéanti presque toute la flotte des Pisans. En 1283, leur territoire fut ravagé par les Guelfes de Toscane. En 1296, ils durent céder Sassari à Gênes. Enfin, en 1320, ils allaient perdre la Sardaigne que le roi d’Aragon leur enleva. Il était donc impossible aux Pisans de venir au secours de leur lieutenant en Corse. Giudice de Cinarca tint cependant tête à ses adversaires fortement appuyés par les Génois. Pendant vingt ans encore il se maintint dans l'Au-delà des monts où il s’était retiré. Mais la vieillesse affaiblissait ses facultés. Il devint aveugle et se trouva à la merci de ses ennemis, auxquels venaient de se joindre 2.000 hommes de troupes de terre ferme, sous les ordres de Spinola. Trahi par ses partisans, par son neveu, par son fils, Giudice fut pris et conduit à Gênes où il mourut dans la prison de Malapaga, à l’âge de plus de quatre-vingt-dix ans (1312 ?).

La disparition de ce guerrier, qui pendant cinquante ans avait administré la Corse au nom de Pise et qui, de l’aveu même de ses ennemis, y avait fait régner la justice et la paix, était le dernier coup porté à la domination pisane. Ruinée, démembrée, menacée dans son existence même, la République gibeline cessait de songer à la Corse pour ne plus penser qu’à ses propres maux. La politique pontificale qui leur avait donné les Génois pour rivaux dans l’île avait porté ses fruits. Désormais le problème était résolu. C’est bien sous la domination génoise que la Corse, après quelques années d’indécision, va tomber.

 

RÉSUMÉ

La rivalité de Pise et de Gênes inaugure en Corse la période de l’antagonisme militaire et politique entre l'En-deçà et l’Au-delà des monts.

I. Fatalité de la lutte. — Cette rivalité était fatale ; elle dura environ deux siècles. Pise, cité maritime riche et commerçante, avait de nombreuses colonies et la Corse. Gênes devait aussi sa fortune à son commerce et elle avait besoin des mêmes colonies. Actives et puissantes, ces deux grandes républiques prirent pour champ de bataille la Corse où elles avaient déjà des partisans. Leur jalousie réciproque et l’anarchie politique de l’île favorisèrent leur ambition.

II. Origine religieuse de la guerre. — Les papes hâtèrent le conflit. Grégoire VII et ses successeurs placèrent peu à peu la Corse sous la suzeraineté pisane. Les Génois et quelques seigneurs insulaires protestèrent et la guerre éclata (1123). Pour y mettre fin, Innocent II partagea les évêchés entre les deux rivaux, qui refusèrent d'accepter cette sentence ; ils se disputèrent l’île avec acharnement et y anéantirent les bienfaits de l'administration pontificale.

III. La guerre devient politique. — La Corse est alors mêlée à la grande lutte des papes et des empereurs au Moyen Age, en vue de la domination universelle. Les villes d’Italie prennent parti pour les uns ou les autres, Pise pour l'empereur et Gênes pour le pape ; la Corse en fait autant et se laisse déchirer par les deux factions. Un siècle d’anarchie commence. Gênes s’empare de Bonifacio (1195), dont elle va faire le boulevard inexpugnable de sa domination. Mais, grâce à la protection impériale, les Pisans restent prépondérants en Corse jusqu’en 1250.

IV. Le conflit se fait économique et impérialiste. — A partir de cette date, les deux républiques se disputent l’empire de la mer, dont la Corse est un enjeu. La cause pisane est défendue jusqu'en 1312 par un héros corse, Sinucello, de la famille de Cinarca, à qui ses fonctions de juge ont fait donner le nom de Giudice. Courageux, diplomate et juste, il se fait reconnaître comme suzerain par presque toute la Corse. Mais Gênes fonde Calvi, garde le Cap, bat les Pisans sur mer et Giudice, abandonné par Pise, nonagénaire et aveugle, est livré à ses ennemis par son fils. Désormais la Corse sera génoise.

 

LECTURES

1° UN ÉVÊQUE AU XIIIe SIÈCLE

Il y avait dans le pays de Caccia une église appelée Santa Esdra ; cette église était alors en si grande vénération que lorsque l’évêque Orlando, évêque d’Aleria, allait guerroyer de ce côté, les paysans déposaient avec la plus entière confiance leurs effets dans ce lieu pour les sauver, et personne n'osait y entrer pour les prendre. Ce même évêque, pour se moquer des paysans, dont il trouvait la dévotion par trop naïve, entra en personne dans cette église et pilla tout ce qui s’y trouvait : mais, par une sorte de miracle, avant de sortir, il se sentit tout à coup atteint de la pierre ; il retourna donc, en proie aux plus vives souffrances, à Aleria, où l’on avait reconstruit un château, et à partir de ce moment il ne fit plus de guerre. Cet évêque avait des mœurs fort relâchées ; ses frères étant morts et l'un de ses neveux, Guglieimo, gouvernant alors la seigneurie des Cortinchi, il n’eut pas honte, malgré son extrême vieillesse, de suivre par mer une femme d’Aleria, dont le mari avait été tué dans un engagement contre Guglielmo, son neveu, et qui, pour se soustraire aux obsessions de l’évêque, s’était mise en mer sur une petite barque pour passer sur le continent. Mais l’évêque était trop malade pour supporter le voyage ; il mourut. Il avait mal vécu et finit encore plus mal.

Chronique de GIOVANNI DE LA GROSSA remaniée par FILIPPINI, t. I, trad. Letteron, p. 169.

 

2° GIUDICE de CINARCA

Il y avait 250 ans que le comte Arrigo bel Messere était mort, lorsque Giudice de la Rocca s’acquit une gloire que ne surpassèrent point ceux qui vinrent après lui. Dans son enfance, il s’appelait Sinucello ; c’était l’un des fils de ce Guglielmo de la Rocca que ses neveux, Arriguccio et Rinieri de Cinarca, avaient jeté en prison, puis mis à mort. Il naquit, au rapport de Giovanni, en 1219. Après la mort de son père, chassé par ses cousins de sa seigneurie, il s’était retiré auprès de son oncle. Puis il passa à Pise où il suivit la carrière des armes et acquit un grand renom.

En raison de ses services, les Pisans donnèrent à Sinucello le titre de comte de Corse et l'envoyèrent dans cette île comme général. A partir de ce moment, il fut appelé Giudice et non plus Sinucello. Il passa en Corse avec deux galères que les Pisans envoyaient aux îles Baléares, qui appartenaient alors à leur République. Mais l’arrivée de Giudice avait déjà été prévue dans Pile. Aussi les seigneurs, les gentilshommes et les comtes, aussi bien ceux du parti des Pisans que ceux du parti des Génois, considérant, qu’accepter pour chef un Corse d'un aussi grand crédit, c’était exposer leur liberté à un grand danger, se liguèrent ensemble, et lorsque Giudice arriva, au lieu de se soumettre à lui, ils se disposèrent à le combattre.

Giudice, qui n’avait pas moins d’habileté que de courage, recourut alors à une autre tactique pour arriver à ses fins. Il congédia les galères et s'en alla dans les montagnes de Quenza, avec une faible escorte. Il attendait qu’il éclatât quelque trouble dans Pile. Il arriva qu’un homme du pays en tua un autre, ce qui est un cas fort ordinaire. Le coupable, poursuivi par les parents du mort et sentant qu’il ne pouvait échapper, recourut à Giudice, dans l’espoir qu’il le prendrait sous sa protection. Mais Giudice, au lieu de lui faire bon accueil, pour montrer qu’il n’était pas l’ami des méchants, et qu’un capitaine avait tout à gagner en prouvant sa justice, le fit mettre à mort. Il s’attribuait ainsi l’autorité d’un vrai juge (giudice) et l’exerçait avec une justice rigoureuse.

D’après la Chronique de GIOVANNI, remaniée par FILIPPINI, trad. Letteron, p. 171.

 

BIBLIOGRAPHIE

SOURCES :

BULLETIN SOCIÉTÉ DES SC. CORSES. — Statuts de Bonifacio, depuis 1195. — Franchises et immunités de Calvi depuis 1284 jusqu'en 1564.

GIOVANNI DE LA GROSSA. — Chronique (déjà citée).

CYRNÉE. — Chronique (déjà citée).

OUVRAGES PARTICULIERS :

Il dominio antico pisano (1767), publié par M. Letteron dans le Bulletin de la S. des Sciences corses.

 

 

 



[1] Dans la seconde moitié du XIe siècle. Cf. le chapitre III.

[2] Cf. le chapitre précédent.

[3] Les dates que donne Giovanni (1112-1312) sont un peu problématiques.

[4] Selon Giovanni, Arrigo, son ancêtre, revint de Sardaigne vers 1112 et reconquit les terres qui lui avaient jadis appartenu. Les gentilshommes qu'il dépouillait de cette manière eurent recours à la justice et aux tribunaux de Pise. Mais les Pisans adjugèrent le château et la seigneurie aux Cinarchesi, soit parce que Dio t’aiuti, fils d’Arrigo, était de leur sang, soit parce que les anciens seigneurs avaient le droit pour eux. (Cf. Histoire de Filippini, traduction Letteron, I, 153.)